(Photo : "Pink Pussycat" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
La question ne s'est jamais vraiment posée, mais elle est quand même douloureuse, et cette question, c'est celle du cinéma d'animation, déjà, et celle du cinéma pour les petits bambinosses. On a peu parlé de cinéma d'animation dans ces pages. Une fois avec LE CHÂTEAU AMBULANT de Miyazaki, où j'avais fait la drôle expérience de vous demander, à vous lecteurs, de choisir le film que j'irais voir le lendemain (...et vous fûtes nombreux à voter pour Miyazaki, et non pour LA MARCHE DE L'EMPEREUR, dieu merci !). Le Marquis nous a déjà parlé du splendide et exceptionnel KRYZAR (LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN) qui, ceci dit, n'est pas un film pour les enfants, ou alors pas totalement...
 
Le cinéma d'animation, ce n'est pas mon dada. Définitivement dégoûté par l'omnipotence de Disney, qui depuis 50 ans ou plus massacre tout ce qui bouge, c'est-à-dire les récits adaptés et la tête et des bambins et des parents, toujours en pâmoison et jugeant les films pour leurs têtes blondes avec des critères qui n'ont rien à voir avec l'Art. Les séances pour enfants dans les cinémas le dimanche matin fleurissent comma jamais, Et, grosso modo, ce sont toujours les mêmes films qui passent, animation ou pas ! Les programmateurs vous expliqueront que, oui, ma bonne dame, c'est très dur de trouver des films pour les enfants. On le voit bien, le monde du cinéma-jeunesse est extrêmement conservateur. Par exemple, une des erreurs des programmateurs (associations ou exploitants) est de considérer que les enfants ne s'intéressent strictement qu'aux films pour enfants, ou alors, je cite, aux "grosses machineries hollywoodiennes" dont il faut, comme de bien entendu, les préserver par ces séances du dimanche matin. Ce qui n'empêche pas qu'au final, dans ces séances, on retrouve des reprises de SCHREK à qui mieux-mieux ! Passons. Mais il est vrai qu'en cherchant dans les rayons des films dits "adultes", on aurait sans doute de très belles choses à proposer à nos chères têtes blondes ! Et que dire de ces films formidables dont on ne revoit plus jamais le museau, et qui sont enterrés dans les combles de l'Histoire : EXPLORERS de Joe Dante, par exemple, ou le fabuleux OZ (suite d'un des films les plus programmés dans les séances pour mioches, à savoir LE MAGICIEN D'OZ : le Marquis avait très justement défendu cette suite avec la divine Fairuza Balk, réalisée dans les années 80, produite par Disney (comme quoi, tout arrive) qui chercha à s'en débarrasser le plus vite possible en sabotant la sortie (ah oui... je me disais aussi). Citons aussi, par exemple, le très joli LE DRAGON DU LAC DE FEU, encore un film Disney de la période ultra-courte durant laquelle ils ont décidé de produire des films plus profonds et plus sombres pour les enfants avec cervelet, période qu'ils renièrent avec une belle efficacité en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "cut".
[C'est très bizarre d'ailleurs, cette attitude conservatrice, car les anglo-saxons ont une tradition vivace de romans jeunesse fabuleux, romans qui trouveraient par leur facture, leur sujet et leur style, très bien leur place au rayon adulte. Allez lire LA DOUBLE VIE DE FIGGIS de Robert Westall, et vous m'en direz des nouvelles. C'est absolument bouleversant, et ça brille d'intelligence. Ça parle d'un petit gamin anglais et curieux de tout qui commence à parler très couramment l'arabe du jour au lendemain, alors que les troupes américaines envahissent l'Irak (1ère période !). N'allez pas voir un "poignant récit humaniste et politique pour enfants", c'est une histoire fantastique absolument mature et vertigineuse...]
 
Revenons à l'animation. Evidemment, je ne déteste pas tout. J'aime beaucoup AKIRA de Katsuhiro Otomo, par exemple, ou GHOST IN THE SHELL de Mamoru Oshii, et quelques autres. Chez les américains d'ailleurs, LE GEANT DE FER (avec, enfin, un cadre en scope !) était plutôt ambitieux. J'avais d'ailleurs loupé LES INDESTRUCTIBLES, du même réalisateur Brad Bird, un peu effrayé, il faut le dire, par mon aversion pour l'animation 3D ! [Il paraît que c'est plutôt malin en fait ! Mea culpa !]
 
Nous y voilà ! L'animation 3D, j'ai horreur de ça. D'abord parce que ce sont en général des films pour bambinosses accompagnés, et d'une, et donc, ça traîne son cortège de clichés et de sentiments guimauves écœurants, et puis, plus encore, je n'aime pas ça parce que... c'est laid ! Ces films sont hideux ! Je sais que je vais choquer pas mal d'entre vous, mais il n'empêche, c'est immonde esthétiquement. Couleurs lavasses, cadre stupide, découpage téléfilmesque, et seulement deux ou trois choses qui font sourire en une heure et demie : c'est bien peu. Je n'aime donc pas SCHREK, ni TOY STORY II, ni aucun de leurs collègues ! C'est trop laid, je ne peux pas. Savoir que tous les poils du gros bleu de MONSTRES ET CIE sont virtuellement indépendants les uns des autres n'apporte rien, tant qu'aucun découpage n'est fait, et tant que la chose est cadrée comme un DERRICK (la classe en moins ! Héhé !). [Et en général, ça n'arrive jamais à la cheville d'un GEANT DE FER justement, bien écrit et surtout bien plus composé ! Décidément, j'aurais dû voir LES INDESTRCTIBLES !]

Malgré tout, je suis allé voir LA VERITABLE HISTOIRE DU PETIT CHAPERON ROUGE, malgré l'ignominieuse bande-annonce... que j'aimais assez, je le confesse, à cause de l'animation justement, qui me paraissait encore plus cheap que d'habitude ! Ça m'intriguait, la chose, et surtout, ça favorisait mon masochisme cinéphilique, auquel vous êtes maintenant habitués.

Rien ne va plus dans la vallée. Le petit chaperon rouge, comme tous les matins, prend sa bicyclette et va livrer dans toute la forêt les délicieux gâteaux et autres cookies que fabrique sa grand-mère. Et la Mère-Grand n'est pas la moitié d'une imbécile : ces cookies à la recette strictement secrète sont irrésistibles, et la vieille est à la tête d'une véritable entreprise. Ces gâteaux ont envahi le marché, tellement ils sont bons. Malheureusement, un individu mystérieux sème la panique dans la vallée en volant toutes les recettes des fabriques de gâteaux ou des snacks de la région. Les animaux-restaurateurs ou travaillant dans l'alimentaire se voient voler toutes leurs recettes, et ils finissent par mettre tous plus ou moins la clé sous la porte, se retrouvant ainsi au chômage.
Mais ce jour-là, rien ne va bien se passer, et la journée se termine dans la maison de Mère-Grand, maison isolée dans la montagne où les flics débarquent avec moult renforts. Les policiers (menés par un ours qui ressemble furieusement à Bobo, le délicieux ours complètement con de la nouvelle série du MUPPET SHOW qu'on a pu voir sur Canal+ il y a deux ou trois ans, et qui s'est fait déprogrammer sans prévenir et manu militari, bien sûr !) passent les menottes à tous le monde : à savoir le chaperon rouge, Mère-Grand, le loup, et le bûcheron bodybuildé. Pour le chef de la police (l'ours donc), c'est simple. La petite venait livrer des cookies à Mamy, et là, elle trouve le loup déguisé, les deux se battent, la mamy ligotée sort du placard dans lequel on l'avait cachée, quand tout à coup, alors que la lutte entre le Loup et le Chaperon s'annonce féroce, un Bûcheron austro-hongrois débarque en brisant la fenêtre, et menace avec sa hache de tuer tout le monde : le chaperon, le loup et la vieille ! Heureusement, la police a débarqué à temps avant le massacre, allez hop, tout le monde au poste...
Débarque alors une mystérieuse et très chic grenouille, célèbre détective privé à son compte. Maline comme une fouine, elle suggère à l'ours chef de la police d'auditionner tout le monde, car c'est évident, tout ça, ça sent mauvais. Si l’on auditionne chaque protagoniste en recoupant les faits, les mensonges de chacun vont se révéler, et on pourra démêler l'imbroglio, et encore plus, savoir si cette affaire de massacre à la tronçonneuse (une hache en fait) austro-hongroise évité de justesse a un rapport avec le Mystérieux Voleur de Cookies qui sévit dans la région !
C'est le chaperon qui subit le premier interrogatoire... Au fil des récits et des versions, la grenouille voit bien que chacun des protagonistes raconte absolument n'importe quoi et ment comme un arracheur de dents... Quoique...
 
Bon, commençons par un peu de technique. La bande-annonce ne ment pas, l'animation est euh... très modeste, voire même carrément cheap. Il est clair que les réalisateurs n'ont pas les moyens de Pixar et de Dreamworks, c'est évident. On se retrouve par conséquent avec une animation digne d'un jeu vidéo, ou si l’on veut être plus gentil, digne de cinématiques de jeu vidéo. Ce qui n'est pas pour me déplaire. Le côté mécanique dérange un peu dans les premières minutes, mais au final, on se dit que ce n'est ni plus moche ni plus laid qu'un TOY STORY ou chaque poil de nez est animé par une équipe de 120 techniciens ! Ce côté cheap propulse le film dans une galaxie sympathique, voire même agréable, car il n'y a pas que ça. Le gros avantage technique de ce film, c'est le design des personnages. On est loin du look policé et sympatoche (et fier comme un poux) des films 3D habituels, et les personnages sont presque tous charactérisés de manière débilosse, souvent à la limite de l'ahurissement complet, ce qui fait ressembler la galerie à un véritable asile de fous, bien plus sympathique encore une fois que les super-mignons-kawaï personnages des films d'animation riches qui, eux, ne prennent quasiment jamais le risque d'être ridicules. Et d'une. Pour ma part, j'aurais même poussé le bouchon encore plus loin, notamment en ce qui concerne le personnage du Chaperon Rouge, bien plus "poli" (dans tous les sens du terme) que le reste de la galerie.
 
Côté couleurs, ça craint absolument, comme d'habitude. Ici, ça passe en ce qui me concerne un peu mieux, à cause justement de la visualisation des personnages dont je viens de vous parler. En bref, on est enfin sorti de la démonstration technique ! On va pouvoir parler, peut-être pas de mise en scène (c'est encore relativement feignasse), mais au moins de scénario, c'est déjà pas mal.
 
