[Photo : "La Jeunesse Emmerde Diane Arbus (#2)" par Mek-Ouyes]

 

Chers Focaliens,

Quel dommage que ce début d'année soit la période où j'ai eu, et où j'ai encore, le moins de temps disponible. Car je suis en train de louper plein de petits machins tout à fait attractifs, ce qui est d'autant plus déplorable que nous sortons d'un long tunnel de films médiocres (grosso modo depuis la rentrée scolaire), éclairé ça et là par de brillants soleils, ou disons plutôt éclairé par des choses légèrement plus agréables, ça et là...

Bah... Une petite notule d'abord pour confirmer ce que je disais l'autre samedi sur Radio Campus (pour télécharger l'émission, mais uniquement jusqu'à samedi, cliquez ici). J'ai bien tenté de regarder BOBBY, film choral (je sais, je suis complètement masochiste, un grand malade) rempli de stars hollywoodiennes [il aurait pu quand même demander à De Niro (Oh no !) de jouer le rôle de la Dame Pipi quand même !] jusqu'à la gueule ! Rempli de stars démocrates hollywoodiennes, devrais-je dire ! Le film raconte la dernière journée de Bobby Kennedy. Bon. Et puis le générique commence. Et là c'est le drame. Voilà qu'il m'est arrivé quelque chose qui ne m'était jamais arrivé : je suis parti dès le premier plan. Le film commence par un carton où défile un texte qui nous dit que l'année 1968 a été terrible sur les plans politique et social pour les USA, traversés par les émeutes, déchirés par les conflits raciaux, etc. Le texte dit ensuite que c'est dans ce contexte que Bobby Kennedy se présente aux élections américaines, car lui seul pouvait sauver la démocratie et rassembler le pays autour d'un idéal de paix commun, et que lui seul incarnait la paix et la bonté, et que lui seul allait pouvoir faire sortir le pays de la guerre d'une manière digne (coude-coude, comme diraient les Monty Python, "see what I mean, see what I mean ?").
Alors oui, je suis sorti pendant le plan suivant : une image d'archive du discours où Kennedy annonce sa candidature.

Je vais vous dire une chose : j'ai horreur de la propagande, et j'ai horreur du lavage de cerveaux. J'ai horreur qu'on dise à la masse du peuple ce qu'il doit penser, et j'ai horreur de voir quelques individus anticiper sur le comportement du peuple. J’ai horreur qu'on lui force la main et qu'on le fasse faire ce qu'il n'aurait pas fait sinon. J'ai horreur des apôtres de la Vérité quels qu'ils soient. J’ai horreur des catéchistes en soutanes intégristes qui viennent dicter notre sens du devoir, de la mémoire et du bon goût, surtout lorsqu'ils sont laïcs. Je déteste les gens qui cherchent, en fouillant dans le passé, le présent et le futur, à vous prouver que les choses sont comme ça et pas autrement, et qui essaient de vous convaincre qu'il n'y a pas d'alternative ("There Is No Alternative" comme disent les anglais qui ont donné un nom à ça : le syndrome TINA !) et que les choses et la lecture des choses se résument à un fait univoque !

Je crois qu'il y a toujours une alternative. Et je crois que l'hagiographie est toujours source d'abus total, sinon totalitaire, quelle que soit la cause qu'elle sert. J'ai la chance de savoir ce que je pense, sans les catéchistes bien-pensants, qu'ils soient européens ou hollywoodiens. J’ai horreur du syndrome Tina car j'ai été attentif en cours d'Histoire ET de Philo, moi, contrairement, c'est très probable, aux 50 superstars qui jouent dans ce film, et je sais que dans l'histoire des Hommes et des Idées, à chaque fois qu'on disait au peuple "il n'y a pas d'alternative", on lui mentait bien sûr, mais de plus, on l'amenait vers des issues sanglantes et douloureuses. C'est une règle qui marche depuis plus de deux mille ans sans exception, et dans tous les domaines de la pensée humaine. Notez bien ce qui suit : le syndrome TINA est toujours source de violences et de mensonges (à grande échelle), quelle que soit la cause défendue.

Parce que je suis libre, je sais ce que je pense. Je sais ce que je comprends. Je sais ce que je ne sais pas. Et parce que je suis libre, je n'ai aucun, mais alors aucun besoin, ni aucune envie de vous convaincre de mes points de vue. Puisque je suis libre, ou que j'essaye de l'être, moi au moins, je peux discuter avec calme et sans m'énerver avec quiconque a envie de discuter, et ce quelles que soient ses opinions, même les plus opposées aux miennes, mêmes celles qui nient les miennes. Ce n'est pas un souci pour moi, et je considère qu'une conversation, si tant est, justement, que ni l'un ni l'autre des interlocuteurs n'essaie de faire preuve de prosélytisme, n'a jamais fait de mal à personne, et tenez-vous bien (tenez-vous mieux, comme disait Desproges), n'a jamais blessé personne. C’est même le contraire, c'est très bon pour la santé, quelquefois passionnant... et quasiment toujours très drôle !

En vertu de quoi, et par ces principes, dans un grand geste d'amour et de bisous barbus, je dis à tous ceux qui ont eu un rôle dans ce film (acteurs, réalisateur, scénaristes et producteurs, et pas bien sûr les petits grouillots de techniciens qui eux travaillent sur des films pour de vraies raisons de cinéma, dont une consiste à gagner sa vie par exemple), à vous tous, dis-je, je dis : vous êtes d'ignobles personnes absolument indignes de foi, et par le simple fait d'avoir osé vous engager de la sorte dans la conception de ce film, voilà qui fait de vous au mieux des imbéciles, et donc non responsables de vos actes, au pire des gens dangereux. Il est bien évident qu'en usant de telles méthodes, absolument ineptes et dangereuses, vous faites exactement le même travail que les propagandistes des pires époques de l'histoire contemporaine. C'est au nom de la Liberté et de la démocratie, bien sûr, que vous avez fait ce film, et ce faisant, ce sont ces deux idées que vous détruisez allègrement. Il est évident que vous défendez ici des intérêts et jamais des Idées ou des Concepts dans lesquels vous investissez la raison la plus noble, et en lesquels vous croyez pour faire avancer le bonheur de vos Prochains, car, si ce n'était pas le cas, vous refuseriez d'agir de la sorte, au nom des Principes énoncés au début de cet article.

Prétendre défendre la démocratie, défendre la liberté (notamment celle de penser, comme dirait le poète), en utilisant des méthodes de dictateur est très drôle, ou plutôt serait très drôle si on avait le temps, et plusieurs vies devant nous. La Vérité, le Respect de votre Prochain, la Dignité, la Morale et l'Éthique sont des questions de forme. Le moindre lycéen sait cela après son bac, en principe. En essayant de contredire vos propres principes, vous vous placez par ce fait au dessus des Lois de la Raison, et tout bêtement du bon sens, vous vous placez aussi au dessus de l'Histoire, ce qui est assez logique en fin de compte, car vous la ré-écrivez. Tout ceux qui ont fait cela, de l'Antiquité (relisez les grands classiques) à nos jours, se sont mangé l'Histoire et le retour de bâton, tôt ou tard, en pleine face. Tous ceux qui, par le passé, ont appliqué des méthodes similaires aux vôtres ont été, consciemment ou non, les "collaborateurs" de pouvoirs iniques, violents et dictatoriaux, pouvoirs déjà présents à l'époque des faits, ou pouvoirs à venir. En un mot : vos méthodes préparent ou entérinent le pire.

La Morale est une question de forme. À moins de présenter des excuses, vous apparaissez à mes yeux comme les personnages les plus immondes qui soient. Ou les plus bêtes, ce qui ne change pas grand chose à l'affaire. Les plus croyants d'entre vous devraient déjà commencer à prier pour le Repos de leurs âmes, parce qu'ils vont en baver dans un futur extrêmement proche, si j'en crois, une nouvelle fois, l'Histoire ! J'espère qu'il y aura une justice ou suffisamment de hasard à l'heure des comptes, et que les pauvres gens, dont nous-mêmes, dont vous avez voulu le bien en faisant ce "film", n'auront pas trop à souffrir de vos lacunes et de votre malhonnêteté. Je suis sincèrement désolé, pour moi-même bien sûr, de ne pas avoir eu l'endurance nécessaire pour voir plus de dix secondes de ce que vous appelez "votre film". Ma sensibilité et mon endurance ont quand même des limites, sous mes allures de personne forte (que j'essaye d’être). Comme on dit dans les films hollywoodiens que vous construisez de vos mains : "on est des êtres humains comme les autres". Dommage que vous ne pensiez pas la même chose.

Nous vous aimons beaucoup, ou nous sommes prêts à vous aimer, et c'est pour cela, pour cette noble raison, au nom de ce grand bisou barbu qui est le plus beau geste que vous recevrez jamais de la part d'un être humain, que nous vous jetons cet article à la figure.

Alors bisous bisous !

Dr Devo.
 
