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(Photo : à gauche, un dessin du personnage de Coffin Joe, et à droite son créateur-acteur, José  Mojica Marins)


Chers Focaliens,

J'étais bien décidé à vous parler aujourd'hui du dernier Chabrol, mais le destin en a décidé autrement. Et donc, on va rouvrir le placard à mystères de ce site, c'est-à-dire la rubrique Pellicula Invisiblae, qui se concentre sur les films dont on pourrait dire que, dans le meilleur des cas, il faut se lever tôt ou être particulièrement malin et motivé pour pouvoir avoir une chance de les voir. Dans cette rubrique, on trouve aussi bien des réalisateurs méconnus que des gens totalement réputés, mais que le système de distribution (en salles ou en DVD) a écartés d'un geste auguste. [Une parenthèse pour vous signaler que LE SOLEIL, le nouveau film de Sokourov, le génial russe, sort ce mercredi après des années de purgatoire ! Bien sûr, il ne faut pas se réjouir trop vite pour autant : il n'y a que cinq copies pour toute la France ! C'est complètement dégoûtant, bien sûr, mais c'est complètement prévisible, malheureusement...]
 
Allons faire un tour du côté du Brésil, pays que nous n'avons visité qu'une fois, et encore, par la petite porte, avec Fernando Mereilles et son piteux CONSTANT GARDENER, film affreux, affreux. Et encore, le film était une production anglaise. On peut donc dire que c'est la première fois, quasiment, que Matière Focale met les pieds dans le pays. C'est l'occasion de découvrir l'étrange cinéaste José Mojica Marins, et vous allez voir, ce n'est pas triste !
 
Marins est en effet un bonhomme hors du commun. Né au Brésil d'une mère danseuse de tango et d'un père torero (si, si!), le bonhomme a un parcours complètement étrange. Précoce et très imprégné de culture populaire fantastique (notamment par la lecture incessante de comics), Marins réalise des films dès l'âge de 10 ans ! Ben oui. Il a signé plusieurs dizaines de films, fait encore l'acteur à l'occasion. C’est quelqu'un d'extrêmement populaire dans son pays, et en même temps, c’est une espèce d'extraterrestre bizarroïde. 33 films réalisés, et il n'a jamais touché un centime de subventions, contraint alors d'utiliser le système D pour lever des fonds. [Notamment en organisant une parade des enfants sur une autoroute ! Les enfants de ses amis se sont allongés sur l'autoroute et ne laissaient passer les voitures que si les conducteurs leur donnaient ne serait-ce qu'un centime !] Marins fut donc quelqu'un de populaire, malgré les problèmes incroyables de censure, entre autres, qu'il rencontra avec les autorités qui, à la fin des années 60, lui interdirent par exemple de tourner le dernier film de la trilogie Coffin Joe (j'y reviens), ou encore avec (une partie de) l'Eglise, qui considérait ses films comme pornographiques (Mouais, pourquoi pas, il y a toujours une grosse dose d'érotisme dans ses films, mais bon, en même temps, il fut menacé de censure, par exemple, pour une scène d'amour saphique filmée à 500 mètres de distance des deux actrices ! En règle générale, pour les films que j'ai vus, ses métrages sont complètement imprégnés de christianisme, détourné, réapproprié, faussement inversé, mais fabuleusement chrétien !]
 
Le bonhomme a donc une sacrée personnalité, et sans doute un moral en titanium renforcé ! Malheureusement, il a abandonné la réalisation en 1987, rêvant toujours d'achever les aventures de son alter ego de personnage, le fameux Coffin Joe !
[Bernard RAPP, l'éminence (en slip !) de ce site, a eu la chance de rencontrer José Mojica Marins ! Peut-être nous livrera-t-il ses impressions en commentaire de cet article.]
Marins est donc un tout petit peu redécouvert aux USA, principalement grâce à son personnage de Coffin Joe : un croque-mort habillé en noir, cape et haut de forme, une sorte de duplicata étrange de Mandrake le Magicien, toujours joué par Marins lui-même. Tous les deux (Marins et son personnage) ont des ongles de sept ou huit centimètres de longs (que Marins garde toujours en état, même de nos jours !). Coffin Joe, chrétien inversé dont les apparences tendent à le confondre avec une espèce de sataniste, cherche désespérément une femme qui pense comme lui afin d'assurer une descendance, un fils même, qui par son incroyable individualité, par sa personnalité hors-norme, ne pourra que bouleverser la Société et changer le Monde. Mais quand on est aussi singulier que Coffin Joe / Marins, la tâche n'est pas facile !
 
J'avais déjà vu il y a quelques années L'EVEIL DE LA BÊTE (film sur la drogue en apparence, hilarant, et brûlot phénoménal contre la société !) ainsi que CETTE NUIT JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE ! ou encore À MINUIT, J’EMPORTERAI TON ÂME ! J'ai donc déjà croisé Coffin Joe. FINIS HOMINIS (LA FIN DE L'HUMANITÉ) n'utilise pas Joe le croque-mort. Mais pour notre bonheur à tous, le réalisateur tient encore une fois le rôle principal ! Et croyez-moi, c'est un délice complet !
 
Le Brésil au début des années 70. Une grande plage déserte. Soudain surgit des eaux un homme mystérieux (José Mojica Marins), nu comme un ver. Il commence alors une longue errance à travers la région. On ne le voit jamais en entier, sa nudité seule le révèle. Il erre nu à travers la campagne, puis dans la ville, et bien sûr, se fait extrêmement remarquer ! Mais plus que le choc de voir un homme nu se balader d'un pas chargé et décidé dans la ville, sans motif apparent, l'individu dégage une aura mystérieuse, si l’on en croit la réaction des gens qui le croisent. Une aura où se mêlent pas mal de peur, d'effroi mais aussi de fascination. Et la chose semble se confirmer dans de nombreux cas : une vieille femme en fauteuil roulant se remet à marcher (séquence très drôle), une femme et sa fillette échappent au viol pour la première et à l'enlèvement pour la seconde par la seule présence de cet homme mystérieux (effrayés, les bandits s'enfuient sans qu'il n'ait eu à prononcer une parole ou à faire un geste), etc. Une espèce de femme hippie lui donne des vêtements, à savoir des espèces d'habits de maharadjah (avec turban !) et un bâton ! Le voilà habillé ! On peut désormais le voir de plain-pied, et surtout découvrir le personnage charismatique, mutique et barbu. Il continue ses errances dans la ville. Il ne passe toujours pas inaperçu. Certains voient en lui une espèce de Guide spirituel, d'autres sont effrayés, etc. Dans une église où il boit sans vergogne le vin consacré, un prêtre effrayé prononce en le voyant les mots : Finis Hominis (la fin de l'homme). Ce sera désormais le nom de notre mystérieux inconnu. Quand il impose aux médecins corrompus d'une clinique privée d'opérer une petite fille pauvre à l'agonie, les autorités, déjà passablement troublées, se mettent à la recherche de Finis Hominis. Mais l'homme disparaît avec le même mystère qui empreint son apparition. Il échappe sans cesse à tout et à tous ! Si le nombre des disciples fascinés par Finis Hominis augmente, celui-ci est toujours insaisissable, et son errance l'amène à mettre le doigt sur les travers de la société. Il croise notamment un homme impuissant, des familles corrompues et cupides, une nymphomane et une communauté de hippies... Mais quel est le but de cet homme venu de nulle part ?
 
Et bien mazette, ça ne rigole pas ! L’introduction est tout simplement fabuleuse ! Filmé en noir et blanc dans un format 1.33 assez impressionnant, le film démarre par l'apparition de Finis sur la plage. Images courtes qui se gèlent en plans arrêtés où apparaît le nom des acteurs et des techniciens, choix précis de ces plans, musique contemporaine et bruit de vagues en toile de fond sonore, c'est tout bonnement magnifique. [Notamment le plan où apparaît le carton du titre : la plage est déserte pendant plusieurs plans, et quand le corps de Finis émerge des flots, l'image se gèle avec ces mots : la fin de l'homme !] Si le film ne reprend pas complètement l'étalage baroque de la série des Coffin Joe (trucages magnifiques à la Méliès, couleurs primitives et tractopelles de dialogues aussi chargés que loufoques et poétiques... et diablement précis de punkitude !), on est loin d'un cinéma classique. Toutes les audaces sont permises, et il est rare de voir un plan qui n'étonne pas. [Tiens, j'ai oublié de vous parler du préambule du film, une espèce de cosmogonie où, en voix-off, Marins explique que dans l'Univers, chaque chose et chaque être a une signification, que chaque quête a son but, même s'il est révélé plus tard... Discours qui dure bien trois minutes (sur fond d'images et de dessins du cosmos, souvent filmés en des plans rapprochés abstraits) et qui se finit sur ces mots : "Par conséquent, ce film a une raison précise d'exister !" Ce film incongru n'est donc pas une chose accidentelle, c'est une révélation en devenir ! Quelle malice !] Les dix premières minutes (tant que Finis est nu) imposent au film un montage superbe, où le contrechamp est strictement interdit, où c'est la discontinuité visuelle et sonore qui prime. C’est évidemment très beau, notamment grâce au son (j'y reviens). Puis Marins semble (dans la scène des vêtements), mettre en place un champ / contrechamp, mais il est fabuleusement biaisé par le choix des axes (la femme ne regarde pas Finis, mais un placard). On est estomaqué, et dans les dernières secondes de cette scène, une fois les habits donnés, le regard de la femme crée le contrechamp (sur Finis ! Enfin en pieds et en tête !). C’est soufflant, cette apparition in extremis. Non seulement elle contredit la construction en chausse-trappe de la scène (très courte d'ailleurs) en imposant finalement un découpage orthodoxe, mais en plus, elle donne un visage et un corps entier à cet homme mystérieux (dont on n'a vu que des parties morcelées), ce qui est extrêmement impressionnant.
Ce n'est qu'un exemple. Il y a énormément de gourmandises (comme quand Finis impose le fondu au noir à la caméra, puis impose dans le plan suivant un contrechamp en ouverture à l'image ! Diable ! Le procédé sera répété avec un contrechamp absurde et un face-caméra ! Je vous laisse découvrir ça !). Mais comme je le disais, ce n'est pas la folie baroque ostentatoire des Coffin Joe. Il y a matière pourtant. L'irruption de Finis dans la ville s'impose dans un chaos, ou plutôt dans une discontinuité très belle, mais déroutante. Le film finira par s'équilibrer au fur et à mesure dans un découpage plus standard (autant qu'un film de Marins puisse être standard, c'est-à-dire très, très peu !). Le son, lui, ne se calmera quasiment jamais. La première partie du film impose un thème musical différent par plan, et coupé avec l'image (procédé magnifique), avec des mélodies soit troublantes, soit débilisantes (et drôles : Goldfinger, La cucaracha, Raindrops keep falling on my head, et autres petites saloperies tout à fait délicieuses). Dans une des séquences les plus impressionnantes (la communauté hippie), c'est le délire : diapos projetées sur les acteurs, son en boucle des chants hippies complètement débiles, vulgarité de leur art (un des hippies peint une croûte, et tout le monde dit que c'est génial !), et vulgarité de leur propos ! Les hippies reconnaissent en Finis leur messie, mais celui-ci les enverra balader d'une superbe manière (complètement actuelle d'ailleurs, mais je ne vous dis rien, c'est trop délicieux !).
Le propos, comme d'habitude, est d'un anti-conformisme sublime, très imprégné de christianisme (Finis n'a de doctrine que le miracle de l'Homme, qui contient sa finitude mais qui est l'épanouissement et la richesse de tout ; il défend l'individu et rejette toute la Société, il accueille tous ceux qui le veulent, mais refuse que sa présence et son Mystère se transforment en discours ou en message, fût-il de paix, ce qui est admirable...). Finis fait émerger les personnalités, confond les personnes à attitudes et révèle les individualités brimées (sur tous les plans) avec une belle rigueur et une générosité magnifique. C'est très beau.
On est bien un peu en dessous, quand même, des œuvres de Marins que je citais plus haut. FINIS HOMINIS a un petit ventre mou, c'est certain. Mais le tout fonctionne tellement bien que c'est un délice absolu. À l'instar de certains autres cinéastes, très rares, beaucoup plus rares qu'on ne veut bien le dire (Greenaway, Argento, Jean Rollin auquel on le compare un peu systématiquement), Marins impose une dis-narration magnifique et fabuleusement avant-gardiste (encore aujourd'hui) à ses films. FINIS HOMINIS n'échappe pas à la règle. Jean Rollin disait que le plus beau compliment qu'on avait fait à ses films était de dire (méchamment d'ailleurs) qu'ils "ne ressemblent à rien". C'est aussi le cas de Marins. Personne ne fait du cinéma comme ça. Avec une belle rigueur et une malice infinie, avec un sens de l'humour monstrueux, mais qui ne se vautre jamais dans le second degré, Marins bâtit, ici comme ailleurs, une œuvre singulière qui révise avec jubilation les fondements cinématographiques, et qui souvent, malgré des budgets à cinquante centimes d'euros, se révèle d'une beauté tout à fait subjuguante. Son sens du cadrage notamment (ici, voyez les fabuleux plan américains, entre autres exemples), le rapproche définitivement, mais dans un tout autre style, de l'exigence d'un Russ Meyer. Cinéaste intrinsèquement populaire, Marins est aussi un réalisateur sans concession, toujours prompt (quelle richesse !) à renvoyer tout le monde dos à dos, et dont les recherches formelles sont admirables. Malgré les sujets ouvertement fantastiques, on est définitivement ici dans une logique de recherche, et si le monde était bien fait, Marins serait un homme respecté dans les cinémas art et essai. Il n'a jamais désarmé, a tourné comme un fou, et ce malgré une popularité limitée à ses propres frontières. Il y a pourtant quelque chose de fondamentalement sublime et expérimental chez cet homme, qui se caractérise autant par une farouche volonté de dis-narration que par une générosité fabuleuse. Ses films sont donc beaux, courageux, très bien écrits (ici un peu moins, quand même) et fabuleusement drôles.
 
On dit que les films du maître sont pour certains perdus, et que d'autres pourrissent lentement à la cinémathèque de Sao Paulo. C’est bien évidemment scandaleux. Pour ceux qui veulent découvrir la beauté iconoclaste de ce cinéaste trop souvent rangé dans le tiroir des "réalisateurs déliro-cultes", on leur conseillera d'investir dans le coffret américain réunissant les Coffin Joe, ou encore de se procurer sur les sites de vente d'occasion les VHS, toujours américaines, éditées dans les années 90. En tout cas, ceux d'entre vous qui iront jeter un œil à ce grand bonhomme, ne regretteront sans doute pas d'avoir fait le voyage.
 
Magiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 27 février 2006

Recommander - Publié dans : Pellicula Invisablae

(Photo : "Les Assiettes sont encore Sales" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Je ne sais pas si vous avez consulté le programme des cinéma dernièrement, mais si c'est le cas, vous avez dû constater que le calendrier des sorties n'est pas spécialement alléchant ! Et encore, à un ou deux films près, la saison de la sécheresse a commencé, et se ne terminera qu'en avril. Evidemment, on peut toujours aller voir le beau BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli, qui sort avec quatre ans de retard, mais pour cela, il faut avoir de la chance. Le film n'est distribué qu'à 12 copies pour toute la France, dont 5 en région parisienne ! Ça valait le coup d'attendre ! Donc, les pauvres ploucs qui habitent en Province et qui ne sont pas dans une grande ville peuvent aller jouer au golf ou se faire une soirée karaoké !
Pour ma part, je continue à découvrir, toujours dans le désordre, la série MASTERS OF HORROR. [Nous avions d'ailleurs déjà parlé de l'épisode réalisé par Don Conscarelli, justement : INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD, titre dont je ne me lasse pas !] Et aujourd'hui, on attaque un morceau de choix en tapant dans les épisodes les plus alléchants, c'est-à-dire ceux réalisés par les vieux briscards du cinéma fantastique, à savoir ici Joe Dante. C'est toujours un plaisir de toute façon de voir un film de Joe Dante, réalisateur un peu mésestimé, malgré quelques grands succès populaires, et qui rencontre, de projet en projet, toujours plus de difficultés à monter ses films. La dernière fois qu'on avait eu des nouvelles de lui, c'était à l'occasion du très drôle THE SECOND CIVIL WAR, film réalisé pour la télé qui connut en France une brève distribution au cinéma. Ça se trouve pour une poignée d'euros en DVD. Mangez-en.
 
Ça tombe bien, car HOMECOMING est justement une variation, quasiment, sur les thèmes abordés dans THE SECOND CIVIL WAR, satire des connivences entre le politique et le médiatique, et qui racontait comment une sombre affaire de sur-médiatisation concernant un groupe d'immigrés aux USA déclenchait une réaction en chaîne qui aboutissait à la volonté de sécession de certains états du pays, puis donc à la guerre civile. Un film assez beau, et surtout très drôle et très absurde.
 
Les USA en 2008, pendant la campagne présidentielle. Sean Carey est un homme talentueux. Malgré son relatif jeune âge, il est le responsable du bureau de campagne de l'actuel Président des USA, qui se présente pour un nouveau mandat. Et Sean s'occupe d'organiser les événements de la campagne, dans le camp républicain, donc.
Il participe à un célèbre talk-show d'information. Sur le plateau, il rencontre Thea Gill, une femme qui a quarante ans ou presque, et qui ne passe pas inaperçue. Elle est invitée car elle a écrit un livre qui s'intitule COMMENT LES MEDIAS AMERICAINS SE SONT SOUMIS AUX THESES D'EXTRÊME-GAUCHE ! Ah bon ? Ben oui, Thea Gill, féroce conservatrice et ultra-libérale dans l'âme, se plaint du fait que de plus en plus, les médias US rapportent les moindres faits et gestes des opposants au gouvernement républicain et à la guerre d'Irak (qui continue en 2008 !). Pour elle, c'est de la propagande gauchiste ! Une thèse poujadiste et extrémiste certes, mais Thea Gill est une femme incroyable. Car elle a un talent. C'est une bête de télévision, un monstre médiatique : très intelligente, une gouaille pas possible, un sens de la logique rigoureux et un humour décapant ! Aussi ses thèses sont très virulentes, voire populistes, au point qu'elle fait le show quand elle passe à la télé, et il faut bien le dire, quand c'est le cas, même si on est farouchement opposé à ses idées, c'est un moment complètement délicieux, drôle et incisif !
Le talk-show se passe très bien, Thea Gill sort son couplet anti-gaucho et anti-démocrate. Normal. Sean Carey défend de son côté le bilan du président. Normal. Mais le présentateur fait intervenir une femme en duplex. Et cette femme a perdu son fils en Irak. Lors d'une réunion publique, elle a interpellé le président en plein discours, en répétant la phrase : "Mr le Président, qu'est-il arrivé à mon fils ?". Elle s'est alors fait embarquer immédiatement par les services secrets, et a été interrogée pendant des jours dans une base militaire ! Ce qui paraît un peu disproportionné ! Elle interpelle Sean Carey sur ce sujet, et il commence à répondre avec une belle langue de bois de communiquant quand tout à coup, un incident se produit.
Devant le sentiment sincère que dégage la mère, Sean semble troublé, arrête son discours, et la voix pleine d’émotion, il déclare après un long silence qu’il comprend cette maman, car son propre frère est mort à la fin de la guerre du Vietnam et, sincèrement, il ajoute que s’il n’avait qu’un seul vœu à faire dans cette vie, ce serait de faire revenir son frère et le fils de cette mère éplorée.
Après l’émission, Sean et Thea vont prendre un verre. Thea n’en revient pas ! Quel génie ! Cette phrase de Sean sur son frère et le fils de la maman-courage ne pouvait pas être improvisée ! Quel coup de pub ! Quel coup de communication ! "C’était parfait, dit-elle, on avait l’impression que tu allais pleurer ! Tu t’es mis tout le monde dans la poche !" Thea est donc persuadée que cette phrase choc prononcée avec émotion est un génial coup marketing ! Mais Sean lui explique la vérité : il n’était pas du tout rempli d’émotion, la phrase n’était pas du tout préparée ! En fait, il n’a pas su quoi répondre à cette mère, il a hésité et a eu un blanc! Mais qu’importe, lui répond Thea : tout le monde a pris ça pour de l’émotion vraie !
Thea et Sean passent la nuit ensemble et deviennent amants. Et quelque part dans une base militaire où reposent les corps des soldats tués en Irak, fraîchement rapatriés, les cadavres se remettent à marcher. Le "vœu" de Sean est exaucé ! Les soldats morts sont ressuscités sous la forme de zombies ! Et très curieusement, ils ne veulent pas boulotter de la chair humaine…
 
Et bien ça, mazette, je ne m’y attendais pas ! Joe Dante a un sacré sens de l’humour (noir), et il s’est toujours attaché à dépeindre des portraits des USA qui soient à la fois corrosifs et subtils. Mais là, il dépasse les bornes avec malice et allégresse. Loin de livrer un simple film fantastique, le bonhomme surprend son monde en honorant cette commande pour la série MASTERS OF HORROR, et en livrant une bien originale copie. Le film est d’ailleurs adroitement introduit. La séquence d’ouverture est une scène corrosive et classique, où Thea et Sean sont arrêtés par des zombies qu’ils se mettent à éliminer sans ménagement. On est donc en pleine ambiance classique de film de morts-vivants. La première rupture consiste à montrer, en introduisant le flash-back qu’est le film, que son enjeu est entièrement politique. Puis, deuxième rupture avec le réveil des morts, scène très marquée par le genre, à l’opposé de la sèche introduction. Ça y est, on y est, se dit-on, le film fantastique et apocalyptique peut commencer. Ben non ! Deuxième rupture : à la fin de cette séquence de retour à la vie des macchabées, on comprend que les zombies ne veulent pas accomplir leur fonction principale, à savoir bouffer de l’humain à qui mieux-mieux !
 
Evidemment, Dante fait son gros malin. Il charge son film de zombies avec la politique. Pourquoi pas ? Et finalement, on se dit qu’il fait le contraire : un film politique avec des zombies ! La vérité est bien sûr entre les deux. Certes, la chose est très drôle. Notamment grâce à Thea Gill, actrice formidable (quelque part entre Jennifer Jason Leigh et la Patty Hearst des films de John Waters, réalisateur avec qui elle devrait faire un film, c’est évident). Son personnage est charmeur, plein de bagou, plein d’humour mais aussi d’une ambition meurtrière, nourrie au plus extrême des conservatismes. Le personnage est formidable et fabuleusement joué. Nous sommes à la fois sous le charme et effrayés de dégoût !
Mais s’il y a de l’humour, le contenu est très lourd, dans tous les sens du terme. Pendant les dernières élections américaines, on a été inondé de propagande anti et pro-bush (surtout anti, en ce qui concerne l’Europe). La machine audiovisuelle à convaincre a marché plus que jamais dans les deux camps. En France, par exemple, l’anti-bushisme des médias a été remarquable, et les analyses, comme souvent en politique dans les médias, a volé au ras des pâquerettes. Le Jury de Cannes a quand même largement couronné et palmé le film de Michael Moore, montrant de manière définitivement ostentatoire que ce festival, en général, récompense le contenu des films, leur histoire et leur scénario, et se fout du reste. Cannes livre toujours un palmarès social et politique. Fermons la parenthèse.
 
En tout cas, si Dante avance avec ironie, il n’avance pas masqué. Il règle ses comptes certes, avec grande malpolitesse. Dans un sujet extrêmement caricatural et loufoque, il arrive à tenir sa barque de bout en bout. L’idée de base (portrait au vitriol des USA et réalisation du vœu de Sean Carey) est présente, et là où beaucoup s’en serait contentés, Dante explore au contraire toutes les conséquences de ce simple principe de base, et les décline jusqu’à ce que la métaphore politique atteigne le débile, en quelque sorte. Le réalisateur américain ne chôme donc pas, et pour le spectateur, c’est un festival de nuances et de conséquences qui s’enchaînent sans fin ! Comme tout ça est manié avec une science de la drôlerie qui frise le jansénisme, on rit du début à la fin, d’un rire jaune et noir qui fait mal. Bien. Quand le bonhomme tient un sujet, il le développe à fond et préfère généreusement parsemer son film de mille idées plus que de circonscrire son terrain de jeu à quelques unes. Ce sens de la non-économie se perd au cinéma et on ne peut que saluer la chose.
 
Evidemment, le film s’adressant à la foule américaine dans son ensemble (républicains comme démocrates), la métaphore frise toujours l’indigence et l’allégorie grossière. Dante sait qu’il répond sur le terrain de la propagande, là encore, quel que soit son camp. Son film en est donc imprégné. Oui, mais pas seulement. Et c’est dans les interstices, petits mais nombreux, que Dante nuance la chose. Il charge d’abord la mule avec trois tractopelles d’émotion mélodramatique (la scène du zombie dans le restaurant noir ! Fallait oser !). On est alors en plein Hollywoodisme. La propagande est, après tout, un moyen d’expression et d’émotion avant tout (la scène d’ouverture sur le plateau de télé nous le montrait aussi, car la "formidable émotion" ressentie par les téléspectateurs (c'est-à-dire aussi vous et moi) n’était en fait due qu’au locuteur, qui avait perdu le fil de ce qu’il disait et s’est raccroché aux branches d’une métaphore un peu pourrie ! Jolie ironie ! Dante charge la mule, et pas qu’un peu.
Par contre, il ne s’arrête pas là. Si les travers des campagnes électorales américaines sont largement raillés, c’est surtout la collusion entre le Politique et le Médiatique qui est le plus fortement dénoncée. On comprend par ce biais que HOMECOMING n’est pas un pamphlet anti-bush. Le film raconte d’abord une histoire ignoble : le pouvoir est au-dessus de la Loi, tous ses représentants (journalistes, hommes politiques, lobbyistes, etc.) font le même métier, c'est-à-dire de la communication, la Société est dominée par le contrôle, les enjeux pratiques de la politique n’ont aucune importance, et tous les moyens sont bons pour monter en haut de l’échelle. Le pouvoir corrompt peut-être, mais ce n’est pas une surprise : il n’a qu’un but, se maintenir. Un vrai américain ambitieux est prêt à tout. Hommes ou femmes, tous les représentants du pouvoir dans le film sont des êtres ignobles, absolument tous, sans exception (voir par exemple la façon dont la parole circule sur le plateau de télé). Parmi les gens de pouvoir, ne réussissent que les plus intelligents et les plus manipulateurs.
Et pour les autres, qu’est-ce qu’il reste ? Ah, ben pour le peuple, il reste Hollywood ! Il reste le règne de l’émotion, qui broie le peuple comme des marionnettes. La scène du restaurant est aussi très intéressante (et ambiguë, car aussi grossière que belle) de ce point de vue : le peuple se débat dans les sentiments les plus hollywoodiens, et en fait, il ne fait que de la figuration. Il n'a que deux façons de réagir : l’empathie larmoyante à trois balles, même si elle est sincère (scène du resto, donc), ou la Peur avec un grand P (la très drôle reprise de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS). Et… c’est tout ! Rien d’autre ! Le peuple nourrit la machine autant que ceux qui ont le pouvoir : le carburant de la structure, ce sont les larmes !  Alors évidemment, tous les coups sont permis (sexe et sexisme, torture, meurtre, etc.).
 
Le système de Dante a l’avantage de faire ressortir des ambiguïtés et des contradictions complètement gênantes et diaboliquement drôles. Le monde roule à l’envers, mais surtout, vu sous la loupe du réalisateur, se révèle contradictoire jusqu’à l’absurde ! Et peut-être, l’idée la plus sérieuse du film est justement son grain de sable, c'est-à-dire que les morts reviennent en zombies ! Ça, c’est la partie documentaire ! Et c’est le reste, les fameux interstices, ce sont les choses qui se glissent, encore et encore en un joli tourbillon d’humour non-sensique et baroque, les détails sur le chemin qui sont juste rigolos sur le coup, mais dont l’accumulation fait ressortir l’ignoble violence du tableau d’ensemble. En ce sens, le film est complètement pessimiste et noir, comme c’est toujours un peu le cas chez Dante. Brrr… Après tout, on en a pour notre argent, car on nous avait promis un film d’horreur.
 
Bien entendu, la réalisation suit, et même très largement. Si le scénario est très bien écrit, le découpage global est très soigné, et le tout a un rythme implacable. La photo et la direction artistique sont très soignées et donnent à l’ensemble du film un sentiment réaliste d’apocalypse tranquille ! Le format des 60 minutes (ou un peu moins) convient parfaitement à cette fable qui n’a pas le temps de s’enfoncer ni de donner des leçons. Ne pas donner de leçons, et ce malgré le sujet qui semble engagé, voilà peut-être le plus beau compliment qu’on puisse faire à Joe Dante, et il le vaut bien. En dressant un tableau noir et détaché du fonctionnement des démocraties modernes (la démocratie et ses valeurs d’égalité étant évidemment les grandes absentes de cette fresque), et en n’oubliant pas de faire du cinéma à côté (contrairement à ce qu’on connaît en France, par exemple), Dante signe une suite impromptue au LAND OF THE DEAD du camarade Romero, ou plutôt introduit éventuellement un nouveau volet à la saga zombiesque et romerienne : toutes les pistes de la fin du dernier film de Romero sont présentes. Les morts et les autres sont là, comment ça va se passer ? Dante donne une réponse incertaine qui fait froid dans le dos : est-ce que ça va, au final, changer quelque chose ? Pas sûr...
 
Brrr… Vous pouvez aller prendre une cuite à la vodka, c’est le bon moment ! Joyeux cauchemar !
 
Dr Devo.
 
PS : Ce HOMECOMING de Joe Dante fait sans cesse penser au film LE MORT-VIVANT de Bob Clarkn dont je vous avait parlé il y a peu. Voyez ce dernier à tout prix !
Le geste le plus désespérant du film est celui qu'à Sean lorsque que les zombies foncent sur lui ! Et en plus, ça ne marche pas ! Quelle horreur !
 
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Dimanche 26 février 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
(photo :"Make my day !" par Dr Devo)


Chers Focaliens,
 
Votre bon docteur est très accaparé, mais n'allez pas croire qu'il ne pense pas à vous, bien au contraire. Ne pouvant dans le moment aller au cinéma, je me suis permis de faire le ménage dans le fameux juke-box de ce site (dans la colonne de droite), partie du site que j'avais largement délaissée ces derniers temps, et qui commençait à pourrir sur place.
 
J'ai donc tout viré, sauf Die Tödliche Doris bien sûr, parce que c'est le plus beau groupe de la terre et que cette chanson (KAVALIERE) est sublime. [C'est d'ailleurs la seule ou presque qui m'ait valu un commentaire !] Je laisse aussi Sardou (quel type horrible et délicieux) et The Shaggs (pour les mêmes raison que …Doris).
 
