Chroniques de l'Abécédaire

L'uno e l'altro...

L’Abécédaire poursuit sa progression, parsemée de découvertes, de déceptions, d’enthousiasme, d’envie de dormir, de plaisirs et de déplaisirs, mais il laisse toujours la porte ouverte aux « retours gagnants » - ou perdants, à ces œuvres vues et appréciées, vues et détestées, puis oubliées. J’aime presque autant revoir les films que les découvrir, envisageant toujours la perspective de revoir à la hausse ou à la baisse une œuvre dont le souvenir s’est un peu fané. Le véritable plaisir de cinéphile, tel qu’il se vit chez moi en tout cas, c’est de prendre rendez-vous régulièrement avec la poignée de films que je peux revoir en boucle sans jamais me lasser, et c’est aussi, bien sûr, celui de mettre la main sur un nouveau coup de foudre. Ce qui ne m’empêche pas de déplorer un état de fait dont je me faisais la réflexion dernièrement. Avec l’explosion du DVD, les films sont accessibles quelques mois seulement après leur sortie en salles. Et encore, les impatients se permettent souvent de les télécharger illico presto, parfois même avant qu’ils ne parviennent dans les cinémas français – quitte, pour certains, à se crever les yeux à la vision de films piratés filmés en salles par une caméra DV : qualité déplorable, sons parasites, dame du premier rang qui se lève pour aller aux toilettes, recadrage laid, j’ignore quel est l’intérêt de faire circuler et de télécharger des copies de cet acabit. Mais même s’il s’agit de copies de DVD étrangers avec les sous-titres en option, il y a un aspect un peu regrettable qui n’est pas de l’ordre de la propriété intellectuelle : les films peuvent être vus et revus, avant, pendant ou immédiatement après leur sortie. Ils sont devenus des produits de consommation, mâchés, recrachés, rarement digérés, c’était nul, c’était génial, c’est quoi la suite ? Il semble loin, le temps où il fallait parfois attendre des années avant de pouvoir mettre la main sur un film rêvé, avant d’espérer revoir un film adoré dont on a cultivé le souvenir, en le déformant parfois. C’est dans cette attente et cette frustration que certains titres se sont ancrés dans mon imaginaire, y ont puisé leur pouvoir évocateur. Je n’avais pas aimé INFERNO d’Argento lorsque je l’avais découvert dans mes vertes années, mais son souvenir ne m’avait jamais quitté, me trottant dans la tête jusqu’à me fasciner, et c’est peut-être six ou sept ans après que j’ai eu l’occasion de le revoir, et de réaliser à quel point je m’étais trompé, et à quel point le film avait œuvré pour lui-même en ne me sortant jamais de l’esprit. Le manque de discernement auquel j’ai parfois l’impression d’être confronté aujourd’hui, et qui amène le spectateur à porter au pinacle un sommet de médiocrité (SAW) tout en repoussant du pied un film très honnête comme CURSED, pourrait me semble-t-il être lié à l’émergence d’une culture blasée au sein de laquelle les films ont de moins en moins la place, le temps et la disponibilité d’esprit pour véritablement exister. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’ai peu de considération pour le téléchargement de Divx (formidable accès à des films invisibles, mais je pense que les titres téléchargés en masse remplissent déjà les rayons des supermarchés), et ce pour quoi je me refuse le plus souvent à utiliser la touche « replay » de mon lecteur DVD : il faudrait la faire sauter des télécommandes du monde entier d’un coup de tournevis pour empêcher leur détenteur de se passer en boucle la « scène qui arrache »… jusqu’à ce qu’elle ait perdu toute sa saveur. Mais je bavarde, je bavarde, alors que m’attend ce film que je ne connaissais jusqu’à présent que par la jaquette d’une VHS circulant dans les années 80 sous le titre LE COUVENT INFERNAL. Un film en…
 
A comme… L’AUTRE ENFER, de Bruno Mattei et Claudio Fragasso (Italie, 1980)
Un Bruno Mattei peut toujours en cacher un autre, et alors que l’Abécédaire précédent se concluait par sa collaboration avec Lucio Fulci sur l’amusant ZOMBI 3 (à vrai dire, plus une juxtaposition de styles quasi incompatibles qu’une véritable synergie), on le retrouve ici aux commandes de cet AUTRE ENFER. Commandes partagées avec son collaborateur régulier Claudio Fragasso, réalisateur épouvantable (TROLL II, « un film dont on a beaucoup parlé » affirme-t-il en se berçant d’illusions) – et je ne vais pas m’aventurer ici à faire la part entre l’apport de Mattei et celui de Fragasso, chacun minimisant soigneusement l’importance du travail de son collègue, c’est beau l’amitié. Pourtant, à leur place, je ne me battrais pas pour revendiquer la paternité d’un film aussi piètrement mis en scène, mais bon, ils sont libres et égaux en droits. J’ai personnellement plus d’intérêt ceci dit pour la carrière de Mattei, riche en séries Z qui comptent sans doute parmi ce que le cinéma bis a de plus gourmand à offrir en Italie (VIRUS CANNIBALE, LES RATS DE MANHATTAN, ROBOWAR…).
Le titre du film prend tout son sens – mercantile naturellement – lorsqu’il est prononcé en italien (L’ALTRO INFERNO) et quand on compare l’affiche italienne du film avec celle d’INFERNO, de Dario Argento : le concept graphique est le même, ce qui donne une résonance un peu faussée au titre du film dont il est ici question. Peu de points communs du reste avec l’opéra horrifique et baroque d’Argento, puisqu’on nage ici dans les eaux d’un sous-genre répondant au fort joli nom de « nunsploitation » : le film de couvent, donc, où se jouent sous le couvert du voile les intrigues les plus perverses, mêlant sexualité et sadisme, un genre fréquemment visité, notamment en Italie mais aussi au Japon (voir LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE). Pas grand-chose à voir cependant avec des films comme le magnifique NARCISSE NOIR de Michael Powell : il s’agit bien d’un pur cinéma d’exploitation, ancré dans les élans et les travers du film de genre le plus vulgaire et le plus insolent. Et l’on sait à quel point le cinéma populaire italien a toujours été prompt à réinvestir les genres à la mode, à défaut de créer un genre propre à partir des années 70-80 et après l’explosion du western dit « spaghetti » (terme que j’ai toujours trouvé assez détestable).
Le film démarre, comme toujours avec Bruno Mattei, sur les chapeaux de roue : une nonne perd la raison et, après avoir mutilé les organes génitaux d’une sœur défunte, assassine une novice dans le mausolée d’un couvent baigné dans une atmosphère trouble, où se produisent des événements étranges : les ampoules explosent, une bible prend feu et l’exorciste prestement délégué en perd vite tous ses moyens, et la vie, d’autant plus que le silence semble être la règle d’or, instaurée fermement par la mère supérieure (épatante Franca Stoppi), gardienne d’un indicible secret. Bref, ça va mal ! Un nouveau prêtre, psychologue celui-là, prend le relais de l’exorciste et entame une enquête au sein du couvent, après avoir été accueilli rudement par un des molosses du jardinier du couvent – un bouledogue bien débonnaire qui trottine derrière l’acteur en ayant l’air de ne pas trop comprendre les raisons de l’agitation qui l’entoure.
Malgré des efforts méritants et le charme vénéneux de certains plans (présence d’une mystérieuse nonne recluse au visage voilé, dormant dans une pièce cachée remplie de mannequins pendus), la sauce ne prend pas vraiment et le rythme se fait lourdement sentir. Sur une musique des Goblin, absolument pas composée pour l’occasion puisqu’il s’agit, outre quelques extraits d’un album conçu hors cinéma, de la BO de BLUE HOLOCAUST (également avec Franca Stoppi, et dont il sera prochainement question ici), assez maladroitement plaquée sur des images qui s’y prêtent rarement, le film n’accumule pas les clichés, il ne les amoncèle pas non plus : pour reprendre un savoureux néologisme du Dr Devo, ils les accumoncèle ! Notamment quelques emprunts formels plutôt gratuits à INFERNO (silhouette encapuchonnée manigançant autour d’un chaudron bouillonnant), une scène dont je jurerais qu’il s’agit d’un stock-shot volé à PSYCHOSE PHASE 3 (le prêtre prenant feu devant la cheminée) et bien sûr ce démarcage, assumé par Fragasso, du CARRIE de Brian De Palma, idée séduisante mais médiocrement développée dans la dernière partie, étrangement plus orientée sur des éléments paranormaux que sur le satanisme attendu.
Quelques modestes petites réussites tout de même : une belle séquence, hélas pas très bien mise en scène, dans le confessionnal, où le prêtre psychologue reçoit simultanément deux confessions à sa gauche et à sa droite, d’une nonne menaçante qui lui conseille de quitter sur le champ ce lieu maudit, et d’une autre nonne apaisante qui lui affirme qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, et que tout va rentrer dans l’ordre. Un insert curieux habilement introduit par le montage sur l’œil d’une poupée. Un flash back révélateur adroitement introduit par l’utilisation d’un magnétophone à bande. Et, pour les plus gourmands d’entre vous, quelques apparitions de nonnes zombies dans une bizarre imitation de SUSPIRIA. Pour le reste, le métrage sent moins le souffre que la naphtaline, et, curieusement, n’introduit pas une once d’érotisme dans un genre qui en est pourtant généralement friand.
 
B comme… LA BALLADE SAUVAGE, de Terrence Malick (USA, 1973)
Alors là, comme dirait la cinéaste Marie-Claude Treilhou, je suis très embêté… Non, je ne vais pas démolir ce classique estimé, premier long-métrage de Terrence Malick – et c’est aussi le premier film que j’ai de lui : et bien oui, qu’est-ce que vous croyez ? Pour acquérir une connaissance des hauts faits de Bruno Mattei, il faut parfois consacrer du temps et procéder donc à quelques sacrifices ! Mais je vais avoir tout autant de mal à en dire du bien, ou plutôt à vous faire part d’un enthousiasme que je n’ai jamais ressenti, alors que j’étais plus que disposé à adorer ce film, ne serait-ce que pour la présence de la trop rare Sissy Spacek dans un rôle important et réputé – et qu’elle incarne d’ailleurs à la perfection.
Le film raconte donc la virée meurtrière d’un couple de jeunes gens (Sissy et Martin Sheen, lui aussi excellent) après l’assassinat du père de la jeune fille, et leur fuite sans espoir dans les vastes étendues quasi désertiques qui parsèment le territoire américain, et qui donnent d’ailleurs leur nom au titre original du film, BADLANDS. Et, sur la base d’un scénario riche et soigné, la mise en scène est… irréprochable ! Utilisation moderne et parfois inattendue de la voix-off, cruauté tranquille, sèche et sans effusions, cadrages parfaits exprimant un indéniable sens de l’espace (avec une prédominance pour le ciel et l’horizon), narration habile qui évite soigneusement les pièges du mélodrame ou de l’allégorie facile, leur préférant une alternance entre le piétinement – par exemple cet épisode de la vie sauvage dans les bois, montrée comme un insouciant retour à l’enfance, et les interstices, qui sont aussi bien ces espaces entre les zones inhabitées que ces passages où le couple croise et exécute des rencontres de passage, parenthèses qui ne semblent jamais les marquer, les perturber, les dévier du chemin vers le grand nulle part sur lequel ils se sont engagés. Lorsque Sissy Spacek décide de se séparer de son compagnon, ce n’est pas par remord ou par une quelconque prise de conscience, mais bien par une lassitude de la route, le personnage rêvant d’une vie rangée, d’une maison de banlieue, tout ce que Martin Sheen n’est plus en mesure de lui offrir. Tout ça est très pensé, intelligent, détaché de toute sensiblerie. Alors où est le problème ???
Voyez-vous, docteur, tout a commencé par une étrange sensation, l’impression persistante que tout était soigneusement prévu et prévisible, non pas par le jeu d’une certaine forme de fatalité, puisque je ne parle pas de scénario, mais bien de mise en scène : je connaissais par avance les plans qui allaient suivre, l’écriture cinématographique de Terrence Malick m’a paru si limpide qu’elle en est devenue à mes yeux presque… Oserais-je le terme ?… Scolaire. Je sais, vous allez mal le prendre, docteur, mais je me sentais comme prisonnier d’une séance de « collège au cinéma », je contemplais ces horizons cinématographiques, et c’est comme si je pouvais à nouveau entendre les intonations studieuses et appliquées de mon professeur principal lorsqu’il allait nous poser cette fatidique et fastidieuse question : « Que croyez-vous que le réalisateur ait voulu signifier par l’usage de ces images d’horizons ? » Vous savez, ce genre de question dont on connaît la réponse, mais que l’on ne propose pas pour la simple et bonne raison que la question ne nous intéresse pas. Devant l’insistance constante de Malick à confronter ses personnages à l’immensité des cieux pesant au-dessus de leurs têtes, je savais, aussi sûrement que je sais quel est mon nom, que le film s’achèverait sur un plan de la terre vue du ciel. Je sais, docteur, c’est une œuvre déjà mature pour un si jeune cinéaste, elle témoigne d’une cohérence et d’une retenue indéniables : c’est vrai, vous avez tout à fait raison. Mais malgré tout, durant la projection, et cette impression dure encore au moment où je vous parle, je n’ai à aucun moment été confronté à un sentiment d’insécurité ou de déstabilisation, ni malaise, ni empathie, ni même un réel intérêt. Je me sentais si soutenu par cette mise en scène, si porté, que je m’en suis totalement désintéressé. Je suis admiratif, mais en aucun cas séduit ou passionné. C’est un beau film, et ce n’est rien. Après l’avoir vu, mes yeux sont tombés sur cet extrait critique enjolivant la jaquette : « une étude provocante mais fascinante de l’aliénation des gens par leur quotidien. » Une définition qui m’a paru relever du mambo-jambo le plus vide de sens. Comme souvent chez Stanley Kubrick, je suis resté de marbre devant cette distance calculée, cette maîtrise froide, perplexe devant des qualités précieuses, comme le refus radical de la démonstration ou le recours presque exclusif à la mise en scène contre le récit dialogué, sans pourtant mettre le doigt sur les apports qui devraient en toute bonne logique découler d’un positionnement aussi audacieux et personnel. La porte était ouverte sur un vaste possible, et c’était sans doute la part la plus difficile de ce projet, et j’ai dans l’idée que Malick est resté sur le seuil, qu’il a voulu verrouiller une position chèrement, durement acquise, dans une maîtrise rigoureuse et dépassionnée, refusant trop prudemment de lâcher la bride et de vraiment nous emporter au cœur le plus rude de ces interstices. C’est grave, docteur ?
 
C comme… LE CROCODILE DE LA MORT, de Tobe Hooper (USA, 1977)
Après SPONTANEOUS COMBUSTION et NIGHT TERRORS, voici un troisième opus de Tobe Hooper abordé dans ces chroniques, par pur hasard de bacs d’occasions, mais il est toujours bon de combler les vides d’une filmographie – et comme les deux titres en question (particulièrement le premier) étaient franchement médiocres, dire un peu de bien du cinéaste ne peut pas non plus faire de mal, d’autant plus qu’il s’agit cette fois d’une œuvre plus ancienne, réalisée peu de temps après son inégalable MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Ce sera aussi le dernier Tobe Hooper avant un moment, car j’ai épuisé mon stock ! À moins que MORTUARY, qui sort en salles, ce qui n’est pas arrivé à Tobe Hooper depuis une éternité, ne soit abordé dans ces pages prochainement.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire après le retentissement de MASSACRE…, Tobe Hooper ne roule pas sur l’or, étant à peu de choses près dans la même situation que George Romero après sa NUIT DES MORTS-VIVANTS : le mode de production indépendant et ses aléas font qu’il ne récolte que les miettes de l’exploitation de son chef-d’œuvre. C’est donc avec le producteur de séries B tendant dangereusement vers le Z, Mardi Rustam, que l’opportunité se présente à lui pour enchaîner sur un nouveau long-métrage, avec les avantages et surtout les inconvénients liés au succès de son premier film et aux exigences très commerciales de son producteur, exigeant à la fois un quasi remake de MASSACRE… et une avalanche de contraintes découlant des modes de l’époque, le crocodile du titre étant inséré dans le récit de façon assez artificielle suite au carton des DENTS DE LA MER. Des exigences contradictoires et intenables qui entraîneront le départ du réalisateur avant la fin du tournage, en partie achevé par l’acteur Robert Englund et par le producteur. Difficile dans ces conditions d’accoucher d’un métrage aussi abouti que son film précédent.
Tobe Hooper retrouve d’ailleurs une partie de l’équipe de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE (le scénariste Kim Henkel, le compositeur Wayne Bell et l’actrice Marilyn Burns), pour un film à la fois très proche du précédent par son atmosphère, et très différent par ses choix esthétiques, principalement sa direction artistique. Le film décrit les événements sordides se déroulant dans un hôtel d’un coin perdu des Etats-Unis, dirigé par l’acteur Neville Brand (belle performance psychotique), un doux dingue élevant un crocodile dans l’étang sur lequel s’élève en partie son établissement, une attraction pour les touristes qui s’avère bien utile pour faire disparaître les corps des victimes du maître de maison lorsque celui-ci, miné par la présence d’un bordel non loin de là, laisse exploser sa rage meurtrière, aux dépens de sa clientèle.
On devine derrière ce sujet un évident recyclage de la folie des trous perdus déjà explorée dans MASSACRE…, mais le film parvient en grande partie à renouveler la donne, non sans jouer justement avec les échos liant les deux films. LE CROCODILE DE LA MORT démarre donc par le parcours éclair et tragique d’une jeune femme (coiffée d’une perruque blonde frisée qui la fait un peu ressembler au Harpo des Marx Brothers) fraîchement embauchée dans le bordel, qui se dégonfle devant son premier client (Robert Englund en brute épaisse, sodomite et copieusement vulgaire) et se voit donc virée en pleine nuit avec perte et fracas. Abandonnée à elle-même en pleine campagne, elle trouve refuge dans l’hôtel en question, découvert avec un sentiment grandissant d’inquiétude – et c’est d’ailleurs dans l’exploration de ce décor que le film se détache de son illustre prédécesseur : le décor est totalement artificiel et éclairé comme tel dans des tonalités violemment colorées et monochromes qui évoquent irrésistiblement la séquence d’ouverture d’ALICE N’EST PLUS ICI de Martin Scorsese ; un univers clos et factice au point qu’on s’attend presque à voir débarquer les Muppets, mais il ne faut quand même pas rêver. Lorsque Neville Brand découvre que sa cliente débarque du bordel, il entre dans une rage incontrôlable (séquence lourde, poisseuse et inquiétante) et l’assassine brutalement avant de jeter son corps dans le lac : fin abrupte de cette très brève amorce d’identification du spectateur dans une forme de remake, en quelques minutes et dans une relecture grotesque et dégénérée, de la première partie de PSYCHOSE. Et comme dans PSYCHOSE (mais aussi dans MASSACRE…), la mort de cette fausse héroïne nous abandonne en compagnie de son assassin et de son quotidien tourmenté, la question planant bien sûr de savoir si celui-ci vient de basculer dans la folie homicide, ou s’il ne s’agit pas de sa première victime.
Mais cette tranquillité glauque va vite être perturbée par l’arrivée de nouveaux clients, un peu improbable dans ce grand nulle part, mais qui trouve sa justification à la fois par nécessité scénaristique (arrivée du père et de la sœur de la prostituée virée, partis à sa recherche) et par goût prononcé pour l’absurde et la peinture volontairement irréaliste de désaxés, avec ce portrait une famille qu’on qualifiera poliment de dysfonctionnelle, joliment composée de William Finley (PHANTOM OF THE PARADISE, SŒURS DE SANG), de sa femme Marilyn Burns, elle aussi coiffée d’une perruque qui la rend méconnaissable et de leur petite fille Kyle Richards (babysittée par Jamie Lee Curtis dans HALLOWEEN), sans oublier leur chien, un ignoble petit fox-terrier qui est prestement croqué par le crocodile dès leur arrivée. J’ai applaudi. N’allez pas croire, j’adore les chiens, mais pour des raisons mystérieuses, je voue à ces fox-T une haine féroce – et puis, les crocodiles aussi ont le droit de manger, après tout. Lorsque William Finley tente d’abattre le crocodile (plus pour évacuer le dégoût que semble lui inspirer sa femme que par désir de venger leur compagnon canin – surtout si l’on considère le fait qu’il aboie pour « consoler » sa fille !), le film bascule dans un jeu de massacre grand-guignol (ce que n’était jamais MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE), qui est aussi un jeu de cache-cache claustrophobe et assez malsain.
Le film reste malgré tout un peu inégal, principalement à cause des compromis d’une narration qui laisse sans doute un peu trop de place à l’enquête des parents de la prostituée (les séquences hors de l’hôtel sont plutôt mal filmées et n’apportent strictement rien de bon au film). Mais, sur un registre plus conventionnel et plus surfait, le film développe un grain de folie parfois saisissant. Le jeu de références à MASSACRE… est plus subtil qu’il n’y paraît, et trouve notamment une surprenante illustration dans le développement du personnage de Marilyn Burns, méconnaissable donc sous sa perruque de choucroute : lorsqu’elle l’enlève, elle est presque immédiatement agressée par Neville Brand, et redevient brutalement, dans le script et à l’écran, le personnage qu’elle incarnait dans le film précédent, désespérée, hurlante, hystérique ; mais Tobe Hooper choisit alors de la bâillonner et de l’enchaîner à un lit et la met en quelque sorte hors-jeu du déroulé narratif de son film, qui va dès lors explorer d’autres pistes, essentiellement dans l’exploration progressive et quasi onirique de son décor (les combles inondés dans lesquels la fillette trouve un refuge bien précaire), non sans entretenir une atmosphère assez efficace surtout soutenue par une impressionnante cacophonie sonore, mélange saturé et inconfortable de musique country et de hurlements provenant de toutes parts (les combles, l’étage, l’étang, l’entrée).
Quant au crocodile, il vient jouer les utilités d’un film qui aurait parfaitement pu fonctionner sans lui, omniprésent dans l’esprit mais pas à l’écran, adroitement filmé par une mise en scène privilégiant, du moins en ce qui le concerne, la suggestion – ce qui est une bonne chose, car il semble tout de même provenir de la même couvée que le KILLER CROCODILE ! En 2000, Tobe Hooper a du reste réalisé pour le marché de la vidéo un CROCODILE qui n’entretient visuellement que peu de rapports avec LE CROCODILE DE LA MORT, une petite série B amusante et inoffensive qui se permet tout de même quelques allusions à ce film un peu bancal mais néanmoins mémorable.
 
D comme… DANTE’S VIEW, de Steven A. Adelson (USA, 2000)
Retour au calme et à la pondération avec ce tout petit inédit pas très excitant, qui ne ferait pas lever un sourcil à David Pujadas en personne sans l'atout précieux d’un casting attirant formé par un duo d’actrices aussi talentueuses que sous-exploitées. À ma gauche, Guinevere Turner, aperçue dans l’intéressant AMERICAN PSYCHO (dont elle a co-écrit le scénario). À ma droite, Sheryl Lee, stupéfiante dans TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME et sans doute un peu prisonnière du personnage de Laura Palmer puisqu’en dehors du VAMPIRES de John Carpenter et d’une petite poignée de films un peu anodins (BACKBEAT, JERSEY GIRLS), on ne semble depuis devoir la croiser que dans une flopée de séries B sans grand intérêt. Belle rencontre donc, et puisqu’on en est à parler d’actrices, il faut également souligner la présence dans un beau second rôle de Grace Zabriskie, excellente comédienne au physique étonnant, remarquable dans le DARKLY NOON du disparu Philip Ridley, terrifiante dans SAILOR ET LULA, et maman de Laura Palmer dans l’univers créé par David Lynch et Mark Frost. Un film d’actrices ?
C’est le moins qu’on puisse dire, hélas, le film manquant singulièrement d’envergure pour peu qu’on y regarde d’un peu trop près. Le film raconte la fuite de Sheryl Lee après un braquage un peu minable. Trouvant refuge dans un bled paumé non loin de la Vallée de la Mort, elle décide de s’y faire oublier pendant quelques jours, et comble l’ennui en acceptant du bout des doigts l’amitié que lui offre naïvement la candide Guinevere Turner. Bref, un petit polar psychologique, comme on dit. Et la partie polar, pour tout dire, est volontairement dépeinte comme un peu dérisoire (le magot convoité étant tout de même modeste) ; il n’empêche, c’est aussi, et de très loin, la partie la moins intéressante du film, enlisée dans des clichés véhiculés par des personnages aussi insipides et transparents que celui du complice de Sheryl Lee, parti à ses trousses.
Alors je pourrais remplir des pages d’un rapport circonstancié des nombreuses et complexes notations psychologiques qui font le tissu de la relation touchante, faussée, amère, unissant les personnages superbement interprétés par Sheryl Lee et Guinevere Turner, ce qui serait bien pratique pour combler le vide occupé par le peu que j’ai à dire sur une mise en scène désespérément plate et télévisuelle. Ne gaspillons pas notre énergie : les actrices sont épatantes, si vous les appréciez, allez-y, mais gardez bien en tête que l’écrin est loin d’être à la hauteur.
 
E comme… L’EMPRISE, de Sidney J. Furie (USA, 1981)
Révision utile d’un film que j’ai apprécié pour la première fois et avec tout de même plusieurs gros bémols. Pendant longtemps, et n’en déplaise aux personnes pour qui un carton type « ce film est basé sur des faits réels » est un gage incontestable d’authenticité, une preuve presque, et très souvent l’occasion de jeter à la corbeille tout esprit critique (à commencer par les qualités effectives, cinématographiques donc, de ce genre de productions), L’EMPRISE est resté à mes yeux comme un titre de plus à rajouter au prosélytisme naïf et visuellement plat de films comme AMITYVILLE (la vérité sur les maisons hantées), AUDREY ROSE (la réincarnation est un fait scientifiquement prouvé) ou L’EXORCISME D’EMILY ROSE (la possession démoniaque, ce douloureux problème). Cette envie forcenée d’y croire (ou d’y faire croire), objet d’un amas de littérature, films, documentaires et surtout polémiques stériles et hors-sujet font perdre le nord à ceux qui s’engluent dans des considérations qui sont les leurs (respect : ceux qui veulent croire aux fantômes, à la réincarnation, à l’abduction par des extra-terrestres, à la lycanthropie ou au monstre du Loch Ness, quand ce n’est pas tout cela à la fois, peuvent y croire comme au Père Noël et de toutes leurs forces, ça ne me fera pas suffoquer d’indignation), trop souvent en perdant complètement de vue les qualités plastiques, le versant poétique du fantastique lorsqu’il s’agit de mettre en scène un film de fiction, ce que sont tous les titres cités, ne l’oublions pas. Mais dans les faits, on l’oublie bel et bien, et les documentaires sur les faits divers de L’EXORCISTE (adapté d’un roman de William Peter Blatty, non convié à s’exprimer dans les interviews) ou de L’EMPRISE (le documentaire illustrant presque exclusivement son propos vériste d’extraits du film, lui-même adapté d’un roman largement « aménagé » de Frank De Felitta, déjà à l’œuvre dans AUDREY ROSE) sont parfois brandis comme des preuves irréfutables. J’ai trop de respect pour le fantastique, envisagé comme une forme d’expression artistique, pour ne pas grincer des dents face à des approches aussi asséchantes, tout comme je suis fortement agacé en entendant les équipes techniques de films fantastiques évoquer avec une avalanche de clins d’œil et de roulements des yeux les sempiternelles « malédictions » ayant sévi pendant le tournage (« pendant le tournage de la scène de l’exorcisme, un fusible a sauté et un technicien du son a vomi son hot dog, brrr ! »). C’est d’une bêtise… Bref. Revenons à cette EMPRISE, elle aussi vautrant bien les pieds dans le plat du pseudo-réalisme scientifique, mais qui s’avère tout de même être un très bon film.
Barbara Hershey incarne avec un réel talent le personnage de Carla, mère de famille divorcée avec enfants qui devient, du jour au lendemain et dans le confort de sa petite maison de banlieue, l’objet d’agressions sexuelles par une entité invisible et extrêmement brutale. Ses témoignages sont mis en doute par son entourage, et elle croit perdre la raison, allant chercher une aide qu’elle ne trouvera pas auprès d’un psychologue sèchement interprété par Ron Silver. Devant son impuissance, et dans la mesure où les événements finissent par trouver des témoins, Carla se tourne vers un service de parapsychologie qui va tenter de comprendre et d’enrayer le phénomène en investissant son domicile, ce qui fait beaucoup penser à POLTERGEIST. Je précise à ce stade qu’une partie de la bonne surprise en revoyant ce film tient au fait que je n’en connaissais jusqu’alors qu’une version atrocement recadrée et en VF, celle de la vieille VHS à l’époque où Bernadette et Jean-François nous faisaient une jaunisse et écrivaient pour se plaindre à leur programme TV des infamantes bandes noires qui « cachaient » toute l’image et rendaient les personnages trop petits. Les temps changent, et sur ce point, c’est une bonne chose : Bernadette et Jean-François se sont acheté un méga ensemble home cinéma dont ils font la démonstration à toute personne franchissant leur palier en leur montrant comment le 5.1 sonne avec LES CHORISTES, et même TF1 a troqué son recadrage plein cadre pour un hypocrite semi-recadrage, avec juste des petites bandes noires qui défigurent juste assez le film diffusé tout en préservant une dimension raisonnable pour apprécier les nuances de jeu sur le visage de Jean Réno.
Et si le Marquis continue à enfiler les apartés, on y sera encore dans 8 jours. L’EMPRISE fait partie de ces films tournés en cinémascope qui exploitent pleinement leur format, et n’ayant vu qu’une version tronquée, j’ai vraiment découvert en DVD le remarquable travail sur le cadre et la photographie : c’est tout simplement un autre film. Et c’est précisément cet aspect de la mise en scène qui fait tout l’intérêt du film, et qui lui confère une intensité et une efficacité redoutables, à peine entachés par un penchant parfois trop appuyé pour les cadres basculés. Transfiguré, L’EMPRISE donne enfin à voir ses nombreuses qualités plastiques, ce qui rend un peu plus indulgent pour certains défauts (médiocrité de certains dialogues notamment), renforce des qualités déjà repérées lors de la première vision (interprétation solide, effets spéciaux érotiques troublants, et surtout originalité de la musique composée par Charles Bernstein, en particulier l’invention brillante de cet effet musical assez effrayant, martèlement brutal et abrupt accompagnant les séquences de viol), et plus encore, révèle l’intelligence et l’audace de certaines séquences et de quelques idées brillantes du scénario : jeu des regards troubles que Barbara Hershey lance aux miroirs qui lui renvoient son image, passage brutal de la nuit au jour par un bel effet de montage, idée un peu folle de la maison reconstituée dans un hangar par les parapsychologues, qui revisite un décor subtilement altéré où le passage du jour à la nuit se fait cette fois en appuyant simplement sur un bouton.
Le prosélytisme est bien là, avec ce premier degré qui évacue soigneusement toute amorce de multiplicité d’interprétations ou de ressentis (dont justement les plans sur les miroirs), et qui vient alourdir considérablement le rythme du film dans sa seconde partie, avant de souligner inutilement par des cartons avant le générique de fin une conclusion glaçante qui n’en avait pas vraiment besoin, enfermant un peu le film dans une vision unilatérale et trop démonstrative. Mais il est soumis à un véritable travail de mise en scène, riche et assez brillant, qui faisait cruellement défaut aux autres titres évoqués plus haut (malgré quelques bonnes choses, trop rares, dans AUDREY ROSE) et fait passer la pilule d’un scénario inégal et parfois un peu balourd. Si vous ne devez en voir qu’un dans ce registre, c’est celui-ci.
 
F comme… LE FILS DU DIABLE, de Mark Lester (USA, 1998)
Tout comme L’ENFANT DU DIABLE, titre français de THE CHANGELLING de Peter Medak, LE FILS DU DIABLE (MISBEGOTTEN en VO) ne voit à aucun moment intervenir le Diable ou ses représentants légaux – mais bon, ça c’est du titre, coco. Mon attention a été attirée sur ce film par l’absurdité cocasse de son sujet, et ce d’autant plus quand j’ai constaté que le scénario était signé par Larry Cohen, excellent créateur de concepts à l’imagination débordante (LES ENVAHISSEURS), capable de développer avec une remarquable intelligence des scénarios originaux, un peu contrariés par les limites de ses modestes talents de metteur en scène, doué mais pas très inspiré visuellement, même si la finesse et l’inventivité l’emportent le plus souvent sur les quelques réserves (LE MONSTRE EST VIVANT). Dommage que son scénario atterrisse ici entre les mains d’un faiseur moins inspiré encore, le piètre Mark Lester.
Kevin Dillon interprète le rôle d’un tueur psychopathe appelé Billy Crapshoot (oui, ça m’a fait rire). Il assassine un brillant et riche compositeur, et en visitant sa propriété, tombe sur une lettre d’une banque du sperme, heureuse d’accepter sa candidature prestigieuse de donneur : l’occasion est trop belle, et il y va. Plus tard, c’est un couple bourgeois en plein désir d’enfant contrarié qui décide de recourir à l’insémination artificielle. On apporte une carte à madame (mais monsieur ne goûte pas), qui doit choisir le profil du donneur d’après des fiches descriptives anonymes, et bien entendu, elle flashe sur le profil de l’homme assassiné par Billy Crapshoot. Et comme le dit finement le résumé de la jaquette, « lorsque Caitlin découvre qu’elle porte l’enfant d’un monstre, il est déjà trop tard ! ».
Le film, assez caustique, insémine un soupçon d’eugénisme absurde (suggéré par une conclusion aimablement perverse) dans un film s’inscrivant a priori dans le moule de ces films à suspense sur la sacro-sainte famille américaine menacée, genre ultra-codifié et prévisible oscillant toujours entre le ridicule de convention (LA MAIN SUR LE BERCEAU) et l’estimable conventionnel (LA RIVIÈRE SAUVAGE), mais Larry Cohen sauve les meubles en cassant le moule de façon assez spectaculaire : le couple uni n’existe plus et madame reçoit la tête de monsieur en guise de cadeau de « baby shower », belle entorse à ce genre de produits insignifiants et inoffensifs. Dommage que la mise en scène soit à ce point terne et impersonnelle, et que l’interprétation soit si fade, le film ne parvenant finalement pas malgré son traitement astucieux à s’extirper de la gangue télévisuelle qui le caractérise. Dispensable.
 
G comme… THE GLADIATOR, d’Abel Ferrara (USA, 1986)
Auto-défense et sécurité routière au programme de ce téléfilm réalisé par Abel Ferrara : un tueur en série rôde dans la ville, provoquant des accidents meurtriers qui semblent devoir punir le moindre manquement au code de la route : grillez un feu orange, ratez un créneau, et vous risquez alors de vous retrouver poursuivis par un psychopathe au volant d’un bolide truffé de gadgets mortels. Ken Wahl (« un flic dans la mafia » en personne !) est ainsi victime d’une agression alors qu’il donnait un premier cours de conduite à son petit frère, qui trouve la mort dans l’accident. Fou de rage et de douleur, ce mécanicien se lance dans une séance de tunning afin de faire de son véhicule un véritable tank, et devient un Justicier de la route répondant sous le pseudonyme de Gladiateur. Il fait ainsi régner l’ordre sur la voie publique de façon très musclée, tout en cherchant à localiser le tueur en série auquel il est bientôt associé par la police.
Urbain, nocturne, le film joue habilement de la colère que peuvent provoquer les comportements de certains automobilistes, agressifs, inconscients, demeurés ou tout cela à la fois, le genre à jouer les chasses-neige à 140 km/h sur la voie de gauche, à doubler à fond les ballons alors que vous laissez traverser un piéton, ou à vous coller au train en vous insultant lorsque vous avez le malheur de respecter les limitations de vitesse sur un axe limité à 50. Vous voyez de qui je parle, et si ces individus vous insupportent comme c’est mon cas, vous souhaiteriez probablement voir débarquer un Gladiateur, stoppant violemment les bolides pilotés par des amazones pressées ou par des branleurs qui « ont la maîtrise de leur véhicule ». Les agissements de Ken Wahl, piètre acteur ceci dit, font plaisir et défoulent, tout en s’acheminant logiquement vers le constat prévisible : le justicier auto-proclamé commet de lourdes erreurs de jugement (immobilisant brutalement la voiture d’un homme conduisant sa femme enceinte à l’hôpital), et rien ne dit que l’assassin n’est pas lui-même un ancien « gladiateur » qui a poussé un peu trop loin sa sévère justice – si tu combats des monstres, tu dois prendre garde à ne pas devenir un monstre toi-même, etc.
Ferrara restitue correctement ces réflexions et prend un plaisir manifeste à filmer de nombreuses séquences nocturnes en milieu urbain. Par contre, il ne semble pas très à l’aise lorsqu’il s’agit de livrer des séquences d’action et de cascades automobiles énergiques et percutantes, et sa mise en scène se fait alors très plate, terne et quelconque. Une œuvre mineure, impersonnelle et assez datée, bercée de tubes ringards, et réservant un rôle dérisoire de quelques minutes à Linda Thorson, Tara King en personne, s’il vous plaît.
 
H comme… HISTOIRE D’O, de Just Jaeckin (France / Allemagne, 1975)
En m’installant devant ce petit classique issu de l’époque dorée où l’érotisme chic était très à la mode (« mélodie d’amour chante le corps d’Emmanuelle… »), trouvé dans les rayonnages de mon revendeur attitré lors d’une courte période au cours de laquelle les films « à caractère » ont afflué (j’ai même soupçonné un traquenard, car c’était quelques jours seulement après cette discussion en commentaires), j’avoue honnêtement que je ne m’attendais pas à grand-chose, sinon à une petite œuvrette kitsch et polissonne, version DeLuxe des films touche-pipi de M6 (qui sont toujours plus dignes que les films touche-popo, ou pire, touche-papy !). Le film est donc le récit des aventures de la 15e lettre de l’alphabet, qui est aussi le surnom d’une belle jeune femme (Corinne Clery), très amoureuse de son René (Udo Kier). Amoureuse même au point d’accepter qu’il la place dans un manoir entre les mains de maîtres chargés de lui apprendre la soumission absolue. Un récit explicité par une voix-off onctueuse de roman-photo (« O s’étonnait qu’on lui lie les mains, alors qu’elle était déterminée à obéir à son amant »), et s’ouvrant sur un générique au style très 70’s, mais assez beau.
La première partie du film semble confirmer mes soupçons. Le cliché du Château et de l’apprentissage, un petit sado-masochisme de surface, plutôt inoffensif en réalité, et un érotisme relativement poseur et chaste – un film de Just Jerking ? Pourtant, je suis surpris de voir un film soigneusement cadré, superbement photographié et assez intrigant. O se prête au jeu avec détermination, guidée par un amour très fleur bleue et assez candide pour Udo Kier, acceptant fièrement les humiliations et les coups de fouet. Lorsque sa formation (non diplômante) est achevée, O sort enfin du château et reprend ses activités de photographe de mode, et malgré un plan superbe d’O cherchant à imaginer la composition d’une couverture de magazine en déplaçant un carton face à une diapositive projetée sur un mur, j’ai eu le sentiment que le film allait se mettre à patiner dans les grandes largeurs, saphisme, je t’aime moi non plus, etc.
Je me trompais, car c’est à ce niveau du récit que le film prend véritablement son envol : pour récompense de son extrême dévouement, O est offerte par Udo Kier à un mystérieux Sir Stephen (Anthony Steel endosse le rôle refusé par Christopher Lee), en noyant cette forme de trahison par une sentence ambivalente (« on ne donne que ce qui nous appartient. »). Il est préférable de ne pas développer davantage le fil d’une intrigue étonnamment riche et imprévisible, où les fantasmes circulent d’un personnage à un autre (très beau personnage de la domestique noire), parfois par le seul recours au montage. Contrairement à mes expectations, le film ne s’enferme pas dans la poursuite d’un enjeu unilatéral, les multiplie au contraire, les renverse, les oppose, avec un véritable talent dans la narration et dans une mise en scène parfois inégale, mais originale et inspirée. Plus qu’un film sur le sado-masochisme (comme dirait Jean-Luc, ça se discute), HISTOIRE D’O est un « véritable cri d’amour » (la bande-annonce ne ment pas !), qui ne glorifie en rien le concept de la femme-objet et donne de la soumission une définition complexe et particulièrement ambiguë : au terme de son parcours initiatique, la voix-off s’exprime enfin à la première personne, et O, marquée par son propriétaire comme on marquerait du bétail, appose à son tour sa propre marque dans la chair, et accède à une liberté insolente. Visuellement surprenant, très bien écrit, dense et assez passionnant.
 

Et franchement, c’est à coups de fouet que je voudrais pouvoir payer la grande bourgeoise bêcheuse et arrogante qui sert d’héroïne, hautement antipathique, au film sur lequel nous enchaînerons dans la seconde partie de cet article.

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Samedi 6 mai 2006 6 06 /05 /Mai /2006 18:07

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Seconde partie de l’Abécédaire, cinquième service, où le Z de zombies philippins succède au grand luxe d’un comics live et percutant, et où le sérieux mélodrame d’un Jeunet côtoie l’absurdité d’une chasse aux sorcières d’une idiotie assumée. Si l’ennui peut venir frapper à la porte lors d’une visite au cinéma d’auteur allemand très tendance, la monotonie n’a décidément pas sa place dans l’alternance aléatoire imposée par notre cher Alphabet dont les mérites nous étaient jadis chantés par Chantal Goya, grâce aux bonnes œuvres de Jean-Jacques Debout. Mais restez assis, nous partons faire de la plongée, sans risque de croiser le Calypso ou Oum le Dauphin, avec un film en…
 
O comme… OPEN WATER, de Chris Kentis (USA, 2003)
J’étais très curieux de découvrir ce film, abusivement vendu comme un PROJET BLAIR WITCH maritime, curieux de voir comment son réalisateur allait parvenir à tenir son projet sur un procédé et une situation aussi minimalistes : le film raconte la fatale mésaventure de deux touristes partis faire de la plongée en groupe, et sottement oubliés par les Gentils Organisateurs en pleine mer, sans bouées, sans bateau, juste deux personnages immergés au beau milieu du néant, plongés dans l’attente, dans l’angoisse, sans rien à quoi s’accrocher, cernés de plus en plus près par les requins.
On devine aisément un tournage ardu, et des tentatives valeureuses pour varier l’échelle des plans, pour faire naître une inquiétude progressive sur la base d’une situation extrêmement statique, de même que l’on peut saluer cette expérience qui a le mérite d’être assez risquée, originale et jusqu’au-boutiste (refus de l’action spectaculaire, choix d’un réalisme sans fards, y compris dans le comportement des requins, qui ne s’amusent jamais à des attaques démonstratives façon LES DENTS DE LA MER). Pour parvenir à ses fins, Chris Kentis joue bien sûr avec la durée (le film est très court, environ 1h15, et le récit n’est en place qu’après une petite demi-heure d’introduction) Mais, peut-être par manque de moyens, le film piétine visuellement et s’avère vite assez répétitif dans sa mise en scène. La photographie m’a également paru assez discutable : là encore très réaliste et pseudo-documentaire, elle supporte très mal des plans d’insert lors des transitions, plans trop retravaillés en post-production, et dont la qualité plastique (filtres, cadrages et couleurs, en totale rupture avec le reste du métrage) occasionne dans le montage des décrochements visuels pas toujours du meilleur goût.
Le film finit par devenir inégal et assez anecdotique. En plus de l’incapacité de son réalisateur à empêcher le statisme de ce qu’il filme contaminer sa propre mise en scène, enfermée dans une technique soignée mais redoutablement répétitive, les acteurs, pourtant corrects, ne se montrent pas toujours à la hauteur de ce pari, introduisant assez maladroitement la zizanie au sein du couple dans de séquences pas toujours très bien écrites. La monotonie de la mise en scène ronge petit à petit le malaise que peut générer ce très beau sujet, d’autant plus qu’il devient difficile, au bout d’une heure, de faire vraiment abstraction de la caméra et du dispositif de tournage – d’autant plus lorsque le cinéaste laisse passer dans son montage des plans montrant des gouttes d’eau sur l’objectif, très rares : l’erreur est peut-être de n’avoir précisément pas su quoi faire de ce regard omniprésent, révélé par accident sur les quelques plans fugaces évoqués, décrochements d’une autre nature dans un ensemble trop exclusivement engoncé dans une volonté de « faire croire » réaliste, mais inévitablement artificielle, ce qui par contre n’est à aucun moment exploité. Le film fonctionne pourtant par moments, parfois même avec talent, mais la gestion des contraintes est sans doute trop frontale et manque cruellement d’inventivité : seule la très belle séquence de l’orage vient bousculer le train-train du montage et du cadrage, séquence impressionnante plongée dans les ténèbres, où seuls les éclairs viennent trop brièvement éclairer le tumulte au sein duquel les deux personnages sont en train de se perdre. C’est probablement la plus belle réussite d’OPEN WATER, qui vaut à elle seule (avec une conclusion surprenante) le déplacement, et c’est aussi le seul instant où la mise en scène parvient véritablement à traduire à l’image un authentique sentiment d’angoisse et de désorientation. Intéressant en tout cas, que l’on apprécie ou pas.
 
P comme… PROPHÉTIE, de Bigas Luna (Espagne/USA/Italie, 1981)
Il est toujours très difficile de se prononcer sur la légitimité d’un éditeur comme Prism Leisure, dont je vous ai déjà souvent parlé (voir ici). Jaquettes frauduleuses, copies souvent atroces, recadrées et en VF parfois audible, et attention, un film peut en cacher un autre, ou même plusieurs. D’un autre côté, l’éditeur balance nonchalamment une flopée de titres qui ont par ailleurs bien peu de chances de connaître une édition digne de ce nom, parmi lesquels une avalanche de navetons classiques de vidéoclub des années 80, et parfois même quelques vraies raretés.
C’est le cas de ce PROPHÉTIE (RENACER, ou REBORN, en VO), titre fort méconnu des débuts de carrière du cinéaste Bigas Luna, auteur inégal de JAMBON JAMBON et BAMBOLA, mais aussi de CANICHE, BILBAO ou du formidable ANGOISSE. Il est donc très surprenant de mettre la main sur ce film, l’un de ses premiers longs-métrages, qui plus est interprété par Dennis Hopper et par l’un des acteurs les plus bizarres du monde, Michael Moriarty (voir LA VENGEANCE DES MONSTRES de Larry Cohen). Bien entendu, les zozos aux commandes de Prism Leisure ne semblent pas très conscients de la perle rare qu’ils ont entre les mains, et le petit plaisir est toujours le même, à savoir découvrir comment le produit nous est vendu. L’affiche est un superbe photo-montage, insérant sur l’affiche d’une série B non identifiée des photos du Diable de LEGEND de Ridley Scott et du Démon Pazuzu de L’EXORCISTE. Ça, c’est du travail, coco. Les slogans, quant à eux, tapent très fort, comme d’habitude : au verso, « Vous êtes en liason avec le surnaturel ! », faute incluse. Au recto, la trouvaille qui va certainement attirer l’attention du cinéphile qui passe : « Prophétie… Miracle… Gag ! ». Le naïf rentrera chez lui content, avec son film d’horreur parodique certainement interprété par Tim Curry et Max von Sydow, avant de connaître une cruelle déconfiture en glissant le disque dans le lecteur. Le passant plus attentif aura repéré les crédits attribuant ce film inconnu à Bigas Luna, ce qui, chez Prism Leisure, ne veut strictement rien dire (RE-ANIMATOR étant, d’après leur jaquette, un film de John Carpenter avec Linda Hamilton et Tommy Lee Jones !) mais éveille tout de même la curiosité, raison amplement suffisante pour lâcher la pièce de 1 euro qu’il en coûte pour ramener chez soi cette trouvaille pour le moins curieuse.
Et quel film bizarre ! Bigas Luna, car c’est bien de lui qu’il s’agit, nous raconte l’histoire complexe d’un trio : Dennis Hopper est un télévangéliste au centre d’une juteuse tournée sur le territoire américain, diffusée en direct sur les chaînes du pays, un personnage un rien cynique qui ne sait plus trop où donner de la tête entre sa foi, qui a probablement été authentique fut un temps, et son métier tenant davantage du charlatanisme mercantile. Michael Moriarty est son chercheur de talents, chargé de former des acteurs à la supercherie de la guérison miraculeuse, mais aussi de rabattre vers lui les illuminés, les pseudo guérisseurs et les témoins de miracles. Antonella Murgia est la proie livrée par Moriarty au télévangéliste, une jeune femme italienne marquée par l’apparition de stigmates et douée d’authentiques pouvoirs de guérison, ce qui ne préoccupe pas vraiment Dennis Hopper, qui voit surtout en elle l’attraction principale de son show et l’occasion de vendre des tonnes de T-Shirts à son effigie.
Si la charge caustique est bien présente, illustrée par les extraits de l’émission télévisée et par ses coulisses matérialistes. Mais, et c’est très surprenant de la part d’un cinéaste à l’époque plus porté sur la provocation (inceste et zoophilie dans CANICHE), PROPHÉTIE adopte pourtant un ton plus ambivalent, mélange d’ironie et de naïveté. Un film très religieux en somme (et Dieu est d’ailleurs chaleureusement remercié au générique !), aux intentions difficiles à cerner et au message énoncé de façon presque simpliste (rédemption de Moriarty, foi restaurée de Dennis Hopper, pureté d’Antonella Murgia), dans une atmosphère douce et assez surréaliste. L’entreprise derrière l’émission religieuse dépasse en réalité le personnage de Dennis Hopper et délègue ses gorilles en costard cravate aux trousses d’un couple transfiguré par la révélation (la jeune italienne s’appelle Marie, évidemment), mais ces péripéties se déroulent dans une ambiance cotonneuse, bercée par une musique synthétique tendance Tangerine Dream. Et les miracles se produisent effectivement, dans une approche surprenante et profondément iconoclaste (littéralement, car ils brouillent les ondes télévisées) : le couple fait l’amour, et lorsque Marie a atteint l’orgasme, elle s’endort, laissant Moriarty dans l’embarras car il lui est impossible de se retirer d’elle, séquence absurde et tendre à la fois, qui se déroule dans un appartement devant les fenêtres duquel plane en vol stationnaire un hélicoptère omniprésent, et dont on comprendra très vite qu’il s’agit de Dieu en personne !!! Au nom du père, du fils et de Supercopter, Amen !
Un projet pour le moins étrange, et qui semble, d’après ce que la copie déplorable m’a laissé entrevoir, être admirablement bien réalisé – avec une mention particulière pour une superbe séquence, échange de regards troublant et assez émouvant via un poste de télévision qui préfigure une scène similaire dans le très beau EDWARD AUX MAINS D’ARGENT de Tim Burton. Le film engendrera sans doute quelques perplexités, mais fait preuve d’une indéniable personnalité, et ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, ce qui est déjà énorme.
 
R comme… LES RÊVEURS, de Tom Tykwer (Allemagne, 1997)
De Tom Tykwer, je n’avais que très modérément apprécié le COURS, LOLA, COURS, énergique mais surfait et très artificiel. Réalisé l’année précédente, LES RÊVEURS ne se dépare pas d’une mise en scène toujours très tape-à-l’œil et superficielle.
Le film se déroule dans le décor neigeux d’une petite ville perchée sur les montagnes, hors saison, et introduit dès son générique stylisé un grand nombre de personnages (un projectionniste souffrant de pertes de mémoire, une infirmière vivant avec sa sœur traductrice, un moniteur de ski, un fermier) dont les relations vont par la suite converger, suite à un accident de voiture laissant une fillette entre la vie et la mort. Narration discrètement déstructurée, travail soigné sur la photographie qui rend la vision du film assez plaisante malgré l’absence de version originale, le film présente quelques indéniables qualités techniques. Mais trop d’afféterie (abondance de filtres, cadrages inutilement alambiqués, effets de montage gratuits) n’aident pas vraiment à gober cette énième relecture du jeu des hasards et des coïncidences, la mise en scène s’essoufflant à générer des effets pas très signifiants qui peinent à jeter le voile sur l’absence de style d’un cinéaste pas incapable, mais qui se prend régulièrement les pieds dans un savoir-faire un peu vain, une écriture trop calculée qui manque souvent cruellement d’un véritable point de vue, noyé dans une technicité démonstrative, froide, ce qui fait paraître ces RÊVEURS comme une version light et un peu creuse du cinéma d’Atom Egoyan (EXOTICA). Agréable pour les yeux, le film s’oublie très vite.
 
