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[Photo : "Projet pour une Révolution à Nougayork" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas pour dénoncer mes petits camarades, mais il faut bien dire que cet été, nous avons quand même eu pas mal de films intéressants à se mettre sous la dent. [On peut conseiller de commencer son article par une phrase absurde qui attirera l'attention du lecteur et qui emplira la totalité du texte d'une aura mystérieuse... Surtout ne donnez pas trop de détails, soyez évasif !] Et voilà qui continue, avec NOTHING de Vincenzo Natali qui sort dans l'indifférence générale puisque le film n'est tiré qu'à dix copies, et ce après qu'il soit resté dans les cartons un bon bout de temps ! Bref...
Natali est quelqu'un de fortement sympathique. Toujours à rechercher des sujets originaux et qui sortent un peu de l'ornière, le réalisateur américain investit le genre d'une manière en effet assez particulière et finit par accoucher de films plutôt originaux. On lui doit l'ambitieux CUBE dont nous avait parlé le Marquis, puis plus récemment CYPHER qui avait déçu la communauté cinéphile autant que CUBE l’avait enthousiasmée, ce qui est assez injuste au vu des énormes qualités de ce film où la mise en scène était soignée et où le scénario et les acteurs étaient passionnants même. Peut-être est ce dû au fait que les fans hardcore de CUBE se retrouvaient orphelins en quelque sorte d'un film cubesque digne de ce nom. Or, si CYPHER reprenait plus ostensiblement les traces du film de genre (à savoir thriller paranoïaque et anticipatoire), il n'en demeurait pas moins que la chose était drôlement bien ficelée et même carrément haletante. Mais bon, les rumeurs gonflant vite, notamment sur les communautés Internet, CYPHER s'est fait manger tout cru, et le film conserve sa désastreuse réputation, très injustement méritée donc.
 
Avec NOTHING, Natali propose un sujet complètement passionnant et je dois même dire gouleyant, dont on se régale d'avance.
Deux amis d'enfance vivent ensemble, de nos jours, dans la même maison, maison située étrangement sous une autoroute, et donc isolée dans un endroit complètement absurde. Très tôt, les deux amis ont appris à survivre dans notre monde absurde et violent, unissant ainsi leurs forces face à une société hostile. Le premier, loser presque total et souffre-douleur de tous malgré une bonne dose de méthode Coué, s'apprête à quitter la colocation pour aller vivre avec sa copine, au grand désespoir du second, extrême agoraphobe n'osant plus jamais sortir de la maison. Mais tout déraille. Mr Loser perd son job et sa copine en une poignée de minutes, non sans s'être fait humilier au préalable, comme d'habitude, par ses collègues de travail. Ses projets tombent donc à l'eau. Pour couronner le tout, suite à un imbroglio administratif, les deux compères reçoivent un avis d'expulsion, juste après que Mr Agoraphobe ait été accusé injustement de pédophilie ! Au moment où la maison doit être détruite, ils décident de ne pas en sortir. Quelques heures plus tard, c'est le silence autour de la maison. Nos deux "héros" sortent pour voir ce qui se passe dehors et là, c'est la stupeur : le monde a disparu et la maison est le seul élément d'un monde non pas vide, mais inexistant. Les voilà donc prisonniers d'une absence de monde se matérialisant par une immensité blanche et stérile, sans matière ni relief. Ils décident alors de parcourir le Rien afin de trouver "quelque chose" et pourquoi pas de la nourriture pour éviter de crever de faim !
 
Réalisé en 2004, juste après CYPHER, NOTHING est donc resté longtemps dans les cartons, chose absolument désespérante comme le remarquait justement le magazine Brazil, et il était passé, disons-le clairement, à l'ÉTRANGE FESTIVAL (qui n'aura malheureusement pas lieu cette année ! Pas bon signe tout ça !), encore eux ! On voit bien là la difficulté de nos distributeurs à vendre tout ce qui sort un peu des balises habituelles, théorie focalienne qui une fois encore se démontre aisément : les distributeurs ne savent pas vendre les films ! Gag.

Quel beau concept ! Une maison entourée d'un Rien immaculé et infini ! Même si un tel principe aurait pu accoucher d'un bon millier de traitements différents (on devrait faire des chaînes de remakes quand on a des films au concept aussi riche), comment ne pas être attiré sur le papier ! Les films qui sortent un peu de l'ordinaire scénaristique, il y en a peu, et ceux qui utilisent des concepts complètement inédits sont encore plus rares. Larry Cohen, je l'ai déjà dit aussi, à travers ses scénarios, développe souvent des concepts malicieux et "rodus" [je découvre le mot "rodu", ici au pluriel, en relisant ce texte ; c’est manifestement une faute de frappe dont je suis incapable de retrouver le sens initial et je propose donc de conserver l’adjectif "rodu" tel quel, je me chargerai de le replacer plus tard, dans d’autres articles… et de lui donner un sens !] ne reposant que sur une petite batterie d'idées mais qui renverse, au sens propre, le monde, que ses films soient réussis ou pas d'ailleurs. Joe Dante, et ça aussi je l'ai déjà dit (pardon aux fidèles lecteurs qui me voient ici radoter !), prend des principes également simples mais les pousse jusqu'à les épuiser totalement et explore toutes les pistes qu'ils contiennent avec un sens de la logique et de l'humour qui font exploser les frontières de manière tout à fait impressionnante. Il y a quelques semaines, non-sortait (enfin, dans deux ou trois salles et seulement pour une semaine ! On appelle ça une sortie technique, ça permet aux distributeurs de détourner le système pour s'en mettre plein les poches lors des sorties DVD  et télé) IDIOCRACY, film qui lui aussi partait d'un postulat loufoque et le poussait loin, de manière originale. Ici aussi, on a affaire à une simple idée mais dont les conséquences semblent absolument vertigineuses... Avouez que ce petit résumé vous met quand même l'eau à la bouche !
Le film a été écrit à quatre mains, à savoir par Natali, David Hewlett et Andrew Miller (les deux acteurs principaux, déjà présents dans CUBE), et également par Andrew Lowery (acteur ayant joué dans le splendouillet mais passionnant COLOR OF NIGHT, largement défendu ici, hé hé!). Une affaire de famille artistique, donc. Tout d'abord, je vous déconseille formellement de regarder le film-annonce qui, s'il est assez habile pour donner très envie de voir le film (et ce n'était pas évident), est relativement mensonger, car c'est quasiment la présentation d'un autre film, si j'ose dire. Notamment parce que NOTHING n'est pas un film fantastique paranoïaque et premier degré !
L'intro démarre sur les chapeaux de roue, et résume en trois coups de cuillère à pot et en animation low-fi plutôt maligne le background des personnages avant que l'histoire ne démarre. Bonne stratégie qui place aussi les thématiques du film : monde hostile et injuste, personnages broyés par la société et repli (bien obligé !) sur soi. Ensuite on enchaîne par une matinée symbolique avant la disparition du monde (ou plutôt avant l'envahissement du Rien), qui tire vers une satire quelque part entre un univers réel et contemporain mais à la BRAZIL, et à la DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH (je reviens plus bas sur ce dernier point). Dans ce premier groupe de séquence, intro exclue, le ton est donné et surprend. Si les rapports sociaux décrits sont assez violents, ils sont aussi placés sous le mode symbolique (tout arrive en une seule journée et illustre tous les pans de l'activité sociale), humoristique, voire même sur le ton de la farce. Ce qui ne nous vaut pas de mauvaises surprises, remarquez bien, notamment dans certains choix de direction artistique. Je pense à l'utilisation un peu originale des effets spéciaux sur une mode bricolage un poil low-fi là aussi, mais assez efficace, qui permet certains plans ou certaines idées assez astucieuses et séduisantes. Et ensuite apparaît le grand Rien...
En fait, je suis très embêté. Pas mal de choses dans ce film sont réussies ou très réussies. Ce qui est en effet très étonnant, c’est de voir que le scénario, même si on peut le trouver en dessous d’une capacité de développement à la Joe Dante qui, il faut bien le dire, est très doué pour la chose, ce scénario, dis-je, est quand même émaillé assez régulièrement de remarques assez justes ou même très précises, voire de superbes idées, comme ce très beau moment qu’est le "cours de batterie" qui exploite l’idée principale du dernier acte du film, à savoir "l’effacement" (je parle en langage codé pour ne rien dévoiler). Deux effets différents pour la même cause, voilà un passage intelligent, surprenant même, et qui dévoile une nuance drôle et triste remarquable, là où justement le principe de "l’effacement" limitait la portée du film volontairement. Ça marche, donc. Très souvent pendant la projection, on se dit donc que tel détail ou tel développement est bien trouvé… Je pense également à la très belle idée de l’enterrement. Bel effort, et très signifiant en plus... dans un ensemble qui, malheureusement marche plutôt cahin-caha !
 
Certes, le sujet est intéressant et même passionnant. Mais le film trébuche à mon sens sur deux points. Le premier, c’est le ton. Une bonne question que devrait se poser le critique est : est-ce un mauvais film si son développement ne suit pas celui qui m’aurait passionné ou si le réalisateur ne prend pas la route que moi, j’aurais choisie ? Très bonne question, à laquelle je répondrai naturellement non, en toute bonne foi. Ceci dit, pas question de tomber dans l’excès inverse, et je prends un soin égal à rester dans les clous de ma propre subjectivité et surtout de mon propre goût. Ainsi, le film me laisse sur le quai de la gare pour une première raison subjective mais essentielle : le ton du film me paraît limitatif. En effet, et je ne pense pas que Natali nous prenne en traîtres là-dessus, ce qui me rend d’autant plus triste (car il est franc, le garçon, il annonce très vite la chose),  le film, loin du ton triste, désespéré et ironique de ses deux modèles (BRAZIL et DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH), privilégie sans doute la satire et la farce. Il déclenche une ambiance plus ouvertement axée sur la comédie, et sur un système de nuances, notamment dans le jeu des acteurs qui convoque plus le second degré que ses homologues que je viens de citer. Et le fait que le film tourne plus vers l’humour et se dévoue entièrement à la farce me dérange énormément, car à mon sens, le scénario avait déjà de l’humour dans son ossature même, et du coup, cette "farçitude" (si je veux !) entendue me paraît rendre explicative la potentielle ironie du film, ironie non pas, par conséquent, absente du film mais plutôt présente par petites touches et non de manière constante. On regarde donc NOTHING avec un ton détaché, un peu extérieur, très loin de l’implication que pouvait promettre un début de film pareil (et un tel principe de départ encore une fois). Deuxièmement, si les personnages sont très carrés, ce qui n’est pas un défaut comme le montre très bien CUBE, qui arrivait à tirer beaucoup d’angoisse de ce parti-pris, ce ton plus second degré, et là, au contraire de CUBE, affadit à mon sens la profondeur des personnages, et installe le film, très souvent, dans des routines de rythme. Un peu, si vous voulez, comme une impression de connaître un peu à l’avance la réaction des personnages qui de plus, sont joués de manière très rentre-dedans (là aussi c’est un  choix, assez homogène avec ce que je viens de dire précédemment du reste). L’avancée narrative et les enjeux me semblent donc fort diminués par cet ensemble de facteurs, et très curieusement, on craint assez peu pour ces personnages, et le merveilleux dispositif de départ se regarde, avais-je envie de dire, comme une "histoire de cinéma normale" qui a pas mal de défauts, dont le principal me semble l’absence totale d’effroi. Non pas que j’eus voulu que le film fasse peur et glace le sang en plongeant le spectateur dans une atmosphère glauque et sans répit en permanence.  Mais du coup, cette apparition du Rien paraît presque, je force un peu le trait, comme une simple découverte scénaristique. Sans plus, en quelque sorte. Et évidemment, les personnages semblent moins surprenants que prévu. Voilà pour la partie mineure.
Plus grave, mais c'est lié à mon avis, je ferai mes seconds griefs, mais griefs majeurs, à la mise en scène. Et là aussi, je le dis avec tristesse, le pire c’est qu’il n’y a pas que du mauvais ! Certains jeux de perspectives sont vraiment appréciables (et en général assez simples, ce qui ne  les rend pas moins drôles). On notera également des sortes de trompe-l’œil de la mise en scène (la caméra qui semble panoter alors que ce sont les acteurs qui tournent sur eux-mêmes par exemple). Ces petits jeux malicieux ne fonctionnent pas mal. Curieusement, même si je suis un grand amateur de la chose, la scène en split-screens qui n’en finissent plus m’a moins plu. Passons, c’est du détail. Par contre, la réalisation des parties d’introduction (avant l’apparition du Rien) ne me plaît pas du tout. Cette caméra à l’épaule veut sans doute imiter l’aspect un peu bringuebalant de …JOHN MALKOVICH, mais dieu que c’est maladroit. Et bien plus laid, malgré un ou deux plans réussis (généralement à effet spéciaux). Le cadrage ne me paraît vraiment pas beau du tout dans cette partie, et les plans trop rapprochés. Le jeu sur les axes est quasiment inexistant si on excepte les classiques champs/contrechamps, et le montage est brouillon. Dans la deuxième partie, il y a plus d’effets de déplacement ou de caméra, et la gamme de mouvements est très riche. Malheureusement, il m’est difficile de ne pas trouver l’ensemble simplement illustratif le plus souvent. Est-il question d’habillage ou de mise en scène ? En ce qui me concerne, la compréhension du film et de ses émotions s’est largement faite par la narration et le dialogue, et quasiment jamais, pour ne pas dire jamais, par la mise en scène ou dans le déploiement des incessants effets visuels.  Je trouve également curieux que le son soit si peu exploité : quelques ambiances, un ou deux déplacements, des jeux de distance, mais là encore ça reste bien calme, et Natali semble construire sa mise en scène au coup par coup, presque en suivant le story-board si je puis dire (c’est vraiment l’impression que ça donne), et chose plus curieuse, sans beaucoup d’impression de rupture dans le rythme, qui est relativement monotone, et souvent laissé à la discrétion du jeu des acteurs, souvent énervés ou quelquefois un peu plus perdus. Bref, la mayonnaise ne prend pas du tout, et cette impression d’illustration contredit beaucoup mon souvenir de CYPHER et CUBE qui me paraissaient beaucoup plus rythmés et intuitifs. Impossible donc pour ces raisons, et celles que j’avais évoquées dans le paragraphe précédent, de ne pas sentir le film couler tranquillement sur moi comme de la pluie sur un imperméable.
 
Voilà pourquoi je suis très embêté par ce film. Il contient pas mal de qualités, mais aussi des défauts petits ou gros. La mise en scène d’abord, assez laide esthétiquement (la photo de l’intro notamment). Et le ton ensuite. Le jeu d’acteurs ne me paraissant pas surprenant, l’impression d’être à l’extérieur du film est forte. Le fait que les effets spéciaux, souvent très cheap et laids pour certains (les effacements notamment) ne me dérangent pas plus que ça. Je peux me passer de ça. Par contre, outre la sympathie qu’on peut avoir pour un film qui a le courage de se faire sur une absence d’image finalement, et grâce soit rendue à Natali pour ça, on ne peut être que déçu du fait que curieusement, et sans doute contrairement à son habitude, le réalisateur n’ait pas de propositions esthétiques fortes à nous soumettre, et que sa mise en scène soit bougrement moins rock’n’roll que son concept. C’est même le contraire par endroits (l’insupportable séquence de transition musicale : "Non pas ici !", ai-je hurlé dans ma tête)  On est très loin du rythme d’un …JOHN MALKOVICH, et très loin de l’inventivité visuelle d’un BRAZIL ou d’un TIDELAND. S’il s’agissait de briser le moule en imposant à l’écran le tabou extrême du Rien, pourquoi ne pas avoir poussé le bouchon jusqu’à faire exploser  l’esthétisme d’un cinéma classique. Car c’est en cela que NOTHING semble pécher : il ne propose pas un jeu à la hauteur de son ambition. Et on se retrouve face à un objet quelquefois sympathique mais on ne ressent jamais un quelconque effroi ou même un frisson ; il ne nous propose jamais d’aller faire un tour dans des contrées inexplorées. Tout ce que CUBE curieusement arrivait à faire. Il aurait fallu à NOTHING plus de déviance et pour une fois un traitement, en terme de mise en scène, qui soit beaucoup plus iconoclaste.
 
Je reste donc, à mon grand désespoir sur le quai de la gare.
 
Tristement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mercredi 5 septembre 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

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[Photo : "Tu te foutrais pas de ma gueule ou tu prendrais pas le train" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens, 

Tiens, aujourd'hui on va jouer à un jeu : essayer de faire dans le court et le synthétique, là où d'habitude on fait dans le détail et la longueur. Suivons les traces du Marquis et son exemple, lui qui fait les deux, toujours plus fort que les autres, dans ces fameux et délicieux abécédaires. Voilà qui sera pour moi l'occasion d'évoquer les films que je n'ai pas eu le temps de chroniquer ces derniers temps.

Ben alors, Docteur, qu'est qui ne va pas ? Une crise de masochisme aiguë ? Qu'est-ce qui vous prend d'aller voir un biopic, déjà, et en costumes en plus ? C'est vrai, ce VIVALDI... est tout ce que j'aime ! Mais pris dans les obligations professionnelles, me voilà obligé de voir le film, et mieux, figurez-vous, je fus en quelque sorte payé pour le voir ! C'est pas beau la vie ?

Cinéaste confidentiel, Guillermou, que je ne connaissais pas, ancien de l'ORTF et réalisateur de pubs, est un spécialiste du film musical. Il sortit en 2003 un IL ÉTAIT UNE FOIS JEAN-SÉBASTIEN BACH (un concurrent des CHRONIQUES D'ANNA MAGADLENA BACH des Straub ?)  Et aussi une MESSE EN SI MINEUR en 1990. On lui doit aussi la seule adaptation du PETIT PRINCE en film, toujours en 1990 (miam miam !), et DEUX CLOCHES À LA NEIGE, titre pécasien en diable, avec les ineffables Stéphane Collaro et Bouboule que les spécialistes reconnaîtront.
Bon, tu la commences ta chronique synthétique ? Ok, ok, j'arrive. Tourné pour une somme modeste à Venise même, dans des décors de rêve, bien entendu, VIVALDI... est une catastrophe sans nom, et pour une fois, la critique, complètement unanime et moi-même nous rangeons du même côté. Film biographique, sans doute assez bien documenté, VIVALDI... donne largement l'impression de lire la notice biographique de l'encyclopédie Universalis. Nous suivons donc le Vivaldi, interprété comme il peut par Stefano Dionisi, déjà vu dans le rôle titre de FARINELLI (les directeurs de casting ont de l'idée quand même !) mais aussi dans GINOSTRA et bien sûr LE SANG DES INNOCENTS de Dario Argento, compositeur mais aussi, on l'ignore, hein, on le savait pas, prêtre. Et c'est bien là le problème. Car les autorités religieuses, à savoir le cardinal Michel Serrault, goûte peu le style Vivaldi et surtout ses œuvres profanes. Vivaldi ne célébrant plus la messe, étant malade (ha oui !!!), pour se consacrer uniquement à son art, le clergé est largement fâché et lui mettra des bâtons dans les roues. Il devra se battre et trouver de riches mécènes privés. Une vie de travail, donc, et aussi de lutte contre une société hostile et comploteuse, où Vivaldi sera aidé par sa chanteuse fétiche, une femme entièrement consacrée à l'Art, qui saura défendre ses œuvres sur scène et aussi protéger les intérêt du maître de musique...
Bah oui ! Si vous voulez savoir en quelle année est né le célèbre compositeur ("Ne quittez pas, nous cherchons votre correspondant...."), ce film est fait pour vous. Que dire sinon ? Tourné en vidéo HD, ce qui n'est pas le point le plus désagréable du film et qui nous vaut quelques plans éclairés moins conventionnellement, Guillermou nous fait ici un festival. Outre le scénario, très didactique mais dégagé de toute passion (point de folie amoureuse par exemple,  le personnage étant un prêtre, et vertueux en plus !) et versant donc dans l'encyclopédisme (on est très heureux de savoir que telle pièce fut jouée en 1707 dans telle cour royale...), le réalisateur aligne les saynètes, souvent détachées les unes des autres, ou au contraire, trop reliées dans un effort de démonstration pathétique. Par exemple, Untel dira : "Vivaldi veut se lancer dans l'opéra, mais le Cardinal s'y opposera", et dans la scène suivante on verra effectivement Serrault dire : "Tant que je serais vivant, il est hors de question que Vivaldi mette un seul opéra en scène". La classe, et très instructif en plus ! Tout cela est donc fortement mal écrit, et rayonne de naïveté narrative dans un secteur du marché où les choses sont beaucoup plus glamour et où la concurrence est pétée de thunes !
Mais le mieux, c'est la mise en scène. Un festival ! Des montagnes de gros plans, des cadrages presque tous laids (une fuite dans les ruelles sombres assez réussie cependant), maladroite mise en valeur de décors pourtant assez lyriques (on est bien loin de l'expression graphique du WASHING MACHINE de Ruggero Deodato, film pourtant modeste du point de vue budget également, et qui tirait parfaitement partie de ses décors urbains "naturels"), coupes dans l'axe incessantes et avec changement d'échelles les plus absurdes, axes calamiteux, acteurs filmés comme au théâtre dans de nombreux plans, et surtout une gestion désastreuse des scènes musicales ! Alors, sur ce point c'est hallucinant ! Les "chanteurs" non-musiciens n'ont pas été coachés et respirent n'importe où, les coups d'archet ne tombent juste qu'une fois sur deux, et mieux, dans une scène où est exécutée une pièce pour orchestre à cordes et clavecin, les plans sur la claveciniste en train de jouer tombent exclusivement sur des moments où le clavecin ne joue pas ! Au fur et à mesure, Guillermou qui voit que le temps presse et qui ne sait plus comment bidouiller les scènes prévues dans le scénario se lance sans vergogne dans les saynètes qui ne sont pas reliées entre elles, sinon par les personnages du film eux-mêmes, qui se tournent vers la caméra pour nous expliquer ce que fait Vivaldi ensuite mais que nous ne verrons pas à l'écran, faute de temps ! Mon dieu ! Je passe sur le mixage souvent approximatif. Enfin, les acteurs, souvent mauvais ou complètement paumés, sont délicieux. Dionisi fait ce qu'il peut, et c'est le plus crédible. Les scènes avec les sœurs de Vivaldi (dont une est jouée par Delphine Depardieu, nom à retenir, elle est sublime, et on aurait aimé la voir dans un Bruno Mattei, poursuivie par des zombies cannibales de l'espace !) sont hilarantes et cumulent toute la maladresse du film dans un maelström atomique de sublime puissance faisandée. Moments de grâce involontaire et de rires francs, c'est le meilleur du film, d'autant plus que ce sont des scènes en général pathétiques. On est en territoire Z, vous l'aurez compris. Serrault, dont c'est le dernier rôle, est absolument épouvantable la plupart du temps, pas aidé il faut le dire par le montage qui sélectionne avec une même générosité les prises ratées et les "réussies". Un autre grand moment : une scène où Serrault, qui lâche les freins du tractopelle dans un moment très sérieux, fait rire accidentellement son partenaire qui n'arrive pas à se contenir et finit par sourire franchement, comme dans un bêtisier, à la limite du fou rire. Le gars est clairement en train de rigoler dans ce dialogue sérieux, sans doute amusé par le farceur Serrault toujours très déconneur sur les plateaux. Guillermou, alors que la scène est interrompue par ce rire à peine caché par l'acteur, il garde la prise ! On voit donc le gars rire, comme ça, à brûle-pourpoint... Je vous laisse aussi découvrir la "scène onirique" ridiculissime. Lorsqu'elle arrive, on se dit "tiens, mais c'est quoi ce truc, il essaie de dire quoi là ?!!!????", puis ça coupe, et là, Vivaldi s'éveille en sueur en disant "Quel cauchemar  horrible !", chose qui nous rassure. Ceci dit, il ne l'aurait pas dit, nous aurions cru que tout cela faisait partie de la maladresse globale du film. Bref, ce VIVALDI... est un vrai nanar des familles, de la "série Z" dotée, et si vous voulez vous éclater un bon coup, allez le voir en groupe pendant la rentrée du cinéma, dans quelques jours ! [Je passe sur les pneus qui protègent les gondoles et sur les éclairages électriques des rues de Venise.] Scénario sans ampleur et qui grince comme une porte de château hanté, acteurs complètement à côté de la plaque à une ou deux exceptions près, prises où les acteurs butent sur le texte mais retenues quand même dans le montage, coursflorentisme exacerbé des jeunes acteurs, dialogues ampoulés complètement tartempionnissime, Serrault sans aucun contrôle, cadrage hasardeux et montage catastrophique, et bien sûr désynchronisation de nombreux passages musicaux...
Que voulez-vous de plus ? Les plus fortunés d'entre nous n'hésiteront pas et iront dépenser huit euros dans cette série Z pour le cinéma, chose qui se perd... Si j'étais vous, j'irais avec un lecteur MP3, histoire d'essayer d'écouter du Motorhead pendant une scène d'opéra ! Bravo Monsieur Guillermou, c'est très bien, continuez comme ça ! Bravo ! [Bonne nouvelle : le film ne fait qu'une heure trente !]

Pas facile de concilier sa passion avec la vie réelle et notamment familiale. C'est ce que va apprendre à ses dépends Vincent Elbaz qui se découvre sur le tard une passion pour CHANTONS SOUS LA PLUIE et les claquettes, poursuivant ainsi, sans le savoir, les traces de son grand-père et de son père qui eux aussi eurent la passion des claquettes mais qui échouèrent à en vivre, et même perdirent tout (travail, famille...), comme nous l'explique ce professeur de fac en 2030 (???!!!???) pendant un cours de fac sur l'atavisme !
Ben voilà. Là aussi, on est bien. J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR est une chronique familiale, glissant d'une époque à l'autre, avec un poil d'anticipation werbberienne pour lier le tout, et racontant une malédiction familiale qui se transmet par les petits mensonges et autres secrets. Bon, ça c'est la note d'intention, qui nous vaut ceci dit des passages assez croquignolets, comme ce petit effet spécial où on voit une petite lumière brillante sur la nuque des différents personnages passionnés de claquette, afin de bien nous faire comprendre que le virus de la danse s'est propagé de père en fils et petit-fils, chose que l'on avait amplement comprise sinon, tant le scénario est d'une absolue simplicité, si j'ose dire. Passons.
Comme dans VIVALDI, UN PRINCE À VENISE, qui sort aussi cette semaine, J'AURAIS VOULU... est un film sur la musique et la passion, et à peine mieux réalisé ou presque. Je suis un peu dur. Berliner fait du cinéma classiquement, et avec un sérieux qui l'éloigne de fait de la catastrophe vivaldienne qui, elle, est une vraie série Z. Ceci dit, rien ne fonctionne, et là aussi, on est proche de la catastrophe, versant pathétique et triste cette fois. Bien que vu en avant-première, et souvent c'est là l'occasion de voir les films dans des copies soignées et bien meilleures que celles que nous voyons en salles (rappelons que deux copies sur trois sont déplorablement tirées, ce qui est un vrai scandale français, surtout au prix où on paye la place), la photographie est l’élément le plus triste du film. La photographie très sombre n'est sans doute donc pas aidée par un tirage médiocre, et empile les mauvaises idées notamment au travers de nombreux scènes éclairées de manière grise-bleue ou encore dans l'effet de désaturation, vu mille fois et très laid, des scènes au passé. [Parce que c'est trop ringard le noir et blanc pour les "flash-back" ? On a peur que le spectateur se perde ? Ben merci pour lui, les gars, mais on a déjà vu des flash-back ! Depuis cinquante ans, on est habitué, vous pensez bien !!!] Le cadrage, lui, favorise le plan rapproché, et le montage suit uniquement le scénario. Outre les tunnels de champs/contrechamps où on débite le dialogue tranquilou, c'est dans les séquences musicales que la mise en scène est la plus douloureuse. En plus d'une direction artistique maladroite et jamais enchanteresse, que ce soit dans les décors ou la photo qui rendent très kitsch ces scènes quelquefois "oniriques" ou fantasmées,  c'est le choix des axes et de l'échelle de plans, et le montage, qui sont très douloureux dans les scènes de danse. Le jeu consiste souvent à faire un plan rapproché sur l'acteur puis sur ses pieds, puis alterner ces champs et ces contrechamps, sans aucun travail expressif sur les axes. Les plans plus larges sont souvent mal cadrés, et le montage est de fait impossible, réduisant les maladroits efforts de mouvement d'appareil à néant. Tous les plans sentent la collure, et à aucun moment on ne sent une quelconque fulgurance. On a plutôt l'impression  de plans étriqués s'enchaînant maladroitement et qui n'arrivent pas à nous faire oublier le sentiment de captation du tournage. On est donc bien loin de la magie onirique des séquences des comédies musicales américaines classiques auquel le film de Berliner rend hommage. Empesé, illisible et sans aucune fantaisie, et même d'une extrême répétition d'un scène à l'autre (toujours les mêmes trois pauvres axes, le même petit mouvement de travelling), les scènes de danse sont sans originalité et bancales. On reverra plutôt les scènes de danse du beau CQ2 (PLUS PRÈS DU SOL), le beau film de Carole Laure, dont la mise en scène, très originale, avait bien plus de personnalité et arrivait à rendre compte avec dynamisme et musicalité des chorégraphies soignées, et ce malgré des moyens modestes. Là où Laure faisait un travail original sur le rythme et le cadrage et soignait des axes originaux et toujours beaux, Berliner essaie de copier maladroitement ses modèles, sans que ces séquences n'aient une quelconque construction dramatique dans la mise en scène. Il faut dire que la sauce est d'autant plus indigeste que la musique est désastreuse, signée d'un des membres du groupe opportuniste NOUVELLE VAGUE, et mixe les chansons les plus surprenantes dans des arrangements d'une kitscherie absolue. Les Five Young Cannibals, les Innocents... Que des bonnes idées ! La séquence musicale principale utilise la chanson dance vulgaire mais efficace (et pour laquelle j'ai, je le confesse honteusement, une grande tendresse amusée) le tube PUMP UP THE JAM, machine de guerre commerciale mais maline dont il ne reste absolument plus rien dans une version sud-américanisée déplorable. Dans ce passage par contre, on est pas loin d'un certain effet de nanardisation.
Dans les scènes "réalistes", ce n'est pas tellement mieux. Les dialogues, toujours très symboliques et manquant complètement de naturel, sentent l'encre fraîche et suivent les diktats d'un scénario très directif. La mise en scène de ces séquences est plate et anonyme, et reprend les problèmes d'échelle et d'axe des autres scènes. La reconstitution presque téléfilmesque des scènes du passé n'a aucune saveur. Et comme globalement le montage se veut assez "coulé", rien ne jaillit, rien ne fait saillie, rendant les 100 minutes du visionnage bien longues.
Les acteurs ne sont pas très à l'aise. Jean-Pierre Cassel, dont c'est un des derniers rôles, est confiné à un rôle prévisible et imposant, c'est un archétype qui lui laisse peu de place et où il ne brille pas une seconde. Curieusement, c'est Cécile de France (dont le maquillage et la coiffure font penser curieusement à la Patricia Arquette du LOST HIGHWAY de David Lynch) qui se débat avec le plus d'énergie, mais elle aussi est prisonnière de la prévisibilité de son rôle. On est donc en face d'un film de scénario, un de plus, où l'absence de personnalité dans la mise en scène, c'est-à-dire l’absence d'options de mise en scène et de choix personnels (autrement dit le refus de faire autre chose que les autres)  rend douloureux le moindre effort de lyrisme. Plus qu'un film énervant ou je ne sais quoi, J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR n'exprime aucune fantaisie, alors même que c'est sans doute le sujet du métrage. Le scénario quant à lui est beaucoup trop lisible ou balisé pour exprimer un quelconque sentiment de vertige passionnel. À quoi bon faire un film de plus dans ces conditions, c'est-à-dire un film qui ressemble aux autres, alors même que le sujet est la passion et le rêve ?
CQ2 de Carole Laure, qui a pourtant une base mélodramatique forte (proche de l'émotion franche et directe d'un Percy Adlon) et un sujet également balisé sur le papier, était une tentative très réussie de cinéma populaire, précis et personnel, avec de forts parti-pris artistiques et scénaristiques, un film bien plus rigoureux et bien plus risqué, dont l'écriture même, plus que de se contenter de suivre le scénario à la lettre, développait une gamme de nuances très entendues, ne rechignant pas à explorer des zones ambiguës ou imprévisibles, et par conséquent exprimait une passion qui est ici bien absente. Il serait peut-être temps que le cinéma français arrête de développer des projets qui tiennent uniquement sur des idées de scénario, sur des réseaux métaphoriques écrits, pour essayer par la suite de rendre cohérentes des idées qui ne sont jamais écrites de manière graphique ou en termes de mise en scène (cadrage et montage surtout). Car à vouloir rattraper le scénario, on ne peut que rester sur le plancher des vaches, et ramer pour illustrer les intentions de départ. Peut-être faudrait-il pour cela également arrêter de produire des projets qui ne sont que des adaptations ou des hommages à des films déjà existants, et qu'on commence, enfin, à produire des choses qui nous ressemblent, et à faire des films qui se tiennent tout seul, par eux-mêmes, sans avoir à souligner les choses uniquement dans le dialogue ou dans la continuité narrative. En gros, faire des films un peu fous qui essayent de ne "ressembler à rien" comme on dit, sinon à eux-mêmes (ce qui est toujours le plus beau compliment possible). La beauté, la fulgurance et la passion se construisent avec les ciseaux et le scotch du montage, et jamais avec le stylo et le papier du scénariste. J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR est un projet mort-né, parce que ça crève les yeux qu'il s'agit un projet de scénario (Berliner a d'ailleurs gagné des concours d'aide à l'écriture avec ce film), des plus conventionnels en plus. Voilà qui en dit long sur les conditions de production et sur la façon dont sont choisis les films qui reçoivent les aides nécessaires à leur réalisation. C’est très triste, et cette absence d'originalité artistique finira par coûter très cher au cinéma français. À moins que ça ne soit déjà le cas. Quelle tristesse !
 
Bon ben moi, en tout cas, en ce qui concerne mon projet de synthèse rapide et de critiques condensées, c'est encore raté !
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 31 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
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[Photo :"Erotica Domestica" par Dr Devo, d'après une photo du groupe Country Sisters]

 

 

Chers Focaliens,

Les 'ricains, y'a pas à dire, pour le show bizness, ils sont très forts, ils débarquent avec la grosse artillerie, ils rasent tout, et puis ils reconstruisent en maousse, ça impressionne ! C'est leur truc, le ‘plus grand que nature’, le tractopelle et les sunlights. Faut que ça pète, faut que ça brille de mille feux ensuite, en technicolor et avec une musique dans le pur style Broadway qui hurle en 5.1 ! Et il faut reconnaître que pour le meilleur et pour le pire, ben ça, ils savent faire !
Alors, voilà des choses qui donnent du très beau et du très populaire, ou des produits de grande consommation dont certains sont bons, et la plupart bourratifs ou sans intérêt, et voilà qui donne aussi l'occasion à des petits malins de jouer avec le système, le contourner ou encore de se marginaliser face au système justement en produisant des choses plus atypiques. Car ça aussi, les américains savent le faire : développer la marge.
Alors, ils nous donnent de belles choses de temps en temps, des choses banales souvent et certaines fois, il faut bien le dire, on a quand même du mal à suivre. Alors que cette semaine débarque l'ignoble HAIRSPRAY d’Adam Shankman, chorégraphe et réalisateur de comédie de baby-sitting avec Vin Diesel, adaptation non pas du film original et splendide de John Waters mais de la comédie musicale de Broadway (ignoblissime) tirée du film de Waters, nuance de taille, voici que cette semaine je pus voir SISTERS, le remake du superbe film éponyme de Brian DePalma.
 
En voilà une étrange idée ! Si SŒURS DE SANG est assez différemment apprécié par le Depalmophile hardcore (je remarque que les moins de 30 ans n'accrochent pas vraiment et que les autres vénèrent, en général !), il faut bien dire que l'original du cinéaste américain iconoclaste est un de ses films les plus tordus, ou plutôt, pour être précis, des plus incongrus qui soient. Outre le fait que le film annonce avec force et une puissance étonnante les thèmes et les systèmes de mise en scène que DePalma développera par la suite dans ses films, ce qui caractérise SŒURS DE SANG, thriller foufou, angoissant et haletant, c'est ce sens de l'Incongru, avec un grand "i", ce sentiment que rien ne se déroule comme dans un film "normal" et que le réalisateur barbu peut nous emmener dans les contrées les plus inexplorées et surprenantes en deux coups de cuillère à pot, et avec une facilité déconcertante, au moins aussi déconcertante que les invraisemblables loufoqueries d'une mise en scène sublime mais fofolle. Mise en scène qui, si elle développe un étrange sens de l'humour, absolument constant ou presque, nous fait également sacrément peur, et nous ferait presque pleurer. Ceux qui ne l'ont pas vu peuvent se dire que SŒURS DE SANG est un film qui ne ressemble absolument à aucun autre, un film qui est un modèle unique et une expérience de cinéma très marquante, voire hallucinante ! Vous n'en reviendrez pas ! Ayons une pensée émue d'ailleurs pour les deux actrices principales Jennifer Salt et l'immense Margot Kidder qui propulsaient alors dans les contrées du sublimissime cosmique un film qui déjà sans elles serait une splendeur absolue. On me permettra de ne pas en dire plus pour ne rien gâcher pour vous, chère lectrice, qui n'a peut-être pas encore vu le film...
 
Les USA sont un peu perdus malgré tout et depuis quelques années, les franchises se vendent comme des petits pains, et également les remakes qu'on adapte à toutes les sauces, ou qu'on fait semblant d'adapter, pas toujours maladroitement d'ailleurs, comme la reprise du concept MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE récemment, films qui n'ont plus rien à voir avec les originaux bien sûr (et malheureusement) mais qui sont quand même des petits machins gentiment troussés. En ce moment, la grande tendance c'est d'aller fouiller dans le cinéma de genre des années 70 : L'ARMÉE DES MORTS comme faux-remake plutôt réussi mais très éloigné du ZOMBIE de Romero, LA COLLINE A DES YEUX, FOG (remake désastreux), ASSAUT (plutôt pas mal paraît-il), WICKER MAN (remake du très beau film assez méconnu en France de Robin Hardy)  et bientôt LE JOUR DES MORTS-VIVANTS, n'en jetez plus la cour est pleine. C'est donc assez logique que, dans cette perspective, les exécutives hollywoodiens se jette sur l'œuvre de DePalma. Mais quand j'appris qu'on réalisait un remake de SŒURS DE SANG, j'avoue que là, j'étais scotché... Quelle idée ! Pourquoi adapter un film aussi foufou et aussi bizarre ? Je comprendrais qu'on fasse un remake de PULSIONS ou de PHANTOM OF THE PARADISE, mais là, copier le film frappadingue de cette époque-là de DePalma, voilà un projet qui sent bizarre, et quand on a vu l'original, on voit mal comment ils vont s'y prendre, les petits gars ! SŒURS DE SANG est tellement éloigné des canons actuels (et même de l'époque) et si peu adapté pour créer les atmosphères horrifiques à la mode dans le genre des projets actuels de remake, qu'on se dit que le résultat sera sans aucun doute une catastrophe astrale du plus bel acabit !
 
Dylan (William B. Davis) est docteur, et c'est dans l'institution pour enfants psychologiquement perturbés du Docteur Lacan (si si, je vous assure, et joué par Stephen Rea !) qu'il rencontre l'étrange Angélique, une jeune femme ténébreuse qui n'est autre que l'ex-compagne du Dr Lacan, qui semble d'ailleurs d'une rare possessivité avec elle. Les deux ex-époux ont une altercation à laquelle assiste Dylan et celui-ci se voit proposer par Angélique de la ramener chez elle, en ville, loin de l'institution. Une fois devant son immeuble, Angélique propose un dernier verre à Dylan, qui accepte. Grace Collier (Chloé Sevigny), jeune journaliste tenace qui enquête sur les étranges et mystérieuses méthodes du Dr Lacan dont elle soupçonne qu'elles sont ignobles et contraires à la loi, suit le couple jusqu'à l'appartement d'Angélique et fait le guet toute la nuit. Car Dylan et Angélique vont coucher ensemble dans l'appartement de cette dernière, et ce malgré la présence d’Annabelle, la sœur jumelle d'Angélique, fort malade. La nuit se passe à peu près bien, mais le réveil est plus musclé. Dylan se fait surprendre par Annabelle qui l'assassine derechef, sous les yeux impuissants de Grace la journaliste, qu'un concours de circonstance a amenée dans un appartement de l'autre côté de la rue ! Elle assiste médusée au meurtre ! Une spirale malsaine et folle s'enclenche alors, et bien des certitudes vont être balayées...
 
