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[Photo: "C'est de circonstance" par Dr Devo, d'après une photo du film MISTER LONELY]

 

 

Chers Focaliens,
 

Bonjour chez vous!

 

Quelques jours après les frères Coen, au tour de Tim Burton de nous rendre visite (pour la modique somme de 8 euros; le cinéma n'est pas un sport de pauvres!). Et, si comme avec les deux frangins, on a été récemment un peu fâché avec le Monsieur pour raisons de répétitions, je m'étais enthousiasmé comme de juste en ce qui concerne CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, qui me semblait un très bon cassage de jouet, drôle et un peu vulgaire, et surtout malicieux et différent des derniers opus. Et puis, il y a eu cet article sur LES DESASTREUSES AVENTURES DES ORPHELINS BAUDELAIRE par le Marquis où le talentueux (le Marquis, pas Baudelaire!) a mis le doigt sur un bien beau paradoxe et comme il dit "une sacrée question". Allez lire ça, ça prend trois minutes, c'est délicieux et ça résume bien le problème, je trouve. Mais bon avec CHARLIE..., ça sentait bon le retour aux affaires.
Le hasard fait que, pendant les vacances, le Marquis, encore lui, me fait découvrir BIG FISH que je n'avais pas vu, ce qui arrive assez souvent qu'on on découvre un film, soupira-t-il en fermant la porte, et figurez-vous que je trouvais le film plutôt honnête, même si beaucoup de choses me posent problème (certaines sections de la photographie notamment). Il y a par exemple des séquences entières qui fonctionnent superbement, comme la rencontre Helena Bonham Carter / Ewan McGregor, ou la mission en Chine Populaire, très beau passage. Il est assez amusant de voir comment le public a réagit à ce film pas mal, tout à fait honorable même s'il y a des maladresses. Les tronçonneuses étaient de sortie. C'est assez étonnant. BIG FISH est sûrement un petit machin, mais c'est un film qui fait son boulot assez correctement, et on a vu largement plus antipathique. Quand soudain...
 
"Il s'aperçut avec délice, comme si cela ne suffisait pas, qu'elle jurait à voix basse, quasiment en chuchotant, avec une belle régularité, quoiqu'un peu arythmique. Il conclua, avec une sagesse où pointait l'onde d'un certaine sérénité (ça faisait du bien), que, à ses yeux à lui, et il brûlait d'envie de lui soumettre l'idée, c'était par ces jurons une façon pour elle de porter son slip sur sa tête. Cette pensée l'enchanta au plus haut: la journée décidément serait bonne."
[Communiqué du Syndicat du Slip et de la Critique]
 
Rien ne va plus, dans ce Londres du début du XIXéme ! Après des années d’exil, Benjamin Barker (Johnny Depp) revient dans la capitale anglaise, et il n’est pas content du tout. Il y a de quoi ! Quand il était jeune homme, la vie s’annonçait paradisiaque : une femme sublime, des revenus conséquents et un bébé ! [Une grande mazison avec une pelouse? Une safrane?] Mais c’était sans compter l’ignoble juge Alan Rickman, homme puissant et amateur de femmes qui fit longuement la cour à Madame Barker sans succès bien sûr. L’omnipotent notable changea vite son fusil d’épaule, et fit accuser puis arrêter et condamner l’innocent Depp à une vie de travaux forcés. Et Madame Barker, très bientôt, paiera son refus à Monsieur Le Juge du prix le plus fort et le plus ignoble qui soit.
Barker/Depp redébarque dans un Londres crasseux et misérables, où la misère sociale a explosé et où les pénuries s’accumulent, mais il n’est pas là pour faire des sentiments. Sa femme est morte, et sa fille devenue grande (prête à marier) vit sous la tutelle du juge Rickman qui l’a prise sous son aile ! Depp se tourne alors vers Helena Bonham Carter qui tient un magasin de tourtes et de tartes absolument misérable. Elle lui une pièce au-dessus de son affreux magasin afin que Depp puisse de nouveau exercer son métier d’origine : barbier. Bonham Carter reconnaît très vite Barker, et va l’aider dans ses nouveaux projets. Barker, lui, se présente désormais sous une nouvelle identité : Sweeney Todd. Et si le magasin a rouvert, et si les rasoirs sont de nouveaux de sortie, ce n’est pas que le cours du poil va remonter à la bourse de Londres, mais au contraire parce que Todd/Barker et son amie ont bien l’intention de repeindre la ville en rouge !
 

SWEENEY TODD commence plutôt très bien dans ses premières secondes avec un superbe solo d’orgue dés le logo Warner, ample et puissant, gage d’une copie bien tirée sans doute mais surtout bien mixée, ce qui est toujours agréable (les voix notamment sont vraiment traités avec soin). Si on omet un horrible générique, tout en caricature burtonnienne et qui reflète l’évidence et l’opportunisme (il est clair que Burton n’a pas conçu ni travaillé sans doute, du moins je l’espère, sur ce générique en images de synthèse qui caricature, une fois de plus, les mises en place des films de Burton sous leurs aspects les plus attendus ; une vraie parodie, fiérotte en plus), la première bobine du nouveau film de Burton commence pas trop mal. Certes ce premier plan d’ensemble sur Londres est également computerisé et pas très beau, mais le reste, computerisé (encore!) aussi, fonctionne gentiment. On est tout de suite envahi par la musique et d’ailleurs un vrai critique aurait commencé par là : SWEENEY TODD est l’adaptation d’une comédie musicale broadwayienne.

 

Gentils jeux de champs et contrechamps, lumières sombrissimes, tonalités crépusculaires, c’est plutôt amusant, d’autant plus (et ce sera valable pendant trois ou quatre chansons) que le livret utilise et détourne petit à petit les codes de la comédie musicale, mais sans sombrer dans la parodie, plutôt en décalant les thématiques pour recentrer le sujet, sombrissime. Ainsi la première chanson est sur la ville (Londres, New-New York-York, Paris… C’est une convention), une autre dépeint la situation de départ en flash-back, là aussi un classique, qui est passé au prisme de la critique ironique (chanson POOR THING, la meilleure je crois, qui décrit ouvertement le couple Mr/Mme Barker comme des idiots finis !), et enfin une autre présente le magasin de Bonham Carter où on fait les pires tourtes du monde, c’est marrant. Tout cela fonctionne plutôt et biaise gentiment l’insupportable jeu de dramatisation à la mode Broadway que personnellement je n’aime pas du tout. On découvre parallèlement au processus, une histoire terrible donc, et un contexte qui ne l’est pas moins, où aucune violence ne nous est épargné : enfants-esclaves, imposteurs, pouvoir inique, absence de la politique, misère noire, mendiants crasseux et malades, abus sexuels, travail qui en vaut plus rien, pénuries alimentaires, imbécillité de la foule toujours crédule, etc… C’est plutôt charmant et ça fonctionne bien. Il y a là quelques bonnes idées, notamment à la photographie. Même si je ne suis pas fan de cette photo en général, c’est bien exécuté. Je note particulièrement la sortie du bateau en introduction (avant que Depp et son jeune ami en se quitte), où les visages blafards sont baignés d’une lumière irrégulière, avec un effet de scintillement comme diraient les projectionnistes, ce qui en fait du à un éclairage à la lanterne ou à la bougie mais qui est en tout cas laissé hors-cadre, ce qui fait qu’on a l’impression que ce sont les visages eux-mêmes qui ont du mal à réfléchir la lumière. Bonne idée. L’alliance maquillage/lumière marche bien en général dans cette première partie. Burton construit aussi la photo sur un autre principe qui courra tout le long du film : l’action commence la nuit, les flash-backs ont lieu juste avant le lever du soleil, les premières action de Sweeney Todd ont lieu entre chien et loup, et l’action commence véritablement dans la matinée jusqu’au soir. Photographiquement, le film est donc une immense journée. Pas mal.
Le tout est gentiment découpé, avec, c’est rare, pas mal de gros plans dont certains sont assez jolis d’ailleurs, pour une fois. A signaler quelques beaux jeux de miroir, des surcadrages, etc, notamment lors de la chanson POOR THING. Bref, tout cela commence très bien avec une violence contextuelle tout à fait bien décrite et incarnée. C’est chouette.
 
Et puis… Et puis, ensuite, c’est beaucoup moins intéressant. La déviation des codes de Broadway devient un simple inversement. Le noir a pris la place du blanc ; mais les conventions de narration sont absolument conformes à toute pièce célèbre de la scène new-yorkaise ou londonienne. Certes, ici le compositeur tente plutôt de lorgner du coté de Richard Rogers et Oscar Hammerstein (parolier et compositeur de LA MELODIE DU BONHEUR, et qui sont assez doués, et c’est moi qui déteste le genre qui vous dit ça !) que du côté de l’ignoblissime Andrew Lloyd Webber, le célébrissime compositeur des choses ignobles suivantes : CATS, EVITA, SUNSET BOULEVARD (que j’ai vu à Londres, une horreur !), JESUS CHRIT SUPERTSAR et LE FANTÔME DE L’OPERA. C’est un bon choix. Sans atteindre les alchimies savantes de Rogers/Hammersmith, le score est plutôt écoutable, et c’est déjà pas mal, dans ces premiers morceaux. Mais après les conventions reprennent le dessus, avec quelques charmes (condensation des événements et ellipses quelquefois brutales) et pas mal de défauts (expositions trop longues de certaines situations, exacerbations romantiques incessantes, mécanique lourdingue de résolutions des métaphores, construction en sous-parties, alourdissement du rythme, accélération des événements de l’histoire et narration de plus en plus laborieuse). SWEENEY TODD souffre du modèle broadwayien, notamment dans sa dernière partie donc, où malgré l’abondance d’événements hautement dramatiques, malgré les accidents dans les exécutions programmées, et malgré la charge dramatique en général, Burton qui essaie de construire un ensemble très haut en couleurs (rouges !) est bien embêté par un score et une narration qui l’empêchent clairement de mener la danse et de trouver le rythme adéquat. Burton suit le livret et l’illustre, mais sans trouver la faille qui pourrait être l’endroit où placer son bâton de dynamite et faire exploser la chose dans un superbe chaos. Et il s’en passe portant des choses dans cette dernière partie. Ne serait-ce que le personnage du petit garçon par exemple. Si Burton conserve et essaie de pousser l’horreur du scénario dans ses extrêmes, et il y a de quoi faire, la mécanique narrative est tellement lourdasse qu’elle empêche, à mon sens, toute fulgurance et tout lyrisme iconoclaste (ou surprenant).
La partition se classicise aussi, les mélodies sont moins ambiguës, moins riches. De son côté, Burton appauvrie sa mise en scène, je trouve. La première partie me semble plus riche. Dans le tronc du film (et dans sa fin même si, je viens de le dire, ce n’est pas complètement le principal problème), le film devient un empilement de champs/contrechamps bien réalisés mais répétitifs où pas grand-chose ne surprend. Pas de décrochage, pas d’accident, ça roule laborieusement. Du coup, on se retrouve devant l’omnipotence du score et de la direction artistique, c’est logique. Comme le livret se concentre de plus en plus sur les protagonistes même, on perd aussi la violence larvée et/ou exprimée du contexte social qui fonctionnait très bien dans la première partie. Bizarrement l’accumulation gore de la dernière partie, pas exempte d’idées un peu graphiques d’ailleurs ce qui est paradoxal, semble très lourde et curieusement répétitive (effet de répétition qui, par contre, marchait assez bien et de manière délicieusement industrielle dans la première séquence d’exécution !). Bref, on attend que le train arrive tranquillement en gare, de La Ciotat sans doute (héhé !), sans que cela ne déclenche vraiment d’émotion, curieusement.
 
