Chers Amis,
Ce n'est pas parce que c'est dimanche qu'on va se laisser aller. Deuxième épisode des aventures filmiques en présence du Marquis. Toujours à l'affût, et toujours prêt à investir dans des DVD que personne ne connaît, le Marquis débarqua hier avec une nouvelle double galette de la collection asiatique de Studio Canal. Le choix se porte sur UZUMAKI. Vous ne connaissez pas, et c'est bien normal. Et en même temps non. Je vais m'expliquer. Le bon Docteur va s'occuper de vous. Vous aller être bichonnés.
On retourne donc au Japon, pour la deuxième fois de la semaine, après le très recommandable ELEGIE DE LA BAGARRE dont je vous vantais les mérites. Les Japonais sont des gens étranges, et bien souvent ils font des films étranges. Voilà qui amène un peu d'air frais sur les terres un peu scandaleuses de France et même d'Europe. Et ça va décoiffer. Comme Jacques Fabre débarquant dans le hangar où le gringo indigène stocke ses sacs de café, le Marquis et moi-même ne nous contentons pas des sacs en vitrine. On n'en veut pas de ton RING 12 ou de ton remake semi-américain de THE GRUDGE 8. Montre-nous plutôt ce que tu caches au fond du magasin. On n'exige que le meilleur, et on vous choisit des films aux 1000 saveurs. Si tu veux goûter un film au vrai goût de cinéma, approche-toi.
Higuchinski. Quel drôle de nom ! C'est un pseudo, bien sûr, qui révèle la double origine de ce réalisateur que personne ne connaît : japonaise et ukrainienne ! Ben ouais, il est comme ça l'animal. Et attendez d'avoir vu son film! UZUMAKI se passe de nos jours dans une petite ville japonaise, un peu perdue dans la campagne. Kirie est une lycéenne, comme d'habitude, qui passe son temps entre son père céramiste (et de talent, car il vient de gagner un prix national prestigieux), son lycée, sa meilleure copine, et enfin Shuichi, son ami d'enfance, lui-même lycéen. Kirie et Shuichi forment un drôle de couple (ils ne sortent pas ensemble, mais bon, ils pourraient très bien). Elle, dévouée, souriante et rigolote. Lui, droit comme un i, laconique, inquiet. La vie se déroule tranquillement semble-t-il. Le train-train déraille, si j'ose, le jour où nos deux amis, à la vie à la mort, se rendent comptent que le père de Shuichi développe une phénoménale et absurde passion pour tout ce qui concerne les spirales! Ben oui! Le père du héros, du jour au lendemain, commence à collectionner tout ce qui ressemble à une spirale: ballon, tableau, photo, panneau publicitaire, sushi en forme de spirale, etc... L'obsession le pousse même à abandonner son boulot pour passer des journées à se perdre dans leur contemplation. Par exemple, il passe des heures à traquer les escargots dans les champs, avec sa caméra vidéo, et à filmer sans relâche la forme en colimaçon de leur coquille. Son comportement est de plus en plus étrange. Il devient irritable, colérique et violent dès que sa passion est contrariée! Et il les regarde sans fin, ses spirales. Shuichi s'inquiète pour l'étrange fanatisme de son père. Et bientôt, c'est la petite ville entière qui est contaminée par la folie de la spirale.
UZUMAKI. L'art de la spirale, si on traduit. Joli titre. Et mazette, quel film! Le Marquis et moi-même n'en sommes pas revenus. Le premier quart d'heure est plutôt plaisant, et gentiment loufoque. La galerie de personnages est très bien troussée, notamment en ce qui concerne les seconds rôles, très réussis et interprétés avec punch. L'ambiance fantastique est annoncée dès les premiers plans ou Kirie va à l'école. Un petit vent arrive sur elle, et d'un coup, elle se trouve dans un état de grave réflexion et d'inquiétude, avant de reprendre son chemin comme s'il ne s'était rien passé, en toute insouciance. Un peu fantastique, un peu film de lycéens (pour ne pas dire college), un peu loufoque dans la comédie. La dominante est bien sûr celle de l'étrange, et on se laisse facilement aller dans ce film stylé, mais un peu cabot, qui semble ne pas manquer de charme. Une première chose frappe. Quand il s'agit de mise en scène, Higuchinsky n'y va pas de main morte. Fondu entre deux plans en forme de spirale, lumière ultra-composée et assez artificielle (avec une très belle idée : les séquences des deux premières parties du film (et il y en a 4) jouent sur un assombrissement progressif de la lumière), et des loufoqueries sympathiques et iconoclastes, tel ce même plan découpé en quatre plans différents. Il s'agit d'un plan sur un lycéen amoureux transi, mais déçu, de Kirie. On le voit en contrechamp normalement. Coupe brutale et nouveau plan qui est exactement le même mais l'image a pivoté de 45 degrés. On doit donc pencher la tête pour voir l'image dans le bon sens! Coupe brutale, et l'image a encore pivoté de 45 degrés, et on est maintenant la tête en bas. Re-coupe brutale et encore 45 degrés de pivotement. Et enfin dernière coupe et l'image est de nouveau dans le bon sens. Le tout en trois secondes, rappelant le motif, incessant dans le film, de la spirale! Le Marquis et moi-même jubilions de tous ces petits procédés loufoques, par ailleurs parfaitement intégrés dans le reste de la mise en scène, toujours très soignée. Nous sommes donc en territoire iconoclaste, et nous nous attendons à des surprises permanentes, un peu comme la gourmandise que l'on retrouve dans le ton et la réalisation de la série "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" (LA série insurpassable, et de très loin ; un des rares exemples prouvant qu'on peut faire du vrai cinéma partout, même à la télé).   
Malgré tout, la vitesse de croisière n'est pas atteinte, et Higuchinski semble avoir bien miné le terrain. Cette première bobine passée, sur un ton alerte et fripon, n'est qu'une chausse-trappe, et petit à petit le rythme devient plus lent et s'alourdit, pour devenir presque pesant. Non pas qu'il y ait de longs plans séquences mizoguchiens! Pas du tout. Mais, Higuchinski prouve qu'il sait faire durer une image ou un sentiment d'angoisse. On a alors l'impression que le film patine et s'enfonce dans une espèce de sables mouvants. L’ambiance devient lourde et menaçante. Mais n'allez pas croire que le film vire sous prozac. Si le rythme est plus tendu, la mise en scène, subtilement paradoxale, ne fait aucune concession, et continue de tout détruire sur son passage. Les folies les plus extrêmes arrivent à l'écran. Aucun choc graphique ne nous sera épargné. Pour chaque plan, au moins une idée, et des plus sublimes en général. Le film garde sa folie originelle. Plus que le rythme, c'est le ton qui a changé. Nous nageons toujours en pleine folie, mais avec un goût bizarre dans la bouche. Les spirales envahissent le film, sans justification autre qu'elles-mêmes (comme l'explique joliment un des personnages du film). La folie gagne. On rit beaucoup, mais d'un rire angoissé, et surtout on a le vertige, de plus en plus pressant, face à ce film à la fois  baroque et planifié, dont on ne peut-être sûr que d'une chose : on n'est incapable de dire ce qui peut arriver ou à quelle sauce nous allons être mangés.
Le film regorge de centaines de plans absolument étonnants et ludiques. On pourrait multiplier ad vitam et en 50 pages les exemples de choses esthétiquement renversantes. Higuchinski ne se refuse rien, ne recule devant aucune audace et surtout ne se pose jamais la question du ridicule. Et là, on reconnaît ce qui est à mon sens la qualité suprême des plus grands artistes. Le film avance, le rythme s'alourdit, les événements deviennent de plus en plus énormes jusqu'à la folie la plus pure (et la plus drôle ; ceux parmi vous qui verront le film me remercierons à genoux et en pleurs de ne pas avoir gâché certaines des plus « hénaurmes » surprises) . Les séquences splendides s'enchaînent : l'arrivée de Kirie chez le père de Shuichi, dans la nuit avec un travelling phénoménal sur lequel vient se superposer une image étrange (et plus tard expliquée, la classe !), le suicide le plus fou de l'histoire du cinéma (je brûle d'envie de vous le dire mais je me retiens pour vous laisser l'incroyable bonheur de découvrir cette trouvaille. En plus le suicide est hors-champ ce qui lui donne 10 fois plus de force), cet interminable et sublimissime champ/contrechamp dans la voiture du journaliste. La caméra montre la route qui défile devant le pare-brise; on roule de nuit dans la ville endormie; le journaliste cause à Kirie. On sent très bien que quelque chose ne va pas. En fait, il manque le bruit du moteur, ce qui fait que le dialogue est très calme mais très angoissant. Le plan dure deux minutes (et donc c'est très long et très beau), puis fondu hyper lent avec le contrechamp où on voit le journaliste au volant avec Kirie à ses côtés (logique c'est le contrechamp) mais reconstitué en studio! La transition en fondu entre les deux images semble durer très longtemps. Et voir une conversation en voiture avec le champ en décor réel, le contrechamp en studio, et sans bruit de moteur (par contre les  bruits des sièges qui crissent à peine quand on passe sur une bosse de la route, eux, sont sonorisés!!! Tu la sens la précision maniaque dans le délire?), C’est d'une beauté à couper le souffle et ça provoque une angoisse terrible.
C'est dans ce mélange de "réalité" la plus simple et de reconstitutions artificielles ayant recours aux effets les plus gros que le film trouve sa singularité. C’est bien simple. Le film fait tout, et parfois son contraire, et c'est dans ce cheminement absurde qu'il trouve la force de sa logique. Ainsi, Higuchinski utilise aussi les images de synthèse et toute la palette des effets numériques (de manière normale ou extrêmement outrée dans ce que ces images peuvent avoir de plus laid ou de plus artificiel – cf. le plan de la cigarette qui s'écrase contre le mur,  en très gros plan et en image de synthèse : image qui a dû coûter la peau des fesses, mais qui est complètement gratuite dans la mise en scène, et complètement inutile dans le récit, comme si le réalisateur gaspillait aristocratiquement son argent et son luxe (modestes) dans le geste le plus laid et le moins utile! Acte Dalinien par excellence!). En même temps, Higuchinski a recours aux trucages les plus ancestraux et simples du cinéma, comme par exemple les yeux en carton que portent les personnages hypnotisés (là où, cinq minutes auparavant, on a vu d'autres de ces personnages avoir des yeux exorbités en synthèse à 2000 dollars la seconde!) Tout et son contraire, le baroque à l'extrême, l'invention comme moteur (superbe séquences des photos finales qui, elles, enfin, sont de superbes effets réussis et vivants. Paradoxe...) Dans le même mouvement, UZUMAKI est un film calculé réfléchi, issu sans doute d'une réflexion profonde sur la mise en scène et l'artificialité des images. Le metteur n'a qu'un but : faire un film où l'esthétique mène la danse, où chaque plan compte et où les idées doivent être incessantes pour arriver à un climat parfois absurde, mais surtout beau et abstrait jusqu'au dernier atome. Même si le film semble emprunter une narration classique, il n'en est rien. Les ellipses abondent,  et le récit avance à la manière des livres de Abe Kobo, le plus subjectivement possible, contredisant sans cesse les principes précédemment posés, mais entérinant les événements dans une logique implacable. On est dans un fantastique construit et  poétique où l'abstraction, presque cartésienne, et le lyrisme soufflant (...mais à la Tex Avery !), forment une course folle vers un nulle part des plus personnel et des plus anxiogènes. Une sorte de cousin éloigné du KAIRO de Kiyoshi Kurosawa ou de Tsukamoto (TESTUO). Chapeau bas, l'artiste!
Sans avoir l'air d'y toucher, UZUMAKI est sans doute une œuvre de la plus haute importance, à la fois populaire et abstraite, cachant dans son modus operandi Drahomirien, un choc visuel nourri des réflexions les plus belles et les plus profondes sur la grammaire cinématographique.
On finira par une note triste concernant la bêtise crasse des professionnels français. En moins d'un an, UZUMAKI est le deuxième film japonais (après le très impressionnant SUICIDE CLUB de Shion Sono, film nettement en dessous de celui que je vous présente aujourd'hui, mais très réussi) qui passe à la trappe. Aucun distributeur n'a jugé bon de le montrer en France. C’est un scandale absolu, à l'heure où, en plus, le cinéma japonais fantastique a largement le vent en poupe. La période est propice à sortir le film, et personne ne le fait. Nos professionnels n'ont donc aucune excuse. En plus de produire des films calibrés, qu'ils soient grand public ou art et essai, la France est donc incapable de voir le talent indiscutable de cette oeuvre qui serait rapidement, en cas de sortie, devenue culte sur nos terres. Combien de films novateurs restent ainsi dans les limbes ? Combien de grands réalisateurs ignorés que l'imbécillité de quelques-uns nous empêche de découvrir ? [D'ailleurs, à ce propos, où est passé THE CARD PLAYER de l'immense Dario Argento ? On ne le verra jamais au cinéma, c'est maintenant quasi-certain, et si on a de la chance il nous reste peut-être une chance que quelqu'un le sorte en DVD... Et encore, ça devrait déjà être fait, ce qui n'est pas bon signe.] Voir UZUMAKI sortir à la sauvette en DVD, en double programme avec un St.JOHN’S WORT bien médiocre, et non pas en salles avec les honneurs qui lui sont dus, montre à quel point le système est sclérosé. Et cela rend triste votre serviteur qui, en voyant un chef-d’œuvre comme celui-là, n'a qu'une envie : le faire partager avec passion et jubilation avec d'autres.
Rageusement Vôtre,
 