Le début du film est incroyablement classique, dans ses premières minutes au moins, mais on comprend dès l'arrivée du carton de générique (et par la voix-off, encore squattée par le délicieux Michel Elias, déjà voix-off délirante de H2G2, ce mec est vraiment talentueux) qui vient interrompre une scène en plein milieu (quand même), que question narration, ça va nous changer des quêtes gnangnan habituelles. D’abord parce qu'on n’assiste pas à une "quête aux sentiments", comme d'habitude. Ici, le parti-pris est ouvertement policier, bien sûr, et donc enfin bien plus ludique. Il y aura une dialectique du sentiment (entre le Chaperon et Mère-Grand, qui est une menteuse de première), mais elle est envoyée en cinq sets, et encore, on doit assister à une chanson assez cruche ! L'influence principale du film, bien sûr, c'est le RASHOMON d'Akira Kurosawa. En effet, les ¾ du film vont s'articuler sur le déroulement de la journée passée vu à travers le récit de chacun des protagonistes. Quand on a compris quel système les réalisateurs sont en train de mettre en place, le film devient assez délicieux, ou plutôt tranquillement jouissif. Et ce d'autant plus que les concepteurs de la chose ne se contentent pas de reprendre bêtement le principe, mais l'utilisent dans l'apparition et la résolution des gags notamment. Ainsi, dans la version du chaperon, on voit des trucs bizarres : Mère-Grand qui vole en plein ciel, ou encore, bien plus brillant, le personnage (excellent) de Boingo, l'écureuil paparazzi et ultra-speedé (il parle en accéléré !) qui après une chute dégage de la lumière (comme un projecteur) à chaque fois qu'il ouvre la bouche. Etrange et discret, car les réalisateurs placent cet élément important comme un détail dans le récit du Chaperon, et prennent le risque que le spectateur ne remarque pas cette bizarrerie dans un récit déjà largement loufoque en plus d'être policier. Deux récits plus loin, on sait pourquoi Boingo (dont le nom est un hommage au célèbre groupe de Danny Elfman ?) a un projecteur dans la bouche. Et là, j'étais ravi : voilà un gag bien non-sensique car 1) la résolution du gag, sa chute, est donnée à voir avant le processus qui y mène, et 2) en plus, ce processus est expliqué bien plus loin dans le récit. C’est fort malicieux, et pour une fois, ça joue directement sur l'intelligence du spectateur ! Ce n’est pas tous les jours Dimanche !
 
Donc, oui effectivement, le film lorgne vers une touche débilosse mâtinée d'un non-sens assez sympathique. La galerie de personnage, en plus de la structure délicieusement rashomonesque, y est pour beaucoup. Certains d'entre eux sont drôlement réussis. Les policiers sont donc tous directement sous l'empreinte du Muppet Show. Le Loup est très, très bon, et son récit, qui démonte tous les éléments de celui du Chaperon, vaut son pesant de cacahuètes. Son acolyte, l'écureuil cocaïné Boingo, est également délicieux. Un des meilleurs moments est sans doute l'apparition d'un personnage secondaire sans importance, le Bouc qui chante du blues, option débile hautement assumée et très drôle, relayée un peu plus loin par la vocation ratée de chanteur de tyroliennes de notre bûcheron version bêta et même très stupide, mais dont la quête est plutôt bien trouvée. Et puis, voir souffler un vent austro-hongrois dans ce genre de film ne peut pas faire de mal !
 
Il y a des choses plus conventionnelles. La vie cachée de Mère-Grand ne repose finalement que sur un seul principe décliné jusqu'à plus soif. C'est dommage. Et le conflit final avec le Méchant est quand même assez convenu, et délaisse parfois la jolie ambiance construite pendant une heure pour une résolution par l'action moins originale, et donc moins judicieuse. Les chansons (pourquoi ? POURQUOI ??????? Pourquoi ne pas avoir zappé les chansons et laissé seulement la partie musicale au Bouc ?) sont assez mièvres et assez peu drôles, et elles semblent être chantées en VF par une bande de mollusques fadasses, là où l’on aurait beaucoup mieux apprécié, par exemple, l'énergie et la folie d'un Richard Gotainer. Un peu dommage. [La chanson mièvre du chaperon que j'évoquais tout à l'heure est aussi le moment un tout petit peu esthétique du film, avec une monochromie un peu surprenante, mais c'est douze fois trop long.]
 
Au final, on rit assez souvent, on sourit beaucoup, on est déçu quelquefois par la timidité de la chose. Autant les réalisateurs semblent avoir fait le plus dur (introduction du non-sens, récit original dans un film de gamins, c'est quand même l'exploit ! Et un sens du slowburn très efficace), autant ils semblent s'auto-censurer quelque peu, notamment dans la dernière partie, afin de livrer in fine quelque chose de plus conventionnel. Mais bon, dans l'univers sclérosé des films pour enfants, ce film constitue quand même un progrès, et quelque chose d'assez foufou et baroque. C'est déjà pas mal. Sa facture fauchée (le son aussi parait-il, d'après ceux qui ont vu la VO) est totalement sympathique et prouve bien que ce genre de choses, comme le cinéma traditionnel, n'est vraiment pas une question de moyens. Ces trois mecs, totalement indépendants, ont réussi à livrer un produit quand même bien plus relevé que l'habituelle soupe. Le résultat semble, c'est vrai, malgré les qualités que je viens de citer, un peu inabouti, et laisse assez largement un goût de trop peu. Mais c'est peut-être dû également à la VF. Si certains personnages s'en tirent très bien (le loup, le lapin complètement follasse, Boingo), certains autres, qui ont pourtant l'air d'avoir un bon potentiel déconnant, semblent sages, de manière bien suspecte. Et puis, je crains que le choix de Maureen Dor pour le chaperon soit un fiasco quasi-total ! Que cela semble cruche ! Je n'ai rien contre l'animatrice (et rien pour, d'ailleurs), mais il semblerait qu'elle plombe pas mal, par sur-jeu ici et là, ou par monocordisme plus souvent, l'ambiance générale. Il faudra donc vérifier avec la VO pour voir si le rythme général du film est plus tenu, ou s’il contient intrinsèquement ces mêmes faiblesses. Pas révolutionnaire donc, mais assez sympathique.
 
Cordialement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 31 janvier 2006

recommander publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Peine" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
Que c'est bon de se retrouver chez soi et de revenir aux affaires ! Et de retourner en salles aussi, bien sûr. Et qui on retrouve ? Spielberg, dites donc ! À peine quelques mois après le très réussi LA GUERRE DES MONDES (dont nous avions parlé et qui déclencha une vague de commentaires assez passionnés). C'est la nouvelle tactique du père Spielberg : travailler vite. Entre l'écriture et la sortie en salles de LA GUERRE DES MONDES, il ne s'est même pas écoulé un an, bien que le film soit bourré d'effets spéciaux (pas simples en plus) jusqu'à la gueule. Et loin d'être bâclé, ce film fut même une des bonnes surprises de l'année.
 
Mon article sur l'adaptation spielbergienne de H.G Wells commençait par mon point de vue sur le cinéaste. Pour ceux que ça intéresse, je vous invite à relire le début de l'article donc. Et pour ceux qui ont la flemme, résumons : Spielberg, tant qu'il s'attache au genre, c'est mieux. Et à partir de INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE, c'est un peu n'importe quoi, et souvent franchement navrant. MINORITY REPORT, même s'il n'était pas vraiment à mes yeux quelque chose de très abouti, et même si en tant qu'adaptation de Philip K. Dick, c'était complètement raté (une fois de plus, les adaptations de Dick, même si elles donnent de temps en temps des bons films, restent en général, et même dans ce cas, des adaptations médiocres ou cruches), MINORITY REPORT, disais-je, était quand même un peu plus tenu, et annonçait un retour aux affaires relativement sérieux du bonhomme. Pas de quoi pavoiser, mais assez pour sortir de la spirale assez nullosse de films affligeants du réalisateur. AMISTAD, ALWAYS, LA LISTE DE SCHINDLER et tous les autres après LA DERNIERE CROISADE constituent quand même une galerie des horreurs assez remarquable. [Lorsque j'ai fait cet article, je me suis aperçu que j'étais lu par les participants à un forum de cinéma. Un des gars disait en substance :" Oui, oui, cet article sur la GUERRE DES MONDES est intéressant, même si en début d'article le gars [c'est-à-dire moi !] est d'une incroyable mauvaise foi sur Spielberg !" Ben non, les gars ! Ce n'est que ce que je pense du mec. Pour moi, après LA DERNIERE CROISADE, Spielberg, ça ne vaut pas un pet de lapin ! Mais je me suis aperçu par cette remarque sur un forum que certaines opinions étaient tout simplement inconcevables, et automatiquement interprétées comme une sorte de Lobbying du Mauvais Esprit qui se refuserait à admettre que Spielberg est un type génial, alors que ça crève les yeux ! Mouais ! Je conseille à ces gens de revoir des grands classiques de l'histoire du cinéma, ceux que l'Histoire a définitivement classés comme chefs-d'œuvre. AUTANT EN EMPORTE LE VENT par exemple. Vous allez être très déçus ! Avec un peu de recul, on s'aperçoit que l'aura "classique" du chef-d'œuvre absolu se confond presque toujours avec une puissance de feu commerciale énorme ! L'Histoire, là aussi, même s'il y a quelques exceptions, ne prête qu'aux riches !]
 
Donc, voilà MUNICH, et son sujet intéressant, bien sûr, et encore plus parce qu'il est précédé, comme je n'ai pas pu le voir dans ses premiers jours d'exploitation, du cortège de gens mécontents, surtout dans la presse professionnelle, avançant les arguments les plus contradictoires ! Bien, bien, c'est toujours bon signe, ces polémiques qui renvoient tout le monde dos à dos lorsqu'on traite de sujets si sensibles, chose que j'avais récemment remarquée à propos du MANDERLAY de Lars Von Trier.
 
Les années 70. Eric Bana est un israélien agent du Mossad, et ex-garde du corps de Golda Meir, premier ministre d'Israël. Il vit tranquillement avec sa (superbe) femme, et se voit convoqué dans les bureau de Meir, pour qui il a semble-t-il une admiration sans bornes. Tout l'état major israélien est présent, au grand étonnement d'Eric Bana ! Ils lui proposent une mission déroutante. Il devra former une équipe de cinq hommes qui seront chargés de parcourir le monde à la recherche des terroristes arabes qui ont pris en otage des athlètes israéliens lors des récents JO de Munich. La prise d'otage a très mal tourné, tous les otages ayant péri au terme d'un parcours des plus sanglants. Golda Meir, qui a pourtant la tête froide et qui est extrêmement lucide par rapport à sa décision de former une espèce de commando vendetta, donne à Bana carte blanche pour arriver à traquer et éliminer les preneurs d'otages survivants, qui se cachent un peu partout dans le monde. La mission prendra sans doute plusieurs mois, voire plusieurs années. Et même si sa femme attend son premier bébé, Bana accepte la difficile mission et cet exil forcé. C'est le début d'un parcours sanglant et dangereux, au cour duquel lui et son équipe hétéroclite (tout âges, toutes fonctions) vont devoir affronter la peur, la solitude, le sang, et plus encore la logique de leurs propres actes.
 
