(Photo : "Tristesse + Douleur" par Dr Devo)
Chers Focaliens,
Il avait offert à Madame L'ABECEDAIRE de Gilles Deleuze en DVD, et Madame, à un autre moment, lui avait acheté le coffret Peter Greenaway, vendu par l'autre rapace avide en
dollars, mais sans poésie, le défenseur du cinéma qui coûte la peau du postérieur. Et le hasard (et pour une fois non la coïncidence, comme aurait ajouté le poète-cinéaste), fit que nous fîmes
(si je veux) un patchwork des deux sans vraiment le vouloir, et sous la vague influence a posteriori, et bien involontairement, de notre ami Tchoulkarine. Premier élément de l'anecdote.
Il se trouve que, bien entendu, nous avons commencé par la lettre A. Comme Animaux, donc. Deux choses gratuites et en suspens se rencontraient là avec humour, mais sans que je
ne le décèle sinon a posteriori, et donc après le film (ou même pendant). Outre le jeu de mot de poêle apparent, la chose fut extraordinaire au plus haut point, quasiment divine, car il se
trouve que le père Deleuze, que personnellement je ne fréquente pas du tout, c'était ici la première fois, donne une définition exacte de ZOO de Peter Greenaway, dans son bavardage. Exploit
sémantique. Suivi d'un exploit structurel, si on peut dire, dans le sens ou l'intro de première partie deleuzienne formait un sublime double programme avec le Grand Film lui-même. Avant que
Greenaway ne se déploie, déjà, nous étions dans sa logique, comme je le sus-citais plus haut, mais si vous ne l'avez pas remarqué, pas d'inquiétude, j'y reviens.
Le chat hurle à la porte, il veut sortir, je lui ouvre. Pardonnez-moi quelques instants.
Il s'en faudra de peu. En quelque sorte, bien sûr. Un simple accident survenant dans une séquence rythmique où, dans un premier endroit, un homme compte les pas d'un lion en cage
afin d'en évaluer la distance, suivie dans un autre endroit par un homme qui photographie un gorille, encagé lui aussi et surtout unijambiste (le gorille, pas le photographe), suivi du comptage,
once again encore, des numéros des poses prises sur le dit appareil photo. Il aura suffit de peu pour qu'un banal accident arrête les activités. Dans un troisième endroit, une voiture a un
terrible accident. Un cygne tombe sur le capot, dans la rue du Cygne justement (mmmmm....), c'est-à-dire que l'endroit, le nom de la rue, est la Rue du Cygne, pour de vrai, je veux dire, devant
trois énormes lettres néons bleu sombre formant le nom "zoo" (soit un Z et deux zéros), et sur le côté, mais toujours à proximité de l'accident, un panneau publicitaire pour Esso, avec son tigre
de rigueur, panneau qui sera, notais-je quelques minutes plus tard, à l'arrivée des secours, remplacé par un autre, et nous verrons le colleur d'affiche soit recoller la nouvelle pub Esso, soit
mettre une nouvelle pub (on ne sait pas quelle est l'affiche dessous et quelle est la nouvelle), provoquant ainsi un jeu de striures à la fois cache et cadre ("c'est comme au cinéma" dirait le
poète acteur-chanteur), jeu qui tombe à pique dans ce passage où sera évoquée, pour la première fois mais pas la dernière, la figure du zèbre. À bord de l'engin, de la voiture... Non, un cygne
tombe sur le capot, d'où accident et verre brisé sur l'asphalte en mille diamants (l'asphalte et le verre brisé, pas le verre brisé), la conductrice, grande et rousse, traversant le pare-brise,
plan d'ensemble avec travelling avant, pare-brise brisé quand le plan devient rapproché, je note, elle traverse le pare-brise en criant. Ben oui, c'est de cris qu'il va s'agir, même s'il y en a
peu (Deleuze que, tel le Gitan, je ne connais pas, avait raison, j'y reviens) ; les deux passagères à l’arrière, plus jeunes, sont inanimées, allez, on peut dire mortes, au moins en
apparence, mais la caméra avance encore et l'image se fixe, en plein travelling resserrant et majestueux, c'est malpoli se dirent les spectateurs, le plan se fige donc au moment rigoureusement
exact où le photogramme témoigne qu'une gerbe d'étincelles et donc de feu a envahi le fond du plan, qu'on croyait noir (ah oui, au fait, c'est la nuit), encore une surprise, même au fond, il y a
un arrière-plan, n'en jetez plus, envahi à peu près la totalité de la surface transparente de ce sur-cadre que forme le pare-brise, arrière cette fois, suivez un peu ! Oooooh, des étince... se
dirent les spectateurs, mais sans avoir le temps d'apprécier leur diffusion soudaine, puisque le plan se fige... et on s'aperçoit que la rupture rythmique est douze mille fois plus belle
encore.