Il faut bien le dire, on est assez surpris par l'entame du film de  Douglas Buck, réalisateur de FAMILY PORTRAIT, sorti dans l'indifférence générale il y a peu, et ancien scénariste pour la firme TROMA (boîte de production qui, pour ceux qui ne connaissent pas, est aussi une sorte d'école de cinéma in vivo et gratuite, où on ne fait quasiment que du cinéma fantastique très B et même souvent carrément Z, généralement très drôle). En effet, si le décorum de la fête des enfants malades nous place un peu facilement dans la symbolique enfantine (défaut qui émaillera le film ici et là), on est surpris, dis-je, par le découpage de la séquence qui se présente comme un ensemble assez ludique et assez précis, bien qu'avec de petites maladresses, de champs et contrechamps qui s'interpénètrent puis se déplacent, aidés en cela par un cadrage un peu recherché. C'est déjà pas mal. La séquence étant très sonorisée mais dans une ambiance calme voire mortifère. On est surpris de ce ton d'entrée de jeu, d'autant plus que la dite séquence, très éloignée de la loufoquerie "hénaurme" de l'ouverture depalmienne, essaie, non sans charme, d'instaurer un climat décalé morbide et un peu foufou. En bref, cette séquence d'ouverture est calme, avec un son pas courant pour un film qui se veut populaire, et un vrai découpage ! Bref, il y a de l'idée, et voilà qui dégage sa petite atmosphère.
En fait, cette séquence donne bien le ton du film. Et aussi bien dans ses gros défauts que dans ses qualités... C'est pas souvent le cas, mais j'ai vu le film dans une copie absolument superbe (la copie de présentation pour Gérardmer, m'a dit le projectionniste !) et il faut reconnaître un effort certain sur la photo aux tons sombres et changeants, ainsi que sur l'étalonnage. Si le cadre de cette première séquence est organisé, ce qui sera moins le cas par la suite, on note que Douglas Buck est, comme 98,56% de ses contemporains, un adepte du plan rapproché qu'il met à toutes les sauces ! C'est vraiment dommage et c'est le défaut principal du film qui rendra bien des plans complètement banals et sans saveur (cf. la première altercation en caméra subjective entre Stephen Rea et Lou Doillon) oui qui enlaidira beaucoup certaines bonnes idées de mise en scène. Je pense notamment à cette scène ou Chloé Sevigny entre de nuit en loucedé dans l'Institution, et où le contrechamp montre des enfants en train de se battre (belle idée, violente et douce). Les contrechamps sur les enfants sont serrés et très indigents, alors que le champ sur Sevigny est un des rares plans moyens du film, absolument superbe ! Car le chef-opérateur du film, John  Campbell (photographe doué mais méconnu des premiers Gus Van Sant et aussi d'un beau film inédit en France que je profite de citer ici : REACH THE ROCK de William Ryan) est très loin d'être un manchot. Et SŒURS DE SANG, malgré son budget modeste, lui doit beaucoup, car cette photo plus poussée que la moyenne donne une vraie impression de luxe à l'ensemble. Dommage donc que cette maudite échelle de plans soit si réduite ! D'autant plus que bien souvent, Douglas Buck essaie vraiment de faire des choses qui dépassent la moyenne du film fantastique de série ! Ainsi, on peut noter les arrivées des personnages dans les différentes pièces du film, en général superbement cadrées, ou encore ces petits jeux de micro-travelling lors des déplacements en appartement, très bien relayés par un montage soigné (au moins pendant ces travellings, et malheureusement plus banals ensuite) qui montrent que Buck veut soigner tous les postes et surtout qu'il fait de la mise en scène et pas seulement de l'illustration ! C’est un point assez remarquable pour un film populaire, et voilà qui tire la chose vers le haut. Je note également un son qui, s’il appuie souvent beaucoup les effets même s'il essaie de rester discret, est aussi, ô paradoxe, souvent réussi, voire franchement soigné. Écoutez bien les jeux d'ambiances et de grain dans le calme de la première nuit dans l'appartement d’Angélique : c'est vraiment très très beau, et ça met une belle ambiance très calme à l'ensemble du film. Résumons : des cadrages assez indigents ou banals parfois, mais un soin de la photo certain, un son trop ostentatoire mais plus réussi avec souvent un vrai travail de montage (les sonneries de téléphones dans la dernière partie) qui en fait un bel atout du film et développe une identité agréable, quelques idées de mise en scène, et une volonté générale de livrer un métrage dont le travail esthétique sera largement au-dessus de la moyenne. Ce soin réel et passionné, même s'il rate souvent sa cible, prouve la volonté artistique de Buck, son envie de faire vraiment du cinéma, et permet au film d'acquérir une ambiance qui fait son petit effet. On est effectivement surpris de voir que le remake du film de DePalma soit si calme et si pesant. Ça marche donc pas mal. Malheureusement, cette belle direction artistique frôle tout le temps une certaine convenance, c'est un vrai paradoxe, et trop de plans encore sont banals même si soignés.
Le film globalement, donc, ne décolle pas vraiment et fait un peu l'effet d'une douche mal réglée. L'eau est souvent trop tiède pour qu'on apprécie complètement la chaleur artistique du métrage par ailleurs. SISTERS est donc curieusement bancal. On pourra reprocher d'abord au montage global de ne rien faire saillir vraiment, et d'avoir du mal (c'est difficile aussi, il faut le reconnaître, dans l'ambiance feutrée du film, c'est un défi même !) à trouver un vrai rythme qui fasse oublier l'enchaînement purement scénaristique. C’est sur ce poste, après les cadrages que Buck devra soigner les choses à l'avenir.
L'autre gros problème, c'est simplement le projet, éminemment casse-gueule ! Buck veut adapter le film de DePalma, mais sans en faire un truc fun à la mode, ce que je craignais et qui aurait abouti à une horreur ! Pas de kitsch donc, mais une ambiance plus classieuse. On perd dans le même temps l'aspect vertigineux de l'original et sa loufoquerie intrinsèque pour ne garder que quelques morceaux incongrus, ce qui, vous me direz et vous n'aurez pas tort, n’est déjà pas si mal pour un film de série américain. Par contre, cette adaptation a aussi ses revers, presque structurels serais-je tenté de dire. En réadaptant le film original, Buck tente aussi de remettre l'histoire sur la piste d'un thriller fantastique plus balisé, plus conventionnel forcément que le film de DePalma qui, disons le encore une fois, était totalement incongru, et même carrément foldingue ! Et là, sur ce point précis je veux dire, c'est un peu le mariage de la carpe et du lapin, d'autant plus que DePalma, comme tous les très grands cinéastes, n'écrit pas seulement dans le scénario, et  sa narration se développe et s'enrichit dans la mise en scène brute ! Ici, nous sommes donc en présence d'un film qui cherche plus le conventionnel, mène le spectateur un peu par la main, en ce se sens qu'il ne cherche pas à le perdre totalement, ce qui est sans doute une erreur stratégique. Dans les séquences plus folles de la fin depalmesque dont Buck a beaucoup de mal à s'affranchir (notamment dans le jeu de poupées russes et de narrations enchâssées que sont les séquences oniriques finales qui sont ici reprises sur le plan scénaristique de manière fidèle, et qui broient en mille morceaux le travail de Buck qui se retrouve du coup esclave de DePalma), si Buck déploie un certain sens du grotesque propre au rêve, on est bien loin de la puissance qu'on pouvait attendre. Moitié fou, moitié classique dans son ambition narratrice, le film de Buck tourne donc à l'imbroglio artistique, et peine à trouver les chemins de l'originalité et de l'indépendance, ce qui se voit beaucoup dans la séquence finale bien entendu où DePalma avait lâché les chiens comme rarement dans sa carrière ! Là où la mise en scène faisait des efforts, même si curieusement elle est aussi remplie de choses conventionnelles (cf. l'échelle de plans dont je parlais tout à l'heure), sur le plan du scénario par contre, c'est aussi bancal mais beaucoup plus douloureux pour Buck qui accouche d'un film certes bizarre (un peu) mais surtout fabuleusement de guingois. L'échappatoire aurait pu être un montage global nerveux et personnel, mais on en est assez loin encore, comme si Buck n'osait pas vraiment pousser sa mise en scène complètement et préférait "assurer" le côté "thriller fantastique soigné" de son film. Ceci rend le choix de ce remake particulièrement délicat, car il y a un côté "je vais vaillamment au casse-pipe" un peu étonnant dans cette démarche artistique qui essaie de ménager la chèvre et le chou !
Côté casting, il faut faire quelques remarques également. Si globalement on pouvait craindre un grand numéro de Madame Foldingue de la part de Lou Doillon, on est plutôt agréablement surpris par la relative sobriété de son travail, et même une certaine froideur ce qui est loin d'être un mauvais calcul. En tout cas, on n'est pas du tout dans la tentative de reproduction de l'incroyable performance originale de Margot Kidder, ce qui était effectivement la chose à faire. [Une parenthèse ici : j'entendais Doillon parler de ses influences d'actrice l'autre jour, et ce n'est pas mal du tout : on est plus proche de Toni Collette ou de Tilda Swinton qu'autre chose, fait rare pour une jeune actrice, française de surcroît ; c'est tout à son honneur). William Davis, plus fadasse, me semble tirer le film vers son caractère neurasthénique ; c'est un drôle de choix que je ne comprends pas vraiment. Plus grave à mon sens est celui de Stephen Rea, pas mauvais acteur jadis d'ailleurs, mais qui retrouve ici un rôle qu'il a incarné trois mille fois, ce qui une vraie erreur stratégique. C’est beaucoup trop attendu et  trop largement  peu surprenant. L'acteur a bien du mal d'ailleurs à rendre vivant et sensuel son jeu (à l'exception peut-être d'un dialogue ou deux dans la scène onirique où il débite ses phrases sur un ton presque blanc, ce qui amène un décalage intéressant). Tout le contraire de Chloé Sevigny, absolument écrasante malgré un rôle bougrement balisé. Elle est d'un précision extrême et pousse même avec finesse les caractérisations assez loin, jouant avec les frontières du travail ostentatoire ce qui, pour le coup, amène un vent de décalage et de folie diffuse tout à fait ludique. Elle ballade dynamisme et tristesse avec une belle force et lance peu de missiles mais d'une manière chirurgicale. Elle entrouvre la porte sur ce qu'aurait pu être le film. Dommage qu'on la voit si peu au cinéma. Espérons qu'on lui redonne bientôt des premiers rôles. Lou Doillon doit sûrement la compter parmi ses modèles et c'est bien normal. Sevigny montre qu'elle est vraiment du niveau des actrices citées plus haut.
Douglas Buck n'est donc pas un tâcheron, et on sent chez lui, et on le voit même ici et là, une volonté de soigner la copie et de sortir du lot, notamment grâce à la photo et au son, atout majeur de ce SISTERS. Par contre, on comprend mal que quelqu'un qui veuille faire avec autant de sérieux de la mise  en scène se lance dans un projet aussi casse-gueule et qui justement essaie de trop baliser le sentier. Il y a là une contradiction assez énorme. Par contre, on ressent une certaine sincérité, même si elle ne suffit pas à en faire un film rigoureux et original, ou tout bêtement, réussi. Cette version est donc à mille lieues de celle de DePalma, sans aucun doute. Et Buck devrait, avec un projet plus personnel et plus décomplexé, montrer qu'il a quelque chose à faire de beau, comme semble le suggérer, bien timidement, certaines qualités de son film. L'ensemble est désarmant : on est à mille lieues de l'original, mais encore trop proche, on est bien au-dessus de la qualité des films américains du moment, on est en présence de quelqu'un qui se pose de bonnes questions souvent, on sent l'envie de faire décoller le medium et le respect de faire du travail luxueux et soigné en travaillant les bases, mais, en même temps, c'est encore mille fois trop timide, et beaucoup trop balisé pour que quelque chose de scotchant en sorte. Ce SISTERS est donc un objet à l'ambiance particulière, presque anti-hollywoodienne souvent, ce qui est assez rare pour être dit. Le ton silencieux et étrange du film (son générique de fin presque mutique par exemple) surprend, mais Buck se  prend les pieds dans le tapis un peu chargé du projet et rate souvent les fondamentaux qu'il utilise dans sa mise en scène, alors que dans le même film, il réussit grâce à ses mêmes fondamentaux à faire des choses assez belles ! Allez comprendre ! Il faut espérer que Buck, en fait, se mette à des projets plus personnels qui permettront d'exprimer et de faire mûrir les quelques qualités (vraiment bienvenues et je pense sincères) qu'il montre ici par instants souvent trop courts. SISTERS risque en tout cas de prendre à peu près tout le monde à contre-pied, pour le meilleur et pour le pire, en quelque sorte. A suivre.

Le film sort en France le 7 novembre prochain.
 
Fabuleusement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Dimanche 26 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Shoot The Mother Giving Birth" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,


A-t-elle enfin sonné, l'heure de nos retrouvailles ? En tout cas, on s'était égaré, je m'en souviens, plusieurs fois dans les salles obscures avec plus ou moins de bonheur, et même parfois sous le regard du mauvais sort qui m'écarta, contre ma volonté et sous la forme d'un planning d'enfer, du WAITER de Alex Van Warmerdam, réalisateur sublime et hollandais qui fut pour une période courte un peu chouchouté en France et dont la sortie de ce dernier film, en catimini et en plein été, histoire d'être bien sûr de ne faire aucune entrée, tenait quand même du miracle. Deux séances par jour complètement pourries en première semaine d'exploitation (genre 11h et 17h45), puis une séance la deuxième semaine et puis plus rien ! Il fallu donc me résoudre à louper le film de l'année et de ne pas pouvoir soutenir le réalisateur ! C'est injuste !

C’est de bonne humeur, malgré tout, que nous nous dirigions vers PLANÈTE TERREUR, deuxième volet du diptyque, originellement unifié, de Tarantino et Robert Rodriguez. Le film de Tarantino nous avait franchement passionnés dans son abstraction et l’efficacité de sa mise en scène. On gardait alors à l’esprit, très confiants pour le coup, que le deuxième volet réalisé par Rodriguez serait forcément très différent. C’est le cas. Changement de service, et surtout balles neuves.

Dans un petit coin paumé du Texas, de nos jours, en 1987, comme c’était déjà le cas dans BOULEVARD DE LA MORT. Une nuit comme les autres. Wray (Freddy Rodriguez), énigmatique homme à la moto, croise dans un bon petit resto de nuit du coin son ex-copine, Cherry (Rose McGowan, déjà présente dans BOULEVARD DE LA MORT). Les époux Block, tous deux docteurs dans la même clinique, s’apprêtent à prendre leur service de nuit et déposent leur gamin chez deux baby-sitters jumelles et chicanos, alors même que Mr Block, dur à cuire malin mais brutal, a de forts soupçons sur la fidélité de sa femme ! La routine quoi…
Un peu plus loin, dans un coin déserté de la campagne, une étrange compagnie de commandos militaires dirigés par Bruce Willis vient prendre possession d’étranges containers toxiques que leur amène une bande de mercenaires, semble-t-il. L’échange se déroule mal, finit dans le sang, et le chef des mercenaires répand dans l’atmosphère l’étrange gaz contenu dans les mystérieux containers.
Wray raccompagne Cherry chez elle lorsqu’il heurte quelque chose sur la route, ce qui vaut à tout deux un superbe accident au cours duquel des créatures étranges s’en prennent à la jambe accidentée de Cherry. Une fois à l’hôpital, Cherry est amputée et Wray entendu par le shérif local (Michael Biehn) qui visiblement connaît bien le jeune homme et l’arrête. Mais un étrange ballet commence dans la clinique, point névralgique du film : de plus en plus d’habitants sont victimes de morsures qui dégénèrent en de désastreuse infections purulentes ! Quelque chose de louche se passe. Et effectivement, quelques heures plus tard, toute la région est infestée de zombies avides de chair humaine…

Dès les premières minutes de PLANÈTE TERREUR, on comprend mieux ce qui s‘est passé entre Tarantino et Rodriguez et ce qu’ils ont voulu faire. Outre l’élaboration d’un projet "grindhouse", c'est-à-dire d’un double programme d’exploitation, et donc d’un hommage aux cinéma de série des années 70 et 80, c’est à un grand jeu oulipien qu’on assiste avec, presque, son lot de contraintes imposées. Le formalisme du duo n’est pas que visuel. On imagine bien qu'ils se sont bien amusés a priori pour imaginer ces contraintes. Des personnages communs ayant sans doute le même fond mais développés différemment (dont le personnage de Marley Shelton, encore une fois très bien et très à l’aise dans le mélange d’émotion et de comédie, et qui incarne une nouvelle fois la fameuse doctoresse Block), obligation de faire une scène de strip-tease, un personnage doit perdre une jambe, etc. Un petit jeu de contraintes entre amis qui fonctionne bien du reste. Voilà pour le projet.
Sinon, PLANÈTE TERREUR s’en va chasser sur d’autres terres que le slasher sentimental et abstrait qu’était BOULEVARD DE LA MORT (ça ne vous gêne pas si je dis DEATH PROOF la prochaine fois ?) pour se concentrer sur le film de zombies musclé, dans une perspective de divertissement assumée très loin de la charge politique ou sociale d’un Romero.

Rodriguez, ça aussi, c'est le projet, utilise le support film, tel qu’il était projeté dans ces années-là, et rajoute artificiellement des rayures, comme Tarantino une fois de plus, mais de manière constante pendant tout le film, lui. Rodriguez pousse le jeu plus loin de sorte qu’aucun plan n’est intact, qu’ils sont tous déformés par les aléas de la projection, ce qui inclut aussi des jeux de son, des plans coupés, des images en moins, des brûlures de pellicule, et une très bonne idée : une des bobines du film est manquante ! Cette bobine manquante est d’ailleurs un des points curieusement un peu faibles du film. L’idée elle-même suffit à réjouir le Devo qui sommeille en vous. Néanmoins, l’ellipse forcée et violente provoquée par la bobine manquante est plus douce que prévue, et ne se résume qu’à une saute. Quand on reprend le cours du film, une bobine plus loin donc, le premier plan fonctionne (une maison était calme et dans le plan suivant elle est en feu sans qu’on sache vraiment pourquoi), mais ne bouleverse pas la narration outre mesure, ce qui est un peu dommage. Le point d’amusement concernant cette bobine manquante sera pour Rodriguez d’éliminer la "révélation" twistesque concernant le personnage de Wray, dont on ne voit que les conséquences à travers un dialogue drôle parce que du coup pas vraiment explicatif… Si ce n’est que le film-annonce de MACHETTE (réalisé par Rodriguez, ce film-annonce et bien d‘autres réalisés par des réalisateurs invités dont Rob Zombie par exemple faisait partie du programme unique aux USA : car PLANET TERROR et DEATH PROOF sont projetés ensemble aux USA et non pas en deux séances distinctes comme dans le reste du monde. Devant le tollé de la part des fans non-américains des deux réalisateurs, les frères Weinstein ont finalement concédé à nous lâcher un nonosse sous la forme du film annonce de MACHETTE, piètre récompense à vrai dire, dans le sens où, si MACHETTE est très drôle, on reste sur notre faim parce qu’on en a loupé un paquet de ces faux-films annonces…), ne vende un peu la mèche sur le même sujet. Bref, cette bobine absente ne bouleverse curieusement pas grand-chose, même si le procédé reste très jouissif, et c’est bien dommage car elle est bien placée et aurait pu donner un relais satisfaisant à la très bonne première partie de PLANET TERROR !

En effet, le très bon film-annonce (puisqu'on en parle...) de PLANÈTE TERREUR promettait quelque chose de très carré et d’assez potache et amusant. Le début du film nous conforte dans ce sentiment de joie taxidermiste, mais nous emmène également plus loin. La séquence de générique, absolument magnifique, dans une très bonne photographie un peu marronnée par la dégradation du support, place le ton et la barre très hauts si j’ose dire. Certes on reconnaît une introduction classique de ce genre de films (il s’agit d’une scène de gogo-dancing), mais le montage très rentre-dedans et en totale adéquation avec les effets de dégradations ou les effets spéciaux, donne un ton assez fulgurant, dépassant assez vite, au bout de deux trois ou quatre points de montage, la "reprise" et l’hommage pour faire un ensemble plus déconstruit, plus personnel et surtout au ton très différent. Loin de seulement commencer par la vision poulette à et au poil (ce qui est également le cas de cette séquence, remarquez !), Rodriguez instaure un climat étrange, très rentre-dedans mais aussi d’une réelle beauté, un peu abstraite, et finalement assez émouvante. Le film irait-il nager entre plusieurs eaux, à savoir celle de la malice et de l’hommage, mais aussi de la tension et de l’émotion ? Ce sera effectivement le cas. Si Rodriguez fait un film plus ouvertement proche du cahier des charges du film d’exploitation que Tarantino (qui semblait utiliser le cahier des charges à des fins beaucoup plus abstraites, jusqu’à rendre difficile pour le spectateur de pointer le sujet réel du film), il ne se contente pas de faire mumuse avec le matériau de ses jeunes années cinéphiles. Bien qu’étant assez preneur de certains films de Rodriguez (pas tous, ceci dit, loin de là), je fus surpris des qualités de ce début de film. La chose est vraiment très bien écrite, avec une belle malice. On reconnaît la structure exploitationniste (si je veux !) générale, bien sûr, mais le réalisateur construit également une petite dentelle efficace d’éclatement d’intrigues qui donnent vraiment de l’énergie et un peu de mystère à la présentation du contexte et des personnages, et qui permet de faire monter la pression de manière tranquille mais absolument certaine. Bref, Rodriguez pousse le bouchon plus loin, creuse le travail un peu plus qu’il n’était "obligé" de le faire, et finalement on ressent très fort en tant que spectateur, ce qui est assez beau et touchant, la vision subjective et personnelle que Rodriguez a de ce cinéma-là, cinéma qu’il utilise donc mais aussi contourne afin de développer un ton plus prenant, plus intime tout bêtement. La surprise est donc de se retrouver face à une structure brute de décoffrage mais ciselée, dépassant nettement le ton de la simple parodie pour devenir un objet beau. Et ça, c’est déjà le cas à propos de l’écriture, mais pas seulement car la chose est poussée en avant avec énormément d’énergie par une mise en scène vraiment très belle (mais n’hésitant pas à jouer avec certaines formes de vulgarité structurelle, je pense à l’utilisation des plans rapprochés très nombreux mais vraiment bien amenés, comme quoi c’est possible, et toujours appuyés par des points de montage rythmiquement dynamiques, voire beaux, et ce ne sont pas forcément des inserts d’ailleurs, bravo !), mise en scène qui est sans doute la plus belle qu’ait signée Rodriguez jusqu’ici, quelle que soit la qualité de certains de ces autres films par ailleurs.

Le montage, assez old school, c'est-à-dire pas forcément hystérique, mais au contraire jouant énormément sur les fondamentaux (échelle de plans, axes, hauteur de caméra) est assez direct et franco de porc, sait aussi se bousculer et devenir plus "injustifiable" (avec plus de partis pris personnels) dans les moments souvent cruciaux ou aux enjeux plutôt émouvants), plus abstrait aussi, jusqu’à donner un beau vertige de sentiments et de rythme, un peu obscur ce qui est assez délicieux. Et c'est ce que permet la structure éclatée dont je parlais plus haut, ce qui tend à prouver que le Rodriguez a vraiment écrit son scénario dans une perspective de mise en scène. Rien que pour ça, la première partie est volontiers troublante, et même donne des petits coloris inattendus et anxiogènes dont on se demande bien vers quelle horreur (souvent intérieure d’ailleurs), ils vont nous mener. Le point d’orgue de cette tension et de cette émotion magnifiques est le centre névralgique qu’est la clinique où on reconnaît à la fois la mise en place des bâtons de dynamite qui vont propulser l’histoire de manière classiquement vulgaire (l’amputation du bras du premier contaminé par l’infirmier asiatique), et celle (la mise en place) de passages plus iconoclastes et plus surprenants, souvent énormément tendus et qui mettent le spectateur sous pression. Je pense à la sous-intrigue entre les époux Block qui marche du feu de Dieu, notamment, mais pas seulement, parce que Rodriguez, à travers le personnage du Mr Block, a fait preuve d’une écriture subtile et ambiguë (le mari Block est une sorte de sale type, mais aussi un mec attentif à son environnement et très efficace, donc pas totalement antipathique lorsqu’il arrive à la clinique : il fait donc peur mais c’est lui aussi le témoin de la situation telle qu’elle est en train de dégénérer. Ça marche très bien.). Un joli montage donc, rentre-dedans mais personnel, mais qui est aussi très largement supporté par un autre élément de mise en scène pour lequel PLANÈTE TERREUR sera un festival par contre !
En effet, Rodriguez, comme Tarantino du reste, a mis la main à la pâte sur un maximum de postes : musique (un peu), écriture, co-montage, co-cadrage et surtout la photographie. Et c’est sur ce point que le film est sans doute le plus réussi. Et pas seulement de manière technique, mais également dans l’utilisation de celle-ci comme élément de mise en scène. Bon, avouons le tout de suite, si la photo marche autant, c’est que la direction artistique est vraiment soignée au possible, voire maniaque : costumes, objets, et surtout décors qui peuvent être simplistes ou très travaillés (magnifique géographie, gourmande même, du restaurant, qui permet des combinaisons d’effets de photo assez beaux, je pense à la cascade notamment). Mais il n’empêche, quelle photo superbe ! On sent Rodriguez assez admiratif des contrastes et des coloris des années 70 et plus encore des années 80, qui règnent ici en maîtres. Chaque plan propose son ambiance bien particulière en matière de lumière, et beaucoup d’entre eux sont remplis d’idées malignes ou magnifiques, où règne une légère prédominance du maronnasse un peu chaud (qui rappelle les tirages commençant à virer de couleur avec le temps), très beau. Et des idées d’éclairages magnifiques et non illustratives, on en trouve à la pelle : variations d‘étalonnage sur des plans particulièrement importants ou émouvants (Rodriguez met en exergue ces plans-là en changeant la tonalité des couleurs, et aussi à de nombreuses occasions en jouant avec les rayures et autres incidents de projection : les plans sont ainsi séparés du reste du film, mis sur un piédestal par la détérioration calculée ce qui est presque toujours touchant et terrifiant, l’accident étant ici le signe que quelque chose ne va pas ou que quelque chose est désespéré ; ce point précis propulse littéralement le film vers l’avant, et montre un versant plus personnel, et donc assez inattendu, du réalisateur Rodriguez), éclairages basiques aux gros projos ou au contraire ciselage de certaines scènes d’intérieur, jeux d’éclairage sur les acteurs ou au contraire soin des arrières plans, etc. On est surpris, le jeu est constant et le film, du coup, par la photo, est très tendu. Voilà pour le principe. Dans le concret, je pourrais vous donner des dizaines d’exemples de plans sublimes. Citons en quelques-uns : les premiers éclairages de scènes de route (gros projo, étalonnage passé verdâtre ) notamment dans la scène où la première jeune fille se fait tuer après une panne de voiture), le plan où Madame Block (très belle scène très bien découpée) essaie de rentrer dans sa voiture, y arrive après d’immondes efforts et se relâche quelques secondes très émue, tandis que le monde s’écroule derrière elle (Rodriguez crée une explosion gratuite dans l’arrière-plan à l’exact moment où l’actrice se laisse gagner par l’émotion, c’est magnifique et c’est une idée de mise en scène les amis, pas seulement de l’illustration technique), ou encore la fameuse cascade près du restaurant ou les variations précises du générique d’ouverture, ou encore la pulsation rythmique des gyrophares lorsque les militaires abattent le troupeau de zombies, pulsations qui se calent sur le rythme des crépitements des mitraillettes ! Je vous laisse découvrir le reste, c’est une merveille, notamment parce que ce jeu de photographie consolide les jeux d’exergue de certains plans importants dont je parlais. Rien que pour ça, PLANÈTE TERREUR vaut largement le déplacement.

On est donc dans un superbe terrain de jeu avec ce film. Hélas, j’ai aussi quelques bémols à formuler, principalement dus à l’écriture. La première partie est tenue d’une main de fer, au moins jusqu’à l’échappée de la clinique, sinon jusqu’à l’échappée du restaurant. Par contre, par la suite, j’ai ressenti un net virage qui malheureusement place le film en terrain plus balisé, et peut-être plus proche de la parodie, là où justement la première partie développait un ton nettement plus personnel, et plus effrayant aussi. Car pendant l’échappée (seconde partie donc), si certains points de scénario marchent assez bien, on est dans un univers nettement plus connu, privilégiant l’action et se plaçant plus nettement dans le ton du pastiche moqueur. Le scénario devient plus indépendant de la mise en scène, la mise en scène (et notamment la photo) plus illustrative. Le ton change : la punchline est constante dans les dialogues, les gags se multiplient, et Rodriguez se repose plus sur un jeu de gentille dénonciation des conventions narratives du genre. En redevenant plus basique, si le film gagne en action hard-boiled, il perd un peu le spectateur ému que je suis, et même certains personnages en cours de route, pour franchir des étapes plus balisées (retournement, morts subites, déchirements des personnages). Les gags s’accumulent gentiment, la mise en scène a moins son mot à dire, même si tout cela est toujours correctement réalisé techniquement. Ou même si certains points sont assez touchants, je pense notamment à ce moment où la petite Block s’entête mystérieusement à monter dans le deuxième hélicoptère, très jolie idée. Ceci dit, on avait déjà un peu de ces clins d’œil dans la première partie, un peu d‘humour potache aussi. Mais dans la seconde partie, ces clins d’œil et autres gags ne servent plus la mise en scène, les personnages ou la progression narrative, mais au contraire instaurent un jeu de coudes entendu, une série de clins d‘œil entre Rodriguez et le spectateur dont il s‘agira dès lors de sceller l’amitié indéfectible et les regards de connivence même pas sous-entendus. Le film perd de sa dimension horrifique du coup, et se transforme en action-movie plus classique où la narration finalement a moins d’importance et devient plus artificielle. On perd donc en mise en scène et en personnalité dans cette deuxième partie, globalement plus prévisible et sans abysse, où c’est l’humour parodique à la MACHETTE justement qui prend le dessus. Dommage car la première partie, elle, était moins référencée et contenait aussi des gags drôles mais plus au service du mélange des tons (je pense au petit geste de poignet cassé de Mme Block, "bent" (tordue) au propre comme au figuré !). La rupture se fait assez cruellement ressentir et coupe le bel envol du film, replonge dans la convention, et curieusement contredit la belle promesse du générique de début qui promettait des choses plus bizarres, plus rentre-dedans et plus expressives. On rejoint dans la deuxième partie le domaine de la convention, c’est plus geek en quelque sorte, mais c’est dommage car le film perd de son homogénéité bizarre et surtout s’auto-limite de manière curieuse dans le registre d’un divertissement simple, direct et connu. L’effroi, la surprise et la malice rebondissante du premier segment du film sont perdus, l’équilibre entre écriture, mise en scène, acteurs, se rompt, et l’entreprise devient plus mécanique et curieusement plus prévisible, ce que Rodriguez avait réussi à éviter jusqu’à présent dans le film. Arrivé en haut de la montée, Rodriguez se laisse aller en descente, et arrête de pédaler. La différence est sans doute subtile, se joue à peu mais éclate comme un bouton sur le nez en plein milieu de la figure ! C’est donc de manière assez imprévisible, au moment où le plus dur est fait, que Rodriguez se veut potache et réduit l’ambition de son film de manière étrange, n’osant peut-être pas détruire totalement la marque de fabrique apocalyptiquo-délirante de ses autres films. Ce basculement dans un divertissement plus convenu fait passer le réalisateur à côté d’une œuvre personnelle étonnante, ce qui ne gâche en rien les choses magnifiques évoquées ci-dessus mais laisse le spectateur sur un goût de déjà-vu, sur une impression de coïtus interruptus. De peu, et pour pas grand-chose, on a loupé l’orgasme, au profit d’un gentil flirt, certes, mais qui du coup ne tient pas totalement toutes ses promesses.

Calmement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mercredi 15 août 2007

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[Photo : "En direct de chez la Baronne" par Dr Devo, d'après une photo tirée du MUPPET SHOW]

 

 

Chers Focaliens,

On continue les séances de rattrapage, et accessoirement le rattrapage de films français avec 2 DAYS IN PARIS, le nouveau et deuxième film de Julie Delpy, actrice française appréciable et bonne valeur à l'exportation. Elle avait déjà signé LOOKING FOR JIMMY, film quasi unanimement descendu, mais très apprécié par notre ami Bernard RAPP. Et figurez-vous qu'un jour, notre ami RAPP rencontre Julie Delpy dans les coulisses de la Cérémonie des Felix (Hilarant les Felix ! Je ne sais pas encore si ça existe : c'était la cérémonie des "oscars européens" ! Hihi !). Il s'approche d'elle, et lui dit en quelques mots, et peut-être même une phrase, que son film était passionnant, et là, Julie Delpy le regarde pendant 30 secondes avec visiblement le moteur de son cerveau en train de turbiner sur le mode "il se fout de ma gueule, ce con, ou il est sincère ?". Très gênée de ne pas trouver la solution, Delpy fit un timide merci et partit très vite. Fin de l'anecdote. [Ça faisait longtemps que je n'avais pas fait une petit crise de jeanclaudebrialisme, maladie dûment répertoriée par le docteur Chapman Graham sous le nom de "davidnivenism" : "Il se trouve que je connais ces gens-là"].

Julie Delpy, française exilée aux USA, débarque à Paris après un séjour en Italie, accompagnée par son petit-ami (enfin, son mec !) Adam Goldberg, avec qui elle vit depuis deux ans. Julie a encore un pied à terre à Paris, sous la forme d'un tout petit appartement (enfin, c'est quand même plus grand que chez moi !) dans un immeuble où vivent à l'étage au dessous sa mère et son père (joués d'ailleurs par Marie Pillet et Albert Delpy, les vrais parents de Julie Delpy dans la vie réelle). C'est la première fois qu’Adam rencontre ses beaux-parents. Et ça va être sans doute assez rock'n'roll, ou du moins pas triste du tout. Les parents Delpy sont un couple très nature, et ils n’ont pas leur langue dans leur poche. Très sympathiques et accueillants, ils sont aussi bruts de décoffrage, très francs et, par exemple, s'ils ont envie de s'engueuler l'un l'autre, ils s'engueulent à pleins poumons devant tout le monde. Et individuellement, ce sont de sacrés numéros : Madame est assez possessive et plutôt marrante, et Monsieur est une sorte de joyeux obsédé loufoque. Les deux parlent 3 mots d'anglais, et encore, ce qui ne va pas faciliter les échanges avec Adam. Bref, chez les Delpy, on passe les dialogues au gueuloir et ça bouge pas mal. C'est un énorme dépaysement pour Adam, qui découvre là les étranges mœurs culinaires, sociales, parentales des français ! C’est dur à suivre pour lui. La situation se complique encore lorsque Julie croise des anciens amis à droite et à gauche et bien sûr quelques "ex". Adam, un peu secoué par cette masse d'informations contradictoires, et lui-même personnage haut en couleur à l'esprit vif et ironique, commence à avoir du mal à suivre et se demande s'il n'est pas tout simplement en train de découvrir un autre visage de July et si son couple ne prend pas l'eau... Ces deux jours parisiens vont servir de test...

Le dispositif de LOOKING FOR JIMMY était bigrement intéressant. Le film avait été tourné en vidéo en 24 heures, à l'arrachée comme on dit, et selon un dispositif tout à fait passionnant et rigolo, puisque Delpy avait convoqué ses amis (pas tous acteurs) de Los Angeles à venir apparaître dans le film. Delpy avait une trame, mais pas de script détaillé, et ses amis devaient être à tel endroit à tel heure, et là Julie débarquait et tournait ses scènes vraiment sur le vif. Les acteurs jouaient quasiment leur propre rôle, et géraient les grandes ligne conductrices de l'histoire en improvisant. Le tout était tourné en une journée ! Ça, c'est rock'n'roll. Vraiment intéressant.
Je ne sais pas si 2 DAYS IN PARIS est tourné en deux jours, et après tout on s'en fout un peu. En tout cas, Delpy pousse quelque peu dans la même direction. Dispositif de tournage assez léger (mais pas inexistant), tournage in vivo dans la rue (mais pas tout le temps), usage de la vidéo, beaucoup de plans à l'épaule, légèreté du dispositif autant que faire se peut, et surtout tout le monde met la main à la patte pour faire la popote. Les parents Delpy y vont à fond et ont l'air de bien s'amuser, Goldberg tourne même des plans lui-même, Delpy aussi (qui signe aussi la musique et le montage d'ailleurs !), etc. Bref, ça bouillonne de partout, et on retrouve un peu cette attitude rock du premier film de Madame. Tant mieux. Si j'ai horreur des films français de couple à la sauce sauce "art-sans-essai" française, et surtout sans mise en scène, ici c'est quand même assez sympathique et largement au-dessus. Malgré une intrigue classique, on est vite emmené par une intro vive, avec voix-off, et son jeu de diapos/photos plutôt rigolo. Une fois ceci réglé, on rentre vite dans le vif, avec des personnages hauts en couleur quasiment tout le temps. On comprend vite l'enjeu : une quasi-comédie franche du collier, drôle, mais aussi très sentimentale sur le couple. Le tout est vraiment vif. Les dialogues sont assez chouettes et mine de rien, sans en avoir l'air, avec un beau mélange de naturel et de fabriqué (un des vrais plaisirs du film), ils emmènent le spectateur sur des nuances très sympathiques : Goldberg, un peu noyé sous les clichés français sur les américains, et qui a du mal à interpréter Paris et ses habitants en s'appuyant sur les idées théoriques qu'il a lui-même (c'est bien normal), a vraiment du mal à tenir l'équilibre et commence à voir le mal partout, ou plutôt à se sentir esseulé dans un monde bien étrange, où il se sent s'éloigner de Delpy sans vraiment comprendre pourquoi, ou du moins pas totalement. C'est assez enivrant, assez vif que ce propos mature dans un couple qui ne l'est pas moins, mais qui se retrouve confronté à un brouillage de lecture assez fort. Delpy utilise sans exagérer mais sur le ton de la comédie ces clichés réciproques, et surtout décrit les parisiens sur un mode assez corrosif qui les montre plutôt agressifs et/ou très sûrs d'eux. Là aussi c'est bien senti. Clichés ou vrais traits de caractère, caricature légère ou description plus "naturaliste", la frontière est floue et du coup le film va vite, nous noie un peu aussi sous les perceptions, et surtout aborde le sujet de manière très adulte, sans gnangnanterie de quelque sorte, ce qui n'arrive jamais dans les films français de chambre, et sans romantisme excessif. C'est assez drôle, vif, et donne l'impression tout à fait correcte d'être juste ! Alors évidemment, dès qu'un film est une comédie un peu rock mais adulte, dés qu'on sent que les personnages sont des gens censés et intelligents, ayant de la répartie et du caractère (et non pas des archétypes creux, cucul et romantiques comme le veut le genre), et comme personne n'utilise ce mode, on fait du davidlynchisme à propos de ce film. Nouveau concept ! Je m'explique : vous avez remarqué que quand un film ose sortir un petit peu d'une narration classique, tente vaguement le dis-narratif et le manque de repères, on dit, critiques comme spectateurs, "Ohlalalaa, ça rappelle David Lynch !". Lisez une BD de Daniel Clowes, c'est tellement lynchéen ! Ben non ! Le truc, c'est qu'il y a tellement peu de films osant des choses dans le domaine du narratif , et les gens allant voir des films tellement balisés (surtout en art-sans-essai) que du coup, tout ce qui est "bizarre" est lynchéen, même ce qui n'a strictement rien à voir ! Bref... Ici, c'est pareil, j'entends déjà les commentaires : "2 DAYS IN PARIS, c'est tellement Woody Allen !". Ben non, pas vraiment ! Et là aussi, c'est sans doute parce que les films un peu matures, terre à terre et drôles sur le couple, il n'y en a quasiment pas ! Passons !
Tout cela semble donc très agréable et fort bien écrit, notamment parce que les acteurs sont vraiment très chouettes, et insufflent une énergie et une personnalité réelles au projet. Delpy est vraiment impeccable comme d'habitude, avec un jeu précis et direct à l'anglo-saxonne. Elle a mille fois raison, et voilà qui lui permet de faire dans la nuance. CQFD. Goldberg est très chouette également et arrive facilement à donner du relief à son personnage. Notons la présence dans un petit rôle d’Adan Jodorowski (fils du poète-cinéaste de génie) dont les focaliens se rappelleront la présence, tout bambino, dans le sublimissime SANTA SANGRE de son père ! Aleskia Landeau (qui n'est sans doute pas la fille de Martin Landau !), dans le rôle de la sœur, est vraiment très bien et donne beaucoup d'énergie dans ses scènes. Ses petits moments avec Goldberg marchent très bien. Elle a du chien.
Si le film me paraît très sympathique, je serai quand même plus réservé sur la mise en scène. Je n'aime pas trop la photo (ceci dit, je crois que la copie, vraiment médiocre une fois encore, était vraiment tirée à la va-vite, si j'en crois les variations assez surréalistes de l'étalonnage), même si certains intérieurs sont assez jolis (je pense au champ sur Delpy, à la fin, après la "grosse explication"). Ce qui ne me plaît pas en revanche, c'est le cadre, très approximatif et pas spécialement beau en général, et l'échelle de plans très réduite qui empêche un peu toute tentative de montage signifiant, et cloisonne bien le film dans une perspective narrative passant par le dialogue. On pourrait dire que la mise en scène est beaucoup moins rock'n'roll que l'ensemble du film. C'est bien dommage ! Car le reste fonctionne bien. Mais il manque sans aucun doute, une vision esthétique, plus artistiquement personnelle au film. Bien qu'ayant passé un moment plutôt sympathique, et même un peu plus, il n'y a là vraiment pas assez à manger dans la réalisation, pour que je m'emballe vraiment dans le sillage du film. On reste un peu à l'extérieur, ce qui est vraiment dommage. Quand Delpy va régler le problème, je pense que son cinéma devrait largement décoller et surprendre beaucoup. Pour l'heure, voilà qui gâche un peu le plaisir, et même pas mal, quelle que soit l'aura de sympathie (et c'est le cas) que je peux avoir pour les projets de Delpy. Notre meilleure actrice (inter-)nationale (avec une ou deux autres), prépare actuellement un troisième film, un remake du film fantastique anglais COUNTESS DRACULA de Peter Sasdy avec un joli casting : Radha Mitchell, Vincent Gallo et Ethan Hawk ! C'est plutôt une bonne nouvelle que ce nouveau changement de registre, et je suis sûr que Delpy gardera son esprit purement rock'n'roll et personnel. Ça donne envie en tout cas. Mais pour l'heure, j'ai encore faim. [À noter que ça rigole énormément dans la salle, ce qui est assez normal !]