En menant son enquête, l'équipe secrète rencontre un étrange français, Matthieu Almaric, et son père Michael Lonsdale, qui, contre monnaie sonnante et trébuchante (et surtout livrée en quantité indécente), se targuent de pouvoir retrouver n'importe qui, n'importe où dans le monde ! Le Mossad a donné carte blanche à Bana, et l'opération peut se dérouler sans limite de temps ni d'argent. Mais il y a encore plus à perdre dans cette épopée...
 
Sujet assez passionnant de toute façon que le conflit israélo-palestinien et ses conséquences. Spielberg choisit une étrange option : ne pas faire un film directement politique, ne pas faire un film à thèse (ce que sont souvent les films qui parlent de ces questions), mais aborder la chose sur le mode du thriller. MUNICH est donc, sans conteste, un thriller. Pas un film historique (pas mal d'événements étant largement tronqués ou "adaptés", ce qui n'est, contrairement à ce qu'ont dit certains journalistes, absolument pas scandaleux, vu qu'on n’est encore une fois pas dans une analyse politique, mais dans un thriller). Il mettra en jeu, bien sûr, un véritable questionnement, assez primaire (ce n'est pas forcément un défaut), sur l'identité juive. Spielberg fait aussi un film personnel, dans ce sens. Mais gardons cela à l'esprit, le film a une forme de thriller. Mité par le questionnement personnel, mais thriller quand même. Option délicate, mais forte, qui place le film, évidemment, dans le genre des "films de guingois", et vous savez que j'aime ça !

Le film a une structure assez étrange. Un rappel en images (reconstituées pour beaucoup) de la prise d'otage dont on ne verra que certains morceaux. Ensuite, quand Bana et ses amis commencent leur quête sanglante, on aura droit à d'autres flash-back sur les événements de Munich, flash-back sanglants reconstituant petit à petit la chronologie de ce qui s'est alors passé. Procédé classique certes, que Spielberg va utiliser non seulement de manière très maligne, mais dont il va se servir pour tout à fait autre chose. J’en reparle plus bas.
 
Le premier point étonnant est que l'ami Steven met tout de suite les pieds dans le plat. Pendant le premier repas que prennent ensemble les membres du commando israélien, à travers le personnage de Daniel Craig (mauvais dans le mauvais LAYER CAKE, polar anglais frimeur, excellent en malade mental voyant des complots partout dans THE JACKET, et ici encore très bon), est tout de suite posée la question de l'implication morale. Une telle action de vendetta, de loi du talion quasiment, est-elle justifiée ? Spielberg et ses personnages ne se font guère d'illusions et ne laissent aucun suspense planer. Golda Meir le dit elle-même (dans le film !), tout cela va contre ses principes et d'une, et n'a qu'une portée symbolique et de deux, mais peut-on rester les bras croisés quand l'ignoble s'est déchaîné ? La question, naïve peut-être, est posée frontalement donc, tellement frontalement qu'on sait très bien que la réponse sera non dès la première bobine, mais... Ben oui, il y a un mais ! Spielberg envoie balader (un peu) la question philosophique et même politique (on parle peu de politique ici finalement), notamment dans une des premières scènes (avec l'allemande qui fume des pétards). L'enjeu est humain, incarné. Spielberg décide de faire le parcours à l'échelle humaine, à l'aune des sentiments, à l'aune de l'incarné, et à l'aune sans doute, mais sans le dire, du métaphysique et du religieux. Mais attention, sans le dire, et j'insiste. On ne parle quasiment pas de Dieu dans le film, personnage habilement mis de côté. Bana est un type simple, intelligent, qui a une confiance totale en son gouvernement et en son pays. Tous les membres de son équipe sont d'une dévotion complète à Israël. La question de leur motivation ne se pose pas. Mais celle de l'ébranlement que va leur apporter cette expérience, par contre, se pose. Spielberg a donc choisi pour héros les plus dévoués des israéliens. Il n'y aura pas ici de "panel représentatif" de la communauté israélienne, et c'est tant mieux. Un bon point de vue est toujours plus intéressant qu'une étude de marché !
 
Question frontale donc : est-ce que je ne suis pas en train de faire une connerie ? Réponse rapide dès les premières minutes : oui, oui, c'est très possible, mais que faire sinon ? Conséquence : on est dans les meilleures conditions pour disséquer de manière viscérale la terrible question de la violence... Ceci posé, si on faisait un aparté ?

Oui alors ! Parlons de mise en scène. Pendant une heure ou une heure et demie, le film est d'une très grande tenue et d'une belle efficacité. Thriller bizarre mais prenant, enjeux humains considérables, montage très tenu. L'introduction est très efficace. Bravo. Je ne suis pas du tout fana de la photo, mais c'est du stylisé, il faut bien le reconnaître. MUNICH est absolument haletant. Bravo, me dis-je. Malheureusement, ça se gâte par la suite, et même assez franchement. Le temps se déroule et n'en finit plus de se dérouler, et Spielberg accouche bientôt d'un splendouillet et énorme ventre mou, sans rythme, avec succession de séquences dans lesquelles on peut trouver un intérêt (à l'intérieur même d'une séquence), mais dont l'articulation générale est bien brumeuse. Le film s'enlise. Ceci dit, c'est le sujet. C'est ici qu'est le plus fort paradoxe.
 
La première partie du film, la plus réussie donc, met l'accent sur le groupe lui-même, ses interrogations et ses peurs. Quand le film s'élargit à d'autres personnages (Almaric, Lonsdale encore une fois formidable, et les personnages côté arabes au Liban), ça s'enlise. Mais dans la première partie, on a bien senti que Spielberg était en train de faire un truc bizarre. La quête des héros est une quête d'action, or on s'aperçoit que cette histoire est une histoire de longueur, une histoire de paroles, et que l'action, en fait, ne dure quasiment pas. On est dans une sorte de procédé tarantinien (PULP FICTION) : le film ne cherche qu'à s'arrêter, presque jusqu'à l'absurde. Les actions sont vite entravées. C’est très bizarre (et c'est sans doute un des aspects les plus brillants du film). Eric Bana a besoin de bouger, a besoin d'action, alors même que cette opération, comme le lui rappelle un de ses collègues, ne requiert rien de plus qu'être immobile. Paradoxe donc. Très touchant d'ailleurs, le film incarnant même de façon palpable toutes les questions qu'ils se posent : action / inaction, voilà l'enjeu de MUNICH.
 
Il découle de ce paradoxe deux choses. D'une part, le film est extrêmement anxiogène et réflexif. Et d'autre part, il fonctionne en slowburn, et encore une fois s'incarne bien plus que de simples idées, débouchant au final vers un étrange crescendo dont on s'apercevra de la présence bien après que le processus soit enclenché : le film et l'opération deviennent de plus en plus absurdes, d'abord consternants face au hasard (la scène ratée de Londres est délicieuse : ces anglais bourrés qui font foirer l'attentat sont, dans la logique du film, très improbables – ce sont sûrement des agents de la CIA) mais dans la logique du thriller, ça fonctionne et c'est même cohérent ! Bien vu !), puis non-sensique ! Les opérations menées deviennent de plus en plus grotesques, mais aussi de plus en plus sinistres. La gradation est sensible, et en fin de processus, on arrive à un meurtre qui non seulement n'était pas prévu, mais qui en plus se déroule presque dans une ambiance "tontons flingueurs" (bicyclettes hollandaises et pompe à vélo, je vous laisse découvrir ça). Oui, ça devient grotesque, et au fur et à mesure, tout le monde se perd, et même en étant les plus convaincus (Bana est l'Israélien le plus dévoué à son pays !), on perd complètement de vue l'objectif principal. C’est-à-dire qu'on fait tout ça parce qu'on DOIT le faire (presque comme dans un geste technique), mais on ne sait plus pourquoi. Et Spielberg, dans sa dernière séquence, dit encore mieux, et c'est une chose encore plus douloureuse : non seulement on fait les chose en oubliant les causes et conséquences, mais au final, quand la chose est terminée, on est incapable de lire convenablement la cause de tous ces événements.
 
Je m'explique. C’est dans la dernière séquence que Spielberg fait le truc le plus gonflé du film. Il introduit le dernier flash-back sur la prise d'otages de Munich par une scène de sexe ! Déjà, c'est gonflé ! Bana fait l'amour à sa femme, et provoque le flash-back en montage alterné cette fois. Tout est présent, dans tous les sens du terme. La mise en scène à ce moment est terriblement grossière, vulgaire (c'est une option très belle d'ailleurs). Spielberg en arrive à cette conclusion impossible, au moment même où le flash-back va nous apprendre ce qui s'est passé pour les otages israéliens ce jour-là à Munich : éjaculer = tirer à la kalachnikov. C’est une réflexion d'idiot, au sens dostoïevskien du terme, bien sûr. C'est d’une malpolitesse totale surtout ! Spielberg fait un gros doigt à tout le monde. Il montre Bana qui jouit (avec gouttes de transpiration volant au ralenti !) en même temps que l’on voit les otages mourir avec sang qui gicle au ralenti ! Fallait oser ! C'est assez sublime ! Spielberg fait une chose qu'il ne fait quasiment jamais : il mise tout son film (près de trois heures, quand même, et avec un sujet très grave) sur une association d'idées gratuite, vulgaire et complètement déplacée. De plus, il mise tout sur quelque chose de BAROQUE, de possiblement ridicule, d'idiot encore une fois. Il fait banco de tout. Il sait que sur cette idée, il va perdre 80% de son public. Ça, c'est nouveau.
 
Mais plus encore, il détruit même l'essence de son film, ce qui est encore plus beau. Le flash-back final sur le moment le plus important de la prise d'otages n'a plus aucun sens, il n'a fait que se perdre et il est devenu illisible, même aux yeux du plus israélien des israéliens (ou du plus attentif des spectateurs). Bana, le sang sur les mains, ne peut plus rien lire du tout, ne peut plus penser, ne peut plus justifier rien, même sa vie. C'est l'horreur du vide, la vie réduite à sa plus simple expression : du sang qui se mélange au sperme (ou au lait maternel, comme dans le premier assassinat, le film étant violemment anti-matriarcal). Ce dernier flash-back devait justifier le film, mais il n'a du coup plus aucun sens, tout le film s'écroule. Et ce dans une séquence de grande / petite mort absolument injustifiable, qui est peut-être pour cette même raison, et parce que Spielberg a pris le risque du Ridicule (pour la première fois ?), là où même tout devait se justifier, qu'on découvre le Chaos et le Vide de la manière la plus métaphysique qui soit. Le trou de la Mort. Mort de la raison et sans doute de l'Homme. Pour la première fois, Spielberg ose cette fragilité.
[La chose est d'autant plus belle et ridicule que, pendant toute la deuxième partie, Spielberg montre bien que les arabes, les juifs et les marchands de meurtres (Lonsdale) ont tous les mêmes motivations, la Famille, et sont complètement interchangeables ! Bana est l'exact double d’Ali, l'arabe rencontré au Liban. Et les deux sont aussi traqueurs que traqués. C'est la dévolution complète !]
 
