Corpus Analogia


(Photo : "¨Papa, passe-moi le ketchup !"par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Comme je vous l'avais promis, on va parler de cinéma aujourd'hui. Et en fait, non, nous allons parler télé. Et cinéma. Paradoxe de la distribution. TRICHEURS connaît en France une sortie DVD, ce qui permet à cet article d'être placé dans la rubrique Corpus Analogia, consacrée aux films qui se voient à la maison, et non pas dans Lucarnus Magica, la rubrique consacrée à la télé. Et pourtant, il s'agit bien d'un téléfilm.
 
TRICHEURS se déroule dans les années 90, dans un lycée défavorisé de la banlieue de Chicago. Il y règne une très chouette ambiance ! Niveau scolaire désastreux, élèves d'origine modeste, dont une énorme majorité de jeunes issus des minorités, absentéisme, substances illicites et détecteur de métal à l'entrée pour que les élèves arrivent sans arme en cours. [Ceci dit, le contexte est vite envoyé dans un petit générique bien foutu où la situation est décrite simplement et sans sensationnalisme. On n’est pas dans un lycée à problème hollywoodien à la Michelle Pfeiffer, ni dans le splendouillet, et assez débile, CLASS 1984 où l’un des professeurs obtenait des résultats spectaculaires dans ses cours, car il les menait au revolver, ce qui bien sûr, facilite la concentration !]
Jeff Daniels est prof d'anglais. Comme chaque année, ce lycée public (évidemment) va participer au décathlon académique. Il s'agit d'un concours national américain où chaque lycée envoie une équipe d'élèves passer une sorte de super-examen sous forme de compétition. L'épreuve, terriblement pointue et extrêmement difficile, porte sur des domaines de culture générale, mais aussi sur les sciences sociales, sur les maths, sur la littérature, la biologie, etc. Une épreuve redoutable. Avec l'aide de Jena Malone (déjà aperçue en copine de DONNIE DARKO, l'excellent film de Richard Kelly), élève perspicace qui veut participer à l'épreuve, Daniels recrute une équipe d'élèves brillants ayant eu des résultats particulièrement étonnants lors de leur évaluation d'entrée dans le lycée. Daniels les met au travail, très rigoureusement, en leur promettant, sincèrement, de leur donner le goût de la réussite et surtout, nuance..., de la victoire.
L'épreuve a lieu, et l'équipe de Daniels n'arrive que cinquième. Pour la dixième année consécutive, c'est le même lycée privilégié (lycée privé mais utilisant des fonds publics!) qui remporte le 1er prix. Néanmoins, l'équipe de Daniels, extrêmement déçue, peut participer à l'épreuve suivante qui désignera le lycée qui représentera l'Etat au niveau national. Mais le cœur n’y est plus. Un des lycéens arrive néanmoins à se procurer illégalement les questions de la prochaine épreuve. Coup dur pour Daniels qui n'aime pas le procédé, mais qui voit bien ce que représente ce décathlon pour ses protégés qui ont bossé dur. Il propose une chose : soit tout le monde est d'accord et on triche, soit un des élèves refuse et on brûle le précieux document. Les élèves, quasiment sans hésiter, décident de tricher...
 
TRICHEURS est en quelque sorte un film de college, au sens strict, genre que nous défendons particulièrement ici. Mais si ces films sont un sous-genre bien souvent de la comédie ou du film romantique, ici la tonalité est radicalement différente. TRICHEURS est le film d'un fait divers, en quelque sorte, qui il y a quelques années déclencha une fabuleuse polémique aux USA. Et malgré le contexte "banlieue", on est pourtant loin du film catastrophiste de ghetto. On l'aura compris, TRICHEURS est un film inclassable. Encore une fois, c'est produit par la chaîne HBO. Nous, on a SOUS LE SOLEIL et PLUS BELLE LA VIE. Eux, ils ont ça. Choisis ton camp, camarade !
 
Un film, donc, qui évite soigneusement la catégorisation, et qui évite aussi plein de clichés... mais qui sait utiliser également nos idées préconçues, en quelque sorte. Et encore, peut-être pas ! Sans doute, le film surprend parce qu'il arrive justement à nous dresser un portrait de ces personnages qui soit, justement, hors des sentiers battus et qui ne ressemble pas aux archétypes des personnages d'adolescents classiques. La charactérisation est bien poussée un peu ça et là, et chaque élève a un background psychologique ou social facilement identifiable. Mais finalement, John Stockwell, le réalisateur, ne s'en sert que rarement et arrive à développer de vrais personnages qui aient leur propre caractère. Le contexte du film, et ses pointes étonnantes dans le discours, font le reste.
Le résultat est éloquent. Evidemment, Jeff Daniels, prof intelligent et réaliste, sait motiver ses troupes, sans les plonger dans le rêve bleu fabuleux de la réussite. Il veut néanmoins que ses élèves goûtent une fois seulement à la victoire, qu'ils réussissent une fois. Et eux, assez mûrs pour leur âge, comprennent vraiment bien l'enjeu. Stockwell surprend d'entrée de jeu. Le discours libéral "qui veut, peut" et "là où est la volonté est le chemin" est bien sûr abordé. Mais en plaçant son histoire sous le sceau de l'échec, Stockwell, sans s'en rendre compte, change la courbe orbitale du film, et tous les événements vont être regardés un peu de biais.
 
Je suis scotché, tout bonnement. Aussi bien la mise en scène est assez plan-plan et sans grand intérêt (séquence musicale d'ellipse, encore une fois, souvent décriée ici, cadrage moyen et sans inventivité, photo précise mais suiviste, etc.), l'écriture est exceptionnelle. Prenons l'exemple d'une des scènes d'exposition, le recrutement des élèves participant à ce décathlon académique. Malgré le fort taux d'afro-américains et d'élèves issus des minorités, tous les élèves de la bande sont blancs. Ce n'est pas dit, ça se voit. Stockwell montre Daniels et Jena Malone qui observent l’un des potentiels participants à ce Décathlon Académique présentement en train de jouer au basket. Contrechamp banal. On croit qu'il cadre (en plan large) un noir, mais non, l'élève dont il parle est blanc (il était caché dans le champ par le noir justement). N'importe quel réalisateur, avec un sujet pareil, aurait construit sa scène sur ce jeu d'apparences (on croit qu'il parle du black, mais non). Pas Stockwell, qui place cet "effet d'optique" sociale sans le dire et surtout, plus important encore, comme un détail. Et là, dans ce petit exemple sans importance dans le film, je vous donne une très bonne idée du métrage. Stockwell construit ses scènes autour d'un scénario riche en événements, mais sur les bords, il place quelques faits qui, pris isolément, n'ont que peu de conséquences sur notre réflexion, mais qui dans la structure globale seront une pierre de plus à un édifice qui, comme nous le verrons, n'apporte aucun message, sinon celui du plus grand des scepticismes. Ici, plutôt que d'insister, Stockwell fait sa remarque dans la marge (ce n'est pas le sujet du film), mais place un élément de réflexion très concrète. En fait, ce qui est étonnant ou surprenant dans ce lycée, c'est justement l'absence d'élèves noirs. Ils sont sur-représentés et constituent 60% du lycée, mais restent des figurants coincés aux portes du film. Fermez le banc ! Pas la peine d'insister. Je le fais ici pour vous montrer la méthode du réalisateur/scénariste. Et pour vous dire que le film est truffé de détails ainsi placés en à-côté. C'est très étonnant et très dense. Il y a quasiment un commentaire similaire du réalisateur à chaque plan ou presque ! Etonnant, non ? En tout cas, voilà qui rend la vision du film bougrement passionnante et souvent très drôle, très ironique. [Je note d'ailleurs que certains élèves issus des minorités participent au concours... Mais dans le lycée favorisé ! C'est simple mais très drôle, dans le contexte hollywoodien !]
 
Revenons à l'intrigue principale. Comme on l'a dit, on n'est ni dans le film "de banlieue" (comme on le ferait en Europe, sur les versants psychologico-sociaux et art-et-essai d'ailleurs, et comme le fait souvent aussi Hollywood mais sur le registre du divertissement, n'est-ce pas Miss Pfeiffer ?), ni dans un film à thèse. Bien au contraire, Stockwell nous parle d'une histoire très ponctuelle, et tout à fait extraordinaire dans tous les sens du terme. Les personnages sont intelligents, ou du moins regardent le monde sans fard (mais souvent quand même du haut de leur parcours d'adolescents, ce qui déforme un peu les choses). Ils ont la tête à peu près sur les épaules. Jeff Daniels leur fait confiance et finalement les traite avec les responsabilités des jeunes adultes qu'ils sont, ou presque. Quand débarque dans le film la possibilité de tricher, le professeur Daniels ne va pas faire un discours moralisateur, mais leur laisse le choix en s'incluant lui-même dans l'équipe finalement, participe au plébiscite de la technique de triche, mais sans prendre la décision, de tricher ou pas, lui-même. Et le discours qui va fonder la décision est terrible. Dans un établissement défavorisé où le sport dispose de plus de crédits financiers que les disciplines académiques et scientifiques, Daniels prend à part un des personnages, une jeune fille d'origine polonaise, qui hésite contrairement aux autres à tricher. Ils vont faire un tour en voiture. Daniels lui explique que non, l'essentiel quelquefois n'est pas de participer mais de réussir et de gagner, et que le Monde du Succès et du progrès est lui-même construit sur les entorses aux règles. En quelques plans, Stockwell, sans caricature, marque des points. Comment ce gros mec très moche qui sort d'un luxueux restaurant peut-il sortir avec ce superbe mannequin ? Parce qu'il a réussi socialement. Comment se sont bâtis ces entreprises qui marchent ? En jouant avec la comptabilité et en contournant les règles écrites. Le tour se termine par la visite du lycée qui, chaque année depuis dix ans, remporte l'épreuve. Comment ce lycée affiche son taux de réussite ? En étant un lycée privé mais en partie subventionné par l'Etat (paf, dans les dents !). Comment ces élèves réussissent à se faire intégrer dans le dit lycée ? En trichant avec la carte scolaire pour pouvoir y entrer, en déclarant des fausses adresses de résidence, en trichant sur leur nationalité, en mentant sur les revenus des parents dans le dossier d'inscription ! Et il a raison. Que celui qui n'a jamais eu dans son entourage, même en France avec un système éducatif pourtant plus stable, un parent qui ait triché pour la carte scolaire ?
 
C’est le premier point fort du film. Le deuxième étant, par voie de conséquence, que TRICHEURS ne donne pas dans l’attendu. Pas de "oh les pauvres petits malheureux défavorisés qui se sont pris dans les mailles de leur rêve", ni d’apologie de la combine. En cela, le film n’est qu’assez peu psychologique en quelque sorte, Stockwell s’attachant plus à relever les petites ambiguïtés, plus ou moins importantes et même pour certaines futiles, qui émaillent le parcours de ces jeunes, ou qui balise la société dans laquelle eux et nous vivons. Un monde de contradictions qui autorisent tous les débordements, et donc toutes les entorses aux règles. Ces jeunes ne sont ni victimes, ni bourreaux. Ce sont aussi, à égalité avec ces élèves favorisés qui gagnent toutes les compétitions, des acteurs de cette société, et exactement de la même manière. Ils ont agi, et c’est là quelque chose de formidablement dérangeant, en tant qu’individus responsables. Ce qui nous vaut de jolis paradoxes. L’erreur ayant sans doute été de vouloir intégrer une société qui, finalement, prône les valeurs de réussite personnelle uniquement, pour mieux constituer une collectivité qui au fond ne fait que l’apologie du groupe (le groupe Amérique). Le film est justement formidablement écrit dans la profusion de réflexions et de traits ironiques dans l’analyse de ce monde. La base de réflexion est donc d’une incroyable richesse, d’autant plus étonnante que nous sommes ici dans un téléfilm ! Stockwell, fort de ce parti-pris assez généreux et plus ironique que cynique (quoique...), décrit avec une violence calme mais étonnante et avec une pertinence scotchante la spirale du mensonge que ces jeunes vont suivre. Pris au jeu, ils ne peuvent qu’abonder dans le sens des tricheries et des déclarations précédentes, car c’est là-dessus (ce en quoi d’ailleurs, ils ont voulu "moutonner" si on peut dire) qu’ils ont fondé leur identité individuelle d’américains, et donc c’est là dessus qu’ils se sont piégés eux-même au nom de la société. C’est peut-être aussi pour cela qu’ils ont été si loin, et que leur méthode était si réussie, si efficace. Loin d’être des idiots, ils ont au contraire joué de tous les rouages (fabuleuse tirade sur le racisme et l’enjeu minoritaire d’un des élèves lors d’une déclaration télévisée).
 
Tout se vaut. Même les avis les plus contraires. C’est donc le chaos, et le broyage complet des individus qui prévaut dans cette histoire. Triste bilan, mais bilan sans fard, dont Stockwell explore les recoins dans les moindres détails. TRICHEURS est sans aucun doute un film sur la morale. Et les principes. Ou l’impossibilité d’en avoir. Le tour de force supplémentaire consiste à avoir réussi à faire un film qui reste assez ludique, souvent drôle (humour noir quand même), et encore plus étonnant, un film qui réussit à rendre compte de l’incroyable scandale que représente cette affaire, sa banalité aussi (le film montre un univers très quotidien, et c’est une de ces principales qualités) et sa dérision ! Car on ne parle ici, et le réalisateur nous le rappelle sans cesse, que d’un petit concours finalement sans importance, un des enjeux les moins importants dans toutes les compétitions américaines. Nous ne sommes ni dans le monde de l’argent, ni dans celui des Affaires. On est juste dans une compétition scolaire, presque puérile. Là aussi, le film gagne en force. Car quand on voit le cataclysme que représente cette compétition de Décathlon Académique, on imagine aisément et avec effroi comment les choses doivent se passer en politique, dans le monde de la finance ou dans le milieu professionnel. TRICHEURS est un film de microcosme et d’épiphénomènes, mais qui en dit terriblement long ! Bon calcul.
 
Côté mise en scène, comme je le disais, on est plus dans le fonctionnel qu’autre chose. Non que le film soit épouvantablement laid. C’est correct, mais sans fantaisie, et une fois de plus, dans un style complètement commun, sans véritable personnalité. La gestion de certaines ellipses est notamment d’une banalité à pleurer. La photo est soignée sans déclencher d’enthousiasme particulier, et le montage informatif. Il y a un petit jeu sur les supports, plutôt intéressant, qui inclue notamment des images en vidéos qui, progressivement, mutent en extraits de journal télévisé (en général très drôles). On retrouve aussi des idées de scénario dans la mise en scène, des petits éléments symboliques discrets, qui quelquefois forment une belle toile de correspondance et sont même assez touchants (l’histoire de la portière, par exemple). À part ce petit dispositif, rien de bien notable.
 
Un scénario et une narration très riches donc. Mais TRICHEURS a un autre atout dans son sac : les acteurs. Les deux rôles principaux sont tenus par Jena Malone, avec ici un jeu très ouvert mais qui ne dessert pas l’aspect juvénile de son personnage, et par Jeff Daniels dans le rôle du prof, vraiment très bon même si je n’aurais pas gardé quelques unes des prises où il est visiblement mal à l’aise, en général d’ailleurs dans les scènes les plus tristement banales. Mais là, je chipote, Daniels étant vraiment bien, dans un jeu pas si démonstratif et particulièrement attentif. Le reste du casting est encore plus impressionnant dans le choix des seconds rôles, tous impeccables, dont notamment l’inconnue Anna Raj, impressionnante avec peu (et qui n’a malheureusement rien fait depuis), et également Dov Tiefenbach, inconnu lui aussi et dont le choix surprenant s’avère assez judicieux.
 
Les doigts dans le nez, en deux coups de cuillère à pot, TRICHEURS détourne assez judicieusement les thèmes de la comédie de college, en un ensemble sombre, drôle et inattendu. La richesse de l’écriture est ébouriffante et d’une densité rare. En jouant sur des motifs contradictoires ou en demi-teintes, Stockwell arrive à rendre phénoménale une histoire a priori sans enjeu et sans importance, et à la transformer en une geste cruelle sur la société. Loin d’être un film "d’après une histoire vraie", loin des clichés télévisuels, Stockwell accouche d’une œuvre mature et adulte, anti-romantique au possible. En cela, le film ressemble assez à un accident industriel. Comme le disait parfaitement le Marquis, il est difficile de comprendre pourquoi, en France, les réalisateurs n’arrivent jamais à rien quand ils parlent de la société contemporaine, et s’enfoncent toujours plus loin dans la "putasserie" du cinéma du réel, qui, comme on l’a déjà montré de nombreuses fois ici, n’est qu’une immonde machine à mélo. Ici, en deux minutes de film, on est déjà scotché par le soin apporté au travail d’écriture et par l’incroyable efficacité de la chose qui dépasse immédiatement le poids des idées d’un film européen social dont, en général, on peut résumer les idées à une série de "c’est con..." : c’est con la maladie, c’est con la misère et c’est con la guerre, etc. De la psychologie pour enfants de 12 ans. TRICHEURS montre complètement ce que pourrait être ce genre de film : une réflexion iconoclaste, troublante, drôle... et surtout adulte ! On n’est pas prêt de voir ça dans nos contrées, que ce soit au cinéma ou dans le poste. Une question de maturité, pas du tout une question de moyens. Et si la France est handicapée par la pauvreté de son parc d’acteurs (et réciproquement : les quelques acteurs sont poussés vers le bas par la médiocrité globale des projets artistiques), on peut voir dans ce monstrueux écart entre le monde anglo-saxon et la France une différence de taille. Les Etats-Unis sont capables (et l’appliquent même souvent) de respecter le spectateur.
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je signale qu’on trouve le film TRICHEURS en DVD, avec une V.O sous-titrée, souvent à pas très cher. Un mot encore pour dire que ce film fait un très bon double-programme avec SLACKERS dont on avait déjà parlé ici.
Une des scènes les plus importantes, et la plus inattendue, me semble être le moment où le type handicapé vient contester les résultats de l’équipe. Quelle bonne idée !
 
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Lundi 15 mai 2006 1 15 /05 /Mai /2006 13:35

Publié dans : Corpus Analogia

(Alors là, je tombe des nues. Après avoir fini mon article, je cherche une petite photo à détourner comme d’hab, et je tombe là-dessus. Si vous ne connaissez pas DEVO, lisez l'article d'abord. Bon. Par où commencer ?... Il s'agit de la pochette de l'album du groupe DEVO 2.0. VÉRIDIQUE ! Alors voilà l'histoire : c'est produit par Walt Disney. Ce sont des reprises de DEVO. Là, ceux qui me connaissent dans la vraie vie imaginent déjà mon état. Je suis sur le cul ! Excusez la vulgarité. Je vais sur leur site officiel (pincez-moi, je rêve !). Et là, je refais le grand huit, et tombe de nouveau de 100 (millions d') étages. Le groupe a été formé avec la bénédiction du groupe DEVO, qui leur a même composé 2 chansons, les premières inédites (officiellement, la vérité est ailleurs) depuis plus de 10 ans ! L'ordinateur sur lequel je travaille a des problèmes d'enceintes, et je n'ai pas pu écouter ces reprises et ces deux inédits. J'aurais pu authentifier les mixages et voir si le groupe est également à la production. En tout cas, j'ai commencé à regarder un début de clip : ça ne rigole pas ! Je me renseigne, j'écoute ça et je vous tiens au courant. On va en reparler. En tout cas, je jure sur la tête de mon chat que je ne connaissais pas ce groupe, et que j'ai trouvé sa trace après avoir écrit cet article. Tout ce que je vous dis, c'est du Nostradamus. Des fois, ça me fait peur. J'en profite au passage pour signaler le fabuleux album de Mark Mothersbaugh, où il a composé des chansons pour et par des gamins (enfin.... officiellement). Ça s'appelait VISITING KIDS, et c'était sublime...
 
Chers Focaliens,
 
Quelques jours de repos dans les immenses terres du Marquis, loin du tumulte des villes, vont me permettre, enfin, de revenir sur ce site et de le choyer comme je n'ai pu le faire ces derniers jours. Finies les journées à courir à droite et à gauche, à se démener comme un Ministre (non, je ne remplacerai pas l'autre). Et, bien sûr, hier soir, petite visite de courtoisie au Marquis.
 
L'homme à la Dévédéthèque Nationale (près de 3500 volumes, représentant tout genre et tout pays, et plus important, payés pour un prix valant à peine la valeur de 300 DVD achetés dans les rayons de la Fnuk, comprendre : 3500 DVD pour une bouchée de pain ou presque, un DVD ne devant jamais coûter plus que 8 euros). L’homme par qui le scandale arrive bien souvent. Car il est malicieux, l'animal ! Et je fus une fois de plus accueilli avec un tapis d'un rouge des plus profonds. À savoir, en apéritif, un DVD-compilation de clips français des années 80.
Le Marquis, comme l’un de ses illustres collègues du temps jadis, a ses perversions. Il aime faire souffrir les gens, mais attention, entre amis pour ainsi dire, et à petit feu. À peine remis de mon épuisant voyage dans ses terres éloignées, je dus donc me farcir avec un mélange de nostalgie, de rire et de désespoir (et un œil très en forme curieusement, qui n'a laissé échapper aucun défaut, avais-je l'impression, pas forcément bonne d'ailleurs). Julie Piétri (Marquis, corrige les fautes d'orthographes de ces poètes, j'avoue que ça défaille), Caroline Loeb (pas formidable, et sans sa ouate, mais c'est une de celles qui n'ont pas à trop à rougir), la charmante et absolument naturelle Corynne Charby (ici en "Catin du PMU", je cite le Marquis [En enjolivant !]), Lio (au secours !).
Chez les garçons, c'est pire : Gérard Blanc (complètement débile, mais une série de trois plans débilosses à pleurer de rire, et limite détournement de mineurs ; points communs avec Piétri : tournage au Maroc et cadrage d'aveugle), les Machins Bidules (dont je ne rappelle plus le nom [Les Vagabonds !], sorte de sous-Forbans, ce qui est quand même un exploit !), et Simon et les Modanais et leur reprise baluche super-jacky du tube immortel et insupportable ÉTOILE DES NEIGES (ce groupe est le Talking Heads français : sauras-tu deviner pourquoi ?). Jean-Pierre François, lui aussi cadré avec les deux mains gauches, et dont on s'aperçoit que la parodie des Nuls n'était pas si méchante que ça, à moins que ce ne soit François qui ait parodié les Nuls, ce qui expliquerait pas mal de choses. En tout cas, la Camargue en bétacam, ça ne donne pas du tout envie, et dieu merci, la veste en jean a disparu avec les dinosaures ! Je ne sauverai pas grand chose de toute cette bouillie. Je passe sur les AVIONS et leur nuit chaudasse en direct du Macumba de Montluçon. C’est ignoble.
Un des deux clips d’Eric Morena.... Quoi ? Arrêtez de râler, un peu ! Un des deux clips d’Eric Morena (mais pas OH MON BATEAU) était totalement réussi et drôlissime, et bien sûr complètement follasse. J'avais oublié cette phrase qui me faisait hurler de rire, plus jeune, et chantée avec le plus grand sérieux :"Youpi ! Voilà un clafoutis ! La fête est réussie ! Eh oui ! Les femmes me sourient ! Un jeune chien me suit !". Ouf, me dis-je, enfin un qui a essayé de faire quelque chose de différent, premier exploit, et en plus quelque chose de drôle, ce qui, vu le taux de prétention de chaque scopitone, est un exploit à souligner.
Si le clip de Desireless pour son grand tube VOYAGE VOYAGE est à peu près nul, malgré l'effort capillaire, on notera un net effort pour une autre chanson (dont Le Marquis, qui collectionne les disques splendouillets et carrément new-age de la dame, donnera le titre en commentaire ou à la correction [Qui sommes-nous ?] ! Une autre de ses perversions !) où la dame, elle, et c'est bien la seule, était quand même allé voir aux USA comment ils faisaient les clips. Résultat : un clip tout défilant et en superpositions infographiques, hommage surréaliste à Magritte. Pourquoi pas ? Mais pour moi, la musique, et surtout les paroles, sont absolument rédhibitoires pour atteindre une quelconque forme de plaisir (dont un "Sommes-nous un violon sur lequel joue Krishna ?" Complètement insupportable !). [Complètement délicieux.]
Dans les très bons, on pourra noter un clip de MIKADO (où la chanteuse clame qu'elle "roule dans tes doigts des colliers de varech" ! Là aussi, un peu d'humour amer ne fait pas de mal, et c'est rare), groupe très fréquentable, à qui l’on doit le jingle musical sublime "la sardine, ma petite boîte à combine", que tous ceux pour qui la terre s'est arrêtée de tourner en 1987 considèrent comme une valeur sûre. On peut fréquenter Mikado, on est en bonne compagnie, d'autant plus qu'ici, l'astucieux clip (pas cher, mais rigolo et travaillé) est signé Pierre et Gilles. Ambiance folle donc, mais pas du désert, avec beaucoup de dérision et surtout sans que le kitsch tombe dans le vulgosse, chose quasiment impossible à faire, et donc très rare (regardez Almodovar!).
Enfin, joli accessit à Buzy. Drôle de bonne femme. C'est toujours complètement n'importe quoi, au visuel et à l'écran, mais... Il y a une démarche bizarre qui finit par fonctionner. Clip symbolique et travaillé pour le tube ADRIAN, réalisé par le chef-op' de Beineix. C'est plutôt étonnant. On note un plan sublime, et plusieurs très beaux. Et surtout une très nette dominante mortifère et dépressive. Ici, le clip n'essaie plus de séduire à tout prix (on retrouve quand même "la petite fille", figure incontournable de 90% des clips de l'époque) avec un style branchouille et chic. Buzy enfonce le bouchon dans un mélange ZARDOZ / ORANGE MÉCANIQUE baigné d'un symbolisme presque creux, qui s'entend plus comme un jeu cinématographique (déplacements d'objets qui se répondent d'un plan à l'autre, opposition de forme et de couleur, etc.). Un des plans du début annonce un personnage masculin (Adrian, quoi !), minet dans le pur style LA BOUM, 15 ans après, mais se termine gore. Oui, ça saigne énormément dans ce clip. Du symbolisme un peu abstrait, du sang, pas d'érotisme, accords plus compliqués que la moyenne, des paroles d'une noirceur fabuleuse, c'est sûr, à l'époque, les gens ont dû (ne pas) adorer ça ! Ici, le site officiel de la dame. L'esthétique est complètement datée, mais c'est un des rares clips qui puissent encore se regarder avec intérêt.
Enfin, pour la bonne bouche, si j'ose dire, le clip de Melody, teenage-starlette d'un soir, et son mythique Y’A PAS QUE LES GRANDS QUI S’AIMENT (mon dieu...), datant du jurassique pré-string, véritable machine perverse, ultra-nullissime, mais qui vire au glauque et au mortifère quand on a en tête le destin simple et douloureux de la fillette, qui après son succès galactique (et oui, jeunes focaliens, regardez le clip et dites-vous qu'à l'époque, ça cartonnait ! Ça se vendait par millions !Je vous jure !), fut remerciée par sa maison de disque et ses producteurs, qui n'ont même pas, chose rare, essayé de tenter de rafler le jackpot une deuxième fois. Adieu Melody, donc, et grosse, grosse dépression à la clé !
[Le pire dans ces histoires, c'est celle du tube ignoblissime LE PAPA PINGOUIN. Préparez vos mouchoirs. Une des deux jumelles se suicida, volée par ses producteurs et atteinte du sida. L'autre vit désormais recluse. Une horreur dont le Marquis et moi rêvons de tourner un film. Le scénario est déjà prêt. Appel aux mécènes, donc, qui voudraient faire du MULHOLLAND DRIVE avec le PAPA PINGOUIN... Elles représentèrent le grand-duché du Luxembourg en 1981 à l’Eurovision, où elle arrivèrent quand même neuvièmes... La même année qu’un groupe que j’adore, les belges TELEX, mélange improbable entre Devo et Kraftwerk (pour faire court) dont je recommande encore chaudement les enregistrements, et dont on préférera tout de même éviter les remix. Il partage avec Devo le fait d’avoir enregistré une des plus belles reprises d’Elvis Presley, à savoir un ROCK AROUND THE CLOCK tout à fait sublime. On peut aussi citer leurs célébrissimes reprises de ÇA PLANE POUR MOI (même mode que ...THE CLOCK, et dix mille fois mieux que l’original, à tel point qu’on peut l’écouter sans faire de casimirisme, même de nos jours) et TWIST À SAINT-TROPEZ, mortifère et dégoulinant de sapin. Les compositions originales sont très bonnes. Ils se présentèrent à l’Eurovision avec une chanson sublime, dont le concept est indépassable, puisqu’il s’agit de la chanson intitulée... EUROVISION ! C’est la seule chanson dans toute l’histoire du concours qui soit écoutable ! [À part Waterloo, tout de même…] Et même plus ! Ils ont d’ailleurs, le soir du show, eu des problèmes. Le règlement exigeait que les artistes aient leur instrument sur scène, chose difficile pour eux, la chanson étant entièrement électronique ! Ils trouvèrent une pirouette en mettant un piano ou un synthé sur scène ! À la fin de la prestation, ils sortaient un instamatic et photographiaient le public ! Résultat des courses : one point ! Mais sublime chanson, et un des très beaux concepts de l’histoire du rock !]
 
Je n’ai jamais été très fan de Mylène Farmer (euphémisme), malgré quelques paroles en début de carrière plutôt bien troussées et très drôles. Pareil pour les clips, que je n’aime pas en général. LIBERTINE et autre TRISTANA, je vous les laisse. Malgré tout, même si cela a déjà été dit sur ce site, on ne saura que recommander le très beau long-métrage de Laurent Boutonnat, GIORGINO (avec Louise Fletcher et l’immense comédienne Frances Barber, actrice oubliée de tous). Le film a été un lynchage terrible. Personne n’en a voulu. Pas même les fans, très déçus devant le rythme bizarre de la chose, et sans doute son ambition. Et tous les autres se sont rués dessus en disant que c’était de la merde, bien trop contents de voir que le garçon s’était "planté", et d’avoir la preuve "qu’on ne s’improvise pas réalisateur" ! Pauvres hères ! Le film est plus que fréquentable, et même ambitieux. Grosses expectatives et gros échec : adieu le Boutonnat réalisateur ! [Meuh non, il met la dernière touche à son prochain long.]
Revenons à ses clips. Donc, les gros machins à costumes, non merci, je passe. Les costumes, je suis contre, vous le savez. Par contre, le clip de MAMAN A TORT, là, je dis oui. S’ouvrant et se fermant avec humour sur un portrait de ce vieux Sigmund, c’est un festival de bonnes idées. Pas de décor, Mylène nue, et largement (on voit son pubis quand même !) mais en se débrouillant pour que ça ne se voit pas (le contraire de ce qu’ils firent par la suite), enfants pas rassurants, texte qui s’affiche sur l’écran, humour triste, plans fixes en forme de roman-photo morbide (très bonne idée), monstration ostentatoire d’une émotion fabriquée (les larmes grotesques mais tristes de Mylène, qui dénoncent le processus de fabrication du clip même), son off (discours de la Farmer, mais qu’on n’entend pas, et pourtant, ça a l’air bien important), flous panouillés, etc. C’est très beau, et là, pour le coup, ça n’a pas pris une ride. Très beau clip, et drôle une fois de plus, ce qui ne gâche rien.
 
Ah, le clip est un art difficile. Je n’ai pas encore réussi à voir ce qu’a fait l’immense Derek Jarman avec les new-age boys de l’époque ou avec la musique indus’, mais je vous tiendrai au courant. On conseillera quand même Devo, une fois encore, pour ceux qui voudraient se plonger dans, en deçà et au-delà des années 80. Le DVD qui compile leurs clips est fabuleux quasiment de A à Z. [Quelques petites choses sans beaucoup d’importance néanmoins.] Mais à 90%, c’est du sublimissime. On note d’ailleurs une expérience intéressante et rarissime chez les artistes (et pas Melody et autres vendeurs de soupes pas fraîches). Un de leur clip, l’hymne dépressif et merveilleux BEAUTIFUL WORLD. C’est la seule chanson qu’ils aient faite à l’envers, pour ainsi dire. Devo, qui se présentait comme un collectif pluridisciplinaire à leurs débuts (musique, romans, films...), a en effet eu l’idée du clip avant celle de la chanson. C’est donc un processus inversé. Dans le clip, ils ne dérogent pas à leur esthétique si particulière, et particulièrement pillée par la suite dans tous les domaines ; mais l’idée de montage, très simple, fait absolument mouche. Ça passerait de nos jours à la télé, ça serait un scandale complet, en ces temps d'Enfoirés. À voir absolument. Citons aussi le clip de leur unique hit WHIP IT, complètement dérangeant et vulgaire comme souvent. [Et avec des sous-titres fabuleux !]. Enfin, on mesurera toute l’intelligence et la pertinence du groupe, jamais vraiment séparé mais désormais moins actif, avec un de leurs derniers clips officiels, un remix de POST POST MODERN MAN en fin de DVD, où les zozos ont la suprême intelligence de signifier, eux qui furent des pionniers (scalpés !) dans leur domaine, la mort du clip ! Il s’agit en effet d’un clip, ressemblant avec la même vulgarité exacte, à une chaîne de télé-achat. C’est drôlissime, absolument glaçant et dérangeant. Ils annoncent ainsi avec 10-15 ans d’avance (ce qui leur arrive en ce moment) qu’ils seront sûrement culte plus tard, mais que pour l’instant, ils ne peuvent plus faire de musique, commerce oblige. On voit pendant le clip les objets, les instruments et leurs déguisements de scène ou de vidéos se vendre en téléachat, pour des sommes ridiculement petites ou grandes. Le tout vendu avec de jeunes mannequins en maillot de bain, mais déjà fanées ! Mort du groupe, mort du clip (annoncée dans le clip précédent aussi), suprématie pornographique de la tête de gondole, et absence obscène du groupe dans la vidéo. C’est un film d’horreur où les artistes annoncent qu’en temps de grande concentration, ils ne se vendront plus, et encore au prix d’or, mais uniquement par leur apparat, leurs tics et leur décorum culte, qui aura été détaché du reste, c’est-à-dire de leur démarche globale. Ils deviendront le "ton Devo", comme on dit le "ton Barton Fink" dans le film des frères Coen. Et c’est bien connu : tout le monde peut m’écrire du "ton Barton Fink" ! Et ils ont eu raison : on n’a jamais autant vendu autant de T-shirts DEVO !
 
Enfin, notre ami Tchoulkarine m’en voudrait de ne pas signaler le clip de BOIS TON CAFÉ, IL VA ÊTRE FROID qui, pour lui, pourtant fan du vieil homme, constitue le meilleur film de Rohmer ! Je ne suis pas arrivé à mettre la main dessus pour vérifier la chose sur pièce. Si quelqu’un a ça chez lui et peut me faire une copie...
 
Demain, on reparle cinéma !
 
Simplement Vôtre ,
 
Dr Devo.
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Vendredi 12 mai 2006 5 12 /05 /Mai /2006 11:04

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "Et les Eaux froides de la Mer" par Dr Devo)


Chers Focaliens,
 
La séance de rattrapage est un exercice assez rude, et parfois même triste. On peut s'apercevoir qu'on a loupé le coche, et l'occasion de faire un chouette article, de ne pas avoir conseillé tel film, etc. On peut aussi se dire que décidément, en salles plus qu'en DVD, ça devait avoir de la gueule, comme on dit, etc. Quand on a été minable, ou quand la société a été méchante avec nous (c'est-à-dire quand tel film ne passait pas dans ma petite ville), la séance de rattrapage est le carême des cinéphiles : c'est un instant de réflexion et de retour sur soi, de retraite un peu hors du temps (et forcément après la bataille), en vue de repentances éventuelles (j'ai jugé trop vite, la prochaine fois j'irai le voir dès la première semaine, etc.).
 
Il y a deux mois quasiment jour pour jour sortait HOSTEL, que je serais volontiers allé voir si une salle de la région l'avait passé pour un prix inférieur à 9€ le ticket (une salle qui ne fait pas partie du réseau Pathugmont, donc.) Quelques semaines plus tard, je reçois la galette américaine du DVD pour mon anniversaire ! Mais la guerre est passée et je laisse la chose sur l'étagère. C'est mal !
 
En loupant le film, on dirait bien que j'ai loupé la polémique qui va avec ! En signalant l'arrivée du DVD à la maison, j'ai vu dans mon entourage des réactions plus que contrastées, voire assez violentes, sur un film qui avait l'air de n’être qu’un film fantastique de plus, peut-être, éventuellement réussi. Allons jeter un œil.
 
Nous sommes à Amsterdam, capitale européenne du tourisme et plaque tournante des bananes en plastique noires cachées sous le k-way ! Nos trois héros sont américains, sans doute des étudiants, qui sont en train de réaliser un gigantesque tour d'Europe. Après Londres, Paris et Berlin, les voilà donc à Amsterdam. Nos trois amis ricains essaient tout et font tout comme des touristes : tournée des bars, achat de hachisch, essayage de coffee-shop, dragues plus ou moins chanceuses en tout genre, discothèque, putes... Tout y passe. D'un naturel arrogant, déconneurs et assez grandes gueules, nos trois "héros" vivent dans une sphère à eux, d'où ils ne perçoivent qu'une certaine vision de la Hollande : de la bonne herbe, des filles superbes aux comportements soit étranges, soit très peu farouches, mais qui ont toujours un faible pour les américains. L'Europe n'est donc qu'une espèce de grande fête globalisée pour nos 3 gars qui ne voient que l'occasion de boire, rigoler, et surtout draguer des beautés !
Après s'être fait vidés d'une boîte, les trois gusses, passablement éméchés, arrivent à réveiller tout leur hôtel en trouvant scandaleux qu'il n'y ait pas de réceptionniste pour leur ouvrir. Ils échappent de peu au cassage de gueule en se faisant accueillir par des européens de l'Est. Tandis que l'un est en train de baisouiller une petite pépée dans un coin de la pièce, le deuxième européen de l'Est dit à nos trois petits cochons que non, décidément, il ne sert à rien qu'ils aillent à Barcelone, très surfaite. Si c'est la fesse qui les intéresse, le paradis, c'est l'Ukraine : quasiment pas de touristes, surtout pas d'américains (et donc pas de concurrence), des villes très belles, des filles en surpopulation (cf. la guerre), vie pas chère, etc. Il donne à nos 3 mousquetaires américains l'adresse d'une espèce d'auberge de jeunesse dans une toute petite ville près de Bratislava.
Arrivés sur place après un voyage un peu lugubre, il faut se rendre à l'évidence, cette ville est un peu le Paradis : ville d'eau à la belle architecture, le patelin a du charme. À l'Auberge, c'est même carrément hallucinant : c'est un ancien hôtel particulier somptueux, et les 3 petits Donald Ducks partagent leurs chambres avec trois sublimes créatures... Enfin le coin de leurs rêves : une ville presque sans touristes, mais aux filles accueillantes. La fête peut commencer. Bizarrement, un de nos trois comparses (le plus vieux mais aussi le plus débile, d'assez loin) quitte la ville le lendemain sans prévenir ses amis. Il serait parti avec une japonaise, lui qui n'aime pas du tout les filles asiatiques, et au grand dam de Keiko, binôme de la fugueuse... Étrange, non ?
 