Il est évident qu'à ce moment précis, je demande à Madame d'arrêter la diffusion. C’est bon, me dis-je, cette séquence absolument courte... Oui, bon d'accord, je vous ai épargné le
plan avec les enfants qui essaient de faire reculer le dalmatien assis au milieu du passage clouté (Dalmatien... Zèbre... Ça vient ?), et qui suggère le danger automobile (et qui arrive du reste,
puisque l'accident que je viens de décrire a lieu, à un autre endroit certes, mais a lieu, comme une belle équation godardienne complètement résolue (ça fait toujours plaisir), et d'ailleurs, je
note que le chien mourra suite à cet accident (et à un autre endroit, et spatial et temporel, que l'accident sur la rue du Cygne.. capice ?) une bonne heure dix plus tard ! J'ai omis cela pour
faciliter la lecture de cet article. C'est bon, me dis-je en m'adressant à Madame, on va arrêter là ce film de cinq minutes (ben oui, ça ne dure que quelques minutes, tout cela, et by the way, le
film fait quasiment 3600 mètres, c'est dire), c'est bon, ce film de cinq minutes, c'est le film du siècle, c'est un court-métrage OK, OK, OK, mais c'est bon, j'ai assez pour tenir jusqu'à l'année
prochaine, où nous regarderons tout depuis le début jusqu'à la gerbe en plan fixe... Ah oui, plan fixe certes, mais fondu en noir et blanc à suivre, où le cadre se transforme en première page de
journal relatant l'accident (CAPICE ? Ça rentre ?), page où l'on trouve deux autres articles complètement ostentatoires. Oui, c'est bon, on va arrêtez là, et l'année prochaine, on reprend du
début et zouh !, on voit cinq minutes en plus, ainsi de suite pendant 36 ans, et là oui, la vie vaudra le coup, à moins justement que le film ne nous dise le contraire, d'ailleurs...
Je soupirais.
[Tout cela de tête, se dirent les spectateurs, c'est effrayant...]
Ce n'est pas qu'il veuille se vanter, non, c'est pas son genre, mais je reçois quand même plusieurs toiles de jute par la poste chaque semaine, remplies de lettres, de questions et
de demandes de photos dédicacées, et bien souvent, on me pose des questions sur la dévédéthèque idéale, et j'aurais voulu être un cinéphile, et aussi un artiste, et je conseille, je donne des
titres, je mets un peu de bonheur dans des existences ternes... par amour bien entendu, de mes prochains, en quelque sorte, je mets la bure très volontiers et réponds à tous les Raymond de la
terre. Bon, ben tout ça, c'est fini. Achetez ZOO. Ça me fait mal de dire ça parce que le fric va aller à l'autre malfaisant, et que le coffret, fort bien fait d'ailleurs, est absolument hors de
prix. Achetez le d'occasion. Comme ça, le malfaisant ne touchera pas plus d'argent. Ça me fait mal aux seins, décidément, mais bon, achetez-le quand même. À plusieurs, puis prêtez-le vous à tour
de rôle. C'est mon seul conseil valable. Après, les plus rigoureux d'entre vous iront se faire harakiri en récitant un aillequoux sur le parvis de la mairie, et franchement, on ne saurait, dans
l'absolu, leur donner tort. [Ceci dit, avant cela, videz les caches de votre pc, je ne veux pas lire dans les journaux : "Un site Web appelle ses adeptes au suicide !" Pensez aux autres que je
pourrais, après votre disparition, conseiller de la sorte.] Ou alors, pour les moins fortunés, non, non, non, pour tous, vendez votre dévédéthèque entière pour pouvoir acheter ce film. Ça suffira
amplement, merci. Ou alors, vérifiez votre médiathèque, et brûlez là s'ils n'ont pas la galette. Tiens, les patates sont cuites, pause donc.
[Un peu plus tard, au même endroit…]
Il est toujours difficile, en fait, de savoir ce qui reste de nos amours, profanes un peu, et surtout en ce qui concerne les sacrées. C’est comme si c’était hier, d’ailleurs
c’était hier. La frontière dangereuse entre l’homme et l’animal (en l’homme), et je parle d’un point de vue philosophique ou plutôt, encore mieux, structurel… D’ailleurs, c’est animalité qui
convient, et non pas animal, on est quand même pas sur un blog de chats… La frontière donc, c’est être à l’extérieur quasiment pour mieux être à l’intérieur, et c’est aussi l’absence qui révèle
la présence, tu la sens, ma jambe (que je ne pousse même pas, contrairement à ce que nos nombreux lecteurs anglophones pourraient croire, c’est très sérieux) ? La présence dans la perte.