Enfin, dernière belle chose, la dernière conversation avec Geoffrey Rush (impeccable, comme d'hab’). J'ai entendu une fois un rabbin dire à la télé que le génie d'Israël avait été de ne pas construire un peuple et une communauté sur un pays, mais d'abord sur un livre, le Livre. [Ne croyez pas bien sûr que cette parole remette en cause à mes yeux l'existence du pays Israël, bien au contraire.] La conversation finale avec Rush dévoile en quelque sorte Dieu par son absence, ou plutôt par son refus. In fine et élégamment, Spielberg remet le Livre au centre de l'identité juive, en même temps que la responsabilité de l'homme (Rush incarne dans cette scène l’un des rares moments de responsabilité humaine consciente, et son refus fait froid dans le dos). C'est intéressant.
 
Malheureusement, cette deuxième partie, même si elle contient des choses passionnantes, est beaucoup moins tenue que la première, et malgré toutes les bonnes idées présentes, le rythme du film s'effondre aussi facilement que la première partie était brillante. On a vraiment envie d'aimer ce film et son étrange parti pris (notamment de faire un film qui est assez dur avec sa communauté), mais c'est le montage qui pèche. Le film parait globalement balourd dans son deuxième acte. Tout est là, paradoxalement, mais il y a aussi le reste. On a largement l'impression que beaucoup de choses se répètent, et que les ciseaux n'ont pas été assez utilisés ! Il y a une bonne heure de trop, ou au moins un bon quarante minutes. C’est dommage. Que le film montre l’enlisement, c'est une chose, et qu'on le fasse vivre à son spectateur, je ne suis pas contre (si, si!). Mais ici, le montage est trop roboratif, noie le propos non pas dans la lenteur, mais dans la confusion et la répétition. Et l’on finit fatalement par se détacher, et par s'éloigner sans s'en apercevoir, d'un film dont la première heure au contraire semblait pesée et soupesée avec plus de tact. MUNICH reste, théoriquement, un excellent film, mais dans l'état actuel des choses, son montage indigeste contredit fort bien le propos assez subtil du contenu. C’est vraiment dommage.
 
C'est donc l'ultime paradoxe de ce film, qui réussit assez largement le plus subtil, et se plante sur le plus évident : le montage global de la deuxième partie. C’est vraiment dommage au vu du sujet, largement casse-gueule et plutôt maîtrisé par ailleurs. Spielberg aurait dû s'en tenir aux qualités de la première partie justement : montrer sèchement l'absurdité du processus, la sincérité de ses personnages et leur ultime solitude.
 
Avis aux fans de Spielberg : quand le film sortira en DVD, essayez, pour l’exercice, de remonter le film en lui faisant durer une heure de moins ! Héhé, ça serait marrant !
 
Dr Devo.
 
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Lundi 30 janvier 2006

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Si douce, si divinement blonde...