Alors je vous propose aujourd'hui un petit voyage dans l'univers du collage, et vous allez voir, c'est très beau (quelquefois) et très drôle (très souvent).
Avant de commencer, quelques recommandations. Pour écouter le radioblog tranquille, désactivez l'horrible option "fader" qui, comme son nom l'indique, fait d’horribles fondus enchaînés. Puis, cliquez sur l'option "pop-up". Ainsi vous pourrez continuer à surfer sur votre site favori sans que les chansons se remettent à zéro à chaque rafraîchissement de page. Allez, c'est parti.
 
LAURIE ANDERSON (et ARTO LINDSAY !) : "Bright Red"
Un joli morceau pour commencer en douceur, issu de l'album TIGHTROPE / BRIGHT RED, qui n'est pas ce qu'elle a fait de plus mauvais, et qui fut inspiré par les illustrations sonores magnifiques d'un merveilleux "jeu vidéo" qu'elle avait conçu dans les années 90, et qui s'appelait THE PUPPET MOTEL, CD-rom qui faisait des découvertes fabuleuses en termes de ludique et d'applications informatiques, pistes qui depuis n'ont jamais été explorées plus avant. Dommage pour l'informatique et votre ordinateur. Jamais mon PC ne m'avait fait plus rêver. Bah...
 
PEOPLE LIKE US : "It Would Be Nice in Yr Face"
Ah ! Voilà un mono-groupe (groupe d'une seule personne, à savoir la talentueuse Vicky Bennet) que j'adooooooore. Reine du collage, championne des DJ radio, cette femme a du goût et de l'humour. Tout son travail est merveilleux. Du miel pour les oreilles. Et drôle en plus de cela. Que demande le peuple ? Allez faire un tour sur ubu.com si vous voulez en entendre plus !
 
NEGATIVLAND : "Michael Jackson" et "Car Bomb"
Tiré de l'album sublimissime ESCAPE FROM NOISE. Groupe directement relié à People Like Us (PLU pour les intimes et les moteurs de recherche !), il est resté célèbre pour son incroyable procès contre le groupe U2, qui se transforma en croisade contre le copyright, mais pas à la mode alter-n'importequoi-iste française. Une visite de leur site vous montrera que ces gens-là ont une pensée très élaborée et tout à fait intéressante. Si les médias faisaient leur boulot, c'est eux qu'on irait interroger sur les récentes affaires de téléchargement et de musique sur Internet, et non pas des producteurs, Francis Cabrel ou Manu Chao ! Intellos et sensuels, donc. Il faut absolument écouter le morceau MICHAEL JACKSON en entier pour en apprécier la saveur. CAR BOMB est complètement différent.
 
CHARLES BRONSON : "Let's start a war..." et "I can't be friends..."
J'ai trois albums de CHARLES BRANSON, groupuscule inconnu de tous et découvert par hasard. Ils ne font pas du collage, mais procèdent toujours de la même façon : des chansons, les plus courtes possibles, jouées à fond la caisse ! C'est exactement toujours la même chose, mais je ne m'en lasse pas. En général, j'en écoute une par trimestre, mais si jamais j'oublie ce rituel, ça ne va pas du tout ! J'adore ce groupe pour une seule raison : j'adore leurs titres de morceaux. Sinon je ne sais rien d'eux !
La prochaine fois, je vous mettrai des chansons du groupe SISSY SPACEK, histoire de filer la métaphore (c'est pareil, mais en dix fois plus sauvage et bruitiste).
 
THE WIPEOUTERS : "Twist N' Launch"
Collages métaphoriques à base de musique garage détournée, les WIPEOUTERS sont très rigolos. Peut-être certains d'entre vous y reconnaîtront une autre influence, et c'est tout à fait normal, ce sont eux ! Cligne, cligne !
 
PHILIP GLASS : "Opening Credits"
Ce n’est pas du collage du tout, mais c'est un petit cadeau pour avoir tout écouté ! C'est bien sûr un extrait de la BO du sublissime film CANDYMAN de Bernard Rose, un des plus beaux métrages de la création. Je peux vous assurer (pour ceux qui n'ont pas eu la chance de voir le film), que ceux qui l'ont vu, eux, vont avoir la gorge nouée d'émotion en réécoutant ces quelques notes !
 
DRAHOMIRA SONG ORCHESTRA : "Dick Van Patten"
Il y a toujours un morceau du DSO dans ce juke-box. C'est tiré de l'album HUIT, ÇA SUFFIT, un de leurs meilleurs disques. Le DSO fait plein de choses souvent assez hétérogènes. Issus du collectif pluri-disciplinaire INSTITUT DRAHOMIRA (un endroit infesté de focaliens !), ce sont aussi des graphistes hors-pairs et des cinéastes fabuleux ! Allez faire un tour sur le site : vous ne regretterez pas le voyage !
 
Voilà, on a dépoussiéré le juke-box. Amusez-vous bien et à très bientôt.
 
Dr Devo.
 
PS : Le titre de cet article est une citation de JP Elkabach.
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Vendredi 24 février 2006

Recommander - Publié dans : Mon Général

Bien cher André, tendre Zoé,
 
Comme vous le savez maintenant – et si vous l’ignorez, allez donc lire ici – je vis désormais mon quotidien de cinéphile par le biais de cette bien belle structure de l’Abécédaire, méthode de visionnage basée sur une contrainte ludique qui me permet d’alterner les styles, les genres et tout le reste, une lettre, un film. Le choix est déterminé au fur et à mesure : lorsque je regarde un film, toujours dans la continuité alphabétique, j’ajoute un autre film à l’autre extrémité de la pile. Interdiction, bien évidemment, de retoucher la sélection au gré de mes caprices, et d’effectuer des changements de dernière minute – bien qu’il y ait, dans la sélection qui va suivre, une entorse à cette règle dont je m’expliquerai auprès de votre Cour Suprême. C’est un système décidément passionnant, à la fois amusant et rudement sévère : bien qu’ayant fait l’acquisition du dernier Argento (VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?), qu’il me tarde violemment de découvrir, je ne me suis pas autorisé d’exception. Il est bien programmé dans le prochain Abécédaire, il est là, sur l’étagère, à me narguer, et chaque nouveau film visionné me rapproche de l’instant T (ou V, à vrai dire), même si, en attendant, destin cruel, il m’a fallu passer par le film V de l’Abécédaire entamé sans déroger, quitte à ronger mon frein – car oui, j’ai donc été contraint par ma propre psychose à voir le VERCINGETORIX de Christophe(r) Lambert avant l’hommage de Dario à Alfred. C’est dur. C’est très dur. Mais, je vous le rappelle, quand on achète un film, c’est pour le voir, pas pour l’entreposer. Je vous avais promis de vous tenir au courant de l’évolution de l’Abécédaire, et comme le disait si bien Jean-Michel Dhermay dans LES AVENTURES GALANTES DE ZORRO de Gilbert Roussel (absolument pas co-réalisé par Bruno Mattei donc, contrairement à ce que laisse entendre le site Imdb, référentiel mais pas infaillible) : « Zorro tient toujours ce qu’il promet ! »
 
A comme… ANGEL, de Harley Cokeliss (Angleterre, 2002).
J’avais vu il y a plusieurs années un film d’Harley Cokeliss, DREAM DEMON, film d’épouvante onirique de très bonne tenue, aujourd’hui tombé dans les oubliettes (alors qu’on nous casse encore les pieds avec le très nul AMITYVILLE, LA MAISON DU DIABLE 25 ans après sa sortie, si c’est pas malheureux…). Avec ce (télé ?)film inédit, le cinéaste aborde un tout autre genre, un récit fantastique grand-public adapté d’un livre pour enfants de Melvin Burgess (également auteur du livre adapté par BILLY ELLIOT). Le film raconte comment un enfant anglais découvre un jour, par pur hasard, un passage le transportant des dizaines d’années en arrière, en pleine seconde guerre mondiale. Il fait la connaissance d’une petite fille, May, traumatisée par les bombardements et recueillie par un fermier, et se lie d’amitié avec elle. Lorsqu’il parvient enfin à retrouver le passage le ramenant à son époque, c’est pour apprendre qu’elle a trouvé la mort quelques jours après son départ dans le bombardement de la ferme où elle avait trouvé refuge. Il se met alors en tête de voyager à nouveau dans le temps pour changer le cours des événements. Joli récit, pas trop mièvre et ménageant quelques belles plages d’amertume, le film se regarde plutôt agréablement (la VOST est fournie par l’éditeur, ça c’est gentil) mais ne décolle pas vraiment, la mise en scène restant beaucoup trop sage et télévisuelle.
 
B comme… BAMBOLA, de Bigas Luna (France/Espagne/Italie, 1996).
Avec un cinéaste comme l’espagnol Bigas Luna, on est en droit de s’attendre à un film faisant preuve de davantage de personnalité, même si sa carrière n’est à mes yeux pas forcément à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre après l’extraordinaire ANGOISSE (scandaleusement invisible aujourd’hui). On peut, si l’on est un peu vache – et sans le comparer au très talentueux Julio Medem – considérer qu’il a un peu raté le coche et s’est depuis fait doubler par Alex de la Iglesia – qui a d’ailleurs fini par réaliser un film longtemps prévu pour Bigas, l’excellent PERDITA DURANGO. Tourné en Italie et en Italien, BAMBOLA raconte une histoire torturée, celle d’une belle jeune femme tombant amoureuse d’une brute épaisse, un homme violent rencontré en prison alors qu’elle rendait visite à un type incarcéré pour avoir tué, par accident, un proche de la Bambola en question, jaloux comme un pou. Rien d’infamant, mais il faut bien l’avouer : loin d’ANGOISSE, le film n’égale même pas le tout juste sympathique JAMBON JAMBON, et le film ronronne, tourne en rond. Bigas Luna poursuit ici son exploration de l’érotisme dans le style de son film LES VIES DE LOULOU, mais les enjeux sont bien maigres : Bambola est tiraillée entre son désir et sa répulsion, son attirance et son dégoût, son amour et son mépris, le film alternant les scènes érotiques à la provocation systématique et un peu facile (dont une scène pas très sensuelle faisant intervenir une anguille dans les ébats), et les éclats de violence et de jalousie un peu infantile. Bref, c’est de l’amour vache, et ce n’est hélas pas grand-chose d’autre. Même si le film est correctement mis en scène, il peine à se construire une vraie personnalité et à maintenir l’intérêt.
 
C comme… CAPITAINE KRONOS, TUEUR DE VAMPIRES, de Brian Clemens (Angleterre, 1974)
Belle rencontre, très prometteuse, entre l’un des créateurs de l’incontournable série CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, et la Hammer dans ses derniers sursauts avant la chute. Au passage, deux mots sur les films de la Hammer. Contrairement à bien des critiques, si j’apprécie vivement certains films de la période classique (LE CAUCHEMAR DE DRACULA par exemple), je situe pour ma part une grande partie des plus belles réussites du studio de production dans sa dernière période, celle qu’on épingle si souvent pour sa vulgarité et sa complaisance. À mes yeux, c’est sans doute dans la dernière période que s’illustrent certains des meilleurs films de la firme : LE CIRQUE DES VAMPIRES, Dr JEKYLL ET SISTER HYDE, LA FILLE DE JACK L’EVENTREUR ou l’étonnant LES MONSTRES DE L’ESPACE, pour n’en citer que quelques uns, me paraissent faire preuve de bien plus de folie et d’inventivité que bon nombre de classiques de la Hammer comme LA MALEDICTION DES PHARAONS ou LE CHIEN DES BASKERVILLE. S’il est vrai que la qualité des suites de la série des Frankenstein ou des Dracula, (trop) portées en étendards de la firme, s’est considérablement dégradée, c’est pourtant à cette période que le studio a un peu cassé le moule du classicisme gothique pour laisser fuser des idées plus originales et des mises en scène plus iconoclastes. Il faut également ajouter, par ailleurs, qu’entre la Hammer et CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, les parois ont souvent été très poreuses, et que l’on retrouve dans les meilleurs longs-métrages de la Hammer le foisonnement d’idées saugrenues, de cadrages audacieux, de brillants effets de montage qui caractérisent si bien la série anglaise – sans parler de leurs castings et génériques techniques respectifs. Raison de plus pour que Brian Clemens trouve sa place dans ce CAPITAINE KRONOS, qui n’a pourtant pas reçu l’accueil escompté. La faute, peut-être, à un casting bien inégal, le héros (Horst Janson) et son ennemi étant campés par des acteurs certes pas mauvais, mais manquant cruellement de charisme. Dommage pour le reste du casting, bien plus convaincant (Ian Hendry et Wanda Ventham sont excellents, et Caroline Munro, et bien, Caroline Munro est très jolie). Dommage aussi pour la mise en scène de Clemens, s’inscrivant effectivement avec aisance et originalité dans l’inspiration plus moderne et plus libre de cette production, l’une des dernières des studios Hammer à faire preuve de rigueur et de qualités cinématographiques – et l’échec du film en salles n’a pas contribué hélas à relever la barre. Certaines idées, dans cette relecture peu classique du thème du vampirisme, ont certes un peu vieilli : les jeunes filles vampirisées deviennent des vieillardes hideuses, ce qui occasionne quelques plans d’un comique involontaire renvoyant aux classiques du Benny Hill Show (Mademoiselle ?… Berk !!!). Mais le film reste franchement étonnant, ménageant des plages d’humour absurde décapant (lorsque Kronos cherche un moyen de détruire les vampires en « testant » plusieurs méthodes – pieu dans le cœur, flammes, pendaison – sur l’un de ses amis contaminés), des idées singulières (personnage, jamais développé, de la femme aux yeux bandés buvant tranquillement son verre de vin dans une auberge) et de superbes tranches de mise en scène (séquence dans l’église, où l’ombre portée d’un crucifix, jusqu’alors invisible et anodine, se révèle être la silhouette d’un vampire s’apprêtant à fondre sur sa proie). L’un dans l’autre, un excellent film.
 
D comme… DOUBLE VISION, de Chen Kuo-Fu (Taiwan / HongKong, 2002).
DOUBLE VISION est (encore !) une histoire de serial-killer, ici avec profiler importé des Etats-Unis à l’appui (David Morse, en forme), fortement teintée de fantastique, et pour cause : les victimes du tueur meurent sans qu’il ne les touche, elles meurent noyées sans qu’il n’y ait de l’eau, brûlées sans qu’il n’y ait d’incendie… Bizarre, bizarre… Un récit intrigant, qui ménage donc bien des révélations tonitruantes, et, HK oblige, des passages d’un lyrisme mélo échevelé assez cocasses. Ceci dit, le film, extrêmement stylisé, est fort bien rythmé, et sans faire preuve d’une folle originalité, parvient souvent à surprendre et à intriguer, ce qui n’est déjà pas si mal.
 
E comme… EXOTICA, d’Atom Egoyan (Canada, 1994).
Cela n’aurait que peu de poids de vous dire que c’est le meilleur film du cinéaste qu’il m’ait été donné de voir, dans la mesure où je ne connaissais de lui que le très beau VOYAGE DE FELICIA. Ça en aurait plus si je vous disais que c’est, de très loin, le meilleur film de la sélection ? EXOTICA est un film sensationnel, un parcours de chat, en quelque sorte (peut-être celui qu’une jeune fille laisse sortir dans le magnifique plan final ?), un chat qui se ballade tranquillement sur un cycle balisé, reprenant, en les approfondissant petit à petit, en en changeant subtilement la tonalité au fur et à mesure, les mêmes décors, les mêmes séquences, dans un rythme unique, nonchalant mais jamais monotone, extrêmement envoûtant, hypnotique. Le cinéaste développe ses personnages avec soin, préférant toujours distiller leurs parcours respectifs, dont certains sont profondément déchirants, dans sa mise en scène plutôt que dans un scénario trop écrit qui aurait pu facilement sombrer dans le mélo le plus téléphoné, ou pire, dans le jeu de hasards et de coïncidences le plus artificiel. Atom Egoyan maîtrise ces éléments à la perfection, égalant ainsi les meilleurs films de Julio Medem, dont son univers m’a paru ici assez proche. C’est un film beau à pleurer, et ça vaut le coup de le souligner, dans la mesure où l’affiche illustrant le DVD me semble rétrospectivement bien stupide et raccoleuse : une femme sexy sur fond noir, agenouillée dans une espèce de danse lascive et masturbatoire, des yeux de voyeur inquiétants, à la rigueur, si vous voulez, il faut bien vendre, ma pauvre Josiane, mais ce slogan : « Dans un monde de tentation, l’obsession est le désir le plus meurtrier », était-ce bien nécessaire ? Ne vous y laissez pas prendre, EXOTICA n’a rien à voir avec un BASIC INSTINCT de seconde zone. Mais alors, rien.
 
F comme… LE FLEUVE DE LA MORT, de Tim Hunter (USA, 1986).
Ni polar, ni mélodrame, ce petit film américain (inspiré d’un fait divers, mais je m’en contrefous) raconte l’histoire d’un groupe d’adolescents décidant de dissimuler la mort d’une jeune fille de leur entourage, assassinée par un de leurs amis, totalement gratuitement d’ailleurs. Vous imaginez d’ici le dilemme dans lequel est plongé un Keanu Reeves tout jeunot (et déjà passé expert dans l’Art de l’Inexpressivité Faciale). Ceci dit, le film vaut pourtant beaucoup pour son casting, avec notamment Joshua Miller, le « petit garçon » d’AUX FRONTIERES DE L’AUBE, plutôt bon acteur pour un gosse (et fils de Jason Miller, le jeune prêtre de L’EXORCISTE, accessoirement) ; Crispin Glover lui aussi tout jeunot (et déjà passé, en ce qui le concerne, expert dans l’Art de l’Interprétation Hystérique), en roue libre complète dans un rôle qu’il campe avec son jeu inimitable, aussi irritant qu’il est impressionnant. Chapeau surtout à Dennis Hopper dans le rôle d’un dealer agoraphobe et marginal, auquel l’acteur apporte énormément. Pour le reste, le film se suit gentiment, et préfigure curieusement l’univers de la série TWIN PEAKS par bien des aspects (structure du récit construite autour d’un cadavre, absence de la morte marquée par son siège vide dans la classe, vers lequel convergent les regards de ceux qui sont impliqués dans sa disparition, petite ville proche du fleuve et des forêts environnantes, musique synthétique assez obsessionnelle, etc.). Le tout manque toutefois d’un brin d’énergie et de personnalité, Tim Hunter restant solidement attaché à un scénario linéaire aux enjeux intéressants mais trop prévisibles.
 
G comme… GUEPES ATTACK, de Paul Andresen (USA / Mexique, 2003).
Quel titre formidable ! Vous parler franglais ? Ce DEADLY SWARM en VO (mais sans VO, ici ça ne fait rien) est une histoire bien classique de bébêtes tueuses, ici matérialisées par des effets en images de synthèse résolument désastreuses, tellement mauvaises qu’elles donneraient la nostalgie des morphings de WILLOW, c’est tout dire. Hélas, pour ce qui est du rayon Z, ce film ne risque pas d’éveiller vos zygomatiques malgré quelques scènes bien débiles comme il faut : l’ennui prédomine, et le film est littéralement assommant. Ça peut très largement s’éviter. Quitte à faire un détour. Le seul avantage étant que ce genre de produit à l’intérêt strictement égal à Zéro fait l’effet d’un grand coup d’éponge dans le cerveau : c’est comme une vidange, voilà, ça c’est fait, on peut retourner voir du cinéma maintenant ?
 
H comme… HANS CHRISTIAN ANDERSEN ET LA DANSEUSE, de Charles Vidor (USA, 1952).
Bon, là, je vais encore avoir un problème. Cette comédie musicale de Charles Vidor prend pourtant bien ses précautions via un carton au début du générique, précisant bien que le film n’est en aucun cas une biographie réaliste de l’écrivain danois, mais une fiction se donnant pour objectif d’imaginer librement un récit sur son parcours et sur l’origine de son inspiration. Ça, c’est super : j’adore l’œuvre d’Andersen, et je me réjouis de découvrir un film synthétisant la vie et l’œuvre dans un même mouvement créateur, préfigurant peut-être les réussites de David Cronenberg (William Burroughs dans LE FESTIN NU) ou de Steven Soderbergh (pour son KAFKA). Bon, je sais, l’affiche bariolée et nunuche (on dirait un film avec Shirley Temple) aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais j’aime véritablement l’univers d’Andersen, qui a finalement peu été porté à l’écran, et encore plus rarement avec talent – tout juste peut-on relever le beau ROI ET L’OISEAU (malgré le parasitage un peu verbeux à mon goût de Jacques Prévert). [Celui qui mentionne LA PETITE SIRENE de Disney sort immédiatement.] Non pas que le film soit absolument lamentable – il présente une ou deux séquences musicales assez réussies. Mais il n’est quand même pas bon. Et il se casse même les dents en s’égarant longuement dans une transposition du récit de la « Petite Sirène » dans un ballet interminable, visuellement hideux et profondément ridicule – ben oui, les gars, moi, j’ai vu LES CHAUSSONS ROUGES de Michael Powell, merci pour lui ! Quant au scénario, même par reflets, il ne reflète en rien, mais alors en absolument rien, l’univers poétique, vénéneux et personnel d’Andersen, qui doit se retourner dans sa tombe au point de forer le pétrole en se voyant ainsi réduit à l’image du gentil conteur naïf, tout doux, tout miel, babillant des comptines devant un parterre de petits n’enfants (sûrement échappés de leur île, les salauds) bavant d’émerveillement. Lorsqu’il était convié à une lecture de contes, Hans Christian Andersen était réputé pour ses crises de rage quand on lui servait un public enfantin en guise d’audience. Et oui, Andersen écrivait des contes, mais n’était en aucun cas le Bernard Minet Danois qu’on voudrait aujourd’hui nous faire avaler – et moi, hors de question que j’avale Bernard Minet, non mais ! Ses textes, on a trop tendance à l’oublier, étaient très souvent sombres, complexes et littéraires. Ici, dans le film de Charles Vidor, il semble plus important de lui prêter une histoire d’amour malheureuse avec Zizi Jeanmaire !!! Ah, oui, c’est captivant. Mais le pire, c’est encore de le voir raconter l’histoire du « Vilain Petit Canard » à un mioche malade rejeté par ses camarades. Il la lui raconte, comme ça, dans la rue, et le mioche est tout heureux, tellement heureux qu’il court le dire à son papa, directeur d’un journal, qui décide, en guise de remerciement, de publier l’histoire, sans prévenir l’auteur, pour lui faire la surprise. C’est génial, les mecs, l’histoire est publiée par le journal, Hans devient célèbre, la vie est belle, tralala-itou. Mais qui a couché cette histoire par écrit ??? Le papa reconnaissant ??? Le gamin, après ses devoirs ??? On voit bien ici qu’il n’est pas question de littérature, il n’est question que d’histoires, de mignonnes petites histoires. Pour le respect, on repassera. Ou pas. Ça aussi, ça peut s’éviter.
 
I comme… L'ÎLE, de Kim Ki-Duk (Corée du Sud, 2000).
Et quand je verrai I COMME ICARE, ça fera « I comme… I comme Icare » ?
Bon, ça ne s’arrange pas. Un homme a tué son épouse volage, et va cacher sa honte et son désespoir dans une cabane de pêche flottante parmi tant d’autres, sur un lac d’une région reculée, gardienné par une jeune femme belle, mutique et mystérieuse. Se reporter à BAMBOLA pour retrouver exactement le même créneau de l’amour vache. À ceci près que si le film de Bigas Luna, aussi quelconque soit-il, assumait pleinement son érotisme, Kim Ki-Duk lui donne dans l’art et essai poseur avec cette bête de festival qui m’a très vite tapé sur le système. Le cinéaste coréen se repose de tout son poids sur la beauté des décors naturels, effective notamment dans ses plans de traversée du lac recouvert de brume. C’est très joli. Mais en ce qui concerne le cadrage, la mise en scène ou le travail sur le son, c’est quasiment le néant complet. L’épure n’est pas un art facile, et Kim Ki-Duk ne parvient jamais à faire émerger de mise en scène dans ses poses contemplatives à sombrer d’ennui. Et ce n’est pas avec un scénario aussi lourdement symbolique qu’il risque d’emporter mon adhésion. Le film est systématiquement prévisible, que ce soit dans ses excès (auto-mutilations avec hameçons, une pour l’homme dans la gorge, une pour la femme sur ses parties génitales, séquences douloureuses mais grotesques qui s’achèvent bien logiquement par un plan montrant l’un des membres de ce couple torturé, littéralement, pêcher son conjoint mutilé dans les eaux du lac), ou dans ses tentatives de provocation résolument ridicules (dont un plan splendouillet, pour reprendre l’expression de mon médecin traitant, sur un homme en train de faire caca dans le lac, avec le point de vue du lac, ha-ha). Tout ça, traité avec le plus grand sérieux, donne l’effet d’une insondable prétention, que vient souligner un plan final en forme d’allégorie (allégorille, oui !) d’une évidence frôlant de très prêt la bêtise pure et simple. Au secours. Sinon, il y a un film splendide qui s’appelle ONIBABA, et qui devrait faire rougir de honte cette ÎLE sur laquelle je ne suis pas prêt de remettre les pieds.
 
J comme… LE JOUR DU FLEAU, de John Schlesinger (USA, 1975).
Le lien renvoie à l’article du Dr Devo, auquel je souscris entièrement. C’est sans doute, et de loin, le meilleur film de Schlesinger ; la dernière partie du film est franchement impressionnante.
 
K comme… KUCH KUCH HOTA HAI, de Karan Johar (Inde, 1998).
Bon, j’avoue, j’ai un petit faible pervers pour le cinéma de Bollywood, pour des raisons qui tiennent essentiellement à l’aspect kitsch de la chose, je veux bien l’admettre. Du bariolé comme dans une pub pour Mir Couleur, des chorégraphies haut-bas-gauche-droite avec des dizaines de figurants synchrones, des chansons interminables aux sonorités absurdes et aux paroles nunuches, et me voilà au paradis. Quand, en plus, comme c’est le cas ici (du moins pour la première partie, soit 90 petites minutes), cet univers rencontre celui du film de college américain, c’est vraiment le bouquet. Sans parler de ces grandes plages mélodramatiques larmoyantes jusqu’à l’hystérie, j’adore. L’acteur principal, la star Shahrhuk Khan, est mauvais comme un cochon, mais de toute façon, le jeu des acteurs est ici souvent d’une naïveté assez désarmante – voir ce plan totalement indescriptible des retrouvailles de Rahul et Anjoula (rien que les noms des personnages me mettent en joie), séquence sans dialogues où les deux acteurs en font des caisses et des caisses et des caisses et des caisses, n’en jetez plus, et vous m’en mettrez une de côté. J’avoue y prendre beaucoup de plaisir, même si, c’est vrai, je m’essouffle un peu au bout de 2h30. Je souligne avant de passer à la suite que j’ai été assez stupéfait de voir l’actrice Kajol (avec son nouveau parfum, vous allez beaucoup l’aimer) fredonner la « Danse des Canards » pour se moquer de son ami Rahul. Délicieux.
 
L comme… LA LOUVE SANGUINAIRE, de Rino di Silvestro (Italie, 1976).
Pour ce film également, je vous renvoie au très bon article du Dr Devo. LA LOUVE SANGUINAIRE a des aspects un peu désuets (sa musique notamment a bien mal vieilli), mais fait preuve d’originalité et d’une belle énergie, à l’image de son interprète Annik Borel, qui s’investit dans un rôle risqué avec une puissance et une absence de retenue qui laissent sans voix. Très bon film.
 
M comme… THE MAN WHO CRIED, de Sally Potter (Angleterre / France, 2000).
De Sally Potter, je ne connaissais que le splendide ORLANDO, remarquable adaptation du roman de Virginia Wolff où les pas de Tilda Swinton croisaient ceux de Jimmy Somerville sans tourner au ridicule, bien au contraire. Et j’appréhendais un peu THE MAN WHO CRIED, moins réputé, au sujet peu attrayant (les juifs, la grande guerre, le chaos, etc.) rendu encore plus rébarbatif par une jaquette DVD citant maladroitement une accroche idiote extraite du magazine « Jeune et Jolie » (Vieille et Décatie, ça existe ?) : « Un hymne à la tolérance et à l’amour », nous promet la péronnelle. Oui, bon, un hymne à l’amour, comme Tous pour l’Ethiopie ou We are the World, sans façon. En réalité, si le film est effectivement à cent coudées en dessous d’ORLANDO, la déception reste modeste. Sally Potter semble se préoccuper davantage de mise en scène que d’hymnes à des choses positives. Le scénario tire ici ou là quelques grosses ficelles, et certains éléments font un peu trébucher le métrage (John Turturro n’est pas très convaincant dans ses vocalises en play-back de chanteur d’opéra). Mais dans l’ensemble, Sally Potter évite toutes les séquences démonstratives dans lesquelles se serait vautré n’importe quel autre cinéaste, préférant des ellipses parfois saisissantes aux séquences les plus attendues dans ce genre de sujet. Elle maintient l’Histoire à distance, et se focalise sur l’évolution de son récit (une juive tombant amoureuse d’un gitan pendant la seconde guerre mondiale, et pourquoi pas une co-location avec un homosexuel pour parfaire le tableau ?), construit par un enchevêtrement de répétitions, d’échos et parfois de prémonitions – qui ne sont pas celles des personnages mais bien de la mise en scène et du montage. Modérément certes, mais on est loin d’œuvres démonstratives comme ont pu en livrer sur le même thème des cinéastes comme Spielberg ou Polanski. Sally Potter n’a pas de leçons à donner, elle adapte un récit sans véritable éclat, mais avec intelligence et avec une belle intensité. C’est un beau film, superbement photographié, dans lequel surnagent quelques séquences assez fabuleuses, dont une montrant Cate Blanchett assistant à un opéra qui se transforme soudain en séance de cinéma, chorégraphie aquatique hollywoodienne en noir et blanc, avant que des inserts (en couleur et d’une netteté très malpolie) ne nous montrent Cate Blanchett, épanouie parmi les autres nageuses, écho d’une séquence dans une piscine qui n’interviendra que bien plus tard dans le récit, mais avec le plus grand fracas.
 
N comme… NUMERO 17, d’Alfred Hitchcock (Angleterre, 1932).
On sort tout juste du muet : la sonorisation est encore partielle, hésitante et parfois maladroite (voir une séquence de bagarre avec des “pif” et des “pafs” à peine plus percutants qu’une gifle de bébé). Par contre, la mise en scène d’Hitchcock est fort soignée : le montage est vif, aucune théâtralité, la caméra est mobile, et le cinéaste instaure une atmosphère proche du fantastique dans une première partie en forme de huis clos, la meilleure du film d’ailleurs, avec un plan particulièrement réussi et très surprenant : les lumières du passage d’un train (visibles à l’intérieur de la demeure en ruine où se déroule une grande partie du métrage !) illuminent le cadavre au pied de deux personnages, puis leurs visages effrayés, étrangement déformés par un effet optique très curieux. C’est soigné, rythmé et souvent assez drôle, bref : un moment très agréable.
 