Même si une partie de mon ennui découle évidement du classicisme de la forme et de la partition musicale inhérente, hélas, au genre, SWEENEY TODD me semble donc une assez mauvaise nouvelle pour Burton qui livre là, hormis la première bobine et quelques bonnes idées ici et là, une copie bien pallote et lourdingue. On sent l’homme enchaîné à un projet trop rigide, malgré les évidentes complicités des deux univers, celui du cinéaste et celui de la comédie musicale. Même si le film n’est pas infamant, bien sûr, on s’étonnera de ce choix, et d’une mise en scène peu sûre, voire assez maigrichonne à certains postes, notamment le montage, très illustratif. Côté acteurs, ça va. Depp et Rickman (excellentissime acteur : revoyez TRULY MADLY DEEPLY, beau film un peu oublié de Anthony Minghella) sont bons, quoique ce dernier ne fasse pas d’étincelle dans un rôle très carré. Helena Bonham Carter insuffle pas mal de vie au film et est impeccable, comme d'habitude. Les deux points faibles me semblent être Jamie Campbell Bower, très fade, attendu et qui n’est pas du tout un chanteur passionnant, ainsi qui l’acteur Timothy Spall, acteur que j’aime beaucoup, mais qui, une fois de plus est utilisé de manière complètement prévisible, qui fait sombrer son personnage dans le cliché ou dans le marrionnetisme le plus mécanique.
 
 
C’est un peu triste tout ça….
 

 

 

 

Timidement Vôtre,
 
 
Dr Devo.

 

 

PS : un ami me faisait remarquer l’incroyable planning des sorties prochaines. Accrochez-vous les amis ! Ca commence le 20 février ou même le 13, et ça dure cinq ou six semaines où nous verrons, tenez vous bien, et même tenez-vous mieux : le premier film (enfin non le deuxième) du bédéiste talentueux Charles Burns, les nouveau Brian DePalma (qui a l’air complètement dingo !), Peter Greenaway (Merci mon Dieu !!! Avec Morgan Freeman !!?!!). [Et pour ceux qui sont dans les grandes villes, reprise de L’ESPRIT DE LA RUCHE de Victor Erice !]  La semaine d’après : le Michel Gondry, et encore c’est la semaine plus cool. Semaine suivante : on remerciera encore son dieu, ou Bouddha, ou Satan, car grande grande nouvelle à laquelle je ne croyais plus, le nouveau film de Harmony Korine débarque (voir photo). Et le casting est complétement dingo : Samantha Morton (cool !), Leos carax ( !?), Denis Lavant ( ??!!), Jean-Pierre Léaud ( ???!!!) et Werner Herzog. Ca parle d’un sosie de Mickael Jackson persecuté par d’autres sosies dans un village d’Ecosse ! J’ai presque envie de pleurer, mais la semaine suivante, ça continue. Et là, vous penserez à moi, car ce sera le tour de Wes Anderson de nous montrer son nouveau film, co-écrit par Jason Schwarztman. [Si je ne suis pas heureux et aux anges cette semaine-là, je ne comprends pas!] Semaine suivante : le nouveau Alex De La Iglesia avec John Hurt (merci petit jésus), et un Mika Kaurismaki pour ceux que ça intéresse. Après ça, vous pouvez prendre des vacances, ça se calme. Donc du 13 février au 26 mars, ça devrait l’orgie ! [Et encore, ils ont reculé la sortie du nouveau Jaime Balaguero et du De Oliveira !] C’est le moment d’investir dans des cartes d’abonnements !

 
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Mercredi 30 janvier 2008

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[de gauche à droite: ce qu'il ne faut pas faire, ce qu'on aimerait faire, ce qu'il faut faire (hors-champs)]

 

 

 

 

Photographie de Mek-Ouyes.

 

 

 

 

 
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Lundi 28 janvier 2008

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[Photo: "Into The Blue Again" par Dr Devo, d'après une photo du comédien Christopher Walken]

 

 

Chers Focaliens,
 
Ca y est les gros mastodontes débarquent, entre les divers festival téléramesque censer diffuser la fine fleur de l'establishment. Quand soudain...
 
"Il s'aperçut alors, presque dans un sourire, qu'il avait manqué d'humour ou de malice, et la honte d'avoir déroger à ces deux principes fut vite remplacée par la ferme intention, l'insoutenable évidence qu'il fallait de suite inverser la tendance. Il retira, alors même que l'établissement était plein, son slip avec discrétion, et le mis sur sa tête. Il se sentait quand même drôlement mieux. La jeune femme au fond rigola même franchement. Il se lança alors dans une imitation de Charles De Gaulle..."
 
[Communiqué du Syndicat du Slip et de la Critique]
 
 
Oui, alors, bien sûr, même sans vérifier, je pense qu’on peut reprendre l’introduction de ma critique de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE et l’appliquer aussi aux frères Coen. S’il y a des réalisateurs qu’on a abandonné depuis longtemps, après des années à essayer de chercher des terrains d’entente, ou devant leur incapacité à se renouveler, il y en a quelques-uns avec lesquels c’est plus compliqué, dont Tim Burton et les frères Coen. Chez eux aussi, la machine semble tourner à vide, et les modes de mise en scène se répéter à l’infini. Et quand nous regardions un de leurs récents films, on ne trouvait pas un dixième de la malice sautillante et de la richesse d’expression de leurs premiers longs. CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE était une bonne nouvelle. Burton cassait le jouet, en mettant les mains dans une sauce assez vulgaire, voire d’apparence ridicule avec un entrain et une kamikazerie tout à fait remarquables, la chose étant, on le sait, toujours bon signe, a priori, pour un artiste. Comme quoi, tout est possible ! Pour les Coen, on était bien plus gênés encore. Leurs films devenaient de vraies caricatures de leur "ton Coen" (comme on disait le ton Barton Fink dans BARTON FINK), sans qu’aucun producteur ne soit réellement venu les menacer d’ailleurs ! Et puis, il y a avait cette sensation, cette impression frustrante que le film démarre quelques minutes avant la fin. Rires. Ca aussi, c’est énervant. Dans THE BARBER, le film devrait démarrer, grosso modo à l’accident, et dans O BROTHER à l’inondation… Bref, mêmes les fidèles acteurs semblaient ressasser (John Goodman, pourtant souvent excellent, dans Ô BROTHER par exemple), et les narrations sombraient dans la prévisibilité la plus complète ! L’ennui…
 
La fin des années 70 ou le début des années 80, chez Nous, en Amérique, dans le sud même, beau mais désertique. Josh Brolin, gentil plouc bourru mais assez drôle sans en avoir l’air une seule seconde (enfin c’est mon avis !) fait une découverte un peu surréaliste alors qu’il chasse dans le désert. Plusieurs pick-ups arrêtés au milieu de nulle part, et sept ou huit cadavres. A l’arrière d’un des véhicules : un palette de cocaïne ! Apparemment, tout ce beau monde, des mexicains, s’est entretué copieusement. Il n’y a qu’un seul survivant en train de mourir de soif dans une voiture et donc incapable d’expliquer quoi que ce soit. Josh trouve un peu plus loin une valise pleine de billets. Un bon gros million de dollars et demi, quand même. Sans trop réfléchir, il s’empare du magot. La nuit tombée, il revient sur le lieu de la fusillade, mais se fait surprendre par des mexicains très en colère et échappe de peu à l’exécution. Après avoir mis sa femme au vert (Kelly MacDonald, pas mal du tout d’ailleurs), il décide de prendre le large !
Evidemment, ce massacre n’arrange personne. Les mexicains veulent récupérer l’argent de la transaction ratée, et les commanditaires de la livraison veulent récupérer également les brouzouffes. Ces derniers engagent donc un tueur ultra-précis et efficace, l’impressionnant Javier Bardem ! Et là les choses vont sérieusement se gâter. Car le bonhomme est tenace et malin comme le diable. Il retrouve en deux coups de cuillères à pot la trace de Josh Brolin, se lance à sa poursuite, et espère bien récupérer l’argent pour lui tout seul en éliminant tout ce qui pourrait être témoin des événements ! Et comme le garçon est un psychopathe de la pire espèce, quoique intelligent et malin, il risque d’y avoir du sang sur le dance-floor.
C’est le pauvre Tommy Lee Jones, vieux shérif du coin, très droit dans ses bottes et lui aussi très perspicace qui doit essayer de comprendre ce qui s’est passé dans le désert. Très vite, il se rend compte la situation et voit dans quel pétrin s’est mis le pauvre Josh Brolin. Mais plus il avance dans ses investigations, plus l’affaire l’attriste jusqu’à être complètement dépité et se demander si cette sordide histoire ne cache pas quelque chose de plus profond…
 
Et bien les loulous, malgré l’immense coéinité de cette intrigue et de ce traitement coénissime, il faut bien le dire, ça ne démarre pas trop mal cette affaire ! C’est même pas mal du tout, sans casser de brique de prime abord, mais bon… NO COUNTRY FOR OLD MEN est tourné en scope, plutôt pas mal cadré, et surtout aéré, construit avec des plans d’échelle variée. Pas de petits zigouigouis en plan rapproché ou gros plan. Et en général, c'est une bonne surprise, quand ces plans apparaissent ils ne font pas que cadrer bêtement le visage de l’acteur en obstruant le reste mais restent composés, ce qui se perd énormément au cinéma depuis quelques années. Et en général, je le disais, c’est plutôt aéré, on joue sur les axes, sur les plongées et les contre-plongées. Bon, ce n’est pas précis et expressif comme du Mario Bava, mais au moins ça construit un peu, et la mise en scène peut se développer de manière plutôt élégante. Bien. Ajoutez par là-dessus une photo, de loin (car la copie visionnée n’était pas complètement convenable, même si j’ai vu pire, avec des jaunes un peu verdâtres notamment, et un tirage qui manquait de contrastes), qui à l’air correcte et qui est signée Roger Deakins qui avait signé celle de BIG LEBOWSKI et L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES… Déjà, donc, un bon point, et pas des moindres : le film semble construit.
 