Traversons la Manche, mais sans effet. HOT FUZZ est le nouveau film de la paire Edgar Wright et Simon Pegg, couple réalisateur/acteur et aussi paire de scénaristes, dont on avait déjà apprécié le drôlissime et complètement désespérant SHAUN OF THE DEAD, beau succès populaire, et totalement mérité en plus, film qui m'avait déprimé et enthousiasmé au plus haut point !
Simon Pegg a la vocation. Depuis tout petit, il veut être policier ! Et maintenant adulte, c'est LE policier. Brillant physiquement, extrêmement entraîné et sportif, c'est aussi un remarquable cerveau, un esprit intellectuel étonnant et un sens de l'éthique irréprochable qui fait de lui le flic parfait. Il est compétent, apprécié par les citoyens, et son boulot, c'est sa passion. Malheureusement, il bosse avec des gens moins honnêtes ! Parce qu'il surclasse tout le monde au niveau professionnel et que ses résultats sont fabuleux, ses chefs le mutent à Sandford, petite ville connue pour son classement au palmarès "Village Fleuris d'Angleterre" et pour son taux de criminalité le plus bas dans le pays ! Bref, c'est un placard, mais Pegg n'a pas le choix, et il part en exil dans la ville qui a le moins besoin de policier dans toute l'Angleterre ! Sur place, il découvre des collègues complètement à l'opposé de lui-même : ils se la coulent douce, sont je-m'en-foutistes, ne se posent aucune question, voire même, sont assez stupides ! Très vite, Pegg détonne avec son sens rigoureux de la morale et du respect scrupuleux de la loi, mais le village est tellement tranquille que personne n'en prend ombrage. On lui donne pour partenaire Nick Frost (déjà copain de Pegg dans SHAUN...), un gros flic, complètement gamin sans être mauvaise pâte, et fils du chef de la police ! Bizarrement, une série d'accidents se déclenche dans le village, accidents qui finissent par la mort spectaculaire de quelques personnes sans histoire du village. Pegg est persuadé qu'il y a anguille sous roche, bien entendu, et que toutes ces morts sont des plus suspectes. Mais sa hiérarchie, habituée à une petite vie tranquille, ne veut pas se poser de questions, et refuse la thèse de Pegg selon laquelle un tueur rôde ! Et comme ils sont tous incompétents, Pegg passe pour un illuminé et se voit refuser la possibilité d'ouvrir une enquête ! Les morts stupides et accidentelles continuent cependant dans le village...

On décrit HOT FUZZ comme une parodie des films américains à la Bruce Willis/Michael Bay. Ce n'est pas vraiment exact, voire pas du tout, même si la dernière partie du film y fait, bien sûr, référence. Par contre, c'est une parodie policière sans aucun doute. On reprend ici la même bande, la même écriture et les acteurs de SHAUN... Le scénario est toujours bien troussé et totalement brillant. Il s'agit toujours d'introduire Simon Pegg, personnage sérieux et concerné, dans une société européenne contemporaine complètement décérébrée, très cruelle sur le plan personnel, et violentissime sur le plan social mais attention, avec les meilleurs intentions du monde et sans même s'en rendre compte, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Le duo Wright/Pegg (et non pas Wright-Penn, ce n'est pas la même ambiance ici !) reproduit ici le modusse opérandaille (ouiiiiiiiii !) du film précédent, et semble même avoir chargé la barque comique encore plus. Et que ce soit du côté de l'interprétation ou de l'écriture, il faut bien le dire, c'est brillant ! L'humour pleut à grosses gouttes. Avec une base caricaturale, les deux compères plongent le spectateur dans un océan de drôlerie d'une densité étonnante, et sur à peu près tous les plans. Une belle direction artistique (quelques beaux décors) donne de l'épaisseur à l'ensemble. Du point de vue de l'écriture, le film est donc riche et rythmé, et ne sombre pas, justement, dans la parodie. Car si HOT FUZZ décalque le film hollywoodien, c'est surtout dans la structure de l'écriture, où rien ne se perd et où tout détail aura son utilité (voir la distinction Europe/USA que je faisais dans mon article sur le film REEKER), jusqu'à l'absurde, ce qui permet de critiquer avec force et subtilité les conventions d'écriture du genre, et aussi de développer un humour riche et à plusieurs couches privilégiant aussi bien le gag immédiat que le rire structuré, ou le running gag à peine visible (j'ai beaucoup ri avec le talkie-walkie dans la boutique où Nick Frost achète ses glaces ; le "look at this ass" qui devient "look at this horse"...mais 60 minutes plus tard !). Tous les personnages sont merveilleusement écrits. On trouve beaucoup de soin même dans les personnages les plus accessoires (j'adore la seule femme flic du commissariat, servie par une superbe comédienne en plus ; j'étais tout seul dans la salle à rire au gag avec le cochon : "Ça, c'est moi après deux pintes !"). Comme dans SHAUN..., nos deux compères arrivent à développer un univers cohérent, délirant, qui mêle l'humour tranché et "larger than life" à un contexte social complètement crédible et très proche de notre ignoble société contemporaine !
Je suis très étonné que personne n'ait vu la référence principale du film, qui n'a rien à voir avec Bruce Willis ou le réalisateur de ARMAGEDDON ! Quand Pegg arrive au village (une des plus belles séquences), il y a non pas référence, mais carrément citation. L'hôtel, le plan fixe sur le lobby, la tenancière et sa réplique ("Tu as toujours été là"), ça ne vous dit rien ? C'est carrément un hommage et une référence à L'ANTRE DE LA FOLIE de John Carpenter ! C'est la référence la plus explicite de HOT FUZZ, et bizarrement la plus invisible aux yeux du public ! Etonnant. La référence n'est d'ailleurs pas si loufoque qu'elle le semble au premier abord, et permet à Pegg et Wright de définir avec grande classe l'objectif premier du film. Je m'explique. Comme dans SHAUN OF THE DEAD, le duo développe une même obsession, la seule qui semble les intéresser : décrire une société violentissime sur le plan social, infecte sur le plan humain, bref, une société ignoble qui ne fait qu'une seule chose : broyer l'individu ! De ce point de vue, c'est quasiment LES CHIENS DE PAILLE (sur un autre mode, je vous l'accorde !) film d'ailleurs cité de manière subtile et presque géniale (un des personnages parmi les seconds rôles n'arrête pas de rappeler qu'il était figurant sur le film de Peckinpah, et si vous réfléchissez, vous verrez que la réplique récurrente se lit à deux niveaux, et que sur le plan symbolique ça veut dire énormément de choses !). Pegg est un gars vertueux, plongé dans une société débile digne de IDIOCRACY, et où le groupe ne cherche qu'à tuer les individus. Que ce soit sur le plan personnel (la scène très belle et très drôle avec Jeannine, la copine de Pegg, enfin, son ex (!), jouée par Cate Blanchett, paraît-il, ce qui m'a complètement échappé !) ou professionnel, le personnage vertueux de Pegg est bien le seul, noyé dans un pays composé uniquement quasi-psychopathes qui ont inversé toutes les valeurs, sans doute au nom de la tranquillité et de la tolérance, et qui ont donc créé une société communautaire atroce ! La vie au village s'ouvre d'ailleurs sur cette phrase : "le bien de tous" ("le bien du plus grand nombre" devrais-je traduire pour respecter la réplique anglaise). Là aussi, les révélations finales démontrent la subtilité de l'écriture sur le plan cinématographique (moquerie du twist qui cache le complot, ici dérisoire mais imprévisible ; les explications de Timothy Dalton sont d'ailleurs très claires !) et sur le plan social, et sur ce dernier plan la dénonciation est sans appel : le petit-bourgeoisisme (car l'intérêt du plus grand nombre amène fatalement à servir la violence totalitaire du groupe, et aussi, et le paradoxe n'est qu'apparent, les intérêts des individus) est le ferment du fascisme le plus larvé et mène inévitablement à une société totalitaire, sur un mode par ailleurs complètement courtois ! C'est l'horreur absolue, c'est déchirant, comme dans SHAUN..., et la référence à Carpenter est d'une justesse absolue, et même d'une grande finesse qui en fait une référence essentielle, et même la référence principale. Le village de Sandford n'existe pas, comme le dit le personnage de Pegg, c'est une fiction, et cette communauté presque infantile mène le vertueux à la paranoïa, et à l'isolement le plus total ! En suivant les aventures du héros qui sont drôlissimes, on a aussi l'impression de se cogner sans cesse la tête contre les murs ! C’est assez impressionnant.
Le casting est sans faille, tout est excellemment joué, et on notera la soin maniaque autour des personnages secondaires, tous magnifiques et bien interprétés. Ce casting est luxueux et très bien vu, même dans les rôles les plus courts : superbe duo (très bien géré, qui montre que l'écriture se fait aussi sur le tournage) entre Steve Coogan et Bill Nighy (qui jouait l'architecte dans H2G2), et pléthore de pointures dont Billie Whitelaw, Jim Braodbent, ainsi qu'un Timothy Dalton moustachu et gras, vraiment très bon.

Malheureusement; il y a un gros problème. La photo est plutôt léchée (pas trop mon style, mais bon...), et j'aime assez les nuances orangées dans le pub ou dans l'hôtel. Par contre, Wright a privilégié le montage épileptique. Si ça marche à quelques endroits (des ellipses ici ou là dans la première partie, l'arrivée au village sous patronage carpenterien, l'introduction en partie), le résultat est globalement d'une effroyable laideur esthétique ; et c'est vraiment dommage, notamment dans la dernière partie, très portée sur l'action, et où, à l'évidence, les plans tournés était plutôt soignés voire assez nerveux. Malheureusement le montage bousille tout ça, quasiment tout au long du film, et les scènes d'action finales sont complètement ratées. On sent très bien que les rushes étaient bons. Mais, c'est, en fait, de la bouillabaisse qui alourdit le récit, désamorce beaucoup de belles idées comiques, et réduit à néant les réels efforts de direction artistique ! La spatialisation est nulle, l'échelle de plans vole en éclat, l'action est difficilement lisible et c'est d'une laideur épouvantable. C’est un défaut qui court tout le long du film mais qui anéantit tout dans la dernière partie. Dommage, notamment parce que dans les 4 premiers 5e du film, il n'y avait pas que des cadres hideux. Mais malheureusement, cette ignorance vraiment impressionnante de l'échelle des plans est due au montage. Il y a quelques plans moyens ou plus larges, mais les couloirs de plans serrés sont interminables, et les coupes tombent presque toujours mal à propos. Wright s'est vraiment mis le doigt dans l'œil, et c'est très étonnant de voir comment le réalisateur a fait preuve d'un soin maniaque et d'un sens du détail exacerbé dans tous les autres domaines du film, de l'écriture à la direction artistique, pour sombrer et chuter dans la potacherie la plus bête ensuite, c'est-à-dire dans le montage ! Quelle erreur stratégique ! Le type qui a écrit cette superbe mécanique de précision, qui s'est cassé la tête avec un bel entêtement pour faire vivre pleinement, et sur plusieurs niveaux, une comédie des plus subtiles, se vautre dans le n'importe quoi quand il s'agit de prendre les ciseaux et la scotch ! Et l'erreur est stratégique, disais-je, car au final, Wright fait un film qui, bien qu'étant formidablement réussi sur les autres points (dont de belles choses sur le plan artistique, je pense notamment aux techniques de suggestion qui innervent les diverses citations du film et qui passent souvent par la reprise de plans existant dans d'autres longs-métrages ; ou encore sur la relation très belle entre les deux héros, parodie romantique vraiment subtile qui donne beaucoup au film), est aussi laid qu'un film de Michael Bay ou qu'un Jean-Marie Poiret, justement ! Quelle manque de classe et de clairvoyance de la part justement du réalisateur qui a démontré sur tous les autres leviers de son film qu'il était justement étonnement lucide. C'est quand même dur à avaler et difficilement pardonnable. Wright va devoir sérieusement se remettre en question sur la question du montage dans ses prochains films !
Malgré cette bêtise (au sens strict) et ce manque de jugeote, le film reste très agréable et réussi sur bien des points. Je n'ose qu'à peine imaginer quel bonheur sans fond nous aurions connu avec un montage normal. On aurait pu avoir ici un film esthétiquement valable. Si on arrive à prendre beaucoup de plaisir à HOT FUZZ, c'est que le reste, l'écriture notamment, est de grande qualité, mais sans conteste, Wright manque largement la cible, et c'est quasiment un cas d'école : on rigole déjà énormément mais sans commune mesure avec le grand film que HOT FUZZ aurait pu être.

Paisiblement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Lundi 23 juillet 2007

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[Photo: "Se Rendre compte des Moches Choses" par Dr Devo,

d'après un dessin tiré de la bande-dessinée ICE HAVEN de Daniel Clowes]

 

 

 

Chers Focaliens,

Allons faire un petit tour du côté du cinéma français si vous le voulez bien, pendant que nous nous enfonçons dans cet été pas si mal que cela, et dont on pourrait même dire que ce n'est pas la période la plus moche de l'année cinématographique. Grâce à BOULEVARD DE LA MORT notamment, et même, juste avant la fin des cours, grâce à deux ou trois bricoles sympathiques et relativement enlevées comme CLERKS 2 par exemple.

On commence avec STEAK, film de Quentin Dupieux (bonjour Monsieur) avec Eric et Ramzy, célèbres duettistes francophones dont on ne peut pas dire que je sois fan, mais alors pas du tout. Pour avoir projeté dans ma jeunesse LA TOUR MONTPARNASSE INFERNALE, je pensais que jamais, mais alors jamais, on ne me prendrait en flagrant délit de visionnage de ce genre de choses. Mais comme vous le savez, participant à une célèbre (dans mon immeuble et dans le quartier) émission de radio, je choisis malgré tout de voir le film, surtout pour des questions de compatibilité d'horaires, et aussi histoire d'avoir quelque chose à raconter à la dite émission.
Chez nous, en Amérique, dans une période indéterminée, entre 1987 et nos jours. Ramzy est un lycéen (si si !) qui n'a pas la vie facile. Brimé par ses petits camarades, tête de turc sans nom, brimé et humilié des manières les plus stupides qui soient, le pauvre garçon vit une existence de marginal dans son lycée. Les blagues connes et les petites humiliations à trois dollars six sous pleuvent sur lui avec une régularité de métronome, c'est-à-dire tout le temps. Rat mort épinglé dans son casier, petites claques, dégradation de vêtements, humiliation verbale, tout y passe. Suite à un concours de circonstances, il met la main sur une mitraillette, et pour se venger, il assassine trois de ses camarades. Peu après l'incident morbide, il croise la route de son ami Eric, qui à son tour est victime d'un concours de circonstances : quand la police débarque, c'est Eric qui a la mitraillette entre les mains. Il se fait (il)logiquement arrêter.
7 ans plus tard, Eric, complètement ravagé sur le plan psychologique après un internement en centre médicalisé fermé, est relâché dans la nature et la société. Ses parents s'étant enfuis, le voilà tout seul, prisonnier de son corps d'adulte alors qu'il n'est encore qu'un adolescent dans sa tête, rendu psychotique par le drame. Ramzy va à sa rencontre, sans s'excuser. Lui, il a un projet nouveau : intégrer la bande des Chivers, sorte de gang dans le plus pur style années 60 dont les membres sont connus pour boire du lait, avoir des pseudonymes américains, faire la loi sur le campus et être au top de la coolitude. Mais pour entrer dans la bande, il faut être parfait physiquement, ce qui implique de faire (c’est la grande mode) de la chirurgie esthétique. Ramzy a franchi le pas et dans quelques jours on lui retire ses bandeaux, et il pourra voir son nouveau visage. Malgré ses difficultés à atteindre la cool attitude des Chivers car trop maladroit et trop peu sûr de lui, Ramzy devrait dans quelques jours rejoindre la bande. Mais Eric, qui n'a plus que Ramzy comme repère et connaissance dans un monde qui lui est devenu incompréhensible, colle aux basques de son "ami". Et ce dernier fait tout pour se débarrasser de ce boulet humain. Car ce n'est pas à la veille d'intégrer les Chivers qu'il faudrait commettre une erreur...

Comme me l'a fait remarquer notre ami Invisible (qui devrait sans doute consacrer un article au film), STEAK commence par un gag digne de la 7e COMPAGNIE, à savoir un militaire roulant en jeep et qui perd sa moumoute ! Le ton semble donné. Et pourtant, on est loin du compte. STEAK est un film assez étrange, accueilli de manière catastrophique par la critique, et de manière encore plus dure par le public (ce qui est assez rare) qui déteste la chose. Et pourtant, on est surpris. D'abord par la direction artistique, et aussi par le contexte du film. Tourné avec deux stars françaises, STEAK désigne physiquement et artistiquement la théorie focalienne du "chez nous, en Amérique" d'une bien étrange manière, ce en quoi il s'inscrit en complète opposition avec QUI A TUÉ PAMELA ROSE ?, le film avec Kad et Olivier (autre paire française de comiques), film assez soigné (du point de la direction artistique justement, s'entend) d'ailleurs sensé se passer aux USA, et qui parvenait avec facilité à le faire croire sans ambiguïté tant il était impossible de deviner que le film fut tourné à Boulogne-Billancourt ! Ici rien de cela et donc, même, le contraire. Quentin Dupieux choisit le no man's land thématique et géographique. Le film se passe aux USA et en même temps, le choix des deux acteurs et le choix de direction artistique contredit ce contexte pourtant asséné ostensiblement. Décors banals, accessoires et costumes fanés, presque cheap, Eric et Ramzy... On est dans des Etats-Unis de faux semblants, un truc vaguement ressemblant mais dont la crasse et la banalité font penser à un film 100% français. En guise d'USA, STEAK est tourné au Canada dans les décors les plus ploucs possibles. Ainsi, les scènes de lycée semblent tournées en Seine Saint-Denis. On est loin des décors luxueux et branchés des films de college américains. Pour résumer, on a un contexte scénaristique et esthétique qui se veut très fort, mais qui en somme est "designé" pour ne pas fonctionner ! Ajoutez à cela l'étrange casting : les acteurs censés jouer les teenagers ont quasiment tous plus de trente ans, ce qui est vrai d'ailleurs pour les deux personnages principaux. Là où on attend, en plus, une armée de beaux gosses, comme dans n'importe film de college qui se respecte, on se retrouve avec beaucoup d'acteurs à la tête totalement improbable, proche du plouquisme. Enfin, le film est tourné en langue française ! Le tout donne un ensemble faisandé, au sens focalien (pour ne pas dire devoïste) du terme, et ce n'est pas forcément un défaut, c’est peut-être même quasiment toujours le contraire, c'est-à-dire un film qui ressemble à tout sauf à un vrai film de cinéma. [Pour ma part, et je fais là un aparté, tous les films devraient viser cette ambition majeure. Voilà pourquoi des longs métrages comme les récents THE FOUNTAIN (vraiment pas bien) ou ZODIAC (raté de peu) n'atteignent aucun de leurs objectifs. Et voilà pourquoi les réalisateurs perdent toute ambition de faire un film qui ait de la personnalité.]
Drôle d’objet donc que STEAK : décors décalés, acteurs « miscastés » comme dirait Alain Delon, contexte étrange et souvent syncrétique du point de vue chronologique (sommes-nous dans les années 60, 80 ou 2000 ?). On retrouve donc, par une espèce de transposition (au sens musical) étrange, dans une tonalité biaisée et bizarre qui n’est pas non plus, par ricochet, sans évoquer le gros blockbuster comique à la française (que ce soit des projets nullosses du style
POLTERGAY, ou autres LE BOULET, ou les autres films de comique sur-gonflés à la UN TICKET DANS L’ESPACE, ou les films de Michael Youn et autres CAMPING). Il y a donc tout ça dans STEAK, qui ressemble aussi à un décalque volontairement raté d’une part (non pas dans le sens où STEAK est nul, mais dans le sens où il ne vise pas la cible, mais un objet proche de la cible, ou alors la cible d’à côté !), et donc intentionnellement étrange, et d’autre part qui vise aussi la comédie classique française dans ce qu’elle a (de pire).
 
La sensation en tant que spectateur est vraiment dérangeante. Le film devient étonnement physique, car nous avons la sensation improbable de nous trouver géographiquement sur une île située en plein milieu de l’Atlantique, entre le vieux et le nouveau monde, ce qui est déjà quand on y pense une façon de renvoyer tout le monde dos à dos. Peu à peu, le malaise s’installe, renforcé, il faut bien le dire (mais en second lieu, ce qui est plutôt malin), par le sujet à la fois glauque et loufoque, naviguant aussi entre deux eaux. Comme si, pour faire une jolie métaphore, nous avions le cul entre deux chaises, mais que les deux chaises étaient éloignées d’une dizaine de mètres.
Rien n’est agréable dans STEAK, donc, ou disons plutôt rien n’est séduisant de manière complète et totale. La mise en scène est aussi étrange. Le cadre est souvent de guingois, jamais totalement joli. Ceci dit, certains passages sont franchement moins bons de ce point de vue (la sortie de l’hôpital psychiatrique par exemple, la spatialisation des retrouvailles Eric/Ramzy qui suit, etc.). Mais en général, le cadre est quand même bizarre (qui aurait fait un plan aussi improbable que celui de la scène d’ouverture, avec le militaire au volant de la jeep ?), pour le meilleur et le moins bon en quelque sorte. La palme va à la séquence finale où l’errance de Ramzy (plan dans la forêt absolument effrayant, ou ce plan de perdition sur la route encombrée) fait vraiment froid dans le dos et s’avère réussie de la manière la plus incongrue qui soit. La photo est difficile à juger en ce qui me concerne, car j’ai vu le film dans une copie au tirage un peu étrange, mais je suppose qu’elle tire vers l’automnal orangé assez doux. C’est l’élément le plus constant. Le montage est assez tranquille. Côté son, il y a des choses plutôt pas mal, outre la musique. Globalement, il y a toujours quelque chose de pas normal qui se passe, et on sent la volonté de réfléchir à ce que l’on fait. La coupe lors de l’arrestation (plan très très long) est décidée par la sortie du cadre du personnage (au détriment du rythme, et donc c’est une vraie décision de mise en scène), par exemple. La scène sur le « nouvel humour » est un faux plan séquence. Ou encore citons ce plan étrange quelques secondes plus tard, avec un plan sur la voiture de police dans un soleil couchant, chose qui a dû être difficile à tourner et qui ne « colle » absolument pas avec le reste du film, dans le sens où ce sur-esthétisme n’est jamais repris dans un seul autre plan du film. Là, Dupieux le met en exergue, l’isole du reste du film, et pour enfoncer le clou. Il fait ensuite un truc assez joli : il mixe en loucedé, de manière très faible (certains spectateurs ont dû le louper sûrement) un extrait d’une pièce orchestrale (Beethoven peut-être). On voit donc bien que le garçon choisit sa mise en scène, qu’elle soit de bon goût ou pas, et qu’il s’est posé des questions allant dans ce sens.

Côté interprétation et contenu, là aussi c’est étrange. Je ne connais pas beaucoup le travail d’Eric et Ramzy, mais les deux sont en décalage. Si on retrouve le côté potache et personnel des deux comiques, enfin j’imagine, le ton est aussi résolument autre. Comme l’ensemble du film, on nage en plein non-sens, ce qui est au diapason du reste du film. Bizarrement, on est plus proche des anglo-saxons. Les dialogues ne sont pas parodiques, pas référencés, et ne disposent pas de marqueurs « maintenant, riez ! » car ils détestent la dictature de la punchline. On hésite entre le rire et le malaise. Souvent, l’impression donnée est assez abstraite [ce qui est quand même quelque chose, car le sujet du film (intégrer la bande des Chivers) est au contraire ouvertement simplet, et le paradoxe se ressent assez fort, du coup]. La loufoquerie est présente, mais donc déviée par le non-sens comme je le disais, et marquée de cette impression forte de ne pas savoir totalement de quoi le film parle. Les dialogues ont un ton particulier, dans lequel les deux acteurs et le réalisateur se baignent avec délectation, de manière plutôt malicieuse. La question du rythme de ces dialogues est constante. Souvent très ou trop longs pour un film comique normal, ils sont soutenus par des plans qui n’arrivent jamais à couper et passer au suivant (comme dans la scène de la voiture, très très bizarre, indigente même, mais qui est totalement du calcul, qui n’est pas un système mais devient une décision créatrice : ce dialogue qui parle de ce qui est comique ou pas - Ramzy dit : « Les choses ont changé en 7 ans, t’as loupé plein de trucs, et ça c’est de l’ancien humour, c’est terminé! » – s’avère d’une grande déconstruction, même pas référencée. C’est bien à l’image du film : une sorte de texte abstrait faisant semblant de parler de tout à fait autre chose. Le film entier repose là-dessus. Il raconte l’histoire de deux personnes violemment exclues de la société (société ultra-violente, qui justifie largement l’emprunt débilistique mais juste à ORANGE MÉCANIQUE) mais qui se lance dans une quête effrénée d’intégration, quête perdue d’avance, où les deux accidentés seront broyés par un système qui ne supporte pas le ringard d’une part, et l’excentricité de l’autre. Nos deux cas sociaux (comme on dit « cassoce ») ne feront plus jamais partie du monde, le début sera la fin, le système est verrouillé de l’intérieur, comme les WC ! Ça c’est clair, c’est le sujet du film exprimé avec force. Les paroles dans le film sont construites avec malice et un goût du jeu évident, mais dans le même mouvement, elles deviennent tellement abstraites que le film en deviendrait volontiers émouvant, non pas parce qu’il exprimerait des choses sur un ton pathétique (le film est juste violent, pas le temps de faire pleurer Margot), mais parce qu’on a l’impression de buter encore et encore contre le mur de l’expression. Les personnages principaux (notamment celui d’Eric) et le spectateur avec eux (qui devient du coup très impliqué) semblent se manger ce mur constamment, celui de l’expression difficile, presque impossible, d’un sentiment d’injustice et de violence pourtant omniprésent, indéniable, incontournable. Les mots sont coincés dans notre gorge (« the words get stuck in my throat », comme disait le groupe Devo dans sa célèbre reprise dont l’interprétation est aussi douloureuse qu’ici). On sait ce qu’on veut dire mais l’expression du message devient difficile, à cause du contexte artistique et social. Eric et Ramzy sont deux personnages qui essaient de trouver une parole ! De crier le Verbe. Ils utilisent les mauvaises méthodes sans doute (essayer d’intégrer une société inique, ce qui est naïf au fond, mais rappelons-nous qu’ils jouent des personnages de teenagers après tout). Le souffle de leurs mots se heurte au mur de la violence du Monde, et le son ainsi dévié se mue en une parole abstraite et absurde. C’est la définition du non-sens anglo-saxon, quasiment. Dupieux, également scénariste, insiste avec justesse d’ailleurs, notamment en prolongeant de manière douloureuse et souvent drôle les dialogues et les situations insupportables et violentes. Le Monde est perçu comme un tapage de tête contre le mur en ciment, et on bute, on bute, on bute, on bute, on bute sans fin, motif largement repris dans le film : la scène effrayante de l’infirmière [« Tu te tais maintenant. Tu te tais. Non, tu te tais. Tu arrêtes de faire ça. Non, arrête. Tu te tais maintenant », comme un rappel aux personnages d’infirmières dans les chansons de Devo là aussi (« Nurse says you haven’t much to give »). La scène de la leçon de piano aussi. Et la scène de voiture dont j’ai déjà parlé et où il faut répéter la blague douze fois jusqu’à ce qu’on soit épuisé, vidé et désespéré.]

On notera un grand nombre de scènes qui fonctionnent énormément. Notamment le passage lors d’un cours à la fac qui commence comme un motif illustratif sur les Chivers, mais dont la coupe est inféodée au discours imbuvable du prof (et complètement représentatif du film, c’est assez beau), le dialogue de sortie avec le psychiatre (excellent comédien !), les plans totalement effrayants et mickaeljacksonniens dans la dernière partie du film (la culture populaire omnipotente qui se transforme en film d’horreur social, plans très violents et très réussis), la scène où les Chivers sèment la terreur dans la salle de billard, moment très absurde et qui exprime parfaitement le décalage artistique du film là-aussi, la scène où les deux filles se moquent d’Eric dans le fast-food (moment effrayant là encore : quand Eric leur balance la bouteille de ketchup, cette violence n’a aucune incidence et prolonge même la moquerie ; la justice est donc impossible et la violence aussi en quelque sorte)… On note que le meilleur moment est vraiment très beau (et mieux mis en scène que le reste encore) : celui où Ramzy regarde la cassette vidéo de l’internement d’Eric. Là, c’est quasiment sublime, et on imagine ce que pourrait être le cinéma de Dupieux s’il se plongeait dans des dispositifs plus industriels. L’interprétation est très bonne. Le ton est finalement cousin de celui des univers foufous à la Benoît Forgeard. On retrouve ce goût du décalage et ce nouveau ton étrange qui fait qu’on ne sait jamais complètement, ou plutôt on n’est jamais complètement sûr que le dialogue pourtant simple, et que le film pourtant lisible, parlent vraiment de ce qu’ils disent. Les ouvriers de LAÏKAPARK parlent de quoi finalement ? De leur histoire en train de se dérouler (le chantier qui s’arrête) ou de quelque chose de plus profond, comme la marche stupide et excluante du monde, notamment du travail ? Ici, c’est un peu la même chose, par analogie et non pas comparaison. Bertrand, webmestre du site Multa Paucis, disait qu’il avait pensé à Blier pendant la scène du kidnapping. Les styles sont complètement différents, mais on pourrait voir en Dupieux, Eric et Ramzy des sortes de cousins éloignés, effectivement. La remarque de Bertrand est donc assez juste !

Enfin, saluons la rupture ! STEAK est un film qui représente un véritable suicide commercial et qui n’a satisfait, très logiquement, personne. Pire, tout le monde a trouvé cela lamentable. Situé entre Kubrick et les Charlots, le film marque pourtant une date importante. Pour la première fois (j’exagère un peu) depuis des lustres, une comédie française (en exil dans tous les sens du terme) casse le schéma classique et omnipotent, et Dieu sait que ce genre est largement le plus sclérosé dans notre pays. [Surtout que la comédie française définit entièrement le Marché, et influence tous les autres genres, et même le marché art et essai ! C’est le secteur leader.] Enfin, enfin, enfin, quelqu’un propose autre chose, et cherche à détruire le système de l’intérieur, essaye de faire sauter le bâtiment. Pour Eric et Ramzy, c’est terrible : ils ne feront jamais plus de cinéma sans doute, et mettent en péril leur popularité. Dupieux est cuit lui aussi. Il y avait dans STEAK pourtant une volonté courageuse et touchante de proposer autre chose, et de faire une comédie populaire (Kubrick, les Charlots, c’est quand même du cinéma qui plait !) qui se fondent sur une base abstraite à 90%. Cette volonté de proposer autre chose à la Société (ici du spectacle) est vraiment belle et touchante. Les trois compères le savent, en plus : ils s’attaquent à une forteresse quasiment imprenable. Dans un pays comme la France où l’uniforme est roi, et où les formes exogènes d’expression (et aussi d’humour) sont pendues en place publique, ils savaient sans doute pertinemment qu’ils allaient dans le mur et ont profité, dans une attitude réellement punk, artistes jusqu’au bout des ongles (eux !), d’utiliser la possibilité de faire un film largement distribué, de profiter de cette chance inouïe pour faire ce que la Société déteste et proposer dans un élan généreux autre chose, une autre chose qui mise sur l’implication du spectateur et sur son intelligence et sur son second degré, chose qui a disparu en France. STEAK est un film intègre. Dans sa volonté de proposer autre chose à la Société, geste d’autant plus généreux qu’il est désespéré commercialement, STEAK marque une date et incarne totalement, dans la France des années 2000, le sujet dont il parle à l’écran. Dupieux, Eric et Ramzy sont totalement la seule forme acceptable de cinéma du Réel, parce qu’ils incarnent exactement les thèmes discutés dans le film. Une société violente qui rejette la différence et détruit dans l’œuf toute volonté de faire preuve d’intelligence et de générosité, qui conchie (finalement) tout esprit de fraternité, au profit de l’esprit de masse, c’est à la fois ce que raconte le film, c’est à la fois la démarche artistique de STEAK, et c’est aussi la façon dont se sont comportés spectateurs et critiques vis-à-vis du film. On est loin, donc, du cinéma à thèse et à bons sentiments convenus (maladie, écologie, histoire comme dans PERSEPOLIS, pathos affectif, cinéma dossier de l’écran, etc.) nourris, par des cinéastes arrivistes au fond, à la source des pires « préoccupations » petites-bourgeoises. Il serait temps de choisir son camp. Quoi qu’il en soit, STEAK est clairement un film indispensable.
 
Idéalement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Vendredi 20 juillet 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : " Utter Destruction (as beauty)" par Bertrand,

webmeistre du site Multa Paucis d'après une photo du NOWHERE de Gregg Araki]

AVANT-PROPOS
Dans les kiosques en ce moment, vous trouverez le DVD de BLUE HOLOCAUST, film de Joe D'Amato dont le Marquis avait parlé ici. Et bien figurez-vous que l'accroche publicitaire est une phrase d'appréciation de la Cinémathèque Française, suivie, tenez-vous bien, d'une autre citation (un peu tronquée mais quand même) de l'article de Matière Focale sur le film. Des focaliens se sont aperçus de la chose en allant chez le marchand de journaux, nous n'étions pas du tout au courant. Vous imaginez que le Marquis et moi-même allons demain nous précipiter pour en acheter un exemplaire qu'on gardera tout deux sous cellophane ! C'est une belle surprise de la part de l'éditeur Néo Publishing (et les gars si vous voulez qu'on chronique vos DVD, faut nous les envoyer !) dont le sérieux, la passion et la cohérence, sinon le courage éditorial, ont toujours été salués ici, notamment à de nombreuses reprises par le Marquis. Ça fait extrêmement plaisir bien sûr, surtout que maintenant c'est officiel, notre concurrent direct, ce ne sont pas Téléramuche ou Les Cahiers ou Télé 7 Jours : c'est carrément la Cinémathèque. [Je serais à la place de Claude Berri le malfaisant, j'aurais peur !] Voilà qui nous a fait rire et exploser d'une joie toute juvénile. C'est aussi une belle surprise disais-je pour fêter le 600ème article du site, article que vous vous apprêtez à lire. Enfin, c'est l'occasion de vous remercier, chers focaliens réguliers ou occasionnels, de votre fidélité, car sans vous et votre acharnement à nous lire et quelquefois à faire vivre le débat dans les commentaires, Matière Focale n'aurait jamais eu un référencement aussi bon, et de fait n'aurait pas pu toucher une audience plus large. Que vous en soyez remerciés...
Dr Devo et Le Marquis.
 
 
Chères Bikeuses, Chers Minets,
 
On poursuit le tour des salles qui vont bien depuis une semaine ou dix jours, où l’on peut voir moult choses tout à fait réussies ou du moins intéressantes. Enfin, on parle un peu de cinéma. Avec ABANDONNÉE tout d'abord, dont je vous parlais l'autre matin, film sur lequel j'émets de grosses réserves, mais dont il est indéniable qu'il constitue une superbe prise de risque, et qu'il contient de vrais et fréquents morceaux de cinéma dedans. J'espère que j'aurai le temps de vous parler de BOXES de Jane Birkin, film tout à fait marginal et réussi, bien loin d'une quelconque fantaisie de star, malgré ses belles nuances outrées et empruntées, artificielles donc, et dont le surréalisme gentil mais général est tout à fait louable, Birkin devant être rangée sans aucun doute près de Carole Laure, autre showbizness-woman, dans cette catégorie de gens qui font des films beaux qui ne ressemblent à pas grand chose sinon à eux. Malgré mes efforts, mon entourage semble de ne pas vouloir franchir le pas et aller voir BOXES, car il fut éreinté, apparemment, par la critique ! Gens de peu de foi ! Dépêchez-vous, ceci dit, c'est sans doute la dernière semaine. Que dire d'autre pour vous tenter de faire l'expérience ? Disons que Birkin, même si elle fait quelque chose de moins abouti que son sublime frère Andrew, dont je ne cesserai jamais de vous chanter les louanges de l'extraordinaire CEMENT GARDEN (avec Charlotte dans son meilleur rôle) qu'on trouve, je le rappelle aussi, pour moins de cinq euros neufs dans les bacs, elle est plus proche, dis-je, de son frangin que du reste de la production. Plus proche d'une déconstruction à la Ruiz aussi. [En fait, Birkin est en dessous de Ruiz, et comparer les deux réalisateurs n'a pas de sens, tant les films sont différents, mais Birkin ne fait pas du cinéma art et essai, ni du cinéma qui ressemble à du cinéma tel que le public et la critique l'entendent (l'attendent), d'où le rejet sans doute.] Disons aussi qu'on peut y voir le sublimissime, le roi incontesté, l'acteur le plus formidable du monde (avec Jason Schwartzman), j'ai nommé John Hurt qui débarque dans la scène la plus sublime en plus... Vous voilà prévenus, mes piou-pious !

Chez Nous, en Amérique. L'action, complètement en adéquation avec les théories Er-Töchtükienne, se passe depuis 1987. [Comprendre que l'action se passe en 1987, mais qu'elle continue encore vingt ans après, malgré la fin abrupte du film d'ailleurs, qui est bien sûr un trompe-l'œil.] Quatre jeunes filles, quasiment "parfaites", amies et toutes issues du milieu de l'actorat, du mannequinat et du vedettariat radio [un des personnages de la première histoire du film, qui en compte deux, se retrouve (par une erreur calculée mais non-prévue) dans la seconde partie, mais Tarantino la mettra sur le banc de touche, ce qui est quand même une signature...] se retrouvent et prennent la voiture pour aller passer un week-end entre filles dans la maison du papa de l'une d'entre elles, maison divinement située, paraît-il, près d'un lac. Le soir, elles s'arrêtent dans un bar pas loin, après avoir beaucoup roulé, où elles ont leurs habitudes. La règle que les filles s'imposent est simple : on peut draguer, se faire draguer, se faire peloter et/ou peloter, on peut boire à foison, on doit même le faire, MAIS interdiction d'embarquer ou de se faire embarquer par un mec pour la nuit ! Le week-end à Crystal Lake doit être exclusivement féminin ! Les choses se compliquent lorsque Jungle Julia, l'animatrice radio sexy du groupe (jouée par Sydney Poitier) révèle à Butterfly (Vanessa Ferlito), la plus sexy des 4 sans doute, la plus canon en tout cas, qu'elle a annoncé à ses auditeurs que Miss Canon (appelons-la comme ça) offrira un lap-dance (danse très érotique, hot même) au premier auditeur qui la croisera et qui récitera un poème spécifique! Butterfly est outrée. Jungle Julia, et c'est l'information la plus importante du film, rassure son amie : si le gars n'est pas à son goût ou si elle n'a pas envie d'exécuter cette danse hyper-sexuée, elle pourra toujours dire au garçon qui récite le poème que, "non désolé", elle a déjà effectué la lap-dance dans un autre bar. "Au pire, dit Jungle Julia, tu auras gagné un verre gratis !".
Au comptoir du même bar, on retrouve Mike Le Cascadeur (Kurt Russell), mangeur gras mais sobre, et conducteur d'une voiture noire customisée arborant une tête de mort sur le capot, tête de mort qui ne laisse présager rien de bon. Mike observe le groupe de fille avec attention, tout en proposant à Rose McGowan, une cliente du bar (très bien, une des meilleures actrices du film, déjà vue dans le DOOM GENERATION de Gregg Araki où elle était déjà impeccable) qui cherche quelqu'un pour la voiturer en fin de soirée, afin de la ramener chez elle. Mike et Rose se mettent à discuter, tandis qu'en attendant une proposition de lapdance, les quatre héroïnes se font allègrement draguer par des jeunes mecs du coin. Le spectre de la lapdance, et donc de la Mort plane déjà, dans cette ambiance festive... Les choses dégénèrent lorsque le taulier du bar (Quentin Tarantino) propose aux filles un petit shooter cul-sec à base de Chartreuse...

C'est un peu long comme résumé, mais voilà qui vous laisse, pour ceux qui n'ont pas encore vu la chose, découvrir le film en toute innocence. Indispensable innocence. De plus, c'est la seule manière à peu près respectueuse, bien qu'un peu longue, de décrire l'histoire que raconte le film... Passons.