L’équipe du San Ku Kaï se la coule douce. Tout le monde dort, alors que le vaisseau approche paisiblement de la planète Sheta. Sidéro (je répète : Sidéro) réveille tout le monde pour les alerter du fait que le San Ku Kaï approche d’une planète aux caractéristiques très proches de celles de la Terre. Le robot semble avoir oublié que c’est loin d’être la première fois que l’équipage vient faire un tour sur la planète natale de Siman. À la vue de sa planète, celui-ci semble entrer en transe : « Tais-toi, Sidéro ! L’instant est trop solennel, laisse-nous adorer notre Dieu Mythos en silence !!! » Il faut dire, pour excuser ce soudain élan de religiosité si inhabituel chez l’homme-singe, que la planète Sheta est auréolée d’une aurore boréale de l’espace, fort simplement portée à l’écran par des spots rouges et bleus braqués sur les figures de ses coéquipiers perplexes. Voyez-vous, sur Sheta, c’est une semaine de l’Adoration tout azimut, et un tel phénomène est signe de bon présage : Mythos est avec nous !
Et d’ailleurs, sur Sheta, c’est une foule d’au moins douze pélerins qui dansent joyeusement autour de la statue de leur Dieu Mythos, curieusement représenté par une statue de madone angélique. Les psalmodies des fidèles sont accompagnées de mélodieuses mélopées scandées à grands coups de bâton sur la grosse caisse et accompagnées par trois pauvres claquements de mains pas synchrones avec ceux des figurants pour un sou, exécutés sans conviction par les techniciens du doublage. Ce noble rituel renvoie à un foutoir de kermesse en fin de cuite, ou peut-être à un spectacle de classe de maternelle.
Or, à bord du Cosmosaur, Koménor fulmine. Sa posture haineuse, mains griffues à l’appui, occupe le premier plan du cadre, tandis que dans le fond du plan, on voit le penaud Volkor, qui lui donne un cours de catéchisme pour lui expliquer les origines de cette fête religieuse célébrée sur l’île d’Elios, avant d’ajouter : « C’est leur foi en Mythos qui leur donne la force de résister et de mal accepter notre domination sur leur planète. » Koménor, à ces mots, laisse percer sa colère en brandissant devant l’objectif de la caméra la garde de son sabre stressos. Dans une frappante gradation de la profondeur de champs qui fait rêver à un SAN KU KAÏ 3D, le Micrâne du Roi Golem XIII se met à clignoter en arrière-plan – car Golem XIII n’est pas content, lui non plus. Comme un seul homme, Koménor et Volkor se précipitent au fond du plan pour s’agenouiller devant leur souverain, Volkor se plaçant légèrement en retrait derrière son supérieur. Belle chorégraphie, déjà aperçue au cours des épisodes précédents, mais qui se termine cette fois sur une bourde involontaire – l’un des passages les plus hilarants de la série, préservé dans le montage par cette volonté des auteurs de toujours garder la première prise, quoi qu’il advienne. Et il advient ici ce qui devait, fatalement, advenir, avec cette manie théâtrale en diable qu’a Koménor de faire claquer et virevolter sa cape. Lorsqu’il s’agenouille devant le Micrâne, il rejette majestueusement sa cape en arrière, sans prendre garde que cette cape vient alors se poser comme une fleur sur la tête casquée et cornue de Volkor, lequel, en bon professionnel, show must go on comme ils disent, s’agenouille à son tour et tente de rester dans le personnage tout en se dépêtrant de la cape prise dans son casque avec un air de rien nonchalant qui n’arrange pas notre hilarité, mais force le respect.
De son côté, Golem XIII fait petit joueur derrière son crâne-micro farci de loupiottes, mais il n’en est pas moins mécontent : il ne souhaite qu’une petite chose, à savoir que toute religion dans le 15e système solaire soit remplacée par le culte de sa propre petite personne. Il suffit donc que son armée Stressos détruise tous les symboles de cette religion du Dieu Mythos, et le tour sera joué – une chance que les hommes-singes de la planète Sheta ne soient pas orthodoxes.
De leur côté, nos héros ashetissent (?) sur l’île d’Elios pour profiter des festivités percussives, mais, à la consternation de Siman, le spectacle qui s’offre à leurs yeux est aussi prévisible que désolant : les Stressos ont prestement obéi aux ordres de leur roi, et jettent à terre la statue de la belle Mythos, qui se brise en mille morceaux dans un élégant ralenti, alors qu’une voix boudeuse maugrée : « Ooooh ! Ils ont détruit la statue de notre Dieu !!! » Faut-il le préciser, comme dans chaque épisode, les troupes Stressos ont leur capitaine, souvent cocasse, et cet épisode 13 ne me fait pas mentir : le capitaine Ilyade (Mythos, Elios, Ilyade, tiens, tiens) est un homme serpent, en l’occurrence un acteur affublé d’un masque de cobra et d’une somptueuse cagoule argentée. Ryu et Ayato observent ce méfait avec curiosité et demandent à Siman de leur expliquer ce qui peut bien se passer. Siman lance alors un regard à la caméra (comme dans un bon vieux Scooby-Doo) et s’exclame : « Je sais quelqu’un qui nous renseignera ! »
Il veut sans doute parler de Gao, son vieil (et riche) ami, puisque c’est chez lui qu’ils se rendent dans l’instant. L’accueil est chaleureux, on devine entre le grand chauve et le salement poilu une complicité de longue date. « Je vois que les affaires marchent bien pour toi, Gao ! », le félicite Siman. Et celui-ci de répondre : « Oh ! Non ! Elles ne marchent pas… Elles courent !!! » Et tout le monde rit et rit et rit, petit patapi, car c’est très drôle. Mais Siman ne rit plus en apprenant que Gao fait fructifier sa fortune en collaborant avec enthousiasme auprès des troupes Stressos. Quant à Gao, il est tout bonnement effaré d’apprendre que son ami et ses compagnons ne sont rien moins que les leaders de la Résistance, et qu’ils sont tous sous son toit, alors que s’approche le capitaine Ilyade et ses soldats. L’ambiance est lourde, mais dans le feu de l’action, Gao décide tout de même de cacher ses invités.
Sous le regard furibond de Siman, son ami accueille donc servilement le capitaine Ilyade, ce qui n’a cependant pas le don de rendre ce dernier particulièrement amène : Ilyade fait darder sa petite langue fourchue avant de faire claquer son fouet-serpent (son fouerpent ?). « Dois-je comprendre que vous êtes légèrement contrarié ? », pléonasme Gao. Et bien oui, Ilyade est contrarié : ses troupes ont brisé la statue de Mythos, et pourtant, le peuple ne s’est pas mis à les aimer et à vénérer leur roi Golem, c’est à n’y rien comprendre ! Gao lui explique : « Vous n’y mettez pas la manière pour les apprivoiser. Leur croyance pour leur dieu Mythos repose sur l’existence de la vraie statue ! »
Mmmmm… Quelque chose m’échappe dans cette théologie… Il y a là comme une impasse spirituelle qui n’est pas sans me charmer…
Bref. Gao explique à Alizée – pardon, à Ilyade, que cette Vraie Statue, faite d’or et de diamants, serait cachée quelque part sur l’île d’Elios. « Si on l’offrait à Golem XIII, on obtiendrait sûrement une belle récompense ! », ajoute Gao à la grande consternation de cette grande ourse que nous appelons Siman. Ilyade se dit que, oh, dis ! c’est une bonne idée, on ira la chercher demain, tiens ! Dès le départ du reptilien capitaine, Siman sort de sa cachette comme un diable de Tasmanie en rut et engueule Gao pour le sacrilège qu’il s’apprête à commettre par appât du gain. « J’en suis fier, rétorque Gao, quand on a quelque chose dans la tête, il faut s’en servir ! » Ce à quoi Siman répond spirituellement par une volée de poings sur la gueule de Gao, qui ne rétorque plus du tout. C’est le sage Ryu qui doit retenir la patte de son ami.
Pendant ce temps-là, un croquignolet petit garçon bédouin pleurniche à fendre l’âme sur les débris de la Fausse Statue Brisée : « Tu as dû avoir mal en te cassant, snif, snif ! Ta Statue était si jolie, snif, snif ! ». Nos héros, qui passent par là, en ont le cœur fendu. Siman console l’enfant, car après tout, ce n’est que du plâtre, ce n’est pas la Vraie Statue ! « Les Stressos détruisent nos statues, mais ils ne peuvent pas détruire notre Dieu ! » Et l’enfant de répondre, plus désespéré et primitif que jamais : « Mais si on n’a plus de statue, comment on va l’adorer ? » Cette réflexion hautement philosophique perturbe notre pauvre simien, inquiet à l’idée que son ex-ami les trahissent tous en livrant la Statue authentifiée 16 carats à l’ennemi. Et quand on parle du loup… Revoilà Gao, que l’équipe de doublage décide soudain de renommer Dao, comme ça, ça change un peu. Dao, donc, il faudra s’y faire, les a rattrapés dans un esprit de conciliation : « Mon beau Siman, tu es encore fâché contre moi ? J’ai eu tort et tu avais raison… J’ai une idée ! Et si on faisait un peu de lutte, comme dans le temps ? » Un duel au soleil ? Pourquoi pas… Cette réconciliation réchauffe les cœurs, et nos amis rient à nouveau à gorge déployée (d’autant plus que la réplique « elles ne marchent pas, elles courent », si drôle, leur est peut-être revenue à l’esprit ?). Je prends bien note que Siman, qui ne peut pas faire rire son masque d’homme-singe, compense en plissant des yeux comme une bête. Et les voilà partis sur la plage pour s’adonner à une bonne grosse lutte bien virile – on échappe heureusement au spectacle de Dao en train de huiler le corps de Siman, ce qui, avec tous ces poils, n’aurait pas été un spectacle particulièrement sexy. Les voilà donc qui se prennent, se poussent, se repoussent, se retournent avec une sauvage fraternité dans une séquence en forme d’hommage à LOVE. Ryu et son copain Ayato profitent du spectacle, sans se toucher, merci. La lutte laisse bientôt la place au concours de lancer de couteau, puis au concours de tir de revolver, belle occasion pour Ryu et Ayato de rouler des caisses et de bien exhiber leur supériorité à ces petits jeux. Hélas ! Nous n’avons même pas l’occasion de les voir enchaîner sur la pêche à la ligne ou sur le concours de rot : Dao est épaté par les talents des deux héros dans le maniement des armes, et leur propose, en embrassant les bagues qu’il porte au doigt, de les embaucher comme gardes du corps, pour le protéger, lui et sa fortune. Si Sidéro (je répète, Sidéro) était là, il aurait sans doute le mot GAY en train de clignoter sur l’écran qui lui sert de visage. Mais il n’est pas là, et tout ce que Siman en retient, c’est la rengaine, du fric, toujours du fric ! C’en est trop pour l’homme-singe, qui se met à nouveau en colère et s’enfuit en courant sur la plage, les paluches plaquées sur les oreilles, en criant, le pauvre : « J’en ai assez de toi ! Assez !!! »
Ambiance « Les Garçons de la Plage » : Siman s’est isolé au bord de la mer et contemple, maussade, l’aurore boréale intersidérale. Ayato vient tenter de le consoler et de le raisonner, mais rien à faire : Siman veut rester seul. Ryu vient y mettre son grain de sel ; pour lui, c’est clair, SiSiman est bouleversé par la perte de foi de Dao. Notre héros, qui porte des collants sous ses vêtements mais pour ce que j’en dis, a alors une idée brillante : et si on forçait Dao à retrouver la foi ?
Oooooh, ben ça c’est une idée qu’elle est bonne ! C’est parti ! Ryu demande à Sidéro de localiser la Statue Vraie de Vraie, et, la religion de la planète Sheta étant manifestement structurée sur des mystères vaguement primaires, la Statue qui n’est pas une fausse est dénichée en deux coups de cuillère à pot. Elle est enfouie au cœur d’une montagne – bon, disons une petite colline rocheuse – subtilement appelée par les autochtones le « Rocher Sacré ». Ryu demande à Sidéro s’il peut faire quelque chose. « Pour Siman, non ! Pour le reste, j’attends des questions bien précises… » Si Siman s’amuse à mettre Sidéro en boîte, Sidéro, pour sa part, semble haïr Siman de toutes ses fibres… Pourquoi tant de haine ? Bref, le plan s’affine grâce aux questions bien précises de Ryu : Sidéro va se cacher derrière le Rocher Suchard, et l’ouvrir en le tractant à bord de sa capsule mobile quand Dao viendra prier sa mère avec les Stressos. Belle mentalité, soit dit en passant, que de vouloir piéger un pauvre type pour lui donner la Foi. Mais je suppose que Ryu est prêt à tout (mais alors, vraiment à tout) pour rendre son primate heureux.
Mais voilà que se pointent Dao et Ilyade, suivis peu discrètement par un Siman éploré, bien vite repéré et capturé. Belle occasion de faire tomber la tête velue de la résistance, mais Dao s’interpose : « Regarde, Siman, je vais te prouver que ton dieu n’existe pas ! » Et il se met à prier à tire-larigot, accompagné du reste par le pieux Siman. Cachés derrière le Rocher Sucré – oh, allez, à vue de nez à au moins cinq mètres de l’attroupement – Ayato et Ryu donnent le signal à Sidéro (je répète : Sidéro), dont le visage affiche mystérieusement « S.N. ». Signal Nul ? Sacré Numéro ? Sagittaire Natif ? Symphonie Nuptiale ? Singe Nu ? Sam Neill ? Sidéro Nique ? Stupre Neandertal ? Sadomasochiste Négligent ? Soyeuse Nuée ? Sexe Nauséeux ? Soldat Naturiste ? À vous de jouer…
Brrrrrmmmmmrrrrrmmmmmmm…
Ça marche !!! Le Rocher Soccer cède !!! Et pourtant, à l’image, les chaînes fixées au rocher et reliées à la capsule volante de Sidéro pendouillent lamentablement… La montagne s’ouvre donc comme une fleur, révélant aux yeux ébahis ou avides, c’est selon, la STATUE, la VRAIE, la même en doré – preuve cartésienne incontestable de l’existence de Dieu. Telle Bernadette devant la Vierge Marie, Dao est sur le cul. Miracle !!! Le plan de Ryu est un succès complet : Dao a retrouvé la Foi, et il refuse mordicus de remettre la Statue Nauthentique au capitaine Ilyade : « Jamais !!! Notre Dieu vénéré est l’œuvre des habitants de l’île !!! »
OK. Tiens, je m’ennuie, je vais me fabriquer un Dieu, tiens.
Là-dessus, n’écoutant que son courage, Dao prend la fuite avec la Statue Divine (et non pas la statue de Divine, qu’il aurait eu plus de mal à porter), couvert (dans sa fuite, merci) par Ryu, qui surgit dans ses habits de Lumière (« Je suis Staros !!! »), suivi dans la foulée par Ayato dans sa propre tenue de super-héros qui se cherche (« Et je suis là, moi aussi !!! Je suis le Messager de Paix !!! »). Ayato aura peut-être arrêté son choix sur un nom pour son identité secrète avant l’épisode 27, qui sait… Toujours est-il que c’est la bataille, et je peux vous dire qu’en régie, la confusion règne chez les doubleurs. Staros s’écrie : « Lequel de nous deux veux-tu affronter ? ». Et le Messager de Paix s’écrie, mais avec la voix de Staros : « On te laisse le choix ! » En clair, tu veux du cacao ou un chocolat ? Ilyade jette sa cagoule au sol, dévoilant son masque reptilien grotesque et donnant trois coups de fouerpent avant de succomber aux pirouettes des deux héros masqués. Il a cependant le temps de déclencher l’alerte avant de mourir, et les Lazerolabes Stressos entrent en action, se lançant à la poursuite de Dao. Vite ! Au San Ku Kaï ! Où est-ce qu’il est garé ?
La bataille se poursuit donc dans les airs, bercée par les subtiles compositions d’Eric Charden. De son côté, Dao cavale comme un fou furieux avec sa Statue Or & Diamants dans les bras. Un Lazerolabe a échappé à la vigilance des vaisseaux de combat de Ryu et Ayato, et malgré l’intervention de Siman à bord du San Ku Kaï, les tirs fusent, et Dao est bientôt encerclé par les flammes au bord d’une falaise. Et j’ai bien envie de l’appeler Doa, moi, parce que vu comme c’est parti, pour lui, ça va sûrement être Dead On Arrival. Dans un dernier souffle, Doa implore le pardon de Mythos. Siman, en larmes, voit alors son ami réduit à l’état de torche humaine se jeter de la falaise – chute vertigineuse d’un mannequin, qui s’ensuit d’un ridicule petit plouf ! dans l’eau. Ciao Doa ! Ciao Dao ! Ciao Gao! (essayer de le dire très, très vite, ça ne sert à rien mais c’est rigolo.)
Sur la plage, c’est la douleur et le recueillement. Siman se lamente : « Oh ! Dao ! Dire que j’ai douté de toi… » Le montage nous propose délicatement un bref petit montage de souvenirs communs : Siman et Dao pêchent (du poisson) et rigolent ; Siman et Dao mangent des bananes… Avant que les flash-back ne dégénèrent, un cercle de lumière apparaît à la surface de l’eau : ben merde alors ! C’est Dao, accroché à une branche, indemne, vivant et tout sourire ! Siman lui fait une fête encore plus frénétique que celle que réserve le chien fidèle à son maître après une trop longue absence, et lui dévore le cou de bisous poilus, miracle !!! Euh… On va peut-être les laisser, non ?
Mais… Mais… Attendez ! Cette musique… C’est l’Azuris qui apparaît doucement à travers l’aurore boréale… Si douce, si divinement blonde, Eolia s’adresse à nos amis, leur disant : « L’âme du brave Dao s’était envolée, mais grâce à son sacrifice et à vos efforts à vous tous, nous avons décidé de lui restituer son âme ! » K… K… Quewouaaah ??? Elle peut faire ça, Eolia ??? Ça va sûrement faire très plaisir à tous les gentils décédés des épisodes précédents, vous savez, ceux qu’on enterrait sur fond de voix-off Eolienne genre, c’est con, la guerre, le pauvre, il faut continuer la lutte, nous ne l’oublierons jamais, etc… Pas peu fière, Eolia élude cette ambivalence en l’enrobant dans son discours doucereux sur la longue lutte qui ne doit surtout pas nous décourager, et, avant de disparaître… elle effleure du bout des doigts un mystérieux pendentif qui ressemble rudement à celui que portait la princesse Aurora… On entend presque le clic ! des intrigues multiples qui s’articulent, de la machinerie souterraine qui va bientôt unifier la saga et l’emmener vers sa dernière ligne droite. J’en ai des frissons. Et vous ?
Histoire d’en rajouter une couche dans cette conclusion qui n’en finit pas de finir, Sidéro révèle pour sa part qu’en réalité, sa traction sur les flancs du Rocher Sarko a totalement échoué : si la montagne s’est ouverte, ce n’est absolument pas grâce à lui ! Ryu en tire les conclusions qui s’imposent : « La solution est évidente ! C’est Mythos !!! ».
Et la voix-off de conclure à son tour, ça conclue à qui mieux mieux, c’est dingue : « C’est ainsi que l’ami de Siman est revenu à la vie, grâce à son sacrifice ! ». Seigneur Jésus Marie Josephine Ange Gardien ! Le sacrifice qui ressuscite ! Attention, une Statue peut en cacher une autre ! Des Dieux qui sont l’œuvre de nos propres mains ! Elle me plaît bien, cette religion, ce Mythoséisme, là… Ça me donne une furieuse envie de taper sur une grosse caisse avec un bâton et de taper dans mes mains en n’étant pas synchrone. Religion, coming-out velu, Antiquité Grecque, Cape Coincée dans les Cornes de Volkor : SAN KU KAÏ, c’est vraiment dans l’espace, et la guerre est vraiment sublime. Merci Japon !
Le Marquis
 