Mais la grande surprise est ailleurs. Ca y est ! Ils l’ont fait ! Les frangins Coen ont enfin arrêtés de faire mumuse et de se répéter sur au moins un point. Et, ça tombe bien, c’est celui qui m’énervait le plus dans les derniers films des deux lascars. Depuis quelques films, les Coen, en effet, avaient la désagréable habitude de ce citer eux-mêmes dans le son. Ce que j’appelais "le décalage coenien". Il s’agissait de faire se disjoindre une image et un son (ce qui est toujours délicieux), puis de les remettre en place, plus loin et un peu trop tard. Comme un effet d’annonce. Exemple (fictif) : un homme attend sur le quai d’une gare déserte, on entend le crissement d’une vielle girouette métallique au loin. Il tourne la tête vers les rails au loin. Coen et Coen resserrent le plan sur le héros. Et on entend non pas le bruit d’une locomotive mais une espèce de roulement. On coupe : plan sur les rails, pas de train en vue. Le roulement continue, lui, et même s’approche. Que cela peut-il bien être ? Le héros regarde les rails dans l’autre sens (nouveau plan), rien non plus de ce côté-là. Le roulement est très prés maintenant. On fait le contrechamp dans l’autre sens des rails et on voit la locomotive mais elle est trop loin pour qu’on l’entende. Là plan de demi-ensemble de face sur le quai de la gare, et on voit un petit vieux rabougri, employé de la sncf qui fait rouler un chariot avec des bagages dessus (c’était ça le roulement !) et qui arrive derrière le héros ! Pendant ce temps-là, la girouette n’a pas cessé de grincer en sourdine, et si possible à la fin de la séquence, on s’apercevra qu’il y a un tueur à gage sur le toit en dessous de cette girouette. Bon, c’est rigolo, c’est même très bien, mais le problème c’est que les Coen ne faisait plus QUE ça ! C’est à dire ce jeu de décalage de sons concomitants, cachés par un contrechamps qui ne vient pas ou alors beaucoup trop tard et dévoilant quelque chose d’absurde et/ou d’inattendu. O BROTHER, c’est ça constamment. Le reste peut être ennuyeux, ils s’en foutent les Coen, ils font mumuse sur le même principe dix fois de suite !
Et bien les amis, même si le rythme lent de NO COUNTRY… sembler propice à la chose, ici rien de tout cela, même pas une fois ! C’est du son plutôt simple, qu’on lit immédiatement dans la narration, sans effet de décalage surréaliste, avec en plus deux ou trois élégances que j’adore : des coupes (du son) au plan, toujours une bonne idée, et à trois endroits du film (plutôt silencieux) une superbe utilisation de la musique. Je m’explique : il n’y a pas de musique dans le film, sauf à ces trois endroits-là, (un peu plus en fait, je crois) et elle est sous-mixée en quelque sorte, à un volume ultra-discret, comme si elle effleurait le film dans une caresse délicate. C’est très beau parce que quand cette musique arrive (des sortes de petites nappes tranquilles), on peut ne pas le remarquer tout de suite et on s’aperçoit d’abord que quelque chose diffère des autres scènes sans tout à fait mettre le doigt dessus. C’est juste là pour renforcer les sensations et l'émotion mais sans qu’on ait l’impression que quelque chose se passe. Ca marche très bien quand Javier Bardem passe le pont en voiture (ça donne un aspect fantastique au plan ; Bardem fait d’ailleurs taire la musique en tirant un coup de feu  et en descendant un corbeau annonciateur de mort! Il n'aime pas les fioritures et le romantisme, le Bardem, et c’est assez drôle…) et aussi sur un beau plan avec Kelly MacDonald que je vous laisse découvrir. Mais bon, cette bande-originale quasiment absente, c’est quand même très très élégant. Et donc, pour résumer, voilà une mise en scène débarrassée de ces tics les plus aliénants, plus proche du film et de son contenu, plus créative. Ce n’est sans doute pas d’un éblouissement éternel et absolu (c’est moins riche que BARTON FINK peut-être), mais bon dieu, ça fait du bien. Bon maintenant, si on parlait de moi ?
 
Voir un film, c’est comme manger une femme que vous trouvez belle, ou embrasser un apple-pie, c’est un plaisir non seulement intellectuel ou affectif, c’est aussi sensuel. NO COUNTRY FOR THE OLD MEN amène bien sûr un certain suspens qui doit être, j’imagine, très agréable et ce d’autant plus (accrochez-vous) qu’ici ce suspens est lié au rythme très lent du film ce qui lui donne un une forte dominante de "slowburn" (ça y est, ça, c’est fait…). Dans le même temps, et même si on se demande comment cela va tourner, essentiellement à cause du personnage plus grand que nature qu’est Javier Bardem,et voilà qui crée quand même l’envie d’en savoir plus, malgré cela donc, l’histoire est assez simple dans ses bases et ses enjeux. De fait, le film donne l’impression d’être assez franc du collier, avec une route assez tracée. Ce n’est pas du hors-piste, a priori, donc.
Ceci étant… Comment dire ? Voilà ce qui s’est passé pour moi. Le début se mange ou s’embrasse très bien, sans effort. La mise en place est plutôt agréable et ce d’autant plus que la première séquence (enfin, pas tout à fait ; je veux parler de la découverte de la scène du crime par Brolin) dure très longtemps, très très longtemps, avec un certain sens du rythme et de la narration, petit paradoxe charmant. Bon. Donc, la mise en place du film se passe très bien. Les premières tribulations de Brolin sont sympathiques également. Et puis, sans que je m’en rende compte, je me suis dit que cette histoire de poursuite, c'est-à-dire le corps central du film (son tronc !) commençait vraiment à s’étirer, à se rallonger à mesure qu’on progressait, sans qu’il y ait de changements majeurs dans l’intrigue. "Ca pourrait durer 4 heures, ce segment", me dis-je, et sans doute ajoutais-je "in peto" (ça aussi c’est fait !) que cela ne serait même pas désagréable et qu’on suivrait ce long étirement, interminable même, dans une agréable torpeur, teintée de violence et de mélancolie. En fait, je commence à m’ennuyais, ajoutais-je pour moi-même, sans que cela me révolte d’ailleurs lorsque, enfin, la dernière partie s’enclenche, et là c’est très bon !
Au final, que s’est-il passé dans ce trop long segment central ? Pas grand-chose, je pense mais c’est un très beau processus. Voilà comment j’ai ressenti les choses : ce long couloir presque morne, presque répétitif est une jubilation en fait. [J’insiste : ce plaisir, extrêmement sensuel n’engage que moi, et je comprendrais tout à fait que cela déplaise.] Le film, du coup semble s’étirer véritablement, et s’il fait 2h00 et des bananes, il faut bien que admettre que j’ai eu l’impression fabuleuse qu'il en faisait une bonne heure et demi de plus. Et j’ai adoré ça. Le cinéma c’est quand même du rythme, et c’est là l’excellente nouvelle du métrage, que ce soit plus ou moins volontaire de la part des frangins n’a au fond que peu d’importance. NO COUNTRY FOR THE OLD MEN n’est pas qu’un déroulé narratif plus ou moins habilement mis en scène, ça a été aussi pour moi une expérience participative, une espèce d’invitation, de voyage, dans un no man’s land (hihi !) où il ne se passe pas assez de choses. Prendre son temps, et même le perdre, n’y-a-t-il pas de façon plus judicieuse et malicieuse de le gérer ? C’est ce rythme, basé sur une cadence trop longue, et donc d’une anormalité goûtue qui m’a fait rentrer, sans que je m’en aperçoive sans doute, dans le film et dans son histoire. Cette longueur loin d’être un jeu ou une astuce de chronomètre, m’a permis de pouvoir décanter le propos, et de dépasser de manière surprenante la base pourtant simple, presque attendue, de ce thriller mélancolique, pour arriver dans des zones beaucoup plus sombres. Et là un changement de paragraphe s’impose.
 
Oui, oui, oui, ok, d’accord, le vieux pays au cuir tanné et patati et patata… C’est dans le film, pas de problème, mais je n’ai pas été sensible à cette thématique. Par contre, de part l’enchevêtrement assez gratuit des différents lieux d’action (Brolin/Bardem, Tommy Lee Jones), et de part ce rythme dont je viens de parler, on entre petit à petit dans quelque chose de plus sombre et de plus cruellement chaleureux (dans le sens de calorifère !). Plus que par les mots, c’est par la structure rythmique que le film a fini par m’émouvoir, en plus d’être sensuellement agréable. C’est par cette structure que le sens finit par s’incarner. La très belle idée de la rencontre entre Bardem et le petit vieux de la station service est clairement annoncée comme le modus operandi du film. On va parler de choses, dit Bardem, le dialogue veut dire quelque chose, les mots désignent des objets et des concepts, certes, ok,ok, oui oui… Mais c’est ailleurs que cela se joue. Ce sens apparent n’est qu’une surface. There is water underground, comme disaient les poètes. On s’aperçoit alors que le film n’est pas un thriller perturbé (dé-conventionnalisé) par un contexte banal et quotidien avec des personnages qui vont avec, mais c’est le contraire. Peut-être le film n’aurait pas du être un thriller… [Cette scène est très bien dialoguée d’ailleurs et fait retrouver la finesse coenienne d’antant. C’est touchant.]
 