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Mercredi 31 janvier 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

[Photo : d'après Camilla Carr dans NE REFERMEZ PAS MA TOMBE, par Le Marquis]

S’achève enfin la longue parenthèse entre cet article et sa première partie, dû à la fois à la virulence de la reprise de mes activités professionnelles et, plus agréable, à la visite du Dr Devo qui a mis le visionnage alphabétique sur pause pendant une bonne semaine. Et il faut bien l’avouer, le Docteur a eu la main bien lourde dans ses choix : nous aurons rarement à ce point enchaîné les films de seconde ou de troisième zone ! Motif invoqué : « Je vois des bons films toute l’année » ! Hem… N’allez pas vous figurer que mon salon est l’Antre de la Consternation, il y avait dans la pré-sélection une palanquée de très bons films. Mais bon, ma foi, c’est l’appétit qui parle, et à toutes fins inutiles, voici la liste (alphabétique naturellement) des films visionnés en bonne compagnie : BASKET CASE, premier long-métrage du très sympathique Frank Henenlotter, BLOODY MURDER, nettement moins amusant que sa suite (mais cette suite avait pour avantage certain une VF québécoise hilarante), LE CERVEAU QUI NE VOULAIT PAS MOURIR, petit classique de SF des années 60 doté d’un certain charme à mes yeux, CULTUS, duplicata tout juste passable de LAKE PLACID, THE DARK DANCER, thriller érotique stupide, DEATH GAMES, plagiat tardif de RUNNING MAN produit par Roger Corman (avec une chanson qu’on qualifiera de mémorable en générique, « Mortal Challenge »), FREDDY CONTRE JASON, plutôt agréable à la revoyure sans être pour autant très réussi (j’ai tout de même été un peu sévère envers ce film à l’époque), GHOST WORLD de Terry Zwigoff, sans doute l’un des meilleurs films de la sélection (bien qu’il ne soit pas exempt de défauts), HORROR CANNIBAL 1 et 2, improbables métrages d’un Bruno Mattei qui bouge encore, THE HUMAN TORNADO, sommet incontournable de série Z offert par le Captain Pangolin (que je remercie vivement !), l’insupportable KILLJOY, et sa suite KILLJOY II qui a suscité une molle polémique (il est bien meilleur que le premier opus, ce qui n’était pas bien difficile, et m’a paru très relativement plaisant à la consternation du Dr Devo), LA LÉGENDE DE GATOR FACE, offert par mon invité et délicieusement tartempion, l’infect LE RETOUR DES MORTS-VIVANTS II (il faudra un jour que je fasse un article sur le film original de Dan O’Bannon pour lui rendre justice), et ZOMBIE KING, avec KILLJOY le film le plus pénible et le plus antipathique de la sélection, ne vous laissez pas avoir par l’emballage « fun » d’un métrage en réalité d’un ennui mortel et d’une laideur totale. En complément de programme, la quasi intégralité de la saison 1 du Muppet Show en VOST est venu apporter une grande bouffée d’air frais, et je ne manque pas de signaler au passage une autre grande discussion sur KING KONG, Peter Jackson et le tout-infographique dont il restera probablement quelques traces lorsque j’aborderai le film de Jackson dans un prochain épisode.
Mais tout de suite, revenons-en à la suite et fin de l’épisode 13, et ouvrons le feu avec un film en M comme…
 
MALÉFICES, de Maurice Devereaux (Canada, 1998)
On retrouve ici le sympathique Maurice Devereaux de SLASHERS, avec son film précédent et second long-métrage après un BLOOD SYMBOL dont le cinéaste ne semble pas très fier (SLASHERS était donc le troisième, suivez donc un peu), toujours édité par Antartic, mais cette fois en VF et dans une copie recadrée, pour un métrage de surcroît nettement moins argenté. Le résultat est à vrai dire bien moins convaincant.
Le film développe une variation sur le thème de la Dame Blanche dans un fantastique très naïf et largement mâtiné d’érotisme. Le manque de moyens se fait cruellement ressentir, notamment dans un casting calamiteux, mais Devereaux met vraiment le paquet visuellement, chargeant son film de transparences parfois très gonflées, et livrant parfois quelques plans aquatiques assez jolis. Quelques belles trouvailles visuelles côtoient ainsi des emprunts à EVIL DEAD ainsi qu’une séquence volée au superbe (et totalement oublié) SISTER SISTER de Bill Condon. Ceci dit, le budget et le semi-amateurisme s’accompagnent aussi de maladresses grossières, renforcées par ce qu’on peut difficilement reprocher à son réalisateur, à savoir son excès d’ambition – voir les hilarantes séquences en flash-back avec les chevaliers. Cheap et pas d’un rythme très soutenu, le film a en tout cas le mérite de n’être vraiment pas sobre, même si je vous orienterais plutôt vers son troisième essai, le curieux SLASHERS donc, plus maîtrisé et au concept relativement original : de fil en aiguille, Devereaux, dont le nouveau film, END OF THE LINE, est achevé, acquiert doucement ses gallons de petit faiseur attachant dans un milieu où les personnalités un peu singulières se comptent sur les doigts d’une main.
 
N comme… NE REFERMEZ PAS MA TOMBE, de S.F. Brownrigg (USA, 1976)
Retour aux années 70 avec un métrage offert par le Dr Devo, film qui n’aurait d’ailleurs pas dépareillé s’il avait trouvé sa place dans le coffret « Chilling Classics » dont j’égrène peu à peu les premiers titres visionnés. Le film est édité en DVD par PVB, éditeur qui m’agace plutôt, dans la mesure où son catalogue, assez original, est le plus souvent gâché par l’exécrable qualité des copies et des DVD lancés sur le marché – c’est à eux qu’on doit notamment la sortie du seul DVD actuellement disponible dans le monde pour le magnifique LE CERCLE INFERNAL de Richard Loncraine, retitré « The Haunting of Julia » pour l’occasion (non, ce n’est pas le titre original) et surtout recadré, ce qui rend l’acquisition du produit hautement peu recommandable dans la mesure où Loncraine utilisait l’intégralité du format cinémascope pour composer cet univers sombre et mélancolique.
Même tarif pour NE REFERMEZ PAS MA TOMBE, étrange variation sur le thème de la folie meurtrière post-PSYCHOSE, présenté dans une copie infecte, et en VF. D’après ce que l’image nous permet de distinguer, le film semble assez maladroit et dans l’ensemble piètrement réalisé, sans compter un sens du rythme des plus discutables. Pourtant, le film se suit sans déplaisir, principalement grâce à la performance surprenante de son actrice principale, Camilla Carr, à la carrière assez maigre principalement illustrée par un rôle récurrent dans la série « Falcon Crest ». C’est un peu dommage, elle livre ici une interprétation indéniablement puissante, et en tout cas jusqu’au-boutiste, sans craindre le ridicule, sans jamais hésiter à forcer le trait. Et ça fonctionne. D’autant plus que quelques séquences isolées s’avèrent vraiment étonnantes : très belle utilisation des fondus enchaînés, intéressant montage alterné entre une prostituée qui se déshabille et une femme endossant les vêtements d’un homme. Mais je pense surtout à ces scènes où la caméra subjective fait du spectateur l’objet de la folie de Camilla, son frère, son amant puisqu’elle fait littéralement l’amour à la caméra lors du plus beau passage du film, rares instants de déraison dans un métrage un peu mou et convenu, suffisamment intenses pour le rendre au moins mémorable, ce qui n’est pas si mal.
 
O comme… OH! QUEL MERCREDI!, de Preston Sturges (USA, 1947)
Et maintenant, une petite excursion dans les années 40 pour évoquer un métrage malchanceux, maladroit, et en partie passionnant. En 1947, Preston Sturges a l’idée d’orchestrer le come-back de l’acteur Harold Lloyd, grande star du splastick aux temps du cinéma muet (j’aime assez ce que j’en ai vu) qui avait raté le coche du passage au parlant dans les années 30, et avait fini par mettre un terme à sa carrière. Le projet aboutit, mais le film, THE SIN OF HAROLD DIDDLEBOCK a explosé son budget et n’est pas apprécié par ses producteurs Harry Cohn et Howard Hughes, lesquels décident de le remonter et de le remodeler. Le second montage, intitulé MAD WEDNESDAY, est un flop retentissant, ce qui met un terme définitif à la carrière d’Harold Lloyd. Bon, ça, c’était la partie « fiche de Monsieur Cinéma ». Je précise juste que Bac Films nous propose en France le montage original, à savoir THE SIN OF HAROLD DIDDLEBOCK – ce que ne laisse pas supposer l’affiche du film sur la jaquette, qui est celle de MAD WEDNESDAY.
On peut cracher le morceau de suite : sans être une purge laborieuse comme l’était LA TERREUR DE L’ARMÉE avec Jerry Lewis, loin de là, et même s’il présente plus d’une belle qualité, le film de Preston Sturges, qui cherche parfois à retrouver la vigueur d’un film comme l’imparable IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ auquel il emprunte d’ailleurs quelques gags, n’est pas une comédie particulièrement réussie. L’intrigue et les situations sont aimablement loufoques, correctement troussées, agréables, sans plus.
Pourtant, le film me semble assez incontournable, ne serait-ce que pour l’audace et l’originalité de sa première partie, déconcertante et vraiment intelligente, qui sait se jouer avec finesse et non sans un léger arrière-goût d’amertume de l’aura de has-been de sa vedette. Le film débute par un très large extrait de près d’un quart d’heure de THE FRESHMAN (1925), permettant à la fois au spectateur de se souvenir de ce qu’Harold Lloyd avait été dans les années 20 (juste l’égal d’un Buster Keaton), et de préparer le terrain à un étonnant tour de passe-passe cinématographique, une transition quasi invisible vers la fiction de 1947. Subtilement sonorisé puis dialogué, l’extrait de THE FRESHMAN laisse soudain la place au film de Preston Sturges, et Harold Lloyd semble toujours incarner dans le même mouvement le personnage qu’il y interprétait ; mais il a vieilli, naturellement, et le contraste est frappant dans ses brefs plans de l’acteur maquillé avant que ce maquillage ne soit balayé par un discret flash-forward au terme duquel nous retrouvons Harold… Lloyd ou Diddlebock ?
La question se pose, dans la mesure où la star sur le retour peut difficilement être perçue comme autre chose qu’elle-même, acteur défraîchi et employé de bureau sur le point d’être licencié par un patron qui a oublié le match glorieux de l’introduction muette, et a peut-être aussi oublié THE FRESHMAN et Harold Lloyd lui-même. Le film amorce ainsi avec talent un parallèle constant entre deux fictions et entre un avant et un après que le réalisateur ne cherche jamais à dissimuler ou à travestir : THE SIN OF HAROLD DIDDLEBOCK ne tente à aucun moment de singer les titres de gloire de Lloyd malgré de constantes références, et s’efforce d’inscrire le jeu de son acteur dans une écriture plus sophistiquée laissant derrière elle les ficelles propres aux grandes heures du cinéma muet. Démarche qu’Harold Lloyd assume d’ailleurs avec un certain talent, livrant une performance originale et irréprochable. Dommage que la seconde partie du film ne soit pas vraiment à la hauteur de cette superbe ouverture, et s’enlise quelque peu dans une comédie typique de l’époque, sans défauts rédhibitoires mais sans grande personnalité non plus. Reste que ceux qui se souviennent du binoclard suspendu à l’aiguille d’une horloge ne doivent pas rater le très bel hommage et la belle réflexion qu’induit cette ellipse de plus de vingt ans qui nous présente Harold Lloyd à l’apogée de son succès puis à deux doigts de l’oubli.
 