BOULEVARD DE LA MORT (assez joli titre français quand on connaît le sujet du film, poétique même) est l'occasion pour Tarantino de restaurer le genre "comédie sentimentale d'horreur", car c'est bien de cela qu'il s'agit. Je pense que tout a été plus ou moins dit sur les principes de mise en scène. Tout a été dit mais fort mal, et après l'énorme surprise provoquée par le décalage entre ce qu'on a dit (encore !) du film, surtout la critique mais pas seulement, et le film lui-même, il faut absolument rétablir quelques faits objectifs. Tourné en scope, BOULEVARD DE LA MORT rappelle en effet, comme on l'a dit donc, comme une espèce d'exercice de style formaliste consistant à reprendre les us et coutumes des films d'exploitation si chers à Tarantino : couleurs contrastées, grain apparent, direction artistique poussée et hétérogène mêlant l'année 1987 aux années 2000 (sacré indice quand même, sacrée confession même que le téléphone portable !), étalonnage semblant d'époque, etc. Ceci dit, Tarantino ne se contente pas de ça ou plutôt ne fait pas exactement ce que je viens de dire puisqu'il reproduit en quelque sorte le "vécu", et non pas le témoignage objectif, des projections de l'époque, en rajoutant rayures, scratches, fausses collures labo, images manquantes, titre modifié, sautes de son, décrochage de son, et même sautes d'images, et changement de bobines périlleux ! Pour la plupart des gens, c'est la visite au musée ! Tout le monde applaudit des deux mains ou, au contraire, reproche à Tarantino de donner uniquement dans l'exercice de style justement, dans "l'hommage" appuyé à l'exploitation, dans la nostalgie, sans que le film, disent-ils, n'ait ni propos ni consistance. Première constatation des observateurs et bien entendu, première erreur grossière, voire premier contresens. Deuxième erreur, après l'erreur de fond, celle de la forme. Grosso modo, on dit du film qu'il "n’arrête pas" de bidouiller ses petits effets ! Un vrai festival que détracteurs et défenseurs du film notent avec joie. Là aussi, et c'est plus grave encore, car c'est une erreur très grossière d'observation, c'est absolument faux ! Et non ! Le film n'utilisent pas ces effets "exploitation" jusqu'à plus soif ! C'est faux, totalement faux et je me demande ce qui se passe dans la tête des cinéphiles et des critiques. Bon, je suppose que toute la sphère internet est au courant de ce qui se passe dans le film. Ceci dit, je vais parler en langage codé pour ne rien dévoiler du tout. Dans ce que j'appellerai "la scène traumatique N°1", il n'y a non pas continuité du procédé exploitation, mais bien au contraire, tout le contraire même, une rupture ! Et une sacrée rupture. Après cette scène, et malgré que la chose soit signalée de manière formelle et extrêmement voyante par Tarantino qui ensuite intercale une scène en noir et blanc afin notamment de signaler le changement en début de deuxième partie (c'est quand même très voyant non, ces 3 minutes de noir et blanc dans un film totalement en couleurs ? Ils sont aveugles ou quoi ?), formant ainsi une ligne de démarcation formelle appuyée et compréhensible en principe par tous, le film change COMPLÈTEMENT sur le plan formel. Les accidents de projection disparaissent presque (quelques rayures par ci par là), et encore plus, la photo n'a plus rien à voir ! Après la scène traumatique N°1, c'est fini l'exploitationnisme ! Comment se fait-il que les gens ne l'aient pas vu ? Pourtant Tarantino, en plus du noir et blanc, a signalé la chose musicalement, en convoquant un très joli morceau dans cette dite scène qui n'a absolument plus rien à voir avec le reste de la B.O. de la première partie. Ainsi donc, tout ce qu'on vous a raconté sur BOULEVARD DE LA MORT est faux, et la rupture stylistique est absolument nette et même fondatrice. Je renvoie tout ce petit monde de mal-voyants à cette question : d'après vous, pourquoi Tarantino a-t-il utilisé une telle dichotomie de mise en scène ?


Loin d'être un hommage stérile, un jouet ("il s'est fait plaisir", entend-on dans la rue à propos du film, alors que rien ne justifie une telle assertion... En quoi se serait-il fait plus plaisir ici que dans JACKIE BROWN, qui utilisait lui aussi des éléments d'exploitation ?), le film de Tarantino, justement, est complètement autonome. BOULEVARD DE LA MORT est un film, comme les autres de Tarantino d'ailleurs, extrêmement structuré et formaliste, et là encore très éloigné du style parodique. Si le film contient de l'humour, il est bougrement sérieux, et de plus, il est d'une abstraction totale. Les gorges se gargarisent de voir que le Tarantino a volontairement choisi un sujet bidon de film d'horreur, a complètement et volontairement "niaisé", c'est-à-dire pourri son film de faux-raccords et de choses de mauvais goût afin de reproduire le cinéma de genre de ces années-là. Là encore, c'est faux. BOULEVARD DE LA MORT, ne serait-ce qu'à cause de son énorme deuxième partie (et deuxième histoire) est complètement un film d'auteur, c'est-à-dire ne ressemblant à rien. Il n'a pas d'équivalent, même dans l'exploitation, et ce que fait Tarantino du squelette de la bête est encore une fois totalement abstrait et inédit. BOULEVARD DE LA MORT n'est pas un film d'exploitation, et je pèse mes mots ni de près ni de loin. S'il rend hommage à quelque chose, et de manière très voyante, sans se cacher, c'est à Argento et à De Palma, cités tous deux. C'est tout. Et tout le reste, c'est autre chose, carrément autre chose.

Maintenant que les précautions ont été prises et les comptes réglés, entrons dans le vif du sujet. La première partie construit le schéma dis-narratif du film. Comme d'habitude chez le réalisateur, l'action et le dialogue partent dans des directions toujours opposées. S'il se passe quelque chose dans un sens, aussitôt une autre se déploie dans le vecteur opposé, neutralisant ainsi l'avancée, crispante, jubilatoire, c'est-à-dire totalement "slowburn" du récit. Si les effets dénoncent, c'est vrai, mais à quelques endroits seulement, et encore, rares, la maladresse de certains films de genre (je pense à ces collages labos dans la scène du bar qui tombe souvent sur des plans indigents ou des plans de coupe très maladroits), Tarantino décrit précisément ce qu'il est en train de faire, et ça n'a rien d'accessoire. Je pense notamment à ce plan quantique et formidable où la voiture de Russell disparaît dans une fin de bobine et de l'image, et non pas, contrairement aux apparence dans un virage (sublime !), ou dans la deuxième partie, dans la scène de voyeurisme photographique à ce vrai faux-raccord pour le coup (là aussi, personne n'en a parlé puisque tout le monde s'est planté sur cette seconde partie) où le taxi dépose dans le fond du plan toujours le même passager et dans un ordre toujours renouvelé. [Je note, que "comme par hasard", ces faux-raccords, très signifiants de la manière d'écrire et de mettre en scène de Tarantino, se font en loucedé à l'arrière plan de l'action, pendant les bœufs de critiques sont en train de regarder les filles passer sur le parking !]. Je vous laisse donc découvrir toutes ces petites malices très drôles, et souvent magnifiques, qui émaillent le film. C'est un message clair : le film n'est pas vraiment narratif, et ce n'est pas dans le sujet apparent, ou plutôt dans l'action apparente que ça se passe, mais juste à côté. La linéarité n'a aucun intérêt pour Tarantino. Ça il la garde pour les scènes d'action pure et encore... [Ce superbe projecteur rouge sur le pare-brise arrière qui passe deux fois dans la scène traumatique N°1, dont la superbe deuxième fois, alors que la voiture de Kurt Russell est déjà devant ! Bon sang ! Comment ne pas voir une chose pareille là aussi ? C'est très beau et ça répond au plan dont je parlais juste avant sur la voiture qui disparaît de l'image ! Montage, mise en scène et dis-narration... CQFD... Ceci dit, l'événement principal de cette séquence traumatique, c'est quand même l'allumage des feux, et là-aussi la linéarité est bafouée...]

Ce qui est sublime dans la mise en scène de Tarantino, c'est l'incroyable tension d'une part, l'attention, le jeu avec le spectateur (notamment dans la gestion de la figuration, ici complètement exceptionnelle et très importante, primordiale même), et le rythme. Comme d'habitude chez Tarantino, c'est le mouvement robbe-grilletien d'opposition des forces d'actions (dans lesquelles j'inclus les scènes de dialogues) qui structure le film. Ainsi quand une action semble aller vers l'ouest, suit presque immédiatement un mouvement vers l'est. Du coup, si la narration avance un petit peu, le spectateur est pris dans l'étau de cette contradiction, dans le status quo fallacieux de ces vecteurs contraires qui s'opposent et finissent par déboucher sur un accident, quel qu'il soit. On devrait aller vite, mais c'est quasiment du surplace. Le dialogue, le bavardage tiennent donc lieu de vecteurs d'action à part entière (c'est pour ça que les scènes de bavardage sont extrêmement découpées et mises en scènes avec une énergie équivalente aux scènes d'action classiques). De cet étrange modus operandi (ouiiiiiiii !) naît une tension fabuleuse qui me faisait utiliser plus haut avec raison, l'expression anglo-saxonne de "slowburn". [D'ailleurs, si le film joue ostensiblement sur les clichés qui concernent le "charme" et le sexuel, et d'ailleurs Tarantino sur ce point n'y va pas avec le dos du tractopelle (cf. la danse, mais aussi le plan sur Vanessa Ferlito devant le juke-box, en plan rapproché sur son short ultra-court et vulgaire à souhait), le film est plus viscéralement sexy, parce qu'on ne sait absolument pas ce qui peut se passer ou quelles nuances vont se dégager la seconde d'après. Les gens ou les situations sexy, vous remarquerez ça dans la vie courante tout simplement, sont ceux dont on ne peut absolument pas prédire la réaction... En ce sens, c'est la narration et la mise en scène du film qui sont troublantes, et non pas les héroïnes, surtout celles de la première partie qui elles sont simplement et ouvertement situées dans une approche vulgaire (au sens propre), et très attendue de la séduction.]
Des moments de tensions presque immobiles qui provoquent des accidents terribles (et pas seulement des accidents de voiture ; par exemple la façon dont Russell, beau et séducteur reprend la main et l'ascendant dans la scène sous le porche à l'extérieur du bar, scène dite du "petit livre rouge"). Tarantino a un talent fabuleux lorsqu'il s'agit de gérer non seulement la narration, mais plus encore le rythme global du film. Il retient, attend, se fait désirer, puis annonce qu'il va bouger (cf. le fameux projecteur rouge dans la scène traumatique N°1, ou le cadrage sur la jambe de la fille qui dépasse par la vitre de la voiture), puis temporise, avant de lâcher tout (comme on tend un élastique), de lâcher les chiens avec une violence viscérale, juste et phénoménale que peu de réalisateurs peuvent se targuer de déployer avec autant de force. Tarantino, et encore plus BOULEVARD DE LA MORT, c'est ça, la tension rythmique qui dévoile tout, y compris les sentiments, et qui provoque l'impression de danger comme jamais. En cela, le film est, malgré son dispositif et à cause de lui, une œuvre terrifiante de suspense, et au final, d'horreur. Un plaisir et une intelligence basiques (qui jouent avec des sentiments et des sensations de base profondes) mais dont le déploiement est magistral. D'abord ça ! Grâce à ça, on peut alors ressentir avec une extrême sensibilité, et un grand éventail de nuances diverses, les enjeux qui se cachent à peine derrière cette narration et cette mise en scène. [C'est parce que le film est aussi "sensuel" (ici pris dans le sens global de la mise en scène, pas forcément dans le sens sexuel), qu'il peut donner avec autant de force le sentiment de mettre "le doigt dessus", sans qu'on sache vraiment de quoi parle le film d'ailleurs (tout cela est très mystérieux, le film ne raconte pas vraiment une histoire de psychopathe en voiture), et c'est pour ça que le film est aussi une réflexion intellectuelle étrange. Là aussi, Tarantino fait sien l'adage focalien : la partie la plus sexy du corps, c'est le cerveau ! (Et pas uniquement l'intellect, le cerveau dans ce qu'il a de sensoriel et de sensuel...)
 
BOULEVARD DE LA MORT est, je le disais pour appâter le chaland en début d'article, un film sentimental d'horreur (à ne pas confondre avec le film d'horreurs sentimentales type PRETTY WOMAN, GARDEN STATE ou LOVE ET SES PETITES COMPLICATIONS). Car sous le capot métallique à tête de mort, le film de Tarantino parle du Marché de la Viande, expression inventée par le fidèle Bernard RAPP et théorie consistant à voir la séduction et les mouvements entre célibataires (ou ceux potentiellement délogeables de leurs relations sentimentales actuelles !) comme un système de cotation semblable au cours de la bourse, un CAC40 de l'apparence, sans doute avec son second marché, où le physique (qui peut être apprécié subjectivement d'ailleurs, ça n'empêche pas) est donc LA valeur de cotation. Par extension (du domaine de la lutte), le Marché de la Viande est aussi le lieu, coordonné par ce principe incompressible même si il existe des mécanismes sous-jacents plus complexes, de la séduction, de l'approche du sexe désiré, et aussi du sentiment s'il y a lieu.
BOULEVARD DE LA MORT, malgré ce que m'ont dit certains amis avec sincérité, n'est de ce point de vue et si l'expression a un sens, pas du tout un film sur les femmes, mais un film d'homme. Il s'agit du conte cruel de l'approche des femmes (ou du sexe opposé tout bêtement). Ce sont celles-ci et même les plus parfaites d'entre elles qui mènent le jeu, font et défont les règles, imposent ou pas leurs modus operandi, et finalement disposent. Et le Marché de la Viande régule le tout. Cette comédie sentimentale d'horreur met le doigt avec justesse sur la difficulté hallucinante qui est celle de la personne qui tentera de les aborder (chose déjà à peine faisable, comme Rose McGowan le souligne : "Si tu es célèbre tu pourras l'aborder, et même c'est elle qui viendra vers toi"), et encore plus d'établir un contact assez sincère, et assez directe avec elles. Il ne faut pas voir de tentation machiste, loin de là. C’est juste que le marché est organisé comme ça, comme l'on bien compris les trois types qui essaient d'emballer nos héroïnes dans le bar et qui se plient volontiers aux règles du jeu. Avoir une conversation directe et franche, même dans le cadre d'un jeu de flirt ou de séduction est chose très délicate, voire presque infaisable. Russell y parvient, en la jouant en retrait, et en s'imposant finalement au terme d'une conversation incroyablement stratégique et structurée même s'il semble sincère. C’est la fameuse scène devant le bar, dite du petit livre rouge. En attaquant là où il faut ("Tu serais pas célèbre ou quelque chose comme ça", lance-t-il à Jungle Julia), il gagne son ticket d'entrée dans la conversation, puis peut mener un temps la danse. Prise au dépourvue, Vanessa Ferlito doit écouter ce que le Russell a à dire, et de fait, puisque Russell est habile et séduisant (son défaut étant qu'il est né trop tôt, qu'il est trop âgé, et que son corps n'est pas celui d'un homme de 25 ans, ce qui est rédhibitoire sur le marché de la viande ; se souvenir là de la scène où McGowan, qui pourtant est la seule à avoir fait preuve d'un peu de franchise et d'humour avec Russell annonce à ses copines qu'elle ne coucherait jamais avec lui ! "I Heard that !"), la voilà à deux doigts de craquer. La scène de danse qui suivra sera l'occasion pour elle de reprendre les chose en main. C’est de l'allumage cruel, humiliant, une parodie de séduction. Ces jeunes filles là se moquent de Russell, font mine l'écouter et en fait se foutent de sa gueule. Ici, c'est le cow-boy Russell, personnage (anti-)héroïque quand même qui en fait les frais. Les garçons du second marché n'ont eux même pas le droit d'entrer dans le bar et n'existent pas dans le film ! [A part Tarantino lui-même, peut-être...] Russell s'avance pour eux.
Tarantino pendant toute cette scène du bar, en profite pour placer d'autres corps dans le champ, corps qu'il cadre et observe plus que l'action proprement dite et ses 4 bimbos "sublimes". Il s'agit de la serveuse qui se ballade dans le fond de beaucoup de plans, pas moche du tout, mais qui est une "tronche", plus atypique. Elle tient la bouteille à gauche du champ dans la scène des shooters, et c'est elle qui allume merveilleusement, grâce à un point de montage superbe et qui met quelques photogrammes de trop à venir, les lumières du parking (lumières qui, extrême élégance, sont déjà allumées quand on passe au plan sur le parking, ce qui fait très peur, car justement la voiture est déjà éclairée et ne surgit pas du noir comme l'aurait fait n'importe quel réalisateur ; là aussi la voiture de Russell apparaît sur un scotch, presque issue du néant !). On note aussi les copines du taulier (joué par Tarantino lui-même), petites geeks elles-aussi à tronche, elles aussi écartées du Grand Jeu, elles aussi confinées à la figuration. Tarantino leur rend hommage en les plaçant aux endroits stratégiques du plan, non sans humour et avec un grand sens du non-sens. Ce sont elles qu'ils semblent filmer. [Je note que Tarantino, enfin son personnage, semble sortir avec la petite smart à lunettes...] Devant la luxuriance du peuple du premier plan (les héroïnes, aux corps "parfaits"), Tarantino s'intéresse au peuple du Marché d'En-Bas de manière assez touchante et surtout très drôle. Car ce soin maniaque porté au second plan devient un facteur de déportation de l'attention pour le regard attentif, un détournement malicieux et ludique. 
En ce qui concerne la séduction des bimbos héroïnes, les dés et le jeu semblent pipés. L'attitude cool ? Ça ne marche pas ! La servilité et l'amabilité ? Ça ne marche pas. [Notez comme l'attitude rampante féminise le prétendant au pelotage de Vanessa Ferlito !]. La conversation, la tchatche ? Elles se jouent selon les règles imposées par ces Mannequines parfaites, règles factices puisqu'elles peuvent être contournées comme bon leur semble, au gré d'un amusement qui ne se partage qu'entre copines. Infantilisés, traités avec violence (souvent verbalement, comme le passage ou la petite blonde reprend le type sur son nom ! Il y avait quand même moyen d'être aussi ferme mais avec plus d'humour et de calme), les hommes n'ont aucune chance et ne sont qu'un accessoire au même titre que la voiture, la maison sur le lac, un paquet de cigarettes ou le dernier numéro de Vogue. Heureusement, le spectateur plouc lambda que je suis et que vous êtes aussi sans doute, inféodés naturellement, et c'est bien normal, au Second Marché (qu'on pourrait qualifier "d'exploitation" pour le coup !) ne trouvera de tendresse que hors-narration justement, dans la mise en scène de ces jeunes filles figurantes que Tarantino place avec un soin maniaque dans le plan. A travers ce regard attentif placé sur elles, c'est une possibilité autre, des physiques autres qui sont rappelés en loucedé dans le film. Deux avantages à cela : le premier est de dire que la violence des bimbos dans le film a lieu aussi (dans la vie réelle bien sûr, et pas dans le film) chez les acteurs du second marché qui fonctionne, au final, comme le premier. Deuxio, voilà qui permet de préciser que d'autres corps, et donc sans doute d'autres rapports sont possibles, pas uniquement basés sur le rapport de force, mais sur le partage de ce que Tarantino place comme valeur sacrée : la conversation, le bavardage, et osons le mot, le Verbe. Les deux ou trois endroits où une conversation franche apparaît dans le film, ça et là, sont d'une grande tendresse (drague de McGowan, scène du livre rouge, scène sur la filmographie de Russell le cascadeur, etc..), tendresse quand même marquée par leur caractère de fragilité, par leur aspect provisoire comme le passage d'une comète ou d'une étoile filante. Ce n'est qu'un instant, une fulgurance à saisir.
Comme on ne peut pas baser les rapports humains uniquement sur des jeux de pouvoirs, surtout déséquilibrés par le marché social du sentiment, la violence finit par ressurgir, à la fois complètement effrayante, violentissime, et aussi cathartique, purifiante presque (quoique qu'infiniment triste, comme perdue d'avance), et ce, tenez-vous bien, dans les deux camps. [La violence fait jouir et met en extase Russell autant que les héroïnes de la seconde histoire.]

Dans le temps du process (c'est chic !), la mise en scène fait figure de Verbe. Pouvoir raconter cette histoire, c'est aussi ré-instaurer un lieu de conversation entre le réalisateur et son spectateur. Si la seconde séquence traumatique est si hallucinante, c'est qu'elle est extrêmement découpée et même écrite, avec sa narration son évolution et ces incroyables dialogues (oui, les dialogues de la poursuite finale sont sublimes, quoique simples). Le film ne s'arrête pas pour laisser passer la scène d'action. La scène d'action est une histoire, ou plutôt un morceau d’histoire, à part entière. C’est parce que la dramaturgie ne s’arrête pas, même dans ces scènes là, que le film est d’un suspense délicieux et insoutenable. C’est dans ces scènes que sont mêlées de manière la plus fusionnelle le sentiment et le sensuel (ou la sensation).
Tarantino ajoute aussi des petits plans abstraits, ici et là (juke-box incessant, pluie divine filmée à une vitesse étrange, etc.), plans d’abord de transition, puis s’agrégeant de manière inattendue, venant perturber la narration, ou plutôt l’expédier dans des territoires moins définissables encore. Car même derrière la couche sentimentale, de quoi parle le film, où veut-il en venir ? Rien n’est certain. Ce n’est pas un psychopathe en voiture, ce n’est pas totalement non plus le marché de la viande, c’est peut-être une vision respectueuse mais cubiste et brouillée du réel, un ensemble fulgurant échappant un peu à tous. Tarantino est aussi, comme tous les grands cinéastes, un réalisateur basant son cinéma sur la "trouée poétique", sur une transcendance étrange, pas loin d‘être familière. Le mystère est présent en tout cas.

Un petit mot sur le casting avant de partir. Russell est sublime, et trouve là, encore, un très grand rôle qu’il sert avec une précision étonnante. Chez les filles, on soulignera le travail de Rose McGowan, de Zoe Bell, absolument renversante et auquel le film doit sûrement beaucoup, et enfin sur sa copine conductrice dont je ne connais pas le nom et qui insuffle aussi à l’ensemble beaucoup d’énergie et de précision.

Voilà qui clôt fort bien un réjouissant 600ème article de ce site.

Fidèlement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Dimanche 17 juin 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo: "My Potential Mental Illness for your Bad Teeth"

par Bertrand, weibmestre du site Multa Paucis d'après un clip du groupe Devo]

 

 

Chers Focaliens,

Je profite de quelques jours de repos dans les terres marquisiennes de mon enfance pour reprendre la plume, je l'espère avec vigueur, et rattraper le temps perdu. Malheureusement, le premier jour de détente fut aussi le premier jour de maladie, mon nez s'étant transformé en groin et en rivière, ma gorge s’étant nappée de papier kraft, et c'est dans la souffrance absolue et avec le nez qui coule que je rédige, dans un esprit un peu trop fiévreux cette note qui, j'espère, sera quand même lisible !
 
Bon, on va le dire tout de go : c'est le moment d'aller au cinéma, sans aucun doute, car contrairement aux apparences, il y a pas mal de choses tout à fait visibles à voir dans le moment !

Des collègues, fans de Nacho Cerda qui n'avait pourtant pas encore signé de longs-métrages, avaient insisté pour que je vois ses courts, chose que j'ai faite avec plaisir, mais dont je ressortais avec bien moins d'enthousiasme qu'eux. Dans GENESIS, parcours croisé d'un sculpteur en deuil avec la statue représentant sa femme décédée, je trouvais un travail appliqué, c'est-à-dire un film richement doté, avec des effets spéciaux tout à fait réussis, un lumière soignée et un son très correct. C'était un court-métrage qui avait raflé des prix partout (une quinzaine ou une vingtaine) et qui était, comme par hasard, très richement doté. Côté plaisir cinématographique, je n'en tirais rien par contre. Le film ne développait et n'illustrait qu'une seule idée, sans aucune fantaisie, et le résultat final, propre certes mais sans expression, donnait au mieux l'impression d'un film scolaire et au pire celle d'une carte de visite, cette dernière impression étant plus forte à en croire l'utilisation de petits effets ça et là absolument frimeurs et déjà vus mille fois. Bref, c'était du court-métrage de story-board, sans grand intérêt, et même dans une certaine mesure du cinéma de taxidermiste. Aucune personnalité, même effacée ne semblait émerger. Bien.

ABANDONNÉE raconte l'histoire d'une femme de 45/50 ans, une américaine qui débarque en Russie de manière inopinée. Enfant jadis abandonnée par sa mère russe dont elle ne connaît rien, elle fut adoptée ensuite. Et là, de nos jours, elle débarque dans son pays d'origine, sans parler la langue, pour recevoir le testament de celle qui serait sa vraie mère et déjà décédée depuis longtemps. Le notaire qui s'occupe de l'histoire a dû enquêter pour savoir à qui léguer cette maison paumée dans la campagne. Notre héroïne, qui se fout de la maison mais aimerait en savoir plus sur le mystère de ses origines, n'apprend quasiment rien sur ses parents. La seule chose dont on soit sûr, c'est qu'elle était enfant unique. Notre russo-américaine décide alors d'aller voir la maison pour la vendre au plus vite et peut-être trouver là-bas quelques renseignements plus utiles. La maison située quasiment sur une mini-île au milieu d'un fleuve ou d'un lac ('sais plus, M'sieur !) a mauvaise réputation dans la région, et quand elle arrive là-bas, notre héroïne se retrouve vite seule dans la baraque, son chauffeur s'étant fait la malle au plus vite. La bicoque est délabrée, inquiétante, et semble habitée par des présences bizarres. Quand tout à coup apparaît un homme russe, franchement bizarre, qui lui aussi semble témoin de choses étranges. Car la maison commence à s'agiter ! Perdue dans la campagne au milieu exact de nulle part et de là-bas, la voilà bien embêtée, notre héroïne. Et cet homme étrange et peu rassurant se proclame très vite comme étant son frère de sang ! Une longue exploration commence. Les faits absurdes et inquiétants commencent à s'enchaîner de la plus épouvantable manière...

Film en langue anglaise, tourné en Russie (ou peut-être pas d'ailleurs) par un cinéaste espagnol, ABANDONNÉE pourrait concourir pour le grand prix Eurovision du cinéma. Nous sommes accueillis d'entrée de jeu dans un univers très sérieux, très premier degré et lors du long générique (arrivée en Russie, puis dans la ville pour aller voir le notaire), s'enchaînent les choses bien fichues (le son du décollage de l'avion) et plus attendues (cadrages tranquilles pas très originaux, découpage un peu maladroit comme le plan d'ensemble dans les escaliers devant chez le notaire où l'héroïne se fait bousculer par une personne invisible : pas besoin de ce plan d'ensemble final qui semble là pour nous dire "en fait, elle est seule !", là où on avait parfaitement compris la chose, insistance toujours méprisante je trouve), mais qui finit bon gré mal gré par faire oublier une intro bien plus convenue, et sur laquelle je préfère passer.

Par contre, il faut bien dire, ABANDONNÉE m'a complètement pris à contre-pied ! Et plutôt dans le bon sens ! Souvent dans les articles de consommation courante sur ce site, je cherche dans les films la petite séquence qui sauvera l'honneur et sortira la chose de l'anonymat. Quelquefois, c'est juste un plan ! Car bien souvent au cinéma, ce qui est le plus commun, ce sont les films qui sont atrocement anonymes, quelquefois en plus d'être mal foutus ! Grosso modo, tous les films se ressemblent, utilisent peu la grammaire cinématographique, ont fait une croix sur toute ambition esthétique, et souvent au bout de trois minutes, et la certitude d'avoir déjà vu le film vous envahit illico ! Pas très rock'n'roll tout ça !
Et bien curieusement, Cerda fait ici à peu près le contraire ! Très surprenant, l'influence majeure du réalisateur espagnole semble être, et il ne le cache pas du reste, Lucio Fulci ! Etonnant, non ? Et c'est vrai que si on rentre dans cette histoire de maison fantomatique dans une ambiance absolument premier degré (ce qui est loin d'être un défaut dans le contexte du cinéma fantastique actuel), et semble-t-il en suivant des chemins plutôt balisés, on est bien pris à contre-pied, comme je le disais, et au fur et à mesure que l’intrigue avance, les pas deviennent plus incertains. Par petites touches on s'éloigne du sentier de randonnée balisé. Le film fantastique classique contemporain finit par se fissurer pour prendre des partis-pris plus étonnants. On s'attendait à une exploration de la maison qui suive le même schéma de l'exploration du passé et de l'intrigue. En fait, pas vraiment. Si effectivement on en apprend plus sur ce mystérieux passé, on se rend compte progressivement aussi que le décor et l'intrigue se brouillent autant qu'ils ne se découvrent. En clair, plus on en sait, et plus les aboutissants deviennent mystérieux. L'apparition des premières formes "zombiesques" (disons cela comme ça), brise aussi le schéma d'ambiance auquel on s'attendait. En effet, on voyait venir gros comme une maison la façon dont Cerda allait instaurer le climat de son film, à savoir une exploration mystérieuse du lieu entrecoupée de passages rapides et effrayants au gré des apparitions et des événements surnaturels. On s'attendait donc à film plutôt calme et angoissant, entrecoupé de passages speed et/ou violents, mais qui s'inscriraient dans un contexte général de mystère langoureux. L'apparition zombiesque, premier événement fantastique très marquant, place le jeu sur un autre terrain d'expression. Le film sera, bien au contraire, violent, vif et intense, et pas du tout dans une dichotomie "je t'endors calmement/je balance quelques éléments surnaturels violemment". Il y a donc une tension énergique et terrible qui court tout le long du film. Première bonne surprise. [Les premiers flashs d'images en insert, que Cerda aurait dû garder pour plus tard et qui sont très classiques et très maladroits, semblaient eux-aussi mener vers cette ambiance classique de longs moments d'attente entrecoupés de flashs violents. Heureusement donc, Cerda va beaucoup plus loin et crée un film vif, dont l'horreur et la tension ne s'arrêtent pas et avec peu de moments "tranquilles". Ceci dit, surtout dans cette optique réjouissante et surprenante, le réalisateur aurait dû garder ses flashs en inserts pour plus tard, car comme on le verra, il va réutiliser la chose de belle manière. C’est une petite erreur stratégique et esthétique à mon sens, donc, mais vous le savez j'aime bien chipoter !]

Donc, une ambiance résolument stressante avec assez peu de moments de répit. Le second point positif étant que Cerda, malgré la nervosité de son film, sait aussi faire aller la machine à un rythme pas forcément ultra-speed pour autant. La marche est donc inexorable, mais pas hystérique, ce qui change aussi des films fantastiques "jeunes" en vogue depuis deux ou trois ans. Le tempo de ABANDONNÉE est donc assez particulier. Chic !
Deuxième point réjouissant, effectivement, Cerda marche sur les traces de L'AU-DELÀ de Fulci, mais "toutes proportions gardées" en quelque sorte. Il s'agirait ici non pas d’une récupération à la sauce contemporaine mais plutôt d'une ré-appropriation à une sauce assez éloignée de l'original pour que ce soit parfaitement honnête. On retrouve d'ailleurs avec curiosité certains plans du film italien, placés dans des contextes par toujours semblables. D’entrée de jeu, on peut dire aussi que le ton et le surréalisme de Fulci ne se retrouvent pas dans ABANDONNÉE, et là aussi c'est tant mieux. Cerda y a pensé, Cerda cite, mais Cerda ne perd pas de vue qu'il fait là son propre film. C'est un très bon point. ABANDONNÉE conserve largement son indépendance. On se trouve donc, par voie de conséquence, devant un objet bizarre, un truc qui ne ressemble pas à grand chose, et surtout qui lorgne vers une abstraction assez étonnante. Et c'est là, chers focaliens qui tenteraient l'expérience, qu'il faudra attacher les ceintures.
Plus le film avance, en effet, et plus il semble s'obscurcir et prendre des contours absolument inquiétants. Très vite, il est assez clair qu'on va dépasser le schéma "maison hantée" classique pour quelque chose beaucoup plus introspectif, et beaucoup plus tordu. Si le cœur de l'énigme est assez clair, on ne peut pas faire à ABANDONNÉE le reproche classique, à savoir que le film perd en abstraction et en mystère à mesure que la narration se dévoile. Ici c'est le contraire. Le mystère lève son voile, mais le trouble puis finalement l'horreur ne cessent de progresser dévoilant d'autres choses plus absurdes et injustifiables qui passent, et c'est LA très bonne surprise du film, par le scénario ET par la mise en scène. On assiste alors à de belles choses : une échappée trépidante dans laquelle l'héroïne se précipite alors qu'elle sait pertinemment qu'elle est impossible, cette échappée (je vous laisse découvrir ça), ou encore un personnage qui meurt, agonie décrite longuement qui se conclue en fin de séquence par le personnage lui-même se regardant en train de mourir ! Ou encore le trou dans la maison qui est aussi le trou du récit (un peu à la Julio Medem dans LUCIA Y EL SEXO). Plus on s'approche, plus les percées absurdes et abstraites se multiplient, et plus on sent que derrière le mystère des origines se cache quelque chose de bien plus terrible : l'abysse lovecraftien de l'horreur infinie, la répétition sans fin et éternelle ! Si on n’atteint pas ici les gouffres impressionnants d'une ANTRE DE LA FOLIE, on est quand même bien bousculé, et le film arrive à peu près à garder un mur opaque et indéchiffrable qu'il place en face de son spectateur. Le rythme et la violence de certaines situations font le reste. On sera donc très étonné, pour ne pas dire sur les fesses, que Cerda, pourtant bien sage dans son court-métrage GENESIS, mise tout sur un film absolument contraire aux canons du moment, un film qui préfère s'obscurcir au fur et à mesure plutôt que de se dévoiler, et finalement un film qui préfère une horreur poétique et absurde, cérébrale en quelque sorte, plutôt que l'agencement pêchu d'une mise en scène calibrée, ce que fait la concurrence, souvent maladroitement. En tout cas, il y a là un beau courage, car ABANDONNÉE dans ces conditions est à peu près sûr de toucher peu de spectateurs. Cerda s'en fout et pour un premier long n'en fait qu'à sa tête. Je suis loin de tout aimer dans le film, très loin même, mais j'avoue avoir été assez bluffé de voir l'Espagnol envoyer balader tout le monde. Bien loin de viser utile et de se faire la carte de visite de luxe qui ouvrirait la voie "à de plus gros projets", Cerda ne se pose pas la question du suicide commercial éventuel (et concret : dépêchez-vous de voir le film si ce n'est pas déjà trop tard !) que représente son film. Il le fait. Point barre. C'est assez rare pour être souligné.

Côté mise en scène, le film a ses qualités et ses défauts comme je le disais. Le film est en scope, et cadré d'une manière qui ne me passionne pas, mais avec ici et là quelques plans tout à fait honorables. Je n'aime pas la séquence d'introduction, dont on aurait pu se passer, seule concession d'ouverture au spectateur (mouais), et trouve que l'arrivée en ville se la joue bien mystérieuse alors qu'il ne s'y passe rien de vraiment étonnant. Ceci dit, une fois dans la maison, les choses sont plus tenues. La photo est sûrement le point qui m'émeut le moins esthétiquement, bien qu'elle soit léchée. Ce n'est pas du tout mon style, même si le changement d'étalonnage, avec le retour aux sixties me parait vraiment bien éclairé, voire beau (la photo aura donc pour mérite de faire marcher de manière tout à faut efficace le contraste graphique entre les deux parties). Quelques scènes sont vraiment très réussies. A savoir : le maquillage des "zombies", très marqué mais très bien senti, la fameuse scène de la "noyade" et son plan d'ensemble final très beau (et ses torrents bouillonnants à la vitesse maligne qui rappelle un peu, de manière focalienne et donc exagérée, les éclairages et le savoir-faire des séquences aquatiques dans les films japonais de type GODZILLA, ce qui est un compliment ici, et qui je pense renforce le côté fantastique de la scène là où des effets spéciaux plus classiques auraient été bien moins expressifs), la scène avec les sangliers, très attendue dans le principe mais qui est sans doute le passage le mieux découpé et le mieux cadré (et dont les conséquences ne sont pas expliquées ! Chapeau ! C’est totalement poétique et gratuit), le passage de la lampe sur les objets qui apparaissent dans un autre espace-temps et dont on se rend compte du changement que trop tard (belle idée, bien exécutée), le montage parallèle entre la fuite de l'héroïne et les sangliers du frangin qui semble annoncé, enfin, une coupure du cercle mais qui est vouée à l'échec (ignoble ! très stressant !), et également la pièce qui tremble et qui semble s'écrouler alors que c'est justement le contraire qui se passe (la pièce se recompose !), très belle idée, très bien amenée. En règle générale, dans la dernière partie, le fait que l'héroïne fasse des choix alors qu’on sait très bien que la situation est verrouillée (ce qui est assez émouvant) distille un malaise assez violent. Et Cerda, en général, arrive vraiment à instaurer une violence poisseuse et inéluctable dans son film, dont les abstractions deviennent du coup assez incarnées et poétiques. Bref, il y a vraiment à manger, et voilà pourquoi, même si le film ne me convainc qu'à moitié (et ce, en plus de l'évident risque commercial pris), ABANDONNÉE est enthousiasmant. Loin d'être un film à moitié abouti, Cerda a vraiment pris des risques de narration et de mise en scène, il a placé la barre assez haut, a été plutôt exigeant. En sortant de la salle, il est évident qu'on a vu un film qui travaille vraiment sur la mise en scène et a tenté une proposition de cinéma différente, par rapport à ses confrères notamment. En bref, Cerda a mis les mains dans le cambouis, a pris le risque de rater son film, il a vraiment fait du cinéma et s'est engagé à fond et avec une belle franchise dans la bataille. Chapeau bas !
Un mot quand même sur les flashs en insert qui prennent plus d'importance à mesure qu'on approche de la fin du film et qui résument bien ma position ambivalente, bien qu'enthousiaste, par rapport au film. Les premiers inserts sont classiques à pleurer, je le disais, et sont une erreur stratégique assez grossière. Par contre, ce qu'en fait Cerda ensuite, dans la deuxième partie, est assez intéressant et stressant. Car au lieu de monter les flash en en mettant trois ou quatre à la suite, dans cette partie finale, Cerda en met 20 à la suite ! Ces flashs à mon sens ne sont pas assez abstraits et trop identifiables. Et d'une. De plus ils ne sont pas très bien cadrés. Et de deux. Et enfin, Cerda a commis l'erreur de rajouter un effet de gigotis immondes en plus de les tourner à l'épaule (le filmage à l'épaule aurait largement suffit) ! Et ça, c'est vraiment très laid ! Ces flashs sont donc esthétiquement pas beaux du tout, voire mal fichus... Mais... Comment ne pas reconnaître, même si leur exécution est plus que maladroite donc, l'intérêt de ces flashs interminables ! C’est qu'à force d'être rallongés, ces flashs finissent par acquérir une structure propre, et par la-même, par l'effet qu’ils créent dans le montage (ils menacent d'arrêter le déroulement du film en fait, chose très anxiogène que j'adore toujours au cinéma), et ils ne sont de fait plus un effet ! Ce sont un bout de structure indépendante en tant que telle. Et si l'exécution est vraiment laide, je dois dire que la forme m'a paru absolument séduisante !

Côté acteurs, Anastasia Hille est vraiment très bonne et le film lui doit beaucoup. Très bon choix. Karl Roden dans le rôle du frère est plus typé et fait un peu peur en début de film. Il passe finalement assez bien. Valentin Ganev, le notaire, lui me paraît pas bon du tout. Son jeu est drôlement caricatural, beaucoup trop ouvert, pas du tout à l'unisson du reste du casting ; et il est très près de faire louper la fin, tellement il en rajoute. Sa voix-off finale, qui est déjà une idée un peu maladroite, est une vraie catastrophe en terme de jeu, et là pour le coup, on a l'impression qu'il joue la carte du twist de petit malin (dieu merci, il n'y pas de twist !). Ceci dit, cette maladresse très douloureuse est compensée par la sublimissime idée qui clôt le film, encore une voix-off mais que je vous laisse découvrir, ultime voix-off qui révèle les vraies qualités d'écriture du scénario. Ce texte final, dont la nature a changé pendant le film, devient de ce fait précis totalement poignant. Plus que le bouclage de la boucle, c'est le changement de statut de la dite phrase qui bouleverse (et qui est un chouette choix de mise en scène quelque part). Quelque chose a été effectivement sauvé mais à l'autre bout de la chaîne temporelle, dans l'autre sens, et sans doute par hasard. Voilà qui met une touche ignoblement triste à cette histoire, et fait résonner l'enfer hors-champ (le film est déjà fini) des deux héros qui ont déjà disparu de l'image. Le film était donc très bien écrit. Il faut dire aussi que le générique révèle une surprise de taille. Le scénario est co-écrit par Cerda, Karim Hussain (connais pas, bonjour Monsieur !) et un certain Richard Stanley ! Et lui, je le connais ! Stanley est un réalisateur disparu de la circulation (alors qu'il continue de faire des films) et qui était une des grandes révélations à mes yeux (et à ceux du Marquis, et à ceux de Bernard RAPP, et aux yeux de quasiment personne d'autres !) des années 90 ! Ces deux premiers films avaient même été distribués en France. Il s'agit du thriller SF magnifique et fauché HARDWARE (avec Iggy Pop !) et du sublime DUST DEVIL que certains auront peut-être vu sur Canal Plus, à l'époque où la chaîne faisait encore son boulot (il y a plus de 15 ans donc !). Grand réalisateur, aussi important qu'un Bernard Rose qui lui fut un poil plus chanceux, Stanley n'est jamais sorti de l'anonymat, malgré l'aboutissement extrême de ses films. ABANDONNÉE est donc une très bonne surprise, même si le film ne me paraît pas vraiment convaincant en totalité. Il montre qu'on peut faire du cinéma intéressant, même en commettant des erreurs. Il montre qu'on peut aller voir un film, pas forcément l'aimer mais avoir quand même l'impression que le réalisateur a mouillé sa chemise et s'est décarcassé pour ne pas faire un film de plus, mais une œuvre originale. Cerise sur le gâteau, Richard Stanley n'est pas mort ! D'ailleurs, ça serait pas mal qu'un de ces quatre, le Marquis ou moi-même vous parlions des films de ce réalisateur, et ici scénariste donc, injustement ignoré de tous.