En tout cas, si Bardem est le diable (en fait, non, ce n’est pas le diable, c’est le Mal, nuance !) avec son look too much, tout en "charactérisation" perruquée, si la souffrance innerve le film, c’est parce qu’il nous montre que la violence la plus absolue, la plus intrinsèque à la condition humaine est celle qui élimine les alternatives, celle qui impose des choix qui n’en sont pas. On a toujours le choix. Ceux qui prétendent le contraire mentent. Là où Bardem et le monde tuent et font mal, c’est dans cette habileté à détruire les choix possibles. En contrepoint, le désarroi de l’élève Lee Jones n’est qu’une étape vers le constat toujours jeune, même en fin de parcours, que la Mort est un scandale, comme le Mal et que la souffrance inouïe qui en découle, souffrance banale d’ailleurs (the clutch of life, comme disait le poète), et à lquelle on ne peut se résoudre. Ce Mal, pratique et métaphysique nous renvoie à la plus grande des solitudes. Comment cela est-il possible au final ? Il n’y a aucun deuil à accepter, ni aucune pilule avalable. Cette souffrance est absolument et proprement insupportable, à chaque fois. Si NO COUNTRY… doit avoir une aura quelconque ou un sujet quelconque c’est ça, cette aura mystique. Le cri de la créature qui souffre envers son créateur. On ne peut s’y résoudre. Alors que faire ? Chacun s’en dépatouille comme il peut, mais le personnage de Kelly MacDonald donne une piste dans une des plus belles scènes, très belle idée de scénario. C’est sa scène finale bien sûr, que je ne peux vous révéler ici. On remarque que les Coen coupe d’ailleurs la séquence. C’est une magnifique idée : la résolution de cette séquence n’a pas d’importance, ce qui est dit est dit, et c’est la pensée de MacDonald qui offre au film, et à nous les hommes (dans le sens "les humains" bien sûr) le seul espace de liberté possible. Je constate d’ailleurs que la dernière partie du film, celle qui suit, s’ouvre sur une manifestation du hasard (l’accident de voiture, pas volontaire celui-là), beau point d’écriture là aussi qui en ouvre quelques suivants pas piqués du hanneton non plus et que je vous laisse découvrir en salle. La bonté, ou plutôt la Justesse (faire ce qui est juste) est toujours battue par le Mal. Oui, mais… Voilà le sujet du film, et franchement mettre le doigt là-dessus, ce n’est quand même pas rien. Le film se finit sur un trou noir (très belle coupe), thème très judaïque en quelque sorte. La classe !
 
 
Bon, on arrête là. Un mot sur les acteurs. Tomme Lee Jones ressemble presque à un être humain et pas à une bûche. Ca fait du bien. Kelly MacDonald est très chouette et ne patate pas trop au final, dans un rôle qui le permettait. Brolin fonctionne très bien, encore une fois après PLANETE TERREUR, toujours direct et franc du collier. Bardem semble presque absent du film, et c’est un excellent calcul. Le film est de toute manière un film froid qui s’ouvre in fine sur des abysses, à force d’accumulation de souffrance. Donc, ce personnage fonctionne. Dans les gourmandises, signalons l’acteur anglais Jim Broadbent, enfin utilisé dans un rôle un peu différent, et qui malgré la brièveté de son passage est vraiment à tomber par terre.  (erratum du 15 juillet 2008: D&D, fidèle et attentif lecteur me signale ici une erreur grossière. il ne s'agit absolument pas de Jim Broadbent, mais de Stephen Root, ce qui n'enlève rien d'ailleurs à la chouette performance... Merci à toi D&D!) Voilà… La messe est dite.
 
NO CONTRY FOR OLD MEN n’est peut-être pas le meilleur des Coen (ils ont été plus malicieux quand même) mais c’est certainement le film du retour aux affaires. Ils ont réussi a accouché d’un film surprenant, malgré le sujet, d’un opus pas toujours aimable, et surtout froid (au ¾) et abstrait. Clap clap !

 

 

 

 
Sensuellement Vôtre,
 
Dr Devo

 

 

 

 

 

 
 
 
 
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Samedi 26 janvier 2008

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[Photo: incident, violence (en haut et à gauche), suivie de douleur ( haut et droite), écrasement (bas et gauche) suivi de douleur ( bas et droite), mon empire]

 

 

 

Photographie par Mek-Ouyes.

 

 

 

 

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Jeudi 24 janvier 2008

recommander publié dans : Photographies de Mek-Ouyes

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[Photo (de bas en haut): être qui claque, être de cris, être de joie]

 

 

Photographie par Mek-Ouyes.

 

 

 

 

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Mercredi 23 janvier 2008

recommander publié dans : Photographies de Mek-Ouyes

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[Photo: "The Soaring Days in our Lives II" par Dr Devo, d'après une photo du comédien Eric Idle dans l'émission MONTY PYTHON'S FLYING CIRCUS, épisode 29, saison 3.]

 

 

Chers Focaliens,
 
Alors qu'elle sentait sur elle-même le poids de la fatalité et des responsabilités nouvelles et ludiques qui s'ouvraient à elle en même temps que cette nouvelle inattendue, elle décida, presque, à moins qu'elle ne fut simplement heureuse de cet état, d’être submergée par un bête mais généreux sentiment de malice et de bien-être qui la fit pouffer comme on rit à un trait d'humour inattendu. C'est le moment qu'il choisit pour entrer en scène...
 
(C'était un message de la Poetic League for Introductions.)
 
Bonjour.
 
Anna Farris. Quand même... De nos jours, chez nous, en Amérique, deep in the heart of the darkest america (comme ça c'est fait, c'est moins tentant pour la suite), Anna Farris. La journée commence bizarrement pour Anna Farris. A moins que ce ne soit le contraire. La journée commence banalement. Anna Farris, Anna Farris, Anna Farris, apprentie comédienne dans la vingtaine bien entamée, commence sa journée par jouer à une sorte de SECOND LIFE sur son PC portable quand elle décide de manière anodine à faire ce qu'elle fait très souvent: fumer de l'herbe. Effets immédiats. Ca va mieux.
Quelques minutes plus tard, elle s'aperçoit que la journée va être chargée. Son colocataire, un garçon étrange, geek et taciturne, lui a laissé de l'argent pour payer l'électricité de l'appartement, ce qui doit être fait impérativement sous peine de coupure de la ligne. Elle doit ensuite aller à une audition. Mais tout cela, Anna Farris ne le sait pas encore, ou alors, elle n'y pense pas. Elle a faim. Dans le frigo, elle trouve un plat de gâteaux, préparé par son colocataire justement qui reçoit des amis le soir. Près des gâteaux un mot: ne surtout pas les manger, Anna, ne surtout pas les manger, j'ai des amis qui arrivent ce soir.
Anna mange les gâteaux, bien sûr, et doit se rendre à l'évidence: ce sont des space cakes! [Note pour nos jeunes lecteurs: ce sont des gâteaux à l'herbe!] Alors qu'elle sent commence à sentir les effets de ce petit déjeuner de championne dopé à la Marie-Jeanne, Anna se rend compte qu'elle a plein de choses à faire, à savoir, comme je le disais: aller payer la note d'électricité, et aller passer une audition.
Elle décide d'appeler d'abord son dealer pour lui acheter de l'herbe, qu'elle paie en partie avec l'argent pour EDF. Elle devra rembourser le fournisseur dans l'après-midi à 15 heures! Encore un truc à faire! Avec cette herbe, elle commence à cuisiner un space cake de remplacement pour son coloc. Mais l'opération échoue (pas facile de cuisiner quand on très stone). Le temps presse et Anna décide de se mettre en route pour l'audition (très importante) et de profiter pour passer à un distributeur de billets pour tirer de l'argent (pour la note EDF et pour rembourser le dealer). Malheureusement il reste un dollar sur son compte! Et elle a déjà un quart d'heure de retard pour le casting!
La journée commence donc assez mal... Et ce n'est pas fini...
 
 
Quel sympathique personnage que ce Gregg Arraki, réalisateur sans importance aux yeux de tous ou presque, et qui a signé de bien beaux films dans lesquels je ne compterais pas, par contre son premier film sorti en France, DOOM GENERATION, vu à l'époque avec le Marquis et bien moins intéressant que le suivant et magnifique NOWHERE qu'on trouve en bac et en dvd (zeugma!) neuf à trois ou quatre euros, et qui peut faire partie de votre dévéthéque sublimissime de cinéphiles fauchés, à côté du sublime SOCIETY, par exemple, au hasard, dont on parlait l'autre jour! Après, il y eut SPLENDOR, resté une semaine à l'affiche lors d'une éprouvante sortie technique (et que j'ai vu en salle, au hasard d'un séjour à Paris avec mon ami Bernard RAPP), et qui est une comédie moins iconoclaste mais sympathique, avec, si ma mémoire est bonne, une très jolie photo et sans doute Mink Stole (en directrice de casting), l'actrice superbe de chez John Waters, entre autres. Et puis, après un pilote pour MTV d'une série qui ne se fit jamais, il y eut le beau MYSTERIOUS SKIN qui fut, surprise, défendu par la critique (sur Matière Focale notamment), et donc marcha (oui c'est moi!) un peu, peut-être parce que les gens aiment bien sans doute les histoires d'enfants abusés, ce qui fait toujours plus sérieux que des trucs à la NOWHERE! Rires!
 
Ici, on serait dans le registre plus léger du réalisateur, et donc plus proche de SPLENDOR que de NOWHERE. Qu'importe... On ouvre avec une très belle introduction complètement statique ou presque (Anna, Anna, Anna Farris mettra presque 15 minutes de film à lever ses fesses de son sofa!), mais vraiment ludique, et qui acquiert bizarrement de la force grâce à la toute première scène, très écrite et dont le texte est tout bonnement sublime, version anodine et banale du lyrique morceau de Talking Heads ONCE IN A LIFETIME. Beau statut d'ailleurs que celui de cette introduction en forme donc, de "how did I get there?" et qui fonctionne avec un double fond. Le film est il un flash-back? Pas vraiment. Il est plus séduisant de considérer cette introduction comme le départ d'un cercle ambigu. Elle provoque les événements et sert en même temps de conclusion. C'est une belle perspective du coup. Les événements qui vont suivre, le déclenchement de cette catastrophique journée et surtout les motivations de Anna semblent en quelque sorte découler de ce constat introductif. Si on est là en quelque sorte, il est logique qu les choses puissent se passer ainsi ensuite, et il est compréhensible que Anna agisse de la sorte! Pour reprendre la terminologie utilisée dans le film, cette scène d'intro serait le point A et pas le point Z. Où même les deux en même temps! Rigolo, non?
 