Et bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça commence fort. Nos trois héros sont des high school boys dans toute leur splendeur, mais débarrassés de la moindre aura romantique des films de college américains (qu'on adore ici !), plus réalistes en quelque sorte. Et plus antipathiques ! Le premier, héros apparent, est une espèce de petit gaffeur au physique plus ingrat (et qui doit donc lutter un peu plus pour attirer les filles), la banane en bandoulière (très drôle d’ailleurs, dans la scène de la discothèque), sorte de semi-puceau un peu inexpérimenté. Le deuxième est un total beau gosse, et le troisième est un faux-jeune d’une trentaine d’années, déjà marié-divorcé, et qui est d’une vulgarité sans pareil (son passe-temps favori est de montrer ses fesses, voire ses parties génitales, à ses copains dans un rire bien gras !). Mais c’est aussi le plus rentre-dedans, et de très loin le plus obsédé sexuel. De fait, c’est lui qui emballe le plus.
Nos amis n’ont pas de problèmes d’argent, c’est évident, et ils voyagent dans les capitales européennes comme je vais visiter des villages bretons. Au lieu de Kerplouc, Plougannec et Rostrenen, eux visitent Barcelone, Berlin et Amsterdam !
S’ils sont déconneurs, Eli Roth dresse leur portrait en trois coups de cuillère à pot, et ça fait mal : ils sont aussi assez arrogants, fiers comme des poux, naviguent dans le pays comme des clients-rois dans un grand magasin, n’hésitant pas à râler devant la moindre coutume locale qui soit différente, et raillant le moindre trait de caractère ou la moindre habitude des indigènes qui ne leur semblent pas logiques (c'est-à-dire pas américaines). De vrais abrutis, à plus ou moins grande échelle, mais de vrais abrutis. Des convaincus.
 
Pendant cette exposition hollandaise, on devine très vite que ces personnages sont très bien écrits, qu'ils se détachent, malgré la caricature, avec un beau naturel, et que le réalisateur dépeint un portrait vitriolé mais complètement juste de ses compatriotes. Ceci dit, arrêtons déjà ici la polémique à la petite semaine. S’il est très clair que Roth s’adresse à ses compatriotes d’abord, les héros de cette histoire sont avant tout des jeunes occidentaux friqués qui se retrouvent sur un autre continent. Ils pourraient aussi bien être australiens ou néo-zélandais. Ou des français en vacances en Afrique du nord, par exemple ! [Que celui qui n’a jamais vu une bande de jeunes français en boîte à l’étranger me jette la première pierre !] Ils ne cherchent pas à comprendre quoi que ce soit des villes ou des gens qu’ils croisent, et finalement ne communiquent avec les autochtones que quand ceux-ci partagent les mêmes préoccupations qu’eux (les joints et les filles), c'est-à-dire quand leur mode de vie est déjà axé sur la consommation et le plaisir facile.
Non seulement tout cela est bien écrit, avec moult détails souvent judicieux ou beaux ("on est américains et on a des droits !", une des phrases clés, prononcée alors qu’ils se font vider manu militari d’une boîte où ils ont déclenché involontairement une bagarre). On est sans voix devant une telle brochette d’abrutis, bien sûr, on sent très bien que ces trois-là sont des glauques, et que si nous devions les croiser en vrai, on serait absolument écœurés !  Il n’empêche que malgré cela, Roth arrive aussi à nous faire rire, et pas qu’un peu. Rires jaunes, certes, mais rires francs, et assez subtils dans ce genre.
 
Côté technique, c’est assez beau. La photo est soignée, les repérages sont plutôt malins, le son est très bon. Ci et là, le cadrage est même pas mal du tout, bien que ce soit sans doute le point le plus indigent. Par contre, malgré cette dernière note, on remarque que l’échelle des plans est plutôt bien utilisée. Ce qui, à nos yeux de petits français, est déjà un exploit galactique !
 
Dès le départ et avec un générique assez glauque, on sait qu’il y a Henri Langlois sous France Roche (encore !), car on a vu un mystérieux personnage laver une salle en carrelages cradingues de tout le sang qui jonchait la dite pièce ! En sifflotant, comme une attente. Mais ne gâchons pas notre plaisir, dans cette première partie, on rigole beaucoup.
 
Contrairement à la réputation du film (et c’est souvent le cas lorsqu’on profère ce genre d’accusations), Eli Roth annonce largement la couleur et ne nous prend pas en traîtres. Il y a plusieurs points annonciateurs du changement de ton de son film, bien en amont des événements eux-mêmes. Premier point. Tout est annoncé trois kilomètres à l’avance. Les indices sont donnés presque avec naïveté. Le plus bel effort est, de ce point de vue, l’immonde reprise en fond sonore de la chanson culte du très beau film THE WICKER MAN ["Willow Song", superbe. NdC], dans une reprise électro dégoûtante mais excessivement drôle dans le contexte, pendant une scène de sexe (comme par hasard). [L'extrait est très court, à peine insistant, agissant en sous-texte, grâce à cette splendouillette et stupide interprétation.] Les indices sont donc multiples. Le générique nous a prévenus. Pourquoi donc en faire tout un fromage ?
 
Surtout qu’il s’en passe de belles. En effet, la principale qualité de ce film, c’est sa subjectivité, chose d’autant plus frappante qu’elle s’opère à travers un changement de ton, certes, mais qui est aussi un changement de point de vue. Dans ce grand glissando qu’est le film, le tour de force consiste justement à ne marquer aucun point de point de vue, à feindre une mise en scène uniquement efficace. C’est très curieux, et cela s’exprime de manière très incarnée (pour le spectateur qui, du coup, participe nettement au voyage). Mieux encore, le changement de point de vue, mot imparfait, disons le changement de grille de lecture, se fait sans qu’on s’en aperçoive, malgré les annonces de la narration.
Bon, là, je sens qu’il faut que je m’explique ! L’histoire nous annonce clairement qu’il y aura une autre histoire et une autre tonalité sous cette histoire potache et graveleuse d’étudiants en goguette. Elle nous dit non pas que ça va dégénérer, mais que, bien plus, il y aura carrément un changement de salle, comme en boîte où deux salles signifient toujours deux ambiances ! Bien.
Ceci posé, et malgré la mutation annoncée et la mutation effective de l’histoire, la mise en scène et l’univers du film (et non plus son déroulé scénaristique, vous suivez ?) changent, eux, d’une manière bien plus subtile et bien plus étrange, même si, pour se faire, ils utilisent une série d’indices qui n’en sont plus tant ils sont ostentatoires. En fait, on glisse bien d’une grille à une autre. Et quand on s’enfonce un peu plus d’un cran dans la deuxième (et qu’on s’éloigne donc un peu plus de la grille de lecture de départ), on ne s’aperçoit du changement que quand il s’est déjà opéré, c'est-à-dire bien après qu’il ait eu lieu. De manière assez impressionniste, on passe d’une teinte à l’autre. La variation ne se faisant sentir qu’avec un temps de retard, perception subjective oblige.
Ainsi, on perçoit que ce portrait très social de la jeunesse occidentale, portrait hilarant on l’a vu, mais méchant déjà, était plus qu’une espèce de rapport strict de la connerie U.S. C’était bien plus une vision occidentale des choses, sans que personne ne s’en rende compte. L’Europe est considérée dans le film comme un immense pays. Soit. En fait, HOSTEL ne nous montre pas que nous nous sommes trompés, et qu’on ait changé de pays justement. Pas du tout. Il nous fait passer d’une grille de lecture occidentale à une autre, orientale, easternienne pour ainsi dire. Le plan le plus simple, et pas forcément le moins drôle, est celui du téléviseur dans la salle commune de l’Auberge qui passe PULP FICTION en ukrainien. Comme tout le film fonctionne sur la répétition et l’emprisonnement temporel des personnages (qui passent leur temps à être bloqués et défroqués petit à petit de toutes leurs bouées : abandon du passeport, vol du portable, vol des vêtements), le film répète souvent les mêmes scènes. Et qu’arrive-il quand notre héros repassent dans la salle commune de l’Auberge ? Ce n’est plus PULP FICTION (fut-ce doublé en ukrainien !), c’est une sorte de téléfilm derrickien local ! Le film fait simplement une chose : il fournit sans le dire à ses personnages (mais en le disant à nous, spectateurs) les sous-titres, comme l’a bien compris l’un des trois protagonistes.
On passe donc d’un univers occidental à un univers plus ancré dans l’Europe de l'Est, plus nuancé. Et le plus effrayant du film, bien avant sa dernière partie, ce sont ces entre-deux où l’on s’aperçoit que le film et le pays ont muté, mais trop tard, bien a posteriori. Il s’est passé quelque chose que nous n’avons pas contrôlé. Voilà qui effraie les personnages, et nous avec.
 
[Roth met un décor en exergue dans la partie occidentale du film : la maison de passe à Amsterdam qui, d’un coup, est complètement (et de manière assez jolie) stylisée, de manière quasiment fantastique. La scène se répétera au moins deux fois en Ukraine. Le langage universel, c’est le Sexe. Le film pose aussi la question de l’échange de la culture, chose impossible, gratuite, et naïve, face à des marchés plus que lucratifs ! En tout cas, là aussi, le lupanar annonce clairement l’usine ukrainienne. Il y a là, dans le fait de relier ces deux décors artificiels (le bordel et l’usine qui n’est pas moins irréaliste), un jeu de miroirs, une répétition qui est aussi un humour détaché (dans le métrage, les deux moments étant très éloignés l’un de l’autre), froid et grotesque.]
 
L’autre tour de force du film, très décrié, est quand même soufflant. Parallèlement à ce changement de point de vue qui consiste, pour faire vite et clair, à donner une vraie épaisseur aux Européens (ben voilà ! c’était pas si difficile que ça, Docteur !), à mesure donc qu’on sort les personnages de la caricature (car les américains, comme les slaves, concentrent TOUS les pires clichés), plus le film acquiert de l’épaisseur, et plus Eli Roth le plonge dans le film de genre le plus caractérisé. Et c’est cela qui fait très peur ! Et non seulement le film glisse dans l’horreur, pas si brutalement que ça d’ailleurs, lentement même je dirais, et plus on découvre la nature de ce film horrifique : c’est quasiment une adaptation de la collection défunte GORE, série de petits romans de gare horrifiques des années 80, tous très bon marché et extrêmement glauques et gore, de fait. On retrouve carrément l’incroyable exagération, ou plutôt violence "pulp", de cette série. [Le détail qui m’a fait remarquer cela, c’est l’utilisation surréaliste du chalumeau et de la scène qui en découle.] Dès qu’on a compris cela, on est dans une situation très inconfortable. D’un côté, le film a acquis son indépendance, a apprivoisé ses nuances, et de l’autre il agit ainsi en utilisant une trame qui est carrément la plus grotesque possible, la forme la plus hyperbolique, la plus exagérée. C’est dans ce paradoxe gratuit et assumé que Roth nous fait le plus peur. Nous sommes à la fois dans un portrait quasiment crédible (ce que le film n'était pas au début), mais aussi dans une trame narrative grotesque, ce mot étant particulièrement utile ici, dans le sens où il décrit une ambiance glauque et cauchemardesque (dans le même sens où, pour moi, le premier EVIL DEAD est tout sauf drôle et reprend une logique de rêve, un dérapage grotesque et incessant). C’est là que le film est le plus passionnant, dans sa volonté généreuse mais ferme d’utiliser des éléments disparates, qu’on ne peut justifier, sinon par le projet lui-même. Loin d’être le film craspec et dégoûtant annoncé, HOSTEL, qui est d’ailleurs un peu gore mais qui place largement l’horreur hors-champs le plus souvent, vous remarquerez, est un film bien plus iconoclaste que prévu. Puisqu’il a construit son parcours avec patience et même une certaine lenteur, puisqu’une fois atteinte l’horreur promise, ce n’est pas du tout à un sentiment fun ou à un sentiment de violence gratuite et frimeuse qu’on est confronté, mais au contraire à une horreur cérébrale, onirique et baignant dans le hors-champ qui baigne HOSTEL. On notera d’ailleurs que dans les passages qui font très peur (et ils sont nombreux, le film étant très effrayant), il y a aussi les dérapages et les répétitions. On crierait volontiers quand le héros doit revenir sur ses pas, dans l’usine, ou encore quand on recommande une chambre, la même, pour y trouver d’autres créatures de rêve, mais exactement similaires et récitant le même dialogue mot pour mot. Le piège de HOSTEL semble être aussi structurel et temporel : il y a deux structures en une.
 
HOSTEL, au final, joue avec nos peurs sociales, notre de peur de l’étranger, et sa structure très construite nous happe d’une manière bien étrange et complètement originale, avec un point de départ et un point d’arrivée qui ne l’étaient pas forcément. Le monde comme un musée des horreurs, le sexe et le tourisme comme les deux mamelles universelles de l’humanité, la consommation comme seul moyen et seul croyance, si HOSTEL montre quelque chose, c’est que tout peut se vendre. Et que la marchandise dépasse et comble largement les différences culturelles, ou plus prosaïquement, la moindre nuance. Eli Roth choisit de dépeindre une société vulgaire (la nôtre, et très bientôt la leur !), et c’est dans la construction baroque d’éléments antinomiques, dans cette énergie placée dans des choses de mauvais goûts pour faire apparaître des nuances étranges et bien incarnées, que le bonhomme surprend le plus et livre un film bougrement original. Le ton et le rythme notamment, sans parler de la construction, ne font pas de HOSTEL un film d’horreur de plus. Et on est très loin du portrait de Roth en petit génie, protégé de Tarantino, petite chose à la mode et provocatrice. Cette notoriété passera, sans aucun doute (d’ailleurs, Roth, après le succès de CABIN FEVER, a refusé des ponts d’or et bien d’autres projets lucratifs et gourmands ; qu’il se tienne à cette ligne !). Il y a une tristesse, un pessimisme et un désespoir même, très noirs (la conclusion entérine quand même la mort de la Culture), loin de l’aura gadgétisée et de la réputation du film. Pas fun pour un rond, grotesque mais généreux dans ces passerelles avec le spectateur attentif, Roth creuse mine de rien un sillon personnel bougrement intéressant, et bien loin par exemple, des redites frimeuses et mille fois vues, mal foutues et non-construites d’un film comme SAW et consorts.
 
Il va falloir suivre Eli Roth, et espérer très fort que les petits rats de l’industrie ne le mangent pas.
 
Maladivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 2 mai 2006 2 02 /05 /Mai /2006 18:09

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "Ténèbres" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
On n'a jamais consacré d'article à ce très beau film de Jaume Balaguero, DARKNESS, mais nous l'avons évoqué sur ce site à plusieurs reprises. Et il y a de quoi. Il faut bien le dire, depuis deux ou trois ans, les distributeurs rechignent moins à sortir du film fantastique, et je dirais même plus, à distribuer des films fantastiques de série B, mouvement initié alors que plusieurs pays, dont la France, cherchent leurs marques dans le domaine. Si dans notre pays les essais sont quasiment tous infructueux, de PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS à BROCÉLIANDE (et que dire de HAUTE TENSION, film plus tenu comme nous l'a rapporté le Marquis, mais qui foutait finalement tout en l'air en essayant de faire le malin). En Espagne, les choses se sont mieux passées, en partie sous l’impulsion d’une idée simple mais efficace de Brian Yuzna, le réalisateur américain qui, au vu des difficultés à monter des projets dans son pays, projets qui en général finissent directement dans les rayons des vidéoclubs et des supermarchés, et qui partit jusqu'à très récemment s'exiler en Espagne donc. Le but était double. Produire des projets qui lui tenaient à cœur et employer des réalisateurs et/ou des techniciens espagnols. Ainsi, le mouvement fantastique espagnol s'est trouvé de nouvelles forces. C'est dans ce cadre que Yuzna produisit le beau DARKNESS en 2002. Les films espagnols de cette obédience sont étonnants : un vrai soin global, des projets très sympathiques, voire carrément ambitieux, des prestations techniques magnifiques en général... Sans devenir une nouvelle station Hammer, l'Espagne a bien tiré son épingle du jeu, soutenant ainsi, avec des films dont ils n'ont pas à rougir, leur marché national, et aussi l'export, tandis que nous, français, essayions de trouver une formule jackpot et blockbusterisée qui, bien sûr, n'a jamais fonctionné. Si les Espagnols ont réussi le pari, c'est aussi parce qu'ils ont, avec humilité, tiré leurs projets vers le soin technique maximum, adaptant leur budget modeste mais jamais pauvre au profit d'une vraie exigence de qualité. Une leçon à retenir. Voir des films comme DARKNESS, DAGON, LES ENFANTS D'ABRAHAM, c'est être soufflé par la belle facture de la chose. Enfin, on fait du cinéma, on met les mains dans le cambouis. Enfin, on travaille montage et échelle de plans, enfin on essaye de sortir des interprétations tractopelliques habituelles pour des sentiments plus nuancés. Très bien. On ne peut qu'applaudir.
 
DARKNESS avait cette particularité d'être non seulement très bien interprété (Lena Olin, Anna Paquin, entre autres...), mais aussi de surprendre son monde. À partir d'une histoire bête comme chou (fantômes dans maison où arrive une nouvelle famille en quête de seconde chance), Balaguero cachait deux atouts dans sa manche. Une mise en scène elliptique, mystérieuse, surfant sur le connu mais réservant des béances et trous noirs magnifiques, grande maîtrise du rythme, des idées de mise en scène dans chaque plan ou presque, et surtout un propos pas seulement contenu dans le scénario, mais surtout explosant dans la mise en scène (c'est compris, les français ?) qui menait à une abstraction il faut bien le dire, couillue, déroutante et.... très terrifiante ! Un film vraiment étonnant qui semblait partir d'un chemin très balisé. Bravo !
 
Ces prochains jours, alors que le mastodonte SILENT HILL a déjà débarqué, on peut voir dans les salles HORRIBILIS, et bientôt MORTUARY, le nouveau Tobe Hopper qui n'a pas connu une sortie en salle depuis la dernière Saint-Glinglin (est-ce une bonne chose, pas sûr, au vu de son dernier DANCE OF THE DEAD, mais bon, on ne va pas cracher dans la soupe). Bizarrement, en plein revival fantastique (pour le pire comme LA MAISON DE CIRE ou SAW 1 et 2, et le meilleur comme THE DESCENT, THE MACHINIST, et un film que je viens de voir avec du retard mais que je garde dans ma manche et qui va faire scandale dans Landerneau !), Jaume Balaguero tombe sur un os inattendu : FRAGILE, son dernier film, plutôt bien accueilli en festivals, ne sortira qu'avec retard et sans passer par la case cinéma ! DARKNESS étant tellement ambitieux et abouti, visant tellement l'abstraction et tirant son spectateur vers le haut, on ne pouvait être que déçu par la chose, surtout quand on pense que même MORTUARY va sortir... Ha, nos amis distributeurs... Plus enclins à distribuer un film fantastique qui soit énergique (THE DESCENT) ou délirant/rigolo (HORRIBILIS) que fragile, justement, à la DARKNESS... On ne va pas changer les mauvaises habitudes en un coup de baguette magique, ça prend du temps...
 
Calista Flockhart (soit ALLY MC BEAL, qu'à ma grande honte je n'ai qu'à peine reconnue, et encore, en milieu de film... Je ne suis pas fan du tout de la série, ceci dit) est une infirmière américaine qui travaille au Royaume-Uni. Elle accepte dans l'urgence un poste dans un fabuleux manoir perdu sur une île au nord du pays, et qui sert d'hôpital pour enfants. Le manoir-clinique va fermer. Il est en plein déménagement, et il ne reste que huit enfants qui n'ont pas pu partir à la capitale car un accident de train horrible a surbooké l'établissement, qui doit accueillir nos chères têtes blondes). Calista (quel prénom !) se voit donc proposer ce job d'infirmière de nuit pour surveiller des enfants malades dont certains ont des pathologies un peu lourdes. Elle remplace une autre infirmière qui a jeté l'éponge.
Parmi les enfants, Calista se lie d'amitié avec une particulièrement : la petite Maggie, enfant un peu solitaire. Cette dernière dit souvent parler avec une autre petite fille nommée Charlotte (dont personne n'a jamais entendu parler) à l'aide d'un jeu de cubes ! Et quand le soir vient, il faut bien se rendre à l'évidence, les enfants ont tous très peur, et même, et surtout Maggie !
Calista a beau dire que les bruits nocturnes de ce vieux château ne sont rien d'autre que des canalisations qui grincent, c'est vrai que l'endroit est assez lugubre quand le jour a disparu. Maggie confesse alors à Calista que la mystérieuse Charlotte est une "fille mécanique", et que chaque soir, elle cherche à s'approcher d'un enfant et à lui faire mal. Calista trouve cela bien étrange. Après un accident d'ascenseur qui aurait pu se révéler dramatique pour elle et l’un de ses petits patients, elle se convainc que quelque chose de malsain et d'étrange se déroule entre les quatre murs du manoir-hôpital, sans qu'elle n’arrive malheureusement à mettre le doigt dessus.... Calista, éprouvée quelque peu, décide de se remettre aux calmants... Mais les événements étranges se poursuivent...
 
Autant le dire tout de suite, et ce n'est d'ailleurs pas un défaut, on comprend aisément pourquoi Balaguero s'est lancé dans cette histoire. On y retrouve l'obsession du monstre dans le placard, les terreurs enfantines qui se transmettent à l'âge adulte, et les histoires anciennes qui rampent sous le présent en faisant craquer les jointures ! Dans la thématique de départ, on est effectivement dans un univers assez proche de celui de DARKNESS.
 
On est également frappé, une fois de plus, surtout si l’on compare avec d'autres (suivez mon regard) du soin consciencieux apporté, encore une fois, à la technique. La lumière est jolie, signée Xavi Gimenez, déjà responsable de la photo sur DARKNESS, INTACTO (très beau film aussi), ou encore LE MACHINISTE. Ce n'est pas un manchot. [Je note quand même qu'elle se disperse plus, dans le sens où Gimenez semble vouloir essayer des ambiances plus nombreuses... Moins homogènes en quelque sorte. Pas de beaucoup, mais ça se sent.] Sinon, le montage, qui se plie aux exigences d'une narration plus classique, on le verra, suit tranquillement son bonhomme de chemin, sans fautes de goût et avec rigueur. Sans gourmandise non plus. Le son est classique également, mais plutôt bien fichu, bénéficiant d'un mixage donnant une impression de luxe à peu de frais. On est en pleine Spanish' Touch ! C'est du très soigné. Le cadrage est même très construit, voire assez beau par endroits, notamment lors de l'arrivée sur l'île (et dans le final, parfois). En un mot comme en cent, on est entre de bonnes mains.
 
Plus étonnante, donc, est la narration. Et là, on est au final assez loin de DARKNESS. Au contraire de son prédécesseur, qui prenait une base simple, voire battue et rebattue, pour la faire progressivement muter et éclater, FRAGILE instaure un climat et un déroulé classiques. On est accueilli sur l'île avec un faux jeu de référence (de loin et assez rigolo) à SHINING (le fameux plan en hélicoptère, ici détourné par un astucieux décadrage vers le contrechamp, histoires d'ascenseur, personnage du noir...), référence dans laquelle Balaguero ne s'empêtre pas, et qu'il touche seulement du bout du doigt, comme (on disait que...) par mégarde feinte. L'arrivée à l'hôpital-manoir, elle, nous plante tout aussi classiquement le contexte, et déversant une multitude de petits indices bizarrement et ostensiblement livrés comme tels, c'est-à-dire quasiment sans se cacher : le bouton d'ascenseur du deuxième étage est débranché, le mystère plane autour de l'infirmière précédente, les cubes de Maggie sont mis en exergue avant leur entrée en fonction, etc. Non pas qu'il charge la mule, notre ami Jaume, mais en tout cas, il lâche les choses en ouvrant complètement son jeu ! Tiens, tiens !
Le film se déroule au profit des séquences de montage parallèle pendant la journée, où la part belle est faite au parcours de l'ex-infirmière justement (Susie Trayling, vraiment très bonne). La nuit, c'est l'angoisse infantile qui vient mettre en évidence les indices accumulés facilement et dont le film va tâcher de dénouer les liens.
 
On l'aura compris, c'est du classique. Il y a des ruptures, certes, mais qui sont d'abord des ruptures de narration avant d'être des ruptures de mise en scène. Le film se suit tout à fait, dans un rythme assez langoureux. Si la petite Maggie (Yasmin Murphy) nous fait très peur dans la séquence d'introduction, où elle est mauvaise comme un cochon, elle fait tranquillement son boulot par la suite, sans éclat ceci dit. Calista Flockhart se débrouille tout à fait. Et les seconds rôles, très charactérisés (des tronches presque archétypales, quoi...) sont en général vraiment très bons.
Petit à petit, cependant, le malaise s'installe, et il faut tirer des conclusions. Le film a complètement le défaut de ses qualités, à moins que ça ne soit le contraire ! Effectivement, comme je l'ai déjà dit douze fois, on ne saurait reprocher à Balaguero de faire un récit classique, car nous ne sommes pas pris au dépourvu, et l'espagnol abat ses cartes très rapidement. Il a annoncé largement la couleur. Et si le film se suit sans bailler, on reste quand même assez largement sur sa faim. Une des qualités du film, presque mystérieuse, est justement son côté rentre-dedans, malgré le classicisme. En deux coups de cuillère à pot, et même les doigts dans le nez, Balaguero place son histoire et ses soubassements sans traîner, et même élégamment ça et là. Bien. Le fait d'avoir joué sur les indices très et même trop (tant mieux, ce "trop", d'ailleurs) ostentatoires, fait qu'on est finalement dans l'attente de quelque chose d'autre. On attend presque de tirer la ficelle pour voir ce qu’il y a au bout de la pelote. Et c'est là que le bât blesse.
Plus on avance, plus l'intrigue semble, en quelque sorte, revenir sur ses pas ou plutôt, faire un pas en avant pour mieux revenir en arrière. On a alors entre les mains un récit qui n'évoluera pas, et qui porte l'effort uniquement sur le placement des points sur les "i". Soyons honnêtes, on a vu, et des milliers de fois encore (et trop régulièrement !) des films qui pèchent par trop de rationalisme et trop d'explications attendues, là où l’on réclamait juste un peu de mystère ! Là, ce n'est pas tout à fait le cas. Tout est là, sous nos yeux. On ne peut pas dire que le réalisateur, qui met quand même le temps pour tout faire remonter à la surface, nous déçoive horriblement, ou qu'il fasse tempête dans un verre d'eau : c'est plus subtil. Tout est attendu, tout arrive. D'ailleurs, dans le film, Balaguero cite clairement l'univers du conte, quasiment merveilleux (à travers une espèce de succédané, assez réussi et kitsch d'ailleurs, de LA BELLE AU BOIS DORMANT qu'on montre aux enfants, mais pas dans la version Walt Disney !). La structure est ouvertement dichotomique en toute logique, ce qui en soit est loin d'être un défaut a priori, comme tout lecteur d’Andersen le sait déjà !
Ce qui est plus important, c'est que, pendant ce temps là, pendant que la narration et le scénario se déroulent, la mise en scène, elle, s'ennuie. C'est que, en fait, Balaguero loupe son pari de peu. Certes, la réalisation est extrêmement soignée. Certes, elle contribue à construire cette histoire de conte et de (contre ?) fantôme. Mais cela suffit-il ?
 
Balaguero accouche d'un film structuré et logique, c'est vrai. Mais la réalisation finit par être étouffée par une soumission cruelle à la narration ! Tout est en place en quelque sorte : les éléments fantastiques s'enchaînent bien, les apparitions et périodes stressantes arrivent au bon moment, et même, à l'intérieur de certaines séquences, il y a par-ci par-là un peu de mouvement. Mais quand on se place à l'échelle du film, on a une nette tendance à ne voir qu'un déroulé suiviste de petites séquences illustratives, justement. Et c'est bien là le problème. En sous-jouant les enjeux de sa mise en scène, un peu par méfiance peut-être, Balaguero a sclérosé son montage et son film. La technique, aussi belle soit-elle, est complètement enfermée dans une HISTOIRE, et à force d'enchaînements classiques, le film manque pas mal de point de vue, déjà, et encore plus d'accidents, de gratuité et de partis-pris qui, certes, auraient fait dévier un peu l'histoire, mais qui du coup seraient sortis de ces rails prévisibles. Les apparitions fantastiques sont bien fichues, mais sans gourmandises, sans surprise. Certes, Balaguero continue, et c'est tout à son honneur, à vouloir faire peur, à créer de l'émotion avec quasiment rien, voire avec rien (chose courageuse et à contre-courant de tout ce qui se fait de nos jours, à l'image de l'accident de l’ascenseur). Au fond, c'est le sentiment de quelque chose de lisse qui se dégage, d'un fleuve trop tranquille. Tout se déroule comme prévu. Mais c'est tout.
 
Sans aspérités et finalement sans incongruité qui pourrait donner à la réalisation son indépendance face à l'écriture, FRAGILE, très curieusement, ne devient qu'un film (le mot est dur, mais bon) d'artisan. Ce qui est incroyablement surprenant de la part de Balaguero ! La lumière est toujours jolie, le son toujours beau, et je dirais même plus, et c'est un paradoxe : plus on avance vers le final et le deuxième étage, et plus c'est beau. Finalement, ce qui reste, c'est ce fameux deuxième étage du manoir-hôpital, avec une photo plus subtile encore, des décors simples, pas gigantesques mais très beaux... Si l’on était un peu méchant, on dirait presque qu'on est face à un superbe film de décorateurs et d'éclairagistes. Ce qui est vrai en partie, si l’on excepte ça et là des introductions ou des conclusions de plans sur travelling ou grue un peu systématiques, et qui trahissent la frilosité de l'ensemble (ou qui sont les preuves d'un remplissage par le vide, si l’on est de mauvaise humeur), mais bon...
 
Le film n'est ceci dit pas exempt d'autres petits défauts, très concrets. Si Calista Flockhart mouille vraiment sa chemise et réussit même assez brillamment sa scène la plus difficile, c'est dans le détail que, ça et là, elle a un peu de mal à garder les chiens en laisse, s'enferrant dans un maniérisme un peu forcé (une nuance = une preuve de jeu, c'est un peu grossier). Il s'en faut de peu pour que ça passe, mais le verdict tombe : elle est un peu en-dessous. Si le final réserve justement un embryon de début d'aspérité qui, dans le contexte, montre ce que le film aurait pu être [notamment cette horrible chose, dans le hall de sortie de l'hôpital : il ne se passe rien, très bonne idée !); et également l'ambiguïté autour du personnage d’Elena Anaya qui, du coup, est quasiment caricaturale mais fonctionne énormément...], le bouclage de toutes les métaphores oblige presque à un virage gnan-gnan, pas subtil du tout pour le coup (l'appel radio dans l'ambulance, quasiment inacceptable !), et à une conclusion qui se met elle-même hors-jeu du film global.
 
Finalement, même si l’on comprend assez vite qu'on doit faire le deuil des abstractions sensuelles de DARKNESS, FRAGILE pèche, au delà de ça précisément, par un net retour au scénario. Du coup, les éléments réussis de mise en scène, et le soin général très louable, ont tendance quelquefois à tort, quelquefois à raison, à passer pour de l'illustration ou pour des dispositifs stériles et sans relief aucun. Balaguero se perd donc largement, tenant de justesse l'ensemble de son film, mais perdant toute l'originalité et la personnalité qu'il avait mises dans son précédent. On a vraiment envie de vibrer avec FRAGILE, le bien nommé, mais c'est un peu peine perdue. Il faut vraiment une conclusion carrément très maladroite (rédhibitoire pour certains spectateurs, sans doute), pour qu'on se surprenne à réaliser que, coûte que coûte, on a vraiment envie d'aimer ce film, mais sans aucun espoir. Ne crions pas au scandale cependant. Balaguero a encore des films à faire, sans aucun doute, et il n'est qu'au début de sa carrière. On pourrait peut-être lui conseiller pour son prochain film, même si l’on peut lui souhaiter de continuer dans le fantastique, de changer un peu de division, et d’aller défricher des territoires moins balisés, où il devrait être largement plus à l'aise et trouver un terrain de jeu à sa hauteur. Il est temps en tout cas de retourner jouer à l'extérieur !
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 1 mai 2006 1 01 /05 /Mai /2006 12:43

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "Shirt Laid et Dino" par Dr Devo)

Chers Focaliens,

 
Non, je ne vous ai pas oubliés, comment le pourrais-je, mais un emploi du temps de Ministre de la Culture m'a tenu éloigné de Matière Focale, différant ainsi la parution du 400ème article de ce site ! 400 articles, les amis ! C'est plutôt pas mal, même si, ces derniers temps, la cadence de parution n'est pas aussi importante que je le voudrais. Il y a des périodes comme ça, que voulez-vous...
 
Tiens, Mr Mort me signale que dans le Libé de ce matin, on trouve une expression focalienne dans le "cahier cinéma". À propos de HORRIBILIS, qui sort aujourd'hui (magnifique affiche, d'ailleurs), le journaliste utilise la fameuse expression "Ploucville USA" ! Bientôt, ils récupéreront mon "chez nous en Amérique" ! Soyons bons joueurs, car l'expression "Ploucville" n'est quand même pas d'une incroyable originalité, et quelqu'un d'autre a pu la trouver, bien sûr... Mais imaginez Matière Focale comme une espèce de Mecque secrète dans la vie cinématographique française, voilà un joli fantasme ! [Pourvu qu'ils aillent voir les commentaires surréalistes sur l'article sur REVOLVER de Guy Ritchie ! Allez y jeter un œil ! C'est n'importe quoi (et en même temps, pas du tout) et absolument délicieux !]
 
Alors Carpenter attendra, car le Destin fait que, pour ce 400ème article, nous allons parler d'Eric Rohmer, qui avait jusque-là largement échappé à nos services. Malgré son indéniable popularité chez les cinéphiles art et essai français, on peut le dire sans vexer personne : Rohmer, ce n'est pas ma tasse de thé. Pas particulièrement en tout cas. Je me souviens, dans ma jeunesse pas si lointaine, d'avoir un jour profité du fait que je faisais mon service militaire dans une grande ville bretonne, et de la Fête du Cinéma, pour aller voir BREAKING THE WAVES de Lars Von Trier. J'arrivais juste pile à l'heure dans la salle. La publicité s'achevait et je me suis retrouvé ensuite devant le générique de CONTE D'ÉTÉ ! Oui, euh... Que faire dans ces cas-là ? Changer de salle en sachant que le Von Trier a sans doute commencé ? Non, je suis resté. [Je devais voir le Von Trier le lendemain, sans beaucoup l'apprécier d'ailleurs ! C'était mon premier film du bonhomme ! Je vis ensuite, dans le même cinéma, LES IDIOTS, et là j'ai compris le truc. J'ai revu, en tendance haussière, BREAKING THE WAVES un ou deux ans plus tard !]
De ce CONTE D'ÉTÉ, je ne garde qu'un très vague souvenir, ni ennuyé, ni passionné, entre les boucles de Gwenaelle Simon (On t'a reconnue....) et les cordes de la guitare de Melvil Poupaud ! Rien de marquant. Depuis, j'ai vu TRIPLE AGENT, chose (un peu) fade, malgré un plutôt beau jeu de la part des acteurs.
 
Poussé par Tchoulkarine, régulier commentateur de ce site, qui confesse un véritable penchant honteux et fautif pour Rohmer, je me suis donc procuré L'ARBRE, LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE, au hasard d'une farfouillade désespérée dans les rayons blockbusters américains d'une trocante locale. Tu vas t'amuser, me dit Tchoulkarine. Ce dernier a beau être fan de Rohmer, il avoue aussi que le meilleur film du monsieur est son vidéo-clip pour la chanson BOIS TON CAFÉ, IL VA ÊTRE FROID ! Tout cela est bien étrange, Watson...
 
