(Photo : "L'Homme Singe" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Et bien non, il faudra attendre la dernière minute pour faire son palmarès des chouettes films de l'année 2005. C'est plus prudent, en quelque sorte, car voici que sortent in extremis, et dans un contexte fort peu favorable, et donc bien incompréhensible (ah, nos amis distributeurs !...), les derniers films d’Abel Ferrara (MARY... Noël... idée de distribution...) et d’Atom Egoyan. On ne sait jamais, si les deux camarades ne sont pas en si mauvaise forme que le prétendent nos amis journalistes, ça pourrait bouleverser le classement, parce que ces petits gars ne sont quand même pas manchots.
Je ferai à ce sujet un petit sort à l'article hilarant de Libération sur le Ferrara (un beau tissu de n'importe quoi, encore une fois) quand je m'occuperai de l'article sur MARY. Le gars a quand même dit que CHRISTMAS, dont j'avais parlé il y a peu ici, est un "documentaire" (et oui !) sur les dealers ! Mais bon, chaque chose en son temps.
 
Egoyan fait partie de ces chouchous de l'art et essai des années 90, que tout le monde a encensé, et que tout le monde snobe gentiment depuis, une fois la mode passée. On ne note cependant pas de faiblesse dans sa filmographie, et même loin de là. LE VOYAGE DE FELICIA était très beau, et son moyen métrage adapté de Beckett, KRAPP'S LAST TAPE, était tout à fait jouissif et inattendu (et avec John Hurt en plus, que demande le peuple ?). Mais malgré cela, il est de bon ton de dire qu’Egoyan, ce n'est plus ce que c'était. Présenté cette année à Cannes, le canadien est forcément reparti les mains vides. Egoyan n'a plus qu'à payer un verre à Lars Von Trier, histoire de rire un bon coup ! Le mieux dans ces cas-là, c'est d'aller vérifier la suffisance du palmarès en salles. C’est une expérience que je conseille à tous les cinéphiles : allez voir pendant un an les films de Cannes (enfin, ceux qui sortent du moins, n'est-ce pas Mr Greenaway ?), et après, faire votre palmarès... On n'est jamais déçu, et les résultats, année après année, sont sans appel. Passons.
 
À la fin des années 50 aux USA, Kevin Bacon et Colin Firth sont incroyablement célèbres et populaires. Ces deux artistes de music-hall font un tabac avec leur duo de choc, entre crooner et humoriste. Et s'ils sont si populaires, c'est que chaque année, ils animent un marathon télévisuel durant trois jours, afin de récolter des sous pour le Téléthon contre la Polio ! Voilà qui les a propulsé durablement dans le cœur des américains. Il faut dire que le duo joue sur une "charactérisation" antinomique (Firth est le mec classe, pince sans rire et bien élevé, là où Bacon joue la tête brûlée blagueuse, clownesque et toujours un peu osée, le personnage rock 'n roll par excellence). Et ça fait mouche.
Des années plus tard, au début des années 70, Bacon et Firth sont un peu rentrés dans le rang. Bacon est producteur d'un label musical, et Firth est acteur, mais ses films connaissent de moins en moins de succès. Leur temps est passé, tout simplement.
Alison Lohman est une jeune journaliste au style moderne, qui n'hésite pas dans ses articles à se mettre elle-même en scène. Du journalisme subjectif, si on peut dire. Elle cherche à marquer un grand coup pour devenir enfin quelqu'un de reconnu. Un éditeur lui propose d'écrire une biographie de Firth et Bacon, deux personnages auxquels elle voue depuis sa tendre enfance une admiration sans bornes. Mais Alison est très intelligente et complètement professionnelle. Très rusée (le film est une belle ode à l'Intellect), elle veut faire la lumière sur un événement trouble qui a brisé l'élan de nos deux showmen. La dernière année où ils ont présenté le Téléthon (en 1959), on a découvert dans la suite de leur hôtel le corps sans vie de Rachel Blanchard, jeune femme de chambre. L’enquête à l'époque conclut au suicide, et on n’a jamais très bien su ce qui s'était vraiment passé. Alison décide de faire la lumière sur cet événement. Si Firth accepte assez facilement l'interview (et pour cause, il sera grassement payé par l'éditeur d’Alison), Bacon, lui, refuse, car il prétend écrire un livre sur le sujet. Il n'accepte qu'une chose : envoyer deux chapitres de son livre à Alison.
La chose se complique lorsqu’Alison prend l'avion pour aller interviewer Firth. Son voisin de siège n'est autre que... Bacon lui-même ! Le hasard dépasse la fiction la plus romanesque. Alison panique, et refuse de dévoiler sa vraie identité ! Elle lui cache donc le fait qu'elle est journaliste et qu'elle écrit un livre sur lui. Bacon, quant à lui, cherche à la séduire... L'enquête commence...
 
Tiens, tiens, se dit-on, en débarquant dans le film, c'est marrant ça, que le gars Egoyan fasse un film ouvertement "à costumes", si j'ose dire. L'ouverture est magnifique et rythmée, et impose d'entrée de jeu une étrange narration. En effet, le film est narré par les voix-off d’Alison, bien sûr, réfléchissant a posteriori aux événements qui ont eu lieu pendant son enquête, et aussi par la voix-off de Bacon qui est en fait le texte du livre qu'il est en train d'écrire. Voix multiples donc, dont on comprend assez vite qu'elles vont tisser un réseau assez riche. Et à chaque nouveau témoignage, la narration partira sur de nouveaux rails, parallèles certes, mais réservant des différences de taille. Avec Firth, c'est une autre voix encore qui s'exprime. Tout cela est follement mélangé. Car en effet, c'est la réflexion d’Alison Lohman qui prédomine, d'une part, et d’autre part le film ne cesse de faire des allers-retours entre les années 50 et les années 70. Le rythme est fluide, certes, mais bien étrange, et loin d'être monotone malgré une nuance langoureuse qui est loin d'être rassurante d'ailleurs. On s'aperçoit que tous les personnages sont reliés de manière intime aux événements de 1959, Firth et Bacon, bien sûr, mais aussi Lohman. On est vraiment dans l'histoire légendaire de cette étrange mort, certes, mais aussi dans le ressenti et le subjectif les plus intimes des personnages. Ce jeu de points de vue mouvants est encore perturbé par un autre facteur. En s'adressant à Alison Lohman, les deux acteurs présentent une version très choisie des événements. Peut-on aboutir à un récit crédible à partir d'un fatras de mensonges et de demi-vérités ? Il y a sûrement des différences entre les événements décrits à la journaliste et ce qui s'est vraiment passé. Au fur et à mesure que Lohman avance dans son enquête, il est certain que le simple fait de préparer son livre fait des remous, et que derrière son dos, tout le monde tire les ficelles pour la manipuler plus ou moins, et pour protéger un passé que personne ne souhaite vraiment voir ressurgir. Bref, voilà un film un peu rashomonien, mais tout mélangé, où l’on cherche la vérité avec des témoignages subjectifs et tronqués, parasités en plus (ça fait beaucoup !) par la propre confusion de l'héroïne, très attachée à ces deux personnages de son enfance, et qui plus est, qui s'implique bien au-delà de ce que la rigueur professionnelle lui impose. Tout ça parce que, dans l'avion où elle rencontre Bacon, Alison Lohman ment sur son identité, détruisant ainsi la position de force que pouvait lui conférer son statut de journaliste, ce qui la plonge surtout dans une intimité forcée avec Bacon ! C’est pas joli-joli. Au-dessus du lac aux requins plane un ignoble sentiment de danger, fatal mais larvé. Après tout, personne n'a intérêt à dévoiler la chose, et surtout les sommes en jeu sont tellement énormes qu'on sent très bien que cette enquête n'est pas sans danger, ni pour l'intégrité physique de chacun, ni pour le cerveau... ni pour l'âme.
 
Le danger est omniprésent. Et il devient difficile de trouver le moindre indice concluant dans cette fourmilière. Rien ne tient debout. La mise en scène rajoute du trouble, comme si cela ne suffisait pas. Car n'imaginez pas qu’Egoyan fasse une mise en scène policière stricto sensu. Bien au contraire, il joue avec ses personnages et avec les spectateurs, en faisant constamment dévier sa narration. Ellipses, ruptures, direction artistique qui se dérègle (on ne sait plus par moment si on est en 59 ou en 72 !), les deux époques deviennent un no man's land où tous les personnages errent comme des fantômes. Il y a une voix supplémentaire à cette cacophonie des témoignages : celle d’Egoyan ! Et le gars, en plus, a l'intelligence de ne pas toujours faire coïncider son point de vue avec celui de l'héroïne. C’est donc formidablement beau. Tout est de guingois, rien ne colle, et c'est à ces sources de lumières contradictoires et confuses que se dégage, mais avec confusion et doute, un semblant de vérité, et encore, bien fugace. Tout le monde a menti, et tout le monde est impliqué.
 
L'enquête a son côté Agatha Christie, et c'est une des grosses surprises du film. Mais cet aspect est explosé par le dispositif global. Egoyan finit par nous perdre divinement, et très vite on ne sait plus où vont s'arrêter les chausse-trappes et les faux-semblants. Il y a indices, il y a énigme à résoudre, mais derrière ? Qu'est-ce qu'il y a au-delà ? Brrr... Ça fait drôlement peur, et c'est même terrifiant !
En nous perdant, mais aussi en nous montrant des évidences (certaines choses sont vraies dans tout ça, et on en devine un paquet : mais on n'est jamais sûr d'être roulé ou non dans la farine de manière définitive), Egoyan construit un film complètement cubiste, à la lisière du fantastique. Ça coud, ça découd, on se perd et l'abîme est de plus en plus profonde, signe peut-être qu'on s'approche de l'humain, au final. Egoyan s'amuse et fait preuve d'une grande malice et d'une grande générosité. Le suspense est immense et le sentiment nous éclate en pleine figure. On en ressort bouleversé, bien sûr.
 
