Senoras y senores,
On fait une pause avec Vendredi 13...provisoire bien sûr. Mes vacances au pays natif de mon enfance se terminent et bientôt il faudra retourner dans le Nord du territoire où il fera bon s'enfermer chez soi, au chaud, tandis qu'il neige dehors.
Le bilan de mes visites à mon ami le Marquis est positif. La plongée dans la saga Vendredi 13 est délicieuse et fertile en nouvelles idées sur le cinéma. Un cerveau bien entraîné doit pouvoir s'amuser et se passionner de tout. Certains lecteurs seront sans doute désappointés de constater que cette fin d'année n'est composée, dans ce blog, que de films américains, et majoritairement fantastiques, mais qu'ils patientent! Dans quelques jours, j'embêterai les fans de Vendredi 13 avec une série d'articles sur Fassbinder! Y'en aura pour tout le monde.
L'autre jour, après notre Vendredi 13 quotidien ("Donne-nous aujourd'hui notre Jason de ce jour" ; à l'instar des DVDs de "The Avengers", cette série Vendredi 13 semble être un puit sans fond! On n’en voit jamais le bout.), Marquis déposa nonchalamment, à portée de mains, un dvd qui jurait quelques peu avec le reste de sa pourtant fort éclectique collection. Il s'agissait du film "Goblins", un film pour enfin inconnu sorti par un petit éditeur inconnu, dans la collection non moins anonyme "Kids Collection". Sur l'affiche des petits extra-terrestres, ayant un très vague air de ressemblances avec les formidables Gremlins de Joe Dante, débarquent sur terre dans un minuscule vaisseau spatial. Bien. Ça sent la production de série B de fond de tiroir, ça sent le direct-to-video supra-anonyme. Ça sent le petit machin plus ou moins mal ficelé.
Je me tourne vers Marquis : "qu'est-ce qui t'a motivé dans l'achat de ce film?". La réponse fuse : "Le prix!!". Une flamme malicieuse et perverse s'allume dans son regard. L'étiquette sur le boîtier confirme mes soupçons. 1.90€ au cash-converter local! Allez hop ! Sans plus attendre, la galette est glissée dans le lecteur.
Rien ne pouvait, dans mes plus beaux cauchemars, me préparer à ce qu'il faut appeler un choc. J'en ai vu des films. Expérimentaux, art et essai, commerciaux... J'en ai vu de toutes les couleurs dans cette putain de guerre. Ayant travaillé huit ans dans différents cinémas de toutes sortes, j'ai avalé du film au kilomètre, encore et encore. Et en vidéo n'en parlons pas... J'ai vu des acteurs se glisser maladroitement dans des costumes de monstres à fermeture éclair, genre Spectroman ou Godzilla. J'ai vu des maquettes tellement poussives qu'on voyait encore les traces de colle UHU... J'ai vu des Macistes de seconde zone, dans d'improbables péplums, soulever des rochers de dix tonnes qui, sans aucun doute, étaient en polystyrène... J'ai vu des personnages tomber de falaises avec la souplesse d'un mannequin en mousse... J'ai vu un acteur déguisé en singe de l'espace et du futur, dans San Ku Kai (excellente série expérimentale dont il faudra que je parle un jour), qui a oublié son paquet de Malboro dans la poche de son costume (pendant le générique en plus!)...
Tout cela n'était rien. "Goblins" dépasse tout ça de très loin. Il enfonce la concurrence et repousse toutes les limites. Il y a tellement de choses extraordinaires (au sens propre) dans ce film que ça en devient une expérience hallucinante.
Première surprise: la jaquette du dvd annonçait le film "Gobelins" mais le générique nous apprend que le titre exact est "Hobgoblins, les lutins maléfiques". Nuance. Mais bon, ayant été élevé dans le monde impitoyable des cassettes VHS à 10 francs, voilà qui ne m'effraie ni ne me surprend. Puis le film commence avec une première surprise. Le son est extrêmement sourd, sûrement le duplicata exact de la cassette VHS justement d'où la copie de ce dvd est extraite. Sourd, sourd, sourd, et encore plus. Marquis monte le volume jusqu'à qu'on puisse entendre quelque chose au bruit d'un souffle épouvantable, du genre tempête de 1989 en basse Bretagne. Plus délicat et plus incompréhensible: par-dessus ce souffle, de temps en temps (tous les 10 secondes en moyenne, une sorte de craquement ou de saute vient très clairement se faire entendre. C'est le bruit exact d'une rayure sur un disque vinyle! Le Marquis et moi sommes pliés de rire. Nous nous mettons à imaginer que peut-être à l'époque, dans la première moitié des années 80, lorsque le film était projeté au cinéma, le son était lu à partir d'un vinyle!!! Nous éclatons de rire en évoquant ce qui aurait été le grand-père préhistorique du son DTS. Il n'en est rien, bien entendu, mais, n'empêche, la provenance de ce craquement est assez inexplicable. Ce qui pour la plupart aurait été un défaut rédhibitoire conduisant à jeter le dvd dans la poubelle, devient pour le Marquis et moi une petite gourmandise délicieuse qui ne s'arrêtera qu'avec le film. Utiliser la haute technologie pour faire des sons et des images le plus terriblement low-fi est, pour nous, quelque chose de sublime. Avançons.