P comme… LA PLAGE, de Danny Boyle (USA / Angleterre, 2000)
Il me faut vraiment avoir énormément apprécié son 28 JOURS PLUS TARD (c’est le cas) pour trouver la motivation nécessaire à la découverte de ses films précédents, puisqu’à l’époque de la sortie de son meilleur film, et ô combien de loin, je n’en avais vu aucun. Je comprends mieux les réticences de certains en les découvrant à rebours, en me disant que Danny Boyle revenait de loin et que la réussite de 28 JOURS… était loin d’être dans la poche. Il faut dire qu’UNE VIE MOINS ORDINAIRE et PETITS MEURTRES ENTRE AMIS, malgré une volonté manifeste d’inventivité visuelle – qui débouchait sur de bons résultats à raison de quinze-vingt petites minutes sur la durée de chaque métrage, ne m’ont pas vraiment convaincu. Restent à découvrir, le fameux TRAINSPOTTING, que j’appréhende à vrai dire, et MILLIONS qui n’a pas rencontré le moindre succès et m’intrigue doucement. Danny Boyle vient d’achever le film SUNSHINE, mêlant science-fiction et film catastrophe avec un sujet à la ARMAGEDDON qui me laisse un rien perplexe : le petit roublard restera-t-il l’homme d’un seul film ?
Oui, parce que bon, au moment de visionner LA PLAGE, il m’en aura fallu du courage pour surmonter l’aversion a priori que suscitait la composition du casting, une sorte de galerie des horreurs cependant illuminée par la présence de la talentueuse Tilda Swinton, pour supporter un Leonardo Di Caprio (vu il y a peu dans CRITTERS III !) redoutable quand il n’est pas solidement tenu en laisse, la Virginie Ledoyen, et par dessus tout Guillaume Canet, dont chaque apparition me donne des envies de génocide. Le comble étant que les personnages incarnés par les deux derniers cités m’ont semblé d’un intérêt parfaitement dispensable.
Le film, malgré un sujet séduisant, m’a semblé franchement détestable dans ses grandes lignes, lourdement handicapé par des personnages sans intérêt, suscitant des dialogues pas fameux, énoncés par des acteurs pas fameux non plus – et je suis attentif au fait qu’il rentre là une bonne part d’épidermique, j’en suis bien conscient. Autre problème majeur, la bande originale, insupportable bout à bout de musique branchouille (citons pêle-mêle, et que les fans ne s’en formalisent pas, Moby, Blur, Chemical Brothers ou même un remix du « Yé Ké Yé Ké » de Mory Kanté !). Ces choix musicaux posent tout particulièrement problème, dans la mesure où ils m’ont semblé anéantir purement et simplement l’atmosphère recherchée du film autour de cette communauté loin du monde : comment ressentir une seule seconde la supposée violence du retour à la civilisation, inscrite en caractères gras dans le scénario mais pas du tout dans le son (le juke-box en off sur la plage est à peu près le même sur le continent !) ou dans la mise en scène (percluse de tics décoratifs agaçants quel que soit le contexte dans lequel les personnages évoluent) ? Et je ne parle pas de ses séquences pseudo-érotiques sur fond de musique à la Tahiti Douche. Les expérimentations de la dernière partie (notamment le passage en mode jeu vidéo), étranges mais tout autant ratées, arrivent à un stage où la vision du film m’est devenue tout simplement trop pénible pour que je sois en mesure d’y prêter la moindre attention. Aucun intérêt, à peu de choses près, essentiellement la brève apparition de Robert Carlyle et la performance intense de Tilda Swinton, que je préfère mille fois revoir dans ORLANDO ceci dit.
La vraie question est la suivante : où Danny Boyle est-il allé puiser l’intensité, la retenue, la cohérence, la spontanéité et l’intelligence quand il a mis en boîte 28 JOURS PLUS TARD ?
 
R comme… ROXANNE, de Fred Schepisi (USA, 1987)
On se calme et on boit frais avec cette innocente petite comédie issue des années 80 à jamais disparues, solidement campée par un duo autrement plus séduisant que Ledoyen/Canet, j’ai nommé Steve Martin et Darryl Hannah – ça a quand même une autre gueule, non ? Franchement. Le film reprend, en les transposant dans un contexte contemporain, les grandes lignes de « Cyrano de Bergerac », celles que connaissent tous ceux qui n’ont jamais lu une seule ligne du livre d’Edmond Rostand – j’en fais partie, pour tout dire. C’est mignon, propret, insignifiant et attachant, et je n’ai absolument rien d’autre à en dire.
 
S comme… SLACKERS, de Dewey Nicks (Canada / USA, 2002)
Le film a déjà été favorablement critiqué par le Dr Devo, je vous renvoie donc à son article, et si je ne partage pas totalement son point de vue, je peux moi-même pointer les quelques qualités du métrage. En tout premier lieu, l’interprétation de Jason Schwartzman, très populaire aux Etats-Unis et quasi inconnu en France – il faut dire que RUSHMORE de Wes Anderson (son meilleur film à mes yeux), dont l’acteur tenait la tête d’affiche, a connu en France une distribution des plus confidentielles. L’intérêt de SLACKERS réside tout particulièrement dans ce que le film peut avoir de profondément immoral, en plus de sa vulgarité tapageuse et de sa méchanceté gratuite. Le film s’inscrit dans le genre « college », sur un registre nettement porté sur la farce tendance AMERICAN PARTY (VAN WILDER PARTY LIAISON) ou AMERICAN PIE. Titres que j’apprécie très modérément, ne partageant pas trop l’enthousiasme du Dr Devo sur la question.
Et je m’en explique. Alors que j’apprécie ouvertement les films de college, une certaine frange d’entre eux me gêne vraiment, dont les titres cités à l’instant font partie. C’est le double effet Kiss Cool en somme : je suis dans un premier temps emballé par l’énergie quasi anarchique et l’insolence qui se dégagent de ces films qui détournent les codes d’un genre à la base assez nunuche et semblent prendre le chemin de la comédie noire percutante sur fond d’esthétique MTV (séquences clipées, sketches isolés, fantasmes visualisés, etc.), techniques faciles et pas bien originales, mais toujours un peu efficaces. Mais par la suite, je suis franchement atterré par la façon dont le cynisme porté en étendard durant trois quarts d’heure finit par déteindre sur le cours du scénario au point de le détremper totalement. Le vrai cynisme ? C’est quand des personnages héros aux comportements immoraux se rachètent soudain une conduite et rentrent dans le rang en se faisant plus intégrés et intègres que les plus mère Térésa des nerds moqués dans la première partie. Que cela plaise ou non, et ça ne me plaît pas, Jason Schwartzman n’est pas le héros de SLACKERS. Le héros de SLACKERS, c’est cette pomme de terre au four qu’est l’insipide Devon Sawa. Le film ne ménage pas la moindre empathie pour le personnage de marginal psychotique joué par Schwartzman, lequel n’a bien que son interprète pour développer une relative épaisseur – il est d’ailleurs le seul réel intérêt d’un film par ailleurs inepte et assez laid. Contrairement au docteur, je ne vois ni ne ressens aucune noirceur dans ce qu’il lui advient au terme du métrage, pas la moindre dimension tragique, le film (qui dans le cas contraire aurait effectivement été bien plus intéressant) ne laissant pas la place à ce genre de considérations dans la façon qu’il a d’enfermer ce rôle dans une sauce figée d’imbécillité, d’antipathie et de grotesque : il n’y a, dans le regard qui est porté sur lui, qu’un mépris rigolard qu’au fond je trouve assez glacial. Là où le Dr Devo trouvait entre deux lignes un sous-texte cruel sur son devenir, je n’ai en fait perçu que de l’humour potache bien plus soucieux de morale que de social. Et quelle morale ! Les pires héros sont bien ceux qui jettent à la corbeille leur personnalité et leurs comportements déviants à la première occasion pour mieux rentrer dans le rang et se faire exemples d’une version simpliste de récit d’apprentissage qui ne laisse pas l’ombre d’une chance à l’ambivalence.
 
T comme… TRACK OF THE MOON BEAST, de Richard Ashe (USA, 1976)
Sans se laisser décourager le moins du monde par le piètre BAKTERION, je reviens explorer de façon aléatoire les tréfonds du coffret « Chilling Classics », avec ce redoutable TRACK OF THE MOON BEAST qui parvient hélas à faire pire que son voisin de coffret italien. Dans un registre résolument Z, le film de Richard Ashe rencontre à peu de choses près les limites du TROU NOIR de Disney : c’est bien joli, mais c’est un film des années 50 malencontreusement réalisé dans les années 70 !
Après avoir brièvement fait connaissance avec un maigre troupeau de personnages dissertant aux alentours d’un désert, campé par un maigre troupeau d’acteurs au jeu totalement rétro et tout aussi peu concerné. Une pluie de météorites vient alors bouleverser mollement l’intrigue : notre malheureux héros reçoit dans la tête un petit éclat du caillou venu du ciel. Très logiquement, monsieur se met alors à souffrir d’une étrange forme de lycanthropie, puisqu’il se transforme en croquignolet homme-lézard meurtrier les soirs de pleine lune…
Bilan des courses, on s’ennuie gentiment même si l’aimable nullité ambiante en rend la vision un peu délassante. Ceci dit, le film devait déjà paraître bien désuet lors de sa sortie en salles en 1976, avec sa Créature du Lac Noir de pacotille, ses passages musicaux délicieusement ringards (ici une formation à la « Peter Paul & Marie » qui nous interprète dans un bistro un spectaculaire « California Lady »), ainsi qu’un premier meurtre hors-champ qui plagie avec une touchante maladresse une séquence célèbre de L’HOMME-LÉOPARD de Jacques Tourneur, tourné en 1943… Si je ne vous en ai pas dégoûtés, et si vous avez un faible pour les monstres avec fermeture éclair intégrée, vous pouvez télécharger en toute légalité ce petit film tombé dans le domaine public lorsqu’il s’est pris les pattes dans son encombrante queue d’iguane humanoïde !
 