Le film en fait n'est quasiment pas une enquête (...faudrait savoir !). On pense à MULHOLLAND DRIVE ou à SUEURS FROIDES, pour faire vite (c'est très exagéré), mais dans des versions où l'ouvertement fantastique aurait été rayé au profit de quelque chose de plus terre à terre. Il est bouleversant de voir que les points moebiusiens du film sont uniquement construits par la mise en scène, et sur les bases d'une narration "classique", même si elle est iconoclaste. Je disais cubiste tout à l'heure, mais peut-être aurait il fallut dire quantique... Les personnages sont doubles, c'est-à-dire pas forcément avec une face cachée et obscure, mais dans le sens où tous les personnages sont deux ! En tout cas, l'Innocence est définitivement sacrifiée, et la Mort plane. La rencontre a eu lieu puisqu'elle aura lieu, le film aplatit et retourne la temporalité, en confortant un sentiment que, bizarrement, on pourra trouver presque fraternel. Quel beau mystère. On s'arrêtera là, malheureusement, pour ne rien dévoiler...
 
La mise en scène est superbe, bien entendu. Complètement subjective et lyrique au delà du plausible, hollywoodienne même par endroit (le restaurant japonais et ses éclairs, le cri de la femme de ménage, etc.), elle est un délice de quasiment tous les instants. Je pense que rien que pour l'utilisation multiple de la séquence de la petite fille du Téléthon, le film méritait d'être encensé par tous : on la voit sous différents supports, sous différents angles (champ et contrechamp), et avec une réduction progressive de l'échelle de plans !). Voilà la définition parfaite, à travers cette scène disséminée, du relief au cinéma. Voilà une dis-narration (enfin !) superbe ! Le reste est parfait. Egoyan a un grand orgue devant lui, dont il utilise tous les jeux et toutes les manettes, il fait jouer toutes les combinaisons possibles. Ça n'arrête quasiment pas. Musique (écoutez la bien, elle raconte pas mal de choses !), décors, lumière (le premier plan où la copine d’Alison, Sonja Bennett, excellente actrice, lit le chapitre du livre sur la terrasse !), costumes, cadres et montage, c'est hallucinant. Enfin, c'est très beau, et ça utilise tout le matériel avec une gourmandise évidente.
Quant aux acteurs, je n'en parle même pas. Des premiers aux derniers rôles, c'est d'une précision renversante (la femme de chambre vietnamienne !).
 
J'omets volontairement une nuance très importante du film. Et également une scène dont il y aurait fort à dire. Mais vous me remercierez, vous verrez...
 
VO obligatoire, sinon rien.
 
Etonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 22 décembre 2005

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(Photo : "La raison menant le Monde", par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Vous la sentez, la Maturité qui monte ? Et oui, nous entamons aujourd'hui la deuxième année de Matière Focale, puisque nous avons soufflé hier la première bougie du site, sans fracas ni feu d'artifice (mais avec une belle photo de Mamie, quand même). Et en cette période de fête, vous serez sans doute amenés à emmener (oh !, ça commence bien) votre petit cousin Kevin au cinéma. De deux choses l'une, il demandera à voir HARRY POTTER ou KING KONG. [Parce qu'entre nous, ça m'étonnerait qu'il réclame MARY d’Abel Ferrara, qui sort en pleines fêtes, coincé entre les autres mastodontes, et qui sera donc avalé comme un fétu de paille. Dommage, la presse semble l'avoir défendu pour une fois ; pareil pour LA VERITE NUE d’Atom Egoyan ! Quelle idée d'aller sacrifier ces films sur l'autel de la concurrence... Ça ne nous aurait pas dérangé de les voir début décembre ou début janvier !]
 
Bon, j'ai vu HARRY POTTER, et je vous en parlerai peut-être un de ces quatre. Aujourd'hui, je suis plutôt d'humeur poilue, et donc on va faire un sort à notre ami Peter Jackson, dont le hasard a fait qu'on ne l'a jamais "traité" convenablement dans ces pages. Le gars Jackson est pourtant sympathique. Si BAD TASTE peut amuser pour l'aspect un peu culte qu'il a pris avec le temps (mouais, mauvais argument ça !), ce n'est pas grand chose, et c'est plutôt potache. Par contre, HEAVENLY CREATURES est superbe de bout en bout. BRAIN DEAD est très beau, en plus d'être social et amusant. FANTÔMES CONTRE FANTÔMES (à ne pas confondre avec le film avec Philippe Noiret et Gérard Jugnot, héhé) est vraiment bien. FORGOTTEN SILVER, très sympathique, etc. [Et LES FEEBLES, chef ? NdC] J'ai plus de mal avec la trilogie du SEIGNEUR DES ANNEAUX, et pour beaucoup de raisons qui pourraient donner lieu à un article fourni. Ce n’est pas vraiment mon truc, cette série. Je sais que le Marquis est plutôt fan, et je le laisserai défendre la chose. Bref, pour résumer, Jackson est un type plutôt sympathique, et surtout, il est capable du meilleur. On peut être un peu effrayé de constater qu'il semble avoir pris goût, non pas pour les luxueuses productions, mais pour les projets ultra-pharaoniques. C'est quand même un peu bizarre, la chose. Et si ce n'était pas lui, parce que malgré tout le gars est un rigolo et un sympathique, on éviterait peut-être ce KING KONG bodybuildé. Mais si c'est Jackson, on se dit qu'il y aura sans doute quelque chose à manger, alors pourquoi pas ? Et puis c'est Noël, et je suis de bonne humeur.
 
USA, 1929. Le pays est dévasté par la crise économique. Jack Black, réalisateur de film d'aventures de série B, montre les premiers rushes de son nouveau film à ses producteurs. La projection se passe mal, et les producteurs préfèrent arrêter la production plutôt que d'engloutir encore plus d'argent pour essayer de rectifier le tir, si cela est possible. Jack est bien embêté. Emberlificoteur de première, très malin, passionné, volubile, mais sûrement aussi arnaqueur et orgueilleux, Jack est un personnage haut en couleur. Et il est bien embêté : il allait demander une rallonge de budget pour pouvoir aller tourner sur une île et finir son film. Il décide alors de voler les bobines déjà tournées et de réunir son équipe en moins d'une heure, pour rejoindre le bateau et partir. Son actrice vedette ayant abandonné le métrage, il doit aussi dans l'heure trouver une actrice. Il repère dans la rue Naomi Watts, artiste de music-hall qui vient d'être mise au chômage, alors qu’elle est sur le point de voler de la nourriture sur une échoppe... Naomi accepte de tourner pour Jack pour une seule raison : le scénariste n'est autre qu’Adrien Brody, célèbre dramaturge pour lequel Naomi voue une admiration sans borne.
Le bateau quitte le quai de New York juste avant que tout le monde se fasse embarquer par la police pour le vol des bobines. Le vieux rafiot emmène la troupe vers une destination inconnue de tous, sauf de Jack : l'Île aux Crânes, qui n'existe sur aucune carte...
 
Si la presse s'est emparée du test comparatif avec le KING KONG de 1933, on laissera tomber la chose en ce qui nous concerne, les deux films n'ayant pas grand chose à voir en termes de production, notamment en ce qui concerne la longueur (plus de trois heures ici), la différence des effets spéciaux, le jeu des acteurs, etc. Tout cela n'aurait pas grand intérêt.
Alors où va-t-on commencer, par contre ? Le film de Jackson est dense, et il y a énormément de choses à dire. L'exposition, toute new-yorkaise, met l'accent sur la crise économique de 1929. C’est la misère, et on est bien obligé de voler pour manger. L'industrie du spectacle est bien sûr touchée de plein fouet. Naomi Watts en est réduite à voler une pomme, et s'oblige à écouter Jack Black alors qu'elle n'en a pas du tout envie, parce qu'elle sait qu'il va l'inviter dans un drugstore pour manger un gros repas bien calorique. Black est un sans-le-sou lui aussi, mais d'une autre manière. Persuadé de son talent, on lui enlève son gagne-pain. Il montera son expédition filmique dans l'illégalité la plus complète et en arnaquant tout le monde : le scénariste embarqué de force, le capitaine du bateau et les marins à qui l’on cache la vraie destination de la quête, et qui sont sans doute payés avec un gros chèque en blanc, etc. Des petits plans sur Central Park transformé en bidonville, costumes mités aux manches, c'est une introduction classique et hollywoodienne. L'aventure démarre à la lisière du catastrophique, Black ayant bien arnaqué son monde au nom de sa passion. Une fois embarqués, les choses iront de mal en pis, puis de pis en horrible, obligeant les personnages à continuer malgré eux, car le point de retour est dans ces conditions franchi les doigts dans le nez. Il s'agira par la suite de gérer les catastrophes cataclysmiques qui s'abattent sur le groupe. C'est là qu'on trouve les idées de scénario les plus séduisantes, notamment dans l'idée de rétrécissement progressif de l'équipe de tournage (plus d'actrice, plus de photographe, plus de preneur de son, et finalement plus de caméra, héhé !).
Jackson pose là aussi ce qui semble être des pistes, comme le scénario écrit dans les soutes du bateau (Brody est enfermé dans une cage, symboliquement du moins, pour écrire sa commande) qui semble être le moteur du bateau, et donc du film lui-même. On se dit que Jackson poussera la métaphore jusqu'à montrer que le singe, c'est Brody ou Black qui l'a créé, mais en fait pas tout à fait. Ou plutôt, au contraire, oui, c'est effectivement le cas. Avant d'arriver au singe géant, l'équipe se retrouve en pleine série B, comme ils ne l'avaient jamais rêvée, et la réalité est la fiction en quelque sorte. Mais au bout de vingt minutes sur l'île, l'action et la technique prennent le dessus, et la métaphorisation (si je veux) de l'histoire n'atteindra finalement que le gros singe, le reste se fondant comme du plomb chauffé dans la mécanique narrative, mais sans symbolisation. On se retrouve alors dans une épopée à la Jules Vernes (référence avouée, je pense), avec des événements plus énormes que nature, et une narration très premier degré (c'est un choix, et pas forcément un défaut). On se sent déjà un peu de guingois. Tout cela met beaucoup de temps à arriver, pour finalement aller jusqu'au film d'action pure. Bah, pourquoi pas, après tout ? C’est son choix. En chemin, Jackson tend à faire manœuvrer son film vers une espèce de comédie bizarre, ou plutôt de film d'aventure avec des situations de comédie.
 