France. Vendée. 1992. Nous sommes à Saint-Juire (ouf, ce n'est pas passé loin !), petit bled paumé de la Vendée du Sud. Pascal Greggory, maire de la ville et confortable gentleman bourgeois, est en pleine campagne législative. Qu'il va perdre d'ailleurs. Ça ne fait rien. Il décide, avec sa compagne et complice Arielle Dombasle (dont le personnage s'appelle ici Bérénice Beauregard, c'est splendouillet !) écrivaine de son état, de lancer un gros projet pour la commune : construire une médiathèque de taille moyenne, mais assez ambitieuse au regard de la relative modestie du village. Une médiathèque en plein champ, voilà un beau projet pour ce maire socialiste. Ses appuis au ministère de la Culture et à Paris lui permettent d'avoir la subvention. La médiathèque ne coûtera quasiment rien au village ! Greggory engage alors un prestigieux architecte parisien pour dessiner le projet.
Clémentine Amouroux travaille pour le journal de réflexion politique APRÈS-DEMAIN. Son rédacteur en chef lui propose d'écrire un dossier sur les nouveaux loups de la politique. Par hasard, elle rencontre Greggory (qui est en fait le cousin du rédacteur en chef) et décide de lui consacrer l'article. Elle descend donc à Saint-Juire et commence à interviewer tout le monde, c'est-à-dire Greggory, mais aussi les habitants du village. Elle rencontre alors l’un des rares opposants au projet de médiathèque, Fabrice Luchini, ex-citadin mais amoureux fou de la campagne. Ce dernier trouve le projet "im-monde" dans ce qu'il va défigurer le paysage, bouffer de la verdure pour faire les 200 places de parking réglementaires, et surtout détruire la perspective, car un vieil arbre centenaire est toujours vivant sur la parcelle où la médiathèque doit être construite. Même si l'arbre a toute sa place dans l'architecture du projet, Luchini a peur que celui-ci soit un jour abattu pour des motifs divers. Si jamais on a besoin de faire passer des canalisations pour la médiathèque, on n'hésitera pas à couper le vénérable végétal, pense-t-il...
Et après tout, qu'est-ce qu'ils veulent, nos amis campagnards ? Clémentine la journaliste tente au fil des interviews de répondre à la question...
 
Et bien, chers focaliens, ça commence fort. Pascal Greggory est un acteur absolument formidable pour plusieurs raisons. Jetez-vous tout de suite sur LA FIDÉLITÉ, film extraordinaire de Zulawski, et oubliez le reste. Avec son phrasé improbable mais permettant toutes les nuances, et sa soumission bien comprise aux projets des metteurs en scène avec qui il travaille (pour le meilleur et pour le pire), Greggory arrive, loin, et c'est un paradoxe, du dévoiement théâtral de ses collègues (pas dans ce film, mais dans le paysage cinématographique français en général) à se glisser dans à peu près n'importe quoi, malgré son jeu particulier, et il impose une forme de naturel complètement à côté de la plaque (c'est un énorme compliment) qui fait ici merveille et permet au film de s'incarner sur de bonnes bases, l'empêchant (le film) de devenir une simple fable illustrative. Et ça aussi, c'est un paradoxe. Car le film commence par un tour du propriétaire hallucinant, où l'on visite la campagne entourant le village, en compagnie de Greggory donc, et de la fabuleuse Arielle Dombasle, ici au meilleur de sa forme. [Voilà aussi une actrice qui a compris la soumission au metteur en scène, et qui, dans certains films, chez Ruiz notamment, est capable de chorégraphier avec précision et oulipienisme le moindre de ses déplacements, ce qui en fait, en France, et c'est encore un paradoxe, une actrice tout à fait précieuse, pour le meilleur et pour le pire là aussi.]
Nous avons donc une tournée des champs avec Greggory et ses airs de gros bourgeois, pas hautain, mais décalé dans cet univers, et Dombasle la supra-bourgeoise parisienne et mondaine (elle ne m'en voudra pas, le personnage le dit lui-même !). Cette séquence dure très longtemps et se déroule dans le surréalisme le plus total. Dombasle s'extasie devant les fleurs, le cresson, la salade ["C'est la première fois que j'en vois des plantées, d'habitude elles sont sous cellophane quand je les achète à prisu" ! Dombasle à Prisu ! Très crédible ! Que c'est drôle (et tout à fait calculé) !]. Elle caresse les vaches qu'elle trouve si belles, et s'extasie de marcher dans la boue. "Oh un poirier !' s'exclame-t-elle. "Ah non, ça, ma chérie, c'est un pommier !" rétorque Greggory qui, de la même manière construite et antinaturelle, débitera pendant toute la séquence les noms savants de toutes les plantes du canton !
Première séquence, et le film est déjà sur les rails d'une réflexion drôle et fertile. Rohmer, qu'on imagine plutôt urbain, va mettre les pieds dans la gadoue, sans que ça le gêne, et surtout sans se démarquer de son style ultra-fabriqué. Tout ici est construction et improbable. Le sujet est vite lancé à travers ces deux personnages. Dombasle la parisienne mondaine, qui avoue que la campagne, ça suffit trois ou quatre jours, après on ne sait plus quoi faire. Et Greggory d'origine campagnarde certes, connaissant sa circonscription par cœur, mais auquel Dombasle envoie à la figure, avec raison, que son manoir à Saint-Juire est quand même une résidence secondaire. D’ailleurs, sa carrière politique PS existe par ses appuis à Paris. Un paradoxe pour cet élu qui ne jure que par la politique locale ! Quand Luchini débarque dans le film, c'est un autre paradoxe qui entre en jeu : cet instituteur urbain qui a demandé sa mutation en campagne et qui en est fou n'a aucune origine rurale, et peut-être rêve-t-il une campagne ancestrale et fantasmatique...
 
L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE est donc un film bourré de nuances ambiguës mais riches. En toile de fond, c'est la "rurbanité", gros mot, qui menace ou qui est déjà là. Personne n'est un pur campagnard, et la campagne c'est quoi ? Le parcours de la journaliste Clémentine va nous montrer que cette campagne parfaite, ce n'est déjà plus la même qu'il y a vingt ans. Sous-jacente à cette réflexion, on en trouve également une autre, bien sûr, sur l'engagement politique en général, sur l'étiquetage des personnes dont on doit savoir d'où ils parlent afin qu'on puisse les ranger dans la boîte "interlocuteur sérieux" ou "pauvre pantin prétentieux". [Belles scènes autour du mépris divin du rédacteur en chef envers son cousin Greggory, futur minable à ses yeux.] Rien n'est pur, tout est paradoxal. Dans ce bal ambigu, Rohmer s'inclut sans doute en faisant défiler les pires clichés et les plus avérées vérités, tout en essayant de démontrer que, derrière toutes ces contradictions, c'est dans ce no man's land chaotique que se cache le vrai pays ! Mazette !
Ajoutez à cela la Rohmer's touch, avec ses dialogues semi-fabriqués qui finissent toujours par devenir étrangement naturels (Rohmer, de ce point de vue, fait des films qui ne ressemblent à rien, compliment superbes !), et vous comprendrez que nous sommes en plein film extra-terrestre, improbable et inédit !
 
Question mise en scène, surtout pendant la ballade en forme de tour du propriétaire que je viens d'évoquer, je me dis : "À quoi il joue, le garçon ?". Les scènes essaient, sans toujours y arriver d'ailleurs, de tenir dans un seul plan (ce qui n'empêche pas Rohmer de couper une conversation en son milieu, de manière très malpolie !), le cadrage est frontal, voire dégoûtant comme dans la scène des vaches où Dombasle s'accroupit pour caresser le museau de la noireaude. La caméra panote vers le bas. Quand Greggory reprend la parole, Rohmer s'aperçoit que celui-ci à la tête coupée par le cadre, et hop, je re-panote vers le haut pour recadrer ! Que c'est laid ! À quoi joue-t-il ?
La réponse est plus loin, quand la mise en scène se stabilise, et quand le découpage reprend petit à petit ses droits. Rohmer est totalement en accord avec ma vision du documentaire : il doit être mis en scène, et d'une, et le documentariste se doit d'engager des acteurs et de refaire des prises. Le documentaire-vérité est un mensonge, je l'ai toujours dit, et la fiction comme le documentaire doivent, dans leur mise en scène, comporter les éléments les plus hybrides. Rohmer l'a parfaitement compris en singeant la laideur, presque télévisuelle, des documentaires dans cette première séquence. Au fur et à mesure, le film va commencer à se nuancer et à se découper, dans le même mouvement qui fait que les propos tenus dans le film se complexifient. On aboutira à la plus splendouillette façon de découper un film, lors de sa conclusion que je ne vous dévoilerai pas (mais qui est d'une malpolitesse absolument jouissive). Alors, oui, envoyons balader la caméra-vérité au diable, et construisons, fabriquons, réinterprétons. Rohmer aura même l'audace d'introduire, enfin, une certaine composition du cadre dans la séquence la plus "naturelle" du film, celle où les paysans, jouant fabuleusement leur propre rôle, témoignent de l'évolution de la campagne au fils des ans. Voilà quelque chose de fabriqué et documentaire à la fois. Pour que le film puisse être du cinéma, Rohmer cloisonne cette séquence dans le reste d'une fiction artificielle, mais complètement véridique, et ça, les amis, c'est la grande classe.
 
[Ceci dit, si le cadre est relativement composé, ce n'est pas non plus la grande beauté du format 1.37 des premiers Greenaway non plus ! Je dis juste que c'est composé, et que nos peurs devant l'indigence (fabriquée là aussi) de la première séquence s'estompent, et l’on s'aperçoit que tout cela n'est que calcul. Le travail se fait en progressant. Ce film est hybride.]
 
Rohmer s’amuse donc comme un petit fou, et semble, du coin de la salle obscure (ou de votre salon !) guetter nos réactions d'un air chafouin et malicieux ! Le film, finalement, ne dénigre aucun cliché, mais n'en favorise aucun non plus, et montre que la campagne est un espace fabriqué et en interaction avec la ville. L’opposition n'est plus aussi nette, certes. Mais Rohmer met le doigt sur plusieurs pistes intéressantes, notamment à travers sa métaphore du télétravail (utopie assez ridicule sans doute que le metteur en scène regarde sans fard) et de la "société des loisirs", un autre gros fantasme, mais urbain cette fois. En filigrane, la question de la responsabilité et de l'engagement. Et celle des étiquettes, comme je le disais, qui finit toujours par paralyser la conversation.
 
L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE est un film malin comme un singe et extrêmement pensé. Bien dirigé également. Je pense à ces deux fabuleuses petites filles (10 ans environ), absolument hallucinantes et complètement rohmeriennes, loin des petits singes savants genre Dakota Fanning ou ces petits gamins qui squattent les rôles de gosses dans les grosses productions françaises.
Citons ces deux actrices qui portent, en plus, des noms sensationnels : Jessica Schwing (ah, je vous avais dit que c'était du sérieux !) et, tenez vous bien, et même tenez-vous mieux, Galaxie Barbouth ! Elles sont parfaites, surtout la deuxième.
Le reste du casting est absolument au diapason. Rohmer accouche d'un film qui ne ressemble, encore une fois, à rien, qui prouve qu'on peut faire un film de société ou un film politique qui soit ouvert et incarné, bien loin des pensums allégoriques (souvent en forme de films de chambre) qui polluent le cinéma français et même européen ; au fur et à mesure du métrage, le Rohmer impose son montage et sa mise en scène improbable mais précise, et arrive à déployer une artillerie bruyante mais aussi légère qui fait que son film est complètement orignal et drôle. On a l'impression que c'est le troisième âge (sans méchanceté) qui nous donne une leçon de mise en scène et de construction. Il est évident, enfin, que le bonhomme met les mains dans le cambouis et dans le montage, bien loin des fantasmes de films qui inondent les écrans art et essai et commerciaux, qui finalement essaient d'avoir un "look cinéma", un "ton cinéma" comme on dit, un "ton Barton Fink", et qui n'aboutissent jamais à rien, sinon à une enfantine adaptation sur celluloïd d'idées qui n'ont de valeur que sur le papier !
 
[On rit énormément en plus !]
 
Avoir cité Ruiz dans cet article consacré à L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE n'était sans doute pas la chose la plus grossière à faire ! Sans me vanter !
 
Malicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 19 avril 2006 3 19 /04 /Avr /2006 13:00

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Le Moment de la Conception" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Allez, on va faire chauffer les DVD empruntés à la médiathèque locale, qui s'est d'ailleurs délocalisée dans une bibliothèque de quartier plus éloignée du centre ville à mon grand bonheur, car du coup, les gens ne se déplacent plus pour emprunter des DVD avec la même facilité, et le choix disponible est gargantuesque ! Bien, bien.
 
Je n'avais entendu parler de LOVE OBJECT ni d'Eve ni d'Adam, malgré sa sélection au festival de Gérardmer en 2004, où il reçut le Prix de la Critique Internationale. Son réalisateur (premier film) Robert Parigi est également un inconnu. J’ai choisi le film par curiosité, ne crachant jamais sur un film fantastique, et aussi à cause du design de la jaquette, pas particulièrement belle d'ailleurs, mais entièrement en rouge et noir. Mon esprit pervers n'a fait qu'un tour : chic, un film en noir et blanc teinté en rouge ! Bien entendu, les âmes sensibles peuvent se rassurer, le film est bel et bien en couleurs ! Bah, ça m'a fait rêver cinq minutes, cette anomalie chromatique, c'est déjà ça.
 
Desmond Harrington (héros de l’excellent film DETOUR MORTEL) est un jeune homme atypique. Il travaille comme cadre dans une maison d'édition. Mais attention, par n'importe laquelle ! Il conçoit et rédige des notices d'appareils ou de logiciels, tâche ardue car il s'agit de transcrire en langage logique et clair les instructions techniques données par les fabricants des dits produits. Ça demande énormément de concentration et un sens aigu de la logique et de la synthèse. Desmond est doué, mais plus encore, il se donne à fond dans son boulot, avec un zèle étonnant : c'est toujours le premier arrivé au bureau, et il rédige les notices en étant toujours en avance sur la fatidique deadline. Et pas un mot plus haut que les autres. Pour Rip Torn, son patron, pas de doute : c'est l'employé modèle.
Desmond est peut-être beau garçon (un faux air de Tom Cruise), mais il ne le sait pas. Il est coincé, timide, engoncé et probablement vierge. Sa vie, ce sont les notices, et de toute façon, c'est un taciturne, un replié sur soi, que ce soit avec les femmes ou avec les hommes. Son seul grain de folie consiste à regarder par le judas de sa porte d'entrée son voisin Udo Kier, qui revient souvent chez lui avec des créatures de rêve, et dont il écoute ensuite les gémissements de plaisir à travers la cloison...
Sa vie va changer le jour où il découvre Nikki dans une publicité. Nikki est une poupée sexuelle de luxe, mais pas gonflable, jouet de plaisir solitaire pour yuppies. Elle coûte très cher, mais elle est fabriquée avec un soin maniaque (de vrais cheveux humains, notamment), et encore mieux, on peut la personnaliser à la commande. Sur un coup de tête, Desmond en commande une, et choisit de personnaliser son modèle pour lui donner l'apparence de Melissa Sagemiller, une nouvelle secrétaire au boulot, très jolie mais totalement inefficace ! Desmond devient obsédé par sa poupée sexuelle, et curieusement, au lieu de le détourner de son travail, cette obsession lui donne plus d'entrain encore ! Il se rapproche aussi petit à petit de Melissa. Très vite, Desmond sombre dans une espèce de schizophrénie, persuadé que son jouet sexuel lui parle. Et la Nikki semble avoir certaines exigences assez malsaines...
 
Etrange, étrange, cette histoire qui rappelle sur le papier, et sur le papier seulement, la brioche du film MONIQUE avec Albert Dupontel, film que d'ailleurs je n'avais pas vu. Ici, le parti pris est assez différent. Si dans MONIQUE (si mes souvenirs sont bons), Dupontel voyait sa poupée gonflable devenir un être "parfait" de chair et de sang, ici, Desmond Harrington fait quasiment l'expérience inverse : il investit sa poupée d'un physique qu'il a choisi (celui de sa nouvelle collègue, donc), et surtout sans qu'on soit prévenu, et donc sans que ce soit expliqué (c'est l'aspect le plus charmant du film), il prête à sa poupée grandeur nature (et terriblement onéreuse) une personnalité originale, très dominatrice au sens propre. Desmond devient l'objet soumis de sa poupée de luxe, jusqu'à revêtir, dans le lieu privé de son appartement, l'attirail complet du bon soumis masochiste (laisse, menottes, etc.). Desmond parle (seul, bien sûr) à Nikki la poupée, et il l'engueule. Seule entorse à ce protocole maboule mais réaliste : il entend des coups de fils imaginaires de Nikki (le spectateur entend la sonnerie du téléphone, mais pas la voix de la poupée), et il semble que les utilisateurs de la poupée qu'il croise dans la rue développent tous un eczéma que lui-même finira par contracter (le point le plus ouvertement fantastique du film, mais aussi le plus caricatural et le plus maladroit).
LOVE OBJECT étonne un peu. Pour ma part, sur deux plans. Tout d'abord, le film est américain, mais on a la nette impression que c'est une Amérique reconstituée en studio en Europe. Ce n'est pas le cas, mais du coup, ça change un peu des directions artistiques américaines habituelles. Ça peut-être charmant. Deuxièmement, LOVE OBJECT n'est pas ouvertement fantastique, et pencherait même plus vers le thriller. Mais le film prend un malin plaisir, pas désagréable, à amener l'intrigue sur le plan social. On peut être un peu déçu de voir que la question sexuelle est décrite sans aller dans des profondeurs ou des abysses extrêmes. On reste bien souvent sur le plancher des vaches, et la scène d'amour avec Melissa Sagemiller reste, dans ses enjeux, assez théorique, sans que ça aille très loin. Mais il y a du social, comme à la bonne époque du cinéma fantastique. Desmond gravit les échelons et semble se socialiser, et devient même un homme dès que la poupée Nikki fait irruption dans sa vie. Là où on s'attendait à une spirale infernale qui détruit sa vie sur le plan social, psychologique et professionnel, LOVE OBJECT surprend dans le sens où c'est exactement le contraire qui se passe. Bon Point.
Cette option s'avère payante en ce qui concerne le personnage du voisin Udo Kier, en retrait pendant tout le film, mais qui finit par y entrer de force par un décalage de point de vue intéressant (trop objectif à mon goût, mais bon...). D'épié, Kier devient mateur inquiet malgré lui, et ne sachant pas que la compagne de Desmond est un jouet, il flaire la maltraitance, mais est bien embêté. Ces choses-là (mettre le nez dans les affaires du voisin) se font-elles ? Et le pauvre Udo est tiraillé par le doute sincère et la non-assistance à poupée en danger. Ça donne la plus intéressante et pas la moins drôle scène du film, qui se structure sur un acte de serial-killerisme complètement détourné et assez dérangeant (même si la mise en scène n'est pas extraordinaire, l'idée fonctionne bien). Une autre séquence, celle de la fin, reprendra cette idée et la rendra encore plus énorme, séquence extrêmement bien relayée par un personnage secondaire fantoche mais rigolo, le policier, qui se révèle être un abruti de première, sûr de lui (le contraire de Kier ou Harrington), et dont les préjugés font tout foirer. Très belle idée.
 
Malheureusement, si la mise en scène est classiquement soignée (petit jeu léger sur les lumières notamment, dont celle du nouveau bureau de Desmond qui me semble une bonne idée), il n'y a rien d'extraordinaire. Ça serait presque sobre. Ça découpe gentiment, mais sans effort d'expression personnel. Sans que le film soit totalement sous l'emprise du scénario parfait (cf. FAUX AMIS), Robert Parigi joue de l'illustratif. On fera avec. Malheureusement, certaines interventions plus marquées du réalisateur alourdissent mine de rien (car cela ne se joue que sur des détails) le propos du film. Le fameux eczéma notamment, et surtout la vision toute subjective de la belle Melissa Sagemiller, décrite de façon complètement pouêt-pouêt : plans fantasmés à trois francs six sous, ralentis de la mort dignes des plus mornes films de college, avec sourire angélique (et complètement factice) à la caméra, scène de sexe ignoblement fleur bleue et d'un hollywoodisme qui détruit en partie les options du film, et enfin charactérisation absolument maladroite des scènes de sex-shop. Ça, ça ne marche absolument pas, et ça plombe le film dans ce qu'il avait d’un peu original. Desmond vivant une double relation, chez lui avec la poupée, et au boulot avec la Melissa, relation dont chaque pendant nourrit l'autre (même si c'est sur le mode conflictuel), la partie Melissa parait assez faible par sa charactérisation par moments. En insistant moins et en n'introduisant pas ce romantisme dans le film, Parigi ne l'aurait pas déséquilibré. Et d'une.
Du coup, la mise en scène, modeste et soignée (relativement, gentiment illustrative disons) parait beaucoup plus maladroite dans son ensemble, et c'est d'autant plus dommage que la partie poupée Nikki est décrite de manière terre à terre, et révèle avec une économie d'effets un petit suspense pas désagréable.
Sinon, la mise en scène est très calme et sans malice. Le film doit plus au développement de son sujet qu'autre chose. On note quelques tics ici et là, malgré le parti pris illustratif, dont le son notamment et la gestion des "petits détails signifiants", qui relèvent presque du tic de court-métrage. Dommage. Du coup, pour toutes ces raisons, la dernière partie, qui aurait pu donner quelque chose d'étonnant, parait bien mécanique et désincarnée, et encore, le personnage du policier stupide est là ! C'est donc globalement et largement timide, et malgré l'agréable option de ne jamais faire de la poupée une cousine, même fantasmée, de Chucky (elle n'a aucune personnalité et ne bouge que par le montage), on reste quelque peu sur sa faim, et surtout, on craint que LOVE OBJECT ne s'oublie très vite. C’est peut-être aussi la faute à un casting ou à une direction d'acteurs trop sage, et là aussi sans parti pris. Il vaut sans doute mieux risquer le plantage dans des choix moins évidents et terre à terre que d'assurer ses arrières pour finalement minorer son projet et le faire rejoindre l'étagère des "produits de plus". LOVE OBJECT, s'il est sympathique par certains aspects, est surtout un film à regarder s'il n'y a rien d'autre à faire. Ce n’est pas déshonorant, mais le canard repart sur toutes ses pattes. À vous de juger...
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 7 février 2006 2 07 /02 /Fév /2006 10:51

Publié dans : Corpus Analogia
(Photo : "I Wish You Didn't Say That" par Dr Devo)




Chers Focaliens,
 
Pendant Noël, je fus généreusement gâté par mes amis qui, comme souvent, et je m'en réjouis, m'offrirent quelques galettes numériques. Là où ce fut plus étonnant, c'est que mes deux amis et collaborateurs, le Marquis et Cap'tain Pangolinn, célèbres pour leurs articles dans ce site (héhé !), m'offrirent tous les deux des films asiatiques, et sans se concerter en plus. J’acquis ainsi un coffret consacré aux films de la Shaw Brothers, contenant LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN (dont je confiais la rédaction de l'article à notre amie Anne Archy, spécialiste malgré elle de tout ce qui touche au KUNG-FU !!!), et le très beau (sûrement) L'HIRONDELLE D'OR du génial King Hu, que je verrai prochainement et dont vous pouvez être sûrs que je vous parlerai. Le Marquis m'a offert pour sa part le superbe ONIBABA, dont on parlera aussi, et ce COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE dont je ne connais rien, mais qui avait l'air assez splendouillet et / ou délicieux, avec sa nonne nue et crucifiée sur l'affiche. Qu'on se le dise tout de suite, on trouve la chose dans la collection de Jean-Pierre Dionnet (qui signe encore une présentation brillante et même extrêmement judicieuse) à qui il faudra bien se résoudre à ériger une stalle [Euh… Pas une statue, plutôt ? Hi-hi ! NdC]. [Même si je sais que le personnage Dionnet a une culture immense et un jugement sûr qui ne se limitent pas aux films de genre, le pauvre ! La légende, fort justifiée, est aussi terriblement réductrice !]
Ces cadeaux judicieux placent ce début d'année 2006 sous le signe de l'Asie, résolument ! Ça tombe bien, j'avais ces derniers temps un peu laissé tomber cette région du monde. La vie est bien faite.
 
Enfin, ça c'est vite dit ! Années 70, au Japon. Yumi Takigawa (excellente actrice dont on peut voir des images récentes dans les bonus où elle est interviewée, et vous verrez qu'à 52 ans, elle n'a rien perdu de sa classe et de sa beauté, c'est hallucinant !) est une jeune fille moderne d'une vingtaine d'années. Pendant le générique (très splendouillet, j'y reviens), elle passe son après-midi en ville à aller au cinéma, faire du shopping, etc., avant de se faire dragouiller par un souriant playboy. Les deux mangent au restaurant, boivent un verre, puis un dernier encore, et finissent la nuit dans le même lit ! L'homme lui propose de la revoir le lendemain, mais Yumi refuse : "Je voulais profiter de mes ultimes instants de plaisir aujourd'hui, car demain, je vais dans un endroit où être une femme ne signifie rien !"
Effectivement, Yumi intègre dès le lendemain un couvent de sœurs catholiques (religion évidemment ultra-minoritaire au Japon, mais présente quand même depuis le temps du shogun, comme on s'en était déjà aperçu dans notre article sur le superbe ELEGIE DE LA BAGARRE de Seijun Suzuki, qu'on ne confondra pas, justement, avec Norifumi Suzuki, réalisateur dont on parle aujourd'hui !). Les Sœurs mettent vite Yumi au parfum : ici, les règles sont strictes, et les débordements ou les actes malséants ne sont pas tolérés, ils sont même durement réprimés. Yumi apprend à découvrir le couvent, effectivement très rude, et elle est vite témoin de l'insolence d'une de ses camarades (issue d'une famille riche qui fait des dons énormes au couvent, elle peut donc tout se permettre !), et des déviances diverses et variées de certaines des novices. Yumi comprend clairement que les Sœurs considèrent le péché de chair et la luxure comme les pires, comme le tabou absolu. Rigueur quasi-carcérale d'un côté, et déviances multiples et répétées de l'autre, font du couvent un lieu non seulement austère, mais en proie à de vives tensions et à des luttes de pouvoir répétées.
Que peut bien faire une fille moderne et libérée comme Yumi dans un endroit pareil ? La jeune fille a en fait une idée précise en tête, et quasiment une enquête à mener... Mais pendant les affaires, les calvaires continuent...
[Existe-t-il une suite avec sa sœur Gumi ? On pourrait l’appeler LE COUVENT DE LA BÊTE SUCRÉE ! NdC]
 
Et ben dites donc, quel film étrange ! Le décalage temporel (le film a plus de 30 ans quand même) "n'arrange" rien, ce qui est assez délicieux. À l'époque, les grandes majors japonaises se livrent une féroce bataille pour faire des entrées avec des films d'exploitation divers et variés. C'est dans ce contexte que la Toei (à qui l’on doit aussi la série télé SAN KU KAÏ, dont nous parlons largement ici) livre ce film de Nonnes, genre existant à l'époque, et sorte de déclinaison des films de femmes en prison, plus connus en Occident. Ces films sont très érotiques et très fétichistes. Norifumi Suzuki est alors un réalisateur commercial, d'exploitation donc, et ce genre est sa spécialité (il passera au karaté ensuite !). Ici, en France et en 2006, LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE assure un dépaysement quasi total, et nous paraît encore plus extraterrestre. Mais bon, apparemment, à l'époque, la chose n'était pas si extraordinaire que ça. Soit. Néanmoins, il y a dans ce film assez d'éléments pour nous scier en deux, même lorsqu'on a appris que ce film n'est pas une exception.
 
Les nonnes de ce couvent sont complètement "inversées" bien sûr, et feraient passer les moines déjà bien fracassés du NOM DE LA ROSE pour des petits garnements bien sympathiques ! Suzuki ne nous épargne rien, bien entendu. Les sévices cruels et variés pleuvent comme la pluie de mousson, et la cruauté règne en maîtresse impitoyable sur tout ce petit monde. Le réalisateur démontre assez clairement le côté quasiment carcéral du lieu, et son fonctionnement intégriste dans sa volonté de pureté. Les injustices, les dénonciations, les calomnies diverses se succèdent elles aussi à une cadence régulière et quasiment métronomique. C'est le premier point fort du film : montrer que les déviances des sœurs et leur répression font partie d'un système huilé, et participent complètement d'un même mouvement. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Les novices entre elles sont aussi cruelles que le système lui-même, et le système est construit et fonctionne grâce à ces divisions très bien entretenues. Le couvent est une société à lui tout seul, un groupe autarcique qui écrase la moindre évidence d'individualité. Ce qui n'empêche pas cette individualité de ressortir, au nom du groupe justement, pour mieux punir les déviants. En un mot comme en cent, le système fabrique ses déviances, il en a même besoin, et elles deviennent, une fois sévèrement punies, le pendant insurpassable de la Foi. C'est un manichéisme (et, déjà, une sorte de fétichisme cérébral) parfaitement assumé et par le film et par les personnages. Comme dit la Mère Supérieure, la robe de religieuse signifie la Souffrance (le noir) et la Pureté (le blanc). Il y aurait là tout ce qu'il faut pour un déluge de mysticisme, d'autant plus que le Mysticisme porte toujours en lui, même dans la chrétienté occidentale, une part incompressible d'érotisme justement. Mais le système est ici trop répressif à sa façon pour laisser ce mysticisme s'épanouir. En quelque sorte, les divers problèmes et déviances déplacent largement les choses sur un autre terrain. [Suzuki, avec une intelligence bluffante, fera accéder une des sœurs à ce Mysticisme, de manière soufflante, généreuse et magnifique, dans la scène de torture et de sévices dite des "roses". C'est un passage fabuleusement troublant.]
 
La carte de l'exploitation est également, bien sûr, jouée à fond dans la description exhaustive du catalogue de punitions, et d'une, et dans les déviances généralisées des nonnes, et de deux. Je vous laisse découvrir tout ça en voyant le film, mais on peut dire que tout ce beau monde a une propension à se mettre nu à la moindre occasion et au moindre châtiment, et pour le reste, ça va très loin : fouets omniprésents, saphisme (belle séquence splendouillette pour déjouer la censure), masturbation, photos pornos, travestissement, et bien plus grave encore... Mais je vous laisse la primeur de la chose ! Tout cela fait partie, aussi, de la découverte.
 
La question qui se pose est de savoir si le film ne fait que choquer le bourgeois nippon, et donc reste à son statut originel de film d'exploitation fétichiste, ou s'il propose autre chose. Et bien, en fait, c'est là que le film est époustouflant. S'il remplit complètement son cahier des charges, Suzuki pousse le bouchon largement plus loin, on va le voir, mais attention, c'est un paradoxe, et c'est sans jamais renier d'une quelconque manière qu'il fait un film appartenant à un genre extrêmement codifié. Et c'est bien là un des plus beaux paradoxes du film.
 
Du point de vue de la narration et du scénario, c'est vraiment brillant. Le sens du rythme, malgré les limites du contexte, est très étonnant, et le film ne tombe jamais dans la répétition bête et méchante. Bien plus, aucune scène ne parait superflue, et malgré le Baroque inhérent et complètement assumé, on est dans une certaine "économie", ou plutôt une "tenue" certaine. Tout cela, la progression notamment, est étonnement soupesé et construit, avec une malice certaine d'ailleurs. On finit, en tant que simple spectateur, par oublier qu'on est complètement dans un vulgaire (au sens propre) film de genre, pour voir l'histoire et le film se développer en toute indépendance. Dans ce mini sous-genre, il est quand même assez soufflant de constater la fabuleuse sensation de singularité de l'ensemble. On finit par oublier "pourquoi on est rentré dans la salle", et une fois passé l'étonnement exotique dont je parlais tout à l'heure, on se surprend à être suspendu au film avec une attention assez rare. Très étonnant. Tout cela est extrêmement ficelé, et ne sombre jamais dans le vignettage par saynètes, ni dans la narration logique et bête du point A menant vers le point B. Le film est narratif certes, mais joue avec les ellipses, ou plutôt, plus que le déroulé psychologique habituel (véritable moteur de 98% du cinéma contemporain, hélas, trois fois hélas), c'est une logique fantasmée et subjective que privilégie Suzuki. Très bon calcul, qui permet bien sûr au bonhomme de dépasser son cadre.
 
Et s'il n'y avait que ça, les amis, ce serait déjà très bien. Mais non. En plus (enfin je dis ça comme si c'était la cerise sur le gâteau, mais vous comprendrez que c'est l'essentiel), la mise en scène est très iconoclaste et ne se refuse quasiment rien ! Ça démarre assez fort, mais de manière assez frimeuse, dans le générique : jumpcuts, cadrages léchés, étonnants jeux de lumières (très belle lumière, dehors en arrière plan, dans le plan du restaurant), et surtout cet incroyable plan basculé où Suzuki fait basculer son héroïne à 45 degrés alors qu'elle marche dans la rue (de cette manière, alors qu'elle est debout, son visage est à droite du champ, ses jambes à droite, remplissant de manière fantastique le format 2.35 (scope), et il faut poser sa tête contre son épaule pour voir l'image dans le sens normal ! J'espère que je suis à peu près clair).
 
Ça commence fort. Dès que cette séquence d'ouverture est bouclée, la démonstration fait place à plus de rigueur, mais attention, la folie, cadrée mais aussi extrême, va exploser dans le reste du film. Et c'est un festival.
La direction artistique (décor épuré mais riche, employé avec un sens aigu de la spatialisation) relève d'un soin maniaque. La lumière, somptueuse et ne se refusant aucun effet de lyrisme, rappelle, à l'instar du thème musical d'ailleurs, le soin méticuleux des films fantastiques et autres giallos italiens des années 70. [Je note que les rares plans en extérieurs, notamment les scènes de travail au champ, sont éclairées de manière absolument renversante.] C'est la même vocation ici, la même passion, le même magnifique éclat. Le cadre est expressif et léchouillé avec malice, avec une dextérité assez notable à jouer du gros plan. On compte même quelques zooms italiens (qui passent très bien).
 
L'alliance du tout place le film sous le haut patronage de l'iconoclasme et du baroque le plus foufou. Et encore, je ne vous ai pas parlé de ce projecteur qui éclaire le visage d'une suppliciée d'une lumière blanche qui fait quasiment brûler le reste de la photo, les sur-cadrages insensés (le visage que la nonne qui se reflète sur le bureau et qui, de fait, cache le sexe de celle-ci qui en train de se masturber !), les travellings depalmiens à 360 degrés et l'utilisation du négatif ! C'est absolument gourmand, et ne se pose quasiment jamais, malgré une rigueur certaine, la question du bon goût. Et encore, je m'interdis de vous dire à quelles situations sont liés ces incessants jeux de mise en scène, pour ne rien déflorer ! Suzuki trace tout cela avec un soin maladif, en construisant géométriquement tous ses plans, et en jouant de toutes les perspectives (intention révélée d'entrée de jeu dans la scène de présentation des nonnes dans la cour, où Suzuki multiplie les plans d'enfilades et de perspectives !). Le tout, déjà exquis, est relié à un contenu très surprenant qui pousse méthodiquement les scènes à leur terme. [Notamment les scènes de fouet (où la caméra, grâce à un zoom couplé à un déplacement à l'épaule du caméraman, fouette elle-même la sœur punie !), l'accouchement, la scène scato, et l'incroyable dénouement qui emprunte.... Mais shhhhhh.... Je n'ai rien dit !]
 
Ajoutez à cela une interprétation assez précise, et vous aurez une idée de l'étonnement que provoque ce film. On est très loin du cadre d'exploitation de départ, et en même temps, on est complètement dedans. C'est grâce à une direction gourmande et aventureuse que Suzuki arrive à placer son film directement sous les ailes de l'ange du Bizarre. Il apparaît ainsi, et étrangement, comme un Frère (mineur, mais quand même) de Ken Russell (évidemment, avec tout ce cadre christique et cette folie intrinsèque ; un peu comme une version très vulgosse des DIABLES, film que tout le monde doit affronter au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour voir jusqu'où un acteur, Oliver Reed en l'occurrence, peut aller), et comme un cousin dégénéré du Michael Powell du NARCISSE NOIR (autre film complètement fabuleux). On est dans LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE évidemment en dessous, mais il y a, dans la folie maniériste bien plus que fétichiste de son réalisateur, une parenté évidente dont on ne peut pas dire qu'elle ne fait pas plaisir à voir !
 
Si jamais certains d'entre vous voient ce film, j'ai hâte d'entendre et de lire vos réactions.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je suis aussi assez admiratif devant cette gourmandise des extrêmes qui consiste à ne faire quasiment que des plans fixes au cadre géométrique surléchouillé, et de parsemer moult fois des plans qui basculent, tremblotants, tournés à l'épaule. L’ultra-composé côtoie "l'arrache". C'est très judicieux.
 
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Mercredi 1 février 2006 3 01 /02 /Fév /2006 13:19

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "The words get stuck on my throat" par Dr Devo)



Chers Focaliens,

C'est souvent comme ça que ça se passe chez nous, à la maison, on aime bien jouer ! Nous devions regarder un film plutôt court (il y avait école le lendemain), et Madame proposa un choix multiple : LE GRAND SOMMEIL avec Bogart, l'excellent HARVARD STORY avec Sarah Michelle Gellar, et donc JULIETTE OU LA CLÉ DES SONGES de Marcel Carné. Ma tâche étant de décider du sort de notre soirée, je pris le moins attirant en quelque sorte, à savoir le Carné, dont nous étions persuadé tous les deux que c'était un film de Renoir, sans pouvoir l'expliquer (ce n'est pas glorieux, je sais). Comme par jeu et par défi donc, en route vers le cinéma de Papa dans toute sa "splendeur".
Bah, ce n’est pas pour me vanter, mais moi, le petit bonhomme Carné, même pas en mousse, je n'ai jamais pu supporter plus de dix minutes de ses ENFANTS DU PARADIS, le film franco-culte par excellence. Plusieurs tentatives, et autant d'échecs, à des âges différents de la vie : j'ai donc jeté l'éponge. Ce n’est pas bon pour l'orgueil, mais désolé, je ne peux pas. Je suis toujours ravi de voir un nanar indonésien ou des Philippines, j'ai même réussi à regarder
LE VOLEUR DE BICYCLETTE il y a peu, malgré le peu d'intérêt que je porte au film lui-même, et même, j'ai consacré deux ou trois heures de ma vie à écrire un article dessus ! Quand se ramène un cinéaste respecté que je n'aime pas, il y a un gène ludique qui s'anime dans mon ADN, et je ne renâcle pas, par jeu et peut-être par orgueil, à me vautrer là-dedans comme le petit porcinet que je suis à l'intérieur. Bernard RAPP et le Marquis ne comprennent pas que j'insiste. C'est bon, ils connaissent et disent non merci, leur temps est précieux. Ils ont amplement raison, bien sûr. Mais peut-être ma principale qualité est une bonne âme bien naïve, qui voit le monde comme une occasion perpétuelle de se racheter, etc. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, en quelque sorte. En fait, à la réflexion, en voyant avec une volonté de malicieuse autodestruction les films de Renoir, Carné, Grémillon ou Duvivier, il y a sans doute la même gourmandise à acheter une série Z improbable à 0,50 centimes d'euros dans un bac de vieux machins dont personne ne veut plus. Ces classiques à la naphtaline, et sans doute sur-cotés (c'est très souvent le cas, quand même), c'est de l'excitation Z en puissance, et peut-être il y a un secret espoir, très ténu bien sûr, de découvrir un film Z effectivement, avec son cortège de "choses qui ne se font pas" et d'audaces, involontaires ou non, dans la mise en scène ou la narration.