U comme… U-TURN, d’Oliver Stone (USA / France, 1997)
Oliver Stone… Encore un cinéaste capable du meilleur comme du pire, et sans vouloir être vache, j’ai toujours eu le sentiment que la qualité de ses métrages reposait essentiellement sur le talent de l’équipe technique qui l’entoure. Alors que ses élans de patriotisme critique trempé dans l’académisme roublard (PLATOON, NÉ UN 4 JUILLET, NIXON, JFK, WORLD TRADE CENTER) m’ont toujours laissé totalement froid, j’ai par contre beaucoup apprécié les expérimentations de son intéressant TUEURS-NÉS, à vrai dire le seul de ses films qui ne m’ait pas laissé indifférent…
… Jusqu’à ce U-TURN visionné sur les conseils avisés du Dr Devo, film noir singulier, toujours très roublard mais vraiment plaisant. La narration du film fonctionne sur des bases classiques mais toujours efficaces : le film débute sans véritable sujet, lequel ne se dessine que progressivement, et c’est avant tout par le biais d’un décor mis en place avec humour et d’une galerie de personnages impossibles (casting surprenant où se croisent Julie Hagerty, Claire Danes, Billy Bob Thornton ou Jon Voight, et j’en passe). L’atmosphère iconoclaste et le recours à une bande originale décalée évoquent fortement le cinéma des frères Coen lorsqu’ils étaient encore en pleine forme. Bref, Oliver Stone construit un univers totalement irréaliste et semi-parodique, et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne procède pas par petites touches impressionnistes.
C’est l’autre attrait du métrage, qui risque probablement de provoquer quelques rejets sommaires mais me semble valoir bien mieux que la tiédeur léthargique et démonstrative de la grande majorité des films du cinéaste : sa constante et radicale hyper-expressivité, qui ne va pas jusqu’à la furie psychotronique de TUEURS-NÉS mais s’inscrit indéniablement dans la même mouvance – cadres torturés, montage sonore acerbe, photographie criarde, splitscreens mobiles et cartoonesques, interprétation en roue libre… À défaut de bon goût, U-TURN compense par un étonnant cocktail d’érotisme, de violence, de comédie et de décrépitude, énergique et d’une artificialité pleinement assumée (voir le très gros plan, somme toute logique, sur l’œil de Jennifer Lopez, dans le reflet duquel on distingue très clairement l’équipe de tournage). Et dans ce flux d’images et de son qui tourne résolument le dos au réalisme et aux clichés du genre, on croise même quelques très belles choses, comme ces jump-cuts troublants sur la Lopez, technique de montage ici vraiment incarnée.
Difficile de discerner une réelle personnalité dans cet exercice de collage formaliste et d’une gratuité forcenée, esthétiquement très riche par la force des choses, peut-être un rien bourratif mais tellement plus captivant qu’une énième reconstitution historique aux vapeurs de verveine-camomille.
 
V comme… LE VOLEUR D'ARC-EN-CIEL, d’Alejandro Jodorowsky (Angleterre, 1990)
L’éditeur PVB fait ici une seconde percée après NE REFERMEZ PAS MA TOMBE, avec un titre inattendu que m’a offert le Dr Devo, qu’il en soit encore remercié. Toujours le même problème avec PVB, la richesse du catalogue (l’éditeur propose également LE CRI DU SORCIER de Jerzy Skolimowsky) est un peu gâchée par la médiocrité technique des DVD, et si le film de Jodorowsky est bien en version originale et au format respecté, la copie souvent verdâtre reste hélas de qualité assez médiocre. Tant pis, la rareté du film, à peine distribué en salles dans les années 90 après l’exploitation tardive et elle-même un peu confidentielle du superbe SANTA SANGRE, compense amplement la facture médiocre de l’édition.
Belle occasion en tout cas pour ouvrir une petite parenthèse sur la carrière de cinéaste de ce sympathique énergumène, dont je ne connais pas de très près les œuvres littéraires ou le travail dans la bande-dessinée. Peu productif, Jodorowsky, qui travaille actuellement sur un nouveau long-métrage intitulé KING SHOT (je crierai hourra quand j’aurais la copie ou le ticket entre les mains, ayant tout de même attendu seize ans avant de pouvoir voir LE VOLEUR D’ARC-EN-CIEL), n’a jamais fait les choses à moitié. Ses films, pour la plupart, méritent largement le terme de films-cultes. Un terme aujourd’hui totalement vidé de son sens, utilisé à tort et à travers par la critique et ouvertement monnayé par les distributeurs, je crois depuis que le mauvais THE CROW est sorti en salles flanqué du slogan « un film culte », et ce dès le jour de sa sortie : le terme « culte » ne désigne plus ces films fantômes insaisissables, pas toujours très bien distribués lors de leur première exploitation en salles, pas toujours très bien compris non plus, mais qui se sont lentement construit une solide réputation au fil des années, ne devenant célèbres et amplement diffusés que sur le tard. Et pas forcément avec une grande facilité – LA MONTAGNE SACRÉE et EL TOPO, diptyque étrange de Jodorowsky récemment ressorti en salles et qui connaîtra probablement une sortie DVD onéreuse dans les temps qui viennent, sont pendant des années restés invisibles pour de sombres histoires de droits ayant opposé le cinéaste à son producteur. En clair, des films comme THE CROW, LE GRAND BLEU (au secours) ou même RESERVOIR DOGS ne se sont vus taxés de films-cultes que parce que le terme fait très chic et que c’est un argument commercial comme un autre.
D’autres films de Jodorowsky sont par contre passés à peu près inaperçus – et je n’ai hélas pas encore eu la possibilité de les voir : FANDO AND LIS, TUSK, et jusqu’au dernier trimestre 2006, ce VOLEUR D’ARC-EN-CIEL, œuvre de commande tournée dans la foulée de SANTA SANGRE, le magnifique hommage de Jodorowsky au cinéma d’épouvante, œuvre profondément lyrique et symboliste, d’une puissance visuelle incomparable, dans l’ombre de laquelle est resté ce « petit film » interprété par Omar Sharif sans moustaches (c’est à peu de choses près tout ce que les médias ont jugé bon de faire remarquer en 1990), Peter O’Toole et Christopher Lee.
Sans égaler la fulgurance de SANTA SANGRE, LE VOLEUR D’ARC-EN-CIEL ne souffre pas des attentes générées par une curiosité d’aussi longue haleine, et s’est à vrai dire avéré bien plus riche et spectaculaire que ce à quoi je m’étais attendu. S’inscrivant sensiblement dans la même veine que SANTA SANGRE dans sa mise en scène (réalisation parfois très chorégraphiée et avare en séquences dialoguées, utilisation de la musique, soin porté à la direction artistique et à la photographie) et dans ses représentations (forains, putes, handicapés y forment une nouvelle variation, toujours très lyrique, sur la Cour des Miracles), le film n’est pourtant pas écrit par Jodorowsky lui-même, mais par Berta Dominguez D., laquelle s’approprie également l’interprétation de Tiger Lily, superbe personnage au centre d’une des séquences les plus émouvantes du film. Beau scénario d’ailleurs, auquel Jodoroswky apporte son inspiration visuelle, qui culmine dans la dernière partie du film avec un déluge noyant le monde dans lequel le cinéaste nous a faits évoluer, et auquel il apporte une qualité devenue bien rare de nos jours : la vie des décors. LE VOLEUR D’ARC-EN-CIEL est un conte où la cruauté et l’espoir s’entremêlent et se confrontent constamment. C’est aussi un très beau film, tout simplement.
 
W comme… WALLACE & GROMIT ET LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU, de Nick Park & Steve Box (Angleterre, 2005)
Il n’est pas dit que Nick Park parviendra jamais à égaler la réussite de THE WRONG TROUSERS, seconde aventure de Wallace & Gromit, et de très loin la meilleure, en plus d’être sans doute le meilleur travail de l’animateur anglais Nick Park. Bien sûr, cela n’enlève pas le plaisir que procure ce type d’animation artisanale à l’heure où l’on ne jure plus que par l’animation infographique : il y a dans cette esthétique une réelle incarnation, une présence tangible des décors, des objets, et il faut bien reconnaître à Nick Park, qui sait tirer intelligemment profit de sa propre cinéphilie, une réelle mise en scène, certes très référentielle, qui gère le plus souvent avec talent une mise en image dotée d’un appréciable sens du rythme, et d’un vrai découpage – avec l’échelle de plans qui fait défaut à tant de films live.
Après le merveilleux hommage à Hitchcock qu’était le très réussi THE WRONG TROUSERS, LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU s’oriente vers une relecture astucieuse et parfois très drôle du film d’horreur. Le film est visuellement séduisant et fourmille de bonnes idées, mais s’avère en fin de compte un peu décevant, la faute à une dernière partie maladroite et à une conclusion ratée. La réalisation de ce type de films s’étale sur plusieurs années, ce qui génère une attente et donc une certaine exigence, et peut par ailleurs nous amener à nous demander pourquoi le cinéaste, durant tout ce temps, ne s’est pas rendu compte de ce que le dénouement de son film avait d’insatisfaisant, et pourquoi il n’a pas cherché à corriger le tir en cours de route. Dommage donc que le film se termine sur une pirouette bâclée et peu cohérente. Le résultat reste plaisant et agréable, mais cède malheureusement à quelques facilités et à certaines redites (tous les films de Nick Park sont-ils voués à s’achever sur une course-poursuite motorisée ?) qui commencent à sentir le réchauffé et la panne d’inspiration. Le film est plus que visible ; mais il aurait dû casser la baraque !
 
Bon, c’est pas le toutou, mais la rédaction de l’épisode 14 ne va pas se faire toute seule, et il va me falloir m’activer : l’année 2006 comporte encore trois sélections complètes à chroniquer, et pendant ce temps-là, les visionnages se succèdent, la quatrième sélection, à cheval sur 2006/2007, étant particulièrement riche et intéressante. Au boulot !
 