Le bât blesse, à mes yeux, et assez vite je trouve, dans de nombreux points du film qui ne me semblent pas fonctionner. Tout d'abord, il y a les effets spéciaux, loin d'être bâclés bien sûr (il manquerait plus que ça, tiens !), ils incarnent sans doute le top de la technique actuelle. Mais il n'empêche. Dans la jungle, terrible jungle, où il y aura énormément de cadavres ce soir, on retrouve des décors de synthèse quasiment partout. Les amateurs seront ravis, car ils auront l'impression de trouver là un univers graphiquement proche, peut-être, des univers de bandes dessinées, par exemple. Et pourtant, même en ayant décelé cela, je ne marche pas : que cela est froid, que cela est attendu. La jungle est énorme, la jungle est dense et remplie de bêtes effrayantes, certes, mais sur le plan de la direction artistique, on retrouve en fait la jungle-type de cinéma, en mille fois plus grande, mais c'est la même. Les teintes vertes-grises sont d'une artificialité énorme, et surtout d'une terrible froideur, provoquant de grandes sensations d'aplat très désagréables. En effet, on est très vite gavé par ce sentiment omniprésent que les acteurs se déplacent devant des fonds bleus. Grrrr... [La chose sera d'ailleurs aggravée et / ou provoquée par le découpage, comme on le verra.]
Ensuite, on a vraiment l'impression de se retrouver avec une espèce de remake de JURASSIC PARK (sans la famille, merci mon dieu !). Evidemment, c'est là aussi qu'on trouve l'inspiration Vernesienne (euh..., si je veux...). Certes. Mais que de séquences déjà vues, notamment tout ce qui concerne les dinosaures et autres reptiles ! La chose n'est pas mal faite, d'ailleurs, par endroits du moins. Certains plans tremblent tellement et sont tellement chargés qu'on ne voit absolument rien, à l'image de la poursuite dans le canyon où tous les monstres et les humains fuient dans la même direction. On retrouve là le syndrome SPIDERMAN (mais on pourrait choisir ici un autre titre) : "tiens, j'ai vu un truc rouge et bleu passer !" Effets de tremblés, formes grisâtres qui vous passent sous le nez et dont vous percevez le mouvement tout juste, mais par contre, vous perdez les personnages, la spatialisation et l'action. Cette fameuse fuite, notamment, est même assez drôle, involontairement, quand on regarde les carambolages des petites créatures qui courent sous les pattes des grosses dans un joyeux chaos. La spatialisation est détruite, et surtout, textures, formes et actions donnent des effets quasiment comiques, plus proches du dessin animé que du vrai film que Jackson est en train de faire. En général, les créatures sont souvent froides et mécaniques. À une exception près, on le verra. Le singe, quant à lui, réunit les qualités et les défauts du film. Plutôt convaincant par moments, de manière fugitive, c'est une créature de plus dans les combats contre les autres monstres. Je prendrai un exemple pour vous montrer mon malaise. Kong se bat très souvent en prenant Naomi Watts dans la main. Naomi, poupée de pixels minuscule et désarticulée dans les mains du monstre : quelle mauvaise idée ! Ça marchait peut-être sur le papier, mais là non. L’effort pour rendre ces scènes d'action palpitantes est réduit à néant quasiment : on ne voit que ça (la poupée synthétique à la Pixar dans la main du monstrueux singe), et graphiquement, ça ne rend pas du tout, et même pire : ça fait quasiment cheap ! [D'ailleurs, en plan rapproché et dans le même plan, les transitions "invisibles" entre la Naomi de synthèse et la Naomi en chair et en os sont assez maladroites. Je suis gentil.]
 
Ce n'est qu'un exemple, mais il est significatif. Dans ces combats où le singe tient Watts dans sa main, on voit bien que Jackson veut faire passer l'idée que le Kong protége la belle des monstres. Pourquoi pas ? Mais si le plan, au final, est ridicule, si ça ne marche pas, pourquoi King Kong ne poserait pas la belle dans un endroit abrité pour aller se battre ensuite ? Autre exemple. Si un plan en travelling avant sur le singe fait que la transition entre la synthèse et l'actrice semble foirée (et ils ont dû en faire, des tests, pour en arriver là !), pourquoi ne pas faire deux jolis plans au lieu d'un seul ? Un autre effet spécial très raté : les indigènes qui sautent avec des perches géantes de rochers en rochers : c'est ridicule, et ça fait carrément mauvais plan de cinématique dans un  mauvais jeu vidéo. Si ça ne marche pas, pourquoi ne pas supprimer le plan ?
Tout cela relève de mauvaises options, et en général, rend les plans rapprochés (qui sont souvent des plans live) complètement artificiels, maladroits... et cheap, à leur tour !
 
[Il y a quelques jolies choses, néanmoins, j'y reviendrai.]
 
Du numérique encore et encore, et surtout avec des options de mise en scène maladroites. En plus de l'incessant gavage de rebondissements (les scènes d'actions sont très longues), on a l'impression d'une cuisine beaucoup trop riche, et vite, on sature complètement, ne cherchant même plus à lutter, mais se laissant voguer, en espérant percevoir avec son œil (héhé) quelques plans beaux et fugaces dans la bouillabaisse.
Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour qu'on puisse enfin parler de mise en scène. Car il y en a, bien sûr. Mais je voulais commencer par les effets spéciaux, pour bien vous montrer que le film me semble rempli de faiblesses, mais qu'elles forment surtout un réseau, un tissu, ou plutôt une combinaison de petites choses sur des niveaux différents, qui finissent par arrêter le film dans ses élans. La faute se situe à plusieurs étages.
 
Parlons donc de mise en scène de manière plus générale. Même si la partie concernant les Sauvages n'est pas la moins réussie (ça marche assez bien), on a très peur au début des aventures sur l'île. Jackson nous fait en effet de petits effets d'obturation absolument  splendouillets et donc très kitsch, face auxquels on ne peut s'empêcher de sourire en pensant que, tiens, là, on est presque dans une ré-appropriation du fameux effet (très laid) d'obturation (même si ce n'est pas vraiment le même) de Ridley Scott période GLADIATOR et suivants !! Mais qu'est-ce qui se passe, on se dit ? Heureusement, Jackson ne réitère pas l'expérience plus loin dans le film, ouf ! [D'ailleurs, cet effet a lieu également sur des plans au ralenti, comme chez Scott !]
Le problème pour moi se situe ailleurs. Et curieusement, ce qui m’a personnellement le plus gêné, c'est le cadre d'une part, et l'échelle de plans, de manière encore plus significative, d'autre part. Je crois d'ailleurs que ce n'est au final rien d'autre que le problème de l'échelle de plans qui induit les défauts qu'on peut déceler sur le reste du film. Il n'est pas étonnant, en effet, de tomber sur des problèmes de direction artistique, qui sont vraiment paradoxaux quand on pense aux effets qu'a voulu en tirer Jackson, (c'est presque absurde même, ce déferlement technologique pointu pour aboutir à des plans qui ne fonctionnent pas tout simplement, comme le plan avec les perches dont je parlais). Loin d'être une cause, ce plantouillage des effets n'est peut-être qu'un symptôme justement du problème de découpage.
 
Ben oui, tout bêtement. Des plans "majestueux" (dans les limites esthétiques qu'on vient d'exposer) avec par exemple une vallée s'étendant à perte de vue, où trois monstres préhistoriques se battent, minuscules comme des fourmis, autrement dit des plans d'ensemble très travaillés, il y en a. Mais bien souvent, ils sont uniquement illustratifs, et ne participent pas réellement à l'échelle des plans et au découpage proprement dit de la séquence. Car à l'intérieur des scènes, que se passe-t-il ? Des couloirs de plusieurs centaines de kilomètres de long de gros plans ! Et de plans rapprochés. Que c'est monotone, du coup ! Et tout est mis sur la même échelle (un gros plan de Kong pouvant succéder sans problème et dans les mêmes proportions à un gros plan sur Watts, faisant exploser la taille des personnages, et ce sans faire joujou avec malice avec des plans intermédiaires permettant de faire de ces deux gros plans absurdes un vrai travail poétique). Deuxième point faible : l'impression certaine que le champ et le contrechamp sont absolument imperméables. Déjà, le fossé entre les deux axes est bien souvent creusé par le caractère largement antinomique (au niveau de la direction artistique, une nouvelle fois), entre plan "live" et plan de synthèse. En plus, le champ et le contrechamp semblent ne jamais (ou si peu) devoir se rencontrer, faille que la nature même de chacune de ces catégories de plans révèle de manière particulièrement cruelle. Au final, on se retrouve donc face à un découpage extrêmement monotone, et d'une, qui bien souvent nuit à la création d'un univers propre et homogène, et de deux, et qui, enfin, donne le director's cut aux effets eux-mêmes, bien sûr. Et donc, on peut dire adieu à la spatialisation. C'en est presque fascinant de voir comment ce découpage en deux dimensions complètement dichotomiques semble être autant un reportage sur la fabrication du film lui-même qu'un film de fiction. Loin d'être emporté par une aventure rythmée et étonnante, on se retrouve au contraire face à une description technologique du film en train de se faire ! En voulant faire un film d'aventure populaire ultime, Jackson se retrouve avec un catalogue d'effets spéciaux qui avancent malgré les personnages eux-mêmes. Ces derniers n'ont aucune influence sur le story-board. La véritable cause de l'échec est là : Jackson n'a pas soumis ses très importants moyens à son style et à sa mise en scène, mais au contraire, celle-ci suit complètement les partis-pris du département effets spéciaux.
La tactique, aux mains d'un gars doué comme Jackson, aurait d'ailleurs pu être passionnante et iconoclaste. Malheureusement, le parti pris esthétique, on l'a vu, est des plus classiques, entre Jules Vernes et Jurassiqueries. On est bien loin d'un regard moderne et personnel, loin d'une esthétique originale et propre à Jackson. On peut même parier qu'un autre "gros" réalisateur serait arrivé, avec la même indépendance et les mêmes moyens que Jackson, au même résultat, au moins sur le plan esthétique.  Déception donc.
 