S comme… SIN CITY, de Robert Rodriguez, Frank Miller & Quentin Tarantino (USA, 2005)
Le film ayant déjà été abordé par le Dr Devo, je procède comme je l’ai déjà fait à l’occasion de LAND OF THE DEAD ou de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, en complétant cet article par mon modeste petit point de vue sur certains aspects précis de ce film dans l’ensemble très abouti.
Sur les aspects visuels, le travail est admirable, ce qui n’était pas forcément dans la poche dans la mesure où le tout-infographique donne le plus souvent des résultats graphiquement assez dégueulasses. Ici, les frontières sont extrêmement perméables avec le cinéma d’animation, ce qui est parfaitement assumé, Rodriguez parvenant à égaler, sur un registre esthétique assez différent, la performance d’AVALON de Mamoru Oshii, en créant un univers clos et cohérent qui, malgré son goût marqué pour le spectaculaire, ne s’enferme pas dans un registre démonstratif au détriment de la narration. Belle maîtrise d’une technique expérimentée sur les SPY KIDS, films amusants mais très moches, préfigurant, sur un plan strictement technique, la mise en œuvre d’un univers ici nettement plus dense et cohérent. Je déplore tout de même quelques (très rares) fautes de goût en ce qui concerne les effets visuels, quelques plans ratés et un peu ridicules où le côté « larger than life » du comics laisse la place à des acrobaties numériques plus proches du cartoon que de l’animation (notamment un plan où Mickey Rourke est renversé par la voiture de Jessica Alba, l’acteur étant alors remplacé par un double synthétique effectuant un grotesque triple salto arrière – voilà ce qui se passe quand on lâche la bride aux animateurs, qui doivent décidément être solidement tenus en laisse, le CURSED de Wes Craven s’en serait d’autant mieux porté). La frontière est bien mince, je l’admets, entre les effets plausibles dans le contexte (portes explosées à coups de poing, etc) et les effets trop laids pour s’intégrer à quoi que ce soit d’autre qu’à une animation pourrie de jeu vidéo, mais ces quelques couacs m’ont paru vraiment hideux et inutiles. Cela dit, je mentionne des plans qui sont, je le rappelle, extrêmement rares, dans un ensemble visuellement maîtrisé et assez remarquable.
Par contre, je ne partage pas vraiment l’avis du Dr Devo sur la mauvaise qualité des interprètes féminines du métrage, qui m’ont parues excellentes, à l’exception notable, et le film en pâtit un peu du fait de l’importance de son personnage, de la prestation lamentable de Jessica Alba, petite poupée transparente et totalement insipide. En ce qui la concerne, je donne raison au docteur, tout en défendant les autres, Rosario Dawson, Brittany Murphy ou Carla Gugino me semblant parfaitement bien s’intégrer au reste du casting.
Deux mots pour finir sur le découpage du film par sketches. Certains ont trouvé les segments inégaux, ce n’est absolument pas mon cas. D’une part, je suis assez admiratif devant ce choix narratif, pas si évident à une époque où la mode tend plutôt à éclater les sous-intrigues en les superposant dans une déstructuration louchant très fort sur le cinéma de Tarantino : c’est toujours payant quand c’est parfaitement maîtrisé, mais le plus souvent, ce n’est pas le cas, le travail de montage justifiant rarement cette option. D’autre part, l’agencement des segments me semble parfaitement bien pensé en termes de rythme et de progression narrative, et leurs qualités respectives de mise en scène et d’écriture m’ont paru d’un niveau égal. Quoi qu’il en soit, SIN CITY est un film brillant et visuellement superbe.
 
T comme… TRAUMA, de Marc Evans (Angleterre, 2004)
Bien, bon, on va peut-être commencer à y voir un peu plus clair dans la série des films intitulés TRAUMA. Nous croisons dans l’ordre en 1976 le TRAUMA de Dan Curtis (BURNT OFFERINGS en VO), magnifique histoire de maison hantée et très, très grand film. En 1993, Dario Argento signe un autre TRAUMA (qui a bien failli s’intituler « Aura’s Enigma »), giallo surnaturel surprenant, même s’il n’est pas ce qu’Argento a fait de meilleur, tourné aux Etats-Unis, et qui n’a toujours pas eu les honneurs d’un article sur Matière Focale. Et nous voici en 2004, avec le troisième TRAUMA, qui est également le troisième long-métrage de Marc Evans, dont on a récemment évoqué le second film, l’intéressant MY LITTLE EYE.
Apprenez qu’il existe au moins 13 longs-métrages répondant sous ce titre (ça porte malheur, vite, vite, faites en un autre !), et qu’en dehors des trois films cités (TRAUMA n’étant que le titre français de BURNT OFFERINGS), on trouve quatre thrillers (un film allemand de Gabi Kubach avec Lou Castel en 1983, un film anglais de Robert M.Young en 1962, un film américain de Thomas Constantinides et Bruce Kimmel en 1989, et même un thriller malais en 2004, réalisé par Aziz M.Osman) ; un téléfilm anglais réalisé par Betsan Morris Evans en 1991 ; et pas mal de films ayant été exploités sous ce titre en vidéo ou à l’étranger : EXPOSÉ de James Kenelm Clarke avec Udo Kier en 1976, TERMINAL CHOICE du canadien Sheldon Larry avec Ellen Barkin en 1985, VIOLACION FATAL de l’espagnol Leon Klimovsky en 1978, ainsi que deux giallos, PASSI DI DANZA SU UNA LAMA DI RASOIO de Maurizio Pradeaux en 1973 et ENIGMA ROSSO d’Alberto Negrin en 1978. Et encore, je ne compte pas les deux courts-métrages et la série documentaire recensés sur Imdb. Passionnant, non ?
Mais revenons au Trauma qui nous intéresse aujourd’hui, doté d’un casting intéressant où se croisent Colin Firth, Mena Suvari et Naomi Harris (excellente comédienne vue dans 28 JOURS PLUS TARD). Colin Firth, qui n’est pas ici employé à contre emploi comme j’ai pu l’entendre (encore faut-il avoir vu le superbe et méconnu APARTMENT ZERO de Martin Donovan, qui n’est pas l’acteur de HEAVEN mais un homonyme depuis devenu surtout anonyme, hélas), interprète le rôle d’un homme tout juste sorti du coma après un accident de voiture dans lequel sa femme (Naomi Harris) a trouvé la mort, et qui plonge peu à peu dans la confusion, hanté par des apparitions de sa femme et obsédé par l’assassinat d’une chanteuse célèbre auprès de laquelle celle-ci travaillait. Une situation de départ déjà complexe que Marc Evans va lentement faire se fissurer : relecture de la réalité, argument fantastique purement subjectif se délitant peu à peu dans un mouvement narratif volontairement confus, et bien entendu une révélation finale attendue de pied ferme… On vogue donc en terrain relativement familier, celui du thriller abstrait et psychologique, dont les codes visant à désorienter le spectateur sont d’une opacité de plus en plus altérée, sans doute parce que ce genre de scénario a trop souvent été pratiqué ces dernières années.
Difficile dès lors de parvenir à instaurer un ton original, une approche véritablement novatrice, et le risque encouru est clair : ce genre de film ne supporte pas la médiocrité. TRAUMA n’est pas un film médiocre, loin de là. Visuellement, le film se caractérise, outre l’omniprésence de verre brisé et de fourmis, par une photographie étonnante, ou des zones du cadre sont fréquemment floues, indiscernables, altérant la perception du spectateur comme peut l’être celle du personnage que l’on suit, prisonnier d’illusions, de mensonges, d’aveuglement. Le montage, étudié et souvent déstabilisant, permet au réalisateur de ménager de surprenantes envolées, des séquences où la réalité semble suspendue l’espace d’un instant : sentiment d’angoisse particulièrement fort dans cette scène où Colin Firth sort en pleine rue et tombe sur une foule statique, immobile, comme s’il avait pénétré dans une photographie, avant qu’une voix-off crie « Action ! » et que la foule se mette en mouvement, dirigée par une équipe tournant un reportage sur l’assassinat de la vedette. Brusque retour à la fiction après de courts instants en suspens.
Le dispositif de mise en scène n’est pourtant pas d’une originalité renversante, mais ouvre la porte sur des possibles esthétiques et narratifs étranges, auxquels on participe volontiers, tout en redoutant l’approche du twist qui s’en vient avec ses gros sabots. Et le film confirme d’ailleurs une hypothèse à laquelle il est difficile de ne pas penser, poussant le bouchon jusqu’à insérer une courte scène plagiant sans vergogne L’ÉCHELLE DE JACOB. À ce stade, il y a de quoi être perplexe, pour ne pas dire méfiant : il est plus que temps que Marc Evans amorce un virage serré et en vienne au fait. Ce qu’il fait, heureusement, dans le cadre d’un dénouement noir et pas trop tiré par les cheveux grâce à une écriture assez intelligente. TRAUMA reste malgré tout un peu surfait et convenu, mais c’est un film intéressant, qui échappe à la vacuité d’un film comme LES RÊVEURS, ne serait-ce que pour ses quelques morceaux de bravoure, saisissants ; il ne lui manque finalement que ce qui faisait également défaut à MY LITTLE EYE : un style, une personnalité plus affirmés.
 
U comme… UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES, de Jean-Pierre Jeunet (France/USA, 2004)
Il a certainement été très difficile pour Jean-Pierre Jeunet d’embrayer sur un nouveau projet après le succès quasi consensuel et écrasant du FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POULAIN, dont on nous a tant rabattu les oreilles qu’il en paraît aujourd’hui aussi frelaté que les rengaines de Yann Tiersen, diffusées à toutes les sauces (publicité, génériques, bande son de reportages type Envoyé Spécial ou autres Vérités qui Comptent) jusqu’à en devenir une véritable scie – remarques totalement détachées des qualités et des défauts effectifs du film lui-même, œuvre efficace et très surfaite, fragile bout à bout de sketches très inégaux, parfois très séduisants, parfois aussi très irritants. La rupture artistique avec Marc Caro prive leur univers commun, amorcé avec LE BUNKER DE LA DERNIERE RAFALE et institué avec DELICATESSEN (charmant mais incroyablement daté), d’un contrepoint plus sombre et plus abstrait qui faisait toute la richesse de LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS. Le rouleau compresseur conduit par Audrey Tautou semble avoir séparé les partisans enthousiastes (qui y voient un film « culte », ce qui est en totale contradiction avec ce terme galvaudé et utilisé à tort et à travers) et les opposants rejetant violemment ce qu’ils perçoivent comme une cargaison racoleuse de bons sentiments et de nostalgie de pacotille.
Au bout du compte, j’ai personnellement fait l’impasse sur son long-métrage suivant lors de sa sortie en salles. Par snobisme ? Peut-être, bien que j’aie essayé de voir (et même de revoir) AMÉLIE POULAIN aussi objectivement que possible, en parvenant à en apprécier les aspects les plus intéressants, le film n’étant somme toute ni nul, ni génial. Mais l’idée de découvrir un film sur la 1ère Guerre Mondiale par Jeunet et avec Tautou a tout simplement été au-dessus de mes forces, et il a fallu que se présente l’occasion de me procurer le film à moindres frais (zéro euros, ça va, et en toute légalité qui plus est) pour aller juger sur pièce des suites de la carrière du bonhomme, contre lequel je n’ai pas vraiment d’animosité (je n’ai pas détesté son ALIEN RESURRECTION). Juste un peu de méfiance, snob peut-être, mais méfiance quand même.
En route donc pour un mélodrame encore une fois très fabriqué et visuellement très démonstratif, adapté d’un roman de Sébastien Japrisot (également scénariste de HISTOIRE D’O dont je vous parlerai bientôt), réseau complexe de personnages et d’événements comiques et / ou tragiques au sein duquel Audrey Tautou rempile pour une nouvelle (en)quête de l’être aimé, disparu dans les tranchées et dont tout semble indiquer qu’il a été exécuté avec une poignée d’autres soldats, accusés de s’être auto-mutilés pour échapper au front. Le personnage d’Audrey Tautou est interprété par la comédienne sur un registre dangereusement proche de celui d’Amélie P. : entêtée, un peu lunaire, petites manies enfantines explicitées par sa voix-off, accumulation de petits paris aux enjeux dramatiques (si le chat vomit, mon fiancé est vivant, etc.) qui tirent sur la corde sensible avec autant de roublardise que d’efficacité, il faut bien l’admettre. On retrouve aussi, et sur un même registre, une accumulation de portraits crachés des très nombreux personnages au centre du récit, interprétés par une galerie presque exhaustive de stars françaises et de seconds couteaux familiers, dont le défilé finit parfois par être un peu étouffant, façon brochette de vedettes systématisée, comme dans les vieux films catastrophes des années 70 aux USA. L’apparition du personnage interprété par Elina Lowensohn (SOMBRE), moins typé et prévisible, apporte d’ailleurs une respiration tangible à un stade où le film en avait vivement besoin. De ce point de vue, le grand luxe de la production (casting – trop – riche, photographie, décors, costumes, n’en jetez plus) amène la mise en scène de Jeunet à faire un pas de plus vers une certaine forme d’académisme un peu assommante : la sauce se fige parfois, comme c’est le cas par exemple pour le dernier quart d’heure, étiré et complaisant.
Pourtant, je dois bien le reconnaître malgré mes réticences, Jeunet fournit un véritable travail de cinéaste, toujours inventif (fantasmes de Tautou visualisés sous la forme de films muets, insertion d’images dans le cadre, superpositions) et attentif dans le cadrage comme dans le montage. Une volonté palpable de faire de la mise en scène qui porte un projet engagé sur une pente bien savonneuse (mélodrame et reconstitution historique vus sous un angle à la fois populaire et excessivement maniériste) avec une réelle efficacité, certes parfois soutenue par des effets de manche un peu faciles (pleure, Margot, pleure), mais qui n’est pas dénuée par moments d’une véritable inspiration, ce qui est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à Jeunet, particulièrement si l’on devait le comparer à la fainéantise de bon nombre de ses collègues, et je parle bien de cinéastes installés.
Cela dit, c’est sans doute par le biais d’une intrigue secondaire que le film développe ses passages les plus personnels et les plus intenses, à savoir celle du personnage de Tina Lombardi (Marion Cotillard, excellente), jeune femme lancée dans une quête parallèle à celle d’Audrey Tautou, guidée non pas par l’espoir mais par l’amertume et le désir de vengeance. Son parcours et son destin cruel (l’un des rares instants de silence dans le métrage) comptent parmi ce que le film a de plus réussi. L’aboutissement du parcours d’Audrey Tautou est par contre assez décevant, tant sur le plan de la mise en scène (séquence finale trop lisse, plus généreuse envers son personnage qu’envers son spectateur) que dans ce que cette conclusion peut avoir à dire, c’est-à-dire pas grand chose, au fond : sur un sujet au fond assez comparable, mais dans une approche nettement plus soufflante, qui n’hésite pas à nous perdre et à plonger dans la confusion d’un montage stupéfiant de complexité et d’émotion, je préfère mille fois le dénouement, moins « satisfaisant » mais bien plus ouvert et original, du magnifique MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon.
 
V comme… VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU, de Milos Forman (USA, 1975)
Voilà bien un film que j’étais très curieux de revoir, ne serait-ce que pour la forte impression qu’il m’avait faite lorsque je l’avais découvert à la télévision il y a une quinzaine d’années. Bon, j’ai hésité entre le revoir ou découvrir la version théâtrale interprétée par Bernard Tapie, mais finalement, c’est très bien comme ça. Adapté d’un roman de Ken Kesey déjà adapté au théâtre en 1963 (avec Kirk Douglas dans le rôle principal, ce qui explique peut-être la présence de Michael Douglas au poste de producteur), le film raconte une histoire que la plupart d’entre vous doivent déjà connaître : un homme se fait passer pour fou afin d’échapper aux travaux d’utilité publique auxquels il a été condamné, et va mener sa petite révolution dans l’unité de soins psychiatriques dans laquelle il a été placé en observation, jusqu’à un dénouement dramatique mémorable, parvenant à faire d’une scène de meurtre un acte d’amour, une marque de profond respect, image radicale et très émouvante de l’euthanasie.
L’aspect le plus frappant et le plus abouti du métrage reste bien évidemment son casting admirable, mené par Jack Nicholson et par Louise Fletcher, redoutable infirmière en chef. Une distribution étonnamment pertinente quand on observe que la plupart des comédiens, embauchés pour leur physique atypique, ont connu une carrière riche et longue comme mon bras par la suite : mention particulière pour le géant indien Will Sampson (excellent comédien vu dans UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg), mais on croise aussi Brad Dourif, Danny DeVito, Christopher Lloyd, Sydney Lassick, Vincent Schiavelli et même le difforme Michael Berryman (LA COLLINE A DES YEUX), qui composent une galerie de personnages réaliste et particulièrement attachante.
On a beaucoup reproché à Milos Forman, à l’époque, de livrer une vision caricaturale du milieu psychiatrique, un scénario trop schématique. Caricatural ? Schématique ? Les critiques de l’époque mangeraient leur chapeau s’ils voyaient le niveau de la production cinématographique actuelle… Que les éléments composant le film soient ou pas réalistes n’a en fait pas la moindre importance : le film n’est pas un documentaire, quel scoop. Les enjeux du scénario, notamment la lutte de pouvoir que vont se livrer Nicholson et Fletcher, jusqu’à la dernière extrémité, sont vraiment passionnants, et le film bénéficie énormément de la vivacité et de l’intelligence de son écriture. Non, s’il y avait un reproche à faire à Milos Forman, c’est plus probablement sa mise en scène qu’il fallait mettre en cause : alors que l’interprétation et le scénario sont remarquables et incroyablement porteurs, la réalisation est tout juste correcte, fonctionnelle et assez plate, comme paralysée devant la performance des acteurs, qu’elle sert efficacement mais sans grande personnalité. Ce qui n’empêche pas le film d’être drôle, captivant et parfois bouleversant.
 
W comme… WITCHOUSE II, de J.R.Bookwalter (USA, 2000)
Fallait-il vraiment tourner une suite au foireux WITCHOUSE réalisé par le très syncopé David DeCoteau ? La question s’est à peine posée qu’elle est balayée par une interrogation plus pressante encore : alors que tous les films estampillés Full Moon distribués en DVD en France sont systématiquement recadrés (y compris les films de David DeCoteau, tournés en cinémascope), pourquoi cet anodin WITCHOUSE II nous parvient-il dans une belle copie 16/9? Les techniciens de l’éditeur Eléphant (déjà à l’œuvre sur l’édition la plus onéreuse de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS en zone 2, qui est aussi, et de très loin, la pire) ont-ils juste, étourdiment, oublié de saccager le métrage avant de l’envoyer dans les bacs ? Le fait est là : ce petit, petit film est pour le coup bien mieux loti que bon nombre de titres qui lui sont supérieurs. Bof, ça va ça vient.
Bref. La sorcière Lilith, détruite à la fin du premier opus, se retrouve par on ne sait quel mystère scénaristique enterrée avec quelques collègues au fin fond d’une forêt. Bien sûr, sa présence rôde encore dans les parages, comme nous le prouve si bien une séquence d’introduction imitant LE PROJET BLAIR WITCH, où un couple (dont le cinéaste Danny Draven, réalisateur d’un très honnête DEATH BED) parti fricoter dans les bois avec sa caméra DV est prestement massacré par une présence invisible – tout juste si la jeune fille, prénommée Dementia, ça ne s’oublie pas, a le temps de hurler « J’ai perdu mon T-Shirt !!! » avant de succomber sous les coups de la sorcière. La cassette DV est retrouvée et intrigue très fort, d’autant plus qu’à proximité sont découvertes quatre tombes étranges et inquiétantes. On délègue donc prestement sur le site une équipe d’adolescents guidés par une archéologue sexy, c’est normal, c’est la procédure. Malgré les avertissements du shérif local, toujours cadré en sévère contre-plongée pour éviter que l’équipe technique n’apparaisse dans les verres de ses lunettes miroir (note de service : ça ne marche pas), les tombes sont profanées et les restes transportés dans une demeure non loin de là pour être regardés d’un air concentré au microscope. L’archéologue sexy se coupe bêtement sur un bout d’os, et il n’en faut pas plus pour qu’elle soit investie par la maléfique Lilith, qui va dès lors s’affairer à ramener ses comparses à la vie pour se venger des descendants des villageois qui les ont condamnées.
Comme souvent dans ce genre de productions, les poncifs s’enchaînent mollement, et les effets spéciaux oscillent entre le bricolage efficace (maquillages et métamorphoses) et les effets visuels désastreux (flammes pitoyables en images de synthèse). Mais comme souvent dans ce genre de production, on trouve aussi de quoi se divertir, principalement une façon de faire très série B, qui se perd de plus en plus et n’a donc pas de prix. Ici, le réalisateur J.R.Bookwalter parodie ouvertement LE PROJET BLAIR WITCH, notamment en multipliant les témoignages d’autochtones, d’abord juste pompés sur le film en question, mais qui dérivent vite vers les considérations les plus saugrenues : « On n’est pas d’ici, on est de Buffalo. » « J’ai tiré mon premier coup dans ces bois. » « N’y allez pas, ça pue la mort. » Le réalisateur fera par la suite un usage beaucoup plus intéressant de sa caméra DV, utilisée pour visiter en night-shot la demeure où résident les scientifiques plongée dans les ténèbres, avec à l’image la jauge déclinante de la batterie : quand la batterie tombe en panne, les lumières s’allument brutalement, et l’on bascule sans transition d’une mise en scène silencieuse et suggestive à un carnaval horrifique bariolé et hyper démonstratif. L’effet n’est pas aussi percutant qu’il aurait dû, faute de moyens conséquents, mais l’idée est assez séduisante. Pas fameux, mais soigné et, dans un registre Z, plutôt sympathique.
 
Z comme… ZOMBI 3, de Lucio Fulci (Italie, 1988)
C’est dans une copie très sombre et pas très bien compressée que nous parvient ce ZOMBI 3, vendu avec la revue Mad Movies, à qui on ne dit pas toujours merci malgré les DVD souvent intéressants proposés en kiosques : et au passage, bravo les gars pour cette copie en VF du DÉMONS de Lamberto Bava (alors que la revue annonce une VO) !
Des scientifiques effectuent des expériences sur la ré-animation de cadavres… Hourra ! Ça marche !… Oh non !!! Ça marche !!! Et c’est parti pour une joyeuse contamination du territoire des Philippines où le film a été tourné (la moitié du chemin est donc déjà faite pour en faire un très bon film !), une contamination que l’armée entreprend de maîtriser en tirant sur tout ce qui bouge, de préférence sur les survivants…
Retour tardif de Lucio Fulci après son âge d’or initié par L’ENFER DES ZOMBIES (alias ZOMBI 2) et en plein déclin, un an après le raté AENIGMA : le système de production italien se fissure déjà peu à peu, et Fulci ne sortira plus des séries Z et des films tournés pour la télévision (VOIX PRODONDES). On notera d’ailleurs qu’au petit jeu des fausses suites dont le cinéma bis italien s’est fait une spécialité, Lucio Fulci ignore superbement les déjà existants ZOMBI 3 (aka LE MANOIR DE LA TERREUR) ou 4 (VIRUS CANNIBALE, qui a aussi été intitulé ZOMBI 5, si quelqu’un y retrouve son chapeau, qu’il me le fasse savoir), intitulés abusifs de vidéoclubs : le « vrai » ZOMBI 3, c’est celui-ci… si, bien sûr, on fait abstraction du fait que ZOMBI 2 n’était absolument pas la suite du ZOMBIE de George Romero, mais je ne voudrais fâcher personne. Retour tardif, et en fanfare donc, pour ce qui ne sera malheureusement pas le début d’un nouvel âge d’or pour Fulci, loin s’en faut.
Le film n’a en effet que peu de rapports avec les classiques de Fulci (L’AU-DELÀ, FRAYEURS, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE), ce qui est manifeste dès l’introduction du film, caractérisée par un rythme effréné et un goût prononcé pour l’action musclée. Mais il faut savoir que le film a été supervisé par le redoutable duo Bruno Mattei / Claudio Fragasso, déjà à l’œuvre dans le cocasse VIRUS CANNIBALE, Bruno Mattei ayant réalisé une bonne partie du film suite à la défection de Lucio Fulci (pour raisons de santé ou divergences artistiques, selon les versions de chacun). D’où un curieux mélange de styles et d’inspirations quasi contradictoires, qui fera, chez ceux qui connaissent bien l’un et l’autre, tout l’intérêt de ce ZOMBI III bâtard et schizophrène : tantôt les morts-vivants traînent la savate façon L’ENFER DES ZOMBIES dans des séquences morbides et assez violentes (dont un plan vraiment très beau sur un lac noyé de brumes au milieu duquel l’un des protagonistes est encerclé par les cadavres ambulants), tantôt ils courent comme des athlètes et se battent à coups de poing dans des scènes plus fantaisistes sous influence, justement, du DÉMONS de Lamberto Bava, et longtemps avant les créatures de 28 JOURS PLUS TARD ou de L’ARMÉE DES MORTS.
On sent la patte de Lucio Fulci dans l’éclatement du récit, et dans ce trop plein chaotique de personnages où n’émerge aucun héros, aucun personnage principal, ce qui est assez intéressant et rend le film imprévisible, les membres du groupe passant souvent l’arme à gauche de façon abrupte et passablement gratuite. On retrouve également le soin porté aux cadrages, et ce goût pour les atmosphères lourdes, ces décors urbains désertés balayés par les vents.
Mais très souvent, et c’est d’ailleurs lui qui semble dominer le métrage, c’est l’approche de Mattei qui l’emporte, avec ses emprunts décomplexés (l’idée de la contamination suite à l’incinération des premiers non-morts est volée au RETOUR DES MORTS-VIVANTS de Dan O’Bannon), ses fréquentes pannes de cohérence (ma préférée étant cette femme partie chercher de l’eau pour dépanner la voiture, et qui continue sottement à chercher et chercher encore au risque de sa vie après avoir longé un lac) et surtout son penchant coupable pour les idées les plus saugrenues : animateur radio isolé dans sa cabine, qui commente l’action d’un ton désabusé (comme dans DO THE RIGHT THING, maintenant que j’y pense !), même après sa mort – ce zombie-là parle parce que c’était très pratique comme ça, tête volante jaillie d’un frigo et se ruant sur la gorge du pauvre hère qui voulait juste un coca (une idée de Fulci pourtant, semble-t-il), zombies en embuscade sous des paillasses jetées au sol qui surgissent à point nommé comme de bons soldats… Le sérieux et le soin de Fulci cèdent vite le pas au je-m’en-foutisme fantaisiste de Mattei pour un film gore mais pas effrayant pour un sou, série Z tirée à gauche et à droite dans le même mouvement, ringarde, inquiétante et drôle à la fois, bref, un petit nanar tout ce qu’il y a de plus relaxant.
 
Et bien oui, j’assume : je me relaxe devant le ZOMBI 3 de Fulci tout en faisant du nez sur le FLESH de Paul Morrissey, cinéaste du reste assez arrogant et antipathique pour ne pas me donner l’envie d’être indulgent. Et avant d’enchaîner sur la rédaction du sixième opus de ce cyclique Abécédaire, sélection qui aura occupé le second tiers du mois d’avril, quatrième mois de l’année 2006, je me soumets une fois de plus à cette concession du classement, dont je ne me fais pas un exemple à suivre – je suis toujours incapable de répondre à des questions du style « Quels sont vos cinq films préférés ? », mais qui permet de donner de l’échantillon visité ces deux derniers jours une photographie ponctuelle et subjective, que voici, et sur laquelle je tire ma révérence pour aujourd’hui.
 
LE LOCATAIRE
SIN CITY
HEAVEN
DO THE RIGHT THING
GHOST WORLD
TRAUMA
UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES
PROPHETIE
AUTO FOCUS
L’ENFANT DU DIABLE
VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU
CURSED
LES RÊVEURS
OPEN WATER
ZOMBI 3
WITCHOUSE II
NIGHT TERRORS
FLESH
KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN
MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE
LE BAISER DU DIABLE
IN THE WOODS
 
Bande annonce du prochain épisode : nonnes sataniques, affres de l’adolescence meurtrière, femmes perruquées logées dans un hôtel louche, braqueuse en fuite qui se fait une bonne copine, mère de famille violée par un homme invisible, insémination artificielle et conséquences, justicier de la sécurité routière, sadomasochisme fleur bleue, grande bourgeoise adultère bien punie, dauphin hacker, Pirandello exposant deux, sadomasochisme : la deuxième couche, extra-terrestres lubriques, pasteur criminel aux mains tatouées qui peut encore vous surprendre, romance spectrale, super-héros de cour de récré, coulisses sordides de la petite lucarne, piège mortel dans tous les sens du terme, film de college avec anti-sèches, boucle temporelle, glam-rock introspectif, chien dactylo plus intelligent que vous, dossiers classés X, Ophélie dans l’espace, mariage ruiné par un monde parallèle.
 
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Samedi 29 avril 2006 6 29 /04 /Avr /2006 18:42

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : MONKEY PRIDE : "I'm just a Bonobo...")

Alors que la vision de la sélection pour l’épisode 6 touche déjà à sa fin, c’est l’heure du bilan des (re)découvertes effectuée lors de la préparation de ce cinquième segment : pas de grande trouvaille pour cette fois en dehors du très étrange PROPHÉTIE de Bigas Luna, le meilleur film étant sans aucun doute LE LOCATAIRE de Polanski, suivi de près par DO THE RIGHT THING de Spike Lee, deux films que je connaissais déjà mais que je me suis fait le plaisir de revoir. Confirmation tout de même du talent du cinéaste néo-zélandais Scott Reynolds avec HEAVEN, ce qui énerve d’autant plus lorsqu’on constate que ses films ne sont quasiment pas distribués. Petite entorse à signaler dans mes habitudes, je me suis tout de même déplacé pour aller voir en salles THE SADEST MUSIC IN THE WORLD de Guy Maddin, drôle, passionnant et visuellement somptueux, ce qui me donne envie d’aller plus souvent au cinéma. Ce qui, du reste, ne saurait tarder, ma mère me harcelant pour que je l’emmène voir le SILENT HILL de Christophe Gans : pourquoi pas…

(Photo : Hogan's Eros)

Mais revenons à nos moutons, et allons nous rincer l’œil avec les frasques de Bob Crane, un film, comme il se doit, en…
 
A comme… AUTO FOCUS, de Paul Schrader (USA, 2002)
Bob Crane, ça ne vous dit rien ? Alors allez jeter un œil sur la photo en tête de mon Abécédaire précédent (épisode 1). Voilà, vous l’avez situé. Mais saviez-vous que le héros de « Papa Schultz » a quasiment ruiné sa carrière à cause de ses frasques sexuelles spectaculaires, avant de finir assassiné, on ne sait trop par qui ? Vous le savez si vous avez vu passer ce film de Paul Schrader, qui raconte son parcours, sa déchéance et sa mort, en proposant l’hypothèse la plus plausible à ce crime resté irrésolu.
La biographie est toujours un exercice périlleux, débouchant souvent sur une œuvre académique avec acteurs en plein numéro d’imitation, un exercice qui, en général, agace d’autant plus s’il est appliqué et studieux (voir l’exemple récent de TRUMAN CAPOTE, pour n’en citer qu’un). Il est rare de tomber sur un cinéaste parvenant à se livrer à cet exercice avec une réelle inventivité, qui du reste n’est pas toujours payante commercialement parlant – je pense par exemple au superbe UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg, imaginant le déroulement de la rencontre entre Marilyn Monroe et Albert Einstein. Soyons bien clairs, Paul Schrader n’égale en rien le film de Nicolas Roeg. Mais, dans une approche plus classique, il parvient néanmoins à faire du cinéma, soigné, intelligent et d’assez bonne tenue, de ce matériau qui aurait très bien pu être l’objet d’un mélodrame télévisé.
Si, aujourd’hui, on se contrefout d’apprendre que Michael Douglas a suivi une « cure de désintoxication sexuelle », il est évident qu’à l’époque de Bob Crane (correctement interprété par Greg Kinnear), la rumeur avait un poids considérablement plus prégnant. La sexualité effrénée du comédien est vécue, dans le contexte social au sein duquel le récit se développe, comme une forme de dépendance comparable à celle que peut engendrer la consommation de drogue. Paul Schrader parvient à mettre en parallèle l’évolution de cette dépendance avec celle des technologies de la vidéo, via le personnage de John Carpenter (Willem Dafoe – et non, le réalisateur de NEW YORK 1997 n’a pas organisé de partouzes pour le héros de Stalag 13, c’est un homonyme), « manager » de Bob Crane qui organise pour lui les rendez-vous, mais aussi leur filmage sur caméras ; une technologie qui fascine Bob Crane et nourrit ses obsessions au point qu’il envisagera même d’organiser le tournage d’un film pornographique.
Les temps changent peu à peu, et tandis que Bob Crane s’enferre doucement à Hollywood dans une position de paria, la mise en scène de Paul Schrader, purement fonctionnelle dans les trois premiers quarts d’heure, s’assombrit de plus en plus, gagne en richesse à développer une vision torturée et un rien complaisante de la déchéance de son personnage ; mais cette fascination voyeuriste fait intégralement partie de l’intérêt vaguement malsain porté outre-Atlantique pour les aspects « vie cachée » d’un animateur vedette de la radio doublé d’un acteur de productions familiales – et d’ailleurs, en plus d’apprendre qu’un éditeur s’apprêtait à publier une anthologie de photographies issues de la collection très privée de l’acteur, j’ai constaté qu’une recherche sur Internet de photos de l’acteur débouchait en tout premier lieu sur des photos de son cadavre, la classe. Très belle dernière partie, assez torturée, montrant Crane végéter dans les représentations d’une pièce de théâtre dont Schrader nous montrera toujours le même extrait, enlisement dans la répétition, l’idée fixe, l’amertume, souligné par la très belle musique d’Angelo Badalamenti. Un film riche, à l’image de cette figure publique déchue, sur le revers du vedettariat, la libération sexuelle, l’interdépendance, la fascination pour le fait divers, surtout lorsqu’il concerne un personnage public. Rien de très renversant, mais c’est solide et souvent émouvant.
 
B comme… LE BAISER DU DIABLE, de Georges Gigo (France/Espagne/Andorre, 1975)
Et sans transition, nous voilà face à un opus assez obscur de la firme Eurociné, entité s’étant consacrée à la production de films de genre fauchés, et dont les titres de gloire oscillent entre le relativement estimable (certains Jess Franco) et le Z le plus redoutable (certains Jess Franco, mais aussi le désopilant LAC DES MORTS-VIVANTS commis sous pseudonyme par Jean Rollin). LE BAISER DU DIABLE, dont je n’avais jamais entendu parler avant que le DVD ne me saute entre les mains, est ici présenté dans une copie assez belle, avec une version française post-synchronisée franchement cocasse, co-production oblige. Aucune voix ne semble coller à son interprète, et les dialogues plats et doucement ridicules se débitent en gros et à emporter. Le film débute par une soirée organisée par un châtelain, qui s’ouvre dans sa cave par un défilé de mode tendance pattes d’éléphant psychédéliques très spectaculaire, avant d’enchaîner prestement par une séance de spiritisme organisée par une comtesse déchue, laquelle parvient, au terme de sa séance s’étant conclue par l’évanouissement d’une des potiches du défilé de mode, à convaincre son hôte de l’accueillir avec son assistant, scientifique et télépathe, dans son château, en finançant leurs expérimentations. Très branché tables tournantes et soucieux d’entrer en contact avec son frère décédé, le digne monsieur accepte, et il a bien tort, car la comtesse souhaite en réalité se venger de la mort de monsieur son mari, et la teneur des expériences menées dans la cave est soigneusement dissimulée au mécène.
Georges Gigo semble un peu trop s’appuyer sur une atmosphère voulue lourde, mystérieuse et angoissante. Mais le décor, si joli soit-il, ne suffit pas à combler les manques d’un montage atrocement lent et dénué de rythme, appesanti encore davantage par une musique insupportable, de même que le cadavre zombifié par les efforts conjoints de la médium et du scientifique prête plus à rire qu’il ne suscite l’effroi. La désuétude de ces éléments, qui n’entache pas la puissance, par exemple, du FRANKENSTEIN de James Whale aujourd’hui encore très impressionnant, est dans LE BAISER DU DIABLE réduite à sa plus piètre expression : mise en scène illustrative et pesante (on tente pourtant de rendre les déambulations incessantes du zombie palpitantes en comptant le nombre des marches de l’escalier qu’il monte pas à pas, lentement, non, plus lentement encore, et en entier s’il vous plaît). Les enjeux prêtent à sourire, ceci dit : que la comtesse embauche un nain sauvage (?) trouvé dans la forêt pour leur prêter main forte (en portant des cercueils grands comme lui) passe encore… Mais quand le spectateur médusé réalise que près d’une heure d’expérimentations pour donner la vie à un mort-vivant ne visent qu’à lui ordonner de monter dans la chambre du châtelain pour l’étrangler a de quoi laisser perplexe : avaient-ils donc besoin de l’aide de Satan et de la présence d’un non-mort pour exercer leur vengeance d’une façon aussi quelconque ? Non mais franchement, vous en pensez quoi, vous, elle n’aurait pas pu l’étrangler elle-même, la comtesse ? Ça nous aurait évité ces séquences interminables d’efforts pour plonger le zombie dans une « catalepsie inhibitoire » et de messes basses au château !!! En cherchant à s’aligner sur une veine « classique », en rupture avec la vulgarité assez racoleuse des productions Eurociné, GG ne parvient qu’à livrer une œuvre laborieuse, expérience de la durée pure comme dirait l’autre, et il vous faudra vous armer de tout votre amour pour la ringardise et les artefacts d’une VF calamiteuse pour venir à bout de ce nanar soporifique.
 
C comme… CURSED, de Wes Craven (USA/Allemagne, 2005)
Tout comme son récent RED EYE, ce film de Wes Craven n’aura connu qu’une exploitation bien discrète, précédée d’une réputation désastreuse et accueillie fraîchement, notamment par la critique spécialisée – qui n’a pas été aussi bégueule quand il a fallu aborder le dernier UNDERWORLD. Si CURSED n’est pas formidable, on est tout de même très loin du navet annoncé. Mais il est de bon ton, depuis le succès de la série des SCREAM, de régulièrement incendier Wes Craven, jugé coupable d’avoir introduit un humour distancié dans le genre fantastique, et parfois même d’être responsable d’une supposée déréliction du genre par une approche parodique – sentences bien hypocrites au sortir des années 90, après une décennie de fantastique tout public, formaté et engoncé dans un second degré asséchant.
Avec CURSED, Wes Craven renoue justement avec le scénariste Kevin Williamson, pour un récit agréablement classique : Christina Ricci et son jeune frère sont agressés par un loup-garou suite à un accident de voiture sur Mulholland Drive. Touchés par la malédiction, ils vont tenter de percer l’identité du lycanthrope afin de le détruire et, ainsi, de se délivrer de cette malédiction. En pleine vague de créatures « modernisées » par le port de combinaisons en cuir et la maîtrise des arts martiaux accommodés à la sauce MATRIX, il est extrêmement plaisant de se retrouver en terrain connu avec un film qui s’ouvre d’ailleurs, via la rencontre de deux adolescentes avec une gitane diseuse de bonne aventure, par une référence au LOUP-GAROU de 1941. Argent, pentacle apparaissant dans la paume de la main, pleine lune, c’est tout l’arsenal classique qui s’invite dans une transposition fidèle du genre dans un contexte contemporain, une approche comparable au très bon VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? de Tom Holland (1985).
Située à Hollywood, l’action permet au cinéaste d’insérer de belles références aux classiques du genre, et lui permet de construire deux conclusions successives assez opposées. La première se déroule dans une boîte de nuit à thèmes, et s’avère assez distanciée et ironique : décors invraisemblables, effets de mise en scène d’une vulgarité tapageuse, et mise à mort d’un premier loup-garou dans une scène ouvertement comique. La seconde conclusion, suite à un retournement de situation attendu, opte pour un ton et pour un style plus classiques. Se déroulant dans un décor unique et plus terre-à-terre, elle évacue la distanciation formelle de la première et se montre plus sérieuse, plus tenue. Une synthèse certes un peu légère, mais qui ne me semble pas cynique pour un sou, contrairement à ce que j’ai pu lire ailleurs.
Les effets spéciaux oscillent entre le très bon et le bien moins convaincant : si la créature impressionne quand elle est interprétée par un acteur en costume (très belle séquence du parking souterrain), elle s’avère beaucoup moins intéressante lorsque les images de synthèse prennent le relais – non pas que l’on soit confronté à des loups-garous ridicules et hideux proches de ceux du piètre LOUP-GAROU DE PARIS, mais, comme c’est trop souvent le cas, les animations en montrent beaucoup trop, et laissent la place à des acrobaties un peu vaines, qui annihilent les efforts de découpage et de montage de séquences par ailleurs admirablement bien mises en scènes, parasitées par ces plans relevant plus du dessin animé. Même remarque pour le chien de famille contaminé, une excellente idée maladroitement portée à l’écran par des effets un peu trop cartoonesques.
Reste à dire que le film est dans l’ensemble plutôt réussi et attachant, jouant avec une certaine finesse des codes narratifs du genre : voir la ré-apparition du personnage de la jeune fille découvert dans la séquence d’ouverture, introduite frontalement par son surgissement dans le cadre et par une réplique savoureuse - « Salut, vous me reconnaissez ? ». CURSED n’est sans doute pas un sommet dans la carrière inégale de Wes Craven, mais vaut tout de même le détour, le cinéaste sauvant adroitement les meubles suite à un tournage catastrophique marqué par de constantes ré-écritures et par d’onéreuses retouches qui auront entraîné le départ d’une bonne partie du casting initial. Un film vif, bancal et séduisant, qui me donnerait presque l’envie de me passer un bon disque de Hairy Connick Jr.
 
D comme… DO THE RIGHT THING, de Spike Lee (USA, 1989)
Sans doute à cause de son image d’auteur engagé et polémiste, on a trop souvent tendance à oublier que Spike Lee est aussi et surtout un cinéaste de talent. Et s’il est vrai que certains de ses films s’enlisent parfois, en général dans leur dernière partie, dans une veine démonstrative un peu trop appuyée (voir THE VERY BLACK SHOW, par ailleurs passionnant, vif, foisonnant et drôle), l’énergie de sa mise en scène fait de lui un réalisateur hautement recommandable, ne serait-ce que pour des questions purement esthétiques. Ceci dit, Spike Lee est bien moins sentencieux et donneur de leçon qu’on a souvent pu le dire, dans la mesure où, comme c’est le cas dans ce superbe DO THE RIGHT THING, il se poste surtout dans une position d’observateur, attentif, sensible.
Le film se déroule sur une journée de canicule dans un quartier de Brooklyn, au terme de laquelle les conflits, qui ne sont pas seulement raciaux mais opposent aussi les sexes, les générations, les communautés ou, surtout, les positionnements individuels, vont déboucher sur une explosion de violence. Ne partez pas ! Car il serait vraiment dommage de passer à côté de cette petite merveille par peur de se retrouver face à un film à message ancré dans le social réaliste tendance petit documentaire fiction à la française, avec message de paix, d’amour et de bisous en fin de course. Après un générique électrisant (chorégraphie de l’actrice Rosie Perez), amorçant avec une énergie assez stupéfiante l’esthétique radicale du métrage (contrastes violents, couleurs saturées, plans basculés, angles et contre-plongées extrêmement expressifs – superbe travail du directeur de la photographie, Ernest Dickerson, plus tard réalisateur de l’intéressant BONES), générique qui introduit une chanson qui sera un élément maître de l’intrigue, DO THE RIGHT THING s’ouvre sur la voix-off de l’animateur d’une radio de quartier, présence neutre et bienveillante du seul personnage qui restera simple observateur de la flambée de violence), nous accompagnant, doucement mais fermement, dans la découverte d’un lieu en circuit fermé, un baril de poudre que la moindre étincelle peut embraser. Spike Lee va faire monter la pression avec subtilité, lentement, dans un climat étouffant renforcé par la chaleur accablante dont le poids est constamment révélé, tant par les séquences isolées (la bouche d’incendie) que par le travail sur la photographie.
Mais la grande intelligence de Spike Lee est précisément de ne pas enfermer son film dans un déroulé monochrome, et il parvient dans le même mouvement à introduire, sur la base de cette même atmosphère de tension et d’apathie, des plages d’apaisement, des instants d’une originalité soufflante – superbe séquence érotique des glaçons. Le film est, dans son ensemble, un plaisir de mise en scène, un dispositif où, par un simple changement d’axe, le point de vue de la caméra devient point de vue subjectif, un regard sans concession où une séquence célèbre du film LA NUIT DU CHASSEUR trouve un écho moderne aussi iconoclaste qu’il est pertinent. Et le récit bascule avec la même finesse, sur la base d’une broutille dérisoire sur le point de dégénérer, révélant des tensions plus sourdes, plus profondes, dans la dernière partie du film. Des tensions que Spike Lee aura su mettre à jour par la seule force de sa mise en scène, appuyé par une galerie de personnages impressionnante soutenue par de remarquables interprètes.
 
E comme… L’ENFANT DU DIABLE, de Peter Medak (Canada, 1980)
Titre idiot et totalement hors-sujet pour THE CHANGELLING de Peter Medak, dont il avait été question précédemment pour son très bon ROMEO IS BLEEDING. L’ENFANT DU DIABLE n’est donc pas le bébé de Rosemary, mais un enfant noyé hantant une demeure dans laquelle s’installe un musicien (George C.Scott) après le décès accidentel de sa femme et de sa fille. Celui-ci, confronté aux manifestations de plus en plus pressantes du fantôme de « l’enfant échangé » du titre original, va tenter de percer le mystère de sa disparition.
Alors que se déroule cette enquête de forme classique, aux implications de plus en plus clairement sociales et politiques, le film progresse dans une forme extrêmement soignée, se manifestant notamment par l’omniprésence de reflets au sol – lacs, asphalte humide… – suggérant très tôt la nature souterraine et le destin de la présence planant autour de George C.Scott. Très beau travail sur le cadre et sur le montage sonore (avec entre autres ce son martelé au sens propre du terme) pour un joli film conçu « à l’ancienne », très peu porté sur le spectaculaire et les effets spéciaux. Le revers de cette approche, outre une photographie un peu terne, c’est sans doute précisément son classicisme un peu trop convenu, académique et un rien désuet, pour un film qui succède à des œuvres esthétiquement et narrativement plus ambitieuses et plus abouties comme TRAUMA de Dan Curtis, ou le plus récent CERCLE INFERNAL de Richard Loncraine (magnifique film, récemment édité dans une copie atrocement recadrée, quelle déception !), auquel le film de Peter Medak ressemble sur plus d’un aspect, sans jamais parvenir à l’égaler. Une œuvre estimable mais datée.
 
F comme… FLESH, de Paul Morrissey (USA, 1968)
Si je connaissais déjà du trio Andy Warhol / Paul Morrissey / Joe Dallessandro le film DU SANG POUR DRACULA (je n’ai pas vu CHAIR POUR FRANKENSTEIN, et l’absence de VO sur les DVD de René Château ne m’encourage guère à sortir le portefeuille !), je n’avais jamais eu l’occasion de goûter à la trilogie FLESH / TRASH / HEAT. C’est chose faire avec ce FLESH observant la journée d’un jeune prostitué (Joe D.) marié avec enfant à une lesbienne, et très honnêtement, ça me fait une belle jambe !
Je ne suis pourtant pas hermétique au travail d’Andy Warhol, d’après ce que le (très) peu que j’ai vu de lui me donne à penser, mais je dois bien l’avouer, je ne suis absolument pas entré dans ce film, dans son esthétique minimaliste, principalement caractérisée par un montage cut (avec décrochements sonores parfaitement audibles) assez intéressant à vrai dire, mais qui est effectué constamment et sur toute la durée du métrage… J’avoue que le sale gosse qui sommeille en moi a fini par faire un parallèle entre ces coupes brusques saucissonnant chaque plan séquence et un épisode particulièrement réussi de FUTURAMA où les personnages sont confrontés à un dérèglement temporel générant des micro-bonds en avant dans le temps. Plans séquences, donc, exclusivement des plans fixes avec zoom avant / arrière, mais sans aucun soucis de cadrage, ce qui est ostensiblement assumé : les acteurs jouent devant ou autour de la caméra, semblant n’avoir que faire de la présence de la caméra, qui ne saisit de l’action que ce qui se présente accidentellement devant l’objectif. Et ça aussi, d’un certain point de vue, c’est intéressant, mais sur 90 minutes, j’avoue humblement que j’ai fini par développer une vraie lassitude. Le film se construit au fil des rencontres et des passes de Joe D., dans la plus totale vacuité : Joe pose nu pour un vieillard libidineux qui l’entretient des statues grecques et du culte du corps. Il échange quelques conseils avec de jeunes prostitués inexpérimentés, en se la jouant pro blasé et sûr de lui. Il passe un moment avec des amis travestis plongés dans la lecture de vieilles revues de cinéma, qui finissent par parler de statues grecques et du culte du corps – ce qui, finalement, tombe plutôt bien, car Joe joue nu dans une grande partie de ses scènes. L’ironie de la démarche ne m’échappe pas, mais elle ne m’en paraît pas moins creuse.
Il est évident qu’un tel film ait pu avoir un certain impact à la fin des années 60, autant parce qu’il aborde son sujet en l’ancrant dans la banalité d’un quotidien plutôt tranquille et insouciant (rien à voir avec la descente aux enfers de MACADAM COWBOY), et surtout parce qu’il le traite par le biais d’une mise en scène bien plus provocante dans sa forme que dans son propos. Problème, et ça n’engage que moi, mais en 2006, FLESH ne me paraît plus provoquer autre chose qu’un ennui profond.
 
G comme… GHOST WORLD, de Terry Zwigoff (USA/Angleterre/Allemagne, 2001)
Pour une fois, avec l’adaptation cinématographique d’une bande dessinée, je ne pars pas totalement ignare, puisqu’elle m’a été offerte il y a quelques années, et que je l’ai même lue et assez appréciée. De ce strict point de vue, le film de Terry Zwigoff, à qui l’on doit également l’intéressant BAD SANTA, est une bonne adaptation, qui parvient à restituer l’atmosphère, l’ironie et le désenchantement de l’œuvre adaptée, que le film prolonge de quelques sous-intrigues s’intégrant assez harmonieusement au projet d’ensemble (la classe d’arts plastiques animée par Illeana Douglas – sujet : Fraternité et Communauté : l’art comme dialogue, avec une hilarante parodie de cinéma expérimental), un projet qui pourrait être une version high school d’AMERICAN SPLENDOR.
S’ouvrant sur un générique rythmé par un clip de Bollywood, le film démarre donc très bien, car, je vous le rappelle, j’ai un faible prononcé pour ce cinéma-fleuve. Les vacances d’été démarrent elles aussi, un grand soulagement pour les deux héroïnes, adolescentes cyniques évoquant irrésistiblement l’univers de DARIA (en croisant deux camarades de classe, elles lâchent cette réflexion qui m’a bien fait rire : « Il devrait faire gaffe, il va attraper le sida en la violant ! »), heureuses de laisser le lycée derrière elles, une bonne fois pour toutes. Elles ont donc devant elles tout un été pour zoner et penser à leurs projets communs. Mais une mauvaise blague faite à un pauvre type un peu paumé (excellent Steve Buscemi) va venir bouleverser chez elles les certitudes et le cynisme un peu puéril, sentiment de toute puissance ironique qui se craquèle et s’ouvre sur un retour à la réalité, à l’amertume et aux désillusions. Terry Zwigoff porte presque exclusivement son attention sur des personnages en marge, tour à tour amusants et pathétiques, dans un petit microcosme réjouissant, soutenu par un beau sens du détail. Rien de très renversant pour un film bien écrit et correctement mis en scène, mais, à l’exception de la séquence finale, ratée et totalement inutile, GHOST WORLD distille un charme sombre assez séduisant.
 
H comme… HEAVEN, de Scott Reynolds (Nouvelle-Zélande/USA, 1998)
Cinéaste très prometteur, Scott Reynolds risque pourtant de sombrer dans les limbes s’il continue à être aussi mal et peu distribué. Son étonnant UGLY n’a connu qu’une diffusion très confidentielle en France, HEAVEN est sorti directement en vidéo, se voyant au passage privé de VOST (et bon sang, que la VF est mauvaise !), et son dernier film reste à ce jour invisible.
Martin Donovan, acteur découvert chez Hal Hartley, interprète ici un architecte sur le déclin, plongé dans un divorce houleux, sa femme ne supportant plus sa dépendance aux jeux d’argent. Dans le night-club au cœur duquel il joue au poker, il fait la connaissance de Heaven, travesti et médium, étrange personnage capable de voir le futur, non pas ce qui pourrait arriver (il ne peut pas changer le cours des événements), mais bien ce qui va se passer, ce qu’il essaie « d’obscurcir », mais pas « d’occulter » comme il le précise. Exploité, manipulé tant pour sa nature que pour ses dons de divination, Heaven est au centre d’un récit complexe, le personnage vers lequel converge chaque parcours, tissant des liens d’amitié avec Martin Donovan pour le remercier du geste qu’il fera un jour. Le récit est noir, torturé, constamment déstructuré, Scott Reynolds rendant particulièrement difficile la tâche de différencier le souvenir, l’image mentale ou la prémonition. Moins ouvertement abstrait et fantastique que UGLY, souvent bêtement pris pour un film de serial-killer dérivé du SILENCE DES AGNEAUX, HEAVEN, lui-même assimilé à une variation de CRYING GAME, ce qu’il n’est pas, développe dans son intrigue un élément surnaturel passionnant, car totalement lié au travail de montage et de narration. Et de ce point de vue, le film sert avec un véritable talent ses objectifs, la mise en scène de Reynolds étant parfois impressionnante dans ses dispositifs, superposant notamment deux conversations ayant eu lieu à deux temps différents dans le même décor d’un restaurant, ou par le même mode (téléphone, dictaphone), les propos rapportés et parfois déformés déviant peu à peu, avec une subtilité étonnante, vers une conversation exclusivement induite et dirigée par le montage. Dans sa dernière partie, ce très bel exercice de style dévoile un projet singulier : c’est un film noir à la narration disloquée, ce que l’on a déjà pu observer ailleurs, mais la déstructuration est ici littérale et personnifiée par le superbe personnage d’Heaven, trans humain, calculateur et manipulé, extraverti et opaque, inquiétant et émouvant.
 