Dr Devo    
 
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Dimanche 27 février 2005

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(photo: Simone Simon)

 

 

Chères Sœurs, Chers Frères,
Recueillons-nous un instant sur le très touchant DA HIP HOP WITCH, film ô combien savoureux qui marque une escapade de quelques jours sur les terres natales des Territoires de l'Ouest. Escapade toujours synonyme de découvertes vidéo-assistées les plus surprenantes, et en compagnie du Marquis en personne, excusez du peu. Et donc, figurez-vous que Le Marquis a acquis, il y a peu, le DVD de DA HIP HOP WITCH! Il a beau être le Pape de Toutes les Cinéphilies, c'est surprenant. Ses goûts musicaux sont, il est vrai, très éclectiques, à l'image de sa cinéphilie. Ça va allègrement de Corinne Charby ou Demis Roussos, à Skinny Puppy ou Lydia Lunch. Pour le meilleur et pour le rire en quelque sorte. [Hahaha, vous êtes si impertinent, Oscar! Je m'étais juré, en commençant ce site, à placer deux ou trois expressions qui me tiennent à cœur, et celle-ci en fait partie. Je crois que c'est l'expression la plus sinistre et la moins drôle de la langue française. En tout cas, c'est fait!] Par contre, s'il y a bien un truc que le Marquis exècre, au premier ou au second degré, c'est bien le rap (en plus du reggae, bien sûr, comme tout homme de bon goût qui se respecte). Alors, voir le DVD de DA HIP HOP WITCH chez Le Marquis, c'est un peu comme voir la femme de ménage des toilettes de Auchan épouser un noble. Ça n'existe pas, ça n'existe pas. Et pourquoi pas, après tout ? Il y a deux choses, je crois, qui ont persuadé le Marquis. D'abord, le titre qui vaut quand même son pesant de cigarillos cubains. Ensuite, la volonté du projet qui se veut un PROJET BLAIR WITCH dans les milieux du rap côte est. Trop absurde pour être malhonnête! Troisième argument : le prix du DVD. Moins de 2€. Et enfin, la provocation, qui est souvent de mise dans les salons du Marquis. Ha bah, si j'ose dire, on n'a pas été déçus!
C'est toujours une bonne expérience pour le cinéphile de voir un film qui parle de choses qui nous sont inconnues, réalisé et joué par des gens invisibles. Nus devant le film, l'expérience est souvent enrichissante. On confronte nos codes à un système complètement différent. C'est enrichissant, comme dirait Jack Lang. Donc, ce film est le PROJET BLAIR WITCH du rap! Ben ouais, c'est comme ça! Réalisateur inconnu de nos services. Il a quand même réalisé 4 ou 5 trucs dont la cassette vidéo de la captation de la tournée de l'émission Fear Factor en Australie (en public). Ça ne s'invente pas. Je ne connaissais personne, à part Eminem. Bon, moi et le rap ça fait deux. J'ai horreur du rap. J'adoooore les Beastie Boys, mais, à chaque fois que j'en parle à un amateur de hip hop, il me dit que ce n'est pas du rap. J'aime assez également RZA, le célèbre membre du Wu Tan Clan, qui avait signé une fort jolie B.O pour le GHOST DOG de Jim Jarmush. Là d'accord, j’aime bien. [Je remarque que jamais personne ne m'avait fait remarquer que RZA ne faisait pas du rap, ce qui me rassure.] Sinon, moi et le rap, ça fait deux. Ha si, j'ai vu 8 MILES avec Eminem et Kim Basinger (le cinéma est plein de surprises). Un mélo mais plutôt sympathique, même si c'est assez mal mis en scène. Et j'avais un disque du Wu Tan Clan, mais je crois que je l'ai vendu. Je regrette bien d'ailleurs car il y avait une chanson qui me plaisait à peu près. Sinon je n'aime pas trop ça, le rap, et bien sûr je n'y connais rien, exceptés les Beastie Boys. Toi, lecteur occasionnel qui s'est perdu sur ce site en faisant une recherche sur Eminem sur Google, sois le bienvenu tout d'abord, et pardonne-moi d'avance les erreurs ou les horreurs que je vais dire plus bas. Mets ça sur le fait que je suis néophyte. Allez, on attaque.
Bon, je me plains souvent ici qu'il est difficile de parler précisément des films sans trop les dévoiler, et que, quelquefois, il est difficile de rendre compte de l'ambiance d'un film sur le papier. Et bien ici, c'est le pompon. Je vais faire de mon mieux.
Depuis quelques années, les artistes de rap de la côte est des USA (New York donc, mais sans Liza Minelli!) sont "décimés" par un étrange personnage qu'on appelle la HIP HOP WITCH. Voilà. [Je m'aperçois que même quelques heures après la vision du film, il est très dur de s'en souvenir avec précision! C'est possible mais ça demande des efforts.] Une jeune femme noire, Dee Dee, se rend à un entretien d'embauche pour travailler pour la firme ultra-célèbre Krump (en fait quelques malheureux bureaux). Une sister lui fait passer l'entretien et la met au parfum : elle fera du café et des photocopies. Bon. Une équipe de, et je cite, "jeunes rappeurs blancs" décident de partir de leur Baltimore natal pour aller de l'autre côté de l'Hudson pour enquêter sur la HIP HOP WITCH, avec pour seule arme une caméra vidéo. On s'aperçoit, plus loin, que ces cinq blancs-becs (2 filles, 3 mecs et je ne compte pas le chien) ne sont pas du tout rappeurs. Mais par contre, ils vont enquêter, et trouveront leur chemin dans la jungle new-yorkaise grâce aux cheveux rasta (beurk) de l'un d’eux. [Comment vous expliquer ça ? Il les a magnétisés, car le garçon est une sorte de rasta-man new-age, puis les cheveux lui ont montré la direction. Je ne peux pas en dire plus!] Bon. Une micro-télé new-yorkaise, qui travaille sans doute pour le câble, enquête aussi sur la HIP HOP WITCH. On comprend assez vite (20-25 minutes) que c'est une chaîne spécialisée. Elle s'appelle HIP HOP WITCH CHANNEL. Il fallait y penser. Bon. Un jeune producteur de rap indépendant (je me rappelle plus sans nom... Mister Z peut-être...), cherche une façon de faire un disque de rap qui se vende bien. On comprend rapidement (30-35 minutes plus loin) qu'il est très embêté car tous les artistes de son label ont été "décimés" par la HIP HOP WITCH. Il décide de s'allier avec un très célèbre et très riche producteur de rap pour arriver à ses fins. Ce dernier accepte de produire le disque si Mr Z lui cède 50% des droits et du label. [Ce genre de détail doit avoir de l'importance, je suppose, quand on connaît le milieu.] Bon. Dee Dee s'aperçoit que tous les médias (HIP HOP WITCH CHANNEL, en fait) ne font que de parler de  cette fameuse HIP HOP WITCH. Elle réfléchit et décide d'enquêter. Son patron, le fameux Krump (super acteur mais pas crédité! Tout en finesse...), lui met la main aux fesses et lui fait des avances, et sa sister de directrice refuse de lui donner des responsabilités et de lui confier une quelconque enquête sur... Sur qui? Sur la HIP HOP WITCH. Tiens, puisqu'on en parle, HIP HOP WITCH CHANNEL diffuse en boucle des images de tous les rappeurs victimes de la HIP HOP WITCH. On les voit chez eux, dans la rue, sur un parking... Un peu partout. Tous racontent comment ils ont croisé la HIP HOP WITCH, et comment ils ont fui. [Ah bon, moi je croyais qu'ils avaient été tués par la HIP HOP WITCH? Ben oui, je sais. C'est un film quantique, mon petit gars. Les faits changent selon le temps et l'endroit. Ils sont morts et puis, en même temps, ils sont vivants. Parce qu'ils existent sur la bande vidéo, ou parce qu'ils ont survécu ? Les deux, mon pote. Parce que c'est du cinéma aussi. Au moins, trois niveaux... Tu le sens le para-texte? Tu le sens l'extra-texte? Tu le sens le cinéma?] Toutes les victimes de la HIP HO WITCH vous disent la même chose (regards caméra): "Don't fuck with da HIP HOP WITCH" et "Thee mess shall no more with DA HIP HOP WITCH".
Voilà. Donc, c'est plein de rappeurs dans leur propre rôle. Il y a, de mémoire (en plus je n'y connais rien... Que ne ferais-je pour vous?): Razzah Blade... Non... Hell Razzah, peut-être. Da Outsidas. Enfin, je crois. Il parait qu'il y avait Redman, mais je l'ai pas repéré. Il y a Deniro (ohnon!) qui décidément est partout cette semaine (voir articles sur TROUBLE JEU et MON BEAU-PERE MES PARENTS ET MOI). Pras. Eminem, bien sûr, en running gag, très drôle, et un peu dur à expliquer... Il parle de beurre chaud (il est comme ça Eminem! Il boit du beurre chaud!), du pelotage un peu trop indiscret que lui a fait subir la HIP HOP WITCH, et l'ecstasy qu'elle a mis dans son beurre chaud qui lui donnait l'impression d'être allongé par terre et de tomber en même temps. [Eminem cite ici Laurie Anderson et son célèbre WALKING AND FALLING. Le sacripant!]Très drôle. Et puis, au beau milieu de tout ça, on voit aussi Vanilla Ice! Ben ouais! Même que c'est lui qui produit le film! Un peu comme si Douchka produisait un album de DAS ICH.
Vidéo. Film dans le film dans le film. Un chien splendouillet. Des 4x4 rutilants. Montage entre Jean-Marie Poiré et les compétitions de skate-board sur le câble histoire dans l'histoire dans l'histoire. Résolument et définitivement Dogme. Film quasiment danois.
Et, au fait, c'est bien? T'as qu'à demander à la HIP HOP WITCH.
Extatiquement Vôtre,
Dr Devo.
 