Bien sûr, il y a des trucs assez inattendus, voire gonflés, que Jackson utilise volontiers sans se soucier de savoir si cela sera ridicule ou non. Le fait de balader, ex-nihilo, King Kong dans un New York soudainement désert et endormi, la désormais fameuse scène dite de "la patinette" qui a apparemment bien divisé les fans hardcore, et le piédestal ridiculement petit de la scène finale (l'idée qui me séduit le plus dans ces trois-là). À part ça, pas grand chose d'original...
Il y a aussi des "coups" scénaristiques bienvenus, assumant avec panache un côté presque "guignolesque" de ce genre de fiction. À savoir le sauvetage en forme de cheveu sur la soupe du patron du bateau, chose d'ailleurs que Jackson a la bonne idée, encore plus exagérée, de répéter deux fois, notamment dans la meilleure scène du film. J'y viens. [C’est dans ces scènes qu'on trouve aussi l'expression ambiguë du personnage de l'acteur bellâtre. Pas mal.]
 
Il y a quand même une scène formidable, donc, qui marche très bien. Celle du "puit aux insectes". Là oui, d'accord, c'est une réussite totale. Non pas que cette scène soit outrageusement belle, avec un cadrage époustouflant. Non. Mais elle est tout bonnement bien amenée et à défaut d'être sublimement découpée et spatialisée, elle a la grande qualité d'avoir un sacré rythme, tout en slowburn, une attaque monstrueuse, lente, désespérée, violente, qui promet tout le monde à une mort certaine à laquelle Jackson nous oblige à assister comme des voyeurs. C’est le point le plus sombre du film, de très loin, et ça rappelle presque une attaque de multitude, un peu sur un mode zombie, où des monstres moins rapides et plus impressionnants ont encore plus de chances de gagner que les autres, car ils sont plus nombreux, et dès qu'on en abat un, une nouvelle espèce apparaît. Voilà une scène d'un pessimisme noir et d'une violence complète. Le montage est aussi, à ce moment là, beaucoup plus rythmé. Enfin, les monstres de ce passage sont terrifiants, complètement crédibles et  dégoûtants, et ils permettent par leur aspect grossi mais pas titanesque de réunir enfin (!!!!) les protagonistes de l'histoire avec les habitants de l'île, sur le même plan ! Ouf ! Belle séquence, presque une pause ou une béance. Très bien.
 
Dommage que le reste ne soit pas aussi dynamique ou inspiré. Le casting est plutôt pas mal, bien sûr. On retrouve notamment Jamie Bell, l'ex-petit garçon à gifler de BILLY ELLIOT, désormais très bon acteur, qu'on a vu cette année dans L'AUTRE RIVE et DEAR WENDY. Le capitaine du bateau (Thomas Kretschmann, qu'on avait vu dans LE SYNDROME DE STENDHAL de Dario Argento), et son second (Evan Parke) sont vraiment très bons également. Par contre, malgré ma relative sympathie pour cet acteur, je trouve que Jack Black n'est vraiment pas convaincant du tout, voire même agaçant par endroits. Je suppose qu'il applique à la lettre les consignes de son metteur en scène. Mais quel festival de sourcils quand même ! Et son imitation d'une espèce d'Orson Welles m'a complètement fatigué. Mauvais choix, ou alors mauvaises consignes.
 
On est donc face à un film largement balourd, sans énormément de rythme, et au lyrisme limité par une esthétique attendue. Sur la pléthore d'effets, souvent pas beaux et bloquant tout effort de mise en scène, beaucoup sont particulièrement laids, et quelques uns, au contraire, réussis. Mais le rythme général dessert le film. La faute à une abdication devant les moyens sans doute. Il eu fallu découper plus. Car quand Jackson se pose un peu et réfléchit, comme dans la séquence du puit à bestioles, ça marche du tonnerre. Ou comme dans un très beau plan de la séquence finale. Au lieu de faire moult plans d'ensemble à un rythme effréné et redondant, au grand dam de toute tentative de spatialisation ou de rendu de l'action, Jackson "place sa caméra" sur l’aile d'un avion qui s'éloigne. Le plan est magnifique, cadré, stable, lent, donne à King Kong une réelle émotion (un monstre énorme rendu petit dans un environnement encore plus titanesque : New York), et l'effet spécial numérique y est alors soufflant : on ne le voit même plus. Dans ce plan fugace, et auquel on ne peut absolument rien reprocher du point de vue technique (tout numérique, mais superbe et lyrique), on devine ce qu'aurait pu être la chose. Et on se souvient que Jackson est aussi le réalisateur de HEAVENLY CREATURES, c'est-à-dire un type à l'univers original et décalé. Le pari est donc, à mes yeux, largement raté.
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
 
Pour lire le haïku de Mr Mort sur KING KONG, cliquez ici.
 
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Mardi 20 décembre 2005

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(Photo : "L'Exorcisme de Marie Rose" par Dr Devo)

Chers Camarades,
 
Ah oui, ça fait du bien de retourner en salles ! Oh, et puis il y a le choix. Après quinze jours de vidéo et DVD, et donc loin des salles obscures, il y a pléthore de films et de machins à voir. Je prends tout et ne retiens rien. J'en profite notamment pour aller voir les films fantastiques de petite envergure, car mon cinéma Pathugmont a vraiment loupé tous les derniers : THE DESCENT et RED EYE, notamment. Donc hop, l’Emily, c'est dans la poche, malgré sa réputation, si j'ose dire. Je note aussi au passage que les gros films "cultes" (quel horrible mot) ne passent plus que dans trois salles et ne passent plus en VO dans mon Pathugmont pour faire la nique au cinéma art et essai juste à côté. Ainsi, HARRY POTTER ET JE SAIS PLUS QUOI et KING KONG passent en VO chez les art et essai, mais plus dans mon cinéma ! Avant, ils le faisaient. Va falloir payer pour aller voir le gros poilu ! Pas glop.  En plus, il n'y a qu'une séance, ce qui a tendance à rendre problématique mon visionnage de la chose. Donc, oui, oui Madame, sans hésiter, oui, c'est ... L’EXORCISME D’EMILY ROSE qui a gagné. Je me demande si c'est la cousine de... Mais n'allons pas trop vite.
 
Alors voilà. Ça se passe de nos jours (ou peut-être dans les années 90, ça expliquerait deux ou trois choses). La famille Rose vit dans le fin fond le plus lointain du cœur de la campagne américaine. La maison familiale est perdue au milieu de nulle part. Ce jour-là, un docteur arrive dans la maison, où l’a déjà précédé un policier. Il entre. Papa et Maman Rose sont dévastés, les quatre sœurs pleurent à chaudes larmes dans le silence le plus glacial. Emily, l’aînée des filles Rose, vient de mourir au terme d’un exorcisme dans la plus pure tradition de l’Eglise Catholique. Le médecin examine le cadavre de la jeune fille. Il est si mutilé et dégradé qu’il ne peut conclure à une mort naturelle. Par voie de conséquence, le policier embarque le Père Moore (Tom Wilkinson, qui a la licence to excorcize), et le met en garde à vue.
Erin Bruner est une jeune avocate (Laura Linney, qui aura bientôt 42 ans, mais chut…), et vient de faire acquitter un célèbre meurtrier. Elle est très forte, mais ne travaille toujours pas à son compte, malgré le fait qu’elle ait proposé moult fois à son patron de collègue de devenir co-associée en achetant la moitié des parts du cabinet. On lui propose très fermement de défendre le Père Moore, inculpé de négligence et de mise en danger de la vie d’autrui. En un mot comme en cent, on lui reproche d’avoir poussé Emily Rose à abandonner ses traitements médicaux (elle souffrait de sévères troubles psychologiques), et à l’avoir poussée à bout lors de l’exorcisme où elle trouva la mort par épuisement… Erin, qui est complètement agnostique, va essayer de prouver la bonne foi de son client, mais le lendemain matin, son radio-réveil s’arrête bizarrement à 3 heures du matin ! Bouh !
 
Le point commun avec le film d’hier, DERANGED, c’est que l’histoire se passe dans la plus plouc des campagnes américaines, et que les protagonistes sont des gens qui ont une foi absolue et rigoriste, mais aussi absolument simple. Emily Rose et sa famille ont la foi simple et forte des habitant traditionnels de la Bible Belt. On imagine très bien que Dieu suit la famille dans chaque tâche quotidienne, et que les sœurs d’Emily n’ont pas beaucoup regardé la télé, et surtout n’ont jamais touché une playstation de leur vie. Une vraie famille pieuse, autrement dit, et qui se tourne naturellement vers le Père Moore, le curé de leur paroisse, quand Emily revient de la fac complètement psychotique…
 
Bon, on va déjà régler son compte, avant toute chose, à la mise en scène. Malgré le choix du format 2.35 (cinémascope), on notera que le cadre est absolument semblable, dans ses meilleurs moments, à un bon petit Hollywood Night, qui fit jadis le bonheur de nos soirées du samedi sous prozac sur TF1. Ce n’est pas lyrique pour un sou, ce cadre. Il y a un léger effort dans la scène du générique (arrivée du docteur qui va faire l’autopsie), et ce, malgré un splendouillet faux raccord des plus ostentatoires (je me suis même demandé si le médecin n’avait pas un frère jumeau !). Ensuite, dans les parties tribunal, ça ne casse rien. Ça fait de petits mouvements de grues très légers. Ça fait un max de gros plans. Grosso modo, il n’y a que trois axes, et basta. Dans les parties en flash-back, tu le sens, oh oui, oh oui, le fantastique qui monte ? Et là, c’est n’importe nainwak. Si l’on excepte une relativement jolie succession de quatre plans quand Emily va dans le couloir avant de faire sa première crise (une porte claque, et elle croit voir quelqu’un de l’autre côté, en fait elle-même, et donc rien), tout le reste est d’un splendouillet certain. Grimaces maléfiques d’une actrice qu’effectivement, on trouvait étrangement prognathe, tension du corps dans la chemise de nuit, éclairage du tonnerre, plan basculé, tête baissée qui se redresse brusquement tout en regard avec des lentilles de contact diaboliques, et sur un coup de cymbales, tout y est. Ça crie, ça hurle, ça change de voix en veux tu en voilà et ça parle les langues. On signale quand même que la scène de l’exorcisme proprement dite est faite n’importe comment, à la Jean-Marie Poiret, époque VISITEURS, sans même le sens d’un cadrage logique d’action à la Michael Bay (quelle influence quand même, ce type, cela dit très sérieusement : il a brisé un tabou et tout le monde s’y est engouffré). Ça filme court, ça tremble à la limite de l’obturation, et ça filme n’importe quoi toujours de face, ce qui, vous en conviendrez, facilite le travail des axes et le découpage spatial, puisqu’il n’y en a pas ! Bref, c’est n’importe quoi. Ceci dit, les scènes d’exorcisme sont peut-être les seules où la lumière est un peu expressive, car tout le reste est diablement moche et mal éclairé. La direction artistique est hideuse à tout point de vue. Le "bar des avocats", par exemple, gogolesque idée de scénario déjà, est fabuleusement aussi exotique que la "cantina" de STAR WARS ! C’est absolument n’importe quoi, et ça fait mal aux yeux. Je me suis posé plusieurs fois la question de ce bar pendant le film. J’étais persuadé que la chose allait se révéler être le repaire des adorateurs de Satan, où un bar communiquant avec l’au-delà, un peu à la SHINING, mais non. C’est juste un décor. Laid. Bref, de la mise en scène, tu n’en feras point, et surtout, en ce qui nous concerne, tu n’en trouveras point !
 