I comme… IN THE WOODS, de Lynn Drzick (USA, 1999)
“Dans les bois, nous annonce la jaquette, les cris ne peuvent rien changer!”. Très juste. Surtout quand l’action se déroule presque exclusivement en ville. Après le succès considérable du PROJET BLAIR WITCH (à mes yeux, un concept malin et original pour un résultat décevant), la forêt est soudain devenue un incontournable sujet d’inspiration, dont j’avais découvert une variation filandreuse avec le suédois THE UNKNOWN. En voici un autre succédané un peu fauché, qui s’adonne cependant bien plus au classique film de monstre, et ressemble en fait à un remake Z de RAZORBACK.
Ambiance trouble dans une petite ville américaine : un insaisissable homme sauvage assassine, les hamsters de l’animalerie du coin se mangent entre eux, et comme les maisons brûlent en cas d’incendie, la vie est décidément bien dure pour notre héros, pompier de son état. Partie chasser avec un collègue pour oublier les problèmes du quotidien (à commencer par sa femme, dont je me demande si l’intention était bien de la rendre aussi antipathique, ou si Lynn Drzick, également scénariste, considère vraiment qu’il est normal d’accueillir son conjoint à coups de baffes s’il a le malheur d’avoir bu une bière pour se changer les idées après avoir vu une jeune fille périr brûlée vive), notre pompier découvre dans les bois une tombe, et comme il se demande si, des fois, ce ne serait pas une victime du tueur qui rôde, il décide de creuser, pour voir. Et bien non ! Il déterre en fait les restes d’une créature, qui retrouve alors la vie et se met à faire ses propres victimes dans son coin, rapportant les restes humains à notre héros comme le ferait un chat fier de ses exactions.
Dans le genre inepte, laid, passionnant comme un rat mort et hautement incohérent, IN THE WOODS pourrait être exemplaire. Si j’ai bien suivi, la créature en question ne serait qu’un chien, mais attention : un chien tué par un autre monstre, si, si, un monstre créé il y a plusieurs siècles par des sorciers pour être utilisé lors de batailles opposant des royaumes en guerre (superbe flash-back où deux figurants vaguement costumés et n’ayant visiblement jamais tenu une épée entre les mains font semblant de se battre dans la forêt, une information précieuse transmise par télépathie à notre héros par le monstre n°2). Problème(s) : déterré par le pompier, le chien-monstre le prend pour son maître, tandis que le monstre-monstre veut re-tuer le chien (« j’ai dit couché !!! »), la solution pour mettre un terme à cette terrible histoire (et à ce métrage épouvantable) est donc toute trouvée : il faut ré-enterrer Médor. Ils auraient pu trouver plus con encore, mais il aurait fallu trouver les financements pour soutenir l’écriture, et avec l’homme sauvage, fausse piste mollement suivie qui ralentit considérablement une intrigue qui n’en avait surtout pas besoin, c’est déjà suffisamment dense comme ça, merci.
 
K comme… KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN, de Tim Metcalfe (USA, 1996)
Réalisé par le scénariste de l’intéressant KALIFORNIA et produit par Oliver Stone, KILLER nous est vendu comme un énième film de serial killer qui trouve sa supposée originalité dans sa base historique (le film est un récit de l’incarcération de l’assassin Carl Panzram) et dans sa réflexion sur le bien fondé de la peine de mort.
En réalité, le film est en retard d’une guerre, ou de plusieurs, ne serait-ce que par son scénario, très proche du roman « De Sang Froid » de Truman Capote, l’académisme en plus. Après une introduction faussement documentaire, le film s’enlise vite dans une mise en scène plate et, via le personnage de ce jeune juif idéaliste, fraîchement embauché comme gardien de prison, et qui va découvrir que Carl n’est pas un monstre mais un être humain qui souffre, le projet s’enferme prestement dans une écriture trop évidente : on voit très vite, et trop bien, vers quoi ce petit film soigné mais insignifiant nous mène. Film à costumes, film de prison, reconstitution historique et discours humaniste louable certes, mais affreusement terne et démonstratif. Les efforts de mise en scène du réalisateur semblent assez vains, s’appuyant trop exclusivement sur un scénario appliqué qui s’efforce timidement de bousculer la narration par le biais de flash-back (symbolisés par un passage au noir et blanc lors des transitions) et le recours à des images d’archives sur fond de voix-off dont on use et abuse jusqu’à la rendre parfois insupportable. Aucun risque ici de se perdre, et les efforts de Metcalfe tendent surtout à maintenir dans cette alternance du passé et du présent les pieds du spectateur solidement collés au plancher des vaches. Au bout du compte, KILLER ressemble surtout à du téléfilm de luxe, soucieux de paraître sérieux, méprisant la volonté de choquer, mais également incapable de déranger ou de questionner son spectateur. Pas très intéressant.
 
L comme… LE LOCATAIRE, de Roman Polanski (France/USA, 1976)
S’il serait sans doute un peu injuste de dire de Polanski qu’il est artistiquement mort, force est de constater qu’il ne se met plus en danger depuis un bon moment, voguant sur les plages tranquilles du cinéma consensuel – LE PIANISTE, OLIVER TWIST), ses dernières œuvres « sulfureuses » (LA NEUVIÈME PORTE, ou LUNES DE FIEL que je viens de revoir) étant de très bons films, pourtant à cent coudées en dessous du cinéma intense et halluciné des années 60/70.
Il est donc toujours bon de revisiter les débuts de carrière du cinéaste, d’une puissance restée inégalée, comme c’est le cas pour ce LOCATAIRE cauchemardesque, film qui semble clore ce que l’on pourrait considérer comme une forme de trilogie, ouverte en 1965 avec RÉPULSION et prolongée en 1968 avec ROSEMARY’S BABY : trois peintures brillantes empreintes de folie, d’angoisse et de paranoïa dépressive, poisseuse, hautement inconfortable, trois films se déroulant dans trois métropoles (Londres pour RÉPULSION, New York pour ROSEMARY’S BABY et Paris pour LE LOCATAIRE) perçues chacune par le prisme déformant du regard subjectif de personnages sombrant peu à peu dans un délire aux contours abstraits, frôlant de façon presque impalpable avec le fantastique. De tons et de formes assez différentes, ces trois œuvres, qui comptent parmi ce que Polanski a produit de plus remarquable, illustrent dans des approches surprenantes une vision dérangeante de la psychose, vécue, douloureusement, de l’intérieur : psychose meurtrière de Catherine Deneuve dans le huis clos d’un appartement se dégradant en parfaite harmonie avec des fêlures mentales données à voir de façon spectaculaire et terrifiante ; impressionnante plongée dans la paranoïa d’une femme enceinte, Mia Farrow, persuadée d’être l’objet d’un complot sataniste peut-être avéré.
L’occasion m’est fournie par la redécouverte du film en DVD de le voir en version originale, jamais diffusée en France pour la simple et bonne raison que le film, co-production entre la France et les Etats-Unis, a été post-synchronisé dans les deux versions – à vue de nez, un tiers du film a été tourné en français, le reste étant en anglais. La version française est très bien conçue, et les voix anglaises peuvent être un peu déstabilisantes quand interviennent certains acteurs comme Gérard Jugnot, Claude Piéplu, Josiane Balasko ou Michel Blanc, mais voir le film en anglais s’avère très intéressant, pour les belles prestations de Shelley Winters ou Melvyn Douglas, mais aussi pour le décalage dans la perception du film lorsque, comme c’est mon cas, on l’a déjà vu à plusieurs reprises. C’est par le biais d’un stupéfiant plan séquence, d’une complexité préfigurant une séquence célèbre du TÉNÈBRES de Dario Argento, que s’ouvre ce film étrange, un générique troublant, porté par le très beau thème composé par Philippe Sarde, à la fois paisible et lugubre, et qui introduit d’emblée, par de discrets effets visuels, les éléments fondateurs de l’enfer que nous nous apprêtons à découvrir – schizophrénie, ubiquité. Adapté de Roland Topor, LE LOCATAIRE développe un élément absent de RÉPULSION et de ROSEMARY’S BABY, à savoir un humour noir prononcé et très porté sur l’absurde, un humour désespéré en tout cas, qui ne vient jamais, bien au contraire, désamorcer la tension grimpante et galopante d’un récit s’achevant sur un paradoxe effarant, souligné par un hurlement indescriptible et définitif.
Roman Polanski interprète le rôle principal, celui de Trelkovsky, petit employé de bureau timide et maladroit, qui s’installe dans un appartement libéré suite au suicide de son locataire précédent, Simone Schoule, hospitalisée dans un état désespéré après s’être défenestrée. Trelkovsky se retrouve vite pris dans les tirs croisés de querelles de voisinage, féroce lutte de pouvoir où les forts, tyranniques, écrasent et humilient les faibles, martyrisés. Une atmosphère caustique et très sociale, qui s’émaille peu à peu de touches d’étrangeté de plus en plus inquiétantes et illogiques, alors que Trelkovsky se persuade de la malveillance de son entourage, et de sa volonté de le voir remplacer Simone Schoule, corps et âme. Voyeurisme, paranoïa, humiliation, travestissement, accès inquiétants de violence (qui, naturellement, se tourne alors vers les plus faibles, comme dans cette hallucinante séquence du parc, montrant Polanski administrer, brutalement et sans raison, une gifle spectaculaire à un enfant en larmes), le film se fait de plus en plus inconfortable, avant de basculer dans sa dernière partie, traversée d’hallucinations glaçantes, sur un registre totalement cauchemardesque. Un parcours exprimant une terreur et un mal-être intenses, un film qui vous fera souffrir et à côté duquel vous ne devez donc surtout pas passer.
 
M comme… MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE, de Tanio Boccia (Italie, 1964)
Bon, on a eu quand même très peur, et on se sent très mal maintenant, c’est malin – mais après tout, n’est-ce pas précisément ce que l’on vient chercher, et ce que l’on ne trouve presque jamais, dans le registre de l’épouvante ? Quoi qu’il en soit, cette aventure de Maciste va faire une pause et nous permettre de souffler un peu.
Va pour Maciste et les filles de la vallée (« salut Maciste ! Tunique ? »), petit péplum des familles comme il s’en produisait à la chaîne à l’époque en Italie, un genre comparable au film de cape et d’épée français dans sa gestion du cahier des charges, n’esquivant aucun poncif, mais souvent préférable à sa ré-appropriation hollywoodienne d’un académisme ronflant. On est tout de même ici dans le dessous de panier. Le résumé annoncé par la jaquette n’a bien sûr strictement rien à voir avec le récit à l’écran – oui, mais bon, vous n’imaginez tout de même pas qu’on va le regarder avant de la rédiger, non plus, hein, nous, on veut bien le vendre, mais c’est vraiment tout. Pas de Maciste vivant des jours paisibles entouré de filles dans une vallée avant d’accepter à contre-cœur d’aller jouer les redresseurs de torts, donc, mais à la place, nous avons droit au récit des exactions de la perfide princesse Fedora (Tarina ? Tarama ? Fadira ? J’ai oublié.), laquelle convoite, dans son désir sans fin de conquête, la Vallée des Verts Pâturages, site idyllique inaccessible car protégé des dieux par l’infranchissable Vallée des Échos Tonnants. Seul le clan des Gamali, peuple d’au moins douze personnes en exode, errant à la recherche des Verts Pâturages, peut accéder à ce paradis terrestre. Aussi, la princesse Trucmuche décide de s’attaquer à eux pour obtenir, d’une façon ou d’une autre, l’accès au site convoité. Ça va mal ! Alors un prêtre va dans une caverne faire une prière ou deux, et pouf ! Dans un éclair de fumée, les dieux emplis de mansuétude leurs envoient le fier Maciste, qui apparaît dans la grotte frais, dispos et huilé. Et c’est parti pour un tunnel, assez laborieux pour tout dire, de lancer de rochers, de combats, de trahisons, de manipulations, de musique pompière, de décors et de costumes mille fois recyclés, et rassurez-vous : les Gamali iront paître dans les Verts Pâturages, et les méchants seront punis.
Pas exactement du cinéma qui m’excite en somme. Je me suis tout de même un peu réveillé à deux reprises. D’abord lors d’une séquence où Maciste monte un cheval qui n’a pas l’air très content de faire du cinéma et semble fort gêné par son mors, ce qui a pour conséquence de le voir la gueule constamment grande ouverte quand elle ne tente pas de surpasser le musculeux Kirk Morris dans l’art difficile de la post-synchronisation : largement de quoi vous faire sourire, je pense. Ensuite lors de la visite du cœur caverneux de la Vallée des Échos Tonnants, seul passage du film présentant quelques petites qualités plastiques (belle photographie) et un peu de fantaisie. Pour le reste, à moins d’être un inconditionnel forcené du genre, le film ne présente pas l’ombre d’un intérêt.
 
N comme… NIGHT TERRORS, de Tobe Hooper (Canada/Egypte/USA, 1993)
Après le médiocre SPONTANEOUS COMBUSTION et avant LE CROCODILE DE LA MORT, je continue d’explorer les fonds de tiroir et les petites raretés de la carrière inégale et déclinante de Tobe Hooper avec ce NIGHT TERRORS (ou NIGHTMARE) produit en catastrophe par la firme Cannon, elle-même en pleine débâcle. Bombardé sur le projet quelques jours avant le début du tournage d’un film sans scénario (comme le pauvre Jean Rollin à l’époque du désopilant LAC DES MORTS-VIVANTS) après le désistement du réalisateur Gerry O’Hara (auteur de FANNY HILL, qui n’est pas la fille de Benny, lequel ira se consoler en mettant en boîte un MUMMY LIVES interprété par Tony Curtis, film à la réputation désastreuse), Tobe Hooper fait ce qu’il peut pour sauver les meubles. Avec enthousiasme, car il considère tout de même que ce NIGHT TERRORS a marqué le début d’un retour aux affaires, à vrai dire peu concluant malgré la réussite relative du correct THE MANGLER. On jugera sur pièce avec son intriguant MORTUARY, le cinéaste n’ayant pas connu de distribution en salles depuis des lustres.
Retour aux affaires, c’est un peu vite dit au vu de ce film incohérent qui, après une introduction nous présentant le Marquis de Sade (Robert Englund) emprisonné mais toujours aussi maléfique, qui incite un prisonnier à se crever les yeux juste en lui parlant, nous balance dans l’époque contemporaine, sur les pas de Genie, qui débarque en Égypte pour retrouver son archéologue de papa (William Finley, toujours aussi improbable, célèbre pour son rôle dans PHANTOM OF THE PARADISE). Elle est bientôt menacée par l’emprise de Paul Chevalier (Robert Englund itou), probable réincarnation de Sade, qui convoite son innocence et sa jeunesse. Difficile à avaler tout de même, Genie étant interprétée par l’actrice Zoe Trilling, dont on a pu admirer l’absence de talent dans THE BORROWER de John McNaughton, DEMON HOUSE II ou encore HELLBOUND avec Chuck Norris (disponible en DVD chez Prism Leisure sous le titre grotesque « FLIC OU ENFER »). Une comédienne qui irradie une vulgarité hallucinante mais que l’on essaie de nous vendre ici comme une pure et douce créature, ce qui risque fort d’en faire ricaner certains.
Au fil d’une intrigue totalement décousue, on apprécie tout de même un assez beau travail sur la photographie qui parvient à rendre le métrage agréable, surtout par comparaison avec le terne et laid SPONTANEOUS COMBUSTION. Bien sûr, le Marquis de Sade nous est ici vendu comme un monstre de machiavélisme, Tobe Hooper poussant le bouchon jusqu’à nous envoyer dans les pattes des séquences oniriques « à la Freddy Krueger », un personnage de série Z qui n’a donc strictement rien à voir avec Sade – et je ne rate pas l’occasion pour vous orienter au passage vers le magnifique QUILLS de Philip Kaufman. Tobe Hooper avoue puiser son inspiration dans l’œuvre de Ken Russell, dont il parvient certes à restituer le goût pour la vulgarité tapageuse (voir cette séquence érotique sous une tente baignée dans une violente couleur rose bonbon), mais dont il n’égale pas, loin s’en faut, la puissance visuelle, les séquences oniriques évoquant bien davantage un GOTHIC de prisunic qu’autre chose. Il en découle un penchant marqué pour le ridicule, assez divertissant avec un peu d’indulgence, mais trop creux, improvisé et cousu de fil blanc (à aucun moment les flash-back sur le Marquis de Sade ne viennent enrichir le récit ou simplement trouver une justification narrative ou esthétique). Un puzzle assemblé à coups de poing, grotesque, vulgaire, décadent ? J’aurais été nettement plus intéressé si ça avait été le cas, mais la nullité vertigineuse de l’interprétation et l’accumulation molle de scènes foncièrement inutiles privent le film de cet état de grâce.
 
Bref, sur ce je vous abandonne dans l’attente de la seconde partie, car on ne vide pas la mer avec une petite cuillère, ni avec une louche d’ailleurs, et je vais de ce pas plonger dans la suite de la sélection.
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Marquis, vous êtes sûr que c'est sage ?

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Vendredi 28 avril 2006 5 28 /04 /Avr /2006 18:56

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Nous enchaînons prestement sur la suite et fin de cet Abécédaire, opus 4, mais pas sans avoir auparavant souhaité au Dr Devo un bon anniversaire, avec plein d'amour et des pommes de terre autour !
M comme… MORTEL TRANSFERT, de Jean-Jacques Beineix (France/Allemagne, 2000)
Ici, pas de « voilà » puissance 5. Alors que je m’attendais à visionner un film ridicule à même de me plonger dans la perplexité (surtout du fait de sa réputation), je dois rendre les armes, et reconnaître à Beineix, dont c’est peut-être le meilleur film (je dis peut-être parce que je ne les ai pas tous vus), les qualités, relatives mais hautement estimables dans le contexte du cinéma français, de ce MORTEL TRANSFERT. Ne serait-ce que parce que le film, malgré ses réguliers élans de mauvais goût et de suffisance, est, et je pèse mes mots, admirablement cadré, monté et photographié.
Et sur ce point, je me refuse à n’y voir que cette « esthétique publicitaire » pour laquelle Beineix a souvent, notamment pour ce film, été épinglé. Au passage, je me demande ce qui pousse certains spectateurs ou critiques à avoir la dent aussi dure pour des cinéastes comme Beineix ou Leos Carax, qui n’ont certainement pas fait que des merveilles, mais qui ont au moins le mérite d’essayer de casser le moule de la fainéantise francophone – et je n’ai pas entendu grand monde parler d’esthétique publicitaire à la sortie du GRAND BLEU. Je ne suis personnellement pas un inconditionnel de ces deux cinéastes, mais je déplore tout de même la distance prudente (et parfois méprisante) souvent prise à leur égard, possiblement due au fait que, pour des œuvres distribuées en fanfare, ils ont tenté d’apporter une véritable recherche esthétique dans le cadre du « film d’auteur » cher à la critique. Que leurs films soient bons ou pas, et même s’ils sont les cinéastes les plus tape-à-l’œil de la frange la plus intéressante du cinéma français contemporain, ils ont le mérite indéniable de donner quelques coups de pied dans la fourmilière, et de bousculer ces habitudes fréquentes (même chez des gens très capables comme Claude Chabrol) d’ancrer leur mise en scène dans une esthétique terne et pseudo-réaliste, avec une maîtrise formelle certaine qui laisse très loin derrière eux bon nombre de tentatives récentes de casser le moule et d’imposer une esthétique plus énergique dans le cadre du film de genre (un exemple récent en étant SHEITAN).
Racontant le cauchemar d’un psychanalyste sujet à l’endormissement pendant ses séances, qui se réveille un jour pour découvrir sa patiente morte étranglée sur son divan, MORTEL TRANSFERT tire le meilleur parti de cette maîtrise formelle, même s’il n’évite pas les fautes de goût. Par certains aspects, on pourrait y voir une sorte de dérivé formaliste de l’univers de Raoul Ruiz : c’est nettement moins riche, c’est un peu racoleur et certaines expérimentations laissent un peu dubitatif. Mais le film est vivant, assez drôle dans un registre ironique et distancié (séquence de l’aveugle dans l’ascenseur), et bien qu’il soit d’un intérêt parfois inégal, certains plans, certaines séquences (très belles scènes oniriques) tapent dans le mille, et j’avoue avoir été assez séduit, parfois même transporté, ce qui est déjà énorme au vu des derniers films français visionnés, dans l’ensemble assez désastreux (À TON IMAGE, GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, HAUTE TENSION, VERCINGETORIX). On vole ici à cent coudées au-dessus, et dans la production récente, les seuls films français dignes de lui être comparés dans ce que j’ai pu voir dernièrement sont ROBERTO SUCCO de Cédric Kahn et TWENTYNINE PALMS de Bruno Dumont (bien que ce dernier soit raté, la tentative lui vaut tout de même que je lui tire mon chapeau). Je choisis donc de recommander ce film plaisant et étrange, et je l’assume pleinement !
 
N comme… NÉMO, d’Arnaud Sélignac (France/Angleterre/USA, 1984)
Bon, pas de chance, je viens juste de dire du bien d’un film français, et j’ai à peine le temps de dire « nain taxidermiste » que je retombe lourdement sur ce NÉMO pourtant produit par John Boorman. Adapté des aventures du petit Némo et de ses plongées dans le rêve, ce film est réalisé par le Spielberg français (hem), photographe de plateau sur le tournage du film EXCALIBUR, auteur d’un GAWIN sinistre de gentillesse, de bonnes intentions et de nullité esthétique, mais aussi du téléfilm MAUSOLÉE POUR UNE GARCE (fichtre !), Arnaud Sélignac, bonjour. Co-production aidant, avec un casting à l’avenant qui risque fort d’attirer les curieux dans ses filets (Carole Bouquet, Harvey Keitel, Charley Boorman, Michel Blanc, Mathilda May), on peut donc placer d’emblée le seul et unique compliment recevable pour cette vaste baudruche, à savoir le beau travail sur la direction artistique. Parce que pour le reste…
Petite introduction dans le monde réel après un joli générique : ses parents sont de sortie, Némo doit aller dormir, et le domestique noir commence à lui raconter une histoire construite à partir des suggestions du petit garçon (il y aura Zorro, une princesse, un sous-marin et une fusée spatiale). On passe alors d’une introduction en noir et blanc à une plongée dans le monde des rêves, symbolisé, oh comme c’est frais et inventif, par le passage à la couleur, passage du reste abrupt et guère valorisé par la mise en scène, qui est juste relevé par Némo qui s’écrie : « Ça alors, tout est en couleur !!! ». Vous le sentez, le sentiment d’émerveillement ?
Moi pas. Une plongée dans un univers onirique ? Laissez moi rire. J’aurais vraiment pu être séduit par un récit qui n’enchaîne pas les péripéties à vive allure et semble plutôt s’enliser dans un sur-place assez pesant, ne serait-ce que parce que ce rythme est une idée bien plus proche de la texture du rêve que les visites de mondes-carnavals à la fantaisie factice auxquelles on a le plus souvent droit. L’ennui (et c’est bien le cas de le dire !), c’est que la mise en scène d’Arnaud Sélignac frôle le néant de très près et vous laisse le menton glabre et frais avec le passage de la troisième lame. Remarque, si vous aimez les spectacles d’écoles primaires filmés pendant deux heures en plan fixe, vous devriez être enchantés. Je mentionnais plus haut le casting soigné et la qualité de la direction artistique, mais à vrai dire, vu le résultat à l’écran, on peut parler d’argent jeté par les fenêtres, Sélignac se reposant grassement sur ses décors, sa lumière et ses costumes, sans faire le moindre effort de cadrage ou de montage. On est face à une captation désincarnée et dénuée de personnalité, à du théâtre filmé poussif, à une fantasmagorie plate et insipide qui ne pardonne pas, car chaque défaut d’écriture est rendu manifeste – notamment ces dialogues ampoulés et verbeux, fruits d’une pathétique envie de s’adonner à une poésie à la Saint-Exupéry. Le résultat est consternant, et faute d’onirisme et d’émerveillement, ne génère qu’une insondable indifférence teintée d’ennui, tout juste dérangée par les insupportables hurlements et gémissements d’un gorille albinos (joué par le pauvre Dominique Pinon, bonjour le rôle ingrat) qu’on voudrait voir mort passée la première demi-heure de ce régime (de bananes ?). La seule surprise, c’est finalement cette conclusion abrupte en forme de queue de poisson, qui m’a saisi au vol en plein état d’abrutissement excédé et morne. On veillera à donner au petit Némo un joli cachet pour empêcher les rêves, histoire qu’il ne nous embarque jamais plus dans une pareille purge.
 
P comme… PETIT MASSACRE ENTRE AMIS, d’Andrew Green (Angleterre, 2000)
À ne pas confondre avec le PETITS MEURTRES ENTRE AMIS de Danny Boyle, malgré tous les efforts du distributeur français, et tenez-vous bien, rentrez moi cette chemise, nous sommes en présence d’un slasher de la haute. Une bande de jeunes va passer le week-end dans le modeste manoir écossais des parents de l’un d’entre eux. Ils sont tous riches, jeunes, beaux et riches. Je vous ai dit qu’ils étaient riches ? Toujours est-il que le soir de leur arrivée, après une belle soirée partagée entre jeunes gens de la bonne société, l’un d’entre eux découvre par accident, derrière un mur de la bibliothèque, un livre mystérieux qui libère l’esprit d’un fantôme meurtrier – mais de noble naissance, lequel va dès lors posséder nos jeunes héros pleins d’avenir, les uns après les autres, car voyez-vous Madame la Baronne, si vous tentiez de tuer votre agresseur possédé, vous seriez à votre tour sous l’emprise de cet esprit maléfique perturbant la bienséance de votre innocente collation, et cela, c’est vraiment inconvenant et fastidieux.
Slasher de la haute donc, la preuve, on embauche Paris Hilton, soigneusement mise en avant par l’affiche comme par le réalisateur (qui déclare qu’il « n’aurait pas pu faire le film sans elle » - c’est certain, comment le film aurait-il pu se passer de ses minauderies hautaines et de sa prestation médiocre ?), mais c’est un personnage-caviar, on le consomme en entrée avec les petits fours, et elle sera donc la première victime, c’est plus chic, nous laissant en compagnie d’un casting particulièrement lamentable. Par ailleurs, le titre original, NINE LIVES, n’intègre pas les domestiques de la demeure dans le décompte des victimes prévues par le script, bien qu’ils fassent également les frais des exactions du spectre : il y a vies et Vies, que voulez-vous… C’est bien sympathique, ce principe de la possession-contagion (malgré la relative banalité du concept), et entre les mains d’un cinéaste un tout petit peu inspiré, on aurait sans doute eu droit à un bon film d’épouvante, vif, malin et imprévisible, tout ce que n’est pas ce film soft, mou, bavard, laborieux et complètement futile.
 
R comme… ROMEO IS BLEEDING, de Peter Medak (Angleterre/USA, 1993)
À ne pas confondre avec ROMEO MUST DIE, mais là, ce n’est pas fait exprès. De Peter Medak, on connaît quelques films de divertissement pas trop à la hauteur de l’intérêt que l’on est en droit de lui porter (il sera bientôt question ici de LA MUTANTE II), mais aussi les films qui ont pu attirer notre attention par leur qualité et par leur intelligence, dont notamment L’ENFANT DU DIABLE (dont il sera aussi bientôt question ici, décidément, je ne chôme pas !) et surtout le splendide LES FRÈRES KRAY. Et il fallait bien voir son nom accroché à l’affiche et les recommandations chaleureuses de ceux, parmi mon entourage, qui avaient vu ce ROMEO IS BLEEDING, pour me donner l’envie de découvrir un film qui n’avait a priori pas grand chose pour m’exciter – Gary Oldman, souvent insupportablement cabot, en tête d’affiche d’un film noir de facture classique, dans le rôle d’un flic corrompu dont la vie, partagée entre une femme inconsciente, une maîtresse et une femme fatale fraîchement débarquée, va sombrer dans le chaos.
Sujet classique et mille fois traité dans des policiers qui ne me nourrissent que très rarement, basés qu’ils sont trop souvent sur une mise en scène académique reposant de tout son poids sur un casting trois étoiles. Comme quoi, mes réserves sur ce genre spécifique sont surtout issues de caractéristiques de mise en scène et de production (LES AFFRANCHIS, la série des PARRAIN, etc., de bons films certes, mais qui m’ennuient souvent à mourir) : le film de Peter Medak m’a passionné. Première bonne nouvelle, Gary Oldman est solidement tenu en laisse, et livre une interprétation sobre et fascinante. Mais surtout, le film est un pur plaisir de mise en scène, et fait preuve d’une inventivité assez soufflante : les éléments les plus classiques de ce genre de récit (voix-off, structure fondée sur les flash-back) sont ici mis à contribution de façon ludique, originale et percutante. Peter Medak enrichit son film de séquences oniriques splendides, de plans mystérieux et parfois absurdes (voir ce plan fugace concluant la scène de l’arrestation de Gary Oldman, encadré par des types en costard cravate dont un géant et un nain !), et d’idées étonnantes et anxiogènes : remarquable travail sur le son, avec un bruitage récurrent de métro ou de train, effet sonore évoquant un son d’aspiration, souvent audible sur les plans cadrant les jambes (superbes mais redoutables, qui verra comprendra) de la femme fatale du métrage. Et cette femme, interprétée à la perfection par la trop rare Lena Olin, est sans doute l’un des points forts de ROMEO IS BLEEDING : oubliez la beauté ténébreuse fumant sa cigarette avec dédain, le genre de cliché Gitane que le personnage de Lena Olin fait littéralement imploser par une approche véritablement terrifiante frôlant souvent l’hystérie pure et dure, mais avec une incroyable justesse. Excellent.
 
S comme… SPONTANEOUS COMBUSTION, de Tobe Hooper (USA, 1990)
Dans un Abécédaire, il y a des très haut et des très bas, comme je le disais dans mon introduction. Un peu comme dans la carrière du sympathique Tobe Hooper, dont le très haut commence sérieusement à dater : une carrière certes émaillée d’une flopée d’œuvres attachantes (POLTERGEIST, LIFEFORCE, THE MANGLER…), mais qui risque tout de même d’en faire l’homme d’un seul film, le saisissant et très conceptuel MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. SPONTANEOUS COMBUSTION survient après la série de films produits par la firme Cannon de Golan & Globus (intéressants L’INVASION VIENT DE MARS et MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II), et l’on est au début de cette triste plongée dans la série Z (NIGHTMARE, aka NIGHT TERRORS, dont il sera bientôt, etc.) et dans le téléfilm dont le réalisateur ne semble pas vraiment parvenir à s’extirper.
Le film, comme son titre l’indique, traite des conséquences d’expérimentations sur un vaccin anti-radiations dans les années 50 sur la vie de Sam, fils du couple cobaye, qui développe au début du récit des dons incontrôlables l’amenant à enflammer son entourage à la moindre contrariété – et comme il est sur le point de découvrir ses origines, sa nature et l’expérimentation dont il est toujours secrètement l’objet, vous vous doutez bien qu’il va souvent être contrarié, le pauvre garçon. Si vous avez vu le modeste mais attachant FIRESTARTER, adapté du roman de Stephen King, vous risquez ici de vous retrouver en terrain connu, mais dans le cadre d’un film de qualité nettement inférieure, et à vrai dire sans grand intérêt puisqu’il n’égale même pas les beaux effets spéciaux du film de Mark Lester. Le problème principal consiste dans une monumentale erreur de casting qui a amené Tobe Hooper à confier le rôle de Sam à l’acteur Brad Dourif. Attention, je l’aime bien, Brad Dourif, que les choses soient claires. Mais il est ici dans un emploi qui ne colle absolument pas à son physique et à son jeu excessif, et sa prestation sombre dès les premières minutes dans un cabotinage forcené et en roue libre du plus désastreux effet, son personnage devenant vite aussi peu plausible qu’involontairement antipathique. Et comme il n’est pas aidé par une VF désastreuse, seule version disponible en DVD, il faut donc le supporter tel quel, dans un film maladroit, au rythme bancal et à la mise en scène affreusement ampoulée et télévisuelle. Le scénario suit le même chemin, avec certaines idées vraiment stupides : notamment une séquence où, rentrant de son cours d’hypnose, la copine de Brad Dourif, superbe blonde (contraste !), découvre son fiancé en proie à la panique, et lui conseille de téléphoner à un médium animant une émission de radio, lequel va le mettre en toute bonne logique sur la voie du complot dont il est l’objet – ce qui énerve très fort le pauvre Sam, résultat, un technicien de la station de radio (joué par John Landis !) prend feu.
Des aspects qui pourraient sortir tout droit d’un épisode de l’émission Mystères de Jacques Pradel, qui a disparu (probablement abducté), un traitement pseudo-réaliste (la combustion spontanée, ce douloureux problème, Moi, Christiane F., droguée, prostituée, spontanément consumée) auquel Tobe Hooper n’apporte pas la moindre distanciation. Bercé par une musique assez calamiteuse de Graeme Revell, le film est pour finir totalement mis à terre par sa structure narrative très mal pensée : après un flash-back très, très long sur les origines et l’expérience tentée dans les années 50, l’enquête menée par le personnage n’a plus grand chose à révéler et ne s’avère donc pas palpitante pour un sou, le seul recours étant d’observer la Consternation, la Paranoïa et le Désespoir, revus et corrigés par Brad Dourif, et d’admirer les choix curieux de direction artistique – j’avoue être particulièrement jaloux de ces téléphones avec un néon dans le combiné. Désastreux.
 
T comme… TRAUMA (BURNT OFFERINGS), de Dan Curtis (USA, 1976)
À peine avais-je découvert ce superbe film fantastique que j’ai appris le décès du réalisateur Dan Curtis, ce qui m’a fait quand même un peu de peine, surtout dans la mesure où ce cinéaste, très réputé dans les années 70, a totalement sombré dans l’oubli. Il est devenu difficile de voir ses films, notamment son TRILOGY OF TERROR, raretés que les éditeurs ne s’empressent pas de déterrer. Et peut-être que certains d’entre vous se souviennent de ce téléfilm diffusé il y a de cela des années, et qui a souvent marqué ceux qui ont eu la chance de le voir passer, LA MALÉDICTION DE LA VEUVE NOIRE.
L’éditeur RED, anciennement Prism Leisure, sort donc ce titre d’un prestige un peu fané entre deux séries Z et trois téléfilms, avec les caractéristiques habituelles de cette sympathique bande de pirates. La jaquette, bien qu’elle reprenne l’une des affiches originales du film, est déjà assez cocasse en soi, avec son slogan furieusement hors-sujet (« Depuis la mort de grand-mère, chaque nuit, derrière la porte, quelque chose vit ! »), son résumé pour une fois presque probant (bien que le personnage interprété par Oliver Reed ne soit en aucun cas « en proie à une dépression nerveuse »), ses illustrations fantaisistes (un homme ricanant brandissant un couteau, et s’il ricane, c’est sûrement parce qu’il n’est pas dans le film !) et ses crédits truqués (« un film de James Glickenhaus, avec Dan Curtis et Olivier Red » - Red pour Reel Entertainment Digital, probablement !). En ce qui concerne la copie, on a connu pire, l’image est convenable, mais le film est légèrement recadré après son générique (on passe brutalement du format 1.85 au 1.66, et l’on peut presque se représenter le technicien appuyant négligemment sur le bouton à la fin du générique d’ouverture en sirotant un coca). Et bien sûr, la VO est absente, laissant la place à une VF soignée mais complètement étouffée et parfois à peine audible.
Pas des conditions idéales pour pouvoir apprécier ce TRAUMA, à ne pas confondre avec celui de Dario Argento, ou celui de Marc Evans (réalisateur de MY LITTLE EYE) dont il sera bientôt, ad lib. Il n’est donc pas impossible que je me procure l’édition américaine pour ce titre qui en vaut la peine. Mais même en l’état, le film m’a passionné, et m’a fait assez peur, je dois bien l’avouer. TRAUMA développe un récit d’apparence classique : un couple loue pour l’été une demeure somptueuse mais un peu en ruines pour une somme dérisoire, avec pour seule condition la promesse faite aux propriétaires, une femme âgée et son frère en fauteuil roulant, de s’occuper de leur vieille mère, cloîtrée dans une chambre au dernier étage. Ils s’y installent avec leur fils et leur vieille tante (Bette Davis), mais très vite, des événements troublants se présentent, feutrés, presque imperceptibles, et tandis que la tension monte entre les résidents, la maison semble revivre et, peu à peu, retrouver son éclat d’antan.
Si le sujet vous semble familier, vous ne serez peut-être pas surpris d’apprendre que ce film et le roman dont il est adapté ont été l’une des sources d’inspiration première (et avouée) de Stephen King lorsqu’il a écrit son roman « Shining » ; mais on en retrouve également l’influence dans le curieux PSYCHOSE PHASE 3 (THE LEGACY) de Richard Marquand. C’est toujours un peu ennuyeux de lire un chapelet d’éloges sautant méthodiquement d’un aspect à un autre d’une œuvre aussi séduisante et vénéneuse, mais je vais essayer de faire court, concis, sans vous gâcher le plaisir de la découverte, tout en vous donnant, je l’espère vivement, l’envie de découvrir cette petite merveille. Je peux vous dire que le casting est extrêmement impressionnant (Oliver Reed, Karen Black, Bette Davis), et qu’il n’est pas là pour faire joli : chaque acteur campe ici un rôle fort, présenté sous des aspects classiques et prévisibles pour mieux se déliter par la suite dans des performances stupéfiantes. Karen Black, actrice trop rare et sous-employée vue dans LE JOUR DU FLÉAU (mais elle incarnait également, dans TRILOGY OF TERROR, trois rôles, au centre des trois sketches composant cette anthologie), restitue à merveille les fêlures et l’enfermement progressif de son personnage, et même Bette Davis, qui adopte pendant trois quarts d’heure le profil bas de la vedette invitée en vieille dame fantasque et attachante, devient brutalement méconnaissable et terrifiante le temps d’une scène courte et percutante, sa dernière apparition, une séquence totalement folle et glaçante que je ne suis pas près d’oublier.
La mise en scène de Dan Curtis impose une intensité, une élégance, une retenue et une intelligence étonnantes, mélange harmonieux de classicisme d’influence gothique et de modernité d’écriture comparable au très beau (et tout aussi méconnu) LA RÉSIDENCE de Narciso Ibanez Serrador, et distille ses indices de façon très progressive, montrant l’impact mutuel de la maison et des incidents s’y déroulant. Remarquable écriture d’un film qui bénéficie d’une structure quasi parfaite (avec un basculement du récit provoqué par l’ouverture d’une boîte à musique), et qui introduit des éléments a priori classiques et clichés (le souvenir d’un souriant chauffeur de corbillard aux larges lunettes de soleil, vision effrayante ayant traumatisé Oliver Reed dans son enfance) qu’il développe sur un versant très déstabilisant, abstrait et onirique. Magnifique atmosphère d’un film qui s’impose, avec LA MAISON DU DIABLE, LES INNOCENTS et LE CERCLE INFERNAL, comme l’un des plus beaux films de maison hantée, de la trempe de ceux qui, pendant longtemps, vous hantent. Remarquable.
 
U comme… UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, de Mario Bava (Italie/Espagne, 1970)
Je glisserai assez rapidement sur ce très bon film de Mario Bava, aujourd’hui un peu sorti de l’ombre, au point de ne plus s’intituler LA BAIE SANGLANTE II (ce qui était très fort de la part du distributeur, UNE HACHE… étant antérieur au classique du réalisateur dont il a failli être question ici), et je vous oriente donc vers la lecture de l’article du Dr Devo. Je signale juste un aspect amusant mais purement anecdotique : le film, dans la copie présentée sur un DVD d’assez bonne facture récemment ressorti en kiosques en double-programme avec BARON VAMPIRE, sacrifie à cette mode de l’époque consistant à remplacer les plans sur des articles de presse écrits dans la langue dans laquelle le film a été tourné par des inserts francisés – car chacun sait que le français moyen risque la rupture d’anévrisme si des termes en langue étrangère se présentent à ses yeux. L’aspect amusant de la chose est toujours accentué quand ces inserts ne sont pas effectués par le distributeur français, mais par l’équipe de production (à moins que l’équipe de conception des jaquettes de Prism Leisure n’ait déjà été en activité à l’époque !) : pour vos yeux seulement, comme ils disent, voici texto le titre d’un article de presse troublant notre héros : « L’horrible délit du le wagon-lits : une autre éponse assassinée au soir de la noce ! ». Pour le reste, ce récit d’une psychose n’est pas forcément un sommet dans la carrière de Bava (avec ses petites touches de vulgarité, ses quelques petites pannes de rythme et sa grande ressemblance avec SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN, qu’il n’égale pas), mais ça reste un film complètement fou, une petite merveille cruelle et ironique d’inventivité, de beauté plastique et d’abstraction hautement recommandable.
 
V comme… LA VIE CRIMINELLE D'ARCHIBALD DE LA CRUZ, de Luis Buñuel (Mexique, 1955)
C’est totalement accidentel, mais ce superbe film de Luis Buñuel a constitué un double-programme parfaitement adéquat avec le film de Mario Bava, par son sujet, son inventivité visuelle et sa folie narrative. « Ah, oui, mais c’est un film en noir et blanc ! », soupire le petit Benoît croisé au dépôt-vente du coin, qui repose le DVD comme s’il allait le mordre. Comme les personnages de Bava et Buñuel, une envie subite me prend de faire la peau de ce petit morveux ignorant, mais je suis un être social, et je décide finalement de lui laisser la vie. Archibald de la Cruz est un homme tout à fait banal, qui tombe un jour chez un antiquaire, non pas sur un adolescent persuadé que le cinéma est né en 1991, mais sur une boîte à musique ayant appartenu à sa famille, égarée suite à une révolution ayant déchiré son pays lorsqu’il était enfant. Et cette boîte à musique réveille en lui un souvenir troublant, une croyance enfantine qu’il semblait avoir oubliée, mais qui ressurgit avec force et nourrit chez lui une vieille psychose : suite à un malheureux concours de circonstances qui a entraîné la mort de sa gouvernante (émerveillement de l’enfant contemplant la gorge ensanglantée et les cuisses découvertes du cadavre de sa nounou), il est persuadé que le fait de manipuler cette boîte à musique peut provoquer la mort, et décide donc de se la réapproprier pour en faire un usage meurtrier. Une séquence extraordinaire placée en ouverture du film, un souvenir vibrant qu’il raconte à une nonne la chambre d’un hôpital, avant d’ouvrir un étui très chic contenant une série de rasoirs (un pour chaque jour de la semaine !) et de tenter de la tuer.
Tourné trois ans après le magnifique EL (également proposé sur cette édition DVD minimaliste mais amplement suffisante, au regard de la qualité des deux films proposés), réalisé durant la période mexicaine de la carrière passionnante de Buñuel, LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ développe tout un arsenal de mise en scène et de direction artistique qui préfigure véritablement le giallo italien – on retrouve d’ailleurs ici des éléments proches, donc, de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, notamment une bande musicale volontairement abîmée, et un jeu ludique et déconcertant entre la femme et le mannequin dans une séquence au montage sensationnel. Ceci dit, Buñuel s’inscrit ici dans un registre plus distancié : le véritable sujet du film, c’est cette emprise exercée par les fantasmes meurtriers chez un homme qui se rêve assassin, se laisse griser par l’écoute de pulsions, et par le sentiment d’excitation (sexuelle entre autres) et de toute-puissance qui les accompagne, tout en restant constamment sur le fil du fantasme, de la visualisation intense et fiévreuse de pulsions toujours inassouvies, en dépit parfois des apparences. Archibald est-il vraiment un assassin ? Accidents, suicides, tentatives avortées, Luis Buñuel prend un malin plaisir à jouer à la fois de la frustration d’Archibald et de celle de son spectateur, jusqu’à un dénouement étonnant et assez inattendu, moins caustique que celui du film EL, mais développant une idée passionnante : Archibald rejette littéralement son désir de mort et le troque pour des fantasmes plus romantiques, tout de même amorcés par la contemplation d’une mante religieuse. De là à savoir si, en rejetant ses fantasmes, Archibald est « guéri » ou s’apprête à véritablement passer à l’acte… Je vous laisse juges et ne vous en dit pas plus : c’est à voir, et c’est à vous de voir.
 
W comme… WISHCRAFT, de Danny Graves & Richard Wenk (USA, 2002)
Trois excellents film d’affilée, ce n’est déjà pas si mal. On retombe un peu dans le train-train du film de pas grand-chose avec un titre dont je n’attendais rien de spécial. Nous voilà en plein slasher pur-jus, avec un petit apport fantastique assez quelconque. Brent est un jeune studieux, sérieux et pas très porté sur les activités sportives, ce qui suffit, dans cet univers artificiel et confortable du film de college mille fois arpenté, à en faire un nerd, un objet de moquerie et de mépris. Le pauvre est amoureux de la belle Samantha (Alexandra Holden, hilarante en Miss anorexique dans le sympathique BELLES À MOURIR), et autant dire qu’il n’a aucune chance : c’est une pom-pom girl, et accessoirement la fille la plus populaire du bahut. Bien, bien, tout cela est très original. Jusqu’au jour où Brent reçoit un mystérieux colis contenant un pénis de taureau, totem adressé par un invité mystère qui l’invite à l’utiliser pour formuler trois vœux. Sceptique, Brent essaie de formuler un premier vœu en demandant au sexe ruminant de pousser Samantha à accepter de sortir avec lui. Et ça marche ! La vie est belle ? Pas si sûr, car pendant ce temps-là, un tueur costumé façon SOUVIENS-TOI L’ÉTÉ DERNIER (film dont je n’ai aucun souvenir, comme c’est curieux) rôde sur le campus et élimine brutalement les élèves les plus populaires…
Voilà pour le sujet : on est en terrain connu, il ne faut pas trop s’attendre à des surprises, et avoir un faible pour le genre sera d’une aide précieuse pour profiter de ce film banal, prévisible et sans la moindre personnalité (co-réalisé par le réalisateur du piètre VAMP avec Grace Jones), ce qui ne l’empêche pas d’être aimablement distrayant. Le « propos » social a de quoi laisser perplexe : la relation entre le ringard et la reine du bal est vécu et dénoncé comme étant quasiment asociale, contre-nature, même par des personnages timidement « marginaux » du métrage (dont une goth du cru, victime par la suite d’une pendaison très douloureuse et fort bien amenée). Mais que voulez-vous… Samantha craque pour Brent, surtout quand elle découvre qu’il aime les films étrangers en version originale sous-titrée !
Quelques meurtres assez percutants dans le genre (dont un à base de boule de bowling), une ambiance assez humoristique qui fait davantage pencher la balance dans le film de college que dans le film d’horreur, et quelques surprises du casting (Meat Loaf, ou le médecin-légiste interprété par la toute petite Zelda « Va vers la lumière, Carol Ann ! » Rubinstein) font les qualités modestes et un peu superficielles de ce WISHCRAFT pas fameux, qui souffre aussi de quelques idées vraiment stupides (dont une fausse tentative de meurtre complètement imbécile), et, comme souvent dans ce genre de films produits à la chaîne, d’un dernier tiers raté avec twist décevant et utilisation du dernier vœu hautement prévisible. Un pur produit de consommation courante, R.A.S.
 
Y comme… Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?, de David Zucker (USA, 1988)
La pénurie de films en Y m’amène à revoir ce premier opus de la série des NAKED GUN, lui-même adapté d’une série télévisée, POLICE SQUAD, brièvement apparue sur les écrans américains en 1982 avant de prestement disparaître au bout de six épisodes suite au flop de sa diffusion. Un des « classiques » du trio Zucker-Abrahams-Zucker, qui n’est d’ailleurs pas ce que je préfère dans leur carrière, illustrée par des titres comme HAMBURGER FILM SANDWICH, TOP SECRET ou encore le premier Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION ? (je précise bien le premier, car, contrairement aux idées reçues, le trio de cinéastes n’a absolument rien à voir avec sa séquelle). Sur ces trois titres, j’insiste lourdement sur le fait que si vous les avez vus en VF, vous ne les avez pas vus : l’essentiel du comique de ces films réside en effet sur des jeux sur le son en général, et sur les dialogues en particulier, éléments piètrement restitués en VF par une avalanche de jeux de mot franco-français qui ne parviennent jamais à retrouver l’aspect surréaliste et hilarant de la VO.
Concernant ce NAKED GUN, ses suites, mais également la série des HOT SHOTS, les réalisateurs lèvent un peu le pied sur cet aspect de leur travail pour s’orienter plus ouvertement sur des gags visuels autour du personnage interprété par Leslie Nielsen (meilleur acteur sourd que Lou Ferrigno !). Le résultat me semble du coup un peu plus inégal, oscillant entre les éclairs de génie et les idées tombant un peu à plat, avec un net essoufflement dans la dernière partie se déroulant pendant un match de base-ball. Il faut certes être un peu client de cet humour absurde non-stop, et il y en aura toujours pour trouver ça débile et préférer des comédies plus sophistiquées. En ce qui me concerne, je ne boude pas mon plaisir, et j’approche le film de la même façon que j’approche un assortiment de confiseries issues de la Rue de la Qualité, en triant dans le tas ce qui me plaît et en laissant de côté les toffees collants et écœurants. Pour le reste, je ne vais pas énumérer une flopée de gags piochés dans ce qui m’a fait rire, pour cause de risque de non-drôlerie : comment expliquer la saveur du chocolat à un enfant du Sahel ? Certainement pas en le lui décrivant. Mais pas en le lui faisant goûter non plus, il risquerait alors de finir ma boîte.
 
C’est sur cette touche de bon goût que s’achève ce nouvel Abécédaire, qui, je l’espère, vous donne envie de faire la rencontre de certains des films abordés, que vous soyez à la recherche du plaisir raffiné de cinéphile ou que vous soyez en quête d’incongruités diverses et variées. Allez piocher librement dans la liste suivante, toujours établie par ordre subjectif et préférentiel, sachant qu’à partir du policier venu à la rescousse de la monarchie en péril (inclus ou exclu, selon votre humeur), vous entrez dans la Toilette Zone : je préconise personnellement, et toujours sur le registre de l’incongruité, THE KILLER EYE, LES LOUPS DE KROMER et HERCULE À NEW YORK, mais souvenez-vous : il vous faudra avoir l’estomac pour digérer cette junk-food pelliculaire. 
 
TRAUMA
ROMEO IS BLEEDING
LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ
LES BANLIEUSARDS
UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL
MORTEL TRANSFERT
ISSUE DE SECOURS
LA COMTESSE NOIRE
FLASH GORDON
L’ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO
Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?
WISHCRAFT
THE KILLER EYE
PETIT MASSACRE ENTRE AMIS
LES LOUPS DE KROMER
GALACTICA, LA BATAILLE DE L’ESPACE
NÉMO
SPONTANEOUS COMBUSTION
DEAD MEAT
HERCULE À NEW YORK
AMERICAN MURDER
 
Bande annonce du prochain épisode : vie et mort d’un obsédé sexuel, défilé de mode yéyé sataniste, loups-garous – hétérosexuels pour changer, banlieue bigarrée mais pas rose pour autant, enfant noyé très énervé, prostitué marié avec enfant, affres de l’adolescence, travesti psychique, chien monstrueux à dormir debout, pendaison, la peine de mort en question, filles dans la vallée, un autre Marquis sadique, solitude en mer, hélicoptère divin, hasards et coïncidences germaniques, péchés dans la cité, jamais deux sans trois traumatismes, main baguée en fin de semaine, grand chef indien, retour de la sorcière qui tue, vorace tête volante zom-bis sortie d’un frigo.
 
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And the winner is...

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Dimanche 9 avril 2006 7 09 /04 /Avr /2006 16:32

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Allo, Ulla ?

Le visionnage suit son cours, avec ses hauts et ses bas. Parfois très hauts, avec la découverte d’un superbe film de maison hantée dont l’auteur, Dan Curtis, nous a quittés deux jours après celui où je me suis plongé dans son excellent TRAUMA. Parfois très bas avec le téléfilm assommant qui ouvre cette sélection, et je me demande encore comment j’ai pu tenir jusqu’au bout – quelle endurance… Avec surtout la même curiosité qui m’amène à ne pas me cantonner aux dernières sorties, et à aller déterrer, pour le meilleur et pour le pire, des titres issus de périodes et de pays variés, avec parfois quelques découvertes ayant de quoi laisser perplexe : l’occasion pour moi d’apprendre que pour être loup-garou, on n’en est pas moins gay, ou que la rencontre avec un œil géant peut mener à tout, y compris au viol par nerf optique interposé, ce qui pourrait constituer par l’absurde un aboutissement littéral et copieusement vulgaire de la thématique du VOYEUR ou de FENÊTRE SUR COUR ! Bref, plus d’une trentaine d’heures d’ennui, d’exaltation, de rire, de peur, d’indifférence, de colère, de coups de foudre… Un bol alimentaire que je me fais un plaisir de régurgiter sur le moniteur de votre PC – ou de votre Mac, je ne suis pas sectaire, et je n’ai rien contre les filles de joie. Bonne lecture !
 