[Et puis il y a la provocation simple et réjouissante à l'avance de se dire qu'il y aura aussi un Carné analysé sur ce site ! C'est tellement chic et vulgaire à la fois ! Il y a, pour le dire autrement, sûrement aussi un certain esprit de provocation dans cette démarche. Comme dit la poète, je m'entête sans doute à me foutre de tout.]

Un sentiment d'horreur m'envahit dès le générique, tandis que défilent les noms des acteurs. Fichtre ! Maledictas ! Le rôle principal est tenu par Gérard Philippe. C'est ça quand on se ballade dans les Ténèbres, région qui peut virer au paradis comme au cauchemar de manière imprévisible.
Le Gérard Philippe ! J'ai énormément de mal avec le bonhomme, énormément. Quand je le vois, même en photo, j'imagine dans un frisson d'horreur ce qu'a pu être sa vie (dont je ne connais absolument rien), et je le vois comme un criminel dépravé en puissance. Je m'occuperai de lui un peu plus bas, bien sûr. Mais voir son nom d'entrée de jeu a été un moment de grande solitude...
Gérard Philippe est un jeune homme en prison. Enfermé avec deux autres détenus dans une pièce aussi grande que des toilettes. C’est la nuit. Couchés dans la paille, les trois hommes ne peuvent que se frôler. Le sommeil est presque impossible à trouver. Et c'est de ça qu'il parle, le Gérard, avec son codétenu de gauche (à l'écran !), lui aussi sans-sommeil. À l'époque, interdiction d'écouter Macha sur le transistor, alors c'est dur. Rêver, c'est déjà être dehors, c'est sentir le dehors dans ses veines, c'est une échappée courte et vouée à l'échec sans doute, mais c'est déjà ça. Le sommeil est donc le luxe suprême. Gérard va-t-il s'endormir en pensant à Juliette ? C'est mal parti.
Et pourtant, il s'endort malgré lui. Puis se relève plus tard, ouvre la porte de sa cellule qui s'ouvre sur... une belle après-midi provençale, sous le cagnard, au pied d'une colline où est perché un charmant petit village entouré de garrigues ! Gérard n'en croit pas ses yeux, mais n'hésite pas à rejoindre ce village mystérieux et à laisser derrière lui la porte de sa cellule.
Très vite, il se met à la recherche de Juliette (il sait qu'elle est là), et découvre l'étrange population qui peuple l'endroit. Personne ne connaît le nom du village, et encore mieux, tout le monde semble avoir plus ou moins perdu la mémoire. Les gens se croisent tous les jours pour la première fois, et sont à l'affût de la moindre histoire, du moindre souvenir d'autrui qui sera alors réapproprié et intégré à son histoire propre ! Le souvenir est ici un luxe, une énigme et un échappatoire à cette vie perdue dans les collines, où rien ne se passe et rien n'arrive, bien sûr. Un grand jeu de dupes à l'échelle collective, en quelque sorte, pour contrer la malédiction d'une existence sans passé. Quand Philippe dit aux villageois qu'il cherche Juliette, tous prétendent, par voie de conséquence, la connaître et inventent un passé à la jeune fille, passé à chaque récit différent. Juliette est effectivement dans les parages, mais comme tout le monde invente et dit à peu près n'importe quoi pour rêver à des souvenirs inexistants, le pauvre Gérard n'est pas prêt de la retrouver. Surtout qu'un étrange châtelain, plus malin que les autres, a bien l'intention de s'emparer de la jeune fille...

JULIETTE OU LA CLE DES SONGES, en plus d’être un film de Carné (non, je plaisante, bien sûr…) a le désavantage d’être tiré d’une pièce de théâtre. Ça, plus Gérard Philippe, plus la Provence-Pays-Eternel-De-La-Fariboule-Et-De-La-Poésie-Du-Mistral, ben c’est pas engageant-engageant, faut bien le dire. Le sud au cinéma me sort par les trous de nez. Il y a certains bons films, j’en suis sûr, mais pour moi, et très subjectivement bien sûr, c’est l’éternel pays de Pagnol et de Marius et de Jeannette, que je n’aime pas, mais alors pas du tout. Ah, tu vas l’avoir, ta poésie fantastique réaliste, tu vas en bouffer de cette poésie virginale des gens simples, tu vas voir, me dis-je en commençant le film. Je sentais déjà le refus du montage et le théâtre (art noble, they say) filmé de la pire espèce.
À vrai dire, oui, oui, il y a de ça, mais pas seulement. Le film démarre plutôt bien avec une jolie séquence en prison, commençant par un plan d’ensemble bien cadré, mazette, suivi de plans en cellule pas laids, et avec (un peu) de montage (très basique, quand même, mais bon…) et un nombre assez important de plans. [En fait, ça commençait plus mal que ça car, après le générique, une série de cartons ignobles viennent expliquer ce qu’on a pas encore vu et qu’on aura tout le temps de comprendre, re-comprendre et re-re-comprendre encore (trop) largement par la suite ! Une belle idée de producteur ou de distributeur ça, sans aucun doute.] Dès cette scène de cellule, dont les dialogues simplets peut-être, mais pas hypertrophiés dans la poésie malheureuse, on est frappé par la magnifique photographie. Carné en profite pour laisser dans l’arrière plan sonore une boucle d’orchestre, bah, ouais, une espèce de faux sample qui sonne comme une pulsation funèbre. Ça et la photo, ça fait son petit effet.

Deuxième chose frappante à suivre, lorsque Gérard Philippe sort de sa cellule pour arriver en pleine garrigue, il fait un pas de danse débilosse sentant bon la belle idée de scénario, mais qui est une très mauvaise idée de cinéma qui nous a fait rire quasiment aux larmes ! Un moment très splendouillet !

Et voilà, vous avez les cartes en main, ou presque. D’un côté, une vraie tentative plastique avec ses très bons moments, et de l’autre la poésie de comptoir 51 un peu redoutée. Etonnant, non ?
Ce qui est incroyablement vieillot et maladroit, c’est l’essence du film elle-même, ou plutôt la narration et ses enjeux. D’abord, on est dans un fantastique allégorique, une poésie surnaturelle, quasiment un conte, et annoncé comme tel du reste (la référence à Barbe Bleue est même carrément dite !). Au fil de ses déambulations dans le village, Gérard Philippe cherche sa Juliette, et surtout discute avec les villageois. C’est la grosse faiblesse du film que cette description des habitants du village. Chaque rencontre, et par conséquent chaque personnage, donne une très nette impression de répétition totale du précédent (et du prochain !). Les informations importantes sont donc répétées trois ou quatre fois, et c’est sûr, avec un tel processus, on comprend comme dirait l’autre, et ça insiste encore et encore, Carné préférant s’assurer que son public comprenne tout de A à Z plutôt que de prendre le risque de laisser planer une poésie plus diffuse et plus abstraite. Sur ce point précis (la répétition et la sur-explication) sont greffés les éléments les plus "poésie populaire", et les plus attendus même : l’ambiance est carrément celle du PETIT BAL PERDU de Bourvil, avec son soldat traumatisé, son petit couple de vieux amoureux, son gardeuh-champêtreuh avec des grosses moustaches tu les croirais pas, le vieux marin, le jardinier, il ne manque plus que le petit ramoneur, les schtroumpfs grognon et à lunettes, et la galerie est complète. Le mieux, bien entendu, étant le personnage-fil rouge de l’intrigue, un accordéoniste joué par Yves Robert, et qui n’arrête jamais de jouer la musique en voix-on tout en récitant des transpalettes de dialogues. Lui, c’est l’apothéose ! Ha l’accordeo-l’accordéo-l’accordéon ! Le piano à bretelles qui fait monter la poésie, tu la sens, oh oui… Un bonne vieille recette éternelle, Montmartre, et tout et tout, et qui marche encore, comme l’a prouvé notre AMELIE POULAIN nationale. Alors, tout le toutim, ça te donne des tonnes de poésie bon enfant et triste, et des répétitions à n’en plus finir.

Bon, ça fait quand même beaucoup en une seule fois, me diriez-vous, et vous auriez raison. Comme tous les plans ne sont pas beaux (même si on ne voit rien de spécialement indigent, ça frise l’anonymat ici et là), un bon nombre d’entre eux sont tout à fait construits et remarquables. Ce n’est pas l’exquise poésie et la maîtrise maniaque de Greenaway dont je vous parlais l’autre jour, faut pas déconner quand même. Mais il y a un effort, toujours remarquable, et qui, dans le contexte de ces années-là, ici en France, est vraiment notable. Malgré tout, cette poésie du café des sports pousse le bouchon tellement loin par moments que ça en devient (presque) rigolo à certains égards, à l’image du pas de danse dont je vous parlais plus haut. Ça nage quelquefois dans la splendouillerie la plus débridée et improbable, et ça provoque de grands éclats de rire tout à fait agréables. Je vais y revenir. Avant ça, voyons les qualités…

Bah oui, il y en a. La photo est signée Henri Alekan ! Décors de Trauner et, pour finir, le même directeur artistique que
LES YEUX SANS VISAGE de George Franju. Alors oui, tu m’étonnes que c’est vraiment beau par endroits ! En plus, tout ce petit monde a déjà travaillé ensemble pour LA BELLE ET LA BÊTE de Cocteau, alors oui, tu penses, ça jette pas mal. La prison est belle, mais aussi les premiers plans d’ensemble dans la forêt, la dernière séquence dans les rues de Paris, et… Le château de l’Ignoble Châtelain !
Ce personnage est assez étonnant, pour le pire et pour le meilleur ! Je m’explique. D’abord, il apporte une certaine noirceur au film, et on sent nettement que Carné fantasme peut-être sur les films gothiques, tendance anglaise. Le résultat en est assez loin, mais c’est vers là que ça lorgne. Voir débarquer quelque chose de gothique là-dedans, c’est très improbable, et curieusement, ce n’est pas ce qui marche le moins bien. On assiste même à des choses assez belles : chasse à la Juliette avec d’horribles molosses très anxiogènes (le châtelain, en plus, est traîné par ses chiens et suivi d’une espèce de carrosse noire, image absurde mais qui marche très bien), un beau plan très court lorsque qu’un chien grimpe sur Juliette, et surtout une série de plans en travelling avant (caméra subjective) ou arrière (son contrechamp) complètement saisissants. Et Carné n’est pas dupe. Même si ces travellings frontaux sont les plus beaux, il ne va pas se gêner pour en placer des trois-quarts, et dans des scènes plus anodines. Dans les scènes gothiques, il y a donc sur quelques plans un vrai souffle, que le montage a un peu de mal à faire exploser, mais qui sont au final, très efficaces. Le contrepoint que ce gothisme (si je veux) apporte à la fin du film n’est pas une mauvaise idée d’ailleurs, mais j’y reviens. Donc quand c’est gothique, c’est plutôt pas mal ou alors très drôle car…
Ben oui, le châtelain est joué par Jean-Roger Caussimon ! Et là, les enfants, attention les yeux ! Ça ne rigole plus ! Le gars, que je ne connaissais pas, a un aspect assez impressionnant, surtout dans le cinéma français. Un physique à jouer dans les films de la Hammer ou presque. Grand, aquilin, avec un corps un peu dans les mêmes proportions que celui de Christopher Lee, et la comparaison s’arrête là. Bien vu, se dit-on. Par contre, dès qu’il ouvre la bouche, on passe de l’habile au carrément dément. Ce type est une tractopelle ! Ami de la nuance, goodbye, farewell, aufwiedersehen, adieu ! Caussimon, en plus de rouler des yeux et de grimacer à qui mieux-mieux (un régal), a une voix complètement improbable de vieux parigot fifties ! Pas titi, quand même pas, mais incroyablement en décalage. On s’attendait presque à un noble accent shakespearien, et le voilà en plein accent Montmartre frelaté au centuple ! Le film devient alors une chose improbable, et je vous assure, Gérard Philippe devient alors le cadet de nos soucis. On se délecte de chaque apparition improbabilissime de Caussimon, et on l’applaudit presque quand il arrive dans le champ !

[C’est quand je l’ai vu débarquer que j’ai réalisé que nous étions dans le plus splendouillet des bluastros ! Pour la notion de bluastro,
voir cet article où tout est expliqué !]

J’en frissonne encore, mais ce n’est pas tout. Caussimon n’est pas seul. Et il faut la voir, l’actrice canadienne Suzanne Cloutier qui joue le rôle de Juliette ! Elle joue sans doute le rôle comme on lui a dit, et très consciencieusement. Une sorte de poupée de chiffon à qui l’on aurait donné la vie. Mais ça y va fort, là aussi : roulage de grands yeux extatiques et ronds comme des billes, déplacement presque en pas de danse, garde-robe Barbie Princesse Malheureuse, etc. Une femme superbe, ceci dit, mais qui pédale à fond elle aussi dans les descentes, et dont chaque pose marque une volonté de calcul anti-naturaliste, matinée du théâtre le plus codifié ! J’ai d’ailleurs pensé à Anouk Grinberg, dont il est impossible qu’elle ne connaisse pas Suzanne Cloutier. Grinberg la nuance, Cloutier le char Panzer avec ogives thermonucléaires ! La coco circulait-elle par charrettes entières sur le plateau ? Je ne sais pas, mais en tout cas, Cloutier va tellement loin, ses pupilles sont si dilatées, qu’on assiste à une espèce de show par delà le bien et le mal !
Et vous imaginez que quand Cloutier rencontre Caussimon, c’est carrément l’extase cosmique.

Je pensais m’ennuyer à mourir, et finalement, même si c’est le cas, et outre les belles choses de ce film, la présence de ces deux acteurs rend la chose absolument délicieuse. Il faut aimer la chantilly à l’exctasy, certes, mais quand même, quel spectacle !

Quant à Gérard Philippe, comment dire ? A priori, ce type, et ce rien qu’à cause de sa gueule (c’est rare, mais je l’avoue : je fais sur lui un délit de sale gueule !), je ne lui ferais confiance pour rien, ni pour gérer mon portefeuille d’actions, ni pour lui confier mes enfants, ni pour conduire un bus, rien ! Mais plus sérieusement, j’ai enfin compris pourquoi il était si culte. C’est le seul acteur français de l’époque qui aurait pu jouer aux USA, où il aurait sûrement cartonné sa race. Son jeu, que je n’aime toujours pas, est dans ce film assez moderne, malgré la situation et le texte aux senteurs de naphtaline. Il maîtrise relativement l’espace, et surtout, il maîtrise à fond le "hand acting". Voilà. Je n’ai rien d’autre à ajouter sur lui. C’est sûr, à côté de la Cloutier et du Caussimon, c’est du sobre…
Des plans sans intérêt, mais beaucoup d’autres assez beaux, voire quelques uns vraiment réussis. Une photo superbe. Deux minutes de très bonne musique, puis ensuite n’importe quoi avec de l’accordéon dedans (signé Joseph Kosma, au secours !). Un acteur diablement improbable, et une poupée sublime mais sous ecstasy (« aciiiiiiiide ! »). De la poésie rurale lourdingue, très fortement allégorique et se perdant souvent dans la naïveté d’un complet premier degré rendu encore plus fragile par une narration sur-explicative et le refus de l’abstraction sous toutes ses formes… Poésie visant à atomiser le fantastique, paradoxalement...
…mais, il y a aussi la fin, très, très noire, qui commence dans un mouvement attendu de résolution sentimentale à la Cosette, et qui finit sur l’abîme surprenante et la cloison qui se ferme. Ça, c’est très étonnant, abstrait pour le coup (mais si c’est naïf) et ça marche drôlement. Pollux et le reste du manège provençal enchanté en prennent un sacré coup. On ne s’y attend pas vraiment, et la séquence dure assez longtemps pour contrecarrer nos attentes ou nos suppositions. [La longueur de cette scène fait aussi qu'enfin, malgré l'allégorie, le film respire une fois un peu de lui-même). C’est le point le plus surprenant du film. Même sans cela, quelques beaux travellings et même certains frontaux surprenants, et une certaine recherche de gothique soft qui vient maladroitement se prendre en pleine tête le mur de la poésie pagnolesque du reste. Ça déséquilibre le film certes, mais ça lui donne aussi son aspect un peu particulier. Beaucoup d’archaïsme et un peu d’audace, bien en dessous de la BELLE ET LA BÊTE bien sûr, mais intéressants quand même pour qui a la patience de supporter le reste. En tout cas, en naviguant dans les remous de dialogues tout en splendouilleterie superfétatoire, ce film bancal peut avoir au regard des yeux les plus pervers une aura de bluastro de guingois assez bizarre. Enfin, Caussimon et Cloutier, ahurissants de… de quoi d’ailleurs ? Ahurissants de mimiques et d’effets, qui finissent eux-mêmes (les effets) par s’autodétruire pour propulser le jeu dans une autre galaxie, loin, très loin de la nôtre, aux confins des Univers Connus. Leurs performances dépassent l’entendement, et dans une certaine mesure le bon goût, et le mauvais aussi. On se permettra, en bon dandy, et même si cette JULIETTE… est moins agréable quelque peu, de ranger ce film (sur lequel a travaillé Alekan quand même ! C’est ça qui fait le dandysme de la chose...) sur l’étagère auprès du classique taïwano-philippin
AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE.

Dr Devo.

 

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Lundi 23 janvier 2006 1 23 /01 /Jan /2006 22:15

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo: "Mamie a tapé à côté..." par Dr Devo)

C'est toujours sur moi que ça tombe ! Le Dr étant très occupé (au cabinet, comme on dirait sur mon blog), il délègue, il délègue, et à la fin des comptes, ça tombe sur moi, alors même que j'ai bien du mal à trouver du temps pour remplir mon propre blog.
La dernière fois que le Dr m'avait confié un article à faire, il m'avait soufflé les films dont on devait parler. Cette fois-ci, j'ai dit oui, bien sûr, je suis une grande âme. Mais j'ai traîné, ce qui l'a poussé à désigner les films à analyser. Me voici donc contre mon plein gré à devoir faire un article sur des films de kung-fu. Comme dans mon précédent article, je m'y colle en soupirant, et en me demandant si le Dr, que j'ai la chance de connaître dans le privé, n'est pas au final un gros pervers, et s'il ne me met pas des trucs dont je n'ai a priori rien à faire entre les pattes, juste pour voir ma réaction !
 
Le Dr m'envoie des DVD par la poste, et vas-y ma fille, débrouille-toi ! Tiens, encore du kung-fu ! Il a le sens de l'humour. LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN, je commence par celui-là. Ça se passe quelque part en Chine, et principalement à pied, bien sûr, et une petite scène à cheval. Ça raconte l'histoire d'un jeune gars, fils de poissonnier, et dont le vénérable professeur est aussi une espèce de résistant au pouvoir mandchou qui sévit dans la région, comme d'hab... Ça commence bien. J'aurais dû refuser de voir le film, et imposer un article sur le néo-réalisme italien, me dis-je ! Moi, les Mandchous, je pensais que c'était des chinois, mais bon, apparemment pas, ou alors ce sont des mauvais chinois. Si un asiatophile passe par là, il nous éclairera.
 
En tout cas, notre héros découvre que son prof est un opposant, et il se propose, lui et deux amis (dont un petit crétin gaffeur assez marrant, tendance comique troupier, comme dans un  film de college, mais qui mourra en martyr, voir phrase suivante) de rejoindre la résistance. C'est facile, car les Mandchous sont extrêmement autoritaires, et ils font régner une justice de sentence et de coups assez rude. Tout le monde les déteste, et ils engrangent des impôts plus injustes les uns que les autres. Ça crée forcément des vocations.
Notre héros fait une première mission : envoyer aux cellules dormantes de la Résistance des messages secrets qu'il cache dans les poissons de son père. Ça se passe très mal bien sûr. Le copain nigaud est zigouillé de main de maître, ou plutôt, il se suicide sur l'arme de son bourreau qui s'apprêtait à le faire parler à grands coups de tortures (coups d'oreillers avec taies "Tortues Ninjas"). Les deux autres prennent la fuite, et le professeur est exécuté. Notre héros perd ensuite son dernier ami en prenant la fuite dans la Vaste Chine. Son but : aller dans le monastère de Shaolin, tout là-bas, et demander aux moines bouddhistes du Monastère de l'initier au... Devinez... Au kung-fu !!!!!!!
 
Chic alors. 20 minutes après le début, notre ami arrive à demi-mort au Monastère, et pour les vieux bouddhistes, c'est niet ! Les moines de Shaolin ne se mêlent pas aux affaires temporelles, et sont neutres comme la Suisse. Oui mais, dit le héros, si vous m'initiez au... KUNG-FU !!!!!, je pourrai en entraîner d'autres, et on pourra se soulever contre l'Opposant. Les bouddhistes voient très vite que le jeune homme rebelle est bien loin de la logique de non-désir qui fait leur dogme. Le plus vieux d'entre eux, le Frère Supérieur en quelque sorte, dit que Bouddha ou je ne sais plus qui, lui aussi, a fait un long village, tel Ulysse, tel Riguidel, Pageot et Tabarly, et que dans cette venue improbable du jeune homme, c'est peut-être un geste à la Bouddha qu'il faudrait voir. Il accepte donc le jeune homme, à condition qu'il se convertisse.
Deux ans plus tard, Héros (mais je ne retrouve pas son nom) est devenu moine, mais n'a fait qu'une chose : balayer la cour du monastère. Pas une fois il n'a suivi un cours de Kung-Fu. La révolution ne semble pas prête de commencer...
 
Pour être franche, j'ai pensé au bout du long périple vers le Monastère que le film, doté des moyens assez luxueux des production Shaw Brothers (auxquels Tarantino rendait hommage dans KILL BILL, et un et deux), que le film allait être sacrément ennuyeux. Oui, ce fut le cas, et non, pas du tout. Evidemment, Gordon Liu (qui jouait aussi dans KILL BILL), va subir un entraînement de kung-fu complètement frappadingue, mais j'ai arrêté mon résumé avant.
 
Bizarrement le film fait l'équilibre sur une assez délicieuse corde. On est entre le rien et le normal. On se dit constamment qu'il ne se passe rien, et constamment, l'action avance. Pour peu que vous soyez fumeuse, vous êtes dans le dilemme d'arrêter le film pour aller vous en griller une, ou continuer, presque furieuse ne pas y aller ! Manque, douleur et plaisir de voir que la torture suit sa logique. N'ayons pas peur des mots. La spectatrice fumeuse qui ne fume pas dans sa maison mais sur le balcon, et bien celle-là, je vous le garantis, fait l'expérience exacte de Gordon Liu dans le film. Identification. D'une femme bien sûr ! Mais laissons tomber Antonioni pour l'instant, et revenons au KUNG FU !!!!!!!!
 
Ce serait chouette d'ailleurs, un film de kung-fu par Antiononi. La stupeur et l'excitation, mêlées au manque de nicotine, voilà qui rend le film drôlement singulier, surtout quand on connaît ma passion du KUNG-FU !!!!! dont j'ai autant à faire que le nom des buteurs des deux demi-finales de coupe de France en 1980. On n'en peut plus, ça dure des heures, mais le film a un atout dans sa poche : il fait des ellipses sans le dire, et on apprend au détour d'un dialogue que deux ans se sont passés, ou plus. Et puis on a l'impression que le film va s'arrêter, tellement il n'avance plus, et zou ! C'est reparti comme en quarante ! Liu subit une ferme éducation : il y a 35 chambre dirigées par 35 maîtres bouddhistes qui enseignent chacun un point de détail particulier qui peut prendre des mois et des mois à maîtriser. Au bout d'une heure de film, Liu n'a passé que deux chambres ! Koa ? Et il y en a encore 33, plus la vendetta qu'il a à mener s'il sort un jour du monastère ??? Voilà qui est bizarre, me dis-je, le film va donc durer une dizaine d'heures ! Autant me suicider tout de suite.
 
Liu passe trois trimestres à porter à bout de bras de gros seaux de 150 kilos chacun (les seaux, pas les bras), vêtu d'un système de couteaux fixés sur les biceps, qui transpercent les côtes du petit moine apprenti si justement il les baisse (les bras). Et il y a aussi une épreuve qui demande 10 ou 15 ans de pratique, et où il faut passer au-dessus d'une petite piscine en marchant sur des rondins fins comme des roseaux en papier crépon. Il y a aussi une séance de poursuite d'un point lumineux avec les yeux, mais on place deux bâtons d'encens de trois mille tonnes à trois millimètres et demi de vos tempes. Au bout de quelques jours d'entraînement sans dormir à suivre la bougie des yeux à droite puis à gauche, puis à droite puis encore à gauche, etc., on a une légère tendance à suivre le mouvement non plus des pupilles, mais avec la tête, et là, on se brûle sur l'encens géant, à peine rougi ! C'est astucieux !
 
Ah ça, pour sûr, on finira par s'entraîner au sabre et aux nonnes-chaque-coup, ici à trois morceaux, ce qui rendit le film mondialement célèbre. Il en faut peu parfois, et dire que Chéreau s'emmerde à reconstituer l'ennui bourgeois du XIXème industriel, alors qu'il suffit d'un combat de quatre minutes aux Nonnes-Chaque-Coup à Trois Morceaux pour que le film soit encore considéré comme culte dans 50 ans !
 
Si tu aimes les mecs torse poil qui font des Haaaa et des Hoooo et qui imitent à la perfection la cigogne, alors ce film est pour toi. Si tu veux voir de belles prises, sans doute historiquement justes, ou alors peut-être pas, ou si tu utilises ce DVD comme tu utilisais la cassette d'aérobic de Jane Fonda dans les années 80, ce film est aussi fait pour toi !
 
Si tu n'en as rien à faire du KUNG-FU !!!!!!, et bien profite pour arrêter de fumer, et tu passeras l'expérience la plus étrange de ta vie. Le film devient alors une performance, aussi bien à l'écran que dans le salon. Dès que le film avance, une action l'immobilise tout de suite. Ça n’avance pas du tout, et en même temps oui : on est assez proche de l'annulation durassienne que Tarantino recherchait dans PULP FICTION... Oui, oui, PULP FICTION est évidemment un hommage complet aux films de Marguerite Duras... C'est le Dr et Mr RAPP qui m'en ont convaincue, et ils ont raison du reste. Un peu d'ennui, un peu de fascination (comme si on débarquait en jeans et en baskets au Bal des débutantes des quartiers nobles de Paris), de la trépidation, voilà le cocktail de ce film qui fait quelque chose, mais alors quoi ?... Ça, je n'en ai aucune idée. Ça m'a fait mal, ça m'a fait rire, ça m'a fait du bien, grand fou fais moi mal, tu sais que j'adore ne pas aimer ça...
 
Pour le reste, outre une photo très efficace et des acteurs tous très facétieux, on retiendra l'aspect bouddhique (hihihi, leur jeu de batterie !!!! Pas très bon musiciens, les moines !) qui est, si ça se trouve, bidonné à donf', ou alors complètement exact sur le plan historique, et un montage splendouillet avec un joli scope, mais souvent verrouillé dans le sens de l'étriqué le plus parfait. Il faut attendre alors les moments de bravoure, plus ludiques, pour voir l'image s'aérer.
 
J'ai fait ma BA, même si je n'avais strictement rien à dire ou presque sur le sujet. Les lecteurs qui veulent communier dans ma douleur se passeront des maintenant un film qui n'est pas pour eux (les vandammiens iront voir un Straub, les godardiens iront voir un José Mojica Marins, etc.). Je pense qu'un rédacteur à TELE 7 JOURS n'aurait pas pris la peine de voir le film en entier (surtout que Romy Schneider ne joue pas dans la 36e CHAMBRE DE SHAOLIN), et aurait dit dans sa critique : "Un film de kung-fu aux combats impressionnants qui devrait plaire aux amateurs !"
 
CQFD.
 
Anne Archy
 
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Vendredi 20 janvier 2006 5 20 /01 /Jan /2006 00:00

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Tristesse + Douleur" par Dr Devo)

Chers Focaliens,

Il avait offert à Madame L'ABECEDAIRE de Gilles Deleuze en DVD, et Madame, à un autre moment, lui avait acheté le coffret Peter Greenaway, vendu par l'autre rapace avide en dollars, mais sans poésie, le défenseur du cinéma qui coûte la peau du postérieur. Et le hasard (et pour une fois non la coïncidence, comme aurait ajouté le poète-cinéaste), fit que nous fîmes (si je veux) un patchwork des deux sans vraiment le vouloir, et sous la vague influence a posteriori, et bien involontairement, de notre ami Tchoulkarine. Premier élément de l'anecdote.
Il se trouve que, bien entendu, nous avons commencé par la lettre A. Comme Animaux, donc. Deux choses gratuites et en suspens se rencontraient là avec humour, mais sans que je ne le décèle sinon a posteriori, et donc après le film (ou même pendant). Outre le jeu de mot de poêle apparent, la chose fut extraordinaire au plus haut point, quasiment divine, car il se trouve que le père Deleuze, que personnellement je ne fréquente pas du tout, c'était ici la première fois, donne une définition exacte de ZOO de Peter Greenaway, dans son bavardage. Exploit sémantique. Suivi d'un exploit structurel, si on peut dire, dans le sens ou l'intro de première partie deleuzienne formait un sublime double programme avec le Grand Film lui-même. Avant que Greenaway ne se déploie, déjà, nous étions dans sa logique, comme je le sus-citais plus haut, mais si vous ne l'avez pas remarqué, pas d'inquiétude, j'y reviens.
Le chat hurle à la porte, il veut sortir, je lui ouvre. Pardonnez-moi quelques instants.
Il s'en faudra de peu. En quelque sorte, bien sûr. Un simple accident survenant dans une séquence rythmique où, dans un premier endroit, un homme compte les pas d'un lion en cage afin d'en évaluer la distance, suivie dans un autre endroit par un homme qui photographie un gorille, encagé lui aussi et surtout unijambiste (le gorille, pas le photographe), suivi du comptage, once again encore, des numéros des poses prises sur le dit appareil photo. Il aura suffit de peu pour qu'un banal accident arrête les activités. Dans un troisième endroit, une voiture a un terrible accident. Un cygne tombe sur le capot, dans la rue du Cygne justement (mmmmm....), c'est-à-dire que l'endroit, le nom de la rue, est la Rue du Cygne, pour de vrai, je veux dire, devant trois énormes lettres néons bleu sombre formant le nom "zoo" (soit un Z et deux zéros), et sur le côté, mais toujours à proximité de l'accident, un panneau publicitaire pour Esso, avec son tigre de rigueur, panneau qui sera, notais-je quelques minutes plus tard, à l'arrivée des secours, remplacé par un autre, et nous verrons le colleur d'affiche soit recoller la nouvelle pub Esso, soit mettre une nouvelle pub (on ne sait pas quelle est l'affiche dessous et quelle est la nouvelle), provoquant ainsi un jeu de striures à la fois cache et cadre ("c'est comme au cinéma" dirait le poète acteur-chanteur), jeu qui tombe à pique dans ce passage où sera évoquée, pour la première fois mais pas la dernière, la figure du zèbre. À bord de l'engin, de la voiture... Non, un cygne tombe sur le capot, d'où accident et verre brisé sur l'asphalte en mille diamants (l'asphalte et le verre brisé, pas le verre brisé), la conductrice, grande et rousse, traversant le pare-brise, plan d'ensemble avec travelling avant, pare-brise brisé quand le plan devient rapproché, je note, elle traverse le pare-brise en criant. Ben oui, c'est de cris qu'il va s'agir, même s'il y en a peu (Deleuze que, tel le Gitan, je ne connais pas, avait raison, j'y reviens) ; les deux passagères à l’arrière, plus jeunes, sont inanimées, allez, on peut dire mortes, au moins en apparence, mais la caméra avance encore et l'image se fixe, en plein travelling resserrant et majestueux, c'est malpoli se dirent les spectateurs, le plan se fige donc au moment rigoureusement exact où le photogramme témoigne qu'une gerbe d'étincelles et donc de feu a envahi le fond du plan, qu'on croyait noir (ah oui, au fait, c'est la nuit), encore une surprise, même au fond, il y a un arrière-plan, n'en jetez plus, envahi à peu près la totalité de la surface transparente de ce sur-cadre que forme le pare-brise, arrière cette fois, suivez un peu ! Oooooh, des étince... se dirent les spectateurs, mais sans avoir le temps d'apprécier leur diffusion soudaine, puisque le plan se fige... et on s'aperçoit que la rupture rythmique est douze mille fois plus belle encore.
Il est évident qu'à ce moment précis, je demande à Madame d'arrêter la diffusion. C’est bon, me dis-je, cette séquence absolument courte... Oui, bon d'accord, je vous ai épargné le plan avec les enfants qui essaient de faire reculer le dalmatien assis au milieu du passage clouté (Dalmatien... Zèbre... Ça vient ?), et qui suggère le danger automobile (et qui arrive du reste, puisque l'accident que je viens de décrire a lieu, à un autre endroit certes, mais a lieu, comme une belle équation godardienne complètement résolue (ça fait toujours plaisir), et d'ailleurs, je note que le chien mourra suite à cet accident (et à un autre endroit, et spatial et temporel, que l'accident sur la rue du Cygne.. capice ?) une bonne heure dix plus tard ! J'ai omis cela pour faciliter la lecture de cet article. C'est bon, me dis-je en m'adressant à Madame, on va arrêter là ce film de cinq minutes (ben oui, ça ne dure que quelques minutes, tout cela, et by the way, le film fait quasiment 3600 mètres, c'est dire), c'est bon, ce film de cinq minutes, c'est le film du siècle, c'est un court-métrage OK, OK, OK, mais c'est bon, j'ai assez pour tenir jusqu'à l'année prochaine, où nous regarderons tout depuis le début jusqu'à la gerbe en plan fixe... Ah oui, plan fixe certes, mais fondu en noir et blanc à suivre, où le cadre se transforme en première page de journal relatant l'accident (CAPICE ? Ça rentre ?), page où l'on trouve deux autres articles complètement ostentatoires. Oui, c'est bon, on va arrêtez là, et l'année prochaine, on reprend du début et zouh !, on voit cinq minutes en plus, ainsi de suite pendant 36 ans, et là oui, la vie vaudra le coup, à moins justement que le film ne nous dise le contraire, d'ailleurs...
Je soupirais.

[Tout cela de tête, se dirent les spectateurs, c'est effrayant...]

Ce n'est pas qu'il veuille se vanter, non, c'est pas son genre, mais je reçois quand même plusieurs toiles de jute par la poste chaque semaine, remplies de lettres, de questions et de demandes de photos dédicacées, et bien souvent, on me pose des questions sur la dévédéthèque idéale, et j'aurais voulu être un cinéphile, et aussi un artiste, et je conseille, je donne des titres, je mets un peu de bonheur dans des existences ternes... par amour bien entendu, de mes prochains, en quelque sorte, je mets la bure très volontiers et réponds à tous les Raymond de la terre. Bon, ben tout ça, c'est fini. Achetez ZOO. Ça me fait mal de dire ça parce que le fric va aller à l'autre malfaisant, et que le coffret, fort bien fait d'ailleurs, est absolument hors de prix. Achetez le d'occasion. Comme ça, le malfaisant ne touchera pas plus d'argent. Ça me fait mal aux seins, décidément, mais bon, achetez-le quand même. À plusieurs, puis prêtez-le vous à tour de rôle. C'est mon seul conseil valable. Après, les plus rigoureux d'entre vous iront se faire harakiri en récitant un aillequoux sur le parvis de la mairie, et franchement, on ne saurait, dans l'absolu, leur donner tort. [Ceci dit, avant cela, videz les caches de votre pc, je ne veux pas lire dans les journaux : "Un site Web appelle ses adeptes au suicide !" Pensez aux autres que je pourrais, après votre disparition, conseiller de la sorte.] Ou alors, pour les moins fortunés, non, non, non, pour tous, vendez votre dévédéthèque entière pour pouvoir acheter ce film. Ça suffira amplement, merci. Ou alors, vérifiez votre médiathèque, et brûlez là s'ils n'ont pas la galette. Tiens, les patates sont cuites, pause donc.