Grâce à moi, Gilles fait un bisou, bon d’accord, post-mortem, mais bisou quand même, à Peter. Encore plus fort que tous les tunnels enfouis du monde. [C’est là que se joue le savoir d’ailleurs,
diraient sûrement en chœur, et disent sûrement en ce moment, Tchoulkarine et Bernard RAPP au moment où ils lisent ensemble mais séparément ces lignes. Ce genre de tunnel vaut toutes les voies de
communication du monde, et valent toutes les bibliothèques, et donc dévédéthèques – Oh par pitié, revendez tout.] Dans cette frontière, il y a des paradoxes, certes, mais la classe consiste, euh
non… Je voulais dire, la grâce, non, je veux dire la transcendance, ce qui nous différencie nous, Moi par exemple, ou encore plus, tous les Moretti et les Beauvoix de la terre, ou les Renoir
d’ailleurs (no offence, seulement de la modestie), c’est que notre homme, notre anglais, Peter, sait encore, aux confins des Territoires, ne pas abandonner ce qui lui a permis d’en arriver là
avec tant de beauté : il fait encore, avant d’écrire (c’est qui le poussera à écrire), et au montage, et partout, arrivé là même où cherchent à aller tous ceux ayant un cerveau qui fonctionne
sans être relié à la tripaille des émotions de mort de grand-mère (Deleuze dit ça aussi, décidément, on est plein claudisme coïncidental), même là, dis-je, Peter continue son but ultime : le
tuyau de poêle. Retenez cette expression, car c’est elle qui compte. Tuyau de poêle. Visuel bien sûr, comme dans l’exemple de l’affiche Esso qui refera encore une apparition (c’est d’un ludique
!), ou comme les deux poissons ovoïdes, plats et morts, qu’on a quand même mis dans un bocal pour les filmer (quelle classe, j’en pleurais presque, en plus de rire) comme deux gros testicules.
Voilà. Bon exemple. La poésie et l’expre… Prenez la voix de Dali pour lire ça : l’Expression Cinématographique Elle-Même, c’est là qu’elle se joue ! Pas ailleurs ! Oui, oui, la technique,
oui, oui, la photographie, oui, oui, la musique supra-belle et impromptue au possible qui se moque bien de la détresse des personnages (et Dieu sait s’ils souffrent), oui, oui, le jeu des
acteurs (Andréa Ferreol à tomber, et puis merde à ceux qui ne croient pas cette parenthèse : que puis-je faire d’autre que de le dire, on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux, et
toutes les Justine du monde n’y pourront rien), oui, oui, le cadre, oui. Bon, c’est bien tout ça. Mais n’oubliez pas notre matrice : le tuyau de poêle, sans laquelle vos films ne seront jamais
que de la déliquescence de sentiments, sincères peut-être, ça n’a aucune importance, mais périmés à l’instant même où vous prévoyez la date de leur exposition comme une bouteille de lait UHT (en
ce sens, le Marquis a raison : Le Lait Lèche (lâche même) l’Athlète). Sans elle, la Matrice (mal, le mal est fait), sans elle, il n’y a… rien. De valable en tout cas. On parlera des "animals"
(oui, faute d’orthographe et volontaire en plus, on appelle ça le Baroque, si je veux) et des têtes d’innocence perdue, tous enfoncés, en fait, dans leur médiocrité de petit récit de petit
sentiment de très microscopique histoire. C’est nul. Reprenons plutôt la métaphore de RAPP Bernard (le vrai nous remerciera d’ailleurs un jour d’avoir permis la confusion avec lui, à travers de
si belles choses), la métaphore dite de l’Archer Zen. Pour mettre ta flèche en plein dans le mille dans la cible qui n’est pas très loin (une dizaine de mètres), il faut viser le ciel. Visez Dieu
! Si vous ne le faites pas, vous n’avez aucune excuse, et ne venez pas pleurer si votre flèche vous arrive dans le pied. [Spéciale dédicace aux sus-cités aux deux endroits, qui eux trichent
encore plus en rapprochant leur flèche, intention, de la cible, film. À chaque fois, c’est la flèche dans le pied, même quand la distance qui sépare le projectile de la zone à atteindre est de
dix, douze, dans les meilleurs cas, quinze centimètres, c’est-à-dire la longueur de…
Le catéchisme, très nécessaire, et je ne gommerais aucune ligne, étant terminé, je vais donner de plus amples informations aux sceptiques ou aux perdus (je n’en veux absolument pas
une seconde à cette dernière catégorie, bien au contraire). ZOO, c’est un film sur l’effroyable présence de la douleur dans son corps absent. Tristesse et douleur. La fantaisie qui suit n’est que
cette question face à la mort, à son pourrissement et à la volonté d’atteindre un peu Dieu et son âme sœur sous toutes ces formes, quelles qu’elles soient, on sera preneur. D’ailleurs, puisqu’on
en parle, vous avez remarqué comme le personnage principal du film, Felipe Arc-En-Ciel (il pousse ! C’est délicieux !), n’est pas mis en exergue question temps… on le voit deux fois. Basta.