ABANDONNÉE est au final vraiment un film risqué et un film de cinéma ! L'impression est assez rare dans les salles obscures. C'est peut-être la première bonne surprise (et totalement inattendue) de l'année !

Paradoxalement Vôtre,

Dr Devo.

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Mardi 12 juin 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Heaven (a place where nothing never happens)"

par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis]

 

 

Chers Focaliens,

Enfermé dans ma tour d'ivoire sans ADSL (comme disait ViH, focalien sympathisant et drahomirien accompli : "Y-aura-t-il de l'ADSL à Noël ?"), punchant avec un emploi du temps vicieux comme une fouine, votre doctorissime, plus que jamais dévoué, essaie tant mal que bien de garder le contact avec la matière focale et filmique. Des choses livrées par des amis ravitailleurs, dont certaines semblent sublimissimes (nous irons bientôt au Japon des années 60/70 sur les traces du plus grand écrivain contemporain de là-bas, dis, puis nous irons dans des parties inconnues du territoire américain où des jeunes filles vous tendent la main, elles, puis vous égorgent de l'autre, pauvres idiots sociaux que nous sommes, le tout sous l'œil d'une caméra fantastique), des bouts de séries revues – superbe seconde saison de HOW I MET YOUR MOTHER dont les derniers épisodes sont tout simplement bouleversants, et exploration encore, encore et encore du FREAKS AND GEEKS, saison fatalement une puisqu'il en fut décidé ainsi, où l’on retrouve une espèce de super-Molly Ringwald des années 2000, à savoir Linda Cardellini, que ceux qui ont vu SCOOBY-DOO LE FILM (notamment le second) ne peuvent oublier une seule seconde. Y-a-t-il là une icône focale en construction ? Je propose de faire une petite bannière, un peu comme les images de ma rubrique liens, sur la colonne de droite où on verrait Barney de HIMYM, et Lindsey (le personnage de Linda Cardellini dans FREAKS...), réunis sur la même image comme un alpha et un oméga de ce que le monde du cinéma et de l'audiovisuel devrait nous proposer constamment (et jamais moins) et devrait simplement être, de ce que la Vie elle-même devait être. Barney, dévolutionniste accompli en forme d'artichaut (le plat du pauvre comme disait l'autre, la métaphore de l'existence juste, comme je disais moi-même), enfoui en nous en même temps, comme Jeckyll et Hyde, que Lindsey, notre inner-teen incompréhensible et forever (old, serais-je tenté d'ajouter). Prendre le film de son intelligence (le cerveau est la partie la plus sexy du corps, je le redis), le trou de l'aiguille de votre malice, et coudre les deux saints pour en faire un couple frère-sœur siamois. Au fond, se disai(en)t-il(s), pas la peine de faire son déçu, c'est ce qu'on espérait, n'est-ce pas ? On cherche un Graal, on le trouve, et même là, l'existence garde son âpreté (et aussi son ironie drôle, dévolutionniste), on s'écorche quand même contre les murs... Mais il y a quand même ça, les siamois Barn-Dsey, le monde tel qu'il devrait et pourrait être, le langage oublié. En soit, ça n'arrange rien, mais dans le firmament divin, c'est une étoile, bravo ! Une bannière Barn-Dsey qui dirait : "Je suis un siamois Barn-Dsey !" soutien à deux séries sans importance, à deux choses inutiles, dont on sent déjà qu'elles feront pourtant partie de nous encore dans 20 ans, qu'elles auront eu un rôle fondateur, un peu comme le fut BREAKFAST CLUB pour ceux qui ont eu la chance de le voir entre 14 et 17 ans. It's gonna be, legend..., wait for it...

Ah, un film de sewial-killeuh ! Chez nous aux USA, c'est la panique en pleines seventies chaudes. Le tueur rôde et massacre le teenager, puis l'adulte à la chaîne. À l'instar de JAMAIS SANS MA FILLE, c'est tiré d'un fait réel. Le tueur massacra une foultitude de gens sur deux décennies, et s'amusa à informer la presse et les médias de ses agissements prochains via des lettres personnalisées signées ZODIAC ! David Fincher, inventeur du concept de davifincherizeum (davidfincherism en anglais), concept sur lequel je fus attaqué personnellement récemment en soirée, au prétexte, pas faux d'ailleurs, que Fincher n'était pas le seul ni le premier à faire du davdifincherizeum, chose avec laquelle je suis d'accord mais qui ne m'empêche pas de continuer à utiliser ce concept que je persiste à trouver bien nommé. Passons, car comme nous le verrons, l'étalement c'est la mort.

[Tiens pendant que j'y pense, message aux mêmes, à propos de la polémique qui suivit alors à propos de DEVIL'S REJECTS : "Quand même - stop - c'est que des gros plans - stop - que je ne trouve - stop - ceci dit - pas beaux - stop - mais c'est surtout de l'anti-cadrage - stop - en quelque sorte - stop - finalement - stop - le cadrage ne se - stop - définissant - stop - pas seulement dans l'organisation de l'image - stop- [J'exagère ça n'arrive jamais ou presque dans 98,66% des films] - stop - où le cadre n'organise rien mais montre - stop - je reprends - stop - ce n'est pas seulement faire une (belle) image belle - stop - faire le cadre - c'est déjà organiser - stop - le montage - c'est-à-dire - stop - prenez des notes - stop - la mise en scène - stop - une succession de jolis plans -stop - n'ayant jamais fait - stop - office de - mise en scène - stop - réussie - stop - dans le Rob Zombie - stop - gros plans ou rapprochés tout le temps - stop - peut-on parler - stop - de beaux cadrages - stop- ? – stop

Second message, le lendemain : l'appareil dentaire, tout comme l'appareil auditif (que j'appelle par pure soucis de poésie "l'oreille appareillée"), même si c'est à moindre échelle, ne font appel qu'au même sentiment sublime : la Fragilité (grand "F"), concept qui semble, même si ce n'est pas vrai, ébranler l'édifice des valeurs du Beau et des conventions sociales, disons qui semble ouvrir la porte vers quelque chose d'autre. L'attirance pour le handicap n'est pas une perversion, mais l'organisation dans l'espace réel d'une porte ouverte sur le cosmos, vers l'infini, vers l'inner-teen peut-être, osons le mot : vers ce qui est AUTRE. Le concept est valable pour l'Art, je pense. Ai pensé personnellement (joli !) en tapotant du doigt sur la table, la phrase paradoxale suivante : "I'm not one of us !"]

Revenu de tout, trop célèbre et semblant se méfier, sans pourtant pouvoir décoller le sparadrap qui, même enlevé, colle encore à un doigt lorsqu'on veut le mettre à la poubelle, Fincher est aussi revenu, peut-être, ou alors pas totalement, du succès planétaire donc, et surtout de PANIC ROOM, film reposant trop sur Forest Whitaker (ce qui n'est pas forcément une preuve de mauvais goût, bien au contraire). Bon, en même temps, ça caste sa race, comme disait mon voisin de derrière, c'est du gros et du lourd. On s'étonnera quand même du schéma tactique qui se lit d'ailleurs avec facilité et sans effort ni mauvaise humeur. À savoir, le film, orienté sur l'enquête, et presque uniquement, fait mine pendant un bon moment de mélanger les deux, la scène du crime et la scène de l'investigation. Meurtres répétés-montrés, dont un en plein jour comme un repentir (au sens pictural du terme) un peu cynique et un peu idiot (ce dernier terme étant presque un compliment) de la part de celui qui fit SEVEN quand même (hahahaha !), débarquement de flics, hypothèses, buddy partners, empreintes, hypothèses, recoupement d'indices, et tatati, et tatata. Un bon trois-quart d'heure quand même, avec dialogues surabondants et présentation des personnages. Classique. Puis, le film change d'aiguillage pour éliminer les meurtres et les pousser hors-champs. Alors, dans ce presque deuxième film, le sentiment de décalage, voire d'humour à froid (cocasserie conviendrait mieux) s'installe jusqu'à la fin. Jusque-là c'est plaisant, ça se suit tranquillement.
Pendant ce temps. La mise en scène suit, débarrassée de certains effets (le davidfincherizeum notamment), mais avec beaucoup d'autres gâteries et gourmandises effectuées quasiment du bout des doigts comme ce beau plan-douche sur la voiture avec la caméra s'arrêtant pour pivoter à 45 degré, ce qui, je m'en aperçois en écrivant ces lignes, est carrément dit dans le film : le film s'arrête et un nouveau commence, ce que j'étais en train de dire. Autres malices aussi, mais plus attendues comme le bâtiment qui se construit en accéléré pour signifier, un peu naïvement (c'est du boulot de script, ça !, dirait Guy Maddin) le passage des années et donc du temps. Fincher découpe bien, c'est cadré, c'est plutôt éclairé, c'est de bon goût. Rien de renversant, rien de bouleversant, rien de marquant pour le reste de l'année cinématographique, malgré, avouons-le, quelques moments assez foufous et délicieux qui surnagent joliment ici et là (interrogatoire dans l'usine, séquence dans le cinéma et visite de la maison du collectionneur de bobines dans sa maison). Dans ces passages que je viens de citer, alors là oui, ça découpe beaucoup mieux, notamment chez le collectionneur malgré la petitesse du décor qui du coup sert de moteur malin au montage et crée un effet de faux-plat vraiment beau, le cadre s'aère, c'est-à-dire, non pas qu'il fût jusque-là trop serré et indigent (Fincher, un peu vieille France, sait quand même que trop de plans rapprochés tuent l'échelle de plans), mais disons que, du coup, dans ce petit paquet de scènes, c'est drôlement plus personnel quand même, ça ressemble plus à lui, me disais-je, c'est plus touchant aussi forcément. Là, on rencontre quelqu'un et on sort enfin de Balzac, en quelque sorte. Sinon, le reste, c'est soigné, ça se suit, disais-je, mais sans éclat. Ce n'est pas fulgurant, c'est joli.

Le changement de ton va se faire quand le troisième film démarre. Et là, sur le papier, c'est une superbe idée, qui, disons le tout net, justifierait presque le film. Le spectateur a déjà presque une heure quarante de film dans les pattes. Ce n'est quand même pas rien. Et là, curieusement, et Dieu fasse que ce soit intentionnel (ce qui serait un très bon signe pour Fincher, d'une part, et ce qui est sûrement le cas d'autre part), le film semble s'enliser, comme nos chaussures "running" semblent patauger dans de l'asphalte encore chaud et mou, c'est-à-dire comme si la prochaine foulée était toujours plus difficile que la précédente, comme si, au fur et à mesure la progression devenait de plus en plus impossible. On avance, au prix d'efforts de plus en plus, de moins en moins vite, avec de moins en moins d'endurance. Le film patauge dans la mélasse. Le projecteur semble agoniser, et on se doute qu'il projettera à une vitesse progressivement plus lente jusqu'à l'arrêt et le brûlage du dernier photogramme, enfin statique. Cette impression que le film, la projection et la vie vont s'arrêter est un procédé que je trouve toujours magnifique au cinéma, et c'est quelque chose qui fait toujours peur, très peur. On pourrait construire plus d'une décennie de films sur cette idée (je reviendrai sans doute plus tard, dans d'autres articles, sur ce concept fondateur). Le film va s'arrêter donc, mais non pas parce qu'il est fini. Plutôt parce que le projecteur va s'arrêter, qu'il n'y a plus de jus. Il restera après cet arrêt (fantasmé), rien que le spectateur dans le vide spatial. [C'est pour ça que 2001 L'ODYSSÉE DE L'ESPACE marchait à fond, ou aussi les films de Tarantino : ils jouent sur l’idée que le film est toujours sur le point de s'arrêter ou de s'immobiliser par lui-même.] Nous sommes donc à plus de 100 minutes de projection, épuisés, et voilà que le troisième film commence, et on sait que ça va patiner jusqu'à la mort. C’est délicieux et très sensuel. Fincher accompagne cela d'une idée de scénario absolument remarquable et du coup bougrement incarnée, qui va ne faire que décupler la force du processus en cours. Il décide en effet de nous expliquer le beau paradoxe suivant. Nous sommes inondés de faits objectifs, de plus en plus d'éléments véridiques viennent alimenter l'enquête. On en sait toujours plus. On accumule encore et encore des morceaux de vérité. Le film devient alors robbe-grilletien, bizarrement. [Par là, je veux dire qu'il s'approche complètement de la conception de "véritéS", petit V, grand S, de l'écrivain et penseur Robbe-Grillet tel qu'il l'explique dans le livre merveilleux PRÉFACE À UNE VIE D'ÉCRIVAIN ; je tiens donc à préciser qu'en aucun cas, ni de près ni de loin, le film de Fincher ne ressemble à ceux, sublimissimes d'ailleurs, de Robbe-Grillet.] La Vérité, grand V, "Veritas !", comme disait ARG, n'existe pas. Il y a une succession et une accumulation de vérités petites, partielles, changeantes, mouvantes, et fugaces. Plus l'enquête avance, plus nous avons tout ce qui faut de faits véridiques et d'indices concrets, et plus nous avons d'éléments tangibles, plus notre intelligence progresse et devient sensible à cette enquête, et plus il devient impossible de dire ce qui s'est vraiment passé. Plus on accumule de faits vrais, moins on y comprend quelque chose. Plus nous avons les éléments en main, moins il est possible de comprendre. ZODIAC joint les idées aux actes, et ce beau concept tout à fait juste, concept magique même, contredisant le sens commun et la première partie classique du film, est complètement incarné par le spectateur qui rentre en collision avec le film : nous aussi nous nous épuisons, nous aussi nous ne comprenons plus rien, nous aussi nous sommes de plus en plus incapables de dire ce qui se passe ! Et la fatigue, l'éreintement même, gagnent de plus en plus, nous sommes presque en fin de vie. C'est le point fort du film : dire que plus on s'approche des faits, plus on s'éloigne du Vrai, et en même temps, nous faire ressentir physiquement et sensuellement et moralement la fatigue, l'impuissance. C'est très beau. Le film n'en finit pas de patiner, espèce de délicieux slowburn épuisant, presque cocasse. Que nous reste-t-il devant l'aveu d'impuissance ? Pour pouvoir dire ce qui s'est passé, alors même que ça fait 500 ans que nous travaillons sur l'enquête, il faut... Tenez-vous bien ! Tenez-vous mieux ! Alors que nous avons des kilomètres de rayonnages sur l’enquête, tous remplis de faits précis et incontestables, malgré cela, dis-je, au final, il faut INVENTER, oui les gars et les filles, il fait INVENTER l'histoire ! Pour être au plus près de ce qui s'est passé, il faut construire cette réalité de manière totalement subjective ! Comme si on vous disait que pour savoir, enfin, ce qui s'est passé dans le détail le 11 septembre 2001, il fallait pour cela envoyer balader le FBI et la CIA et leurs tonnes d'archives et de preuves, et à la place confier à Robbe-Grillet l'écriture d'un roman (fou-fou comme d'habitude) sur le sujet. Dans ce roman, on serait alors le plus près qu'il est humainement possiblement des vérités qui se sont exprimées ce jour-là. [ARG devrait écrire son roman sans consulter une seule archive et sans se rendre aux USA, bien sûr !] C’était l'idée superbe de KILOMÈTRE, le premier long-métrage de Jean-Christophe Sanchez (dans la première version du scénario en tout cas) : si la personne a pu disparaître sans laisser de trace, c'est qu'elle a pu être assassinée. Si elle a pu être assassinée, c'est qu'elle a pu être assassinée dans une chambre d'hôtel. C’est possible. Alors, faisons construire un hôtel afin de pouvoir enquêter dedans !

ZODIAC vaut par cette dernière partie et par cette impression physique d'épuisement qui mène vers la nécessité de la construction d'une fiction.
Avant de passer au dernier acte de cet article, notons que les comédiens sont plutôt bons dans l'ensemble. Seuls bémols, en miroir et en contraires, Robert Downey Jr. joue ENCORE UNE FOIS, le même rôle, celui du foufou de service qu'il fait depuis dix ans à chaque fois (quelle déception, que c'est attendu, même s'il est relativement sobre, j'ai bien dit relativement), et d'autre part, Clea Duvall, actrice honteusement sous-cotée, reine de beauté focalienne, hérite encore du rôle de la freak sociopathe (et elle est encore une fois irréprochable et écrase tout le monde en trois minutes !). Bon sang de bois, quand est-ce qu'on va lui donner un premier rôle, quand va-t-on s'apercevoir que c'est une comédienne parmi les toutes meilleures ? Sinon, c'est Mark Ruffalo qui est le meilleur : droit, sans fioriture, incarné mais sans effet, c'est un beau modèle. Le reste du casting est correct.

Dernier acte. En quelque sorte, et les deux films n'ont rien à voir, et heureusement pour ZODIAC, ils se contredisent, le film de Fincher est un peu le contraire d'un film "à scénario de petit malin" comme THE PRESTIGE. Dans ce le film de Nolan, on a un début abstrait, éclaté et plutôt séduisant, et en fin de film toutes les pièces du puzzle narratif sont rentrées dans l'ordre rationnel d'une narration sans surprise qui n'est plus qu'un gimmick d'écriture. Bof ! Cinéma d'artisan, et film verrouillé de l'intérieur comme je disais. Curieusement, ZODIAC c'est le contraire. Ça commence très terre à terre, pour finir par éclater sur une solution impossible, le film se détruisant et devant recommencer, en vain plusieurs fois, pour finalement échouer... c'est beau, c'est du cinéma. Tout se fait là.
Et pourtant, malheureusement, et même si cette partie de mon article est courte, c'est la plus importante à mes yeux, malheureusement, dis-je, ZODIAC, à l'image de ses héros, échoue à atteindre l'Infini et le Sublime. Après avoir pris tant de risques, il est très étonnant que cette déconstruction en règle ne débouche sur rien de véritablement, osons le mot, poétique. Et là, j'étais sur les fesses en fin de projection ! Malgré tous les efforts, malgré la pertinence parfois du dispositif, malgré le risque de la structure, et c'est sans doute là le paradoxe de l'année, Fincher n'arrive pas à trouer son film, à le transcender, à faire exploser une abstraction poétique. Il filme 2001..., mais sans le monolithe ! Au bout du compte, les deux pieds à l'extrême bord du précipice, Fincher ne s'élance pas, ne veut pas quitter le sol, et feint (ce en quoi il contredit le propos de son film et commet l'erreur naïve, idiote au sens presque dostoïevskien du terme, de se confondre lui-même avec ses personnages !). Fincher n'ose pas imposer un trou noir dans son film (qu'il préférera laisser hors champs en quelque sorte en le verrouillant dans un dernier fondu symbolique, mais sans substance). Quand on le voit éclater et travailler son film dans le sens de la déconstruction, on se prépare bien sûr à ce moment de l'explosion totale, à l'irruption de l'Inexpliqué, du Poétique, oui, c'est ça, on attend la trouée poétique ! Et... rien. Fincher choisit la structure baroque, mais au final hésite, n'ose pas envoyer balader tout le monde ou transporter tout le monde ailleurs, ne place aucun abysse d'expression poétique, et préfère garder les pieds sur terre. Il n'ose pas déchirer sa toile, casser le jouet complètement ou plutôt le recomposer. Comme je le disais tout à l'heure, on a l'impression qu'il est comme son personnage principal : devant la nécessité d'inventer une forme nouvelle pour exprimer la vérité, il ne peut/veut pas. Il se retrouve comme deux ronds de flanc, éberlué comme un gamin, ne sachant que faire (ou pire, n'osant rien faire). Cette absence de trouée poétique, d'autant plus étonnante après tous ces efforts, inexplicable même (que s'est-il passé ?), laisse largement un goût de non-aboutissement, de coïtus poeticus interruptus. La structure, c'est magnifique, et peu de gens, peu de réalisateurs, s'y intéressent malheureusement. ZODIAC s'y intéresse. Mais comme dans tout mouvement baroque, il faut montrer que la structure est en trompe-l'œil, il faut montrer ne serait-ce qu'un peu l'échafaudage derrière le décor, montrer la construction in progress, en quelque sorte. Réorganiser l'œuvre in fine avec malice. Montrer que derrière la structure, il n'y a justement pas Balzac, mais une personnalité, un artiste quoi ! Qui parle ? Dieu en la Troisième Personne ? Non, bien sûr, c'est impossible après un tel film. Et pourtant, Fincher feint que ce soit le cas. Au tout dernier moment, alors que 99,41% de son film est achevé et plutôt bon, il manque un élément fondamental : la Gratuité. L'injustifiable en quelque sorte. Le parti-pris, la chose qui fera que ce sera un film de Fincher et pas de Jean Rollin. Il manque, pour reprendre une image fondatrice du cinéma de Rollin, une femme nue sortant d'une horloge !

Dommage. ZODIAC reste un film, à l'extrémité du dernier moment, un film ! Il n'arrive pas à confirmer l'essai, à devenir un travail poétique. Un film, mais pas une œuvre en quelque sorte. Il reste un film qui se suit, certes, supérieur à la moyenne certes, malgré une mise en scène sotto vocce et un peu neutre, hormis certains passages (le problème est sans doute à chercher par là). Mais ZODIAC reste un objet rationnel et artisanal, où le dernier acte d'Intuition et de Fulgurance est absent. Bizarrement, Fincher ferme soudainement la porte, et empêche que son film devienne complètement ce que Bruno Dumont appelle à raison (on le verra dans quelques jours avec son interview exclusive), une expérience de "sidération".

Généreusement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Paradoxalement, et j'en reparlerai, ABANDONNÉE de Nacho Cerda, film (surprenant) avec beaucoup plus de problèmes que ZODIAC, pose beaucoup plus de questions de cinéma et arrive à de belles expressions poétiques et touchantes. On en reparle très vite...
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Dimanche 3 juin 2007

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[Photo : "La Ballade de Bruno" par Dr Devo d'après une photo du réalisateur Bruno Mattei.]

 

 

Chers Focaliens,


C'est assez rigolo, l'autre jour je discutais avec un type qui est la connaissance d'un collègue en fait, et très vite, la conversation se porte sur le cinéma. La question fatale finit par tomber : "T'as vu quoi de bien dernièrement ?" Et il se trouve que la dernière chose bien au cinéma était L'ÉCOLE DES DRAGUEURS. Grimace en face, bien sûr, quand j'ajoute que j'aime énormément les films de college. [Entendu dans la bouche d'un autre collègue, à mon propos, sans aucune agressivité d'ailleurs : "Ouais, mais lui, il aime bien les films de college...", la partie importante de la conversation étant les trois points de suspension...] Tout auréolé de mon article sur THE PICK-UP ARTIST de James Toback, et de la dialectique prettywomanienne que j'y développais, je me suis à réfléchir tout haut, et en suis venu à la conclusion suivante qui, bien des jours après, me paraît d'une justesse absolue et d'une formulation exacte, prenez des notes : "Au final, les films de college sont les seuls films populaires, et même les seuls films tout court à prendre de manière complètement [le mot important ici est complètement] adulte, réaliste et lucide les relations sentimentales et tout ce qui va avec (flirt, amitié, amour, rapport homme/femme, et sexe bien sûr), là où le cinéma traite ces sujets uniquement sous la forme romantique, ou en opposition à la forme romantique". Je persiste et je signe. Si les films de college sont sentimentaux, et pas qu'un peu, ils évitent en général tout romantisme, toute approximation et se concentrent sur l'essentiel de la vie amoureuse et/ou de flirt, et font montre dans presque tout les cas d'une délicatesse, d'une franchise douce et/ou dure, et d'une pertinence que le cinéma en général a largement vidé de son sens, a stylisé à l'extrême jusqu'à en rendre caduques les codes ancestraux en la matière. Ce n'est pas dans les bluettes de Julia Roberts et autres QUATRE MARIAGES... (Souvenez-vous de l'incroyable putasserie concernant le traitement de certains personnages, la loufoque et les homos notamment, là où seul le couple royal Roberts-Grant avait accès à l'amour chevaleresque hollywoodien, classant ainsi la population en deux catégories : hommes et femmes parfaits d'un côté, et moches irrécupérables de l'autre...), ce n'est pas là, dis-je, qu'on va trouver un regard adulte qui ne nous prenne pas pour des neuneus ou des lecteurs Harlequin. Maintenant comparez avec un ...FERRIS BUELLER ou encore un BREAKFAST CLUB. Il n'y a aucunement photo. Mais ce n'est pas tout. Dans une de ses dernières notes, Zohillof, webmestre de l'indispensable site (à peu près le seul décent) sur le cinéma KUHE IM HALBTRAUER, met carrément le doigt sur ce paradoxe, d'une manière décalée mais essentielle. Le vrai cinéma du réel, en quelque sorte, le seul qui crée une réalité mature, le seul qui soit "un regard porté sur le monde contemporain" (pour reprendre la fameuse chimère dégoûtante des dossiers de presse des films art et essai), c'est sans nul doute le film de college, et basta. Il y a plus de choses pertinentes, voire touchantes et bouleversantes, plus de choses qui parlent de notre vraie vie réelle et difficile dans un film avec Ben Stiller que dans n'importe quel autre film social ou sentimental ! Une parenthèse : la théorie se confirmait quelques jours plus tard lorsque je voyais UN DUPLEX POUR TROIS (les distributeurs français sont formidables ! Quel titre nullasse !) avec Stiller justement et Drew Barrymore, réalisé par le décidément excellent Danny DeVito (qui, au passage, est en train de faire, loin de tout sunlight ou de toute protection critique, un parcours de réalisateur vraiment très bon, et qui ne sera sans doute jamais défendu par les CAHIERS... et consort). DUPLEX (titre en V.O., plus acceptable) parle d'énormément de choses fondamentales qui nous sautent à la figure tous les jours, dans la vie quotidienne dès l'instant où l’on pose un pied hors de son lit : pression sociale, pression humanitaire (la petite vieille qui demande qu'on fasse ses courses) et bien sûr, le gros problème de ce XXIe siècle, celui par qui tout arrive : le scandale absolu de la crise du logement ! Et bien, les amis, ce n’est pas chez Bonitzer ou dans le cinéma français qu'on trouverait une telle pertinence. En plus le film est drôle et mis en scène de manière complètement propre... Suivez mon regard...

Rattrapons-nous donc, vite fait, pour qu'il reste une trace sur ce site... Nous avons pu voir ces dernières semaines trois choses affiliées au film de college (bien que ce ne soit que des film affiliés à ce genre dont je propose qu'on ne les appelle plus college ou teenage movie mais "adult movies", ce qui pourrait permettre au genre de trouver, enfin, une issue et de sortir du mépris public et critique dans lequel on le plonge quasiment unanimement... Ceux qui doutent peuvent faire l'expérience, comme moi, de dire qu'ils adorent les films de college et que ça leur paraît être un des genres les plus importants, et vous verrez la galerie de grimaces ou encore le silence qui accueillent la proposition... Ce qui prouve aussi que les adult movies ne sont pas prêts d’être acceptés pour ce qu'ils sont de sitôt, comme l'ont été les films d'horreur, les comédies, la science-fiction, etc.).

Tout d'abord CLERKS II de Kevin Smith, suite du film "cultissime" que je vis à l'époque et dont je ne gardais pas un souvenir mémorable. Depuis, plus récemment, je regardai, sur l'invitation du Marquis, les films de la série des Jay et Silent Bob (les fameux personnages issus de CLERKS 1 qu'on retrouve bien sûr ici), films commerciaux malins, très non-sensiques, mis en scène de manière assez propre. Ce fut assez bizarre de me retrouver devant CLERKS 2 pour ces raisons.
Les personnages ont vieilli depuis le premier épisode. Dante et Randall, maintenant largement trentenaires, continuaient de travailler à la supérette de CLERKS 1, jusqu'à ce que ce que Randall, abruti geek sur le mode grungo-skattiste, y mette involontairement le feu. On retrouve nos deux héros un peu plus tard. Ils ont retrouvé du travail dans une espèce de petit sous-MacDo local, managé par la pétillante Rosario Dawson (qui est une des bonnes raisons d'aller voir le prochain Tarantino, la semaine prochaine !), avec qui d'ailleurs Dante a une relation très complice. Les deux sont potes. [Tiens, au passage, citez-moi un film français ou américain où un mec et une fille du même âge sont potes et qui ne soit pas traité sous le mode gnan-gan... Bon courage... Ne cherchez pas trop longtemps !] Et pour Dante, les choses vont changer. Il va se marier avec une femme de son âge, assez jolie et très sexy, qui bizarrement s'intéresse sincèrement à lui. Avec une telle compagne, très largement sur-coté au "Marché de la Viande" (très belle expression de notre ami Bernard RAPP que je reprends ici à mon compte), Dante partage s'apprête à partager sa vie avec une femme dont personne n'aurait soupçonné qu'elle puisse s'intéresser à lui. Elle est issue d'une famille riche (en plus !), et Dante est sur le point de quitter le New-Jersey pour aller s'installer avec elle, et bien sûr, le film commence quelques jours avant le déménagement, et quelques mois avant le mariage probable. Au grand dam de Randall, bien entendu, qui sait très bien qu'il va perdre son plus grand (son seul ?) pote. Une page va se tourner, sans doute celle de l'entrée définitive et tardive dans le monde adulte. Mais même à 30 ans bien passés, voilà qui ne se fait pas sans problème... Il va falloir un peu nettoyer la poussière sous le tapis.

Pour me faire plaisir, uniquement à moi, après la petite saynète d'introduction, Kevin Smith fait son générique avec une chanson de TALKING HEADS dévolutionniste (dans le texte du moins ; il s'agit de NOTHING BUT FLOWERS en l'occurrence), et en ce qui me concerne, c'est un peu comme si je me retrouvais chez moi, sensation pas si commune au cinéma. Plus sérieusement, même si CLERKS 2 n'est pas un chef-d'œuvre, comment ne pas tomber sous le charme bedonnant de la chose ? En ce qui concerne la mise en scène, il n'y a pas grand chose à dire, ce n'est pas inventif, c'est soigné sans plus. Le cadrage n'est pas très beau, la lumière fonctionnelle (hormis les plans entre chien et loup quand Dante prend sa voiture pour se mettre à la recherche de Rosario Dawson). Le dialogue, c'est du champ/contrechamp tout bête. Bref, c'est du film de série, pas d'étincelles de ce côté là. Les films de la série JAY ET SILENT BOB sont plus richement dotés de ce point de vue. Pour le reste, même si on garde, à la grande satisfaction des fans hardcore, les conversations anecdotiques du premier épisode, les choix sont plutôt bons. Rosario Dawson est très bonne (avec un jeu précis mais un poil ouvert peut-être) et place le film sur le terrain sentimental ave beaucoup de délicatesse. Le sujet permet aussi par rebonds de mettre le doigt sur quelque chose de peu abordé : l'insertion difficile et douloureuse des petits mâles sans intérêt et sans qualité [les ploucs comme vous et moi (et j'inclue là-dedans les lectrices de Matière Focale également), quoi !] qui, en plus, ont la malchance d'être au plus bas de l'échelle sociale. Car CLERKS 2 est principalement, et ça fait du bien, un film sur les ploucs, et sur le monde ouvrier et pas du tout sur le modèle petit-bourgeoisiste habituel. Premier bon point. L'autre chose étonnante est la délicatesse absolue, voire la classe totale de la scène d'amour. Alors là, c'est tout bonnement à pleurer. Smith, bien malin et plein de tact, a fait ce que personne ou presque ne fait, et avec la tendresse la plus absolue, en plaçant la scène de la déclaration d'amour dans un endroit hautement stratégique. Et on se retrouve avec une scène qui est sans doute une des plus touchantes déclarations de l'histoire du cinéma. C’est en effet en plein show zoophile (oui oui !) que Smith fait se déclarer son personnage principal. Rosario Dawson, de son côté et c'est ça, c'est la cerise sur le magnifique gâteau, ne s'arrête pas de jouer, et ne tombe pas dans l'acceptation gnan-gnan. Elle lui dit : "Je t'écoute, c'est très important ce que tu me dis, mais je veux voir ce show !". Vulgarité extrême et sentiment noble au même moment, je dis "la classe !". C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Ce faisant, Smith prouve qu'il a absolument tout pigé au cinéma. Pas de violons, pas de surenchère émotive, pas d'exaltation dégueulasse et opportuniste du sentiment amoureux. Par ce choix, le réalisateur envoie balader tout les films hollywoodiens (dont certains et même beaucoup sont réalisés en Europe, ne l'oublions pas ! Le terme "hollywoodien" désigne un genre et non pas une situation géographique). On appelle ça la pudeur, un peu comme celle de Blier d'ailleurs. Débarrassé de tout chantage affectif ou à l'émotion, laissant son spectateur libre de toute pression, Smith donne une force incroyable à ces paroles d'amour, qui du coup, par la multiplicité des actions (le show zoophile et la déclaration) crée une vrai dynamique autour de sentiments mêlés (car le système hollywoodien ne met jamais le doigt ni sur l'ambivalence, sur le mélange des sentiments que pourtant nous ne cessons d'expérimenter dans la vie de tous les jours. Un sentiment n'est jamais seul, et s'accompagne d'autres sensations ou réflexions. Le cinéma hollywoodien, et spécialement le cinéma français et européen, ne savent exprimer au mieux qu'une idée ou qu'un sentiment à la fois (le plus souvent un ou deux, par film je veux dire, pas par scène !). Ce qui se retrouve dans le jeu d'acteurs d'ailleurs, très fade de ce côté de l'Atlantique. Ici, un acteur n'exprime jamais qu'une émotion. Aux USA, pays béni de ce point de vue, c'est rarement le cas, même dans les films de série. Ceux qui veulent approfondir cette question peuvent le faire en regardant (par pitié, en V.O. !), la série FREEKS AND GEEKS, série de college fabuleuse produite par Spielberg (!), où les acteur souvent jeunes (entre 12 et 20 ans) expriment toujours et sans jamais s'arrêter une foultitude de sentiments, écrasent sans aucune forme de contestation possible nos meilleures comédiens. On peut aussi voir dans l'édition Criterion du magnifique RUSHMORE de Wes Anderson, pour une fois, les bonus passionnants concernant les auditions camescopées des futurs acteurs du film, notamment celle de l'actrice Sara Tanaka, qui vous fera comprendre en quinze secondes tout ce que j'essaie de vous expliquer ici laborieusement, fermons la parenthèse). Pour en revenir à notre scène, Smith fait, en fait, ce qu'il faut et gagne sur tous les plans : il montre que la Dawson est avant tout la pote de Dante et que c'est dans cette complicité que se joue la chose. Il montre un personnage féminin, loin du gnan-gnan habituel, loin de la caractérisation en mode "Sissy Impératrice", c'est-à-dire qu’il montre, enfin, enfin, enfin (ENFIN !!!!!!!), un personnage féminin crédible et sensible, et non pas un archétype. De plus, la scène est évidemment reliée aux scènes parlant des pratiques sexuelles bucallo-annales, très potaches, qu'on a vues en amont. De la potacherie naît le diamant. C'est magnifique. Et d'une franchise, d'une, osons le mot, maturité tout à fait remarquables. Rien que pour cette scène, le film vaut le déplacement. Inutile de préciser qu'elle est extrêmement touchante, et qu'elle provoque une émotion incroyable. Les plus sensibles pourront apporter un kleenex. [Et puis, tout bêtement, ça fait du bien de se faire traiter en adulte au cinéma !]
Sinon, signalons le soin apporté aux personnages secondaires. Le personnage du puceau jacksonnien et religieux est formidable et très bien joué. C'est bien vu. Ça et là aussi des moments de comédie et de jeu vraiment superbes : comme par exemple le conflit avec le couple noir, grand moment d'acteurs. [Où ils ont trouvé cette bonne femme ? Elle est géniale !] Dans ce soin aux seconds rôles toujours placés à des points décisifs, on retrouve une certaine filiation entre Smith et les frères Farrelly, ce qui n'est guère étonnant, mais va mieux en le disant. [Chose qu'on retrouvera dans L'ÉCOLE DES DRAGUEURS, et que je développerai dans un prochain article : la réintégration des corps normaux au cinéma, sujet très très important, aussi bien sur le plan cinématographique que sur les plans social ou démocratique !]

Pour le reste, je vous laisse découvrir CLERKS 2, qui est un bon film de divertissement tel que ces films devraient toujours l'être dans un monde focalien : adultes, respectueux de l'intelligence du spectateur, drôles et touchants. C'est déjà pas mal.

Sentimentalement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mardi 29 mai 2007

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[Photo : "Je Suis Amoureux du Procureur de la République" par Dr Devo]

 

Chers Focalien,
 
Si le mois d'avril ne nous avait donné avec pingrerie que très peu de bons films et quasiment trois semaines d'affilée sans rien pouvoir se mettre sur la dent (si l’on excepte l'excellent IDIOCRACY de Mike Judge avec Luke Wilson, excellente comédie politique, mais malheureusement sortie sur 3 écrans en France et retirée logiquement de l'affiche au bout d'une semaine, ce qu'on appelle entre cinéphiles de bonne compagnie "le scandale des sorties techniques"), le mois de mai est plutôt celui de la transition, et il faut un peu gratter sous le sable pour trouver la petite pépite (AMER BETON) ou simplement le film agréable (CLERKS 2). Et puis, du côté des gros distributeurs, c'est cette semaine une nouvelle période de transition, personne n'essayant de prendre de risque entre les deux tours que sont SPIDERMAN 3 et ZODIAC. Cette semaine, c'est LA FAILLE de Gregory Hoblit qui essaie de tirer son épingle du jeu. [Intro classique, public content, arrivée du deuxième tableau...]

Petit polar (pas si pauvre que ça d'ailleurs) comme on en voit pas mal, LA FAILLE, comme peut-être prochainement 88 MINUTES (avec Al Pacino), font partie de ces films qui essaient de faire un petit polar de formule du midi, plat+dessert+café, pas de la grande cuisine donc, mais un truc efficace qui nourrit et qui cale, et qui soit plutôt bien fichu ! Ici, c'est Anthony Hopkins qui s'y colle, et le très populaire acteur américain compte rameuter sa horde de fans, et faire en sorte que ce thriller qui comptera beaucoup sur son travail pourra tirer son épingle du jeu.

Hopkins y campe un ingénieur en aéronautique absolument brillant et vivant avec une femme plus jeune que lui et superbe, mais qui a le fâcheux défaut d'être tombée amoureuse d'un lieutenant de police plutôt jeune lui aussi et totalement fringuant. Et le soir où le film débute, après être ostensiblement rentré plus tôt chez lui, Hopkins s'enferme dans sa maison, attend patiemment sa femme et l'abat froidement d'une balle dans la tête. Il nettoie le revolver, déplace le cadavre dans une autre pièce, et attend sagement la police.
C'est le lieutenant-amant qui s'occupe de l'affaire et arrête Hopkins. Lors de son procès, ce dernier veut se défendre lui-même ! Ryan Gosling, jeune avocat brillant au palmarès (un peu truqué) impressionnant au service du bureau du procureur général, accepte de s'occuper de l'affaire, la semaine même où il est embauché dans un cabinet privé. Pour un temps, il travaille à la fois pour le ministère public et pour le privé, montrant ainsi à tous que ses jeunes dents sont très aiguisées et que l'ambition le dévore. En préparant le dossier avec arrogance et par dessous la jambe, Gosling se retrouve piégé par Hopkins qui lui a préparé le meurtre de sa femme et le procès à suivre dans les moindres détails. Et notre Hopkins national met rapidement la pression en déclarant d'entrée de jeu qu'il plaide non-coupable au motif que l'arme qui a servi à tuer sa femme n'est pas le pistolet qu’il avait dans la main ce soir-là ! Et c'est vrai, même si Hopkins semble être resté chez lui toute la soirée du meurtre, la police n'a en fait pas de preuve matérielle contre lui. Gosling sent que l'affaire lui échappe et qu'il a toutes les chances de perdre ce procès qui semblait pourtant gagné d'avance. Un bras de fer juridique et psychologique s'engage entre les deux hommes...


LA FAILLE joue d'emblée la carte du thriller classique mais alambiqué, et comme je le disais, le film se veut un écrin bien fichu pour acteur de prestige en recherche de petits films qui lui permettront d'avoir totalement le champ libre. Le but n'est pas de faire du Ronsard, mais du consommable bien ficelé. La première surprise vient du fait que le film, qui démarre effectivement avec un show Anthony Hopkins, dévie assez rapidement dans son deuxième tiers non pas au profit du face à face avec le personnage de Ryan Gosling, comme le suggère l'histoire, mais au profit du personnage de Gosling lui-même. Petit à petit, la narration glisse et c'est Gosling qui devient le personnage principal. Personnage qui n'est pas si banal que ça (dans le contexte du moins), car le jeune avocat est un héros très antipathique, immodeste, ambitieux jusqu'à l'absurde, et sans être tricheur, au moins magouilleur. Ce jeune loup roulant en Mercedes, passant des soirées chez les plus riches et les plus influents, et envoyant balader tout ce qui ressemble à du travail d'équipe ou ce qui est autorité, devient très vite négatif. Ce type roule pour lui, fait bosser les autres pour lui, et est d'une arrogance complète avec ses collaborateurs qu'il traite, comme de bien entendu, d'incapables. L’affaire Hopkins sera pour lui l'occasion de faire face à son système et il se fera piéger par sa propre "mal-compétence" en quelque sorte.

C'est le point un peu original du scénario que ce glissement progressif vers le personnage antipathique de Gosling. [Toujours répéter trois fois la même info, si possible de suite, pour que les jeunes lecteurs et les vieilles personnes comprennent bien de quoi on parle. Bien marquer les transitions.] 