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Samedi 26 février 2005

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Poncif : il est difficile de porter un roman au grand écran, particulièrement lorsqu'on s'attaque à un classique. Personnellement, je ne suis pas contre des trahisons, petites ou grandes, l'adaptation littérale ne débouchant que très rarement sur un résultat convaincant - et dans ce registre, je recommande vivement le superbe LES INNOCENTS de Jack Clayton, d'après "Le tour d'écrou" de Henry James. L'objectif idéal n'est pas, à mon sens, de raconter la même histoire de la même façon, mais plus d'en restituer l'esprit. Le film de Boris Sagal me paraît être un bon exemple des travers de la relecture. Le sujet : un homme seul au milieu d'une ville fantôme, dévastée par un conflit nucléaire, tente de survivre en luttant contre la folie, mais surtout contre les mutants issus des radiations, acharnés à sa perte. Cette adaptation du très beau roman de Richard Matheson (« Je suis une légende ») a acquis au fil des années une aura de film culte, mais elle était invisible en France depuis des années. C’est dire à quel point j’étais curieux de découvrir le film, à quel point aussi la parution de ce genre de DVD, expédiés de façon anonyme dans des collections économiques, est toujours la bienvenue. Premier constat : le film a esthétiquement pris un certain coup de vieux (musique 70’s, utilisation intempestive du zoom, influence hors sujet de la Blacksploitation…), ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’une certaine maîtrise, et de proposer quelques séquences mémorables. Le travail d’adaptation est par contre discutable sur deux points majeurs.

Premièrement, le choix de remplacer l’épidémie de vampirisme du roman par une simple mutation post-atomique fait perdre au récit son thème central (le mythe et son renversement) – et incidemment son titre, Charlton Heston n’incarnant plus dans le récit une « légende » mais simplement un élément subversif et presque politique. C’est d’autant plus dommage que le cinéaste Boris Sagal ne ménage que peu de surprises quant au look des mutants, dévoilé trop rapidement dans le récit ; un look au passage un peu surprenant. Les mutants ressemblent à une confrérie d’albinos hippies en toges (certaines toges sont même noires à paillettes !). Pas très impressionnant, très largement parodié depuis. L’assimilation du groupe des mutants à une secte (avec leader charismatique) tend également à affadir le propos en l’éloignant de ses intentions originelles. Deuxième soucis avec cette adaptation, Charlton Heston, le « survivant », n’est pas le seul survivant, puisqu’il rencontre deux « activistes » noirs (dont l’excellente Rosalind Cash et sa coupe afro), ainsi qu’un adulte prenant soin d’une troupe d’enfants survivants. Dès lors, on se dit qu’il existe probablement d’autres survivants ailleurs, et par centaines : exit le sentiment de fin du monde éprouvé à la lecture du roman, on se retrouve face à un univers proche de celui des futurs Mad Max. Et on perd au passage l’extrême noirceur du récit puisque le scénario laisse la porte ouverte à un espoir totalement absent du roman, et qui s’apparente ici à une pièce rapportée. Comme si LE SURVIVANT était adapté du roman « Nous sommes des résistants », et non pas de « Je suis une légende ».

Le tout s’approche au fond de l’esprit de LA PLANETE DES SINGES (l'original), autre film interprété par l’influent Charlton Heston -capable de défendre becs et ongles Orson Welles sur le tournage de LA SOIF DU MAL, et dans la foulée de défendre avec la même virulence le lobby des armes à feu. Le scénario s’inscrit ainsi dans des thèmes ancrés dans l’esprit des années 70, des thèmes à la mode qui ont également contribué à vieillir le métrage. Un film un rien désuet donc (ce qui est assez contrariant pour qui a lu Matheson), mais qui n’en demeure pas moins relativement engagé (à défaut d'être cohérent) dans le contexte du système hollywoodien, assez intelligent dans sa mise en scène comme dans son écriture, et parfois assez impressionnant dans sa dernière partie. Les séquences les plus troublantes n’étant d’ailleurs pas les plus cohérentes (voir la mutation abrupte et illogique de Rosalind Cash), ce qui renvoie au principal défaut du film, à savoir son manque de fantastique pur, son manque de poésie. Un remake est envisagé, espérons qu’il rendra honneur au formidable récit de Richard Matheson (et maintenant que Schwarzenegger est occupé à jouer au politicien, on peut espérer un film un peu plus audacieux).
Bref, il faut souffler sur la poussière et faire le deuil de l'adaptation réussie pour apprécier ce très modeste classique de la SF politisée des années 70.

 

Le Marquis.