[Un peu plus tard, au même endroit…]

Il est toujours difficile, en fait, de savoir ce qui reste de nos amours, profanes un peu, et surtout en ce qui concerne les sacrées. C’est comme si c’était hier, d’ailleurs c’était hier. La frontière dangereuse entre l’homme et l’animal (en l’homme), et je parle d’un point de vue philosophique ou plutôt, encore mieux, structurel… D’ailleurs, c’est animalité qui convient, et non pas animal, on est quand même pas sur un blog de chats… La frontière donc, c’est être à l’extérieur quasiment pour mieux être à l’intérieur, et c’est aussi l’absence qui révèle la présence, tu la sens, ma jambe (que je ne pousse même pas, contrairement à ce que nos nombreux lecteurs anglophones pourraient croire, c’est très sérieux) ? La présence dans la perte. Grâce à moi, Gilles fait un bisou, bon d’accord, post-mortem, mais bisou quand même, à Peter. Encore plus fort que tous les tunnels enfouis du monde. [C’est là que se joue le savoir d’ailleurs, diraient sûrement en chœur, et disent sûrement en ce moment, Tchoulkarine et Bernard RAPP au moment où ils lisent ensemble mais séparément ces lignes. Ce genre de tunnel vaut toutes les voies de communication du monde, et valent toutes les bibliothèques, et donc dévédéthèques – Oh par pitié, revendez tout.] Dans cette frontière, il y a des paradoxes, certes, mais la classe consiste, euh non… Je voulais dire, la grâce, non, je veux dire la transcendance, ce qui nous différencie nous, Moi par exemple, ou encore plus, tous les Moretti et les Beauvoix de la terre, ou les Renoir d’ailleurs (no offence, seulement de la modestie), c’est que notre homme, notre anglais, Peter, sait encore, aux confins des Territoires, ne pas abandonner ce qui lui a permis d’en arriver là avec tant de beauté : il fait encore, avant d’écrire (c’est qui le poussera à écrire), et au montage, et partout, arrivé là même où cherchent à aller tous ceux ayant un cerveau qui fonctionne sans être relié à la tripaille des émotions de mort de grand-mère (Deleuze dit ça aussi, décidément, on est plein claudisme coïncidental), même là, dis-je, Peter continue son but ultime : le tuyau de poêle. Retenez cette expression, car c’est elle qui compte. Tuyau de poêle. Visuel bien sûr, comme dans l’exemple de l’affiche Esso qui refera encore une apparition (c’est d’un ludique !), ou comme les deux poissons ovoïdes, plats et morts, qu’on a quand même mis dans un bocal pour les filmer (quelle classe, j’en pleurais presque, en plus de rire) comme deux gros testicules. Voilà. Bon exemple. La poésie et l’expre… Prenez la voix de Dali pour lire ça : l’Expression Cinématographique Elle-Même, c’est là qu’elle se joue ! Pas ailleurs ! Oui, oui, la technique, oui, oui, la photographie, oui, oui, la musique supra-belle et impromptue au possible qui se moque bien de la détresse des personnages (et Dieu sait s’ils souffrent), oui, oui, le jeu des acteurs (Andréa Ferreol à tomber, et puis merde à ceux qui ne croient pas cette parenthèse : que puis-je faire d’autre que de le dire, on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux, et toutes les Justine du monde n’y pourront rien), oui, oui, le cadre, oui. Bon, c’est bien tout ça. Mais n’oubliez pas notre matrice : le tuyau de poêle, sans laquelle vos films ne seront jamais que de la déliquescence de sentiments, sincères peut-être, ça n’a aucune importance, mais périmés à l’instant même où vous prévoyez la date de leur exposition comme une bouteille de lait UHT (en ce sens, le Marquis a raison : Le Lait Lèche (lâche même) l’Athlète). Sans elle, la Matrice (mal, le mal est fait), sans elle, il n’y a… rien. De valable en tout cas. On parlera des "animals" (oui, faute d’orthographe et volontaire en plus, on appelle ça le Baroque, si je veux) et des têtes d’innocence perdue, tous enfoncés, en fait, dans leur médiocrité de petit récit de petit sentiment de très microscopique histoire. C’est nul. Reprenons plutôt la métaphore de RAPP Bernard (le vrai nous remerciera d’ailleurs un jour d’avoir permis la confusion avec lui, à travers de si belles choses), la métaphore dite de l’Archer Zen. Pour mettre ta flèche en plein dans le mille dans la cible qui n’est pas très loin (une dizaine de mètres), il faut viser le ciel. Visez Dieu ! Si vous ne le faites pas, vous n’avez aucune excuse, et ne venez pas pleurer si votre flèche vous arrive dans le pied. [Spéciale dédicace aux sus-cités aux deux endroits, qui eux trichent encore plus en rapprochant leur flèche, intention, de la cible, film. À chaque fois, c’est la flèche dans le pied, même quand la distance qui sépare le projectile de la zone à atteindre est de dix, douze, dans les meilleurs cas, quinze centimètres, c’est-à-dire la longueur de…
Le catéchisme, très nécessaire, et je ne gommerais aucune ligne, étant terminé, je vais donner de plus amples informations aux sceptiques ou aux perdus (je n’en veux absolument pas une seconde à cette dernière catégorie, bien au contraire). ZOO, c’est un film sur l’effroyable présence de la douleur dans son corps absent. Tristesse et douleur. La fantaisie qui suit n’est que cette question face à la mort, à son pourrissement et à la volonté d’atteindre un peu Dieu et son âme sœur sous toutes ces formes, quelles qu’elles soient, on sera preneur. D’ailleurs, puisqu’on en parle, vous avez remarqué comme le personnage principal du film, Felipe Arc-En-Ciel (il pousse ! C’est délicieux !), n’est pas mis en exergue question temps… on le voit deux fois. Basta. Importance dans le montage, certes, (surtout la première, j’ai cru que j’allais défaillir !), mais la classe d’être noyé dans le baroque du reste, chapeau ! Géniale, cette prise… de risque ! On sera mort à la fin de la chanson, le film est donc complètement précieux, savoure mon pote, savoure, et si nous sommes la dernier (héhé ! Oh ça va : si je veux…), personne ne nous enterrera. Tod ist ein Skandal ! Le Deuil. L’enfant témoin. Et la Fidélité, bien sûr. Vous savez tout.

Enfin, une note à mes amis  professionnels de la Profession. Messieurs et Mesdames, ce film est une honte, même si vous en êtes fans (en fait, vous ne l’êtes pas !), à votre profession entière, et dans toutes les branches (production, réalisation, distribution, techniciens de plateau, critiques, et bien entendu exploitants, etc.). Spéciale dédicace à l’affreux jojo de Libé (mais ne pas croire que je m’acharne sur ce journal ; j’aurais pu prendre un autre exemple), qui osa dire que dans le dernier (enfin l’avant-avant-avant dernier film de Greenaway), qui dit, donc, que TULSE LUPPER SUITCASES PART ONE : THE MOAB STORY, film dont l’accueil à Cannes fut désastreux, film sur lequel tout le monde est tombé comme un mendiant lynché par des gros bourgeois obèses sous prétexte que son ventre gargouilleux fait du bruit et les empêche de dormir, ce film (THE MOAB STORY…) que Bernard RAPP, le Marquis et moi-même placions comme le plus beau que nous ayons vu (au bas mot) l’année dernière, ce film que vous, chers lecteurs que j’adore, vous ne verrez jamais à cause des dits gens que j’accuse (comme Zola ! Oui ! Pareil ! Même importance !), ce film… Cher Monsieur de Libé dont j’ai oublié le nom (comme ça, Google ne vous dénoncera pas !), vous aviez dit que oui, oui, c’est bien, on a offert un Mac à Greenaway pour qu’il puisse monter son film dans sa cuisine, et que malheureusement, il a tellement fait joujou avec Photoshop qu’on ne lui a pas dit qu’il y avait sur l’ordinateur une icône (icône !!!!! Laurie Anderson disait… non, je le dirai plus bas !) CORBEILLE pour jeter sa merde baroque (je résume, bien sûr, mais il a utilisé stricto sensu la métaphore de la corbeille !), et bien, mon petit monsieur de Libé, vous et votre clique assassineuse de Mozart, en plus de nous priver de nous faire individuellement notre avis, ce que Dieu aura du mal à pardonner, et bien vous qui aviez sans doute défendu ZOO, vous auriez dû remarquer que Greenaway, dans THE MOAB STORY et dans ZOO, il fait la même chose : un plan=4 sur-cadres ! IL LE FAISAIT DEJA À L’EPOQUE DE ZOO !!!!!!! Bon sang ! Que vous soyez bête passe encore (et encore, d’autres derrière vous font un job payé au smic alors qu’ils ont plus de compétences que vous tous réunis), mais que vous soyez malhonnêtes, là non, désolé mais moi, ça ne passe pas, je refuse, et je dis non. Ce n’est pas que vous viviez au dessus de vos moyens avec des mensonges et une incompétence pareille (vous auriez dû faire le rapport entre les deux films), mais vous volez l’argent des autres, dont d’ailleurs une partie est l’argent du Peuple. J’espère que vos enfants vont bien.
Tout est dit, et il en reste… On reviendra forcément sur ce film, car c’est sans doute le plus beau du monde.

Visez Dieu ! La messe est finie !

Dr Devo.

PS : Au début des années 90, Laurie Anderson a eu cette phrase terrible et juste. Je re-situe pour les plus jeunes. C’était les débuts archaïques d’Internet, et c’était le début de l’hégémonie de Windows. Elle a dit, en parlant des gens de Microsoft et pas de leur patron : « Ces gens-là ne connaissent l’existence du mot « icône » que depuis deux ans ! » Transposez.
PS 2 : À la place de tuyau de poêle, vous pouvez mettre sériel ou oulipiste, bien sûr !
 
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Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /Jan /2006 00:00

Publié dans : Corpus Analogia






















(Photo : "C'est tellement mieux comme ça..." par Dr devo d'après la couverture de l'album "Hardcore (volume 1)" du groupe Devo.)

Salut à vous, les petits focaliens en culottes courtes.
Après les fêtes de Noël, les grosses dindes, les petits fours, les joujoux et les aillequoux, je viens vous apporter un petit coup de Père Fouettard grâce à notre ami Mario Bava ! Finis les cadeaux, bonjour les bobos, les plaies et les cicatrices ! Faisons nous du bien, faisons nous mal.
C'est assez rigolo, d'ailleurs. J’ai vu ce film pour la première fois il y a quelques années à Paris, à l'Etrange Festival, dans une copie VF joliment délavée par les ans (ce qui avait son charme, d'ailleurs), et ce juste avant la projection de CHAIR POUR FRANKENSTEIN de Paul Morrissey (produit par Andy Warhol). La projection de ce dernier film était d'ailleurs en présence de Morrissey lui-même (devenu avec l'âge un vieux réac' absolument épouvantable, lui qui fut un membre actif de ce qu'il y avait de plus underground et avant-garde, va comprendre...). Et encore mieux, le film était projeté en relief, ce qui est très rare. Bon souvenir. Et donc, juste avant, nous avions vu LE CORPS ET LE FOUET. [D'ailleurs, Ubaldo Terzano, qui co-signe ici la photo avec Bava lui-même, était également le cadreur de CHAIR POUR FRANKENSTEIN. Etonnant, non ?]
 
XIXème siècle. Kurt (Christopher Lee) revient dans le crépuscule au château familial, après plusieurs années d'absence, déclenchant par là même peur et rage parmi ses occupants. Kurt retrouve en effet son frère Christian (Tony Kendall) qui vient d'épouser la superbe Nevenska (Daliah Lavi), leur cousine, ex-amoureuse de Kurt. Dans le château, il y a aussi le couple de domestiques et le père de Kurt. Et personne n'est content de le revoir. Car Kurt fut en effet banni pour son rôle supposé dans le suicide douteux de la fille des domestiques, quelques années auparavant. Mais Kurt veut faire la paix, du moins en apparence.
Voilà qui trouble Nevenska. Lors d'une ballade à cheval sur la plage, elle tombe nez à nez avec Kurt, son ancien amant. Celui-ci la jette contre un rocher et la fouette sans somation. Nevenska sent le plaisir et la volupté refaire surface ! Elle n'a pas changé : elle aime toujours autant la violence !
Le soir même, Kurt est assassiné. Le soupçon et le doute planent. Nevenska croit alors voir le fantôme de Kurt qui revient peut-être pour se venger de son ou ses assassins…
 
Ah ben on vous avait prévenus, c'est du sérieux. Ça ne rigole pas du tout. Ça n'est pas pour les petits enfants. Curieusement, cette revoyure en DVD m’a fait revoir la chose plutôt à la hausse, même si je ne l’avais pas détesté, loin s’en faut, lors du visionnage en salles.
L’intrigue est solide et se développe sur un drôle de faux rythme, quasiment du slowburn donc, quelque chose d’assez lent ou plutôt langoureux, où petit à petit les enjeux semblent se perdre. On pourrait encore mieux dire en précisant que, petit à petit, les enjeux, assez riches malgré une intrigue classiquement gothique, se multiplient et se superposent, avec pour fil rouge, au propre comme au figuré, les coups de fouet assénés de manière magistrale par Christopher Lee sur le corps magnifique de Daliah Lavi. Une intrigue simple donc, une bête histoire de fantôme, mais dont on se demande bien, et avec quels délices, où elle va nous mener. Vengeance tordue, élément fantastique inconnu, enquête ? C’est dur à dire. En tout cas, le film fait la part belle aux sentiments, et dégage une tristesse absolue en créant comme rarement on l’a vu et senti au cinéma de manière aussi sensuelle la relation physique, incroyablement palpable et placée sous le signe de l’entre-deux, à savoir sous le signe du passé ET du présent en même temps. La relation sado et maso, largement expressive, et ce avec très peu de chair dénudée, est rendue d’une manière fabuleusement érotique grâce à la mise en scène et à l’intensité assez phénoménale des acteurs. Et ce, encore une fois, malgré le côté toujours un peu ridicule des rituels sado-masos, quels qu’ils soient. En effet, on a rarement ressenti avec autant d’intensité le souvenir palpable, vivant encore pendant quelques heures, des amours défuntes et véritablement mortes-vivantes pour quelques instants. À l’intensité des relations physiques et des rapports charnels est liée l’incroyable impression de fugacité, de pâles échos de ce qu’ils furent jadis. Les coups de fouet reviennent, et avec eux cet amour fou et hors norme, mais on sait très bien que tout cela ne durera pas, et que la mort a déjà tout séparé et tout détruit. Une grande impression de claustrophobie et de solitude, véritablement déchirante, s’installe. Et c’est à fendre l’âme. C’est d’autant plus touchant que cet amour à l’envers est traité avec beaucoup de sentimentalisme dans l’acception la plus noble du terme.
Il ne faut pas se leurrer, même si le scénario est assez brillant. Si le film déclenche autant de passion, c’est bien sûr à cause de la fabuleuse mise en scène de Bava, véritable coup de poing, et encore plus, ai-je envie de dire, aujourd’hui en 2005. Elle est vraiment, comme souvent chez Bava, à tomber par terre. Il y a quelques décors seulement, mais richement dotés (énorme travail de la direction artistique), et formidablement spatialisés par un découpage au cordeau, à la fois très intuitif et sans fioritures. C’est une démonstration d’épure (maniériste) assez hallucinante. Voir la première scène entre Lee et Lavi sur la plage, et la façon dont Bava utilise l’arrière plan pour décrire les rapports de force entre les deux personnages. Le ciel bleu du couchant vient se briser sur la roche. On voit la belle Lavi en plan rapproché, avec dans l’arrière-plan une paroi rocheuse, et on comprend simplement, instantanément et avec quel lyrisme, que la pauvre femme est coincée, et dans son désir, et par le personnage de Lee, et qu’il n’y aura aucune rémission : elle n'a aucune issue… là où le ciel couchant derrière Lee, dans le contrechamp, montre son omnipotence et l’horizon illimité de passion qu’il lui apporte. Ne croyez pas que j’extrapole et passe à la moulinette littéraire cette belle séquence : c’est simplement dit, d’abord avec l’image et le découpage plutôt qu’avec les dialogues et le scénario. [Si j’étais prof de cinéma, j’utiliserais volontiers cette séquence, tellement elle est épurée, classe et limpide.]
Mais malgré sa précision, ce n’est pas le découpage qui a la part la plus belle, et ce n’est pas lui non plus qui rend la mise en scène si signifiante. Si le film informe et délivre ses informations, c’est rarement par le scénario et les dialogues, comme je le disais (en fait, ils arrivent souvent trop tard, quand on a déjà compris), mais c’est par la photographie qui, comme quasiment tout le temps chez Bava, est absolument hallucinante et d’une complexité magnifique. La lumière parle tout le temps, définit le champ et le contrechamp (jeu de cache cronenbergien dans la séquence du piano), définit le cadrage, et même sur-cadre. C’est fabuleux. Un acteur marche dans la pièce, et l’éclairage se modifie en même temps, en temps réel, donnant un ressenti phénoménal et sensuel à la moindre scène, et laissant le spectateur comme les personnages : sans répit, sans pouvoir échapper une seconde à la beauté et à la tristesse des sentiments exprimés. La lumière est d’un tel luxe qu’elle semble être le véritable narrateur de cette histoire. C’est beau, on a le souffle littéralement coupé. La beauté de cette photo (co-signé par Bava et Terzano), sa richesse, ses mutations in vivo à l’intérieur même d’un plan, ferait presque passer le cadrage, pourtant exquis et aussi rigoureux, pour un élément secondaire. Elle développe un véritable univers à elle seule, dans ce genre pourtant extrêmement codifié.
Ajoutez là-dessus des morceaux de bravoure assez étonnants et une maîtrise du rythme totale, n’hésitant pas, comme tous les grands films, à jouer sur le guingois. L’assassinat de Lee par un courant d’air (phénoménal !), l’incroyable sermon du prêtre à l’enterrement de Lee, qui semble être dans la première minute de ce texte la voix-off de Lee lui-même (idée géniale que Lucio Fulci essaiera de recréer dans VOIX PROFONDES dont on avait déjà parlé ici), les reprises incessantes de certains plans qui viennent enfermer le film  et les personnages (le château en plan d’ensemble avec la plage), la boucle sonore (du vent qui souffle tout le film, sans s’arrêter) qui joue comme une pierre tombale sur l’ensemble du métrage, etc. C’est extra, comme disait le poète, et ça ne s’arrête pas une seconde. Ici, aucun plan n’est perdu, tout est pensé, et bien loin d’enfermer le film dans un pensum théorique, on assiste au contraire à une œuvre d’une intuition remarquable, et dont l’incarnation fonctionne à chaque instant.

Bien sûr, le matériau de base (et le résultat) est bien moins original que LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP du même Bava (achetez ça en DVD, ça coûte une bouchée de pain et c’est génial, il faut bien le dire). Mais LE CORPS ET LE FOUET est une œuvre des plus respectables, et dont le soin et la maîtrise font froid dans le dos, à notre époque. Que s’est-il passé en chemin pour qu’on ait perdu tant de savoir-faire et d’intelligence dans le cinéma européen ? Comment peut-on continuer à produire des films esthétiquement et cinématographiquement aussi médiocres après des réalisateurs comme Bava ? Et encore plus, avec des moyens bien modestes, comment a-t-on pu accoucher de films pareils, avec notamment une telle liberté de ton ? [Essayez de produire de nos jours un film sur l’amour d’un couple basé sur la soumission comme ici (avec une femme qui n'a de plaisir qu'en étant fouettée !), et qui soit en plus d’un érotisme troublant et encore plus touchant et émouvant…] C’est en revoyant de tels films qu’on s’aperçoit que, depuis bien longtemps, on a rendu le cinéma a des gens qui sont sans doute des locuteurs, mais sûrement pas des artistes. Pendant ce processus, c’est tout un savoir faire qui fiche le camp et qui meurt. Triste.
Passionnément Vôtre,
Dr Devo.
 
PS : Un des grands mensonges de l’Histoire En Marche est de nous faire croire que la chose la plus importante qui se soit passée en Italie, jadis grande terre de cinéma, était le néo-réalisme et Fellini. Fellini est un grand, sans nul doute (même si ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé, et même si je respecte le bonhomme). Mais oublier Bava et ses confrères est un geste des plus malhonnêtes, en plus d’être complètement révisionniste. Si l’on veut parler de baroque ou de maniérisme, il est quand même difficile de faire l’impasse sur lui. L’Histoire n’existe décidément pas : elle s’écrit !
J’ajoute, comme je le dis souvent pour le cinéma de genre et italien de ces années-là (notamment UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL de Bava également) : quelle intensité, quel trouble et quelle compétence se dégageaient des actrices de l’époque ! Là aussi, grande régression, les années passant…
Enfin, dernier ajout : regardez la magnificence des profondeurs de champ. Je râle souvent sur l’aspect étriqué des échelles de plans des années récentes. Mais ici, on en a la preuve ! On peut faire un plan rapproché qui ait quand même un arrière plan ! Qu’est-ce qui peut justifier un tel « je-m’en-foutisme » par rapport à ces choses là, fort simples, chez nos réalisateurs contemporains ?
Peut-être Straub a raison (encore !). Les réalisateurs devraient faire leur film avec les moyens les plus modestes possibles. Les films n’ont jamais coûté aussi chers, et ont l’air crasseux.
 
Je vous rajoute une petit mignardise dans le juke-box focalien (colonne de droite sous la pin-up au biniou !)
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Mardi 27 décembre 2005 2 27 /12 /Déc /2005 18:40

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo: "Matière Focale, presque un an déjà" par Dr Devo)

Chers Gens,
 
Si tu t'ennuies pendant les vacances, ou si tu ne sais pas quoi acheter avec les sous de Mémé, tu peux toujours  acquérir le beau coffret Peter Weir. Bien entendu sur priceminister.com, notre cochon qu'on gave. Si tu vas sur le site en passant par la bannière qui est ici, sur la colonne de droite, et bien tu ne payeras pas moins cher sur Priceminister, mais tu feras gagner 8% de la somme de ta commande à Matière Focale. Ça fait quelques mois qu'on a mis le système en place, et pour l'instant, ça nous a rapporté un bon cinq euros !
Donc, sur Priceminister, tu trouveras sûrement le coffret Peter Weir.
 
Bon, maintenant que la pub est faite, passons aux choses intéressantes. Peter Weir est un sacré gugusse. Et comme je l’avais fait quand j’ai parlé du fabuleux LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, je vais encore une fois m’adresser aux plus jeunes parmi nous.  Ah oui alors, THE TRUMAN SHOW, c’est très sympathique. Ah oui alors, LE CERCLE DES POÈTES DISPARUS ou GREEN CARD, sont de sombres navets manipuleux et grassouillis (si je veux), mais fut une époque où Peter Weir vivait encore dans son Australie natale, et aussi sympathique qu’on puisse trouver le garçon par ses films récents, il faut bien admettre qu’à l’époque australienne, ça n’avait rien à voir, la chose ! Weir a fait partie des très grands, et entre PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK ou LA DERNIERE VAGUE, et THE TRUMAN SHOW, il n’y a pas photo. D’un côté, vous avez des films sublimissimes et ambitieux, et de l’autre côté une petite bluette de petit faiseur sans conséquence (et pourtant, je trouve THE TRUMAN SHOW honorable… sans plus !). D’ailleurs, dans ce merveilleux coffret sus-cité, vous trouverez PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK, LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, LA DERNIERE VAGUE, et aussi le fabuleux THE PLUMBER, qui fut réalisé pour la télé australienne, mais qui est absolument fabuleux. Tout ça pour pas cher, qu’on se le dise !
 
Fin des années 70. Une école primaire pour petits australiens blancs, perdue dans le désert australien. C’est la récré, et tout le monde joue dehors. Soudain, un grondement de tonnerre fabuleux résonne. Les enfants sont étonnés, et pour cause : il n’y a aucun nuage dans le ciel. À peine le temps d’en faire la constatation qu’une pluie diluvienne s’abat sur l’école. La maîtresse fait rentrer les enfants en classe. À peine cela fait, il commence à grêler, et encore, des grêlons gros comme ma main qui détruisent toutes les fenêtres et blessent un élève. Etrange, ce n’est ni la saison des pluies, ni la saison de la grêle. D’ailleurs, dans cette partie de l’Australie désertique, il n’a jamais grêlé !
Richard Chamberlain vit dans une grande ville du pays. Depuis quelques temps, des pluies diluviennes tombent sans prévenir. Chamberlain est avocat, spécialisé dans le droit des entreprises. Il est marié et a deux petites filles. Malgré sa spécialisation, on lui propose de s’occuper d’une bien étrange affaire. Cinq aborigènes urbains sont en effet mis en examen. On les accuse d’avoir tué ou d’avoir laissé mourir un autre aborigène urbain, après une soirée bien arrosée. On a trouvé de l’eau en petite quantité dans les poumons de la victime. Il se serait noyé ! Evidemment, on l’a retrouvé en pleine rue, et pas dans un fleuve ! Bizarrement, Chamberlain a été contacté, car il avait vaguement donné des conseils juridiques à des aborigènes des années avant (un problème immobilier, je crois), et encore plus bizarre, il accepte. Le voilà bien embêté. Le droit australien prévoit que la loi ne s’applique pas aux aborigènes faisant parti des tribus ancestrales, la loi aborigène se substituant alors à l’australienne. Mais notre groupe d’aborigènes présumés meurtriers sont des urbains, et de ce fait, ne sont pas soumis aux lois ancestrales, mais à celles de l’Australie blanche, justement. Après tout, les faits ont eu lieu en ville et impliquent des hommes qui, depuis longtemps, vivent là. Chamberlain trouve toute l’affaire bizarre : les témoignages des accusés sont contradictoires et flous. À l’évidence, ils cachent quelque chose. Ils ont peur. Notre ami Chamberlain, malgré son sérieux et sa bonne volonté, les soupçonne d’être des Tribaux. Or les spécialistes sont formels : il n’y a jamais eu de tribus natives en ville. Dès le début de son travail, l'avocat commence à avoir des soucis de sommeil. Il fait des rêves étranges, dont un où Chris, un des aborigènes inculpés, lui tend une étrange pierre. Chamberlain l’invite à manger chez lui, et Chris ramène alors Charlie, un vieil aborigène qui ne parle même pas anglais, et qui demande à notre héros de quelle tribu il est !!! Chamberlain est bien embêté, lui qui est blanc "de souche".  Les rêves et les hallucinations se multiplient. Chamberlain le sent bien : sa propre identité et son propre destin sont en jeu. Malgré la réticence de ses clients, qui plaident tous coupable et lui conseillent fortement de ne pas aller trop loin dans l’enquête, Chamberlain s’attache à percer le mystère. Une mystérieuse pluie noire, mêlée d’hydrocarbures en fait (!), se met à tomber sur la ville par intermittence…
 
Comme pour PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK, LA DERNIERE VAGUE peut être qualifié de véritable choc. C’est tout d’abord d’une beauté formelle à couper le souffle, et ce à peu de frais, si j’ose dire, tant les décors, à une ou deux exceptions près, sont d’une banalité tout à fait remarquable. Il n’empêche, c’est exquis. La photographie, très variée (nuit urbaine, intérieur de la maison éclairée le soir, douceur du soleil dehors, grotte, plans de pluie sombres et gris, etc.), est superbe. Et elle est signée du même chef-opérateur que PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK. [Ceux qui ont vu le film salivent déjà… Ceux qui ont vu VIRGIN SUICIDE devraient aller y jeter un œil, juste comme ça, pour vérifier…] La musique est dispensée avec parcimonie, via un thème doux au synthé, mais le son est omniprésent, et de quelle manière ! Superbe mixage des voix et incroyable ambiance sonore, le tout se disloquant et se désynchronisant sans qu’on s’en aperçoive totalement, jusqu’à ce qu’on ait une impression de normalité disjointe. [On peut notamment se régaler, de ce point de vue, dans les sublimissimes scènes de voitures.] Un peu à l’image du montage d’ailleurs. Les séquences de sons ou d’images se heurtent de plus en plus fréquemment, jusqu’à former un no man’s land étrange et  subtil. Grand travail sur le son donc, plein de nuance, notamment de volume (ça aussi, ça se perd au cinéma, les réalisateurs préférant ne jouer que sur deux nuances : énervé, et alors ça hurle à fond de dolby, ou alors calme, sous prozac ; c’est pas très subtil quand même). Quant au montage image, aux délicieux choix d’axes et de cadres (le plan en très légère contre-plongée où la voiture sort du parking !!! Bon sang !), dissonances et dérayages légers mais dérangeants de la narration et de la continuité, entre autres réjouissances, c’est du caviar pour les yeux délicats, un régal pour les gourmets. Très beau.
 
Et le sujet, les amis ! C’est du nectar là aussi. Malgré ce que laisse présager le sujet, on n’est pas vraiment dans le politique ou le social. Il est vrai qu’outre l’intrigue, on trouve ici et là quelques petites touches sociales (le petit aborigène qui sonne la cloche de fin de récré dans la séquence d’ouverture, par exemple), mais dans l’ensemble, on est frappé par l’étrange ambiance, très largement teintée (et même beaucoup plus que ça) de fantastique. Et encore, il faudrait pour pouvoir dire cela décrire l’étrange saveur du film. En effet, si les éléments fantastiques de l’histoire sont le moteur complet du métrage, c’est de bien étrange manière. Sur des prédicats simples (Chamberlain qui prépare son procès), le film se biaise largement et éclate en ellipses et en achoppements divers, bref en de multiples, voire incessants, incidents de parcours dont Weir a la sagesse (et le nez !) de distiller bien au-delà de ce que l’intrigue a de fantastique, allant jusqu’à contaminer les scènes les plus réalistes. [La scène de repas entre Charlie et Chris est par exemple assez largement réaliste, ce qui est excessivement troublant.] L’avantage du dispositif est de réserver au parcours largement initiatique du personnage de Chamberlain une très vive émotion, qui nous étreint énormément malgré la complexité globale des enjeux, et de permettre au récit, au fur et à mesure et dans sa grande dernière partie, de garder une part très forte d’abstraction et de Mystère, au sens religieux du terme. On sonde profondément l’étrange quête d’identité de notre héros, mais sans jamais y plaquer un discours qui soit explicatif. La solitude formidable du personnage (très beau passage que celui où il écarte sa famille, presque déchirant, sans en avoir l’air même, je dirais) est du coup ressentie de manière fabuleusement sensuelle et affective, et les enjeux liés à cette quête résonnent d’accents terribles et essentiels. Il semble (que cela arrive ou non) que ce soit la mort qui soit au bout du chemin. De fait, le film n’est ni vraiment social, ni à thèse, ni politique, ni ouvertement écologique, mais bien plus que tout cela réuni. Et on reste scotché par la longue dernière partie, cette apocalypse intérieure (au moins). Et le tout avec une classe superbe, comme par exemple la gestion des informations dans le film, où aucune ne prédomine sur l’autre. Un des clés de voûte du métrage est le concept de double vie parallèle chez les Aborigènes, mais cela n’est nullement mis en exergue, au contraire justement des prémonitions et autres sensations fantastiques du personnage principal. La classe donc. Quasiment sans un mot, et avec uniquement de gros morceaux de mise en scène dedans (notamment éclairage, choix des axes et des cadres, et l’échelle de plans), Weir met clairement en lumière le choix de Chamberlain (cf. les deux couloirs), notamment grâce à un très logique, mais quand même déroutant contre-champ qui amène la dernière scène). Sous l’action physique, c’est bien un choix mystique, spirituel et divin pourrait-on dire (et pourquoi pas, à ce moment précis, paradoxalement, c'est-à-dire en pleine natation fantastique : un choix politique au sens large). Le personnage de Chamberlain est vraiment le noyau du film, et non pas, très curieusement, la culture aborigène elle-même. Ce beau héros semble être une créature utopique (ou contre-utopique, à vous de voir), un entre-deux qui reste (encore plus que le ton du film ou l’histoire elle-même) le noyau central de toute l’œuvre. Le personnage principal, c’est bien le blanc, et pas l'aborigène. C’est donc totalement curieux et inattendu, et voilà qui donne à l’étrange enjeu de ce film une connotation complètement universelle, une sorte d’acceptance (joli ça, et si je veux bien sûr) de sa propre identité, unique et franche, et surtout assumant toutes les conséquences, y compris celles qui lui tombent dessus, le pauvre garçon, sans qu’il puisse vraiment y faire quelque chose. Il y a choix, certes, mais il faudra quand même régler son sort au terrible acquis de la société moderne. Brrr… Un choix anti-communautaire par excellence, ou plutôt intrinsèquement non communautaire, ce qui n’est pas la moindre surprise de film qui en regorge pourtant.
 
Etrange cocktail donc que ce film à la fois mystérieux, et même bougrement abstrait, mais complètement limpide par endroits et toujours d’une émotion assez déchirante. L’impression physique des points de non-retour est palpable. Dans le même mouvement, c’est un film absolument lyrique, souvent à l’échelle atomique du plan. [Hallucinant plans consécutifs dans la séquence fantastique du déluge : les corps flottants d’abord, puis l’autoradio dégueulant d’eau (c’est logique, la voiture prend l’eau, et c’est logique dans la mise en scène, les deux plans appartenant à la même scène), deux plans qui m’ont plongé dans une totale dualité (ou schizophrénie), dans le sens où il me fut impossible de ne pas les séparer et de ne pas les prendre aussi pour deux identités distinctes. Logique onirique et complètement sensuelle qui scotche sur le fauteuil. On sent les deux aspects antinomiques (plans reliés et / ou, en même temps, disjoints) avec une force très étonnante.
 
Il y a bien sûr un gros paquet de plans absolument fabuleux (mais sans Nathalie Baye, j’en ai bien peur), ça n’arrête quasiment pas, entre images "quotidiennes" coupées avec beaucoup de rigueur ou, au contraire, des plans plus fantastiques d’un grand lyrisme. Un mot, enfin, sur les interprètes, formidables de A à Z, dont Chamberlain, bien loin de Monseigneur de Bricassar et autres shoguneries, est ici absolument superbe et puissant. Dans le rôle de Chris, on retrouve l'étonnant acteur aborigène David Gulpilil, déjà présent dans le formidable WALKABOUT de Nicolas Roeg, ainsi que dans l’assez récent THE TRACKER de Rolf DeHeer. C’est quand même pas rien !
 
Puissamment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 16 décembre 2005 5 16 /12 /Déc /2005 15:26

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Larvatus" par Dr devo, d'après une photo du film DERANGED)

Chers Focaliens,
 
Il y a quelques jours, nous avions parlé du MORT-VIVANT, l'étonnant film de Bob Clark (dont on préférera le titre original, DEAD OF NIGHT). Or dans la divine dévédéthèque du Marquis, on retrouve deux autres films liés à celui-là.
 
Il s'agit d'abord du troublant DERANGED de Jeff Gillen et Alan Ormsby. Bob Clark est ici co-producteur, et l'équipe technique est quasiment la même, et c'est tant mieux, avec notamment Jack McGowan à la photo, et l'étrange Carl Zittrer à la musique, l'homme qui joue du piano plus directement sur les cordes qu'avec les touches, distillant des atmosphères étranges et concrètes dans tous les plans où il place ses sons. Bien, bien, voilà qui est de fort bon aloi.
 
Roberts Blossom vit dans la campagne américaine, dans une ferme perdue dans la cambrousse. Il s'occupe de sa mère, vieille dame pieuse en fin de parcours, qui est à l'occasion une langue de vipère, et qui surtout distille un respect certain vis à vis de la religion auprès son fils. Blossom est un vieux garçon, dans les 45 ans, vieux garçon mais version "plouc" pour ainsi dire. La maison est modeste, rustique même, et la vie s'écoule dans le gris total et dans l'isolement. Blossom et sa mère forment une paire quasi-fusionnelle, et le garçon passe son temps à s'occuper de sa mère alitée. Il la lave, il la nourrit, il l'écoute. Lui, bonhomme rustre et taciturne, voue un amour à cette dernière qui, dans sa dévotion extrême, est quasiment enfantin. La vieille dame, très bourrue quand même, sent la mort venir. Elle donne ses dernières recommandations à son fils. Il va falloir être fort. Quand elle ne sera plus là, dit-elle, il lui faudra être fort, et surtout prendre garde aux femmes. Naïf et crotté comme il est, elles le perdront sinon. Il ne doit jamais faire confiance à aucune d'entre elles, et encore plus, ne jamais oublier qu'elles sont le vecteur "de la syphilis et de la mort", je cite. Il devra compter sur l'aide de la seule personne en qui sa mère ait confiance, une certaine Maureen Selby (jouée par l'excellentissime Marian Waldman). Non pas qu'elle sache que c'est une personne droite et de vertu, mais la maman de Blossom lui fait uniquement confiance parce qu'elle est grosse, grosse, grosse, et donc, avec l'engin, pas de risque de "corruption".
Après ces dernières recommandations, la maman de Blossom meurt, sans que lui puisse y croire. Il lui faudra plusieurs minutes pour s'apercevoir qu'elle vient d'agoniser devant lui. La douleur de Blossom est immense.
Aux funérailles, il n'y a personne, bien sûr hormis un couple d'âge moyen chez qui Blossom fait de menus travaux, et dont il est devenu, bien malgré lui, avec ses maigres deux ou trois mots de temps en temps, un ami de la famille, et respecté comme tel (là où le pauvre bougre doit passer pour un débile aux yeux des autres gens). Pendant l'enterrement, aucun mot ne franchit les lèvres de Blossom. Mais peu de temps après, il retourne au cimetière et exhume sa mère. Il la ramène à la maison et la remet dans son lit. La vie va pouvoir continuer comme avant. Blossom, au fil des jours, continue de lui parler et de l'habiller. Il décide néanmoins de rendre visite à la grosse Maureen Selby...
 
Etrange histoire que celle du film, et encore plus étrange ou surprenante sa narration. Il s’inspire en effet d’une "histoire vraie", la même qui inspira (avec toutes les licences, notamment poétiques, que cela impose) MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Un seul fait divers, depuis longtemps passé à la trappe, pour deux films qui, en fait, n’ont rien à voir du point de vue de la narration et de l’histoire.
Jeff Gillen et Alan Ormsby, les deux réalisateurs de DERANGED, s’inspirent donc de ce même personnage (dont je connais pas le nom [Ed Gein, NdC]), et sans en avoir l’air, ils n’y vont pas par le dos de la petite cuillère. L’histoire est en effet introduite par un journaliste, extérieur à l’action du film. Devant la ferme de Blossom, il s’adresse, tel un reporter, directement aux spectateurs, face caméra. C’est un dispositif, mais ce personnage du journaliste est relativement soft. Volonté journalistique, naturaliste ou documentaire ? Non, bien sûr. Dans la foulée de cette étrange introduction, on découvre le "héros" plouc de cette histoire, sa vie sèche et sa mère, qui meurt d’entrée de jeu.  La situation familiale est hors norme, incongrue, incroyable à nos yeux. Le film est bâti sur un système en quinconce, qui se construit sur trois points disjoints et hétérogènes, visant le bancal. 1) Le journaliste-narrateur ou plutôt "ponctuateur" contredit par… 2) La sécheresse du reste de la narration, et la sécheresse de l’histoire et de son cadre campagnard et monotone, contredite par… 3) L’incongruité totale du couple fils / mère, puis fils / cadavre de la mère, chose incroyable, presque extraterrestre, situation qui aurait pu nous paraître  loufoque si le propos n’était pas aussi glauque.
Les trois points semblent se contredirent et en fait, ils forment la force baroque, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire irrégulière, du film. L’ambiance est sèche, mais extraordinaire, s’appuyant aussi sur un autre paradoxe : la présence de maquillage "monstrueux" (de Tom Savini !), de cadavres et de meurtres, système digne d’un film d’horreur, mais ici contrebalancé  une nouvelle fois par la misère ambiante, l’austérité globale et apparente du dispositif, et la musique viscérale mais dissonante de Carl Zittrer.
 