Le film est en fait un film de procès, dit le public qui s’est bien fait berner par un film-annonce qui promettait une resucée de L’EXORCISTE. En effet, le film raconte le procès à travers les "yeux" de Laura Linney, et les séquences de possession et d’exorcisme ne sont vues qu’en flash-back. Avec différents points de vue selon le témoin au tout début, puis très vite, à "la troisième personne" pour ainsi dire. Il ne faut pas s’attendre à un procédé à la RASHOMON. Alors oui, je suis d’accord, ce n’est pas un film d’exorcisme, c’est entendu. Mais par contre, je ne crois pas que ce soit, stricto sensu, un film de procès non plus !
Si le film se tient dans un ennui ronronnant dans sa première partie, il bascule carrément quand Linney décide de défendre son client en opposant à l’accusation, qui prône la non-assistance à personne en danger, l’argument selon lequel la possession existe bel et bien, et qu’elle peut être reconnue comme argument objectif devant une Cour ! Linney envoie à la barre une anthropologue, spécialiste des sociétés primitives et de la religion, qui entérine plusieurs faits : la possession est un phénomène qui concerne quasiment toutes les cultures, et elle est une réponse appropriée à des phénomènes d’ordre spirituel. Chic, me suis-je dit, c’est vraiment une très bonne idée de convoquer l’anthropologie contre la médecine, et de jouer la carte de la psychologie contre la médicamentation (euh… si je veux !). Pas mal. Mais…
L’actrice qui joue l’anthropologue s’appelle Shohreh Aghdashloo, et malgré son nom et son déguisement hindou, c’est une iranienne. Et il faudra retenir son nom ! Dès qu’elle apparaît, le film bascule. Anti-sobre, Shohreh nous donne à voir un spectacle hallucinant. Elle sur-joue à mort, dépassant de très loin tous ses collègues acteurs qui n’y vont déjà pas avec le dos de la petite cuillère. Faux accent indien (et superbe VF, sûrement enregistrée avec un casting sous cocaïne), dandinements du bassin, mouvement latéraux du cou de la droite vers la gauche et inversement (comme dans un clip de R’n’B !), et gros yeux qui roulent de tous les côtés avec un sourire figé en position « Dieu est votre ami ». Notre amie est sûrement échappée de l’asile, me dis-je. Comment ont-ils pu laisser passer ça ? En tout cas, à ce moment, je ne boude pas mon plaisir, aussi exotique que le "Milieu du Film" (this is a… Fffffffffish !) dans LE SENS DE LA VIE des Monty Python.
On s’attendait à une actrice normale, et on se retrouve avec une grand follasse. On s’attendait à un joli retournement de la médecine au profit des sciences humaines, mais non… À partir de cette scène, le film bascule définitivement dans le plus surprenant des partis pris.
C’est Dieu qui envahit alors le plateau. Loin d’être un argument rationnel, on sent tout de suite que ce personnage délirant n’a pas été mis là par hasard. La première partie de sa déposition semble aller dans le sens de mes attentes en ce qui concerne ce twist du scénario. Mais dans la deuxième partie de son témoignage, l’anthropologue finit par lâcher le morceau : la télépathie, la télékinésie et tout le reste, ça existe. Le réalisateur est content, il nous a bien eus : en convoquant une universitaire reconnue, il fait mine d’apporter un éclairage scientifique différent, mais installe en fait la preuve du surnaturel ! La P. Machinery est alors en marche.
 
On comprend très vite alors que le rashomonisme de départ était de façade. Les flash-back deviennent alors des preuves absolues, et entérinent avec zèle le fait que Dieu (romain et apostolique, bien sûr), est au-dessus de tout, et que le surnaturel, tendance X-files, est bien sûr la vérité ultime et établie. Linney commence à avoir des hallucinations démoniaques, et continue de faire l’agnostique : c’est pas une preuve ça, que Dieu et les démons existent ? Ben si, la preuve, c’est que même l’avocate mécréante admet l‘existence des phénomènes étranges ! Dieu mettra même sur son chemin un médaillon en or avec ses initiales gravées dessus. « Je l’ai trouvé dans la rue… Des milliers de gens sont passés là dans la journée, mais c’est moi qui l’ai remarqué et ramassé. Peut-on encore parler de hasard ? » On comprend mieux dès lors pourquoi le film abandonne les points de vue multiples, et sur la pointe des pieds encore.
Le film est en fait un monument extraordinaire de logique spécieuse. Au fur et à mesure, des arguments se déplacent d’un champ d’analyse ou d’étude à un autre, où ils n’ont aucune valeur. Mais la translation se fait avec tellement de discrétion qu’on n’oserait élever la voix, et que le tout prend un aspect très logique, et même de bon sens. Tout cela est spécieux, mais très rationnel. D’ailleurs, la religion est essentiellement rationnelle. D’ailleurs, c’est pour ça que la télékinésie, la télépathie, les enfants indigos et la communication humain-dauphin existent ! La télékinésie est un élément rationnel, c’est une preuve de Dieu et du surnaturel !
 
Et oui, c’est très étonnant, mais L’EXORCISME D’EMILY ROSE est un grand film de propagande ! Et pas n’importe laquelle. Et c’est d’autant plus étonnant que le film soit sorti en Europe. Car il s’adresse aux américains, c’est évident. Culturellement, le raisonnement est pour l’instant assez éloigné de l’approche européenne en matière de spiritualité. Par son système de glissements logiques, le film annule petit à petit la différentiation des points de vue, au profit, ni vu ni connu je t’embrouille, d’un mélange de toutes les sphères argumentatives possibles, même contradictoires. Et si ça marche, ça prouve bien que Dieu existe ! La démarche est justification intrinsèque du propos… Et pas de point de vue, vous dites ? L’absence de second degré, c’est exactement la pierre fondatrice de l’Intégrisme, religieux ou pas d’ailleurs. [Les cartons à la fin sont assez explicites : le film est inspiré d’une histoire vraie, d’un procès et d’un livre écrit par l’anthropologue qui témoigna à la barre, et qui tenait les documents de son enquête de l’avocate elle-même. La preuve ! On reconnaît la logique qui sous-tend tout le film, mais plus encore, le film avoue là son statut : il est une preuve ! C’est une preuve par lui-même de l’existence de Dieu ! Comme je le disais, la démarche elle-même (celle qui consiste à faire un film) est preuve de la validité du propos ! Le cinéma dit la vérité, bien sûr.] Le statut propagandiste est affiché. Le film prouve.  Ce n’est pas un médium. C’est !
Alors évidemment, c’est très étonnant, et on se demande bien à qui profite le crime. Le prêtre du film est catholique. Mais il n’est pas sûr que ce soit l’Eglise américaine qui soit là-dessous. Ça pourrait très bien être les scientologues ou les raeliens, ou encore mieux, si vous aimez les complots, une association entre plusieurs mouvements intégristes. Ne voyez pas chez moi un anticléricalisme de base. Je ne suis pas du tout allergique aux religions, je ne pratique pas, ou alors peut-être, ça n’a pas d’importance. Toujours est-il que je n’ai pas d’hostilité de principe envers le Religieux (et encore moins envers la religieuse, aurait dit le Marquis !). On reconnaît ici la logique d’aplat de tout mouvement intégriste. Le second degré, la portée multiple d’un texte sur plusieurs niveaux de réflexions et sur plusieurs champs de la pensée, bref, la portée symbolique des textes, voilà ce qui fonde la réflexion religieuse. Quand la religion cherche à revenir ou à réduire des faits sur un premier degré absolu, on obtient ce film (de divertissement, bien sûr, ne le perdons pas de vue) ou toute autre forme d’intégrisme. L’intégrisme religieux, ce n’est pas seulement aller brûler un impie parce qu’il ne reconnaît pas tel dogme. Intrinsèquement c’est une affaire d’absence de relief et de réflexion. Une non-possibilité de croisement des points de vue.
 