Sinon, on est largement en terrain connu. On comprend pourquoi Hopkins s'est précipité sur un tel rôle ! Son personnage est une énième variation hannibaliste et le dépeint en vilain surdoué, machiavélique mais surtout d'une intelligence hors-norme, ici teintée d'un humour cynique. Rien de bien neuf donc, pour ceux qui suivent l'acteur. La bonne surprise, c'est que Hopkins, qui n'a pas toujours bien choisi ses rôles ces dernières années et est souvent empreint de suffisance, assurant fréquemment le service minimum par quelques attitudes et mimiques usées jusqu'à la corde, Hopkins, disais-je, propose, malgré l'extrême "charactérisation" de son personnage taillé sur mesure, une interprétation curieusement très sobre, qui n'empêchera pas ça et là de légères pointes entendues en forme de clin d'œil. Mais grosso modo, l'acteur semble enfin débarrassé de ses scories habituelles, et rentre, encore une fois malgré la banalité de son rôle, avec un certaine sobriété dans l'exercice, et je me suis surpris, chose qui ne m'est pas arrivé depuis longtemps concernant cet acteur, à me laisser gentiment guider, sans que je sois plongé dans l'extase non plus (quand même !), mais agréablement.
Malheureusement, la joie sera de courte durée. Si on retrouve dans un second rôle l'excellent David Strathairn (à l'époque papa de DOLORES CLAIBORNE, et dont je conseille le rôle superbe dans le LIMBO de John Sayles, film hallucinant par ailleurs !) qui n'a ici que peu de choses à se mettre sous la dent, on peut regretter la fadeur des autres personnages, notamment celui de la belle avocate interprétée par Rosamund Pike (rôle sans intérêt défendu logiquement sans éclat, voire ridiculement par endroits) et celui du flic-amant joué de manière complètement fadasse et sans aucune saveur par Billy Burke. Mais tout cela, ce sont les risques du métier ! Et cela n'aurait pas été grand chose sans la présence de Ryan Gosling ! Le jeune acteur américain, qui incarne ici un ancien pauvre devenu un des plus grands avocat de la place à la seule force de son travail (un self-made man quoi !), est absolument épouvantable. Fier comme un pou, toujours en sur-jeu, il débarque dans le film avec la sobriété gestuelle et la discrétion corporelle, souvenez-vous, d'un jeune Brad Pitt par exemple qui ne se gênait pas du tout à l'époque pour débarquer dans un film tendu et triste comme L'ARMEE DES DOUZE SINGES de Terry Gilliam en imitant la gestuelle de Eminem ! Ici, c'est un peu pareil. A force de vouloir trop "charactériser" son personnage, Gosling lui invente plein de "gestes symbolico-représentatifs" terriblement lisibles, et qui alourdissent l'interprétation et le film jusqu'à le faire basculer dans le parodique et/ou dans le show. Exit le personnage donc, et bonjour la performance. L’acteur compte se faire ici sa carte de visite. Il dresse alors son personnage dans une démarche de "jeune à la cool, man", croisé de "je suis trop classe et je t'énerve car tout me réussit", qui sont d'une bêtise attendue (alors que lui a clairement l'impression d'inventer le fil à couper l'eau chaude) et/ou d'une arrogance phénoménale ! On est content pour lui et sa maman, il est arrivé au top, le Gosling ! Malheureusement, nous spectateurs, on a payé huit euros pour voir ce HOLLYWOOD NIGHT, et le cinéma étant un sport coûteux, on aimerait, au moins, s'il vous plait, et sans vouloir vous commander, on aimerait bien que les acteurs cessent de balancer leur personnage hors du train pour nous faire une bande-démo de leur one-man-show. En plus, pas de chance pour Gosling, le jour où j'ai vu le film dans la métropole lilloise, Harvey Weinstein n'était pas dans la salle ! Tout ça, toutes ces surabondances de mimiques et de trucs, n'ont donc servi à rien. On aurait bien aimé accompagner ce personnage, mais Gosling l'acteur a décidé de l'expulser du film : ainsi soit-il ! Soit. Du coup, LA FAILLE est totalement insupportable. Gosling n'a, comme bien des acteurs d'ailleurs, que deux nuances à son répertoire : ici "je suis super intelligent et je suis super-efficace", et aussi "je suis en rage tellement tu m'énerves". Ça en devient presque comique ! Jamais une nuance ou encore mieux, soyons fous, deux sentiments contradictoires exprimés en même temps. Dans CLERKS 2 par exemple, film assez potache ceci dit, mais excellemment interprété, le personnage de Dante est très bien joué et souvent on sent ostensiblement que l'acteur exprime la colère et la fureur, quand il regarde le personnage d'abruti qu'est Randall, mais qu'en même temps il y a une affection sublime qui est en jeu. Deux sentiments contradictoires : la colère noire, et l'amour ! Et bien, si vous voyez CLERKS 2, vous vous apercevrez que l'acteur Brian O'Halloran (Dante donc) n'en fait pas des caisses et fait passer cet énorme travail avec une décontraction et un naturel sidérant ! Et ce n'est pas le meilleur acteur du monde : juste un type qui fait son boulot sans se prendre pour le nouveau Pacino ! Donc LA FAILLE est déjà rendu insupportable par le tractopellique Ryan Gosling, trop occupé à regarder dans Variety si sa côte de popularité est en train de monter, pour pouvoir se concentrer sur son rôle.

Moi qui me disais que j'allais pouvoir tranquillement suivre Hopkins ! J'en ai été pour mes frais.
 
Pour ceux qui arrivent à supporter Gosling (je plaisante..), il y a aussi le reste. On pourra regretter que le scénario soit finalement assez démonstratif, ou plutôt un peu attendu. Bon, en même temps, on savait qu'on allait être mangé à la sauce "série", c'est le jeu. Malheureusement, la mise en scène n'a pas beaucoup de personnalité. Malgré une production assez aisée, rien de renversant ne se profile. La lumière, élément le plus laid, est très caricaturale et attendue. Le cadrage est banalissime. Et enfin, le montage manque absolument de rythme et privilégie encore de bêtes champs/contrechamps qui ne mettent rien en relief. Bref, c'est du pépère, du gros téléfilm, quelquefois rattrapé même par la faiblesse du scénario dans certaines scènes (en général celles qui concernent l'avocate, notamment la splendouillette scène de séduction à distance à l'Opéra, rendu quasiment comique par l'autre malfaisant dont je parlais plus haut). On peut pas dire que LA FAILLE soit un puit sans fond de surprises plus étonnantes les unes que les autres. On aimerait bien, de temps en temps, que ce genre de film prenne plus de risque et essaie justement pendant qu'il est encore temps de sortir du carcan, et d'imposer un polar bien fichu et ayant de la personnalité. On en est loin. En essayant de faire un objet soigné, Hoblit pèche, contrairement à son héros, par manque d'ambition et surtout par une volonté étonnante pour un artiste de faire le moins de vagues possible et de rentrer très vite dans le troupeau de moutons ! Ceci dit, quels qu'auraient pu être ses efforts, le film est trop largement piétiné par son jeune acteur principal pour que très vite, le gentillet téléfilm ne se transforme en ignoble séance de torture. 

Légalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 15 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "La Vie Est un Immense Fauteuil en Forme de Fesses"

par Dr Devo, d'après une photo tirée d'un spectacle de Laurie Anderson]

 

 

 

Chers Focaliens,

Vous reprendrez bien un petit peu de fesse ? Oui, merci mais juste une louche s'il vous plaît... Par ici, Monsieur, je vous mène à votre table...


IMPALED de Larry Clark (USA, 2007): La Bête dans la Belle...

Et, comme par hasard, quand on parlerait de sexe, de pornographie et d'art, il ramènerait sa fraise, le Larry Clark. En participant à DESTRICTED, Clark joue bien sûr à domicile. Larry Clark est une sorte de David DeCoteau trash. Le réalisateur/producteur de LEECHES!, ce qu'il le botte, c'est de faire un film d'horreur ou fantastique avec des superbes filles et surtout de beaux apollons. En faisant semblant de tourner des personnages de manière conventionnelle, on devine très bizarrement que ce qui l'intéresse, c'est de filmer des minets athlétiques en Calvin Klein ! C'est très étonnant (reportez-vous sur l'article concernant LEECHES!) nous les gars, si on veut voir ce que ça fait, un film dont le sex-appeal est normé à l'envers, c'est-à-dire vers nous, les mâles ! C'est très étonnant, et je crois que voir ce film, un des meilleurs de DeCoteau, c'est quand même se mettre pendant une heure et demie dans la peau d'une femme regardant le cinéma hollywoodien. Voir un homme-objet (mais pas seulement objet) être le produit d'appel de la séduction d'un film est une étrange expérience.
[En fait, parler de LEECHES! alors qu'on s'apprête à parler de IMPALED n'est pas forcément pertinent, mais j'avais envie de parler de David DeCoteau ce matin...]
Clark lui, ce qui l'intéresse, au fond, et je le dis avec humour car ça n'empêche pas le talent, c'est de voir des petits jeunes, garçons ou filles, faire des galipettes dans tous les sens. Quand il s'est adonné au genre fantastique dans TEENAGE CAVEMAN, là aussi, il y avait une nette propension à mettre tout le monde en soutifs et en boxer, et fissa, ce que le sujet permettait largement du reste. Et la pornographie, il s'y est déjà attaqué, à travers KEN PARK où, au travers d'une histoire scénarisée et avec une mise en scène de cinéma, Clark s'intéressait surtout au sexe, et ses jeunes acteurs, si on ne les voyait pas toujours nus (je me souviens d'un coït avec un garçon qui gardait son caleçon et une fille qui gardait sa culotte, techniquement c'était pornographique, dans le sens où les acteurs ne "simulaient pas". Il y avait actes sexuels sur plateau, donc pornographie). Je trouve que c'est aussi dans ce film que Clark s'est montré le plus faible. Est-ce à cause de cette volonté de faire un film "normal" avec des actes techniquement pornos ? C’est sans doute un peu vrai. Je me souviens d'une remarque très juste de Tournevis, notre collaborateur (que je salue d'ailleurs). Il me rappelait une scène de fellation où Clark en début de plan avait établi un cadre, pas laid dans mon souvenir en plus, et avait demandé à l’opérateur, toujours dans le même plan mais après un certain temps, de panoter la caméra vers le bas pour qu'on puisse voir le sexe de son acteur. La caméra panote, le cadre n'est pas très beau, mais plus que ça, c'est cette intention bizarre, recadrer in vivo, qui rendait mal à l'aise : comme s'il y avait là une certaine complaisance chez Clark. Le réalisateur a toujours été attiré par la chair fraîche, c'est sûr, et c'est son problème, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais dans ce plan et dans ce film, peut-être pour la première fois, Clark plaçait le sexe, ici "réel" en quelque sorte, avant la mise en scène, ou le film ! L'idée était donc dérangeante : la pulsion érotique passait avant l'esthétique... Erreur ! J'avais donc quitté Clark sur cette impression mitigée, ce qui, à mes yeux, n'enlevait aucun mérite à ses autres films.

IMPALED est une sorte de documentaire. Et Clark est peut-être celui qui est au plus près du cahier des charges de DESTRICTED. Le réalisateur a en effet passé une annonce dans un journal californien demandant à de jeunes garçons adultes, autour de la vingtaine, consommateurs de pornographie, s'ils voulaient bien passer une espèce de casting informel, une interview en fait, au cours de laquelle on leur poserait des questions sur la pornographie. À l'issue des entretiens, tous filmés bien sûr, et menés par Clark lui-même, le réalisateur choisira un des gars à qui on proposera de rencontrer des actrices pornos professionnelles. Lors de ces rencontres, ce n'est plus seulement Clark, mais le "lauréat" (je m'excuse par avance de ce terme) qui mènera l'entretien. Il sélectionnera ensuite celle avec qui il voudra avoir un rapport sexuel, et je choisis ce dernier terme avec soin, là, par contre.

Oui, dis comme ça, et c'est sans doute la vérité, le film de Clark paraît absolument provocateur. Je pense que le fait d'avoir découvert le film en salle en ne sachant pas du tout, mais alors vraiment pas, ce qu'était la démarche, que l'on découvre petit à petit, comme une chute par palier, dans cette perspective innocente, dis-je, donc, je crois que le film est sûrement plus violent, mais permet aussi de découvrir le dispositif sans a priori, ce qui n'est pas du tout une mauvaise tactique.
IMPALED est un film complètement hors-norme, certes, mais aussi ahurissant. Ce qui stupéfait votre serviteur, c'est l'absolue franchise de Clark, peut-être pas dans ses intentions sourdes (ça, je vous laisse juges), mais par rapport au film lui-même. Extrêmement construit sur le plan sémantique, IMPALED annonce très clairement et en toute franchise la couleur. Il s'agit de tendre la main à une génération ! Clark a 64 ans. Sa jeunesse, c'était les années 50-60. Au début du film, Clark le dit clairement à un de ses candidats : ce qui l'intéresse, c'est de voir comment s'est construite une génération de petits mecs qui sont nés dans un monde où l'industrie pornographique était déjà une institution ayant pignon sur rue. Clark veut comprendre, et mieux, voir et entendre (dans tous les sens du terme) comment on peut fonctionner dans un tel contexte, là où lui, dans sa propre jeunesse, n'a pas eu accès, et n'aurait pas pu avoir accès, au matériel pornographique qui circulait déjà à l'époque ("C'était impossible", dit-il). Et Clark va être servi ! Et nous, spectateurs lambdas, dix mille fois plus !
Les interviews sont effarantes, mais curieusement, le climat dans lequel elles se déroulent, est d'une extrême courtoisie. Clark pose des questions précises, et les jeunes y répondent avec un sérieux et une franchise impressionnants. Pour ceux d'entre nous qui ne consomment pas de pornographie du tout, nous avons l'impression de débarquer peu ou prou sur une autre planète bien sûr, mais assez calme, pas du tout dans un climat d'hystérie sexuelle telle qu'on aurait pu l'imaginer. Clark avance à pas calculés et pose exactement les questions-clés, parfois en ayant l'air de ne pas y toucher. À quel âge ont-ils commencé à voir des films pornos ? Dans quelles circonstances ? Pourquoi ont-ils répondu à l'annonce ? À quel âge ont-ils été dépucelés ? Dans quelles circonstances ? Que leur apprend le porno ? Qu'est-ce qu'ils aiment dans les films ? Quelles sont leurs habitudes sexuelles lorsqu'ils couchent avec une fille ? Etc. Et de temps en temps, Clark pose des questions plus anodines, moins graves en quelque sorte, mais qui, presque toujours, sont quasiment les plus pertinentes, car elles mettent en lumière certaines conséquences, certaines découvertes théoriques, sous des jours absolument terrifiants. Je m'arrête là quelques instants. La question qui amène les réponses les plus significatives et les plus violentes arrive comme par hasard (mais ce n'en est pas un). Clark demande à chaque candidat de se déshabiller. Et là, la même question revient. IMPALED est un film d'une effroyable violence, mais c'est dans cette question que Clark a été pertinent. Il a simplement demandé, une fois les jeunes nus, pourquoi ils rasaient ou tondaient leur pubis. Rien de plus, et tout bêtement. Le film contient une violence verbale de temps à autre, mais le ton, comme je le disais, est toujours courtois. Le film contient une certaine violence physique dans sa dernière partie, c'est aussi certain, et cette violence est multiple, on le verra. Mais dans cette simple question, plus anodine, moins cruciale que les autres, Clark montre à mon sens la "pertinence", ou plutôt "l’intelligence" de sa démarche. Cette question intervient à la fin du premier tiers du film. On vient de se "manger" toutes les questions que je donnais en exemple. Mais là, avec la question du pubis, Clark entérine tout ! Après tout, après le Verbe, on touche là, symboliquement et concrètement, à l'intimité totale de ces garçons. Là, dans leur corps, pour la première fois, on s'aperçoit CONCRÈETEMENT de la réalité quotidienne et crue qu'implique l'importance de la pornographie pour ces jeunes. Et Clark met le doigt avec force sur quelque chose de simple mais d'essentiel, et bougrement incarné bien sûr : loin d'être le simple divertissement anodin et "ludique" vendu, la pornographie transforme les hommes ! C'est une usine. Plus qu'un objet de consommation, c'est un moule, une norme. Nous venons de voir des garçons ayant tous des personnalités différentes, des looks souvent travaillés et originaux, des démarches et des systèmes de pensée qui ne ressemblent pas les uns aux autres, et là, en un instant, buck naked, que découvre-t-on ? Ils sont tous exactement pareils. Dans leur intimité la plus stricte, la plus secrète, dans leur chair même, ces jeunes gens sont absolument tous pareils. Le corps est devenu une nomenclature, une norme et, c'est le mot qui m'est venu pendant la séance, un uniforme. La pornographie a transformé le corps de ces gars en un uniforme, et les a normés avec plus de force, sans doute, (en tout cas avec le plus d'efficacité, car ces jeunes semblent, en apparence, libérés et libres, justement, de toute contrainte) que n’a pu en avoir leur éducation ! Ces jeunes mecs ont mis leur sexe et leur cerveau dans un moule ! Bien sûr, inspirés par les films qu'ils ont vus, pas un d'eux, même pas un seul, ne s’est pas rasé ou tondu le pubis... Clark n'est pas né de la dernière pluie et il sait très bien que le rapport à la sexualité fait partie de l'identité elle-même, la construit. Ces plans et ces sons, au moment où la question du pubis vient sur le tapis, sont absolument effrayants. Je sais très bien qu'un des sujets qui me touchent et qui revient souvent dans le cinéma américain est l'écrasement de l'Individu par la Société, par la violence du nombre qui écrase les identités propres. J'ai rarement vu un exemple aussi concret, et l'image est d’une violence, alors, complètement inouïe, d'une puissance insoupçonnée. Le vrai scandale est là, dans ce qu'a fait la Société à ces jeunes (et dans ce qu'ils se sont faits eux-mêmes), et vous l'aurez compris, ne serait-ce que pour ce grand moment de violence (qui n'en empêche pas d’autres dans la dernière partie du film), IMPALED n'est jamais une chose ludique ou une partie de plaisir, c'est un trou désespérant du monde. Âmes sensibles s'abstenir, donc.

Plus prosaïquement, le film de Clark dresse un portrait triste, banal et violent (encore !) de cette jeunesse. C’est la force de la première partie du film. On se dit, dans les premières minutes, que Clark a forcément entre les mains les individus les plus "motivés" par l'expérience pornographique. Et on découvre au film des interviews, et même parmi les plus abrutis de ces petits jeunes, une lueur complètement enfantine. Ces gars sont des gamins et pas de jeunes adultes. Ils semblent tous paumés, à plus ou moins grande échelle. Ils me rappellent un peu ces vieilles photos de gamins de douze ou treize ans qui travaillaient dans les mines ou dans les champs au début du siècle dernier : les faciès sont jeunes mais le regard est usé, déjà décati. Ici, c'est la même chose. Clark, pendant ce temps-là, compte les points. Et il met le doigt sur les tenants et les aboutissants de la consommation pornographique. Untel baisera ses copines en prônant la violence des rapports humains tels que montrés dans les pornos. Un autre sera sensible aux aspects de soumission de la femme, objet de plaisirs et en abusera sans doute. Untel se révélera complètement socio ou psychopathe. Un autre avouera sa fascination pour les femmes et leur plaisir (quand même !). Untel, et c'est un moment très touchant et d'une tristesse infinie qui montre bien que Clark sait aussi être d'une délicatesse réelle, et qu'il n'est pas dupe des enjeux sociaux à l'œuvre dans la société des teenagers, rapports eux-aussi violents mais qui ne sont pas présents dans le microcosme qu'est le film, Untel dis-je, participe au casting du réalisateur simplement pour perdre sa virginité. [C'est un joli moment qui rappelle aussi qu’un des enjeux du porno réside dans le fait que beaucoup, pour des raisons sociales (le look, le physique notamment), n'ont pas accès, tout bêtement, à la sexualité, thème très peu souvent abordé je trouve, et qui pourtant me semble absolument primordial dans la vie sexuelle ET affective d'un jeune individu... Les lecteurs et lectrices de Matière Focale qui ont la chance d'être gaulés comme des dieux me pardonneront cette parenthèse !].
Des gars perdus, des petits anges abîmés. Et des choses qui choquent par leur absence. Chacun fait ce qu'il veut avec ses fesses, bien entendu, et encore heureux (!), mais on note un certain nombre de faits que ces jeunes n'évoquent jamais. Pas une fois ne sont prononcés les mots "parents", "femmes" ou le mot "couple" par exemple. Pas une fois on ne parle de sentiments, même affectifs sans être amoureux. Pas une fois le mot "masturbation" (la pornographie est vraiment une activité de consommation sociale avant d'être le lieu de plaisirs qu'on nous vend). Rien sur la jouissance ou le plaisir, ou presque. Les mots du vocabulaire affectif n'arriveront, et encore, pendant un acte sexuel extrêmement normé et rendu artificiel par l'expérience documentaire elle-même, qu'avec la présence de l'actrice porno, et uniquement pendant l'acte, mais ce seront les rares mots de dialogues (ce dialogue semble directement sorti du doublage d'un porno !), lors de cette séquence mécanique. C'est une société de vieux jeunes ou d'adultes infantiles qui nous est présentée, une génération perdue d'une tristesse sans borne. Et qui n’ont finalement aucune éducation (au sens de "parcours" aussi) sexuelle. Il faut voir quand même ici et là comment Clark essaie de dire des choses simples, évidentes pour tout un chacun. Je pense par exemple à ce gars qui pense que son sexe est minuscule. Evidemment, comparé aux standards monstrueux de l'industrie...

La deuxième partie du film, c'est celle du casting des actrices pro par le jeune sélectionné lui-même. C'est aussi là le moment le plus mécanique du film, et c'est bien logique. Clark fait alors se confronter l'univers fantasmé des jeunes pornophiles à celui des actrices, qui n'est rien d'autre qu'un univers du travail. Conditions de travail, fréquence des jours de labeur, dessous techniques de certaines pratiques. Là aussi, malgré leur "professionnalisme" (elles sont là en V.I.P, et aussi en tant que travailleuses, et donc elles sont en représentation), on sent, surtout chez certaines, qu'elles sont usées et brisées, mêmes si elles sont jeunes. Mais curieusement, on a aussi le sentiment net que ces femmes sont des adultes, elles. Et pour cause, se dit-on, ce sont des ouvrières, elles sont dans le monde du travail, ce qui change bien les choses.
La toute dernière partie, c'est la scène de sexe entre le jeune et l'actrice qu'il a choisie. Ça se passe de tout commentaire. Cette scène pornographique tournée là sur le pouce pour ainsi dire, est monstrueuse. Pas de musique, pas de dialogues post-synchronisés, rien que le mouvement, et là aussi le labeur. C’est un travail. Le jeune "travaille" sa partenaire, on a l'impression que la séquence dure éternellement et que la jouissance, triste, ne viendra jamais. Il faut un temps infini à ce jeune pour arriver à terminer. De son côté, l'actrice une femme d'une quarantaine d'année, encore très bien conservée, elle, travaille. La servilité est mécanique, mâtinée, il faut bien le dire, d'un jeu d'actrice (sourires, amabilité, mise en confiance, mais le tout dans des proportions trop marquées pour ne pas être la marque du professionnalisme). On s'aperçoit alors de deux choses. Faire du porno est une activité qui, sur le simple plan physique, broie les corps et les violente de manière insoutenable. Et d'autre part, cette partie de jambes en l'air glauque met en lumière de manière évidente le fait suivant : comme le dira Gaspar Noé, mais dans un tout autre contexte, je ne fais que reprendre ses mots et les détourner, "on baise seul". Arrivé au bout de son fantasme, le jeune homme ne fait que se masturber quasiment. Il aurait une poupée gonflable entre les mains que cela ne changerait sans doute pas grand chose. Qu'il ait choisi une femme qui a quasiment l'âge de sa mère, plutôt que celles qui ont le sien, rend la chose encore plus triste.

Il y a évidemment quelque chose de dérangeant dans la démarche de Clark. Mais en même temps, le réalisateur, avec rigueur et sans vergogne, démonte tous les enjeux de la consommation pornographique qu'il dévoile sans fard, dans la banalité la plus quotidienne. Filmé au camescope, sur un divan dans une salle aussi minuscule que ma chambre, Clark insuffle à son film un élan assez nerveux, notamment grâce au montage (pas toujours assez tendu à mon goût d'ailleurs). Il insiste aussi de manière ostentatoire sur les conditions du tournage (on entend souvent la voix de ses collaborateurs dans les pièces avoisinantes), et rien au final ne nous convainc de l'aspect documentaire ou pas du film. Ça pourrait très bien être une fiction ! Le virtuel rejoint le réel, ce qui est somme toute assez logique. [Je pensais aussi que certains personnages du documentaire, si c'en est un, sont à la limite de l'actorat. Ce qui ne me dérangerait pas !] Le film en l'état est en tout cas le plus violent de Clark. Pour ma part, j'aurais sans doute raccourci quand même un peu les interviews des actrices. Sans militantisme, et sans cacher, sans doute, une certaine fascination pour cette génération qui l'intrigue, Clark signe là un portrait quasiment inhumain, et pourtant sans doute commun, du sexe. Mais dans sa volonté de montrer la réflexion en cours, de démonter le meccano pornographique avant de se mettre au charbon, Clark fait aussi preuve d'une certaine honnêteté. Le film n'est en tout cas pas spécialement aimable et laisse au spectateur, à moi en tout cas, le sentiment d'une ultra-violence qui pourra dans certains cas je pense, faire penser que c'était là une drôle d'idée de mettre ce film à cet endroit là, en plein milieu de DESTRICTED, tant on se sent épuisé à la fin de IMPALED. Il va être dès lors très intéressant de voir vers quelle direction Clark va se tourner pour ses prochains films. Plus qu'un cinéaste de la fascination sexuelle, Clark est, faut-il le rappeler, un cinéaste de la violence.


WE FUCK ALONE (france-2006): Le Cerveau qui Voulait Jouir...

Allez, je bouscule la chronologie de la séance, et propose de suite le dernier film de DESTRICTED. Là aussi, c'est un choix curieux. Voir DESTRICTED est quelque chose d'assez dense, qui consomme parfois beaucoup d'énergie, et finir par le Noé est, encore une fois, une étrange idée. Beaucoup n'ont plus d'estomac à ce moment de la projection, et pour ma part, lors de la séance, j'ai assisté au départ (bruyant d'ailleurs) de 15-20 personnes, soit les deux tiers de la salle. Et bien tant pis pour eux ! Ils ont loupé quelque chose d'intéressant.

Dans un tout autre style et dans le cadre de la fiction, Noé non plus, et tant mieux, n'y est pas allé de main morte ! S’il rejoint beaucoup de ses collègues dans la mise en place d’un dispositif imposant et solide (Barney, Brambilla et Prince comme nous allons le voir), Noé sait aussi faire avec WE FUCK ALONE (dont par chance j’ignorais le titre à la projection, ce qui fut un certain moment d’émotion lorsque le carton final est apparu) un film assez troublant qui arrive à trouver sa respiration hors de sa structure et par elle, justement. [Ce qui est toujours un peu limite, et qui fait aussi le charme de certains films de Matthew Barney, qui lui joue carrément sur cette frontière !].

Dans une chambre d’adolescente, une jeune femme nue, brune, maquillée en lycéenne, se caresse. Elle utilise notamment comme compagnon de plaisir un gros ours en peluche dont elle glisse la tête entre ses cuisses. Curieusement, sur un meuble, est posée une petite télé qui diffuse une bien étrange scène…
Il s’agit d’images en gris et noir (position «nightshot » de la caméra vidéo, ou plutôt une stylisation qui y fait penser), tournée dans une espèce de cave. Un homme fait assez sauvagement l’amour à une femme dont on ne sait pas si on la force. L’ambiance est quasiment glauque, le rapport sexuel est très tendu (sans jeu de mot), empreint, sans qu’on puisse mettre complètement mettre le doigt dessus, d’une certaine violence, très stylisée. Film porno amateur ? Snuff movie ? La femme souffre-t-elle ? Pourquoi cette soumission ? Dur à dire…
Dans une autre pièce. Il s’agit d’un petit appartement. Un homme d’une trentaine d’années se masturbe en regardant cet étrange film pornographique sur sa petite télé. Le montage alterne alors, en de compliqués mouvements d’appareil (ça n’arrête pas, yummy yummy !) le passage dans ses trois espaces, revenant à la jeune fille seule, passant dans cet étrange porno, et revenant dans l’appartement du gars qui se masturbe (ordre très variable d’ailleurs, pas de règle). Après s’être simplement masturbé, le type dans son appartement sort sa poupée gonflable (brune) et lui fait l’amour dans toutes les positions, et va jusqu’à menacer celle-ci (la poupée) avec un revolver. Le film porno à la télé change d’aspect et de photographie, et tout en restant très étrange, il change de statut…

Noé, comme à l’accoutumée, et c’est tant mieux, a choisi un dispositif de mise en scène très marqué. Mouvements de caméra rappelant les transitions de IRRÉVERSIBLE, photo à la Benoît Debie (ou peut-être même de lui, je ne sais pas, mais ça ne m’étonnerait pas), et espaces abstraits. La bande-son, très travaillée, contribue avec efficacité à l’ambiance dérangeante puis étrange du film entier. Elle produit des bruits bizarres, un bébé qui pleure comme dans la pièce d’à côté (chez la jeune fille et chez le gars qui se masturbe), pulsations, etc. Je vous laisse découvrir ça, c’est délicieux. Et puis, cerise de la taille d’un tractopelle sur la délicate gaufrette, Noé a choisi de réutiliser un procédé qui lui plaît pour la photographie. Pendant tout ce long court-métrage, l’image est interrompue sans cesse par un effet stroboscopique, non pas blanc comme en discothèque, mais noir. Comme si vous battiez des paupières à assez grande vitesse ! C’est très étonnant, et justement, voilà qui rend le battement de paupières du spectateur assez ludique et très sensuel ! [Rappelons que Raul Ruiz dit que chaque spectateur refait le montage du film en clignant des yeux et en rajoutant ainsi des images noires ! Ainsi un film vu deux fois n’est jamais tout à fait le même film ! Je souscris évidemment à 100% à cette théorie absolument exacte et pertinente !] Ainsi, c’est du lourd, c’est beaucoup de parti-pris que ce WE FUCK ALONE.
 
Le résultat, une fois plus chez Noé, est complètement admirable. Le parti-pris est couillu (sans jeu de mot, là non plus), les idées sont très marquées, mais l’expérience est assez subjuguante. L’effet stroboscopique, la narration du film, se fondent complètement avec le montage, très sensuel au sens propre. Le montage d’ailleurs, et le cinéma, n’exploitent pas assez cette piste bien qu’on en voit de beaux exemples sans cesse dans L’ARCHE RUSSE de Soukourov (qui d’ailleurs est encore en compétition à Cannes et va encore repartir les mains vides, comme d’habitude !), le montage, dis-je, est très précis et très mouvant, car il est allié sans cesse aux mouvements de caméra. Si le dispositif construit un plan-séquence fantasmagorique, les basculements de point de vue qui ne cessent jamais, même dans une seule pièce, le film fait, par conséquence, du montage par l’incessant recadrage induit par ces mouvements. Et ça, faire du montage in vivo par les mouvements de caméra puis reprendre la main par le montage en post-prod, est un processus riche, poétique et offrant d’infinies possibilités, que j’adore. On peut donc faire du montage en filmant ! Qu’on se le dise. Rien que pour ça, on peut aller voir le film !
Et puis, il y a la narration, comme toujours chez Noé (et c’est la marque des grands), qui est extrêmement liée et soumise à la mise en scène, qui décrit ici, comme chez Barney d’ailleurs, un espace fantastique et onirique très étonnant. Le poste de télé avec son étrange film porno (qui d’ailleurs change d’aspect en cours de route, c’est très bien vu sémantiquement) fait le lien entre les deux personnages se masturbant. Ainsi, on a deux personnages, et donc deux cerveaux, mais aussi trois lobes pour ainsi dire (chambre de la jeune fille, film porno télé et appartement du mec). Le fantasme qui n’est jamais directement lié entre les deux personnages est alors quelque chose de mouvant, d’incertain et de changeant au fur et à mesure des auto-caresses. Comme si la séance de plaisir, de chaque partie, modifiait le déroulé de l’autre, et changeait aussi une espèce de lieu commun du fantasme (le film porno). Noé casse l’ordre des changements de pièces et introduit de manière impressionniste les changements de nuances, de tonalités. Très vite, c’est le film lui-même (et donc la réunion des trois espaces) qui devient LE fantasme global, peut-être partagé (mouais, loin d’être sûr ça…), en tout cas simultané. D’après là où on se place avec Noé, les points de vue changent, certes, mais l’expérience semble commune. Le changement de ton du film porno vient perturber superbement le cloisonnement des espaces, change la donne largement. Reste au final dans ces confusions, dans cet enchevêtrement coulé de sentiments et de sensations, la certitude que l’homme et la femme baisent effectivement ensemble, d’une étrange manière. Bien vu ! Quand on fait l’amour, on baise effectivement seul, ou au moins "à distance". Très belle idée, rarement exprimée. La pénétration a lieu, et donc le coït aussi, dans le poste ! C’est bluffant, et précis.
On note également des gourmandises absolument délicieuses, comme ce plan sur la télé qui bascule sur son axe. Au bout d’un moment (et ça colle parfaitement avec le sujet), l’image dans le poste bascule aussi, la caméra de Noé s’immobile, et le plan dans la télé continue de basculer pour se remettre dans le bon sens ! Que c’est magnifique ! Ça, oui, ça c’est de la narration et c’est de la mise en scène, parmi les plus gourmandes. Dire quelque chose dans un film, c’est d’abord travailler la forme !
Et bien moi je dis qu'on a beau le critiquer comme de bien entendu et de plus en plus, le père Gaspar Noé, son parcours est de plus en plus impressionnant, et je ne veux pas être mauvaise langue, mais c’est quand même un sublime sans-faute ! Ce type est un de nos plus grands cinéastes sans aucun doute. Bravo, bravo, bravo !


HOUSE CALL de Richard Prince (USA, 2006) : Oui, Bonjour, C’est le Docteur...

HOUSE CALL est la fabuleuse surprise de ce DESTRICTED, non pas que les autres films soient forcément tous en dessous, mais dans le sens où je ne connaissais rien et donc n’attendait rien de Richard Prince. Prince a en fait réutilisé un ou des vieux films pornos des années 70/80 (80 probablement), pornos alors tournés en pellicule et qu’il s’est fait projeter, je pense. Il a re-filmé ça au caméscope en recadrant toutes les images. Enfin, dernier processus que j’utilise moi-même beaucoup et que j’adooooooore, il a repassé son montage sur son écran de télé qu’il a filmé en plan fixe ! L’image est sublime : couleurs chatoyantes de la pellicule de départ ici déformée par la captation vidéo primaire puis secondaire, et encore perturbée par le tramage de l’écran de télé, c’est superbe. Côté son, c’est également superbe. Prince a composé la musique (omniprésente) lui-même. Elle est très prenante, très belle, déconstruite au possible, presque bruitiste. C’est déjà très beau mais en plus, Dieu bénisse Prince ( !), le réalisateur a eu l’idée magnifique et qui vaudra à lui et à sa descendance pour 777 générations le paradis sans discution, d’enregistrer la musique sur le master final en direct, en passant les morceaux sur sa chaîne, dans son appartement, sans rien ré-équaliser ! C’est très très beau, et totalement conçu pour ! Bravo !
Vous imaginez que j’étais déjà complètement bouleversé. Et en plus, le résultat est passionnant. Prince commence par nous montrer une séquence deux fois de suite pour expliquer PAR LA MISE EN SCÈNE (et par le montage) comment il va fonctionner. Il s’agit d’une scène où une femme nue touche ses seins, allongée dans un transat au bord d’une piscine, tout en se mettant de la crème solaire. Puis elle se lève et se donne du plaisir et caressant ses seins de nouveau. Prince passe une première fois la séquence, puis la repasse, mais attention, accrochez-vous, en recadrant différemment la scène, et en changeant un peu le montage ! La scène a changé de statut, et Prince a expliqué sa méthode. C’est classe.
Une fois les présentations faites, le film peut démarrer. Il s’agit d’une scène classique de porno. La jeune fille complètement nue appelle le docteur. Celui-ci débarque, l’ausculte et la femme lui met la "main au panier" comme on dit. La suite voit alors une scène d’examen médicale très ludique, avec divers attouchements et gâteries, puis finit par un rapport sexuel complet en bonne et due forme, car le docteur n’est pas farouche non plus !
C’est très beau, et là aussi, cadrage et montage sont mères de vertu et de beauté ! Prince détourne la séquence initiale, la transforme à son goût, la recadre souvent de manière serrée mais sans oublier l’échelle de plans (chapeau car c’est quand même un film porno), et transforme, sans jamais cacher que le film est pornographique (on voit donc les sexes et autres organes sous toutes les coutures) le film porno de base en quelque chose d’autre. C'est-à-dire que le film garde son statut pornographique, stricto sensu, mais devient aussi une vraie séquence sensuelle et belle sur ce couple faisant l’amour. C’est très troublant, à la fois trivial et superbe. Et Prince s’attache beaucoup à montrer le plaisir, l’extase, la jouissance en plus du côté strictement mécanique de l’acte. Je pense notamment à ce point de montage magnifique qui fait s’enchaîner un gros plan très vulgaire où le docteur introduit un thermomètre dans l’anus de sa partenaire (c'est pas palace !), suivi d’un plan sur le visage de celle-ci absolument magnifique, filmée comme une icône religieuse ou quasiment. HOUSE CALL devient au fur et à mesure très émouvant. Il prouve aussi ce que nous répétons ici : le film pornographique n’est quasiment jamais, à une ou deux exceptions près, une œuvre d’art, et d’autre part, on peut quand même en faire du cinéma et en faire une histoire avec un point de vue fort. Ici, le spectateur se trouve dans un entre-deux, un no man’s land étonnant entre le support de départ (peut-être ancien support de désir d’ailleurs !) et l’acte sexuel banal (de la vie de tous les jours, allais-je dire). Le film possède donc une charge érotique assez impressionnante.
Le son, je le rappelle, est magnifique, quoique rentre-dedans. Prince, malicieusement, se permet même d’enregistrer le son du changement de la cassette ! Mr Prince, vous êtes délicieux ! Très beau film. On veut en voir d’autres.


DEATH VALLEY de Sam Taylor Wood (USA , 2006) : Eloge du Branleur

Et enfin... [Je précise que pour cette deuxième partie d’article, je n’ai pas traité les films dans leur ordre de projection !] Et enfin, DEATH VALLEY. Je ne sais pas comment Sam Taylor Wood, que je ne connais pas et qui vient du clip apparemment (Kylie Minogue !) s’est retrouvé là. Fils de producteur ? Jet-setteur ?
En tout cas, je ne vois pas pourquoi il fait partie de DESTRICTED.

DEATH VALLEY montre en plan de demi-ensemble une zone semi-désertique. La caillasse au sol. Le ciel bleu au dessus, et au fond du plan, des montagnes. Un mec arrive en t-shirt et jean, s’agenouille, défait a moitié son pantalon, et… se branle ! Le tout est fait en un seul plan fixe, le cadre ne bouge pas, et est capté en temps réel, soit sept ou huit minutes.
Ben voilà, c’est tout, c’est la fin de ma critique. Je suis au chômage technique. Lumière sans intérêt, cadre même pas beau et d’une banalité à pleurer. Rien de notable dans le son. Ce film n’a rien. Rien. Rien. Rien. Même pas l’intérêt virtuel d’un dispositif ou d’une position symbolique sur ceci ou cela. Ça n’aurait pas sauvé le film, mais bon…
Il est évidemment complètement détestable de voir quelque chose qui soit aussi vide. Ce film n’en est pas un, c’est un happening théâtral sans intérêt. Je trouve lamentable qu’un producteur puisse investir là-dedans, tant c’est nul. Un film qui se fait, c’est dix qui ne se font pas. Sam Taylor Wood vole la place de quelqu’un d’autre. C’est donc complètement détestable, ça alourdit une projection déjà dense (presque deux heures de film quelquefois pas faciles), et ça m’a rendu absolument furieux, bien sûr, car je suis quelqu’un d’absolument honnête. Je suis grand admirateur de Warhol, qui a aussi joué sur les limites extrêmes des films, j’ai un respect total pour tout ce l’art compte de punk. Mais je ne peux pas supporter qu’on nous fasse les poches, qu’on fasse celles de réalisateurs qui n’attendent qu’une chose, avoir la possibilité de s’exprimer par leur art, et qu’on prenne le spectateur pour un total mongol. Comment les producteurs de DESTRICTED et le distributeur ont-ils laissé passer ça ? Sans doute pour éviter des poursuites judiciaires en cas de non-diffusion. De toute manière, cette chose sur support audiovisuel est vulgaire, arriviste, et ne mérite qu’une seule place : la déchetterie. Sortez le clown !
[Je râle souvent pas mal de films me mettant en colère pour les raisons que je viens de nommer, et aussi à cause de la mise en scène, mais là je crois qu’on a la plus belle saloperie depuis que Matière Focale existe !]
 

Et bien voilà, nous avons fait le tour. Je rappelle pour ceux qui n’avaient pas suivi que les autres courts-métrages sont traités dans un article indépendant : cliquez ici !

