(Photo: "Homard, Homard, Homard" par Dr Devo, d'après une photo tirée du Benny Hill Show)
Chers Focaliens,
Après avoir laissé les clés du site à nos amis Norman Bates et l'Ultime Saut Quantique, me voici revenu en très grande forme. Un petit jogging dans les rues sombres et les dernières heures de la nuit (ZEUGMA!), un squash pour le plaisir à suivre et enfin un solide petit-déjeuner de champion, voilà de quoi remettre en selle en deux temps et trois mouvements. Car disons-le tout net, un critique sain doit avoir un corps sain...
(...ou alors un corset, à la limite.)
Chez nous, aux USA. Mickey Rourke, ancienne gloire du catch professionnel dans les années 80, passe une vie pas facile facile, mais tranquille et sans rien demander à personne, entre un job de manutentionnaire, la semaine, dans un petit supermarché, et des petits matchs régionnaux de catch le week-end, toujours payés au black, où ils affrontent des petits jeunes qui essaient de se faire une place. Un existence modeste pour ce pro reconnu de jadis dont le corps porte les stigmates de sa carrière passée. Appareillé de l'oreille (jolie expression ça !), massif mais gueule cassé, Rourke est un solitaire essayant de joindre les deux bouts, c'est-à-dire de quoi payer le loyer de sa caravane et d'aller boire de temps en temps une petite bière dans le club de strip-tease local où il peut aussi voir Marisa Tomei qui exerce là en tant que danseuse, et qu'il apprécie beaucoup du reste. C'est lors d'une fin de mois difficile que Rourke accepte un combat plus important dans une ligue de catch hardcore (mélange de catch donc, et de JACKASS, très violent). Effectivement, le combat est très dur, et à l'issue du match, Rourke défaille. Il subit un pontage, et les autorités médicales sont formelles : le catch, il va falloir arrêter. Rourke est malheureux comme un pou, et décide de se rapprocher de Marisa Tomei et de sa fille qu'il a perdue de vue depuis longtemps...
Darren Aronofsky a suivi les conseils que lui donnait Matière Focale : tourner plus, plus vite, et essayer de casser le moule en explorant des histoires éclectiques, sans se prendre le chou avec son statut "d'auteur culte". Après le trip bouddhisto-richardgerien de THE FOUTAIN, à la mise en scène, déjà au moins, très décevante, et au propos, en plus, bien limité, Aronofsky change complètement d'ambiance. On n'est pas pris au dépourvu, et comme souvent dans le cinoche américain, le "la" est vite donné : photo granuleuse (signée Maryse Alberti, longtemps photographe de Todd Sollondz), scope, présentation du héros de dos en le suivant caméra à l'épaule pendant de longues minutes, montage cut (souvent) dans un style "plutôt" réaliste. Le sujet est lui aussi vite délimité, et on sait qu'on va se baigner dans les eaux du doux mélo réaliste. Ok. Un héros âgé, devenu has-been total, mais pas con et au grand cœur, des souvenirs du passé qu'on essaie d'arranger, la recherche du fameux "troisième acte dans la vie d'un Américain", etc... On est en territoire connu.
Ce n'est d'ailleurs pas un problème. Mickey Rourke, le mutant, en impose, ici comme dans SIN CITY, et sur un registre différent par contre, il impose, les doigts dans le nez, un jeu assez précis, net, avec une aisance certaine et un acquis de son expérience passée tout à fait palpable. Malgré un rôle plus que casse-gueule, on le verra plus tard, il surnage. Et quand ça coince, il s'agit de scènes de ginguois, ça aussi nous le verrons, qui ont bien d'autres problèmes et pour lesquels on ne peut pas vraiment le tenir responsable. Soit.
Côté mise en scène, il n'y a rien de transcendant. On regarde le film tranquillement en suivant son héros avec un éventuel plaisir,
mais c'est tout. Le montage est correct, mais plutôt classique, et il essaie de se faire discret pour laisser la place au scénario. Rien d'affamant, mais rien de révolutionnaire. Les premières
scènes de combat sont plutôt réussies, et arrive à montrer l'aspect populaire de ce sport, entre hallucinantes prouesses sportives et roublardises d'entertainer, le tout en prenant en compte le
suspens "tongue-in-cheek" très vite prenant de ses performances athlétiques dramatisées et aussi son aspect simplement drôle et défoulatoire. Ok.