O comme… OCTOPUS II, de Yossi Wein (USA, 2001).
C’est la séquelle d’un des innombrables films de monstres dont la firme américaine Nu Image s’était fait une spécialité (avant de s’orienter tout récemment vers des productions plus « officielles » et ambitieuses : bonne chance !), un flot de productions alternant les petites réussites Z (SHARK ATTACK III et SPIDERS en particulier) et les navets soporifiques, comme d’ailleurs le premier OCTOPUS. Sa suite n’est hélas pas tellement plus reluisante : aucun rythme, et pas de drôlerie particulière – à part peut-être les grognements ridicules de la pieuvre géante aux yeux lumineux lorsqu’elle fait surface. Les effets spéciaux sont assez calamiteux (notamment parce que les raccords entre la pieuvre en images de synthèse à deux balles et les acteurs s’enroulant eux-mêmes dans des tentacules en caoutchouc, comme dans PLAN 9 FROM OUTER SPACE, font très mal aux yeux) et le scénario est complètement foireux – le film se poursuivant près de vingt minutes après la mort de la créature en se lançant dans un remake poussif de DAYLIGHT, juste histoire de tenir les 90 minutes réglementaires. Parfait pour soigner les insomnies ceci dit.
 
P comme… PREPAREZ VOS MOUCHOIRS, de Bertrand Blier (France / Belgique, 1977).
Oscar du meilleur film étranger (que Blier attribue humblement à l’absence dans la sélection, imprévue, de SONATE D’AUTOMNE), PREPAREZ VOS MOUCHOIRS est un drôle de film. D’un côté, le film semble un peu avoir déçu à l’époque, car il venait après LES VALSEUSES, mais ne s’inscrivait pas dans la même veine provocatrice (et assez noire). C’est un film, au contraire, assez tendre, plus ouvertement humoristique, à l’atmosphère vive, mais paisible. D’un autre côté, son sujet (une femme insatisfaite, Carole Laure – parfaite, qui ne trouve pas son compte dans les bras de son conjoint ou de l’amant qu’il lui propose pour lui rendre le sourire, mais qui finit par trouver le bonheur, tomber amoureuse et faire un enfant avec… un garçon de 13 ans !) est, par la petite bande, assez provocateur – et serait probablement l’objet d’un scandale s’il était tourné aujourd’hui. Le film n’est cependant à aucun moment tendancieux ou déviant, et parvient au contraire à trouver une incroyable justesse de ton, un équilibre lumineux, frais et optimiste, grâce à une mise en scène fluide (bien qu’elle ne soit pas encore d’une très grande richesse) et surtout grâce à une finesse d’écriture assez remarquable, et faut-il le préciser, d’un humour assez imparable.
 
R comme… ROBERTO SUCCO, de Cédric Kahn (France / Suisse, 2001).
Serial-killer encore, mais dans un sous-genre plus précis, celui du film inspiré par un véritable assassin, vu de l’intérieur, un peu dans la lignée de films comme LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL, HENRY – PORTRAIT OF A SERIAL KILLER ou LUCIE AUBRAC (non ?). Ici, nous avons affaire à Roberto Succo (solidement interprété par Stefano Cassetti). Cédric Kahn signe un film très honorable, tout en retenue, sobre, serré, efficacement réalisé, qui a le mérite d’éviter les effets (de mise en scène ou d’écriture) racoleurs, et qui a le tort, dans sa rigoureuse sobriété, de ne pas faire preuve d’une grande personnalité, contrairement aux films de Leonard Kastle ou de John McNaughton. Ceci dit, encore une fois, le film s’avère intéressant, subtil et parfois très anxiogène, et le casting (cocorico ! c’est pas tous les jours Noël !) est sans fautes, jusqu’à la bizarre Isild le Besco, parfaitement dans son élément. Pas mal du tout.
 
S comme… SAHARA, de Breck Eisner (USA / Espagne / Allemagne, 2005).
Ça tombe bien, je l’ai vu un dimanche soir. Le créneau parfait pour ce film d’aventures efficace mais très quelconque, amusant mais piètrement réalisé – ça fuse de partout, mais le montage ne suit pas, et agace parfois profondément : si vous avez l’occasion ou l’envie saugrenue de voir ce film, regardez un peu comment les actions un peu « élaborées » (explosions, personnages tombant d’un bateau, etc.) sont systématiquement décomposées en quatre plans très courts, c’est très tendance, ça, et bon nombre de cinéastes actuels semblent intimement persuadés que cela contribue à donner du mouvement, de l’énergie et de la nervosité à leur petite, petite, petite mise en scène friquée – ils se fourrent le doigt dans l’œil, ce genre de découpage flaire juste le cache-misère et ne met absolument pas en valeur ce qu’il est supposé magnifier. Mouais.
 
T comme… TOUBIB MALGRE LUI, de Michael Apted (USA, 1987).
Je ne sais pas pourquoi je m’entête à regarder les vieilles comédies de feu Richard Pryor alors que je ne le trouve même pas très bon. Ceci dit, ce TOUBIB MALGRE LUI est plus réussi que COMMENT DEPENSER UN MILLION DE DOLLARS PAR JOUR de Walter Hill. Ce qui n’en fait pas une merveille, loin de là. Richard Pryor se retrouve donc, par un complexe concours de circonstances, bloqué dans un hôpital, après avoir endossé l’identité du médecin qu’il n’est pas. Vous devinez la suite. C’est aimablement chaotique, quelques gags font mouche (surtout les plus vulgaires, il faut bien l’admettre) et on est étonné de retrouver là, dans le rôle d’un dangereux criminel, l’acteur Joe Dallessandro, d’autant plus qu’à aucun moment il ne montre ses fesses.
 
U comme… UN BAQUET DE SANG, de Roger Corman (USA, 1959).
Sacré Roger Corman… Déjà bien opportuniste dans les années 50, il livre ici un de ces petits budgets dont il a le secret, tournés en deux temps trois mouvements, et très largement inspiré du scénario de L’HOMME AU MASQUE DE CIRE, qu’il transpose ici, fort astucieusement et avec talent, dans le milieu artistique beatnik. Dick Miller (qui a rempli sa sympathique filmographie essentiellement par sa présence quasi systématique dans les films de Corman et de Joe Dante) interprète donc ici un type un peu demeuré baignant dans le milieu beatnik sans y être vraiment accepté, jusqu’au jour où il leur présente une sculpture de son cru, qu’il a nommée « Chat mort », sculpture qui remporte un énorme succès : il lui faut donc fournir d’autres statues. Problème : la sculpture « Chat mort » est en réalité… un chat mort qu’il a recouvert d’argile. Et comme les sculptures suivantes s’appellent « Homme mort », « Femme étranglée » ou « Tête d’homme », je vous laisse deviner le pot aux roses. Loin de la stylisation du cycle des films adaptés d’Edgar Allan Poe, UN BAQUET DE SANG s’inscrit dans la série des films à très petit budget tournés par Roger Corman (dont le plus célèbre reste sans doute LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS). C’est un film très attachant, particulièrement bien écrit et d’une noirceur assez radicale.
 
V comme… VERCINGETORIX, de Jacques Dorfmann (France / Canada / Belgique, 2001).
Aïe. Ouïe. Celui-là, je l’ai vraiment senti passer. Dire que si Vercingétorix avait été incarné par Gérard Depardieu, je ne me serais jamais infligé ça… Mais que voulez-vous, je me suis mis à suivre la carrière de Christophe(r) Lambert – encouragé dans cette voie par le Dr Devo, bonjour la prescription ! Et bien je préfère encore revoir GIDEON que cette soupe saumâtre. Bon, le film est assez drôle au 36e degré : c’est le festival de la Perruque (Christophe(r) ressemble ici à un croisement bâtard entre Catherine Lara et le John Travolta de BATTLEFIELD EARTH), la coproduction internationale impose une post-synchronisation désastreuse (les dialogues absurdes étant encore l’élément le plus amusant du film) entrecoupée de répliques qui tuent (« Gauloises, Gaulois ! »), les génériques d’ouverture et de fin ont des proportions co(s)miques, Klaus Maria Brandade de Morue cabotine comme un chien en rut au milieu d’acteurs costumés façon Astérix. Oui, oui, c’est amusant. Mais bon sang, même pour rire, que c’est long parfois, deux heures (DEUX heures, deux heures, 2 heures, misère), d’autant plus que Jacques Dorfmann, dans la séquence de bataille finale, pompe honteusement le RAN de Kurosawa, qui ne s’en offusquera sans doute pas, non seulement parce qu’il est mort, mais aussi parce qu’à l’écran, ça devient juste, involontairement, parodique.
 
W comme… WITCHOUSE, de David DeCoteau (USA, 1999).
Et non pas WITCHOUSE II comme initialement prévu, car c’est bien à ce stade que j’ai décidé d’enfreindre le strict règlement. La cause en est simple : j’avais prévu de visionner ce WITCHOUSE II sans jamais avoir vu l’original, dont je ne possédais pas de copie. L’ayant trouvée ce week-end, il m’a paru idiot de ne pas les intervertir. D’autant plus que, si ça se trouve, je n’aurais rien compris à WITCHOUSE II sans avoir vu WITCHOUSE 1, qui sait ? J’en doute, ceci dit. WITCHOUSE est une production de la firme Full Moon, siège du producteur Charles Band, qui inonde le marché de films souvent très mauvais, mais qui ont au moins, de temps à autres, un peu de personnalité ; c’est aussi une des dernières boîtes à produire, encore aujourd’hui, de petites séries B à l’ancienne, parfois assez cocasses d’ailleurs (LE CERVEAU DE LA FAMILLE, THE KILLER EYE, ou encore CREEPS, le film où les Grands Monstres du Fantastique – Dracula, la Momie, le Loup-Garou, Frankenstein – sont interprétés par des nains !). Avec WITCHOUSE, cela dit, on est en terrain familier, les pieds bien plantés sur les sentiers battus. Une bande de jeunes crétins organise une soirée dans un manoir isolé, et tout va mollement jusqu’à ce que les lieux soient investis par une sorcière. Pour ce qui est du scénario, rien à signaler, vous pouvez circuler. Les acteurs sont mauvais comme des cochons, à l’exception notable d’une certaine Brooke Mueller, petite bombasse blonde dont le jeu outré et extraordinairement vulgaire m’a franchement ravi. Les mecs sont tous des mickeys bodybuildés habillés en marcels, mais vérification faite, tout est normal : le « Jack Reed » qui signe la mise en scène n’est autre que notre bon vieux David DeCoteau, cinéaste gay qui a considérablement « orienté » son cinéma depuis son outing (voir l’article sur le film LEECHES). Mais là n’est pas la caractéristique première de ce vieux briscard de la série Z : depuis quelques temps, il a découvert une figure de style cinématographique qu’il semble avoir décidé d’exploiter jusqu’à la moelle : le plan basculé. Dans un mouvement chaloupé (le premier est très subtil et assez beau, mais ensuite, David se lâche complètement), les plans tanguent sur la gauche, puis sur la droite, puis à nouveau sur la gauche si le plan dure suffisamment longtemps, et ce, à chaque plan et pendant tout le film !!! C’est assez surréaliste, c’est très con, c’est drôle sur la longueur, mais mieux vaut ne pas avoir mangé des huîtres. À part ça, rien à signaler, le film est très Z, assez laborieux, très court, et est dédié à l’un des mickeys du casting, assassiné peu après le tournage de THE KILLER EYE à l’âge de 28 ans, si c'est pas malheureux.
 
Z comme… ZELIG, de Woody Allen (USA, 1983).
Je n’avais pas revu le film depuis une paye, et il faut bien dire qu’il s’avère tout à fait à la hauteur de sa réputation : c’est malin, insolent, vif, et c’est aussi l’un des films les plus drôles du cinéaste avec GUERRE ET AMOUR. Pour ceux qui ne le situeraient pas, il s’agit d’un faux documentaire sur un homme ayant développé, par pure névrose, la capacité de prendre l’apparence et la personnalité des personnes qui s’approchent de lui, sauf les femmes. (« Des tests sont en cours actuellement avec un nain et une poule », nous informe la voix-off). Il peut donc devenir chinois, indien, noir, etc., ce qui fait de lui la menace la plus sérieuse pesant sur le continent (dixit le Ku Klux Klan). On dit parfois bien du mal de Woody Allen sur Matière Focale – et il le mérite souvent, sa carrière étant tout de même très inégale et pas spécialement dans le haut de la vague ces dernières années, raison de plus pour mettre en valeur ceux de ses films qui valent vraiment le détour : ZELIG en fait indubitablement partie.
 
Mark Toesca me presse de vous proposer, pour conclure, cet Abécédaire sous la forme d’un Top 23 (pas 50 pour des raisons de bonne logique, mais pas 26 non plus car j’étais en panne de films en Q, X et Y). Le voici, et pour information, à partir de SAHARA inclus, vous pouvez économiser votre argent sans regrets.
 
EXOTICA
ZELIG
LE JOUR DU FLEAU
THE MAN WHO CRIED
PREPAREZ VOS MOUCHOIRS
CAPITAINE KRONOS
DOUBLE VISION
ROBERTO SUCCO
LE FLEUVE DE LA MORT
KUCH KUCH HOTA HAI
LA LOUVE SANGUINAIRE
NUMERO 17
UN BAQUET DE SANG
BAMBOLA
SAHARA
TOUBIB MALGRE LUI
HANS CHRISTIAN ANDERSON ET LA DANSEUSE
ANGEL
WITCHOUSE
VERCINGETORIX
L’ÎLE
OCTOPUS II
GUEPES ATTACK
 
Bien, ce fut un plaisir je l’espère partagé : je vous abandonne, je dois aller voir L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS.
 
Le Marquis

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Mardi 21 février 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : "Ze(u)rovision (un jour que je me balladais en Lituanie") par Dr Devo)

Chers focaliens,
 
Si on allait au cinéma ? Oui, mais il n'y a rien. C'est dans ces cas-là qu'on apprécie sa carte illimitée Pathugmont ! Quand c'est comme ça, quand il n'y a rien en apparence, quand vous avez déjà vu le superbe LES MOTS RETROUVÉS (s'il passe encore en France en deuxième semaine, ce qui est loin d'être certain), dans ces cas-là, dis-je, soyez Devo chez vous ! Appliquez le baume du bonheur du bon Dr, avec de vrais morceaux de tigre dedans (que des espèces protégées !). [Pour nos amis amis des animaux et de leurs amis : tout ça c'est pour de faux ! Manger des animaux en voie de disparition, c'est mal ! Ou alors avec des légumes...] Oui, oui appliquez la méthode Devo sur vous-même : allez voir un film au hasard !
Comme je l'avais déjà démontré, expérience empirique à l'appui, dans mon sublime article SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE ("la modestie, c'est de savoir reconnaître ses capacités", David Niven), vous avez autant de chances de voir de bons films en allant au cinéma au hasard qu'en choisissant. Et quand il n'y a rien, profitez en pour augmenter, à cause de ce même principe, vos chances de voir un bon film. [Ceux qui ne sont pas convaincus n'ont qu'à aller lire l'article. Je suis Docteur.] Et allez voir quelque chose que vous ne seriez jamais allés voir. Ou alors prenez la personne qui vous ressemble le moins dans la file, et demandez lui de vous dire un nombre au hasard de 1 à N [N=nombre de salles dans votre Pathugmont]. Et Zou, c'est parti !
C'est comme ça que moi, personnellement, en ce qui me concerne, je suis allé voir L’HONNEUR DU DRAGON !
 
Allez, laissez reposer cet article un peu. Allez vous servir un petit verre de marsala ou une verveine. Les fumeurs, allez en griller une dans le jardin ou sur le balcon. Ne pensez plus à rien, ne pensez plus à ce que je vous ai dit, ne paniquez pas, respirez le frais. Durée de la pause : 5 minutes. Ensuite, allez faire pipi et revenez me voir pour lire la suite.
 
La Thaïlande. Vaste pays aux paysages variés. Peuple des mille sourires et parfums éternels. Délice des chouli-choulis aux mille saveurs. La Thaïlande. Le pays aux 48 races d'éléphants [C'est bon, mangez-en !] Pays de dense verdure, de forêts touffues aux sonorités sauvages et enchanteresses. Ses temples bouddhistes, sa place, ses commerces.... Ah ! la Thaïlande, reconstruite avec les petites pièces jaunes du Tsunami du cochon-tirelire Douillet de Madame...
Approchons-nous ! Oh là, un tooka-hooka ! Et ici ! Un CD pirate d’Elvis Phuong ! [Achète-le moi ! NdC] Et là-bas, sur cette petite branche, le kkkkkkavaliere, frêle oiseau au chant rude mais envoûtant.
Tenez, prenez ces éléphants, là, juste ici. Non non non non, on ne les mange pas, ce sont des éléphants sacrés ! Tony Jaa est encore petit quand son père lui annonce qu'il fera comme son père : gardien d'éléphants sacrés. Un éléphant sacré = un gardien. C'est simple. Tony reçoit donc un éléphant à la puberté, éléphant qui sera sa vie, son métier, son honneur. Il lavera cet éléphant, lui donnera à manger et jouera au scrabble avec lui tout au long de sa vie.
Tony grandit dans la forêt avec son éléphant et les autres éléphants de la tribu sacrée, et par voie de conséquence, avec les gardiens sacrés des éléphants, qui ne le sont pas moins. Une vie de parfums exquis et d'odeurs de forts excréments, une vie dans la forêt aux couleurs safran ? Oh pardon, madame, moi je prendrai une numéro 27 !
Tony a déjà plus de vingt ans, le temps passe. En même temps, on est pas venu là pour regarder 90 minutes sur les éléphants sacrés ! La mère de l'éléphant dont s'occupe Tony, et dont s'occupe le père de Tony... Quoi ? Tony a un petit éléphant qui grandit avec lui, je l'ai déjà dit ! Suivez un peu ! Et bien, la mère de l'éléphant de Tony, c'est le père de Tony qui s'en occupe. Simple, non ? Non, vous ne trouvez pas ça simple ? Allez voir LA MAMAN ET LA PUTAIN alors ! Et laissez nous tranquilles...
 
La maman éléphant doit aller en ville voir le véto ou je ne sais quoi, et là, c'est le drame. L'éléphant de Tony et la mère de l'éléphant de Tony sont capturés par des mafieux ! Le papa de Tony se fait tirer dessus. Et ça, ça ne trompe personne (hahahaha !), c'est le signe que rien ne sera plus jamais comme avant...
Tony apprend que les éléphants ont été emmenés à Sydney, capitale de l'Australie, à moins que ça ne soit Camberra. Tony décide d'aller là-bas récupérer ses éléphants. Il ne connaît personne, ni même le dialecte australien, et il ne pourra compter que sur une chose : son kung-fu ! [Anne Archy n’était pas libre pour rédiger cet article ? NdC]
 
Ah oui, c’est facile de se moquer, surtout quand on arrive dans ce dangereux triangle des Bermudes cinématographique qui se dresse entre l’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande. Non seulement le dépaysement est assuré, mais on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Souvenez-vous du divin AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE, le film hong-kongo-philippin dont on avait déjà parlé, qui est une merveille galactique de bizarrerie audio et visuelle, et dont le DVD se trouve pour un prix tout à fait marquisien (voir ici), c'est-à-dire presque rien. Un superbe investissement. Et que dire de l’indonésien LA REVANCHE DE SAMSON, que je n’ai pas encore vu, mais dont le Marquis vante les mérites avec force, film qui provoque chez ses invités de graves louanges… Nombre de nos amis communs ont vu le film grâce au Marquis (suivez un peu !), et reviennent avec de curieux mots dans la bouche et les yeux rougis : "C’est absolument le plus débile film que j’aie vu, et en même temps, c’est superbe !" ou "J’ai ri jusqu’à ce que je m’arrête, malgré l’évidente splendeur de ce long-métrage". Certains disent même que c’est encore mieux qu’AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE, même si cela me semble un peu impossible, voire pas raisonnable du tout. En tout cas, ça donne envie.
 
Ici, en Thaïlande, c’est, pour cette fois au moins, un voyage différent qui nous attend. L’HONNEUR DU DRAGON, malgré son budget relativement modeste (à vérifier), est quand même 12,000 fois plus richement doté que ses deux voisins dont je viens de parler. Le film est bien distribué à l’international, il y a de l’effet spécial en veux-tu en voilà. Bref, on n’est pas dans la série Z en carton hallucinogène. Malgré ce qu’a bien voulu dire la critique, d’ailleurs, encore une fois très méprisante (on a l’impression qu’ils donnent une pièce, une image ou un bon point à un mendiant, c’est assez dégoûtant : "Oui, c’est quand même à peu près rien du tout, c’est la Thaïlande quand même, mais cet acteur Bidule Machin est vraiment impressionnant et beau, ce qui rend la séance bougrement sympathique, je lui donne une petite pièce !"). Or nous allons voir qu’il y a un peu plus de raisons de voir ce film que de s’extasier sur LE PETIT LIEUTENANT (ça faisait longtemps ! ÇA FAIT DU BIEN !).
 
[Note aux Votants pour les Césars : refusez de voter en masse tant que COMBIEN TU M’AIMES et INNOCENCE ne seront pas nominés. Amenez des pancartes à la cérémonie. Ils n’ont même pas invité Lelouch, qui a pourtant signé un bien beau film cette année (pour les pervers du moins, et moi, j’en suis un). Il n’y a que Haneke qui s’en sorte. Quant à INNOCENCE, qui est sans doute le seul film français un peu original de l’année, ben, qu’est qu’y fait, y fait rin, qu’est qu’y dit, i dit rin, pour qui i di rin et qui fait rin : i existe pas ! Les vrais cinéphiles vont en commando pendant la cérémonie et vont boucher les toilettes du théâtre avec du caca de petit poney, empêchant ainsi les gentils collaborateurs d’aller aux toilettes ou de se refaire une mocheté, ou de prendre une ligne de coke, pendant le cocktail pré-dînatoire.]
 
Revenons à nos éléphants. Comme je l’ai expliqué plus haut, L’HONNEUR DU DRAGON a été choisi au hasard, complètement, et ce n’est pas par son titre à la logique un peu bêtasse (kung-fu=Bruce Lee= dragon) qu’on a été convaincu d’aller lui donner des sous. Sans conviction, les films à l’affiche n'étant vraiment pas attirants cette semaine-là, on rentre dans la salle, et très tôt, une brise de regrets se met à flotter… Je n’avais pas vu ONG BAK, réalisé également par Prachya Pinkaew, aussi avec Tony Jaa, et distribué par Besson d’ailleurs. Je ne l’avais pas vu, et sans regret en plus.
 
Ici, le film commence par dix minutes assez flippantes, où l’histoire pose ses bases (éducation par l’éléphant, historique des personnages, placement de l’intrigue à suivre). On se croirait en pleine hagiographie thaïlandaise : sa forêt merveilleuse, ses paysages impressionnants et variés, sa fabrication de sièges en rotin, ses éléphants sacrés, son formidable écosystème, puis le pendant de la carte-postale, son trafic d’animaux, sa corruption, etc. Pinkaew ne fait pas dans la dentelle, avec des filtres sur les bords du champ, une photo granuleuse et retravaillée à mort en post-production et des bons sentiments en veux tu en voilà, jusqu’à l’enlèvement des deux éléphants familiaux, où là, ça se gâte encore avec une narration sentant franchement le film d’animaux pour enfants pendant les vacances de Pâques. Mouais. Ça n’en finit plus, et on se dit qu’on n'est pas venu là pour regarder un DVD du National Geographic ! Non mais !
C’est interminable, facilement dix minutes, ça annonce une narration pleine d’enjeux et de quiproquos, et on sent déjà poindre l’ennui qui va sûrement accompagner leurs résolutions. Méfions-nous de l’éléphant qui dort, cependant. Après ce préambule à la HANUMAN (film débilosse avec un petit singe), l’action débarque là où vous n’y croyiez plus. Et alors, le changement de ton est brutal. La première séquence d’action est une poursuite en bateaux légers ultra-rapides. Moult cascades, des relents de James Bond version Roger Moore (mon dieu !), mais aussi une jolie efficacité en quelque sorte. Si l’étalonnage est toujours aussi trafiqué (pourquoi pas ?), on a laissé enfin tomber ces affreux petits filtres gaussiens, et ô surprise, du côté de l’échelle de plans, c’est pas trop mal, avec beaucoup de plans d’ensemble ou moyens qui aèrent bien la chose. On constate au passage que les cascades sont assez largement brutales, et qu’on a dû en utiliser, du mercurochrome (ou du bois de cercueil !) pour soigner les cascadeurs qui se font torturer très nettement, au ralenti, et chaque explosion nous fait sentir quasiment cette jolie odeur de poils de nez brûlés. On est dans un masochisme quasiment hong-kongais. Ça fait du bien, me dis-je, ça change du découpage de l’action à la ricaine, et même, surprise, cette séquence se termine par un plan digital très splendouillet et complètement improbable, mais qui apporte une certaine efficacité en forme de bouquet final, et qui nous laisse sans voix. C’est plutôt surprenant, et ça en impose, c’est sûr. Ces gens-là n’ont pas froid aux oreilles, me dis-je.
 
Je passerai sur le développement du thriller dans sa partie australienne. Elle se base presque uniquement sur le phénomène de perdition de Tony Jaa (ça s'écrit aussi Tony Ja, va comprendre !) qui ne connaît personne, qui se fait embarquer par les flics 12 secondes après son arrivée à l’aéroport (la narration, ça ne traîne pas), et qui ne parle pas la langue. La VF, en passant par là-dessus, tel le temps, détruit tout. Cette fameuse scène où Jaa, mutique, finit au bout de cinq minutes par s’exclamer devant le policier asiatique : "oh, mais tu parles le thaï !" est assez monstrueuse. Ben oui, nous, on ne le savait pas, vu que tout le monde parlait français dans la voiture ! Dommage donc d’être privés du thaï, de l’anglais (et peut-être du chinois). Bah, on fera avec.
Il reste l’action. Il y aura curieusement toujours quelque chose à manger dans ce film. Les séquences d’action ne sont pas complètement homogènes, et certaines sont largement plus réussies que d’autres. On est effaré par la brutalité sèche de Tony Jaa et de ses compagnons. S’il y a très peu de sang, juste de quoi souligner l’effort, les angles sont quelquefois judicieux, et le jusqu’au-boutisme des acteurs et des figurants cascadeurs fait presque mal (et aussi du bien !) à voir ! C’est effectivement d’une brutalité inouïe, et ça fait marcher la machine à suspense à fond, chose assez remarquable dans un film dit de kung-fu, où l’on sait que tout ça va se régler par la victoire à l’aise du héros. Ici, c’est un peu différent : les mouvements sont parfois si violents qu’on se dit (licence poétique) que tout est possible. Sans être jamais complètement glauque (ça reste de la très belle chorégraphie), les combats ne sont pas en mode automatique, pas tous en tout cas, et cette profusion de coups impressionnants qui nous font pousser des petits "aïe !" dans la salle, inscrit certains passages dans une certaine lourdeur physique et émotionnelle qui rejaillit assez bien sur la narration, curieusement.
 
Evidemment, tous nos amis critiques professionnels en ont profité pour dire que le scénario était complètement vide et cruche, à la manière d’un film porno. S’ils avaient vu certains films de kung-fu (juste un ou deux comme moi, pas forcément trois tonnes), ils auraient bien vu que la chose était au contraire justement développée. Evidemment c’est pas du Ronsard ou du Bergman ! C’est du brut de décoffrage, au contraire. Et c’est une narration de genre, une narration d‘exploitation. Bon sang de bon sang, c’est quand même autre chose que les films de kung-fu chinois des années 70/80 qu’on trouve en ce moment en DVD pour une poignée d’euros, et c’est aussi autre chose que, par exemple, la narration des films de bagarre issus de la blacksploitation par exemple, où là, effectivement, on frise quelquefois le n’importe quoi. Et puis, troisième point, si l’on compare la narration de L’HONNEUR DU DRAGON à celle de THE ISLAND de Michael Bay, et bien il n’y a absolument pas photo : le scénario le plus riche n’est pas américain. Idem pour la narration en général.
 
Evidemment, dire d’un film thaïlandais qui ose jouer dans la cour des grands et qui y réussit avec un savoir-faire original et certain, que c’est un vide narratif, c’est très facile, et d’une condescendance qui viserait carrément le respect si nous n’étions pas pour l’égalité des peuples et pour la paix universelle ! Alors, on fait le chichiteux, là où au contraire c’est drôlement bien ficelé. Il aurait fallu, pour avoir des critiques pertinentes et professionnelles, que ces gens-là, mes chers confrères, mes vieux complices, aillent voir de temps en temps des films un peu différents, qu’ils aillent comme un Jacques Fabre (le meilleur modèle culturel au monde), au fond du magasin pour voir les sacs de films que le ranger Silver a cachés dans l’arrière boutique ! Et d’une. Et s’ils étaient de vrais critiques dignes de ce nom, il saurait que le cinéma, c’est de la mise en scène, et que la narration, ce n’est pas seulement le scénario en tant que continuité dialoguée, mais aussi… de la mise en scène justement. Mettre en scène, découper, choisir un angle et faire des mouvements de caméra, c’est pas faire du joli, c’est pas de l’habillage, c’est aussi raconter l’histoire. Passons.
 
Non, ne passons pas, et laissez moi ajouter que, même sans rappeler ces éléments fondamentaux, il s’en passe, des choses sur le plan narratif dans cet HONNEUR DU DRAGON, notamment la formidable méchante (et sa sublime scène de repas !!! Je ne vous dis rien, mais ça vaut son pesant de cacahuètes !). Et puis, comme le montre très bien la scène de combat dans le temple bouddhiste (sans Richard Gere !) et la scène de combat finale, c’est quand même bien construit narrativement, et l’arrivée des Gros Méchants (déformée dans des jeux malicieux de perspectives (numériques ?) très impressionnants et qui sont d'une vivacité phénoménale, est pleine de suspense (dans le temple, l’arrivée du mastodonte ressemble presque à une apparition de film de zombies !). Ben oui ! Non seulement les combats sont très bons et sont conçus pour être montés (et non pas comme un vulgaire montage de rushes de la captation sur le plateau), mais en plus, il y a des pauses, des cassures du rythme et un certain suspense !
 
