
recommander publié dans : Corpus Analogia


(photo: Simone Simon)

Poncif : il est difficile de porter un roman au grand écran, particulièrement lorsqu'on s'attaque à un classique. Personnellement, je ne suis pas contre des trahisons, petites ou grandes, l'adaptation littérale ne débouchant que très rarement sur un résultat convaincant - et dans ce registre, je recommande vivement le superbe LES INNOCENTS de Jack Clayton, d'après "Le tour d'écrou" de Henry James. L'objectif idéal n'est pas, à mon sens, de raconter la même histoire de la même façon, mais plus d'en restituer l'esprit. Le film de Boris Sagal me paraît être un bon exemple des travers de la relecture. Le sujet : un homme seul au milieu d'une ville fantôme, dévastée par un conflit nucléaire, tente de survivre en luttant contre la folie, mais surtout contre les mutants issus des radiations, acharnés à sa perte. Cette adaptation du très beau roman de Richard Matheson (« Je suis une légende ») a acquis au fil des années une aura de film culte, mais elle était invisible en France depuis des années. C’est dire à quel point j’étais curieux de découvrir le film, à quel point aussi la parution de ce genre de DVD, expédiés de façon anonyme dans des collections économiques, est toujours la bienvenue. Premier constat : le film a esthétiquement pris un certain coup de vieux (musique 70’s, utilisation intempestive du zoom, influence hors sujet de la Blacksploitation…), ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’une certaine maîtrise, et de proposer quelques séquences mémorables. Le travail d’adaptation est par contre discutable sur deux points majeurs.
Premièrement, le choix de remplacer l’épidémie de vampirisme du roman par une simple mutation post-atomique fait perdre au récit son thème central (le mythe et son renversement) – et incidemment son titre, Charlton Heston n’incarnant plus dans le récit une « légende » mais simplement un élément subversif et presque politique. C’est d’autant plus dommage que le cinéaste Boris Sagal ne ménage que peu de surprises quant au look des mutants, dévoilé trop rapidement dans le récit ; un look au passage un peu surprenant. Les mutants ressemblent à une confrérie d’albinos hippies en toges (certaines toges sont même noires à paillettes !). Pas très impressionnant, très largement parodié depuis. L’assimilation du groupe des mutants à une secte (avec leader charismatique) tend également à affadir le propos en l’éloignant de ses intentions originelles. Deuxième soucis avec cette adaptation, Charlton Heston, le « survivant », n’est pas le seul survivant, puisqu’il rencontre deux « activistes » noirs (dont l’excellente Rosalind Cash et sa coupe afro), ainsi qu’un adulte prenant soin d’une troupe d’enfants survivants. Dès lors, on se dit qu’il existe probablement d’autres survivants ailleurs, et par centaines : exit le sentiment de fin du monde éprouvé à la lecture du roman, on se retrouve face à un univers proche de celui des futurs Mad Max. Et on perd au passage l’extrême noirceur du récit puisque le scénario laisse la porte ouverte à un espoir totalement absent du roman, et qui s’apparente ici à une pièce rapportée. Comme si LE SURVIVANT était adapté du roman « Nous sommes des résistants », et non pas de « Je suis une légende ».
Le tout s’approche au fond de l’esprit de LA PLANETE DES SINGES (l'original), autre film interprété par l’influent Charlton Heston -capable de défendre becs et ongles Orson Welles sur le tournage de LA SOIF DU MAL, et dans la foulée de défendre avec la même virulence le lobby des armes à feu. Le scénario s’inscrit ainsi dans des thèmes ancrés dans l’esprit des années 70, des thèmes à la mode qui ont également contribué à vieillir le métrage. Un film un rien désuet donc (ce qui est assez contrariant pour qui a lu Matheson), mais qui n’en demeure pas moins relativement engagé (à défaut d'être cohérent) dans le contexte du système hollywoodien, assez intelligent dans sa mise en scène comme dans son écriture, et parfois assez impressionnant dans sa dernière partie. Les séquences les plus troublantes n’étant d’ailleurs pas les plus cohérentes (voir la mutation abrupte et illogique de Rosalind Cash), ce qui renvoie au principal défaut du film, à savoir son manque de fantastique pur, son manque de poésie. Un remake est envisagé, espérons qu’il rendra honneur au formidable récit de Richard Matheson (et maintenant que Schwarzenegger est occupé à jouer au politicien, on peut espérer un film un peu plus audacieux).
Bref, il faut souffler sur la poussière et faire le deuil de l'adaptation réussie pour apprécier ce très modeste classique de la SF politisée des années 70.
Le Marquis.