En tout cas, on assiste à une espèce de AFTER HOURS diurne et juvénile, une journée de catastrophes variées et presque interchangeables. Les dés sont pipés d'avance, ce que semble suggérer le départ du film au point A/Z. Une part de responsabilité de la part de Anna, et un accident, voilàa la raison de tout ça. La fille restera perchée plus ou moins. Et une heure et demi (un peu moins en fait) avec une fille stone, vous pouvez me croire c'est très long. Si le film aurait pu être plus dynamique sans doute, sur toute sa longueur, il faut reconnaître que sa qualité principale ou presque est cette volonté de ne rien laisser passer, de ne parler de rien sinon q'une seule et unique chose: Anna est stone! Il y a là un beau passage du temps, complètement contradictoire: on est à la fois dans la journée ultra-catastrophique et accidentelle au possible (un enchaînement d'événements catastrophiques) et en même temps, de manière plus primordiale, dans une journée au contraire bloquée, qu'un seul événement (le cadeau/gâteau empoisonné) a verrouillé. Une journée comme une ligne droite et morne que rien ne peut faire dévier de sa trajectoire rectiligne et indéfectible. Tous les accidents de la terre, et Dieu sait qu'il y en a, ne changent finalement rien. La pauvre Anna, prisonnière de ce temps (mais pas seulement, j'y reviens) ne peut que subir.
C’est un superbe paradoxe: plus il se passe d'événements, moins il y en a!
 
Alors, comme souvent chez Arraki, on s'amuse énormément, le tout est d'une extraordinaire drôlerie. Les circonstances catastrophiques sont d'autant plus délicieuses qu'elles sont logiques et presque prévisibles (le portefeuille déclaré volé par le réalisateur, dix minutes avant son vol effectif!). Il y a peu, au final, d'événements extraordinaires au sens strict. On peut en compter deux principaux: le précieux manuscrit (je parle en codé pour ne rien vous dévoiler) qui arrive dans les mains de Anna, et la présence miraculeuse (deus ex-machina de l'enfer) du camion de viandes. Le reste, vous en conviendrez est simplement logique. Tout est verrouillé, je vous le dis! Dans le même temps, et c'est la deuxième couche du paradoxe, le film se déroule presque de lui-même sans effort de manière presque fainéante. Là aussi, voilà qui nourrit de manière assez sensuel pour le spectateur focalien et sensible, cette impression de temps bloqué ou en boucle, sorte de slowburn (Ouiiiiii! Ca faisait longtemps!) interminable et usant! Premier (bon) point.
 
Côté mise en scène, ça assure tranquillement; Si le film est très loin de la richesse esthétique de NOWHERE (c'était déjà un des défauts du beau MYSTERIOUS SKIN: une esthétique et un montage plus calmes), il y a quand même de très belles choses et de superbes idées. C'est dans la première demi-heure que se trouvent le plus de gourmandises. C’est presque un festival, soutenu par un montage simple mais pas bête. Beaucoup de belles choses, dis-je, dans ce segment, donc: superbes inserts sur le jeu vidéo (avec ce bouleversant retour du contrechamp sur l'écran du PC, avec les animaux morts! Bonjour le symbole!), enchâssement de digressions explicatives (le coloc, l'agent et finalement tous les personnages "humains" presque mis hors-champs et qui n'interviennent dans la narration que dans les limbes douteuses du flash-back; le monde est à la porte du film), et beaucoup de plans très beaux (sur le clavier de l'ordinateur, suivi du doigt de Anna sur le touchpad, ou encore la splendide photographie de ce merveilleux contrechamp où Anna voit en caméra subjective son appartement avec un changement du grain de l'image et de la photo absolument superbe). Bref, beaucoup de choses, très drôles ou belles dans cette première demi-heure.
Ensuite, ça se calme un peu et laisse plus de place à un scénario qui de toute manière emmène son personnage vers une fin absolument inéluctable et tragiquement logique. La mise en scène sera plus suiviste et plus calme dés lors. La photo (dans la copie que j'ai vue, c'est à dire un tirage assez médiocre) est très simple, voire simplette, mais sans fioriture. Voilà qui rendra le film moins riche esthétiquement que NOWHERE, je le disais, et ce peut-être pour des raisons de moyens financiers tout bêtement. Le bémol concernant SMILEY FACE est celui-là: une deuxième grosse partie plus calme, moins belle et plus suiviste de la narration. Ceci dit, le sujet a tellement bien été lancé dans la première demi-heure, que le mal est fait, si j'ose dire, et que rester l'heure suivante à compter les points et voir la catastrophe se déployer tranquilou est quand même assez touchant et assez douloureux. Notez que le montage de cette deuxième partie est moins riche également. Malgré tout, l'effet de sape joue très bien.
 
Où sont passés les êtres humains? Où est la société? SMILEY FACE nous présente un monde banal et froid, quasiment vidé de quoique ce soit de présence. Il y a peu de personnages et aucun ne semble surgir du décor. A un certain moment, ils sont et apparaissent dans le champ sans qu'on sache vraiment pourquoi. Derrière ces rues et ces décors, on a l'impression nette qu’il n’y a personne. [C'est d'ailleurs assez troublant dans le dernier plan de voir la ville au loin!] Et on ne peut pas dire que les quelques contacts entre humains dans le film soient vraiment réjouissants. La présence des uns en face des autres est uniquement utilitariste. Les gens ne se rencontrent jamais par plaisir, quelquefois par accident au mieux, et chacun se tient bien droit dans ses bottes sociales et tient son rôle! Aucune malice, et peu de chaleur habite les interactions humaines. Les personnages vivent les uns à côté des autres, se demandent des services, point à la ligne. Anna feint d'y croire, et personne ne fait rien de gratuit, si on excepte et ce n'est pas rien, le petit gars asiatique de l'usine de cochonnaille. Et là encore, Arraki nuance (la fausse pulsion sexuelle de Anna, très très drôle et cruelle). Finalement, ces deux là (Anna et l'asiatique) n'aboutissent, même eux, à rien! Brrrr...
Autre chose frappante que permet ce système désincarné de gens qui n'ont de désirs qu'utilitaristes. La Société a un drôle de statut. Un des sujets qui me touchent le plus au cinéma, vous le savez, c'est l'écrasement de l'Individu par la Société justement! Hors ici, curieusement, et ça fait assez mal, on a l'impression d'arriver nettement (et c'est vraiment palpable) après la guerre, en quelque sorte. Comme je le disais plus haut, quand le film commence, le mal est déjà fait, c'est déjà foutu, il n'y a déjà plus de luttes d'aucune sorte. La Société a gagné, et très largement! Pas de combat ici, uniquement des choses à subir. Les jeux sont faits en quelque sorte.
 
Tout serait verrouillé, donc ? Oui, quasiment. SMILEY FACE, comédie ouvertement construite sur un mode potache (et drôle !) laisse bien plus perplexe que ça, dans le même mouvement. Au fur et à mesure que l’affreux destin de Anna se précise, on est plongé dans le doute : mais bon sang, de quoi ça parle, au final ? C’est un sentiment assez délicieux, d’ailleurs, qui augmente pas mal le plaisir potentiel du film. On est ici en mode BOULEVARD DE LA MORT (chose qu’on trouvait aussi récemment dans LES PROMESSES DE L’OMBRE), et je vous en avais parlé à l’époque. SMILEY FACE, lui aussi, met constamment l’impression de mettre le doigt dessus, sentiment subtil, et garde une part indéfinissable. Bon, ceci dit, ce sentiment est moins développé et beaucoup moins troublant que chez Tarantino, bien sûr. L’apparition de Marx dans la dernière mais primordiale partie, sème le trouble. Comme disait Duras, la révolution est impossible, et après tout, que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique possible. L’effeuillage de la pensée de Marx n’a quasiment aucune conséquence et n’est pas remarqué, à deux exceptions notables : un bébé (plusieurs enfants voient le texte de Marx, mais aucun ne le remarque) sans doute attiré par le jeu des feuilles dans le vent (comme le spectateur lambda ? Le plan est drôle et beau en tout cas !) et le fameux coloc’ dans un scène d’insert qui a quasiment une valeur fantastique donc détachée du réel (un fantasme hypothétique). Pour le reste, rien, le texte est perdu ! Marx a été jeté de la voiture, par la fenêtre, tout en roulant sur l’autoroute, sur le chemin de la ville (les derniers plans) et rejoint les détritus qui jonchent le talus, entre autres emballages de menus MacDonald et les bouteilles de cocas vides ! Il ne restera pas grand-chose au final sur le plan social. La pensée d’Anna est tellement enfouie et elle est tellement stone (comprendre perdue) qu’elle ne s’exprimera jamais. Pour la jeune génération, c’est donc foutu. Le monde ouvrier classique s’est détaché de la société, et Anna est incapable de lui dire quoi que ce soit. Pas de révolution, ou de changements simples (ne serait-ce que ça !) en vue donc… Le monde et la Société ne tendent qu dans une seule direction, et c’est sans doute là que SMILEY FACE enfonce le clou et marque des points : l’existence se résume à trouver de l’argent pour survivre, postuler pour du travail quasiment impossible à avoir (des dizaines d’appelés pour un seul élu), et le monde est livré au marchand de toute sorte, du dealer, ici incarnation d’un capitalisme raisonné et logique ( et donc personnage qui réussit le mieux ! La réplique qui fait référence aux Sopranos n’est pas anodine : le système ne punit pas en te frappant ou en te molestant, mais en saisissant comme un huissier, ton mobilier ! Pas de violence dans cette société, juste la perte des biens matériels communs et indispensables, tout simplement !), le patron (ici, la directrice de casting, non pas joué par Mink Stole mais par l’excellentissime Jane Lynch, qui jouait la patronne du Darty dans 40 ANS TOUJOURS PUCEAU, et actrice magnifique !), les cadres de ressources humaines (le vilain mot!) à travers le personnage de l’agent, le docteur (enfin ici un dentiste), le policier etc... SMILEY FACE raconte peut-être finalement la course nue pour trouver quelques malheureux dollars. Et c’est tout. Et ce n’est pas possible. Anna est finalement au bas de l’échelle sociale. Son existence sera faite de bruits, un brouhaha immense et insupportable, et de la quête pour quelques pièces. Pas étonnant dés lors que son seul but soit de trouver un peu de silence, et deux secondes de paix, loin du chaos du monde.  Quand Anna décrit sa journée comme ayant été formidable, c’est d’abord l’ironie qui vient à notre esprit. Mais si cette phrase était au premier degré ? Après tout elles est restée sur la grande roue au moins trois minutes ! Il y a là une forme de suicide social : une déchéance échangée contre trois minutes de paix et de silence. L’image de la roue est assez bonne : elle tourne vers l’arrière et revient toujours au point de départ, c'est-à-dire sur le plancher des vaches ! SMILEY FACE se construit donc sur un spleen a-romantique, douloureux et banal. Il représente sans doute l’enfermement sans violence, sans pouvoir autoritaire, sans contre-pouvoir ni quoi que ce soit d’une société qui ne laisse aucun choix mais qui prône la liberté d’action ! C’était cuit, le début était la fin. C’était complètement dévolutionniste.