A comme… AMERICAN MURDER, d’Anson Williams (USA, 1992)
“Entrez dans un monde de sexe et de meurtre : la Fac!”, clame la jaquette de cet inédit qui a très bien fait de le rester – dans mon souvenir, la Fac est plutôt un monde de partiels et de soirées bière, mais je suis sûrement passé à côté de quelque chose… Et la jaquette d’ajouter traîtreusement : « Un thriller cruel sur lequel plane l’ombre du grand Dario Argento », allégation qui doit certainement lui faire très plaisir au vu de l’incommensurable médiocrité de ce petit film idiot qui a encore les deux pieds dans les années 80 et se rengorge de la présence au générique, respectivement mais pas très respectablement, de Christopher Walken et de Joanna Cassidy. Une histoire toute bête de jeune étudiant rebelle, soupçonné d’une série de meurtres sur le campus, qui va devoir prouver son innocence dans un mélange insipide de polar et de slasher, avec révélation « à la Scooby-Doo » en dernière ligne droite – mon dieu, l’assassin c’était toi ???
Faut-il supporter la longueur de ce machin pénible juste pour admirer Walken en roue libre dans un rôle crétin, un fringuant inspecteur de police qui chante « Feelings » au haut-parleur pour régler une histoire de prise d’otages et joue au basket-ball dans le commissariat pour mieux se concentrer sur l’évolution de son enquête ? Quant à Joanna Cassidy, la pauvre, elle a à peine le temps de se pavaner dans le rôle de la femme infidèle et amère du proviseur (avec cette réplique qui sort du lot : « mon mari n’est pas plus spirituel qu’un blockhaus du mur de l’Atlantique ») avant de périr, étranglée par un petit serpent d’une espèce pas du tout constrictor pourtant. Et ne parlons même pas du jeune héros, Charlie Schlatter, mauvais comme un cochon, et insupportable de A à Z – mais je vous rassure tout de suite, il ne joue heureusement pas dans tous les films de cet abécédaire !
L’ennui est surpris lorsque je jette un œil sur le compteur pour vérifier l’avancée d’un film devant lequel je m’ennuie à mourir, et que je constate, stupéfait, que trois quarts d’heure se sont déjà écoulés, ce qui me paraît impossible : ai-je dormi ? Je ne crois pas… Est-ce qu’un bug a fait sauter une demi-heure du film sans que je m’en aperçoive ? Mmmm… Ne vérifions pas ! Et soulignons juste que si un cinéaste est remercié au générique, il ne s’agit pourtant pas de Dario, mais bien de Wallace Potts, réalisateur de PSYCHOCOP : tout s’explique, les grands esprits se rencontrent. En tout cas, la bonne nouvelle, mais je ne le savais pas encore, c’est que je m’étais d’emblée débarrassé du pire film de la sélection !
 
B comme… LES BANLIEUSARDS, de Joe Dante (USA, 1989)
Bide spectaculaire en salles à sa sortie, deux ans après celui, tout aussi injuste, du très bon L’AVENTURE INTÉRIEURE, LES BANLIEUSARDS n’a connu qu’une diffusion très discrète en France (est-il seulement sorti en salles, je n’en suis même pas sûr), et reste l’un des films les plus méconnus de la carrière de Joe Dante. C’est particulièrement regrettable, et il faut savoir profiter de l’édition DVD du film pour réparer cette lacune et redécouvrir ce film étrange, qui raconte sur un ton de farce teinté d’épouvante (parodique) la plongée dans la paranoïa d’un quartier de banlieue américain lorsque s’installent, avec leur molosse dénommé Landru, de nouveaux arrivants étrangers, invisibles et mystérieux.
Dès la formidable séquence d’ouverture, Joe Dante impose son style très personnel via une mise en scène cartoonesque : personnages très typés (Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher), musique totalement illustrative, effets et cadrages hérités du dessin animé – un style affirmé et persistant chez Joe Dante, comme on peut le constater à la vision de son sketch pour LA QUATRIÈME DIMENSION, son très beau EXPLORERS (malgré le remontage castrateur du producteur) ou, évidemment, son plus inégal LES LOONEY TOONS PASSENT À L’ACTION. Une réalisation également truffée de références : au fantastique – avec ici des allusions directes à L’EXORCISTE, MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II ou même au (trop) méconnu LA SENTINELLE DES MAUDITS – mais aussi à Tex Avery et à Chuck Jones, en passant par un remake de IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST avec gros plan tendu sur les yeux d’un caniche. Un registre de farce que le cinéaste pousse dans ses derniers retranchements, tout en préservant miraculeusement une véritable finesse du propos, et des instants de grande beauté.
Et c’est ici tout l’inverse d’AMERICAN MURDER : on est emporté par le récit en moins de cinq minutes. C’est une peinture assez caustique, mais dénuée de méchanceté, de l’american way of life, qui pourrait faire un assez beau double programme avec le film de Tim Burton, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT : la peur de l’inconnu contamine peu à peu les personnages, les rumeurs enflent, et les adultes retombent petit à petit en enfance dans une forme d’hystérie collective rationalisée par des réflexes infantiles et des entreprises d’investigation aux conséquences de plus en plus désastreuses. Comme souvent avant et après ce film, Joe Dante est lancé dans un numéro d’équilibriste, toujours sur le point de sombrer dans le délire stérile ou dans la démonstration, mais sans jamais y sombrer : son film s’achève sur une fausse conclusion qui semble enfoncer des portes ouvertes (les monstres, c’est nous), avant, en toute dernière instance, d’appuyer sur le champignon comme un sale gosse en poussant la logique de cette belle vérité à son extrêmité : eux, c’est nous, ce sont donc des monstres. C’est le proverbe « pas de fumée sans feu » énoncé par un pyromane, en somme. Profondément réjouissant.
 
C comme… LA COMTESSE NOIRE, de Jess Franco (France/Belgique, 1973)
Rarement un film m’a paru à ce point défini et « contenu » par son plan d’ouverture. Superbe paysage d’une forêt noyée dans les brumes. Plan fixe. Au loin s’approche Lina Romay, vêtue simplement d’une cape noire et d’une ceinture tombant sur ses hanches. Pas de plan de coupe, il faut attendre que l’actrice, inexpressive et comme plongée dans une transe, s’approche jusqu’à être cadrée en plan moyen. La caméra zoome sur son regard, puis descend en détaillant sa nudité dans un érotisme froid assez peu engageant, s’arrêtant sur son sexe avant de remonter jusqu’à son regard. Zoom arrière. L’actrice, le regard perdu au loin, reprend sa marche jusqu’à obturer le regard caméra – au point d’ailleurs de se cogner le menton à l’objectif, effet comique garanti mais qui laisse tout de même perplexe : c’est le plan d’introduction du film, pourquoi laisser dans le montage une telle maladresse, la mettre à ce point en exergue ? Jess Franco est-il un esthète ou un tâcheron ?
La suite de sa carrière, ou du moins le peu qu’il m’a été donné de voir (L’ABÎME DES MORTS-VIVANTS, LES PRÉDATEURS DE LA NUIT – son remake bis des YEUX SANS VISAGE, MONDO CANNIBALE…) m’amènerait plutôt à prendre en considération la seconde option, malgré un film un peu plus consistant, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, inégal mais comportant quelques très beaux passages et une ou deux idées splendides. LA COMTESSE NOIRE est un peu de la même veine, et bien qu’il ne soit pas très réussi, on doit lui reconnaître une vraie tentative de poésie fantastique, certes parasitée par certains versants plus Z d’un film qui a d’ailleurs connu un très grand nombre de montages différents, allégeant ou renforçant les aspects fantastiques et/ou érotiques – il existerait même des versions pornographiques du film. Et attention : chaque montage a eu droit à son titre personnalisé, de l’officiel LES AVALEUSES à des titres plus cocasses encore comme LA COMTESSE AUX SEINS NUS, EROTIC KILL, FEMALE VAMPIRE ou mon préféré, JACULA ! La version éditée en DVD en France présente une assez belle copie du film, semble-t-il dans la version la plus proche des intentions initiales de Jess Franco.
Et le récit se dandine cahin-caha, alternant qualités (beau cinémascope) et défauts (musique érotique mielleuse montée quasiment en boucle). Lina Romay, actrice fétiche de Jess Franco (JUSTINE) dans l’un de ses premiers grands rôles, interprète la Comtesse Karlstein, descendante muette d’une lignée de vampires sexuels qui ont la particularité de ne pas boire le sang de leurs victimes, mais leur « fluide sexuel » - le sang ajouté sur l’affiche du film aux commissures des lèvres de la Comtesse est donc totalement hors de propos. Le thème développé est assez séduisant : cette avaleuse de Comtesse donne son « pied de la lettre » à l’expression de « petite mort », se nourrissant littéralement du plaisir qu’elle procure à ses proies ; mais quel plaisir sensuel en tire-t-elle ? Car bien que le film soit très érotique, il se fonde surtout sur l’idée de la frustration, exprimée par la vampire muette via une voix-off lancinante et plaintive (souvent en vision subjective depuis l’intérieur d’une voiture de luxe, avec un oiseau de métal sur le capot, battant des ailes et évoquant – très belle idée – l’envolée souvent suggérée). La Comtesse souffre de cette frustration, qu’elle tente de compenser dans des séquences masturbatoires sur pied de lit ou traversin, mais qu’elle cultive paradoxalement chez certaines de ses victimes en les envoûtant, en les amenant au sommet de l’excitation sexuelle avant de disparaître, les laissant désespérés.
Ce sont là les éléments les plus intéressants de ce film curieux et inégal, qui souffre par ailleurs d’une mise en scène bancale (cadrages et flous artistiques ne rendent pas toujours des résultats très probants) et de séquences de pur remplissage : que de femmes lascives se pâmant sur des lits rococo (des sangsues alitées ?), dans des scènes visuellement pauvres et répétitives ; mais aussi toutes ces séquences longues et sans intérêt faisant intervenir un chasseur de vampires (Jess Franco en personne, très mauvais) et un Dr Orloff bizarrement interprété (dans tous les sens du terme !) par l’étrange Jean-Pierre Bouyxou. Autant d’aspects qui déséquilibrent cette COMTESSE NOIRE balançant entre élégance et vulgarité, poésie et prosaïsme bis pur jus, dans un ensemble attachant, mais sans doute moins cohérent que ce qu’on peut trouver dans l’œuvre de Jean Rollin (lequel n’ayant hélas jamais disposé d’un tel luxe de moyens, si relatifs soient-ils) d’autant plus que le film se conclut sur une séquence finale expéditive et peu convaincante qui nous abandonne sur un vif sentiment d’inachevé.
 
D comme… DEAD MEAT, de Conor McMahon (Irlande, 2004)
Là, Mr McMahon, nous n’allons pas être d’accord. Et pourtant, les conditions étaient bonnes (belle copie en VOST, ce que n’indique pas la jaquette – bien que les sous-titres soient à peu près absents dans le dernier quart d’heure), et j’avais vraiment envie de l’aimer, votre film de zombies irlandais, avec son sujet cocasse s’ouvrant sur de belles perspectives… À savoir une mutation radicale de la maladie de la vache folle, amenant le paisible ruminant à dévorer son maître (qui a donc été mangé par de la vache enragée), lequel devient alors un mort-vivant : et c’est parti pour une visite des campagnes irlandaises hantées par les cadavres anthropophages. Les séquences, trop rares, faisant intervenir les vaches tueuses sont d’ailleurs les meilleurs moments de ce film raté, en partie pour leur relative originalité (le fantastique a éclusé tout un bestiaire d’animaux mangeurs d’hommes, chiens et chats, loups, singes, lapins, escargots même, mais jamais des vaches !) et parce qu’elles sont un peu mieux réalisées que le reste (sans doute à cause du fait que l’impossibilité de trop en montrer a contraint le réalisateur a faire un peu de montage).
DEAD MEAT affiche une volonté ostentatoire de singer EVIL DEAD et BAD TASTE. Ben oui quoi, si ça a marché pour Sam Raimi et Peter Jackson, pourquoi pas nous ? Tout simplement parce qu’il faut encore savoir proposer une mise en scène probante, et aller chercher ses propres idées. Les incessantes fantaisies de cadrage de ce film tourné en DV (avec une texture à l’image pas toujours très gracieuse d’ailleurs) s’accordent très, très mal avec l’amateurisme du montage, qui ne parvient jamais à mettre en valeur les multiples tentatives d’excentricité et d’énergie – voir notamment ces gros plans gore jamais correctement insérés au montage. Malgré toute ma bonne volonté, DEAD MEAT échoue régulièrement à faire peur ou à faire rire, et passées les vingt premières minutes, la saturation s’installe durablement. Casting de trognes (mais acteurs nuls), musique déplorable, rythme empesé, effets grotesques détruits par la nullité de la réalisation, le film finit vite par puer la carte de visite opportuniste, le talent en moins, et s’achève sur un clin d’œil appuyé à George Romero (pour THE CRAZIES). À aucun moment le cinéaste ne tente de se démarquer de ses références, nous sommes face à une imitation, à une contrefaçon maladroite qui ne trouve pas sa personnalité propre et finit juste par devenir antipathique : si EVIL DEAD était une vraie réussite, BAD TASTE était pourtant nettement moins réussi, mais on y trouvait un ton original qui fait ici cruellement défaut. Bref, un long-métrage vain qui ressemble à tous ces courts-métrages imitant piètrement les idoles, mais sur 90 laborieuses minutes.
 
E comme… L'ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO, de Matteo Garrone (Italie, 2002)
Mr Peppino ne porte pas de sombrero. L’étrange Mr Peppino ne souhaite pas détourner la fête de Noël. C’est un nain taxidermiste solitaire, qui comble son isolement en organisant de ruineuses soirées auprès de filles qu’il paie pour leurs se(r)vices, et tente de couvrir ses dettes en acceptant à l’occasion de travailler pour la mafia en dissimulant de la drogue dans des cadavres avant leur convoi vers leur dernière demeure. Peppino fait la connaissance d’un jeune homme un peu paumé, à qui il propose de l’installer chez lui et de lui apprendre le métier. En toute amitié, bien sûr. Bien sûr… Mais quand son jeune protégé tombe amoureux d’une jeune femme (Elisabetta Rocchetti, assassinée à plusieurs reprises dans le cinéma de Dario Argento), Peppino ne le supporte pas et devient de plus en plus possessif, envahissant et manipulateur.
Ce qui est étrange, c’est surtout ce sujet bizarre construit autour d’un triangle amoureux assez surréaliste. Alléchant, surtout pour quelqu’un comme moi, car je l’avoue, je suis totalement fasciné par les acteurs de petite taille !!! Et la première partie du film s’avère très réussie. Petite précision, il ne s’agit absolument pas d’une comédie. Ouverture étrange donc, avec la rencontre de Peppino et du jeune homme dans un zoo, premiers échanges chaleureux sous le regard (en vision subjective) d’un marabout (l’oiseau, pas le riche docteur africain), dans une séquence intrigante qui évoque, par son atmosphère, le (superbe) film VACAS de Julio Medem. Mais on pense aussi à ZOO de Peter Greenaway, évidemment à cause de ses séquences construites autour d’animaux morts (dont un plan impressionnant montrant les deux hommes à l’œuvre sur le cadavre d’un imposant taureau), mais aussi du fait d’un très beau travail sur le cadre et la photographie, extrêmement esthétisant, froid et non dénué d’humour.
Hélas ! La suite, quoique toujours soignée et correctement mise en scène, ne s’avère pas à la hauteur, et la déception se juge un peu à l’aune des attentes que cette très belle introduction avait fait naître. Le film ne dépassera pas au final le stade de la simple curiosité. Comme s’il était pétrifié par la mise en place de cette histoire de nain homosexuel et empailleur, Garrone semble par la suite freiner des quatre fers et vouloir tirer un film amorçant des éléments passionnants vers un propos et un développement esthétique timides, qui compensent dès lors par une volonté de réalisme, de sérieux, de justesse psychologique. Bravo, c’est dans la poche, mais du coup, le film n’est plus qu’un polar soigné et mélodramatique, manquant cruellement de sensualité, n’osant pas poursuivre sur la voie (pourtant amorcée avec force) de l’abstraction, de la transgression. Peppino offre maladroitement une bague à son compagnon, congédie en douce les prostituées embauchées pour se retrouver seul avec lui, fond en larmes au beau milieu d’une conversation avec un proche lorsqu’il est quitté par le couple… Le cinéaste parvient à rendre ces moments assez émouvants et sait faire naître une certaine tension, épaulé par un casting solide, mais d’un autre côté, il n’exploite presque plus la taxidermie après la première partie et s’essouffle en choisissant la voie la plus sage, la plus convenue et la plus prévisible, celle du pathétique et du thriller psychologique bien tourné, mais banal. Quel dommage de livrer un film aussi quelconque avec un tel potentiel… Comprenez : c’est pas mal, mais ça aurait pu et dû être formidable.
 
F comme… FLASH GORDON, de Mike Hodges (Angleterre, 1980)
On surfe sur la vague post-STAR WARS et surtout post-SUPERMAN, avec cette production de Dino de Laurentiis dont les choix et orientations diverses ont souvent eu de quoi décontenancer (voir le remake 1976 de KING KONG ou pire, l’inénarrable KING KONG II). Au risque de provoquer de violentes convulsions de rage chez certains, j’avoue avoir pris infiniment plus de plaisir à revoir cette immense baudruche kitsch et bariolée qu’à revoir le SUPERMAN en question. Son rythme soutenu et sa profonde absurdité, ses effets spéciaux fantaisistes et ses dialogues délirants jouent très largement en sa faveur, pas seulement parce qu’il prête le flan à la moquerie, mais aussi et surtout parce que c’est un film d’aventures enlevé, agréable et souvent très drôle.
L’empereur Ming (Max Von Sydow, excellent) déclenche des averses de « grêle chaude » sur la Terre, sa fille (jouée par Ornella Muti) est menacée d’être torturée par de mystérieux « vers perforants » et promène un nain en laisse (mon dieu), et la foule acclame régulièrement : « Heil ! Ming Heil ! » (sagement traduit en VF par un timide « Ave Ming ! »). Mike Hodges, cinéaste inégal à la carrière remarquable d’incohérence (la comédie loufoque boiteuse LES DÉBILES DE L’ESPACE, l’étrange et assez beau BLACK RAINBOW), verse allègrement dans le kitsch assumé et la franche comédie, livrant un film un peu fou, sans doute un peu con aussi, mais savoureux comme le nanar honteusement friqué qu’il est, avec sa débauche de costumes, de décors, de figurants, son choix (d’un goût très sûr, assurément) du groupe Queen pour composer la BO très spectaculaire (et pas trop chantée heureusement), le tout au service d’un récit résolument simpliste, qui marche fièrement sur la cohérence et les modes de l’époque pour mieux faire progresser son intrigue, en dépit du bon sens mais avec une belle énergie : l’avion transportant Flash Gordon (Sam Jones, hélas un peu fade) et Dale Harden (Melody Anderson, sympathique actrice très typée années 80, vue dans l’étonnant RÉINCARNATIONS de Gary Sherman), touché par la grêle chaude, s’écrase, enfin, sa maquette s’écrase dans la demeure d’un savant, sans faire de bobo à personne, et nos héros ont à peine le temps de se recoiffer que le savant en question les oblige, sous la menace d’une arme, à monter dans sa fusée expérimentale, direction involontaire : la planète de Ming – mais dès que la fusée a décollé, le savant pose son arme et devient l’ami de Flash Gordon : et bien oui, il fallait bien les amener sur le lieu de l’action, c’est con mais c’est bon, fonce, fonce, on verra plus loin !
Et tout le film se déroule de cette façon, ce qui est à la fois fatigant et délicieux. Ce qui n’empêche pas le réalisateur de soigner sa mise en scène (avec quelques idées très belles et vraiment amusantes, comme cette très belle séquence de lavage de cerveau au montage particulièrement inventif, ou comme ce sablier retourné dont le sable remonte au lieu de tomber – et dans l’arrière-plan, un prisonnier cruellement crucifié la tête en haut ! Vous avez suivi ?) et d’opter pour des effets visuels parfois très surprenants, visuellement et sur le papier (voir un Ming rougeoyant et immense fondre à travers les nuages sur l’avion de Flash Gordon, avec un zoom bizarre à l’effet indéniablement surréaliste). Un indescriptible chaos parodique, qui, mine de rien, restitue assez justement l’atmosphère des vieux serials, mais qui n’aura à sa sortie pas vraiment rencontré le succès escompté : pas de suite donc, et le « The End… ? » de se voir alors répondre par un triste « ! ». Sympathique.
 
G comme… GALACTICA, LA BATAILLE DE L'ESPACE, de Richard Colla (USA, 1978)
Tant qu’à se vautrer dans la SF (déjà) rétro de cette époque révolue, autant embrayer dans la foulée avec ce space-opera télévisuel (pilote, distribué en salles en Europe, d’une série télévisée dont certains d’entre vous se souviennent peut-être : Appolo, Starbuck, Adama, Muffit, Boxey, ça vous dit quelque chose ?), en s’armant précautionneusement de patience et d’une bonne louche de nostalgie, car le métrage pèse tout de même deux bonnes heures, ce qui est un peu long. Le sujet est assez transparent (les survivants d’un peuple décimé par les félons Cylons – avec des massacres qui font rudement penser aux Stressos, avis aux amateurs – décident de tenter de rejoindre une très ancienne colonie perdue, et se mettent donc en quête de la planète Terre, ce qui va occuper bien des épisodes par la suite) et dissimule mal une exploitation du filon STAR WARS, dont le film constitue un peu une version pauvre, avec sa musique en forme de fanfare courant après celle de John Williams.
En réalité, pour aboutir à la durée d’un (trop) long-métrage, l’épisode pilote semble en cours de métrage succéder à un nouvel épisode prolongeant subitement l’action, ce qui n’est pas très bon pour la structure du film, scindé en deux parties distinctes, mais s’avère assez salvateur en relançant doucement un rythme qui commençait à se faire très, très pesant, avec d’interminables réunions du conseil et des amourettes sans intérêt dans l’équipe des pilotes. Et c’est parti donc pour la visite, sur la planète Carillon, d’un casino tenu par des extra-terrestres, les Ovions (la nuit est chaude ?), semble-t-il affables, mais qui sont bien trop moches pour n’être pas malfaisants et à la solde des Cylons (qui brillent toujours comme des boules de Noël, c’est très joli). Bon, dans l’ensemble, il faut bien l’avouer, tout ça a très mal vieilli, c’est soporifique au possible, et les aspects télévisuels se font cruellement voir (images utilisées en boucle, redondants zooms sur des maquettes laissant place aux acteurs dans des décors pas très spectaculaires, sous-intrigues amorcées laissées en suspens…). Pour être honnête, le film est souvent sauvé par ses défauts, à savoir ses idées puériles (Muffit l’ourson bionique – oooooh, c’est mignon tout plein !), ses gadgets ridicules (je veux un languatron !) et ses effets spéciaux… très spéciaux (les chanteuses du casino ont un look assez indescriptible, deux bouches, quatre yeux et une coupe afro !). Désuet, mollasson et vaguement comique.
 
H comme… HERCULE À NEW YORK, d’Arthur Allan Seidelman (USA, 1970)
On touche le fond avec cette casserole traînée par cet acteur exécrable qu’est le gouverneur Arnold Schwarzenegger. Soit dit en passant, je ne comprendrai sans doute jamais vraiment le succès de ce comédien lamentable, de très loin le pire (et le plus antipathique) dans le registre des musclés de séries A. Il débutait ici sa carrière, se faisait alors appeler Arnold Strong et ne maîtrisait pas encore tout à fait la langue anglaise, ce qui impose, si vous voulez profiter des plaisirs pervers que ce film est à même de vous procurer, à commencer par cet accent hilarant (et je pèse mes mots), de le voir en VO malgré l’absence de sous-titres (d’autant plus que la VF est souvent inaudible) – évitez donc l’édition Prism Leisure pour opter pour celle, pas du tout plus onéreuse, issue de Belgique. Juste pour le plaisir, voici un échantillon de ses dialogues (voix bovine de rigueur) : « I have bin hirr fousend auf yirrs, I’m boared ! Let me be zi judge auf vat, I’m dired auf ze sem feuzes, ze sem auld vings ! Certenly, if you vish me tou ! » Yah, yah !
Bon, à part ça, ça raconte l’histoire d’Hercule, qui, comme vous l’avez parfaitement compris, s’ennuie sur l’Olympe (une pelouse, trois toges et un escalier en pierre, l’addition, ce sera tout, merci !) et veut aller visiter la Terre. Zeus n’est pas d’accord, mais comme Hercule insiste, il le punit en l’envoyant sur Terre (euh…). Générique – musique traditionnelle grecque, ha-ha, c’est drôle (oh ! non ! c’est la même pendant tout le film !!!). Je suis hilare au bout de cinq minutes de métrage, ce qui ne m’empêche pas de jeter un coup d’œil inquiet sur l’avancée d’un long-métrage que je risque quand même de sentir passer. Arnold Le Strong débarque donc sur Terre, aussi articulé qu’une figurine des Maîtres de l’Univers (si, si : sa taille pivote !), à l’exception notable de ses doudounes musclées, qu’il fait danser comme des chiots excités dès qu’il a l’occasion de tomber le T-Shirt. Papa Zeus suit ses pérégrinations sur une grande boule de cristal – moi, j’ai beau me concentrer et plisser très fort des yeux, tout ce que je vois dans la boule de cristal, c’est l’équipe technique.
Tiens, à propos d’équipe technique, je remarque le point le plus frappant du métrage : il n’y a pas de mixage sonore, rien, pas une seule fois !!! Les plans sont le plus souvent sonorisés sur place (je ferme les yeux sur les plans de transition, muets !), c’est déjà une chance, et mis bout à bout tels quels, avec toutes les fautes de raccord que cela implique, attention les oreilles, ça fait très mal. Et quand je dis que les plans sont accolés à la queue leu leu, ça concerne aussi l’écriture du film et sa narration, suite de sketches sans queue ni tête, sans début ni fin, suivant maladroitement une vague trame générale, probablement en grande partie improvisée après coup sur un scénario qu’on devine écrit en deux jours et tourné en trois : lorsque Fiston est en mauvaise posture, Zeus délègue Ulysse et Samson pour lui porter secours, et dans le plan suivant, il y a juste deux mecs en toge de plus dans la mêlée, il faut suivre ! Ma séquence préférée aurait pu être ce concours d’haltérophilie auquel participe Hercule (belle occasion pour Arnold Stronggenegger de faire se trémousser ses tétons sans les mains), mais j’avoue un faible prononcé pour cette séquence montrant un grizzli échappé d’un zoo venir se mesurer au musculeux gouverneur, du Benny Hill hardcore avec homme costumé (j’ai cru que c’était un gorille, à vrai dire) marchant à quatre pattes et qui ne se redresse sur ses deux jambes, pardon, ses deux pattes, que pour mieux boxer Arnold dans des plans tournés en accéléré. Plaisamment nul.
 
I comme… ISSUE DE SECOURS, de Dick Maas (Pays-Bas/Allemagne, 1999)
Dick Maas s’est fait un nom en réalisant dans les années 80 le film L’ASCENSEUR, grand prix un peu contesté à Avoriaz, et petit classique de vidéo-clubs (« Prenez l’escalier, prenez l’escalier… Par pitié, prenez l’escalier !!! »). Pas une merveille ceci dit, malgré quelques qualités et une certaine originalité, du fait d’un rythme mou, d’une photographie terne et d’un récit tombant en panne dans sa dernière ligne droite. Et son AMSTERDAMNED (que je n’ai pas encore revu, mais qui m’attend et m’espère, perché sur son étagère) ne m’avait pas non plus fait une forte impression. Bref, voilà bien un cinéaste dont je n’attendais rien. La vision de son propre remake de L’ASCENSEUR (NIVEAU 2) avait donc été une surprise très agréable : pas une merveille, mais un film soigneusement réalisé et assez énergique, non dénué d’humour, qui parvenait à restituer les meilleurs éléments du film original dans un écrin plus efficace et surtout plus régulier. Voilà qui m’a donné l’envie de jeter un œil sur ISSUE DE SECOURS, réalisé deux ans avant, un thriller au casting bizarre, et au sujet évoquant un peu le semi-raté TEMOIN MUET d’Anthony Waller : lors d’un voyage d’affaire à Amsterdam, la fille muette (mais pas sourde, vous m’entendez, pas sourde ! Sans quoi, nous aurions eu droit à une fillette SM. Sourde-muette, hein ?) d’un couple d’américains (et quel couple : William Hurt et Jennifer Tilly !!!) est le témoin d’un meurtre dans l’hôtel où ils résident, et se retrouve pourchassée par les assassins. Certes, le terrain est très balisé et le film n’a rien de vraiment sensationnel, mais on retrouve ici une efficacité assez imparable, proche des meilleurs films d’un Renny Harlin, et le résultat, fort bien mis en scène (superbe photographie), vif, drôle, énergique et jouant sur un registre très agréable mêlant suspense et comédie, s’avère au final plutôt attachant et réussi, même dans ses passages les plus improbables – dont une séquence en référence à L’ASCENSEUR, un personnage hilarant parodiant Marilyn Manson, ou plus encore, William Hurt dans des séquences de cascade à la Keanu Reeves dans SPEED (!!?!). Un excellent divertissement, qui vaut bien un petit détour à l’occasion.
 
K comme… THE KILLER EYE, de David DeCoteau (USA, 1999)
Les productions Full Moon, dirigées par Charles Band (que l’on pourrait comparer à Roger Corman sur bien des aspects – à l’exception notable de celui de ses propres talents de réalisateur !) ont vu une bonne partie de leurs productions récentes distribuées en DVD en France, dans des copies hélas souvent recadrées (notamment celles de David DeCoteau, qui tourne presque toujours en cinémascope) et en VF ou VO non sous-titrée, mais qui ont l’avantage de remplir les bacs de DVD soldés ; l’occasion de découvrir l’une des rares productions contemporaines de vraies séries B tournées à l’ancienne, ce qui est toujours très sympathique. On a déjà parlé ici de WITCHOUSE, et il sera « fatalement » bientôt question de films comme BLOOD DOLLS, SHRIEK ou TALISMAN, et j’en passe. Je n’essaierai pas de vous faire croire qu’il s’agit de merveilles, surtout que les meilleurs titres de cette firme, plus anciens (DOLLS, PUPPET MASTER, FROM BEYOND, FOU À TUER, SHRUNKEN HEADS…), ne sont pas distribués dans la collection – ce qui n’est pas forcément dommage, vu la piètre qualité technique de ces DVD proposés par la Warner. Mais tout de même, aussi calamiteux soient-ils, ces films ne ressemblent vraiment à rien et jouent sur un registre bis saugrenu et très rafraîchissant (voir dans HIDEOUS cette limousine braquée par une bimbo seins nus et portant un masque de gorille !).
Arrêtons nous donc sur ce film cocasse et totalement stupide, recadré et proposé dans sa version plate (car, comme CREEPS, le film réunissant tous les grands monstres du fantastique interprétés par des nains (!), il a été tourné en 3-D !). Un scientifique fait des expériences sur l’œil humain, cherchant à prouver que cet organe peut ouvrir des portes sur la 8e Dimension (s’ils croisent BUCKAROO BANZAÏ, qu’ils le saluent de ma part). Il pratique donc des expériences sur des cobayes humains qui passent régulièrement l’arme à gauche. Le film débute sur l’aboutissement de ces recherches : un jeune prostitué subit l’expérience à son tour, et décède, mais cette fois, son œil se met à gonfler dans les proportions monstrueuses (ne ratez pas ce plan en ombre chinoise où l’acteur gonfle un ballon pour figurer la métamorphose de son globe oculaire), s’extirpe de l’orbite et s’en va commettre des méfaits dans l’immeuble où se déroule l’action.
Bien que le film soit réalisé par DeCoteau, sa figure de style maîtresse, à savoir un filmage en plans perpétuellement basculés, que l’on peut admirer dans FINAL SCREAM (recadré et en VOST), dans WITCHOUSE ou dans LEECHES (au format respecté et en VF, choisis ton camp, camarade), est quasiment absent ici, probablement à cause de la complication du tournage en relief. Mais rassurez-vous, on retrouve d’autres éléments propres au cinéaste, en particulier son goût pour les minets en caleçon (dont deux échantillons très « copains », amants de la femme du savant fou, occupent l’essentiel de leurs scènes vautrés sur un grand lit). Et ce qui frappe surtout dans cet absurde KILLER EYE, c’est son aspect érotique, nettement plus prononcé que dans les autres films produits par Full Moon. Les motivations de l’Œil Tueur ont d’ailleurs de quoi laisser perplexe : il semble surtout préoccupé de jouer les voyeurs (et malgré sa taille, les jeunes filles matées ne le remarquent jamais, qu’elles soient sous la douche où en train de faire du vélo d’appartement), et, à l’occasion, de violer quelques donzelles avec son nerf optique (si, si !). Vous trouvez ça débile ? Vous avez raison, mais saurez-vous apprécier ? Ceci dit, dans le genre idiotie amusante, les dialogues font très fort : « Quelque chose me suce la vie ! ». « Il ne faut pas en parler à qui que ce soit ! – Pas seulement à qui que ce soit : à personne !!! » « Attention, ne le regardez pas dans l’œil ! ».
Voilà voilà voilà… Que dire, à part que c’est très court, très con et, avec un peu d’indulgence et quelques verres de bière, très bon.
 
L comme… LES LOUPS DE KROMER, de Will Gould (Angleterre, 1998)
Après l’œil violeur de la 8e dimension, difficile de croire qu’il est possible de surenchérir dans le grotesque. Et pourtant, dans un tout autre style, LES LOUPS DE KROMER relève le challenge. Par quel bout le prendre pour vous le présenter… Bon… Alors voilà… Ça se passe dans un monde contemporain, mais un peu onirique sur les bords. Il y a la ville, et dans la ville, deux vieilles servantes qui se font leur propre adaptation des « Bonnes » de Jean Genet en assassinant leur maîtresse. Et puis il y a la forêt, et dans la forêt vivent des loups-garous qui pourraient encore vous surprendre : ce sont des minets (tout droit sortis d’un David DeCoteau ?) aux oreilles pointues, aux ongles itou, piercing, yeux de biches, vêtus de manteaux de fourrure qui laissent dépasser leur queue (de loups, hein, on est bien d’accord). Et bien sûr, ils sont gay. D’ailleurs, la voix-off est assurée par Boy George. Et les deux vieilles vont naturellement tenter de faire porter le chapeau à deux d’entre eux, Seth et Gabriel, lycanthropes amoureux l’un de l’autre.
Voilà voilà voilà voilà… Bien, bon, ben, vous l’aurez compris vous-mêmes, ce film ahurissant, souvent surnommé « Gay Werewolves in Love » outre-Manche, adapté d’une pièce de théâtre anglaise, est une métaphore avouée de l’homosexualité, métaphore rendue lisible (ou risible ?) jusqu’au ridicule le plus achevé, bien que le film ne renie pas totalement ses aspects humoristiques. Seth vient de faire son howling-out (vous avez une meilleure façon de le dire, vous ?), lit des numéros de « Loup Hebdo », et a encore un peu de mal à accepter son identité – il faut dire que, pendant toute son enfance, sa maman a cherché à dissimuler sa queue tandis que son père s’était enfermé dans le déni. Au début du récit, il commence à s’assumer, tombe amoureux de Gabriel, et ce gentil petit couple va être confronté au drame, aux préjugés et à l’intolérance d’un petit village mené par le prêtre, peut-être le plus virulent des anti-loups gayrous (mais on découvrira qu’il cache une queue sous sa soutane, comme quoi, ça touche un nerf !).
C’est une pente bien savonneuse sur laquelle s’engage ce métrage, et malgré la petite qualité de certaines parties du film (principalement autour des deux vieilles meurtrières), le résultat ne tarde pas à sombrer dans une démonstration foncièrement grotesque – d’autant plus que la mise en scène et le scénario, maladroits et naïfs jusqu’à la niaiserie, tapent très largement en-dessous d’un traitement qui, tant qu’à faire, aurait dû être bien plus iconoclaste. On est ici confrontés à un sujet complètement excentrique, mais qui ne fait rien de ses idées en termes d’esthétique ou de narration. La juxtaposition de références (Jean Genet, le petit chaperon rouge…) tombe donc franchement à plat, et abandonne le spectateur face à une parabole tendance « hymne à la Tolérance » qui affiche des velléités d’insolence et d’originalité pour aboutir à un énoncé passablement imbécile et visuellement plus risible qu’absurde ou surréaliste – voir cette séquence finale au paradis, où les héros s’éclatent sur la chanson « Spirit in the Sky ». Au rayon des Grands Improbables, on préfèrera de très loin L’ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO (fort bien réalisé, émouvant, et dont le seul défaut est de ne pas assumer jusqu’au bout ses aspects esthétiques et narratifs les plus abstraits et les plus intéressants) ou THE KILLER EYE (dont l’idiotie est plus franche et décomplexée) à ces LOUPS DE KROMER qui tentent, assez lamentablement, de transcender un matériau absurde pour en faire une œuvre à message à l’originalité pour le moins filandreuse.
 

Sur ces considérations, je vous abandonne momentanément, car il me tarde de vérifier si le phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet provoque la mort ou l’ennui lorsqu’il est étendu à un objet différent. En clair, nous allons enchaîner avec la projection suivante.

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Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /Avr /2006 17:17

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
Suite et fin d’un article qu’il a été très difficile de mettre en ligne : qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour vous divertir ! Et ça démarre très bien avec un O comme…
 
OUTLAND, de Peter Hyams (Angleterre, 1981).
Les films en O se raréfient dangereusement dans mon stock, ce qui m’a amené à revoir ce film de science-fiction vu dans les années 80, sans m’avoir fait forte impression : et c’est une très bonne chose, car OUTLAND est un film franchement réussi. Projet curieux, qui consiste à transposer dans un contexte de SF un récit directement issu du genre western (les familiers du genre complèteront mon manque de connaissance dans ce domaine particulier en citant les références ouvertes – peut-être LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, mais je ne fréquente pas assez les terres du film de cow-boys pour être très affirmatif) : Sean Connery (qui est très bon, mais si, je vous assure) interprète ici le rôle d’un shérif de l’espace qui ne doit rien à X-Or, un type dont l’intégrité radicale lui vaut d’être relégué dans des postes placardisés. Il est envoyé sur Io, manne de l’exploitation minière et 3e lune de Jupiter, et dès son arrivée, la déprime le guette : sa femme le quitte, fatiguée d’être trimballée dans les contrées les plus paumées et les plus reculées, tandis que le maire de la cité l’invite à adopter un profil bas et à ne pas trop regarder sous le tapis. Pourtant, quand une vague de suicides spectaculaires et inexplicables se manifeste parmi les mineurs, Sean Connery va décider, contre vents et marées, de mener seul son enquête, malgré les menaces grandissantes pesant sur sa pauvre tête.
Récit classique, comme on le voit, qui s’insère harmonieusement dans le contexte SF, d’autant plus que la direction artistique et les effets spéciaux donnent dans la sobriété – on a plus souvent des éléments quasi anachroniques (fusil à l’ancienne du shérif) que des gadgets à rayon laser. Le contraste est omniprésent sans être souligné au marqueur, entre ce récit et le cadre de SF sociale encore inscrite dans la mouvance des années 70. Il n’est pas impossible que des spectateurs plus jeunes, biberonnés à grands coups de science-fiction dans-ta-face, trouvent le film copieusement ennuyeux, car encore une fois, Peter Hyams n’utilise les éléments de SF qu’avec mesure, sobriété et soucis de réalisme. Pourtant, le film est admirablement bien réalisé, monté et rythmé, parvient à développer une belle atmosphère de paranoïa et de suspense, et bénéficie de très beaux effets spéciaux optiques – je radote un peu, je sais, mais c’est tellement plus beau que tous ces effets digitaux qu’on nous sert à la louche aujourd’hui : ces effets sont élégants, discrets, et surtout (ce qui n’est pas le cas de la grande majorité des effets actuels), ils s’intègrent parfaitement bien au style de la mise en scène. Très belle photographie, montage élaboré, casting solide (avec Frances Sternhagen, excellente en médecin sardonique qui viendra prêter main forte à Connery), narration sèche et directe, une excellente dernière partie montrant l’attente de tueurs à gages venus exécuter Sean Connery, attente chronométrée sur plusieurs jours, avec un compte à rebours affiché dans chaque décor : OUTLAND vaut le détour.
 
P comme… LA POSSESSION DE JOEL DELANEY, de Waris Hussein (USA, 1972).
Une vraie curiosité. Deux mots s’imposent tout d’abord sur cette édition DVD proposée par les Editions du Film Retrouvé : c’est un éditeur très inégal, aux intentions louables (comme son nom l’indique) mais aux moyens manifestement très limités, et qui fait l’effort notable de proposer un catalogue de vraies raretés – dont une collection Troma dont la qualité technique, médiocre, n’est cependant pas moindre que celle d’un autre distributeur DVD plus « officiel » des films de la Firme spécialisée dans le cinéma Z, Sony Music Video (éditeur redoutablement nul) – avec des titres comme ATTENTION ENFANTS, ZOMBIE ISLAND MASSACRE, BLOOD HOOK ou DRAWING BLOOD. La conception des DVD est hélas souvent hasardeuse, de même que les copies.
Ce film méconnu de Waris Hussein sort donc discrètement dans une piètre copie en VF (probablement issue d’une diffusion TV ou d’une vieille VHS, vu les cartons francisés du générique, avec d’ailleurs un autre titre sur la copie, « Possession meurtrière »). Malgré son année de production, le film n’a pas grand chose en commun avec L’EXORCISTE. Nous découvrons donc, avec ce « thriller étourdissant au rythme des maracas » (nous précise la jaquette !) l’histoire de Norah (excellente Shirley McLaine), grande bourgeoise américaine, préoccupée par le comportement de plus en plus déviant de son frère Joey, avec lequel elle entretient des relations ambiguës. Lorsqu’il est accusé du meurtre de sa fiancée, retrouvée décapitée, Norah décide de rechercher un jeune criminel de l’entourage de Joey, persuadée qu’il exerce une mauvaise influence sur son frère et qu’il est peut-être coupable de cet assassinat. Elle découvre alors que le jeune homme en question est mort depuis plusieurs mois…
Le film s’ouvre sur un plan étrange : un bref travelling sur des visages concentrés, dont celui de Shirley McLaine ; on pense à un jury de tribunal, avant de réaliser que nous sommes dans un ascenseur, et que Shirley attend l’arrivée de son frère pour laisser les portes se refermer. S’ensuit un métrage assez télévisuel, à la mise en scène très datée et sans grande personnalité. Cependant, au fur et à mesure que progresse le récit, de petites touches sociales et psychologiques se font de plus en plus acerbes, sans indulgence pour le personnage de Norah. Et si le film, visuellement, stagne dans une aimable médiocrité (malgré quelques trouvailles troublantes comme cette scène de jeu « innocent » sous la douche entre Norah et son frère, qui se termine sur un plan figé assez glaçant), il parvient pourtant peu à peu à devenir vraiment dérangeant et transgressif, jusqu’à une séquence assez stupéfiante montrant Norah et ses deux enfants retenus en otage par Joey, où viennent se glisser quelques idées franchement décadentes (Joey oblige son petit neveu à danser nu devant lui pendant qu’il force sa nièce à manger à quatre pattes de la pâtée pour chien !), dont un développement prévisible mais assez terrifiant de l’inceste, avant qu’un final pessimiste vienne clore ce petit film bizarre et original, mémorable en somme, même si un cinéaste de talent aurait pu en faire un film bien plus fort. En l’état, c’est une curiosité qui se visite agréablement et propose quelques idées, une poignée de plans, brisant quelques tabous encore solidement installés aujourd’hui.  
 
R comme… REBIRTH OF MOTHRA II, de Kunio Miyoshi (Japon, 1997).
La mite est un animal rarement présent sur les écrans, c’est étrange, non ? Petit souvenir ému de la femme-mite du délicieusement ringard LE VAMPIRE A SOIF avec Peter Cushing. La mite star au cinéma reste donc Mothra, la créature géante qui s’est tatannée, d’abord sous son enveloppe de larve cracheuse de soie, puis sous son apparence de papillon multicolore, avec Godzilla dans le classique MOTHRA CONTRE GODZILLA. Une créature légendaire, vivant paisiblement sur une île cachée, et qui ne se mêle pas facilement des affaires des hommes. Mais quand elle le fait, c’est toujours pour faire le bien et sauver l’humanité, et encore, à la seule condition qu’elle en soit implorée par deux jumelles lilliputiennes, qui lui en font la demande en chantant une jolie chanson (« Mosssuraaaaa-ya ! Mosssuraaaaa ! »). Vu de loin, je sais, ça a l’air complètement débile. Mais il faut savoir que ce monstre est devenu très, très populaire au Japon (il a même des peluches à son effigie), et qu’après cette première apparition dans le film d’Inoshiro Honda, Mothra est fréquemment réapparue dans les films du genre kaiju eiga (voir YONGGARY, l’article, ou le film si vous en avez le courage), avant que celui-ci ne tombe en désuétude.
Mais, tel le Phénix ou le groupe Abba, Mothra a fait son grand come-back au cinéma dans les années 90 – même si cette trilogie des REBIRTH OF MOTHRA, vaguement distribuée en vidéo dans les pays anglo-saxons, est restée inédite sur notre beau territoire. Il faut dire que ce genre de film est si japonais dans l’âme qu’il ne s’exporte que difficilement. Je ne vous avais pas parlé du premier REBIRTH OF MOTHRA d’Okihiro Yoneda, et j’aurais sans doute dû : je me fais pardonner aujourd’hui en vous rendant compte de sa suite, du même tonneau. Bon, premier bon point : contrairement au YONGGARY de synthèse, assez décevant, on revient ici aux bons vieux acteurs en costume piétinant des maquettes, et aux sympathiques créatures géantes suspendues à des filins parfaitement visibles. Autre point (je ne sais pas s’il est bon, enfin, moi je trouve que si) : le film est spectaculairement bariolé et rococo, et comporte ici encore, via la chanson des jumelles miniatures, un joli clip d’un kitsch insondable et hilarant. Dans REBIRTH OF MOTHRA, on nageait déjà dans un océan de croquignolet, avec cette histoire de déforestation sauvage (c’est très méchant de faire du mal à nos amis les arbres) qui réveillait malencontreusement le vilain monstre Desghidora ; la méchante fée Belvera, sœur des deux jumelles, cherchait à s’emparer d’un médaillon magique afin de prendre le contrôle du monstre et ainsi d’asservir l’humanité entière. Heureusement, les deux jumelles poussaient alors la chansonnette, et réveillaient ainsi la redoutable Mothra, qui vint ainsi remettre de l’ordre à tout ce chaos avant de rendre son dernier souffle : mais rassurez-vous, la relève était assurée avec l’éclosion de son œuf ! Après la déforestation, nous passons ici à la pollution (jeter des déchets dans la mer, c’est mal), qui réveille un nouveau monstre cocasse, Daghara, dont on apprend qu’il a été créé par la civilisation de Nilaï Kanaï (hi-hi). Un fort joli monstre, ma foi, il faut bien le reconnaître, d’autant plus qu’il crache régulièrement de grosses étoiles de mer rouges très agressives, cracheuses de mousse à raser mortelle. La suite, vous la connaissez sans l’avoir vue.
On trouve de tout dans cette pochette surprise d’un mauvais goût anthologique et très jouissif (quoique beaucoup trop longue !). Un festival de la couleur chatoyante, avec pluie de pétales sur champ de fleurs. Un humour foncièrement japonais qui risque fort d’en laisser plus d’un perplexe par sa naïveté et ses effets (ne ratez pas le lancer de chenille au ralenti dans la salle de classe, ou les mésaventures autour d’un chat angora hystérique). Il y a des enfants, of course, mais aussi Belvera qui fait son grand retour ricanant, toujours habillée comme pour une soirée Noël chez Starmania, solidement accrochée à sa monture, un dragon miniature qui crache des rayons laser et a une vision subjective à la TERMINATOR. Allez, la petite nouveauté qui tue : Gogho, un petit monstre gentil et poilu, une sorte de Popple de Cicciolina jaune, avec sur la tête un phalus à la forme vaguement antennique, qui a un don très particulier : il urine sur les blessures et les plaies pour les guérir (pourvu que personne ne se morde la langue !). Un bordel indescriptible agite tout ce petit monde, jusqu’à ce que les singer twins décident que ça commence à bien faire : et hop ! Une chanson, et voilà Mothra qui arrive dans un sillon de paillettes pour régler son compte à Daghara. Pour ce faire, elle joue son va-tout et se transforme en AquaMothra pour mieux se battre sous la mer. Et devinez quoi ? Elle triomphe !!! Au prix, tout de même, du valeureux sacrifice de Gogho, lequel, avant d’avancer vers son destin, aura déféqué une perle dans la main de la petite fille qui l’avait recueilli, c’est très émouvant. C’est bourratif, d’une idiotie cosmique, avec plein de jolis effets spéciaux à l’ancienne, qui préservent le charme des vieux classiques, avec une touche moderne mariant (de force !) les influences de SAN KU KAÏ et des TÉLÉTUBBIES. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais le film pour enfants japonais, ça décoiffe, et il est recommandé d’en faire provision, car ces petites merveilles, d’ici dix-quinze ans, seront faisandées à point et à servir chaud ! Mmmmm… Vivement le troisième film de la trilogie, où Mothra va affronter le terrible King Ghidora, et peut-être même Hélène Ségara, qui sait ?
 
S comme… SUPERMAN, de Richard Donner (USA, 1978).
Là, il m’a quand même fallu prendre ma respiration avant de me plonger dans ce film que je n’avais pas revu depuis mon enfance : 146 min ! Hou la la… C’est un peu long, ça, monsieur. Bon, je précise tout de suite et avant de me faire lyncher que je ne suis pas très client des films de super-héros (et que Superman est peut-être celui qui m’ennuie le plus), et que, du coup, je ne suis absolument pas un spécialiste-nerd-fan, donc, ne comptez pas sur moi pour relever les détails hérétiques par rapport à l’album n°124 de l’année 1966 ou que sais-je : je n’y connais rien, ça ne m’intéresse pas des masses et je considère de toute façon qu’un film doit se suffire à lui-même. Le remake approchant, il me paraissait vaguement intéressant par contre d’aller se rafraîchir la mémoire en revisitant l’adaptation de Richard Donner – et puis je suis comme ça, j’aime beaucoup revoir des films, même lorsque je ne les ai pas forcément très appréciés : on est parfois très agréablement surpris (j’étais vraiment passé à côté de L’ESPRIT DE CAÏN, par exemple), et surtout on en apprend énormément sur sa propre perception et sur le développement d’un esprit critique. Ceci dit, je n’avais pas détesté ce SUPERMAN à l’époque, il ne m’a juste pas transporté très loin. Alors…
On se retrouve donc sur la planète Krypton (qui a l’air d’être mortellement ennuyeuse) pour une longue séquence d’introduction construite autour de la performance de Marlon Brando, pas mauvais, mais pas fracassant non plus, je ne suis pas sûr qu’il valait le cachet Kolossal qu’il a englouti pour ce rôle très bref. Après ce récit des origines du personnage, le film enchaîne sur sa genèse, progressive, soigneusement détaillée et d’une longueur un rien complaisante (plus de 50 min !) qui annonce assez la structure très proche du SPIDERMAN de Sam Raimi (la meilleure partie de ce film, par la suite soporifique et dénué d’enjeux). Personnellement, je préfère les introductions plus radicales à ce genre de récit (comme dans DARKMAN ou BATMAN RETURNS par exemple), le temps pris à instaurer l’identité d’un personnage aussi populaire me semble vaguement inutile (quelle incidence concrète sur le récit ?) et tire le film vers une forme d’académisme un peu assommante, et pas spécialement en phase avec le ton plus humoristique du reste du métrage.
Ceci dit, une fois passé ce cap un brin laborieux, le cocktail ne s’avère pas déplaisant, mêlant un soupçon de kitsch involontaire et de vrais moments de fantaisie, et Richard Donner parvient à rendre divertissantes les aventures d’un super-héros qui ne m’a jamais vraiment convaincu (avec ces quiproquos téléphonés – c’est le cas de le dire ! – entre Superman et Clark Kent). Margot Kidder est assez étonnante dans le rôle de Loïs Lane, et ce choix de casting est bizarre mais s’avère plutôt payant, d’autant plus qu’elle est au centre d’une des plus belles séquences du film, celle où Superman l’emmène voler avec lui dans le ciel : j’avais totalement oublié que cette séquence était chantée ! Une chanson parlée, fort bien interprétée par Margot Kidder en voix-off, presque un clip avant l’heure, mais d’une assez belle délicatesse, qui confère à la scène une très belle atmosphère. Très joli passage. La suite m’a par contre paru s’essouffler peu à peu, pour un film à mes yeux beaucoup trop long. Et le problème qui se pose est sensiblement celui de SPIDERMAN : après une mise en place aussi longue, les enjeux paraissent franchement téléphonés. Lex Luthor, correctement interprété par Gene Hackman [message personnel à un fan : Luthor est bien chauve, Cyrano, on découvre qu’il porte une perruque], est malfaisant et jaloux de la notoriété de Superman, il monte un plan machiavélique pour le mettre à terre, point barre. Le film est correctement mis en boîte, sans talent particulier, bercé par la musique pompière et parfois soûlante de John Williams, et use et abuse de la licence poétique, pour le meilleur et pour le pire, avec cette idée charmante mais saugrenue d’un Superman inversant le sens de rotation de la Terre pour remonter le temps. Bref, un film d’aventure convenable et naïf, rien de bien enthousiasmant.
 