Bon, ceci dit, c’est quelquefois inégal, mais ça fonctionne haut la main. La dernière séquence par exemple est montée avec des tas de petits plans rapprochés dégueux, mais heureusement, le montage est lent et donne un certaine sensation d’abrutissement par la fatigue. Mais pour le reste, on a quand même un objet découpé et "prévu pour", ce qui est absolument remarquable dans le film d’action de nos jours. Et puis, l’autre gros atout du film, c’est le son dans les combats ! Là aussi, je dis oui ! Pinkaew fait le contraire d’Hollywood. Et le dispositif marche du tonnerre ! À savoir : à Hollywood, on balance la grosse musique de John Williams, on plaque de gros effets (absolument identiques et anonymes de film en film) en 5.1, et on fait crier en sous-mixage les héros en post-synchro à grand coup de "Attention !", "Ça s'écroule !", et autres "Derrière toi !" aussi spirituels les uns que les autres. Ici, l'option est biaisée de jolie manière. Il y a de la musique, certes, mais sous-mixée (derrière pour ainsi dire). Quelques effets, mais mixés raisonnablement sans faire trembler les murs du cinéma. Et aussi des coups post-synchronisés. Le tout étant parfaitement audible (déjà, quel progrès !). Le grand bond en avant consiste à utiliser de manière ostentatoire la respiration et les cris des acteurs-cascadeurs en son ON. C'est à dire en live sur le plateau. Ça, c'est vraiment très bien. Surtout que ce sont des sons issus de la performance athlétique, et pas des feulements de comédiens qui se la jouent. Voilà qui donne rythme, vivacité et tension dramatique à ces combats, d'une manière tout à fait remarquable. Du coup, tout cela est vraiment beau et prenant à regarder. Si les combats étaient encore plus découpés et montés, et avec plus de régularité, on aurait quelque chose d'incroyablement surprenant. Mais bon, c'est déjà très bien. Et pan, dans ta face, Hollywood !
 
Côté acteurs, c'est vraiment pas mal. Alors bien sûr, c'est pas du Tavernier, ni même du Woody Allen ou du Lawrence Olivier! On est dans un film de tronches, où les acteurs sont choisis pour leurs qualités physiques avant tout. Ce qui ne veut pas dire que le reste soit négligé pour autant. Evidemment, c'est du brut de décoffrage et des sentiments purs, presque enfantins. Mais il n'empêche, on retrouve là un certain premier degré assez agréable, soutenu par un ou deux rôles intéressants, notamment le flic immigré et bien sûr la méchante !
Tony Jaa, quant à lui, est tout simplement monstrueux de virtuosité, bien sûr, mais aussi de lourdeur et de puissance. Tout tourne évidemment autour de lui. Bien sûr, la comparaison avec Bruce Lee est bien utile sur le plan marketing. Mais au lieu de crier au n'importe quoi, faisons justement la comparaison. Et là, il n'y a pas photo. Les films de Bruce Lee sont incroyablement mal joués et mal réalisés. Ici, Jaa arrive à donner une vraie impression de sérieux, bien loin de toute théâtralité, et plutôt plaquée sur la volonté de donner une émotion simple et sans chichi, surtout sans grimaces et autres tics qu'on retrouve souvent chez les acteurs de films "de bagarre", qu'ils soient occidentaux ou orientaux. Sa tête de Gavroche populaire et triste fait parfaitement l'affaire, ni plus ni moins (il ne s'agit pas non plus de dire que le mec est un acteur génial), et contribue là aussi à donner une certaine étoffe et un certain relief à un genre qui, bien souvent, se fout de tout pourvu que ça castagne. Débarrassé de tout humour, sauf si cela apporte quelque chose à un des personnages, et se vouant avec une rigueur et une passion palpables pour un premier degré assumé, même s'il lorgne sur la parabole et le conte, L'HONNEUR DU DRAGON fait montre de beaucoup de cœur pour un film d'exploitation, et dépasse le mode "kung-fu ayant pour support le matériau audiovisuel" de la plupart de ses concurrents. Pinkaew n'oublie jamais que tout ce travail, ce n'est pas que pour faire du flouze ou montrer des prises de combat. Le but avoué ici est de faire du cinéma, comme le prouve l'ensemble du projet. L'objectif est atteint. [Il y a une séquence sublime qui vient tout casser : le fameux plan séquence qui contredit joliment le découpage (un peu) rigoureux de l'ensemble. Très belle idée.]
 
Ben, ça ressemble à du bon cinéma d'exploitation populaire tout ça ! Oui, c'est carrément ça ! Pas le film du siècle, ni même celui de l'année, mais l'impression de voir un métrage qui, dans son genre, évite l'esbroufe et le remplissage du vide, et remplit son contrat, avec même quelques originalités, là où généralement la concurrence (notamment les films d'action américains richement dotés) sont placés sous le signe de la boursouflure et de l'obésité.
 
Energiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je sais très bien qu’Elvis Phuong est vietnamien, voyons !
J'ai oublié de dire que les chorégraphies me semblent très originales, et loin de toute vocation didactique ou documentaire. Cet art syncrétique est vraiment bluffant.
 
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Vendredi 17 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo: "Ça pue les colins !" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Les épisodes de la série MASTERS OF HORROR s'enchaînent tranquillement et sans soucis d'homogénéité en matière de rythme et d'aboutissement. Les histoires offrent un panel varié, entre le classique réapproprié (SICK GIRL) et le grand dépaysement (INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD). Ça peut être bien, ou alors n'importe quoi, ou encore très personnel (curieusement). On ne sait pas à quelle sauce on va être mangé. Mais les réalisateurs ayant plus ou moins carte blanche, l'expérience d'enchaîner tranquillement les épisodes (et dans le désordre en plus) est quelque chose de largement ludique. Et plus encore, elle permet de tâter le pouls du genre avec ce joli panel-IFOP de réalisateurs.
 
Et avec DREAMS IN THE WITCH HOUSE, on continue la tournée des popotes des vieux grizzlis de la mise en scène, puisque c'est Stuart Gordon (59 ans quand même) qui est au commande de, devinez quoi, cette adaptation de Lovecraft !
Gordon est un petit gars très sympathique, et pas manchot. Egalement inspiré par Lovecraft, RE-ANIMATOR, malgré sa réputation de film culte, est très bien. FROM BEYOND, également adapté de Lovecraft, laissait pantois par sa noirceur et ses audaces narrato-visuelles, et DOLLS (LES POUPÉES) est un film absolument beau, tout simplement.
Peut-être le garçon n'a-t-il pas l'inventivité et l'assurance d'un Cronenberg ou d'un Carpenter. On est sans nul doute en dessous avec Gordon. Mais n'ayons pas le réflexe inverse non plus en le mettant parmi ces figures attachantes et cultes de la série B (et Z) fantastique. Il y a une démarche vraiment artistique et personnelle chez Gordon, une espèce de cap, avec des aboutissements plus ou moins heureux, mais bon, il y a un cap.
La dernière fois que j'ai vu un de ces films, il s'agissait de DAGON, adapté d'un certain auteur du fantastique américain dont le nom commence par L et finit par T, comme c'est bizarre, et qui a été tourné en Espagne grâce au génial système de Brian Yuzna, grand pote de Gordon. Yuzna est exilé en Espagne, où il produit plus de films (et de bien meilleure qualité technique en général) qu'aux USA, et où il accomplit un travail remarquable. Il faudra qu'on reparle de tout ça un de ces quatre. [Il faudra se dépêcher, car la Fantastic Factory vient de mettre la clef sous la porte ! NdC] Et ce DAGON, malgré des moyens très chiches, était vraiment surprenant : assez lent mais très bien rythmé, casting étonnant, bon montage, et des scènes d'action ahurissantes et pas forcément ultrarapides, mais fabuleusement palpitantes et cauchemardesques. Un vraiment bon film.
 
Gordon se fait plaisir, et réadapte pour la 150e fois Lovecraft avec ce DREAMS IN THE WITCH HOUSE. Le scénario est de Gordon et de Dennis Paoli, qui avait déjà signé celui de DAGON (un type raisonnablement doué, à qui l’on doit aussi les scénarios du DENTISTE, de RE-ANIMATOR, FROM BEYOND et BODY SNATCHERS version Ferrara).
 
De nos jours, aux USA. Ezra Godden est un jeune étudiant qui prépare une thèse en physique. De la recherche formelle même, puisqu’il cherche à utiliser la théorie des cordes, pour expliquer la possibilité de voyage entre les dimensions et les temps séparés normalement ! Fichtre ! Il débarque dans la ville, dans une pension où il va louer une chambrette minable et vieillotte. Mais il sait très bien qu’il ne trouvera pas moins cher que ce petit taudis. Le voilà donc dans cette maison, où vivent également le propriétaire, gros bonhomme acariâtre et pingre presque jusqu’à la malhonnêteté, un vieux mutique, une mère célibataire et son fils de un an. Des phrases psalmodiées en latin à deux heures du matin (le vieux mutique), des cris d’horreur dans l’après-midi (la mère célibataire, qui a vu un rat dans sa chambre !), l’ambiance est assez étrange dans cette maison délabrée. Cela n’empêche pas Ezra de travailler comme un petit fou. Lors d’une étude graphique de sa théorie sur son ordinateur, il s’aperçoit que les plans de conjonction de deux mondes parallèles (en théorie, bien sûr), forment la figure exacte d’un mur de sa chambre, contrarié par une sous-pente. Hasard ou coïncidence, Ezra s’en étonne quand même… Dans le même temps, il se rapproche de la mère célibataire qui, à l’occasion, le dragouille gentiment, et surtout lui demande de petits services. Le vieux mutique va même lui adresser la parole : a-t-il vu le rat au visage humain ? N’importe quoi ! Ezra ne s’en laisse pas compter. Mais la nuit suivante, il fait un horrible cauchemar où le rat à visage humain vient lui parler ! Ezra commence alors une série de nuits cauchemardesques, qui bien souvent le font se réveiller dans des endroits différents de l’endroit où il s’est endormi. Somnambulisme cauchemardé ou véritable expérience ? En tout cas, ces "rêves" présumés lui démontrent clairement que le rat à tête humaine n’est qu’un émissaire d’une créature bien plus effrayante, créature qui va lui donner les clés, mine de rien, du passage entre plusieurs dimensions, dans un but aussi précis qu’horrible…
 
Stuart Gordon, donc, revient à son amour de toujours à travers cette adaptation très libre et contemporaine de son auteur de chevet, ce bon vieux Lovecraft. Le réalisateur choisit un parti pris assez certain. Un récit rêche et de facture classique, d’une part, et une déviation fantastique qui ne s’exprime, ou plutôt qui n’est introduite, que par la forme graphique. Et cette forme graphique n’est ni signifiante, ni symbolique : elle est ! Et donc, elle n’est jamais expliquée ni justifiée. Ce sont les trois plans formés par le mur et la sous-pente de sa chambre. Premier mouvement. Puis c’est une lumière mauve sombre qui introduit, comme un signal inconscient (qui fonctionne d’autant mieux qu’aucune valeur ne lui est attribuée ; on croirait presque à une intervention directe du directeur de la photo dans l’histoire du film elle-même) toutes les périodes de cauchemar. Ainsi, le récit fantastique est clairement identifié, et même carrément délimité du reste. Il y a un plan réel et un plan fantastique, point. Bien séparés et par la structure rêche et classique du récit, et par le sujet lui-même en quelque sorte, le personnage principal essayant justement de montrer la co-existence formelle et ponctuelle de dimensions qui, justement, ne peuvent se rencontrer en principe dans le réel. N’oublions pas que le gars fait de la recherche formelle, après tout.
Donc, comme souvent chez Lovecraft, et ceci à mes yeux n’enlève rien aux qualités indéniables de l’écrivain, on est dans le brut de décoffrage, dans le fantastique sans chichi ni dispositif. On prend une idée, quitte à ce qu’elle soit rabâchée déjà par la littérature qui a précédé (ça n’a aucune importance), et on s’y tient jusqu’au bout. Tout cela a un parfum d’inéluctable, qui n’empêchera pas les choses d’arriver. Et c’est effrayant bien sûr de savoir "presque" ce qui nous attend dans l’ombre, car justement, c’est un "presque" : quand il se révélera, il sera identifiable et connu, avec un caractère d’inéluctabilité indéniable, mais l’horreur une fois incarnée sera unique et ne se renouvellera jamais. Il y a presque quelque chose de l’ordre non pas de l’enfantin, mais de l’enfance chez Lovecraft, où l’horreur est monomaniaque. L’objet horrifique et ses desseins funestes sont uniques et clairement identifiés, mais l’horreur, une fois qu’elle a pris corps (expérience qui est justement inédite, ce qui lui profère toute sa force) est sans fond. La victime nourrit la Bête qui reste, finalement, assez lointaine.
 
En cela, le film de Gordon est totalement fidèle au récit lovecraftien. Le fait d’introduire tout le fantastique par une seule idée graphique, pauvre en elle-même et complètement théorique, fonctionne étrangement, du fait que justement, elle est une hypothèse formelle, à la fois dans la mise en scène et dans la narration (car le héros travaille justement à ce même exercice !). Il y a donc un dialogue peut-être simpliste, mais troublant, entre le fond et la forme, forme qui justement se refuse à toute surenchère, notamment en ce qui concerne les effets spéciaux. On sait que la chose est là, mais elle est cachée, et ça n’en fait pas moins peur.
Gordon signe un film soigné. Peu de personnages, peu de décors, mais plutôt stylisés avec goût, sans effet de lyrisme peut-être (ça peut arranger) mais sans adoucissant non plus, comme on dit chez les lessiviers. Le montage est strict, la lumière est plutôt belle et expressive, les cadres sont rigoureux. Les seules trous ou ouvertures que Gordon se permet sont assez étranges et gonflés. Il aère en effet son récit et ses conclusions par l’ajout de faits extérieurs qui justement viennent briser le huis-clos mental original. Le film se fissure ainsi, dans cet ajout hors-texte, et il pénètre dans le monde normal. On s’attend à une conclusion sobre elle aussi, mais n’empêche… Tous les semi-figurants qui apparaîtront ont plus d’importance que prévu. Pas beaucoup plus, mais ce sont les seuls moments où Gordon insiste un peu, de manière un chouïa plus lyrique et expressive. Cette petite touche, tout en loucedé, sur le ton du "mine de rien" et l’air de "ne pas y toucher", creuse une belle faille dans le film verrouillé (même si c’est avec réflexion et intuition). C’est dans ces deux ou trois personnages très secondaires (notamment la géniale bibliothécaire qui annonce à l’avance le mouvement que je suis en train de décrire, ce qui fait très peur) que vient s’engouffrer le Monde, c'est-à-dire notre monde réel de spectateurs. Et mine de rien, Gordon insiste juste un poil plus, mais, dans le contexte très formaliste du reste, cela apparaît comme un gouffre béant. C’est étonnant. Théorique mais étonnant. On était prévenu !
 
DREAM IN THE WITCH HOUSE est donc un film non seulement classique, mais froid, contrebalancé par une certaine outrance des phénomènes fantastiques, virant au grotesque, ce qui fait toujours très peur (surtout qu’en général, le grotesque, même quand il est utilisé avec force et talent comme dans l’absolument effrayant et pas drôle du tout (malgré sa réputation) EVIL DEAD par exemple, se fait de manière très ostentatoire et avec une anti-discrétion totale). En général, oui. Mais ici non, ce grotesque participant complètement à l’ambiance glaciale. C’est osé.
Les acteurs sont très bons dans l’ensemble, notamment la mère (Chelah Horsdal). Les seconds rôles, très charactérisés, sont pourtant d’une attention extrême (la doctoresse notamment, jouée par Susan Bain, est très bonne). Globalement, c’est donc du soigné. Mon bémol viendrait plutôt du rôle principal, Ezra Godden donc, qui me parait avoir un jeu plus placé sur la légèreté et le dynamisme que sur la sobriété et la froideur attentive. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne option. L’acteur n’est pas mauvais (et pas formidable non plus !), mais je pense que le dispositif et l’écriture étaient suffisamment forts pour que l’effroi passe quand même sans ce jeu plus démonstratif. En plus, l’acteur (qui avait déjà joué dans DAGON), a un faux air de Bruce Campbell (EVIL DEAD) et tend un peu à se rapprocher de son aîné. Nuance que j’apprécie beaucoup moins que le reste.
Enfin, froideur ne veut pas dire arythmie, et si je peux également reprocher quelque chose, c’est sans doute une espèce de tranquillité du montage, soigné je l’ai déjà dit, mais pas tenu au cordeau ou épuré au maximum (Cronenberg, dans ses "avants-derniers" films, SPIDER notamment, fait ça très bien, Carpenter aussi dans un autre style). En fait, pour être plus clair, on a un peu l’impression que, malgré l’intéressant et rigoureux projet, le montage suit un peu le scénario et ne donne pas de contrepoint à la narration (ce qui aurait pu, en peu de mouvements, rendre dynamique la chose, et en toute discrétion en plus, c'est-à-dire sans briser la froideur voulue du projet). C’est un peu dommage, et pour ma part, ça bloque un peu, en plus de l’acteur principal, mon implication dans le film, et pourtant dieu sait que j’aime aussi au cinéma les expériences de structure et de narration austères, voire froides (nuance que je ne raccroche pas systématiquement à celle de "lentes", "chiantes" ou "cliniques", justement, et c’est, tiens, je n’avais pas encore dit le mot dans cet article, un paradoxe, héhé !).
 
Il faudra sans doute rejeter un œil à ce moyen métrage à l’aune de cette réflexion, mais un peu plus tard, quand l’orage sera passé. On peut dire quand même que même en cherchant une certaine forme de classicisme, Stuart Gordon a fait preuve d’un certain courage en épurant son projet (loin du bien plus fadasse, mais classique aussi, CHOCOLATE de Mick Garris, on y reviendra), et en refusant ainsi toute potacherie flamboyante et séduisante (SICK GIRL de Lucky McKee, ou l’ultra-splendouillet et bordélique DANCE OF THE DEAD de Tobe Hooper). Dans le cadre de la série, le choix n’était pas complètement aisé, surtout que, sans doute (mais c’est à vérifier), Gordon est plus apprécié par la jeune génération pour RE-ANIMATOR et consorts que pour ses autres films. En tout cas, le pari est intéressant, même si l’emballement n’est pas à son maximum. Gordon semble creuser le sillon de sa carrière, en ce moment encore plus sombre et moins ouvertement "délirante" qu’à ses débuts. Il n’a pas interrompu la démarche pour la série. C’est très intéressant. [Je dis ça, mais sachez que je très fan de RE-ANIMATOR, très noir également, mais ouvertement plus lyrique !]
 
Une bonne question par rapport à MASTERS OF HORROR est : mais où est donc Brian Yuzna ? Ce serait une bonne idée de l’incorporer à cette série (dans la saison 2 ?) d’autant plus que l’alter-ego de Gordon s’était fort bien débrouillé dans le format court à l’occasion du film à sketches, lovecraftien également, NECRONOMICON, où il avait réalisé quelque chose de fabuleusement impressionnant. [Signalons d’ailleurs que le sketch réalisé par Christophe Gans pour NECRONOMICON était vraiment bon, et pourtant dieu sait si le français n’est pas un de mes auteurs de chevet !]
 
Fidèlement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 14 février 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : "Comme une fille que je ne suis pas" par Dr Devo, d'après une photo de MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE de Tobe Hooper)

Chers Focaliens,
 
Comme je le disais dans l'article consacré à INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD (j'adore ce titre) de Don Coscarelli, l'ami Tobe Hooper, c'est le négatif du réalisateur de PHANTASM. En un sens, Hooper est bien plus populaire que Coscarelli, et son MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE est un film qui, au moins en Europe, a bien plus marqué les esprits que PHANTASM. [Note : pour ceux qui n'ont jamais vu MASSACRE… dans la version originale de Hooper en 1974 et ne connaissent que le remake récent, sachez que ce film n'est pas exactement ce qu'en dit la rumeur. C'est un film très impressionnant et très antinaturel. Mais plus encore, c'est un film qui devrait être rangé dans les étagères Art et Essai des médiathèques, tant il est expérimental. L'utilisation du son, notamment (c'est un film très riche) est complètement monumentale. On est bien loin du film crapoteux et provocateur de la légende (bien que ce soit un film qui marque, et durement : en un mot comme en cent, on est pas dans la provoc' gerby à deux balles. Je dis tout cela sous le sceau du plus grand sérieux, bien sûr !]
 
Hooper, à l'instar de Michael Jackson (...n'importe quoi !), on ne peut que te dire : "Look what you've done !" Qu'est-ce qui s'est passé ? Voilà un mec qui débarque de nulle part et qui nous pond un des plus beaux films de la Création (MASSACRE... donc) et puis qui n'en finit plus de se gameller au fil de sa longue carrière ! Ses films ne font plus un kopeck (ce n'est pas un critère, remarquez) depuis longtemps, et souvent, Monsieur fait du direct-to-video fauché et bien souvent... Même pas feignasse, j'ai envie de dire, mais du n'importe quoi, pourvu que ça mousse (légèrement). Je n'ai pas vu son INVASION VIENT DE MARS, parait-il très sympathique. Par contre, j'ai vu THE FUNHOUSE, réalisé en 1981 et qui est un très bon film, assez social, et bien évidemment beaucoup plus classique (dommage !) que MASSACRE... THE FUNHOUSE reste un très bon souvenir, assez touchant. Ceux qui fréquentaient les vidéoclubs jadis ont peut-être vu le boîtier du film qui, en français, s'appelait MASSACRE DANS LE TRAIN-FANTÔME (mais où vont-il chercher tout ça, nos amis distributeurs ?). Malgré ce titre splendouillet, c'est un bon film.
 
Par contre, j'en ai vu quelques autres, et malgré toute ma bonne volonté (allez comprendre, le bonhomme, même si sa carrière est désastreuse, m'est assez sympathique d'une manière complètement irrationnelle !), c'est fabuleusement indigent la plupart du temps. Mais il faut reconnaître une chose à notre ami : il n'a pas peur du ridicule et du mauvais goût. Sinon, je crois qu'il reviendrait à ses premières amours expérimentales ! [Maintenant que j'y pense, THE MANGLER, film très social, est pas mal, et MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II, qui n'a plus rien à voir avec l'original, était assez appréciable, avec un joli décor si ma mémoire est bonne.] Allez vous acheter pour 0.50 centimes d'euros (d’occasion !) le fameux NIGHT TERRORS (où Robert Englund, Mr FREDDY en personne, et acteur fétiche de Hooper, incarne un marquis de Sade digne des plus beaux clips d'Aenigma, légèrement, un petit début de poil de chouïa, tendant vers le Z c'est vrai, ce à quoi on peut rétorquer que les clips d'Aenigma (qu'on ne confondra pas avec le film homonyme très raté (énormément loupé même !) que j'aime beaucoup, et je suis bien le seul, de Lucio Fulci dernière période avant la tombe), les clips d'Aenigma, disais-je, c'était déjà bien Z. Aenigma ou Enigma ? Le groupe je veux dire... Marquis, au secours, je m'en souviens plus ! Help ! [Enigma, le groupe ; AENIGMA, le film ! NdC]
 
[Ce n’est pas pour le dénoncer, mais Le Marquis, dont il faut préciser qu'il ne ressemble vraiment pas à Robert Englund, possède dans sa Cinéma-dévédéthèque Nationale de 1600 volumes le DVD des clips d’Enigma ! Ça fait partie des petites gourmandises qu'on avale en se poilant entre les films quand on est reçu chez lui. Voir ici si vous voulez plus de précisions. Au fait, je vous ai dit que THE MANGLER racontait l'histoire d'une repasseuse industrielle possédée par le Démon ? Non ? Ben, c'est plutôt bien quand même, malgré tout ! Au fait, je vous conseille, pour les plus masochistes parmi vous, chers lecteurs, et pour eux seulement, le film réalisé par Robert Englund : LA LIGNE DU DIABLE (976-EVIL). Vu également chez le Marquis, il repousse de manière presque ludique les limites galactiques de l'Ennui ! Le Marquis ne peut cependant pas se débarrasser de son DVD édité par Prism Leisure, je crois (voir ici : c'est-à-dire un transfert pirate dont l'éditeur n'a pas les droits, respectueusement déposé sur support numérique en respectant la qualité pourrave de la VHS usée de vidéoclub qui a servi de master) car notre éditeur préféré a fait une grosse erreur sur le DVD lui-même en écrivant le titre, soit : LA LINGE DU DIABLE ! C'est délicieux et furieusement collector ! Un must-have dans les soirées chics !]
 
Bon, c'est un peu n'importe quoi, cet article, êtes-vous en train de vous dire. Vous avez raison, mais c'est volontaire. Mon article est aussi foutraque qu'un film de Tobe Hooper ! Illustration, démonstration, applaudissements ! Clap clap clap !
 
Malgré tout, et même si les générations se renouvellent, Hooper continue d'attirer les nouveaux fans, qui se convainquent à chaque fois que le prochain de ses films sera celui de la renaissance. Héhé ! Malheureusement, on attend toujours. Ainsi, me suis-je dit, et avec un sentiment sincère d'être de la meilleure volonté du monde, si ça doit redémarrer, c'est bien ici, dans MASTERS OF HORROR, d'autant plus que le bonhomme va disposer de quelques moyens pour faire son film. Vas-y Tobe, c'est le moment ou jamais !
 
Elle / Il s'aperçut en faisant descendre progressivement la fenêtre de son navigateur web que le suspense montait indéniablement au fur et à mesure qu'il se plongeait dans les profondeurs du tentaculaire article...
 
Chez nous aux USA, dans une dizaine d'années. Ça va mal, très mal. Ça craint, même. Notre beau pays a subi des attaques terroristes, et tout se barre dans la pire des sucettes. Il y a quelques années, une pluie acide (le "bliss", hahaha !) est tombée partout sur le territoire, défigurant ou tuant tout ceux qui n'avaient pas pris, pendant ces funestes averses, un parapluie. Les attaques terroristes se sont succédées, la troisième guerre mondiale a eu lieu, et le pays est dans un désordre semi-anarchique terrible, évoquant malicieusement MAD MAX ou LAND OF THE DEAD. Les survivants (des femmes en majorité, les hommes étant morts sur le champ de bataille) tentent de s'organiser tant bien que mal, de repartir à presque zéro et de réorganiser une vie normale. Mais l'autorité nationale est considérément amoindrie, et ne contrôle plus grand chose. Dans la rue, c'est souvent les bandes de jeunes ponks qui font la loi et piquent le porte-monnaie des vieilles dames. On tue et on viole pour un rien. C'est la chien-lit (chianli ? Chiant-lit ? Cianti ? Mmmmm...). Ce n’est pas un temps à mettre un clown dehors. C'est la grosse misère. Les pauvres gens, et c'est bien la moindre des choses, souffrent énormément.
Une jeune fille de 17 ans (mouais...) vit seule avec sa mère. La grande sœur et le père sont morts depuis longtemps. Et elles tentent tant bien que mal de faire tourner leur petit restaurant. Elles vivent quasiment en recluses.
Un beau jour, un groupe de quatre jeunes ponks (qu'on a vus dans la scène précédente faire une transplantation sanguine forcée à un couple de petits vieux !) vient s'installer dans la modeste échoppe. Le chef de la bande est un abruti et un violent de première. Il pue la drogue et la violence à trois kilomètres. Le deuxième gars est aussi un ponk dégénéré, mais plus sensible. Il se rapproche de l'héroïne, qui le trouve malgré tout gentil !
[Le petit ponk sensible, c'est Jonathan Tucker, déjà remarqué par nos services en flagrant délit de conduite de tractopelle sans permis dans l'agréable OTAGES de Florent Emilio Siri, et qui fut aussi le fiston de Tilda Swinton dans BLEU PROFOND de Scott McGehee et David Siegel, film d'une splendeur absolument cosmique, et où le jeune homme, curieusement, était plutôt convaincant. Mais tout ça, c'est du passé !]
Tucker, le ponk au grand cœur mais pas mauviette, propose à l'héroïne de passer la nuit tombée pour discuter un peu avec elle. Maman ne va pas être contente. La nuit venue, la petite fait le mur et se retrouve embarquée par son flirt destroy dans une équipée sauvage en décapotable, avec son chariot de drogue et d'alcool, et en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "épingle à nourrice", la voilà arrivée à Muskeet (si, si !), la ville des ponks ! [Un endroit horrible envahi par les Goths et les Artistes de Rue, genre cracheurs de feu, etc. Une vraie horreur !] Le quatuor infernal (Tucker, l'héroïne, le chef de la bande et sa copine bimbo avec des tatouages, brrr...) se retrouvent dans la DOOM ROOM, une espèce de bar-salle de concert où l’on joue du métal à fond les ballons. Un endroit de perdition, de luxure et de violence, où l’on baizouille sur les banquettes (beaucoup de lesbiennes d'ailleurs, c'est très étonnant...), et où l’on se fait des shoots-shoots sans se cacher au comptoir.
Dans un sens, ça tombe bien. Parce que ça faisait déjà un moment qu'on voyait Robert Englund perturber la narration en animant ce cabaret de l'enfer, avec un zèle splendouillet et improbable. Englund, ici en vitesse hyper-et-space, en plein fard-ouest comme on dit dans la famille Doillon.
Tous ces jeunes délinquants dépravés n'attendent qu'une chose : que le MC Englund, yo-yo, donne le signal de départ de la Danse de la Mort, le spectacle le plus horrifiquement violent de la Création ! Et ils ne vont pas être déçus, car Englund n'a pas lésiné, et n'a pas craché dans son yop ! Showtime !
 
Et oui, les amis, ça ne rigole pas avec Tobe Hooper. D’autant plus que je ne vous ai pas dit le plus drôle, mais là aussi, gardons le suspense.
Alors, à vrai dire, ça démarre pas mal. Des images de flash-back (décidément, ça devrait s’appeler Masters of Flash-back, cette série) montrant une fête d’anniversaire avec des petites filles plein partout, avec leurs mamans. De jolis plans sur des ballons gonflables, c’est malicieux. Atmosphère qui va vite se gâter avec la pluie acide, qui va ravager les bambins (et les mamans !) en giclant sur leur jolie peau cadum à l’huile d’amande douce, en trouant les épidermes qui laissent placent à de larges plaies à vif. Chic !
Hooper présente une série de saynètes qui nous font dire que oui, oui, tout ça est bienvenu, et en deux temps trois mouvements, on est plongé dans cette atmosphère post-apocalyptique de fin du monde, un peu dans le style LE FLEAU, le roman de Stephen King. La situation est complexe : des pluies acides, des espèces de morts-vivants dont on se débarrasse façon national-socialisme (passage glaçant et heureusement situé en début de film), pays dévasté façon Romero et laissé à la merci des pillards, violeurs et autres délinquants, etc. C’est chargé, mais en trois minutes, c’est fait. On ne va pas rire, c’est du glauquasse, mais c’est bien vu.
Assez vite vient la scène présentant nos deux ponks. Alors là, c’est marrant, il y a comme une odeur de caoutchouc brûlé dans l’air, mais je peux vous assurer que ce n’est pas seulement à cause des pneus de leur moto, qu’ils font allègrement crisser. Ils arrêtent un couple de vieillards dans la rue et cherchent à savoir lequel est le plus vieux. C’est Madame. Ponk en chef la perfuse et lui ôte quelques litres de sang sans la tuer, et ils repartent à moto. [Oui, parce que les femmes sont aussi malmenées que les hommes dans ce film !] Et effectivement, on sent que le Hooper va devoir faire face à un double défi. Primo, le montage. Le début de la scène de la transfusion elle-même, ça va encore, mais lorsqu’elle se termine, cette même scène, alors rien ne va plus ! Peut-être Hooper a cherché à battre les records de Michael Bay première période ou, encore mieux, de Jean-Marie Poiret, mais voilà que tout à coup, avant même que ne se forment dans notre esprit les mots "Harley Davidson", le montage devient complètement hystéro, soutenu par une horde de plans mal cadrés et cochonnés comme un sagouin ! "Ils sont combien ? Y a plusieurs scènes en même temps, là ? Si j’allais faire un tour chez l’ophtalmo ?", telles sont les pensées qui nous viennent alors à l’esprit. C’est d’autant plus bizarre que les scènes "normales" sont en général montées fort convenablement. Bon, heureusement, même dans les quelques autres moments où le montage fait un peu n’importe quoi pourvu que ça bouge un max (sur Skyrock, mon petit Google, oui sur Skyrock), on n’atteindra jamais le niveau d’hystérie de cette scène. Après, il nous refait encore du découpage branchosse et speedé n’importe comment : surtout dans la scène de la boîte (c’est normal, les gothiques sont destroy, a dû se dire le réalisateur) et aussi en voiture, ce qui est là fort dommage, car Hooper utilise un système de projection en arrière plan (on ne voit pas le décor défiler, mais juste des raies de lumières, vitesse poétique oblige !) qui, dans un montage lent et sans gros plans (car en voiture, il ne fait que des gros plans ! Tant qu’à faire !) aurait donné un effet tout à fait focalien, rien que pour nous, chers lecteurs ! Mais Hooper a dû se dire que ça ferait ridicule ! Dommage !
 