De temps en temps, le narrateur-journaliste apparaît, délivre une information ou un commentaire. Son rôle évolue et donne d’ailleurs sa pleine puissance et son éclairage définitif au film, sans le vouloir et malgré la relative brièveté de ses quelques passages dans le film. Plus tard, dans un deuxième temps, il intervient non plus en commentant devant la ferme, comme le ferait un reporter du journal télévisé, mais dans la pièce même où se trouve le personnage de Blossom, devant lui, quasiment dans l’action en quelque sorte. Très étrange. [On note dans cette seconde vague d’apparitions du journaliste deux choses bizarres. D’abord, cette scène où la caméra est sur Blossom qui nourrit le cadavre de sa mère, puis panote sur le journaliste-narrateur, assis sur une chaise, au pied du lit de la défunte maman. Blossom semble alors s’arrêter de faire ce qu’il est en train de faire, afin de regarder quelques instants le reporter. C’est dérangeant et troublant (et en plus, très bon calcul, l’effet est amené sans emphase). Deuxièmement, on note ce plan où le journaliste-narrateur, toujours dans la même pièce que Blossom, se lève, s’éloigne et part dans un couloir adjacent, obligeant la caméra à un panotage, à se détourner du personnage principal du film, et à définir un nouveau cadrage très composé et complètement non-journalistique. Là aussi, c’est étonnant. Il anticipe l’invisibilité à venir (voir en fin d’article) du personnage.] Enfin, dans un troisième temps, le journaliste disparaît complètement du film. Il n’y apportera même pas une conclusion, et pour cause.
 
L’histoire de notre anti-héros et de sa maman, elle, devient de plus en plus improbable, et semble être de moins en moins  "réaliste", ou plutôt presque horrifique, presque digne d’une série B d’horreur à très bon marché (ce à quoi le film ressemble d’ailleurs, mais n’est pas). Paradoxalement, on retrouve dans la narration elle-même le mélange sec, loufoque et glauque de la construction globale du film. Les victimes de Blossom attendent leur statut (statue, hé hé) définitif, sans le savoir. Le film se déroule comme un vent froid balaye une campagne déserte. Un bizarre suspense est là aussi, et l’on devine presque une intrigue policière. Et en même temps, une ambiance triste, et en cercle (infernal) fermé, nous trouble. On ne sait pas sur quel pied danser. Les mains sont moites.
 
Il y a deux ans, je revis un gros bout de EVIL DEAD de Sam Raimi, mais en salles. Je m’étais fait alors une réflexion : le film, contrairement, à ses suites, n’est absolument pas drôle (et donc encore moins parodique), mais au contraire, déclenche une peur latente mais viscérale, une espèce de slowburn (avec quelques accélérations), une peur onirique, une ambiance de cauchemar. EVIL DEAD n’est pas drôle. S’il est si proche de la peur, tel en un cauchemar, c’est qu’il repose sur un côté ouvertement grotesque, une mécanique qui tombe à plat, ou plutôt n’en finit plus de s’enrayer. On tremble de peur car des éléments drôles ou iconoclastes deviennent effrayants et terriblement dramatiques.
Même chose ici, avec un ton encore différent et des nuances autres. Mais elle est là, cette ambiance grotesque. Et DERANGED nous glace les os, et au fur et à mesure, les séquences semblent être de plus en plus construites et fictionnelles (cf. enlèvement de la barmaid, celui de la fille de la quincaillerie et sa monstrueuse échappé dans les bois), ou de plus en plus "policier" et fantastique, en apparence seulement. Derrière, en filigrane d’abord, une tristesse fabuleuse s’installe.
 
Viennent alors les séquences sublimissimes en forêt (ralentis, que du son-off et de la post-synchro pour les éléments sonores secondaires, élimination des bruits principaux, et photo extraordinaire), puis celle, hyper-découpée, avec une efficacité remarquable, de la découverte de la ferme (scène finale). Plans sur la campagne nue, désertique, objective, plans nous jetant à la gueule la solitude du personnage principal et… plan où arrive une voiture de police, qui change, sans coupe (c’est très classe), le point de vue et amène l’absence. Ils nous font comprendre l’ignoble solitude, l’abyssale froideur du contexte, la souffrance immonde de Blossom. Mais il a disparu du film. Quelques plans de campagne, comme un épure, comme le vide qui creuse le malheureux qu’il est. Que nous sommes. Dans ces plans (même pas une dizaine, ou alors tout juste) de campagne vide, le film semble s’être arrêté, glacé et figé par une température anormalement basse. Le plan de la "femme-cochon" y répond avec force : nous n’avions jamais été aussi proches de l’homme. De la peur à l’effroi. Avec Kleenex. Le silence qui suit, en solitude et souffrances muettes, est hallucinant.
 
Sinon, signalons le beau cadre, même s’il est moins "au cordeau" que celui du MORT-VIVANT, son superbe, photo discrète mais qui, sans faire de bruit, se révèle souvent impressionnante. Bref, ça assure avec classe. Quant aux acteurs, comme si cela ne suffisait pas, ils sont hallucinants, Roberts Blossom en tête, acteur le plus improbable du monde, mais d’une puissance extraordinaire.
Un très beau film. C’est sorti à pas cher en DVD dans la collection Mad Movies, je crois.
 
Hivernalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : La porte qui ne peut s’ouvrir, avec le vent qui la fait claquer sur le loquet, opposée à la porte bien entrouverte du garage, immobile elle, figée, d’où on aperçoit la femme-cochon. Invisibilité de Blossom contre présence du corps, mouvement contre plan fixe, désespérément fixe, absence criante de Blossom, invisible (juste un fantôme qui pousse une porte fermée de l’extérieur) contre la froideur clinique du corps de la femme, quand même palpable, et même terriblement présente. C’est quand même très beau.
 
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Mercredi 14 décembre 2005 3 14 /12 /Déc /2005 10:00

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Supergone" par Dr Devo)

Bonjour Mesdemoiselles !
[C'est bien ? C'est comme ça qu'il faut faire ?]
On ne refuse pas l'urgente sollicitation d'un collègue. Ma spécialité étant l'infiniment grand et l'infiniment petit, c'est de bonne grâce, et d'assez mauvaise humeur car je n'aime pas faire de la vulgarisation pour le grand public, que j'accepte l'invitation pressante du Dr D., dont j'ai fait la connaissance il y a peu via le Marquis, et qui est vraiment un spécialiste des causes perdues et des combats de moulins. Ça peut le rendre sympathique, remarque. J'ai aussi cédé aux pressions incessantes du Marquis, que je connais, lui, de longue date. Céder aux pressions dans le champ de domaine qui est le mien, il va sans dire. Mon travail, "c'est mon dada, comme dirait Omar Sharif", comme dirait Dr D., et je crois pouvoir définir le Marquis (même si la deuxième partie de cette phrase n'a rien à voir avec la première) comme un animal, oui, un animal, mais doté d'une force intellectuelle, ou plutôt cérébrale, certaine, ce qui en fait une espèce de mutant. Il se repaît de mes commentaires sur les choses ci-dessous, ça le fait rire. Quitte à en oublier la rigueur de mes analyses. Je sens bien, par conséquent, que mon invitation sur ce site est bien ironique. Ceci dit, un peu de rigueur ne leur fera pas de mal.
Le Dr D. débarque dans ses contrées enfantines, et se réunit avec le Marquis pour regarder des films. Certes. Ils ressortent les vieux DVD et VHS improbables de sous le tapis, avec pléthore de pochettes débiles et de slogans défiant l'intelligence humaine. Exemple : pour un film dont nous allons parler un de ces quatre et qui raconte l'histoire d'un mystérieux pêcheur de saumon serial killer, le slogan est : "Ici, on pêche au gros !" Imprécision stylistique, voire sur certains boîtiers incorrection syntaxique et fautes d'orthographes, menant, évidemment à un désastre marketing, ces films, dont on pourrait déjà se demander pourquoi ils ont été produits, se suicident volontiers par une politique de design, d'affiche et d'écriture de slogans proprement désastreuse. C'est là que j'interviens. Les réunions du Dr D. et du Marquis, en live dans une même pièce, sont rares, et comme deux amis d'enfance qui se réunissent une fois l'an pour boire de la bière et roter, ces deux-là n'ont aucune retenue ni aucune pudeur lorsqu'il s'agit de regarder des films. Ils critiquent les œuvres ici avec une certaine classe, choisissant des films à l'intérêt évident ou choisissant de parler de longs-métrages qui feront classe et branché sur ce site. Mais dans les coulisses, le portrait est bien moins brillant. Il y a un côté sombre à la lune, et devinez à qui on a refilé le sale boulot ? Dr D. est plutôt sympathique. Le Marquis est une bête ironique et quelquefois brillante. Un peu pervers également, on le verra. Dr D. a un gros problème cependant. C’est lui, lors de ces réunions en forme de comité de visionnage, qui choisit les films, le Marquis se refusant à cette tâche dès qu'il a des invités. Et force est de constater que le Dr, qui peut choisir trois chefs-d’œuvre inconnus dans une même journée, a généralement la main non pas malchanceuse mais carrément maudite. La pile de DVD compte 150 unités, laissant, même statistiquement, une énorme probabilité de choisir un excellent film, et même un chef-d’œuvre, mais Dr D. a une propension remarquable à choisir le pire. Le Marquis me tannant pour que j'écrive ici, j'ai dit oui, à la condition express de montrer l'étendue du désastre, et donc les coulisses de Matière Focale, ce qui correspond tout à fait à mon domaine de Recherche Cinématographique : l'infiniment grand et l'infiniment petit. Dr D. étant en très grande forme (de désastre), sa main étant lourde et remplie de pulsions mortifères quand elle approche de la pile, vous comprendrez que c'est plutôt la deuxième partie de ma spécialité qui va être flattée. Accrochez vos ceintures, nous allons plonger dans le fond du classement.
En fait, ça commence plutôt bien avec FRANKENFISH de Mark A.Z Dippé (ça sent le pseudo, j'ai horreur de ça), responsable visuel de GHOST, oui, oui, avec Patrick Swayze, et de LA FAMILLE PIERRAFEU (THE FLINSTONES), un des films les plus visuellement vulgaires de la création. Le slogan sur la jaquette est assez drôle, remarque : "Bienvenue en bas de la chaîne alimentaire !" (Gourmet TV ?) Surprise donc, car c'est du très soigné. Après une première scène (c'est la deuxième en fait, après l'introduction) désastreuse, filmée à l'épaule avec toutes les approximations qui vont avec, le réalisateur retrouve le pied de la caméra et ça va mieux. La mise en place est faite en cinq minutes. C'est bien, ça change un peu. Ça raconte l'histoire d'un flic, médecin légiste, qui part dans les bayous pour enquêter sur des morts de pêcheurs plus que suspectes, puisque l'animal déchiqueteur ne semble pas répertorié dans les annales zoologiques. Nos héros découvrent un bateau abandonné, plein de cadavres mutilés, et doivent passer la nuit au milieu de nulle part dans un "lotissement" improvisé de trois maisons sur pilotis. Les habitants sont typico-locals : une mama vaudou, sa fille, et son abruti de copain (blanc), un couple de baba-cools, fille et fils du vent et de coupeurs de joints, et une espèce d'ours mutique mais coriace avec un gros fusil. Les personnages, quoique extrêmement "charactérisés", sont finalement bien léchés. Ça fonctionne. Belle description de la zoologique héroïne, qui s'avère être ouvertement lesbienne, mais avec beaucoup de naturel, sans que cela ne donne lieu à aucune scène de sexe ni de baiser. Très bien. S'ensuit une heure de bataille féroce avec le "monstre", un poisson de quelques mètres, très énervé et très carnivore. L'action est sèche mais lyrique, et les apparitions de plus en plus présentes de la créature mutante à branchies sont très impressionnantes et bien foutues, malgré la modestie de cette production (série B quand même, ceci dit). La tension monte, bien relayée par les personnages. Les victimes tombent comme des mouches malgré le petit nombre de personnages, et on a bien l'impression que tout est possible. Enfermés dehors, en pleine nature, mais esseulés, ils vont avoir bien du mal. Le poisson mutant de la mort est très vicieux, très fort, et assez crédible. Quelques très bonnes idées, bien amenées et bien filmées, dont un superbe saut de l'ange (très bien foutu, bravo le département effets spéciaux) du méchant Flipper, une mort stupide, drôle et déprimante, et des maisons sur pilotis qui coulent : ça pue la mort. On ne sera pas déçu, ça se finit très mal (dernier plan très drôle qui fait la nique à Spielberg). Bien montée, bien éclairée, une série B sympathique, bien troussée, très premier degré, et qui donne son petit quota de frissons. Et réalisé avec soin, loin des films ici décriés bien souvent par Dr D. ou le Marquis (bien mieux que CREEP ou SAW, par exemple). C'est édité en DVD.
Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais enfin, toujours est-il que Dr D. a continué ces projections de salon en faisant des choix plutôt bizarres. Vu que j’écris ici à moitié sous la contrainte (le Dr ayant menacé de me maudire jusqu’à la septième génération), je vais me faire un plaisir de le dénoncer : c’est lui qui a choisi tous les films de kung-fu ! Achetés par le Marquis certes, mais quand même. Le Marquis lui-même s’en est ému et, entre une gorgée de café et une bouffée de cigarette, avec un air un peu snob mais surtout embêté, le Dr. a confirmé qu’il n’aimait pas du tout les films de kung-fu et que, en ce moment (depuis une semaine, trois mois, deux ans ?), le cinéma asiatique, il a "un peu décroché". Evidemment, la simple lecture de ce site prouve que c’est faux, mais voilà ce qu’il nous a dit. Il n’aime pas vraiment les films de kung-fu, et voilà pourquoi, je suppose, il s’est empressé d’en choisir un dans la pile. Il y a du masochisme dans le bonhomme, la légende est donc vraie.
 
DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS, film chinois de 1983 édité dans l’improbable collection La Saga (ou l’Epopée, je ne sais plus) du Kung-Fu, collection aux 500,000 titres et aux 1,000 saveurs qui inondent les magasins de seconde main, est un film... chinois ! Réalisé en 1983 par John King, bonjour Monsieur. Je ne serai pas cruelle, mais bien qu’il fût réalisé en 1983, il pue absolument, par tous les pores allais-je dire, les années 70. Ce ne sont pas mes années préférées, à vrai dire. Outre son titre magnifique, DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS (vous remarquerez l’étrange disparition du déterminant) est connu sous le titre international de INVINCIBLE OBSESSED FIGHTER, ce qui change tout. Et surtout, comme le Dr. l’a déjà dit dans l’article sur LE MORT-VIVANT de Bob Clark (très beau film, lui), la caractéristique de la chose, le point particulier sur lequel il est étonnant et imbattable, c’est sur le nom de l’acteur : Elton Chong. Oui, oui, je sais. Imaginez le traquenard. Tiens, on va regarder un film de kung-fu (génial !). DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS par exemple (euh...). C’est avec Elton Chong ! (Mon Dieu, qu’ai-je fait ?) J’étais heureuse comme à l’enterrement de mon premier hamster quand j’avais 6 ans. Nous étions trois à regarder le film, et au bout de 15-20 minutes, nous étions trois à ne plus comprendre grand chose, tant l’histoire et les personnages nous ont parus confus. Ça commence avec un seigneur qui se fait kung-fuguer par un deuxième, visiblement mal intentionné, et qui en meurt. Le méchant seigneur règne alors en maître sur la région (c’est grand, la Chine, d’où la surmultiplication de petits villages paysans) et lève des impôts indirects à qui mieux-mieux. Ensuite, on suit les aventures d’un vieillard-mendiant très malicieux. Il commence par voler une poule, tel le gitan que, du coup, je ne connais pas assez (j’aurais presque préféré écouter un 33T de Daniel Guichard, je crois), puis de chasser un crapaud pour le manger ! Pas étonnant que ces gens-là aient laissé venir Mao ! Ensuite, on le suit dans une petite ville de la région où il redresse quelques torts. Par exemple, il va aider un pauvre gens qui s’est fait arnaquer au bonneteau. Le pauvre gens joue au bonneteau : 5 minutes (et pléthore de gags "hilarants", comme je le suppose). Le pauvre gens va pleurer dans un coin qu’il a perdu tout son argent, puis explique au vieillard-mendiant qu’il s’est fait arnaquer : de nouveau 5 minutes. Le vieillard-mendiant va jouer au bonneteau, arnaque le commerçant arnaqueur et récupère l’argent qu’il redonne au pauvre gens : encore 5 minutes ! 15 minutes, l’anecdote, mon plaisir est à son top.
On suit aussi par moments le parcours d’un jeune homme super doué pour... le kung-fu. Si, si, je vous assure. Un coup le vieillard, lui aussi doué pour la chose, un coup le jeune homme (incroyablement prognathe, et donc très beau garçon, comme on peut l’imaginer), un coup le vieillard, et vice versa, et encore une fois, et ainsi de suite. On ne comprend vite plus rien. À un moment, le vieillard disparaît. On s’est aperçu après 15 minutes d’absence qu’en fait, le vieillard, c’est le jeune prognathe déguisé. Oui. 15 minutes supplémentaires ne sont pas de refus pour comprendre que le jeune homme est le fils du seigneur assassiné au début à coup de... kung-fu ! Encore 14 minutes et 28 secondes pour comprendre qu’il cherche à venger son père en tuant le méchant seigneur ! Je crois que c’est cela, sans en être sûre. En tout cas, à trois, nous avons été incapables de deviner une histoire plus cohérente. Remarque, cela peut avoir son charme et favorise les ellipses. Le spectateur vit alors les théories ruiziennes de l'intérieur : c’est lui qui doit faire (mentalement) le montage s’il veut comprendre quelque chose.
Comme d’habitude, c’est en scope, et comme d’habitude, la copie du DVD, issue d’un master en béta analogique, vaut à elle seule le déplacement. La pochette nous avertit qu'elle a été entièrement restaurée : comprendre qu’un logiciel de dérushage automatique a enlevé quelques rayures et codé le son en numérique, avec un peu (moins, en fait) de souffle, comme l’explique le home-movie qui sert de bonus (bonus sur la restauration de cette formidable collection Odyssée du Kung-Fu : sur chacun des 300,000,000 de titres de la dite collection, vous aurez à chaque fois le même reportage, en fait une publicité pour la boîte qui s’est chargée de sauver ces chefs-d’œuvre de l’ignoble mais inévitable dégradation des outrages du temps. Un jour, quand je serais vieille et décatie, c’est pas chez eux que j’irai me faire faire un lifting. En tout cas, oui, la copie est restaurée, et en achetant ce film, vous aurez un superbe transfert analogique... sur DVD.
Nous avons nagé en plein surréalisme donc. Les acteurs y vont à fond. Ça grimace et ça sert le poing. Tout le monde cherche la bagarre. Un petit speech de 20 minutes avant la fin sur la nécessité de se blottir autour de l’état féodo-fédéral pour combattre les malfaisants qui nous pourrissent la vie), tous derrière le Pouvoir en place, garant de la stabilité, et hop ! le tour est joué. Bien sûr, le film ne propose que la VF, qui fit rire un nombre de fois conséquent mes deux camarades de visionnage. C’est la délicieuse cerise sur ce gâteau de l’improbable, expression qui aurait d’ailleurs, et cet avis n’engage que moi, fait un superbe titre pour cette édition DVD du film ! Certains passent leur vie à scruter le ciel dans leur jardin et à lire les livres de Jean-Claude Bourret, afin de pimenter, inconsciemment, leur existence normale et tranquille, alors que pour 4,50 euros, on peut voir des choses non-identifiables tout aussi dépaysantes en achetant ce DVD ! Idéal l’été pour les soirées barbecue entre amis (prévoir une rallonge pour brancher la télé et le lecteur DVD), DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS égaiera vos soirées et vous enivrera de mille parfums inédits. En hiver, préférez un visionnage entre amis choisis devant un bon cassoulet, et un peu joueurs ou malicieux les amis, de préférence, ou alors fans d’arts martiaux, et dans ce cas là, je vous plains, vu le nombre de titres de la collection. Entre autre.
Plus sérieusement, les combats sont formidablement sonorisés (en VF !), chorégraphiés correctement, et jouent plus sur la quantité de toute manière. Pas infamante, la chose, mais moins "luxueuse", si ce mot a un sens, que d’autres titres de la collection.
Au fond, ce film fonctionne comme un film pornographique. Ça dialogue trois minutes, et après c’est 7 minutes de combat non-stop. La Prise de la Cigogne Agile remplaçant les bisous. Enfin, je me comprends. C’est fou quand même qu’on puisse caser autant de combats en 100 minutes de film. J’ai personnellement cessé de compter quand on a dépassé les 40 ! Le Marquis et le Dr n’ont pas cessé de se bidonner devant l’incongruité globale de la chose. Ce que je peux comprendre, à condition qu’on me fiche la paix ensuite.
Ceci dit, j’ai souri plusieurs fois, rigolé une autre, et je ne me suis pas levée pour aller aux toilettes. Ce film est un songe, ni bon ni mauvais, un gaze ouaté. J’ai vu bien pire par la suite. Quoique les notions de pire et de meilleur, de bon et de mauvais, soient assez inadéquates avec les films choisis ces derniers jours par le Marquis et le Dr. Mais ça, ce sera pour la prochaine fois, disons.
 
Anne Archy.
 
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Dimanche 11 décembre 2005 7 11 /12 /Déc /2005 11:54

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Ministrelle Amer" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
C'est le hasard qui a voulu la chose, mais ces derniers mois, on a beaucoup parlé dans ces pages des questions liées aux communautés ethniques, et notamment à la communauté noire américaine. D'abord avec le très sympathique et fort bien vu BLACK / WHITE, puis de biais avec nos deux articles sur MANDERLAY. En fait, non, MANDERLAY parlait de la démocratie, et aussi de la communauté, mais pas seulement de la communauté noire. Le sujet était assez universel et iconoclaste pour atteindre une portée plus vaste.
 
Toujours est-il qu’il fut bougrement intéressant de voir dans ce contexte THE VERY BLACK SHOW de Spike Lee. Drôle de gars, quand même. Je redécouvre, depuis un an, ses œuvres. J'avais arrêté d'aller voir ses films avec le beau CLOCKERS, sans doute influencé par des rumeurs désastreuses concernant les films suivants, puis me fiant, grave erreur, ô grave erreur, à l'inclination de la critique. Et puis, les sujets de certains de ses films, comme GET ON THE BUS, décrié par tous (mais il paraît que ce n'est pas si mal que ça, j'aimerais beaucoup vérifier) me semblaient clairement politiques dans le sens bébête du terme. Grave erreur en tout cas, que je rattrape joyeusement. Je vis 24 HEURES AVANT LA NUIT, très joli film qui me poussa ensuite à organiser des séances DVD pour refaire mon retard. Notamment à travers HE GOT GAME (sympathique sans plus), et surtout SUMMER OF SAM, superbe film. [On évitera par contre son dernier film, SHE HATE ME, pas vraiment intéressant.] Et donc, voilà THE VERY BLACK SHOW qui déboule comme un chien dans un jeu de quilles.
 
Damon Wayans travaille pour une chaîne câblée en tant que développeur et scénariste, ce qui est très rare pour un noir. Les audiences baissent, et le responsable des programmes, Michael Rapaport, un blanc comme le reste de l'équipe de développeurs, met sur ses collaborateurs une certaine pression, car il est urgent de remonter la pente. Rapaport, père de deux enfants métis, et se considérant comme membre de la communauté noire (!?), prend Wayans à part. Il lui explique que si un seul dans l'équipe est capable de faire preuve d'originalité, c'est bien lui. Cette "preuve de confiance", Wayans sait qu'elle résonne comme un quitte ou double. Ce qui n'est pas forcément pour le déranger. Ecœuré d'être un des seuls scénaristes noirs de la télé, sentant bien que sa chaîne ne produit que des horreurs, il ne peut néanmoins quitter son travail. Une clause de son contrat l'empêche de démissionner. Il peut, par contre, se faire virer...
Wayans et son assistante (Jada Pinkett Smith, curieusement très bonne dans ce film), ont une idée : engager Savion Glover, danseur de rue et génie des claquettes, ainsi que son compagnon de galère Tommy Davidson. Les deux ont du talent, c'est certain. Mais Wayans va pousser le bouchon plus loin. Il veut mettre en scène un sitcom enregistré en public, uniquement joué par des noirs comme dans les années 30 et suivantes : grimés au cirage, lèvres énormes surlignées au rouge à lèvre le plus pompier, etc. Revenir en arrière en quelque sorte. Wayans veut provoquer tout le monde et faire un show qui se base sur les pires clichés et sur les pires idées concernant l'histoire des noirs à l'écran !
Glover et Davidson seront donc ManTan ("Homme Bronzé") et Sleep N' Eat ("Dors et Mange"), des portraits de nègres plus que marqués. Le sitcom narre en effet leurs aventures stupides. Les deux personnages sont noirs, pauvres, descendants d'esclaves, appellent leur boss "Maître". Ils sont bêtes, sans éducation, sales et puants, parlent un argot black d'opérette, volent, ont des dizaines d'enfants et travaillent dans une plantation de pastèques ! Mais ManTan a "toute son éducation dans ses pieds". C'est un fabuleux danseur de claquettes ! Les deux personnages enchaînent gaffe sur gaffe dans un humour slapstick, entre show musical, fausses pubs, comédie stand-up, et ahurissants numéros de claquettes !
Malgré son concept en forme de foutage de gueule, mais réalisé avec le plus grand des professionnalismes, le show, véritable Revue Nègre revisitée, à peine parodique, est un succès immense. Le show séduit, fait rire certains autant qu'il choque et révulse les autres. Le scandale, comme prévu, est complet, et la communauté noire complètement divisée...
 
Voilà un film étonnant à plus d’un titre. D’abord sur le strict plan du filmage. C’est tourné en vidéo, mais sans aucun effort de texture. On se retrouve donc en face d’une image très claire, très bien éclairée mais incroyablement lisse. Il faudra attendre de voir le show télévisé lui-même pour avoir une vidéo plus texturée, avec plus de nuances  (très belles d'ailleurs). Où sommes-nous tombés, me dis-je ? Lors de la mise en place (première grosse demi-heure), les acteurs sont très bons mais quelquefois, au beau milieu d’une scène, on voit leur jeu légèrement, presque imperceptiblement, dévier de sa trajectoire, jusqu’à avoir presque un ton hyper-caricatural, presque de soap-opéra. Bizarre, bizarre. On se dit que c’est peut-être dû à un système de direction où il y a de gros blocs de dialogues écrits et d’autres moins longs où les acteurs ont la possibilité d’improviser. Mais très vite, on se rend compte que les dialogues sont sacrément écrits dans leur ensemble. Ce n’est donc pas de l’impro, mais une volonté délibérée de la part de Lee de placer le jeu de ses acteurs sur des plans différents, parfois à l’intérieur d’une même scène, et encore mieux et complètement fou, parfois même au milieu d’une même phrase ! On voit même Pinkett Smith non pas rire, mais sourire franchement sur certains plans, visiblement amusée par la prise ! Voilà qui plonge votre bon Dr et le Marquis dans une position délicieusement inconfortable et formidablement ludique. On se regarde par moments en demandant à l’autre s’il a perçu le changement de ton subtil. Oui, oui, on se répond. Le ton est donné : dispositif atomique de désintégration cosmique dans le propos, belle mise en scène mais vidéo, et en plus un jeu schizo et subtil. My god !
[En plus, dès le premier plan, Lee place son fameux travelling dont je vous rabats les oreilles à longueur d’articles : le travelling avec l’acteur sur le chariot ! Il faudra appeler ça le travelling Lee ! Je n’ai pas eu le temps de dire au Marquis : "Chic, il va encore nous faire le plan avec le travelling". Dès le premier plan, Lee balance d'entrée de jeu et astucieusement son travelling mythique ! Comme ça, c’est fait ! J’en ai ri aux larmes. Il était d’ailleurs très beau, ce plan, car le travelling, pour la première fois, ne se faisait pas sur une ligne droite en reculant, mais sillonnait toute la pièce, avec moult changements de direction ! Malicieux et superbe !]
 
Il ne faut pas imaginer THE VERY BLACK SHOW comme étant un pensum, un peu à la MALCOM X, film très didactique, même s’il s’agit d’un des seuls biopics regardables, mais comme quelque chose, au contraire, de complètement iconoclaste. Et d’excessivement malpoli, avec toute la malice que cela implique. On fait souvent le portrait hagiographique de Lee comme symbole de la culture de la communauté noire et porte-parole de la cause. Si un film comme JUNGLE FEVER, très naïf et pas vraiment pertinent malgré le beau sujet, pouvait donner cette image, il faut absolument la rectifier. Dans le cadre de ses films, Spike Lee est avant tout un homme qui réfléchit avec ses propres armes et ses propres doutes, ce en quoi il est en totale contradiction avec son image, justement. Lee n’est le porte-voix de personne. Et ce qu’il y a  de très beau, notamment ici, c’est que plus il s’enfonce dans des fictions abracadabrantesques, plus il brosse des portraits précis de son pays. Plus la fiction est construite, et plus il s’approche du réel, et d’un réel à voix multiples, et parfois contradictoires, un réel à narrations fragmentées et parfois antagonistes. Une belle leçon qu’il faudra que nous appliquions nous-même avant de faire, ici en Europe, du cinéma social. Car comme vous allez le voir, ce n’est pas demain la veille que quelqu’un en Europe brossera un portrait aussi acide.
 
Spike Lee fait donc son malpoli, et pas qu’un peu. Puisqu’il va falloir montrer dans THE VERY BLACK SHOW de larges extraits du show de ManTan, Lee sait qu’il va suivre peu ou prou le même chemin que son héros. On sent d’ailleurs une certaine complicité avec le personnage de Wayans, même s’il (Lee) est très dur avec lui, et ce n’est rien de le dire. Beau personnage d’ailleurs, qui fait partie des rares, avec Pinkett Smith, qui aient un tant soit peu de recul (et encore, pour combien de temps ?), et une vraie réflexion sur la situation de la communauté. Ces deux-là ont des analyses remarquables, malgré, en ce qui concerne Wayans, certains moments de ridicule. Son personnage est en effet très drôle. Noir issu de Harvard, ayant quand même réussi très largement (malgré la stagnation professionnelle qui est la sienne, et on imagine bien pourquoi, en début de film) c’est un grand bourgeois, et encore plus un "lettré" pour ainsi dire. Il a les outils et le bagage culturel pour analyser la situation. Dans le même temps (à l’image du frère rappeur qui refuse son nom de baptême, Julius, pour choisir celui de Big Black Africa (rien que ça !), prenant ainsi exemple sur le refus de Mohamed Ali de garder son, et je cite, « nom d’esclave »), le personnage de Wayans a aussi changé de nom pour adopter le très français Pierre Delacroix. Et il a perdu son accent afro-américain. De l’autre côté, son patron (Rapaport) revendique, bien qu'étant blanc, sa totale négritude, et parle quasiment avec l'accent des afro-américains, chose que le personnage de Wayans remarque et trouve lamentable. Les choses ne sont pas simples.

Il y a énormément d’idées dans le film, une montagne de réflexions pertinentes, et Lee montre d’entrée de jeu, même s’il semble prendre sévèrement parti (souvent à l’insu de ses personnages), contre ou pour certaines idées, il montre, dis-je, que les choses ne sont pas simples à démêler, et que cette situation de la communauté noire et de son bagage historique contient moult paradoxes, ou même, encore plus souvent, bien des idées dont il est difficile de faire la synthèse, ou qu’il est bien difficile de relier. Qu’ils soient bêtes ou réfléchis, tous les personnages pataugent dans cette grande pelote, mettent les mains dans le cambouis et ont bien du mal à en sortir un discours ou un comportement cohérent, ce en quoi on ne saurait leur jeter la pierre. Un héritage historique lourd, des lectures antinomiques au sein même de la communauté, et ajoutez aussi là-dessus des sentiments, encore et toujours, des sentiments, bons ou mauvais, souvent de rancœur vis à vis de ce parcours de la communauté noire. Ce que montre d’abord Lee, c’est que ces choses sont difficilement clarifiables, et qu’en plus, ensuite, il manque à la plupart des gens ce fameux recul réflexif, ou toute autre voie permettant de sortir de la réaction, c’est-à-dire du réflexe émotionnel le plus bête et le plus meurtrier.
Lee charge la mule (sans ses quarante acres, dirait-il), certes, mais il dresse un portrait précis, et d’autant plus courageux qu’il est sans concession, de sa communauté. Noirs faisant le Nègre, noirs ne pouvant s’entendre  ni se parler, noirs qui revendiquent leur propre caricature passée et droitière comme ciment de leur identité (séquence hallucinante de l’audition du groupe de rap, « révolté » mais contre quoi (dixit Lee), à la fin de laquelle le personnage de Wayans lui-même conclue : "Qu’on ne me parle plus de noirs pendant au moins une semaine !"), noirs qui se reprochent entre eux le moindre rapport social, et qui lisent sur cette échelle (sociale donc) le moindre désaccord d’idée, de sentiment ou de personne. Il est toujours plus facile de balancer à sa sœur, comme le fait Big Black Africa le rappeur (un bel abruti d’ailleurs, très bien joué par le rappeur Mos Def), qu’elle est devenue l’esclave nègre de son patron (noir !), que de lui dire qu’elle se trompe ou qu’elle le déçoit.

Lee note que la société américaine est très dure, et que la place des noirs, même si cette communauté n’est plus une minorité, est représentée souvent de manière stupide, basée sur des clichés hallucinants... Représentations et idées stupides auxquelles les noirs eux-même ont contribué. Certes, la société wasp verrouille encore les postes clés, mais la communauté afro-américaine a quand même des reproches à se faire. Lee nous montre dans des images d’archives (formidablement montées, comme à son habitude, et avec un sens délicat de l’insert à brûle-pourpoint ou au contraire à bon escient. La classe !) ce qu’était la représentation noire dans les médias de divertissement jusqu’au années 60. Des clowns proches du singe, grimés au cirage, portrait violent, ô combien. Mais Lee ne s’arrête pas là, et montre aussi que sa communauté s’est bien enfermée, en créant des shows où ils se plaçaient eux-même dans des images d’Epinal stupides, dans des positions d’idiots. Le cirage en moins, mais tout juste. Et quand Lee égrène les séries télés des années 70 et 80, ça fait très mal.  Voilà aussi ce que le personnage de Wayans veut dénoncer. [C’est finement joué d’ailleurs, puisque le show de ManTan ne peut plaire à personne, noirs ou blancs, ou plutôt divisera forcément la communauté. D’autre part, le show renvoie presque tout le monde dos à dos, puis, en devenant populaire, sera récupéré par la machine médiatique et par le public qui aimera ça jusqu’à se grimer lui aussi et crier : "Je suis un nègre de [là vous mettez le mot que vous voulez : je suis un nègre de Harlem, du Sénégal, d’Austin au Texas, de Paris, de Porto-Rico, etc.] et je suis fier de l’être !"]
 
Au fur et à mesure on comprend que Lee déteste sans doute cette idée de communauté, même s’il a conscience d’en faire partie. Et il sait aussi qu'il a les armes pour y réfléchir, mais qu’il n’y arrivera sans doute pas. Au fur et à mesure, on comprend que Lee fait des portraits d’individus, prisonniers des groupes, très souvent (mais pas toujours) choisis. On sent que Lee voudrait dépasser l’appartenance au groupe, et retrouver l’Individu. Et il fait deux choses très importantes dans le film. Dans deux scènes qui sont toutes petites. Il suggère que le problème n’est pas uniquement racial ou communautaire, mais que si, par hypothèse, on arrivait à en voir le bout, il serait remplacé par d’autres conflits de communauté (qui ont déjà lieu mais qui prendrait alors le devant de la scène) : la division par le sexe (homme contre femme, domaine où il y a aussi un lourd passif qui promet des déchirures nombreuses), et la division par le social et l’argent !

Puis, plus loin, dans la dernière partie, le ton change. Le film devient complètement non-réaliste, semble imploser pour devenir quelque chose de grotesque, presque irréel ou fantastique (dans le sens où ce changement de ton semble incompatible avec les premiers trois-quarts du film). Cette impression d’incrédulité face à cette deuxième partie au ton improbable et peu "crédible" (aux yeux de la première partie du moins, je le répète, qu’on soit bien clair), s’articule sur quelque chose d’assez étonnant. Ce ton arrive en effet au moment où les choses deviennent incroyablement violentes et dramatiques. C’est une sorte d’oxymoron de narration. Ça ne tient pas debout et pourtant c’est ce qui se passe. Le drame est grotesque, les blagues sont violentes, et les réalités du film ET de la société deviennent absurdes... et d’une tristesse à fendre le cœur. Le chaos mou est en marche. Plus rien n’est lisible. La situation commence à déraper quand certains individus s’aveuglent encore plus dans leurs petits sentiments émotifs médiocres, et cessent de suivre la voix de la raison, ou au contraire la retrouvent. La Faiblesse des personnages, avec un grand F, donne naissance à un monstre sentimental où chacun décide de jouer sa partition en solo, sans rendre compte de leurs actes. Si la notion ou le concept de Conséquence disparaît, l’Individu finit par se tuer symboliquement. C’est l’horreur, la douleur et la peur. Garmonbozia.
Cette dernière partie est structurellement intéressante. Mais c’est là aussi que Lee finit par pécher, ou plutôt par montrer son propre chaos. Il a voulu bien sûr nous retirer le tapis sous les pieds, ce qui, artistiquement, est toujours une bonne tactique. Mais en même temps, il nous perd, au moins nous européens. Lee revient alors sur une longue séquence de montage d’archives, reprenant la désastreuse "image nègre" dans l’industrie du divertissement : visages cirés dans les dessins animés, les spectacles de music-hall, racisme social évident des films, etc. Cette partie semble bien bizarre à nos yeux d’européens. Elle est didactique. Il s’agit de montrer aux américains, et aux noirs, que l’exploitation "nègre" de l’image a été violente, longue, et ne s’est arrêtée que récemment. Il choisit dans cette séquence de nouvelles images d’archives encore plus violentes que les précédentes. Lee a été clair, il veut montrer par là que l’héritage américain (et non plus communautaire seulement) est très lourd, et pire : bien plus lourd que ce qu’on imagine, maintenant que le passé a arrondi les angles. On sait qu’il y a eu des visages au cirage, certes, mais on oublie jusqu’où, et avec quelle violence et bêtise insurmontable, cela a été. Je vous laisse découvrir ça et ne vous donne pas d’exemple.
Malheureusement, le film devient alors didactique. Ce n’est pas vraiment une bonne idée. [Je serais très sévère avec la séquence de générique par contre, qui est complètement redondante, en plus pauvre et en moins bon.] C’est un peu lourdaud (même si le Lee a fait pire dans ce domaine). Enfin, cette dernière partie, où il y a quand même des choses très bonnes, souffre également d’un rythme plus lâche et sans doute moins rigoureux en ce qui concerne narration et montage.
 