T comme… TERREUR.COM, de William Malone (USA / Angleterre / Allemagne / Luxembourg, 2002).
Déjà, à la lecture de la jaquette du DVD, ça commence bien : « réalisé par William Malone, grand spécialiste du genre horreur (HALLOWEEN, LA NUIT DES MASQUES) » ! Ah bon ??? Ben voyons ! Autant essayer de me vendre MATRIX RELOADED en me disant que c’est un film du réalisateur de PSYCHOSE ! En réalité, William Malone, bien qu’il ait effectivement consacré sa carrière au fantastique, n’a jamais livré d’œuvre de la trempe du film de John Carpenter, et n’a d’ailleurs même pas servi le café sur le tournage du film en question. De William Malone, on connaissait une poignée de petites séries B médiocres dans les années 80, dont la plus célèbre reste le film CREATURE, avec Klaus Kinski (un film d’ailleurs très bizarre par certains aspects), ainsi qu’un retour aux affaires plutôt honorable avec son meilleur film, LA MAISON DE L’HORREUR, remake inventif et très agréable d’un classique de William Castle, l’un des premiers (et meilleurs) films produits par Dark Castle (boîte de production de Joel Silver et Robert Zemeckis, alternant le correct – GOTHIKA, LA MAISON DE L’HORREUR – et le déplorable – 13 FANTÔMES, LE VAISSEAU DE L’ANGOISSE).
J’étais d’ailleurs persuadé que ce TERREUR.COM était issu de Dark Castle, ce qui n’est pas le cas mais n’empêche pas le film d’être lui-même déplorable. L’histoire ? Disons que, comme un HORRORVISION plus fauché mais aussi plus sympathique, ce film tente de transposer le sujet de RING ou de KAÏRO dans un contexte américain très branchouille, et surtout très imbécile. Un tueur en série (pauvre Stephen Rea) tue en série, on soupçonne un réseau clandestin de films snuff, tandis qu’un fantôme vient d’ouvrir son propre site, et si tu te connectes dessus, 48 heures plus tard, tu meurs. Pourquoi n’aborder qu’un seul sujet quand on peut tous les malaxer dans une vaste mixture fumiste ? Stephen Dorff (ici aux abonnés absents) et Natascha « fille de Meryl Streep » McElhone (actrice toujours aussi consternante) mènent l’enquête.
Et moi aussi par la même occasion : le petit jeu étant de relever le nombre de séquences et d’idées plagiaires. Comme par exemple cette inquiétante petite fille avec un ballon, qui hante les visions de ceux pour qui le décompte des 48 heures a commencé : merci Mario Bava (OPÉRATION PEUR) ! Ou comme, plouf ! Natascha qui plonge dans une cave inondée au fond de laquelle elle va tomber sur un cadavre putréfié : merci Dario Argento (INFERNO) ! Que voulez-vous que je vous dise ? Le film, longue enfilade de poncifs et d’emprunts, se déroule dans un rythme plus assommant que lancinant, et agace souvent à vouloir multiplier les pistes sans jamais parvenir à les faire se croiser de façon plausible, à commencer par ce fantôme assoiffé de vengeance, qui hante un site web d’une conception ridicule (vous êtes mort, vous errez dans les limbes, vous décidez de tuer les gens pour les obliger à vous venger – si ! si ! – et si la mort vous programme sur son grand ordinateur, autant en profiter pour concevoir un site SM d’une banalité à pleurer). Qui plus est, Malone semble si fier de la visite de ce site, immuable, qu’il nous ressert la séquence jusqu’à plus soif ; mais au bout de trois scènes de personnages l’œil torve fixé sur leur PC avec un air compassé, l’effet tape sur les nerfs.
Scénario exécrable, filandreux, qui débouche sur une révélation finale totalement idiote, qui plus est fondée sur une contre-vérité qu’aurait pu éviter un collégien (message personnel à William Malone, qui va pleurer en lisant cela : les femmes transmettent l’hémophilie, mais n’en sont jamais atteintes, c’est comme ça, c’est une maladie de garçons : désolé pour ton twist !). La mise en scène du cinéaste ne parvient évidemment pas à sauver un script aussi indigent (co-écrit par le producteur Moshe Diamant, il ne fallait donc pas s’attendre à une perle, ha-ha), et s’il soigne au mieux ses cadrages, en se livrant même parfois à quelques tentatives esthétiques expérimentales, ses efforts sont ruinés par la laideur de la photographie et des effets visuels, de l’image de synthèse moche, re-belote. Au final, on partage un peu la consternation de Jeffrey Combs et Udo Kier, égarés ici dans des rôles de remplissage d’un intérêt proche du néant. FEARDOTCOM ? Fear not come, oui !
 
U comme… UN WEEK-END EN ENFER, de Bob Willems (USA, 2003).
Ce sont de beaux instants dans la vie d’un cinéphile. On est parti pour acheter du whiskas afin de combler les appétits raffinés de sa majesté féline au supermarché du coin, et on tombe en passant sur un de ces bacs de DVD à trois francs six sous, pleins de nouveautés, d’inédits et de curiosités : le temps de déloger le chaland à la recherche des CHORISTES et de faire son tri, on repart heureux, les bras chargés de cinéma, des points d’interrogation plein la tête. Et on oublie d’acheter le whiskas, ce qui va nous valoir l’ire du maître de maison (le vrai).
UN WEEK-END EN ENFER a fait partie d’une de ces fournées, et renseignements pris, j’apprends donc que l’affiche est la bonne, et que le film porte au choix le titre de GRIM WEEK-END ou de S.I.C.K. (pour SERIAL INSANE KLOWN KILLER). Mais encore ? Et bien, c’est un slasher au fond des bois, et ce ne sera que ça. Tueur : clown masqué. Victimes : une demi-douzaine de jeunes gens intellectuellement démunis. Et comme chaque slasher se doit d’avoir sa petite particularité, celui-ci sort du lot, si j’ose dire, plus que par son retournement de situation final (vu mille fois en mieux), par son tournage en DV qui fleure l’amateurisme à plein nez, un peu comme LA MAISON HANTÉE, pitoyable (mais drôle) petit AMITYVILLE de cuisine des frères Polonia : que des œuvrettes aussi indigentes puissent être éditées en DVD reste bien mystérieux, tout en faisant plaisir, car après tout, ces films emballés en caméra numérique par une équipe de bras cassés sont ce qui se rapproche le plus de l’authentique série Z des années 70/80 – à défaut de s’apparenter véritablement au cinéma bis, vu l’extrême laideur esthétique de la chose.
En ce qui concerne le scénario, à défaut d’originalité ou d’efficacité, on relèvera son extrême vulgarité. Celle-ci se manifeste par une accumulation absurde de blagues gay pendant la première demi-heure : le héros prépare activement un week-end dans sa maison familiale perdue dans les bois, et contacte ses invités par téléphone : « Ramène tes revues porno gay, si je prends encore un râteau, je te jure que je passe aux mecs ! ». Le patron du héros essaie bien de le retenir pour le week-end (un insert nous apprend que son supérieur avait en effet prévu de se travestir et de se barbouiller les babines de rouge à lèvre), mais cette fois, Héros ne cède pas : il va le faire, son week-end ! En plus, il invite une collègue après laquelle il court depuis un an, et si elle a accepté, c’est surtout parce que son petit ami l’a larguée (un insert nous apprend qu’il l’a trompée avec un homme). Bob Willems chercherait-il à nous dire quelque chose ? Bien évidemment : qu’il adore les inserts ! Alors il en colle dans son montage au rythme d’un toutes les deux minutes, avec quelques pointes à quatre / cinq inserts la minute, supposés représenter divers flash-back, images mentales, fantasmes ou pures illustrations de dialogues. Mais pour revenir à la grande vulgarité de ce film impossible, les choses ne s’arrangent pas quand le récit s’installe autour des relations inter-couples durant le week-end en question. Et les répliques fusent, ami poète, bonsoir : « Je suis peut-être un gros porc, mais je n’ai jamais sucé le gros orteil de personne ! », « Et si on rentrait et que tu me dises des trucs pour voir mon érection ? », « T’es trop tendue poupée, j’vais t’faire un massage ! », « Et Suzan, elle est où ? – Quelque part, en train de se remettre de ton énorme bite ? Moi, il me faudrait au moins une semaine. » Alors quand la situation se dégrade, soyez-en sûrs, ces personnages demeurés restent tout autant abrutis : « Oh, mon dieu ! Ça ressemble à une mise en scène rituelle ! », s’exclame un personnage en découvrant un squelette coiffé d’un chapeau en carton sur lequel est inscrit « Joyeux anniversaire ! ». Ou ma réplique préférée : « Il m’est arrivé un truc de dingue ! », s’exclame un pauvre garçon, qui s’écroule, une hache plantée dans le dos ; « Oh, mon dieu, il est mort ? », s’interroge une des filles. Bravo. C’est formidable.
La mise en scène, pour sa part, évoque plus un film d’entreprise qu’un ersatz de VENDREDI 13 : quand le héros fait sa valise, la caméra filme en gros plan le couteau qu’il glisse parmi ses vêtements, et que la main de l’acteur présente ostensiblement à la caméra (en insert dans le montage, of course) avant de le ranger : cacher une arme dans ses bagages, c’est facile ! Méthode n°1… Faut-il le préciser, tout le reste (cadrage, montage, photographie, mixage sonore) est d’une maladresse perpétuelle et risible, avec ces flash-back de séquences vues deux minutes plus tôt, ou ces séquences filmées à travers un filtre mauve et baveux d’aspect franchement vomitif, le tout sur une musique qui fait presque regretter celle de NECROMANCER. Bref, un film épouvantable, à moins de le prendre au 36e degré – auquel cas c’est alors un bel incontournable. À vous de voir : invitez des amis !
 
V comme… VIRUS CANNIBALE, de Bruno Mattei (Italie / Espagne, 1981).
Tout va bien dans l’usine Hope, espèce de laboratoire-centrale nucléaire lancé dans une top secrète « opération mort douce » : les boutons clignotent, des scientifiques regardent les boutons clignoter d’un air concerné, des laborantins s’affairent dans des combinaisons anti-radiation qui ressemblent sans doute plus à des costumes d’apiculteurs. Quand soudain, c’est le drame ! Une fuite de fumée verte, un rat crevé s’anime et attaque un des laborantins, lequel ne bouge pas, meurt et ressuscite avant de tuer son collègue, lequel ne bouge pas, meurt et ressuscite, ad lib, l’invasion a déjà commencé quand il était trop tard, et l’un des classiques du bisseux Bruno Mattei (l’homme de prestige derrière LES RATS DE MANHATTAN, PORNO HOLOCAUST, TERMINATOR II (si, si, il a fait le sien !) ou ROBOWAR) peut dérouler son tapis de gore complaisant (pour la mort douce, on repassera) et d’idées farfelues brutalement soutenus par des zooms convulsifs avant-arrière ou vice versa, c’est joli aussi.
VIRUS CANNIBALE s’inscrit au gros feutre sur le registre des films de morts-vivants post-ZOMBIE, un film qui a durablement marqué les esprits des producteurs de cinéma bis, qui n’hésiteront pas d’ailleurs à démultiplier les titres mensongers, ce VIRUS CANNIBALE s’étant à l’occasion intitulé ZOMBI 4 ou ZOMBI 5, selon l’inspiration – d’ailleurs, dès qu’un film de ce genre était produit en Italie, c’était le plus souvent un ZOMBI n° quelque chose, à commencer par l’initiateur de cette vague (et son plus intéressant représentant) Lucio Fulci, et son ENFER DES ZOMBIES aka ZOMBI 2. Ici, le producteur Claudio Fragasso (qui est également un réalisateur et un scénariste épouvantable, qui nous a infligé entre autres les nuls TROLL 2 et L’ATTAQUE DES MORTS-VIVANTS – ZOMBI n°je ne sais plus combien) enfonce le clou, et rachète les droits de la bande originale du film de George Romero, composée par les Goblin, que Mattei accole sur des séquences singeant le film de Romero : pompages accompagnés sans vergogne par la musique originale donc, pour un effet assez cocasse quand on connaît le classique pillé, à commencer dès le début du film par un immeuble assiégé par une brigade masquée (qui compte dans ses rangs un exotique croisement de Klaus Kinski et de Dave !), venue là pour mettre un terme musclé à une prise d’otages. Et je peux vous dire qu’ils ne font pas dans la dentelle : après avoir désarmé un des terroristes écolos venus protester contre les expériences menées dans l’usine de la scène d’ouverture, ils l’égorgent purement et simplement, avant de fusiller ses comparses. Il y a plutôt intérêt à filer droit dans ce pays !
Bien sûr, le problème avec ce film, c’est que l’intrigue semble s’improviser au fur et à mesure, et après ce coup d’éclat de notre troupe anti-terroristes, Bruno Mattei ne sait déjà plus quoi en faire, et les largue dans la jungle, où des zombies commencent à faire leurs petits ravages, notamment au détriment d’une petite famille, papa étant dévoré par son petit garçon, lequel a l’air de bien s’amuser à mâcher sa viande rouge face caméra. S’ensuit une petite ballade bien longuette au pays des sauvages, un interminable bout à bout d’anthropologie fantaisiste et de stock-shots atrocement mal intégrés à l’action – avec divers inserts comiques sur des animaux qui ne vivent pas forcément sur le même continent. Je relève d’ailleurs le fait que ces inserts peuvent concerner indifféremment gerboises, singes divers ou braves sauvageons ! Et ça dure ! On se demande un peu ce que tout ce petit monde fout au milieu de cette aimable tribu, à boire du lait de coco en regardant les noirs danser, mais heureusement, cette tribu refuse d’enterrer ses morts (c’est tabou, sans doute), et ceux-ci sont secs (nul) et se décident enfin à dévorer de la chair fraîche, le vague récit peut reprendre sa route, avec une escale dans une maison abandonnée, puis un retour à la case départ et donc à l’usine Hope.
Du bon gros Z, élevé au rang de classique du naveton grâce à ce qui caractérise si bien le cinéma de Bruno Mattei : ses idées stupides et particulièrement saugrenues. Ici une mamie zombie avec un débonnaire chat de gouttière dans l’estomac (Minou-Minou se fraye courageusement un chemin à travers la bidoche en latex et s’enfuit sans demander son reste), ou cette fameuse scène montrant un soldat qui enfile un très seyant tutu vert et entame « Singing in the Rain » avant de périr sous les morsures des cadavres ambulants. Mais le pompon, c’est encore ce projet « opération mort douce », qui consiste tout de même à régler une bonne fois pour toutes les problèmes de famine et de surpopulation en amenant les peuples du tiers-monde à s’entre-dévorer, rien que ça !!! Moi, je trouve que c’est bien fait pour ces scientifiques si les choses sont à ce point parties en sucette. Un métrage improbable comme on les aime, en somme.
 
W comme… WOLFEN, de Michael Wadleigh (USA, 1981).
Bon, trois navets de suite, ça commence un peu à bien faire – même si les deux derniers sont assez plaisants, à leur façon. On enchaîne donc avec la revoyure de ce petit classique des années 80, qui propose une approche cette fois très sérieuse. Il est d’ailleurs assez surprenant de constater que ce film a, à l’époque, été un échec commercial : pas de chance pour Michael Wadleigh, qui n’a guère fait parler de lui par la suite (c’est son seul long-métrage de fiction, malheureusement), pas de chance non plus pour son interprète principal, Albert Finney, également tête d’affiche d’un autre bon film qui a dans la foulée fait un autre four à sa sortie (LOOKER).
Et pourtant, la qualité est vraiment au rendez-vous de ce récit étrange : alors qu’un ambitieux projet immobilier implique la destruction progressive de quartiers en ruine dans la banlieue new-yorkaise, une série de meurtres mystérieux intrigue la police – les victimes, dont plusieurs sont impliquées dans le projet immobilier, auraient été tuées par des loups. Bien que le film démarre par l’hypothèse de la lycanthropie, celle-ci s’avère rapidement être invalide – ce qui fait que ce film n’est pas un film de loups-garous, contrairement à sa réputation. Les loups sont ici des entités légendaires, sortes de dieux du passé, connus et craints par les indiens installés dans la métropole, survivant dans une relative harmonie en dévorant la lie de la société (clochards, SDF), mais qui doivent au début du récit s’attaquer à des cibles moins « discrètes » afin de défendre leur territoire menacé.
Un propos mêlant habilement peinture sociale assez acerbe et poésie fantastique, dans un film qui évoque irrésistiblement le superbe LA DERNIÈRE VAGUE de Peter Weir, à la fois par son approche onirique, par son propos et bien sûr par la présence dans le récit d’indiens intégrés dans la « civilisation », mais qui restent en retrait, en marge de cette société, un peu comme les aborigènes du film de Peter Weir. L’un des aspects les plus mémorables du film est la vision subjective des loups, un effet visuel très marquant (image solarisée), qui parvient à éviter le mauvais goût grâce à un admirable travail sur la photographie. Ce n’est pourtant pas ce qui impressionne le plus dans la mise en scène de Wadleigh. Outre une remarquable utilisation de la steadicam et de la louma dans des plans-séquences parfaitement orchestrés et énergiques, c’est le travail sur le cadre et sur le montage qui génèrent les passages les plus forts : notamment une scène discrète et d’une beauté à couper le souffle, montrant Albert Finney à son bureau, jouant avec une perle trouvée sur les lieux du premier meurtre, obsédé par l’image d’une cage d’escalier dans un immeuble désaffecté visité plus tôt dans le récit ; par un effet de montage subtil et presque imperceptible, la chute de la perle vient révéler dans cette image mentale la présence des yeux lumineux d’un loup à travers les barreaux de l’escalier. Une scène magnifique, qui est très représentative de la finesse du propos et du talent du cinéaste. Rien ici, malgré quelques séquences très spectaculaires, ne vient souligner les informations au marqueur, pas d’effet sonore « attention information », pas de dialogue explicatif et redondant énonçant pour les mal-comprenants des informations délivrées par la seule mise en scène (un élément précieux à une époque où TOTAL RECALL ou MATRIX font figure d’œuvres matures et complexes, malgré leur réalisation atrocement simpliste), il n’y a pas non plus de personnage de gros salaud entrepreneur à tuer pour conclure l’intrigue sur une note moralisatrice. C’est donc un film d’une grande intelligence, qui parvient à faire naître la tension et parfois l’émerveillement, et qui fait honneur au genre qu’il illustre brillamment. Hautement et chaleureusement recommandé.
 
Y comme... YI-YI, d’Edward Yang (Taïwan / Japon, 2000).
Pour conclure un Abécédaire encore une fois privé de Z (mais il y en a un dans le prochain !), on termine cette sélection avec 170 longues minutes d’un métrage que l’on espère consistant, chronique familiale complexe où chaque membre de la famille, du petit garçon à la grand-mère plongée dans le coma, va connaître un parcours individuel, une évolution au cours du récit : histoires d’amour contrariées, crise de la quarantaine ou de l’adolescence…
Je vous passe les détails de ce film long (trop) et lent (ce qui ici est à la fois une qualité et un défaut). Edward Yang propose une mise en scène soignée et très composée (dans ses cadrages principalement), et parvient à créer une belle cohésion dans un récit qui mêle en les superposant les différents âges de la vie, chaque protagoniste étant à tour de rôle au centre du récit. La crise de rage d’une adolescente, dans le mixage sonore, laisse place au hurlement d’un bébé, la déception d’une jeune fille fait écho des désillusions de son père après sa rencontre avec un amour de jeunesse. Tout cela est très agréable, pensif, contemplatif, parfois intriguant, mais en ce qui me concerne, je trouve que la palme de la mise en scène est bien généreuse pour un film appliqué et relativement tenu, mais qui ne fait que très, très rarement preuve d’originalité ou de personnalité. Je reconnais au réalisateur son talent de directeur d’acteurs (le petit garçon est notamment très bien dirigé – et bat à plates coutures les mioches cabots qui en font des caisses dans une majeure partie de la production occidentale), ainsi que quelques idées, quelques séquences qui parviennent à sortir du lot : un curieux parallèle entre une séquence de meurtre et un jeu vidéo, mais surtout ce qui m’a paru être la plus belle scène du film, ce coup de foudre (littéral) du petit garçon pour une gamine pendant la projection d’un film éducatif sur les phénomènes météorologiques : scène très bien construite, avec un plan magnifique (la jeune fille debout devant l’écran qui projette des images d’orages).
Pour le reste, j’admire modérément les sous-intrigues, d’une jolie justesse psychologique (la mère bouleversée par le coma de mamie : il faut absolument lui parler pour maintenir le contact, mais elle panique alors quand elle réalise qu’elle n’a rien à lui dire), tout en me disant que ça n’enlève rien à la platitude de la mise en scène, qui ne décolle que trop rarement de ses poses impressionnistes, esthétiquement plaisantes, mais encore une fois trop systématiques (le cadreur est doué, mais encore ?), et surtout figées et lassantes sur près de trois heures. Je ne crache pas dans la soupe (ce serait malhonnête de la part de quelqu’un qui s’est farci l’insupportable L’ÎLE de Kim Ki-Duk !), il y a quelques beaux morceaux, mais j’ai un peu le sentiment qu’il faudrait être fan hardcore de Laurent Voulzy pour tomber pleinement amoureux de cette estampe charmante mais bien trop tiède et lénifiante pour mon goût.
 
On visionnera par ordre de préférence la liste suivante, dont je remarque qu’elle comporte pour une fois assez peu de films vraiment à éviter – parce que les trois derniers du classement valent quand même largement le détour, tout dépend de ce qu’on va y chercher…
 
WOLFEN
LAND OF THE DEAD
OUTLAND
KING OF THE ANTS
INSIDE JOB
L’ENFER DES LOUPS
LE CHAT NOIR
YI-YI
SUPERMAN
LA POSSESSION DE JOEL DELANEY
LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS
F/X
DESTINATION FINALE II
HAPPY TEXAS
REBIRTH OF MOTHRA II
BELIEVE
TERREUR.COM
À TON IMAGE
GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES
UN WEEK-END EN ENFER
NECROMANCER
VIRUS CANNIBALE
 
Bande-annonce du prochain épisode : campus mortel, voisins trop curieux, fluide sexuel, vaches mangeuses d’hommes, nain taxidermiste, vers perforants, ourson bionique, body-buildings new-yorkais, témoin muet, lycanthropes gay, psychanalyse, rêve à la française, fantôme de la haute, cuisses combatives, combustion spontanée, enfer locatif, robes de mariées, boîte à musique meurtrière, vœux exaucés, reine en péril.
 
Bien, je vais tout de suite enchaîner avec un Christopher Walken comme vous auriez aimé ne jamais le voir : à très bientôt, donc.
 
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Samedi 25 mars 2006 6 25 /03 /Mars /2006 17:27

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Bonjour chez vous !

Cet Abécédaire à cheval sur les mois de février et de mars descend de sa montagne avec toujours la même énergie : le système me plaît, perdure et s'installe dans une agréable routine. La question de ce que je vais regarder ne se pose donc plus, elle est pré-déterminée, avec parfois un véritable sentiment de contrainte, lorsque le film choisi quinze jours plus tôt ne m'inspire pas à l'instant T, mais c'est avec une discipline de fer que je m'interdis formellement tout changement de programme de dernière minute, et, mais ça n'est pas une contrainte, que je visionne au moins un film par jour. Deux, trois ou cinq pendant les vacances, c'est encore mieux quand c'est possible, même si ma mère me dit que ce n'est pas comme ça que je vais rencontrer une copine,  mais elle ne peut pas comprendre, elle ne lutte jamais contre les romains aux côtés de VERCINGETORIX. Et mine de rien, cette série d'articles amorcée au mois de janvier, si elle se poursuit, va finalement rendre compte de la quasi intégralité des films visionnés par ma petite personne sur l'année 2006, à l'exception des films vus en dehors du système, à savoir les films revus par pur plaisir sur un coup de tête ou ceux qui sont découverts lorsque je reçois, j'ai ainsi vu un film non chroniqué dans les articles, VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY, sommet de débilité et de vulgarité réalisé et interprété par Tom Green, qui m'a autant plongé dans la perplexité qu'il m'a parfois fait hurler de rire. Bref, j'ai, sans vraiment le savoir et pas par calcul, entamé la rédaction de mon "Année du Cinéma 2006", un journal de cinéphile dont j'espère vivement qu'il sera plus riche et plus intéressant que les tomes édités par Télérama. Il ne risque pas d'être monotone en tout cas, comme le montre une sélection une fois de plus bien inégale (c'est normal, j'évite soigneusement l'esprit de chapelle, et je visite sans hésiter une poignée de films nuls et quelques titres éveillant spontanément mon antipathie), une sélection qui s'ouvre piteusement par un film en A comme...

À TON IMAGE, d'Aruna Villiers (France, 2004).
Pas dégoûté par les expériences récentes (et pénibles) de
BROCELIANDE ou HAUTE TENSION, je persiste, je signe, et j'attaque bravement ce À TON IMAGE, dans le vague et faible espoir de localiser enfin un film de genre français qui puisse s'élever au-delà de la modeste petite semi-réussite d'un QUI A TUÉ BAMBI ? ou d'un ATOMIK CIRCUS. Et une fois de plus, c'est peine perdue. Le film, interprété (correctement) par Christophe Lambert (et pas Christopher dans le générique, pour une fois, on est acteur international ou on ne l'est pas) et Nastassja Kinski,  le reste du casting étant nettement moins performant, voire un peu foireux (à ton image, chère Audrey DeWilder), travaille d'arrache-pied à développer sa petite atmosphère de trouble dans un soin appliqué et laborieux, des efforts de toute façon mal ciblés qui courent après l'efficacité américaine tout en ménageant un contexte psychologisant très franco-français ; des efforts surtout annihilés par une lourdeur d'écriture malheureusement bien familière dans notre beau pays. Le sujet s'engageait de toute façon sur une pente on ne peut plus savonneuse : Christophe et Nastassja forment un couple solide, mais sur lequel plane une ombre de tristesse, sortez vos mouchoirs : Nastassja ne se remet pas de la mort d'un premier enfant, et pire, elle ne peut pas en avoir d'autre. Chercheur dans un laboratoire spécialisé, Christophe a l'idée brillante de forcer le destin en fécondant à son insu sa légitime du propre clone de celle-ci (comment il s'est arrangé pour qu'elle ne se doute de rien, ça...). Oh, la bonne idée ! Il aurait pourtant bien dû se douter du désastre horrifique vers lequel il marchait : tout le monde sait que le clonage, c'est mal, et que les clones sont potentiellement maléfiques. Je suis prêt à admettre, le temps d'un film, cette hypothèse saugrenue tirant sur la science-fiction alarmiste, pour peu que le film en fasse quelque chose de probant. Mais ici, ce n'est vraiment pas le cas : le collègue de Lambert, pro-clonage et qui l'incite à tenter l'expérience pour le bonheur de son couple, est d'emblée présenté comme un salaud calculateur et arriviste, et dès que la petite Audrey grandit, on se lâche et on y va à fond les ballons sur le registre « une si gentille petite fille » diabolique, avec à peu près autant de finesse que dans le grotesque LA MALEDICTION IV (vous savez, ce film qui nous révèle que Damien l'Antéchrist avait pondu un oeuf avant de mourir !) : pas le genre de gamine à nous demander si elle est pas belle, la vie, si vous voyez ce que je veux dire. On pourrait localiser le problème dans cette approche simpliste et caricaturale de l'élément fantastique, mais en réalité, on réalise très vite (par exemple lors de la scène du dîner de famille chez les parents de Nastassja, Rufus et Francine Bergé « de la Comédie Française », hourra !) que le bât blesse à grands coups de serpe dans le scénario, dans cette écriture démonstrative empêtrée dans ses envies de finesse et de justesse psychologique (t'as vu comme ils sont fouillés mes personnages ?) qui n'a pour conséquence effective que de nous imposer une situation développée en une demi-heure là où 10 minutes auraient amplement fait l'affaire. Inutile de préciser que la musique vient constamment souligner au marqueur chaque étape du récit, le moindre regard en coin de la clone démoniaque,  non pas que cette musique soit forcément mauvaise, car il faudrait aussi sanctionner l'exécrable mixage, et surtout taper encore plus haut sur les choix consternants de la réalisatrice. Et je ne parle même pas des passages chantés. Oh, et puis si, tiens, allons-y : après un premier indice douloureux (Nastassja et sa fifille entonnent en choeur « Une chanson douce » à l'heure du dodo joli, quelle horreur !), Villiers nous balance dans les pattes une scène copieusement ridicule, qui définit à la perfection le naufrage de À TON IMAGE : Nastassja et Audrey, pour faire la blague à Christophe (pouffez, pouffez, pouffez... C'est une fille !!!), mettent toutes les deux la même robe et la même perruque rouge, et exécutent, sous ses yeux de chien battu malheureux dans son coin (lui, il sait, le pauvre !), une reprise des DEMOISELLES DE ROCHEFORT. Scène atrocement mal filmée, dénuée du moindre recul humoristique, aux enjeux d'une lisibilité franchement imbécile. Aruna, qui n'a sans doute jamais entendu parler du film CES GARÇONS QUI VENAIENT DU BRESIL, attend sûrement de pied ferme des compliments sur la finesse de ce récit fouillé et hautement subtil, alors que son scénario brasse les pires clichés dérivés de thèmes comme gentil jumeau / méchant jumeau, ou encore celui de la réincarnation vengeresse. Il faudrait peut-être d'abord assurer le service minimum d'une mise en scène véritablement pertinente et percutante, mais dans ce film, la réalisation est grossièrement démonstrative, symbolique et en panne sèche de plausibilité, avec sa morale un peu courte, les clones sont dangereuses, ou chieuses, c'est selon. C'est à peine si l'on peut sauver quelques idées tournant autour de l'apparition / disparition (ellipse astucieuse lorsqu'Audrey, au cours d'un jeu vaguement inquiétant, disparaît derrière un élément du décors et en ressort avec quelques années de plus au compteur, ou encore plan assez gonflé de la première menstruation où une larme qui coule sous la robe est devenue goutte de sang arrivée au niveau des cuisses, pas très raffiné, mais pourquoi pas ?). Quelques secondes dans un ensemble feignant et anonyme qui, sorti de quelques plans basculés (le niveau zéro de la stylisation), relève du téléfilm appliqué. Mais attention, c'est aussi un film de femme, voyez ce plan final aberrant, parallèle léger comme une enclume avec le vagin et l'accouchement (symbole visuel aussi grossier et indigeste que celui qui conclut le film L'ÎLE), qui se fait l'écho de tous ces petits plans nuls insérant des flash-back de la douceur de bébé pour entrer en contradiction avec la cruauté et la monstruosité grandissantes d'Audrey. Un film de femme, oui, bravo. Claire Denis, Kathryn Bigelow, Asia Argento, Sarah Moon, Valérie Lemercier, Ida Lupino, Sally Potter, Antonia Bird, réglez son compte à cette cinéaste à deux balles, et qu'on en entende plus parler !

B comme... BELIEVE, de Robert Tinnell (Canada, 2000).
Allons prendre l'air avec ce petit, petit, petit (télé ?)film canadien sorti de nulle part et surtout sorti nulle part. Informations pratiques : contrairement à ce qu'indique la jaquette, le DVD contient bien une VOST ; contrairement à ce que laisse entendre la jaquette et son affiche mensongère, pas d'angoisse, pas de monstres aux yeux rouges dans ce film familial parfaitement inoffensif ; et une mention pour finir à ce titre français qui surgit comme un diable de sa boîte lorsque le film démarre : « Fantômes d'amour », rien que ça ! Fichtre ! Va-t-on avoir droit à un érotisme spectral ? À un coït de l'au-delà ? À un remake version triolisme du FANTÔME D'AMOUR de Dino Risi ? Pas du tout, on nage plus dans les eaux de la bibliothèque verte, avec l'histoire de Ben, jeune adolescent qui adore faire des blagues très élaborées pour effrayer ses camarades de classe en leur faisant croire aux fantômes. Un petit passe-temps qui lui vaut d'être renvoyé de son collège et expédié par des parents distants en pension chez un grand-père qu'il n'a presque pas connu, vivant en quasi reclus dans une masure d'une petite ville qui va, bien entendu, s'avérer hantée ! Mais pas par un Casper espiègle ou par un fantôme maléfique, non, plutôt par une femme morte des dizaines d'années auparavant, la soeur de son papy, âme en peine gémissant chaque soir autour de la maison. Un mystère que Ben, épaulé par une adolescente solitaire (Elisha Cuthbert de
LA MAISON DE CIRE, que j'ai trouvé pas si mal, au grand dam du Dr Devo, et de 24 HEURES CHRONO, avis aux fans), va tenter de lever. Un petit film charmant mais sans intérêt, à l'ambiance nostalgique et à la grandiloquence cheap très télévisuelle, réalisé par le producteur de SURF NAZIS MUST DIE (et ça ne se voit pas !), soutenu par un assez joli casting, avec notamment un petit rôle pour Andrea Martin, actrice curieuse aperçue dans le beau BLACK CHRISTMAS de Bob Clark. Demain, j'aurai oublié ce film.

C comme... LE CHAT NOIR, de Lucio Fulci (Italie, 1981).
Lucio Fulci a le vent en poupe lorsqu'il tourne, entre
FRAYEURS et L'AU-DELÀ, cette adaptation très libre d'Edgar Allan Poe. Un tournage d'ailleurs très rapide, expéditif d'après les dires de Fulci. Pour l'occasion, il troque son actrice fétiche du moment, Catriona McColl, contre Mimsy Farmer (mais David Warbeck est fidèle au poste), et son compositeur attitré, Fabio Frizzi, contre Pino Donaggio (très belle musique, d'ailleurs). Pour le reste, on retrouve ici les qualités plastiques des films tournés par Fulci à l'époque: beau scope, photographie soignée, belle direction artistique... Ceci dit, le film est très différent des oeuvres récentes du cinéaste : il n'est pas du tout orienté vers les effets gore de cette période, et ne ressemble pas non plus à L'EMMURÉE VIVANTE, beau giallo paranormal réalisé en 1978 : c'est à vrai dire un film presque anachronique, qui ressemble plus par son atmosphère et par son traitement aux films fantastiques d'influence gothique du cinéma italien des années 60. Le scénario, bancal mais fascinant, nous parle des méfaits d'un chat inquiétant (fort bien filmé et intégré à l'action) qui provoque dans une petite ville proche de Londres une série d'accidents mortels, un rien gratuits et peu motivés par des éléments scénaristiques, ce qui n'a pas la moindre importance du reste, le fantastique italien ne se caractérisant que rarement par une veine explicative ou par des soucis de logique ou de cohérence, et c'est bien d'ailleurs ce qui confère à ces films une atmosphère onirique et parfois très poétique. Le chat est l'outil, mais peut-être aussi le maître, d'un vieil homme qui l'utilise pour communiquer avec les morts : il lance des enregistrements sur bande, et les écoute tranquillement chez lui en poussant le volume à son maximum, à l'écoute de voix, de plaintes et de paroles dont il ne fait pas un usage effectif dans le cadre du récit, d'ailleurs. Un scénario bancal et peu cohérent (copie un peu moche, par ailleurs), et pourtant, il s'avère bien plus réussi et intéressant que les lettres A et B de cet abécédaire, des films aux scénarios pourtant plus construits et structurés (pour le meilleur et pour le pire), ce qui prouve une fois de plus la prédominance de la mise en scène, qui prime et doit primer sur la seule volonté de raconter une histoire, même si LE CHAT NOIR n'est pas, dans ce registre, ce que Fulci a fait de plus admirable. Inégal mais vraiment séduisant.

D comme... DESTINATION FINALE II, de David R.Ellis (USA, 2003).
Alors que sort le troisième épisode, et je ne l'ai même pas fait exprès, je découvre tardivement ce film, pour obtenir le juste prix (ici 3,90 euros), il faut savoir être patient. Pour être très honnête, je n'avais que modérément apprécié le premier DESTINATION FINALE qui, un peu comme L'EFFET PAPILLON issu du même studio, bénéficiait énormément, mais sur un mode mineur, d'un sujet original et prometteur (pas de tueur, pas de monstre, juste la Mort à l'oeuvre, sans qu'elle soit jamais personnifiée), mais n'aboutissait pas à un traitement à la hauteur. On retrouve dans sa suite exactement les mêmes qualités et les mêmes défauts. Petite parenthèse pour en finir avec le premier opus, l'édition DVD dans laquelle le film était sorti ne contribuait pas, par ses suppléments, à me rendre indulgent envers les problèmes et les manques du film : outre un documentaire très axé Jacques Pradel (du petit lait pour les forcenés de l'envie d'y croire, voir les commentaires de l'article consacré à
AMITYVILLE, LA MAISON DU DIABLE), choix éditorial curieux pour un film aussi ouvertement léger et à vocation de distraction pure, on trouvait également en bonus (avec double effet "kiss-cool" laissant un goût de rat crevé dans la bouche) une section vraiment énervante sur les projections-test, ces « sneak-previews » consistant à montrer le film à une audience et à le modifier (parfois de façon radicale) en fonction des réactions et des dictats de l'échantillon de public auquel le film a été soumis. Quel cinéaste déclarait récemment refuser de toutes ces forces que son film soit « réparé » pour satisfaire aux envies d'un gosse de quinze ans complètement inculte ? Il me semble que c'était Eli Roth (CABIN FEVER et bientôt HOSTEL), mais je peux me tromper. Toujours est-il que sur le DVD de DESTINATION FINALE, les projections-test étaient présentées sans le moindre recul critique, notamment par le producteur Robert Shaye (pour le coup assez antipathique), et par le réalisateur James Wong en pleine crise d'allégeance servile, professant dans un discours lamentablement docile et promotionnel sa reconnaissance pour le public-test, qui sait mieux que lui comment faire un bon film et lui a évité de commettre des erreurs. Espèce de vendu ! Inutile de préciser que les coupes (puisqu'on a tout de même droit aux scènes coupées) ont consisté à escamoter du film tous les éléments contribuant à lui donner un vague semblant de relief. Un film rigolo et efficace, mais un rien désincarné. DESTINATION FINALE II en est le sosie parfait, donc, jusque dans son édition DVD, qui nous épargne une nouvelle glorification des sneak-previews, mais rempile sur le registre Pradel avec un documentaire essentiel (?) sur les expériences de mort clinique et leur cortège d'angélisme lumineux. On retrouve dans cet opus deux un ton ironique très plaisant (n'hésitant pas à faire la peau à des gamins, ce qui est toujours payant), des « accidents », au propre comme au figuré, parfois percutants et une efficacité routinière de mise en scène. Avec une excellente idée dans l'introduction, le film nous laissant croire à la mise en place d'un groupe de héros (zut, encore une flopée d'adolescents débiles tout droit sortis de séries TV ou des plages de Beverly Hills !) avant de les éliminer brutalement pour les remplacer par un casting plus nuancé (pas tellement plus original, ceci dit), sans oublier d'aller repêcher Ali Larter, héroïne du premier épisode et actrice pas trop mauvaise. Pas mal. Ça roule, c'est plaisant, même si la dernière demi-heure est un peu moins aboutie. Cependant, comme je le disais, je retrouve aussi un défaut majeur qui m'empêche, comme dans le premier, de vraiment adhérer au film. Si je suis prêt à admettre qu'un personnage ait des visions prémonitoires, c'est peu justifié par le scénario, mais il faut bien que le récit progresse (licence poétique), j'ai beaucoup plus de mal avec le traitement de cette belle idée consistant à (ne pas) montrer la Grande Faucheuse à l'oeuvre, pour la simple et bonne raison que, malgré les intentions, le réalisateur ne peut pas s'empêcher de faire parfois dévier de réjouissants effets domino mortels vers un créneau beaucoup plus conventionnel : alors que j'apprécie et que je participe bien volontiers à cette suite d'incidents et aux réactions en chaîne qui en découlent (anxiogène et très drôle), je regrette les éléments plus ouvertement « surnaturels » (une main invisible qui ferme les fenêtres lors d'un incendie, ou ferme le système d'aération d'une chambre d'hôpital tout en arrachant les tuyaux de bonbonnes à oxygène), qui viennent casser l'aspect ironiquement accidentel pour se rapprocher d'effets proches des films de fantômes à la POLTERGEIST. La Mort a donc beau ne jamais être représentée à l'image, elle est malgré tout (contrairement, il me semble, au projet initial) personnifiée, et agit parfois directement, matériellement, sur le cours des événements : c'est dommage, ça banalise beaucoup l'atmosphère de ces séquences, et ça me semble relever d'un manque d'inspiration, alors que les séquences en question marchaient à plein régime sans avoir besoin de ces interventions plus grossières et trop démonstratives. Par ailleurs, la séquence faisant intervenir Tony Todd, déjà présent dans une scène ratée du premier film, me paraît une fois de plus n'apporter strictement rien au film, et il est fort probable que l'acteur ne fasse acte de présence que par la seule volonté de reproduire points par points les éléments qui structuraient DESTINATION FINALE, sans discernement puisque cet élément précis n'avait déjà pas vraiment sa place dans le film en question. Remarque sur le même registre pour l'épilogue, amusant mais pas vraiment plausible (pourquoi les survivants se retrouvent à faire un barbecue avec des personnages de pure figuration croisés plus tôt dans le film ?) : le récit se plie ici aux caprices des scénaristes, se limite à des traits strictement fonctionnels, sans véritable effort d'inventivité, sans audaces, sans personnalité, se faisant involontairement l'écho de la fin initialement prévue pour le premier épisode, une conclusion moins spectaculaire, un peu plus originale, sacrifiée sur l'autel de ce poncif qu'est le dernier sursaut, passage obligé, quitte à paraître, comme la scène de Tony Todd, comme une vulgaire pièce rapportée. Un film mitigé du fait de son manque d'ambition et de personnalité, mais, encore une fois, redoutablement efficace et très plaisant.

E comme... L'ENFER DES LOUPS (ROMASANTA), de Paco Plaza (Espagne, 2004).
Pas de chance pour Francisco Plaza (LES ENFANTS D'ABRAHAM, bon film) et pour la boîte de production de Brian Yuzna, la Fantastic Factory, qui a fermé ses portes après un dernier long-métrage réalisé par Yuzna lui-même (BENEATH STILL WATERS, prochainement absent de vos salles), après sept ans de bons et loyaux services dans le registre de la série B soignée et un peu personnelle (DAGON, FAUST ou le très décadent BEYOND RE-ANIMATOR), les productions plus ambitieuses n'ayant pas forcément reçu l'accueil escompté, malgré le petit succès du très réussi DARKNESS. ROMASANTA s'est ainsi vu privé d'une sortie en salles, malgré le soin porté à la production. Il sort donc directement en DVD, dans un habillage maladroit qui semble vouloir faire passer le film pour de l'épouvante classique à la DOG SOLDIERS, avec un titre et une affiche l'assimilant à un décalque du PACTE DES LOUPS, ce qu'il n'est pas du tout. Le film s'inspire d'un fait divers du XIXème siècle, l'histoire de Romasanta, « le loup-garou d'Allariz », un marchand ambulant coupable d'une macabre série d'assassinats, persuadé semble-t-il d'être lycanthrope. Ceux qui attendent un bon gros film de loup-garou en seront pour leurs frais : tout ici est avant tout question de points de vue, et les éléments ouvertement fantastiques (notamment une scène de métamorphose originale et assez belle) n'interviennent que tardivement, par le biais du témoignage d'Antonio, complice tourmenté de Romasanta. Dans le rôle principal, Julian Sands fait merveille, curieusement, et je dis bien curieusement, car cet acteur aux choix de carrière souvent désastreux est rarement très convaincant. Il est ici presque méconnaissable, avec ses cheveux bruns et le gros coup de vieux qu'il s'est ramassé sur le coin de la figure, et livre une interprétation sobre, solide et véritablement inquiétante, face à Elsa Pataky, actrice bizarre (très impressionnante, hystérique et en roue libre dans BEYOND RE-ANIMATOR où elle arrachait tout de même un pénis à coups de dents, lequel rampait plus loin pour aller se battre avec un rat... Hallucinant !) qui joue ici plus calmement, mais avec toujours en filigrane une étrangeté dans son interprétation, constamment sur le fil. Le film est, à l'image de Julian Sands, sobre, posé, inquiétant et parfois assez émouvant. Paco Plaza surprend parfois par la grande cruauté de son récit : en particulier, dès la première partie du récit, ce personnage de petite fille muette, qui trimballe en elle tout un potentiel de poésie chic et d'émotion vibrante, on voit le scénariste venir de loin avec ses gros sabots, mais on se fourre le doigt dans l'oeil, superbe séquence de « l'oiseau-papillon » dont je préfère taire le contenu. Malgré son rythme calme, le film impose habilement un récit accidenté, avec un vrai talent, plus affirmé, moins calculé que ne l'était LES ENFANTS D'ABRAHAM, d'une maîtrise parfois un peu rigide. Plaza est sans doute encore timide même s'il lâche un peu la bride, et ROMASANTA (que j'ai décidément du mal à appeler par son titre français) aurait gagné à développer un peu plus de spontanéité. Mais c'est un très bon film, vraiment, et l'on espère que le cinéaste ne s'arrêtera pas en si bon chemin, tout comme on souhaite bon vent à Brian Yuzna, dont, j'en suis sûr, nous ne resterons pas longtemps sans nouvelles.

F comme... F/X, EFFET DE CHOC, de Robert Mandel (USA, 1986).
Nostalgie, quand tu nous tiens... L'envie m'a pris de revoir ce petit thriller issu du coeur vibrant des scintillantes années 80, qui m'avait relativement plu à l'époque, mais ne m'avait ceci dit pas laissé le moindre souvenir. Sujet très astucieux : un spécialiste des effets spéciaux (Bryan Brown) est embauché pour un job assez particulier. Il doit organiser le meurtre simulé d'un ancien ponte de la Mafia de façon à le protéger des représailles en attendant le procès. Réticent, Bryan finit par accepter le poste, et s'en mordra les doigts, car le mafieux est tué « pour de vrai » et lui-même se retrouve recherché par la police et poursuivi par des assassins. Quelles magouilles se trament, et comment se sortir de ce nid de guêpes ? Sa maîtrise des effets spéciaux va vite devenir d'une importance vitale. C'est probablement parce que le film tournait autour de cet univers qu'il avait attiré mon attention quand j'étais petit garçon et que je ne récitais pas mes leçons. Un petit polar ingénieux, comme on dit, agréable, bien interprété (Brian Dennehy y est excellent dans le rôle d'un inspecteur de police pas dupe), et ça se conclut sur un générique bercé par la chanson « Just an illusion » du groupe Imagination, comme quoi nous sommes vraiment au coeur des années 80. Si le film m'a laissé aussi peu de souvenirs, c'est probablement parce que la mise en scène est totalement plate, et parce que les effets spéciaux sont plus illustrés par des petits gadgets que par une véritable immersion dans le monde des trucages, de toute façon traités ici avec une ironie assez moqueuse (les visiteurs s'extasient en découvrant l'atelier de Bryan par des « Oh ! Regarde ! Ça vient de J'AI DÉMEMBRÉ MAMAN ! Et là, c'est LE BÉBÉ CROCODILE ! » - le bébé crocodile en question étant en réalité la créature du
MONSTRE EST VIVANT de Larry Cohen !). Pas beaucoup de personnalité, ce Robert Mandel ; d'ailleurs, il sera plus tard viré du tournage de CARRIE II : LA HAINE pour être remplacé au pied levé par Katt Shea (remplacé par une fille ! Carrie 2 : la honte, oui !), qui, elle, s'en est tiré sans trop de dommages et peut donc rejoindre les collègues réalisatrices en train de s'occuper du cas d'Aruna Villiers.

G comme... GOUTTES D'EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, de François Ozon (France, 2000).
Adapté d'une pièce de Fassbinder, voilà un film vers lequel je m'avançais sans le moindre enthousiasme, Ozon commençant sérieusement à me taper sur le système : si j'apprécie assez l'honorable SOUS LE SABLE (mais j'ai de plus en plus tendance à en attribuer le mérite à Charlotte Rampling), si je reconnais à SITCOM ou à REGARDE LA MER une véritable énergie (mais j'ai de plus en plus tendance à en attribuer le mérite à Marina DeVan), le souvenir du moment absolument exécrable passé devant son affreux
8 FEMMES m'en a tout de même franchement dégoûté. Mais bon, soyons justes, je ne pourrai jamais dire de mal d'un film sans avoir jugé sur pièce, et puis il y a Bernard Giraudeau que j'aime beaucoup et la trop rare Anna Thomson (SUE PERDUE DANS MANHATTAN, très beau film), qui se fait désormais appeler Anna Levine (à moins qu'elle n'ait voulu passer ici inaperçue). Jugeons sur pièce, donc. Je peux dire du mal, maintenant ? Alors allons-y. Le générique surprend un peu, car il pastiche ceux des films des années 70, avec ses plans fixes sur des cartes postales bariolées de Berlin et ses crédits au lettrage jaune très désuet. La surprise s'évanouit quand on réalise que le générique sera à l'image du film dans son ensemble, le mot d'ordre de la direction artistique étant bien d'ancrer solidement le métrage dans cette époque, à grands coups de costumes, de papier peint, de coiffures et de moquettes. Hideux, mais bon, d'après les photos, c'était souvent hideux partout, même chez Tata Jeannette, à l'époque où elle était folle de formica. Le film est découpé en actes, et s'ouvre sur Giraudeau, plus tout jeune, en train de séduire un jeune garçon qu'il a ramené chez lui (Malik Zidi). Et ça marche : celui-ci va plaquer la fille qu'il s'apprêtait à épouser pour s'installer avec Bernard Giraudeau. Mais bientôt, ce dernier dévoile sa vraie nature : il se lasse vite et devient de plus en plus odieux, dans l'attente de mettre la main sur de la chair fraîche. Et qu'est-ce qui se passe quand l'épouse délaissée (Ludivine Sagnier) vient mettre son nez dans l'appartement ? Et quand ressurgit Anna L'enfer des Loups (j'ai du mal à l'appeler Levine), ex-compagnon délaissé(e) par Giraudeau après avoir tenté de changer de sexe pour lui apporter la nouveauté recherchée, en vain ? Voilà, on a tout dit, secouez bien pour soulever la pulpe qu?il y a au fond. On devine, très loin derrière, la patte de Fassbinder, mais nous sommes bien face à un film de François Ozon... Tendance 8 FEMMES malheureusement. Giraudeau est très bon, OK, mais ça ne va pas faire l?affaire face à un Malik Zidi qui fait de gros efforts, c'est palpable, mais ne parvient pas à se démarquer d'une diction théâtrale très ampoulée. Fade et maladroit, il s'effondre donc très vite face à Giraudeau. Ludivine Sagnier est aussi insupportable que dans 8 FEMMES, mais là, je préfère me taire, je sens que je suis en train de la prendre en grippe et d'en faire un délit de sale gueule. Quant à Anna Thomson (tant pis, moi maintenant je suis habitué, c'est quoi, cette idée de changer de nom après s'en être déjà fait un ?), elle a beau être excellente et éclipser tout le monde, elle n'en arrive pas moins à peine plus de vingt minutes avant la fin du film, ce qui est largement trop tard, car à ce stade, c'est foutu : je fulmine contre Ozon. Exactement comme dans 8 FEMMES, c'est du théâtre filmé. Attention, ce n'est pas MÉLO, ce n'est pas SMOKING / NO SMOKING, ce n'est pas LE LIMIER. C'est du théâtre filmé avec les pieds. Mais Ozon est « arrivé ». Il a fait en quelques années un parcours éclair à la Almodovar, et encore, même si je n'ai pas vu les derniers Almodovar, je suis prêt à croire qu'il lui reste un espoir, même ténu, de sortir de sa sieste mélodramatico-ronflante. De la provocation pour se faire remarquer, et hop ! Terminé, les maladresses et les à peu près qui pouvaient faire illusion. En route pour une carrière qui fera sûrement vibrer Télérama et Studio pendant quelques années. Ozon s'entoure donc d'une équipe technique fonctionnelle et se lance dans un bluff totalement improbable. Maintenant, c'est du sérieux, et vas-y que je me concentre sur mon scénario et sur mes acteurs (avec ces plans répétés tout au long du film, bidule à la fenêtre, machin tout nu dans le lit, variations sur un même cadre d'une prétention frisant le ridicule), pour le reste, on n'y verra que du feu, « les décors et les costumes suffisent », comme tu le dis si bien à propos de ton film, François, pas la peine de faire davantage d'efforts, l'essentiel est là. Mais oui, bien sûr, on ne verra pas à quel point la mise en scène est plombée, creuse, terne, plate, laide, atrocement mal dialoguée, foncièrement télévisuelle, mais donnez un miroir à François et voyez comme il s'en amuse, ça dit tellement de choses, un miroir ! Par comparaison, CUISINE ET DEPENDANCES passerait presque pour du Peter Greenaway. Que ceux qui trouvent que j'ai la dent dure ou pensent que j'exagère quand même un peu jettent un oeil à cette scène de comédie musicale où le casting enfin réuni se lance dans une chorégraphie sur fond de vieux tube allemand : si l'absence totale de talent d'Ozon peut faire (si peu) illusion dans des séquences dialoguées menées par les acteurs sur fond de travelling sucré, son incompétence est littéralement flagrante dans cette scène durant laquelle les acteurs ont l'air de bien s'amuser, et le monteur de bien s'arracher les cheveux à finaliser sans la sauver une séquence foireuse au découpage lamentable et aux cadrages aberrants. C'est bien sûr le point culminant de cette purge, la séquence soigneusement mise en avant lors de la distribution du film (on y va, ça a l'air rigolo !), celle qui m'a vu entrer dans une consternation bruyante. Parce que pour le reste, c'est surtout l'ennui mortel qui prédomine, et que l'on comble en repensant à Bernard Giraudeau dans l'extraordinaire CE JOUR-LÀ de Raoul Ruiz, et en rêvant à ce qu'entre les deux films, les fils se touchent : que Giraudeau pète les plombs, sorte un marteau et tue tout le monde. Et qu'on ait enfin droit à de la mise en scène. Nul !