SKK, est-ce caca ? Que non, guenon, dit Siman ! La preuve ci-dessous.
 
Episode 2 : Les Ninjas
Episode 4 : Le Camp
Episode 6 : Le Roi Golem
Episode 8 : Du sang froid
Episode 11 : Princesse
Episode 12 : Le grand combat
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Dimanche 29 janvier 2006

recommander publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : "The words get stuck on my throat" par Dr Devo)



Chers Focaliens,

C'est souvent comme ça que ça se passe chez nous, à la maison, on aime bien jouer ! Nous devions regarder un film plutôt court (il y avait école le lendemain), et Madame proposa un choix multiple : LE GRAND SOMMEIL avec Bogart, l'excellent HARVARD STORY avec Sarah Michelle Gellar, et donc JULIETTE OU LA CLÉ DES SONGES de Marcel Carné. Ma tâche étant de décider du sort de notre soirée, je pris le moins attirant en quelque sorte, à savoir le Carné, dont nous étions persuadé tous les deux que c'était un film de Renoir, sans pouvoir l'expliquer (ce n'est pas glorieux, je sais). Comme par jeu et par défi donc, en route vers le cinéma de Papa dans toute sa "splendeur".
Bah, ce n’est pas pour me vanter, mais moi, le petit bonhomme Carné, même pas en mousse, je n'ai jamais pu supporter plus de dix minutes de ses ENFANTS DU PARADIS, le film franco-culte par excellence. Plusieurs tentatives, et autant d'échecs, à des âges différents de la vie : j'ai donc jeté l'éponge. Ce n’est pas bon pour l'orgueil, mais désolé, je ne peux pas. Je suis toujours ravi de voir un nanar indonésien ou des Philippines, j'ai même réussi à regarder
LE VOLEUR DE BICYCLETTE il y a peu, malgré le peu d'intérêt que je porte au film lui-même, et même, j'ai consacré deux ou trois heures de ma vie à écrire un article dessus ! Quand se ramène un cinéaste respecté que je n'aime pas, il y a un gène ludique qui s'anime dans mon ADN, et je ne renâcle pas, par jeu et peut-être par orgueil, à me vautrer là-dedans comme le petit porcinet que je suis à l'intérieur. Bernard RAPP et le Marquis ne comprennent pas que j'insiste. C'est bon, ils connaissent et disent non merci, leur temps est précieux. Ils ont amplement raison, bien sûr. Mais peut-être ma principale qualité est une bonne âme bien naïve, qui voit le monde comme une occasion perpétuelle de se racheter, etc. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, en quelque sorte. En fait, à la réflexion, en voyant avec une volonté de malicieuse autodestruction les films de Renoir, Carné, Grémillon ou Duvivier, il y a sans doute la même gourmandise à acheter une série Z improbable à 0,50 centimes d'euros dans un bac de vieux machins dont personne ne veut plus. Ces classiques à la naphtaline, et sans doute sur-cotés (c'est très souvent le cas, quand même), c'est de l'excitation Z en puissance, et peut-être il y a un secret espoir, très ténu bien sûr, de découvrir un film Z effectivement, avec son cortège de "choses qui ne se font pas" et d'audaces, involontaires ou non, dans la mise en scène ou la narration.

[Et puis il y a la provocation simple et réjouissante à l'avance de se dire qu'il y aura aussi un Carné analysé sur ce site ! C'est tellement chic et vulgaire à la fois ! Il y a, pour le dire autrement, sûrement aussi un certain esprit de provocation dans cette démarche. Comme dit la poète, je m'entête sans doute à me foutre de tout.]

Un sentiment d'horreur m'envahit dès le générique, tandis que défilent les noms des acteurs. Fichtre ! Maledictas ! Le rôle principal est tenu par Gérard Philippe. C'est ça quand on se ballade dans les Ténèbres, région qui peut virer au paradis comme au cauchemar de manière imprévisible.
Le Gérard Philippe ! J'ai énormément de mal avec le bonhomme, énormément. Quand je le vois, même en photo, j'imagine dans un frisson d'horreur ce qu'a pu être sa vie (dont je ne connais absolument rien), et je le vois comme un criminel dépravé en puissance. Je m'occuperai de lui un peu plus bas, bien sûr. Mais voir son nom d'entrée de jeu a été un moment de grande solitude...
Gérard Philippe est un jeune homme en prison. Enfermé avec deux autres détenus dans une pièce aussi grande que des toilettes. C’est la nuit. Couchés dans la paille, les trois hommes ne peuvent que se frôler. Le sommeil est presque impossible à trouver. Et c'est de ça qu'il parle, le Gérard, avec son codétenu de gauche (à l'écran !), lui aussi sans-sommeil. À l'époque, interdiction d'écouter Macha sur le transistor, alors c'est dur. Rêver, c'est déjà être dehors, c'est sentir le dehors dans ses veines, c'est une échappée courte et vouée à l'échec sans doute, mais c'est déjà ça. Le sommeil est donc le luxe suprême. Gérard va-t-il s'endormir en pensant à Juliette ? C'est mal parti.
Et pourtant, il s'endort malgré lui. Puis se relève plus tard, ouvre la porte de sa cellule qui s'ouvre sur... une belle après-midi provençale, sous le cagnard, au pied d'une colline où est perché un charmant petit village entouré de garrigues ! Gérard n'en croit pas ses yeux, mais n'hésite pas à rejoindre ce village mystérieux et à laisser derrière lui la porte de sa cellule.
Très vite, il se met à la recherche de Juliette (il sait qu'elle est là), et découvre l'étrange population qui peuple l'endroit. Personne ne connaît le nom du village, et encore mieux, tout le monde semble avoir plus ou moins perdu la mémoire. Les gens se croisent tous les jours pour la première fois, et sont à l'affût de la moindre histoire, du moindre souvenir d'autrui qui sera alors réapproprié et intégré à son histoire propre ! Le souvenir est ici un luxe, une énigme et un échappatoire à cette vie perdue dans les collines, où rien ne se passe et rien n'arrive, bien sûr. Un grand jeu de dupes à l'échelle collective, en quelque sorte, pour contrer la malédiction d'une existence sans passé. Quand Philippe dit aux villageois qu'il cherche Juliette, tous prétendent, par voie de conséquence, la connaître et inventent un passé à la jeune fille, passé à chaque récit différent. Juliette est effectivement dans les parages, mais comme tout le monde invente et dit à peu près n'importe quoi pour rêver à des souvenirs inexistants, le pauvre Gérard n'est pas prêt de la retrouver. Surtout qu'un étrange châtelain, plus malin que les autres, a bien l'intention de s'emparer de la jeune fille...

JULIETTE OU LA CLE DES SONGES, en plus d’être un film de Carné (non, je plaisante, bien sûr…) a le désavantage d’être tiré d’une pièce de théâtre. Ça, plus Gérard Philippe, plus la Provence-Pays-Eternel-De-La-Fariboule-Et-De-La-Poésie-Du-Mistral, ben c’est pas engageant-engageant, faut bien le dire. Le sud au cinéma me sort par les trous de nez. Il y a certains bons films, j’en suis sûr, mais pour moi, et très subjectivement bien sûr, c’est l’éternel pays de Pagnol et de Marius et de Jeannette, que je n’aime pas, mais alors pas du tout. Ah, tu vas l’avoir, ta poésie fantastique réaliste, tu vas en bouffer de cette poésie virginale des gens simples, tu vas voir, me dis-je en commençant le film. Je sentais déjà le refus du montage et le théâtre (art noble, they say) filmé de la pire espèce.
À vrai dire, oui, oui, il y a de ça, mais pas seulement. Le film démarre plutôt bien avec une jolie séquence en prison, commençant par un plan d’ensemble bien cadré, mazette, suivi de plans en cellule pas laids, et avec (un peu) de montage (très basique, quand même, mais bon…) et un nombre assez important de plans. [En fait, ça commençait plus mal que ça car, après le générique, une série de cartons ignobles viennent expliquer ce qu’on a pas encore vu et qu’on aura tout le temps de comprendre, re-comprendre et re-re-comprendre encore (trop) largement par la suite ! Une belle idée de producteur ou de distributeur ça, sans aucun doute.] Dès cette scène de cellule, dont les dialogues simplets peut-être, mais pas hypertrophiés dans la poésie malheureuse, on est frappé par la magnifique photographie. Carné en profite pour laisser dans l’arrière plan sonore une boucle d’orchestre, bah, ouais, une espèce de faux sample qui sonne comme une pulsation funèbre. Ça et la photo, ça fait son petit effet.