Aronofsky essaie un premier break avec le combat de "catch hardcore", nettement moins sympathique pour le coup, où il essaie une espèce de montage alterné en retard (qui ne démarre pas en début de séquence), et en forme de micro-flashbacks. Ça marchote doucement (les séquences de soins dans les vestiaires sont un peu longues et anecdotiques), et ce sera la seule audace narrative du film. C'est ensuite que les choses se gâtent nettement, et que Aronofsky non seulement paye l'adition de son modousse operandaille, si j'ose dire, mais surtout nous met dans une position bien moins avouable. Ouvrons le capot...
Comme on l'a dit plus haut, la mise en scène est tranquilou, mon petit Gilou... Si on se glisse facilement dedans, c'est sans doute pour le plaisir, devenu rare, de trouver une photo avec du grain ! Le frère Darr(d)en, je le disais, ne nous a pas pris en traître. THE WRESTLER est un chronique tendre et amère de la loose, de l'Amérique en face B, avec le décorum qui va avec. Ça se la joue relativement sobre, non spectaculaire et non glorieux en quelque sorte. Les scènes avec Marisa Tomei, pas passionnantes, marchotent doucement aussi. Puis, le temps passe, et passe encore un peu, et l'on sent qu'il va nous en falloir plus, qu'il va bien falloir que quelque chose s'enclenche pour qu'on sorte du cercle de l'anecdote.
Malheureusement, Aronofsky choisit quasiment la plus mauvaise option. Si on omet la dernière séquence, sur laquelle je reviendrais, on peut dire que les choses prennent un tour, au mieux, maladroit. L'entrée en scène du personnage de la fille de Rourke, jouée par Evan Rachel Wood, constitue un net virage. Si Aronofsky choisit, et c'est tant mieux, de ne pas expliquer les erreurs du passée, sur lesquelles il passera brièvement, et donc semble adopter une relative et bienheureuse sécheresse des causes du drame, il est bien difficile de se rallier à cette première séquence en commun entre le père et la fille. Les dialogues sont plats et miévrissimes (remplies de phrases qui semblent usées jusqu'à la corde), la situation est attendue et sans aucun paradoxe. Cerise avariée sur le gâteau périmé, Evan Wood est extrêmement mauvaise, et là (ce qui est vrai aussi mais dans une moindre mesure pour les premières scènes avec Marisa Tomei), on la voit, la différence, entre le jeu plutôt net et direct de Rourke et le monstrueux patatage en règle de la jeune comédienne, il est vrai, je le disais, peu aidée par le scénario. Cette première scène scandaleusement attendue et dont il semble qu'elle soit tout droit sortie d'un roman Harlequin est une catastrophe galactique, et l'on se demande bien pourquoi, même avec un dialogue pareil, Aronofsky n'a pas choisi d'autres prises. Brrrrrr...
A partir de là, les choses se révèlent plus franchement. Le rythme pépère, et pas désagréable de l'introduction (enfin, pour ceux
d'entre-nous qui sont de bonne humeur !) se mue progressivement en plat au goût de trop peu. Bon, semblons-nous dire, tu fais quoi, maintenant mon petit Darren ?