Secondo, quelqu’un a eu la mauvaise idée de lui offrir le logiciel After Effects. Et ça, ce n’était vraiment pas un truc à faire. Du coup, décomplexé comme un nudiste qui entre dans une église, Hooper met tout ce qu’il a, non pas sur un cheval (comme Lady Godiva), mais sur un seul et unique effet dont j’ignore le nom, mais qui consiste à superposer plusieurs fois (4 ou 5, à vue de nez) la même image en décalant chacune d’entre elles, et en recadrant certaines au passage en plus serré. Bien sûr, il met là-dessus un petit bruit de machin électronique (comme un petit bruit stylisé de décharge électrique, ce qui serait logique ; vous comprendrez quand vous verrez le film), histoire de bien vous faire comprendre qu’il a utilisé un effet. Ça, c’est pour ceux qui n’auraient pas vu l’effet en question, qui passe aussi inaperçu qu’une grosse flatulence dans un moment de silence lors d'une cérémonie de mariage (et hop, dans le filet, la métaphore, et avec ça, qu’est que je vous mets ?). Bah, faut bien que les jeunes s’amusent, mais en même temps, le Hooper, il commence à vieillir (63 ans), mais bon, c’est ça le rokainewall !
Et ne croyez pas que je chipote ! Pas du tout ! Cette critique est tout ce qu’il y a de plus b(r)essonien. En fait, cet effet trop spécial est gênant, parce que Hooper va le mettre absolument partout, partout, partout, en tout temps et en tout lieu, comme disait ma sœur. Mais gardons le sourire ! [Clap clap clap !] Car le meilleur est sans doute encore à venir ! Ceci dit, avant de continuer, on se met à rêver, dans les passages dialogués, à ce que le film aurait pu être sans ce maudit effet. Et là, une vague de nostalgie s’empare de nous.
Si jamais vous voyez donc ce DANCE OF THE DEAD (où, malheureusement, on n’entend aucun morceau de acid-house, ce qui aurait été de bon aloi au vu du style et du sujet), n’arrêtez pas là. Continuez au moins jusqu'à la discothèque ponko-goth ! Et là, je vous assure, vous n’aurez pas perdu votre journée. [De toute façon, si c’est ça ou regarder un épisode de FRIENDS, le choix est vite fait, croyez-moi sur parole.] Wokhainewhole jusqu’au bout, l’ami Hooper vous a réservé le clou du spectacle, à savoir la Danse (dance ?) de la mort ! Mais ça, je ne vous en dis rien. Le plaisir de la découverte passe par là.
 
Des moyens, encore une fois. Un poil de photo, mais par intermittence. Du montage au compte-goutte. Et une jolie atmosphère supposée qui baigne dans le jus immonde d’un jamesdeanisme goth’, enfin goth’ du style "réalisé par un gars de 63 ans" (ceci dit, ils sont peut-être vraiment comme ça, nos amis goths, allons vérifier sur le site excellentissime JE SUIS GOTHIQUE). Des dialogues splendouillets qui renvoient toutes les métaphores de l’Histoire de la Littérature aux oubliettes, dont un superbe "je suis une putain de guerre à plein temps, mec !", prononcé après un shoot. [Vous avez compris les jeunes ? LA DROGUE NE REND PAS CREATIF !] Des acteurs impossibles (Robert Englund en grande forme de Robert Englund, et notre ami Tucker et son pote le Ponk-chef, dont je n’ai pas retenu le nom, ce qui est une erreur !), de la vraie noirceur qui aurait pu être effrayante, mais qui se noie dans la zone générale du film et dans le romantisme le plus abscons, on peut le dire, sans aucun complexe et aucune retenue : Hooper a, semble-t-il, encore loupé son film. C’est mauvais, et pourri par ce maudit ciboire d’effet de synthèse de criss’ qui n’arrête pas de venir et revenir sans cesse, ad libitum. [Cette phrase est faite pour faire plaisir à mes nombreux lecteurs québécois (vous vous êtes passés le mot ou quoi ? Il n’y a pas de blog au Canada ?), et je les salue respectueusement au passage. Bisous, bisous !] Un plan sur quatre est quand même envahi par cet effet, c'est usant !
 
Alors il faudra qu’on m’explique pourquoi j’ai passé un aussi bon moment, peut-être pas de cinéma, remarquez. Rien qu’en écrivant cet article, j’ai une furieuse envie de m’en remettre une petite scène ! J’exagère un peu, mais c’est vrai que c’est assez plaisant de voir la chose (qui devrait nous fâcher) en pensant à la tête qu’a dû faire le producteur en voyant le résultat… À moins qu’il n’adore ça… En tout cas, bonjour la gueule de l’accident industriel !
 
Papyvole(dans-les-supermarchés-des-CD-de-Korn)ement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 10 février 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : "Kung-Fu Fighting (abolition de la fonction repeat)" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Les Ricains, les Ricains, ça va un moment. Chez nous aussi, on a de beaux assassinats.

Et ce n'est pas parce qu'on est bien chez soi avec ses petites cassettes Hi-8 qu'il ne faut pas sortir de temps en temps. Surtout quand on a la chance d'habiter dans la grosse ville. J'avais déjà parlé ici de ce gros centre d'art contemporain dans la périphérie de ma ville, qui est doté de deux salles de cinéma quasiment flambant neuves (ce n'est pas tout à fait le cas, mais c'est l'impression que ça donne). Depuis cette année, les deux salles sont ouvertes tous les week-ends pour une programmation art et essai tranquille, à peu près la même que celle qu’on trouve en ville (mais beaucoup moins chère). Et puis ils continuent aussi de ressortir quasiment toutes les semaines des films de derrière les fagots, ou alors des espèces de classiques qui me servent quelquefois de séances de rattrapage. Après avoir vu ces dernières semaines et en leur présence quelques films de Jean-Marie Straub et Danielle Huillet, voilà que je peux profiter de découvrir le film de Georges Perec et Bernard Queysanne. Alors oui, du coup, on sort avec plaisir. Les gens qui habitent ma région vont tout de suite voir de quel endroit je veux parler. Je leur adresse ce message solennel : les séances dites de "cinémathèque" sont gratuites ! En général, et malgré ce non-prix défiant toute concurrence, il n'y a pas foule. Mais là, pour UN HOMME QUI DORT, il y avait bien une soixantaine de personnes ! Étonnant, non ? J'ai vu là l'année dernière deux splendeurs de Derek Jarman (EDWARD II et LAST OF ENGLAND) avec deux pelés et trois tondus qui se comptaient sur les doigts d'une main. Bah, pour une fois qu'il y a du monde, on ne va pas se plaindre.
En première partie, le fameux court-métrage de Jean Genet, déjà vu il y a quelques années. Je suis arrivé en retard, et j'en ai donc loupé la moitié sans regret (ça a un peu vieilli, à mon goût). Puis après, le "grand film".
 
Les années 70 à Paris. Un étudiant (Jacques Spiesser, parfait) lit un livre de sociologie dans la pièce qui lui sert de minuscule appartement. Dans les combles. L’équipement est bien rustique. Un lit une place qui tient plus de la banquette qu'autre chose, un bol, une série de minuscules étagères, un bassin, un miroir cassé et le plus petit lavabo du monde. Il s'endort. Quand il se réveille (avec l'apparition de la voix-off, soit Ludmilla Mikael, vraiment très bonne d'ailleurs), il va à la fac, cherche sa salle d'examen, s'installe à la table qui lui est destinée, et en plein milieu de la rédaction de son devoir, il arrête de composer.
Faux départ. L'étudiant est de nouveau dans sa chambre. La voix-off qui le tutoie (presque comme un "je", ou "je" et "tu" et le "narrateur" en même temps, va savoir) annonce que non, il n'ira pas à la fac, il ne sera pas présent à son examen, il le ratera, il n'aura pas la licence, et d'ailleurs il ne fera plus rien. Il restera là, dans sa chambrette misérable, à ne rien faire d'autre qu'à observer le mobilier bien janséniste, à fumer et à faire des réussites. Il ne sortira qu'un minimum, et sans but encore. Il ne fera rien, il ne cherchera rien, et il n'accomplira rien...
La non-vie commence, ou plutôt l'existence hors la vie. Un processus qui charrie un lot de réflexions complexes et fugaces, et que le corps et l'esprit ressentent avec force.
 
Et bien voilà, ça, c'est du résumé. Clair, net, court, précis. Ça change un peu.
Quel drôle de bidule que cet HOMME QUI DORT. Ça se passe en 1.37 et en noir et blanc. Et au bout de dix minutes, même si le film n'est pas laid du tout, on sent comme une frayeur, comme une limite, comme une impasse. Le film va se casser la figure, c'est évident. Parler de rien sur rien, pourquoi pas, mais filmer le rien sur rien, pas possible. Il faudra peu de temps pour revoir notre jugement et faire pencher la balance dans le sens complètement inverse.
 
Etrange propos et étrange modus operandi (Ouais !!!!!). Cette voix-off qu'on croit monocorde (et qui ne le sera pas justement) rappelle vaguement une narration "à la manière de Duras-Le-Film", c'est-à-dire non pas une prose dans le style Duras-Contre-Attaque, mais une intonation peut-être, une inspiration durassienne. En fait, pas vraiment, mais le temps de l'acclimatation, on y pense. La voix tutoie donc le jeune homme. Voix intérieure ? Pourquoi pas ? Voix du créateur ? Oui, oui. Voix qui tutoie le spectateur ? Si tu veux. Elle paraît presque donner des ordres au fur et à mesure, même si elle semble aussi balancer deux ou trois jugements bien sentis et impitoyables de temps en temps. Elle finit aussi par avoir une valeur descriptive, plutôt théorique d'abord, puis de plus en plus incarnée. Plutôt objective d'abord (tout cela est assez poreux et poétique pour que ces remarques ne soient, dieu merci, pas tout à fait justes, la réalité est plus ambiguë), puis plus subjective, plus "engagée" dans le sentiment, en quelque sorte.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le jeune homme décide de ne plus rien faire. Il erre dans la ville, avec un protocole du contournement strict qui lui fait perdre des heures, mais sans aucun but. C'est l'errance la plus volontaire et la plus totale. Si le film était plus récent et plus bourgeois (et produit par Richard Gere !), on se dirait : "Ah non ! Encore un truc sur le bouddhisme !" Mais restons sérieux. Le pauvre Jacques se détache du monde, vit selon ses propres heures, sa propre géographie réinventée de la ville, et selon ses propres rituels qu'il s'attache à vider de sens autre que mécanique (cf. le repas, la prise de café, etc.). Echapper à la ville et à sa propre vie, c'est peut-être échapper à l'histoire et à l'Histoire. Cliché ? Peut-être, ou peut-être aussi est-ce un sentiment moderne et partagé par ceux qui ne sont pas encore morts, tout bêtement. En tout cas, UN HOMME QUI DORT prend pour la première fois ce non-désir à bras le corps, analyse les dégoûts, ou du moins la fêlure, et s'observe lui-même (le film et le jeune homme) comme un animal de laboratoire, voix-off en plus, c'est intéressant. Peut-on sortir de la vie, ne souhaiter rien et surtout ne rendre aucun compte, ne jouer aucune imposture sociale, culturelle ou morale, et peut-on échapper à un monde fêlé (ou qui a laissé apparaître une fêlure) ? Enfin, quand le tout n'est rien, qu'est-ce qu'il reste ? Echappe-t-on à sa vie de robot ? On en recrée une ? Devient-on un animal ? Peut-on se résoudre à refuser de laisser parler son parcours, et le peu de culture apprise ça et là, et les laisser parler à notre place ? Et si les lectures et les expériences qui sont les nôtres parlent à notre place mais ne nous représentent en rien, peut-on décider de les bâillonner ? Quitte à ne plus rien dire et à ne plus intervenir, d'ailleurs...
 
Mesurer le rien, se positionner par rapport à lui et refuser la vie, ce n’est pas une sinécure, c'est du boulot de non-boulot, et c'est usant. Et c'est complexe et rempli d'interrogations cruciales. Attention, ne pas voir dans ce film une sorte de rêve anarcho-romantique ou gentiment suicidaire cheveux au vent. Non, rien de tout cela. Ici, on prend des dispositions et on s'y tient. Le romantisme est interdit, et la politique aussi dans un certain sens. Et ce n'est pas parce qu'on pousse le bouchon aussi loin qu'il ne se passe rien.
Au contraire même, le film, largement passionnant, ne nous ennuie à aucun moment bien entendu. Voix-off, c'est d'accord. Mais aussi un 1.37 très beau, avec moult photographies, plutôt évolutives et riches (de belles surexposition, notamment). Pas de champ / contrechamp (en fait, il y en a, mais ils ne sont pas juxtaposés bien souvent), mais énormément de montage qui cherche la fulgurance, mais qui sait être aussi calculateur. Des mouvements de caméra très nombreux, utilisant tout le spectre des figures autorisés ou pas, utilisant toute l'échelle des plans, mais en jouant sa partition non plus de manière harmonique (comme 99,98% des films), mais de manière absolument atonale, au contraire. Les plans ne nous plongent que peu dans un univers fantastique. Les rushes sont terre à terre le plus souvent (mais pas toujours !). Par contre, la construction de l'ensemble est largement atonale, oui, c'est le mot décidément, se déconstruit et trouve un autre ordre, intuitif mais qui cherche dans une bonne direction. [Je note la répétition des axes en enfilades (les chaises sur les tables d'examen d'abord), puis les différentes et incessantes reprises de ce mouvement et de cet axe, qui ne va pas sans rappeler la construction analogue dans LA BELLE CAPTIVE de notre ami Alain Robbe-Grillet, qui, rappelons-le, est un cinéaste génial ! Tiens, je crois que c'est la première fois que j'emploie ce mot sur ce site en plus de 360 articles... c'est curieux, ça...). Cet axe en enfilade et en travelling sera contrarié par des panos et autres mouvements qui se répètent dans quasiment toutes les combinaisons possibles, et tant qu'à faire, qui finiront par se fondre et former autre chose (comme le rappelle, par exemple, le dernier plan, très beau). Sans en avoir l'air, on s'aperçoit que dans ce maelström prenant et bouleversant (en plus des attaques du texte qui joue avec le tout, sublime !) n'est pas un bloc monolithique, ou au contraire seulement chaotique, mais que plusieurs périodes ou plutôt mouvements s'en dégagent de manière très claire et pas forcément intellectuelle, mais cinématographique et sensuelle. Car UN HOMME QUI DORT, malgré son propos, n'est pas un pensum post-moderne à la mord-moi-le-philosophe-branchouille-(dé)contructiviste. C’est une incroyable aventure sensuelle. Sensuelle d'accord, mais attention, ça gratte, ça démange, ça mine et ça bouleverse. C'est bougrement incarné, voilà ! Rien n'est en fait dans la facilité, mais tout s'exprime franco et en toute générosité.
Et on se retrouve donc, au gré des époques du film, complètement bouleversé, souvent désespéré par le sentiment inouï qui ressort du film de mettre le doigt sur des choses que l'on connaît exactement, parfaitement, et qu'on n'arrive pas nous-mêmes à désigner (ou alors de manière si parcellaire). C’est déjà extraordinaire. Mais le refus de glorifier le processus et le mal-être, comme le refus de lui cracher à la gueule, bref, le fait de ne s'intéresser qu’à l'essence (j'allais dire métaphysique, puis mystique) du processus, ça, c'est la classe et la baffe absolue. Rien que pour ça, je ne vois pas comment un incident industriel tel que ce film pourrait se reproduire en 2000 et des brouettes... [Qui pourrait, d'ailleurs ?] Pas de complaisance donc.
Comment cela est-il possible ? À cause de deux choses. D'abord, le son magnifique, décalé, musical ou pas, c'est très beau. À ces époques (Robbe-Grillet encore, Le-Retour-du-Duras-episode-VI, ou Syberberg, l'allemand malade), en ce temps, comme disait Deleuze (que je n'ai pas lu mais qu'il m'est arrivé d'entendre), le son et l'image s'interposaient, se contredisaient et se fondaient dans une nouvelle matière, chose que les spécialistes du métier, désormais, ne connaissent plus : un son est off, on, sur telle ou telle voix, mais il n'est jamais décalé. Un son, c'est synchrone avec l'image, et quand on décale, c'est une fois par film, en criant qu'on est un génie (IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE par exemple, de Leone, que j'aime bien (Leone) ceci dit).
Bref, quand le son devient une ressource libre et malléable, et qu'on envoie bouler le synchronisme, bah, on fait du cinéma.
Autre raison de l'incroyable force du film : la formidable malice et gourmandise du cadrage, du montage et des mouvements de caméra. Ça finirait presque par être baroque. [Sur ce point, les artistes-plasticiens contemporains, par exemple, qui abordent ce genre de thèmes, font dans le minimalisme et / ou dans l'épuré et / ou dans le répétissionisme, etc. N'importe quoi !]
 
Et encore, il faudrait, pour bien rendre compte du film, parler un peu plus de son contenu, qui fourmille, qui est complexe, mais qui est aussi d’une précision et d’une pertinence extrêmes. Mais je préfère vous laisser découvrir cet aspect du film en toute innocence, sachant que le sujet du film lui-même perdrait de sa pertinence en étant couché par écrit. Il y a des choses qui se vivent en quelque sorte, et ici, c’est d’autant plus vrai que le rythme très varié de ce film peut vous emporter de manière curieusement sensuelle et implicante dans des affres vertigineuses… et généreuses. On dira seulement qu’il ne s’agit pas là d’un pamphlet tranquillement libertaire ou d’un récit de jeune fumant du haquique parce qu’il s’est rebellé contre le Monde. La chose est immensément plus subtile et s’affranchit justement de tout discours entendu, ou de toute forme de récupération intellectuelle ou autre. Son impact est universel, et résonne dans notre société occidentale avec une force incroyable qui n’a pas perdu ne serait-ce qu’un chouïa de pertinence, malgré les 30 ans qui se sont écoulés depuis sa création. Mine de rien, et avec un sujet que, sur le papier, on pourrait hâtivement croire attendu, les deux réalisateurs dévoilent de manière implacable et sans concession le drame monstrueux de nos existences, drame difficile à définir et à mettre en exergue, tant il est bien dissimulé sous la politesse du monde. UN HOMME QUI DORT est donc sans conteste, pour cette raison et pour le reste, un film immense. Ça ne serait pas du luxe d’éditer ça en DVD, d’ailleurs.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 9 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Lue Trove" par Dr Devo, d'après une image du film BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli)

Chers Focaliens,
 
Comment s’appellent ces asymptotes qui se répondent de manière symétrique ? [J’espère que le mot "asymptotes" est le bon pour décrire ces courbes qui se rapprochent des axes, mais à l’infini… Chez moi, les calculs d’intégrales se limitent à l’écoute du chanteur français Evariste !]
 
Finalement, celui qui a le plus à perdre ou à gagner avec cette série MASTERS OF HORROR, c'est bien Don Coscarelli, moins populaire aux yeux du grand public sans doute (ce qui peut être moins vrai aux USA). Et surtout, le réalisateur, pas si vieux que ça (52 ans), a une carrière bizarre. Depuis 1976, il a réalisé une dizaine de films si on compte cet épisode de MoH, dont quatre films autour de la série des PHANTASM, dont le Marquis nous avait déjà parlé. Coscarelli n'a pas de chance : son plus gros succès, c'est le premier PHANTASM, qui a fait de lui, bonne ou mauvaise chose, un réalisateur culte. Ce succès, il ne le retrouvera que récemment avec le très beau BUBBA HO-TEP, dont j'avais parlé et qui sort dans une dizaine de jours au cinéma, dans un nombre déplorable de copies sans doute, mais bon... Allez le voir ! Elvis est vivant et JFK est noir !
 
PHANTASM était une chose absolument superbe, un objet irréel à la force hypnotique et au montage merveilleux. Les autres films de Coscarelli furent plus inégaux malheureusement. Mais même dans ses productions les moins abouties, il y a quelque chose de bizarre chez Coscarelli, il y a toujours un petit machin à manger qui fait qu'on se dit que le gars n'est pas mort, et qu'il pourrait se réveiller et faire très mal ! C'est un peu le contraire de Tobe Hooper ! Le réalisateur de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE a une piètre carrière, mais on n’attend quasiment plus rien de lui, et on se dit que les carottes sont déjà bien cuites. Ce serait d'ailleurs un exploit que sa participation à cette série change la donne. [En même temps, s'il a envie de nous surprendre, il est le bienvenu !] Le monde  est bizarre, en fait.
 
Si on suit l'ordre de diffusion de la série, c'est Coscarelli qui ouvre le bal. INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD, ça s'appelle. Superbe titre, d'ailleurs. Mais concentrons-nous. En voyant ce moyen métrage, je me suis dit que le temps s'était bien éculé et que, malgré nous, on était passé à quelque chose d'autre. Si vous êtes nés dans les années 70, calmez-vous, allez regarder Les Chiffres et les Lettres, votre temps est passé et on a déjà tourné la page. Ce n'est ni bien ni mal, mais c'est comme ça.
 
Le fantastique a changé aussi. Et je n'avais jamais mis le doigt dessus, même si je le pressentais. Mais une époque est assurément révolue, et finalement, il faut bien l'avouer : on juge les films fantastiques avec des critères qui, s'ils sont pertinents (ce qui reste à voir...), n'ont plus court. Parce que les films ne se font plus de la même manière. Et ne sont plus vus de la même manière.
 
INCIDENT ON AND OFF... m'a bien aidé à me rendre compte de la chose, et en quelque sorte, m'a fait admettre définitivement la chose. Enfin, on verra. Quand le générique de fin est allé mourir au bout de la cassette, je me suis dit que les films fantastiques contemporains étaient (en quelque sorte) bien plus rationnels, ou bien plus "crédibles" que leurs prédécesseurs. Et c'est un constat étrange à faire quand on a connu les vidéoclubs et les réalisateurs qui sont célébrés dans MoH, parce que justement, aussi loufoques soient-ils, ces films de Carpenter, Cronenberg et les autres paraissaient en quelque sorte assez inspirés par leur époque, assez sociaux d'une étrange manière (comme nous le montrait le passionnant documentaire AMERICAN NIGHTMARE). Pourtant, les films produits dans les années 2000 par des réalisateurs plus jeunes semblent valider l'hypothèse d'une certaine rationalisation du fantastique. Ou plutôt, ces films cherchent à construire un contexte crédible, dont les tenants et les aboutissants font peur, parce que justement, une fois dévoilé le principe fantastique du film (ex : un homme se retrouve enfermé avec un autre dans des toilettes abandonnées, avec pour seul renseignement un magnétophone), le reste coule avec logique et construction, et c'est pour ça que ça fait peur.
 
Chez Coscarelli, ce n’est pas old school, c'est carrément autre chose. Le fantastique est plus illogique, plus abstrait, et peut-être la peur ne se diffuse pas de manière aussi rationnelle que dans SAW, par exemple. Allez savoir. Je ne suis pas sûr de mes allégations, pas complètement. Mais le débat est lancé. Je vous informerai bien sûr de l'évolution de ma réflexion si elle mûrit. En tout cas, même si je n’arrive pas complètement à mettre le doigt dessus, ça fait bizarre de se rendre compte après coup (a posteriori) de manière plus consciente, qu’une page est tournée. Et ça, ça ne fait pas de doute.
 
Alors il va falloir retrousser sérieusement ses manches pour vous donner une idée de INCIDENT ON AND OFF... Ce n’est pas du gâteau, les amis. La chose, si elle se comprend facilement à l’écran, est dure à résumer sur le papier, surtout en gardant à l’esprit de ne pas en dire trop, de rester volontairement évasif (ça fait d’ailleurs longtemps, je le note, que je ne m’étais pas plaint à ce sujet).
 
INCIDENT… est adapté d’une nouvelle de Joe R. Lansdale, que Coscarelli avait déjà adapté dans BUBBA HO-TEP (c’est Lansdale qui, apparemment, a écrit d’ailleurs le scénario de la préquelle de ce film, BUBBA NOSFERATU, oui, oui bien sûr, qui est actuellement en cours de préparation, et dans lequel Elvis tournera un film à Hollywood avant d’être submergé par une horde de vampires femelles ! Chic alors !).
 
Bree Turner, belle jeune femme, est au volant de sa voiture de nuit sur une petite route de l’Oregon. En changeant de station sur son autoradio (qui diffuse une horrible chanson rock !), elle tamponne une autre voiture bizarrement arrêtée en plein milieu de la chaussée. Sonnée, Bree perd conscience quelques instants, semble-t-il, et se rappelle (flash-back) sa rencontre avec Ethan Embry, jeune homme un peu cynique mais charmant, qui allait devenir son mari. Quand elle revient à elle, Bree se rend compte que sa voiture refuse de redémarrer. Elle va jeter un coup d’œil à l’autre véhicule. Bizarrement, il est vide et abandonné, mais de larges traces de sang maculent les sièges. Bree appelle à l’aide. Pas de réponse. En suivant les traces de sang, elle s’aperçoit que la personne qui conduisait cette voiture est descendue en contrebas de la route, dans la forêt. Elle appelle de nouveau. Pas de réponse, mais elle aperçoit la silhouette d’un homme très grand et très massif (un peu dans le style JEEPERS CREEPERS) qui vient vers elle. Bree s’excuse par avance d’avoir eu cet accident, tandis que l’homme remonte vers la route. Lorsqu’il arrive à quelques mètres d’elle, elle s’aperçoit que l’armoire à glace (au visage franchement inamical !) traîne par les cheveux une jeune femme qui crie immédiatement à l’aide. Ça ne fait aucun doute : c’est la conductrice de la première voiture.
L’homme étrange se met à poursuivre Bree, qui tente de s’échapper par la forêt. Une course poursuite infernale commence. Bree se souvient alors de l’évolution de son couple, et de son étrange mari… Bizarrement, la lutte avec l’homme-croquemitaine sera l’occasion d’un parcours désespéré entre survie et introspection !
 
On l’aura compris, Coscarelli a choisi, comme à son habitude (et en se fichant complètement du qu’en-dira-t-on une fois de plus) de construire une intrigue basique, mais d’une manière complètement inédite et étrange. Et j’ajouterai même, complètement malpolie ! Quoi de moins logique en effet que de construire un récit de "survival horror", comme ils disent, en faisant du montage alterné, et d’une, et en consacrant la moitié du métrage à un flash-back dont on se demande bien ce qu’il vient faire là ?
 
La logique est résolument antinomique. Si l’on comprend vite à qui on a affaire avec cet affreux croquemitaine (très naturel et complètement anxiogène dans sa capacité à gérer du fantastique, alors même que ce type de personnage est un cliché ambulant), on est sans cesse déséquilibré par ces souvenirs interruptifs qui viennent casser le rythme de la poursuite horriblissime. Drôle de parti-pris. Dans le même mouvement, on comprend la chose un peu mieux au fur et à mesure. Le mari de Bree n’est pas piqué du hanneton. Désabusé mais attentif, ne se faisant aucune illusion sur la nature violente de ce monde, c’est aussi un passionné de nature, qui vit loin de tout dans la splendide forêt de la région. Une vie de reclus dans une des plus belles parties du monde. Et l’on croit comprendre que dans l’apparition du Monstre-croquemitaine, c’est le mari de Bree qui avait raison, et que ce monstre humain n’est qu’une sorte de synthèse, de réceptacle de la violence du monde. Le flash-back fonctionne à fond : il donne à la poursuite et au monstre une profonde symbolique, qui le rend encore plus terrifiant. Bree, qui a la tête sur les épaules mais qui est sans doute moins noire dans sa vision du monde (c’est une jeune femme très simple et naturelle), semble alors en prise directement avec la  vision du monde de son mari. Elle en fait l’expérience. C’est glaçant, et très vite, on est happé par ce dispositif de montage alterné qui, s’il déstabilise dans un premier temps, assied complètement le film dans une horreur paradoxalement incarnée et mythique (ce que, par exemple, faisait très bien, dans un autre registre, le fabuleux CANDYMAN de Bernard Rose).
 
Et puis, encré sur ce solide principe de narration et de mise en scène, on s’aperçoit… Comment vous dire ? Que les choses ne sont pas aussi fixes que ça ! Certes, on se serait contenté du dispositif tel que je viens de vous le décrire, et haut la main en plus, en se disant que oui, bien sûr, c’est moins ambitieux que PHANTASM, mais on est ici à la télé, et dans un moyen métrage. Ça fait partie du jeu et des contraintes. Et très vite, je me suis dit que ce n’est pas parce que le jardin est petit qu’il n’est pas magnifique ! Yummy yummy !
 
En arrêtant là la description proprement dite, je peux vous assurer qu’il n’en est rien ! Plus le film avance, plus le film change de ton et nous ballade dans un univers de plus en plus subjectif, où les enjeux deviennent plus ambigus. Pour le dire autrement, au fur et à mesure du film, le flash-back change touche par touche de statut et de propos, et du coup, la partie "survival" aussi. La réalité devient de plus en plus mouvante, et les sentiments s’écroulent dans un jeu de poupées russes (pan dans ta face, Klapish !) vertigineux, abyssal, intime et noir. Plus on avance dans le film, plus les sentiments grossissent, plus la focalisation se déplace (vers l’héroïne notamment) et plus la peur liée à cette poursuite gore devient globale et ambiguë, ou plutôt, plus elle s’approfondit jusqu’au vertige.
 