L’EXORCISME D’EMILY ROSE s’inscrit complètement dans une logique contemporaine anglo-saxonne. Si les mouvements intégristes et sectaires sont un peu malins, ce film pourrait être le premier d’une longue série. On sait que les USA connaissent un mouvement créationniste très fort, qui cherche à effacer Darwin des plaquettes. Or on sait que les universités cathos américaines les plus dures forment aussi d’éminents scientifiques. C’est bien la preuve que c’est autre chose qui se joue dans cet anti-darwinisme. Tout le monde sait, même les intégristes, que le créationnisme a ses limites. Mais par la polémique, et en s’attaquant au champ institutionnel, c'est-à-dire aussi aux fondements des champs constitutionnels, législatifs, juridiques et politiques, nos amis sectaires font preuve d’une grande habileté. Il s’agit bien sûr de substituer à un texte profane et laïc un texte spirituel, mais vidé de toute sa portée symbolique. Le créationnisme d’état serait en quelque sorte une façon d’établir de manière irréfutable le champ religieux comme au dessus du champ démocratique (sans forcément l’annihiler d’ailleurs, ce qui est encore plus malin). [La loi de Dieu est supérieure à la loi des hommes, c’est dit dans la conclusion du film.] On voit donc très bien l’intérêt et l’énergie que les sectaires américains consacrent à cette lutte (et je parierais qu’il n’y a pas que des chrétiens là-dessous, mais aussi, pourquoi pas, des scientologues ou des satanistes !), lutte qui est bien loin d’être irrationnelle, elle. Il s’agit vraiment d’investir le champ public, et d’investir comme élément suprême de constitution d’un peuple organisé (ici les habitants des USA), un élément irrationnel (appartenant au champ spirituel) et surtout un élément sans profondeur, c'est-à-dire sans point de vue multiple. Il en suffit d’un, et qu’importe lequel. Le but est d’investir cet élément d’une portée politique. L’élément lui-même peut servir ensuite de preuve. L’important est de montrer qu’il est logiquement recevable. Ce qui est faux, bien sûr (Adam et Eve sont des personnages que, par exemple, je trouve très pertinents, parce que ce sont des personnages symboliques qui expriment plus que l’histoire qu’ils racontent au premier degré).
L’EXORCISME D’EMILY ROSE continue la même œuvre, mais dans un champ différent, celui de l’audiovisuel qui, comme l’histoire contemporaine l’a largement démontré (et continue sans cesse de le faire !), est un instrument de propagande formidable. Et après tout, on se demande pourquoi le Sectaire ne s’est pas penché avant sur le médium… EMILY ROSE établit en effet une fiction comme réelle (adaptée d’une histoire vraie, et même tirée d’un livre à caractère scientifique (anthropologique), lui-même tiré de faits judiciaires). Ses arguments et sa logique visent à confondre tous les plans. Le film PROUVE que l’Irrationnel (korrigans, schtroumpfs, antéchrist, et même le Hasard d’ailleurs) existent. Le film se tient en lui-même, même s’il était bidouillé (ou pas !) par rapport aux faits qui se sont passés pendant le procès. Il montre clairement que le champ scientifique n’est pas pertinent, et d’une, et surtout il prouve que le champ juridique ou plutôt constitutionnel avec un grand C (le champ d’une Loi commune et laïque, pour ainsi dire) est largement inopérant. Le film n’a quasiment pas besoin d’être inspiré de faits réels : il tient debout… Et que sa logique soit spécieuse, et donc propagandiste, n’a aucune importance !
Il profite donc à tout ce qui est sectaire. Comme pour la lutte du mouvement créationniste, on peut y voir, non pas une œuvre commanditée par quelques fous de Dieu, mais au contraire comme un outil rationnel de lobbying politique. Ces  gens-là n’essaient pas de nous faire croire en Dieu. Ils visent une place politique. Fachos cathos, intégristes hindous, ou musulmans ou bouddhistes ou juifs, raeliens et scientologues, la démarche profite à tous !
 
Et je pense que les Croyants parmi vous qui iront voir le film (je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais bon…) seront les premiers à se bidonner devant tant de bêtise. Car, sans vouloir abattre la calotte, et même en la portant d’ailleurs, le film prend du coup un aspect comique et ridicule absolument hénaurme, dès lors que l’on regarde un peu de biais. On a l’impression, vu d’ici en Europe, d’un grand film-gag, et il y a vraiment moyen de se payer une grosse tranche de rire… pour peu qu’on ne soit pas démoralisé par le procédé !  En tout cas, en proposant un film de genre, diffusé à un large public, une brèche est très certainement ouverte. Si ces gens sont futés, ce ne sera pas le dernier qu’on verra !
 
[J’ai beaucoup ri quand le Jury acquitte et condamne le prêtre en même temps ! Ça, j’avais jamais vu encore ! Et puis, un mot sur Laura Linney, mauvaise comme un cochon, et très sûrement scientologue ou quelque chose comme ça ! À un moment, elle essaie de nous hypnotiser… Si, si, regardez bien, dans la plaidoirie… Quelqu’un sait si je peux vérifier si elle est scientologue ? En tout cas, cette dame est si désespérément nulle et fadasse que ça en devient presque délicieux !]
 
Spirituellement Vôtre ,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 15 décembre 2005

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(Photo : "Les Gentils vont pleurer..." par Dr Devo, d'après une idée de Bernard RAPP et du Marquis)

Visionneurs, Visionneuses,
 
Et bien ça y est, c'est vu, c'est fait, je suis allé à la fameuse séance "camembert-view" à laquelle j'étais invité par mon cinéma Pathugmont. L'expression "camembert-view" est de notre ami Tournevis, collaborateur de ce site, et que j'eus hier au téléphone, quelques minutes avant la séance. "En fait, dit-il, c'est comme une sneak preview à la française, et sans enjeu car le film est déjà fini." Oui, oui, c'est exactement ça : ça donne faim, c'est gratuit mais ça pue un peu, c'est le camembert-view, dont le nom est aussi vulgaire que les films présentés, peut-être ? Ça, on va voir.
Pathugmont soutient certains films en imposant un "label des spectateurs Pathugmont", très bon label, car en général, vous pouvez fuir à toute allure quand vous le voyez : en général, c'est ignoblement mauvais, ce qui fait, de facto, de ce label un excellent indicateur. Et donc, j'étais hier invité à une séance où le jeu consistait à voir un film mystère. On ne sait rien du tout, et le titre du film n'est même pas affiché sur le panneau électronique à l'entrée de la salle ! La tension monte, tu la sens ?
 
Madame étant submergée de travail, la pauvre, je suis allé goûter le munster en compagnie de Bertrand, le blogmeistre du site Nadjalover, hilare et salivant à l'avance à l’idée du procédé qui, il le savait, allait sûrement nous mener devant un film qu'on avait pas envie de voir. Mais l'œil du Bertrand, malicieux et joueur, brillait de mille feux. Nous nous sommes d'ailleurs remémorés l'avant-première de FOON, la "délirante" comédie que nous avions vue il y a quinze jours et qui sort aujourd'hui. Si on était au même niveau encore ce soir, il y aurait ou de quoi rire, ou de quoi se pendre. L'heure approche, et nous allons vers le contrôle où l’on nous remet un petit crayon de bois et un mini-questionnaire en forme de QCM. Les lumières s’éteignent et le générique démarre, le logo Focus Feature apparaît, chic ! un film américain, et non pas vraiment, mais ce n’est pas français, chic ! le Scott McGehee, dit-il, mais non, pas ça non plus...
 
Ralph Fiennes (je sais...) est un haut diplomate anglais, souvent en poste en Afrique, et dont le hobby est l'horticulture. Il rencontre Rachel Weisz qui est on ne sait quoi, une sorte de lobbyiste, ou une sorte d'alter-mondialiste. Dur à dire. En tout cas, c'est une jeune femme passionnée et remplie de convictions, qui gravite autour des ONG qui aident les populations misérables du globe.
Les deux se rencontrent lors d'une conférence donnée par Fiennes, qui se finit par une intervention hystérique et stupide de la part de Rachel, qui se met à reprocher à Fiennes, représentant du gouvernement britannique, l'intervention du pays en Irak. Le pauv' Ralph n'y est bien sûr pour rien, et la Rachel s'excuse in peto. Quelques heures et quelques verres après, la pasionaria et le diplomate finissent au lit à faire des galipettes. C’est le début d'une histoire d'amour. Rachel demande à suivre Ralph en Afrique, là où il travaille.
Quelques mois / années plus tard. Ralph apprend que Rachel et un de leurs amis noirs se sont fait exécuter violemment sur une route déserte, alors qu'ils se rendaient dans un petit village. Choqué, Ralph va essayer de démêler le vrai du faux, et essayer de savoir ce que sa femme faisait avec cet homme, ami du couple, et s'ils étaient amants. Il va aussi s'interroger sur les motivations de Rachel : enquêtait-elle sur quelque chose pour le compte d'une ONG ? Avait-elle découvert un scandale politique ? À mesure qu'il enquête, Ralph se rappelle les temps forts de son existence avec celle qui fut sa femme...
 
Réalisé par Fernando Meirelles, réalisateur totalement  surestimé (et qui devait beaucoup, encore une fois, au mouvement tarantiniste), de LA CITE DE DIEU, plongée violente, baroque et réaliste (si, si) dans les favelas racailleuses et les quartiers gangstérisés du Brésil, THE CONSTANT GARDENER se veut une dénonciation de la mainmise peu scrupuleuse des industries pharmaceutiques sur le continent africain, déjà rongé par la misère et la violence, où elles trouvent un merveilleux laboratoire à échelle continentale pour tester des produits dangereux, autour du sida notamment, sur des cobayes humains désargentés et n’ayant d’autre choix que d’expérimenter ou mourir. Opération d’autant plus « maligne » qu’à terme, à la vitesse affolante à laquelle se propage la pandémie, l’Afrique va devenir un marché plus que juteux, et des milliards de dollars sont à la clé !
Comme le dit très bien un lecteur-scripteur de imdb.com, le film est un 3-en-1, puisque qu’il se déploie sur trois niveaux : la romance, autrement dit l’histoire d’amour, le thriller géopolitique et le réalisme social, oui, encore lui.
 