Le Marquis
 
Et toujours, mais par ordre de préférence cette fois, de quoi vous suggérer certaines priorités :
 
[Photo : A HISTORY OF VIOLENCE, par Le Marquis]
A HISTORY OF VIOLENCE
LE VOLEUR D’ARC-EN-CIEL
LORD OF WAR
KEOMA
U-TURN
INSEMINOÏD
DEVDAS
WALLACE & GROMIT ET LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU
ÉMILIE, L’ENFANT DES TÉNÈBRES
OH ! QUEL MERCREDI !
FAST FOOD, FAST WOMEN
L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOF
CONSTANTINE
NE REFERMEZ PAS MA TOMBE
ROXANNE
SLACKERS
MALÉFICES
LA PLAGE
LES GUERRIERS DU BRONX II
BAKTERION
TRACK OF THE MOON BEAST
 
 
Bande-annonce de l’épisode 14 : Une recette novatrice d’éclair à la vanille inspire un vaudeville psychiatrique et bisexuel qui dégénère vite en une parodie de guerre des clans au cours de laquelle trois orphelins en péril perpétuel luttent contre un tueur de petites vendeuses de billets de loterie avec l’aide d’une adolescente enflammée. Non loin de là, une mamie homicide énonce un mensonge pour la bonne cause à l’encontre d’une mère névrosée qui a développé l’instinct d’un tueur, une momie gay en somme… Dans cette petite ville anthropophage, une liaison extraconjugale entre deux individus mariés l’un à l’autre les amène à cacher des légumes sous le matelas, tandis que des zombies nouvelle vague se livrent à des passes inquiétantes dans un hôtel, dans un hommage vibrant à Orson Welles. Un road-movie mou du genou certes puisqu’on ne s’y déplace pas, mais un vrai polar psychédélique. À ne pas manquer.
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici.
 

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

[Photo : d'après NE REFERMEZ PAS MA TOMBE, par Le Marquis]

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Dimanche 28 janvier 2007

recommander publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[photo : "Protégez les Enfants, Ne Leur Faites pas Respirer de Sport" par Mek-Ouyes, sur un idée de Dr Devo.]

 

Chers Focaliens,

C'est déjà week-end. La détente dans le sofa, pendant que les enfants sont au foot ou au poney. Prenez un grand verre de whisky, on s'en fout s'il est 14 heures, reposez-vous de votre semaine harrassante et que pour votre bonheur soit complet, passez un moment de décontraction, de drôlerie et de détente, mais attention, tout en vous intruisant, en écoutant le bon docteur moi-même dans l'émission de radio cultissime LES AVENTURIERS DU CINEMA (voir photo).

Comment ça marche ? L'émission est diffusée, tous les samedis, par Radio Campus, célèbre organe sonore de la région lilloise de 14 à 15 heures. Si tu habites Lille, le Nord, ou le Pas de Calais, écoute l'émission sur ler 106.6 FM.

Tu n'es pas de notre belle région ? Bah, en fait c'est pas grave ! Deux solutions s'imposent alors. Si c'est Madame qui se repose ce samedi, et si c'est à votre tour d'emmener les enfants à Sport-Land, tu vas louper l'émission et je suis désolé. C'est pas grave, en fait : tu pourras la télécharger là, sur le site du QUOTIDIEN DU CINEMA dès le dimanche et ce jusqu'au samedi suivant ! Mmmmmm..... Ca peut servir aux plus atteints d'entre nous pour faire des archives ! Mais si vous faites des archives de tout ce qu'on fait sur Matière Focale, je vous conseille de consulter, ou alors d'aller au cinéma à la place, ou de faire du sport si vous êtes vraiment atteint (et comme dit Jacno, attention avec le sport, car "le sport c'est de la merde !").

Si tu n'es pas du Nord et que pour toi, cette belle région se résume à des chansons de Pierre Bachelet, tu peux quand même écouter l'émission en direct, ce samedi de 14 à 15h, ici sur le site de Radio Campus !

J'ai vu cette semaine ROCKY BALBOA, LITTLE CHILDREN, et je vais voir un autre film mystère ce matin dès que j'aurai fini cet article, me serait douché et rasé, et que je vous aurai souhaité une superbe écoute !

 

Servilement Vôtre,

 

Dr Devo.

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Samedi 27 janvier 2007

recommander publié dans : Mon Général
[Photo : "Et Hop ! L'incident...", par Le Marquis]
Chers Focaliens,
 
Retour au cinéma, en vrai, dans une salle.
 
[C'était "L'intro à Coups de Samovars", épisode 2]
 
 
Philadelphie, 2006. C'est l'hiver, il fait froid, la neige va pas tarder à tomber. Rocky a 60 ans. Depuis longtemps retiré du monde de la boxe, l'ex-champion coule des jours tranquilles et réglés comme du papier à musique entre des visites sur la tombe de sa femme, morte entre deux épisodes, dites donc (et jouée par Talia Shire, qui a mis au monde le plus grand acteur de l'histoire de l'Humanité : Jason Schwartzman ! De là à dire que Jason est le fils de Stallone...), et la gestion à la cool d'un petit restaurant où les familles italiennes ou les anciens fans viennent écouter des petites anecdotes du temps où il était chanteur. Pépère, quoi ! C'est une vie assez solitaire. Son copain Burt Young, encore plus vieux que lui, travaille toujours et boit comme un trou. Son fils est un comptable anonyme dans une grosse boîte (ce qu'un journaliste de France Inter appelle, je cite, "un loser" ! Ah ben tu te rends compte, le fils à Rocky, il est même pas manager de groupe de rap, ou patron de PME, ou journaliste à France Inter : il est employé de bureau ! Baaaahhhh, la honte ! LOOOSER ! Outre le fait qu'il est toujours un peu trop courageux d'insulter son fond de commerce, voilà une remarque qui en dit plus sur la mentalité en vogue dans le monde des animateurs radio que sur le fils de Rocky !), et il ne vient jamais le voir. La vie, quoi !
Et puis, le jour de l'anniversaire de la mort de sa femme, Rocky passe dans un bistrot où il traînait jadis, et là il croise Marie, une irlandaise trentenaire qui tient le rade, lequel a bien perdu de son éclat après toutes ces années. Rocky a connu Marie quand elle était pissouze, et ça lui fait drôle de la voir. Il la raccompagne et décide de lui donner un coup de main dans la vie. En fait, Rocky, il s'emmerde ! Et dieu merci, la télé, jamais à court de dire ou de faire une connerie, met plus ou moins au défi Antonio Tarver (premier rôle). Tarver est un jeune boxer qui gagne tous ses matchs par K.O. et en quelques rounds. Aucun boxeur n'ose l'affronter, et sa carrière patine faute d'adversaire. Pire, toute la profession et les amateurs l'accusent d'avoir tué le business ! Un match d'exhibition entre Tarver et Stallone est organisé, et à 60 ans Papy remonte sur le ring ! En voiture Simone !
 
Tu m'étonnes, Cameron, tu m'étonnes qu'il va pas se faire prier l'animal ! On dira que c'est de bonne guerre. Ça fait peut-être marrer aujourd'hui, mais dans les années 80, Stallone était une star omniprésente, qui cartonnait sa mère à chacun de ses projets. C'était une sorte de super Brad Pitt, une sorte de vache à lait galactique. Les ROCKY cartonnaient aux USA, et débarquèrent en France juste à point pour le troisième opus, plein d'arrogance. Et là, boom, carton du siècle. ROCKY IV allait aussi engranger des milliards et des milliards sur le dos du travailleur, en allant mettre sur la gueule du sympathique Dolph Lundgren (un concurrent de Stallone et Van Damme de l'époque, mec tout à fait drôle et sympathique dont on peut revoir la première version du PUNISHER, truc assez bizarre dans mon souvenir), Lundgren qui ici jouait le salaud de russe de service ! Bah ouais, autre temps, autre mœurs, et à l'époque cette histoire de blocs, ça arrangeait assez bien le bizenesse.
Tout ça pour dire que le Stallone, il cartonnait ! Et quand RAMBO 2 est sorti, le tout Hollywood a enfin cru que Dieu allait les sauver et noyer le reste de l'Humanité. Un film avec Stallone et bingo, les millions tombaient de partout. Malin comme un singe, le petit gars s'exportait partout, ne négligeait rien (comme le marché asiatique par exemple). Les gens ont vu ensuite un déclin fatal, après les gros scores de ROCKY IV et RAMBO 2 ! Erreur de lecture ! Car après tout, les films qui ont suivi ou entouré ces deux succès étaient quand même des mines à dollars ! Et oui, ça fait marrer, mais à l'époque, les films de Stallone, même les plus débiles, cartonnaient tellement que n'importe quel acteur ou producteur de nos jours serait plus que jaloux ! Alors oui, ça valait le coup à l'époque de faire de la bonne daubasse débilosse du genre OVER THE TOP (drame familial dans le monde de la compète internachonole de bras de fer, ce qui ne serait pas sans déplaire à Christophe Malavoy !) ou encore HAUTE SECURITE, un des pires dans mon souvenir (drame psychologique et film-vérité sur les conditions inhumaines dans les prisons US, avec une scène de fusible débile mais très drôle et un Donald Sutherland au bord du suicide), COBRA que j'ai revu il y a un an et demi avec un plaisir immense (drame policier sur les limites de la justice et sur l'impunité des criminels les plus dangereux, un mélange entre la campagne présidentielle actuelle et un film de Charles Bronson, par le réalisateur de RAMBO 2 quand même !). Et puis, il y a tous ces chefs-d'œuvre auxquels j'ai échappé, notamment les sublimes TANGO ET CASH du réalisateur art et essai Andreï Konchalovski (réalisateur d'un très bon HOMER AND EDDIE (VOYAGEURS SANS PERMIS), road-movie avec Whoopi Goldberg et James Belushi, et du petit classique culte des années 80, et très bon film d'ailleurs, RUNAWAY TRAIN). Pas vu non plus ARRÊTE OU MA MÈRE VA TIRER ! Si, si si, ça existe ! [Lorsque qu'on prononce, même à voix basse, le titre de ce film, Le Marquis, qui est la classe et la distinction même, un type qu'on pourrait amener au repas d'anniversaire de la Reine d'Angleterre sans aucun problème, est pris du syndrome de Gilles de La Tourette et ne peut s'empêcher de hurler le plus fort possible, et je vous jure que c'est impressionnant : "ARRÊTE OU JE VAIS TIRER MA MÈRE !"). Pas vu non plus L’EMBROUILLE EST DANS LE SAC, le remake d’OSCAR par John Landis !
Bref, Stallone n'urinait pas, il pissait littéralement des lingots d'or ! Ça tombait comme des mouches. Et même s’il redescendait tranquillement, c'était pour mieux atterrir sur un gros matelas fait en billets de banque. Stallone dans le passé, malgré la débilité de beaucoup de ses films, c'était quelqu'un d'extrêmement sérieux et de terriblement bankable !
 