Allez, je crache ma valda : c’est soufflant ! Et sublime. Sous le fantastique de la situation de départ, il y en a un plus troublant encore, plus dantesque mais plus humain, et petit à petit, les sentiments et les événements dichotomiques (passé contre le présent) se fondent dans une geste paradoxale mais terriblement précise.
 
Et comme Coscarelli est un malin, il fait semblant, dans la chute du métrage, de remplir le cahier des charges, mais en fait, non ! La fin du moyen-métrage n’est pas une chute…
 
Bon, comme vous le voyez, c’est bouleversant en trois coups de cuillère à pot, et dans le cadre le plus étriqué, ou disons, le plus convenu. Mais il n’y pas que ça ! La mise en scène, ce n’est pas dégueu-dégueu non plus !
 
Comme je l’ai déjà dit (enfin, ça dépend dans quel ordre je vais publier ces articles !), MoH est une série qui a quelques sous en poche, et surtout qui assure un certain soin de mise en scène. La lumière n’est jamais ratée jusqu’à présent, et les décors ne font pas cheap. C’est soigné, disons (ce qui ne veut pas dire intéressant, notez…).
 
Avec INCIDENT ON AND OFF…, on passe à la vitesse supérieure. Par la photo d’abord. De jour, naturelle, belle et soignée dans le flash-back, mais attention, très stylisée par endroits (la scène d’amour). Et dans la forêt, c’est très simple mais très beau : lumières blanches rasantes, donnant un côté luisant à l’ensemble, effets numériques complètement antinaturels mais très beaux (le plan sur la lune !!!!!!!!!), convocation des éclairs de manière atonale presque, sans justification, etc. Les armes utilisées par le metteur en scène sont peut-être communes, mais leur utilisation est très personnelle, et surtout relayée par une direction artistique pointilleuse. La forêt est très étonnante, à la fois naturelle et fabriquée (un endroit de fantasme et de contes quasiment). Et les scènes d’intérieurs (toujours dans la partie "présent", enfin, vous verrez), sont très cliché, très fabriquées, mais efficaces et plus originales qu’il n’y paraît (Les sirènes ! Quelle belle idée !). C’est là que se joue la conscience du film, d’ailleurs. Côté montage, c’est plutôt efficace, très rapide, et comme d’habitude, ça acquiert beaucoup de personnalité, parce que Coscarelli sait utiliser échelle de plans, cadre et spatialisation avec souplesse et efficacité. On a l’impression de quelque chose d’effroyablement luxueux, et sans limite. Le son aussi sait ménager ses pauses et ses effets, chose qui, dans le fantastique contemporain, tend à se perdre (le son étant souvent considéré, au contraire, comme un guide-fil et non pas une source de rythme ou de nuance).
 
Le film ne serait pas si beau et surtout si poignant (c’est d’une tristesse à déchirer l’âme) si les acteurs, très précis, plutôt attentifs et contrôlés n’incarnaient pas le tout avec un joli naturel. John DeSantis (le croquemitaine) est très bon, et Angus Scrimm, le célébrissime acteur de PHANTASM, à 80 ans ou presque, assure drôlement et arrive, ô miracle, à faire passer son rôle avec finesse, absurdité et précision. [C’est un personnage fabuleusement intéressant, et c’est même le cœur du film. Ses dernières paroles sont intenses. Coscarelli lui confère un étrange statut, à la fois cliché du récit, chœur antique, voix didactique de la mise en scène, etc. Stop, je n’en dis pas plus.]
 
On ressort de INCIDENT ON AND OFF… avec le cœur et l’âme brisés, complètement conquis par le film, qui nous laisse les jambes tremblantes et l’âme noire. On se dit que Coscarelli fait effectivement du fantastique old-school, mais cette conclusion ne nous satisfait pas. Les films de Coscarelli, quand ils sont aboutis comme ici, finissent par ne plus ressembler à rien, et ouvrent de sacrés horizons poétiques. Et ça fait définitivement du bien par où ça passe.
 
Extrêmement Vôtre,
Dr Devo
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Mercredi 8 février 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : "Le Moment de la Conception" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Allez, on va faire chauffer les DVD empruntés à la médiathèque locale, qui s'est d'ailleurs délocalisée dans une bibliothèque de quartier plus éloignée du centre ville à mon grand bonheur, car du coup, les gens ne se déplacent plus pour emprunter des DVD avec la même facilité, et le choix disponible est gargantuesque ! Bien, bien.
 
Je n'avais entendu parler de LOVE OBJECT ni d'Eve ni d'Adam, malgré sa sélection au festival de Gérardmer en 2004, où il reçut le Prix de la Critique Internationale. Son réalisateur (premier film) Robert Parigi est également un inconnu. J’ai choisi le film par curiosité, ne crachant jamais sur un film fantastique, et aussi à cause du design de la jaquette, pas particulièrement belle d'ailleurs, mais entièrement en rouge et noir. Mon esprit pervers n'a fait qu'un tour : chic, un film en noir et blanc teinté en rouge ! Bien entendu, les âmes sensibles peuvent se rassurer, le film est bel et bien en couleurs ! Bah, ça m'a fait rêver cinq minutes, cette anomalie chromatique, c'est déjà ça.
 
Desmond Harrington (héros de l’excellent film DETOUR MORTEL) est un jeune homme atypique. Il travaille comme cadre dans une maison d'édition. Mais attention, par n'importe laquelle ! Il conçoit et rédige des notices d'appareils ou de logiciels, tâche ardue car il s'agit de transcrire en langage logique et clair les instructions techniques données par les fabricants des dits produits. Ça demande énormément de concentration et un sens aigu de la logique et de la synthèse. Desmond est doué, mais plus encore, il se donne à fond dans son boulot, avec un zèle étonnant : c'est toujours le premier arrivé au bureau, et il rédige les notices en étant toujours en avance sur la fatidique deadline. Et pas un mot plus haut que les autres. Pour Rip Torn, son patron, pas de doute : c'est l'employé modèle.
Desmond est peut-être beau garçon (un faux air de Tom Cruise), mais il ne le sait pas. Il est coincé, timide, engoncé et probablement vierge. Sa vie, ce sont les notices, et de toute façon, c'est un taciturne, un replié sur soi, que ce soit avec les femmes ou avec les hommes. Son seul grain de folie consiste à regarder par le judas de sa porte d'entrée son voisin Udo Kier, qui revient souvent chez lui avec des créatures de rêve, et dont il écoute ensuite les gémissements de plaisir à travers la cloison...
Sa vie va changer le jour où il découvre Nikki dans une publicité. Nikki est une poupée sexuelle de luxe, mais pas gonflable, jouet de plaisir solitaire pour yuppies. Elle coûte très cher, mais elle est fabriquée avec un soin maniaque (de vrais cheveux humains, notamment), et encore mieux, on peut la personnaliser à la commande. Sur un coup de tête, Desmond en commande une, et choisit de personnaliser son modèle pour lui donner l'apparence de Melissa Sagemiller, une nouvelle secrétaire au boulot, très jolie mais totalement inefficace ! Desmond devient obsédé par sa poupée sexuelle, et curieusement, au lieu de le détourner de son travail, cette obsession lui donne plus d'entrain encore ! Il se rapproche aussi petit à petit de Melissa. Très vite, Desmond sombre dans une espèce de schizophrénie, persuadé que son jouet sexuel lui parle. Et la Nikki semble avoir certaines exigences assez malsaines...
 
Etrange, étrange, cette histoire qui rappelle sur le papier, et sur le papier seulement, la brioche du film MONIQUE avec Albert Dupontel, film que d'ailleurs je n'avais pas vu. Ici, le parti pris est assez différent. Si dans MONIQUE (si mes souvenirs sont bons), Dupontel voyait sa poupée gonflable devenir un être "parfait" de chair et de sang, ici, Desmond Harrington fait quasiment l'expérience inverse : il investit sa poupée d'un physique qu'il a choisi (celui de sa nouvelle collègue, donc), et surtout sans qu'on soit prévenu, et donc sans que ce soit expliqué (c'est l'aspect le plus charmant du film), il prête à sa poupée grandeur nature (et terriblement onéreuse) une personnalité originale, très dominatrice au sens propre. Desmond devient l'objet soumis de sa poupée de luxe, jusqu'à revêtir, dans le lieu privé de son appartement, l'attirail complet du bon soumis masochiste (laisse, menottes, etc.). Desmond parle (seul, bien sûr) à Nikki la poupée, et il l'engueule. Seule entorse à ce protocole maboule mais réaliste : il entend des coups de fils imaginaires de Nikki (le spectateur entend la sonnerie du téléphone, mais pas la voix de la poupée), et il semble que les utilisateurs de la poupée qu'il croise dans la rue développent tous un eczéma que lui-même finira par contracter (le point le plus ouvertement fantastique du film, mais aussi le plus caricatural et le plus maladroit).
LOVE OBJECT étonne un peu. Pour ma part, sur deux plans. Tout d'abord, le film est américain, mais on a la nette impression que c'est une Amérique reconstituée en studio en Europe. Ce n'est pas le cas, mais du coup, ça change un peu des directions artistiques américaines habituelles. Ça peut-être charmant. Deuxièmement, LOVE OBJECT n'est pas ouvertement fantastique, et pencherait même plus vers le thriller. Mais le film prend un malin plaisir, pas désagréable, à amener l'intrigue sur le plan social. On peut être un peu déçu de voir que la question sexuelle est décrite sans aller dans des profondeurs ou des abysses extrêmes. On reste bien souvent sur le plancher des vaches, et la scène d'amour avec Melissa Sagemiller reste, dans ses enjeux, assez théorique, sans que ça aille très loin. Mais il y a du social, comme à la bonne époque du cinéma fantastique. Desmond gravit les échelons et semble se socialiser, et devient même un homme dès que la poupée Nikki fait irruption dans sa vie. Là où on s'attendait à une spirale infernale qui détruit sa vie sur le plan social, psychologique et professionnel, LOVE OBJECT surprend dans le sens où c'est exactement le contraire qui se passe. Bon Point.
Cette option s'avère payante en ce qui concerne le personnage du voisin Udo Kier, en retrait pendant tout le film, mais qui finit par y entrer de force par un décalage de point de vue intéressant (trop objectif à mon goût, mais bon...). D'épié, Kier devient mateur inquiet malgré lui, et ne sachant pas que la compagne de Desmond est un jouet, il flaire la maltraitance, mais est bien embêté. Ces choses-là (mettre le nez dans les affaires du voisin) se font-elles ? Et le pauvre Udo est tiraillé par le doute sincère et la non-assistance à poupée en danger. Ça donne la plus intéressante et pas la moins drôle scène du film, qui se structure sur un acte de serial-killerisme complètement détourné et assez dérangeant (même si la mise en scène n'est pas extraordinaire, l'idée fonctionne bien). Une autre séquence, celle de la fin, reprendra cette idée et la rendra encore plus énorme, séquence extrêmement bien relayée par un personnage secondaire fantoche mais rigolo, le policier, qui se révèle être un abruti de première, sûr de lui (le contraire de Kier ou Harrington), et dont les préjugés font tout foirer. Très belle idée.
 
Malheureusement, si la mise en scène est classiquement soignée (petit jeu léger sur les lumières notamment, dont celle du nouveau bureau de Desmond qui me semble une bonne idée), il n'y a rien d'extraordinaire. Ça serait presque sobre. Ça découpe gentiment, mais sans effort d'expression personnel. Sans que le film soit totalement sous l'emprise du scénario parfait (cf. FAUX AMIS), Robert Parigi joue de l'illustratif. On fera avec. Malheureusement, certaines interventions plus marquées du réalisateur alourdissent mine de rien (car cela ne se joue que sur des détails) le propos du film. Le fameux eczéma notamment, et surtout la vision toute subjective de la belle Melissa Sagemiller, décrite de façon complètement pouêt-pouêt : plans fantasmés à trois francs six sous, ralentis de la mort dignes des plus mornes films de college, avec sourire angélique (et complètement factice) à la caméra, scène de sexe ignoblement fleur bleue et d'un hollywoodisme qui détruit en partie les options du film, et enfin charactérisation absolument maladroite des scènes de sex-shop. Ça, ça ne marche absolument pas, et ça plombe le film dans ce qu'il avait d’un peu original. Desmond vivant une double relation, chez lui avec la poupée, et au boulot avec la Melissa, relation dont chaque pendant nourrit l'autre (même si c'est sur le mode conflictuel), la partie Melissa parait assez faible par sa charactérisation par moments. En insistant moins et en n'introduisant pas ce romantisme dans le film, Parigi ne l'aurait pas déséquilibré. Et d'une.
Du coup, la mise en scène, modeste et soignée (relativement, gentiment illustrative disons) parait beaucoup plus maladroite dans son ensemble, et c'est d'autant plus dommage que la partie poupée Nikki est décrite de manière terre à terre, et révèle avec une économie d'effets un petit suspense pas désagréable.
Sinon, la mise en scène est très calme et sans malice. Le film doit plus au développement de son sujet qu'autre chose. On note quelques tics ici et là, malgré le parti pris illustratif, dont le son notamment et la gestion des "petits détails signifiants", qui relèvent presque du tic de court-métrage. Dommage. Du coup, pour toutes ces raisons, la dernière partie, qui aurait pu donner quelque chose d'étonnant, parait bien mécanique et désincarnée, et encore, le personnage du policier stupide est là ! C'est donc globalement et largement timide, et malgré l'agréable option de ne jamais faire de la poupée une cousine, même fantasmée, de Chucky (elle n'a aucune personnalité et ne bouge que par le montage), on reste quelque peu sur sa faim, et surtout, on craint que LOVE OBJECT ne s'oublie très vite. C’est peut-être aussi la faute à un casting ou à une direction d'acteurs trop sage, et là aussi sans parti pris. Il vaut sans doute mieux risquer le plantage dans des choix moins évidents et terre à terre que d'assurer ses arrières pour finalement minorer son projet et le faire rejoindre l'étagère des "produits de plus". LOVE OBJECT, s'il est sympathique par certains aspects, est surtout un film à regarder s'il n'y a rien d'autre à faire. Ce n’est pas déshonorant, mais le canard repart sur toutes ses pattes. À vous de juger...
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 7 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Suez sans Larme" par Dr Devo, d'après une photo de Misty Mundae)

Chers Focaliens,
 
Et si on s'occupait un peu de télévision ? Vous savez qu'on a une rubrique dédiée à cette forme d'expression sur Matière Focale (Lucarnus Magica), et pour l'instant, si la rubrique est plutôt fournie, elle n'a servi qu'à deux "émissions", mais pas les moindres. KOH-LANTA d'une part, la seule émission politique et religieuse (théologique, en fait) valable du PAF, dont les articles ont été signés avec talent par le Sheriff ! [Ce qui nous a valu le plus beau de tous les incipit de l'histoire de ce site. Je vous laisse découvrir ça.] Et puis, le Marquis et moi nous sommes lancés dans un petit jeu aussi excitant que dangereux : faire un article sur chacun des 27 épisodes de la série japonaise SAN KU KAÏ, non pas par gloubiboulgisme sentimental (chose que nous détestons tout deux), mais au contraire par intérêt non feint et sincère pour cette série, que nous considérons à raison comme expérimentale, et dont la narration ne ressemble à rien d'autre. [Je vous mets au défi de trouver un moyen de charger encore plus d'événements un épisode d'un peu plus de vingt minutes. C'est dans la rapidité de la saga qu'est le trésor caché de cette série qui, par ailleurs, est follement splendouillette et amusante. De plus c'est la seule série pour enfants qui parle du nazisme et du totalitarisme. Alors, à moins de faire lire Hannah Arendt à Kevin...]
 
Nous allons aujourd'hui élargir le spectre de nos confrontations télévisuelles avec une série bizarre et excitante, qui n'a pas encore débarqué sur les écrans français, mais dont le Marquis disait qu'elle serait diffusée sous peu sur Canal +. Puis en DVD. Voilà l'avantage d'avoir des amis aux USA (chez nous), puisque je suis en possession de cassettes HI-8 (oui, oui ! C'est un peu long à expliquer, mais l'ami en question m'a enregistré ça à la télé US, puis m'a transposé la chose sur cassettes Hi-8, c'est délicieux !). Me voilà donc, en avant première, découvrant la série MASTERS OF HORROR qui, derrière son titre, devrait nous réserver plus d'une surprise et encore plus de gourmandises exquises et exigées.
 
Ah bah oui, on s'en souvient, des séries des années 80 et après, mettant en scène des histoires fantastiques ou horrifiques. THE HITCHHIKER, LES CONTES DE LA CRYPTE et consorts... [Pour être honnête, je n'ai jamais fréquenté LES CONTES DE LA CRYPTE, mais je me souviens de THE HITCHHIKER et de quelques autres dont j'ai oublié le nom, mais que vous n'oublierez pas de me rappeler dans les commentaires de cet article !] MASTERS OF HORROR reprend le flambeau abandonné donc, mais place par contre la barre beaucoup plus haut. La télé US a demandé à un paquet de réalisateurs de se plier aux exigences du moyen métrage. Les épisodes sont donc indépendants les uns des autres. Et l'originalité de la chose est de ne pas avoir confié la réalisation à des yesmen ou à de gentils tâcherons, mais à des vieux maîtres du fantastique, ainsi qu'à de jeunes loups plus ou moins installés (plutôt plus que moins d'ailleurs !). Des conditions de tournage confortables et un contrôle du montage semblent avoir été promis. Et au delà de ça, c'est la galerie prestigieuse de noms de vieux loups de mer qui met l'eau à la bouche. Carpenter, John McNaughton,  Argento, Tobe Hooper (qui a là l'occasion de se racheter, même si je n'y crois pas trop), Joe Dante, John Landis et notre ami Don Coscarelli. Très bons choix, les amis. Voilà qui devrait être amusant à plus d'un titre. D'abord parce que la série devrait permettre à quelques vieilles branches de se remettre, dans les meilleures conditions possibles, sur le devant de la scène (Coscarelli, par exemple...). Qui plus est, le casting est tout simplement alléchant ! Bref, on est beaucoup à baver par avance devant ces gourmandises. Et il faut être honnête, on a hâte de voir ce que nous ont préparé les vieux maîtres de la Haute Cuisine !
 
Je me précipite comme de bien entendu sur une cassette au hasard (elle n'était pas marquée), me réjouissant à l'avance de découvrir le nouveau Argento ou Carpenter (avec Udo Kier en plus !). Mais non, je suis tombé sur un autre épisode, le dixième de la série, réalisé par un petit jeune !
 
On commence donc par le milieu, en compagnie de Lucky McKee. Ça s'appelle SICK GIRL. McKee n'est pas inconnu de nos services. J’avais vu (en compagnie de Mr Plonévez, si ma mémoire est bonne) son premier long-métrage, MAY, qui était quand même passé un petit peu inaperçu. Le film est loin de faire l’unanimité parmi les focaliens les plus proches. Mais je me souviens l'avoir plutôt aimé, notamment les fabuleuses trois premières minutes de cette histoire glauque, burlesque et sociale. On y découvrait aussi Angela Bettis, sacrée actrice, et devinez quoi : c'est elle, l'héroïne de SICK GIRL (sur un scénario de Sean Hood, grand copain de McKee et Bettis (tout ça, c'est une bande) et qui a traîné ses guêtres en tant que technicien sur la série TWIN PEAKS ou encore sur SLUMBER PARTY MASSACRE II que je vis il y a peu en compagnie du Marquis...).
 
Angela Bettis, donc, change de registre. Après avoir incarné May, jeune fille fermée et naïve, la voilà dans un tout autre registre. Bettis est entomologiste et travaille dans les laboratoires du muséum d'histoire naturelle local. Elle partage son labo avec Jesse Hlulik, fantasque collègue. Ils partagent presque tout, se connaissent très bien et s'apprécient.
La passion d'Angela, ce sont donc les insectes sous toutes leurs formes ! Elle vit dans une espèce de pension (un grosse maison luxueuse divisée en appartements), tenue par une vieille mégère qui élève seule sa petite fille de 9 ou 10 ans. Dans son appartement, Angela collectionne des dizaines d'insectes. Ce n’est pas de sa faute, elle adore ça, au grand dam de sa logeuse.
Mais ce n'est pas tout. Angela est aussi lesbienne. Et ce jour-là, elle arrive au labo complètement désespérée : sa nouvelle petite amie vient de la larguer, un peu effrayée par toutes ces petites boîtes transparentes remplies d'insectes qui jonchent son appartement ! Jesse, collègue et ami, est formel : la prochaine fois, il faudra cacher les insectes et ne pas en parler du tout ! D'ailleurs, Jesse essaie de lui remonter le moral. Angela a-t-elle vu la jeune fille qui vient tous les jours dessiner dans le hall du muséum ? Bien sûr, tout le monde a remarqué l'énigmatique jeune fille... Jesse pousse alors Angela, très timide, à inviter la jeune fille à dîner. Ce qu'elle fait ! La jeune fille accepte ! Parfait !
En rentrant chez elle, Angela trouve un mystérieux paquet (envoyé par on ne sait qui) qui contient un drôle d'insecte. Angela n'a jamais rien vu de semblable. C’est assez gros et ça ne ressemble à rien. Elle met l'insecte dans une boîte et part faire connaissance avec son rencard. Angela et Misty Mundae, sa nouvelle conquête, passent la nuit dans l'appartement. C’est le coup de foudre ! Mais aucune des deux ne remarque que l'étrange insecte s'est échappé. Et il a même piqué Misty à l'oreille ! Et ça, mon petit doigt me dit que ce n'est pas bon du tout !
 
Par rapport à MAY, effectivement, le changement de ton est complètement radical ! On remarque d'abord un scénario complètement classique pour ce genre de série, une sorte de dérivée de LA MOUCHE, en quelque sorte. Le ton est surprenant. On comprend vite les règles du jeu (il faut absolument que j'arrête de dire ça !). On reconnaît à peine Angela Bettis, et pour cause ! Elle n'y va pas avec le dos de la petite cuillère, notre ami Angela. Assez survoltée, les nuances sont chez elle très grosses, passant du rire au larme (un peu comme Maguy ! héhé) en trois secondes. Le jeu est clairement identifié et sera même entériné définitivement dans une séquence "drôle et complice", en milieu de film, où Misty et Angela cherchent l'insecte mystérieux qui est sorti de sa boîte. La nuance est celle d'une comédie, et dans le ton, on n'est pas loin d'une espèce de parodie de film de college. Pourquoi pas ?
 
La mise en scène est plutôt soignée et révèle un certain classicisme. Rien ici qui puisse nous faire nous retourner dans notre tombe. Mais on note quand même quelques mignardises, notamment une splendouillette et très drôle scène onirique racontée après coup à grands coups d’animation rudimentaire, passage assez jouissif, et une fin plutôt gore, malgré la relative modestie des effets spéciaux, plutôt discrets et préférant le maquillage aux effets numériques, utilisés en cas de dernier recours. Un autre passage assez drôle et potache est l’introduction d’une chanson interprétée en québécois dans le texte, avec son parfum suranné et surtout la nette impression que le chanteur est anglophone et ne comprend strictement rien à ce qu’il chante. On note aussi les plans attendus en caméra subjective, ostensiblement tournés en vidéo avec un vulgaire effet de solarisation qui n’est pas pour me déplaire, comme vous vous en doutez.
 
On pourra s’étonner de cette manière ostentatoire de la part d'Angela Bettis, qui interprète son rôle comme une sorte de Reese Witherspoon splastick et sous acide, dans le ton de la farce, si j’ose dire. Mais tout cela est compréhensible... avant l’arrivée de Misty Mundae. Là, tout bascule, et Bettis ressemble presque à un personnage bressonien ! Je ne connaissais pas la Mundae, mais après une telle performance, il a fallu que je me renseigne. La jeune femme est quelqu’un de très prolifique. Réalisatrice, actrice et scénariste, elle est, à l’image d’une Elvira de jadis (et la comparaison s’arrête là, au propre comme au figuré), un personnage autant qu’une actrice, dans ce sens où l’actrice elle-même est un personnage qui se développe de film en film, certains portant même dans leur titre le nom de Misty Mundae le personnage ! Et la mignonne ne travaille que dans des genres très précis. À savoir la série B ou Z d’horreur, le film érotique plus ou moins soft, ou le film d’horreur érotico-soft (ça mixe au pays des merveilles !), et ses œuvres font d’elle la belle lesbienne qui a fait sa réputation. En un mot comme en cent, la prolifique artiste est spécialiste de films érotiques d’horreur lesbiens ! C’est sûr, ça en jette. Mais ce n’est pas tout. Elle fait aussi partie de ses rares acteurs à se placer dans une galaxie très éloignée, à des millions d’années–lumière de leurs confrères. À l’instar d’un Eddie Deezen, d’un Louis de Funès ou d’un Klaus Kinski, Mundae fait partie de ce club très fermé des acteurs improbables qui ont choisi l’option de se situer au-delà du Bien et du Mal ! En voyant SICK GIRL, abandonne, cher lecteur, tout ce que tu crois savoir sur le bon goût et le jeu d’acteur, car ici, grâce à notre lesbienne nationale, tu n’auras plus besoin de tous ces repères. C’est obsolète.
Misty Mundae débarque comme une maboule dans le film, et prouve avec un aplomb sans faille que le jeu d’acteur peut se faire au tractopelle. Là où les autres acteurs combattent à l’arme blanche, Mundae utilise la bombe atomique comme arme de défense ! Et comme dirait notre grand poète national : "attention les soukouss’ !".
Mundae, c’est simple, quand elle joue la nuance "fatigue", dodeline de la tête à droite et à gauche, fait semblant de s’étirer en poussant de gros soupirs jurassiques, et finit par tapoter sa bouche en mimant le sommeil pendant au moins cinq minutes. Elle est étonnée ? Allez, hop, mains sur les hanches comme à Guignol ! Elle veut charmer sa compagne ? Facile ! Et hop ! je baisse la tête, lève mon regard et fait douze mille battements de cils avec les yeux de Bambi. Et je ne compte pas les tirages de langues et la foultitude d’yeux levés au ciel dans le plus beau style Jean Lefebvre. La demoiselle doit marcher à l’ecstasy ou je ne sais quoi, mais en tout cas, prions pour que cette nouvelle drogue ne débarque pas dans les cours d’école, sinon, la France est mal !
Du coup, tous les repères du film sont bousculés pour le meilleur et pour le pire, et tout doit désormais se jauger à l’aune du travail de Mundae. Le film devient alors, malgré sa ligne volontairement très classique, un grand machin improbable. On comprend mieux pourquoi McKee a tranquillement installé le charme désuet de cette ambiance lesbienne chic et très masculine : pour mieux laisser passer le mastodonte ! C’est un choix. Délibéré, bien sûr.
 
Mélange de comédie et de classique format moyen d’horreur, qui tend vers le CREEPSHOW gentiment social sans plus, SICK GIRL, avec sa trame balisée comme un hommage, remplit ici complètement sa fonction d’apéritif, de petite fête entre amis, et se mange comme tel. Rien de bouleversant ni de révolutionnaire. Lucky McKee a fait son petit machin en toute décontraction, pas le moins du monde intimidé par les prestigieux maîtres qui participent aussi à la série. Il choisit aussi une piste contraire à son premier long-métrage. Ça se regarde comme un objet exotique, sans réelle ambition mais qui distrait malgré tout. Après tout, je suis de bonne humeur !
 
Coolement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Lundi 6 février 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
Cet Abécédaire, c'est pour me distraire... (Le Marquis, d'après une photo de Guesch Patti)


Chers Journals,
 
Les habitués du site le savent, je suis un homme malade, dévoré par l’utopie de l’archivage ultime, consumé par le désir d’entasser les films et de constituer une source cinématographique potentiellement inépuisable et profondément hétéroclite. Que faire quand on est atteint de cette fringale dont je suis copieusement atteint, et qui m’amène à accumuler aujourd’hui une collection de films qui a récemment dépassé les 1600 items, fréquemment évoquée du reste par mon noble hôte, le Dr Devo ? L’hôte logique en somme, car c’est bien vers un docteur que doit se tourner l’homme malade…
Ne croyez pas cependant que cette maladie se manifeste, comme celle de ceux qui ont développé une dépendance aux jeux d’argent, par une méticuleuse entreprise de ruine méthodique, par des fins de mois difficiles, par de lourds entretiens face à un banquier perplexe. Avec l’expérience, on apprend très vite à ignorer superbement les tarifs pratiqués par les éditeurs, et à traquer les bonnes affaires aux confins des solderies, des dépôts d’articles d’occasion, des sites VPC du style de celui dont la bannière orne la page que vous êtes en train de lire. On apprend tout simplement à patienter, à réserver les achats compulsifs aux bacs de DVD à moins de 5 Є. Il est hors de question de céder aux sirènes d’éditeurs comme MK2, qui pratiquent des tarifs snobs et prohibitifs. Hors de question aussi de jouer le jeu de grandes enseignes comme, dans ma contrée, le Leclerc Culture local, qui profite sans vergogne de l’absence de concurrence pour accommoder les prix de vente à leur sauce, très personnelle – plusieurs tarifs allant du simple au double dans le même magasin, marges de bénéfice extrêmement généreuses qui poussent le bouchon jusqu’à vendre ces doubles programmes de piètre qualité qui remplissent les bacs des supermarchés (deux films pour 4 Є, tarif éditeur – dans le lot, je vous recommande vivement le double programme LE BÂTEAU DES TENEBRES / LE CLANDESTIN, ce dernier film étant une série Z particulièrement hilarante), en arrachant l’étiquette "4 Є" pour la remplacer par un surréaliste "15 Є". Hors de question de préférer l’édition collector attrape-gogo, qui fait payer au consommateur docile un surplus conséquent pour un emballage en carton, un making of à dormir debout et trois pauvres interviews totalement dénuées d’intérêt. Hors de question, enfin, de me ruer sur une nouveauté vendue la peau des fesses, qui verra son prix réduit de moitié (voire plus) six mois plus tard. Deux règles d’or, si l’on veut survivre à sa maladie : le prix fait loi (ne jamais, jamais investir plus de 15 Є dans un film, quel qu’il soit) ; et l’on se doit de se poser des limites et, comme ils disent, de déterminer "le juste prix" (j’aimerais vérifier les dires du docteur sur THE GRUDGE, mais je ne l’ai pas acheté au prix neuf, et je ne l’achèterai pas d’occasion tant qu’il ne sera pas descendu en dessous de la barre des 5 Є. Souvenez-vous : il n’y a pas le feu !).
 