(Photo: Le Marquis règle ses comptes de mains de Maître)

(photo-remix par Dr Devo. tous droits reservés)
J’avais fait l’impasse sur ce petit film fantastique à l’époque de sa sortie, en grande partie parce qu’il était vendu comme une version black de Freddy Krueger et comme véhicule pour le rappeur Snoop Dogg, ce qui ne m’inspirait franchement rien de bon. Mais j’ai depuis eu vent des influences affichées du cinéaste et de son scénariste Adam Simon (réalisateur d’un très con CARNOSAUR et d’un très bon BRAIN DEAD qui n’est pas le film de Peter Jackson), à savoir le fantastique gothique, et plus particulièrement le cinéma d’épouvante italien des années 60-70. Les solderies, c’est bien, pour ça : on ne débourse qu’une petite poignée de pièces de monnaie pour jeter un œil sur des films qui, en salles, nous auraient fait changer de trottoir, pour le meilleur (un sympathique SOULKEEPER) et pour le pire (un piètre MATRIX).
Bref. L’action de BONES se déroule de nos jours dans un quartier afro-américain ravagé par la drogue et la misère après l’assassinat, en 1979, de Jimmy Bones, sorte de parrain pacifique et tranquille. L’esprit de Bones, prisonnier d’une bâtisse en ruine, réclame vengeance. Le rachat de l’immeuble par une bande de jeunes voulant la transformer en nightclub va provoquer son retour, et là, attention : il revient et il n’est pas content. Le récit ne va pas chercher midi à quatorze heures, mais s’avère relativement astucieux. Snoop Dogg, dans le rôle de Bones, promène tout le métrage un visage quasi inexpressif qu’on peut difficilement qualifier de performance, même si, en ne jouant rien, la star s’évite de jouer mal.
Le film souffre de quelques défauts, principalement des concessions au fantastique typé années 90 – sophistiqué et impersonnel dans sa peinture du quotidien contemporain. Par contre, dès qu’on aborde les éléments fantastiques, ou lors des flashes back de 1979, la mise en scène se révèle inventive, soignée et parfois audacieuse. Les séquences situées dans les années 70, à l’image du curieux générique d’ouverture, se caractèrisent par un traitement des cadres, du grain à l’image et des couleurs renvoyant naturellement aux classiques de la blacksploitation – de façon aussi évidente que l’est la présence de Pam Grier et de sa coupe afro – un univers qui semble parfois se désagréger à l’écran dans le fil d’une même séquence. Le réalisateur Ernest Dickerson est un ancien chef-opérateur, qui a notamment collaboré à l’essentiel de la filmographie de Spike Lee : on ne se pose donc plus de questions sur le goût pour les cadrages singuliers et les couleurs violemment contrastées affichées par des films comme DO THE RIGHT THING : le bonhomme est en effet un grand fan d’un autre chef-opérateur passé à la réalisation, Mario Bava. Ses choix esthétiques, tant sur la photographie que sur la conception des décors ou des effets spéciaux, donnent toute sa valeur au film, faisant ouvertement référence à Murnau (NOSFERATU), mais aussi au cinéma de Bava ou de Dario Argento, allant jusqu’à proposer des variantes à des séquences célèbres comme la main surgissant des ténèbres dans LE CORPS ET LE FOUET ou la pluie d’asticots de SUSPIRIA. Ces références directes s’inscrivent dans un ensemble fidèle à l’esprit et à l’esthétique du fantastique italien, dans ses outrances et dans sa poésie macabre – avec une volonté prononcée d’éviter (autant que possible) les effets numériques au profit de trucages à l’ancienne. Le mélange de cet univers et de la culture black donne un cocktail bizarre mais pas désagréable. Un film pas exempt de maladresses et de lourdeurs, mais qui procure dans son ensemble un vrai plaisir de spectateur. La question reste de savoir si un public ne connaissant pas les modèles italiens au centre de ce projet curieux seront vraiment sensibles à ses aspects excessifs et irréalistes.
Pour ceux que ça intrigue, l’édition DVD est de bonne tenue, avec quelques très belles scènes coupées (pour une fois) et un documentaire honorable où scénaristes et cinéaste revendiquent leurs emprunts à travers de larges extraits de la filmographie de Mario Bava (extraits malheureusement tirés de copies rongées aux mites : aussi, quand Dickerson vous dit que la séquence présentée est superbement photographiée, vous devrez vraiment le croire sur parole !)
Le Marquis