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Vendredi 25 février 2005

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Chers Amis Petits et Grands,
 
Chic, c'est mercredi, le jour de la sortie des films, et c'est le jour des enfants. Plein de beaux films, ou supposés tels, sortent. Parce que je suis en train de bouder et que je ne suis pas allé au cinéma depuis 5 jours, le lecteur de DVD chauffe à blanc. C'est le jour parfait, en fait, pour vous parler depuis ma retraite à la maison, de LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE de Sergio Martino.
C'est sûr, on voyage plus en DVD qu'en salle. USA, Japon et maintenant Italie, en trois jours. Spéciale dédicace à Jules en "emmuré-vivant" (puisqu'on parle d'Italie). Les films se suivent, les chiens aboient. C'est bien ainsi. Le Marquis et moi-même pensons que s'il y a bien un cinéma méconnu (et qu'on ne vienne pas me dire qu'il y a un cinéma au Kurdistan, comme dirait Mr Mort, spéciale dédicace encore), c'est bien le cinéma italien. [Tu la sens la construction typo-syntaxique qui dit deux choses à la fois? Non? Cherche mieux alors...] Une tonne de clichés circule sur l'Italie, et il faut bien mettre un peu d'ordre. Aux cinéastes adulés en -i, nous opposons, à une exception près (facile à trouver) les cinéastes en -a et en -o.
Entre ici, Sergio Martino... Avec ton cortège d'Ursula Andress... La route est préparée et pavée en or. Tu suis les traces de Mario Bava et Lucio Fulci. Ainsi sont fait les chemins de l'enfer, et nous entrons sur le versant obscur du cinéma de genre italien des années 70-80. On descend d'un étage forcément, mais pourquoi ne serait-ce pas intéressant non plus ? L'année, c'est 1978. Plus de vingt-cinq ans après, le Marquis et moi-même entamions une série de visionnages entièrement consacrée aux films de cannibales, genre sous-marin s'il en est, à l'occasion du tsunami anthropophage qui a envahi le rayon DVD de votre marchand de journaux à des prix assez bas. Le cannibale est bon marché, c'est le moment d'acheter. Aidez-nous à affronter ce tsunami et envoyez vos dons à Matière Focale. Là au moins, votre argent ne sera pas perdu et, transparence oblige, il sera converti en achats de films de cannibales, c'est-à-dire en films indispensables. En tout cas, voir cinq ou six films de la sorte en un an, ça vous change son homme. Il était temps qu'on intervienne sur le sujet.
L'histoire... Bah, oui... Il y en a une effectivement. Ça se passe du côté des jungles malaisiennes (tu la sens ma métaphore dans le filet ?). Il fait vraiment très chaud, et puis, sans crier gare, Ursula débarque. Les gens qui avaient 18-30 ans à l'époque de mon confrère le Dr No vont déjà se pendre dans les toilettes, de honte sans doute. Ursula, donc. 42 ans, mariée et sans enfant. Mais avec un mari absent et hors champ, une sorte de croisé explorateur-chercheur, comme nous, tiens, qui cumulons souvent les trois postes. Comme tu le vois, ami focalien, on est en plein cinéma du réel (voir article d'hier sur ELEGIE DE LA BAGARRE). La Malaisie, c'est la face cachée de l'Angleterre de Pinewood et Manchester. Passons. Ursula débarque, citoyenne du monde, certes, ambassadrice de l'UNESCO, probablement, mais ça se voit dans sa façon de débarquer qu'elle est anglo-saxonne, si j'ose dire... Elle cherche donc son mari explorateur-chercheur qu'elle n'a pas croisé (mouais...) depuis longtemps et pour cause. On n'a plus de nouvelles de lui. Il s'est perdu dans une île sans retour. Elle est reçue par le Ministre du pays, curieusement noir, mais pourquoi pas. Si vous n'avez pas de nouvelles de votre mari perdu depuis trois semaines dans les jungles les plus denses du pays, pendant une expédition, qui plus est, illégale (motif écologique cachant un motif sorcier, on le verra...), c'est qu'il est mort. Ce sera la véritable parole censée du film. Pas besoin d'envoyer de secours. Mais, Ursula s'entête, et ne se fout de rien. C’est une dure et elle ira, la bourgeoise, traverser la jungle accompagnée de son jeune beau-frère antipathique (allez, je le cite, car sinon qui le fera. Le beau-frère c'est l'horrible Claudio Cassinelli, épouvantable et donc plus que parfait). Accompagné aussi par un explorateur qui a bien connu le mari (tiens donc...) : Edward ou plutôt Stacy Keach, encore châtain à l'époque. C'est lui qui, paradoxalement, s'en sortira le mieux, dans tous les sens du terme, malgré ses disparitions passées et futures. Quelques sherpas en plus, qui eux disparaîtront mollement et assez vite (paradoxe, preuve que tout ça c'est du Cinéma). Tout le monde dans la Jungle. C'est parti.
Rigolo ou épouvantablement mauvais, le film de cannibale(s), c'est toujours une traversée dans la jungle, et encore plus c'est toujours une traversée dans la jungle épouvantablement longue. Et là, coco, tu le sens le cinéma qui passe, pas de doute. Par conséquent ici aussi, c'est long. Les sherpas disparaissent normalement. Les antagonismes se forment dans la troupe, côté blanc. Les passés douloureux se réveillent. C’est moite, c'est long et on dort peu. Mais attention, ce n'est pas interminable, c'est juste très long, et même très très long. Le record de longueur en traversée de jungle reste cependant inégalé avec le splendouillet et inénarrable MONDO CANNIBALE.
Quoi de neuf ici? D'abord, changement d'époque, autre ère filmique. Dans les années 70-80, il n'y a pas à chipoter, surtout en Italie, dans la moindre production, fauchée ou pas, ça cadre! Et ça éclaire. Pas moche le scope. On est loin du pauvre aspect du cinéma contemporain  qui écorche les yeux et fait pitié, malgré des budgets bien plus importants. Dans la série B et dans la série Z aussi parfois (VIRUS CANNIBALE, par exemple, de Bruno Mattei), et bien ça cadre et on fait des plans jolis, bien fichus. [Les réalisateurs contemporains, quel que soit leur genre de film, n'ont décidément aucune excuse. Il est temps de vous réveiller les feignasses! Je suis sûr qu'on va en reparler cette semaine, quand je serais retourné en salle.] Donc, ce n’est pas laid. Les décors, tous naturels, sont chouettes. Dans la dernière partie dans la montagne du Dieu en question (Dieu curieusement absent et présent en même temps d'ailleurs...), on a même construit joliment le village troglodyte. Il n'y a que quarante ou trente figurants, mais bien placés dans le cadre. Ça ne fait pas le chef-d’œuvre, mais apprécions l'effort.
Quoi de plus ? Un arrêt en village sympathique d'indigènes avant d'attaquer l'assomption (le mot est juste, croyez-moi) du Cannibale. Là, il y a un missionnaire, pourquoi pas, et un autre explorateur, plus intéressant. Et c'est là qu'on découvre en bon topos, les cérémonies locales qui consistent ici à boire une patte verte ruminée par les femmes du village, puis recrachée dans un bol qu'on fait circuler et que tout le monde boit (Peter Jackson a vu ça, pas de doute). Et qu'est-ce qui se passe ? La chose étant aphrodisiaque, nos explorateurs blancs couchent. Entre eux (ellipse quand même pour Ursula, dont on avait vu timidement les seins auparavant) et avec une indigène très soft, ce qui provoquera un drame social, juridique, anthropologique, et un suicide... indigène, en plus, mais à l'occidentale. Très troublant. Le film n'est pas du tout, lui, aphrodisiaque, mais le sexe a son importance. On le verra (si j'ose dire!).
C'est dans le village qu'on voit enfin un peu de jeu d'acteur, et même assez touchant (en VF du moins). Stacy Keach raconte sont expérience anthropophage de pré-récit. Et il se donne. C’est lui le meilleur. Son visage à ce moment est magnifique, et fait entrer de l'humain dans la machine. Inattendu. Claudio Cassinelli est tellement mauvais, sur le papier comme a posteriori, que c'en est presque un plaisir. De toute façon, on se poile toujours dans un film de cannibales. Et puis, il y a Ursula. Ceux qui ne sont pas morts dans les toilettes (voir plus haut), constatent les dégâts, et ça fait mal. Ursula, tu avais 42 ans déjà cette année-là. Tu ne ressembles à rien, et tu n'es pas à la hauteur du mystérieux bikini jaune qui a fait ta réputation. Entre deux âges qu'elle est, l'Ursula, plutôt plus proche du deuxième, mais on fait tout pour que ce soit le contraire. L’effort est désastreux. Tu alourdis tout. Tu souffres visiblement plus que ton personnage et tu te dis: "MAIS QU'EST-CE QUE JE SUIS VENU FOUTRE DANS UN SOUS-FILM DE CANNIBALES ITALIEN(S)!!!!". Ta démarche de grande bourgeoise saxonne qui bute sur chaque branche, dans la jungle... Tout ça quoi, ben ça décrédibilise tout, ça fout tout en l'air. Ça fait cheap et improbable. Saleté de facteur humain! Et c'est long, je l'assure une traversée de jungle cannibale, et c'est encore plus long avec ce casting principal, assez injustifiable (et d'autant plus que le temps a passé). On te maudit plusieurs fois. Te voir te casser un ongle en glissant sur un rocher, c'est moche de partout. [L'eau est omniprésente dans le film.] 
Tu nous pèses Sergio... Que c'est long! Je sais que tout film de cannibales est un peu expérimental et j'ai reconnu tes mérites il y a deux paragraphes, mais c'est vraiment long. C'est rigoureux assez souvent, mais bon... ça manque de classe. Et la blonde n'arrange rien.
 
C'est tout?
 
Ben non, justement, ce n'est pas tout...
 