L’important c’est que la découverte prime, Prim, Prism, Prism Leisure… Tiens, ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de l’éditeur Prism Leisure, il y a pourtant du nouveau ! Prism Leisure, on en a déjà parlé (Note du Dr: ici!). C’est cet éditeur qui remplit les bacs de DVD vendus trois clopinettes, qui s’est spécialisé dans l’édition de films dont ils ne possèdent pas toujours les droits, ce qui les amène régulièrement à concocter des jaquettes fantaisistes, cousues de fautes d’orthographe et de contre-vérités, de crédits fantaisistes et d’affiches de films absents sur le DVD, remplacés pour le meilleur ou pour le pire par des titres n’ayant rien à voir avec la choucroute (CYBER WARRIOR dissimulant ainsi le très bon HARDWARE, le méconnu CURTAINS devenant DEATH DOLL, et j’en passe). Copies systématiquement en VF, aucun bonus (ou alors, mais c’est exceptionnellement rare, une bande annonce), copies le plus souvent recadrées issues de vieilles VHS usées jusqu’à la trame et reportées telles quelles sur support digital. Anciennement connu sous le nom de Initial Video (ou Intégral Video, c’est selon), Prism Leisure change souvent de nom suite à ses démêlés avec les ayant-droit, mais ne change jamais d’optique, refourguant les mêmes œuvres sous des titres et des jaquettes différentes. Rappelons d’ailleurs qu’à l’époque de la VHS, Intégral Video pratiquait comme un sport national la copie de films sur cassettes invendues ou rapatriées en urgence, ce qui permettait parfois des expériences déjà surréalistes comme de voir le film SCANNERS de David Cronenberg avec en arrière fond sonore une bande son de film de guerre (avec hélicoptères et tirs de mitraillettes) venant parasiter (tout pour plaire à Cronenberg, donc) la bande son du film en question. On aurait pu penser qu’avec l’apparition du DVD, ce genre de tuiles et d’approximations techniques involontairement expérimentales allait disparaître, mais c’était bien ignorer le talent si particulier de l’éditeur fantôme. Aujourd’hui, je ne sais pas si l’on doit continuer à parler de "Prism Leisure". D’autres appellations font actuellement surface (oui, plusieurs, tant qu’à faire, autant donner du fil à retordre aux détenteurs des droits !) : Lazer Films, Quadra Vision, ou tout récemment RED (Reel Entertainment in Digital), tous ces prête-nom dissimulent bien la même entité. Autre nouveauté, j’ai constaté ces derniers temps une tendance nouvelle à proposer certains titres dans le bon format, ou presque, ce qui est une véritable révolution.
Je dis bien "presque", et je m’explique. Prenons par exemple un film qui vient de paraître sous l’enseigne ‘RED’ : le film PEUR BLEUE, de Daniel Attias (USA, 1985). Un petit, mais alors tout petit, classique des années 80. Cette adaptation d’une nouvelle de Stephen King, qui propose un récit assez classique de lycanthropie, a une réputation désastreuse de petit navet aux effets spéciaux (dirigés par le piètre Carlo Rambaldi) plutôt navrants. Ce n’est effectivement pas un très bon film, mais est-ce lié à la nostalgie ? Le film, que j’ai vu lors de sa sortie en salles quand j’étais petit garçon (salut Michel), m’a paru assez charmant à la revoyure. J’ai retrouvé certaines séquences oubliées, comme celle où le jeune Corey Haim tire des feux d’artifice sur un pont en pleine forêt, et est attaqué par le loug-garou, ce qui est très embêtant car l’enfant est quand même dans une chaise roulante, et même si elle marche au super et fonce à vive allure sur les routes de campagne, le pauvre est quand même en mauvaise posture. Joli casting d’ailleurs, avec Everett McGill en prêtre tourmenté par les événements, Gary Busey en oncle alcoolique mais généreux et compréhensif, et même Bill Smitrovich (le papa de Corky, "un adolescent pas comme les autres" !) en rustre pilier de bistrot organisant une battue bien arrosée dans la brume qui connaîtra une issue désastreuse – une séquence assez belle, d’ailleurs, sans doute la meilleure du film, fort bien photographiée et émaillée de détails assez cocasses – j’apprécie particulièrement un plan assez cartoonesque : un homme est attaqué par le grand méchant loup, il tombe au sol et la lutte a donc lieu hors de notre champ de vision, du fait de cette brume bleutée qui forme presque une mer, flottant à un mètre du sol. Le pauvre monsieur tente de se défendre à l’aide de sa batte de base-ball, que l’on voit s’abattre encore et encore et encore sur la créature… Brève pause, grognement, et c’est soudain la grosse paluche toute poilue qui surgit de la brume, brandissant la batte avec laquelle elle se met à frapper à son tour, avec des résultats plus probants au vu des bruitages et craquements emplissant la bande son. Ça me plaît ! L’un dans l’autre, en somme, tout ça se revoit avec grand plaisir. Mais revenons à des considérations plus techniques. En DVD, les films peuvent être proposés dans leur format respecté, ou peuvent être recadrés de façon à bien remplir l’écran de télévision des béotiens qui préfèrent voir des films mutilés plutôt que de devoir supporter les infamantes bandes noires. Quel que soit le choix de l’éditeur, la copie, au format ou pas, peut être proposée en 4/3 (avec ou sans bandes noires, mais sans que le film soit obligatoirement recadré) ou en 16/9e si le téléviseur le permet (pour des films au format respecté, "optimisé" par cette option). PEUR BLEUE est dans un format bâtard, quelque part entre le 4/3 et le 16/9e : selon la configuration de votre poste de télévision, les personnages vous paraîtront subtilement écrasés (en 16/9e) ou subtilement allongés (en 4/3) – à vous de voir quelle option vous fait le moins mal aux yeux. Bref, on peut dire qu’en termes de compression, PEUR BLEUE est proposé en 10/6e de cuisine. Bien plus poétique s’avère une autre particularité de cette compression : la copie, lorsqu’un plan très lumineux apparaît brusquement, est très brièvement parasitée, ce qu’on remarque à peine, jusqu’à cette séquence finale où le loup-garou démasqué agresse le jeune héros, sa sœur et son oncle dans la maison familiale. Des grondements autour de la maison, la grande sœur paniquée car elle vient d’apercevoir le faciès de la bête à l’extérieur, l’oncle qui commence à penser que toute cette histoire n’est peut-être pas le fruit de l’imagination de son neveu, le suspense est à son comble. C’est à cet instant que la créature, avant de pénétrer dans la maison, arrache les câbles électriques à grands coups de griffes pour la plonger dans la pénombre : à l’instant où le loup-garou arrache ces câbles, l’image se brouille brutalement et bien plus durablement (deux à trois secondes). Ça a beau être involontaire, c’est magnifique, car soudain, le monstre du film que nous sommes en train de visionner accomplit un geste qui a une incidence directe et très troublante sur notre poste de télévision, sur notre petit confort de visionnage. Le défaut manifeste de compression rejoint ici, par la petite bande et bien involontairement, le gimmick des vieux films de William Castle, cinéaste toujours à la recherche d’un biais par lequel transposer l’univers du film dans la salle qui le projetait (sièges électrifiés, figurants masqués, polices d’assurance ou décharges signées à l’entrée de la salle), auquel Joe Dante rendait d’ailleurs hommage dans son très beau PANIC À FLORIDA BEACH.
Autre expérience récente de cinéma de la recherche à son insu, provided by Prism Leisure aka Quadra Vision, gee, thanks a lot : LE SHERIF ET LES EXTRA-TERRESTRES (ou, sur la jaquette, SHERIFF ET LES EXTRA-TERRESTRES, mieux inconnu sous le titre original, UNO SCERIFFO EXTRATERRESTRE – POCO EXTRA E MOLTO TERRESTRE), un bon gros Bud Spencer du cru réalisé en 1979 par l’italien Michele Lupo. Un film en vrai 16/9e pour le coup, qui démarre sur les chapeaux de roue, pas question de perdre du temps en montrant l’arrivée de ce garçonnet extra-terrestre sur notre planète, pas question de provoquer l’ennui en nous le montrant rencontrer le Shérif Bud et nouer avec lui, progressivement (c’est chiaaaannnt !), une belle histoire d’amitié. Après une séquence d’introduction expéditive et un générique bercé par une chanson country à hurler de rire, la situation est posée d’emblée : Bud Spencer est un shérif qui s’installe dans un patelin avec son pote, le petit garçon alien, point barre. Ou point baffe, devrais-je dire, car malgré les apparences, Bud Spencer ne change rien à son « univers cinématographique » pour autant. Le gros Bud a bien du mal à se faire respecter au début par les habitants de la petite ville, alors il distribue des baffes. Après quoi, il devient le shérif de la ville, et distribue des baffes aux bandits, notamment à une bande de motards grimés comme pour un carnaval, qui ne doivent donc rien à MAD MAX ou à EASY RIDER. Le petit garçon fait des blagues magiques de temps à autres, et découvre soudain que la Terre est sur le point d’être envahie par de malfaisants extra-terrestres d’une galaxie voisine de la sienne. Au début, Bud ne le croit pas – des extra-terrestres ? N’importe quoi ! Après, il le croit, et ça va mal parce que du coup, Gros Bud est seul contre tous. Mais heureusement, ce film nous révèle que distribuer des baffes permet d’accéder au respect : tous ceux que Bud Spencer a tabassés au cours du métrage viennent adjoindre leurs forces à la sienne pour faire front face à la menace extra-terrestre. Et c’est parti pour une grosse séquence de bagarre, accompagnée par la chanson tartempion du générique d’ouverture, alors que Bud Spencer fait ce qu’il sait faire le mieux : donner au passage des baffes à des cascadeurs qui font tout le boulot ! Bon, OK, vous me direz, rien d’expérimental là-dedans. Mais c’est sans compter sur la section "recherche" du service technique de Prism Red Quadra Lazer… Au bout d’une heure de film, et alors que la bagarre en question bat son plein, le son disparaît soudain pendant une dizaine de secondes. La main déjà posée sur la télécommande, je suis sur le qui-vive, prêt à faire de l’avance rapide pour voir si le reste du film est définitivement chaplinisé. Ah, tiens, non, revoilà le son, replongeons nous donc dans cette perle du 7e Art. Mais le film est devenu très étrange, décalé, quasi incompréhensible. Au bout de quelques minutes à me gratter la tête avec perplexité en me faisant la réflexion que la post-synchronisation a de la crotte dans les oreilles, c’est la stupéfaction. Des personnages parlent à l’image, mais les seuls sons qui franchissent leurs lèvres sont des "paf !" et des "ouch !". Un train passe en silence. Des voix-off surgissent de nulle part et énoncent des phrases en total décalage avec l’action en cours. Des coups sont portés dans un silence cotonneux, soudain traversé par le rugissement du passage d’un train qui n’est plus à l’écran depuis trois bonnes minutes… Et oui : la dernière demi-heure du film se déroulera avec un décalage son / image de trois bonnes minutes !!! Ce qui, pour être tout à fait honnête, et j’espère que Mr Lupo ne m’en tiendra pas rigueur, a totalement relancé mon intérêt pour le film, devant lequel j’avais fini par m’avachir dans un ennui vaguement goguenard. D’un coup, j’étais devenu totalement attentif – et réceptif ! – aux effets non-sensiques, abstraits et savoureux que générait cette bourde providentielle.
Ce qui permet à Prism Leisure, avec qui j’aimerais bien avoir un entretien d’ailleurs (mais la police aussi, probablement !), de rester à mes yeux un formidable terrain de découvertes et de surprises. Je sais que bon nombre de professionnels pestent contre ces contrefaçons et contre la déplorable qualité technique de ces éditions frauduleuses. En ce qui me concerne, je les encourage vivement, à la fois parce que l’éditeur déterre des films qui ont par ailleurs bien peu de chances d’être distribués (principalement une armada de séries Z ou de séries B issues des tréfonds des vidéoclubs des années 80, mais aussi parfois de vrais bons films comme le TRAUMA de Dan Curtis ou le très rare REBORN de Bigas Luna), et parce que c’est peut-être le seul éditeur dont les DVD peuvent réserver de vraies surprises à moindre frais, du film qui peut en cacher un autre à la compression hasardeuse qui peut, comme on vient de le voir, générer des expériences de cinéma totalement singulières, telle cette boucle filmique isolée en fin de programme sur le DVD de PUMPING IRON II (THE COMEBACK), superbe moment d’abstraction.
 
Le vrai problème, pour revenir à cette pathologie, c’est le cruel dilemme du choix. Face à une pile de 700 nouveautés plus ou moins fraîchement acquises, il m’arrive fréquemment de tergiverser pendant des plombes avant de pouvoir me décider. Avec une fâcheuse manie qui consiste à systématiquement commencer par le dessert, et à négliger la consommation quotidienne de fruits et de légumes indispensable au maintien d’une santé déjà fragilisée. "Je pourrais regarder ce Kurosawa… Ce Sam Peckinpah est sûrement formidable… Ça m’intrigue quand même, cet ETRANGE MONSIEUR PEPPINO… Bon, allez, je vais regarder VIRUS CANNIBALE !" Car, ne l’oubliez pas, on achète toujours un film pour le voir, pas pour l’entreposer, pas pour le poser sur la table du salon pour faire chic quand on a de la visite. On achète des films, pas des DVD, le chaland a trop souvent tendance à l’oublier, encouragé, il faut bien l’admettre, par la veulerie commerçante qui consiste à installer des présentoirs farcis du DVD qu’il faut (?) acheter ce mois-ci – il est frais, mon IZNOGOUD, il est frais !!! "Oh ! Tu as vu, chérie ? Il y a le DVD de SPIDERMAN !" "Excusez-moi, monsieur, je cherche le DVD de UN GARS, UNE FILLE…" "Vous avez DAREDEVIL en collector ?". Au secours. Chez moi, tous les films achetés le sont pour un objectif clair : celui de les visionner, celui de revoir de vieilles connaissances (par plaisir ou pour leur donner une seconde chance), celui de faire des découvertes, celui surtout de varier les plaisirs, les textures et les saveurs. Mais dans quel ordre ? Que choisir ? Comment éviter qu’un film acheté pour être vu ne prenne la poussière pendant des années – il aurait alors pu parfaitement rester dans l’étalage sans que j’en sois le moins du monde privé ? J’ai la solution.
Et cette solution, c’est l’Abécédaire. Le principe en est très simple : il s’agit de sélectionner dans un premier temps une série de 26 films (ou moins si l’on est en panne de films en Q, en X ou en Y, denrées rares et recherchées), et de faire comme dans ZOO de Greenaway. A comme… B comme… C comme… Une fois cette liste établie, interdiction formelle d’en changer, de remplacer un titre par un autre par caprice. Cette liste est verrouillée une fois établie, c’est une règle d’or. À chaque fois que je visionne un film, j’en rajoute un autre puisé dans mes ressources à l’autre bout du spectre. Je vois un film en A, je rajoute donc un nouveau film en A après la lettre Z de la première sélection. Et ainsi de suite. C’est un système contraignant, mais qui ne l’est pas plus que celui qu’imposent les diffusions télévisées ou les programmations en salles. Et il a cet avantage certain qu’il n’est composé que de films pré-sélectionnés à l’achat – aucun risque donc de voir un jour l’espace B squatté par LES BRONZÉS, et ce n’est pas dommage. Ce système ne peut connaître qu’une seule entorse : celle qu’implique le fait de recevoir. Car mes hôtes ont le choix, pour le meilleur et pour le pire, et loin de moi l’idée de les en priver. C’est beaucoup trop amusant de les voir hésiter, prendre, reposer, demander à voir la bande annonce, tergiverser, pendant de longues, longues, longues minutes. Mais il est également permis d’intercaler entre chaque film un programme court (court-métrage, clip de Julie Pietri – je peux le faire, vous êtes jaloux ?, voire un épisode d’une série TV, comme je le fais en ce moment avec la première saison de la vieille série AU-DELÀ DU REEL).
Ainsi, après les fêtes et leur cortège de visiteurs, qui sont et seront toujours les bienvenus, l’Abécédaire, né en fin d’année 2005, a fait son grand retour en janvier, en reprenant à la lettre S.
 
S comme… LE SHERIF ET LES EXTRA-TERRESTRES.
T comme… TWENTY-NINE PALMS, de Bruno Dumont.
U comme… UNIVERSAL SOLDIER, de Roland Emmerich.
V comme… LA VIE EST BELLE, de Frank Capra.
W comme… WONDERFUL DAYS, de Kim Moon-Saeng.
X et Y n’avaient pas de titres à représenter au moment de la sélection.
Z comme… ZOO, de Peter Greenaway.
A comme… ANGEL, de Harley Cokeliss.
B comme… BAMBOLA, de Bigas Luna.
Voilà où j’en suis à cet instant. On voit à quel point ce système me permet de changer d’univers du tout au tout, me permettant d’enchaîner le Bud Spencer avec le film de Bruno Dumont (raté mais diablement courageux), de passer du combat bourrin opposant Jean-Luc Van Damme (pire que jamais) à Dolph Lundgren (qui m’est très sympathique) au classique (estimable et assez attachant) de Frank Capra, de l’animation SF simplette et sans intérêt au choc esthétique du film merveilleux de Peter Greenaway, d’une chronique fantastique mélancolique à une chronique érotique vulgaire et décomplexée – pas d’un intérêt très brûlant ceci dit… En huit films, vous pouvez constater que je voyage, entre 1946 et 2003, en Italie, en France, en Espagne, aux USA, en Angleterre, en Corée du Sud, voguant entre comédie pompière et cinéma expérimental, entre SF et érotisme, entre épouvante et conte de Noël… Le choix n’est plus un problème, puisque, pour chaque titre, il se fait sans pression et sans énervement, dans la paix de l’esprit, son visionnage étant reporté, quoi qu’il arrive, à 26 jours de sa nomination. En somme, vous lisez les propos d’un homme malade heureux. Qui vous tiendra régulièrement informés de l’évolution de son Abécédaire. Et de celle de Prism Leisure, l’éditeur fou, auquel je dédie affectueusement cet article.
 
Le Marquis
 
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Dimanche 5 février 2006

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(photo : "Correct !" par Dr Devo, d'après une photo de Flora Cross dans LES MOTS RETROUVES)

Chers Focaliens,
 
Ah ben ça y est ! C’est fait, je l'ai vu, le nouveau film de Scott McGehee et David Siegel ! Non sans mal, ceci dit. Comme nous en parlions dans l'article d'hier, où je fustigeais le distributeur du film (la Warner, qui distribue aussi LES BRONZÉS III), j'y reviendrai, la plupart des cinémas assurent le service minimum pour ce film. En effet, dans mon cinéma PATHUGMONT par exemple, deux séances par jour. Et uniquement le soir s'il vous plaît. Traduit dans le bon langage, il faut comprendre : voyez le cette semaine, parce que la semaine prochaine, ce sera cuit !
 
Donc, me voilà le soir au pathugmont bondé à bloc. J'y vais plutôt l'après-midi d'habitude. Cette semaine, en allant voir SHEITAN et le lendemain FAUX AMIS, je regarde l'écran de contrôle. LES BRONZÉS III passe dans trois salles ! Et il y a toujours une salle de complète, même l'après-midi. Hier, j'arrive pour LES MOTS RETROUVÉS 15 minutes en avance, soit 45 minutes avant la séance décalée du film de Patrice Leconte dans la salle N°1 d'une contenance d'environ 600 places : et il n'en restait déjà que 140 ! On y reviendra (peut-être).
Le passage à la caisse ayant été très rapide (d'ailleurs, je dis chapeau bas aux caissières et caissiers de mon Pathugmont, qui sont incroyablement aimables et gentils !), je vais griller une cigarette devant l'entrée. Et là, stupeur avec tremblements, je vois débarquer un groupe de quatre personnes, bientôt rejoint par cinq autres, habillés en tenue de sport d'hiver : après-ski, doudoune, combinaison, lunettes, etc. Vingt secondes de "no-comprendo". Puis, bien sûr, l'illumination douloureuse : ils viennent voir LES BRONZÉS III, et ils viennent déguisés en bronzés au ski ! Je n'en crois pas mes yeux. Je regrette de ne pas avoir pris ma caméra pour mettre cela tout de suite dans mes archives et laisser mûrir en attendant le temps où l’on portera tous l'uniforme (si ce n'est déjà fait). La moindre lutte professionnelle ou syndicale n'entraîne que division (hypothèse haute) ou même, plus souvent, inaction. Par contre, quand il s'agit d'organiser le déguisement en vue d'une sortie en groupe pour aller voir LES BRONZÉS, là OK, on arrive à trouver des solutions et des modus operandi (je ne cite pas assez cette dernière expression d'ailleurs).
Effaré, je m'approche du contrôle, j’attends quelques minutes que ma salle se libère, et j’écoute le jeune homme et la jeune fille qui déchirent les billets. Lui remarque le groupe de skieurs cinéphiles et s'étonne. Elle lui répond : "hier, un groupe de 20 est venu avec les skis et les bâtons". Il y aurait eu une corde, une poutre ou un revolver à portée de main, je crois que je quittais ce monde sans même un mot d'adieu à mes proches ! Oui, la nuit dernière, Richard Gere a sauvé ma vie ou, soyons plus pragmatiques, ma santé mentale.
 
Flora Cross (actrice d'origine française et qui parle trois langues couramment ! Grrrrr !) a 11 ans. Petite fille cultivée et éveillée issue d'une famille bourgeoise, elle-même éveillée et cultivée. Juliette Binoche, la maman, est chercheuse dans un laboratoire. Papa (Richard Gere) est prof de théologie dans une fac. Et le grand frère, Max Minghella, ado approchant la vingtaine tranquillement, est un petit gars attentif et doué, très bon musicien et d'une grande culture, héritage paternel oblige. Gere est un homme moderne et passionné, et il a transmis à ses enfants et à sa femme (ancienne catholique convertie) ses connaissances, son héritage, et son judaïsme.
Bref, tout ce petit monde est drôlement doué et cultivé. Flora s'inscrit à un concours dont seuls les américains ont le secret : un concours d'orthographe. [On donne un mot à des enfants, et, de tête, ils doivent l'épeler en dévoilant l'orthographe exacte. Ce qu'ils appellent un bee (abeille) contest.] La petite fille a l'air douée, et elle est sélectionnée les doigts dans le nez à la finale départementale. Elle attire ainsi l'attention de son père, l'ultra-pédagogue, qui décide de l'entraîner avec sérieux.
Dès que Flora commence à concourir et à graver les plus hauts échelons de la compétition nationale, toujours avec une facilité déconcertante, la petite fille constate que la famille est en train de s'atomiser, de se disloquer lentement et de manière curieusement banale. Sans heurts, lentement mais sûrement. S'il est assez clair que Binoche porte en elle une tristesse fabuleuse, Flora voit bien que son père se lance avec presque trop d'enthousiasme dans son entraînement, et que son grand frère est en train de se perdre et de s'éloigner du paternel, justement.
Le don de Flora pour visualiser, conceptualiser et s'approprier les mots est-il une porte sur la réalité familiale ou une porte sur un Mystère plus grand ? Son père, en tout cas, décide de lui faire suivre un entraînement plus spécifique, inspiré d'un grand mystique juif qui pensait pouvoir entrer en contact avec Dieu en utilisant les lettres qui composent les mots. La saison des transferts a commencé...
 
Alors oui, ça fait déjà quelques jours que je vous bassine avec Scott McGehee et David Siegel. Pour la plupart d'entre vous, ça doit vous faire une belle jambe, et je m'en excuse ! Si les deux réalisateurs, qui ont toujours travaillé ensemble, sont à mon sens les plus talentueux des réalisateurs indépendants américains, ce sont aussi les plus anonymes. Découverts et encouragés par Soderbergh, ils ont déjà réalisé deux films : SUTURE en 1993, film phénoménal et d'une maîtrise ébouriffante, puis BLEU PROFOND (DEEP END), non moins beau, d'une émotion galactique (kleenex obligatoire) avec la plus grande actrice du monde : Tilda Swinton. Comme ça, c'est dit !
[Note : BLEU PROFOND (DEEP END) existe en DVD. Je me permets de faire un aparté. Vous pouvez acheter ça les yeux fermés, d'autant plus qu'en général, on trouve la chose à très bon marché sur Priceminister et consorts (et dans les bacs de DVD d'occasion). ATTENTION cependant : une fois sur deux, l'édition de BLEU PROFOND est en fait le DVD locatif. Ne l'achetez surtout pas ! Achetez le DVD réservé à la vente. Ainsi, vous ne favoriserez pas une vente illégale (il est interdit de vendre des DVD de location), mais surtout, dans la version "réservée à la vente", en achetant BLEU PROFOND vous aurez en bonus (!!!!?????!!) le premier film des deux réalisateurs, c'est-à-dire SUTURE ! Alors avant d'acheter, regardez bien le boîtier, c'est écrit en tout petit sur l'affiche et le quatrième de couverture. Je pense qu'on peut acquérir ces deux films pour moins de dix euros ! Et ça les vaut très largement.]
Il se trouve qu'en 1993, le petit cinoche art et essai de ma petite ville de province a diffusé SUTURE, et hasard encore plus fabuleux, j'y suis allé sans savoir du tout de quoi il retournait. Quel choc !!!! Ce film m'a évidemment retourné comme une crêpe, et puis plus rien, plus de nouvelles des deux acolytes pendant huit longues années. SUTURE était tellement gonflé et original (sorte de thriller cartésien sur l'identité, qui raconte les relations houleuses entre deux frères qui ne se connaissaient pas : l'un est un maigrichon blanc, et l'autre une armoire à glace noire !), que je ne pouvais pas en croire mes yeux : comment, alors que la critique et le public faisaient des gorges chaudes de tout le cinéma indépendant US (très chic à l'époque), comment se pouvait-il que SUTURE, puis plus tard BLEU PROFOND, qui dépassent de très loin tous leurs concurrents, comment se pouvait-il que personne ne s'en souvienne, et que personne ne les ait remarqués ?
 
Bref. Deux de mes réalisateurs préférés étaient, malgré les qualités populaires de leur cinéma, inconnus au bataillon. So what ? Toujours est-il qu'on ne pouvait que se réjouir de les voir revenir. Mais non sans inquiétude : LES MOTS RETROUVÉS est produit par une major, ils n'ont pour la première fois pas écrit le scénario (écrit par Naomi Foner, la maman de Jake et Maggie Gyllenhaal !), et, plus grave : il y a quand même Richard Gere, l'abominable homme des plateaux ! Mazette ! Ajoutez à cela une Binoche qui refait encore le coup de la maman du petit Juju et une bande-annonce quasi désastreuse qui annonce le pire des mélos à la guimauve... Bref, on est très content d'aller en salles retrouver nos deux amis, si talentueux et si généreux, mais par contre, on a une petit boule d'angoisse dans le ventre...
 
Bernard RAPP avait (encore une fois ! comme c'est énervant !) raison en laissant un petit commentaire sur l'article sur SHEITAN. Avant d'aller plus loin, il faut préciser derechef que LES MOTS RETROUVÉS est très loin de l'ignoble film-annonce qui lui sert de réclame ! Et dès les premières minutes du film, il est évident que les deux lascars n'ont pas choisi leur sujet au hasard, et qu'ils ne sont pas là non plus pour faire de la figuration ou de l'illustration ! Ça va être du sérieux, merci mon dieu, me dis-je pendant le générique ! Muy bien !
 
Ah oui ! Quelle entame ! C'est du franc du collier ! Et là, mes petits amis, je peux vous dire que c'est une véritable démonstration ! Ça ne rigole pas du tout. C’est du sérieux et disons le tout de suite et tout de go : ça, c'est du cinéma. Un vrai festival ! Alors bien sûr, il faut faire un préambule tout de suite. Je vais prendre un exemple pour ceux qui ne connaissent pas les deux réalisateurs. Ne vous attendez pas à un univers typé, dont les codes sont ostentatoires et crèvent les yeux au premier regard. Par exemple, on n'est pas du tout dans le dépaysement total d'une direction artistique et d'une mise en scène à la Wes Anderson. Ce n'est pas un défaut ni une qualité, c'est une simple remarque. McGehee et Siegel emportent la mise en 30 secondes (en ce qui me concerne, et pour un spectateur qui découvre la chose, en trois minutes, pas plus). La mise en scène est SU-BLI-ME.
Le cadre est léchouillé avec goût et originalité. La photo (de Giles Nuttgens, connais pas ! [Il a travaillé sur BLEU PROFOND et BATTLEFIELD EARTH ! NdC]) est très belle. Et le montage les amis, le montage ! C'est éblouissant, bien sûr. Moi qui vous bassine avec le montage et le cadrage à longueur d'année, répétant jusqu'à plus soif que ce sont les mamelles du cinématographe... Et bien là, en voici la preuve formelle : ellipses rapides et signifiantes, rythme très soutenu, jeu de décalage incessant avec le son et l'image, maîtrise totale de l'échelle de plans (avec une générosité rare : la preuve qu'on peut mettre en valeur ses gros plans), etc. Que du bonheur. C'est riche, généreux et d’une sensibilité extrême. Ici, c'est non pas le scénario et les acteurs qui émeuvent (enfin, pas seulement), c'est d'abord et avant tout la mise en scène, et même le montage ! C'est hallucinant. Comme quoi, avec peu, avec un peu de jugeote, de réflexion et de malice, on peut faire un film original en deux coups de cuillère à pot, et mieux encore, faire un film qui ait de la personnalité, c'est-à-dire qui ne ressemble à rien d'autre. Je ne vais pas m'étendre sur la mise en scène et vous laisse découvrir cela. Un exemple peut-être. Comme souvent dans le film, Binoche va border Flora Cross avant qu'elle ne s'endorme (la vache, les champs / contrechamps !). La dernière fois qu'elle le fait, la caméra n'est pas dans la chambre de la petite, mais dehors, sur le palier. Regardez bien comment nos deux compères font la coupe entre l'extérieur et l'intérieur. Regardez à quel moment et sur quel rythme on amène le contrechamp (Binoche qui ferme la lumière et la porte). Notamment le jeu avec le plan précédent, coupé de façon trop brusque (que c'est beau), suivi immédiatement par le geste de Binoche qui éteint la lumière (faisant ainsi disparaître le champ qu'on vient de quitter : plastiquement et sémantiquement, c'est exquis). Dans la foulée, ils font deux jump-cuts. Aucun des deux n'est superflu, aucun des deux n'est là pour faire chic. Les deux jump-cuts, figures branchouilles pourtant, apportent chacun une nuance et brisent Binoche en trois morceaux. Le tout dure quatre secondes ! La classe !
Autre exemple, plus simple, la première arrivée de Flora Cross dans la salle de son école où l’on entraîne les futurs compétiteurs. Ce n'est pas compliqué pourtant : juste un décalage et un jeu sur le son, sur le mélange de sons off et sons on, avec le montage image qui suit. C'est simple comme bonjour, et ça ne ressemble à rien d'autre. CQFD, et avec quelle générosité et gourmandise encore une fois.
 