Alors voilà le topo. Stallone est tranquillement en train de revoir des films de John Wayne sur l’écran 16/9e de sa villa de Beverly Hills, quand un agent l'appelle. Il est très étonné ! Il pensait qu'on l'appelait pour faire la Star Ac' ou le Koh-Lanta des célébrités, mais non, c'est pour faire du cinéma ! Et pas de la série Z, du gros A ! Stallone fait semblant d'hésiter, et puis il dit oui du bout des lèvres, et dès le combiné raccroché, hurle dans sa maison de 3 hectares : "Ouais !!!!! J'ai niqué leur mère !". Il éclate de rire, va aux toilettes, se sert un pastis 51 pour fêter ça, sort des olives et regarde MARIÉS, DEUX ENFANTS pour se détendre ! Il sourit, il est content, car il sait que c'est le meilleur moment de sa vie : celui où l’on vient en faisant des courbettes te manger dans la main ! C'est cool !
 
C'est que, après la guerre, ça aurait un air presque classieux, cette belle affiche en noir et blanc, ce héros n'arrêtant plus de vieillir. Ça en deviendrait presque du vintage art et essai. Bon. C'est bien, mais ça vaut quoi ?
À vrai dire, pour peu qu'on soit porté sur l'humour noir, voire sur le cynisme, on passe un moment assez drolatique. Stallone sait où son film peut faire mouche, et en ça, l'animal est vraiment un malin. ROCKY, c'était un mélo, en plus d'un film de sport. C'était la réussite des petites gens, l'Amérique du mérite, le peuple qui s'élève, l'ascenseur social en marche, mais vu aussi du côté de l'effort et du micro(scopique). Donc, d'abord du mélo. Et là où Stallone est le plus franc mais aussi le plus calculateur, c'est quand il déploie l'élan nostalgique. Il y a dans ce ROCKY BALBOA (on remarquera dans cette même optique la volonté d'éviter l'appellation ROCKY !) une malice et un calcul plutôt finauds. Au lieu de la jouer "retour en force gagnant", Stallone se la joue "monde en crise, ultra modeste solitude". Alors on a l'impression dans le film comme dans la fabrication du film d'un gros élan de modestie, comme un grand parfum de ne pas y toucher. Une évocation tendre et pépère, légèrement douloureuse et percluse de nostalgie. Et quand je vois ça, je me dis que les Ricains (sans qui on parlerait tous allemand, comme disait le poète ! Nous, on a Sardou !), c'est un peu normal qu'ils raflent la mise, car ils savent y faire, c'est du huilé. Sylvestre fait un sacré coup de bonneteau dans la grande tradition Hollywood/Broadway. Car, si on réfléchit bien, même à la retraite, même gentiment ringard, Rocky 60 prolonge le mythe de jeunesse : en fait, il cherche encore la gloire, sans doute, mais enfin débarrassé de la lutte pour le fric (d'où l'utilité du personnage du boxeur rival au top de tout et au top de rien !), et surtout, à travers le deuil de sa femme (vraie trouvaille simple de scénario qui permet de se débarrasser d'un personnage difficilement gérable dans l'hypothèse d'un retour au ring, et qui permet par l'absurde et l'absence de garder intacte l'aura du seul personnage féminin des ROCKY). C'est là la véritable aubaine, car voilà qui permet à peu de frais de replacer Rocky dans la lutte, dans la souffrance et dans le combat. La Mort lui en fait baver, à Rocky. Même au repos, voilà qui fait de lui un failleteur. Alors Stallone en rajoute, jusqu'à dédoubler le personnage du fils (qui existe deux fois, et dont on remarque qu'ils ne se parlent même pas une fois pendant le film, jusqu'à donner l'impression qu'ils ne sauraient être dans le même plan ; ils se font concurrence et pour cause : ils sont le même !), personnage double malin là aussi car il permet d'augmenter la plaie du temps : Rocky, c'est un regard sur plusieurs générations. C'est doux, c'est dur, c'est le vieil homme et l'amer ! [Je rappelle que j'accepte toute les propositions pour travailler dans les grands journaux de cinéma à la rubrique "faiseur de super-titres". Tiens, au fait, ça me fait penser : vous avez entendu qu'ils vont supprimer le magazine Première ? Hihihihi, on va en reparler, car au-delà du fait et de ce que je pense du magazine, c'est drôlement intéressant !]. Donc, même dans la vie, c'est un combat, la thématique rockyenne est respectée !
 
Encore plus malin : la gestion de la franchise. Il fallait oser, et je crois que dans ces cas-là, c'est le culot qui paye, et ce deuxième aspect, allié au premier, est un coup de maître d'échec. Avant de lancer son film, Stallone le met sur pause, histoire de nous faire une petit introduction pépère sur le mode dont je viens de parler. Bien. Et puis, en bon entertainer, il appuie là où ça va marcher. Au lieu, comme je le disais, de nous balancer de la Stallone Attitude, Sylvestre nous fait le coup du siècle, à mi-chemin entre le bonus DVD, le making-of et le ROCKY 6 justement : la visite des lieux mythique qui ont fait la légende et les épisodes précédents. C’est là que j'ai rencontré ma femme. C’est là que j'ai fait du patin à glace avec elle la première fois. Là, quand je vois cette porte, je me souviens de sa timidité quand elle n’osait pas monter passer notre première nuit ensemble. C’est là que je l'ai emmenée au resto la première fois. C'est là que je m'entraînais dans la chambre froide. Là, c'était la salle d'entraînement ! Comme tu charges, bonhomme ! Et que c'est adroit ! Parce que mine de rien, on est exactement dans le faux documentaire et dans ce que les gens veulent voir ! Dans une suite, le public veut retrouver le frisson des premiers instants. Et là, Stallone dit : "Bah non, on va pas quand même refaire un ROCKY à mon âge..." Il se fait prier un peu, alors qu'il sait très bien qu'il n'attend que ça ! Et il donne aux fans ce qu'ils demandent ! La métaphore Rocky/Sylvestre et Boxe/Cinéma marche donc à fond. ROCKY BALBOA est aussi une espèce de reality show, ou de reportage, ou de bonus, mais fictionné, écrit (ce que devrait être tout documentaire d'ailleurs, mais passons), un espace de fantasmes, un no man's land entre Stallone et son public. Stallone fait ça en fait : il se construit un jardin pour lui et ses fans, et il les invite gentiment, calmement, avec un poil de fausse modestie quand même, enfin débarrassé de la pression de ceux qui ont quelque chose à prouver. Il sait qu'on est venu le chercher, il sait que le bizenesse est "en demande de merci" comme dirait Bernard RAPP. Ce remake qui ne se dit pas et qui n'en est pas un puisque justement le temps est passé là-dessus est parfait : c'est complètement dans le fantasme de retrouver le mythe intact (l'énergie des débuts), et en même temps, c'est un retour en force sans rien changer, paradoxalement, à la formule qui eut du succès à l'époque, et en même temps, ça a l'air d'une modestie inattaquable. Bravo !
 
D'ailleurs, ça réserve deux moments troublants, et deux ou trois perversités un peu surprenantes. Le film est globalement mis en scène sans aucune personnalité. C'est du champs/contrechamps à perte de vue, les combats sont brouillons, le cadre n'a aucune espèce d'intérêt, la photo fait son petit travail en visitant la ligne de partage entre les années 70 et 80. Stallone se fait plaisir et place ce qui a fait son style ou son absence de style : les longs monologues moralisateurs où le héros nous livre son credo de la vie, sa vision de combat de la vie ! Ça donne des tirades complètement anachroniques de trois-quatres minutes ! C'est totalement splendouillet ! Et c'est ça qui fait que toute la critique se pâme devant un film aussi anonyme : ROCKY BALBOA est un film des années 80. Pas besoin de douze mille décors. Pas besoin de sous-intrigues alambiquées et d'effets de productions ostensiblement 2000. Des petits mouvements introductifs en débuts de scènes, une photo d'époque, la patine du temps sur les décors, et hop ! L'affaire est dans le sac ! Pas besoin de foutre des effets spéciaux partout (sauf sur le ring !). Alors, oui, ça aussi c'est malin. J'ai vu le film avec deux focaliens plus jeunes, et c'est très logique, pour eux, ROCKY BALBOA a une patine old-school assez généreuse. Non pas que le film soit complètement un retour aux fondamentaux, à un cinéma qui avait plus de savoir faire et plus de soin et qui ne nous gribouillait pas des séquences à la va-vite comme de nos jours, sans soucis technique. Le film n'est pas spécialement virtuose ou pertinent. C’est juste qu'il emprunte un look années 80, et d'une, et que d'autres parts, il cesse un peu de frimer pour donner dans le champ/contrechamp brut de décoffrage, franc du collier. De fait, et par simple effet mécanique, même si ce n'est jamais beau, ça repose. Et ça peut séduire.
En tout cas, c'est bien amené. Parce que ce retour old-school est complètement au service du scénario et des thématiques décrites plus haut. En apparence du moins, on ne fait pas passer des vessies pour des lanternes, on ne dit pas qu'on fait du supra-génial, on se la joue artisan : c'est le scénario qui passe en premier. On perd en esbroufe flambeuse, et on gagne en "authenticité" !
Le premier moment où ça fonctionne à mort, c'est la rencontre avec le personnage de Marie. Stallone peut remercier l'actrice Geraldine Hugues, la girl next door qui aurait pu faire carrière effectivement il y a 20 ou 25 ans. Comme l'actrice n’est pas mauvaise (largement devant tous les autres), son arrivée dans le film fonctionne vraiment bien. Certes, ce n'est pas du Ronsard et on voit ça arriver à trois mille kilomètres à la ronde, mais il n'empêche. Cette fille est sans doute la dernière personne à qui on aurait pensé pour tenir un second rôle principal ! Et là aussi, ça marche à fond : en voyant l'attention portée sur ce visage qui n'est pas sorti de Beverly Hills (chose qui n'arrive plus jamais de nos jours, même dans le cas où les actrices sont de très bonnes comédiennes), par effet de surprise, ça fonctionne. Il fallait bien que les années 80 s'incarnent. C'est fait !
Autre chose rigolote, la façon de gérer le match. Tout d'abord, et là il y a fracture, la sacro-sainte séquence d'entraînement est expédiée en deux minutes, et en mettant, quelle vulgarité, c'est presque délicieux, la dolby à fond ! Puis Stallone choisit l'option de tout filmer comme à la télé ! Alors, hop, on filme tout en vidéo (en fait, il triche, mais bon !), et surtout l'image se garnit de logos, de banc-titres, etc. L'apothéose est durant le match : au coin de l'écran de cinéma, le chrono (offert par un sponsor !) défile en marquant les secondes restantes du round ! Chérie, pendant que t'es debout, apporte-moi une bière ! C'est vulgaire et d'une franchise exemplaire : j'aime beaucoup. Malheureusement, Stallone revient ensuite à un filmage plus classique, très mal découpé et où apparaissent de temps en temps des images en noir et blanc oniriques, dont on se dit qu'elles vont faire sombrer le film dans le baroque à la THE FOUNTAIN, ce qui aurait été génial (et qui aurait arrêté le match ! Ça, ça aurait été punk !). Malheureusement, ces micro-parenthèses maniéristes sont bien trop naïves et bébêtes pour qu'il se passe quelque chose, et de toute façon, elles ne servent que pour l'habillage redevenu branchouille le temps du bouquet final ! Le vernis finit quand même par craquer, et Stallone, toujours en mode faux modeste, tient la dragée haute au petit jeune avant de l'adouber ! La force tranquille, quoi ! Au moment de quitter le ring (sans attendre la décision des juges, normal, on est venu le chercher et il est donc gagnant bien sûr), Stallone en rajoute et la sortie de la piste n'en finit plus. J'ai presque cru que Stallone avait le cancer et qu'il faisait ses adieux à la piste, au propre comme au figuré (surtout avec cette main du peuple qui le tire vers le haut du champ !). Fin du film. Il ne s’est rien passé. C'est du gros mélo, malin, mais mélo, et donc c'est fait pour faire pleurer Margot ! Pas de quoi en faire un drame, un film de plus. ROCKY BALBOA est certes malin dans sa conception, mais c’est aussi un film de plus, anonyme au possible. C'est juste le côté anachronique qui lui donne des airs de ballade mélancolique dans l'album photo, ce qui marche toujours.
 