Dans la dernière bobine, on franchit toutes les limites. Pour le pire et pas seulement. On finit, laborieusement mais quand même, par la grimper cette fameuse Montage du dieu cannibale. Et telles les ailes de Gabriel, ça se déploie de manière inespérée, pour le pire et le mieux, et ça suinte à travers les interstices (en ce qui concerne la notion d'interstices, voir mon article sur CONSTANTINE). La capture a lieu et on finit par trouver "cannibales et mari" (ça ferait un chouette titre pour Woody Allen!). Belle métaphore du compteur Geiger, vous verrez. Ursula, dont on découvre qu'elle n'est pas exactement l'épouse qu'on croyait, se fait remettre en place par les cannibales qui la forcent à assumer ses liens sacrés. Pas mal. Et mieux, qui lui permettent d'accéder à sa part de divinité. [Je vais être obligé, un peu, de parler secret maintenant, pour ne pas gâcher le film auprès de ceux qui ne l'ont pas vu...]. Une divinité chrétienne, Italie oblige, mais païenne également.  Bis repetita, la divinité mène à l'attachement. On encorde tout le monde, ou ce qu'il en reste, Ursula incluse. Même si on la vénère. Et là, l'accident merveilleux arrive. On lui fait manger de la chair humaine (très softement). Curieux dans les canons du genre, les cannibales mangent lentement, et dans le calme, sans pousser les grands "MOGAMBAAA!" habituellement de coutume. Ursula goûte la chair humaine donc, gros plan sur ses yeux à demi-ouverts et... Série de contrechamps en caméra subjectif, mur du son en approche, frontière entre le mal et le bien explosée, sur tous les plans : moral, cinématographique et sémantique.  Caméra subjective et pas du tout suggestive. Le processus cannibale conduit son peuple dans une frénésie sexuelle hénaurme : seul, à deux (mais pas à plusieurs, c'est pas le Queen's ici, c'est du mystique). On fait l'amour dans la montagne des anges... Ça dure et tout y passe, pas seulement les humains! On rit, tellement c'est énorme. Un cannibale dont je vous laisse la surprise se distingue en ange gardien. C'est un festival. Les larmes coulent sur mes joues gonflées. Je ris. Je ris. Je ris... Jusqu'à ce que je m'arrête. Une fois cette série ahurissante de plans subjectifs foldingues passée, je m'interroge... après tout, tout cela n'était-il pas vu à travers le regard d’Ursula... Certes... Fantasmes ? Non, pas complètement. On a passé 90 minutes de marche concrète et laborieuse dans la jungle juste pour un plan fantasmé. C'est du réel. Intéressant. Un peu après, il y aura tentative d'évasion. Une fois libérée de ses attaches, Ursula, toute en bandelettes, nous étonne. ELLE A CHANGÉ!!! Ce n'est plus la bourgeoise en Hermès des 90 longues minutes précédentes. Elle bouge différemment. Un fois sortie de la grotte, le doute n'est plus possible. En bikini de peau, Ursula bondit de roche en roche avec une félinité extraordinaire. Je n'en crois pas mes yeux. Dois-je me mettre en colère en pensant que sa démarche  de gosse riche a plombé tout le film? Non! Parce que c'était ça le sujet du film. Ursula est redevenue un vrai personnage splendide, à l'aisance phénoménale.  La boucle est bouclée. Le sujet est atteint. C'était donc ça. C’est sublime. Et on repense à la métaphore anthropophage véhiculée par Stacy Keach (qui en mourra d'ailleurs!). Ursula a suivi la même expérience, et le dialogue final complètement idiot le précise en toute beauté : elle s'en est sortie, elle l'a fait (manger de la chair humaine et/ou jouer dans un film de cannibales italien(s) ), elle a perçu le divin en elle, et s'en est retournée femme, et personnage, enfin, humain à la gestuelle magnifique. Bouge pas, meurs et ressuscite.  Résurrection et victoire sur les peurs et sur l'expérience divine. Nom de dieu (suivez mon regard), le film avait un sens plus ou moins inconsciemment. C'est  toujours beau une naissance. En fait, c'était vraiment du cinéma.
Expérimental..?
Comme quoi, le cinéma est dans les interstices, certes, et aussi dans l’œil du regardant, ou plutôt à mi-chemin entre lui et le réalisant, entre l'inconscient et le délibéré, entre le grotesque et l'inattendu.
 
Délibérément Vôtre,
Dr Devo.
 
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Mercredi 23 février 2005

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(Photo: Le Marquis règle ses comptes de mains de Maître)

 

 