Importance dans le montage, certes, (surtout la première, j’ai cru que j’allais défaillir !), mais la classe d’être noyé dans le baroque du reste, chapeau ! Géniale, cette prise… de risque ! On
sera mort à la fin de la chanson, le film est donc complètement précieux, savoure mon pote, savoure, et si nous sommes la dernier (héhé ! Oh ça va : si je veux…), personne ne nous enterrera. Tod
ist ein Skandal ! Le Deuil. L’enfant témoin. Et la Fidélité, bien sûr. Vous savez tout.
Enfin, une note à mes amis professionnels de la Profession. Messieurs et Mesdames, ce film est une honte, même si vous en êtes fans (en fait, vous ne l’êtes pas !), à votre
profession entière, et dans toutes les branches (production, réalisation, distribution, techniciens de plateau, critiques, et bien entendu exploitants, etc.). Spéciale dédicace à l’affreux jojo
de Libé (mais ne pas croire que je m’acharne sur ce journal ; j’aurais pu prendre un autre exemple), qui osa dire que dans le dernier (enfin l’avant-avant-avant dernier film de Greenaway), qui
dit, donc, que TULSE LUPPER SUITCASES PART ONE : THE MOAB STORY, film dont l’accueil à Cannes fut désastreux, film sur lequel tout le monde est tombé comme un mendiant lynché par des gros
bourgeois obèses sous prétexte que son ventre gargouilleux fait du bruit et les empêche de dormir, ce film (THE MOAB STORY…) que Bernard RAPP, le Marquis et moi-même placions comme le plus beau
que nous ayons vu (au bas mot) l’année dernière, ce film que vous, chers lecteurs que j’adore, vous ne verrez jamais à cause des dits gens que j’accuse (comme Zola ! Oui ! Pareil ! Même
importance !), ce film… Cher Monsieur de Libé dont j’ai oublié le nom (comme ça, Google ne vous dénoncera pas !), vous aviez dit que oui, oui, c’est bien, on a offert un Mac à Greenaway pour
qu’il puisse monter son film dans sa cuisine, et que malheureusement, il a tellement fait joujou avec Photoshop qu’on ne lui a pas dit qu’il y avait sur l’ordinateur une icône (icône !!!!! Laurie
Anderson disait… non, je le dirai plus bas !) CORBEILLE pour jeter sa merde baroque (je résume, bien sûr, mais il a utilisé stricto sensu la métaphore de la corbeille !), et bien, mon petit
monsieur de Libé, vous et votre clique assassineuse de Mozart, en plus de nous priver de nous faire individuellement notre avis, ce que Dieu aura du mal à pardonner, et bien vous qui aviez sans
doute défendu ZOO, vous auriez dû remarquer que Greenaway, dans THE MOAB STORY et dans ZOO, il fait la même chose : un plan=4 sur-cadres ! IL LE FAISAIT DEJA À L’EPOQUE DE ZOO !!!!!!! Bon
sang ! Que vous soyez bête passe encore (et encore, d’autres derrière vous font un job payé au smic alors qu’ils ont plus de compétences que vous tous réunis), mais que vous soyez malhonnêtes, là
non, désolé mais moi, ça ne passe pas, je refuse, et je dis non. Ce n’est pas que vous viviez au dessus de vos moyens avec des mensonges et une incompétence pareille (vous auriez dû faire le
rapport entre les deux films), mais vous volez l’argent des autres, dont d’ailleurs une partie est l’argent du Peuple. J’espère que vos enfants vont bien.
Tout est dit, et il en reste… On reviendra forcément sur ce film, car c’est sans doute le plus beau du monde.
Visez Dieu ! La messe est finie !
Dr Devo.
PS : Au début des années 90, Laurie Anderson a eu cette phrase terrible et juste. Je re-situe pour les plus jeunes. C’était les débuts archaïques d’Internet, et c’était le début de
l’hégémonie de Windows. Elle a dit, en parlant des gens de Microsoft et pas de leur patron : « Ces gens-là ne connaissent l’existence du mot « icône » que depuis deux ans ! » Transposez.
PS 2 : À la place de tuyau de poêle, vous pouvez mettre sériel ou oulipiste, bien sûr !
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