Avanie et Framboise sont décidément les mamelles du Destin, comme disait le poète. Et ne tournons pas autour du pot. Après avoir vaguement espéré que nous allions regarder LORD OF WAR, le prochain Andrew Niccol, il a fallu se rendre à l’évidence, ce n’était pas ça, pour de simples raisons plastiques. On ne va pas tourner autour du pot, disais-je : THE CONSTANT GARDENER est d’une laideur esthétique remarquable ! C’est quasiment un festival. Projeté au format 1.85, je me suis même demandé si le projectionniste n’avait pas un peu confondu avec le 1.66, mais non, malgré moult fronts d’acteurs coupés et autres horreurs du même métal, nous étions bien dans le cadre original. La chose est juste ignoblement mal cadrée. Bien en-dessous du niveau esthétique du moindre téléfilm, le film est une horreur de mise en scène, dont les défauts, bien entendu, sont intimement liés, mais pas seulement, au scénario. Mauvais cadre donc, dont on peut même dire qu’il fait mal aux yeux, et dont on se demanderait presque s’il ne fut pas tourné au caméscope, comme au désormais mythique anniversaire de ma Tata Jeannette dont nous parlions, il y a quelques jours. Non pas que ça tremblote de partout. Effectivement, ça tremblote un peu, filmage à l’épaule, « style réaliste » oblige (joli oxymoron), mais surtout la volonté de ne pas faire d’images belles, surtout pas, c’est péché sans doute, fait glisser en quelques plans le film dans une espèce de n’importe quoi de composition. Rough is the color, sans doute, comme ne disent pas nos amis anglo-saxons, mais quand même, me dis-je in peto, ça commence bien, déjà il n’y aura pas de cadre, et déjà on sait qu’esthétiquement, ça va côtoyer l’ignominieux pendant une heure et demie. Devant la salle bourrée à bloc, tu m’étonnes, d’heureux possesseurs de cartes illimitées, salle où nous fûmes accueillis par un des salariés du cinéma par un « ce soir, c’est vous les critiques ! », qui nous fit bien rire Bertrand et moi (cette délicieuse sensation d’être un espion au venin insidieux…), je me dis que tiens, paradoxe, nous étions tous venus pour voir du… cinéma, en fin de compte. Ben oui. Mais non.
 
S’il n’y avait que le cadre, peut-être aurions nous été plus indulgents, mais malheureusement il y a aussi le reste. La photographie d’abord. Etrange choix, comme un écho aux étalonnages stylés et multiples (et pas très intéressants) de LA CITE DE DIEU, le film est filmé en 35mm et aussi en super 16, le tout sans doute repassé à la moulinette du transfert vidéo. Bah, c’est de la cuisine, bien sûr. Le résultat est sans appel : la photographie est dégueulasse. Les scènes de nuit ne valent même pas celles d’un bon Derrick, les intérieurs, naturalistes à souhait, sont granuleux et gris, par opposition bien naïve à une tentative ratée de textures sur-contrastées et sur-étalonnées quand on s’aventure dans les territoires si exotiques des villes et villages africains. Comme une volonté de jouer sur le coté ocre, bleu et sang des belles images de Geo ou du National Geographic, mais passées au crible de la texture des films tournés à l’arrache, tu comprends Coco, c’est quand même du cinéma à message. Quoi qu’il en soit, le résultat est ignoble, et résume, outre son outrecuidante condescendance à l’égard de ce joli continent rempli de tiers-mondistes au cœur si pur (on y reviendra), la fabuleuse destinée immodeste du réalisateur, qui fait parti de ces cinéastes qui croient pouvoir s’affranchir de faire un objet qui soit beau. Etonnant, non ? Imaginez un tableau dans un musée qui soit mal exécuté et dont les couleurs et les traits soient très laids. Irions-nous nous extasier sur la toile au prétexte que le sujet est bien ? Bon, ceci dit, on voit le fantasme de cinéma « à l’épaule » qui se cache derrière tout ça. On sent les influences de filmage. Comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK : "Ça serait bien d'avoir ce ton Cassavetes !"  Et là bien sûr, on ne peut que conseiller à Meirelles d’aller les revoir, les films de Cassavetes, cinéaste qui fait fantasmer tout l’art et essai, et dont personne ne retient rien. Parce que, chez l’américain dont on vante à tour de bras le « génie » (terme vague et socialement imposant qui permet de ne pas citer des qualités plastiques qu’on serait bien incapables de nommer, d’ailleurs), c’était quand même autre chose. Les cinéastes branchés contemporains s’en revendiquent, et revendiquent encore plus le retour à un cinéma brut (caméra-stylo ?), et l’attention fétichiste portée aux acteurs et aux personnages. Des films qui avaient du sens, quoi. Je respecte profondément notre ami John. Mais, outre le fait qu’il ait eu des acteurs formidables et qu’il ait travaillé sérieusement avec eux (c’est bien la moindre des choses !), le mérite principal du bonhomme, c’était quand même de faire des films qui se nourrissent non pas des pseudo-valeurs sus-citées, mais d’un sublime cadrage et d’un montage très rigoureux ! Cassavetes, c’est d’abord du montage, les cocos ! Et du cadrage ! Arrêtez deux secondes de nous bassiner avec des théories fétichistes sur les interprètes, Cassavetes, c’est d’abord une mise en scène rigoureuse. Et Meirelles, comme les autres, devrait quand même revoir tous les films du Maître, parce que manifestement, ils n’y ont rien compris, ou n’ont retenu aucune leçon. [On retrouve ici un trait caractéristique, dans cette volonté de ne retenir que le vernis, des ces gens qui veulent être réalisateurs de profession avant de mettre en scène des films, si vous voyez la nuance. On ne retient que la couche supérieure (ici, les acteurs et le filmage à l’épaule), on confond les symptômes merveilleux et la cause beaucoup plus magistrale, et on est incapable de comprendre en fait comment le chef-d’œuvre originel a pu fonctionner. Evidemment, on pourra légitimement être dégoûté par le suivisme de ces réalisateurs qui jouent les écorchés vifs, en pompant, mal, leurs aînés talentueux. C’est pas très punk, tout ça. Et ce n’est pas avec ces gens qu’on va faire avancer la cause de l’Art !]
 
Pour les textures, on conseillera par exemple LES IDIOTS de Lars Von Trier, film à propos duquel on pourra également faire les mêmes remarques qu’à propos de Cassavetes. Le danois et l’américain ne se seraient jamais permis de faire des choses aussi laides (ce qui peut arriver, remarquez…), ou du moins, n’auraient jamais renoncé à faire ce qui fait de leur moyen d’expression un art digne de ce nom.
 
Je passe rapidement, pas la peine de gaspiller de l’encre virtuelle, sur le montage, très laid lui aussi, sans aucune logique, et dont la  seule expressivité, bien pauvre, consiste à placer dans l’introduction une poignée de plans en flash-forward qui seront repris au "temps présent" plus tard, dans la dernière partie (Dieu que c’est original !), et à faire un pauvre montage alterné entre présent et passé en ce qui concerne la relation entre Ralph Fiennes et Rachel Weisz. Evidemment dans les tout derniers plans, les apparitions fantomatiques et flash-backiques (si je veux) de la défunte rejoindront le présent funeste de Ralph Fiennes, dans une sorte de paradis temporel fantastique, comme on peut en trouver dans tout bon roman Harlequin qui se respecte. Bref, le montage n’est vraiment pas original, et n’est de toute façon utilisé de manière significative que dans une petite dizaine de plans, une ou deux minutes sur les 129 que compte le film. Le reste consiste simplement à caser le maximum de gros plans, faisant fi, de cette manière, de tout montage.
Côté son, il ne se passe rien, c’est de l’illustratif. Geoffrey Oryema ou un de ses confrères déboulent à tout bout de champs dès qu’on voit des autochtones (on ne dit plus indigènes, c’est connoté), et même, dans une des scènes clés du film, on a droit à un pompage ostentatoire et en règle d’un des plus célèbres thèmes de la BO de LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST, de Peter Gabriel. Là aussi, une chouette conception de la création artistique comme pillage de tombe, c’est classe !
 
[Surtout que le pillage est clairement dénoncé dans le film... Enfin bon, je dis ça, je ne dis rien, passons...]
Pour toutes ces raisons, le film est complètement ignoble. C’est tout. Quant au fond, il y aurait évidemment énormément à dire.  On va essayer de ne pas traîner. Le film est d’abord lamentable pour des raisons cinématographiques, et les quelques apartés que je vais ajouter ci-dessous, s’ils reprennent des termes du vocabulaire "politique", sont d’abord à interpréter, comme toujours sur ce site, comme des éléments cinématographiques. [De la même manière que lorsque je disais dans un article que MILLION DOLLAR BABY était réactionnaire ; il faut entendre qu’il était réactionnaire, de manière intrinsèque, sur le plan du cinéma. Les opinions politiques ou autres d’Eastwood ne m’intéressent pas.]
 
Evidemment, THE CONSTANT GARDENER, adapté d’un roman de John LeCarré (ben oui...), se veut bougrement iconoclaste. À travers son entreprise de dénonciation des industries pharmaceutiques, le récit se dit adulte et mature. On parle effectivement du comportement criminel de ces industries, intimement liées à la complaisance meurtrière des grands états qui sacrifient sur l’autel du profit les Intouchables du tiers-monde, cibles faciles car pauvres en tout et engluées dans de désastreux problèmes multiples : pauvreté générale, corruption, violence des bandes armées, pouvoir fantoche, maladie, etc. Tout cela est vrai, bien entendu, les pontes de l’industrie ont décidément du sang sur les mains. La nouveauté consiste ici à faire aussi baigner dans la bouillabaisse ougandaise les ONG, complètement inutiles, dépassées, débordées par tout et par tous, dernier chaînon de ce qui se fait de pire en Occident : le chagrin, la pitié et la bonne conscience incarnée dans la participation aux œuvres de charité en faveur du Petit Noir qui crève là-bas, c’est trop injuste. Ne voyez pas dans cette dernière remarque du cynisme de ma part. Oui, c’est injuste, effectivement, et oui, il y a des éléments tout à fait véritables et authentiques dans ce film, bien sûr. Or, faire un film, et accessoirement un scénario, c’est assembler divers éléments pour en faire une construction logique et / ou baroque / subjective. Il ne suffit pas d’assembler des morceaux de vérité pour faire acte de pertinence. De ce point de vue, le film de Moreilles fait figure d’incroyable dé-monstration.
 