[Et si, comme les films de Benoit Forgeard, SMILEY FACE n'était rien d'autre qu'un film sur le monde du travail. Secondo, je note et je ne m'étonne pas que le seul objet que désire Anna soit son lit!]
 
Bonjour tristesse !
 
Bien sûr, on en serait se quitter sans dire un mot sur l’omniprésente Anna Farris, excellente comédienne, très précise et qui, ici, trouve quelque chose à sa mesure. Loin d’être répétitif, son jeu est quasiment phénoménal, toujours en travail, toujours à chercher la nuance. C’est merveilleux, et à elle seule, elle vaut largement le déplacement. Ca devrait être le rôle de sa vie, mais au vu de l’impact du film, on ne peut que craindre qu’elle reste dans la catégorie des actrices excellentissimes et largement sous-exploitées, à l’instar des ses collègue Clea DuVall, Fairuza Balk ou Selma Blair (dans une moindre mesure). On a là des comédiennes fabuleuses, sans doute le haut du panier, et qui ont vraiment du mal à trouver des premiers rôles et surtout des rôles de leur envergure. Soupir.
 
SMILEY FACE est donc le premier film de l’année original et intéressant. Et triste. Et bougrement drôle !
 

 

 

 

Tendrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
  

 

 

 

 

 
 
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Mardi 22 janvier 2008

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[Photo: "En 1408, Jean Sans Peur entre dans Paris (Idiocy and Ebony)" par Dr Devo.]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Continuons notre virée en salle, avec une semaine un peu plus attirante (si j’ose dire) où il semble qu'il soit possible de voir deux trois choses sympathiques, espérons-le du moins, ou voir même deux trois imbécillités réjouissantes. Et, après DANTE 01 hier, continuons à explorer ce sujet peu exploré dans le monde de la critique: les films qu'ils ont des nuémros dans le titre! Commençons, shall we?
 
[C'était un communiqué du Comité de l'Introduction Minimale.]
 

Chez nous aux USA. De nos jours, en 1987. John Cusack est écrivain, spécialisé dans un micro-genre, tout à fait typico américano du reste, situé entre le livre d'horreur et le guide touristique.

[General Montgomery Jones, de la British Army]
"Stop it! Stop it! Cut! It's nonsense!"
Il écrit en effet des livres qui sont des guides touristiques des hôtels supposés les plus hantés du pays. Consciencieux, il visite chaque hôtel et s'installe dans la chambre qui a le plus "d'histoires". Là où la bonne s'est pendue, là où est censé s'être déroulé un suicide collectif et familial, ou encore la chambre où plusieurs personnes se sont défenestrées au cours des années. Cependant, loin d'être un illuminé, Cusack reste pragmatique. Et c'est dans ses descriptions de l'ambiance banalement flippante de ces endroits tout à fait normaux qu'il excelle en tant qu'écrivain. C'est de l'alimentaire mais ça marche! De leur côté, les hôtels, souvent éloignés des voies rapides et des autoroutes, ressortent ou inventent des légendes locales sur des faits divers mystérieux pour attirer une clientèle un peu curieuse ou crédule dans leur modeste patelin!
John reçoit un jour une étrange carte-postale vantant un hôtel en plein Manhattan, le Dolphin. Au dos de la carte, ces quelques mots: "N'entrez pas dans la chambre 1408." Intrigué et surtout professionnel, Cusack contacte l'hôtel, assez grand et plutôt luxueux, pour réserver prompto la fameuse chambre. Mais la direction s'y refuse. Il fait quand même le déplacement. Une fois sur place, il fait la connaissance de Samuel Jackson, manager du Dolphin qui lui explique que la chambre 1408 ne se loue pas. Mais Cusack sait qu'il est dans son droit et que la chose est impossible sur le plan légal. Malgré les mises en garde de Jackson, il se fait louer la fameuse chambre et y passe la nuit. Or, cette pièce 1408 qui a l'air de faire très peur à Jackson, a été depuis des décennies et jusqu'à sa fermeture, le lieu de tragédies épouvantables, de meurtres, de suicides, de parenticides sanglants et j'en passe. Et la légende dit que personne n'a tenu là-dedans plus d'une heure. Voilà qui n'effraie pas le pragmatique Cusack spécialiste de la chose et qui en a vu d'autre. Et comme d'habitude, une fois installé dans la "suite de l'horreur", tout se passe absolument normalement, sans intrusion fantomatique ni rien!
L'ambiance finit quand même par se dégrader et des phénomènes étranges commencent à faire leur apparition...
 
 
Bon, comme vous le voyez, cette adaptation de Stephen King démarre sur une trame ultra-classique, malgré son contexte un peu alambiqué. On va avoir affaire à une histoire de chambre hantée! Mouais... Tiens puisqu'on y est, permettez-moi d'exhumer,dans le nombre hallucinant de films adaptant Stephen King, la super série b THE NIGHT FLIER qu'on trouve en dvd pour une bouchée de pain... L'affaire commence plutôt bien; on comprend tout de suite cependant qu'on aura pas affaire à de la grande mise en scène de gala. Le réalisateur enchaîne les plans tranquilou, sans profiter énormément de son format scope (format 2.35). Malgré tout, ce n'est pas tout à fait laid, même si c'est anonyme, notamment grâce à une photo gentiment soignée et richement dotée. On aime la première visite du premier hôtel, puis la scène sur la plage, et on se dit que les américains savent perdre leur temps dans un film de manière utile et vivante. On aime bien aussi John Cusack et donc, fort logiquement, le moment peut être envisagécomme étant potentiellement agréable. On signale quand même un petit bidule de montage (sur le plan narratif) avec un retour du plan d'ensemble sur la première chambre, un peu à brûle pourpoint et sans raison apparente. Ce retour dans un décor déjà visité et sans importance de l'introduction est assez touchant: phénomène de répétition et routine, ou peut-être figure décisive plus loin. C'est rigolo me dis-je, surtout dans le contexte très utilitariste des films de série américains. Quand l'action fantastique démarre, voilà qui se suit également gentiment. On comprend alors l'intérêt de l'histoire. Une fois longuement introduit, le récit se passera longtemps dans la chambre, voire tout le film, ce qui est une tentative un peu expérimental et une très bonne idée: un film fantastique quasiment en entier dans 17m²! Je prends, me dis-je in peto (ça faisait longtemps). Les premiers événements supposés surnaturels commencent à débouler, et ça marchote tranquilou. La transparence de la mise en scène devient un poil plus lourdasse, mais tout cela se suit sans déplaisir. On comprend aussi l'intérêt tout kingien de l'histoire: un contexte banal, un héros ordinaire plongé dans un milieu pas normal du tout. Ici, vu les fonctions du héros-écrivain, cette tonalité est d'autant plus pertinente et on se prend au jeu d'autant plus facilement.
 
Ca va donc être du classique dans un univers plutôt intéressant (comme King peut tout à fait l'être, quand il n'écrit ni de la bouse ni des choses belles ce qui arrive aussi!). On s'investit. Outre le fait que la réalisation soit assez plan-plan, on voit vite les limites des partis-pris de mise en scène justement. S'il joue assez avec le son (soutenu avec un mix classique mais assez rigolo, notamment grace à une musique toujours assez classe de Gabriel Yared, intégrant des effets rythmiques bruitistes qui sortent de la B.O pour rejoindre les bruits d'ambiance), on devine vite, donc, que ça va être plutôt calmosse côté image. Oui oui oui, ok, d'accord, il y aura des effets spéciaux bien dotés, mais on sait que le déroulé image ne va pas trop perdre son spectateur dans des choses aussi iconoclastes. Des effets sur des plans tranquilles en quelque sorte. Malgré tout, et malgré mes craintes anticipatoires surtout, on reste, et je suis surpris, dans la chambre d'hôtel! Je me dis alors que tout cela est fort rigolo et que le pari est beau. Et là curieusement, tiens tiens, l'image devient plus surprenante. Ca dure un petit 1/4 d'heure avec notamment des perturbations de lumières pas trop trop mal, et même un ou deux plans teintés entièrement en rouge. [Evidemment, si j'avais été pété de thunes et producteur puissant, la chose aurait durer haut la main 45 minutes de plus!] Bah bien, me congratulé-je! Un peu de perturbation image, rien de tel pour qu'on s'immerge plus. Bien entendu, l'espoir fut un peu déçu...
 
D’abord ce sera un retour à la normale et à la norme, question image. Le son est de plus en plus répétitif, et le récit évolue. Cusack est naturellement confronté à ses propres démons et à sa propre histoire bien classiquement, et les fantômes de la chambre viennent de moins en moins l'embêter. Moi, j'aurais bien panaché les deux plus longtemps. On a donc droit, au final, à quelques élargissements de pièce, c'est à dire à des modifications de la géographie de la chambre (la scène avec le père), et, en quelque sorte on arrive quand même à changer de décor. Du coup, le film est drôlement plus classique et plus prévisible, donc moins charmant. Vient se greffer là-dessus deux autres faits notables: l'envahissement progressif des "deuils" insurmontables cachés de l'histoire de Cusack (sa fille, sa femme) qui petit à petit grignote et boulotte toute l'histoire. Fichtre! Côté moteur, ça devient aussi moins charmant et pourtant c’est déjà bien plat. Le réalisateur multiplie les petit panotages en mouvement autour de Cusack en décrivant de courts arcs de cercle, très très répétitifs, et pas jolis du tout (en plans rapprochés serrés bien sûr!), et qui dénote un des maux du siècle (avec le mal de dos), la peur panique qu'ont les réalisateur du plans fixe et/ou du plan qui dure plus de deux secondes et demi. Alors, le petit gars panote, panote, repanote encore et encore, et remet ça quasiment jusqu'à la fin! Grrrrrr! Là, avec en plus les histoires de petite fille malade et de maman abandonnée, on commence à prendre de la distance et à perdre le sympathique "fantastique du banal" (j'ai failli écrire "du réel") au profit de quelque chose de beaucoup plus classique et attendu. Mouais... De son côté, John Cusack, un gars à la cool et plutôt sympa en général, se ballade là-dedans tranquilou (et de trois!). Et petit à petit lui aussi se radicalise dans un registre plus grossier, plus exagéré plus froid et plus banal surtout. Encore un pas en arrière. Et puis, bien entendu, ce qui devait arriver arrive, hélas trois fois hélas... On sort de la chambre!!!!! Merdre, comme disait le poète. Ca commence à faire beaucoup d'autant plus que c'est dans la troisième partie que le scénario déploie sa fibre la moins passionnante et devient bien brouillon, et sans mystère, fut-il simple. Ca commence à plonger dans le pathos bon marché (même si dans le genre on a vu sûrement pire). En guise de gourmandise, tandis que le film se rationalise et rentre dans les rails ternes des conventions les plus attendues, on n'aura droit qu'à un plan vraiment pas mal et surprenant: Jackson qui réapparaît dans un contrechamp impossible (déjà, ça, je prends) où il est incrusté de manière non logique par rapport à la perspective (il est plus petit que le décor, comme rajouté sur une photo, ce qui, avec l'absurdité du contrechamp marche très bien!); malheureusement, notre pauv' réal' décide de faire au deuxième passage de ce contrechamp, c'est à dire un plan de coupe et de profil de Jackson dans le même décor, plan très laid mais surtout qui défait et contredit la perspective biaisée du plan original!! Quel intérêt???? Ca va pas la tête ou quoi? Quel dommage que la seule chose inventive de cette deuxième partie soit tout de suite détruite au missile sol-sol du mauvais goût et de la non-reflexion artistique! Ca serait même bien un rajout de dernière minute, ça! En tout cas, ça sent la volonté de ne perdre aucun cerveau en route, et du coup les deux plans sont justes laids et illogiques! Cusack de son côté se répète de plus en plus, et on sait assez rapidement dans cette dernière partie que ce ne sera pas le rôle de sa vie, bien au contraire.
 