Bon. L'histoire. "Hobglobins..." de Rick Sloane. Mouais. C'est dur. Le scénario fut évidemment une catastrophe malgré la relative simplicité du sujet. Tout cela fut confus. Ça commence par dix minutes assez éprouvantes, une sorte de cap à passer. Un vieux monsieur est gardien de nuit dans un vieux studio de cinéma (en fait, un acteur pauvre et mourrant, le dos courbé par une polyarthrite réelle, de la vie réelle!, marche sans fin dans les couloirs d'un immeuble quelconque). Il forme son jeune assistant à ce formidable métier. Ils marchent avec difficulté et en temps réel dans ces couloirs... jusqu'à passer devant une porte (de coffre-fort géant, bizarrement!). Le vieux fait promettre au jeune gardien de ne jamais jamais aller dans cette pièce qui contient, soi-disant, des vieilles machines, "tu pourrais te blesser"... Dès que le vieux a le dos tourné, bien sûr, notre apprenti gardien s'empresse d'ouvrir le machin coffre-fort géant, et là, stupeur, se fait agresser par de lointains cousins mongoloïdes des gremlins.
Fast forward, fast forward, fast forward... Un nouvel employé... Fast forward, fast forward, fast forward... Fast forward, fast forward, fast forward... Les E.T. s'échappent en ville...Fast forward, fast forward, fast forward... Fast forward, fast forward, fast forward... Fast forward, fast forward, fast forward... Les E.T. débarquent dans la maison... Fast forward, fast forward, fast forward... Les E.T. prennent possession du cerveau de la prude copine du héros qui perd le contrôle de son esprit et décide de devenir strip-teaseuse dans le pire club de la ville ("le scum-club"!)... Fast forward, fast forward, fast forward... "Il faut éliminer ces créatures..."Fast forward, fast forward, fast forward... "... tiens, prends cette grenade et allons dans cette boîte de nuit..." Fast forward, fast forward, fast forward... "Mon général, que faites-vous dans ce night-club?" Fast forward, fast forward, fast forward... élimination des extra-terrestres... Fast forward, fast forward, fast forward... Une bière et au lit, demain je commence mon intégrale Bergman.
Débile, débile, débile. Mais, c'est le cas de beaucoup de séries Z. Ici, l'incroyable avancée se situe dans l'animation des créatures. Elles ne sont pas mal animées. Mais alors pas du tout, bien au contraire: elles ne sont pas animées du tout!!!!!!! Jamais vu ça! Un extra-terrestre est une sorte de peluche tenue par un assistant, ET C'EST TOUT. Ces monstres sont complètement fixes! Je vous assure sur la tête de ma pauvre mère que c'est un spectacle hallucinant et que, grâce à ce parti pris technique (faire un film d'extra-terrestre en REFUSANT de faire des effets spéciaux aussi modestes qu'ils soient!) propulse le film dans une dimension proprement nietzschéenne. Vous qui lisez ces lignes n'avez qu'une toute petite idée de ce que cela représente. Vous êtes, je vous assure, encore loin de la réalité de ce film. C'est comme une comédie musicale qui serait tournée en muet, sans le moindre son (une partie de moi trouve d'ailleurs que c'est une très bonne idée!).
Toute la réalisation est à l'avenant. Les acteurs sont laids et incompétents. Le montage est calamiteux: on voit souvent un personnage parler à quelqu'un en tournant le regard vers la gauche, dire "allons-y" et voir son interlocuteur débarquer derrière son dos. Et les lumières, Doux Jésus! Un malheureux projecteur avec une gélatine à peine orange secouée par le réalisateur suffit à faire un bâtiment en feu! Etc... Etc...
On a souvent dit à tort que les films les plus calamiteux du monde était ceux de Ed Wood ce qui est absolument faux (J’ai vu cet été "Glen or Glenda" qui est un film très expérimental, fauché certes, mais qui rappelle, comme le dit judicieusement le Marquis, les films expérimentaux de Kenneth Anger, le réalisateur ami de Andy Warhol). Ici, il n'est même plus question de Bien ou de Mal. On est largement au-delà. C'est une catastrophe tellement énorme que cet article ne vous donnera qu'une idée infime du métrage. Et pourtant, j'en ai vu un paquet de séries Z fauchées, réalisées par des gens qui avaient autant de talent pour mettre en scène un film que moi pour construire la cathédrale de Notre-dame, tout seul, avec une seule main. Ce film dépasse les frontières du connu, et par la même devient un film très important dans l'histoire du cinéma mondial.
Allez pour finir, quelques extraits de dialogue.
"Faire de la moto, c'est comme s'asseoir sur un gigantesque vibromasseur" ("Hobglobins, les lutins maléfiques" est un film de la collection "Kids Collection" je vous le rappelle!).
"Mais qu'est-ce que je fous habillée comme une pétasse de vidéo-rock ?" (ma réplique préférée ; comme vous pouvez le voir, la Vf est à l'avenant).
Rick Sloane, réalisateur de ce film, qui est son deuxième long-métrage, a quand même réussi à convaincre des producteurs de financer une dizaine de films après celui-là! Il y a du génie chez ce cinéaste qu'il faut absolument découvrir de toute urgence.
Dr Devo
Publié dans : Corpus Analogia


















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