Bah c'est ça le problème ! Dans le même mouvement, notre petit doigt nous dit, que tout cela n'est pas dû, peut-être, à une inspiration un peu légère, mais s'inscrit au contraire dans un
projet assez certain de lui-même. On la joue bon père de famille dans la première demi-heure, genre cinéma indépendant et libre (soupirs...), et puis, une fois les règles du jeu posées, on
balance en facial une tout autre purée. Et là, ça pourrit franchement sur pattes, cette affaire. Que se passe-t-il, en fin de compte ? Un pauvre parallèle (déjà largement pressenti dès les
premières minutes du film) entre les carriéres de Tomei et Rourke, un drame familial largement balisé dont on pourrait écrire les dialogues et les situations pendant la projection même, la loose
et le drame final qu'on sent approcher comme une colonne de soldats allemands approchant la frontière alsacienne : ça sent le strudel ! La deuxième séquence avec la fille renforce
l'impression, et là on sait que la sauce à laquelle on va être dévoré est beaucoup moins digne que l'apparente modestie annoncée du projet global. Un coup, je vais souffler le froid, un coup le
chaud. Une fois touchant, une fois honteusement dramatique. Et pour se faire, le direktor n'y va pas par le dos du tractopelle. Le récit et le film (qui se confondent, faute à une mise en scène
trop attendue et sans véritable point de vue ou achoppement) sombre dans le soap et encore plus dans le syndrome du pot-de-fleur dont on a déjà largement parler ici, et dont Norman Bates nous a
parlé il y a quelques jours à propos du GRAN TORINO de Eastwood. Tout va très bien, donc, je suis heureux,
et bing tout va mal, je reçois le pot de fleur et je deviens tétraplégique. Ici, Aronofsky nous montre une ambiance père-fille dramatiquement tendue, puis nous balance du "bah, finalement on va
peut-être y arriver", pour enfin inventer une pauvre succession d'événements gratuits (la soirée avec la grosse blonde) pour qu'Evan Wood coupe définitivement les ponts. C'est vraiment cousu de
fils blancs ! Il aurait pu gagner au loto et pari s'installer à Las Vegas avec sa fille dans la séquence suivante, le pauvre Rourke, que ça n'en aurait pas été plus étonnant. Dans cet
enchaînement de la scène glauque avec la blonde et du drame avec la fille qui suit, on sent des attentions bien moins justififables comme je le disais : ici, on fait pleurer Margot, on écrase le
personnage qu'on disait respecter tant dans l'étau d'un scénario techniciste où plus rien ne se justifie. La scène de combat final vient nous mettre K.O définitivement.
Ce combat est clairement, scénaristiquement, du niveau lamentable d'un ROCKY 3 ! Le personnage, plutôt vertueux finalement,
devient un robot aux mains du scénariste. La présence ou absence de Marisa Tomei comme enjeu de salut est d'une mièvrerie totale et contredit le propos, notamment du discours final de Rourke
(l'amour du sport et du spectacle). Si Rourke est abandonné dans cette dernière séquence, c'est surtout par le réalisateur. Aronofsky, gratuitement décide alors de sacrifier son héros, pas
antipathique pourtant, dans un geste de pur twist. Dès que le combat s'enclenche, on sent la pression du kleenex qui approche avec son suspens de polichinelle. Plus grave, on est certain dés le
début de la séquence du dernier plan du film... Et bien sûr, c'est ce qui arrive. Dans cette espèce de fausse ellipse ménageant la chèvre et le chou de Bruxelles, Rourke est broyé dans la machine
hollywoodienne. Aronofsky semblait jouer de la noble carte des sentiments mais, in fine, balance en facial son romantisme purement technique. THE WRESTLER, ainsi mis à nu par cette dernière
partie vicieuse et simplette, révèle un visage structurellement cynique, d'où aucun paradoxe ne surgit. En réservant une vieille soupe industrielle, Aronofsky, au mieux, loupe sa cible. Le vrai
défi aurait été d'adhérer ou de rejeter ce héros (pourquoi pas après tout), plutôt que de feindre de l'adorer, et de faire un film aux enjeux lourds et dramatiques et qui soit dans le même temps,
paradoxe (bien absent ici), un film sur le quotidien et la simplicité de ces existences modestes. Mettre un enjeu dramatique et douloureux dans les relations de Mickey Rourke avec ces deux femmes