H comme... HAPPY, TEXAS, de Mark Illsley (USA, 1999).
Quoi de mieux, pour faire passer le goût de ce métrage d'un Truffaut de dernière zone, qu'une bonne grosse comédie profil bas américaine ? Bien que ce ne soit pas, loin s'en faut, un film formidable, ce HAPPY, TEXAS tombe à pic. Deux taulards en fuite usurpent l'identité d'un couple gay de coaches pour concours de Miss Junior, et tentent de se faire oublier un temps dans le patelin de Happy, Texas (comme quoi le titre est bien trouvé), quitte à devoir à la fois assumer la formation d'une troupe de fillettes pas moins perplexes que leur institutrice (excellente Illeana Douglas) et leur supposée homosexualité aux yeux d'une petite ville bienveillante. Difficile quand on est un rustre d'apprendre à des gamines l'art du défilé chic, difficile aussi de donner le change face à un shérif (William H. Macy !) « révélé » par ces deux arrivants et éperdument amoureux de l'un d'entre eux. Joli casting, l'atout majeur du film, et efficacité à l'américaine, ceci dit le sujet reste un peu tiré par les cheveux, assez limité, et n'est pas vraiment exploité autant qu'il aurait pu l'être (le concours des Miss tarde à se concrétiser et ne sera de toute façon que brièvement exposé). On relèvera quand même une reprise assez kitsch de « It's oh so quiet » de Björk par des petites filles qui chantent pas très juste, le reste s'oublie très vite.

I comme... INSIDE JOB (FEAR X), de Nicolas Winding Refn (Danemark / Canada / Angleterre / Brésil, 2003).
Etrange récit que celui de cet agent de sécurité (John Turturro) employé dans un supermarché, passablement traumatisé suite à l'assassinat de sa femme. Celle-ci a été tuée dans le parking du supermarché en question, et le meurtre, bien que le tueur ne soit pas identifiable, a été filmé par les caméras de surveillance. Turturro a développé une obsession pour les cassettes de vidéo-surveillance, dont il visionne les heures de rushes à longueur de soirées, entassant des « indices » dérisoires. D'anciennes photos de sa femme semblent lui fournir une nouvelle piste... Contrairement à ce que semble annoncer le sujet, nous ne sommes pas vraiment face à un polar, pas plus qu'à une banale histoire de vengeance. L'enquête menée par Turturro est torturée et pour le moins abstraite, allant chercher ses références chez Antonioni / De Palma (pour BLOW UP et BLOW OUT) dans la quête de plus en plus opaque menée sur ces bandes vidéo, plus que dans le classique récit policier. La référence principale du réalisateur reste cependant (beaucoup trop) évidente, puisque sa mise en scène décalque, avec un certain talent du reste, l'univers de David Lynch, que ce soit dans sa thématique (on pense aussi très fort aux VHS de LOST HIGHWAY), son décorum (décors évoquant également BARTON FINK des frères Coen, une impression renforcée par la présence de Turturro, mais surtout ERASERHEAD : voir les séquences tournant autour de l'ascenseur de l'hôtel où s'installe Turturro) ou plus encore sa mise en scène (jeux sur la présence / absence, son et mixage hérités de FIRE WALK WITH ME, suspension du temps, travellings d'une lenteur étudiée, plongée dans la tête, et donc dans l'univers mental de John Turturro). À ce stade, on peut réagir de deux façons. Soit on considère que si Lynch a ouvert des portes dans la narration, la structure et l'atmosphère, il est plutôt souhaitable que d'autres lui emboîtent le pas, qu'ils prolongent et approfondissent l'exploration de contrées encore en friche, et il est clair que Winding Refn le fait avec un vrai savoir-faire, qui brille particulièrement dans les vingt dernières minutes, riches, déconcertantes et mystérieuses ; probablement la meilleure partie du film, avec un bref rôle pour Deborah Kara Unger, part du récit au cours de laquelle le cinéaste tente (sans doute trop tard) de suivre son propre chemin. Mais on peut dans le même mouvement être profondément agacé par cette volonté ostentatoire de reproduire (ou de singer, dira-t-on si l'on est de mauvais poil) la mise en scène de Lynch : bien sûr que ça fonctionne, mais à ce stade, on frôle le plagiat esthétique pur et simple. Une forme étrange de vampirisme cinématographique qui n?assèche pas le propos trouble et assez fascinant du film, mais qui gagnerait à se démarquer et à développer une identité propre. Ce qui ne rend pas INSIDE JOB antipathique pour autant : ce n'est pas la première fois que les trouvailles de Lynch sont pompées, mais elles le sont en général pour le seul profit de l'effet, sans réelle incidence sur la structure ou sur la narration (ça, c'est déjà plus ennuyeux). Ici, on doit reconnaître au réalisateur qu'il n'a pas gardé que des tics de mise en scène vidés de substance, et que son film s'inscrit dans une belle volonté d'abstraction, très payante dans la dernière partie du film. Un brillant travail de copiste, pourrait-on dire : en ce qui me concerne, j'espère voir d'autres films de Nicolas Winding Refn, je trouve ce FEAR X excellent, mais j'attends de lui quelque chose d'un peu plus personnel à l'avenir.

K comme... KING OF THE ANTS, de Stuart Gordon (USA, 2003).
Stuart Gordon, on en a déjà souvent parlé. Rappelons tout de même qu'après un début de carrière en fanfare, chaperonné par Brian Yuzna (d'excellents films au demeurant : RE-ANIMATOR, FROM BEYOND,
DOLLS), Stuart Gordon a joué de malchance et peut-être d'absence de flair en allant s'embourber dans des projets foireux (FORTRESS) qui ont bien failli avoir sa peau, sauvée d'ailleurs par Brian Yuzna via sa défunte Fantastic Factory, qui a produit avec DAGON un joli retour aux affaires : Gordon enchaîne depuis les projets, et en plus, ils aboutissent (voir l'article sur DREAMS IN THE WITCH HOUSE, épisode de la série MASTERS OF HORROR). Stuart Gordon n'est pas un esthète, et ne sera sans doute jamais un réalisateur de Top Ten,  il a énormément bénéficié du succès de ses premiers longs-métrages,  mais il fait preuve d'une belle volonté de servir au mieux le genre fantastique. Avec ce KING OF THE ANTS, il livre toutefois un film véritablement singulier. En rupture de Lovecraft, Gordon dépeint la descente aux enfers de Sean, jeune ouvrier intérimaire paumé, qui accepte, pour se faire de l'argent facile, des boulots pas très clairs proposés en sous-main par son employeur (Daniel Baldwin) : quelques filatures, rien de bien méchant, jusqu'au jour où Baldwin lui propose d'exécuter l'homme qu'il a espionné. Il accepte, et tient parole, douloureusement, maladroitement, laborieusement (séquence très forte de l'exécution, mêlant grotesque et malaise à la perfection). Le paiement qui lui est réservé ? Une interminable séance de torture visant à en faire un légume, histoire de se débarrasser de ce boulet encombrant. Et je préfère stopper là le résumé de ce film étonnant, froide plongée dans la bestialité, genèse du tueur parfait. Pour le coup, même si le film est imparfait, il fait preuve, pour la première fois peut-être dans la carrière de Stuart Gordon, affranchi de l'influence créatrice de Brian Yuzna (prends-en de la graine vis à vis de Lynch, Winding Refn, et on sera très copains), développe une véritable personnalité, il signe en tout cas un film franchement original. Si, aux dernières extrémités des séquences de torture (basées sur une idée assez dérangeante), le film ouvre ses portes à des visions surréalistes et totalement obscènes, ce n'est pourtant pas l'aspect le plus frappant de ce film qui explore les différents visages de la violence et met l'accent sur une déchéance qui est avant tout sociale. Il est rare à ce titre de voir un film américain traiter de façon aussi frontale de la question des SDF et de la clochardisation, problème massif mais occulté des grandes villes américaines. Un regard jeté sans le moindre élan de démonstration, et qui s'inscrit totalement dans la logique narrative du film. On constate que Stuart Gordon est loin d'être un manchot : il soigne sa mise en scène, lui confère autant d'énergie que d'inventivité (montage inventif, et de très belles idées sur le son : voir comment un aboiement au loin annonce un récit tordu de Daniel Baldwin dans la séquence où il demande à Sean de tuer pour lui). Le film est par ailleurs très bien interprété par l'ensemble du casting : une mention particulière aux hommes de main de Daniel Baldwin (lui-même excellent), George Wendt (également co-producteur du film, et qui joue ici de son obésité à plein régime, si j'ose dire) et cette vieille trogne de Vernon Wells, qui n'a jamais été meilleur et fait même parfois penser à Kris Kristofferson. La dernière partie du film a beau être un peu plus attendue et moins percutante, KING OF THE ANTS (disponible en DVD pour des clopinettes et dans une très belle copie en VOST) n'en demeure pas moins une très, très bonne surprise, et une oeuvre aussi forte qu'intelligente.

L comme...
LAND OF THE DEAD, de George A. Romero (USA / Canada / France, 2005).
Comme l'indique le lien, je vous oriente prestement vers l'article du Dr Devo, auquel je souscris totalement. Pour livrer quelques petites considérations personnelles (qui s'imposent : les films de morts-vivants de George Romero comptent parmi les films qui m'ont fait tomber dans la marmite du cinématographe). Même si Romero n'a jamais disposé d'un budget aussi confortable que pour ce film (le seul de sa filmographie qui ait été tourné en cinémascope, d'ailleurs), les moyens sont tout de même restés très, très largement inférieurs à ceux dont a pu disposer un film comme L'ARMÉE DES MORTS (film très plaisant et assez soigné, mais piètre remake) ; et dans le même mouvement, Romero a dû se contraindre à s'aligner sur les nouveaux canons du genre (imposés par des films tout de même bougrement moins intéressants), tout comme il a dû vivre avec son temps, d'ailleurs : LAND OF THE DEAD est un très beau film, visuellement parlant, mais l'aspect plus sec, plus radical des films précédents (tant sur un plan narratif qu'en ce qui concerne la mise en scène) me manque quand même un peu. C'était un sentiment bizarre en salles, et qui persiste en DVD, que de découvrir un nouvel opus en scope rutilant, avec effets en images de synthèse (parfois un peu trop cartoonesques pour mon goût) et casting trois étoiles. Un sentiment pas déplaisant, mais un brin nostalgique : les temps changent. Je suis très heureux de trouver là Asia Argento, excellente, et loin d'être une pièce rapportée comme on a pu le lire ici ou là (son père Dario étant un proche de Romero, et ayant tout de même supervisé
ZOMBIE) ; mais les acteurs du film sont pour la plupart familiers, tandis que dans les films précédents, les rôles principaux étaient attribués à des acteurs quasi inconnus et souvent formidables : manque donc ici le sentiment de rencontre ressenti devant Gaylen Ross ou Lori Cardille. D'autre part, avec son budget (luxueux si l'on prend en considération le reste de sa carrière, faible si on l'inscrit dans le contexte actuel), Romero peut ici se permettre des folies qui lui étaient hors d'atteinte auparavant, et on sait d'ailleurs que LE JOUR DES MORTS-VIVANTS avait dû être considérablement remanié suite à la réduction brutale du budget accordé à l'époque. D'où un cachet assez riche et des effets spéciaux digitaux pas trop envahissants, mais qui ne valent pas vraiment le côté viscéral des films précédents. C'est d'ailleurs un film très storyboardé, et ça se voit : la mise en scène de Romero reste soignée, pensée et par moments admirable, mais on perd par la même occasion ces instants saisis sur le vif, ces nombreux inserts qui enrichissaient le montage, un sens du détail foisonnant qui existe ici, mais demeure un peu étouffé. Le film m'a paru également plus orienté sur l'action, et ménage moins de séquences réflexives (au point que quelques malotrus reprochent au JOUR DES MORTS-VIVANTS d'être un film trop bavard), et parfois assez dépressives, qui renforçaient le rythme des films précédents. Bon, encore une fois, je souligne que je suis tout à fait d'accord avec l'article déjà paru sur Matière Focale, j'aime énormément le film, qui prolonge et approfondit véritablement la thématique amorcée, et je ne suis pas en train de faire part d'une déception : LAND OF THE DEAD est un film produit dans un cadre plus formaté, là où les autres films s'inscrivaient dans une relative indépendance, et sans que ses qualités en soient atténuées, le film s'en ressent tout de même un peu. Et si Romero nous proposait un cinquième épisode Dogme ?

M comme... LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS, de Simon Wells (USA, 2002).
Bon, ici, il est clair que j'aurais préféré vous parler de la première adaptation du roman de H.G.Wells, signée George Pal : un film superbe, aux effets surannés mais qui n'ont rien perdu de leur charme et de leur originalité (certains pans entiers du travail de Pal sont d'ailleurs repris par le remake dont il va être question ici), et qui parvenait à restituer le récit littéraire avec énergie et talent. Mais bon : l'envie m'a pris d'aller vérifier le travail du petit-fils de l'écrivain, et le tarif aidant, (Pensée émue pour ceux qui ont investi 25 € dans le DVD.) Au passage, je signale tout de même que tout descendant qu'il soit, Simon Wells, animateur et réalisateur de FIEVEL AU FAR-WEST et du PRINCE D'ÉGYPTE (hem), a eu bien du mal à s'acquitter de sa tâche, et que le film a dû être sauvé du naufrage par l'intervention de Gore Verbinski (réalisateur honorable de LA SOURIS et du CERCLE). L'ouverture fait très mal. Londres à la fin du XIXe siècle : je n'en peux plus de ces plans d'ensemble en images de synthèse, prenez nos décors dans la gueule, merci. On retrouve dans le rôle principal l'acteur Guy Pearce, correct dans L.A.CONFIDENTIAL, remarquable dans VORACE. Mais que lui est-il arrivé ??? Essaie-t-il d'imiter Lambert Wilson, ou bien a-t-il juste mangé du Pierre Bachelet au petit-déjeuner ? Il est, dans cette première partie, d'une nullité confondante. Et le film part d'emblée du mauvais pied, en donnant à Guy Pearce une motivation mélodramatique (et d'une grande banalité), déclic pré-mâché de scénaristes pour donner l'impulsion au personnage d'inventer une machine à explorer le temps et de s'en servir à qui mieux-mieux. Oui, c'est l'amour qui donne à cet inventeur l'énergie de mener à bien la construction de cet objet fantastique : il suffit juste de le vouloir très fort, et si tu écoutes ton coeur, rien n'est impossible. Le revers de cet enjeu greffé artificiellement sur le récit est que, bien évidemment, une large portion du reste du film, et notamment son dénouement, deviennent prévisibles dès le premier quart d'heure. Alors bon, OK, THE TIME MACHINE Reloaded ne sera pas un film extraordinaire, on digère l'information et on se relaxe, en se disant que l'on aura peut-être tout de même droit à un bon gros film d'action pas trop idiot, et qu'en comptant trois secondes entre chaque respiration, on parviendra peut-être à se retenir d'uriner sur l'écran à chaque apparition de Guy Pearce. Et, soyons justes, c'est en (petite) partie le cas. Dès que l'action effective est lancée, Guy Pearce abandonne son jeu outrancier et devient juste totalement insipide ; et le récit initial est si riche et si captivant qu'il en reste quelques miettes dans le métrage. Mais pour savourer les quelques maigres qualités de cette nouvelle adaptation tsoin-tsoin, il faudra faire avec des effets digitaux souvent hideux (le voyage dans le temps démarre pas mal en pompant les idées de George Pal, mais tourne très vite au film publicitaire façon SFR, sans parler de ces plans atrocement laids de formation des chaînes de montagnes), des choix de direction artistique souvent décevants (je préfère de très loin le look des Morlocks de George Pal à ceux de cette nouvelle version, de gros monstres quelconques et pas effrayants pour un sou, avec à leur tête Jeremy Irons, vous savez, ce très bon acteur qui a subitement décidé de ne plus tourner que des âneries) et de massives fautes de goût, parfois impardonnables: la découverte du peuple des Elois ressemblant à une bande-annonce pour l'émission Ushuaia, musique à l'avenant). L'ardoise est bien lourde, et si le film n'est pas totalement nul, il n'a de qualités que celles qu'il partage avec la version de George Pal, lesquelles y trouvaient un bien meilleur écrin. Ici, ça bouge, ça explose, ça digitalise de partout, ça tend doucement vers le new-age, c'est du bon gros spectaculaire des familles : mais l'angoisse, le rêve, la mélancolie impliqués par le récit ne sont plus que de fades données scénaristiques, franchement dénuées d'envergure et prises en sandwich entre deux tranches de mocheté esthétique, et les quelques initiatives (comme par exemple le personnage du bibliothécaire hologramme) sont loin d'être convaincantes. Rien de très fameux, mieux vaut revoir l'original.

N comme... NECROMANCER, de Dusty Nelson (USA, 1988).
Une petite série Z de la fin des années 80, qui s'avère très reposante après le tout numérique usant du film de Simon Wells. Et pour le coup, nous sombrons dans le sommaire, dans l'à-peu-près avec cette petite oeuvrette oubliée, produite par Bonaire Films, sans doute rien à voir avec Sandrine. Le sujet est bien simple et sans surprise : Julie, une jeune fille violée par trois camarades de classe (tu parles d'un esprit de camaraderie !), va trouver une nécromancienne repérée dans les petites annonces, et lui demande d'invoquer les esprits pour punir ses agresseurs. La punition marche drôlement bien, dans la mesure où ils passent l'arme à gauche l'un après l'autre, victimes d'un sosie démoniaque de la pauvre Julie (à moins que, mmmm, ttttt, shhhhh !). Mais Julie réalise bientôt que le contrôle des événements lui échappent : son âme est en grand danger, et un nerd, Ernest, tout droit sorti des
TRONCHES va tout mettre en oeuvre pour la sortir de ce mauvais pas, il veut l'aider, mais elle est belle comme le jour alors que lui, il a des lunettes et les cheveux gras : donc, elle se méfie. Dès l'introduction, on flaire l'arnaque, avec une première victime de la nécromancienne, une scène basée sur un effet spécial bizarre mais pas très flatteur, montage alterné entre une hache flottant dans les airs et fondant sur la victime au ralenti dans un grand tumulte sonore, et le nerd à l'extérieur de la pièce, filmé sans ralenti ni continuité sonore (mais il a l'air très préoccupé de ce qu'il voit !). Les amateurs de 36e degré apprécieront les nombreux faux pas de ce nanar inconséquent : des effets spéciaux d'un autre âge (même pour 1988), une musique envahissante et insupportablement nulle qui se fait son propre festival sur toute la durée du métrage (un vrai calvaire), des personnages nunuches bien calés dans le poncif sur pattes qu'ils campent fragilement (avec en guest-star, dans le rôle d'un professeur d'arts dramatiques libidineux, le vieux Russ Tamblyn qui n'était déjà plus à ça près, et que l'on a pu voir dans WEST SIDE STORY, TWIN PEAKS et CIEL ! MAMAN EST INVISIBLE ! ) ; et bien sûr, quelques répliques gourmandes (ma préférée : lorsque les violeurs passent en concert dans une boîte, et sont annoncés au micro par un « Eh ! Bande de nazes ! Les Trappeurs, ils ont le son qui tue ! ». Et mon plan favori ? Le succube circulant par la plomberie, j'ai un faible pour ce pommeau de douche qui épie Russ Tamblyn sournoisement : maman ! la douche me regarde ! Quelques jolis effets tout simples d'yeux verts fluos (qui évoquent MAUSOLEUM ou LES FORCES DU MAL, excellentes séries B de l'époque, totalement oubliées aujourd'hui) suffisent par ailleurs presque à me contenter, mais si je suis indulgent, c'est aussi, peut-être, parce que j'ai merveilleusement bien sommeillé devant ce NECROMANCER.

O-Z ne se trouve pas seulement au-delà de l'arc-en-ciel, vous le trouverez également dans la seconde partie de cet article, que vous lirez peut-être si votre tête n'a pas explosé.
Quand au P-S, je vous le livre de suite : juste une anecdote, un extrait d'un téléfilm diffusé sur France 3 un samedi soir il y a peu, réalisé par Philomène Esposito, m'a fait tomber de ma chaise, non pas d'admiration mais de pure stupéfaction : son récit, polar à costumes pour occuper les soirées des mamies qui n'aiment pas Patrick Sébastien (et en ce qui me concerne, je les comp

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Vendredi 24 mars 2006 5 24 /03 /Mars /2006 22:43

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire


Entre les deux, mon coeur balance (Robert de Niro dans LES NERFS A VIF).

Suite et fin du début, qui n’était que le commencement ! Vous trouverez en fin de page le lien vers la première partie de cet article si par malheur vous êtes passés à côté. On garde le sourire, et on enchaîne, vite ! vite ! vite !
 
N comme… LES NERFS À VIF, de Martin Scorsese (USA, 1991).
Autre révision après LAS VEGAS PARANO d’un film vu à l’époque de sa sortie, mais perdu de vue depuis. Et c’est très curieux de le redécouvrir aujourd’hui, ce qui ne le met pas forcément à son avantage, mais a également pour effet de le mettre en perspective et de mieux le comprendre (je ne l’avais que modérément apprécié à l’époque). S’il n’est pas toujours valorisé quinze ans après (fichtre ! Le temps passe ! Pourquoi personne ne m’a prévenu ?), c’est à la fois à cause de la parodie du film dans l’épisode « Lac Terreur » des SIMPSON (saison 5) qui m’est constamment revenue à l’esprit pendant la séance, et surtout parce que la mise en scène de Scorsese, novatrice à l’époque, a vu ses effets rentrer dans les mœurs depuis, et plutôt deux fois qu’une, même si les descendants de cette mise en scène quasiment construite et structurée par son goût pour l’effet ont rarement fourni un travail aussi maîtrisé, loin de là. Ce remake du vieux thriller (fort bien interprété mais assez mou) de Jack Lee Thompson était en effet à l’époque très expérimental, mettant le paquet sur les effets visuels, les angles de caméra mouvants et torturés, le montage vif et précis faisant cependant la différence avec d’autres mises en scène déjà pas mal tape-à-l’œil à l’époque (voir ce sommet de comique involontaire qu’est le film RICOCHET de Russell Mulcahy). Cet aspect expérimental paraît avec le recul un brin éventé, et le film est encombré de quelques lourds symboles christiques typiques de Scorsese, qui me laissent toujours aussi perplexe et peu convaincu (en particulier les stigmates dans les paumes de Nick Nolte dans la dernière séquence du film). Ceci dit, le film n’a rien de déplaisant et fait preuve encore une fois d’une virtuosité qui s’avère parfois particulièrement payante : Scorsese réussit tout de même à faire naître l’angoisse d’un plan sur un ours en peluche lors d’une scène astucieuse et très inventive. La mise en scène évoque d’ailleurs à plusieurs reprises l’univers de De Palma, peut-être, entre autres choses, à cause d’une scène montrant De Niro travesti en femme ? L’interprétation est du reste très à l’image du film : constamment sur le fil (Robert de Niro et Juliette Lewis frôlent souvent le ridicule sans jamais y sombrer), et Jessica Lange a rarement été aussi bonne, comme le souligne, probablement involontairement, l’une de ses répliques : « Acting ? I don’t remember acting… ».
 
O comme… OBJECTIF TERRIENNE, de Julien Temple (Angleterre / USA, 1988).
Lancé avec son ABSOLUTE BEGINNERS d’une virtuosité et d’une vulgarité tapageuses, Julien Temple n’a pas tardé à retomber lourdement au sol. Il persiste et signe avec cette comédie musicale, EARTH GIRLS ARE EASY en VO, hélas absente de cette édition DVD tout ce qu’il y a de plus sommaire. Je dis bien hélas, car la VF, d’assez piètre facture, n’aide en rien à repêcher ce film inutile et sans enjeux, qui raconte le bref séjour de trois extra-terrestres (Jeff Goldblum, Jim Carrey et Damon Wayans) venus sur Terre, attirés par les formes généreuses des représentantes femelles de la race humaine, qui sont recueillis par une manucure mal mariée (Geena Davis), enchantée par la rencontre, qui décide alors de les emmener en boîte. Qu’un projet aussi bancal et mal écrit puisse trouver des financements aussi confortables laisse le chaland bien perplexe. Le problème ne réside pas dans la direction artistique, volontairement axée kitsch et grosses ficèles, qui semble vouloir courir après la fantaisie de films de l’époque comme LES AVENTURES DE BUBKAROO BANZAÏ, ou comme le ROCKY HORROR PICTURE SHOW, sans jamais, car c’est bien là que le problème se niche, égaler ces références. Et pour cause : si la mise en scène est propre et (lourdement) sophistiquée, l’écriture est par contre déplorable, et le film s’enlise dans un rythme laborieux, un récit dénué du moindre intérêt qui ne se réveille que lors de séquences musicales qui font complètement l’effet de clips égarés là, lâchés comme des grenades au milieu d’un grand n’importe quoi à la fantaisie laborieuse et rarement drôle. Si quelques séquences surnagent (dont un rêve introduit par la vision du film LA BELLE ET LA BÊTE de Cocteau, ou une chanson anti-blondes un peu amusante), le reste piétine, et le délire est convenu et très poussif. Aucun intérêt.
 
P comme… LE PETIT CHAPERON ROUGE, d’Adam Brooks (USA / Israël, 1989).
La même chose en pire ! Et re-belote pour une comédie musicale cette fois centrée sur une relecture naïve, pour ne pas dire totalement niaise, du conte du Petit Chaperon Rouge, transposé ici par les soins des producteurs labellisés Ringard de la firme Cannon, Menahem Golan et Yoram Globus (auxquels on doit notamment SUPERMAN IV et l’adaptation cinéma des MAÎTRES DE L’UNIVERS, miam, slurp), à l’époque occupée par une série d’adaptations de contes, les « Cannon Movie Tales », également illustrée par des films comme LA BELLE AU BOIS DORMANT, dont je vous parlerai peut-être un jour prochain. Autant le dire tout de suite, cette transposition, dès les premières minutes, sonne comme une plaisanterie face à la magnificence d’un film comme LA COMPAGNIE DES LOUPS. Que dire… Le film est visuellement d’un cheap assez désarmant. Le bois enchanteur est une vulgaire exploitation forestière, avec des arbres sagement alignés en lignes parallèles avec nombreuses souches toutes fraîches, ce que le chef-opérateur tente piteusement de dissimuler en cadrant son décor de biais. Les décors font pitié, avec leurs grandes fenêtres ouvertes sur un fond uniformément bleu, une toile tendue fera l’affaire, on enchaîne, on enchaîne, on a encore quinze films à faire aujourd’hui ! Et en guise de loup, grand classique, nous avons juste droit à un berger allemand débonnaire qui folâtre joyeusement au milieu de figurants qui jouent les effrayés. Bien sûr, pour tenir la durée d’un long-métrage, le récit est copieusement « enrichi » (mouais) : le chaperon, prénommé Linette, vit paisiblement avec sa mère (Isabella Rossellini !) dans l’attente du retour incertain de son papa Perceval, parti faire quelque chose de sûrement très important depuis des années (la quête de grôles, probablement), et dans l’espoir de voir un jour une fée, ce pour quoi elle gambade comme une bête dans les bois environnants. La vie est dure dans ce moyen-âge de pacotille, d’autant plus que le roi félon, frère sans cœur du papa de Linette, règne dans la terreur et l’oppression, avec l’aide de son lieutenant lycanthrope (le berger allemand-garou, c’est lui !), interprété par un comédien d’un absurde proprement indescriptible (quelque part entre Aldo Maccione, Jean-Claude Brialy et Malcolm McDowell, peut-être ?), Rocco Sisto, aperçu dans le réactionnaire L’EFFACEUR et dans le superbe LORENZO de George Miller. Et tout ce petit monde chante, les salauds, des bluettes mielleuses pour les gentils et des comptines méchantes pour les méchants. Chacun a droit à sa chanson, sauf les personnages importants qui rempilent occasionnellement (à la 4e, on risque fort d’être saisi d’une envie compulsive d’auto-mutilation), et à l’exception également du roi félon, puisque l’acteur interprète également Perceval. Mais comme l’acteur en question, c’est l’improbable Craig T.Nelson (mais si, souvenez-vous : le papa de la série des POLTERGEIST, le méchant flic de TURNER ET HOOCH !), en duel au sommet face à Isabella Rossellini perdue dans cette Star Academy narrative – devinez qui gagne ? Craig T.Nelson² est mauvais comme un cochon sous sa perruque, et interprète sans doute la pire chanson du film – sons bontempi garantis un an – et donc la plus drôle. Une véritable purge, ce film. Les plus pervers d’entre vous y jetteront un œil à l’occasion, et ne manqueront pas d’alterner la VO avec la VF, atroce, la seule version proposant des chansons traduites interpétées (sans le R, c’est plus juste) par des doubleurs qui chantent horriblement faux. Et les pervers ne rateront pas non plus, dans la séquence finale, la récompense de Linette : ni des lunettes, ni une levrette, mais le droit de voir, enfin, une vraie fée – à l’image, juste une nana avec une robe à paillettes. Comme disait Bart Simpson, c’est merde-veilleux !
 
R comme… LA RIVIERE SAUVAGE, de Curtis Hanson (USA, 1994).
Retour aux affaires avec un film un peu plus intéressant, thriller hollywoodien pur jus interprété par une Meryl Streep en forme, par Kevin Bacon en assassin, qui ne nous montre pas cette fois (désolé les filles) le maillot de bain généreusement rempli aperçu dans VENDREDI 13, par David Strathairn (qui rempilera dans le genre thriller en terres sauvages dans le très beau LIMBO) et par John C.Reilly, complice menaçant de Kevin Bacon (c’est la deuxième fois, après LES NERFS À VIF, qu’on veut nous faire peur avec un nounours, vous avez remarqué ?). C’est un récit classique et, il faut bien le dire, extrêmement formaté, qui nous est proposé avec le récit de cette petite famille partie faire du rafting, kidnappée par deux braqueurs en fuite. Soyons justes : le film est réalisé avec une belle efficacité et se suit fort agréablement, la mise en scène étant loin d’être indigente. On regrettera juste ces conventions d’écriture qui renvoient aux pires moments du cinéma de Steven Spielberg, et qui consistent à construire un récit à suspense presque exclusivement autour de la problématique de la famille en danger, labrador courageux inclu – le danger du désamour et de la lassitude étant prestement remplacé par un danger nettement plus concret qui va, bien entendu, contribuer magiquement à resserrer les liens, comme dans mille autres films de studios, genre LA MAIN SUR LE BERCEAU (du même Curtis Hanson, mais en nettement moins réussi). On marche donc aux aspects les plus fonctionnels du récit et de la mise en scène, assez spectaculaire, tout en déplorant la banalité affligeante du sous-texte, qui contribue pour beaucoup à tirer le film vers le bas et à n’en faire qu’un bon programme pour le dimanche soir, vite vu, vite oublié. Préférez lui donc LIMBO de John Sayles, plus riche, plus intelligent… et très nettement plus audacieux.
 
S comme… SOUPE AU CANARD, de Leo McCarey (USA, 1933).
Ah ! Un petit film des Marx Brothers, ça faisait longtemps, et ça fait bien plaisir ! Il serait dommage, pour ceux qui n’ont jamais fréquenté cette petite troupe fraternelle, de passer à côté de leur univers à cause de ce que les « grands génies comiques du 7e Art premier tiers » peuvent sembler avoir de poussiéreux, icônes de ciné-clubs trop largement représentées par le surestimé Charlie Chaplin, qui n’est pourtant pas le meilleur du lot à mes yeux. Mais si j’apprécie parfois un Buster Keaton, un Harold Lloyd ou à la rigueur un Laurel & Hardy, j’avoue avoir bien plus d’affinités et d’intérêt pour l’humour des Marx Brothers, qui n’a pas pris une ride et pré-figure ouvertement le travail des Monty Python, de Woody Allen dans ses meilleurs moments (GUERRE ET AMOUR par exemple) ou des Zucker-Abrahams-Zucker. On retrouve donc ici Groucho, Harpo, Chico et un Zeppo toujours très en retrait (élément sage du groupe, qui n’a presque toujours rien à faire de particulier à part faire acte de présence, comme c’est le cas ici), dans le récit chaotique de l’accession au pouvoir d’un tyran (Groucho) propulsé à la tête de Fredionia, pays qu’il va prestement mener à la guerre et au chaos indescriptible. On lèvera la pédale, contrairement à certaines têtes blanches et radoteuses de notre bonne vieille critique, sur la supposée « charge politique » contenue par le film, car il y a juste de quoi faire chic lors d’une présentation du film à la cinémathèque. Les Marx Brothers ironisent bien évidemment sur le pouvoir, puisque cela fait partie du sujet abordé, mais ils ne changent pas leurs habitudes, consistant précisément à torpiller ce sujet, à le miner de l’intérieur, à le mener au bord de l’implosion en parasitant constamment le bon déroulement du récit pour l’envoyer dans le mur. Le propos n’a pas grand chose à voir avec les dérives de la dictature, et renvoie plus volontiers à un récit évoquant par la petite bande le conte « Le système du Docteur Goudron et du Professeur Plume » d’Edgar Allan Poe : c’est la folie au pouvoir, on se relaxe et on observe comment le cours des événements va dégénérer, emporté par des vagues de plus en plus furieuses d’humour absurde, totalement non-sensique, mélange ahurissant de jeux de mots, de comique de répétition (ici très largement relayé par la paire de ciseaux de Harpo), le slapstick le plus frénétique, les quiproquos, les gags les plus absurdes, dans un mouvement à suivre les yeux et les oreilles grands ouverts, car ici, tout est mis à contribution, les dialogues bien sûr, mais aussi le cadrage, le montage ou le son. La mise en scène suit discrètement – car l’énergie du quatuor moins un bouffe littéralement l’écran – mais assez efficacement, avec des séquences parfois surprenantes et quelques effets visuels très réussis – voir, lors d’une séquence assez poétique de dialogue par tatouage interposé, ce chien surgir d’une maison tatouée sur le torse de Harpo. Une excellente comédie.
 
T comme… TEENAGE CAVEMAN, de Larry Clark (USA, 2002).
On a beaucoup parlé sur Matière Focale de la série MASTERS OF HORROR ces dernières semaines. Ce TEENAGE CAVEMAN fait quant à lui partie d’une petite anthologie de longs-métrages, CREATURE FEATURES, produite par Stan Winston il y a quelques années : une série de téléfilms soignés, adaptés (de près ou de loin, le jeu consistant souvent à reprendre le titre et à broder autour) de petits classiques de série B des années 50 produites par la firme American International dirigée par Samuel Z.Arkoff et James H.Nicholson, producteurs notamment de la série de films adaptés avec talent de l’œuvre d’Edgar Allan Poe par Roger Corman dans les années 60. Après THE DAY THE WORLD ENDED, de Terence Gross, SHE CREATURE de Sebastian Gutierrez ou encore HOW TO MAKE A MONSTER de George Huang, voici donc le film réalisé par Larry Clark pour Stan Winston. Curieux de retrouver Larry Clark, cinéaste provocateur à l’univers très personnel (BULLY, KEN PARK), sur un projet a priori aussi conventionnel, nonobstant (merci à Jodie Foster de m’avoir soufflé ce terme) les qualités plastiques de cette série. Le plus étonnant est ceci dit de voir le résultat – je ne suis pas sûr que Stan Winston ait été comblé par la livraison de cette commande ! TEENAGE CAVEMAN dépeint une humanité dévastée après un probable cataclysme nucléaire, une humanité réduite à chasser pour vivre et à vivre dans des cavernes, une humanité réduite tout court d’ailleurs, dirigée par un adulte gourou qui profite largement de la situation pour s’offrir de fraîches adolescentes. Il provoque le dégoût et la colère de son fils, qui l’assassine et se voit contraint, avec ses camarades, de quitter la tribu. Ils trouvent alors refuge dans les vestiges d’une métropole, recueillis par un couple de jeunes vivant dans un ancien laboratoire, un loft tout confort équipé de l’électricité (merci, ô dieu Soleil) et de la technologie nécessaire à l’orgie de sexe et de drogue qui va s’ensuivre : sono, jacuzzi et tout le tintouin. Il s’avère bien vite que les deux hôtes sont un couple d’immortels monstrueux. Monstrueux mais solitaires : ils souhaitent contaminer le groupe d’adolescents qu’ils ont accueillis, en leur transmettant leur virus par le biais de pratiques sexuelles frénétiques, avec ce menu problème que la transmission du virus a une chance sur deux de faire exploser les corps comme des fruits trop mûrs. Fichtre ! Larry Clark remplit bien le cahier des charges, avec créature monstrueuse et allusions discrètes à l’original, mais bien qu’il n’ait pas écrit lui-même le scénario, le film s’inscrit totalement dans son univers érotique, dérangeant et provocateur, avec adolescents meurtriers, révolte contre les adultes hypocrites et violeurs, crudité des dialogues, nudité adolescente, atmosphère complaisamment orgiaque, etc., et les limites posées par le cadre de production n’empêchent pas son film d’être extrêmement insolent, sexué et enragé. La mise en scène est sèche, expéditive mais assez stylisée (avec ici ou là quelques raccords franchement bâclés dans une photographie sophistiquée en diable). Le film est donc très bizarre, et c’est de loin celui qui fait le plus preuve de personnalité. Ça se regarde avec un vrai plaisir, notamment grâce à la drôlerie décadente qui baigne le métrage : les adolescents apprennent à lire en cachette grâce au courrier des lecteurs de la revue Penthouse, les répliques trash fusent (« Dieu, c’est sûrement un autre nom pour ta queue ! »), ainsi que les notes d’humour pour le moins décalées – on renifle le caleçon d’une victime au guise de recueillement au pied de sa tombe ! « Creature Feature », oui, bien sûr ! Très agréable.
 
U comme… THE UNKNOWN, de Michael Hjorth (Suède, 2000).
Un film d’horreur produit par la patrie de Bergman et du groupe ABBA, ça vous tente ? On vérifie sur pièce, avec scepticisme, mais en ne demandant qu’à être agréablement surpris – comme on l’a été par MY LITTLE EYE, par exemple. Bernique. En vingt minutes, on comprend qu’on est face à une œuvre totalement opportuniste, qui pompe (était-ce bien nécessaire ?) LE PROJET BLAIR WITCH, en y apportant la fraîcheur et la nouveauté d’un script lui-même très largement inspiré par HIDDEN et autres BODY SNATCHERS. Nous voilà donc embarqués dans un récit qui fait l’affaire, sans le moindre soupçon d’inventivité, mené par un casting (honorable) interprétant des personnages portant leur propre prénom, tiens, tiens, comme c’est original et novateur : un petit groupe de biologistes partis enquêter dans la forêt lointaine où l’on n’entend plus le coucou, ravagée par un mystérieux incendie mystérieux, Sammmmy, j’ai p-p-peur !!! Le tout, bien entendu, filmé caméra à l’épaule, mais pas par les acteurs, on a sa petite fierté quand même, même si on s’applique consciencieusement (comme le précise, imbécile, le réalisateur, fier comme un pou d’avoir interdit à son directeur de la photographie de faire des cadrages soignés) à livrer un film aussi visuellement laid et indigent que possible. La laideur voulue, la laideur par envie de faire « vrai », de se rapprocher au plus près de l’intrigue (plagiaire) et des personnages (crétins et tous plus ou moins amoureux les uns des autres), en ce qui me concerne, c’est assez pénible et difficilement supportable – déjà que j’ai détesté LE PROJET BLAIR WITCH, devoir me taper un décalque arrogant et prévisible de A à Z a bien failli être au dessus de mes forces. Et utiliser une allusion à la ville de Brest comme point de basculement du récit n’y a pas changé grand chose !
 
V comme… VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?, de Dario Argento (Italie / Espagne, 2005).
Décidément, nous éclusons les séries de longs-métrages télévisuels cette fois-ci ! Outre les articles consacrés à la série des MASTERS OF HORROR, ci-dessus à une croûte issue des CANNON MOVIE TALES et à la découverte de l’opus de Larry Clark pour celle des CREATURE FEATURES, voici maintenant le premier téléfilm d’une série de huit longs-métrages produits par la télévision italienne en hommage à Alfred, le seul de la série à être réalisé par un Dario Argento très productif ces derniers temps. Bien sûr, le cadre de production pousse doucement le film vers un récit légèrement plus calme et moins atypique que son récent CARD PLAYER pour n’en citer qu’un. Argento opte pour un démarcage, presque un remake mais pas tout à fait, de FENÊTRE SUR COUR, largement mâtiné de L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, références principales d’un film intéressant qui multiplie en seconde main les allusions à bon nombre d’autres films de la carrière d’Hitchcock : LE CRIME ETAIT PRESQUE PARFAIT dans le dernier tiers, PSYCHOSE pour une histoire de vol sur lieu de travail (sans parler d’une tentative de meurtre dans une baignoire, puisque la scène est filmée en plan-douche !), SUEURS FROIDES pour l’une des scènes finales… Ce qui n’empêche pas Argento de dresser quelques ponts avec Brian de Palma ou même à l’occasion vers son propre cinéma. Nous suivons donc le parcours d’un jeune universitaire plongé dans une thèse sur le cinéma expressionniste, un homme que l’on sait sujet à des pulsions scopiques suite à un pré-générique en forme de flash-back, une expérience de l’enfance somme toute inoffensive, mais qui a jeté le trouble dans l’esprit du jeune garçon. Le voilà donc obsédé par la voisine d’en face, intimement persuadé qu’elle a fait assassiner sa mère en piochant l’inspiration dans le film L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, qu’elle a loué peu de temps avant dans le vidéo-club que fréquente le jeune homme. Je ne dévoile pas plus de ce récit somme toute assez classique, mais rondement mené, mêlant voyeurisme et enquête policière avec une efficacité teintée d’ironie. L’aspect le plus frappant de VOUS AIMEZ HITCHCOCK ? est la mise en scène, qui ne cherche à aucun moment à suivre les traces du cinéma de Hitchcock, les multiples références étant scénaristiques bien plus que visuelles. Si un élément renvoie plus ouvertement à Hitchcock, c’est par le biais de la très belle musique composée par Pino Donaggio, qui retrouve les tonalités de pastiche des compositions de Bernard Herrmann, déjà entendues dans PULSIONS ou BODY DOUBLE. Le résultat est agréable et très réussi, même s’il ne s’agit pas là du travail le plus original ou le plus percutant du cinéaste. Argento préserve l’essentiel, à savoir sa personnalité (son obsession pour les mécanismes cachés – serrures, ascenseur, son goût pour le suspense nocturne d’une élégance raffinée, qui évoque ici beaucoup ses tout premiers films), et nous réserve un épilogue superbe et intelligent où, alors qu’on apprend que le jeune homme a décidé de changer le sujet de sa thèse au profit du cinéma russe sous Staline, celui-ci fait la connaissance (via ses jumelles, naturellement), d’une étrange nouvelle voisine qui semble pertinemment se savoir observée, et qui préfère aux vieux classiques de Hitchcock la lecture d’un bon vieux giallo de H.P.Linehart – ces romans de gare à la couverture jaune, polars violents et vulgaires qui ont donné leur nom au genre dont Dario Argento et avant lui Mario Bava ont été les plus prestigieux illustrateurs. Une ingénieuse façon de clore cette parenthèse hitchcockienne savoureuse, qui ne supplante en rien les œuvres récentes d’Argento mais témoigne une fois de plus de l’énergie et de l’inspiration de son réalisateur.
 
W comme… WENDIGO, de Larry Fessenden (USA, 2001).
Une belle découverte encore avec ce film s’inspirant de l’esprit dévastateur des légendes amérindiennes, rarement présent sur le grand écran : des allusions terrifiantes, mais presque totalement escamotées dans l’adaptation cinéma, dans le film SIMETIERRE de Mary Lambert, et surtout le remarquable VORACE d’Antonia Bird, western cannibale superbe et terrifiant. Ici, le récit ne s’oriente que très tardivement vers des éléments ouvertement (?) fantastiques. Le cinéaste Larry Fessenden préfère dérouler sa narration posément, avec une lenteur appliquée, s’attachant plus particulièrement au point de vue d’un petit garçon un peu secoué par l’accident de voiture dans lequel lui et ses parents ont été impliqués au début du récit en renversant un cerf sur la route des vacances les menant vers leur maison de campagne. Il ne se passe, objectivement, pas grand chose durant la majeure partie du film, rien en tout cas qui ne le rattache au film d’épouvante : des rapports de plus en plus tendus avec les chasseurs du coin vont contribuer à pousser les événements vers le drame et la peur, mais n’y contribuent peut-être pas plus que la perception même de l’enfant, le regard qu’il porte vers les incidents, et qui peu à peu leur donne une coloration cauchemardesque et fantastique qui va finir, peut-être, par contaminer la réalité… Mais sous quelle forme ? WENDIGO est un film bougrement intéressant et original. Dommage qu’il ne soit pas mieux réalisé : bien qu’il s’améliore nettement dans la seconde partie du film, on retrouve fréquemment des problèmes de cadrage et quelques maladresses d’écriture ou de montage, qui atténuent un peu l’impact du film. Pourtant, le bilan s’avère positif, à la fois parce que Fessenden, malgré un ponctuel manque de savoir-faire, nous propose une mise en scène et un rythme peu conventionnels, en totale rupture (que c’est une bonne idée) avec les poncifs techniques des productions contemporaines (on relève notamment des expérimentations audacieuses et parfois très payantes dans le montage, ainsi qu’un refus radical de recourir à l’image de synthèse, le film optant pour des effets spéciaux à l’ancienne d’une beauté parfois soufflante) ; mais aussi pour l’approche vivement originale de son sujet – croyance et conséquences, pour faire court – qui fait un bel écho à des films comme HALLOWEEN de Carpenter ou CANDYMAN de Bernard Rose. Pour des raisons bassement techniques, le film ne peut être qualifié de chef-d’œuvre, mais il n’en est pas moins brillant, atypique et passionnant. À l’image de son réalisateur, Larry Fessenden, que je suis allé visiter dans la section bonus, et je n’ai pas été déçu du voyage : c’est vraiment un bonhomme surprenant, intelligent, édenté, lucide, talentueux, inventif, édenté, qui préfère manifestement investir jusqu’au dernier centime dans des tournages pas faciles à monter plutôt que de s’acheter de nouvelles dents, et qui s’exprime humblement en chuintant les S comme Grosminet sous son impressionnant front dégarni surmonté d’une tignasse de troglodyte. Il se dégage une forte personnalité de cette interview, une véritable rencontre, ainsi que du making-of singulier qu’il a co-réalisé, qui laisse filtrer des notations assez délicieuses (comme, dans les cartons : « Ideal crew size : 3. » puis plus loin : « Actual crew size : 51. »). Voilà qui donne en tout cas de l’espoir, et une grosse envie d’en voir plus de ce cinéaste bizarre et attachant. Maintenant, passons à l’élément qui fâche, et qui me met dans une colère noire : si vous souhaitez découvrir ce film, vous prendrez bien soin d’éviter le dvd zone 2 comme la peste !!! Je ne suis pourtant pas forcément très tatillon sur le sujet, mais l’édition commercialisée par WE Productions / M6 (pour dénoncer les coupables, il n’y a pas de raisons), propose une des copies les plus dégueulasses qui me soit jamais passée entre les mains, avec une compression atrocement laide et pixelisée aux couleurs sur-saturées et plus baveuses qu’une omelette, le tout m’ayant obligé à voir le film dans un presque noir et blanc qui a fortement perturbé la vision du film. Et qu’ils ne viennent pas essayer de faire porter le chapeau à leurs sources : même avec une qualité médiocre, les extraits présents en section supplément sont au moins visibles, ce qui n’est largement pas le cas du film lui-même ! C’est tout bonnement honteux, et inutile de dire que la vision de ce très beau film en pâtit considérablement.
 
Y comme... YONGGARY, de Shim Hyung-Rae (Corée du Sud, 1999).
Va pour un film de monstre géant coréen, qui n’a rien à voir avec les crabes de Roger Corman, mais bien avec le Kaiju Eiga, genre typiquement japonais illustré entre autres par la série des GODZILLA. Et devant le succès (commercial, s’entend) de ce dernier, les coréens se sont dit que ce serait une bonne idée de tourner le remake de leur propre classique YONGGARY de 1967, en tirant le film, revu et corrigé, vers les rives du film pachydermique de Roland Emmerich – du moins, autant que les moyens techniques du cinéma coréen pourraient le leur permettre. Ce qui a pour effet malheureux de remplacer le classique acteur costumé à la Casimir mêlé de Killer Crocodile piétinant des maquettes par une créature en images de synthèse foireuses et laides à pleurer, horriblement mal intégrées aux décors, et tirant plus vers l’animation de jeu vidéo que vers le photo-réalisme dont je n’ai encore jamais vu la couleur. C’est un peu dommage, parce que le film, bien qu’il soit très kitsch, n’est pas toujours laid visuellement (la séquence d’introduction, le générique ou les plans sur les vaisseaux spatiaux sont parfois presque beaux), mais surtout parce que les choix techniques empêchent le film de véritablement se vautrer dans le Z gourmand en l’inscrivant plus sûrement dans le ratage de base, juste plus laid et plus maladroit que ses modèles américains. Et pourtant, rayon Z, le film fait de belles percées, notamment grâce aux extra-terrestres venus réveiller Yonggary le dinosaure géant après des millénaires d’attente prophétique : à l’écran, on découvre ces aliens comme des marionnettes animées derrière leur cockpit, s’ils avaient été roses, on aurait pu croire voir un épisode des « Cochons dans l’Espace » ! Pour le reste du métrage, pas grand chose à signaler : ça explose « en digital », comme dirait Jean-Luc Lahaye, de partout, Yonggary a à peine le temps de devenir gentil qu’il doit lutter férocement contre un nouveau monstre encore plus moche que lui, les acteurs, presque tous américains (pour faciliter une distribution internationale, ha-ha), sont tous d’une nullité réjouissante et le film prend bien garde à ne surtout fouler aucun territoire narratif qui n’ait pas été exploré mille fois auparavant. Nanar donc, souvent amusant, mais trop bouffé par le numérique pour atteindre les cimes ringardes d’un KILLER CROCODILE II autrement plus jouissif dans le même créneau. La séquelle annoncée lors du dénouement avec une insolente conviction semble d’ailleurs se faire attendre… Pourquoi pas, je suis presque à sec de films en Y !
 
Z comme… ZONE 39, de John Tatoulis (Australie, 1996).
Même si le film semble faire partie de cette multitude de films de science-fiction fauchés qui remplissent les bacs de DVD de 3e zone, genre le plus souvent assommant et simplet, le fait de savoir qu’il s’agit d’un film d’anticipation australien intrigue, pour la simple et bonne raison que le cinéma de genre australien, aujourd’hui bien rare, a accouché d’œuvres fortes et parfois passionnantes dans les années 70/80, dont certaines sont des films populaires (l’excellente série des MAD MAX de George Miller par exemple), d’autres des références (comme les films des débuts de carrière – fabuleux – de Peter Weir, dont on a évoqué ici LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS et LA DERNIERE VAGUE, et dont on se doit de citer également le superbe PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK) ; d’autres enfin, bien qu’elles soient remarquables, ont hélas sombré dans l’oubli (LONG WEEK-END de Colin Eggleston, NEXT OF KIN). C’est dire à quel point le cinéma australien a pu être dynamique, et à quel point les qualités propres à ce cinéma (bénéfice des grands espaces, générant très fréquemment un singulier sentiment d’angoisse, un rythme souvent lent et hypnotique) ont fait merveille lorsque certains réalisateurs ont abordé le fantastique ou la science-fiction. Un temps révolu, malheureusement, et les films fantastiques australiens se sont fait rares et pas forcément du meilleur cru (voir l’exécrable SUBTERANO). Mais tout de même, par nostalgie et par désir de retrouver ces atmosphères si particulières, j’accueille toujours ces films avec plaisir. Et je n’ai pas tort, car cet anonyme ZONE 39, vendu pour le prix d’un timbre dans les solderies (hélas dans une copie en VF tartempion de très mauvaise facture), retrouve exactement les qualités évoquées ci-dessus. C’est donc un récit d’anticipation, même si le film, manifestement tourné à l’économie, ne s’encombre jamais d’artillerie lourde SF – pas de décors excentriques à chaque coin de rue, pas de prise en otage par les responsables de la direction artistique, ailleurs si empressés de « développer un univers novateur et réaliste » qu’ils empèsent péniblement le film qu’ils sont supposés illustrer. Sobriété donc, et complexité d’un scénario solide, crédible et assez noir : après 40 ans de guerre civile, le pays est enlisé dans un statu quo, les deux camps ayant accepté d’un commun accord d’établir une séparation, à la fois géographique (la zone 39, territoire neutre entre les deux parties, un no man’s land désertique sur lequel il est interdit de circuler) et politique (par la création d’une entité en théorie neutre, chargée de surveiller la zone 39). Et ne vous attendez pas à des manigances à dormir debout ou à une révolution par les armes : le film suit les pas du gardien d’un des deux camps, chargé de veiller sur sa partie de la zone 39, avec pour ordre d’abattre et d’incinérer sur place les intrus. Lequel, reprenant le poste de son prédécesseur après que celui-ci se soit suicidé, enfermé dans une solitude pesante et dans un climat de paranoïa galopante, va découvrir une vérité bien compromettante… Je ne vous en dit pas plus. Le film est intelligent, assez peu démonstratif, correctement mis en scène par un réalisateur qui tire le meilleur parti des décors naturels, mais aussi d’un récit qu’il sert avec un certain talent, discret bien sûr (ce n’est pas le nouveau George Miller non plus), mais avec une belle efficacité, soutenue par une musique synthétique et percussive assez obsédante. Un film oppressant, froid, inventif (avec un beau démarcage du thème de SOLARIS), qui vaut mieux que bien des films distribués en salles, et qui conclue positivement cet abécédaire – mais aussi ma réserve de films en Z (alors que ma cave regorge de séries Z !), et comme je n’ai pas envie de m’acheter ZAZIE DANS LE METRO, il faudra faire sans pour un temps !
 