Chers Amis Curieux, Chers Curieux Amis,
Aujourd'hui, je vous gâte, et ce à plus d'un titre. Non seulement je vous offre une nouvelle fois un voyage au Japon (voir mon article sur LA BETE AVEUGLE de Edogawa Rampo), mais en plus je vous invite à (re)-découvrir l'univers bizarroïde de Seijun Suzuki. Voilà qui ne peut que plaire aux gourmands que nous sommes, n'est-ce pas ?
Le réalisateur de ELEGIE DE LA BAGARRE, superbe titre qui devrait faire réfléchir nombre de distributeurs européens, est un drôle d'oiseau, et c'est rien de le dire. Seijun Suzuki était déjà connu de nos services. J'avais vu il y a un an ou deux LA BARRIERE DE CHAIR qui me laissa un souvenir plus qu'honorable et surtout le fabuleux LA MARQUE DU TUEUR, polar surréaliste qui, à ce jour, est ce que j'ai vu de plus proche des films de Alain Robbe-Grillet, ce qui n'est pas peut dire. Je sais donc que Suzuki est un petit malin, un malicieux de la meilleure espèce, prêt à toutes les fantaisies. Le Japon est souvent une terre cinématographique pleine d'audaces. La très expérimentale et populaire série des BABYCART en témoigne. Mais, souvenons-nous aussi de Hiroshi Teshigahara, réalisateur des sublimes LA FEMME DES SABLES ou LA FEMME TATOUEE qu'il faut absolument chercher dans la vieille collection de VHS de votre médiathèque locale, ou encore de LA FEMME TATOUEE (plus tardif) de Yoichi Takabayashi. On pourrait multiplier les exemples, mais rien qu'avec ces deux références, vous avez de quoi être soufflés par la singularité de nos amis nippons. Suzuki fait partie de ces japonais un peu fous, mais dans un style complètement différent. Avec ELEGIE DE LA BAGARRE, on est assez loin des plaisanteries à la Robbe-Grillet de LA MARQUE DU TUEUR (où des tueurs à gages sont classés et connus par numéro dans une sorte de hit-parade absurde et changeant. Je vous laisse deviner ce qui arrive quand No2 devient No3 et vice-versa : rivalités, changement d'identité, confusion... C'est un délice). Malgré tout, ce film de Suzuki un bel objet bizarre qui réserve, sans avoir l'air d'y toucher, de nombreuses et incessantes surprises.
Tourné en 1966, le film raconte l'histoire d'un jeune étudiant dans un lycée militaire, dans une petite ville du Japon en 1935. Son père étant sans doute occupé à ses affaires professionnelles, notre héros est logé chez l'habitante, et l'habitante en question a une fille. Elle joue du piano, et, bizarrerie supplémentaire, c'est une fervente catholique, comme sa mère. Le jeune homme est amoureux, bien sûr. Mais, les garçons restent avec les garçons. Dans cette société nippone basée sur la hiérarchie et l'esprit de bande, notre jeune héros apprend par ses semblables qu'un mec, ça doit savoir se bagarrer. Il subit un entraînement, puis rejoint une bande de loulous. S'ensuivent bagarres entre bandes rivales, petites délinquances absurdes et surtout imprégnation du sens de la hiérarchie. Les bandes sont des codes. Chaque membre a un mentor qui l'initie et le martyrise, et le mentor a lui-même quelqu'un au dessus de lui. Impossible d'échapper au système. Le supérieur frappe et humilie joyeusement son sous-fifre attitré, les bandes se bagarrent entre elles, sans véritable enjeu, etc... Notre héros, même s'il rentre de fait dans cet esprit clanique et initiatique, n'en demeure pas moins un rebelle. Et avec une cause, si j'ose dire. D’abord, il est amoureux de la jeune pianiste catholique. C'est strictement interdit dans le code des bandes (on ne fricote pas avec les filles, et on ne traîne pas avec les garçons "efféminés". Deux règles fondatrices!). D'une catholique en plus, ce qui lui pose pas mal de questions. Et comme il continue de réfléchir en parcourant son chemin d'adolescent pas tout à fait adulte, il est, de fait, un étranger chez lui, un étranger dans le groupe auquel il appartient. Et il y a le désir, ce désir qui monte en flèche au contact pourtant prude de la jeune fille. Notre héros continuera d'être écartelé entre plusieurs influences contraires, certes, mais gardera aussi un vrai esprit indépendant, ce qui est très étonnant, car si les bandes auxquelles il appartient se disent rebelles, on constate à l'évidence que c'est une façon de plus d'établir un ordre social et de pérenniser l'immuable système de soumission japonais. Mais, peut-on, comme il le pense, faire son petit malin, utiliser le système et s'en échapper? L’indépendance dure-t-elle? Et que se passe-t-il quand la passion s'en mêle? Grave question, certes, mais même si on se les pose, il faut continuer et encore continuer de se bagarrer, au sens propre, car c'est cela que font les garçons! 
Mes petits amis, ce résumé est bien maladroit et bien intellectuel, et il va falloir que je repasse derrière pour bien faire comprendre la loufoquerie de ce film qui est, d'abord, une comédie. Ce qui saute aux yeux, c'est que le film, sous des allures potaches et sa volonté d'être une grande farce infantile (ces jeune semblent avoir presque 20 ans, mais en ont-ils plus de 13 ?), est nourri d'une incroyable richesse de scénario qui, pourtant, travaille sur un matériau très loin d'être noble, et très loin d'être subtil. Il faut dire qu'on découvre avec surprise un grand bonhomme du cinéma japonais derrière ce script. Le film est, en effet, écrit par Kaneto Shindo, un réalisateur dont nous avons longuement parlé sur ce site, lors de mon article sur WOYZECK, le film de Werner Herzog. Dans les commentaires de l'article vous trouverez un joli dialogue entre nos amis Le Marquis  qui écrit des choses formidables sur ce site (voir les articles sur FRAYEUR, MATRIX et BONES), et C.T.A.C, un bloggeur qui nous lit. Ces deux-là évoquait avec passion Kaneto Shindo et ses deux chef-d’œuvres: L'ILE NUE et ONIBABA. Allez jeter un oeil à ces commentaires, c'est très intéressant. Tout cela pour dire que, au scénario, on a un maître du cinéma japonais de l'époque.
Suzuki est petit malin qui ne se refuse aucune audace. Ce qui frappe d'emblée dans ELEGIE DE LA BAGARRE, c'est, ce qui est difficile à imaginer après tout ce que je viens de vous dire, la légèreté du film, et son principal ressort : le comique de type slapstick! Et oui, le film c'est d'abord ça, mais d'une étrange manière. Si les comédiens jouent de leurs corps comme dans un slapstick, il n'empêche que notre héros, qui n'échappe pas à cette règle, est autant outré que sérieux au premier degré. Et tout le film fonctionne (également au niveau de l'histoire) sur ce paradoxe pour le moins iconoclaste. Du point de la mise en scène, c'est assez sidérant, et bien loin de l'image du cinéma japonais classique qu'on essaie parfois de nous vendre, surtout en ce qui concerne les films de cette époque. Le film est tourné dans un superbe cinémascope, et en noir et blanc. Côté cadrage et lumière, c'est assez somptueux. Suzuki ne nous épargne rien et profite de toutes les occasions d'expérimenter et de rire. Et là, les amis, on confine souvent au sublime. Je tourne une scène près de rails de chemins de fer ? Tiens, je vais faire un travelling parallèle à la OLD BOY (40 ans avant quand même). Tiens, je vais faire des coupes de son avec l'image. Tiens, je vais faire le plus beau split-screen de l'histoire: 1/4 et 3/4, et quand une partie du split-screen sera visible, l'autre sera dans le noir, et ça me fera un beau champ/contrechamps dans le même plan. Tiens, je vais suivre en travelling ce personnage qui marche à vive allure de profil, en faisant un plan cut quand il sort du champ pour enchaîner avec le même plan répété quand il entre dans le champ (hilarant). Autre exemple : après s'être fait renvoyer de son lycée, le héros est intégré dans un lycée de campagne, dans la petite ville de Aizu. Il est présenté aux autres élèves par le Maître. C'est un plan de demi-ensemble (donc très large). Et bien Suzuki décide que dès que le professeur prononce le nom "Aizu", il fera un plan d'insert en gros plan sur son visage! Évidemment, le nom de la ville sera prononcé quelques dizaines de fois, interrompant par la même ce joli plan d'ensemble par ces gros plans épileptiques jusqu'à plus soif.) Et c'est comme ça tout le temps, malgré une histoire plutôt classique. [Je signale aussi une superbe séquence montée avec des plans de bagarre surexposés qui donne une image presque blanche. C'est très beau.]
Au final, ELEGIE DE LA BAGARRE se révèle être un film terre à terre, mais bourré de paradoxes, à la mise en scène fofolle et iconoclaste. Et en filigrane de cette comédie, on découvre une critique sociale d'un pessimisme noir où même le mélo et le drame viendront pointer le bout de leur nez (avec un recours à une superbe et artificielle scène de studio complètement fabriquée, lorsque la pianiste est bousculée par un troupe de militaires qui n'en finit plus de passer, passage drôle et émouvant). S’il y a une dénonciation féroce et cruelle du système social japonais, basé sur l'humiliation du plus faible, jamais on a l'impression de voir autre chose qu'une comédie loufoque. Une leçon que nombre de réalisateurs européens devraient apprendre, eux qui sont toujours prompts à "capter le réel" et à nous casser les bonbons avec leurs films sociaux très moralisateurs (et dont l'épaisseur est aussi fine que du papier à cigarette, du genre "C'est con la maladie!" ou "Je suis contre la misère!"). Mais, plus étonnant encore, une des grandes surprises thématiques de ce film est qu'en fait, il n'est rien d'autre qu'un bizarre film de college avant la lettre, et que donc, par conséquence, l'origine de ce genre américano-américain est sans doute le Japon! Ami Curieux, te voilà prévenu!
Signalons, enfin, que le film est disponible dans la belle collection HK, qui a sorti, à ma connaissance, au moins deux coffrets de 3 films de Suzuki. La copie est superbe. Une raison de plus de ne pas faire l'impasse.
Respectueusement Vôtre,
Dr Devo.
 
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Mardi 22 février 2005

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(photo-remix par Dr Devo. tous droits reservés)

 

J’avais fait l’impasse sur ce petit film fantastique à l’époque de sa sortie, en grande partie parce qu’il était vendu comme une version black de Freddy Krueger et comme véhicule pour le rappeur Snoop Dogg, ce qui ne m’inspirait franchement rien de bon. Mais j’ai depuis eu vent des influences affichées du cinéaste et de son scénariste Adam Simon (réalisateur d’un très con CARNOSAUR et d’un très bon BRAIN DEAD qui n’est pas le film de Peter Jackson), à savoir le fantastique gothique, et plus particulièrement le cinéma d’épouvante italien des années 60-70. Les solderies, c’est bien, pour ça : on ne débourse qu’une petite poignée de pièces de monnaie pour jeter un œil sur des films qui, en salles, nous auraient fait changer de trottoir, pour le meilleur (un sympathique SOULKEEPER) et pour le pire (un piètre MATRIX).

Bref. L’action de BONES se déroule de nos jours dans un quartier afro-américain ravagé par la drogue et la misère après l’assassinat, en 1979, de Jimmy Bones, sorte de parrain pacifique et tranquille. L’esprit de Bones, prisonnier d’une bâtisse en ruine, réclame vengeance. Le rachat de l’immeuble par une bande de jeunes voulant la transformer en nightclub va provoquer son retour, et là, attention : il revient et il n’est pas content. Le récit ne va pas chercher midi à quatorze heures, mais s’avère relativement astucieux. Snoop Dogg, dans le rôle de Bones, promène tout le métrage un visage quasi inexpressif qu’on peut difficilement qualifier de performance, même si, en ne jouant rien, la star s’évite de jouer mal.

Le film souffre de quelques défauts, principalement des concessions au fantastique typé années 90 – sophistiqué et impersonnel dans sa peinture du quotidien contemporain. Par contre, dès qu’on aborde les éléments fantastiques, ou lors des flashes back de 1979, la mise en scène se révèle inventive, soignée et parfois audacieuse. Les séquences situées dans les années 70, à l’image du curieux générique d’ouverture, se caractèrisent par un traitement des cadres, du grain à l’image et des couleurs renvoyant naturellement aux classiques de la blacksploitation – de façon aussi évidente que l’est la présence de Pam Grier et de sa coupe afro – un univers qui semble parfois se désagréger à l’écran dans le fil d’une même séquence. Le réalisateur Ernest Dickerson est un ancien chef-opérateur, qui a notamment collaboré à l’essentiel de la filmographie de Spike Lee : on ne se pose donc plus de questions sur le goût pour les cadrages singuliers et les couleurs violemment contrastées affichées par des films comme DO THE RIGHT THING : le bonhomme est en effet un grand fan d’un autre chef-opérateur passé à la réalisation, Mario Bava. Ses choix esthétiques, tant sur la photographie que sur la conception des décors ou des effets spéciaux, donnent toute sa valeur au film, faisant ouvertement référence à Murnau (NOSFERATU), mais aussi au cinéma de Bava ou de Dario Argento, allant jusqu’à proposer des variantes à des séquences célèbres comme la main surgissant des ténèbres dans LE CORPS ET LE FOUET ou la pluie d’asticots de SUSPIRIA. Ces références directes s’inscrivent dans un ensemble fidèle à l’esprit et à l’esthétique du fantastique italien, dans ses outrances et dans sa poésie macabre – avec une volonté prononcée d’éviter (autant que possible) les effets numériques au profit de trucages à l’ancienne. Le mélange de cet univers et de la culture black donne un cocktail bizarre mais pas désagréable. Un film pas exempt de maladresses et de lourdeurs, mais qui procure dans son ensemble un vrai plaisir de spectateur. La question reste de savoir si un public ne connaissant pas les modèles italiens au centre de ce projet curieux seront vraiment sensibles à ses aspects excessifs et irréalistes.

Pour ceux que ça intrigue, l’édition DVD est de bonne tenue, avec quelques très belles scènes coupées (pour une fois) et un documentaire honorable où scénaristes et cinéaste revendiquent leurs emprunts à travers de larges extraits de la filmographie de Mario Bava (extraits malheureusement tirés de copies rongées aux mites : aussi, quand Dickerson vous dit que la séquence présentée est superbement photographiée, vous devrez vraiment le croire sur parole !)