(Photo: "Scandale" par Dr Devo)

(photo: Divine photographié par John Waters)
Par l’intermédiaire d’annonces matrimoniales, un bellâtre gigolo rencontre des cœurs solitaires qu’il arnaque avant de disparaître. Une bonne combine qui tourne à l’aigre lorsqu’il piège Martha, une infirmière obèse, fleur bleue mais dure et passionnée. Volée, trahie, elle parvient à lui remettre le grapin dessus et décide de l’assister dans sa « carrière » en se faisant passer pour sa sœur. Mais sa possessivité et sa jalousie maladive vont peu à peu entraîner le couple dans une spirale meurtrière. Adapté d’un célèbre fait divers (qui a depuis été l’objet d’un autre film assez réussi, CARMIN PROFOND, d'Arturo Ripstein en 1996), l’unique et excellent long-métrage du compositeur Leonard Kastle (remplaçant au pied levé le cinéaste initialement prévu, Martin Scorsese) a ce statut un peu particulier de classique important du cinéma indépendant des années 70 aux USA, mais de classique méconnu et rarement montré. Ce qui suffit à faire de ce beau film une œuvre culte. C’est aussi un film précurseur et avant-gardiste, qui reconstitue sur un mode réaliste la virée meurtrière de Ray et Martha, couple de serial-killers ayant sévi dans les années 50 avant de mourir sur la chaise électrique. Filmé dans un noir et blanc très cru, dénué de lyrisme mais emprunt d’un humour très noir, HONEYMOON KILLERS est une réussite qui ne trouvera d’équivalent qu’avec HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER de John McNaughton. Sa modernité compense très largement quelques maladresses ponctuelles dans le montage ou le cadrage, par ailleurs très maîtrisés ; certaines séquences s’avèrent en ce sens magnifiques. La structure du scénario est parfaite ; Kastle prend le temps de nous montrer les circonstances et les sentiments qui amènent le couple à sombrer dans la folie meurtrière à travers une série de rencontres aux dénouements de plus en plus intenses, allant de la simple escroquerie au meurtre le plus sordide dans un mouvement de fuite en avant audacieux, qui s’attache avant tout à dépeindre l’univers des deux tueurs, à restituer ce qui constitue, fondamentalement, une véritable passion amoureuse ; c’est autour d’eux que se développe l’empathie, plus qu’autour des victimes – du moins jusqu’au dernier quart-d’heure, magistral et cruel, laissant apparaître leur monstruosité. Quelques minutes de folie et de terreur où la caméra laisse s’agiter hors-champs les deux meurtriers et se focalise en très, très gros plan sur le regard angoissé de la femme qu’ils s’apprêtent à abattre, dans un dispositif de mise en scène admirable, qui devance de quatre ans les expérimentations de MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE. Martha et Ray sont en outre admirablement interprétés par l’acteur Tony Lo Bianco et par Shirley Stoler, actrice méconnue et sous-exploitée. La vision d’un tel film nourrit une certaine frustration à l’idée qu’un cinéaste aussi talentueux ne laisse derrière lui, comme Charles Laughton pour LA NUIT DU CHASSEUR, qu’un seul et unique joyau. Le film est paru en France chez CNC/INA ; le souffle sur la piste sonore et quelques inserts francisés indiquent bien que la copie provient d’une époque à laquelle le spectateur risquait l’apoplexie si son regard se posait sur des mots anglais. Mais le film vaut vraiment le détour.
Le Marquis.
PHANTASM est un film magnifique, baroque, bouillonnant d’idées. Un classique trop souvent méconnu ou négligé du cinéma fantastique contemporain, auquel Wes Craven a très largement emprunté (mais avec bien moins d’inspiration) pour développer le concept des GRIFFES DE LA NUIT. Les deux films entremêlent en effet la réalité et l’onirisme autour du personnage d’un croque-mitaine macabre, avec une différence de taille dans l’approche. Là où Wes Craven alternera séquences d’éveil et séquences de rêve en les compartimentant de façon finalement assez systématique (au détriment de l’ambiguïté, très fabriquée dans la dernière partie de son film), Coscarelli fait ici disparaître les frontières.
PHANTASM baigne du début à la fin dans un onirisme qui ne se limite jamais à exposer des décors surréalistes ou des effets spéciaux démonstratifs. Son onirisme a des qualités poétiques qui n’ont jamais vraiment été égalées, et renvoient souvent, dans leur sens du détail, au cinéma de Dario Argento.
L’irréalité réside avant tout dans l’agencement des situations, dans le montage, la suggestion. La nature du rêve dans le film passe avant tout par des procédés de mise en scène, ce qui confère au film une atmosphère obsessionnelle (soutenue par une musique superbe et entêtante) qui hante longtemps après la vision du film.
Coscarelli a l’intelligence de nous bombarder de séquences baroques et d’éléments pouvant à tout moment orienter le film vers la science-fiction ou même la parodie, mais en épurant ses motifs au fur et à mesure que le scénario progresse pour atteindre dans la dernière partie la simplicité et l’intensité d'un conte. Les brefs instants d’éveil constituent un réel mystère dans le film, construit autour du sentiment de perte, de deuil impossible, de fuite, de déni de la réalité, imprégnant le film d’un sentiment très fort de mélancolie.
Coscarelli a écrit, photographié, monté et réalisé un film unique et étincellant.
Comme je vous ai donné une furieuse envie de le voir ou de le revoir, je vous indique que le film existe en DVD zone 1 avec VF et VOST dans une très belle édition, que vous pouvez commander les yeux fermés - surtout que l'éditeur MGM n'a pas l'air très pressé de le sortir en France, préférant privilégier la sortie de titres aussi importants que BREEDERS ou TROLL 2.
LE MARQUIS.