La boucle est bouclée pour cette seconde sélection, dont voici, à titre indicatif et purement subjectif, le classement par ordre préférentiel. À partir de INVINCIBLE inclus, le détour peut s’éviter, sauf pour les amateurs de Z qui ne manqueront pour rien au monde d’aller visiter KILLER CROCODILE II. Un peu moins de bons films, cette fois-ci, peut-être à cause d’une programmation plus légère, ce qui n’entame en rien le plaisir de la découverte – rien, en tout cas, qui ne soit vraiment à la hauteur du magnifique EXOTICA d’Atom Egoyan, en tête de classement dans l’épisode 2.
 
LAS VEGAS PARANO
ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND
VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?
MY LITTLE EYE
LES NERFS À VIF
WENDIGO
SOUPE AU CANARD
LE GARDE DU CORPS
TEENAGE CAVEMAN
ZONE 39
LA RIVIERE SAUVAGE
INVINCIBLE
HAUTE TENSION
DINNER WITH FRIENDS
JE T’AI TROP ATTENDUE
THE UNKNOWN
KILLER CROCODILE II
L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS
YONGGARY
OBJECTIF TERRIENNE
BUFFY, TUEUSE DE VAMPIRES
COLD AND DARK
LE PETIT CHAPERON ROUGE
FOREST WARRIOR
 
Sur ce, je vous abandonne jusqu’à la prochaine fois, je dois aller me farcir les aventures de Christophe Lambert contre le clone maléfique.
 
Bande annonce pour l’épisode 3 : clones, fantômes d’amour, félins malfaisants, accidents, loups, effets spéciaux, transsexuels, Texas, meurtres, voyages dans le temps et dans l’espace, possession, mite, super héros, Internet, clown, tutu vert, urbanisme et yeux bridés ! Alléchant, non ?
 
Le Marquis
 
 
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Constellation n°39

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Jeudi 2 mars 2006 4 02 /03 /Mars /2006 18:14

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : "le crabe géant a gâché nos vacances" - Le Marquis)

Avec les vacances qui, déjà, touchent à leur fin, le rythme de visionnage s’est intensifié tout en s’orientant plus complaisamment vers le cinéma fantastique, le tout dans une atmosphère autarcique savamment calculée consistant à vivre ce temps du repos comme dans un sous-marin, en sortant le moins possible, en accueillant les visites sans pour autant chercher à les provoquer. J’ai vécu comme à bord du Nostromo en dérive, limitant autant que possible les sorties et enchaînant les films à raison de cinq titres par jour. Ce n’est peut-être pas très sociable, mais c’est absolument jouissif, et je ne regrette rien, surtout que j’ai mine de rien beaucoup voyagé – même si la sélection, comme je vous le disais en conclusion des Chroniques précédentes, démarrait un peu du mauvais pied. À ce propos, et dans la mesure où l’Abécédaire qui va suivre est déjà le troisième article sur ce mode de découverte filmique à domicile, le Dr Devo m’a proposé de créer pour l’Abécédaire une rubrique spécifique, qui orne désormais la colonne de gauche, et qui vous permettra de vous balader à votre guise dans ces chroniques, et celles qui vont suivre. Mais entre nous soit dit, malgré un démarrage en demi-teinte, il y a tout de même eu, cette fois encore, à boire et à manger : laissez moi donc vous convier à un sombre et froid dîner entre tueuses de corps géants à Las Vegas.
J’observe, avec mon petit œil, un film commençant par la lettre A comme…
 
… L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS, de Roger Corman (USA, 1957).
Roger Corman a toujours été un grand spécialiste du recyclage en version série B de succès commerciaux, ce dont il se défend même lorsqu’il produit PIRANHAS dans la foulée des DENTS DE LA MER – ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que son cinéma manque de personnalité, bien au contraire. Nous avions vu lors de l’Abécédaire précédent comment, avec l’intéressant UN BAQUET DE SANG, Corman s’était réapproprié l’un des thèmes porteurs de L’HOMME AU MASQUE DE CIRE. Et on ne lui jettera pas la pierre, à la fois parce que son film était très réussi malgré un tournage expéditif et parce que bien d’autres films ont exploité l’idée de l’assassin transformant ses meurtres en œuvres d’art (le curieux MOULIN DES SUPPLICES de Giorgio Ferroni ou encore le COLOR ME BLOOD RED de Herschell Gordon Lewis). Avec cette ATTAQUE DES CRABES GEANTS, Corman semble s’inspirer du film DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE de Gordon Douglas (1954) et de ses nombreux dérivés, troquant les fourmis géantes contre des crabes de mêmes proportions, dans un décor plus restreint réduit à une île (une plage, quelques baraquements et des grottes de studio). Il emprunte notamment l’utilisation suggestive du son pour annoncer ou suggérer la présence de créatures, ici des scientifiques ayant connu une étrange mutation les transformant en crabes géants, télépathes et conquérants. Le film bénéficie d’une assez belle séquence sous-marine (riche en poissons divers et variés, je me demande dans quel bassin la scène a été tournée). Pour le reste, le film n’est pas vraiment à la hauteur, les crabes géants, ridicules (mais très drôles ceci dit) tirant le film vers la série Z, d’autant plus que le scénario est assez pauvre et entrecoupé de belles incohérences : les personnages amorcent une opération de sauvetage d’un des leurs, tombé dans un ravin, la jambe cassée ; mais le personnage est vite oublié et oblitéré de l’intrigue, sympa, les mecs. Aimablement ringard.
 
B comme… BUFFY, TUEUSE DE VAMPIRES, de Fran Rubel Kuzui (USA, 1992).
Avant la série populaire dont on nous rabat les oreilles (et sur laquelle je n’ai pas le moindre avis, n’ayant guère apprécié les quelques épisodes visionnés), il y avait le film, on a tendance à l’oublier – ou à vouloir l’oublier ? Qu’un pareil naufrage commercial et artistique ait pu être à l’origine d’une série à succès est en tout cas bien mystérieux. Film de college autant que comédie fantastique, BUFFY échoue sur les deux tableaux. Dommage, car le casting était très curieux : si Kristy Swanson (actrice sympathique mais à la carrière malchanceuse émaillée de films ratés, dont L’AMIE MORTELLE de Wes Craven) ne fait guère d’étincelles dans le rôle titre, on est surpris de trouver là un Donald Sutherland goguenard en Van Helsing décalé, face à Rutger Hauer (look grotesque renforcé par un rouge à lèvre du plus mauvais effet) en vampire, accompagné de son lieutenant Paul « Pee Wee Herman » Reubens. Distribution bizarre, complétée par Hilary Swank, méconnaissable dans le rôle d’une pétasse échappée de l’univers de John Hughes, Luke Perry dans le rôle du boyfriend de Buffy (look marginal pendant un premier tiers, puis Luke se fait une beauté et devient absolument grotesque – j’ai dû passer un bon quart d’heure à compter les rides d’expression très marquées sur son front dès qu’il sort son sourire colgate – il y en a neuf), David Arquette (toujours aussi nul et engoncé dans un registre pénible et très limité), avec même un Ben Affleck égaré qui vient faire de la figuration dans l’équipe de basket du lycée. Atrocement mal réalisé, le film, qui semblait chercher à taper dans la comédie branchée et jeuniste, semble en cours de route, littéralement, jeter l’éponge et se vautrer dans la farce foireuse, dans la lignée du grotesque TEEN WOLF bien plus que d’un VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE. Les acteurs, Rutger Hauer et Paul Reubens en particulier, semblent se contrefoutre de ce qui se passe autour d’eux sur le plateau et jouent en roue libre, avec un je-m’en-foutisme qui crève les yeux, surtout lorsque Paul Reubens est tué par Buffy : il surjoue son agonie avec un ridicule appliqué et presque agressif dans une scène dont le plus grand mystère est que personne sur le plateau n’ait crié « Coupez ! ». Un jeu iconoclaste et destructeur, très à l’image de ce film foireux qui fait l’effet d’un château de cartes en train de s’écrouler au premier courant d’air.
 
C comme… COLD AND DARK, d’Andrew Goth (Angleterre, 2005).
Là, c’est le désastre complet. Avant d’ouvrir le feu, juste une petite pensée émue pour l’article paru dans la revue Mad Movies (qui a depuis un bon moment troqué son semi-amateurisme passionné contre des approches critiques superficielles assez antipathiques) : « L’un des films les plus surprenants disponibles aujourd’hui en DVD (…), un trip viscéral et saignant que n’auraient pas renié un Cronenberg ou un Yuzna de la belle époque, (…) [le film] enfile les visions dantesques avec un talent pictural qui force le respect [et] s’affirme définitivement par sa maîtrise totale du format Scope. » Superbe chapelet de louanges, parfait pour faire l’accroche sur la jaquette. Je suis navré de citer ces propos pour mieux les torpiller, c’est un peu dégueulasse, je sais [et à ce propos, une scène décrite par l’article, supposée faire un hommage à ELMER, LE REMUE-MENINGES, est absente du film et semble avoir été fantasmée par l’auteur de l’article !], mais diantre, faut quand même pas déconner. D’une constante nullité (que ce soit par son casting, son scénario ou sa mise en scène), COLD AND DARK, qui raconte l’histoire d’un bon flic en plein dilemme lorsqu’il découvre que son co-équipier abrite un parasite monstrueux et en fait usage pour faire sa propre justice, fait le grand écart entre un manque de modestie agaçant (le ton est d’une incroyable prétention et ressemble à une carte de visite foirée) et un manque de talent patenté : si la « maîtrise totale du format Scope » consiste à cadrer l’action n’importe comment, en prenant bien soin de cadrer presque systématiquement les visages en coupant le front et le menton, je veux bien me faire chèvre. La médiocrité du cadrage scope donne en réalité parfois l’impression que les bandes noires ont été rajoutées au dernier moment par dessus le métrage pour « faire cinéma ». Outre le cadrage, qui force donc plus l’hilarité que le respect, le film est doté d’un montage filandreux qui complique inutilement un récit simpliste perpétuellement bercé par la voix-off du bon flic (Luke Goss, l’ex-chanteur du groupe Bros (!), ici mauvais comme un cochon), qui réfléchit à la marche à suivre en mangeant une banane dans sa baignoire. Manifestement influencé par l’envie de développer un univers proche du comics, le film suscite vite un ennui très prononcé, appuyé par un rythme pesant mal compensé par une déplorable agitation visuelle et par des effets de mise en scène déjà usés jusqu’à la corde – sans parler des effets spéciaux, se résumant à un morphing expéditif pour la transformation finale, et à des images de synthèse hideuses, notamment lorsqu’apparaît, dans la paume du flic « contaminé », le fameux parasite, prétexte fantastique quasi inexploité et qui n’apporte strictement rien au métrage – surtout pas une thématique « viscérale » à la Cronenberg : la personnalité du flic-monstre, très amateur de belles fringues nous apprend-on en introduction (ça, c’est un élément crucial, coco), ne change pas d’un iota après sa contamination et reste tout aussi caricaturale et creuse. Un film franchement laid et antipathique.
 
D comme… DINNER WITH FRIENDS, de Norman Jewison (USA, 2001).
Adapté d’une pièce de théâtre, ce petit film anodin de Norman Jewison semble conçu pour remplir les grilles des programmes pour les après-midi de jours fériés. Le sujet peut se résumer au slogan ornant l’affiche du film : deux couples, quatre amis, un divorce. Hollywood Night, bonjour ! Le scénario aborde un thème « à la Woody Allen » pourrait-on dire, à savoir l’effet miroir de deux couples mariés et sa déréliction lorsque le vernis des conventions et des relations sociales se craquèle, à travers trois parties distinctes : l’annonce de la séparation lors d’un repas entre amis, le flash-back sur la naissance de cette relation encouragé par le couple solidement marié, et, dans la dernière partie, le classique « quelques mois plus tard » et ses désillusions. Le couple témoin de ce petit psychodrame tranquille est interprété par Dennis Quaid et Andie McDowell (d’ailleurs Andie, 90 minutes, c’est pas un peu long pour une publicité pour L’Oréal ?), tandis que le couple séparé est (un peu mieux) interprété par Greg Kinnear et Toni Collette (qui pleure de façon très peu hollywoodienne, c’est assez spectaculaire). Tandis que Greg Kinnear étale son nouveau bonheur dans les bras d’une jolie jeune femme, et tente de mettre le doute dans la tête de Dennis Quaid (genre, c’est génial de se séparer, tu crois vraiment te réaliser à travers ta femme et tes gosses ?), Toni Collette, dès qu’elle reprend du poil de la bête, laisse passer quelque peu d’amertume et de rancœur envers sa bonne copine Andie McDowell, contrariée de la voir aller si bien et entamer une nouvelle relation. Quelques petites notations sociales assez justes, pour un film très télévisuel, tendance « Femme Actuelle », du cinéma kleenex en somme… Mais venant après la purge de COLD AND DARK, je peux vous assurer que c’est très relaxant de voir un tel film, doucement insipide, mais calme dans son montage, correctement réalisé, bien cadré (ouf) et relativement bien interprété. Voilà qui contribue à nettoyer les yeux après une belle saloperie, tout en préparant favorablement le terrain à un film plus riche, avec de vrais morceaux de cinéma dedans. À savoir…
 
E comme… ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND, de Michel Gondry (USA, 2004).
Un beau film, qui m’a fait assez peur les premières minutes (pitié ! Pas encore une histoire de séparation et d’amoureux transis je t’aime, moi non plus !). Car ETERNAL SUNSHINE raconte bien, mais à sa façon, une histoire d’amour : Jim Carrey, plaqué par Kate Winslet, découvre qu’elle a suivi un traitement expérimental consistant à l’effacer totalement de sa mémoire. Désespéré, il décide de suivre à son tour le même traitement, mais, dans son sommeil artificiel, alors que s’effacent peu à peu les derniers souvenirs de la femme qu’il aime, il change d’avis et se met à résister de toutes ses forces au traitement en cours, entamant une course-poursuite au cœur même de ses propres souvenirs. Très beau sujet, quoique très casse-gueule (on verra d’ailleurs que la dernière partie s’avère un peu décevante), prétexte à un impressionnant dispositif de mise en scène : montage expérimental, narration désarticulée, effets visuels déstabilisants, Michel Gondry met le paquet avec un film moins maîtrisé que son attachant HUMAN NATURE, mais sans doute plus audacieux. En gros, sur le terrain, ça passe ou ça casse, comme dirait Corinne : si certains effets visuels ne sont pas toujours très beaux, si certaines séquences de montage ont un net arrière-goût d’inachevé, le film réussit souvent à taper dans le mille, séduisant, ludique, enrichissant par sa structure et par sa mise en scène un thème un peu fade, qui prend par moments une assez belle ampleur. Difficile par contre de trouver une sortie à ce labyrinthe narratif et visuel, et le scénariste Charlie Kaufman choisit pour s’en extirper une pirouette scénaristique un peu trop facile et téléphonée, peu plausible et vaguement moralisatrice, via le personnage interprété par Kirsten Dunst. Non pas que l’actrice fasse un mauvais travail, au contraire, mais son personnage (elle joue la secrétaire du cabinet de lavage de cerveau, petit à petit impliquée dans le processus d’effacement auquel on assiste), et d’une façon générale, les séquences se déroulant dans la réalité, ont tendance au fur et à mesure à casser le rythme du film, à le parasiter sans qu’on en perçoive l’utilité, jusqu’à ce que, précisément, le scénario utilise cette sous-intrigue, et le personnage de Kirsten Dunst, pour ménager une porte de sortie que je ne dévoilerai pas ici, mais qui n’est donc, à mes yeux, pas du tout à la hauteur. Dommage pour le film, qui en pâtit considérablement, mais qui vaut cependant très largement le détour. Le tout manque peut-être, au sens propre du terme, de maturité – que ce soit le scénario, brillant dans son développement, mais trop léger lorsqu’il s’agit d’amorcer ou de désamorcer l’intrigue ; ou la mise en scène, inégale alternance de réussites et de tentatives imparfaites qui aurait sans doute mérité d’être un peu plus resserrée.
 
F comme… FOREST WARRIOR, d’Aaron Norris (USA, 1996).
Détruire la forêt, c’est mal. Les animaux sont nos amis. La Nature est notre mère à tous et mérite notre respect. Enfonçons des portes grandes ouvertes à l’attention de nos chères petites têtes blondes, avec ce petit navet télévisuel mettant en vedette invitée un Chuck Norris plus tout jeune (66 ans cette année !), et d’ailleurs manifestement doublé dans les scènes d’action, dans le rôle de McKenna. McKenna est une espèce de trappeur du siècle dernier, mort assassiné dans un flash-back en ouverture de film. Qu’on se rassure, son corps est récupéré par l’Esprit de la Montagne, qui pénètre McKenna sous la forme d’un ours brun. Non, je ne vous parle pas d’un grizzli violeur et nécrophile, mais bel et bien d’un miracle : McKenna devient une espèce de fantôme, gardien de la forêt, capable de se transformer en ours, en loup ou en aigle : de quoi vous donner la nostalgie de la vieille série MANIMAL (Simon McCorkindale, si tu nous entends…), à ceci près que les métamorphoses se réduisent ici à des coupes au montage et à quelques malheureux morphings d’un autre âge. Mais le film se focalise avant tout sur ses héros, une bande d’ignobles, d’atroces, de monstrueux enfants (sans parler de la VF qui en rajoute grassement une couche dans le doublage débilisant) partis camper dans la forêt, qui décident d’empêcher de machiavéliques bûcherons de faire des bobos à la gentille Forêt en question. Inutile de dire que McKenna viendra leur prêter main forte dans quelques scènes mollassonnes de baston, sous les yeux des animaux de la forêt, très fiers qu’on s’intéresse à leur sort, et qui n’hésitent pas à entrer dans la bagarre : un putois vient envoyer une giclée bien ajustée à un méchant, tandis qu’une gerboise se rue avec courage sur la braguette d’un autre homme à terre. Misère. C’est un spectacle de boy-scouts, puéril, sentencieux, insupportablement moralisateur et cucul, d’une gentillesse sinistre. Brrrr… Je préfère encore revoir HELLBOUND (FLIC OU ENFER en DVD, ha-ha). Je tiens à préciser, c’est important, que mon DVD, acheté d’occasion (il ne manquerait plus que je me mette à acheter neufs des engins pareils !), a appartenu à la famille Le Fèvre, qui a oublié son autocollant sur le boîtier, et que je salue bien amicalement. C’est vrai, quoi, il faut penser à mettre un autocollant sur ses DVD quand on les prête, ce serait vraiment trop bête d’égarer un film comme FOREST WARRIOR…
 
G comme… LE GARDE DU CORPS, d’Akira Kurosawa (Japon, 1961).
Bon, les films anglo-saxons me paraissent dans l’ensemble bien filandreux, à l’exception d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND – et encore, il est réalisé par un français ! Allons donc faire un tour dans le Japon des années 60, avec ce petit Kurosawa bien sympathique, revisitant le film classique de samouraï sous influence du western occidental. Le solitaire Toshiro Mifune débarque dans une ville isolée, rongée par la corruption et par le conflit sanguinaire opposant deux clans autour de la production de soie et de saké. Sabreur émérite, il refuse de prendre parti, et propose ses services alternativement aux deux clans, en fonction du salaire. Bien évidemment, l’injustice ambiante va peu à peu le contraindre à prendre parti, et à en prendre un pour cogner sur l’autre. N’étant pas pour un sou un amateur de westerns ou de films de samouraïs, c’est sans grand enthousiasme que j’ai entamé ce GARDE DU CORPS aux allures bien classiques. Après une très belle ouverture, j’avoue que j’ai peu à peu pris beaucoup de plaisir à voir ce film ironique, qui bénéficie de plusieurs atouts : une musique originale, sorte de jazz orchestral presque dissonant et pas dénué d’humour, à l’image d’un récit qui bénéficie pour sa part d’une belle vivacité d’écriture, et d’un dispositif de narration astucieux, reposant avant tout sur la mise en scène, notamment à travers toutes ces séquences se déroulant en terrain neutre, dans l’auberge au centre du patelin, dont les fenêtres ouvrent sur différents décors, et par extension sur différentes sous-intrigues, parfois presque simultanées. Pas vraiment ce que je préfère chez Kurosawa, pures questions d’affinité, mais le film, dans son genre, me semble très réussi.
 
H comme… HAUTE TENSION, d’Alexandre Aja (France, 2003).
Tiens, un film de genre français, ça faisait longtemps… On est d’abord surpris de voir qu’Alexandre Arcady décide de produire un film d’horreur (c’est un peu comme si Jeanne Labrune se lançait dans une carrière porno – mmmmm ! vous avez vu la dernière fente aisée de Jeanne Labrune ?), mais on vérifie, et on réalise qu’il est en fait le père d’Alexandre Aja et que tout est normal. Et ne comptez pas sur moi pour épingler le fils à papa, tout cela n’a pas la moindre importance : j’attends surtout de ce HAUTE TENSION qu’il fasse mieux que les déplorables PROMENONS NOUS DANS LES BOIS ou autres BROCELIANDE de sinistre mémoire… Par ailleurs, le film est monté par un certain « Baxter », dont l’histoire ne nous dit pas s’il s’agit bien du chien qui pense. Le pire avec ce film, c’est qu’il ne démarre pas forcément sur de mauvaises bases, et la première heure, sans casser des briques loin de là, aborde son sujet de front, avec une certaine froideur, et surtout avec une belle absence de retenue dans les aspects glauques et macabres, le film étant parfois très gore. Aja inscrit peut-être trop tôt son film dans une veine horrifique classique, en présentant trop tôt le tueur rôdant autour de la maison (vers laquelle roulent deux jeunes amies parties en vacances dans la famille d’une d’entre elles) au bout de quelques petites minutes, n’évitant pas certains clichés un peu fatigants (Maïwenn s’amusant à faire peur à Cécile de France lors d’une brève escale, scène totalement inutile et de pur remplissage), le tout après un générique d’ouverture rentre-dedans, d’emblée lancé à fond les ballons, et vaguement justifié par le réveil en sursaut de Cécile dans la voiture – ce n’était qu’un rêve. Mouais. Pourquoi pas, mais il est par la suite difficile d’instaurer une atmosphère angoissante en balançant si vite la purée, et il faut alors mettre le paquet dans les effets pour compenser cette ouverture maladroite, qui fleure bon l’écriture un peu poussive (on a, hélas, encore rien vu !). Pas trop grave pour l’instant, car effectivement, Alexandre Aja met le paquet, et, encore une fois, parvient pendant près d’une heure à faire un vrai film d’horreur, qui ne fait pas dans la dentelle mais ne s’embourbe pas non plus dans un jeu de références figé et stérile (comme c’était le cas dans le très mauvais film de Doug Headline, paralysé par son envie de singer Dario Argento). Malheureusement, le film s’effondre passée la première heure. Alexandre Aja démarquait clairement le genre survival, mais il ne résiste pas à l’envie de « dépasser ça » et de se montrer « plus malin », en nous balançant un retournement de situation d’une bêtise et d’une gratuité insondables, dont je ne peux rien dire ici par pur respect pour un scénario qui ne le mérite probablement pas. Mais ce twist, misère… Laissez moi vous dire qu’il ne fonctionne absolument pas. Incohérente tant en termes de psychologie qu’en termes de scénario ou de mise en scène, cette surprise ne parvient pas davantage à exister dans une échappée qui aurait pu tirer le film vers l’abstraction ou le fantastique pur, dans la mesure où, à ce stade, la mise en scène se mécanise, devient atrocement maladroite et pire, explicative, ce qui nourrit copieusement la colère qui me prend à l’idée d’être à ce point pris pour un imbécile. Et le film se perd alors totalement, mais il se perd hélas tout seul, sans nous égarer, sans générer le moindre trouble, la moindre confusion chez le spectateur, dans un naufrage qui n’a pour effet que de nous amener à relever les indices annonciateurs dans la première partie (à savoir, les scènes les moins réussies), qui, fatalement revue à la baisse, perd du coup en efficacité ce qu’elle gagne en fadeur et en malhonnêteté. C’est du rebondissement vu mille fois, et quasiment mille fois amené avec plus de talent : la question du point de vue de mise en scène, sans parler de certains plans extraits de l’introduction du film, pose ici un problème fondamental d’incohérence, de même qu’elle relève de l’envie presque puérile, et certainement inculte cinématographiquement parlant, de « sortir du lot » en optant pour un virage de scénario plus écrit (au sens péjoratif) qu’il n’est véritablement absurde (ce qui aurait pu avoir son charme). Me demander de relire le récit à l’aune d’une révélation fracassante, à la rigueur, même si ce type de structure est un peu trop systématiquement exploité ces dernières années et commence vraiment à sentir le réchauffé ; mais qu’on n’attende pas de moi que je le ré-écrive dans son intégralité, en feignant de ne pas relever les mille et uns détails qui soulignent au marqueur son manque radical de plausibilité. Et d’intérêt, du reste. C’est donc une expérience assez désagréable, et d’autant plus frustrante que sans cette pirouette scénaristique foireuse et un brin prétentieuse, HAUTE TENSION, par ailleurs mis en scène sans personnalité et de façon purement fonctionnelle, aurait pu au moins gagner de modestes galons de petite réussite estimable, ce qu’en fin de course, on peut difficilement lui accorder. Pourquoi ne pas faire simple, direct et franc du collier quand on peut faire compliqué, parachuté et gratuitement tordu ? Réponse : parce que pour ce faire, il faut un réel talent d’écriture et de mise en scène, qui fait cruellement défaut ici. Car avant de vouloir casser le moule, bande de petits ambitieux, il faudrait peut-être, au préalable, voir à maîtriser le genre abordé dans sa veine franche, non ? Amis du complexe de supériorité (bien français) et du massif problème d’écriture, bonsoir !
 
I comme… INVINCIBLE, de Werner Herzog (Angleterre / USA / Allemagne / Irlande, 2001).
Inspiré semble-t-il de faits réels, INVINCIBLE raconte l’histoire de Zishe, jeune homme juif vivant dans la douce Pologne de 1932, doté d’une force herculéenne. Remarqué par un chasseur de talents, il devient l’une des attractions d’un cabaret tenu par une sorte de mage hypnotiseur (Tim Roth, très bon), sous le déguisement de Siegfried, héros aryen idéal pour un public majoritairement constitué de membres du parti nazi. Juif, nazi, nazi, juif, Zishe ressent vite un malaise dans cette situation, et décide un jour de faire son outing sur scène : c’est la grosse commotion (hi-hi) dans la salle, et curieusement, Tim Roth décide contre toute attente de ne pas renvoyer son juif culturiste, qui devient la coqueluche des juifs de Berlin. Drôle de projet… On comprend mal comment, comme le soulignent les cartons au générique, Zishe a pu devenir une figure presque légendaire de la communauté juive des années 30 et d’après : parce qu’il cassait des chaînes dans un cabaret ? Parce qu’il a avoué publiquement, et avec courage, sa confession ? Pour ses timides interrogations existentielles auprès du rabbin ? Pour son pressentiment professé de la montée du nazisme et du danger qu’elle allait représenter pour sa communauté ? C’est un parcours certes original et touchant, mais qui ne fait pourtant pas du personnage un être presque héroïque, ce qu’annonce du reste un résumé et une bande-annonce peu représentatifs du propos du film, nettement plus intimiste et modeste. Les intentions sont bonnes comme le bon pain. Le film est bien réalisé, mais n’est pas habité. Il est bien écrit, mais sans la moindre personnalité. 128 longues minutes de « plain and dull », rien de désagréable, mais rien non plus de particulièrement remarquable ou de mémorable, à l’exception de quelques plans assez beaux de crabes (même pas géants, pfff !) sur des voies de chemin de fer (quelques secondes dans un film de plus de deux heures, c’est quand même court !) et d’un rêve faisant intervenir une lévitation (qui fait remonter chez moi de pénibles souvenirs de Kusturica). Si le film avait été réalisé par un quidam, admettons : je lui aurais reconnu ses qualités plastiques, purement fonctionnelles et dénuées de poésie ou d’invention : c’est cadré, c’est monté, emballez c’est pesé. Mais il faut bien l’avouer, s’il avait été réalisé par un inconnu, je n’aurais sans doute pas non plus eu envie de le découvrir (à moins de me laisser intriguer par sa très belle affiche). Or, le film est bel et bien réalisé par Werner Herzog, cinéaste à la personnalité bien trempée, qui semble ici avoir laissé son univers propre aux vestiaires pour mieux livrer un film aimablement consensuel et passablement insipide. Ce n’est donc pas un modeste œil entrouvert sur la mise en scène passable d’un film qui aurait pu être exécrable, mais la grosse, grosse déception de voir un cinéaste de talent livrer un film aussi quelconque qui m’anime – et Werner Herzog empile ici tous les poncifs, de quoi faire grimper le Dr Devo aux rideaux : film à costumes, scènes de procès, film de maladie… Tout y est. Une chronique historique empreinte de tolérance à rajouter à la pile, c’est bien, ça réchauffe le cœur : oui mais, et le cinéma dans tout ça ?
 
J comme… JE T’AI TROP ATTENDUE, de Christopher Leitch (USA, 1998).
Je n’ai rien attendu de toi, répond-il. Ce petit (télé)film totalement anodin raconte une histoire bien banale : une jeune fille de Los Angeles s’installe dans un petit patelin du Massachusetts, mais l’accueil au lycée est plutôt glacial : elle a beau se comporter comme une vraie pimbêche affichant son mépris pour les jeunes ploucs du coin (sympa, le personnage), mérite-t-elle pour autant d’être perçue par ses camarades de classe comme la réincarnation d’une sorcière brûlée par leurs descendants 300 ans plus tôt ? Pendant ce temps, une figure masquée rôde dans la ville. Encore un petit produit de série qui ne laissera pas de souvenirs, et qui joue perpétuellement la valse hésitation entre SOUVIENS-TOI L’ETE DERNIER (pour son tueur masqué, plutôt feignant d’ailleurs – deux meurtres très soft, dont le premier n’intervient qu’au bout de 45 minutes) et DANGEREUSE ALLIANCE (car bien qu’elle ne soit pas si méchante, notre héroïne semble avoir de vrais pouvoirs à la « Ma sorcière bien aimée »). On relèvera une volonté régulière du réalisateur à faire des clins d’œil appuyés à Brian de Palma (plusieurs travellings circulaires, et surtout un pompage éhonté de la séquence finale de CARRIE), au sein d’un film mis en scène de façon purement fonctionnelle (encore, décidément, j’ai joué de malchance dans ma sélection cette fois-ci), pas foncièrement désagréable, mais aussi savoureux qu’un verre d’eau plate, comptant quelques trous dans son scénario (la mère de notre héroïne est agressée par le tueur et tombe dans des escaliers, sans se faire mal, rassurez-vous, et hop ! On passe à la scène suivante, comme si de rien n’était). Christopher Leitch va sûrement fondre en larmes si je lui dis ça, mais tant pis : JE T’AI TROP ATTENDUE est appliqué et doucement nul.
 
K comme… KILLER CROCODILE II, de Giannetto de Rossi (Italie / USA, 1990).
Et puis pour vous distraire il vous racontera des histoires… Enfin une vraie série Z qui va (qui va ?) venir un peu dynamiter une sélection jusqu’alors un peu morne, et ça, ça fait du bien par où ça passe. KILLER CROCODILE II est la suite de KILLER CROCODILE, comme quoi la vie est bien faite. Alors que ce dernier, réalisé par le producteur Fabrizio de Angelis, avait connu une (très, très confidentielle) sortie en salles, sa suite, mise en scène dans la foulée par le spécialiste des effets spéciaux Giannetto de Rossi, n’aura connu qu’une distribution en vidéo. Vous voulez vraiment un aperçu du résumé ? Ben voilà, il y a un crocodile mutant très gros (ce crocodile est fort, c’est une affaire en or) qui tue des gens, même que c’est la faute de ces salauds d’industriels qui ont balancé des barils de déchets radioactifs dans le fleuve, mais tout ne va pas si mal car un mec (Anthony « fils de Richard » Crenna) et une fille vont détruire le monstre à la fin. Mais, histoire de ne pas s’égarer dans ce récit complexe aux mille ramifications, le film s’ouvre sur un premier flash-back sur l’opus précédent (il y en aura plusieurs, refourguant certaines de mes scènes préférées, notamment celle avec la petite fille noire en robe blanche accrochée à un ponton à moitié écroulé, menacée d’être dévorée par le sympathique croco) : Anthony Crenna tue le monstre n°1, et la caméra s’éloigne de quelques mètres pour nous montrer l’éclosion d’un œuf, et le cauchemar peut recommencer, tatata ! Et le crocodile tueur junior est bien là quelques temps après, qui rôde et surveille les baigneurs à travers les branches, tout juste s’il ne ricane pas comme Satanas (il est très sympathique, c’est un croco éclectique). Il commence par aller dévorer un surfeur (bonne idée), avant de se dire que finalement, l’eau salée ça pique les yeux, retournons dans mon bon vieux fleuve des Caraïbes, c’est plus joli. Les victimes s’accumulent, aussi un journal décide d’envoyer sur place une jolie journaliste, raillée par ses perfides collègues de bureau (ah ! les filles entre elles…) : « Qu’elle aille se faire dévorer par les cannibales ! », s’exclament-elles après son départ, mais dieu merci, Giannetto tient bon la barre et ne dévie pas pour nous proposer une énième promenade dans la jungle anthropophage. Alors que la journaliste s’approche de sa voiture, elle tombe sur un voyou en train d’essayer de l’ouvrir avec une tige en fer : comme elle n’a pas froid aux yeux, elle lui donne un grand coup de sac à main (en croco ?) dans la gueule, et monte dans sa voiture, sous les yeux dépités du pauvre voleur, lequel réalise en même temps que moi que la voiture en question n’était pas fermée à clef, quelle burne ! Pendant ce temps, le crocodile meurtrier (il a bon caractère, il n’a pas peur dans le noir) s’en vient une nouvelle fois se sustenter, et quelle aubaine, ces deux barques pleines d’enfants noirs en train de chanter des chants religieux sous la direction de braves bonnes sœurs missionnaires – et j’ai beau chercher fiévreusement du regard parmi eux, pas la moindre trace de Chico (de Chico & Roberta), disparu à jamais, comme Ottawan. « Oh ! Mon dieu ! Un énorme crocodile comme dans les films de série B ! », s’écrie une victime en puissance, aigrie sans doute de devoir patauger dans les eaux saumâtres de cette série Z du cru. La mise en scène, d’une basique nullité, me fait souvent hurler de rire : j’adore notamment cette scène dans une piscine avec de grosses traces sur l’objectif (fallait pas essuyer l’eau avec ton mouchoir, Sergio, pffff !), ou tous ces plans en vision subjective du crocodile, l’objectif de la caméra au ras de l’eau emportant avec lui les feuilles et les branches mortes – car ici, les plans foirés sont intégrés vaille que vaille au montage définitif. Ce que j’adore aussi, c’est que la musique (sempiternel pompage de la BO des DENTS DE LA MER, bien entendu), n’est souvent audible que sur ces plans subjectifs, même dans le montage alterné avec les proies, barbotant tranquillement dans le silence, un peu comme si le crocodile partait en chasse avec son walkman bien calé sur les oreilles – il adore la musique, du free-jazz au classique (ça a des oreilles, un crocodile ?). Remarque, vu la sottise des proies en question, le saurien n’a pas trop à se fouler : les pauvres gars barbotent frénétiquement pour tenter de grimper dans de pauvres barquettes (même pas de Lu) alors que la rive est à seulement deux mètres. On rigole, on rigole, et mine de rien, malgré son rythme soporifique, le film avance très vite, la vilaine bête a enfin réussi à tuer le meilleur ami d’Anthony Crenna (Ennio Girolami, vu dans TENEBRES, LA MORT AU LARGE, LES GUERRIERS DU BRONX, LE JOUR LE PLUS COURT et LE TIGRE SORT SANS SA MERE, si, si) ; et voilà que la créature est repérée par nos deux héros :
« Regarde ! Le croco est là !!!
- Sacrée taille !
- Plus gros qu’une maison ! »
S’ensuit une lutte féroce, qui atteint des sommets de gourmandise lorsque le héros chevauche le crocodile, qui tente de le désarçonner en plongeant et en surgissant de l’eau par violents à coups : le trucage est une petite merveille à observer en effectuant un ralenti et quelques arrêts sur image pour admirer la superbe poupée Big Jim grimée pour ressembler à l’acteur et fixée sur un crocodile factice de taille plus réduite que le saurien en carton pâte à peine animé (il n’est pas compliqué, pas sophistiqué) auquel le film nous avait jusqu’alors (presque) habitués. C’est absolument succulent. Hélas, cette fois, pas de plan final sur éclosion de l’œuf, et le Killer Crocodile nous a cette fois dit au revoir : je dois partir mais je ne veux pas, mais je ne veux pas l’abandonner. Bref, du bon gros Z qui tache, avis aux amateurs, d’autant plus que les deux KILLER CROCODILE sont disponibles en DVD dans une coquette édition 2 disques de très bonne facture.
 
L comme… LAS VEGAS PARANO, de Terry Gilliam (USA, 1998).
J’avais déjà revu il y a quelques mois le FISHER KING de Terry Gilliam : un assez beau film d’ailleurs, mais qui m’a paru, avec le recul, être peut-être le moins bon film de son réalisateur, ou en tout cas son film le plus conventionnel, comme s’il avait voulu montrer patte blanche aux studios après le désastre financier (mais pas artistique) des AVENTURES DU BARON DE MUNCHAÜSEN, afin de pouvoir poursuivre une carrière du reste toujours très personnelle, notamment avec des films comme ce LAS VEGAS PARANO adapté des écrits de Hunter S.Thompson, que je n’avais pas revu depuis sa sortie en salles. Une expérience déconcertante qui imposait une seconde vision « au calme ». C’est un film véritablement atypique, y compris avec le reste de la filmographie de Gilliam : un très bel enchaînement d’expériences visuelles (dont certaines évoquent irrésistiblement certains passages du TUEURS-NÉS d’Oliver Stone) à la narration particulièrement chaotique, un flux constant au sein duquel il est souhaitable de se laisser porter si l’on ne veut pas vivre la durée du métrage comme un grand moment de solitude. Le film ne raconte donc pas grand-chose de précis ; pas d’histoire à proprement parler, juste une trame narrative ténue et souvent au bord de l’implosion, à travers le séjour à Las Vegas du journaliste Raoul Duke (Johnny Depp, très à l’aise dans un rôle pourtant souvent en roue libre) et de son avocat (Benicio del Toro), séjour prétexte à l’expérimentation de tout un panel de drogues aux effets variés, littéralement portés à l’écran par une mise en scène d’une originalité soufflante, épuisante et pas toujours très confortable. Alors que chacun, alternativement, refreine son comparse ou au contraire l’implique dans ses délires, le récit nous entraîne donc dans une montagne russe de hauts vertigineux (élans d’euphorie, illusions de toute puissance) et de descentes cauchemardesques (crises de rage, de paranoïa, delirium tremens, accès de schizophrénie), avec parfois d’abrupts retours à la conscience et à la réalité dans des phases de dépression et de désillusion assez amères. Terry Gilliam ne glisse à aucun moment de sous-texte à message (et le film est d’ailleurs l’antithèse radicale du futur REQUIEM FOR A DREAM), et son film est souvent d’une franche drôlerie dans des séquences qui auraient pu dévier par simple évidence dans le malaise (voir la scène où Benicio del Toro supplie Johnny Depp de le tuer dans sa baignoire en l’électrocutant avec un magnétophone diffusant la (superbe) chanson « White Rabbit » de Jefferson Airplane). Ce qui ne veut pas dire que le malaise soit absent du métrage, qui n’est ni une dénonciation, ni une vision utopique de la consommation de drogue. Les rencontres effectuées au cours de leurs pérégrinations par nos deux anti-héros junkies, dans un premier temps ouvertement humoristiques (Tobey Maguire en auto-stoppeur pétrifié, Gary Busey en flic paumé et possiblement gay, Cameron Diaz en journaliste terrorisée), développent peu à peu un ton plus sarcastique et parfois assez noir : en particulier l’épisode avec Christina Ricci (en jeune artiste folle de dieu spécialisée dans les portraits de Barbara Streisand, que l’on quittera dans un sale état) ou celui durant lequel Benicio del Toro menace au couteau une serveuse dans un café désert en pleine nuit (Ellen Barkin est absolument saisissante dans cette séquence). C’est par le regard de ces rencontres fortuites, qui ne devient pourtant jamais le point de vue de la mise en scène, que l’on comprend peu à peu ce que ce parcours frénétique, dans lequel on est entraîné avec une certaine violence, peut avoir de destructeur. C’est un film vraiment singulier, qui n’a pas été très bien reçu à sa sortie, et dont l’humour n’a pas été compris (une farce expérimentale construite sur l’absorption de drogues, manifestement, ce n’est pas du goût de tous les palais), malgré sa drôlerie parfois convulsive (je retiens personnellement un numéro de trapézistes avec un chien, scène très brève mais copieusement absurde, ou, plus encore, l’épisode durant lequel Johnny Depp se fait lécher la manche de sa chemise, couverte de LSD, par un hippie en extase, séquence particulièrement bien mise en scène et à la chute d’une ironie mordante). Ce cocktail bizarre et bigarré ne plaira sûrement pas à tout le monde, mais vaut très largement le détour.
 
M comme… MY LITTLE EYE, de Marc Evans (Angleterre / USA / France / Canada, 2002).
VIDEODROME, BATTLE ROYALE, TESIS ou SLASHERS ne sont pas forcément les sources d’inspiration de ce film étrange, qui en prolonge néanmoins, à sa façon, le propos. Son titre, soit dit en passant, est tout à fait à sa place dans cet abécédaire, car il s’inspire d’un jeu anglo-saxon en forme de comptine : « I spy, with my little eye, something beginning with the letter…M ». M comme Murder, M comme Ma foi, c’est plutôt intéressant tout ça !Le film développe son récit sur le thème de la télé-réalité : un groupe de cinq jeunes accepte de vivre enfermé dans une maison isolée, truffée de caméras de surveillance, pendant une période de six mois, avec à la clef pour les participants la possibilité de gagner un million de dollars chacun, avec pour condition principale l’interdiction formelle d’abandonner le jeu : un seul d’entre eux déserte, et tout le monde a perdu. Le jeu va, bien sûr, se corser, doux euphémisme. Un sujet aussi prometteur qu’il est susceptible d’éveiller la méfiance : scénario surfant sur la vague de la télé-réalité, propice à un développement sous forme de slasher de base, lancé sur une idée unique et patinant dans les poncifs et l’ennui d’un développement, fatalement, pas à la hauteur. Bonne surprise, il n’en est rien. À aucun moment le film ne dévie vers un traitement systématique à la VENDREDI 13, ce n’est pas le propos, ni le projet. Le film suit un rythme lent, progresse pas à pas dans son récit sans jamais brusquer les événements, en évitant astucieusement les clichés attendus. Marc Evans ne prépare pas non plus le terrain à un retournement de situation classique à la Scooby-Doo, ou à une surprise idiote genre HAUTE TENSION. Il se contente de suivre la marche logique de son récit, implacablement, et le dénouement, d’une radicalité et d’une perversité assez glaçantes, est amené sans effets de manche, simplement. Et très, très froidement. Les règles du jeu se durcissent (chauffage mis en panne, ravitaillement de plus en plus maigre, colis réservant des surprises d’un goût très douteux…), et l’atmosphère se dégrade parallèlement à la lente prise de conscience des candidats. Un film très bien écrit donc, mais ce n’est pas tout. Pour ce film tourné en DV avec des images retravaillées pour développer une texture vidéo assez granuleuse, le tournage s’est construit autour d’une installation assez surprenante, d’un dispositif de filmage privant le film de mouvements de caméra, imposant un filmage rugueux à base de zooms et de panoramiques limités. Le matériau de base est donc assez sec et presque « dogme ». Mais pas tout à fait, car malgré ces éléments techniques (auxquels on peut adjoindre la prise de son) sur lesquels n’importe quel cinéaste feignant se serait intégralement reposé, Marc Evans ne se dispense pas pour autant de faire de la mise en scène, et du montage. Le filmage a donc beau être en apparence engoncé dans les contraintes, Evans adapte astucieusement sa mise en scène, en se souciant peu du réalisme dans le choix de l’emplacement des caméras (il y en a absolument partout, jusque dans les lampes torches ou dans les stylos !) : le cadrage est faussement documentaire (décadrages, heureusement pas systématiques pour un sou, zooms et mise au point ajustant perpétuellement le cadre, bruits des caméras constamment audibles), mais il sert en réalité un découpage rigoureux et soigné, qui pour une fois (c’est assez rare ces dernières années pour être souligné au marqueur et pour mériter un gros bisou) doit son efficacité au travail de montage, que l’on devine avoir été assez colossal, et à l’intelligence du tournage sur le plateau, particulièrement bien pensé, plutôt qu’à une asséchante exploitation de storyboards, l’un des maux qui minent considérablement le film de genre, et dont le COLD AND DARK mentionné ci-dessus est une triste illustration. L’atmosphère musicale est elle aussi assez originale, mais le film, sous cet aspect, vaut particulièrement pour un traitement du son riche en idées oppressantes et souvent assez effrayantes. Un film assez étonnant, qui doit (toutes proportions gardées) plus à Michael Haneke qu’à un URBAN LEGEND pour son scénario ou à un PROJET BLAIR WITCH pour sa mise en scène. Le résultat en est d’autant plus estimable, et s’avère très réussi.
 
Mais j’ai été beaucoup trop bavard, et pour connaître la suite, il vous faudra revenir plus tard, le commandant du vaisseau, craignant que vous ne fassiez une indigestion, m’ayant fortement suggéré de scinder mon article trop long en deux parties ! La fin de ces chroniques est pourtant déjà rédigée, et vous ne patienterez donc pas pour découvrir le N-Z qui n’est pas celui de Dorothée, qu’on se le dise. Suite et classement, très vite, mais ne soyez pas sur vos nerfs, vous allez nous les mettre à vif !
 
Le Marquis
 
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 18:57

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Bien cher André, tendre Zoé,
 
Comme vous le savez maintenant – et si vous l’ignorez, allez donc lire ici – je vis désormais mon quotidien de cinéphile par le biais de cette bien belle structure de l’Abécédaire, méthode de visionnage basée sur une contrainte ludique qui me permet d’alterner les styles, les genres et tout le reste, une lettre, un film. Le choix est déterminé au fur et à mesure : lorsque je regarde un film, toujours dans la continuité alphabétique, j’ajoute un autre film à l’autre extrémité de la pile. Interdiction, bien évidemment, de retoucher la sélection au gré de mes caprices, et d’effectuer des changements de dernière minute – bien qu’il y ait, dans la sélection qui va suivre, une entorse à cette règle dont je m’expliquerai auprès de votre Cour Suprême. C’est un système décidément passionnant, à la fois amusant et rudement sévère : bien qu’ayant fait l’acquisition du dernier Argento (VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?), qu’il me tarde violemment de découvrir, je ne me suis pas autorisé d’exception. Il est bien programmé dans le prochain Abécédaire, il est là, sur l’étagère, à me narguer, et chaque nouveau film visionné me rapproche de l’instant T (ou V, à vrai dire), même si, en attendant, destin cruel, il m’a fallu passer par le film V de l’Abécédaire entamé sans déroger, quitte à ronger mon frein – car oui, j’ai donc été contraint par ma propre psychose à voir le VERCINGETORIX de Christophe(r) Lambert avant l’hommage de Dario à Alfred. C’est dur. C’est très dur. Mais, je vous le rappelle, quand on achète un film, c’est pour le voir, pas pour l’entreposer. Je vous avais promis de vous tenir au courant de l’évolution de l’Abécédaire, et comme le disait si bien Jean-Michel Dhermay dans LES AVENTURES GALANTES DE ZORRO de Gilbert Roussel (absolument pas co-réalisé par Bruno Mattei donc, contrairement à ce que laisse entendre le site Imdb, référentiel mais pas infaillible) : « Zorro tient toujours ce qu’il promet ! »
 
A comme… ANGEL, de Harley Cokeliss (Angleterre, 2002).
J’avais vu il y a plusieurs années un film d’Harley Cokeliss, DREAM DEMON, film d’épouvante onirique de très bonne tenue, aujourd’hui tombé dans les oubliettes (alors qu’on nous casse encore les pieds avec le très nul AMITYVILLE, LA MAISON DU DIABLE 25 ans après sa sortie, si c’est pas malheureux…). Avec ce (télé ?)film inédit, le cinéaste aborde un tout autre genre, un récit fantastique grand-public adapté d’un livre pour enfants de Melvin Burgess (également auteur du livre adapté par BILLY ELLIOT). Le film raconte comment un enfant anglais découvre un jour, par pur hasard, un passage le transportant des dizaines d’années en arrière, en pleine seconde guerre mondiale. Il fait la connaissance d’une petite fille, May, traumatisée par les bombardements et recueillie par un fermier, et se lie d’amitié avec elle. Lorsqu’il parvient enfin à retrouver le passage le ramenant à son époque, c’est pour apprendre qu’elle a trouvé la mort quelques jours après son départ dans le bombardement de la ferme où elle avait trouvé refuge. Il se met alors en tête de voyager à nouveau dans le temps pour changer le cours des événements. Joli récit, pas trop mièvre et ménageant quelques belles plages d’amertume, le film se regarde plutôt agréablement (la VOST est fournie par l’éditeur, ça c’est gentil) mais ne décolle pas vraiment, la mise en scène restant beaucoup trop sage et télévisuelle.
 
B comme… BAMBOLA, de Bigas Luna (France/Espagne/Italie, 1996).
Avec un cinéaste comme l’espagnol Bigas Luna, on est en droit de s’attendre à un film faisant preuve de davantage de personnalité, même si sa carrière n’est à mes yeux pas forcément à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre après l’extraordinaire ANGOISSE (scandaleusement invisible aujourd’hui). On peut, si l’on est un peu vache – et sans le comparer au très talentueux Julio Medem – considérer qu’il a un peu raté le coche et s’est depuis fait doubler par Alex de la Iglesia – qui a d’ailleurs fini par réaliser un film longtemps prévu pour Bigas, l’excellent PERDITA DURANGO. Tourné en Italie et en Italien, BAMBOLA raconte une histoire torturée, celle d’une belle jeune femme tombant amoureuse d’une brute épaisse, un homme violent rencontré en prison alors qu’elle rendait visite à un type incarcéré pour avoir tué, par accident, un proche de la Bambola en question, jaloux comme un pou. Rien d’infamant, mais il faut bien l’avouer : loin d’ANGOISSE, le film n’égale même pas le tout juste sympathique JAMBON JAMBON, et le film ronronne, tourne en rond. Bigas Luna poursuit ici son exploration de l’érotisme dans le style de son film LES VIES DE LOULOU, mais les enjeux sont bien maigres : Bambola est tiraillée entre son désir et sa répulsion, son attirance et son dégoût, son amour et son mépris, le film alternant les scènes érotiques à la provocation systématique et un peu facile (dont une scène pas très sensuelle faisant intervenir une anguille dans les ébats), et les éclats de violence et de jalousie un peu infantile. Bref, c’est de l’amour vache, et ce n’est hélas pas grand-chose d’autre. Même si le film est correctement mis en scène, il peine à se construire une vraie personnalité et à maintenir l’intérêt.
 
C comme… CAPITAINE KRONOS, TUEUR DE VAMPIRES, de Brian Clemens (Angleterre, 1974)
Belle rencontre, très prometteuse, entre l’un des créateurs de l’incontournable série CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, et la Hammer dans ses derniers sursauts avant la chute. Au passage, deux mots sur les films de la Hammer. Contrairement à bien des critiques, si j’apprécie vivement certains films de la période classique (LE CAUCHEMAR DE DRACULA par exemple), je situe pour ma part une grande partie des plus belles réussites du studio de production dans sa dernière période, celle qu’on épingle si souvent pour sa vulgarité et sa complaisance. À mes yeux, c’est sans doute dans la dernière période que s’illustrent certains des meilleurs films de la firme : LE CIRQUE DES VAMPIRES, Dr JEKYLL ET SISTER HYDE, LA FILLE DE JACK L’EVENTREUR ou l’étonnant LES MONSTRES DE L’ESPACE, pour n’en citer que quelques uns, me paraissent faire preuve de bien plus de folie et d’inventivité que bon nombre de classiques de la Hammer comme LA MALEDICTION DES PHARAONS ou LE CHIEN DES BASKERVILLE. S’il est vrai que la qualité des suites de la série des Frankenstein ou des Dracula, (trop) portées en étendards de la firme, s’est considérablement dégradée, c’est pourtant à cette période que le studio a un peu cassé le moule du classicisme gothique pour laisser fuser des idées plus originales et des mises en scène plus iconoclastes. Il faut également ajouter, par ailleurs, qu’entre la Hammer et CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, les parois ont souvent été très poreuses, et que l’on retrouve dans les meilleurs longs-métrages de la Hammer le foisonnement d’idées saugrenues, de cadrages audacieux, de brillants effets de montage qui caractérisent si bien la série anglaise – sans parler de leurs castings et génériques techniques respectifs. Raison de plus pour que Brian Clemens trouve sa place dans ce CAPITAINE KRONOS, qui n’a pourtant pas reçu l’accueil escompté. La faute, peut-être, à un casting bien inégal, le héros (Horst Janson) et son ennemi étant campés par des acteurs certes pas mauvais, mais manquant cruellement de charisme. Dommage pour le reste du casting, bien plus convaincant (Ian Hendry et Wanda Ventham sont excellents, et Caroline Munro, et bien, Caroline Munro est très jolie). Dommage aussi pour la mise en scène de Clemens, s’inscrivant effectivement avec aisance et originalité dans l’inspiration plus moderne et plus libre de cette production, l’une des dernières des studios Hammer à faire preuve de rigueur et de qualités cinématographiques – et l’échec du film en salles n’a pas contribué hélas à relever la barre. Certaines idées, dans cette relecture peu classique du thème du vampirisme, ont certes un peu vieilli : les jeunes filles vampirisées deviennent des vieillardes hideuses, ce qui occasionne quelques plans d’un comique involontaire renvoyant aux classiques du Benny Hill Show (Mademoiselle ?… Berk !!!). Mais le film reste franchement étonnant, ménageant des plages d’humour absurde décapant (lorsque Kronos cherche un moyen de détruire les vampires en « testant » plusieurs méthodes – pieu dans le cœur, flammes, pendaison – sur l’un de ses amis contaminés), des idées singulières (personnage, jamais développé, de la femme aux yeux bandés buvant tranquillement son verre de vin dans une auberge) et de superbes tranches de mise en scène (séquence dans l’église, où l’ombre portée d’un crucifix, jusqu’alors invisible et anodine, se révèle être la silhouette d’un vampire s’apprêtant à fondre sur sa proie). L’un dans l’autre, un excellent film.
 
