GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard (France-2015): Le Bûcher des Dramatisations Factices

Publié le par Nonobstant2000

[Photo: "Daring You" par Nonobstant2000 et Dr Devo. Cliquez pour agrandir.]

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Le futur, un Président sur un plateau télévisé par souci de transparence, en vue d’un débat scénarisé à l’avance face à son public. Le staff chargé de la com' n’est pas tranquille: il a encore fallût lui répéter une énième fois de ne pas toucher à son synthé avant la fin car le Président aime à pousser la chansonnette – et ce n’est pas vraiment complètement dit mais on suppose que c’est ce trait de caractère un peu particulier qui aurait joué pour beaucoup quand à sa prise de fonction. Puis, soudain, le drame (tout bascule): l’élu ne désigne pas la bonne personne dans le public, celle qui avait été prévue pour lui, celle qui devait poser les bonnes questions, celle qui devait lui permettre à travers ce programme de grande écoute de redorer son blason. Car c’était cela le but avoué de l’émission. La côte de popularité du Président est en chute libre depuis quelques mois maintenant. Ça n’a pas marché donc. En vrai c’était même plutôt embarrassant. Aussi le chef de staff demande immédiatement la mise en place d’une cellule de crise parce qu’il va falloir rattraper tout ça et "brainstormer" un grand coup.

Nous acceptons relativement facilement l’idée que nous vivons dans un monde saturé d’images, mais il n’est pas encore complètement entendu que celles-ci soient de plus en plus agencées à dessein : elles ont un but, un sens, une fonction. Il fût un temps où il s’agissait de les employer à élargir le champ des consciences, aujourd’hui ce serait surtout pour toucher des cibles marketing - en nous susurrant, qui plus est, dans la foulée que, au fond, c’est "un petit peu la même chose de toute façon". L’un des spécialistes réquisitionnés pour ce comité d’urgence en fera d’ailleurs la remarque d’emblée ("Dites, ce que vous nous demandez ce serait pas du story-telling un peu ?") et même si le chef de staff dissipe très vite les doutes de ce dernier, c’est pourtant bien à cela que le réalisateur Benoît Forgeard nous convie : les coulisses de la "Fabrique d’Histoire", le buzz de la dernière chance pour un quinquennat, la dramaturgie du fil d’actualité mise à nue par ses pyromanes-même.

 

 

[Image du film GAZ DE FRANCE]

[Image du film GAZ DE FRANCE]

L’heure est grave mais l’on peine parfois à s’accrocher aux personnages essayant de trouver tel ou tel "concept" ou slogan qui serait le plus percutant (et oui au milieu de tout ça, le conseiller en communication issu de la pub est celui qui a le plus de mal à dissimuler sa souffrance), la faute le plus souvent à leur approche (ou leur manque d’approche) qui vient parasiter l’urgence de la situation à laquelle nous sommes confrontés, et donc par conséquent, tentés de compatir. Heureusement la mise en scène de Benoît Forgeard intervient in extremis et nous sauve du piège de l’identification - sans pour autant se départir de la portée immersive de sa narration. Le réalisateur, rompu à l’école du court-métrage, excelle absolument à restituer la dynamique des comédiens en écoute les uns par rapport aux autres.

Les répliques se terminent souvent par un regard hors champ, appelant à une réponse de la personne concernée, réponse qui sera à son tour laissée en suspens le temps de révéler tel ou tel interlocuteur au moyen de lents travellings panoramiques et bienveillants qui une fois posés sur l’interprète, lui laisseront le temps de bien installer une émotion particulière ou personnelle qui n’aura peut-être rien à voir avec ce qu’il va dire, avant que la caméra ne reparte de nouveau pour suivre le fil de la discussion. Le personnage et ses motivations, son implication morale, avant toute parole si vous préférez. Un réel parti pris de l’intériorisation impactant donc délibérément chaque mouvement de caméra pour ne rien nous épargner de (et donc aussi, qui sait peut-être, nous aider à considérer le plus objectivement possible) ce spectacle de la déontologie à l’œuvre, s’activant à des questions cruciales de réputation, sur fond de bustes de Marianne empilés ou de colonnes peintes, vestiges sans doute de quelques réceptions flamboyantes du temps jadis à la gloire de la démocratie – l’action se déroulant en effet dans les sous-sols de l’Elysée. Voilà un autre geste quasiment dadaïste (nous y reviendrons) de la part de Benoît Forgeard, qui par cette substitution sémiologique aussi drastique que radicale du grenier d’avec la cave, vient en réalité poser les premiers jalons d’une plus longue réflexion sur la question de l’inversion des valeurs (je plaisante, c’est pour ma transition en fait) et c’est pourquoi je me suis permis de détailler un peu plus haut quelques magnifiques touches scénographiques, car l’économie de moyens ici employée est à la mesure du propos de son auteur, et de cela, il n’en faut point douter.

"Geste dadaïste" disais-je, une approche en tout cas à la hauteur du "manque de discrétion" qui fait parfois défaut à la réalité comme le soulignait déjà Philip K.Dick. Si la démarche de Benoît Forgeard peut surprendre et déstabiliser, c’est que le réalisateur ne se méprend pas sur ce qu’il s’est donné pour objectif de mettre à jour, contrairement à d’autres auteurs de sa génération qui ne rechignent pas à jouer le jeu et à développer avec moultes effusions dedans de "grands sujets" taillés sur mesure pour d’éventuelles rétrospectives – en cas de succès. Forgeard refuse absolument d’apporter des réponses sérieuses à des questions qui ne le sont pas, c’est pourquoi GAZ DE FRANCE est en l’état, un véritable Manifeste, et il ne s’agit pas ici que d’une question d’hédonisme. Ainsi de la lassitude ouvertement affichée du personnage qu’il interprète lui-même, le mystérieux Pithiviers (j’étais persuadé que c’était le nom d’un personnage dans LES BRIGADES DU TIGRE, un espèce de nom de code de Résistant, en fait non ça va plus loin que ça) dont nous tairons la nature véritable et qui délivre un message complètement impensable pour une audience du XXIe siècle (un appel à la restreinte ? à l’organisation ?). Ainsi également peut-être de la mélancolie délicate de ce coucher de soleil digital sublime, dont on ne sait s’il se liquéfie ou s’il est sur le point d’exploser, qui vient offrir un dernier éclairage parfait sur nos personnages pour le mot de la fin.

Nonobstant2000.

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Publié dans Corpus Analogia

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Angeline 18/03/2017 22:04

j'aime me promener ici. un bel univers.