En tout cas, Lee a réussi son coup : il y a énormément d’intelligence dans son film, il a su mettre en exergue ce qu’il n’aimait pas et ce  qui le dégoûtait, sur un mode complètement réflexif. Bravo. Son film est un réservoir, même dans cette toute fin bien pâlote. Si le film se demi-plantouille sur la ligne d’arrivée, il y a par ailleurs tellement à manger que ça n’est vraiment pas grave. Et les contradictions internes au film ont le mérite d’incarner avec une certaine générosité le projet global, et la réflexion  de Spike Lee. Cette générosité est rugueuse, un bisou barbu, mais c’est aussi du franc et de l’honnête. Le défaut de ses qualités. Il y aurait sur ce point matière à 12,000 commentaires dans la rubrique prévue à cet effet !
Mais, comme diraient nos amis américains, ne loupons pas le point (l’essentiel). J’ai gardé le meilleur pour la fin. Le film dans tout le reste (80 ou 90%) est une splendeur galactique totale ! On rit énormément. Il y a des séquences qui sont des bombes atomiques, comme celles concernant le rap et celles des fausses pubs (notamment la pub pour les jeans Hillnigger ! Je crois que j’ai rarement autant ri; et balancer ça à la « face » de la communauté rap/hip-hop/banlieue, fallait quand même oser !). La mise en scène globale du film est brillante ; beau cadre, belle lumière, montage superbe (musique notamment, comme d’hab !), ça n’arrête pas et ça fourmille.
Quant à l’émission de télé elle-même, je fais exprès de n’en parler qu’à la fin de l’article et en loucedé. C’est sublime et brillant ! Et je pèse mes mots. Lee fait preuve d’une malice et d’un talent d’écriture phénoménal. Je vous laisse découvrir ça, de la même manière que je vous ai préservés de MANDERLAY en essayant d’en dévoiler le moins possible. Le show de ManTan est brillant de A à Z, c’est un puit sans fond  d’intelligence, et d’efficacité. Ce show est sublime !
Imaginez donc ce que ça doit donner, en considérant ce que j’en disais en début d’article. C’est à pleurer de rire, ça scintille d’intelligence cosmique, et artistiquement parlant, c’est d’une efficacité absolue. Une vraie bombe. En débitant dans ces pages la description du show, je vous fais un superbe cadeau. Vous et votre noble descendance me remercierez  pendant sept générations ! En toute modestie, bien sûr.
Spike Lee le prolifique (car il tourne sans cesse, notamment pléthore de courts-métrages et des documentaires qu’on ne voit pas ici) est en forme, et on l’a quand même enterré bien trop vite.
 
Fraternellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 9 décembre 2005 5 09 /12 /Déc /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia


Photo :  "La Résidence " par Dr Devo, d'après une photo du film de Bob Clark.

Chers Focaliens,
On continue la sympathique descente dans les archives du Marquis. Comme de bien entendu, nous avons regardé quelques horreurs dont j'ignorais même l'existence. C'est ça qu'il y a de bien, dans l'immense dévédéthéque du Marquis (un peu moins de 1550 titres d'après ce que j'ai pu comprendre, et non pas 6000 comme je le disais dans le dernier article, mais à ce niveau là, la différence est-elle si grande ?), c'est qu'on peut regarder un très beau film comme LIMBO, et enchaîner avec LE DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS, obscur et oublié film de kung-fu chinois (c'est bien foutu), à ne pas confondre avec le célèbre film de Cassavetes, mais quand même avec Elton Chong (Elton Chong !!!!), film dont je vous parlerai peut-être. Ou alors pas du tout !
On connaît John Carpenter ou George Romero, grands réalisateurs des années 70, et on sait la perspicacité de leurs œuvres. [J'en profite pour redire tout le bien du superbe documentaire AMERICAN NIGHTMARE d’Adam Simon, dont le Marquis avait parlé ici, et qui montrait comment ces deux-là et quelques autres, Wes Craven et David Cronenberg, notamment, ont construit des films comme autant de miroirs de leur temps, et comment ils ont intégré la violence terrible des USA de l'époque.] Par contre, Bob Clark n'est pas souvent cité dans ce panthéon. C'est compréhensible... et en même temps, pas du tout ! Certes, Clark n'a pas eu la carrière populaire d'un Carpenter et de fait, n'a jamais été aussi respecté aux yeux du grand public que Romero. Son aura, réelle, se limite il faut bien le dire au cercle des aficionados du fantastique. C'est bien dommage, et pas tout à fait mérité. Bob Clark continue certes de tourner, mais loin de son genre de prédilection. Nous avions vu avec le Marquis son KARATE DOG, avec Jon Voight, qui raconte les aventures d'un chien qui parle (avec la voix de Chevy Chase) et qui fait des combats de kung-fu qui n'ont rien à envier à ceux d’Elton Chong (it's no sacrifiiiiiiice...).
Adieu donc le chemin de briques jaunes pour Clark, et bonjour le (relatif) anonymat. Heureusement, l'excellente collection de Neo Publishing est là pour me sortir de mon ignorance crasse ! [Neo Publishing édite des DVD, avec un choix de films privilégiant petites séries B et choses un peu plus Z, mais avec un soin éditorial quasiment stupéfiant. À l'instar de son édition de LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES, nanar Z érotico-gore et français dont je vous recommande l'étonnante vision, qui provoquera en vous des râles de plaisirs incessants en raison de la haute teneur en improbabilités en tout genres que le film contient, reculant toujours les frontières de l'ineptie et du bon goût, mais réservant notamment une surprise finale que vous me permettrez de qualifier de largement splendouillette ! Et bien, figurez-vous que le DVD a un design des plus classes (en cela, en complète opposition au film) et que le film est aussi richement doté en suppléments qu'un gros classique, dont notamment l'inénarrable BO qui vous est offerte en intégralité, le tout pour un prix bon marché et une copie carrément correcte ! Il faudra d'ailleurs que le Marquis ou moi-même consacrions un article à la chose !]
USA, 1972. La famille d’Andy, un type assez jeune parti au Vietnam, attend avec inquiétude son retour. Son père et sa sœur sont désespérés, et sa mère est à la limite de la névrose psychotique, tant elle est persuadée que son fils reviendra sain et sauf. Le temps passe lugubrement, et privés de lettres depuis deux mois, l'inquiétude monte. Andy se fait tuer, et sa famille est avertie par un télégramme officiel de l'armée. La mère s’enfonce un peu plus dans sa psychose, et se persuade que tout ceci (le télégramme, l'annonce du décès) est un mensonge et que son fils n'est pas décédé. Devant ce spectacle, la douleur de la sœur et du père est décuplée.
Le soir de cette funeste annonce, la maisonnée est dérangée par des bruits suspects. Ils découvrent tous avec stupéfaction que c'est Andy qui est revenu ! La chose est impossible, mais les faits sont là : Andy est bien de retour...
Mais Andy a changé. Devenu taciturne à l'extrême, il ne communique pas, ne réagit que très peu et demande à sa famille de ne pas annoncer aux amis et aux proches son retour. Il semble ne plus avoir d'envie, de désir, de peur, rien que ce nouveau visage impassible et sans expression. Si ce n'est quelques réactions violentes et impromptues qui font peur à sa famille... Mais pour la mère, c'est la plus belle chose qui lui soit arrivé. Alors que le père commence à s'inquiéter, la maman d’Andy est la seule à voir dans cet impossible événement un miracle merveilleux...
La boîte du DVD (qui vient de sortir), avec un gros plan sur une tête de zombie, a un packaging voyant mais élégant. Mais en même temps, elle risque ou de faire peur ou de décevoir. Faire peur dans le sens où le film pourrait intéresser un public plus large qu'il n'y paraît, et décevoir celui qui veut voir un film gore avec pleins de zombies !
 
Quel étrange film en tout cas. L’entame est très belle et happe le spectateur en deux coups de cuillère à pot. D’abord par une courte scène au Vietnam, décrit de manière très simple mais bougrement efficace, comme une sorte de no man’s land envahi d’obscurité que seules quelques explosions déchirent. Deux soldats  tout seuls, l’un reçoit une balle, et son camarade, Andy, se penche vers lui. Le gros plans devient flou en caméra subjective, Andy qui se fait descendre avec une simplicité glaçante, et l’image qui se fige, tandis que le générique défile dans un silence horrible. Très beau. Et immédiatement suivi par une scène de repas excellente, où la famille d’Andy apprend la mort de celui-ci. En deux minutes à peine et quelques plans, la complexité des relations familiales est tissée les doigts dans le nez, et on comprend vite quelles vont être les qualités du film : interprétation assez directe et saisissante, découpage rigoureux, utilisation des axes très perspicace, pas de plans inutiles, et cadrage précis. C’est du rigoureux et de l’efficace, avec peu. On comprend également que le rythme sera piégeux (si je veux), avec une froideur / lenteur qui n’est qu’apparente : on trépigne vite dans son fauteuil.
Dès la fin de l’intro, avec le plan de la mère qui tient une bougie dans le noir, et dont l’incantation fera revenir Andy, on  est soufflé par la qualité de la photo et son utilisation directe dans la mise en scène, dont elle guide nombre des options. Le film est souvent plongé dans le noir. La scène avec le routier fonctionne comme maître-étalon. Le camion est éclairé de biais, comme par reflets, peu nombreux et dans un axe tangent, sur les côtés de la remorque. Le camion est ainsi réduit à deux points noirs dans la nuit, puis quelques lignes verticales, celles de reflets des parois gondolées. Quelques taches minuscules dans l’obscurité immense. Le motif est donné, et incessamment, comme une litanie, Bob Clark et son chef-op’ (Jack McGowan) vont placer des lignes verticales partout, dans le moindre cadrage, dans le moindre décor, dans le moindre objet : papier peint, chemise d’un personnage, balustrade de l’escalier, reflet de la lumière... La ligne verticale devient une espèce d’obsession, une espèce de bug de perception absolument bizarre, d’autant plus que le reste du film, très loin d’être baroque, souffle un vent glacial sur le spectateur. Les lignes verticales, très antinaturelles, rendent abstrait et hallucinant un décor quotidien et banal, et troublent par leur surabondance silencieuse, au point que tout s’abstractise, tout devient douloureux et pathétique. C’est froid, c’est rigoureux, et en même temps, ces lignes, paradoxalement, alliées à une photographie originale, font qu’on devient sensible au drame global qui se joue, drame à plusieurs niveaux, comme un mille-feuille, où là aussi des détails parfois ridicules font aussi mal que des situations de douleurs, où chaque événement, dérisoire comme important, prend un caractère violent et pathétique.
[Ça va quelquefois très loin, comme ce cadrage hallucinant dans cette scène où le père descend voir qui fait du bruit en pleine nuit au rez-de-chaussée. Clark ne cadre pas alors les personnages, mais, dans le haut du plan, un triangle formé par le plafond de la maison, la rampe de l'escalier et l'ombre !  Plan sublime !]
Très précis dans son contexte et dans sa psychologie (encore une fois, ce qui n’est pas évident, le film étant assez froid dans sa forme), LE MORT-VIVANT est donc aussi une construction rigoureuse, une analyse sociale étonnante et simple, et également un abysse abstrait. Nous sommes en quelque sorte dans une semi-perception, à mi-chemin entre les humains et Andy, un nouveau no man’s land justement, où les douleurs des séquelles de la guerre, militaires et civiles, apparaissent à fleurs de peau, toujours très sensibles, et où l’incroyable solitude de la condition humaine, logique mais absurde, vous poignarde le cœur.  La peur, le désespoir, la désagrégation familiale (où ce sera chacun pour sa peau, et où la "réunification" ne se fera que par intérêts communs des différentes solitudes additionnées), le sentiment de faiblesse et d’injustice, la désintégration des efforts les plus pieux et les plus sincères, l’effritement des sentiments, comme la peinture écaillée d’un mur, effritement bien plus remarquable que la décomposition très lente et très peu marquée d’Andy (les amateurs de zombies non-stop seront surpris), tout cela, donc, fait du film une expérience étrange, où l’intellect est placé dans la ouate, et semble régi par une autre logique, très rigoureuse mais aussi abstraite et terre à terre. Que c’est étrange !
Le film acquiert très vite son indépendance. On est happé avec force, et on imagine qu’en salles, la chose doit être hallucinante. La musique, faite de pizzicatos violents sur un violon écorché et de piano métallique joué sans les touches et à même les cordes (motif vertical encore) fait beaucoup pour donner l’impression de temps figée comme une boucle, impression contrariée par la nette évidence que le temps passe quand même, atomisant peu à peu tout le monde, irrémédiablement.
Et pourtant, on n’est jamais dans le social, jamais dans le réel, et également jamais dans le message, jamais dans le symbolique. L’ambiance passionnante et glaciale (slowburn !) nous englue et nous émeut avec force. Le film tire cette force du soin et de l’originalité constante de sa mise en scène, et aussi de son étrange positionnement que, pour une fois, on peut qualifier d’inédit : à la croisée du fantastique, de la chronique, du familial, du social, etc. Aucun de ces domaines n’est abordé de manière frontale, mais tous participent au film. Le cocktail est aussi originale qu’explosif.
Enfin, dernière couche, la dévotion des acteurs est assez remarquable. John Marley (le père), aperçu chez Coppola et Cassavetes, est très bon. La mère (Lynn Carlin) avec ses faux airs de Louise Fletcher, étonne également. Anya Ormsby (la sœur) est déchirante, bien que son personnage soit logiquement plus en retrait.
Il va donc être assez indispensable de redécouvrir les premières œuvres de Bob Clark et de les mettre à côté de celles de  ses collègues prestigieux. Il faut saisir l’opportunité de découvrir ce film qui vient d’être édité, d’autant plus qu’il pourrait bouleverser aussi bien l’amateur de fantastique que celui qui n’aime pas ça du tout, et que, malgré le propos, on n’y trouve aucun message lénifiant ni symbole grossier, mais seulement l’immonde scandale de la souffrance et de la solitude humaine.
 
Solennellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 5 décembre 2005 1 05 /12 /Déc /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "Mes Fours sont plus Belles que vos Ennuis" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
Hier, vendredi, c’était le jour du poisson. Bonne fête à tous les poissons, comme dirait (disait) Roland Topor.
C’est les vacances avant l’heure, on pourrait dire. Petit retour en Terres Ancestrales, et bien sûr, petit visionnage entre focaliens, chez le Marquis, l’homme aux 6000 DVD achetés pour le prix d’à peine 300 sans doute... Il est très fort, le Marquis.
Il est très fort, mais il ne sait plus où donner de la tête et il est bien embêté. Trop de films à voir dans sa dévédéthéque, par où commencer ?... Comment regarder un film avec Anna Nicole Smith sans avoir mauvaise conscience, et sans penser à ce merveilleux film de Bergman qui attend dans la pile ? C’est pas facile. Alors le Marquis a décidé de tenter une expérience. Dans la grosse pile de films qu’il n’a pas encore vus, il a sélectionné 26 DVD d’après l’initiale du titre. Un film pour A (ANACONDA, par exemple !), un film pour B, etc. Et il regarde chaque jour une lettre ! Oulipien et fort intéressant, en tout cas. Et scientifiquement focalien. Chic, ça tombe bien.
Bon, évidemment, cette discipline monastique est interrompue quand il a du monde à la maison, et mon arrivée hier aurait dû déroger aux règles du Maître de Maison. Malgré tout, pour rendre hommage à l’ingénieux système,  au moment de choisir un film à se regarder, mon choix se porta sur la continuation du procédé. Le Marquis étant arrivé à L, nous avons regardé le film prévu à cet effet : LIMBO, de John Sayles.
[Ah, John Sayles, petit chouchou, mineur certes,  chouchou remplaçant des critiques et des distributeurs dans les années 90. Gentil mépris par la suite... Scénariste de HURLEMENTS et de PIRANHAS de Joe Dante, quand même...]
USA, années 90. Etat d’Alaska. Une ville côtière magnifique : grande étendue d’océan, petits fjords, petits icebergs, une nature ultra-verdoyante, des cours d’eau superbes dans lesquels remontent de grands saumons, de la montagne, de la grande forêt, des bateaux de pêche, etc. Un coin magnifique, mais largement touché par la crise. L’industrie du poisson, qui faisait vivre énormément de gens, se réduit au minimum, et depuis longtemps les notables de la région ont pris les choses en main en réorientant la région vers le tourisme, logiquement. Les cars de retraités et de familles venues de tous les USA viennent alors nombreux visiter ce coin de paradis fabuleux, cette nature majestueuse et presque onirique tant elle représente l’immensité pionnière de l'Amérique. La ville est presque  un parc à thème : musée des natifs indiens, musée des anciens de l’usine de poissons, etc. Les autochtones, quasiment tous des anciens de la pêche, acceptent avec fatalité et humour noir cet état de fait, et vivent de petits boulots. Dans ce contexte bizarre, David Strathairn (qui jouait le papa de DOLORES CLAIBORNE, très beau film, d’ailleurs), quarantenaire laconique mais apparemment avec la tête sur les épaules et très calme, travaille comme factotum pour un couple de lesbiennes qui ont repris un restaurant. Il fait un peu de tout pour elles, de menus travaux manuels principalement. Ça paie, et ça passe le temps. David est un ancien pêcheur, comme les autres. Il fait la connaissance de Mary Elizabeth Mastrantonio, une chanteuse folk (un peu country, genre Emmylou  Harris) de passage dans la région pour quelques semaines. Les deux ont quasiment le même âge, ont la même douceur et la même franchise. Ils flirtent. David s’aperçoit vite que la fille de Mary (Vanessa Martinez, qui vaut le déplacement à elle toute seule), une adolescente quasiment déjà adulte et assez mal dans sa peau,  travaille aussi pour le couple de lesbiennes, et qu’ils se connaissent déjà…
Dr Devo, lui, s’aperçoit qu’il n’a aucun intérêt à vous raconter autre chose et que, de fait, son résumé ne sert à rien. Il décide de s’arrêter de taper et d’aller caresser le chat qui se prélasse sur la commode...
Ben oui, c’est dur à raconter, non pas que le film soit excessivement complexe (mais la narration est assez subtile), mais parce qu’en dire plus, même si ça ne dévoilerait pas de révélations soigneusement cachées, ça détruirait pas mal de choses. Arrêtons donc là.
Vous devez avoir l’impression, en lisant ce piteux résumé, que c’est une sorte de frères Dardennes dans leur cabane au Canada, mais pas du tout.
Avec humour (un peu triste) et précision, John Sayles installe une ambiance douce-amère très habile dans son film. Une nature omniprésente et majestueuse, certes, mais pas glorifiée par de somptueux plans en hélicoptère. Une nature exceptionnelle mais banale, nuance ! Sayles s’avance  sur un terrain qui semble être celui d’une narration chorale. Six ou sept personnages importants, et encore six ou sept derrière, forment un portrait de commune provinciale tout à fait convaincant et drôlement bien écrit, car on s’étonne, au bout de 10 minutes, du nombre ahurissant de détails et de liens qu’a décrits Sayles, sans avoir l’air d’y toucher une seule seconde. Etonnant. Cette première partie du film se résume assez bien dans la première chanson qu’interprète Mary Elisabeth Mastrantonio (belle voix d’ailleurs), cruelle mais presque drôle, et parfois même ridicule. Tout dans cette ville est de l’ordre du drame, mais aussi de la franchise tranquille. Une ambiance subtile.
Les acteurs sont vraiment bons, semble-t-il. Le cadre est beau et la photo est superbe. Bien, bien.
Deux choses se démarquent vite. D’abord la façon de faire une espèce de début choral est bien plus subtile ou originale qu’un SHORT CUTS par exemple, ou qu’un MAGNOLIA. Le tissu d’événements est bien tissé, et enchevêtré sans cesse, sans cette impression de "sketchs indépendants". Bizarre. Deuxièmement, pour faire avancer sa narration, Sayles ne cesse d'avoir recours à l’ellipse. Il préfère la partie au tout, l’animal ! Juste une image, ou juste une fin de scène, plutôt  qu’un dialogue en entier, une réaction à un discours plutôt que le discours lui-même. On comprend que ces gens sont subtils, et Sayles trace des portraits riches et ambigus en deux coups de pinceau.
Parallèlement, le film semble se resserrer de plus en plus sur deux aspects : la souffrance larvée des personnages, et le recentrage progressif sur la Mastrantonio, sa fille et Straitharn.
La mise en scène nous happe dans les deux cas, et toujours avec originalité. Montage alerte jouant avec virtuosité sur le rythme, ellipses de structure qui épousent plastiquement les ellipses du scénario. C’est du bel ouvrage, et on se dit rapidement que le film sera beau et original, merci mon dieu.
La conscience travaille en tout cas, et on sent que la tranquillité triste de ce patelin est fragile, et que le drame pourrait surgir, non pas qu’on le voie venir et qu’on sente que ça va éclater. Non, pas du tout. Pas d’évidence, justement. Mais on sait que ça peut arriver, qu’une mauvaise passe est toujours possible.
 
Si la moitié du quart des films avaient une narration aussi travaillée et subtile, le cinéma serait un endroit sublime, se dit-on. Pas tape-à-l’œil, mais très travaillée, avec modestie mais sans refuser une certaine fulgurance (une fulgurance absolument pas baroque, par contre). À l’image de ce petit plan de rien du tout qui nous fit nous regarder le Marquis et moi. T’as vu ce que j’ai vu ? Oui, que c’est beau, jamais vu ça. Je vous le dis, mais sur le papier, ça ne vous scotchera pas, et quand vous verrez le film, ça peut vous émouvoir au plus profond. Un plan qui semble assez serré en plan douche (un vrai plan douche !) sur les flots miroitants ; la mer semble défiler, puis se fixe  brutalement, et dans l’instant un voilier entre dans le champ par le bas ! Sublime et iconoclaste !
C’est du beau, c’est de l’osé, ça joue sur tous les leviers de mise en scène, et pas qu’un peu, les idées fusent, et elles sont toutes bonnes. À l’image de cette scène de bar (il y en a un paquet, d'ailleurs), où une série de dialogues séparés, montés en alternance et en chorale, deviennent un jeu de phrases abstraites, et avec cinq conversations en même temps en plus ! [On s'apercevra que cette étrange scène était peut-être un plan subjectif !] Il a des idées, le bonhomme. Ça lave, ça fait respirer, la classe. Beau sens pudique aussi (cf. le plan de la photo du hall of fame, rien n’est verbalisé, tout est dit par la mise en scène, le contraire d’un mouvement européen).
La deuxième partie s’enclenche, et le film bascule. Je ne vous dirai rien de textuel sur cette deuxième partie, pour vous laisser vierge, totalement, devant le film. Et là, LIMBO, déjà très beau et même assez formidable (et très touchant : sans drame, on a déjà la truffe humide), bascule dans l’absolument ahurissant. Nous n’en croyons pas nos yeux, le film se fracture sans se briser, continue mais comme pour en finir, dans des terres complètement vierges, toujours rythmé (à chaque séquence) par un fondu au noir, puis plan cut à suivre, procédé récurent, mais qui dénote une volonté nette de structure, et qui sera crucial, on le sait déjà. La première brisure du système de fondu est superbe (le fondu au noir étant remplacé par un plan cut, suivi d’un autre plan cut à peine plus éclairé, c’est superbe, ça fait peur). Deuxième partie hallucinante, avec la même tranquillité, mais avec des enjeux bien plus terribles, mais shuuuut, ne disons rien qui puisse dévoiler quoi que ce soit. Dans cette deuxième partie, alors que précédemment c'était déjà très beau, on sait qu’on arrive en territoire inconnu, que tout peut arriver et qu’on a franchi les limites de l’extraordinaire. On est scotché. Plus rien ne sera comme avant. Le film creuse son sillon, dans l’âme cette fois.
Sorte de récit moby-dickien, mais qui serait statique, sur la berge et pas dans le bateau, et sans baleine (héhé, call me Ishmael), soutenue par un fil rouge Shéhérazadien  à vous briser le cœur et à vous fendre l’âme. Sur le cul, nous sommes.
Le film commence à s’achever, déjà nous savons qu'il est exceptionnel, mais... Les deux derniers plans arrivent, et là, là, là, là.... Nous sommes devant la chose la plus hallucinante vue depuis très longtemps. Une fin abyssale, le saut en parachute sans parachute, on en crierait presque. Idée de scénario et de fidélité au film, sublimissime, mais mise en scène en deux plans et trois secondes d’une abstraction et d’un cosmique quasiment génial, dans le sens où, oui, oui, Sayles a eu les couilles de le faire, il a ce courage sublime.
Ces deux plans valent le reste à eux tous seuls, ils ont presque commandé le reste du film, déjà magnifique. Au cœur le plus noir de l ‘Amérique (chez nous, là aussi) et de l’Abstraction, Sayles signe là, sans doute, son meilleur film, c’est très clair, et surtout, il réussi à faire quelque chose de complémentaire, à la fois populaire et exigeant, sans que la chose ne fasse courber son film, tout en restant seul maître à bord. La générosité est complète. Très grand film, à tous points de vue. Je ne vous dis rien, mais je vous ai tout dit.
 
Kleenex obligatoires.
 
Abyssalement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Samedi 3 décembre 2005 6 03 /12 /Déc /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Fermage de la Charentaise" par Dr Devo)

Chères lectrices de Sherbrooke (Canada), Chers Lecteur de Miettula (Finlande),
 
Oh lalala, ça, c'est Paris, je ne sais pas si vous avez vu, mais le dernier article de Mr Mort sur GARDEN STATE (dont d'ailleurs Tournevis avait publié sa propre critique : c'est ici) a été drôlement commenté : plus de 70 commentaires en quelques jours, c'est déjà plus qu'un de nos articles best-sellers, STAR WARS III, qui bien sûr déclencha l'ire de pas mal de fans hardcore (dont un commentaire très drôle il y a quelques jours !). Et on n’est déjà pas loin de notre plus "populaire" article, celui qui nous valut la gloire à travers tous les océans du globe et par delà les frontières (mais curieusement, depuis que c'est sorti en DVD, on n’a pas vraiment de nouveaux commentaires...) : MILLION DOLLAR BABY ! Là, amis finlandais et canadiens, c'est un festival !
Ceci dit, ce n'est pas au kilomètre qu'on mesure la pertinence de bons commentaires en l'occurrence, et ceux de ce récent article sur GARDEN STATE sont passionnants, et couvrent un pan entier de la culture, de Bach à Bézu, et ce n'est pas peu dire. En allant voir ces commentaires, vous trouverez, et là je ne plaisante absolument pas, des réflexions sur la valeur intrinsèque du cinéma, sur la question "Techniques Cinématographiques : limites émotionnelles du film ou éléments fondateurs ?". Il y a aussi un colloque sur le cinéma érotique de Bénazéraf, un symposium sur "BACH et MOZART : deux stratégies pour une même musique ?". Une conférence intitulée : "Mozart, musique vulgaire ?". On parle également des grands réalisateurs, notamment avec la célèbre dispute : "Renoir, un auteur moderne ou une vieille chouette ?", ancienne conférence qui provoqua le renvoi de Bernard RAPP de la Sorbonne où il enseignait à l'époque, alors que le cours s'appelait "Renoir a-t-il une chance si Franju, Duvivier, Dreyer et Bergman lui tombent dessus pour lui casser la gueule ?".
Bref, que des questions existentielles et des nouvelles pas toujours gaies, mais c'est la vie de nos amis Bézu, Blèze et Pompon, dont j'ai mis ici la photo. La photo se regarde en allumant le juke-box focalien (radio.blog), en haut dans la colonne de droite, et en mettant la belle chanson de Gérard Manset, comme un hommage.
Incroyable travail collectif, cette série de commentaires aurait pu être un chouette article. Allez jeter un œil : c'est ici.
 
Tout cela complète en plus, c'est merveilleux, les réflexions que nous nous faisions hier sur le Naturalisme et le cinéma dit "du réel". Continuons un peu sur ce chemin, voulez-vous ?
 
Il n'est jamais trop tard pour revoir ses classiques, et quand vous avez loupé ou évité l'incontournable, il est important, un jour ou l'autre, de passer à la caisse et de payer, je suppose, ce qui est dû. Là, ce fut Madame Devo qui décida du sort des choses, en choisissant la galette, sans conviction non plus, mais comme un défi, et avec le courage d'une Cosette, quoi ! Le sens du devoir (scolaire) en quelque sorte. En même temps, je ne me décharge pas sur autrui (bon, ça va, on arrête de rire dans le fond), mais les faits sont là : je pense que si j'avais choisi un film, ça aurait été autre chose, sans doute un John Landis ou un Woody Allen (ou le fabuleux... non, je vous dis pas... Suspense).
Nous voilà donc, avant-hier, devant LE VOLEUR DE BICYCLETTE, découvrant, je crois pour la première fois, en ce qui me concerne, Vittorio De Sica.
Il faut bien sûr être honnête, nous n'avons pas poussé de grands soupirs de soulagement en se disant que ça y est, dans une heure et demie, on en serait débarrassé pour toute la vie, etc. Ceci dit, une fois la décision prise, pourquoi pas ? C'est comme un défi, un peu mutin, un peu chafouin, une sorte de jeu. L'avantage de cet état d'esprit, c'est qu'au bout de trois minutes de film, j'étais complètement détendu. La hachette est vraiment restée au vestiaire. [Toutes ces précautions sont surtout destinées à mes proches, chers habitants des provinces de Québec et de Oulu, qui savent mes réticences et me connaissent comme ma poche.]
 
L'histoire est très simple. Antonio (joué par Lamberto Maggiorani, acteur non professionnel, comme tous les autres, mais ça ne se voit absolument pas ; il a dû être sévèrement coaché) est très embêté. Chômeur depuis deux ans dans l'Italie pré-fasciste et fauchée comme les blés, c'est quasiment la misère. On vit sur les allocs, très maigres, et le fiston de sept ou huit ans est même obligé de travailler. Antonio est embêté, car la Mairie de son quartier de Rome vient de lui trouver un boulot : colleur d'affiches. Pour cela, il doit avoir un vélo. Or, pour pouvoir manger, il a mis le vélo en gage chez Ma Tante. Maria, sa femme, décide de vendre les draps pour racheter le béclou (comme on disait par chez moi). Le lendemain, c'est la fête, car ce job signifie qu'ils sont sans doute tous les trois sortis de la misère totale.
Antonio débute donc le lendemain, à bicyclette, aux quatre coins de Rome. Malheureusement, il se fait voler son vélo ! C’est la catastrophe, c'est la vie décente qui s'en va en un seul geste ! Antonio porte plainte à la Police, sans que ça change quoi que ce soit. Après-demain, lundi, il doit absolument avoir retrouvé son vélo. Avec l'aide de quelques amis et de son fils, il consacre son dimanche à faire les marchés d'objets de seconde main pour retrouver le précieux, et parcourt la ville à l'affût du moindre indice...
 
Alors, comme de bien entendu, comme disait le poète, c'est du mélodrame, bien sûr, et ce n'est pas un scoop, vu que le film est une des pierres fondatrices du néoréalisme italien, souvent évité pour des raisons que vous devinez par mon auguste personne. C'est pourquoi il était diablement intéressant, même si le film n'a pas été choisi dans ce but, de voir le métrage au moment de l'écriture de l'article d'hier sur LE PETIT LIEUTENANT de Xavier Beauvois. On est bien sûr en plein cinéma du réel, LE VOLEUR DE BICYCLETTE étant l’un des grands-pères de ce fameux cinéma contemporain européen.
Deux choses frappent d'entrée de jeu. Mes remarques préambulesques dans l'article sur Beauvois sont complètement justes. Le naturalisme contient bien sûr sa part documentaire, et c'est du cinéma de "notre temps" (sans jeu de mots), comme on dit. Et dans le même mouvement, bicéphale donc, c'est complètement une chevauchée, presque fantastique, une construction complète et artificielle. L’un ne va pas sans l'autre, et je disais hier la fatigue éprouvée par le cinéphile quand il voit les petits-enfants modernes du cinéma néoréaliste : les réalisateurs, de nos jours, maximisent complètement le documentaire, minimisent la construction et l'artifice, accouchant de films bancals, dont généralement l'absurdité factice leur explose à la figure comme une grenade qu'ils auraient eux-mêmes dégoupillée. C’est comme ça qu'on accouche d'un psychologisme en feedback, en boomerang, comme dans LE PETIT LIEUTENANT donc, où le personnage de Baye devient tellement symbolique qu'il engendre dans son sillon un flot incommensurable de clichetons lourds comme des enclumes, et bébêtes comme des réflexions de cours primaires. Ce genre de films modernes et "réels" sont donc complètement déséquilibrés, et cachent, retenez bien ça, un abandon complet de la mise en scène, que les réalisateur essaient de transfigurer dans un habillage qu'ils empruntent sans vergogne, et sans réfléchir, au film documentaire (caméra à l'épaule, photo non travaillée, naïveté du son, etc.). C'est un fantasme évidemment très naïf que de croire à cette "vérité des moyens dépouillés", comme si l'artifice, indispensable quand on fait une fiction de cinéma (et peut-être aussi dans le documentaire d'ailleurs, comme on le verra dans la troisième partie de cette enquête) était vecteur de mensonges, et comme si la mise en scène était l'apanage de manipulateurs considérés dès lors comme d’odieux propagandistes ! Un cinéaste comme Beauvois semble dire : "Nous, cinéastes du réel, dépouilleront le cinéma de ses oripeaux artificiels pour permettre aux spectateurs de voir la vérité nue". C'est vraiment comique comme attitude, c'est complètement adolescent, sinon enfantin, et quelque part beaucoup plus manipulateur que les cinéastes qu'elle dénonce. Car au final, on se retrouve avec des conclusions et des clichés dignes de soap-opéra, comme par exemple l'idée conductrice que ce petit lieutenant du film de Beauvois, c'est un peu comme son fils, à Nathalie Baye ! Mon dieu !  C’est effectivement, ouhlalalah, trèèèèèès réééaliste, très proche de la vie de la rue, très complexe, comme la réalité !
 
Et c'est là qu'intervient mon deuxième point. Ma connaissance du néoréalisme est très loin d'être exhaustive, mais dans le cas du classique de De Sica, deux choses me frappent.
Tout d'abord, le film est très mis en scène. Et pas de la façon naïve, lisse et à trois balles-six sous que j'imaginais a priori. Le film a de réelles qualités plastiques. Evidemment, ce n'est pas la magnificence d'un Dreyer ou la sur-précision d'un Greenaway. C’est plus simple et simpliste (sans connotation péjorative) que ça. La photographie est très correcte, avec des moments ultra-travaillés et très artificiels, mais par petites touches courtes ici et là : comme ce plan où le fils et le père rentrent à la maison, à la fin de la première journée, en marchant près d'un chemin de halage. Ce plan est très marrant et assez beau. En fait, tous les petits plans sur-léchouillés (il n'y en pas tellement que ça au final, mais bon...) m'ont fait penser à des affiches de propagande ouvrière assez troublantes. Ça fonctionne.
Le reste est donc plutôt cadré. Il y a un réel travail de repérages et de choix de décors. Le tout étant filmé dans une Rome très réelle, elle, in vivo pour ainsi dire (à quelques séquences près, les intérieurs), mais paradoxalement aussi décrite comme une sorte de pieuvre labyrinthique (et donc fantasmagorique, un peu). Il y a par conséquent, ici et pas chez nous de nos jours (suivez mon regard), une vraie volonté de faire un film plastiquement joli ou beau, volonté complètement abandonnée et même repoussée 50-60 ans plus tard ! Bien.
 
Ceci dit, quittons le terrain théorique ou synthétique, et livrons nos conclusions sur le film.
Ben oui, malgré une facture qui m'a vraiment surpris (un peu) dans le bon sens, il faut bien se rendre à l'évidence : tout ça, c'est pas trop mon truc.
Formellement, je trouve tout d'abord que le début du film est plus réussi esthétiquement que la suite. On arrive même à certaines scènes quasiment anonymes. [C'est drôle d'ailleurs, c'est notamment le cas de la scène célébrissime du restaurant : les champs / contrechamps sont tout petits, presque piteux, tout bébêtes, et le discours du scénario devient tout d'un coup très marqué, avec de gros sabots de fer rouge ! Ça devient très lourd en quelques secondes.] On retrouve un peu de punch esthétique dans la dernière séquence, mais il y a un ventre mou formel certain dans le corps du film.
Le son est l'aspect le moins intéressant, bien que quelques ambiances soient gentiment amenées. Notamment à cause d'une musique difficile à supporter, en forme de scie musicale kidesque tendance Chaplin du plus désastreux effet. La première partie du film pâtit d'ailleurs un peu, outre ce thème, du sur-lignage du pathétique et du difficile par des motifs musicaux de transition discrets peut-être, mais qui ont un effet de dramatisation tractopellique là où le film n'en a pas vraiment besoin.
 