Par contre, c'est au générique que le film devient brièvement quelque chose d'assez beau. Aussi bien tout ça est hollywoodien à mort et, si je n'étais pas de bonne humeur, je t'aurais taxé ça d'opportuniste (ce que le film est à 100%), aussi bien cette séquence dans le générique m'a parue absolument drôle, potache, et très émouvante. Alors que le film est globalement un hymne "aux rêves qui sont en toi et que tu dois respecter pour te respecter toi-même", refrain libéral connu et manipulateur, cette scène en forme de bêtisier est curieusement le seul point d'humour du film, et le seul moment de cinéma. À se demander si c'est Stallone qui a eu cette idée assez géniale. On voit dans cette séquence des quidams refaire des parodies de la fameuse scène des escalier. C’est assez troublant. Le film perd son statut. Cela tient à la fois du making-of, du bêtisier, du reportage et de l'auto-congratulation, car c'est une façon de dire que tous les américains (et donc nous aussi, français car cela se passe "chez nous en Amérique"), que nous tous, on est TOUS des Rocky. Rocky, c'est nous. Nous, c'est Rocky, et réciproquement. Quand la parodie commence, je me dis que c'est drôlement prétentieux, et que Stallone utilise là aussi une technique libérale bien connue : être le meilleur du Peuple (celui en haut de la pyramide, über-peuple en quelque sorte) et être le Peuple ! L'Amérique, c'est moi, semble dire Stallone ! Sauf que... Au fur et à mesure, la séquence tourne au détournement : on grimpe avec un caniche puis avec un saint-bernard, on grimpe avec sa femme, on fait du french-cancan en haut des marches, etc. On fait n'importe quoi et surtout on finit par dévoiler des corps qui sont les vôtres et les miens, c'est-à-dire des corps de ploucs. Notre Amérique, celle de Rocky : c'est celle des ploucs que nous sommes. Et Stallone la monte sans fard : des gros, des moches, des pauvres mecs, des rappeurs du dimanche, des mecs qui se font chier, des chômeurs, etc. Je parie que ça a été tourné un dimanche après-midi ! [J'ai beaucoup aimé le type qui grimpe et brandit son vélo ! En fait, on s'en fout que ce soit de la boxe !] Ce dernier moment est très sympathique et même touchant. Car enfin, on est pris pour ce qu'on est : des ploucs. Des losers justement, pas des mecs de France Inter ! Et c'est assez touchant de voir Stallone dire que finalement, tout ça, c'est un peu du pipeau, c'est du vent, c'est du toc, et que dans la réalité, c'est juste un escalier, même pas un landau qui se casse la gueule. Ce n'est pas un repère de fans hardcore du film. Et si on ne leur avait pas demandé, ces gens ne seraient pas montés en haut des marches. Ils se seraient plutôt contentés de se balader dans le parc en bas. Stallone dit clairement que tout ça, c'est du gros pipeau, c'est même de la flûte de pan ! Du bizenesse. Et que finalement, on est tous des ploucs de Ploucville, et on s'emmerde le dimanche. Une conclusion, amenée avec tendresse et humour et bisou barbu (il traite quand même tout le monde de plouc !) qui s'ouvre "comme une fenêtre sur le Réel". On est des ploucs, on s'emmerde le dimanche. Et bizarrement, le film devient humain in fine, in extremis (onction, en attendant la mort), au moment où c'est le plus fabriqué ! Dans la parodie... Stallone le dit en fait tout haut : on est tous des Rocky, et surtout, il n'existe pas, et s'il existe de toute façon : c'est un LOSER ! Un gros LOOOSER ! De la même manière que les gros yuppie dans le film demandent des autographes à Rocky... Voilà un comportement de loser intégral. Une fois ce péché avoué, on peut attendre la Mort qui approche et qu'on entend déjà… en continuant à s'emmerder le dimanche !
 
Indulgemment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 26 janvier 2007

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[Photo : "Big Tuna Beach (C'est dans la Boîte)" de Dr Devo d'après une photo de la comédienne Chelan Simmons]

 

 

Chers Focaliens,

Aujourd'hui, au delà du cadre de notre communauté (d'esprit ?), je vise l'International. Car au delà de quelques blogs ou sites ultra-spécialisés, qui vous parlera du film CULTUS de Paul Ziller ? Hein, qui ça ? Allez, en route...

[Mesadmes et Messieurs, applaudissez encore une fois l'Introduction la plus Courte du Monde !]

Cultus, sorte de Ploucville, CanadUSa. Une ville moyenne située au bord d'un sublime lac, avec de grandioses montagnes derrière. Des forêts à perte de vue. Sa place, ses commerces, marché le mercredi et le samedi, messe le dimanche à 10h30. Et il ne se passe quasiment rien ici, c'est cool. Et puis, ça dérape. Un vieux pêcheur meurt dans le lac, et son cadavre complètement mutilé pose une énigme : qu'est-ce qui a bien pu faire ça ? Bruce Boxleitner (j'y reviens), shérif d'une cinquantaine d'années élevant seul sa teenageuse, est très embêté. Le légiste lui annonce la couleur très vite : c'est sans doute un alligator ! Un alligator ici ? Au nord du pays ? Voyons, Doc, vous plaisantez ? Bah... J'en sais rien moi ! Pour en avoir le cœur net, on demande à l'État d'envoyer un responsable régional de la Faune et de la Flore. Et pendant que celle-ci, Carol Alt (habituée à la série C d'action et fantastique dans le genre qui nous occupe aujourd'hui), arrive à la ville, quelques autres personnes se font également boulotter par le truc qui mange des gens dans le lac. C’est notamment le cas du très splendouillet Ryan McDonell (vu dans le HOMECOMING de Joe Dante paraît-il, et sorte de sous-Josh Hartnett du pauvre) qui n'est autre, enfin n'était autre, paix à son âme, que le petit copain de la fille de Bruce Boxleitner, l'ineffable Chelan Simmons (un nom de star académiste ça ! voir photo ci-dessus), sorte de version tiers-mondiste de Tara Reid ! Voilà qui plonge tout le monde dans le drame, et qui met la pression. Carol Alt, la belle biologiste de 40/45 ans mais toujours superbe, est formelle : le "machin" qui boulotte les gens dans le lac, c'est un "snakehead" ! Bon là, il faut que je précise que les responsables de la VF (obligatoire sur ce DVD, bien sûr) n'ont pas traduit le nom du poisson. Si quelqu'un sait, qu'il nous poste un petit commentaire. Mon Dieu ! Un snakehead ! Voilà une bien mauvaise nouvelle pour les habitants de Cultus ! Car, en effet, il y a quelques années, le lac a été envahi de poissons snakeheads qui, du coup, ont complètement fichu en l'air l'écosystème du lac, ruinant notamment les pêcheurs locaux (et donc la modeste industrie locale). Et ça a été un vrai casse-tête pour en venir à bout, à tel point qu'il a fallu empoisonner les snakehead avec une substance spécifique. Et quand on habite Cultus, revoir le poisson qui a causé la chute économique du patelin et dont on a eu tellement de mal à se débarrasser, c'est une sacrée mauvaise nouvelle ! D'autant plus que la belle Carol est formelle : il ne s'agit pas d'un snakehead normal (de la taille d'un saumon, disons...) mais d'un snakehead qui doit faire une taille hallucinante ! C'est pas gagné pour Bruce qui veut du coup faire interdire l'accès au lac, contre l'avis du maire, toute ressemblance avec un poncif emprunté à une grosse série A à succès étant totalement fortuite !