 

Le Marquis

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Dimanche 20 février 2005

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(Photo: "Scandale" par Dr Devo)

 

 

 

 

Chers Amis,
 
Puisque pas grand chose de véritablement excitant n’arrive sur nos écrans, tournons-nous vers nos lecteurs DVD ou mieux encore VHS, et offrons-nous un beau film. Et c'est une belle séance de rattrapage que THE GOOD GIRL de Miguel Arteta. Sorti il y a deux ans, je crois, dans l'indifférence quasi-générale, et très mollement défendu par la critique (qui défend pourtant, dans le créneau "film indépendant américain formidable" le médiocre SIDEWAYS, dont je vous parlais il y a quelques jours), ce film mérite qu'on y revienne, car il est suffisamment original, lui, et atypique pour qu'on le mette en valeur.
 
Les plus chanceux d'entre-nous auront déjà vu le précédent film de Arteta: CHUCK AND BUCK. Mon ami Le Marquis assure que déjà, au vu de ce film, on pouvait constater que le ver était joliment dans la pomme. Sujet original, point de vue déconcertant et mise en scène soignée. [On trouve CHUCK AND BUCK dans une petite collection, en DVD, pour une bouchée de pain : aux alentours de deux euros. Ne vous privez pas.] Avec THE GOOD GIRL, Aterta travaille avec le même scénariste (et comédien) Mike White. Bonne idée. Côté acteurs, on trouve Jennifer Aniston, enfin échappée de FRIENDS, et Jake Gyllenhaal, le monstre, la révélation, celui qui écrase tout le monde... À égalité avec Jason Schwartzman (le héros de RUSHMORE de Wes Anderson), certes... Mais ces deux-là sont très loin devant. Ce sont eux, sûrement, les deux plus grands acteurs du cinéma US actuel. Allez juger sur pièce, en revoyant DONNIE DARKO, cet éblouissant et déchirant chef-d’œuvre où Gyllenhaal explosait à la face du monde. Revenons à nos moutons.
 
THE GOOD GIRL raconte une histoire simple, c'est vrai, mais la pousse suffisamment loin, et surtout la creuse de manière assez inespérée. Jennifer Aniston vit dans une bourgade d'un coin perdu des USA, peut-être le Texas. Elle est caissière dans un petit supermarché. Son mari (John C. Reilly, très bien comme d'habitude, bien qu'on aimerait enfin que lui soient proposés des rôles un peu différents...) est peintre en bâtiment. Les journées s'enchaînent et la vie passe sans qu'on s'en rende compte, bercée par une tranquille mais toujours décevante monotonie. Jennifer part au boulot, en revient, et retrouve presque toujours son mari et son meilleur pote assis sur le canapé, occupés à boire une bière et regarder la télé. Jennifer et John forment un couple sans passion, déjà usé, mais sans drame particulier. Un couple à l'électrocardiogramme plat, à tous les niveaux. John n'est même pas un mauvais bougre. Gentiment fade seulement. La vie est verrouillée, et ne vivons pas trop malheureux en attendant la mort, pour paraphraser le poète. Et puis, un beau jour, alors que Jennifer est plus proche de la fin que du début de la trentaine, un jeune gars débarque au supermarché. Il a été embauché comme caissier. C'est Jake Gyllenhaal. Il se fait appeler Holden, mais ce n’est pas son vrai prénom. Jennifer, qui s'ennuie de manière tout à fait normale, si j'ose dire, s'approche de lui. Son prête-nom, Holden le doit au bouquin qu'il est en train de lire en caisse, sans doute pour la douzième fois : "L'attrape cœur" de Salinger. Holden, c'est le nom du héros. Jennifer et Jake se rencontrent donc sur leur lieu de travail, et mieux que ça, se remarquent. Ils pressentent chacun, et à juste titre, que l'autre est différent, et sans doute triste et usé. Ils ne vont pas se tromper. Jake a un parcours chaotique, déjà chargé malgré son jeune âge (la vingtaine). Il est en rupture de banc. Et les deux ont en commun tristesse, colère envers le monde qui les entoure, lucidité face à la gentille hypocrisie (ou bêtise) de cette ville. Ils tombent donc amoureux, de cette étrange manière. Jake est fou amoureux. Jennifer est tiraillée, dans cette vie où il se passe enfin quelque chose, entre cette passion un peu absurde et son mari grand nigaud mais présent. Elle est aussi sans doute un peu piégée, par cette "double vie à la petite semaine" dans laquelle elle s'engage en trompant son mari. Les événements s'enchaînent, les petits mensonges s'accumulent. Et Jake, transi amour, va bien sûr demander à Jennifer de partir avec lui, et de laisser cette ville morne derrière eux. Le romantisme est teinté de noir. Les choses peuvent-elles être si simples? Faudra-t-il faire un choix? Peut-on éviter de le faire?
 
THE GOOD GIRL semblait, au vu de son film-annonce, une comédie sentimentale. Il n'en est rien évidemment, même si à maintes reprises on rit franchement de la peinture si juste et si ironique de cette petite ville. Malgré ces éléments de comédie, et malgré l'étroitesse de cette petite histoire (le film parle de la médiocrité quotidienne), THE GOOD GIRL est surtout un film bouleversant et noir. Ces deux personnages se rencontrent au mauvais endroit et surtout au mauvais moment. Leur passion est forte et réelle, mais les deux sont très différents, et c'est toute une vie qui les sépare. Peut-on gagner contre la vie en marche?  Miguel Aterta, mine de rien, aborde un thème très ambitieux, et, en plus, creuse son histoire de nuances profondes et douloureuses. Les personnages secondaires sont assez fabuleux. Pas méchants, certes, ils sont tous pour le moins ambigus. Leurs intérêts sont changeants, et ils ne voient souvent pas plus loin que leur propre living-room. Car la grande différence entre le couple Jake-Jennifer et eux, c'est l'endormissement. Rien ne semble les réveiller de leur quotidien, tout vaut tout et réciproquement. Il ne leur reste aucune colère, aucune ironie, aucune lucidité sur leur propre médiocrité. Jake et Jennifer sont aussi piégés dans cette médiocrité et ce conformisme qui ne dit pas son nom, mais au moins ils sont lucides. Et la spirale des sentiments est de plus en plus douloureuse, à l'heure où l'engagement devient de plus en plus inévitable, à l'heure du choix qui approche. Le film déploie une grande palette de nuances et nous plongent dans le douloureux tourment de tous ces sentiments.
 
La mise en scène est claire mais bien ficelée, à l'image de la photographie. On retrouve l'ambition du scénario dans la réalisation : faire un travail soigné, ambigu et original. Et approfondir sans cesse cette histoire simple. Bref, c'est du bel ouvrage. Les acteurs sont au diapason. Jake Gyllenhaal est parfait et écrasant. Il pousse une nouvelle fois le bouchon très loin et s'engage dans le film à bras le corps. Les plus attentifs remarqueront avec quelle docilité et avec quelle rage, il se soumet à la mise en scène. Quel acteur! Il est temps qu'il aille faire un tour chez Lars von Trier. Et, bien que n'étant pas du tout un fan de FRIENDS, comment décrire la surprise de découvrir ici Jennifer Aniston ? Une scène, en particulier, m'a fait halluciner. Il s'agit de la scène qui suit celle de "l'adultère forcé" (je parle en langage codé pour ne rien vous dévoiler!). Jake et Jennifer se retrouvent dans la voiture, et s'expliquent. Jake est effondré, bien sûr, et la force qu'il déploie vous cloue à votre siège. C'est dans cette scène (et aussi dans une autre où Jennifer réalise la différence qu'il y a entre l'image de Jake et ce qu'il est réellement, autre moment bouleversant et très dur) que je remarque comment Jennifer Aniston s'en sort. Toute en force, elle est très loin de se faire dévorer par Jake Gyllenhaal qui lui tient pourtant la dragée haute. Et tout au long du film, on apprécie son travail, tout en nuances, qui reflète parfaitement l'évolution subtile, voir certaines fois presque imperceptible de son personnage. Pour paraître aussi nuancée et aussi forte devant Jake Gyllenhaal, le doute n'est plus permis : c'est un très bonne actrice. Gageons qu'elle continue dans cette voie là et que Hollywood ne la mange pas toute crue.
 
A l'heure où les films populaires se doivent d'appartenir à des catégories très définies, et donc plus "vendables", THE GOOD GIRL est une surprise de taille. Ce n'est jamais vraiment une comédie, jamais vraiment une tragédie. On est quelque part entre-deux. Derrière l'histoire sentimentale se cache une analyse déchirante sur le conformisme. Le film ne renonce à rien, et surtout pas aux nuances, de plus en plus grandes. Miguel Arteta mise sur l'intelligence et sur un travail très soigné de la mise en scène. Le parti pris de ce film, jamais cynique, est complètement assumé de bout en bout. Nous voilà face à un drôle d'ovni, généreux mais dur, drôle mais bouleversant. Comme LA SECRETAIRE quelques temps auparavant (avec Maggie Gyllenhaal, la grande sœur de Jake, aussi étonnante que son frère), THE GOOD GIRL nous éblouit. La liberté de ton et la générosité de ces deux films sont un bien précieux dans le paysage cinématographique américain, et dans le paysage cinématographique tout court.
 