Deuxième chose frappante à suivre, lorsque Gérard Philippe sort de sa cellule pour arriver en pleine garrigue, il fait un pas de danse débilosse sentant bon la belle idée de scénario, mais qui est une très mauvaise idée de cinéma qui nous a fait rire quasiment aux larmes ! Un moment très splendouillet !

Et voilà, vous avez les cartes en main, ou presque. D’un côté, une vraie tentative plastique avec ses très bons moments, et de l’autre la poésie de comptoir 51 un peu redoutée. Etonnant, non ?
Ce qui est incroyablement vieillot et maladroit, c’est l’essence du film elle-même, ou plutôt la narration et ses enjeux. D’abord, on est dans un fantastique allégorique, une poésie surnaturelle, quasiment un conte, et annoncé comme tel du reste (la référence à Barbe Bleue est même carrément dite !). Au fil de ses déambulations dans le village, Gérard Philippe cherche sa Juliette, et surtout discute avec les villageois. C’est la grosse faiblesse du film que cette description des habitants du village. Chaque rencontre, et par conséquent chaque personnage, donne une très nette impression de répétition totale du précédent (et du prochain !). Les informations importantes sont donc répétées trois ou quatre fois, et c’est sûr, avec un tel processus, on comprend comme dirait l’autre, et ça insiste encore et encore, Carné préférant s’assurer que son public comprenne tout de A à Z plutôt que de prendre le risque de laisser planer une poésie plus diffuse et plus abstraite. Sur ce point précis (la répétition et la sur-explication) sont greffés les éléments les plus "poésie populaire", et les plus attendus même : l’ambiance est carrément celle du PETIT BAL PERDU de Bourvil, avec son soldat traumatisé, son petit couple de vieux amoureux, son gardeuh-champêtreuh avec des grosses moustaches tu les croirais pas, le vieux marin, le jardinier, il ne manque plus que le petit ramoneur, les schtroumpfs grognon et à lunettes, et la galerie est complète. Le mieux, bien entendu, étant le personnage-fil rouge de l’intrigue, un accordéoniste joué par Yves Robert, et qui n’arrête jamais de jouer la musique en voix-on tout en récitant des transpalettes de dialogues. Lui, c’est l’apothéose ! Ha l’accordeo-l’accordéo-l’accordéon ! Le piano à bretelles qui fait monter la poésie, tu la sens, oh oui… Un bonne vieille recette éternelle, Montmartre, et tout et tout, et qui marche encore, comme l’a prouvé notre AMELIE POULAIN nationale. Alors, tout le toutim, ça te donne des tonnes de poésie bon enfant et triste, et des répétitions à n’en plus finir.

Bon, ça fait quand même beaucoup en une seule fois, me diriez-vous, et vous auriez raison. Comme tous les plans ne sont pas beaux (même si on ne voit rien de spécialement indigent, ça frise l’anonymat ici et là), un bon nombre d’entre eux sont tout à fait construits et remarquables. Ce n’est pas l’exquise poésie et la maîtrise maniaque de Greenaway dont je vous parlais l’autre jour, faut pas déconner quand même. Mais il y a un effort, toujours remarquable, et qui, dans le contexte de ces années-là, ici en France, est vraiment notable. Malgré tout, cette poésie du café des sports pousse le bouchon tellement loin par moments que ça en devient (presque) rigolo à certains égards, à l’image du pas de danse dont je vous parlais plus haut. Ça nage quelquefois dans la splendouillerie la plus débridée et improbable, et ça provoque de grands éclats de rire tout à fait agréables. Je vais y revenir. Avant ça, voyons les qualités…

Bah oui, il y en a. La photo est signée Henri Alekan ! Décors de Trauner et, pour finir, le même directeur artistique que
LES YEUX SANS VISAGE de George Franju. Alors oui, tu m’étonnes que c’est vraiment beau par endroits ! En plus, tout ce petit monde a déjà travaillé ensemble pour LA BELLE ET LA BÊTE de Cocteau, alors oui, tu penses, ça jette pas mal. La prison est belle, mais aussi les premiers plans d’ensemble dans la forêt, la dernière séquence dans les rues de Paris, et… Le château de l’Ignoble Châtelain !
Ce personnage est assez étonnant, pour le pire et pour le meilleur ! Je m’explique. D’abord, il apporte une certaine noirceur au film, et on sent nettement que Carné fantasme peut-être sur les films gothiques, tendance anglaise. Le résultat en est assez loin, mais c’est vers là que ça lorgne. Voir débarquer quelque chose de gothique là-dedans, c’est très improbable, et curieusement, ce n’est pas ce qui marche le moins bien. On assiste même à des choses assez belles : chasse à la Juliette avec d’horribles molosses très anxiogènes (le châtelain, en plus, est traîné par ses chiens et suivi d’une espèce de carrosse noire, image absurde mais qui marche très bien), un beau plan très court lorsque qu’un chien grimpe sur Juliette, et surtout une série de plans en travelling avant (caméra subjective) ou arrière (son contrechamp) complètement saisissants. Et Carné n’est pas dupe. Même si ces travellings frontaux sont les plus beaux, il ne va pas se gêner pour en placer des trois-quarts, et dans des scènes plus anodines. Dans les scènes gothiques, il y a donc sur quelques plans un vrai souffle, que le montage a un peu de mal à faire exploser, mais qui sont au final, très efficaces. Le contrepoint que ce gothisme (si je veux) apporte à la fin du film n’est pas une mauvaise idée d’ailleurs, mais j’y reviens. Donc quand c’est gothique, c’est plutôt pas mal ou alors très drôle car…
Ben oui, le châtelain est joué par Jean-Roger Caussimon ! Et là, les enfants, attention les yeux ! Ça ne rigole plus ! Le gars, que je ne connaissais pas, a un aspect assez impressionnant, surtout dans le cinéma français. Un physique à jouer dans les films de la Hammer ou presque. Grand, aquilin, avec un corps un peu dans les mêmes proportions que celui de Christopher Lee, et la comparaison s’arrête là. Bien vu, se dit-on. Par contre, dès qu’il ouvre la bouche, on passe de l’habile au carrément dément. Ce type est une tractopelle ! Ami de la nuance, goodbye, farewell, aufwiedersehen, adieu ! Caussimon, en plus de rouler des yeux et de grimacer à qui mieux-mieux (un régal), a une voix complètement improbable de vieux parigot fifties ! Pas titi, quand même pas, mais incroyablement en décalage. On s’attendait presque à un noble accent shakespearien, et le voilà en plein accent Montmartre frelaté au centuple ! Le film devient alors une chose improbable, et je vous assure, Gérard Philippe devient alors le cadet de nos soucis. On se délecte de chaque apparition improbabilissime de Caussimon, et on l’applaudit presque quand il arrive dans le champ !

[C’est quand je l’ai vu débarquer que j’ai réalisé que nous étions dans le plus splendouillet des bluastros ! Pour la notion de bluastro,
voir cet article où tout est expliqué !]

J’en frissonne encore, mais ce n’est pas tout. Caussimon n’est pas seul. Et il faut la voir, l’actrice canadienne Suzanne Cloutier qui joue le rôle de Juliette ! Elle joue sans doute le rôle comme on lui a dit, et très consciencieusement. Une sorte de poupée de chiffon à qui l’on aurait donné la vie. Mais ça y va fort, là aussi : roulage de grands yeux extatiques et ronds comme des billes, déplacement presque en pas de danse, garde-robe Barbie Princesse Malheureuse, etc. Une femme superbe, ceci dit, mais qui pédale à fond elle aussi dans les descentes, et dont chaque pose marque une volonté de calcul anti-naturaliste, matinée du théâtre le plus codifié ! J’ai d’ailleurs pensé à Anouk Grinberg, dont il est impossible qu’elle ne connaisse pas Suzanne Cloutier. Grinberg la nuance, Cloutier le char Panzer avec ogives thermonucléaires ! La coco circulait-elle par charrettes entières sur le plateau ? Je ne sais pas, mais en tout cas, Cloutier va tellement loin, ses pupilles sont si dilatées, qu’on assiste à une espèce de show par delà le bien et le mal !
Et vous imaginez que quand Cloutier rencontre Caussimon, c’est carrément l’extase cosmique.

Je pensais m’ennuyer à mourir, et finalement, même si c’est le cas, et outre les belles choses de ce film, la présence de ces deux acteurs rend la chose absolument délicieuse. Il faut aimer la chantilly à l’exctasy, certes, mais quand même, quel spectacle !

Quant à Gérard Philippe, comment dire ? A priori, ce type, et ce rien qu’à cause de sa gueule (c’est rare, mais je l’avoue : je fais sur lui un délit de sale gueule !), je ne lui ferais confiance pour rien, ni pour gérer mon portefeuille d’actions, ni pour lui confier mes enfants, ni pour conduire un bus, rien ! Mais plus sérieusement, j’ai enfin compris pourquoi il était si culte. C’est le seul acteur français de l’époque qui aurait pu jouer aux USA, où il aurait sûrement cartonné sa race. Son jeu, que je n’aime toujours pas, est dans ce film assez moderne, malgré la situation et le texte aux senteurs de naphtaline. Il maîtrise relativement l’espace, et surtout, il maîtrise à fond le "hand acting". Voilà. Je n’ai rien d’autre à ajouter sur lui. C’est sûr, à côté de la Cloutier et du Caussimon, c’est du sobre…
Des plans sans intérêt, mais beaucoup d’autres assez beaux, voire quelques uns vraiment réussis. Une photo superbe. Deux minutes de très bonne musique, puis ensuite n’importe quoi avec de l’accordéon dedans (signé Joseph Kosma, au secours !). Un acteur diablement improbable, et une poupée sublime mais sous ecstasy (« aciiiiiiiide ! »). De la poésie rurale lourdingue, très fortement allégorique et se perdant souvent dans la naïveté d’un complet premier degré rendu encore plus fragile par une narration sur-explicative et le refus de l’abstraction sous toutes ses formes… Poésie visant à atomiser le fantastique, paradoxalement...
…mais, il y a aussi la fin, très, très noire, qui commence dans un mouvement attendu de résolution sentimentale à la Cosette, et qui finit sur l’abîme surprenante et la cloison qui se ferme. Ça, c’est très étonnant, abstrait pour le coup (mais si c’est naïf) et ça marche drôlement. Pollux et le reste du manège provençal enchanté en prennent un sacré coup. On ne s’y attend pas vraiment, et la séquence dure assez longtemps pour contrecarrer nos attentes ou nos suppositions. [La longueur de cette scène fait aussi qu'enfin, malgré l'allégorie, le film respire une fois un peu de lui-même). C’est le point le plus surprenant du film. Même sans cela, quelques beaux travellings et même certains frontaux surprenants, et une certaine recherche de gothique soft qui vient maladroitement se prendre en pleine tête le mur de la poésie pagnolesque du reste. Ça déséquilibre le film certes, mais ça lui donne aussi son aspect un peu particulier. Beaucoup d’archaïsme et un peu d’audace, bien en dessous de la BELLE ET LA BÊTE bien sûr, mais intéressants quand même pour qui a la patience de supporter le reste. En tout cas, en naviguant dans les remous de dialogues tout en splendouilleterie superfétatoire, ce film bancal peut avoir au regard des yeux les plus pervers une aura de bluastro de guingois assez bizarre. Enfin, Caussimon et Cloutier, ahurissants de… de quoi d’ailleurs ? Ahurissants de mimiques et d’effets, qui finissent eux-mêmes (les effets) par s’autodétruire pour propulser le jeu dans une autre galaxie, loin, très loin de la nôtre, aux confins des Univers Connus. Leurs performances dépassent l’entendement, et dans une certaine mesure le bon goût, et le mauvais aussi. On se permettra, en bon dandy, et même si cette JULIETTE… est moins agréable quelque peu, de ranger ce film (sur lequel a travaillé Alekan quand même ! C’est ça qui fait le dandysme de la chose...) sur l’étagère auprès du classique taïwano-philippin
AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE.