CULTUS fait partie de ce genre qu'affectionne particulièrement le Marquis, et qui est le plus proche descendant direct d'un type de films aujourd’hui disparus : la petite série B pour le cinéma. Mais depuis les années 90, tout ça, c'est fini ! Le cinéma fantastique et d'horreur a connu une période à vide, puis s'est refait une santé au cinéma, souvent opportuniste et avec gonflement des moyens qui en font plus ce qu'on appelle  des "films indépendants" (c'est pudique !) que des petits machins de série B comme jadis. Et tous les autres (thriller du type Hollywood night, sous-Van Damme, etc.) s'est retrouvé à vivoter dans le direct-to-video, la division d'honneur. Et dans cette catégorie à laquelle appartient CULTUS, il y a les "films de monstres mutants" comme je les appelle. Grosso modo, c'est le genre de films dont se moque SNAKE ON A PLANE, avec pas mal d'opportunisme d'ailleurs. [Ce film avait de gros moyens et singeait les films comme CULTUS sans jamais abandonner les velléités de série A, et d'une, et sans jamais atteindre l'efficacité des bons films de monstres mutants !] Un film de monstres mutants, c'est un film avec un animal qui tue des gens : des abeilles, des crocodiles géants, des lombrics dégénérés, des piranhas, des araignées, des sangsues, etc. Citons quelques noms sympathiques : FRANKENFISH (très sympa), LAKE PLACID (fausse série B puisque pétée de thunes et remplie d'acteurs connus, mais très bien), DOGS, STRAYS ou LEECHES dont on vous avez déjà parlé ! [mais attention aux faux-amis : LEMMING par exemple !] Des fois, c'est très sympa et très efficace, et souvent inventif, et des fois c'est complètement tartignolle ! Mais un film de monstres mutants est toujours ultra-balisé. C’est un cinéma qui est strictement de variation. C'est ce qu'on appelait, jadis, de l'exploitation !
Si CULTUS (dont le titre en V.O. est quand même SNAKEHEAD TERROR) est très modeste dans ses moyens (sans être complètement fauché...), il faut bien avouer qu'il se déroule dans un très beau décor, et qu'il commence de manière assez étonnante, c'est-à-dire sans le flash-back introductif ! Et bien dites donc ! Quelle audace ! En fait, Paul Ziller, qui ne fait que du direct-to-video et qui est donc ici dans sa maison, profite du générique pour résumer en voix-off et en images la pollution du lac, des années auparavant, pendant que les noms des techniciens défilent. Bonne tactique de narration en ellipse, et en trois minutes, c'est réglé, l'affaire est dans le sac ! Deuxième surprise, l'édition DVD qui, loin de nous recadrer comme d'habitude le film en 4:3, respecte ici le format 1.85 ! Évidemment, ça change ! Du coup, c'est quand même un poil plus soigné que ce qu'on a l'habitude de voir dans le genre. [C'est comme les séries, si vous voulez... Regardez un SOPRANOS ou un PRISON BREAK en DVD, puis comparez avec la diffusion télé ! Ce qui peut faire dire à ceux qui ne s’intéressent pas à la série que c'est très moche, alors que c'est loin d'être le cas, en général !] Et puis, ce petit CULTUS démarre globalement de manière dynamique. Bruce Boxleitner, qu'on connaissait jadis grâce à la série LES DEUX FONT LA PAIRE (avec Kate Jackson, elle-même ex-DRÔLE DE DAME ça ne nous rajeunit pas !) fait un peu mal à regarder. Physiquement, ce grand gaillard a peu changé mais ça se voit : s'il a le courage d'afficher les cheveux blancs, il donne l'impression d'avoir beaucoup plus que ses 55 ans ! Et il faut un moment pour voir qu'il peut encore bouger d'une porte à une autre sans être essoufflé (ce qu'on appelle dans le métier le "Syndrome de Moore", que les gens qui ont vu le célèbre naveton de luxe OCTOPUSSY connaissent bien). Boxleitner, tranquille, sympathique, est relativement attentif, sympa comme tout. Il ne casse pas la baraque, mais il fait son boulot d'acteur de PME. Côté casting, c'est plus intéressant chez les jeunes. C’est même complètement bouleversifiant ! On a ici droit en effet à de la viande de deuxième qualité, et c'est un délice : sur-jeu obligatoire, physique complètement improbable (quelque chose à mi-chemin entre vous ou moi, d'un côté, soit la plouquerie intégrale et banale, et le nicolekidmanisme le plus berverly-hillsien, c'est-à-dire entre le banal et le smart du smart de l'autre côté ; là aussi, ça donne de beaux monstres mutants !) et timing d'huître pas mutante du tout, c'est un délice ! Quelle dommage de ne pas pouvoir apprécier ça en V.O, mais rien que ces jeunes acteurs, très inexpérimentés, et juste en-dessous, d'un chouïa, mais juste en-dessous du seuil de sélection hollywoodien, rien que ça permet de passer un moment agréable.
Surtout que, surprise, le film se tient. Dans la première moitié, c'est très soigné, même s'il faut parfois faire avec les moyens du bord. Le cadre est un peu feignant quand même, ce n’est pas du grand fignolage. Mais la photo est correcte, la spatialisation fonctionne, et Ziller aime faire des plans larges avec grand angle, ce qui fait quand même du bien. Il nous balance quelquefois des trucs bizarres quand même, dont un étonnant champ/contrechamp au grand angle justement, dont la distance entre la caméra et les acteurs ne cesse de changer à chaque retour (dans la scène de course à la nage) ! Bizarrerie formelle étrange qui pourrait donner de belles choses dans un contexte autre. Bref... Sinon, donc c'est du soigné. La narration est plutôt dynamique et sans chichi, même si on est en plein classicisme "mutant" avec ces scènes d'autopsie et de gentils autochtones déchiquetés, et avec sa jolie scientifique venue de la ville (ceci dit, ne trouve-t-on pas dans le film de serial killer absolument les mêmes balises, même quand c'est de la série A ?). C'est l'action qui est maligne. Les effets spéciaux, qui font la part belle, comme d'habitude, aux effets numériques, sont assez réussis quoique modestes, et surtout ils sont très bien amenés dans le plan. Paul Ziller, au lieu d'organiser les choses comme ses collègues et de bâtir sa réalisation autour des effets, fait le contraire, et dresse ses bidouillages numériques avec un fouet et d'une main ferme pour qu'ils rentrent docilement dans son découpage ! C’est la bomme option. Du coup, et là aussi contrairement à énormément de séries A, excusez-moi d'insister, la photo, par exemple, n'est pas détruite dès qu'un effet pointe le bout de son nez, et la mise en scène en général ne s'arrête pas pour laisser passer des troupeaux d'effets numériques ! Au contraire, tout cela s'intègre avec simplicité et savoir-faire dans le reste du film. C'est bien vu. Ce qui permet au film de réserver une ou deux séquences malignes dont celle où le pauvre journaliste fouille-merde se fait boulotter par les poissons dans sa voiture (si, si), scène qui nous montre qu'une fois de plus Ziller choisit une seconde bonne option : ne pas hésiter de temps en temps à faire des effets spéciaux en live sur le plateau (ici par marionnettes). Voilà qui paye.

On s'avance donc à un joli rythme, et très franchement on passe un moment très sympathique avec le Marquis. Et puis, sans prévenir, ça commence malheureusement à patiner sérieusement. Et pour une fois, c'est le scénario qui commence à marcher dans la choucroute. Ziller, également scénariste, préfère centrer son film sur une péripétie à l'extérieur de la ville (sur l'île). Du coup, il brise la routine et la cohérence narrative, poussant le film vers un poussif montage de séquencettes parallèles beaucoup moins altières que les trois premiers quarts d'heures. Ziller dévoile le pot aux roses assez vite, belle franchise et idée de scénario banale mais qui fonctionne, mais en détournant l'attention sur Chelan Simmons et ses copains teenagers, ça s'enlise, et petit à petit le film devient complètement mou-mou et rejoint la horde de séries C déjà existantes. On est alors plus proche du téléfilm en quelque sorte que du cinéma pour petite lucarne. L'invasion terrestre de l'île est poussive (l'aller-retour, pour rien, sur la plage) et sa résolution met des plombes à se mettre en place, en plus de l'arrivée de Boxleitner qui mettra, pour une fois et c'est vraiment pas le moment, trois heures à arriver sur les lieux de l'action ! Une fois là, on est déjà un peu lessivé, et on a déjà été chercher une bière au frigo. On reste donc vraiment sur sa fin, et tout ça à cause d'une bête histoire de scénario trop pantouflard qui vient faire exploser le sentiment de débrouillardise des 45 premières minutes. Le plus étonnant, c'est que malgré tout, Ziller arrive encore à caler une très bonne scène : celle où les poissons rampent dans la maison. Les deux filles les tuent mais avec difficulté et surtout lenteur. Ce n'est pas le poisson mutant en lui-même qui est difficile à tuer, c'est leur arrivée en nombre et sur un rythme lent mais régulier qui est dur à supporter. C’est un sentiment décourageant : plus on en tue, et plus il en arrive. On a l'impression de ne pas progresser. Belle idée de slowburn, en quelque sorte. Et malgré des plans pas très beaux ni très lyriques (étroitesse du décor où il n’y avait pas grand-chose à faire, hélas), Ziller arrive là à trousser peut-être la scène la plus originale de son film, et, petit miracle, à donner un vrai sentiment d'épuisement physique et de découragement absurde au spectateur. C’est une belle séquence qui arrive donc comme un cheveu, heureux, sur la soupe d'une deuxième partie un peu fadasse. Comme quoi le gars a de la ressource, et il pourrait nous livrer un petit film de monstres mutants tout à fait bien troussé et bondissant de A à Z !

En bref, CULTUS n'a pas particulièrement d'intérêt vital. J’aurais plutôt appelé ça SYMPATHICUS, moi… C'est juste un film plutôt agréable, voire même dynamique dans sa première partie. Peu de moyens certes, mais le décalage est intéressant, surtout si vous ne connaissez pas du tout ce type de production. Vous vous apercevrez alors que certaines n'ont rien à envier et sont même meilleures que moult scènes de série A, au regard des fondamentaux de la réalisation en tout cas. Les plus pervers se régaleront et se vautreront comme des petits porcinets en poussant de gros Grouiiiiiiiiii Grouiiiiiiiiiiii devant ces teenacteurs tartes absolument délicieux de n'importe quoi, ce qui offre là aussi un joli décalage avec les acteurs à succès du même âge. Vous verrez alors que la frontière est mince... mais désopilante. Pour celui ou celle qui veut découvrir les monstres de films mutants, vous avez là un film qui ne casse rien, voire à moitié raté, mais qui pourra vous donner une idée en douceur de ce que peut-être un film de ce genre quand il est inventif... Mieux vaut regarder un FRANKENFISH ou un LEECHES, certes, mais voilà déjà un formidable film-pantoufle qui permettra de passer une soirée insignifiante mais sympa, devant une bonne bière ou une bonne tisane. Quand à Paul Ziller, ça vaudrait le coup de jeter un œil à ses autres séries C, histoire de voir ce que ça donne quand c'est plus abouti et plus égal.

Tranquillement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Bruce Boxleitner est marié en secondes noces à