Le montage, c'est du classique, mais c'est déjà plus soigné, avec là aussi une nette préférence pour le début. Ceci dit, pas de quoi se rouler par terre et crier au génie. C’est du classique, mais ça et là, notamment dans l'échelle de plans (au propre comme au figuré, dans la séquence des draps, par exemple), il y a de la pensée. Bien, bien.
Une chose frappe. On peut, je pense, légitimement et sans que ce soit une critique, rapprocher paradoxalement LE VOLEUR DE BICYCLETTE du cinéma hollywoodien de l'époque ! Etonnant, non ? Evidemment, on est en plein loumpen, dans la misère et les cosetteries en tout genre, évidemment, on le verra, on est dans un film très politique d'une certaine manière, mais la facture et le statut du film, sans renier son néoréalisme, c'est clairement du mélo hollywoodien. Et ici, je parle aussi, mais pas seulement, de mise en scène ! Il ne faut surtout pas imaginer un cinéma pauvre, froid et dardennesque. Pas du tout. Ça ressemble assez, hormis le sujet bien sûr, à un vrai film de studio américain ! Et là, le petit porcinet iconoclaste qui sommeille en moi aurait tendance à dire : "dans ta face, Beauvois and Co !", mais vraiment, c'est pas mon genre, et je sais me tenir.
Une mise en scène proprette donc, avec quelques moments efficaces. Par contre, le montage manque incroyablement de rythme, pas vraiment dans sa globalité, mais à l'intérieur des scènes elles-mêmes. Il y a énormément de répétitions (scènes du restaurant ou du bordel, par exemple), de circonvolutions qui souvent plombent des scènes qui auraient gagné à être plus épurées et plus directes. Parce que là, on a quand même une impression de grand léchant mou, très appuyée même. Le film s'ankylose assez vite. De Sica en joue même, répétant les effets de piétinement représentant l'indécision, ou plutôt l'impuissance de son personnage. Si le film a du mal à fonctionner, c'est d'abord par le rythme.
 
Bon, après, il y a le scénario. C'est quasiment du SANS FAMILLE microcosmé ! C'est sans surprise, très mélo hollywoodien là aussi, avec un discours très de son temps, très terre à terre. Les sabots sont gros, c'est du lourd, c'est du panzer lesté, mais plutôt sincère. Ça joue énormément sur la surcharge, et sur la volonté d'émouvoir à tout prix. Sur ce point précis, le film aurait également gagné en misant sur l'épure et la retenue. On est presque en plein film de Shirley Temple ! [J'en reparlerai lors d'un prochain article où j'évoquerai les théories bressoniennes des époux Straub]. Et pas loin du Rémy japo-dessiné, tiens ! Maintenant que j'y pense ! Je ne dis pas ça par grande volonté de moquerie, mais sincèrement.  C'est du lourd. La Spirale de la Fatalité entraîne les innocents dans la Tornade du destin, et le loumpem est avalé par la crise et la violence comme des fétus de paille, par le feu dévastateur et meurtrier. Tout est inscrit, tout est prévisible, y compris, et c'est plus gênant, la dernière séquence. En fait, c'est un genre. C'est du discours et c'est du chargé. Et les acteurs, dont l'infernal Juju dans le rôle du fils, n'y vont pas de main morte, pour le meilleur et pour le pire. Au moins, c'est clair, c'est affiché, et cela fait partie de la nette et franche stratégie d'inscrire le film, non pas dans un réalisme documentaire, mais dans le mélo avoué !
C’est là que se synthétisent bien sûr tous les défauts du film, et aussi ses qualités. Le discours s'adresse clairement au peuple, ce qui devait être assez étonnant à l'époque. Alors on charge la mule, et c'est intéressant, on emprunte la forme la plus appréciée de ce peuple : le mélo. On sent De Sica clairement impliqué dans son propos, dans justement cette pugnacité à prendre le film à bras le corps, et à chausser les sabots les plus lourds, avec une réelle envie. C'est un choix. On est très loin de la condescendance des cinéastes du réel d'aujourd'hui, dont on devine, à chaque intention, l'incroyable petit-bourgeoisisme (qui est un état d'esprit disséminé dans toutes les couches de la population), la putasserie grandissante et ourdie, et cette incroyable condescendance. À moins que ce ne soit de la prétention mal placée (c'est-à-dire hors mise en scène, héhé !).
De Sica, même si je n'aime pas énormément ce film, c'est carrément autre chose, comme disait le poète. Il met les mains dans le cambouis, il dit ce qu'il fait, il présente la chose brute de décoffrage, et surtout, il montre clairement qu'il fait du cinéma, et jamais il n'a peur de l'artifice. Il a un plan, le Vittorio, naïf sans doute, mais il a un projet qui est un PROJET DE CINEMA : avec du montage, etc.
 
Alors évidemment, il faut un peu se farcir un discours politique ou poétique. C’est lourd, et ça handicape quelquefois des scènes qui auraient pu beaucoup mieux fonctionner (encore le restaurant par exemple). Tout est vraiment au premier degré, et c'est ça qu'il faut supporter. C’est là que je décroche, malgré quelques belles idées sur le papier. À la décharge du film, on sent très bien que l'Italie de ces années pré-musso, c'est un gigantesque vacarme où tout le monde essaie de parler plus fort que les autres. C’est la misère certes, mais le peuple, ou plutôt le groupe, est montré sans concession : corporatiste, magouilleur, très agressif et sans aucune pitié pour les plus faibles. C'est un monde ultra-libéral, où le droit du plus fort et du moins pauvre règne en maître, sans aucune pitié. Les petits sont écrasés sans ménagement. Certes, le peuple souffre de la misère, mais De Sica n'épargne personne (là aussi quelquefois avec lourdeur quand il parle des dames patronnesses ou des intellectuels, dont il fait sûrement partie, remarque...). Il n'excuse rien et montre une ville déchirée, atomisée par les groupes et les individus, où l’on sort de la loi à la moindre occasion (notamment dans le quartier où Antonio retrouve le jeune et se fait presque lyncher !), ou au contraire, on la convoque selon les circonstances, et sans aucun sens de l'éthique ou du principe. Rome est un monstre chaotique (les gens en masse dans le trafic routier et le trafic d'objets, hey Télérama, t'aurais pas une place pour moi ?), et également apathique, comme drogué. On vient aux meetings comme on vient au match de foot : en masse moutonneuse et livide, comme un gamin qui vient de passer 20 heures devant la télé. Ça casse. De Sica décrit la misère, maladroitement, mais il dénonce également toutes les incohérences, c'est-à-dire la société dans son entier : car on sait très bien que c'est foutu, cette société est déjà morte. Cette chose, on la sent  vraiment, sans que ce soit verbalisé. Le réalisateur montre in fine que le geste (d'un figurant) le moins chargé, le plus simple, est sans doute le seul qui contienne un peu d'humanité (et encore, c'est plus de la pitié, et dégoûtée en plus, que de la bonté !). Faible happy-end, quand même bien vérolé, loin de l'angélisme (même noir) d'un Chaplin, par exemple.
 
Il manque une chose essentielle pourtant à ce film sincère mais lourdaud, balourd mais pas sans quelques nuances (peu nombreuses, mais extrêmement pertinentes). Le film manque singulièrement de régularité dans sa mise en scène. C'est parfois inconstant, peut-être parce qu'il est débordé par le scénario, les idées sur papier en quelque sorte. Dommage, en équilibrant techniquement le métrage, notamment sur le plan du montage et du rythme général du film, De Sica aurait pu contenir les assauts de son ennemi intérieur bicéphale : le scénario et la volonté de tout dire. Du coup, il manque aussi un poil d'ouverture de début de second degré, un zeste d'humour, ou plutôt un léger bouquet d'ironie mordante hors mélodrame. C'est vraiment dommage. Le film n'est finalement que le résultat de son époque, et il a un peu le nez dans le guidon. Le mélo plus aéré et plus aérien, avec les mêmes idées, parait possible pourtant, mais De Sica ne fait que l'effleurer, et s'enferme lui-même. Mais lorsqu'on le compare à nos cinéastes d’aujourd’hui, on est loin de la même naïveté bête et crasse, et on n'est jamais dans le renoncement à faire de la mise en scène, ou dans le renoncement tout court. Parce que finalement, il est là, le problème.
 
À suivre...
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 24 novembre 2005 4 24 /11 /Nov /2005 11:41

Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "Peuple Heureux de sa Propre Présence" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,

Ça fait drôle de revenir sur Ferrara, surtout quand on est né dans les années 70 et que, de fait, nous avons assisté à la montée en puissance de ce réalisateur, alors incroyablement défendu par la critique et les distributeurs. Tout lasse, tout passe, enfin je suppose, et son dernier film, CHRISTMAS, dont nous allons parler aujourd'hui, fut horriblement distribué (aucune copie dans le département où j'habitais à l'époque !), et le film fut descendu par la critique, comme souvent, jugeant là que nous avions affaire à un étron. Dans le milieu du Cinéma, les rumeurs les plus folles couraient, notamment celle selon laquelle c'est Ken Kelsch, fidèle compagnon de Ferrara et brillant directeur de la photo, qui aurait réalisé le film, Ferrara étant incapable de lever son nez de la coco étalée sur la table de verre de sa chambre d'hôtel. Le film n'intéressa personne, évidemment. L’achat de la chose pour une bouchée de pain en DVD permet enfin de vérifier cette affaire sur place, et de voir enfin le film.
 
[Note : Ferrara a de la chance. Il y a 4 ans, quand CHRISTMAS est sorti, je me disais que cette distribution exécrable (moins de copies que pour un film social irakien !) signait l'arrêt de la carrière d’Abel, ou au moins l'arrêt de sa distribution en salles. "Tu verras, au mieux, le prochain ne sera distribué qu'en vidéo", disais-je alors. Ferrara est plus malin qu'il n'y paraît, puisque son prochain film, MARY, compte Forest Whitaker, Matthew Modine et surtout Juliette Binoche dans son casting, signe que le film sera sans doute amplement distribué.
On aura une pensée émue pour ces réalisateurs chouchous des années 90, amplement distribués jadis et soutenus par la critique, puis méprisés par elle, et qui continuent d'avoir le courage de tourner mais dont on ne voit plus les films, malgré la qualité constante de leur travail. Je pense à l'immense Hal Hartley par exemple. Ses HENRY FOOL et NO SUCH THING sont pourtant sublimes. Il a réalisé un film ensuite en 2005, et un autre est prévu en 2006 ! Mais on ne les verra pas, ni en salles ni en DVD, ce qui est quand même un scandale absolu, surtout quand on voit les piètres performances des films phares de l'art et essai en ce moment, notamment le Jarmusch il n'y a pas si longtemps. On est très heureux bien sûr de continuer à pouvoir aller voir les films de Jarmusch, mais il est bouleversant de voir qu'il faut se battre de plus en plus pour voir un Todd Solondz (nombre de copies oblige) ou qu'on perde de vue un Hal Hartley qui pourtant tourne encore et encore ! C'est un scandale complet, bien sûr, et encore une fois, la critique pro a énormément de responsabilité dans ce désastre. Gardons en mémoire, et n'oublions jamais, que c'est quand même grâce à eux qu'un des types les plus talentueux du cinéma, et de loin (Nicolas Roeg) a arrêté de faire du cinéma ! Le spectateur a aussi sa part de responsabilité. Plus que jamais, généreusement mais fermement, choisis ton camp, camarade !]
 
Ferrara, chouchou déchu, prouve une nouvelle fois l'adage jamais démenti, et répété ici encore et encore : "On a du succès ou de l'insuccès, TOUJOURS pour de mauvaises raisons". Maintenant que ce grand bébé a été jeté avec l'eau du bain (maman a vidé la baignoire parce qu'elle voulait que l'eau soit rose, sans doute), on peut se remémorer les beaux films de Ferrara. Nos dernières impressions vont vers de très beaux films, plutôt ambitieux (SNAKE EYES), vers des choses sublimes (NEW ROSE HOTEL), et enfin vers des chefs-d’œuvre insurpassables comme THE ADDICTION et THE BLACKOUT, qui sont deux films über alles, largement au-dessus de tout le reste et surtout de tout le monde, films faisant drôlement avancer le schmilblick cinématographique, et dont les efforts de narration feraient passer le moindre réalisateur art et essai pour un mongolien sévère.
 
Alors c'est sûr, THE BLACKOUT, chef-d'œuvre absolu, semble un peu insurpassable, et on attend toujours que Ferrara continue cette entreprise de démolition-reconstruction du cinéma. Ce ne sera pas le cas avec CHRISTMAS, beaucoup plus narratif et linéaire, plus terre à terre. Néanmoins, faut-il jeter la chose aux oubliettes ? Pas sûr. Surtout en ce moment. Car il est quand même drôlement intéressant de voir CHRISTMAS en ce mois d'octobre 2005, alors que nous venons de voir KEANE et BROKEN FLOWERS, justement. On y revient.
 
Petit film, donc, du point de vue économique. Pas de stars, si l’on excepte le rappeur Ice-T (très bon d'ailleurs, assez ambigu malgré un rôle très carré). Ferrara saisit la chance de faire un film de plus, en bon boulimique qui se respecte.
L'action se passe à New York une fois de plus, au début des années 90, juste avant que Giuliani ne s'empare du poste de maire (information largement mis en exergue par Ferrara, en ouverture et en conclusion du film). Lillo Brancato et Drea De Matteo sont un couple des plus normaux, issus de la communauté dominicaine. Ils ont une petite fille et un splendide appartement dans un quartier chic de New York, et sont peut-être voisins de Woody Allen ! Ils gagnent très bien leur vie, et ont même un deuxième appartement, ce qui est quand même hallucinant dans une ville comme New York, qui n'a rien à envier, question prix de l'immobilier, à notre propre capitale ou aux autres grandes villes de l'Hexagone !
C'est Noël. Période de courses et d'achats de cadeaux.  La petite veut une poupée Party Doll (la dernière méga-Barbie à la mode), et nos deux parents sont très préoccupés par cela, le jouet étant quasiment épuisé dans les magasins. Lillo, très respecté malgré son jeune âge, distribue des étrennes, généreusement, à son gardien d'immeuble, à son voiturier, etc. Un homme et un couple honnêtes.
Mais ce n'est parce que Noël est là que les affaires cessent ! Et le soir, une fois la petite couchée, il faut faire tourner la petite entreprise. Lillo et Drea vont alors dans leur second appartement, reconverti en bureau et lieu de rendez-vous. Là, ils coupent de la drogue, la mettent en sachet avec quelques collègues et revendent le tout par gros paquets aux petits revendeurs qui écouleront la marchandise sur le trottoir, auprès des consommateurs new-yorkais ! Un job consciencieux, organisé, méthodique et propre, loin de l'image glorieuse et policière qu'en donne Hollywood. Drea et Lillo ne sont pas des mafieux ou des caïds. Ce sont des dirigeants de PME ! Ce portrait de petits patrons très prospères est interrompu par un événement aussi simple qu'inattendu. Un grain de sable idiot et (scénaristiquement et volontairement) naïf qui va changer la donne... ou peut-être pas ! Le conte de noël aura-t-il lieu ?
 
N'y allons pas quatre chemins. On le comprend vite dans l'assez hallucinante séquence d'ouverture sur le bizeness, notre couple de héros ne sont pas des parrains, ni des caïds, mais des bizenessmen justement. Leur petite entreprise ne connaît évidemment pas la crise. Ce sont d'abord, et avant tout, de grands bourgeois issus de la rue certes (mais cela change-t-il quelque chose ?) et ils ont réussi en étant grossistes sur le marché de la drogue. Ces artisans bossent dur et gagnent énormément d'argent. La PME est familiale (le couple travaille avec quelques amis), et tous les soirs, on se réunit, loin de l'imagerie hollywoodienne, dans le second appartement pour couper la drogue, la peser, la mettre en sachets, méthodiquement et rigoureusement, sans gloire, tranquillement, sans flingues et tout le fatras des films hollywoodiens, indépendants ou pas. Les détails livrés par Ferrara sont hallucinants de perspicacité. Monsieur et Madame descendent de leur appartement cossu du West Side (lieu de résidence des grands bourgeois des films de Woody Allen, par exemple, pour vous donner une idée), habillés de fringues de designers luxueuses. Arrivés à l'appartement, ils enfilent des habits street-wear comme un cadre enfile un costume pour aller au bureau, de façon à avoir le look de l'emploi ! On parle de bizeness encore et encore. Froidement et sans pathos, Ferrara dépeint clairement son couple : des gens qui travaillent dur. De grands bourgeois très riches, des entrepreneurs, issus "d'en bas" probablement, et incarnant totalement le rêve américain. Immigrés ayant réussi par le travail, en quelque sorte. Leurs préoccupations sont celles d'un petit couple de leur milieu. On sur-gâte les enfants à Noël, on s'inquiète des charges qui augmentent, et quand le système vacille un peu, on se demande comment on va payer le loyer de l'immense loft et l'inscription de Kevina (6 ans) dans sa prestigieuse école privée ! À 30 ans, nos jeunes "amis" sont devenus des petits-bourgeois pur sucre ! [Hallucinantes scènes autour de l'achat de la poupée ! Dans la première, où deux bonnes femmes "alleniennes" sont prêtes à se battre pour avoir le dernier exemplaire disponible de la fameuse Party Doll (une petite pimbêche star-académicienne complètement bourgeoisiste !), Lillo est clairement mis sur le même niveau que ces deux "mamans du petit Juju" (comme on dit sur Koh-Lanta, émission décidément très efficace). La deuxième scène montre la mère acheter sous le manteau deux de ces poupées pour 2500 dollars ! Quand même! Home sweet Home über alles, libéralisme tranquille de la France des Affaires, on est en plein dedans. Aucune vision dans ce couple, associés à l'écran comme à la ville, en quelque sorte. Rien sinon le bizenesse, "pour le bien des enfants", bien sûr ! Quand les choses tournent tranquillement mal, le rapport de Ferrara est sans tache. Le couple se méfie de tous comme de la peste. Ils sont amis et partenaires avant d'être mari et femme. La famille autour d'eux, et comme les autres, n’est intéressée que par les intérêts et l'argent. La petite Kevina est le point d'horizon par dessus tout. C’est elle, la petite reine, les parents se sacrifient ! Si le film se passait en banlieue ou dans une petite ville, vous en faites pas, il y aurait un joli gazon devant la maison, et un 4x4, et un chien ! Madame ne sera d'ailleurs que mollement ébranlée par les événements qui surviendront. Elle le sera quand même, mais plus que pour son mari, elle s'inquiète pour la pérennité de son entreprise et donc de son train de vie, et encore plus, sur la façon dont il faudra justifier l'absence du Père face sa fille en cas de malheur. J'accumule pour les enfants, dans un égoïsme sordide mais banal, loin de toutes considérations morales ou autres. Le couple est très catholique, et dans une scène hallucinante, Ferrara prouve par A+B que son couple n'est qu’un grand  couple petit-bourgeois : ils ont aussi leurs bonnes œuvres, et font beaucoup pour les pauvres du quartier et l'insertion des membres les moins fortunés de leur communauté. Et ce n'est pas la portée morale ambiguë du geste qui intéresse Ferrara (j'y reviens tout de suite). Il montre là clairement que ses deux personnages ne sont que des dames patronnesses et des entrepreneurs ! C’est délicieux. "Et si je dis ça, je casse mon image, et ça serait dommage...." comme dirait le poète !
 
Dieu que c'est intéressant. Pas étonnant que Ferrara ait déçu tout le monde, ses fans et les autres ! Il détruit ici complètement son image de "cinéaste destroy, halluciné, ultra-cocaïné, underground". L’objet scandaleux vient de l'intervention complètement ex-machina, et donc insupportable, du personnage de Ice-T, qui vient rappeler sans emphase, et dans une jolie parodie messianique (encore un cliché qui vole en éclat, j'y reviens) les responsabilités morales du couples, mais attention, sans dramaturgie à la BAD LIEUTENANT justement, de la manière la plus banale possible. Et c'est la peur de voir la PME fermer qui inquiète le plus Drea. Le questionnement moral n'est pas du tout entendu, et n'arrive pas à ses oreilles, ou alors de manière tellement ouatée que cela n'effleure au final aucunement Madame. Et c'est là qu'on découvre l'ironie mordante et l'humour dévastateur de Ferrara ! Car c'est un film très iconoclaste de ce point de vue. Ferrara sait qu'on a fait de lui le "cinéaste catho de la rédemption". Il tord ici le cou à cette dialectique stupide et réductrice ! Les prêtres fournissent la drogue en gros, directement importée de la république dominicaine ! Et surtout, il s'amuse, mais avec rigueur, de la dialectique de conte de noël qu'il installe ! Le couple, qui a quand même eu très peur pendant le film (que l'activité cesse donc), a même envisagé la reconversion dans un métier légal (le pêché ultime pour ceux qui voulaient voir le nouveau film du cinéaste de la drogue !) afin de pouvoir payer le loyer et habiller Kevina des fringues les plus chères de Manhattan ! Moins rock 'n roll, tu meurs ! Et le pire est bien sûr, et c'est le comble de l'horreur petite-bourgeoise, que rien ne changera ! Mais alors rien du tout ! La liberté d'entreprendre, dans une perspective morale, est quand même le ciment du Pays, chez nous en Amérique ! Rien ne changera, même si Ferrara feint de proposer une morale de noël, feint le joli conte de saison, mais non. La réalité bourgeoise est plus banale et plus pragmatique. Le cinéaste s'amuse, sans perdre son mordant ceci dit, et ne livre ses pistes et conclusions qu'en filigrane. On appelle ça la classe !
 
Côté mise en scène, et malgré la modestie de la production, ça assure gentiment. Encore une fois, on est bien dessous de la magnificence généreuse et expérimentale de THE BLACKOUT, et en cela, ce film est sans doute, expression que je déteste, un "film mineur du cinéaste". Il n'empêche, c'est un bon film.
D'abord pour l'humour et le cassage d'image comme on a vu. Mais aussi parce que tout cela est magnifiquement cadré et éclairé, avec un soin qui confine au luxe, prouvant ainsi qu'on peut faire un beau film avec trois fois rien (suivez mon regard, de ce côté-ci de l'Atlantique). De jolis mouvements d'appareils discrets sont mis en valeur par de beaux fondus enchaînés, qui peu à peu, au fil du film, s'estompent, pour revenir à des plans cut, plus terre à terre. Ça fonctionne. Beaucoup d'humour également dans cette mise en scène, comme par exemple ce plan dans le rétroviseur sur la poupée, sorte de contrepoint ironique et comique aux derniers plans de KING OF NEW YORK (décidément, la morale n'existe plus, et le héros de jadis interprété par Christopher Walken, héros classique, presque figure hollywoodienne, a été remplacé par des figures banales et grises à l'image de Drea qui, finalement, n'est qu'une poupée de plus !).
Le montage, s'il est discret, est complètement alerte. Je finis le film en me disant que flûte, quarante-cinq minutes, c'est court ! Et non, le film a duré un peu moins d’une heure et demie ! J'étais bien évidemment subjugué par la durée ressentie du film, qui pourtant ne joue pas sur des fractures événementielles ou rythmiques ! Belle maîtrise, preuve d'un montage maîtrisé et sec ! Pas de fioritures et un sens de la narration huilé ! [Une petite note sur l’intro du film, avec son film à costume qui envoie balader Scorsese et ses GANG OF NEW YORKeries ! Quelle intelligence que de faire ce passage à costumes tout à fait dans la perspective de mon article SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE !).
Sans en avoir l'air, Ferrara fait donc un film qui, s'il est "mineur" (brrrr....), n'en est pas moins alerte. Son et images sont toujours aussi classieux. L’interprétation suit gentiment, sans faille. Bon casting.
 
En conclusion, on pourra n'être qu'étonné de la vivacité et de l'énergie de Ferrara, bien loin de son image extatique, comme dans une parenthèse assez belle. Le réalisateur ne renonce jamais, malgré la faiblesse des moyens, et malgré sans doute les contraintes qu'on lui a imposées, à faire du cinéma : c'est-à-dire un cadrage très beau, une lumière luxueuse et un montage narratif mais sans failles.
On peut le comparer aux récents KEANE et BROKEN FLOWERS qui, du coup apparaissent comme des machineries un peu feignasses, se reposant sur leurs lauriers. Ce qui n'enlève en rien mon respect pour Jarmusch ou Kerrigan. Plus lucide, et surtout plus courageux, Ferrara, lui, n'a pas oublié de faire du cinéma et même (!) du scénario. Il n'a pas renoncé à faire quelque chose de poétique, à l'opposé, sans doute, de là où on l'attendait. Et au final, avec une modestie très étonnante, on s'aperçoit que le gars Ferrara, lui, n'a jamais mis le cinéma en mode pause, ne serait-ce que le temps d'un film. Il y a tellement plus à manger dans son film que dans les deux autres titres cités ! Bel espoir, et beau panache dans l'œil de ce cinéaste qui n'a pas oublié la mise en scène, ni abdiqué devant ses marques de fabrique. Et si c'était ça, être rock 'n roll ? Décidément, ce film interroge complètement notre petit-bourgesoisisme (encore une fois), qu'il soit réel ou en devenir.
 
Joyeusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 26 octobre 2005 3 26 /10 /Oct /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "L'ignomineux Dr Devo (conférence du Dr Devo à la FEMIS en 1999)" par Dr Devo)

Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
 
Retour au Home Sweet Home après quelques moments passés sur la terre des ancêtres, et moult films vus en présence du Marquis, divin(s), n'en doutez pas.
Tiens, nous avons vu le dernier soir LA VIE AQUATIQUE de Wes Anderson, que je revoyais, et que le Marquis découvrait. On en avait déjà parlé. Le film supporte plus qu'aisément une deuxième vision, c'est le moins que l'on puisse dire, et je peux même rajouter que la chose fut encore plus appréciée (miracle !), lors de cette deuxième vision. Ce qui m'amène à quelques réflexions.
D’abord, regardons la scène où les dauphins espions font enfin leur office. Une série de cinq ou six plans. La situation elle-même est très drôle, certes, mais ce rire est diaboliquement redoublé, et décuple en puissance, grâce à un excellent montage, simple et beau, sec et épuré (une qualité qui fait de CACHÉ de Haneke un film jouissif et beau). À chaque changement de plan, et dans un laps de temps assez court, on franchit un nouveau palier de drôlerie (et d'émotion). Chaque nouveau plan a sa fonction, et chacun d'eux nous prend, au moins un peu, à contre-pied. Plus important encore, chaque plan ajoute une nuance ! À chaque point de montage, une autre facette de l'idée est dévoilée ! En six plans et quelques secondes, Anderson développe une architecture de sensations et de sentiments qu'un autre réalisateur aurait éludée (se contentant  sans doute de révéler l'activité des dauphins espions sans aller à fond dans les conséquences), ou aurait mis cinq minutes à la mettre en place. Ici, c'est du sec, de l'épure, et plus on rajoute des plans dans cette scène, plus le rire et l'émotion se fondent sur la structure de la mise en scène, et jamais directement sur les deux ou trois idées qu'elles expriment. Voilà pourquoi cette scène est tellement représentative du film dans son entier. On écrit une mise en scène d'abord, plus qu'une idée ! Contrairement à ce qui paraît au premier coup d'œil, Anderson ne fait pas de film de scénario (ne raconte pas une histoire de manière bêtement narrative). Ce qui le botte, c'est la mise en scène, et ses efforts, malgré les apparences et la loufoquerie de son propos, se font dans la structure et s'expriment par le montage. Ce qui surprend chez lui, et laisse baba  tout le monde, c'est simplement que le rire et l'émotion ne passent dans le dialogue qu'en derniers recours. [C'est pourquoi les dialogues dans ses films ne contiennent qu'une partie de l'information émotive et comique, ou paraissent décalés : ils n'ont de sens qu'avec le découpage du film.] Avec Anderson, même si on est ahuri devant la précision globale de la structure (surtout dans ce film, où la structure générale et son contrepoint dans le découpage à l'intérieur de la scène sont d'une précision d'orfèvre et d'une abstraction époustouflantes), il y a une espèce de simplicité et d'épure. On ne cherche pas midi à quatorze heures, on ne remplit pas son scénario des "meilleurs intentions", on ne surcharge pas d'idées extérieures au film, en un mot, on ne construit pas le film avec le dossier de presse ! Une belle leçon, simplissime, qu'on aimerait voir appliquée en Europe chez les jeunes réalisateurs !
Et puis, c'est cet effort de faire en sorte que son film ne reste et ne soit qu'un film de mise en scène et de montage qui permet des miracles fabuleux, à l'image de la séquence sous-marine finale, sans doute la plus belle, alors qu’elle repose complètement sur les images de synthèse ! Etonnant, non ?
[J'avais complètement oublié ma réplique préférée sur l'âge du gamin, qui est sans doute la plus belle et la plus étrange phrase du film ! Que c’est beau ! LA VIE AQUATIQUE est peut-être le meilleur film de l’année, et d’assez loin !]
 
Avant de retourner en salles voir une cochonnerie quelconque, plus ou moins délicieuse, on va faire un tour en Espagne dans les années 60, et on retrouve avec plaisir notre ami Jess Franco, souvent évoqué, en bien et en mal, dans ces pages !
 
L’action se passe en France (le suppose-t-on, du moins) à la fin des années 50 ou quelque chose comme ça (le film est très bizarre de ce point de vue,  car il mélange époques et lieux !). Dans une sorte de petit bourg, des femmes disparaissent mystérieusement, et pas qu’un peu : cinq en seulement trois semaines.
Notre héros est un jeune commissaire assez doué. Il revient de vacances en très grande forme ! Et pour cause, il a rencontré une jeune et belle danseuse classique, et les deux vont se marier ! Pas le temps cependant de se réjouir. Une nouvelle jeune femme a été enlevée. Et comme d’habitude, il n’y a ni cadavre, ni indice. Mais cette fois, des témoins ont vu le kidnappeur. Jeune homme monstrueux et défiguré selon les uns, ou homme mûr et élégant selon les autres… L’inspecteur n’est pas sorti de l’auberge.
Il s’agit en fait de l’ignoble Docteur Orlof (encore un collègue psychopathe), et de son assistant, l’affreux Morpho, aveugle, muet et défiguré ! Dans son manoir, Orlof essaie, sans aucun scrupule, de redonner un beau visage à sa fille Melissa, affreusement défigurée elle aussi. Et pour ça, le Docteur horrible a besoin de tissus humains. Comme il est plutôt beau gosse, le soir, il joue les séducteurs dans le cabaret de la ville et attire dans ses griffes de jeunes et jolies proies ! Greffe après greffe, Orlof échoue dans ses recherches, et les meurtres, en conséquence, ne sont pas prêts de s’arrêter !
 
Si on compte ses films cochons, qui l’ont quand même fait vivre un petit moment, notre ami Jess Franco a réalisé un nombre hallucinant de films : un peu plus de 180 ! Le bonhomme est également doué pour la musique (Le Marquis nous en parlera sûrement dans le commentaire de cet article) et pour la littérature populaire. Il adapte ici un des ses propres romans.
Le film est réalisé en 1962, et donc en début de carrière. Je n’avais vu qu’un film de Franco, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, film intéressant et même carrément beau selon moi. Si l’on n’est pas allergique aux zooms italiens (incessants), il faudra jeter un œil sur ce film (4 ou 5 euros neuf en DVD) ne serait-ce que pour sa superbe séquence de Papa pendu surréalistiquement (c’est le cadre qui lui sert de poutre !), séquence qui est quand même une des plus belles choses que j’ai vues cette année. Ceci dit, le film est assez bizarre et toujours de guingois, ce qui peut séduire complètement (c’est mon cas) ou refroidir un peu.  Notons que le dit métrage ne comporte aucun mort-vivant, et que l’héroïne, selon toute vraisemblance, n’est plus vraiment vierge !
 
Revenons à L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOF. Réalisé en 1962, le film étonne d’abord par la sobriété de sa mise en scène, loin des excentricités et des béances narratives des autres Franco, dans le meilleur comme dans le pire (et dieu sait que c’est mauvais quand il rate ses films). Le dispositif est bien différent d’UNE VIERGE… On a droit, tout d’abord, à une sublime photographie en noir et blanc, souvent très complexe dans les passages les plus gothiques, et pas forcément illustrative comme nous le montre la première scène de séduction dans le cabaret, où une jeune demoiselle et future cobaye des abominables expériences du docteur est éclairée classiquement en pleine lumière, et où le docteur, justement, est éclairé tout en ténèbres, alors qu’il se tient à 10 centimètres de sa victime ; ou encore dans ce fabuleux jeu de lumières actionné par l’actrice elle-même avec son miroir de poche. Tout cela est magnifique, notamment dans la scène d’ouverture, et plus que de dégager des ambiances fort habilement, cette photographie joue à fond son rôle d’élément (fondateur) de mise en scène. Rien que pour ça, le film est un délice appréciable.
Côté son, c’est également du soigné, un poil plus loufoque, le film étant rythmé par une bande originale à mi-chemin entre la musique classique de films d’horreur de l’époque, et quelque chose de plus déstructuré, frôlant parfois l’enfantin, mais toujours horrible. L’ambiance sonore est d’ailleurs drôlement influencée par un montage assez sec, ce qui nous vaut de belles coupes au plans, assez osées et tout à fait plaisantes en ce qui me concerne, car les coupes sonores au plan, moi, j’adore ça ! Je fus donc gâté de ce point de vue, même si ces changement brutaux (qui en général débouchent sur un son direct et naturel du plus bel effet) se coulent curieusement, avec une belle spontanéité, dans l’épure globale de la mise en scène.
Le montage, tout aussi sérieux et développant de très belles choses au niveau de l’échelle de plans, est aussi rigoureux et efficace, et laisse la part belle à de très beaux cadrages, jouant sans cesse avec l’absence / présence de profondeur de champ qui est ici source d’une bonne partie du suspense et du stress du film.
On a donc, et aussi dans le scénario, une patte classique, peut-être, comme base de départ, mais qui débouche sur une réalisation loin d’être anonyme et bêtement classique justement. En ce sens (base classique menant à quelque chose d’original et personnel), le film se place un peu dans la lignée des films anglais de la Hammer, avec le même souci de style et d’inventivité. De fait, on constate, malgré un budget ici modeste, un très beau jeu de décors, et une direction artistique qui jamais ne parait pauvre, et dont on peut même dire qu’elle est joliment exploitée.
 
Le scénario, lui aussi, est habile. À la fois chose gothique et enquête terre à terre, le film se déroule sur un rythme dichotomique de bon aloi, avec une langueur assez anxiogène. Même géographiquement, pour ainsi dire, cette dichotomie gothique / banal joue à plein. C’est d’ailleurs dans les moments où les deux se rencontrent (superbe séquence de la première victime qui découvre la maison) qu’on a les moments les plus pathétiques et les plus terrifiants.
Les personnages, très simples à la base et malgré l’aspect un peu brut de décoffrage du scénario et de la narration, tissent une jolie toile complexe, centrée sur l’image du double qui se reflète et se répète, et dont les liens tracent une série de perspectives incongrues et étonnantes, bien aidés en cela par une galerie de personnages secondaires très belle et très bien développée. La fille muette répond à l’horrible assistant Morpho, lui-même proche de la servante du docteur, etc. Les perspectives s’entrechoquent sans cesse, avec une belle rigueur.
Les acteurs sont plutôt pas mal. Howard Vernon est parfait dans un rôle ambigu et brutal qui semble être taillé sur mesure. Ricardo Valle, dans le rôle de Morpho, est étonnant et émouvant malgré la brièveté savamment calculée de ses apparitions. Tout ce petit monde joue donc joliment, même si l’on peut saluer les rôles les plus réussis (le clochard, l’assistant du commissaire) et sourire à ceux qui sont plus faibles. Mais il est clair que les rôles principaux sont subtilement distribués et contribuent à l’étrange atmosphère du film. On oublie du coup complètement que le film nous rappelle LES YEUX SANS VISAGE de George Franju, dont nous avions déjà parlé ici. Les deux histoires sont jumelles bien sûr, mais on est ici loin de la violence froide et onirique du chef d’œuvre de Franju (réalisé trois ans plus tôt), et au final, les deux films ne se marchent pas sur les pieds. 
On notera également un érotisme certain et d’autant plus étonnant qu’il est distillé au compte-gouttes ! Les rares fois où il apparaît (assez osé pour l’époque, sans doute), c’est avec une force certaine qui, de fait, vient à hanter complètement la dernière partie du film. Etrange…
 
Il est clair qu’on peut donc investir dans ce très beau film, d’autant plus qu’il est presque donné, à ce prix là ! Signalons que le DVD contient deux versions. La VF ignoblement datée et sur-jouée, qu’on évitera comme la peste, et une version anglaise plus nuancée et très efficace qui, elle, n’a pas pris une ride. On est très loin de l’ignoble théâtralité de sa consœur française. Pas de sous-titres malheureusement pour cette VA, mais on notera que la compréhension est quand même terriblement aisée ! Que cela ne vous freine pas dans l’envie de voir le film !
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je vais commencer à faire le ménage dans le juke-box. Le titre AND SHE WAS des Talking Heads est erroné. Il s’agissait bien sûr de GIVE ME BACK MY NAME. Je rajoute donc le vrai AND SHE WAS.
Je vais enlever des chansons (notamment l’ignoble PING PONG !) et en ajouter d’autres dans la journée ou demain !
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Vous avez remarqué que la semaine dernière, il  n’y a pas eu un article par jour. C’était les vacances ! On revient désormais à la normale !
Bien, puisque j’y suis, je vais donc vous remercier de votre fidélité et de vos commentaires souvent drôles et pertinents, et quelquefois de haute volée (voir l’article sur INSTINCTS MEURTRIERS).
 
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Mardi 25 octobre 2005 2 25 /10 /Oct /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia

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et pose!

 

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