(sa fille et Tomei) alors même qu'elles ne disparaissent pas du film, faire de Rourke un personnage simple mais aussi bouffé par les aléas du quotidien simplement sordide, donner de l'enjeu à ce
que l'existence a de banal et commun, tout en dramatisant la chose, pourquoi pas.. Voilà qui aurait été une autre paire de manche. Ici, c'est effectivement le spectacle qui prime, c'est-à-dire le
spectacle hollywoodien, gratuit, sans nuance, la très nette prise en otage du spectateur par un projet visant non pas le particulier et l'inattendu mais (encore une fois, hélas, trois fois
hélas), bien au contraire, le plus grand dénominateur commun. On est clairement dans une optique de téléfilm de luxe du type de ceux que passe M6. Sous son plan de guerre totale (d'où
l'absence logique et complète de second degré ou d'un degré second), THE WRESTLER, faux hommage aux petits est un brouillon soapesque, pas habile en plus, est un film dont il est très clair
(et je ne parle pas ici d'aspect "social" dans le sens politique du terme) qu'il ait été écrit dans une belle villa de Beverly Hills. S'il n'y avait pas eu Rourke, effectivement plutôt bon, et
Aronofksy, ce film aurait-il reçu autant de louange ? Sans doute pas. Mais THE WRESTLER, avec son petit suspens de pacotille, n'est ni scandaleux, ni pire que le reste de la production
"indépendante" américaine ou européenne. c'est un film intégré qui ne met personne, et cela inclut votre Serviteur, en colère. Mais, il synthétise, je pense (et en ce sens Aronofsky est peut-être
sincère, en plus (!)) cette soif qu'a le public et les "auteurs" de refaire toujours le même film, de combler une attente conventionnelle. Sous ce douloureux problème s'en cache peut-être un
autre: celui du nouveaux profils cinéphiles qui, entre le cinéphile du dimanche lisant la presse spécialisée au geeek, en passant par l'Encyclopédiste, sont typiques ou d'un manque d'engoument,
ou d'une envie de catalogage et de délimitation du territoire cinématographique. Sans s'en rendre compte, les cinéphiles se vautrent dans l'excés qu'ils dénonçaient jadis, et abordent les films
comme la visite d'un musée ou la consultation d'un catalogue. On crie à la manipulation pour un Lars Von Trier considéré comme malsain. on tire sur des films comme HOSTEL, désigné comme bêtement
efficace. On accepte le film de genre s'il a une plus-value historique (ex: SAW comme figure emblématique des années 2000, comme SCREAM (on soulignera que tout ça fait partie du même sac à leurs
yeux...). Bref, on délimite un espace qui configure le moralement acceptable en terme d'art, ici le cinéma. Et ce qui est acceptable intellectuellement. On se retrouve au final avec des films qui
ressemblent, dans l'habillage et la direction artistique, à des films convenables, c'est à dire reconnaissables. Des films qui ressemblent à de vrais films. (Cf. les récentes articles de Norman
Bates sur les courts-métrages à Clermont-Ferrand) C'est un parti, un choix, et après tout pourquoi pas. ce qu'il y a de plus triste et révoltant ici, c'est que cette même commnauté de cinéphiles
ne permettrait jamais qu'on fasse entrer dans le corpus le soap-opera AMOUR GLOIRE ET BEAUTE, et je dis ça sans l'once d'une plaisanterie ! Pourtant, fondamentalement, sinon esthétiquement, THE
WRESTLER s'inscrit clairement dans le même cercle créatif et narratif. C'est triste ou marrant selon le cas. Mais, en tout cas, il va falloir très vite que le plubic averti populaire, et a
critique bien sûr, retrouve le sens de la curiosité et accepte enfin de voir les films qui ne rentrerait pas dans leur catalogue. Parce que le temps passe, et que la culture populaire, pendant
ces temps d'errance et d'auto-congratulation , s'appauvrit.
(Tiens, par exemple, hier je revoyais en dividi AMERICAN GOTHIC de John Hough (Uk-Canada, 1987). Voilà un film très important: des idées dans chaque plan, une interprétation au scalpel, des
centaines d'idées... Il est clair que ce film s'il sortait aujourd'hui serait directement No1 dans notre top 10. Ce simple film dépasse largement en terme de richesse esthétique ou narrative, une
chose aussi petite que THE WRESTLER... Comment en est-on arrivé à faire d'un film aussi bal que celui d'Aranofsky un parangon du cinéma moderne?)
Dr Devo.
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