Au final, DESTRICTED est une compilation dense mais passionnante. Et malgré mes deux énormes réserves (enfin, ma réserve du BALKAN EROTIC EPIC et mon coup pied aux fesses sur MORON VALLEY), et celles que d’autres pourront justement émettre, il y a largement de quoi manger dans DESTRICTED, et de manière riche et variée en plus. C’est donc, globalement et largement, une vraie bonne surprise !


Sexappealement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Jeudi 3 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Bubsy Pornography" par Dr Devo et Bertrand du site Multa Paucis]

 

 

Chers Focaliens,


Si la pornographie (oui, je sais, moi aussi je trouve que ça commence bien...) a un intérêt, c'est bien de faire monter l'audience des sites, surtout ceux en voie de perdition, et c'est dans cette optique, pour redonner un coup de fouet à Matière Focale, que nous avons décidé, Dr Devo, ma personne et moi-même, d'aller voir DESTRICTED et de revenir à un nombre d'articles décent par semaine !

Je ne pense pas qu'on ait parlé sérieusement (ou pas sérieusement d'ailleurs) de pornographie dans ces pages, et voilà qui manquait, ou alors pas du tout, à Matière Focale. Nous sommes servis sur un plateau avec ce DESTRICTED qui est ouvertement, je cite, "une exploration des frontières entre pornographie et art", comme l’a dit le carton d’introduction en début de projection, ce qui me fit dire à mes voisins de siège ce spirituel : "Tiens, ils nous affichent le dossier de presse à l’écran avant de voir le film, maintenant ?", réplique immédiatement suivie par des petits ricanements sotto voce, mais cinglants, très attendus et vraiment snobinards, comme cela se fait quand on est quelqu’un d’important dans le bizness. Et Dieu sait que je le suis, du moins c’est ce que je suppose, sinon qui irait se lever trois heures plus tôt pour vous pondre un petit article, hein ?
Mais cessons cela. Du sexe, de l’art, de la vidéo, du porno, sept courts-métrages, c’est cela DESTRICTED. Alors, suivez-le guide, je vais vous montrer...


HOIST de Matthew Barney (USA-Brésil, 2006) : J’ai Reçu Dali en Héritage…

Matthew Barney, auteur du fameux cycle CREMASTER que j’avais vu il y a deux ans en salles, et c’était globalement très beau, voire insoutenable de beauté par endroits, a deux avantages : c’est un cinéaste malin, d’une part, qui fait des choses très belles, et de l’autre il n’a pas besoin de réveil puisqu’il vit avec Björk, la Jack Lang islandaise (au passage, je t’embrasse, ma cocotte). Pour ceux qui ne connaissent pas, voici comment travaille Matthew Barney.
Barney est une sorte de petit malin. Beau comme une statue grec, il était déjà mannequin dans sa jeunesse, en parallèle avec sa carrière professionnelle de footballeur américain. Quand vient l’âge de la retraite, il met en place un système malin. Il crée des objets fantasmagoriques bizarres mais ultra-design, issus d’un univers froid, à la limite du kitsch, et très inattendus. Puis il fait ce qu’il a envie de faire : des films ! Et pour les financer, il expose dans les musées ses fameux objets, puis les vend à des prix exorbitants ! Faire venir une expo Barney coûte la peau des fesses (faire venir ses films aussi d’ailleurs !), et les objets, très appréciés de l’intelligentsia économique et culturelle, sont également achetés pour des sommes complètement folles. Très vite, Barney peut faire un nouveau film, pour lequel il créera d’autres objets, etc… De fil en aiguille, et sa belle gueule, et son mariage avec la chanteuse de zouk islandais Fjörd qui a dû bien aider à la chose, Barney est devenu très apprécié de tout ce que le monde de l’art compte de branchouille, et en gagnant en popularité, le Barney a gagné également en moyens… Bien joué, p’tit gars !
Si le gars est malin comme un singe, et bien, il faut l’avouer, ses films sont absolument sublimissimes ! Il faut savoir être honnête, et Barney est plus qu’un businessman ou un homme du monde, né avec une pièce de tissu en or dans la bouche, c’est également un cinéaste remarquable ! Beau, pété de thunes pour 777 générations, un appartement en plein Manhattan grand comme le shopy au bout de ma rue, la gloire, et tout le reste, cinéaste vraiment original, Barney est un personnage vraiment répugnant ! Mais comme nous nous le disions avec Bernard RAPP récemment, il se pourrait, et c’est une hypothèse, mais il se pourrait fort bien que le gars ait peu d’humour ! [Ce n’est pas prouvé, en fait, mais probable…] Alors qu’ici, nous, à Matière Focale…

Dans une pièce étrange et fermée (un caisson ? la cale d’un bateau ?), un homme mi organique mi végétal est allongé. Nous ne voyons que son sexe. Tandis que nous entendons les grincements sourds de la pièce et quelques bruits qui semblent venir d’un extérieur lointain, nous assistons à un spectacle rendu étrange par la longueur de ce plan : le sexe de l’homme-chose grossit au fur et à mesure. Il semble d’abord bouger, sorte de grosse limace improbable et abstraite, puis, au gré des sons qui le motivent, il gonfle très sûrement mais absolument lentement. Le tout durant bien 4 minutes, facile !
Ensuite. Des ouvriers sur un chantier, en pleine nuit, images qui semblent volées au caméscope. Ils s’affairent autour d’une grosse machine-camion à l’arrêt mais dont les moteurs vrombissent à plein régime. Apparemment, la machine-camion est un dispositif qui demande l’attention. Alors que les roues de l’engin commencent à quitter terre, nous nous apercevons qu’un ouvrier pilote le dispositif dans une cabine située dans la partie haute dudit camion.
Ensuite. Fin de l’éjaculation pour le sexe de l’homme-chose.
Ensuite. Alors que la caméra parcourt les entrailles de la machine, nous retrouvons l’homme-chose caché et suspendu près d’un essieu qui tourne à plein régime. Sur l’essieu une matière plasto-blanchâtre, comme une espèce de préservatif énorme et épais. L’homme-chose commence à se masturber en frottant son sexe contre cette partie protégée de l’essieu.
Dehors, on comprend mieux le dispositif. Les ouvriers auraient déployé une énorme grue, dont le mat s’élance à des dizaines de mètres vers le ciel d’encre, machine qui soulève le dit-camion dans lequel se trouverait l’homme-chose. À moins que la grue et le camion ne soient qu’une seule et même machine. L’homme-chose continue à se frotter pendant ce temps-là à l’essieu de la machine, dans un univers remplis de sons sourds métalliques, et de bruits de moteur…

Ça commence bien. Comme à l’accoutumée, Barney met en place un dispositif abstrait, injustifiable et assez complexe, ou alors rendu complexe par la mise en scène. On est d’abord surpris de ce long plan d’introduction, celui où le sexe gagne lentement l’érection, plan bizarre qui s’abstractise très vite au bout d’une vingtaine de secondes (alors que le cadre ne bouge pas !). On regarde alors, finalement, une forme, une chose, peut-être animale, dont on serait bien embêté de dire ce qu’elle représente (je grossis le trait). Inhabituel chez Barney, le son guide ce plan, le sexe semblant se mouvoir grâce aux influx sonores ! Nous sommes soulagés ensuite de voir que le film n’est pas un plan fixe. HOIST ressemble bien aux travaux CREMASTER. Même recherche d’une esthétique alambiquée qui ne ressemble à rien (c’est un compliment), fétichisme maniaque des lieux, objets, et aussi dans la manière de nous expliquer le dispositif, tellement étrange qu’il ne saurait jamais tomber dans le dispositif audiovisuel d’art contemporain, et acquiert très vite le statut de fiction propre : Barney nous raconte des histoires !
La vidéo est très léchée, dans des tons beiges et marrons, assez beaux mais aussi moins flamboyants que ce nous avons vus dans CREMASTER. Lorsque Barney commence à nous montrer la grue-camion, je me dis : "Oh, tu le sens venir le petit montage alterné des familles ?". C’est une constante chez le réalisateur (et à mon avis un des facteurs concrets qui fait qu’on ne puisse pas éventuellement entrer dans ses films, même si ces montages alternés sont toujours assez beaux et malins). C’est un peu le cas, il faut bien le dire, là encore. Mais je fus surpris. D’abord parce que lorsque nous découvrons l’homme et son essieu, la séquence est introduite par une série de mouvements de caméra absolument magnifiques et resplendissants, et découpés en plus de ça. C’est dans ces mouvements, dans le corps même de la machine, qu’est toute la sève du film de Barney. On assiste là à un spectacle hallucinant, fait de plans qui semblent complètement inédits et incongrus dans ce qu’ils nous montrent, certes mais aussi dans le cadrage vraiment magnifique.
Cette série de plans introductifs dans la machine (et aussi ceux de conclusion, toujours dans la machine), deviennent une entité en soit, et cassent un peu la logique de montage alterné. Car il se passe en fait deux choses. Certes, toutes les actions, dans la machine ou à l’extérieur avec les ouvriers, se passent en même temps, mais la logique barneyenne est largement bousculée, car en fait, et la série de plans vagabondant dans les entrailles de la machine et dont je viens de vous parler le permettent, ne joue pas le rôle de "liant", comme dans les CREMASTER (où un événement-incident principal lie les actions simultanées). Ici, pour la première fois peut-être, ces mouvements de caméra vont jouer le rôle de séparateurs. [Cette séparation est aussi due au montage qui est plus claustrophobe, moins ouvert que d’habitude.] L’extérieur, le camion-grue, les ouvriers, et l’homme chose à l’intérieur de la machine sont des espaces presque clos… Et c’est drôlement malin dans le sens, cette fois ! La structure rejoint la narration, et Barney fait en fait autre chose et s’intéresse à brouiller les pistes, ou plutôt à explorer les extrêmes qui se frôlent : intérieur/extérieur - on serait dans un jeu de poupées russes déréglé mettant en scène : le cocon masturbatoire à l’intérieur de la machine, puis le camion-grue à l’extérieur, puis le cosmos lui-même, c'est-à-dire la boîte du monde qui contient les deux précédents ; plans assez longs/ plans courts, contenu/contenant, et enfin grand/petit, ces deux derniers aspects étant introduits par un plan en contre-plongée sur la grue qui s’élève dans le ciel, grue que forcément Barney a peinte en noir. Le pénis de l’homme-chose et la grue, parallèle grossier sur le papier, mais assez beau en projection qui finit de mêler une vision dalinienne du cosmos, dans une confondance (si je veux !) des temps et surtout des espaces qui sont, je trouve, assez proches de l’univers que Dali construisait dans
IMPRESSIONS DE HAUTE-MONGOLIE (et qu’on retrouve dans les livres magnifiques et drôlissimes de l’espagnol). Comme Dali, Barney estime que le cosmos est contenu dans un atome du stylo bic, et que l’infiniment grand et l’infiniment petit se contiennent l’un l’autre. C’est dans cette fraternité de concept que Barney surprend le plus : le montage alterné des CREMASTER, qu’on retrouve ici en partie, est mis au service de quelque chose de plus grand, et qui le perturbe ou plutôt le fait muter. Pour la première fois peut-être, le montage casse son alternance et vise plus haut : réunir les espaces antagonistes et construire le film autour de deux points, la construction physique d’un lieu impossible, et une exploitation des collages d’images et de sons qui est vraiment incongrue et fonctionne par elle-même. Comme si le film respirait plus de lui-même, enfin délivré, même partiellement, du montage alterné. Celui-ci n’est plus le héros du film. Barney attaque directement la juxtaposition d’images hétéroclites, bref, il s’attaque vraiment à la grammaire du cinéma en essayant de trouver une nouvelle "métaphore" comme disait Cronenberg. C’est une piste que déjà Barney explorait dans un de ses CREMASTER (mais je sais plus lequel) à savoir le plus beau, celui avec le ballon dirigeable au dessus du terrain de foot.
Notons enfin que le son est absolument essentiel dans la construction de l’espace et de la narration du film. Gageons que Barney continue comme ça dans ses prochains films. Il touche peut-être quelque chose du doigt avec ce HOIST !


BALKAN EROTIC EPIC de Marina Abramovic (Yougoslavie, 2006) : L’ami se terre, des voix vulgaires...

Bon, on va essayer de faire plus rapide qu’avec monsieur Barney, sinon je serai encore là demain, devant mon ordinateur !
Marina Abramovic joue dans son film son propre rôle et fait la narratrice. En plan américain, face à la caméra, avec un accent à couper au couteau, la réalisatrice nous explique à brûle-pourpoint quelques rites et remèdes de bonnes femmes utilisés autrefois dans les Balkans. Tous ces rites, rites de fertilité pour la plupart, servent à conjurer le sort et à retourner le cours des choses en sa faveur. Et tous ont été choisis par Marina car ils utilisent les choses du sexe ! Se masturber dans un pont troué au dessus d’une rivière pour ne pas être impuissant le soir des noces, toucher son sexe puis le dos du cheval pour le faire avancer alors qu’il est épuisé par sa charge, se masturber dans la terre pour rendre la récolte fertile, etc. Quelquefois même, ces remèdes de bonnes femmes sont carrément plus exotiques, mais je vous laisse le soin de découvrir ça ! BALKAN EROTIC EPIC alterne ces courtes explications avec des illustrations concrètes tournées dans la campagne yougoslave, mettant en scène notamment des femmes de tous âges et de tous physiques se masturbant les seins comme une offrande au ciel, ou les mêmes accueillant la pluie divine en soulevant leur jupe et dévoilant à l’eau de là-haut leur sexe nu, ou des hommes en costumes traditionnels se tenant fièrement, comme pour une photo, et ayant préalablement sorti leur sexe de leur braguette…

Je ne connais pas Marina Abramovic, mais je suis sûr d’une chose : la fille est sans doute issue de l’art contemporain. Juxtaposition de présentation type speakerine, et d’illustrations de ces propos in vivo (introduits d’ailleurs, comme ironiquement, par un remake du plan d’ouverture, très beau d’ailleurs, à l’origine de LA MÉLODIE DU BONHEUR de Robert Wise, mais attention, la fin du plan, pas le mouvement en hélicoptère, "pas de ça chez nous"), le film est l’illustration du petit-bourgeoisisme convenu. D’un point de vue strict, l’alternance des scènes n’a strictement aucun, ou si microcosmiquement, peu d’intérêt. L’art contemporain se nourrit ici de croyances populaires dont on se gargarise avec concupiscence, et de manière assez bourgeoise encore une fois, puisqu’il s’agit de mettre en place un système de scènes un peu loufoques et sans doute qui se veulent provocatrices. Or, et c’est là le problème, le film pèche par deux points. D’abord il n’y a qu’une idée, celle du dispositif. Tout le reste est soit très entendu (le travelling sur la rangée de femme, et la chanteuse tradi' qui apparaît dans le plan ! Au secours !), soit réalisé sans aucune volonté iconoclaste, et même pas de manière belle esthétiquement, l’effort esthétique justement ne se reportant que sur la photo qui fait déjà regretter Barney et ne pèse pas lourd aux yeux de celui qui a vu DANCER IN THE DARK. Le reste, le cadrage notamment, oscille entre le sans-intérêt et l’ignoblissime (la scène de la pluie). Ajoutons enfin un penchant net pour le folklorisme chic et qu’il est de bon ton de redécouvrir. Je suppose que le dossier de presse mêle modernité et tradition, et autres concepts fumeux du type "regard posé sur le monde", là où la chose est bêtement médiocre. L’insupportable est même complètement franchi avec l’utilisation "in cadro" (si je veux !) d’une chanteuse traditionnelle qui éructe des mélodies d’une pauvreté certaine (haaaa, la magie des chants des Balkans !) sur son lit de paroles bêtes/laides à pleurer, mais "tellement authentiques". Ensuite, on aura aussi le droit à des passages en animation (dans un scrap-book ! que c’est petit-bourgeois !), animation laide et classique au possible, et qui me fait marrer, façon giallo (si je veux, once again !) : là où la réalisatrice semble vouloir titiller le bon goût de son public des semblables en montrant des grand-mères de 75 ans se toucher leurs seins flapis (tu la sens, la provocation qui monte ?), ou en montrant les mêmes mamies édentées exhiber leur pubis face caméra, si elle fait cela, dis-je, la réalisatrice n’ose pas mettre en scène, même de façon elliptique, les scènes mettant en jeu des animaux (la scène du poisson dans le vagin de la paysanne) et celle avec un enfant ! Alors oui, elle a recours à cette animation pour illustrer ces scènes, là même où elle n’était pas obligée de nous les montrer après tout (certains rites sont prononcés par Marina, mais ne sont pas illustrés dans le film !), et dévoile ainsi que ces ambitions de fausse punk provocatrice ne vont pas bien loin et ont des limites quand même !

Mais, le reproche principal, rappelons le, à BALKAN EROTIC EPIC, outre qu’il est absolument imbu de lui-même et m’as-tu-vu, c’est de construire un film entier, fût-ce un court-métrage, sur une seule et unique idée ! Rendez-nous Matthew Barney ! Et rappelons, puisque c’est une belle occasion, que lorsqu’on se targue de faire du cinéma, du vrai, du poilu, on ne vise pas une idée par film ou par séquence, mais au minimum, et c’est vraiment le minimum syndical, une idée par plan ! Soyez un peu respectueuse du public, Madame. Allez hop, au suivant !


SYNC de Marco Brambilla (USA, 2006) : J’ai reçu, j’ai reçu, j’ai reçu, le sexe, le sexe, le sexe, en héritage, en héritage, héritage…

Drôle de zig que ce Marco Brambilla. Le Marquis avait justement défendu son DEMOLITION MAN avec Stallone, Sandra Bullock et l’improbable Wesley Snipes (est-ce qu’il est comme ça dans la vie réelle ?), film de série certes, à la réputation catastrophique, mais qui arrivait sans honte à distiller un parfum réel d’originalité et de décalage pas si courant dans les projets de ce type ! Un petit ovni très intéressant en somme… [En cherchant sur le site, je n'ai pas trouvé cet article sur DEMOLITION MAN... Peut-être je confonds avec une conversation avec le Marquis lui-même...] [Oui, je n’en ai pas parlé sur le site. J’ai trouvé ce film assez drôle. NdC]

Ici, le réalisateur fait carrément autre chose avec SYNC, court-métrage qui avoisine les trois minutes, démarche déjà bien plus pudique que BALKAN EROTIC EPIC !
Brambilla a fait là un film dispositif que le titre de mon article (j’ai reçu, j’ai reçu, j’ai reçu…) va vous aider à comprendre. Le réalisateur a en effet compilé des films pornographiques, des années 80 sans doute. Et pas du Marc Dorcel camescopé, ni du porno vidéo californien de luxe, mais bien des films en 35 mm, dont on s’aperçoit d’ailleurs qu’ils étaient quand même autrement photographiés, soit dit en passant ! Brambilla a donc réuni des dizaines et des dizaines de films et en a retiré des plans. Il a ensuite fait un montage qui respecte le principe suivant : il a monté à la queue leu leu les plans par thématique et ça donne ceci. Un plan de baiser, un plan de baiser, un plan de baiser. Un plan de déshabillage, un plan de déshabillage, un plan de déshabillage. Un plan de masturbation mammaire, un plan de masturbation mammaire, un plan de masturbation mammaire... Une fellation, une fellation, une fellation... Un missionnaire, un missionnaire, un missionnaire... Un visage en extase, un visage en extase, un visage en extase... Etc.
Chaque type de plan, bien sûr, est issu d’un des films recueillis par Brambilla. Ajoutez à cela que le rythme de coupes est hystérique, genre plans de 4 photogrammes seulement (1/6e de secondes). Ce qui fait qu’en trois secondes, on voit peut-être 24 plans ! Le film porno est par définition un film de série, et Brambilla s’est bien amusé à faire cette compilation de situations clichées. Le tout se déroule sur un fond sonore très rigolo : un solo endiablé et tout en rupture de batterie jazz ! Si le film dure trois minutes on voit peut-être défiler des extraits de plusieurs dizaines de films différents ! Les changements de plans jouent avec les limites de la perception rétinienne : on a le temps de deviner la situation (missionnaire, déshabillage…) mais pas le temps, et même loin de là, de scruter l’image. Du coup, on regarde le porno comme jamais : par grappe situationniste ! Même si on voit en une seconde 8 plans de fellations, on identifie donc "la fellation", dans sa globalité. C’est assez beau, d’autant plus que les changements chromatiques d’un film à l’autre sont eux nettement perceptibles et donnent de la richesse et de la texture au film de Brambilla lui-même. Et c’est bien de texture et de structure qu’il s’agit. Ce film joyeux (le seul ou presque de la compilation DESTRICTED, dans les films dignes de ce nom en tout cas) arrive assez facilement à enivrer, et produit un titillement intéressant, car on serait assez tenté, si on nous donnait notre avis, de ralentir la cadence infernale. En même temps, à chaque changement de séquence, on jubile ! Les ruptures rythmiques sont nombreuses et ajoutent de la malice au tout, avec une bonne humeur et surtout une franchise indéniables. On peut aussi se laisser aller dans cette berceuse hystérique qui peut provoquer des divagations assez mystérieuses (notre cerveau ne réfléchit pas plus rapidement pour le coup !) sur ce qui est en train de se passer. [Le film est si court qu’on a presque pas le temps de se rendre compte de ce qui nous arrive.] Le film, assez beau esthétiquement, est donc assez sensuel (pas forcément au sens sexuel, mais au sens strict) et surtout mène, et c’est un sacré paradoxe, à la divagation. Voilà qui en deviendrait presque érotique !

J’ai dit un gros mot ?

À suivre…

Intégralement Vôtre,

Dr Devo.


PS : DESTRICTED compte sept films courts. Dans le prochain article, je m’occupe des quatre autres !
 
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Mardi 1 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Par Pitié, Prenez l'Escalier !" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,

 

 


Vous le savez, car il me semble l'avoir dit dans les premiers temps du blog (flash-back, passez cette phrase en noir et blanc !), j'ai toujours préconisé aux utilisateurs de carte illimitée Pathugmont une façon stricte d'utiliser la carte, à mes yeux la seule possible si on veut rester curieux d'une part (chose qui serait assez peu possible au vu du prix exorbitant des places de cinéma sans la carte), et si on veut de temps en temps se faire surprendre ! Voici le... le... Voici le modeusse opérandaille, la seule façon décente d'utiliser la carte : si vous allez au cinéma le lundi, choisissez classiquement votre film, allez voir celui qui vous attire le plus, dont vous connaissez le réalisateur par exemple. La fois suivante, le mardi, allez voir un film complètement au hasard ! Vous verrez, grâce à cette méthode, autant de bons films qu'avant, voire un peu plus, et vous découvrirez des trucs... un peu !

 

 


Pour LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES), il faut bien dire que j'ai fait complètement autre chose, et je plaide coupable, cher Jury. Il y a quelques jours, je vois l'affiche dans une revue gratuite distribuée près de chez moi. Dès que je la vois, et sans raison apparente, je me dis que ce film n'était sans doute pas un film de college au sens strict, mais une dérivation de film de college, un film de "jeunes adultes" comme en font les américains. C’est un genre que j'adore, quelle que soit la forme qu'il prenne. Peu de ressemblance entre un BULLY de Larry Clark, un NOWHERE de Gregg Arraki, un BREAKFAST CLUB de John Hughes (le roi du film de college), un RUSHMORE de Wes Anderson ou un ELLE EST TROP BIEN de Robert Iscove, film que je n'apprécie pas du tout mais très défendu par le Marquis, uniquement pour me faire enrager je pense, et très défendu par Bernard RAPP pour une raison unique et hors-cinématographique : RAPP adore quand on joue LaCrosse, ce sport américain étrange (une sorte de hockey sur gazon), dans un film ! Pour lui et en toute mauvaise foi, c'est une bonne raison de mettre 10/10 ! [Ceci dit, j'ai une fascination pour les sports abscons, bien que n'aimant pas du tout le sport par ailleurs. En ce qui me concerne, c'est le curling, et après avoir récemment passé deux heures à voir un match de cricket, sport auquel je ne pige absolument rien, je suis fasciné par cette étrange discipline qui pour moi est une chose délicieusement indéchiffrable ! Est-ce un sport, un rite satanique, une cérémonie franc-maçonne de danse contemporaine ? Je n'en sais rien !]

 

 


Les teen movies, je vais les voir donc, en général. Là, j'avais bien identifié le produit, donc j'y suis allé, et très vite je me suis retrouvé en plein COUP DE FOUDRE DE LA PRETTY WOMAN SUR CANAPÉ À NOTTING HILL ! Et avec ce genre de film, j'ai beaucoup plus de mal...

 

 


Brittany Murphy est assistante au magazine Vogue, à Londres. Anglaise ayant été élevée aux USA, c'est une jeune femme dynamique, mais à la vie une peu brouillonne. Dotée d'une énergie à toute épreuve, elle partage sa vie entre les séance de shooting de grands photographes, son colocataire Matthew Rhys, apprenti scénariste et gay à la recherche de l'amour, et ses amis. Brittany n'est pas amoureuse, mais elle couche encore avec son ancien petit ami ! Sinon, c'est copines, brunch, restos, mode...
Tout se complique rapidement. Matthew Rhys est victime d'un coup de foudre et tombe amoureux d'un jeune homme qu'il croise dans un hall d'hôtel ! La petite bande se met alors en quatre pour retrouver ce bel homme (facile) et pour faire les entremetteurs (dur). De son côté, Brittany fait la connaissance de Santiago Cabrera, jeune bellâtre dont elle est persuadée qu'il couche avec un célèbre photographe. Elle le croit donc gay. Mais Santiago tombe amoureux de Brittany, et cette dernière soupire bêtement en se disant : "Les mecs les plus fantastiques sont toujours gay !". Si elle sent que son cœur chavire, elle n'ose toujours pas rompre officiellement et une bonne fois pour toutes avec son ex ! Bref, c'est une compliquée, la Brittany, et le quiproquo homosexuel n'arrange pas les choses... L'amour a-t-il une chance de voir le jour ?

 

 


Bon. La séquence d'ouverture et de générique commence par un carton de texte sur fond noir absolument magnifique qui m'a fait, comme vous l'imaginez, absolument ronronner de plaisir ! La suite de la séquence donne clairement le ton du film et le goût de la sauce à laquelle on va être mangé. Ce ne sera pas de la grande mise en scène, certes. Les décors ne sont pas très beaux et rappellent la pauvreté de la direction artistique du récent COMEBACK avec Hugh Grant et Drew Barrymore. La photo est grisouille, terne et sans enjeu. Première surprise, donc, le film n'est pas vraiment américain car il se passe à Londres ! Adieu, rêve de teen-movie US ! Pas grave me dis-je... Dans cette séquence, le ton semble enlevé, quoique classique, voire un peu provocateur, peut-être lorgnant sur le trash romantique de AMERICAN PIE, comme semble l'indiquer le plan où sans vergogne, Brittany Murphy fait pipi ! On la voit arriver dans les toilettes, baisser son pantalon, s'essuyer, etc. La classe ! Mais en même temps, cela semble bon signe : au moins, on n'est pas dans la romantisme gnangnan d'un film de Julia Roberts. Ce côté légèrement provocateur et gentiment iconoclaste semble être une bonne surprise. Et bien voilà, le ton est donné, me disais-je pendant la projection. Un film sans prétention, de série, mais plutôt vif et un peu malin. Tout ce qu'on peut attendre d'un film de jeunes adultes américains comme je les affectionne.

 

 


La suite prouvera le contraire ! Le film ne sera jamais aussi touchant et rigolo qu’un AMERICAN PIE. Ce qui est normal, car LOVE... est un film complètement juliarobertsien. De plus, loin d'être l'héritier du teen-movie comme mon intuition me l'avait (stupidement) susurré à l'oreille, le film va se vautrer dans toute la longueur dans le pire des romantismes possibles, en essayant de fournir le film le plus commun tout en pillant allègrement dans un certain nombre de références nobles (BREAKFAST AT TIFFANY'S) ou pas (COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL).

 

 

Car loin d'être le petit machin sympathique annoncé, LOVE... se révèle être tour à tour d'une laideur insupportable (là où justement les comédies américaines de jeunes, même banales, sont toujours, par exemple, photographiées avec soin), d'une bêtise abyssale flirtant avec l'arrogance de ceux qui sont certains de détenir le bon goût, et le tout est un véritable kidnapping, un hold-up de références, détestable et opportuniste. Je m'explique...

 

 


Le problème de LOVE… principalement est qu’il est conçu explicitement de manière la plus marketing qui soit. Au cœur de la cible, la lectrice de magazine féminin. C’est bien simple, nous avons l’impression d’être immergé dans la tête de la rédactrice en chef de ELLE avec les préoccupations existentielles qui vont avec. Ainsi, le film nage dans le fantasme absolu de tout publicitaire spécialisé dans la mode et les produits de beauté. Monde fermé, verrouillé de l’intérieur, LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un univers creux, un fantasme "parfait" pour femmes influençables. L’intrigue sentimentale ne respecte quasiment rien de dramaturgique, ne fait qu’enfiler les clichés, et déploie ses trois actes aristotéliciens (le cancer de Hollywood, à l’origine de la mort prématurée de beaucoup de films !) avec lenteur et mollesse. Par contre, on devine le fantasme glauque des concepteurs et des vendeurs. La femme est une héroïne et même une princesse. Enfin débarrassée des hommes (le film souillant le personnage de l’ex-petit ami, unique hétérosexuel à avoir un rôle parlant, laissé seul dans sa solitude à crever, et sauvé in extremis par le happy-end qui, ô surprise mille fois vues, finira avec la psychopathe hystérique de service, mais marrante, attention), Brittany Murphy a construit autour d’elle un cocon consumériste où ses amis sont soit des femmes du même milieu, soit des homosexuels en haut de l’échelle de sociale et bien sûr tous dotés d’un goût parfait. [Ils travaillent tous dans les métiers artistiques, et je peux vous dire qu’ils ne sont pas machinistes de cinéma ou seconds assistants son ! Ils sont acteurs à succès, directeurs de musée, ou encore commissaires-priseurs ! Les noirs sont très doués pour le jazz et le basket, les africaines sont chaudes comme la braise et ont le rythme dans la peau, les allemands sont pointilleux, tatillons et excellents techniciens, et l’asiatique est serviable ! Vous voyez le niveau !] Ainsi, Murphy et ses copines naviguent dans un monde asexué finalement, les homos étant clairement décrits comme "des hommes comme nous les femmes, et qui les comprennent", où tout n’est que réalisation du conte de fée consumériste de la rédaction de Biba ou Elle. Un cocon ouaté, sans danger, et où tout le reste du monde s’agenouille aux pieds de la princesse. Rêve égocentrique et régressif où la femme est forcément une executive woman ou une rentière, le film se transforme en retour à l’enfance douce et acidulée, un monde-friandise, où enfin, la Femme et donc les femmes ont pris totalement le pouvoir. Enfin, le pouvoir tel que l’entend le monde de la beauté et de la mode. Les lectrices de ce site qui sont aussi fans de Kierkegaard ou du groupe de musique industrielle Einstürzende Neubauten n’existent même pas, et doivent travailler dans des mines de sel quelque part hors-champ. Le gentille niaise (comme la sous-sous assistante qui se fait engueuler par le photographe pour avoir laissé des messages téléphoniques, fille hors canon et sous-fifre (bien jouée d’ailleurs) n’a même les tripes ni le droit tout simplement de se défendre toute seule et c’est Princesse Murphy qui la défendra "courageusement" en toute modestie !) est à peine tolérée. Ou alors juste une, pour le quota. Quant à la communauté homosexuelle telle que décrite dans le film, c’est le cauchemar. Juste faire-valoir et animal de compagnie de la Femme Qui Réussit, il écoute Mylène Farmer et Dalida à longueur de journée en préparant des bons petits plats ou en aidant Princesse Murphy à choisir la couleur de ses nouveaux rideaux à 45 euros pièces.

 

 


Le scénario se construit sur ce modèle. À part les trois héros, tous les personnages sont moches ou bêtes ou arrogants ou hystériques. Mais tellement gentils ! C’est mes amis quand même ! L’histoire elle-même n’est qu’un faire valoir du mythe de conquête représentée par l’héroïne, et se fonde non pas sur une logique dramatique mais technicienne, au sens philosophique du mot. La moindre ironie est donc balayée de la main, car inutile, alors même que le réalisateur nous vend une comédie douce-amère et légèrement provocatrice. Iconoclaste même ! Il est évident pourtant que le film ne fait que se conformer au schéma classique et les deux ou trois gadgets de narration supposés faire moderne n’y font rien : c’est le pire du cinéma classique qui est proposé ici. Le réalisateur filme Brittany Murphy sous toutes les coutures, mais toujours de manière asexuée, même quand elle apparaît en petites culottes (‘faut bien attirer les mouches, euh pardon, les spectateurs !). L’actrice a exigé par contrat avoir des tenues différentes à chaque plan et avoir un plan qui mette ses jambes en valeur dans toutes les scènes. Outre que le procédé soit strictement dégoûtant, la chose en devient vite risible ! Murphy incarne alors à merveille la Star, la princesse, la réussite et que sais-je encore, que nous vend le scénario. Tout le monde est aux pieds de la star et de son personnage, et en cela, c'est le seul trait de caractère du film où le fond rejoint cyniquement la forme. LOVE… n’est finalement qu’un film de propagande, caressant la femme dans le sens du poil pour mieux lui vendre une vie de sur-consommation et de fantasmes de Superwoman au sens nietzschéen, rêve que la spectatrice n’atteindra jamais bien entendu, et par lequel elle parviendra seulement à s’endetter durablement et à se couper socialement de la société des hommes sensibles, justes et respectables. Le réalisateur pendant ce temps-là a une idée de génie : maquiller et habiller Murphy comme Audrey Hepburn dans DIAMANT SUR CANAPÉ ! Quand on connaît le film original, et le vitriol de son histoire, on appréciera le cynisme total. [Même si, à mes yeux, le film de Blake Edwards est aimablement anodin pour qui a lu la superbe nouvelle de Truman Capote… NdC] Le réalisateur pille donc le classique pendant trois quarts d’heure, puis au détour d’une scène prétexte, en passe carrément un extrait, histoire d’asseoir une affiliation qui est en fait un viol pur et simple ! Et puis plus loin, c’est la référence suprême, bien mieux que DIAMANT SUR CANAPÉ, qui sera lâchée : COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL, film sans intérêt ici élevé au rang de comédie suprême ! Nous y sommes. Entre deux, le réalisateur nous aura fait sa petite critique de Hollywood opportuniste, lui qui vient d’en piller un des classiques, monde du cinéma qui ne comprend rien à l’art et qui est dirigé par des abrutis, les producteurs en tête (producteur/dictateur ici joué par Michael Lerner, acteur américain fabuleux, que vous avez déjà vu dans BARTON FINK des frères Coen où il jouait le rôle d’un producteur/dictateur abruti et colérique ! Là encore pillage, rendu triste à fendre l’âme par la présence de Lerner acteur sublime ignoré des cinéastes et qui doit ici travailler pour trouver pitance). Tirer sur Hollywood, alors que LOVE… ne cherche qu’à en exploiter de manière amorale les mêmes recettes, en espérant gagner des millions de dollars, voilà l’ambition des concepteurs de ce film.

 

 


Je préfère encore me taire sur la qualité du jeu. À part Michael Lerner et la grande comique anglaise Dawn French (dans des rôles de sous-fifres laids et incompétents donc, et même obèses dans les deux cas) et la petite préposée au coups de fil dont je parlais tout à l'heure, c’est immonde et sur-joué. La vulgarité de Brittany Murphy, fière comme un pou, est sans borne, loin de la belle Audrey, et avec un talent comparativement microscopique. Mais le plus grave ici, c’est encore le propos arriviste, l’arrogance de ces gens qui croient avoir inventé la comédie romantique alors qu’ils n’ont jamais vu un Gary Grant, un Billy Wilder, un Hawks ou un Lubitsch, lesquels ont fait des films dix mille fois plus modernes, et où la femme avait une place d’égal à égal avec les hommes, situation moderne que depuis, on le voit bien avec ce film, la femme a largement perdue au cinéma. LOVE…, c’est le retour au Moyen-Âge. Aux femmes, je dis de revoir absolument LA GARÇONNIERE de Billy Wilder, qui semble avoir été, y compris plastiquement, tourné avant-hier, et surtout, surtout, de dire "merdre" aux dealers et d’économiser les huit euros de la place de cinéma ! Aux hommes, dans toute leur globalité, je leur déconseille de voir le film qui risque de les déprimer au plus haut point.

 

 


Dehors, Keshishian, Brittany Murphy et les autres concepteurs du film ! Sortez, clowns-assassins avides de notre argent. LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un film humainement et artistiquement détestable, profondément misandre, et qui justifie totalement le boycott.

 

 

 

 

 

Justement Vôtre,

 

 

 

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

 

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Vendredi 27 avril 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "It's almost rock 'n roll but I don't like it" par Dr Devo,

d'après une photo par Dan Wolgers du mannequin Linda Evangelista.]

 

 

Chers Focaliens,

Ah bah tiens, ça faisait longtemps qu'on n’avait pas parlé de documentaires, et je dois dire qu'il est assez dommage que mon emploi du temps actuel soit si catastrophique, car j'aurais dû vous parler notamment de l'excellent documentaire LES LIPS (L'IMAGINATION AU POUVOIR). Si le film est, comme d'habitude, et je le regrette absolument, dépourvu de valeur esthétique, hormis quelques plans fixes d'interview bien éclairés, il faut saluer la volonté de son réalisateur d'aller au fond des choses et d'explorer des pistes innombrables, avec précision et sans aucun engagement, malgré le sujet et la mode actuelle en ce qui concerne le documentaire. Enfin, nous avions l'impression de ne pas être pris pour des élèves de 3e (cf. UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) qu'on abreuve un peu de sentiments et beaucoup de culpabilité (préparons les masses à obéir, en sorte, procédé "chelou" comme diraient les élèves de 3e !), et de ne pas nous faire snober le bulbe. LES LIPS, épopée formidable, savait aller au fond des choses, et aborder des thèmes variés et nombreux en toute complexité, mettant le cœur et le cerveau au travail. Ce n'est pas tous les jours dimanche, alors on prend. Valeur du travail, discours critique mais juste de l'engagement syndicaliste (la bête noire des Français, comme nous le rappelait ESPACE DÉTENTE et cette semaine NOS AMIS LES TERRIENS où le "méchant" de l'histoire est bien entendu syndicaliste CGT, violent avec les femmes, autoritaire, et finalement meurtrier ! J'y reviendrai...), organisation de la coopérative, analyse économique simple mais complètement pertinente, et portrait fidèle du monde économique dans lequel nous évoluons ACTUELLEMENT, ce qui est sans doute, d'assez loin, le plus scotchant. Voilà un film qui n'a pas découvert la fameuse "mondialisation" il y a cinq ans ! Bref, c'est du précis, du complexe, du réflexif et du bon. À peu près le contraire de l'intéressant, mais très inégal et quand même raté, VOLEM RIEN FOUTRE AL PAIS, nouvelle charge co-dirigé par Pierre Carles, homme nécessaire, mais ici beaucoup plus relâché, moins précis, pas critique pour un sou (et la question du collectivisme ? et la question des coopératives ? Et la question du travail non-manuel ?), et pour la première fois, militant en plus d'être engagé ce qui, à mon avis, dessert bien le film. Ne nous inquiétons pas, Pierre Carles et son équipe ont suffisamment de malice, de ressources et de pertinence pour rebondir prochainement.

Balles neuves, cependant, et sujet complètement différent avec le documentaire JESUS CAMP. Le film fait le portrait d'une Amérique traditionaliste, et même plus, intégriste, à travers l'étude du milieu des évangélistes qui représentent quand même, et ce n'est pas rien, un peu moins de la moitié des croyants chrétiens américains, soit quasiment 120 millions de personnes. Parmi eux, voyons les plus dévoués à la cause. Le film prend pour point de départ la nomination d'un nouveau juge à la Cour Suprême, poste rare et convoité, d'une importance cruciale. George Bush lui-même issu du mouvement, nomme un homme clairement évangéliste, tendance dure. La communauté évangéliste se réjouit : sa conquête du pays et du pouvoir démarre sous de nouveaux hospices. Dans ce contexte, les deux réalisatrices suivent l'organisation d'une espèce de colonie de vacances pour enfants évangéliste. Et ce n'est pas le Club Mickey. Ces petits gamins, élevés 24h/7 à l'ancien testament, voient toute leur existence, de l'éducation à leurs liens sociaux, tourner autour de la religion la plus symbolique, la plus dure. Ces petits croyants ne se posent pas de questions : ils croient en Jésus Le Père (belle ambiguïté !) aussi naturellement qu'ils respirent et  leur vie est réglée sur la bible et la vie de la communauté jour et nuit, jusque dans la musique (où les évangélistes ont toujours été à la pointe, contrairement à l’Europe, voir l'incroyable facilité et la totale décontraction avec lesquelles ils utilisent la musique métal par exemple). Education créationniste par maman à la maison, car ils sont déscolarisés, prières incessantes, pas une idée, pas une phrase ne sort du cadre strict de la religion la plus dure, et le tout se conjugue sur fond de prosélytisme assez spectaculaire, mais orignal. Il s'agit en effet de crier le message du Jésus-Roi le plus fort possible, mais dans le but aussi de refonder et consolider sans cesse sa propre foi. Car pour ces enfants, il n'y a pas de doute, on ne naît pas chrétien, on le devient. La notion de "born-again" tient une place fondamentale et même incompressible. Les néo-convertis (qui ont choisi cette reconversion alors qu'ils baignaient déjà à mort dans l'évangélisme, c'est le point le plus important, le point crucial, difficile peut-être à comprendre pour des esprits nourris au catholicisme) en culottes courtes sont des gens assez extraordinaires, au sens premier du terme, dans le sens où, déjà petits, ils sont considérés comme des "croyants-adultes" responsables. Et comme leurs aînés, ils comprennent parfaitement leur foi et le discours de leur Eglise qu'ils sont capables de réciter et d'argumenter (à la façon évangéliste bien sûr, et ça vaut son pesant de cacahuètes) comme n'importe quel adulte, et sans différence notable avec eux, point extrêmement étonnant et clairement montré dans le film, ce qui est un de ses points forts. Nous voilà donc à Club Jésus, où nos petites têtes blondes vont non pas se faire endoctriner comme l'a dit la presse (grave erreur de lecture : ils sont déjà des évangélistes accomplis !), mais vont se ressourcer complètement, encadrés par une poignée d'adultes qui vont se mettre en quatre pour "approfondir" leur parcours, notamment en les alertant sur la notion de "péché" dans leur vie quotidienne. Et c'est là le point le plus foufou, le plus loufoque à nos yeux européens, et globalement à nos yeux de non-anglo-saxons, la foi évangéliste se vit tous les instants et est axée sur le banal quotidien familial. On n'est pas évangéliste à la messe le dimanche, mais absolument tout le temps. La figure maîtresse de ce camp, c'est le (la) pasteur Carol, femme forte dans tous les sens du terme sans doute, directrice du camp, et qui en connaît bien les rouages. Et pour elle, les enfants sont une population primordiale, en ces temps où le mouvement qu'elle représente connaît une influence sans précédent, notamment dans les milieux néo-conservateurs proches ou intégrés au pouvoir. JESUS CAMP se propose donc de regarder par le petit bout (1,20 mètres de moyenne !), mais par le bout essentiel, si j'ose, de la lorgnette. En analysant le futur noyau dur de cette Eglise, elles tentent de dresser un portrait type de toute la communauté...