Etonnamment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS: Evitez absolument la VF, même si vous n'aimez pas les sous-titres. De plus, pour une fois, jetez un oeil aux bonus du DVD et plus particulièrement aux scènes coupées qui sont microscopiques mais qui modifient complètement le personnage de Jennifer Aniston. Aterta a fait le bon choix en ne noircissant pas trop le personnage. Ces coupes sont très subtiles. C'est passionnant.
 
Retrouvez la liste des films chroniqués dans notre index en cliquant ici.

 

 

 

 

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Mercredi 16 février 2005

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(photo: Divine photographié par John Waters)

 

 

Par l’intermédiaire d’annonces matrimoniales, un bellâtre gigolo rencontre des cœurs solitaires qu’il arnaque avant de disparaître. Une bonne combine qui tourne à l’aigre lorsqu’il piège Martha, une infirmière obèse, fleur bleue mais dure et passionnée. Volée, trahie, elle parvient à lui remettre le grapin dessus et décide de l’assister dans sa « carrière » en se faisant passer pour sa sœur. Mais sa possessivité et sa jalousie maladive vont peu à peu entraîner le couple dans une spirale meurtrière. Adapté d’un célèbre fait divers (qui a depuis été l’objet d’un autre film assez réussi, CARMIN PROFOND, d'Arturo Ripstein en 1996), l’unique et excellent long-métrage du compositeur Leonard Kastle (remplaçant au pied levé le cinéaste initialement prévu, Martin Scorsese) a ce statut un peu particulier de classique important du cinéma indépendant des années 70 aux USA, mais de classique méconnu et rarement montré. Ce qui suffit à faire de ce beau film une œuvre culte. C’est aussi un film précurseur et avant-gardiste, qui reconstitue sur un mode réaliste la virée meurtrière de Ray et Martha, couple de serial-killers ayant sévi dans les années 50 avant de mourir sur la chaise électrique. Filmé dans un noir et blanc très cru, dénué de lyrisme mais emprunt d’un humour très noir, HONEYMOON KILLERS est une réussite qui ne trouvera d’équivalent qu’avec HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER de John McNaughton. Sa modernité compense très largement quelques maladresses ponctuelles dans le montage ou le cadrage, par ailleurs très maîtrisés ; certaines séquences s’avèrent en ce sens magnifiques. La structure du scénario est parfaite ; Kastle prend le temps de nous montrer les circonstances et les sentiments qui amènent le couple à sombrer dans la folie meurtrière à travers une série de rencontres aux dénouements de plus en plus intenses, allant de la simple escroquerie au meurtre le plus sordide dans un mouvement de fuite en avant audacieux, qui s’attache avant tout à dépeindre l’univers des deux tueurs, à restituer ce qui constitue, fondamentalement, une véritable passion amoureuse ; c’est autour d’eux que se développe l’empathie, plus qu’autour des victimes – du moins jusqu’au dernier quart-d’heure, magistral et cruel, laissant apparaître leur monstruosité. Quelques minutes de folie et de terreur où la caméra laisse s’agiter hors-champs les deux meurtriers et se focalise en très, très gros plan sur le regard angoissé de la femme qu’ils s’apprêtent à abattre, dans un dispositif de mise en scène admirable, qui devance de quatre ans les expérimentations de MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE. Martha et Ray sont en outre admirablement interprétés par l’acteur Tony Lo Bianco et par Shirley Stoler, actrice méconnue et sous-exploitée. La vision d’un tel film nourrit une certaine frustration à l’idée qu’un cinéaste aussi talentueux ne laisse derrière lui, comme Charles Laughton pour LA NUIT DU CHASSEUR, qu’un seul et unique joyau. Le film est paru en France chez CNC/INA ; le souffle sur la piste sonore et quelques inserts francisés indiquent bien que la copie provient d’une époque à laquelle le spectateur risquait l’apoplexie si son regard se posait sur des mots anglais. Mais le film vaut vraiment le détour.

Le Marquis.

 

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Samedi 12 février 2005

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PHANTASM est un film magnifique, baroque, bouillonnant d’idées. Un classique trop souvent méconnu ou négligé du cinéma fantastique contemporain, auquel Wes Craven a très largement emprunté (mais avec bien moins d’inspiration) pour développer le concept des GRIFFES DE LA NUIT. Les deux films entremêlent en effet la réalité et l’onirisme autour du personnage d’un croque-mitaine macabre, avec une différence de taille dans l’approche. Là où Wes Craven alternera séquences d’éveil et séquences de rêve en les compartimentant  de façon finalement assez systématique (au détriment de l’ambiguïté, très fabriquée dans la dernière partie de son film), Coscarelli fait ici disparaître les frontières.
PHANTASM baigne du début à la fin dans un onirisme qui ne se limite jamais à exposer des décors surréalistes ou des effets spéciaux démonstratifs. Son onirisme a des qualités poétiques qui n’ont jamais vraiment été égalées, et renvoient souvent, dans leur sens du détail, au cinéma de Dario Argento.
L’irréalité réside avant tout dans l’agencement des situations, dans le montage, la suggestion. La nature du rêve dans le film passe avant tout par des procédés de mise en scène, ce qui confère au film une atmosphère obsessionnelle (soutenue par une musique superbe et entêtante) qui hante longtemps après la vision du film.
Coscarelli a l’intelligence de nous bombarder de séquences baroques et d’éléments pouvant à tout moment orienter le film vers la science-fiction ou même la parodie, mais en épurant ses motifs au fur et à mesure que le scénario progresse pour atteindre dans la dernière partie la simplicité et l’intensité d'un conte. Les brefs instants d’éveil constituent un réel mystère dans le film, construit autour du sentiment de perte, de deuil impossible, de fuite, de déni de la réalité, imprégnant le film d’un sentiment très fort de mélancolie.
Coscarelli a écrit, photographié, monté et réalisé un film unique et étincellant.

Comme je vous ai donné une furieuse envie de le voir ou de le revoir, je vous indique que le film existe en DVD zone 1 avec VF et VOST dans une très belle édition, que vous pouvez commander les yeux fermés - surtout que l'éditeur MGM n'a pas l'air très pressé de le sortir en France, préférant privilégier la sortie de titres aussi importants que BREEDERS ou TROLL 2.

LE MARQUIS.

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Vendredi 11 février 2005

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(d'après une photo du site www.institutdrahomira.com Tous droits réservés)

 

Chers Amis,

Activons nous un peu hors des sentiers battus, et retournons un peu Allemagne. Nous avions déjà jeté un oeil sur Fassbinder (voir articles, rubrique "Corpus Filmi"), et c'est avec grande joie que votre bon Docteur se penche sur le cas aussi fascinant de Werner Herzog, l'autre grand contemporain d'Allemagne avec Syberberg et Werner Schroeter.

WOYZECK est tiré de la pièce éponyme de Georg Büchner. Le film raconte le parcours d'un soldat pas comme les autres dans une toute petite ville, dépeinte dès le générique (grâce à un carton) comme une très jolie bourgade, sans doute la plus jolie même. Woyzeck, joué par Kinski, est donc un soldat, assez inutile dans cette petite ville paisible. Un feu intérieur immense le brûle incessamment. Ses occupations se bornent à tailler la barbe de son capitaine, et à servir de cobaye pour le professeur de médecine qui le force à s'alimenter uniquement de pois, pour voir les effets d'une alimentation pauvre mais suffisante sur l'organisme. Expérience stupide sans doute, harassante certainement, mais qui permet à Woyzeck de gagner quelques pièces en plus de sa solde de militaire. Cet argent, il le donne quasi entièrement à sa femme (une ex-prostituée?), c'est-à-dire à la mère de son enfant (deux ou trois ans), avec laquelle il ne vit plus, mais à laquelle il voue toutes ses ressources. Il s'occupe d'ailleurs, lors de ses jours chômés, de son enfant avec la plus grande attention. De son mysticisme "idiot", au sens de Dostoïevski ou Von Trier (Woyzeck entend notamment "les bruits de la terre", et lance sans cesse ses questions vers Dieu), Woyzeck ne récolte que mépris et moqueries. Pris dans son monde, il s'en fiche, mais  traverse sa vie comme un écorché vif, cherchant sans doute le moyen d'être lui-même. Son existence bascule lorsqu'il apprend que sa femme l'aurait "trompé" avec un autre soldat. La tragédie est alors en marche.

Une fois de plus, il est difficile de parler de ce film sans vous dévoiler ses mystères, qu'il faut découvrir sur écran et non dans un article, croyez-moi. Le film a été tourné dans la foulée de "Nosferatu", dans la même ville et avec le même acteur. Herzog mettra seulement 21 jours à tourner le film et à le monter. Quand j'ai appris cela, je suis tombé par terre, bien entendu, et à plus d'un titre.

On sent tout de suite que Herzog a dû couper dans le lard de la pièce. On imagine facilement la pièce de Büchner remplie de dialogues denses et nombreux. Herzog compose avec ces dialogues de manière étonnante. Quelques passages denses certes, mais au final c'est le silence et l'épure qui prédominent. Herzog, loin de trahir le texte original, lui a rendu sa grâce en l'adaptant au prix de fortes coupes qui rendent totalement l'incroyable force de Büchner. L'adage "plus tu trahis, mieux tu adaptes" est encore vérifié. Ce travail d'épure est déjà, en soit, digne des plus grands cinéastes, mais ce n'est pas tout. Le découpage et le montage sont d'une puissance folle. Le générique, agité par une bouleversante musique (sortes de dissonances entre He