Plus on s'avance, plus on s'enfonce, et plus on a l'impression que tout ce petit monde ne sait pas du tout où il va. Le quotidien est lâché, même dans sa terreur potentielle, au profit du fantastique pur, assez éculé, et le film perd progressivement de l'intérêt. Pas mal de très mauvaises idées circulent dans les dernières séquences, mais je les garde pour moi afin que ceux qui n'ont pas vu le film ne soient pas prévenus. Bref, plus ça va, plus on s'éloigne du joli pari kingien pour arriver dans les plates-bandes mille fois foulés du fantastique hollywoodien de masse, soupira-t-il. Les toutes dernières séquences sont même très fatigantes...
 
Dommage, car même si le film n'est pas fulgurant, c'était tranquillement charmant, la chose. Et pas complètement mal écrit. Au fur et à mesure, puis à la fin, on sombre d'abord dans le conventionnel puis dans le très brouillon. Tout se stigmatise, adieu charme et sentiment d'immersion. Vu l'histoire, tout à fait sympathique, ça ressemble un peu à du gâchis malgré une demi-idée ça et là qui aurait pu être sympathique (la sortie sur la corniche, les analyses monologuesques et gentiment abstraites de Cusack, le syndrome de Stendhal, la démolition du bureau de poste, etc...). En perdant son mélange quotidien/fantastique, et en délaissant Kafka ou Lovecraft, le récit et le jus, la sève du projet se perdent et on se retrouve devant quelque chose de bancalisssime et lourdingue. Bon, on y a cru pendant 30 minutes suivi d'un joli 1/4 d’heures c'est déjà ça...
 
Pré-PS: faut arrêter aussi de caster les petites filles n'importe comment! Allez plutôt voir en dvd THE NIGHT FLIER qui, avec une histoire bien moins riche sur le papier, se débrouille nettement mieux. C’est soigné et ça a quand même un très beau rythme, sans compter de très belles audaces formelles dans la dernière partie; Tiens, la prochaine fois, si on faisait un film qui soit beau?
 
Dépressivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 17 janvier 2008

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[Photo: "Honey, I'm Home" par Dr Devo, d'après une image du film SABOTAGE d'Alfred Hitchcock.]

 

 

Chers Focaliens,
 
Et hop hop hop, au pas de course pour garder la forme, et avec un plaisir non dissimulé, on s'était dit que, tiens, pour une fois, on irait voir un film français, le premier de l'année, et on jeta son dévolu sur DANTE 01, quoique j'eus également apprécié de jeter un oeil sur le Guillaume Nicloux qui avait en sa défaveur Guillaume C. et Marie G. (enfin, surtout Guillaume), chose que j'aurais sans doute un peu difficilement supporté vu mon état de fatigue un poil supérieur à la moyenne des jours ouvrés. En tout cas, tout ça vaut mieux que la scarlatine, me dis-je, et semble un peu plus attirant que le reste. DANTE 01 me paraissait (et parait toujours) comme le choix le plus "sexy"!
 
Futur. Pas chez nous, pas en Amérique mais loin, très loin, près de la planète Dante. En orbite autour de la planète, à l'atmosphère chaotique et infernale, une station spatiale, Dante 01 qui sert d'hôpital psychiatrique expérimental. Loin de la terre et de la vue de tous, la station compte en effet deux docteurs, quelques agents de sécurité et surtout une petite poignée de grands psychopathes, des meurtriers qui ont accepté cet exil désolant en échange de la vie (échappant à l'exécution sans doute) et surtout en acceptant en contrepartie de faire partie d'un programme de soin expérimental.
Une navette de liaison spatiale s'approche. A son bord, Linh Dan Pham, jeune femme spécialiste des traitements neurologiques de pointe qui viendra augmenter les rangs de l'équipe scientifique. Egalement du voyage, Lambert Wilson: un corps impressionnant (très grand, tout en muscles!), et un mutisme à tout épreuve. Lui ira dans la partie psychopathe de la station!
Linh Dan Pham est là pour tester des traitements expérimentaux à base de nanotechnologie. Wilson, lui, est accueilli par ses coprisonniers, mais n'en profite pas beaucoup, c'est le moindre que l'on puisse dire: il est malade, titubant, vomissant, haletant et ne dis strictement pas un mot. Les autres prisonniers le surnomme Saint-George!
Très vite, rien de ne va plus dans la station. Lin Dan Pham rentre en conflit avec la psychiatre Simona Maicanescu qui fait plus confiance à la psychologie et aux rapports sociaux entre individus qu'à la chimie. Coté prisonniers, l'ambiance est toujours au bord de la violence. L’arrivée de Wilson sème la pagaille et change les rapports de force entre malades, notamment parce qu'un d'entre eux est convaincu des pouvoirs messianiques et mystiques du nouveau venu! Et Wilson, lui n'en sort pas de sa transe maladive, et semble percevoir chez ses co-détenus bien plus de choses que l'oeil ou la pensée humaine peuvent percevoir. Qui est cet homme étrange dont on ne sait rien: une expérience de laboratoire? Un psychopathe de plus? Un idiot du village? Un messie? Une machine à tuer? En tout cas, très vite, dans toute la station, les rapports entre individus se dégradent et le chaos semble proche...
 
 
DANTE 01 marque le retour de Marc Caro, autrefois chouchouté lors de ses aventures avec son comparse Jeunet, et qui n'avait quasiment pas donné de signes de vie au cinéma depuis bien longtemps, depuis 1995 et LA CITE DES ENFANTS PERDUS justement. En tout cas, le revoilà avec un projet qui visiblement lui tient à coeur puisque ça fait pas mal d'années que Caro cherche à monter ce projet avec semble-t-il beaucoup de difficultés. Qu'importe le résultat est là, et revoilà donc Monsieur Marc, en solo bien sûr, et avec un projet plutôt atypique, puisqu'il s'agit de faire un film français de SF, plutôt ambitieux du point du traitement, sombre et assez abstrait. Les projets fantastiques ou de SF hexagonaux et adultes ne sont pas légions et c'est toujours agréable de voir quelque chose essayant de sortir du panier de crabe par le haut, là où la totalité des petits camarades ou presque cherchent le sirènes faciles du plus grand dénominateur commun, et enfilent les zigouigouis opportunistes comme l'enfant obèse bouffe le M&M's par bol entier. C'est vrai que même si je ne suis pas convaincu encore par ces projets, ça bouge un tout petit peu. A l'exemple de RENAISSANCE, film d'animation pas trop loin de nous, qui lui avait quand même une démarche formaliste risquée et originale! DANTE 01 s'inscrit dans cette démarche assez rare. Le récent SUNSHINE de Danny Boyle, très réussi, mettait aussi le doigt sur le fait que, de toutes façons, si la situation est un pu meilleur, tout de même, chez les anglo-saxons, ce n'était pas si commun non plus de faire des films de genre sérieux et surtout adulte, le genre étant souvent de plus en plus adolescent ou puéril dans son mode de production. [J'en parlais récemment avec le Marquis à propos des films fantastiques et constatant que les films les plus distribués et les plus populaires sont ceux qui s'inscrivent directement dans l'héritage de la veine exploitationniste, au détriment bien sûr, de choses superbes mais plus ambitieuses et atypiques à l'image de SESSION 9 de Brad Anderson, de WENDIGO de Larry Fessenden ou de l'également beau LE FLEAU de Hal Masonberg dont nous parlions tous récemment. Je reviendrais sûrement là-dessus un de ces quatre sur ce point.]
 
Hélas, trois fois hélas, si DANTE 01 ne donne aucunement l'envie de se mettre en colère (comme semble-t-il l'a fait, d'après ce qu'on m'a dit, une partie de la presse) et semble pavé de bonnes intentions, il faut bien admettre que le film m'a posé beaucoup de problèmes!
Il ne faut pas nier cependant que Caro est assez franc du collier, et en plus de la thématique sombre du film, cherche également une certaine originalité dans la conception du métrage. Même si je ne fus à aucun moment renversé par la beauté formelle de DANTE 01, il faut avouer que lui, au moins (et c'est déjà pas mal dans le contexte français) essaie de faire de la direction artistique et de la mise en scène un peu autrement. On trouve donc ici un certain soin et surtout des modus operandi qui changent du reste de la concurrence. C’est dans le traitement de l'image et la photo que cela se sent le plus. Couleurs et grains sont assez spéciaux et travaillés, et le décor réaliste-futuriste aussi, pour le meilleur et le moins abouti. J'ai assez aimé la coloration mauve légère des images dans la partie labo de la station et un peu moins les teintes jaunes-vertes de la partie asile. Même si je ne suis pas convaincu par cette photo,  c'est relativment recherché.
 