(d'après une photo du site www.institutdrahomira.com Tous droits réservés)
Chers Amis,
Activons nous un peu hors des sentiers battus, et retournons un peu Allemagne. Nous avions déjà jeté un oeil sur Fassbinder (voir articles, rubrique "Corpus Filmi"), et c'est avec grande joie que votre bon Docteur se penche sur le cas aussi fascinant de Werner Herzog, l'autre grand contemporain d'Allemagne avec Syberberg et Werner Schroeter.
WOYZECK est tiré de la pièce éponyme de Georg Büchner. Le film raconte le parcours d'un soldat pas comme les autres dans une toute petite ville, dépeinte dès le générique (grâce à un carton) comme une très jolie bourgade, sans doute la plus jolie même. Woyzeck, joué par Kinski, est donc un soldat, assez inutile dans cette petite ville paisible. Un feu intérieur immense le brûle incessamment. Ses occupations se bornent à tailler la barbe de son capitaine, et à servir de cobaye pour le professeur de médecine qui le force à s'alimenter uniquement de pois, pour voir les effets d'une alimentation pauvre mais suffisante sur l'organisme. Expérience stupide sans doute, harassante certainement, mais qui permet à Woyzeck de gagner quelques pièces en plus de sa solde de militaire. Cet argent, il le donne quasi entièrement à sa femme (une ex-prostituée?), c'est-à-dire à la mère de son enfant (deux ou trois ans), avec laquelle il ne vit plus, mais à laquelle il voue toutes ses ressources. Il s'occupe d'ailleurs, lors de ses jours chômés, de son enfant avec la plus grande attention. De son mysticisme "idiot", au sens de Dostoïevski ou Von Trier (Woyzeck entend notamment "les bruits de la terre", et lance sans cesse ses questions vers Dieu), Woyzeck ne récolte que mépris et moqueries. Pris dans son monde, il s'en fiche, mais traverse sa vie comme un écorché vif, cherchant sans doute le moyen d'être lui-même. Son existence bascule lorsqu'il apprend que sa femme l'aurait "trompé" avec un autre soldat. La tragédie est alors en marche.
Une fois de plus, il est difficile de parler de ce film sans vous dévoiler ses mystères, qu'il faut découvrir sur écran et non dans un article, croyez-moi. Le film a été tourné dans la foulée de "Nosferatu", dans la même ville et avec le même acteur. Herzog mettra seulement 21 jours à tourner le film et à le monter. Quand j'ai appris cela, je suis tombé par terre, bien entendu, et à plus d'un titre.
On sent tout de suite que Herzog a dû couper dans le lard de la pièce. On imagine facilement la pièce de Büchner remplie de dialogues denses et nombreux. Herzog compose avec ces dialogues de manière étonnante. Quelques passages denses certes, mais au final c'est le silence et l'épure qui prédominent. Herzog, loin de trahir le texte original, lui a rendu sa grâce en l'adaptant au prix de fortes coupes qui rendent totalement l'incroyable force de Büchner. L'adage "plus tu trahis, mieux tu adaptes" est encore vérifié. Ce travail d'épure est déjà, en soit, digne des plus grands cinéastes, mais ce n'est pas tout. Le découpage et le montage sont d'une puissance folle. Le générique, agité par une bouleversante musique (sortes de dissonances entre He