D comme… DOUBLE VISION, de Chen Kuo-Fu (Taiwan / HongKong, 2002).
DOUBLE VISION est (encore !) une histoire de serial-killer, ici avec profiler importé des Etats-Unis à l’appui (David Morse, en forme), fortement teintée de fantastique, et pour cause : les victimes du tueur meurent sans qu’il ne les touche, elles meurent noyées sans qu’il n’y ait de l’eau, brûlées sans qu’il n’y ait d’incendie… Bizarre, bizarre… Un récit intrigant, qui ménage donc bien des révélations tonitruantes, et, HK oblige, des passages d’un lyrisme mélo échevelé assez cocasses. Ceci dit, le film, extrêmement stylisé, est fort bien rythmé, et sans faire preuve d’une folle originalité, parvient souvent à surprendre et à intriguer, ce qui n’est déjà pas si mal.
 
E comme… EXOTICA, d’Atom Egoyan (Canada, 1994).
Cela n’aurait que peu de poids de vous dire que c’est le meilleur film du cinéaste qu’il m’ait été donné de voir, dans la mesure où je ne connaissais de lui que le très beau VOYAGE DE FELICIA. Ça en aurait plus si je vous disais que c’est, de très loin, le meilleur film de la sélection ? EXOTICA est un film sensationnel, un parcours de chat, en quelque sorte (peut-être celui qu’une jeune fille laisse sortir dans le magnifique plan final ?), un chat qui se ballade tranquillement sur un cycle balisé, reprenant, en les approfondissant petit à petit, en en changeant subtilement la tonalité au fur et à mesure, les mêmes décors, les mêmes séquences, dans un rythme unique, nonchalant mais jamais monotone, extrêmement envoûtant, hypnotique. Le cinéaste développe ses personnages avec soin, préférant toujours distiller leurs parcours respectifs, dont certains sont profondément déchirants, dans sa mise en scène plutôt que dans un scénario trop écrit qui aurait pu facilement sombrer dans le mélo le plus téléphoné, ou pire, dans le jeu de hasards et de coïncidences le plus artificiel. Atom Egoyan maîtrise ces éléments à la perfection, égalant ainsi les meilleurs films de Julio Medem, dont son univers m’a paru ici assez proche. C’est un film beau à pleurer, et ça vaut le coup de le souligner, dans la mesure où l’affiche illustrant le DVD me semble rétrospectivement bien stupide et raccoleuse : une femme sexy sur fond noir, agenouillée dans une espèce de danse lascive et masturbatoire, des yeux de voyeur inquiétants, à la rigueur, si vous voulez, il faut bien vendre, ma pauvre Josiane, mais ce slogan : « Dans un monde de tentation, l’obsession est le désir le plus meurtrier », était-ce bien nécessaire ? Ne vous y laissez pas prendre, EXOTICA n’a rien à voir avec un BASIC INSTINCT de seconde zone. Mais alors, rien.
 
F comme… LE FLEUVE DE LA MORT, de Tim Hunter (USA, 1986).
Ni polar, ni mélodrame, ce petit film américain (inspiré d’un fait divers, mais je m’en contrefous) raconte l’histoire d’un groupe d’adolescents décidant de dissimuler la mort d’une jeune fille de leur entourage, assassinée par un de leurs amis, totalement gratuitement d’ailleurs. Vous imaginez d’ici le dilemme dans lequel est plongé un Keanu Reeves tout jeunot (et déjà passé expert dans l’Art de l’Inexpressivité Faciale). Ceci dit, le film vaut pourtant beaucoup pour son casting, avec notamment Joshua Miller, le « petit garçon » d’AUX FRONTIERES DE L’AUBE, plutôt bon acteur pour un gosse (et fils de Jason Miller, le jeune prêtre de L’EXORCISTE, accessoirement) ; Crispin Glover lui aussi tout jeunot (et déjà passé, en ce qui le concerne, expert dans l’Art de l’Interprétation Hystérique), en roue libre complète dans un rôle qu’il campe avec son jeu inimitable, aussi irritant qu’il est impressionnant. Chapeau surtout à Dennis Hopper dans le rôle d’un dealer agoraphobe et marginal, auquel l’acteur apporte énormément. Pour le reste, le film se suit gentiment, et préfigure curieusement l’univers de la série TWIN PEAKS par bien des aspects (structure du récit construite autour d’un cadavre, absence de la morte marquée par son siège vide dans la classe, vers lequel convergent les regards de ceux qui sont impliqués dans sa disparition, petite ville proche du fleuve et des forêts environnantes, musique synthétique assez obsessionnelle, etc.). Le tout manque toutefois d’un brin d’énergie et de personnalité, Tim Hunter restant solidement attaché à un scénario linéaire aux enjeux intéressants mais trop prévisibles.
 
G comme… GUEPES ATTACK, de Paul Andresen (USA / Mexique, 2003).
Quel titre formidable ! Vous parler franglais ? Ce DEADLY SWARM en VO (mais sans VO, ici ça ne fait rien) est une histoire bien classique de bébêtes tueuses, ici matérialisées par des effets en images de synthèse résolument désastreuses, tellement mauvaises qu’elles donneraient la nostalgie des morphings de WILLOW, c’est tout dire. Hélas, pour ce qui est du rayon Z, ce film ne risque pas d’éveiller vos zygomatiques malgré quelques scènes bien débiles comme il faut : l’ennui prédomine, et le film est littéralement assommant. Ça peut très largement s’éviter. Quitte à faire un détour. Le seul avantage étant que ce genre de produit à l’intérêt strictement égal à Zéro fait l’effet d’un grand coup d’éponge dans le cerveau : c’est comme une vidange, voilà, ça c’est fait, on peut retourner voir du cinéma maintenant ?
 
H comme… HANS CHRISTIAN ANDERSEN ET LA DANSEUSE, de Charles Vidor (USA, 1952).
Bon, là, je vais encore avoir un problème. Cette comédie musicale de Charles Vidor prend pourtant bien ses précautions via un carton au début du générique, précisant bien que le film n’est en aucun cas une biographie réaliste de l’écrivain danois, mais une fiction se donnant pour objectif d’imaginer librement un récit sur son parcours et sur l’origine de son inspiration. Ça, c’est super : j’adore l’œuvre d’Andersen, et je me réjouis de découvrir un film synthétisant la vie et l’œuvre dans un même mouvement créateur, préfigurant peut-être les réussites de David Cronenberg (William Burroughs dans LE FESTIN NU) ou de Steven Soderbergh (pour son KAFKA). Bon, je sais, l’affiche bariolée et nunuche (on dirait un film avec Shirley Temple) aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais j’aime véritablement l’univers d’Andersen, qui a finalement peu été porté à l’écran, et encore plus rarement avec talent – tout juste peut-on relever le beau ROI ET L’OISEAU (malgré le parasitage un peu verbeux à mon goût de Jacques Prévert). [Celui qui mentionne LA PETITE SIRENE de Disney sort immédiatement.] Non pas que le film soit absolument lamentable – il présente une ou deux séquences musicales assez réussies. Mais il n’est quand même pas bon. Et il se casse même les dents en s’égarant longuement dans une transposition du récit de la « Petite Sirène » dans un ballet interminable, visuellement hideux et profondément ridicule – ben oui, les gars, moi, j’ai vu LES CHAUSSONS ROUGES de Michael Powell, merci pour lui ! Quant au scénario, même par reflets, il ne reflète en rien, mais alors en absolument rien, l’univers poétique, vénéneux et personnel d’Andersen, qui doit se retourner dans sa tombe au point de forer le pétrole en se voyant ainsi réduit à l’image du gentil conteur naïf, tout doux, tout miel, babillant des comptines devant un parterre de petits n’enfants (sûrement échappés de leur île, les salauds) bavant d’émerveillement. Lorsqu’il était convié à une lecture de contes, Hans Christian Andersen était réputé pour ses crises de rage quand on lui servait un public enfantin en guise d’audience. Et oui, Andersen écrivait des contes, mais n’était en aucun cas le Bernard Minet Danois qu’on voudrait aujourd’hui nous faire avaler – et moi, hors de question que j’avale Bernard Minet, non mais ! Ses textes, on a trop tendance à l’oublier, étaient très souvent sombres, complexes et littéraires. Ici, dans le film de Charles Vidor, il semble plus important de lui prêter une histoire d’amour malheureuse avec Zizi Jeanmaire !!! Ah, oui, c’est captivant. Mais le pire, c’est encore de le voir raconter l’histoire du « Vilain Petit Canard » à un mioche malade rejeté par ses camarades. Il la lui raconte, comme ça, dans la rue, et le mioche est tout heureux, tellement heureux qu’il court le dire à son papa, directeur d’un journal, qui décide, en guise de remerciement, de publier l’histoire, sans prévenir l’auteur, pour lui faire la surprise. C’est génial, les mecs, l’histoire est publiée par le journal, Hans devient célèbre, la vie est belle, tralala-itou. Mais qui a couché cette histoire par écrit ??? Le papa reconnaissant ??? Le gamin, après ses devoirs ??? On voit bien ici qu’il n’est pas question de littérature, il n’est question que d’histoires, de mignonnes petites histoires. Pour le respect, on repassera. Ou pas. Ça aussi, ça peut s’éviter.
 
I comme… L'ÎLE, de Kim Ki-Duk (Corée du Sud, 2000).
Et quand je verrai I COMME ICARE, ça fera « I comme… I comme Icare » ?
Bon, ça ne s’arrange pas. Un homme a tué son épouse volage, et va cacher sa honte et son désespoir dans une cabane de pêche flottante parmi tant d’autres, sur un lac d’une région reculée, gardienné par une jeune femme belle, mutique et mystérieuse. Se reporter à BAMBOLA pour retrouver exactement le même créneau de l’amour vache. À ceci près que si le film de Bigas Luna, aussi quelconque soit-il, assumait pleinement son érotisme, Kim Ki-Duk lui donne dans l’art et essai poseur avec cette bête de festival qui m’a très vite tapé sur le système. Le cinéaste coréen se repose de tout son poids sur la beauté des décors naturels, effective notamment dans ses plans de traversée du lac recouvert de brume. C’est très joli. Mais en ce qui concerne le cadrage, la mise en scène ou le travail sur le son, c’est quasiment le néant complet. L’épure n’est pas un art facile, et Kim Ki-Duk ne parvient jamais à faire émerger de mise en scène dans ses poses contemplatives à sombrer d’ennui. Et ce n’est pas avec un scénario aussi lourdement symbolique qu’il risque d’emporter mon adhésion. Le film est systématiquement prévisible, que ce soit dans ses excès (auto-mutilations avec hameçons, une pour l’homme dans la gorge, une pour la femme sur ses parties génitales, séquences douloureuses mais grotesques qui s’achèvent bien logiquement par un plan montrant l’un des membres de ce couple torturé, littéralement, pêcher son conjoint mutilé dans les eaux du lac), ou dans ses tentatives de provocation résolument ridicules (dont un plan splendouillet, pour reprendre l’expression de mon médecin traitant, sur un homme en train de faire caca dans le lac, avec le point de vue du lac, ha-ha). Tout ça, traité avec le plus grand sérieux, donne l’effet d’une insondable prétention, que vient souligner un plan final en forme d’allégorie (allégorille, oui !) d’une évidence frôlant de très prêt la bêtise pure et simple. Au secours. Sinon, il y a un film splendide qui s’appelle ONIBABA, et qui devrait faire rougir de honte cette ÎLE sur laquelle je ne suis pas prêt de remettre les pieds.
 
J comme… LE JOUR DU FLEAU, de John Schlesinger (USA, 1975).
Le lien renvoie à l’article du Dr Devo, auquel je souscris entièrement. C’est sans doute, et de loin, le meilleur film de Schlesinger ; la dernière partie du film est franchement impressionnante.
 
K comme… KUCH KUCH HOTA HAI, de Karan Johar (Inde, 1998).
Bon, j’avoue, j’ai un petit faible pervers pour le cinéma de Bollywood, pour des raisons qui tiennent essentiellement à l’aspect kitsch de la chose, je veux bien l’admettre. Du bariolé comme dans une pub pour Mir Couleur, des chorégraphies haut-bas-gauche-droite avec des dizaines de figurants synchrones, des chansons interminables aux sonorités absurdes et aux paroles nunuches, et me voilà au paradis. Quand, en plus, comme c’est le cas ici (du moins pour la première partie, soit 90 petites minutes), cet univers rencontre celui du film de college américain, c’est vraiment le bouquet. Sans parler de ces grandes plages mélodramatiques larmoyantes jusqu’à l’hystérie, j’adore. L’acteur principal, la star Shahrhuk Khan, est mauvais comme un cochon, mais de toute façon, le jeu des acteurs est ici souvent d’une naïveté assez désarmante – voir ce plan totalement indescriptible des retrouvailles de Rahul et Anjoula (rien que les noms des personnages me mettent en joie), séquence sans dialogues où les deux acteurs en font des caisses et des caisses et des caisses et des caisses, n’en jetez plus, et vous m’en mettrez une de côté. J’avoue y prendre beaucoup de plaisir, même si, c’est vrai, je m’essouffle un peu au bout de 2h30. Je souligne avant de passer à la suite que j’ai été assez stupéfait de voir l’actrice Kajol (avec son nouveau parfum, vous allez beaucoup l’aimer) fredonner la « Danse des Canards » pour se moquer de son ami Rahul. Délicieux.
 
L comme… LA LOUVE SANGUINAIRE, de Rino di Silvestro (Italie, 1976).
Pour ce film également, je vous renvoie au très bon article du Dr Devo. LA LOUVE SANGUINAIRE a des aspects un peu désuets (sa musique notamment a bien mal vieilli), mais fait preuve d’originalité et d’une belle énergie, à l’image de son interprète Annik Borel, qui s’investit dans un rôle risqué avec une puissance et une absence de retenue qui laissent sans voix. Très bon film.
 
M comme… THE MAN WHO CRIED, de Sally Potter (Angleterre / France, 2000).
De Sally Potter, je ne connaissais que le splendide ORLANDO, remarquable adaptation du roman de Virginia Wolff où les pas de Tilda Swinton croisaient ceux de Jimmy Somerville sans tourner au ridicule, bien au contraire. Et j’appréhendais un peu THE MAN WHO CRIED, moins réputé, au sujet peu attrayant (les juifs, la grande guerre, le chaos, etc.) rendu encore plus rébarbatif par une jaquette DVD citant maladroitement une accroche idiote extraite du magazine « Jeune et Jolie » (Vieille et Décatie, ça existe ?) : « Un hymne à la tolérance et à l’amour », nous promet la péronnelle. Oui, bon, un hymne à l’amour, comme Tous pour l’Ethiopie ou We are the World, sans façon. En réalité, si le film est effectivement à cent coudées en dessous d’ORLANDO, la déception reste modeste. Sally Potter semble se préoccuper davantage de mise en scène que d’hymnes à des choses positives. Le scénario tire ici ou là quelques grosses ficelles, et certains éléments font un peu trébucher le métrage (John Turturro n’est pas très convaincant dans ses vocalises en play-back de chanteur d’opéra). Mais dans l’ensemble, Sally Potter évite toutes les séquences démonstratives dans lesquelles se serait vautré n’importe quel autre cinéaste, préférant des ellipses parfois saisissantes aux séquences les plus attendues dans ce genre de sujet. Elle maintient l’Histoire à distance, et se focalise sur l’évolution de son récit (une juive tombant amoureuse d’un gitan pendant la seconde guerre mondiale, et pourquoi pas une co-location avec un homosexuel pour parfaire le tableau ?), construit par un enchevêtrement de répétitions, d’échos et parfois de prémonitions – qui ne sont pas celles des personnages mais bien de la mise en scène et du montage. Modérément certes, mais on est loin d’œuvres démonstratives comme ont pu en livrer sur le même thème des cinéastes comme Spielberg ou Polanski. Sally Potter n’a pas de leçons à donner, elle adapte un récit sans véritable éclat, mais avec intelligence et avec une belle intensité. C’est un beau film, superbement photographié, dans lequel surnagent quelques séquences assez fabuleuses, dont une montrant Cate Blanchett assistant à un opéra qui se transforme soudain en séance de cinéma, chorégraphie aquatique hollywoodienne en noir et blanc, avant que des inserts (en couleur et d’une netteté très malpolie) ne nous montrent Cate Blanchett, épanouie parmi les autres nageuses, écho d’une séquence dans une piscine qui n’interviendra que bien plus tard dans le récit, mais avec le plus grand fracas.
 
N comme… NUMERO 17, d’Alfred Hitchcock (Angleterre, 1932).
On sort tout juste du muet : la sonorisation est encore partielle, hésitante et parfois maladroite (voir une séquence de bagarre avec des “pif” et des “pafs” à peine plus percutants qu’une gifle de bébé). Par contre, la mise en scène d’Hitchcock est fort soignée : le montage est vif, aucune théâtralité, la caméra est mobile, et le cinéaste instaure une atmosphère proche du fantastique dans une première partie en forme de huis clos, la meilleure du film d’ailleurs, avec un plan particulièrement réussi et très surprenant : les lumières du passage d’un train (visibles à l’intérieur de la demeure en ruine où se déroule une grande partie du métrage !) illuminent le cadavre au pied de deux personnages, puis leurs visages effrayés, étrangement déformés par un effet optique très curieux. C’est soigné, rythmé et souvent assez drôle, bref : un moment très agréable.
 
O comme… OCTOPUS II, de Yossi Wein (USA, 2001).
C’est la séquelle d’un des innombrables films de monstres dont la firme américaine Nu Image s’était fait une spécialité (avant de s’orienter tout récemment vers des productions plus « officielles » et ambitieuses : bonne chance !), un flot de productions alternant les petites réussites Z (SHARK ATTACK III et SPIDERS en particulier) et les navets soporifiques, comme d’ailleurs le premier OCTOPUS. Sa suite n’est hélas pas tellement plus reluisante : aucun rythme, et pas de drôlerie particulière – à part peut-être les grognements ridicules de la pieuvre géante aux yeux lumineux lorsqu’elle fait surface. Les effets spéciaux sont assez calamiteux (notamment parce que les raccords entre la pieuvre en images de synthèse à deux balles et les acteurs s’enroulant eux-mêmes dans des tentacules en caoutchouc, comme dans PLAN 9 FROM OUTER SPACE, font très mal aux yeux) et le scénario est complètement foireux – le film se poursuivant près de vingt minutes après la mort de la créature en se lançant dans un remake poussif de DAYLIGHT, juste histoire de tenir les 90 minutes réglementaires. Parfait pour soigner les insomnies ceci dit.
 
P comme… PREPAREZ VOS MOUCHOIRS, de Bertrand Blier (France / Belgique, 1977).
Oscar du meilleur film étranger (que Blier attribue humblement à l’absence dans la sélection, imprévue, de SONATE D’AUTOMNE), PREPAREZ VOS MOUCHOIRS est un drôle de film. D’un côté, le film semble un peu avoir déçu à l’époque, car il venait après LES VALSEUSES, mais ne s’inscrivait pas dans la même veine provocatrice (et assez noire). C’est un film, au contraire, assez tendre, plus ouvertement humoristique, à l’atmosphère vive, mais paisible. D’un autre côté, son sujet (une femme insatisfaite, Carole Laure – parfaite, qui ne trouve pas son compte dans les bras de son conjoint ou de l’amant qu’il lui propose pour lui rendre le sourire, mais qui finit par trouver le bonheur, tomber amoureuse et faire un enfant avec… un garçon de 13 ans !) est, par la petite bande, assez provocateur – et serait probablement l’objet d’un scandale s’il était tourné aujourd’hui. Le film n’est cependant à aucun moment tendancieux ou déviant, et parvient au contraire à trouver une incroyable justesse de ton, un équilibre lumineux, frais et optimiste, grâce à une mise en scène fluide (bien qu’elle ne soit pas encore d’une très grande richesse) et surtout grâce à une finesse d’écriture assez remarquable, et faut-il le préciser, d’un humour assez imparable.
 
R comme… ROBERTO SUCCO, de Cédric Kahn (France / Suisse, 2001).
Serial-killer encore, mais dans un sous-genre plus précis, celui du film inspiré par un véritable assassin, vu de l’intérieur, un peu dans la lignée de films comme LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL, HENRY – PORTRAIT OF A SERIAL KILLER ou LUCIE AUBRAC (non ?). Ici, nous avons affaire à Roberto Succo (solidement interprété par Stefano Cassetti). Cédric Kahn signe un film très honorable, tout en retenue, sobre, serré, efficacement réalisé, qui a le mérite d’éviter les effets (de mise en scène ou d’écriture) racoleurs, et qui a le tort, dans sa rigoureuse sobriété, de ne pas faire preuve d’une grande personnalité, contrairement aux films de Leonard Kastle ou de John McNaughton. Ceci dit, encore une fois, le film s’avère intéressant, subtil et parfois très anxiogène, et le casting (cocorico ! c’est pas tous les jours Noël !) est sans fautes, jusqu’à la bizarre Isild le Besco, parfaitement dans son élément. Pas mal du tout.
 
S comme… SAHARA, de Breck Eisner (USA / Espagne / Allemagne, 2005).
Ça tombe bien, je l’ai vu un dimanche soir. Le créneau parfait pour ce film d’aventures efficace mais très quelconque, amusant mais piètrement réalisé – ça fuse de partout, mais le montage ne suit pas, et agace parfois profondément : si vous avez l’occasion ou l’envie saugrenue de voir ce film, regardez un peu comment les actions un peu « élaborées » (explosions, personnages tombant d’un bateau, etc.) sont systématiquement décomposées en quatre plans très courts, c’est très tendance, ça, et bon nombre de cinéastes actuels semblent intimement persuadés que cela contribue à donner du mouvement, de l’énergie et de la nervosité à leur petite, petite, petite mise en scène friquée – ils se fourrent le doigt dans l’œil, ce genre de découpage flaire juste le cache-misère et ne met absolument pas en valeur ce qu’il est supposé magnifier. Mouais.
 
T comme… TOUBIB MALGRE LUI, de Michael Apted (USA, 1987).
Je ne sais pas pourquoi je m’entête à regarder les vieilles comédies de feu Richard Pryor alors que je ne le trouve même pas très bon. Ceci dit, ce TOUBIB MALGRE LUI est plus réussi que COMMENT DEPENSER UN MILLION DE DOLLARS PAR JOUR de Walter Hill. Ce qui n’en fait pas une merveille, loin de là. Richard Pryor se retrouve donc, par un complexe concours de circonstances, bloqué dans un hôpital, après avoir endossé l’identité du médecin qu’il n’est pas. Vous devinez la suite. C’est aimablement chaotique, quelques gags font mouche (surtout les plus vulgaires, il faut bien l’admettre) et on est étonné de retrouver là, dans le rôle d’un dangereux criminel, l’acteur Joe Dallessandro, d’autant plus qu’à aucun moment il ne montre ses fesses.
 
U comme… UN BAQUET DE SANG, de Roger Corman (USA, 1959).
Sacré Roger Corman… Déjà bien opportuniste dans les années 50, il livre ici un de ces petits budgets dont il a le secret, tournés en deux temps trois mouvements, et très largement inspiré du scénario de L’HOMME AU MASQUE DE CIRE, qu’il transpose ici, fort astucieusement et avec talent, dans le milieu artistique beatnik. Dick Miller (qui a rempli sa sympathique filmographie essentiellement par sa présence quasi systématique dans les films de Corman et de Joe Dante) interprète donc ici un type un peu demeuré baignant dans le milieu beatnik sans y être vraiment accepté, jusqu’au jour où il leur présente une sculpture de son cru, qu’il a nommée « Chat mort », sculpture qui remporte un énorme succès : il lui faut donc fournir d’autres statues. Problème : la sculpture « Chat mort » est en réalité… un chat mort qu’il a recouvert d’argile. Et comme les sculptures suivantes s’appellent « Homme mort », « Femme étranglée » ou « Tête d’homme », je vous laisse deviner le pot aux roses. Loin de la stylisation du cycle des films adaptés d’Edgar Allan Poe, UN BAQUET DE SANG s’inscrit dans la série des films à très petit budget tournés par Roger Corman (dont le plus célèbre reste sans doute LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS). C’est un film très attachant, particulièrement bien écrit et d’une noirceur assez radicale.
 
V comme… VERCINGETORIX, de Jacques Dorfmann (France / Canada / Belgique, 2001).
Aïe. Ouïe. Celui-là, je l’ai vraiment senti passer. Dire que si Vercingétorix avait été incarné par Gérard Depardieu, je ne me serais jamais infligé ça… Mais que voulez-vous, je me suis mis à suivre la carrière de Christophe(r) Lambert – encouragé dans cette voie par le Dr Devo, bonjour la prescription ! Et bien je préfère encore revoir GIDEON que cette soupe saumâtre. Bon, le film est assez drôle au 36e degré : c’est le festival de la Perruque (Christophe(r) ressemble ici à un croisement bâtard entre Catherine Lara et le John Travolta de BATTLEFIELD EARTH), la coproduction internationale impose une post-synchronisation désastreuse (les dialogues absurdes étant encore l’élément le plus amusant du film) entrecoupée de répliques qui tuent (« Gauloises, Gaulois ! »), les génériques d’ouverture et de fin ont des proportions co(s)miques, Klaus Maria Brandade de Morue cabotine comme un chien en rut au milieu d’acteurs costumés façon Astérix. Oui, oui, c’est amusant. Mais bon sang, même pour rire, que c’est long parfois, deux heures (DEUX heures, deux heures, 2 heures, misère), d’autant plus que Jacques Dorfmann, dans la séquence de bataille finale, pompe honteusement le RAN de Kurosawa, qui ne s’en offusquera sans doute pas, non seulement parce qu’il est mort, mais aussi parce qu’à l’écran, ça devient juste, involontairement, parodique.
 
W comme… WITCHOUSE, de David DeCoteau (USA, 1999).
Et non pas WITCHOUSE II comme initialement prévu, car c’est bien à ce stade que j’ai décidé d’enfreindre le strict règlement. La cause en est simple : j’avais prévu de visionner ce WITCHOUSE II sans jamais avoir vu l’original, dont je ne possédais pas de copie. L’ayant trouvée ce week-end, il m’a paru idiot de ne pas les intervertir. D’autant plus que, si ça se trouve, je n’aurais rien compris à WITCHOUSE II sans avoir vu WITCHOUSE 1, qui sait ? J’en doute, ceci dit. WITCHOUSE est une production de la firme Full Moon, siège du producteur Charles Band, qui inonde le marché de films souvent très mauvais, mais qui ont au moins, de temps à autres, un peu de personnalité ; c’est aussi une des dernières boîtes à produire, encore aujourd’hui, de petites séries B à l’ancienne, parfois assez cocasses d’ailleurs (LE CERVEAU DE LA FAMILLE, THE KILLER EYE, ou encore CREEPS, le film où les Grands Monstres du Fantastique – Dracula, la Momie, le Loup-Garou, Frankenstein – sont interprétés par des nains !). Avec WITCHOUSE, cela dit, on est en terrain familier, les pieds bien plantés sur les sentiers battus. Une bande de jeunes crétins organise une soirée dans un manoir isolé, et tout va mollement jusqu’à ce que les lieux soient investis par une sorcière. Pour ce qui est du scénario, rien à signaler, vous pouvez circuler. Les acteurs sont mauvais comme des cochons, à l’exception notable d’une certaine Brooke Mueller, petite bombasse blonde dont le jeu outré et extraordinairement vulgaire m’a franchement ravi. Les mecs sont tous des mickeys bodybuildés habillés en marcels, mais vérification faite, tout est normal : le « Jack Reed » qui signe la mise en scène n’est autre que notre bon vieux David DeCoteau, cinéaste gay qui a considérablement « orienté » son cinéma depuis son outing (voir l’article sur le film LEECHES). Mais là n’est pas la caractéristique première de ce vieux briscard de la série Z : depuis quelques temps, il a découvert une figure de style cinématographique qu’il semble avoir décidé d’exploiter jusqu’à la moelle : le plan basculé. Dans un mouvement chaloupé (le premier est très subtil et assez beau, mais ensuite, David se lâche complètement), les plans tanguent sur la gauche, puis sur la droite, puis à nouveau sur la gauche si le plan dure suffisamment longtemps, et ce, à chaque plan et pendant tout le film !!! C’est assez surréaliste, c’est très con, c’est drôle sur la longueur, mais mieux vaut ne pas avoir mangé des huîtres. À part ça, rien à signaler, le film est très Z, assez laborieux, très court, et est dédié à l’un des mickeys du casting, assassiné peu après le tournage de THE KILLER EYE à l’âge de 28 ans, si c'est pas malheureux.
 
Z comme… ZELIG, de Woody Allen (USA, 1983).
Je n’avais pas revu le film depuis une paye, et il faut bien dire qu’il s’avère tout à fait à la hauteur de sa réputation : c’est malin, insolent, vif, et c’est aussi l’un des films les plus drôles du cinéaste avec GUERRE ET AMOUR. Pour ceux qui ne le situeraient pas, il s’agit d’un faux documentaire sur un homme ayant développé, par pure névrose, la capacité de prendre l’apparence et la personnalité des personnes qui s’approchent de lui, sauf les femmes. (« Des tests sont en cours actuellement avec un nain et une poule », nous informe la voix-off). Il peut donc devenir chinois, indien, noir, etc., ce qui fait de lui la menace la plus sérieuse pesant sur le continent (dixit le Ku Klux Klan). On dit parfois bien du mal de Woody Allen sur Matière Focale – et il le mérite souvent, sa carrière étant tout de même très inégale et pas spécialement dans le haut de la vague ces dernières années, raison de plus pour mettre en valeur ceux de ses films qui valent vraiment le détour : ZELIG en fait indubitablement partie.
 
Mark Toesca me presse de vous proposer, pour conclure, cet Abécédaire sous la forme d’un Top 23 (pas 50 pour des raisons de bonne logique, mais pas 26 non plus car j’étais en panne de films en Q, X et Y). Le voici, et pour information, à partir de SAHARA inclus, vous pouvez économiser votre argent sans regrets.
 
EXOTICA
ZELIG
LE JOUR DU FLEAU
THE MAN WHO CRIED
PREPAREZ VOS MOUCHOIRS
CAPITAINE KRONOS
DOUBLE VISION
ROBERTO SUCCO
LE FLEUVE DE LA MORT
KUCH KUCH HOTA HAI
LA LOUVE SANGUINAIRE
NUMERO 17
UN BAQUET DE SANG
BAMBOLA
SAHARA
TOUBIB MALGRE LUI
HANS CHRISTIAN ANDERSON ET LA DANSEUSE
ANGEL
WITCHOUSE
VERCINGETORIX
L’ÎLE
OCTOPUS II
GUEPES ATTACK
 
Bien, ce fut un plaisir je l’espère partagé : je vous abandonne, je dois aller voir L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS.
 
Le Marquis

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Mardi 21 février 2006 2 21 /02 /Fév /2006 21:25

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
Cet Abécédaire, c'est pour me distraire... (Le Marquis, d'après une photo de Guesch Patti)


Chers Journals,
 
Les habitués du site le savent, je suis un homme malade, dévoré par l’utopie de l’archivage ultime, consumé par le désir d’entasser les films et de constituer une source cinématographique potentiellement inépuisable et profondément hétéroclite. Que faire quand on est atteint de cette fringale dont je suis copieusement atteint, et qui m’amène à accumuler aujourd’hui une collection de films qui a récemment dépassé les 1600 items, fréquemment évoquée du reste par mon noble hôte, le Dr Devo ? L’hôte logique en somme, car c’est bien vers un docteur que doit se tourner l’homme malade…
Ne croyez pas cependant que cette maladie se manifeste, comme celle de ceux qui ont développé une dépendance aux jeux d’argent, par une méticuleuse entreprise de ruine méthodique, par des fins de mois difficiles, par de lourds entretiens face à un banquier perplexe. Avec l’expérience, on apprend très vite à ignorer superbement les tarifs pratiqués par les éditeurs, et à traquer les bonnes affaires aux confins des solderies, des dépôts d’articles d’occasion, des sites VPC du style de celui dont la bannière orne la page que vous êtes en train de lire. On apprend tout simplement à patienter, à réserver les achats compulsifs aux bacs de DVD à moins de 5 Є. Il est hors de question de céder aux sirènes d’éditeurs comme MK2, qui pratiquent des tarifs snobs et prohibitifs. Hors de question aussi de jouer le jeu de grandes enseignes comme, dans ma contrée, le Leclerc Culture local, qui profite sans vergogne de l’absence de concurrence pour accommoder les prix de vente à leur sauce, très personnelle – plusieurs tarifs allant du simple au double dans le même magasin, marges de bénéfice extrêmement généreuses qui poussent le bouchon jusqu’à vendre ces doubles programmes de piètre qualité qui remplissent les bacs des supermarchés (deux films pour 4 Є, tarif éditeur – dans le lot, je vous recommande vivement le double programme LE BÂTEAU DES TENEBRES / LE CLANDESTIN, ce dernier film étant une série Z particulièrement hilarante), en arrachant l’étiquette "4 Є" pour la remplacer par un surréaliste "15 Є". Hors de question de préférer l’édition collector attrape-gogo, qui fait payer au consommateur docile un surplus conséquent pour un emballage en carton, un making of à dormir debout et trois pauvres interviews totalement dénuées d’intérêt. Hors de question, enfin, de me ruer sur une nouveauté vendue la peau des fesses, qui verra son prix réduit de moitié (voire plus) six mois plus tard. Deux règles d’or, si l’on veut survivre à sa maladie : le prix fait loi (ne jamais, jamais investir plus de 15 Є dans un film, quel qu’il soit) ; et l’on se doit de se poser des limites et, comme ils disent, de déterminer "le juste prix" (j’aimerais vérifier les dires du docteur sur THE GRUDGE, mais je ne l’ai pas acheté au prix neuf, et je ne l’achèterai pas d’occasion tant qu’il ne sera pas descendu en dessous de la barre des 5 Є. Souvenez-vous : il n’y a pas le feu !).
 
L’important c’est que la découverte prime, Prim, Prism, Prism Leisure… Tiens, ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de l’éditeur Prism Leisure, il y a pourtant du nouveau ! Prism Leisure, on en a déjà parlé (Note du Dr: ici!). C’est cet éditeur qui remplit les bacs de DVD vendus trois clopinettes, qui s’est spécialisé dans l’édition de films dont ils ne possèdent pas toujours les droits, ce qui les amène régulièrement à concocter des jaquettes fantaisistes, cousues de fautes d’orthographe et de contre-vérités, de crédits fantaisistes et d’affiches de films absents sur le DVD, remplacés pour le meilleur ou pour le pire par des titres n’ayant rien à voir avec la choucroute (CYBER WARRIOR dissimulant ainsi le très bon HARDWARE, le méconnu CURTAINS devenant DEATH DOLL, et j’en passe). Copies systématiquement en VF, aucun bonus (ou alors, mais c’est exceptionnellement rare, une bande annonce), copies le plus souvent recadrées issues de vieilles VHS usées jusqu’à la trame et reportées telles quelles sur support digital. Anciennement connu sous le nom de Initial Video (ou Intégral Video, c’est selon), Prism Leisure change souvent de nom suite à ses démêlés avec les ayant-droit, mais ne change jamais d’optique, refourguant les mêmes œuvres sous des titres et des jaquettes différentes. Rappelons d’ailleurs qu’à l’époque de la VHS, Intégral Video pratiquait comme un sport national la copie de films sur cassettes invendues ou rapatriées en urgence, ce qui permettait parfois des expériences déjà surréalistes comme de voir le film SCANNERS de David Cronenberg avec en arrière fond sonore une bande son de film de guerre (avec hélicoptères et tirs de mitraillettes) venant parasiter (tout pour plaire à Cronenberg, donc) la bande son du film en question. On aurait pu penser qu’avec l’apparition du DVD, ce genre de tuiles et d’approximations techniques involontairement expérimentales allait disparaître, mais c’était bien ignorer le talent si particulier de l’éditeur fantôme. Aujourd’hui, je ne sais pas si l’on doit continuer à parler de "Prism Leisure". D’autres appellations font actuellement surface (oui, plusieurs, tant qu’à faire, autant donner du fil à retordre aux détenteurs des droits !) : Lazer Films, Quadra Vision, ou tout récemment RED (Reel Entertainment in Digital), tous ces prête-nom dissimulent bien la même entité. Autre nouveauté, j’ai constaté ces derniers temps une tendance nouvelle à proposer certains titres dans le bon format, ou presque, ce qui est une véritable révolution.
Je dis bien "presque", et je m’explique. Prenons par exemple un film qui vient de paraître sous l’enseigne ‘RED’ : le film PEUR BLEUE, de Daniel Attias (USA, 1985). Un petit, mais alors tout petit, classique des années 80. Cette adaptation d’une nouvelle de Stephen King, qui propose un récit assez classique de lycanthropie, a une réputation désastreuse de petit navet aux effets spéciaux (dirigés par le piètre Carlo Rambaldi) plutôt navrants. Ce n’est effectivement pas un très bon film, mais est-ce lié à la nostalgie ? Le film, que j’ai vu lors de sa sortie en salles quand j’étais petit garçon (salut Michel), m’a paru assez charmant à la revoyure. J’ai retrouvé certaines séquences oubliées, comme celle où le jeune Corey Haim tire des feux d’artifice sur un pont en pleine forêt, et est attaqué par le loug-garou, ce qui est très embêtant car l’enfant est quand même dans une chaise roulante, et même si elle marche au super et fonce à vive allure sur les routes de campagne, le pauvre est quand même en mauvaise posture. Joli casting d’ailleurs, avec Everett McGill en prêtre tourmenté par les événements, Gary Busey en oncle alcoolique mais généreux et compréhensif, et même Bill Smitrovich (le papa de Corky, "un adolescent pas comme les autres" !) en rustre pilier de bistrot organisant une battue bien arrosée dans la brume qui connaîtra une issue désastreuse – une séquence assez belle, d’ailleurs, sans doute la meilleure du film, fort bien photographiée et émaillée de détails assez cocasses – j’apprécie particulièrement un plan assez cartoonesque : un homme est attaqué par le grand méchant loup, il tombe au sol et la lutte a donc lieu hors de notre champ de vision, du fait de cette brume bleutée qui forme presque une mer, flottant à un mètre du sol. Le pauvre monsieur tente de se défendre à l’aide de sa batte de base-ball, que l’on voit s’abattre encore et encore et encore sur la créature… Brève pause, grognement, et c’est soudain la grosse paluche toute poilue qui surgit de la brume, brandissant la batte avec laquelle elle se met à frapper à son tour, avec des résultats plus probants au vu des bruitages et craquements emplissant la bande son. Ça me plaît ! L’un dans l’autre, en somme, tout ça se revoit avec grand plaisir. Mais revenons à des considérations plus techniques. En DVD, les films peuvent être proposés dans leur format respecté, ou peuvent être recadrés de façon à bien remplir l’écran de télévision des béotiens qui préfèrent voir des films mutilés plutôt que de devoir supporter les infamantes bandes noires. Quel que soit le choix de l’éditeur, la copie, au format ou pas, peut être proposée en 4/3 (avec ou sans bandes noires, mais sans que le film soit obligatoirement recadré) ou en 16/9e si le téléviseur le permet (pour des films au format respecté, "optimisé" par cette option). PEUR BLEUE est dans un format bâtard, quelque part entre le 4/3 et le 16/9e : selon la configuration de votre poste de télévision, les personnages vous paraîtront subtilement écrasés (en 16/9e) ou subtilement allongés (en 4/3) – à vous de voir quelle option vous fait le moins mal aux yeux. Bref, on peut dire qu’en termes de compression, PEUR BLEUE est proposé en 10/6e de cuisine. Bien plus poétique s’avère une autre particularité de cette compression : la copie, lorsqu’un plan très lumineux apparaît brusquement, est très brièvement parasitée, ce qu’on remarque à peine, jusqu’à cette séquence finale où le loup-garou démasqué agresse le jeune héros, sa sœur et son oncle dans la maison familiale. Des grondements autour de la maison, la grande sœur paniquée car elle vient d’apercevoir le faciès de la bête à l’extérieur, l’oncle qui commence à penser que toute cette histoire n’est peut-être pas le fruit de l’imagination de son neveu, le suspense est à son comble. C’est à cet instant que la créature, avant de pénétrer dans la maison, arrache les câbles électriques à grands coups de griffes pour la plonger dans la pénombre : à l’instant où le loup-garou arrache ces câbles, l’image se brouille brutalement et bien plus durablement (deux à trois secondes). Ça a beau être involontaire, c’est magnifique, car soudain, le monstre du film que nous sommes en train de visionner accomplit un geste qui a une incidence directe et très troublante sur notre poste de télévision, sur notre petit confort de visionnage. Le défaut manifeste de compression rejoint ici, par la petite bande et bien involontairement, le gimmick des vieux films de William Castle, cinéaste toujours à la recherche d’un biais par lequel transposer l’univers du film dans la salle qui le projetait (sièges électrifiés, figurants masqués, polices d’assurance ou décharges signées à l’entrée de la salle), auquel Joe Dante rendait d’ailleurs hommage dans son très beau PANIC À FLORIDA BEACH.
Autre expérience récente de cinéma de la recherche à son insu, provided by Prism Leisure aka Quadra Vision, gee, thanks a lot : LE SHERIF ET LES EXTRA-TERRESTRES (ou, sur la jaquette, SHERIFF ET LES EXTRA-TERRESTRES, mieux inconnu sous le titre original, UNO SCERIFFO EXTRATERRESTRE – POCO EXTRA E MOLTO TERRESTRE), un bon gros Bud Spencer du cru réalisé en 1979 par l’italien Michele Lupo. Un film en vrai 16/9e pour le coup, qui démarre sur les chapeaux de roue, pas question de perdre du temps en montrant l’arrivée de ce garçonnet extra-terrestre sur notre planète, pas question de provoquer l’ennui en nous le montrant rencontrer le Shérif Bud et nouer avec lui, progressivement (c’est chiaaaannnt !), une belle histoire d’amitié. Après une séquence d’introduction expéditive et un générique bercé par une chanson country à hurler de rire, la situation est posée d’emblée : Bud Spencer est un shérif qui s’installe dans un patelin avec son pote, le petit garçon alien, point barre. Ou point baffe, devrais-je dire, car malgré les apparences, Bud Spencer ne change rien à son « univers cinématographique » pour autant. Le gros Bud a bien du mal à se faire respecter au début par les habitants de la petite ville, alors il distribue des baffes. Après quoi, il devient le shérif de la ville, et distribue des baffes aux bandits, notamment à une bande de motards grimés comme pour un carnaval, qui ne doivent donc rien à MAD MAX ou à EASY RIDER. Le petit garçon fait des blagues magiques de temps à autres, et découvre soudain que la Terre est sur le point d’être envahie par de malfaisants extra-terrestres d’une galaxie voisine de la sienne. Au début, Bud ne le croit pas – des extra-terrestres ? N’importe quoi ! Après, il le croit, et ça va mal parce que du coup, Gros Bud est seul contre tous. Mais heureusement, ce film nous révèle que distribuer des baffes permet d’accéder au respect : tous ceux que Bud Spencer a tabassés au cours du métrage viennent adjoindre leurs forces à la sienne pour faire front face à la menace extra-terrestre. Et c’est parti pour une grosse séquence de bagarre, accompagnée par la chanson tartempion du générique d’ouverture, alors que Bud Spencer fait ce qu’il sait faire le mieux : donner au passage des baffes à des cascadeurs qui font tout le boulot ! Bon, OK, vous me direz, rien d’expérimental là-dedans. Mais c’est sans compter sur la section "recherche" du service technique de Prism Red Quadra Lazer… Au bout d’une heure de film, et alors que la bagarre en question bat son plein, le son disparaît soudain pendant une dizaine de secondes. La main déjà posée sur la télécommande, je suis sur le qui-vive, prêt à faire de l’avance rapide pour voir si le reste du film est définitivement chaplinisé. Ah, tiens, non, revoilà le son, replongeons nous donc dans cette perle du 7e Art. Mais le film est devenu très étrange, décalé, quasi incompréhensible. Au bout de quelques minutes à me gratter la tête avec perplexité en me faisant la réflexion que la post-synchronisation a de la crotte dans les oreilles, c’est la stupéfaction. Des personnages parlent à l’image, mais les seuls sons qui franchissent leurs lèvres sont des "paf !" et des "ouch !". Un train passe en silence. Des voix-off surgissent de nulle part et énoncent des phrases en total décalage avec l’action en cours. Des coups sont portés dans un silence cotonneux, soudain traversé par le rugissement du passage d’un train qui n’est plus à l’écran depuis trois bonnes minutes… Et oui : la dernière demi-heure du film se déroulera avec un décalage son / image de trois bonnes minutes !!! Ce qui, pour être tout à fait honnête, et j’espère que Mr Lupo ne m’en tiendra pas rigueur, a totalement relancé mon intérêt pour le film, devant lequel j’avais fini par m’avachir dans un ennui vaguement goguenard. D’un coup, j’étais devenu totalement attentif – et réceptif ! – aux effets non-sensiques, abstraits et savoureux que générait cette bourde providentielle.
Ce qui permet à Prism Leisure, avec qui j’aimerais bien avoir un entretien d’ailleurs (mais la police aussi, probablement !), de rester à mes yeux un formidable terrain de découvertes et de surprises. Je sais que bon nombre de professionnels pestent contre ces contrefaçons et contre la déplorable qualité technique de ces éditions frauduleuses. En ce qui me concerne, je les encourage vivement, à la fois parce que l’éditeur déterre des films qui ont par ailleurs bien peu de chances d’être distribués (principalement une armada de séries Z ou de séries B issues des tréfonds des vidéoclubs des années 80, mais aussi parfois de vrais bons films comme le TRAUMA de Dan Curtis ou le très rare REBORN de Bigas Luna), et parce que c’est peut-être le seul éditeur dont les DVD peuvent réserver de vraies surprises à moindre frais, du film qui peut en cacher un autre à la compression hasardeuse qui peut, comme on vient de le voir, générer des expériences de cinéma totalement singulières, telle cette boucle filmique isolée en fin de programme sur le DVD de PUMPING IRON II (THE COMEBACK), superbe moment d’abstraction.
 
Le vrai problème, pour revenir à cette pathologie, c’est le cruel dilemme du choix. Face à une pile de 700 nouveautés plus ou moins fraîchement acquises, il m’arrive fréquemment de tergiverser pendant des plombes avant de pouvoir me décider. Avec une fâcheuse manie qui consiste à systématiquement commencer par le dessert, et à négliger la consommation quotidienne de fruits et de légumes indispensable au maintien d’une santé déjà fragilisée. "Je pourrais regarder ce Kurosawa… Ce Sam Peckinpah est sûrement formidable… Ça m’intrigue quand même, cet ETRANGE MONSIEUR PEPPINO… Bon, allez, je vais regarder VIRUS CANNIBALE !" Car, ne l’oubliez pas, on achète toujours un film pour le voir, pas pour l’entreposer, pas pour le poser sur la table du salon pour faire chic quand on a de la visite. On achète des films, pas des DVD, le chaland a trop souvent tendance à l’oublier, encouragé, il faut bien l’admettre, par la veulerie commerçante qui consiste à installer des présentoirs farcis du DVD qu’il faut (?) acheter ce mois-ci – il est frais, mon IZNOGOUD, il est frais !!! "Oh ! Tu as vu, chérie ? Il y a le DVD de SPIDERMAN !" "Excusez-moi, monsieur, je cherche le DVD de UN GARS, UNE FILLE…" "Vous avez DAREDEVIL en collector ?". Au secours. Chez moi, tous les films achetés le sont pour un objectif clair : celui de les visionner, celui de revoir de vieilles connaissances (par plaisir ou pour leur donner une seconde chance), celui de faire des découvertes, celui surtout de varier les plaisirs, les textures et les saveurs. Mais dans quel ordre ? Que choisir ? Comment éviter qu’un film acheté pour être vu ne prenne la poussière pendant des années – il aurait alors pu parfaitement rester dans l’étalage sans que j’en sois le moins du monde privé ? J’ai la solution.
Et cette solution, c’est l’Abécédaire. Le principe en est très simple : il s’agit de sélectionner dans un premier temps une série de 26 films (ou moins si l’on est en panne de films en Q, en X ou en Y, denrées rares et recherchées), et de faire comme dans ZOO de Greenaway. A comme… B comme… C comme… Une fois cette liste établie, interdiction formelle d’en changer, de remplacer un titre par un autre par caprice. Cette liste est verrouillée une fois établie, c’est une règle d’or. À chaque fois que je visionne un film, j’en rajoute un autre puisé dans mes ressources à l’autre bout du spectre. Je vois un film en A, je rajoute donc un nouveau film en A après la lettre Z de la première sélection. Et ainsi de suite. C’est un système contraignant, mais qui ne l’est pas plus que celui qu’imposent les diffusions télévisées ou les programmations en salles. Et il a cet avantage certain qu’il n’est composé que de films pré-sélectionnés à l’achat – aucun risque donc de voir un jour l’espace B squatté par LES BRONZÉS, et ce n’est pas dommage. Ce système ne peut connaître qu’une seule entorse : celle qu’implique le fait de recevoir. Car mes hôtes ont le choix, pour le meilleur et pour le pire, et loin de moi l’idée de les en priver. C’est beaucoup trop amusant de les voir hésiter, prendre, reposer, demander à voir la bande annonce, tergiverser, pendant de longues, longues, longues minutes. Mais il est également permis d’intercaler entre chaque film un programme court (court-métrage, clip de Julie Pietri – je peux le faire, vous êtes jaloux ?, voire un épisode d’une série TV, comme je le fais en ce moment avec la première saison de la vieille série AU-DELÀ DU REEL).
Ainsi, après les fêtes et leur cortège de visiteurs, qui sont et seront toujours les bienvenus, l’Abécédaire, né en fin d’année 2005, a fait son grand retour en janvier, en reprenant à la lettre S.
 
S comme… LE SHERIF ET LES EXTRA-TERRESTRES.
T comme… TWENTY-NINE PALMS, de Bruno Dumont.
U comme… UNIVERSAL SOLDIER, de Roland Emmerich.
V comme… LA VIE EST BELLE, de Frank Capra.
W comme… WONDERFUL DAYS, de Kim Moon-Saeng.
X et Y n’avaient pas de titres à représenter au moment de la sélection.
Z comme… ZOO, de Peter Greenaway.
A comme… ANGEL, de Harley Cokeliss.
B comme… BAMBOLA, de Bigas Luna.
Voilà où j’en suis à cet instant. On voit à quel point ce système me permet de changer d’univers du tout au tout, me permettant d’enchaîner le Bud Spencer avec le film de Bruno Dumont (raté mais diablement courageux), de passer du combat bourrin opposant Jean-Luc Van Damme (pire que jamais) à Dolph Lundgren (qui m’est très sympathique) au classique (estimable et assez attachant) de Frank Capra, de l’animation SF simplette et sans intérêt au choc esthétique du film merveilleux de Peter Greenaway, d’une chronique fantastique mélancolique à une chronique érotique vulgaire et décomplexée – pas d’un intérêt très brûlant ceci dit… En huit films, vous pouvez constater que je voyage, entre 1946 et 2003, en Italie, en France, en Espagne, aux USA, en Angleterre, en Corée du Sud, voguant entre comédie pompière et cinéma expérimental, entre SF et érotisme, entre épouvante et conte de Noël… Le choix n’est plus un problème, puisque, pour chaque titre, il se fait sans pression et sans énervement, dans la paix de l’esprit, son visionnage étant reporté, quoi qu’il arrive, à 26 jours de sa nomination. En somme, vous lisez les propos d’un homme malade heureux. Qui vous tiendra régulièrement informés de l’évolution de son Abécédaire. Et de celle de Prism Leisure, l’éditeur fou, auquel je dédie affectueusement cet article.
 
Le Marquis
 
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Dimanche 5 février 2006 7 05 /02 /Fév /2006 19:11

Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

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