Voilà, il faut bien le dire, un sujet absolument passionnant, et même crucial. Je vais faire une parenthèse. Le mouvement évangélique et ses dérivés, même si on en parle assez peu ici, sont absolument essentiels dans le paysage américain d’une part, et quand on sait l'extrême importance qu'a cette religion dans la politique étrangère des USA, c'est d'autant plus crucial. Les USA sont en effet extrêmement actifs dans le domaine, et un peu partout dans le Monde, ils installent des antennes et des missions, dans le sens classique du terme, afin d'étendre cette influence. Principalement en Afrique, où les USA mettent en place d'arrache pieds des médias évangéliques (télé-évangélisme notamment), et en Amérique du Sud où des mouvements comparables, et souvent syncrétistes d'ailleurs, sont largement financés et encouragés. Bref, la planète évangéliste, si elle prend de multiples visages, ne chôme pas et travaille, souvent hors des sunlights, de manière bougrement efficace, le prosélytisme. Sur ce point précis, le documentaire ne fait malheureusement qu'effleurer le sujet, et encore sans le dire. Je ferme cette parenthèse.

Si vous ne savez pas du tout ce qu'est l'Evangélisme, vous allez être servis. Religion omniprésente dans le quotidien, c'est aussi une croyance qui se vit de manière totalement inédite à nos yeux. La bible, lue et relue (encore une différence avec la moyenne des croyants catholiques) est connue sur le bout des doigts, et l'aspect communautaire est au moins aussi important celui du cercle fondamental et nucléaire de la famille. Ça marche de paire. Et dans ce cadre, les cérémonies sont primordiales et privilégient l'exacerbation des sentiments. Si l'évangélisme se vit profondément à l'intérieur, il s'exprime dans des rites totalement "casual", vraiment naturels, et met l'accent sur l'extériorisation des pratiques religieuses. Loin d’être engoncée comme chez les catholiques, nous fait remarquer une petite fille absolument effrayante d'ailleurs, la cérémonie évangéliste est complètement extatique : ça chante énormément, ça bouge, et tenez-vous bien, ça prie à haute voix, ça se met en transe et ça "parle les langues". ["Speaking in tongues" en anglais qui n'est pas seulement un superbe album du groupe TALKING HEADS, mais qui veut dire aussi "parler les langues", c'est-à-dire parler dans une sorte de charabia verbal syncrétiste, qui serait un mélange de toutes les langues mais n'en serait aucune, la langue de Dieu et pour s'adresser à Dieu en quelque sorte. Vous trouverez sur un autre album, peut-être encore meilleur, des Talking Heads (album FEAR OF MUSIC de ce groupe qui n'est absolument pas évangéliste !) une chanson qui s'appelle I ZIMBRA et qui est chantée dans une sorte de décalque de speaking in tongues, créé de toute pièce par un écrivain américain.]
Si vous n'avez jamais vu des gens prier ensemble à haute voix, voire crier dans une langue inconnue, se rouler par terre et être parcourus de spasmes, si vous n'avez jamais vu des gens pleurer comme des torrents, les visages déformés par la prière et l'effort (et ils ne ménagent pas ces efforts), vous serez sans doute complètement chamboulés par les cérémonies montrées dans le film. Et pas qu'un peu ! Et le fait que ces croyants soient des enfants d'une dizaine d'années et parfois plus jeunes, est un facteur d'autant plus impressionnant. Disons tout de go, si vous n'avez jamais vu un mouvement évangéliste à l'œuvre, vous serez, au propre comme au figuré, sur les fesses !

Ceci dit, même si le sujet de base est passionnant et d'un exotisme complet, est-ce assez pour faire un bon film et un bon documentaire ? La réponse est clairement non. Entrons voir un peu…
Tout d’abord, une fois de plus, il n’y aucune volonté de faire quelque chose qui soit beau. Le documentaire de mes rêves, ce n’est pas encore celui-là ! Filmé en vidéo bien sûr, JESUS CAMP n’est pas bien photographié du tout. Les scènes à l’intérieur de la station de radio (les seules qui aient une petite velléité de cadrage, et encore, pas de manière franchement iconoclaste, du genre "je cadre le micro plutôt que le présentateur" ou encore "je fais le point sur l’équaliseur graphique") sont du point de vue de la photo particulièrement laides. Passons. Là où le bât blesse, c’est le cadrage qui non seulement est fait sans aucune volonté de recherche comme 98,46% des docs, mais qui là, en plus, est d’une malfaçon absolument cosmique ! Le cadre est neuf fois sur dix beaucoup trop serré, encore plus que la concurrence, et les deux réalisatrices (ou leur opérateur) ont énormément de mal à garder les personnages dans le cadre ! Alors vas-y que je panote brusquement et toujours avec un temps de retard ! C’est comme ça tout le temps, et franchement, voilà qui arrive même à brouiller quelque peu la lisibilité du film, même en termes, pourtant peu exigeants, de reportage "façon télé ". En deux mots, c’est laid et confus. Le minimum, ce serait d’avoir quand même un cadrage de type SFP, qu’on n’ait pas l’impression de chercher le personnage interviewé dès qu’il tourne la tête, car dans ce cas, il sort du champ, c’est systématique. Ce n’est pas agréable, mais plus grave, voilà qui rend bougrement neutrasses les scènes les plus impressionnantes du film : car voir des gamins se rouler par terre ou une gamine qui pleure avec le visage parcouru de spasmes, ça doit être quand même drôlement graphique. Pareil pour l’assemblée avec le super-prêcheur, à la fin, voilà qui doit être très impressionnant en vrai, mais qui se trouve minimisé ici. C’est même assez rigolo de voir comment le film change les nuances de ce qui est en train de se passer, faute d’un minimum de savoir faire technique. Ce n’est pas non plus les plans néphrétiques de l’atroce MONDOVINO (sujet assez intéressant mais le cadrage hystérique, filmé à bout de bandoulière, rendait physiquement malade dans la salle !), mais quand même, il y a un minimum de soin à apporter tout de même, même si on renonce aux belles contraintes focaliennes du documentaire que j’évoquais plus haut.

Il est d’ailleurs bizarre que les captations soient énormément préparées. Les personnages sont imposés, J’y reviendrai. Et aucun plan de coupe ou de contrechamp ne correspond au champ. Dans le film, il y a souvent un adulte qui parle à une assemblée d’enfants. Et presque à chaque fois, les plans sur les enfants ne viennent pas de ce même prêche mais sont extraits d’autres scènes, ou alors, ils sont en décalage avec le temps du prêche ! Ça, c’est déjà plus focalien. Oui, mais… Oui mais c’est tellement maladroit comme cadrage, et les coupes sont tellement laborieuses, que ce qui aurait pu être un bel outil lyrique ou poétique, ou être simplement un bon vecteur de point de vue (point de vue des réalisatrices), ne devient que maladresse. Ça donne simplement l’impression d’être mal fichu et totalement manipulateur, sur un mode finalement assez hollywoodien, sans en avoir l’air. Les coutures grossières en disent donc long sur le je-m’en-foutisme du tournage, et d’une, et sur les intentions des réalisatrices de forcer le film dans la voie prévue par le scénario d’autre part. On note également le recours, pourtant, et là aussi pourquoi pas si ça facilitait la lisibilité (déjà ça serait le minimum) ou la beauté (rêvons un peu), à des préparations pures et simples. Comme par hasard, le petit gamin, héros du film (le futur prêcheur avec sa coupe de semi-skin, là aussi un effort de characterisation hollywoodienne !), est au premier rang du grand prêche final, et est assis en bout de rangée ! C’est sûr, voilà qui facilite le travail du tournage… Et pourtant, même grâce à ces petits arrangements avec le sort, c’est toujours aussi laid et aussi peu pertinent ! Le sentiment qui se dégage de tout ça, déjà, c’est le celui de gêne, de se faire un peu prendre pour un gogo de l’année ou de la dernière pluie. Le décalage systématique du contrechamps qui est utilisé comme une pièce rapportée qui, sous couvert de vérité (chose qu’il n’est pas puisque le contrechamp correspond rarement au champ), n’est en fait qu’une basse manipulation par le sentiment et le pathos le plus souvent, et rappelle déjà de mauvais souvenirs. Je vais y revenir. Mais il pose problème de sens également. Le documentaire focalien de mes rêves (en fait, il est en cours de réalisation, car je peux le dire maintenant, deux jeunes fous sont venus me voir pour faire un documentaire sur Matière Focale et sur la vision du cinéma du site, et leur façon de faire est d’une extrême poésie, avec des partis-pris de mise en scène énormes et ultra-punks. Je sais qu’ils bossent dessus en ce moment : bon courage, les petits gars !), serait bien sûr éclairés, comme un film de fiction, avec des accessoires apportés par le réalisateur, et on aurait le droit de recommencer les prises ! Bon, là clairement, personne à part les deux zigotos dont je viens de parler et quelques autres (à part aussi Jean-Michel Roux dans son superbe ENQUÊTE SUR LE MONDE INVISIBLE, et aussi, m’a-t-on dit, le travail de Johann Van Der Keuken, ou le Jean-Luc Godard du magnifique SYMPATHY FOR THE DEVIL, ou encore ce doc que le suisse a fait sur le photo-reportage à la fin des années 60, que je n’ai pas vu malheureusement, mais qui a l’air à mourir de rire et de malice) ne fait ce genre de documentaire. C’est comme ça, il faut que je fasse mon deuil. Ceci dit, comme la démarche est classique, voila que cette histoire de champ/contrechamp pose un gros gros problème ! Quand un prêcheur dit aux gosses une grosse grosse phrase, bien violente, très intégriste, les deux réalisatrices balancent derrière un contrechamp venu d’une autre scène tournée où on voit un gamin pleurer à mort ! Mais dans l’église, pleurait-il, ce gamin ? Ben non ! Peut-être était-il juste en train de prier, à la mode évangéliste. Cet exemple est bon car il vous montre non seulement la manipulation constante du documentaire, mais aussi les intentions de scénarisation et de hollywoodisme des conceptrices ! Premier Point.

La transition est toute trouvée. Car dans la réalisation et dans le propos, JESUS CAMP pose un sacré problème. Bien que n’ayant moi-même aucune espèce de sympathie pour ces intégristes, le film dégage un sacré paradoxe. D’une part, et c’est largement répandu, c'est un défaut dont je n’ai pas arrêté de parler depuis un an sur ce site, et c’est une tendance aussi du cinéma américain politique ou de fiction "du réel" ou de "l’air du temps" type SYRIANA ou BABEL, JESUS CAMP défend clairement une thèse, assez bébête ou plutôt pas du tout approfondie (ici "les intégristes, c’est mal !" mâtiné de "Ils préparent une nouvelle croisade sanguinaire", ce qui est non pas un contresens mais un faux sens car justement ces individus évangélistes sont beaucoup plus paradoxaux et ambigus que ça, et jouent peut-être inconsciemment sur la frontière embrumée entre réalité de l’action et fantasme communautaire). Le film est en effet un film de propagande ! En tout cas, il est fait comme tel. Par les manipulations de la mise en scène, mais aussi dans la manipulation des climats. On le voit nettement avec les interventions de cet homme de radio libéral et très critiques sur les évangélistes, qui sert de contrepoint constant dans le film et qui pour moi pose deux autres problèmes. Il permet en effet aux réalisatrices d’éviter de se mouiller et de donner leur propre point de vue, car le contrepoint est fait par une tierce personne. Ce qui maintient aussi le film dans la volonté de faire "un travail objectif", concept très répandu mais qui est une arnaque totale, un mythe. [Un bon doc est justement un doc subjectif avec un point de vue, et faire croire qu’un média audio et visuel peut, et je dit seulement pouvoir (avoir la possibilité de) démontrer la vérité vraie, la seule, l’unique est d’une bêtise phénoménale, au mieux, ou d’une malhonnêteté totale. Tout document sur support audiovisuel est une déviation du réel. Tous ceux qui ont un caméscope chez eux le savent ! Le journal télévisé n’est pas un reflet de la réalité et c'est de la mise en scène, la météo d’Evelyne Dhélia, c'est pareil. Même les CHIFFRES ET LES LETTRES ! C’est une évidence que je m’excuse de vous répéter, mais il faut quand même le rappeler. Les sceptiques se rappelleront le déroulement du XXe siècle historique… De Leni Riefenstahl aux tricheries du présentateur sur le plateau de INTERVILLE…]
Cet animateur radio et l’utilisation qui en est faite démontrent clairement que, finalement, les réalisatrices de JESUS CAMP font exactement, peu ou prou, ce que font les évangélistes : de la propagande prosélyte ! Il y a un camp de la bien-pensance, et plus encore un camp de la Vérité et du Droit. Et dans le film le paradoxe est d’une violence terrible. Je pense notamment à l’utilisation du Créationnisme chez les évangélistes. Eux aussi, comme les réalisatrices, propagent sur l’émotion (l’émotion est le problème du film, en intention du moins, car elle a bien du mal à passer, curieusement, dans un pareil montage) une idée qui finalement ne coexiste pas avec d’autres concepts, mais éradique les autres concepts ! L’utilisation du Créationnisme par ces intégristes pose effectivement un grave problème à la société américaine. S’ils ont obtenu dans certains états que cette doctrine soit enseignée dans les écoles publiques EN MÊME TEMPS que le darwinisme, c’est clairement pour des raisons de stratégie politique. Comme disait le poète, « first we take Manhattan, then we take Berlin ». On voit très bien que l’utilisation faite du créationnisme par ces gens est telle que la coexistence (et donc le "choix possible entre") des deux systèmes de pensée est absolument impossible. Malheureusement, JESUS CAMP utilise le même modus operandi que ses ennemis ! On trouve là l’idée assez anglo-saxonne que la vérité n’est qu’une et indivisible et qu’elle dissout le mensonge, le confond, le fait s’effondrer. Quoi qu’il en soit, la "bien-pensance", cette manière de dire "voila ce que vous devez savoir, voilà ce qui est vrai, en fait" est un système de valeur partagé à la fois par les évangélistes et par les documentaristes. C’est ça qui est le plus dégoûtant et le moins pardonnable dans ce film : en utilisant l’animateur radio, le deux mamies moralisatrices ne prennent pas le risque d’exposer les propos évangélistes tout seuls (effectivement il y a un risque de séduction chez le spectateur, mais qui est incompressible à mon avis, et qui permet aussi de parier sur son intelligence !), et surtout elles se dédouanent, ce qui est intellectuellement insupportable, de donner un point de vue, le leur, sur le sujet ! C’est un scandale bien sûr, car elles relaient de fait l’opinion communément admise, le "tout le monde sait bien que..", et le "voilà ce qu’il est de bon ton de penser de…". C’est vraiment dégoûtant. Le film se déroule donc, uniquement sur l’émotion, limite la réflexion intellectuelle à presque zéro (on a l’impression d’être dans une salle de cours d’une classe de 4e), et devient complètement propagandiste. Le film est verrouillé, ne délivre aucun paradoxe, n’explore aucune piste contradictoire. [Un exemple : on sait comment se composent les groupes de jeunes à cet âge-là… Pourquoi ne pas avoir posé clairement la question, ici effleurée en un plan, des gamins qui avaient du mal à s’intégrer dans la communauté ? Comment ne pas laisser les gamins exprimer seuls leur vision du monde ? Pourquoi ne pas les avoir un peu poussés en dehors du discours balisé des slogans ? Pourquoi ne pas les avoir mis le nez dans leurs paradoxes et leurs contradictions, ne serait-ce que cinq minutes, surtout qu’en plus ces gamins sont assez vifs et assez fermes pour pouvoir répondre avec conviction ?] Tout cela est évidemment soutenu par l’idée que les gamins sont innocents, que c’est la faute aux adultes dangereux (ce qui n'est pas totalement faux, mais qui, et c’est là que ça pose problème, n’est pas du tout entièrement vrai ! Et ça c’est un problème que l’Amérique, si elle continue à raisonner de la sorte, va se manger avec sévérité dans les prochaines années). Plus encore, le film, profondément haineux, sous-tend que ces gens-là, justement, ne sont pas des américains, ne sont pas "un des nôtres" comme on disait dans le FREAKS de Tod Browning. Non seulement le propos de JESUS CAMP manque alors de sang froid et de détachement (normal, on véhicule là la doxa de la pensée "démocrate" qui est dans l’air du temps, on joue donc une fois de plus sur le rejet bêtement viscéral par l’émotion), mais ils montrent aussi clairement, dans leur refus d’intégrer cette part sombre de l’Amérique, et surtout le refus de la mettre en question, d’en démonter les rouages (on peut intellectuellement expliquer pourquoi par exemple le créationnisme ne tient ni philosophiquement ni théologiquement debout, on peut montrer comment se construit la pensée sectaire, etc., mais il faut faire preuve de réflexion et ici ce n’est pas le but, ces questions ne sont même pas abordées). Comme les enfants du film, les deux réalisatrices ne remettent pas en lumière, en paradoxe et en question, la pensée intégriste. JESUS CAMP est clairement comme les publications et les outils médiatiques évangélistes, un système de slogans, un appareil destiné à "combattre l’ennemi et sa pensée inique".

Le plus drôle dans tout ça, si on peut dire, c’est que Heidi Ewing et Rachel Grady finissent, car Dieu est un sacré marrant, par basculer dans l’effet inverse de celui escompté, et que tel quel, sans réflexion, juste dans l’émotion, leur film est absolument parfait pour servir la soupe à ceux qui seraient tentés de basculer dans le côté obscur et rejoindre les rangs intégristes. Ici du bon côté du couteau, elles seront peut-être surprises un jour de voir des évangélistes intégristes (car ils sont très bons en ce qui concerne l’audiovisuel) faire des documentaires sur le même mode mais qui démontreront, et là on rigolera bien, nous les focaliens, que la pensée mainstream à laquelle elles appartiennent, nos deux mamies filmeuses, est clairement une machine à broyer le cerveau des enfants, ou qui montreront que la pensée darwiniste est absolument contrefaite, ou que le prochain candidat démocrate est un salaud ! Ces films seraient en tout cas plus efficaces que celui-ci, qui ne cesse de nous prendre pour des trisomiques. Quand cela arrivera (tout comme les régimes autoritaires de par le monde finiront par produire des films grand public qui propageront leurs idées les plus violentes…), j’aimerais bien voir comment vont réagir les documentaristes de ce type, en voyant le monstre leur faisant face dans leur propre miroir.
Décidément et une fois encore, l’éthique est une affaire de forme !

Carrément Vôtre,

Dr Devo.

PS : J’ai repensé aux documentaires de Michael Moore. L’avantage avec le bonhomme, c’est qu’il met toujours le doigt sur quelques paradoxes et qu’il envisage la communauté américaine de manière plurielle et contradictoire, même dans ses docs les plus simplistes (et bien moins drôles et paradoxaux que ses bouquins d’ailleurs, si on fait exception du documentaire ROGER ET MOI). Même dans cet optique de simplicité, et parce que l’humour lui permet aussi de faire avancer sa réflexion (chose bougrement absente de JESUS CAMP, trop occupé à sa tactique de diabolisation), on peut dire que le travail de Moore, c’est quand même autre chose.
Encore une fois, JESUS CAMP est encensé par la critique ! Sign o’ the times… On mesure ici à rebours, la pertinence, à des degrés divers, de deux films. D’abord de la seule véritablement bonne séquence du film BORAT… qui montrait aussi une assemblée évangéliste (mais pas forcément baigné de l’intégrisme qu’on trouve ici), séquence drôle et dérangeante, bien plus instructive qu’un seul plan de JESUS CAMP. Mouais.
Et surtout, redisons la pertinence de PALINDROMES de Todd Solondz, qui fait le contraire de JESUS CAMP, et ne s’abrite pas justement, comme énormément de films et c’est le cas ici, derrière la barrière du bon goût moral en présentant les enfants comme ultimes innocents. Ce procédé très hollywoodien est une façon habituelle de faire passer les pires idées. Comme dans l’humanitarisme bon teint bon ton, il est souvent pertinent pour ces gens de montrer les enfants d’abord, placer le spectateur sous la violence de l’émotion brute et de faire passer en loucedé les idées les plus réactionnaires. Si on montre un enfant en train de pleurer ou souffrir, on peut tout faire passer, outil propagandiste connu, et modus operandi (encore !) connu du business de l’entertainment. Ce travers qu’évitait et combattait avec une rare justesse Solondz dans son magnifique film… C’est assez rare et courageux pour être redit. [Par comparaison dans l’humanitaire, ce n’est pas la situation sociale, historique, économique ou sanitaire qui l’emporte, mais bel et bien l’image du bébé souffrant ! Et combien de films sur la violence où les sombres périodes historiques décrivent l’enfant comme la victime suprême qui en vaut mille autres. Un être qui souffre est un être qui souffre. Point Barre. Si un seul souffre, c’est déjà un scandale. En termes d’horreur ou de douleur humaine, il n’y a pas de décompte possible, finalement, au fond du fond, et les effets de hiérarchie, presque invariablement à l’œuvre dans les discours manipulateurs, est une chose immonde. PALINDROMES jouait aussi là-dessus. Bravo.
 

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Mercredi 25 avril 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "Du nerf sous le soleil", Le Marquis]
Chers Focaliens,

Un petit mot d'abord pour dire que la révolution n'aura pas lieu, ou plutôt n'a pas eu lieu. Comme vous l'avez remarqué, le site tourne à bas régime, et j'avais promis il y a une semaine que les choses rentreraient dans l'ordre, ce qui n'est pas tout à fait le cas. Alors cette fois-ci, je ne dis rien, en espérant que la situation s'inverse, pour de bon cette fois. En tout cas, restez branchés, Matière Focale n'est pas mort, il hiberne. Le Centre de Propagation Focalienne, où se trouve mon laboratoire et d'où je vous écris, a changé d'adresse, ce qui n'est pas une mince affaire en nos temps troublés socialement (tu la sens, la pression que je leur mets, sur les candidats à la Présidentielle ?), et me voilà dans mon nouveau labo flambant neuf, et fier comme un grand aigle chauve survolant les Appalaches, mais en contrepartie, me voilà sans téléphone, et sans liaison internet pour quelques semaines. Grâce à la solidarité focalienne, mes messages vous parviennent avec un peu de retard mais vous parviennent ! Considérez-moi comme en exil dans une lointaine ambassade, aux avants postes.
"Ici, tout va bien. Je vous embrasse tous et pense à vous.
Dr Devo."

Et puisque qu'on parle d'exil et de dévouements superbes pour le bien de la Masse, voilà qui tombe formidablement bien, sans conteste. Ne panique pas, jeune lecteur, j'explique...

Le futur, bientôt. [Tiens, ça me fait penser à la première phrase de la première nouvelle de science-fiction que j'ai écrite et qui s'appelle EXOGENOSE. Je vous la livre ici : "Aujourd'hui, le futur est mort, ou peut-être hier, je ne sais pas."] Le futur, disais-je avant d'être interrompu par ma main gauche. Les choses vont mal. Nous sommes dans le vide spatial, quelque part entre la Terre et le Soleil, à bord d'un grand vaisseau spatial qui a la forme d'un immense clou, en quelque sorte. Ce vaisseau est en effet longiligne, et se termine en tête par un immense disque, perpendiculaire à cet axe. [Intéressant, n'est-ce pas ?] C'est vrai, j'ai remarqué que les critiques de cinéma ne décrivaient jamais les vaisseaux des films de science-fiction avec précision mais sang froid. Il faut que cela cesse. Mais c'est une autre histoire... Passons. Cette tête champignonesque du vaisseau est en fait une immense bombe. C'est même la bombe la plus puissante et la plus démesurée jamais construite, et c'est déjà la deuxième de ce type que les terriens ont construite, construction qui a mobilisé tant d'énergie qu'on peut d'ores et déjà annoncer solennellement qu'il n'y en aura pas de troisième, la Terre ne pouvant encore s'offrir autant de ressource.
Cette bombe a été fabriquée par un jeune scientifique, qui est d'ailleurs à bord du vaisseau : Cillian Murphy (découvert ici chez Danny Boyle dans 28 JOURS PLUS TARD, et revu également dans l'excellent RED EYE de Wes Craven). Pour lui et les six membres d'équipage qui l'accompagnent, tous astronautes experts et/ou scientifiques de haut-vol, cette cargaison très dangereuse est un bien précieux. Depuis quelques années, les scientifiques ont remarqué que le soleil émettait de moins en moins de lumière, et pour cause : il est en train d'agoniser et bientôt, faute de chaleur, l'humanité est condamnée à mourir. Il y a six ans, un premier vaisseau, identique à celui de Cillian Murphy, est parti avec la même bombe, s'est dirigé vers le Soleil en espérant l'y envoyer, et ainsi, par une gigantesque explosion d'énergie, faire repartir le cœur de l'astre. Cette première mission fut un échec, le vaisseau ayant disparu sans laisser de traces...
L'ambiance est donc lourde et solennelle à bord de ce second vaisseau qui détient l'avenir des hommes entre ses mains [Tu n’avais pas dit que le vaisseau avait des mains quand tu l’as décrit ! NdC]. Le voyage dure plusieurs années. Tout se passe à peu près convenablement, lorsqu’un des 7 astronautes récupère par hasard le signal de détresse du vaisseau de la première mission. Un choix difficile se dresse devant nos héros : continuer strictement la mission ou se détourner pour retrouver le vaisseau perdu ? Si le détour est possible, il est aussi risqué, et de toute façon, il n'y aura sûrement aucun survivant à bord. En même temps, en récupérant ce premier vaisseau, nos amis pourraient également récupérer la première bombe, et doubler ainsi leurs chances de sauvetage du soleil... Le choix est difficile et divise l'équipage...

Ce résumé est dix fois trop long et raconte les choses à l'envers, mais espérons qu'il donne à peu près le "la". Ah, revoilà notre ami Danny Boyle, l'idole des jeunes il y a quelques années. Celui qui transformait le plomb en or. Le chiquissime Danny Boyle, apanage du cinéphile branché il n'y a pas si longtemps. Ben moi, Danny Boyle, je n’aime pas ! Je n'ai jamais aimé TRAINSPOTTING, et malgré un sujet passionnant, LA PLAGE était quelque chose d'absolument raté, comme nous le rappelait le Marquis il y a peu. Et puis, pour ma part, voilà que je le vois arriver avec 28 JOURS PLUS TARD, belle ré-appropriation du film de zombie, grave et assez originale, et dont la mise en scène, enfin, semblait sortir des tics voyants pour développer une architecture plus construite, plus solide. Mine de rien, et malgré la pléthore de films de morts-vivants, Boyle arrivait sans avoir l'air d'y toucher à atteindre une émotion enfouie mais palpable dans le cœur le plus sombre du spectateur. Un film vraiment rythmé, très bien écrit, et avec de vrais morceaux de mise en scène dedans ! Miam ! Depuis, on l'attend, le Danny Boyle, même si on a loupé le dernier il y a deux ans (MILLIONS, je crois) , qui fut tellement mal distribué que même moi, alors que la ville où j'habite a passé le film, je n'eus pas le temps d'aller voir ! [Évidemment, quand le film est sorti à la sauvette, ça n'encourage pas les spectateurs à se déplacer à la vitesse de la lumière, les entrées sont forcément désastreuses, et du coup le film est retiré de l'affiche illico presto !]

Et bien les amis, ce fut une surprise. SUNSHINE, dont le tournage est achevé depuis 2005 (!), mais qui a battu des records de longueur en matière de post-production, a été fraîchement accueilli. Accueil critique plus que mitigé, écho public désastreux, etc. Et pourtant, la première chose qui saute aux yeux, c’est l’option choisie par Boyle, assez loin de cette réputation justement, selon laquelle, au mieux et donc en guise d’hypothèse haute, le réalisateur n’aurait pas su se débarrasser du "canevas du genre" (lu dans la presse locale), et ce serait donc laissé enfermer dans les poncifs. SUNSHINE rappellerait donc une foultitude de films de SF connus, empruntant ici et là d’hallucinantes péripéties ou thématiques, toutes honteusement repompées. On pouvait attendre quand même plus de la part de Boyle, disent-ils. Paradoxalement, et malgré ces remarques unanimes ou presque, le film serait aussi (!), tenez-vous bien, et même tenez-vous mieux, une grosse resucée du 2001 de Kubrick ! Bah, faudrait savoir, les petits gars… C’est STAR WARS ou 2001 ?
En fait, les choses sont plus simples et malgré cela, la confusion, une fois de plus, a régné en maîtresse SM. Le parti-pris de Boyle est pourtant clair comme du France Roche, et l’opération, pour ne pas dire (ça faisait longtemps !) le modus operandi (prononcez à l’anglaise, c’est plus chic : meudeusse opérandaille !), rappelle complètement celui de 28 JOURS PLUS TARD. Bah oui quoi, les cocos, c’était pas compliqué. Il s’agit en effet de faire un film qui s’inscrive assez fidèlement dans le genre, tout d’abord. Ensuite, il s’agit de dégraisser la chose afin de plutôt privilégier une certaine épure scénaristique, ce qui permet de développer un film plutôt sec (mais non sans lyrisme, on le verra), avec une série d’événements prenants mais essentiels, sans frou-frou ni fanfreluche. De la série, mais serrée, donc tenue au cordeau, pourrait-on dire. Sur cette base, comme on dit en cuisine, Boyle s’attache à développer un point de vue personnel, et surtout à faire passer ses thématiques au travers d’une petite galerie de personnages bien troussés, et aux enjeux assez fortement délimités. Ce qui n’empêche pas Boyle de délivrer un film personnel. C’est à travers sa mise en scène, dans les partis pris esthétiques, que le réalisateur sait faire la différence et sait mettre en relief de manière intimiste mais lyrique des enjeux que justement, bien au contraire, la multiplication des films sur le même thème a vulgarisés (dans le sens de "rendu communs"), puis vidés de leur sens en les rangeant au rang de poncifs ou de passages obligés. En clair, on a tendance ici à reprocher à Danny Boyle ce que tous les autres font justement, et sans vergogne encore. On est pourtant loin des films de bureaucrates et/ou de story-boarders qui n’utilisent le genre, bien souvent, que pour développer des effets spéciaux, ou encore pour remplir un peu plus l’étagère du rayon science-fiction. Au final, 28 JOURS PLUS TARD était quand même très proche des enjeux émouvants d’un Romero, tout en s’inscrivant comme un film bougrement personnel, avec un point de vue franc du collier mais singulier. Ce film, loin d’être un énième film de zombies (comme L’ARMÉE DES MORTS de Zack Snyder d’ailleurs, film plutôt bien troussé ici et là, et pas infamant du tout, du reste), réussissait un décalage assez lyrique et imprimait un ton assez frappant. Si SUNSHINE est un film rempli de poncifs (en fait, voilà bien une remarque qui en dit très long sur la façon dont la critique et le public voient le cinéma de genre : un objet de consommation agréable qui s’est certes démocratisé mais auquel, peut-être inconsciemment, on refuse le statut d’œuvre singulière, préférant ainsi évaluer ces films à l'aune de la modernité de leurs effets spéciaux, en général mochissimes…), alors pourquoi ne pas avoir fait à l’époque la remarque sur 28 JOURS PLUS TARD, construit après tout avec les mêmes prérogatives et le même soin ? Passons.

SUNSHINE est donc un film dont la trame est effectivement assez épurée et les enjeux bien définis. Malgré cela, ou plutôt grâce à cela, le film nous met rapidement sous pression. L’enjeu de départ du film (faut-il ou non prendre le risque de dévier du programme qui pourrait sauver le genre humain, ou au contraire le verrouiller ?) fonctionne très bien, pour une bonne raison scénaristique que Boyle a raison de mettre en avant : la moindre opération, le moindre imprévu mettent automatiquement la mission sous un jour dangereux, voire désespéré. La moindre opération technique (sortir du vaisseau, parer à une anomalie…) devient cruciale, comporte des risques hallucinants et peut engendrer une série de modifications, elles aussi imprévues, qui s’enchaînent dans une lente cascade. C’est très bien joué, et c’est là que Boyle marque des points d’emblée, et même se distingue de la concurrence. Car ce procédé, décrit dans le film comme "normal" et envisagé seulement sous l’angle simplement technique, met en lumière, et même en une douloureuse perspective, trois facteurs qui vont mettre le spectateur sous pression. D’abord, le procédé souligne l’extrême fragilité du programme global de sauvetage de l’humanité. La ligne à suivre est fragile, et le programme de survie se base sur une hypothèse théorique dont on est pas sûr qu’elle puisse marcher dans les faits (idée bien développée d’ailleurs, et relayée par une autre : en effleurant le soleil du bout des doigts, il y a un point vide, un inconnu physique, un espace non-calculable). Deuxièmement, le procédé permet aussi de souligner le fait que la mission repose sur sept personnes et non pas sur 20 ou 40, ce qui place assez haut l’importance du facteur humain et des dissensions dans le groupe (chose sur laquelle le film joue de manière essentielle mais très adulte, je trouve, car les personnages sont bien dessinés et très loin justement des poncifs dans ce type de situation : ce sont d’abord des techniciens rationnels et non pas des ego ambulants, trimballant leur lot de conflits. Même si le film joue sur ces conflits aussi, la base, assez émouvante, de la gestion des personnages fonctionne parce qu’elle n’oublie jamais l’enjeu de l’opération. Le film fonctionne sur ce point parce que justement, l’aspect scientifique des personnages, pourtant sensibles, et même très sensibles, qui ne le serait pas à leur place, évite de tomber dans les lourdes démonstrations pleines de pathos qui auraient pu avoir lieu dans un tel contexte). Ceci amène le troisième point de tension du film, qu’on retrouve quasiment tout le temps dans la mise en scène : la démesure complète entre l’échelle humaine, et même bien souvent individuelle (ce que permet l’excellente gestion, parfois très libre (cf. la fin, où on "oublie" certains personnages), du groupe, sur laquelle joue en contrepoint le parcours plus individualisé du héros, Cillian Murphy), et la démesure de la mission et du cosmos lui-même. Et sur ce point précis, le film insuffle beaucoup d’émotion. Bien qu’elle soit assez bien à l’œuvre dans la littérature SF, ce n’est pas si commun de ressentir de manière touchante et palpable la démesure des enjeux et de l’échelle. Les humains du film, ce petit groupe serré, paraissent n’être vraiment que quelques grains de poussière. La vacuité de l’existence humaine, malgré sa singularité, est peut-être un enjeu classique du genre, mais il n’empêche, elle est ici diablement bien incarnée et étonnement gérée dans le dispositif scénaristique pur. Et Boyle pousse même la machine bien au-delà du script lui-même, en incarnant dans chaque plan, et à tout instant dans la mise en scène, ce beau principe sur le papier. Une belle idée, même simple comme ici, de scénario, le développement d’un axe principal dans le déroulé scénaristique, l’installation d’une thématique, tout simplement, c’est une chose, mais la faire respirer, l’incarner dans l’esthétique du film et dans la mise en scène d’un film (l'inféoder à cette mise en scène), c’est encore autre chose. Et si Boyle arrive à faire justement que son film se démarque, c’est bien en cela : savoir incarner des enjeux de papier, en avoir le soucis constant même. Voilà qui déjà n’est pas si commun que ça, et nous met en face d’un film de SF aux enjeux vraiment adultes. Ce qui devient extrêmement rare, et même rarissime dans la SF contemporaine et ses dérivés. Voilà bien longtemps qu’on n’avait pas été ému et secoué de la sorte. [Cette dernière phrase est parfaite pour une critique de Télé 7 Jours !] Voilà bien longtemps qu’un film de ce genre n’avait pas pris le risque de prendre les choses au sérieux, au premier degré serais-je tenté de dire. Le film ne fait pas qu’utiliser le genre dans une pure perspective de divertissement. Il se développe d’ailleurs sur une base assez sèche, jouant plutôt l’épure en matière d’événements (il y en a peu mais leurs développements sont assez gigantesques), rend ainsi ses lettres de noblesse à un genre qui d’habitude consiste surtout à divertir le teenager. Le sentiment d’un film "pour adultes", d’un film mature, parfaitement ancré dans le genre, quoi !

Et puis quand on met les mains dans le moteur, et c’est quand même là que SUNSHINE est le plus intéressant, ce n’est pas dégueulasse non plus ! C’est évident que c’est là que les choses les plus intéressantes se passent. Et c’est aussi là que le film étonne son monde, pour le meilleur et pour le pire, selon notre humeur. Si l’histoire de SUNSHINE développe donc, comme on vient de le dire, une histoire classique avec un traitement et une hiérarchisation des thèmes futée, la mise en scène, elle, est la justification ultime du métrage. Après une entame classique et une présentation des personnages un peu chahutée et assez classique, le film part rapidement, et au bout de quelques minutes seulement, dans des directions beaucoup plus osées. Il s’agit là aussi, comme pour le scénario, de développer et de mettre en valeur un contexte crédible et complètement adulte de l’univers SF. Pas de chichi, pas d’objet futuriste délirant, rien. [À part quand même les plaques patronymiques, un peu too much, mais c’est un micro-détail et je m’étonne moi-même d’avoir pensé cela pendant la projection ! On est peu de chose quand même ! Et il y a aussi ce jet de lumière verte dans lequel vient se fixer un des personnages, mais à peine a-t-on le temps de se dire "le design ça suffit", on découvre alors la superbe idée de Boyle : la perception du son (qui est donc aussi une lumière) et le placement de l’acteur-personnage dans la lumière du cadre et non pas l’inverse ! Bravo !] C’est donc du concret, loin du zinzin habituel, et même avec quelques belles idées de direction artistique ça et là, comme ces gros scaphandres dorées qui ont dû énerver plus d’un fan hardcore de SF, mais dont la grossièreté gargarinienne exprime bien la lourdeur, et donc le danger, des tâches à accomplir. Sinon, Boyle joue avec malice sur des événements connus du genre, qu’il développe avec assurance, appuyant sur l’aspect calme et vertigineux et dangereux du cosmos où l’équipage humain apparaît comme des fourmis de titane. Ça fonctionne tout à fait bien, et d’autant plus que le réalisateur sait garder la tension sur les personnages, chose particulièrement remarquable et surprenante notamment dans les passages ou les plans les plus abstraits ou gratuits du film. Et le Boyle n’y va à la façon de ses collègues. On a une nette impression de concret donc, et surtout de découvrir un univers de mise en scène vraiment sérieux et incarné là aussi, si on peut dire. Tout cela paraît tangible et comme je le disais, est très bien géré, les personnages et leurs émotions (toutes gigantesques), sachant parfaitement prendre le relais des plans à effets spéciaux. Et bon dieu de bois de ciboire de kriss, comme ça fait du bien, bon sang de bonsoir, de voir un film où les effets spéciaux vivent vraiment dans le même espace, et de cadre et de mise en scène, que les personnages. Bien que le film soit truffé, sans nul doute, de fonds verts et d’images de synthèse (c’est délicieux cette expression désuète, vous ne trouvez pas ?), à aucun moment on n’a l’impression de voir des personnages en gros plan affrontant des armées de contrechamps numériques pourris. D’abord l’échelle de plans est totalement convenable. Boyle, finalement, est un old-shool et sait spatialiser, sans jeu de mot, son film en deux temps trois mouvements. Et d’une. Donc, quand il fait un gros plan, il y a une raison (généralement pas celle de 99,58% des réalisateurs vivants : "être au plus près de l’émotion des personnages", mythe stupide et absolument déconcertant de bêtise ! Un plan émouvant c’est un plan moyen ou un plan de demi-ensemble, l’expérience le prouve !), et en plus d’avoir une raison, en général, Boyle essaie de faire à cette occasion de belles choses pour appuyer ces plans rapprochés bien banals en gén