Tout d’abord parce que le film, qui tire sur tout ce qui bouge et sur trois niveaux en plus, comme on l’a dit plus haut, aboutit à un vaste gloubiboulga, un maelström chaotique d’évidences qui ne forment jamais une chaîne de réflexion, déjà, et qui ne proposent pas non plus un regard subjectif sur la situation traitée. Et le résultat est purement abominable ! On pourrait même y lire une forme de cynisme épouvantable, des plus bêtes. Le film est quand même vu par le prisme du couple principal, dont les relations sont bien symboliques. Elle, pasionaria impliquée, constamment révoltée par la moindre injustice, et ne pouvant se résoudre à se taire sur la Misère de ce pauvre monde. Lui, diplomate, non pas inhumain, très loin de là, il est même sensible le garçon, mais représentant d’une société et d’un Etat de droit, qui de fait incarne le système et la croyance du bon fonctionnement des institutions. Non pas qu’il s’agisse pour lui de fermer les yeux et de ne pas voir la corruption et le meurtre, mais par simple attitude opposée à sa femme, en ce qu’il incarne aussi une institution. Et un politique ne peut taper sans cesse dans la fourmilière. Le film joue donc sur l’opposition entre Individu libre et révolté et Société inerte et indéboulonnable. Et bien sûr, l’individu réveille les consciences dans un joli parcours romantique.
Que c’est naïf ! Évidemment, ça ne peut pas marcher. Parce que justement, le film joue sur la carte du réveil de la conscience individuelle, et que le "point de vue" (enfin, façon de parler) s’exprime constamment sur l’échelle du collectif, justement ! Comment voulez-vous que ça marche ? En fait, l’opposition entre les deux champs de vision n’est qu’une façade, sans doute inconsciente. Parce qu’ignorer que les arguments d’une grille de lecture sont appliqués à une autre, c’est se mettre le doigt dans l’œil. C’est comme commenter le saut à la perche avec des termes de football ! Ou danser sur l’architecture, pour reprendre la célébrissime phrase de Steve Martin ! Ça n’a aucun sens. Le film pèche autant par l’absurde situation africaine, ici romantiquement évoquée dans un romantisme noir (sans jeu de mot, bien évidemment), que par l’absurde double grille de lecture.
 
Il y a dans le film, dans sa partie finale, une scène qui en dit plus que de longs discours. Un médecin qui s’occupe d’un village paumé dans le désert montre à Ralph Fiennes une boîte entière de médicaments qu’il est obligé de mettre au feu, car la date de péremption est dépassée depuis des lustres. Or, ces médicaments viennent des ONG, et donc de l’effort de la communauté internationale. Le médecin déclare que dans cette boîte de médicaments, c’est toute la bonne conscience des peuples d’occident qui s’incarne ! [En plus, que cette phrase soit juste ou non, elle vous donne une idée de l’incroyable condescendance du réalisateur face aux spectateurs, qu’il se met tout à coup à traiter de criminel et d’inculte !]
Mais que fait le film justement, dans le portrait sentimental (c’est l’adjectif qui importe ici) du tout et tous pourris ? Il fait, incarne et alimente ce qu’il dénonce ! Et c’est là le scandale absolu de ce film !
Ben oui, finalement, le film, dans son hollywoodisme concret (j’y reviens), nourrit les maux mêmes qu’il dénonce, à savoir nourrir la bonne conscience de l’occident.  En mélangeant tout, sans point de vue et sans avis, le film revient, malgré ses volontés "adultes", au fameux : c’est con la guerre, c’est con la maladie, et ici, c’est con la misère ! Retour au niveau de la dissertation de collège. C’est du brutal.
 
Et comme tout film à thèse propagandiste qui se respecte, THE CONSTANT GARDENER, bien loin d’avoir un quelconque avis subversif, se noie dans les clichés africains les plus salaces et les plus banals. Dictateurs corrompus qui s’achètent des Mercedes (dont je note qu’ils sont présentés en premier dans le film, et donc désignés comme responsables majeurs du désastre, là où le film veut nous montrer au contraire qu’ils ne sont que des pions à la solde de l’occident), petits enfants noirs au grand cœur, peuple noir à l’art primitivo-moderniste détourné en mode d’action éducatif (l’ignoblissime scène de théâtre de rue, qui joue une pièce didactique sur le sida, la télévision de l’Afrique, tu vois, brother, l’utilité de détourner le médium archaïque, merci, y’a bon les blancs), police partout, justice nulle part, hôpitaux surpeuplés, grands noirs au grand cœur, mosaïques bigarrées et tellement généreuses des cités bidonvillesques, si riches en couleurs, diplomates ne cherchant qu’à baisouiller tout ce qui bouge, mercenaires noirs encore plus sauvages que le blanc (on coupe les parties génitales, on crucifie, on ne se contente pas de tuer en gentleman, on sadise), pilleurs de villages, et bien sûr le formidable pilote d’avion, noir bien sûr et travailleur humanitaire si grand de cœur et tellement si juste. Et bien sûr, in fine, l’Afrique majestueuse des grands paysages sauvages !
 
Impossible de discerner le moindre éclairage. Le chantage à l’émotion est constant : fille-mère mourrant après avoir accouché (et bébé à suivre, nourri au sein de la femme blanche qu’on interpelle à coups de Maman dans les rues défoncées de la ville), petite fille de 6 ans qu’on est obligé d’abandonner aux pilleurs, petits enfants et jeunes adultes majestueux tout en puissance sportive de leurs beaux corps musclés, qu’on va placer bien sûr face aux kalachnikovs des mercenaires, ralentis sur les villages brûlés, ralentis sur les bébés qui pleurent, sacrifice accidentel (faut oser quand même) de la femme noire qui prend une balle à la place du héros, plan en hélicoptère sur les massifs sauvages (oui, parce que pour filmer comme la nature et la montagne sont belles, on ne va pas te faire un plan à l’épaule, on va, comme dans la pub pour Côte D’or, te filmer tout ça en hélico !), beauté si pure de la Vierge Marie à oualpé et enceinte (forcément si douce quand la nuit se couche, comme disait, à peu de choses près, l'ignoble poète), métaphore du jardin-pays dont on ne tirera rien, jamais rien, etc.
Un M16 dans le champ, et un bébé qui pleure dans le contrechamp, voilà la morale du film. On l’aura compris, et même sans entrer dans la lénifiante intrigue sentimentale, ou encore la sur-compliquée mais simplissime intrigue du thriller, on est totalement dans l’emballage hollywoodien habituel, sans aucun soucis de discernement. On se retrouve donc avec un objet complètement mélo, complètement manipulateur dans la façon de violer la raison du spectateur à coups de bébés qui pleurent, et bien loin, bien sûr, du portrait éclairé et réaliste promis. En fait, le réalisateur se comporte comme cette ONG qui est sûrement derrière la scène de théâtre de rue sur le sida : il nous prend, nous, spectateurs, pour des petits (et je pèse mes mots) « bamboulas » des savanes ou des « negw’ » qui ne peuvent pas réfléchir tout seuls, et qu’il faut abreuver aux sources d’un genre mielleux si l’on veut en tirer un quelconque soubresaut humaniste et intellectuel. Ce genre de culpabilisation ne passera pas par moi. Le cinéma n’est vraiment pas fait pour ça. Ce film dessert la cause qu’il veut défendre (si tant est ce film ait une cause !).  Voilà qui en dit plus sur le réalisateur que sur nous-même. Et qu’enfin on lui dise que non, on n’a pas attendu les bons samaritains pour prendre conscience du scandale que vit l’Afrique, que oui, oui, je sais lire et ouvrir un livre et un journal, et que finalement, tous, africains là-bas dans la misère, et spectateurs ici, nous ne sommes pas des nègres. Et si l’Afrique stagne et meurt dans un silence poli, c’est aussi à cause de l’absence de réflexion que le monde occidental porte sur ce continent et sur ses habitants (habitants absents du film bien sûr, que des figurants !), qu’on nous "force" (et je pèse mes mots, une nouvelle fois) à avoir un sentiment de pitié et de compassion de dame patronnesse, bien au chaud dans notre salle de cinéma. Un sentiment bien utile dont on est sûr qu’il ne provoquera qu’inertie et impotence. Un événement parmi tant d’autres, équivalant exactement aux tsunamis, aux Téléthons, aux enfoirés de toute sorte, et à tout ce qui peut nous faire pousser une larme au coin de l’œil pendant Noël, tout ce qui peut nous pousser à faire un chèque et à reprendre deux fois de la viande, avant d'envoyer un SMS à sa maman, quand sonne minuit. Tout cela se noiera dans la masse des événements qu’on continuera de trouver "normaux". "C’est comme ça". C’est très cynique.
 
Le cinéma en sort sali. La culture, instrument nécessaire à l’émancipation des Individus, en sort une de fois plus atomisée. Et la Misère est une fois de plus diabolisée comme un état de fait contre lequel le cerveau humain ne peut rien, mais que notre porte-monnaie peut soulager.
 
Cette idéologie nauséabonde et cynique ne passera pas par moi.
 
Le film sort le 28 décembre.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 30 novembre 2005

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(Photo : "Ascendant Scorpion" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le hasard fait les choses bizarrement, puisqu'on avait déjà parlé ici de l'obscur réalisateur américain Mark Waters (pas le fils de). On avait vu son film HOUSE OF YES, avec Parker Posey et Geneviève Bujold, film pas trop mal mais très littéraire, tendance hemingwo-symboliste. Disons que ça faisait un excellent petit DVD du dimanche soir, ou du samedi d'ailleurs, et puis voilà. Il faut que j'aille relire mon propre article, car il me semble qu'il y avait quand même une scène particulièrement réussie.
 
Pour adapter le livre  célèbrissime de Marc Lévy, c'est Mark Waters qui s'y colle. Le petit français qui avait vu les droits de son best-seller, dont on n'aurait pas lu une ligne, rachetés par Spielberg, s'est ici tenu à l'écart... Officiellement du moins, comme il aime à le répéter. Il a quand même investi dans la chose en tant que producteur. Pas folle la guêpe. En attendant de voir ce que donneront les scénarios que Marc Lévy dit avoir déjà écrits "spécialement pour le cinéma", on ne se précipite pas sur ET SI C'ETAIT VRAI, mais on y va, parce qu'il y a Reese Witherspoon, qu'on aime bien et qui rappelle des abysses anciens à ceux qui avaient vu le beau SEXE INTENTIONS, et parce qu'il y a également Mark Ruffalo, et oui Mesdames, pour votre plus grand plaisir, et sans sa moustache tel qu'on (enfin "je") l'avait découvert dans IN THE CUT de Jane Campion. On a vu couple plus désagréable, mais dans le même temps, l'ignoblissime bande-annonce, qui nous rappelle que 500 Millions de fans d’Elvis ne peuvent avoir tort, et que le roman s'est très bien vendu, le tout sur une splendouillette VF enregistrée par des petits enfants cambodgiens payés une roupie de l'heure... On y va avec méfi