Malgré tout, et c'est pas souvent que ça se passe comme ça (je ne suis ni fan ni détracteur de Caro), quasiment rien en me semble fonctionner dans ce film dont on aimerait assez qu'il s'envole et qui en plus a pris énormément de risques.
C'est d'abord sur le plan "humain" que les dégâts sont le plus importants. Le sujet est intéressant a priori et si le scénario prône ouvertement une SF adulte comme je le disais, et originale, il utilise aussi un thème classique dans sa structure: l'arrivée de deux éléments perturbateurs en espace dangereux et confiné, perdu dans la froide solitude de l'espace. Là aussi, c'est assez franc et on n'est pas pris au dépourvu: les personnages sont très "charactérisés" comme disent nos amis 'ricains et jouent sur une présentation adulte (encore une fois!) de personnages basés sur des archétypes (j’ai dit archétype et pas caricatures d'ailleurs, un point commun, a priori du moins, on va le voir, avec SUNSHINE): la scientifique old shool contre la jeune garde machiavélique et dissimulatrice, le chef de station dépassé, le traître, le fou mystique ou encore le leader chez les malades (joué par Dominique Pinon). Malgré tout, ça coince et pas qu'un peu et DANTE 01 semble écartelé justement entre ce difficile équilibre à trouver entre personnages bien indentifiables et développements plus surprenants et nuancés les concernant. Et malheureusement c'est plutôt les premiers termes de l'expression qui l'emporte car le film semble avoir bien du mal à embrayer sur la deuxième partie de cette ambition. On se trouve donc devant une série de personnages qui restent largement en surface et globalement (mais pas entièrement!) desservi par un casting à mon sens vraiment pas à la hauteur, ce qui fut la plus mauvaise surprise du film. Il me semble qu'il y ait deux raisons en fait à ce que les personnages ne fonctionnent pas. Le scénario d'abord qui balise énormément le développement des personnages et nous prend largement par la main, même sur des éléments ou des informations qui coulent de source et qu'on aurait bien compris sans cela. Que ce soit par le dialogue ou par l'utilitarisme de certaines scènes, on a donc l'impression d'une grande insistance sur certains éléments ou certaines nuances pourtant compréhensibles au premier coup d'oeil, et au final, c'est un grand effet de redondance qui s'empare du film pendant pratiquement toute sa longueur. Caro n'est pas aidé il faut bien le dire, par un dialogue souvent trop ouvert et trop poussif (Lin Dan Pahm qui assure qu'elle connaît bien les dossiers des patients, "je les ai étudié pendant le voyage", formule lourde et pas très utile sachant qu'on est entre sommités scientifiques), et utilisant souvent des lieux communs du genre. Ainsi, c'est presque constamment qu'on a l'impression d'avoir déjà entendu des dizaines de fois certains dialogues! Enfin, dernier élément et non des moindres, comme je le disais, le casting très inégal et assez paumé. Si quelques rôles fonctionnent pas mal (Wilson, pourtant hyper-mutique, François Hadji-Lazaro mais pris dans sa nuance habituelle), les autres ont, au mieux beaucoup de mal à se dépatouiller et chargent pas mal la mule. Si Bruno Lochet ou Maicanescu souffre un peu d'invisibilité (le scénario?) ou semble avoir du mal à faire décoller leur personnage, je suis plus sévère par contre sur le chef de la station, et sur François Levantal, très appuyés, contredisant la volonté de nuance et de froideur apparente du film. Pinon semble perdu, lui aussi prisonnier d'un rôle attendu et sans énormément de nuance. Par contre la grossière erreur me semblent porter sur deux personnages: Lin Dan Pham donc et Yann Colette. Elle est souvent complètement à côté. Et lui, acteur pas trop mal pourtant, est très mauvais dans beaucoup de prise et a bien du mal à s'en sortir, faute à un personnage mécanique et sans nuance. Carricatural même. Une de ses répliques (quelque chose du genre "Mais vous voyez pas qu’ils veulent nous défragmenter? Nous défragmenter dans l'infini!!!!") représente bien tout le problème, à la croisée des chemins entre une écriture laborieuse, trop de charactérisation, des dialogues quelques fois faibles, un casting très en dessous des visés du projet, et des prises retenues très surprenantes. Voilà qui rend la lecture du film qui se veut lourde, angoissante et claustrophobe, bien fragile, lent et sans surprise au contraire. L'absence de rythme, est aussi du au casting et au montage narratif très laborieux, très informatifs (tuant donc le mystère) et répétitif. Et heureusement, il y a le silencieux Lambert Wilson qui apporte un peu d'air à tout ça. Et là aussi, on voit la différence entre le bonhomme et les éléments les moins convaincants. Y a pas photo, comme qui dirait...
 
Plus surprenante est la mise en scène, très en deçà, je trouve, du travail habituel de Caro, même avec Jeunet. Je le disais, et on ne peut pas le nier, il y a une volonté réelle d'utiliser la photo et les effets spéciaux de manière moins conventionnelle, ce qui est rare et même courageux car le public et la critique détestent ça (voire la volée de bois vert avec laquelle ont été reçu les images de synthèse de BLUEBERRY de Jan Kounen par exemple, qui, qu'on aime ou pas, essayait de faire quelque chose d'original pour une fois). Par contre, la mise en scène stricto sensu m'a paru également bien terne voire maladroite par endroit. Le son très travaillé pourtant, souligne trop l'action ou anticipe de manière trop illustrative la nuance (approche de l'angoisse ou de la violence, ou simplement déplacement d'un objet dans le champ). Bref, c'est un peu trop ouvert, et dans la dernière partie, la bande sonore pose un autre très gros problème, j'y reviens. Le cadre est souvent étriqué, malgré des gourmandises (caméra attachée à l'acteur). Il est dur de juger ce cadre de toute manière car le montage pêche largement. Il est difficile, même en y mettant du sien, de trouver l'alliance cadre-montage organisatrice. Et dans les parties plus énergiques ou d'action, c'est vraiment pas bon du tout: les plans courts s'enchaînent, plus illustratifs que rythmiquement structurés, et le choix des axes me parait souvent incompréhensible ou illisible. C'est ce qui m'a paru le plus surprenant, malheureusement, dans le film. Même si on n'aime pas Caro ou Jeunet, on trouve chez les deux un soin de ces choses là en général, et à la limite les esprits chagrins pourraient leur reprocher de trop verrouiller justement leur cadre et leur montage dans des structures plus rigides (trop de story-board et pas assez de contradictions logiques ou de ruptures, pourraient dire les détracteurs). Ici ce n’est même pas le problème. L'action semble largement mal découpée ou peu lisible. Manque de prises?
 
DANTE 01 est donc un film... Comment dire cela avec délicatesse? On est très en dessous de ce que peut faire le réalisateur. On a envie de saluer le parti-pris adulte, et une volonté de créer quelque chose qui ait son indépendance, notamment dans la photo (même si je ne la trouve pas forcément belle, ce qui est un autre problème). On a envie de marcher, donc. Et on essaie de rattraper les wagons sans y réussir, ce qui est bien sûr un peu douloureux. D’autant plus que dans les dernières séquences il se passe quelques trucs, sur le papier du moins. Si par exemple l'histoire de la cabine de pilotage manuel semble à la fois éculée et très maladroitement parachutée, Caro tente quelque chose d'absolument réjouissant, sur le papier encore une fois, dans la toute dernière ligne droite. Et c'est là que le film m'a vraiment rendu triste et m'a fait un peu souffrir: il y avait là vraiment une volonté de faire décoller le film vers quelque chose de très particulier, chose tout à fait louable et même remarquable. Car, Caro envoie tout le monde (la concurrence notamment) balader avec un énorme part-pris: plonger le film dans une abstraction inattendue qui aurait pu soulever une espèce de vertige et surtout un beau mystère. Sans rien dévoiler, il s'agit en effet dans la dernière séquence d'un espèce de tirage du tapis sous les pieds du spectateur. D'un coup, après une espèce d'ellipse non-expliquée ("tiens il sort dans l'espace", me suis-je dit étonné car la chose arrive à brûle-pourpoint ce qui est plutôt charmantr), le film se vide COMPLETMENT de tout contenu explicatif pour déboucher sur un grand moment abstrait qui lui-même finira sur une résolution concrète et simple! Quelle belle idée! On a vraiment l'impression que le film se casse, brise sa coquille pour déboucher sur quelque chose d'autre, pour acquérir une indépendance poétique. On a déjà vu la chose (dans SUNSHINE notamment de manière plus terre à terre peut-être en quelque sorte, plus amenée en tout cas), mais ça n'a aucune importance: de tels paris sont assez rares pour qu'on souligne et se réjouisse de ce parti-pris iconoclaste. Cette sortie dans l'espace est simplement un fait que Caro refuse d'expliquer! On est mis devant le fait accompli, retourné comme une crêpe et surpris. C’était une superbe idée et on sent bien que tout le film et toute l'énergie de Caro tendait vers là, à juste titre. Mais malheureusement, même là, ça ne fonctionne pas. Et là, et je dis ça avec toute la délicatesse dont je suis capable, je ne comprend pas du tout ce qui s'est passé. Pour tout dire, ça ressemble presque à un retraitement de l'idée par la production! Caro, dans cette séquence, ne cache pas son emprunt-hommage à 2001 L'ODYSSEE DE L'ESPACE de Kubrick. Chose qu'on avait déjà reproché (très injustement) à SUNSHINE. [De toute manière quand un film mêle quelques éléments abstraits ou disnarratifs, même légers, tout le monde dit: "c'est à la David Lynch"! De la même manière et malgré l statut différents et même opposés des deux films, on a reproché à Danny Boyle le "pompage" de Kubrick, ce qui me semble largement injustifié, surtout que la plupart des films de SF classiques récents se ressemblent tous comme des gouttes d'eau! C'est quand même le comble, et c'est un classique, qu'on reproche aux films les plus originaux et les plus iconoclastes, la moindre analogie même infiniment lointaines, alors qu'on ne reproche jamais au cinéma académique de SF ou fantastique de reprendre pour la centième fois tel ou tel poncif! Passons...] Ici, donc Caro cite sans se cacher la référence à Kubrick, justifiée pour le coup et volontaire même (cf. le scaphandre). Mais là où la déception est vive, c'est que cette belle idée de rupture thématique et structurelle qu'est cette séquence finale, est complètement vampirisée par son modèle! Notamment à cause d'un jeu musical rappelant l'écriture en clusters de Ligetti, et rendant presque caricatural ce qui se passe à l'écran, et fait basculer la séquence de la référence au remake. Quel dommage! Cette fin du coup perd en surprise et en mystère, et parait une bien pâle resucée, alors même que l'idée de rupture elle-même est excellente! C'est très bizarre. Y a t il, là derrière, un producteur qui veut pousser le bouchon explicatif ou référentiel un peu loin, bref qui aurait eu peur de perdre carrément le pub