Dr Devo.

 

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Lundi 23 janvier 2006

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(Photo: "Mamie a tapé à côté..." par Dr Devo)

C'est toujours sur moi que ça tombe ! Le Dr étant très occupé (au cabinet, comme on dirait sur mon blog), il délègue, il délègue, et à la fin des comptes, ça tombe sur moi, alors même que j'ai bien du mal à trouver du temps pour remplir mon propre blog.
La dernière fois que le Dr m'avait confié un article à faire, il m'avait soufflé les films dont on devait parler. Cette fois-ci, j'ai dit oui, bien sûr, je suis une grande âme. Mais j'ai traîné, ce qui l'a poussé à désigner les films à analyser. Me voici donc contre mon plein gré à devoir faire un article sur des films de kung-fu. Comme dans mon précédent article, je m'y colle en soupirant, et en me demandant si le Dr, que j'ai la chance de connaître dans le privé, n'est pas au final un gros pervers, et s'il ne me met pas des trucs dont je n'ai a priori rien à faire entre les pattes, juste pour voir ma réaction !
 
Le Dr m'envoie des DVD par la poste, et vas-y ma fille, débrouille-toi ! Tiens, encore du kung-fu ! Il a le sens de l'humour. LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN, je commence par celui-là. Ça se passe quelque part en Chine, et principalement à pied, bien sûr, et une petite scène à cheval. Ça raconte l'histoire d'un jeune gars, fils de poissonnier, et dont le vénérable professeur est aussi une espèce de résistant au pouvoir mandchou qui sévit dans la région, comme d'hab... Ça commence bien. J'aurais dû refuser de voir le film, et imposer un article sur le néo-réalisme italien, me dis-je ! Moi, les Mandchous, je pensais que c'était des chinois, mais bon, apparemment pas, ou alors ce sont des mauvais chinois. Si un asiatophile passe par là, il nous éclairera.
 
En tout cas, notre héros découvre que son prof est un opposant, et il se propose, lui et deux amis (dont un petit crétin gaffeur assez marrant, tendance comique troupier, comme dans un  film de college, mais qui mourra en martyr, voir phrase suivante) de rejoindre la résistance. C'est facile, car les Mandchous sont extrêmement autoritaires, et ils font régner une justice de sentence et de coups assez rude. Tout le monde les déteste, et ils engrangent des impôts plus injustes les uns que les autres. Ça crée forcément des vocations.
Notre héros fait une première mission : envoyer aux cellules dormantes de la Résistance des messages secrets qu'il cache dans les poissons de son père. Ça se passe très mal bien sûr. Le copain nigaud est zigouillé de main de maître, ou plutôt, il se suicide sur l'arme de son bourreau qui s'apprêtait à le faire parler à grands coups de tortures (coups d'oreillers avec taies "Tortues Ninjas"). Les deux autres prennent la fuite, et le professeur est exécuté. Notre héros perd ensuite son dernier ami en prenant la fuite dans la Vaste Chine. Son but : aller dans le monastère de Shaolin, tout là-bas, et demander aux moines bouddhistes du Monastère de l'initier au... Devinez... Au kung-fu !!!!!!!
 
Chic alors. 20 minutes après le début, notre ami arrive à demi-mort au Monastère, et pour les vieux bouddhistes, c'est niet ! Les moines de Shaolin ne se mêlent pas aux affaires temporelles, et sont neutres comme la Suisse. Oui mais, dit le héros, si vous m'initiez au... KUNG-FU !!!!!, je pourrai en entraîner d'autres, et on pourra se soulever contre l'Opposant. Les bouddhistes voient très vite que le jeune homme rebelle est bien loin de la logique de non-désir qui fait leur dogme. Le plus vieux d'entre eux, le Frère Supérieur en quelque sorte, dit que Bouddha ou je ne sais plus qui, lui aussi, a fait un long village, tel Ulysse, tel Riguidel, Pageot et Tabarly, et que dans cette venue improbable du jeune homme, c'est peut-être un geste à la Bouddha qu'il faudrait voir. Il accepte donc le jeune homme, à condition qu'il se convertisse.
Deux ans plus tard, Héros (mais je ne retrouve pas son nom) est devenu moine, mais n'a fait qu'une chose : balayer la cour du monastère. Pas une fois il n'a suivi un cours de Kung-Fu. La révolution ne semble pas prête de commencer...
 
Pour être franche, j'ai pensé au bout du long périple vers le Monastère que le film, doté des moyens assez luxueux des production Shaw Brothers (auxquels Tarantino rendait hommage dans KILL BILL, et un et deux), que le film allait être sacrément ennuyeux. Oui, ce fut le cas, et non, pas du tout. Evidemment, Gordon Liu (qui jouait aussi dans KILL BILL), va subir un entraînement de kung-fu complètement frappadingue, mais j'ai arrêté mon résumé avant.
 
Bizarrement le film fait l'équilibre sur une assez délicieuse corde. On est entre le rien et le normal. On se dit constamment qu'il ne se passe rien, et constamment, l'action avance. Pour peu que vous soyez fumeuse, vous êtes dans le dilemme d'arrêter le film pour aller vous en griller une, ou continuer, presque furieuse ne pas y aller ! Manque, douleur et plaisir de voir que la torture suit sa logique. N'ayons pas peur des mots. La spectatrice fumeuse qui ne fume pas dans sa maison mais sur le balcon, et bien celle-là, je vous le garantis, fait l'expérience exacte de Gordon Liu dans le film. Identification. D'une femme bien sûr ! Mais laissons tomber Antonioni pour l'instant, et revenons au KUNG FU !!!!!!!!
 
Ce serait chouette d'ailleurs, un film de kung-fu par Antiononi. La stupeur et l'excitation, mêlées au manque de nicotine, voilà qui rend le film drôlement singulier, surtout quand on connaît ma passion du KUNG-FU !!!!! dont j'ai autant à faire que le nom des buteurs des deux demi-finales de coupe de France en 1980. On n'en peut plus, ça dure des heures, mais le film a un atout dans sa poche : il fait des ellipses sans le dire, et on apprend au détour d'un dialogue que deux ans se sont passés, ou plus. Et puis on a l'impression que le film va s'arrêter, tellement il n'avance plus, et zou ! C'est reparti comme en quarante ! Liu subit une ferme éducation : il y a 35 chambre dirigées par 35 maîtres bouddhistes qui enseignent chacun un point de détail particulier qui peut prendre des mois et des mois à maîtriser. Au bout d'une heure de film, Liu n'a passé que deux chambres ! Koa ? Et il y en a encore 33, plus la vendetta qu'il a à mener s'il sort un jour du monastère ??? Voilà qui est bizarre, me dis-je, le film va donc durer une dizaine d'heures ! Autant me suicider tout de suite.
 
Liu passe trois trimestres à porter à bout de bras de gros seaux de 150 kilos chacun (les seaux, pas les bras), vêtu d'un système de couteaux fixés sur les biceps, qui transpercent les côtes du petit moine apprenti si justement il les baisse (les bras). Et il y a aussi une épreuve qui demande 10 ou 15 ans de pratique, et où il faut passer au-dessus d'une petite piscine en marchant sur des rondins fins comme des roseaux en papier crépon. Il y a aussi une séance de poursuite d'un point lumineux avec les yeux, mais on place deux bâtons d'encens de trois mille tonnes à trois millimètres et demi de vos tempes. Au bout de quelques jours d'entraînement sans dormir à suivre la bougie des yeux à droite puis à gauche, puis à droite puis encore à gauche, etc., on a une légère tendance à suivre le mouvement non plus des pupilles, mais avec la tête, et là, on se brûle sur l'encens géant, à peine rougi ! C'est astucieux !
 
Ah ça, pour sûr, on finira par s'entraîner au sabre et aux nonnes-chaque-coup, ici à trois morceaux, ce qui rendit le film mondialement célèbre. Il en faut peu parfois, et dire que Chéreau s'emmerde à reconstituer l'ennui bourgeois du XIXème industriel, alors qu'il suffit d'un combat de quatre minutes aux Nonnes-Chaque-Coup à Trois Morceaux pour que le film soit encore considéré comme culte dans 50 ans !
 
Si tu aimes les mecs torse poil qui font des Haaaa et des Hoooo et qui imitent à la perfection la cigogne, alors ce film est pour toi. Si tu veux voir de belles prises, sans doute historiquement justes, ou alors peut-être pas, ou si tu utilises ce DVD comme tu utilisais la cassette d'aérobic de Jane Fonda dans les années 80, ce film est aussi fait pour toi !
 
Si tu n'en as rien à faire du KUNG-FU !!!!!!, et bien profite pour arrêter de fumer, et tu passeras l'expérience la plus étrange de ta vie. Le film devient alors une performance, aussi bien à l'écran que dans le salon. Dès que le film avance, une action l'immobilise tout de suite. Ça n’avance pas du tout, et en même temps oui : on est assez proche de l'annulation durassienne que Tarantino recherchait dans PULP FICTION... Oui, oui, PULP FICTION est évidemment un hommage complet aux films de Marguerite Duras... C'est le Dr et Mr RAPP qui m'en ont convaincue, et ils ont raison du reste. Un peu d'ennui, un peu de fascination (comme si on débarquait en jeans et en baskets au Bal des débutantes des quartiers nobles de Paris), de la trépidation, voilà le cocktail de ce film qui fait quelque chose, mais alors quoi ?... Ça, je n'en ai aucune idée. Ça m'a fait mal, ça m'a fait rire, ça m'a fait du bien, grand fou fais moi mal, tu sais que j'adore ne pas aimer ça...
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