LES MOTS RETROUVÉS surprend. Par petites touches subjectives, McGehee et Siegel déploient une narration assez déroutante, qui semble se baser sur le lacunaire, sur les trous. Ou plutôt, comme le disait notre ami Bernard RAPP, sur un découpage filandreux (un élément en entraînant un autre, mais de manière chaotique), et si l’on ressent les choses très fortement, on ne sait pas du tout où le film nous mène, et ce qu'il veut nous dire. C'est dans cette discrétion aussi, dans cette volonté de faire apparaître certaines choses abstraites ou sur lesquelles "on a du mal à mettre le doigt dessus", mais en périphérie, sur les bords, qu'on reconnaît le bizarre projet des deux réalisateurs. Le film avance, les enjeux se positionnent et certes, un thème se dégage assez fortement, des pistes étant même avancées. Mais dans le même mouvement, et ce malgré une mise en scène assez marquée, on sent que le film entier tend vers autre chose, vers d'autres nuances et d'autres propos difficilement définissables. Et c'est pour ça que le film nous touche avec tant de force et tant de mystère : McGehee et Siegel mettent le doigt sur la plus indéfinissable des solitudes, la plus intrinsèque. Ce que découvre Flora [d'où l'intérêt de nous faire croire, avec justesse, que c'est le concours qui déclenche tout le chaos, ce que verbalisera la petite fille (scène de la voiture) mais beaucoup plus tard, là où nous, adultes, auront compris que ce n'est pas ça qui se passe], c'est la solitude extrême et ontologique de l'existence même, le trou noir de l'individualité et de la personnalité, idées reprises quelquefois dans les macro-plans (sur le crayon, dans le microscope de Binoche, qui d'ailleurs se fond dans un plan noir). Ce qui est choquant, c'est que la vie ne peut pas être ça, c'est-à-dire un individu éjecté dans le chaos de l'Univers où les trous et le vide entre les choses sont plus grands, en proportion, que la Matière. Cette initiation est cruelle, et pose sans doute la question de Dieu effectivement, de notre rapport à lui, dans cette perspective où l’on ne peut pas faire autrement que de lui lancer la question à la figure ! C'est dans ces eaux-là, fugitives et très dures à préciser, que se situe le sujet du film. Et évidemment, plus on avance et moins on sait exactement de quoi tout cela parle, en quelque sorte. On est face au chaos de la Création elle-même.
Ajoutez à ceci la gourmandise qu'ont les deux réalisateurs à déplacer dans les coins les axes principaux, de dire véritablement les choses de manière énigmatique, sous les événements, et vous obtenez ce film étrange et passionnant. [Par exemple, la façon dont Flora Cross agit à la fin du film, je ne dis rien pour ne rien gâcher, est étrange. Geste en direction du père et du fils, ou geste en loucedé en direction de Binoche. Et cette façon dont la petite fille disparaît dans le grain de la vidéo est vraiment troublante... Autre exemple sur la même scène, pour illustrer les rebonds incessants et la volonté de périphérie des deux réalisateurs : ils introduisent le film en flash-forward (le final), et on s'aperçoit quand on arrive à ce point là de l'histoire que le mot clé du film n'est pas "oppidum", mais le suivant !]
 
Alors il faut le dire tout net, si l’on veut être honnête. LES MOTS RETROUVÉS est assez largement en dessous de SUTURE et BLEU PROFOND. Sans conteste. La deuxième partie du film, introduite par un sacré bouleversement scénaristique qui fut défloré, en ce qui me concerne, par l'abruti Bruno Cras, journaliste PRO-FESS-IO-NNEL, c'est-à-dire payé pour ça (et il ne paye pas sa place, en tant que journaliste, bien sûr) à Europe 1, et qui a vendu la mèche dans sa critique stupide du film ! Merci Monsieur d'avoir gâché la surprise ! Merci beaucoup, surtout parce que ce film est toujours sur la brèche du sens, merci de m'avoir empêché de ressentir cet étrange tournant du scénario et de ne pouvoir le voir qu'à travers le prisme de la réflexion intellectuelle. Bravo, belle éthique !
Suite à ce bouleversement, et bien que la narration ne soit pas forcément moins cadrée, on entre dans un petit ventre mou, moins malicieux et plus redondant, qui perd un peu le film, qui du coup peine à retrouver son éclat sublime. On sent également, et encore une fois malgré la qualité globale du scénario, que ce n'est pas eux qui ont écrit la chose, et qu'ils se sont glissés, avec gourmandise sûrement, dans l'écriture d'un autre. Donc on n'est pas complètement conquis par le film, ou plutôt, il semble, sans qu'on ait vraiment réussi à mettre le doigt dessus, que cette dernière partie aurait pu être encore plus aérée, ou peut-être même (c'est un peu gonflé de dire ça, mais bon...), encore plus abstraite. Peut-être est-ce simplement dû à la fabuleuse maestria des trois premiers quarts d'heure. Je me laisse le temps de la réflexion...
 
Les acteurs. Ben oui, oui, oui. Flora Cross est incroyable, et dieu sait que je déteste les enfants au cinéma. Elle survole la chose les doigts dans le nez, et ne recule jamais. Gageons qu'on la reverra ! La mise en scène, en tout cas, travaille avec une grande beauté son regard sur sa famille, qui, comme le film, les observe discrètement, de biais. Binoche est vraiment bonne, se laisse aller enfin, un peu, et fait oublier son rôle de maman pour quelque chose de plus intuitif, ce qui confirme peut-être ce que je disais d'elle dans CACHÉ de Haneke : elle prend les choses à bras le corps et avec technique. Bien. Gere, que je ne peux pas voir en peinture et qui, dans le moment, est mauvais comme un cochon, a accepté le rôle pour des raisons idéologiques évidentes (je vous laisse découvrir quoi !). Alors il est plutôt sobre, ça change, plisse quand même des yeux en souriant en coin au moins une demi-douzaine de fois, et cherche à tout prix à garder le contrôle de lui-même, contrairement à Binoche. Le film en pâtit peut-être. En tout cas, il est a des années-lumière de ses abominables rôles habituels, et se révèle tout à fait capable, ce qui déjà, en soit, est un exploit. Il faut dire qu'il est drôlement tenu en laisse. Le frangin est gentil sans plus. Une bonne idée sinon est d'avoir mis là-dedans Kate Bosworth, complètement improbable, qui débarque là-dedans comme un cheveu sur la soupe (ça fait son petit effet bizarre). Malheureusement, son personnage ne va pas très loin et est assez illustratif. [Je crois que la très relative faiblesse du film vient du fait qu'il abandonne le fils en chemin, et l'enferme dans un schéma qui est de moins en moins incarné, de plus en plus illustratif. Ses conflits ne sont jamais présents dans la dernière partie du film, ce qui le rend un peu théorique et convenu, là où le début de son cheminement était bien troussé !]
 
La chose est subtile et mystérieuse. Je ne sais pas si ce film plaira à beaucoup d'entre vous. [Alors que pour BLEU PROFOND ou SUTURE, j'en parierais ma chemise !] Il faut aimer quand même l'étrange parti pris impressionniste du film. En tout cas, Siegel et McGehee n'ont pas à rougir de ce film, qui reste quand même absolument personnel, et qui jamais, au grand jamais, ne sombre dans le pathos hollywoodien dégoulinant, ou, c'est très étonnant, dans le mélo convenu. LES MOTS RETROUVÉS a les mains propres, et malgré une distribution en demi-teinte (chose que je comprends après avoir vu le film : ce n'est sans doute pas si populaire que ça... Même si c'est très généreux !), on ne peut que se réjouir de voir un film si ambitieux et si mystérieux passer les portes de la sortie en salles. Devant le niveau de bêtise généralisée qui envahit les écrans commerciaux ou art et essai, c'est déjà pas mal.
 
Fidèlement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Samedi 4 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "le Scénario est toujours déguisé en Jésus-Christ" par Dr Devo, d'après une photo de la compagnie de théâtre Vampire Cowboys)

Chers Focaliens,
 
En attendant le David Siegel et Scott McGehee (voir l'intro de l'article d'hier) qui ne passe que le soir dans mon cinéma Pathugmont, salutations au passage aux géniaux distributeurs qui sabordent la chose en ménageant la chèvre et le chou (60 copies quand même, ou seulement, selon le point de vue), on va en salles quand même, entre deux visionnages des épisodes d'une sublime série américaine dont je vous parlerai bientôt et que M6 est en train, sans doute, de massacrer par une splendouillette VF en vue d'une diffusion future. Je râle, mais en fait je suis de bonne humeur.
 
Bon, on ne peut pas dire qu'on attende grand chose de Harold Ramis, ex-acteur et depuis une bonne paille réalisateur. Son UN JOUR SANS FIN, avec le délicieux Bill Murray et Andie McDowell (c'te blague !) sort du lot, bien sûr ; ce n'est pas grâce à sa mise en scène, mais plutôt à son très beau dispositif scénaristique qu'on dirait sorti tout droit du cerveau du plus attirant / bizarre des scénaristes (et lui aussi réalisateur), Larry Cohen, dont notre ami Le Marquis nous avait parlé à propos de la trilogie du MONSTRE EST VIVANT. [Que j'ai vu d'ailleurs, et que je trouve glauquissime et bien réalisé, ce que tout le monde réfute. Je suppose que le film est suffisamment faisandé pour me plaire en fait ! C'est glauque, en tout cas, sec, et le son est très beau... Tout ça pour vous faire une anecdote. Les férus de fantastique sont au courant, une télé américaine a commandé une série de moyens métrages fantastiques appelée MASTERS OF HORROR (bientôt chez nous en DVD, à moins qu'une chaîne ne se bouge les fesses). Le principe est de convoquer des réalisateurs reconnus et adulés, adossés à un groupe de jeunes réalisateurs (celui du beau MAY, ou encore Takeshi Miike) et de leur faire réaliser un moyen, avec, si si, carte blanche et director's cut ! Chic ! Projet ambitieux, car il réunit Tobe Hooper (reviendra-t-il enfin aux affaires ?), le formidable Don Coscarelli (dont on vous a déjà parlé ici, réalisateur phénoménal de BUBBA HO-TEP et de PHANTASM), Dario Argento, Carpenter, etc. Et aussi Larry Cohen... Et c'est là que ma digression aboutit : je ne pouvais m'empêcher de vous expliquer la brioche de son film (pour la notion de "brioche", voir cet article). C'est l'histoire d'un automobiliste qui est aussi, à l'occasion, serial killer ! Mouais. Sa spécialité est de tuer les auto-stoppeurs qui montent dans sa voiture. Les affaires vont bien, jusqu'au jour où il croise le chemin d'un type tout à fait normal, à ceci près qu'il est également serial killer (!!), et que sa spécialité est de faire du stop et de tuer les gens qui le prennent en voiture (!!????!!!!!). Evidemment, les deux se rencontrent sur leur lieu de travail ! Ça, les amis, c'est du Larry Cohen ! Il est le seul à faire des trucs de ce genre ! Il y a d'autres illustrations de sa folie pour les machins tordus dans l'article du Marquis sur LE MONSTRE EST VIVANT, pour ceux que ça intéresse... Fin de la digression !]
 
Bon. On admet donc que le Ramis est un gentil faiseur, plutôt sympathique, mais c'est sûr, on va voir ses films dans un état d'esprit complètement relâché, délivré de toutes les pressions que révèle l'attente fébrile. On sait qu'on va avoir à faire à de la gentille commande, et que le machin ne sera pas désagréable, sans doute, voire un peu original. Des films parfaits en attendant d'aller voir le film que vous attendez depuis des mois ou des années, mais qui ne passe qu'à 20 et 22h, par exemple...
 
Ça se passe à Ploucville (non-péjoratif, comme d'habitude), ville moyenne du Nord des USA (chez nous, donc, mais ça n'a ici aucune importance). C'est la veille de Noël... Décidément, en deux jours, je vois deux films qui se passent la veille de Noël, étonnant non ? [Il s'agit de ce film et de SHEITAN, dont on parlait hier !] C'est la veille de Noël, et la neige et la glace ont étendu leur blanc manteau.
John Cusack, avocat légèrement proche des milieux un peu louches, mais avocat propre, vient de voler, ni vu ni connu, 2 millions de dollars qu'il a dérobés à son patron avec l'aide de Billy Bob Thornton, autre notable du coin, plus louche lui. L'opération s'est bien passée et Thornton garde l'argent (2 millions de dollars et des broutilles, quand même) en lieu sûr. Les deux complices se séparent momentanément. Ils doivent passer la nuit du réveillon incognito, comme si de rien n’était, avant de quitter la ville au petit matin. Thornton conseille à Cusack de surtout agir normalement, comme d'habitude, et tout ira bien.
Cusack va donc se payer un petit whisky dans un bar à strip-teaseuses où il a ses habitudes, et croise là la patronne Connie Nielsen (déguisée en femme fatale). Elle trouve le Cusack bien joyeux. Aurait-il gagné au loto ? Cusack ne répond pas vraiment, visiblement gêné. Et gêné, il l'est encore plus quand il s'aperçoit qu'un homme de main de son patron le cherche, lui et Thornton. Voilà qui est bien louche. Le hold-up en douceur aurait-il mal tourné sans qu'ils s'en soient rendu compte ? En tout cas, la nuit, entre chute de neige et alcool, est non seulement loin d'être finie, mais elle va épuiser notre Cusack dans une série de faux semblants assez violents...
 
Pas de stress, et donc position relaxe de rigueur quand on va voir un film de Harold Ramis. On regarde l'affiche, et on se dit que le gars, s'il a un mérite, c'est bien celui de se placer en artisan pépère sachant s'entourer d'acteurs sympathiques (Andie McDowell est-elle sympathique ? Héhé !), ce qui, encore une fois, est largement le cas ici.
Ramis a choisi le scénario pour faire ce nouveau film, sans doute attiré par une espèce d'ambiance en demi-teinte. Le film se passe lors de la nuit la moins probable pour faire un thriller ! La nuit où il ne se passe rien : celle de Noël ! Rigolo. Le film est volontairement assez lent ou langoureux, et navigue entre deux eaux : celles de la banalité la plus confondante (Noël donc, ville moyenne, personnages issus du notariat local et donc peu sexy, si j'ose dire, calme enneigé de la nuit glacée, douce et légèrement douloureuse torpeur des sans-sommeils (Allo ? C'est Macha !) imbibés d'alcool, etc.), et celles de l'extraordinairement surprenant dans un tel contexte (femme fatale, hold-up, gros mafieux cherchant à faire la peau du héros, règlement de compte, jeux de dupes, assassinats, chantage, sexe crapuleux, etc.). Une espèce d'ambiance en slowburn (décidément, c'est le mot de la semaine) où c'est le quotidien et la banalité qui l'emportent sur le mafieux et l'extraordinaire. La même histoire dans un contexte genre LES AFFRANCHIS ou LES SOPRANOS n’aurait aucun intérêt. Ça serait la routine et son cortège de banalités.
Langueur donc, mâtinée d'un plan-gangster qui ne cesse de se dégrader. C’est le deuxième point d'achoppement du film. Le vol de l'argent, hors champ (il vient d'avoir lieu quand le film commence) semble s'être passé, bizarrement, comme sur des roulettes. On sent pourtant tout de suite que la situation, forcément très compliquée, va se dégrader lentement, comme une voiture à 20km/heure qui glisse au ralenti sur une plaque de verglas sans qu'on puisse vraiment intervenir, ou alors de façon gauche, rendant ainsi la glissade encore plus dangereuse. Le facteur "grain de sable", c'est évident, sera incarné par les personnages dont très peu ont l'air honnêtes, et qui sont tous plus ou moins des ploucs absolus. Destin moyen de ville moyenne oblige. Ploucs oui, mais ploucs malfaisants encore plus certainement. Et on sent très bien que le sang ne va pas tarder à couler, et que les conséquences de ce vol "parfait" vont sans doute se ramifier dans de dramatiques proportions, avec cet enjeu en ligne de mire : sera-t-il possible de quitter la ville, ou bien est-elle le terminus d'une vie fadasse ?
 
Voilà pour les intentions. On peut rajouter que le film lorgne un peu paresseusement du côté des frères Coen de la grande époque (cf. le couteau, présentement planté dans le pied !), avec son flot de choses extraordinaires et compliquées venant faire dérailler la course du quotidien, et qui se terminent généralement dans le sang, voire dans le gore. Bien.
Donc on comprend vite, et là aussi c'est l'expression de la semaine, à quelle sauce on va être mangé, le jeu étant justement de jouer sur cette inéluctable attente des événements annoncés, et d'être surpris, une fois que ceux-ci surgissent, de la sur-complication qu'ils entraînent. Dérapage non contrôlé, toujours, où se mêle aussi la vie personnelle et le passé, histoire de compliquer encore la chose.
On peut reconnaître que la chose est relativement léchée. Enfin, la photo surtout. Bleutée à mort, et stylisée dans ce style qui, personnellement, ne me fait absolument pas vibrer. Pour le reste de l'expressivité strictement cinématographique (la seule chose qui nous intéresse dans ces pages, en principe !), c'est du Ramis. Sans être douloureux pour les globes oculaires (encore une fois, merci le photographe, qui ceci dit travaille sans faire de prouesses et sans chercher la gourmandise), FAUX AMIS n'est pas cadré de manière particulière. Aucun effort. Le montage est fait dans une ficelle du même métal, et l'objet globalement, pour emballer la métaphore dans le filet et citer Les Charlots, ne ressemble pas à un exotique yoyo en bois du Japon. Le montage, ce sont de bêtes champs / contrechamps (pas d’erreurs de raccord, contrairement à SHEITAN), et il est placé en pilotage automatique sous les ordres du tout puissant Prince des Ténèbres du cinématographe : le Scénario, notre vieil ami le scénario, qui emprunte notre attention et notre volonté à qui mieux-mieux et ne nous rembourse de ce prêt que des années après (quand il rembourse !), et sans les intérêts en plus ! Donc, c'est l'histoire, beurk beurk, qui nous guide et qui commande, c'est comme ça et pas autrement.
 
Les acteurs, ce sont des gens très agréables. Les acteurs dans ce film bien sûr, (je n'aurais jamais osé dire ça des acteurs en général ! héhé !). John Cusack, petit gars très capable et même légèrement chouchouté, que j'aime bien, se déploie là dedans sans étincelles mais tout en facilité. [Que devient sa formidable sœur Joan Cusack, que j'adore et qui me manque ?] Billy Bob Thornton, lui aussi très capable, comme dans le beau, drôle et complètement désespérant BAD SANTA (encore un film de Noël !), fait fructifier sa franchise, tel Zorro, sans se presser, à peine dégrossi de son rôle dans THE BARBER (comme par hasard !), ici version cinoque. Bien, bien. Oliver Platt, je l'aime beaucoup ! Éternel second rôle, il ne décollera jamais plus, sans doute, et restera un gage de qualité pour quelques aficionados. Voilà un bonhomme qui se donne beaucoup, au jeu très, très varié, et presque toujours excellent. On l'a vu récemment en réactionnaire dans Dr KINSEY, et il sauvait à lui tout seul FUNNY BONES, film anglais (chouchou de la presse à l'époque) se déroulant dans les milieux des cabarets slapstick où il tenait la dragée haute à Jerry Lewis, pourtant en forme. On peut jeter aussi un œil à MAFIA PARANO, quel titre, je me demande pourquoi ça n'a pas marché (en fait, l'affiche était encore plus laide que le titre !) avec Liam Neeson et Sandra Bullock, la petite fiancée du Marquis, avec ou sans collagène. Bref, engagez Platt dans votre film, et vous aurez un acteur aux talents multiples, motivé, nuancé et toujours exquis. Ben ouais, sans suspense, il est encore une fois très, très bon !
 
Tu tergiverses, Docteur... ben non, pas du tout. Là où la jolie vitrine de Noël qu'est ce film (avec ces acteurs en mode automatique, même s'ils restent sympathiques) ne tient pas ses promesses, c'est à cause de... toutes les raisons qui sont citées plus haut. Ah bah oui, tout cela est fort écrit et la distribution est faite avec tact. Bien, bien. Oui, oui, la chose est gentiment stylisée. Mais oui, oui aussi, c'est le scénario, fier comme un pou au final, sous ses airs de ne pas y toucher, c'est bien lui, ce foutu damned scénario, qui réalise le film ! Ce n'est que de l'historiette, la chose. C’est comme un pare-brise, il y a deux impacts moins grands qu'une pièce de deux euros et ça se fissure ! Pourtant, une petit injection de montage dans la fissure et une petite injection de mise en scène auraient pu éviter au pare-brise de se casser, et ce sans payer la franchise !
Première fissure hénaurme : Connie Nielsen. C'est une actrice formidable, soyons clairs. Voyez son petit rôle délicieux dans RUSHMORE de Wes Anderson, ou son très beau rôle dans le non moins étonnant DEMONLOVER d’Olivier Assayas qui, soit dit en passant, est un excellent film, très ambitieux, et dieu sait pourtant que je n'aime pas le réalisateur. Mais là, total respect et spécial dédicace. Nielsen Connie (qu'on ne confondra pas avec Brigitte Nielsen, dirait le Marquis) est donc une très sérieuse actrice, même si sa filmographie n'est pas complètement aussi éclatante que son talent. Mais ici, elle paye pour les autres. C’est simple : je ne l'ai pas reconnue, la pauvre. Maquillée et habillée comme un camion volé, outrageusement rendue vulgaire et incroyablement mal dirigée, elle est entre les mains de Ramis et de son Maître Scénario (véritable réalisateur, donc) une poupée fanée, improbable et pénible qui déséquilibre tout l'ensemble. Cette Femme Fatale est tellement caricaturale qu'on se demande vraiment si le projectionniste n'a pas mal monté le film en montant une bobine d'un autre métrage. Nielsen arrive comme un cheveu sur la soupe, et on n’y croit pas une seconde. C’est une expérience triste, car on sent que la pauvrette est engoncée complètement dans un corset ridiculement serré qui l'empêche de respirer et donc de parler. C'est Scénario qui semble la doubler en post-synchronisation, en imitant assez mal une voix de femme trouble. A l'arrivée, ce personnage est aussi trouble qu'un mec encagoulé qui arrive dans une banque avec sa kalachnikov en essayant de se faire passer pour un client normal ("vous auriez un timbre ?"). Comme Nielsen est le personnage clé du film, le suspense est tué dans l'œuf, et en cinq minutes, à mon sens, tout est réglé.
Deuxième impact, mais en fait, on en a déjà parlé : le rythme. Complètement monocorde, la chose ! Ça lisse, ça glisse, aux pays sans merveille (ah bah oui, c'est le week-end, je vous gâte !), bien plus qu'un Derrick par exemple, mais au final, le résultat n'est-il pas le même ? Ben oui. Non pas que le film soit mal fichu et ait une forme d'étron. Non. C’est juste monocorde, comme un concours de curling. Pas d'éclaboussure, pas de vague.
 
Mais qu'est-ce qui a pris à Ramis de nous faire ça ? Ben, c'est logique en fait. Il n'y a pas de mise en scène. C’est complètement anonyme, tout ça pour faire passer sa Majesté Scénario. Tout repose sur lui. Or, malheureusement, la chose n'a rien d'extraordinaire, et l'absence de rythme révèle cruellement la banalité de l'histoire à retournements (factices donc, voir paragraphe précédent), et les emprunts divers, notamment aux Coen. Le film se passe, on se demande quand il va commencer. On pense à la liste des courses qu'on a oubliée sur la table de la cuisine, ai-je fermé le gaz et donné à manger à Minou, etc. Pas de vagues, pas de heurts, vos paupières sont lourdes, vous êtes décontractés, tout va bien se passer. Bah, il y a un ou deux passages gore et grand-guignol (les Coen encore) mais de toute façon, on est déjà sous anesthésie...
 
FAUX AMIS ne fait sans doute pas mal aux yeux, mais est-ce suffisant ? FAUX AMIS ne donne absolument pas envie de se fâcher. Les acteurs de FAUX AMIS (sauf Oliver Platt, qui essaie de mettre un peu de vie là dedans) qu'on se fait une petite joie de revoir pour pouvoir discuter de nouveau avec eux, ne sont pas venus et ont laissé un message sur le répondeur, ce qui est un peu difficile pour entamer la conversation. Mais on ne leur en veut pas. On se dit juste que, zut de zut, pour 5 ou 8 euros, c'est quand même bien cher payé du téléfilm. Là oui, d'accord, c'était parfait pour une sortie directe en vidéo, histoire de louer un truc pépère un samedi soir où il n'y aurait rien d'autre à faire.
 
Tiens j'ai déjà oublié... de quoi on parlait au fait ?
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 3 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Dis-Moi que Tu m'Aimes" par Dr Devo)




Chers Focaliens,
Ben oui, les amis, il faut en bien en parler. Ça pavane dur aujourd'hui sur toutes les radios : LES BRONZES III ont fait 538,000 entrées en un jour. 100,000 entrées à la première séance. Le million, c'est pour ce jeudi. Soit. On notera une fois encore que le nombre de copies oscille entre 950 et 1000, soit un cinéma sur trois ! CQFD. Ça fait longtemps que je mets l'accent sur ce problème.
Scott McGehee et David Siegel sont les deux co-réalisateurs qui m'excitent le plus aux USA parmi les "peu connus". Ils ont réalisé SUTURE, film méconnu et sublime, et le non moins beau BLEU PROFOND (DEEP END). Malgré la présence de Richard Gere (????) au générique de leur nouveau film, LES MOTS RETROUVÉS (et de la Juliette Binoche), je souhaite aller voir le film bien sûr. Les deux comparses sont sans doute les plus originaux des "jeunes réalisateurs" indépendants américains, malgré leur anonymat. LES MOTS RETROUVÉS est leur premier film de studio. Je savais que mon cinéma Pathugmont (15 salles) allait passer la chose en VO. Je vais donc au cinéma hier, et là, stupeur : le film, qui est sorti aussi ce mercredi, ne passe qu'à 20h et 22h ! La presse a étrillé le film (Libé, dans son cahier cinéma du mercredi, n'en parle même pas !). Que va-t-il se passer ? Il n'y a pas vraiment de suspense, le film est mort le jour de la sortie. [Je note, après avoir vérifié sur allociné les horaires dans les autres villes, que le film passe dans une salle sur deux, avec seulement deux ou trois séances par jour ! Aucun ciné art et essai (ou presque) de province ne passe le film.]
Si LES MOTS RETROUVÉS est au niveau de SUTURE ou BLEU PROFOND, c'est un des trois ou quatre films de l'année. Comme je le disais hier sur la photo, "choisis ton camp". Allez le voir cette semaine, pour ceux qui ont la chance d'avoir un cinéma proche qui le passe, car la semaine prochaine, ce sera terminé !
LES BRONZES III passe dans mon Pathugmont. Dans trois salles.
Kim Chapiron, le réalisateur de SHEITAN, a déjà réalisé plusieurs dizaines de courts-métrages au sein du collectif KOUTRAJME, qu'il a contribué à fonder. C'est son premier long. C'est l'occasion d'aller tâter le pouls du cinéma fantastique français, me dis-je. Je n'ai jamais vu le travail de Koutrajmé, mais je me souviens d'avoir lu un article dans Libé justement, où le collectif était solidement défendu par Chris Marker notamment, si ma mémoire est bonne.
C'est la veille ou l'avant veille de Noël. Un groupe d'amis passe la soirée en discothèque. L'un d'eux, un peu plus godiche que les autres, celui dont on se moque facilement et qu'on charrie sans cesse, essaie de dragouiller de manière agressive quelques jeunes filles se trémoussant sur le dancefloor. Le résultat est aussi pathétique que cette drague imbibée de bas étage : c'est râteau sur râteau, comme on dit. Le jeune gars finit par traiter de salope une de ses proies, et un mec débarque pour lui casser la figure, faut pas traiter les filles !
Notre jeune héros se fait vider. Ses deux copains le rejoignent à la sortie de la boîte, accompagnés par leurs deux conquêtes d'un soir, notamment Roxane Mesquida, qui propose au groupe de terminer la soirée à la campagne, où ses parents ont une maison secondaire qu'ils n'utilisent pas. Les garçons trouvent l'idée bonne (ils y voient un moyen de passer la nuit avec les filles !), et hop ! tout ce petit monde grimpe dans la golf GTI, direction la brousse.
Le lendemain matin, ils arrivent dans un petit village perdu au milieu de nulle part, et découvrent l'énorme mais décatie maison de Roxane. Ils découvrent aussi Vincent Cassel, armoire à glace campagnarde aux manières ploucs. C'est lui qui garde la maison. Le groupe de jeunes citadins se retrouve bien dépaysé dans ce village oublié de tous, et où la population semble complètement dégénérée.
Cassel propose aux jeunes d'aller se baigner dans une grotte où jaillit une source d'eau chaude. C’est là que les événements vont prendre une tournure étrange : les jeux et les remarques de Cassel et des jeunes autochtones oscillent constamment entre rires débiles et menaces réelles. Nos héros parisiens sont-ils tombés chez de gentils arriérés aux mœurs rustres, ou ont-ils au contraire débarqué dans une communauté qui sert d'autres buts inavouables ?
Ça commence avec une nette volonté iconoclaste. Générique rouge sur fond noir avec gimmick sonore (très courant dans les films d'horreur), puis un carton drolatique, suivi lui-même par un des personnages en très gros plan (tiens, tiens) s'adressant face caméra aux spectateurs, ce qui provoqua, à ma grande surprise, des réponses immédiates dans la salle même, sur le même ton et sur le même volume ! Le personnage qui s'adresse ainsi à nous est en fait le DJ de la boîte où se déroule la séquence d'ouverture. Le hip-hop coule à flots, l'ambiance est largement imbibée. Au moins, on n'est pas pris en traître pendant cette ouverture, et l’on sait à quelle sauce on va être mangé. Jeux de lumières, stroboscope, atténuation du son lorsque le personnage principal (Bart) se fait violemment fracasser, montage ultra-rapide, tchatche à tous les étages, etc. Le rythme est très rapide.
SHEITAN (le diable, en arabe) ne se départira pas de ces axiomes. La volonté est ouvertement de faire un film déjanté, ouvert aux extravagances de mise en scène, un film qui ose en quelque sorte, et qui veut se faire à sa façon, sans tenir compte du bon goût et de la bienséance. Des intentions tout à fait louables. Mais SHEITAN vise autre chose, ou plutôt quelque chose d'autre, en plus.
Je n'ai pas menti, cette séquence délirante de la discothèque (terme nettement plus chic et splendouillet que "boîte", héhé !) va donner le "la". Et c'est assez rapidement un grand moment de solitude qui envahit votre serviteur.
S'il faut caractériser avant tout SHEITAN, projet jusqu'au-boutiste, ça, il faut l'admettre, c'est d'abord par sa mise en scène. Et là, chers focaliens, ça fait mal. Je critique, et ne me renie pas d'ailleurs, souvent l'absolue médiocrité, voire la nullité, de la mise en scène française (de films populaires) qui se caractérise, outre des scénarios déjà vus mille cinq cent fois, par une absence de montage, l'abandon complet de l'échelle de plans, une photo grisouille au possible, des acteurs approximatifs ou très satisfaits, et des cadres encore moins performants que ceux de téléfilms. LES SŒURS FÂCHÉES ou ESPACE DETENTE l'année dernière illustraient parfaitement le phénomène. Ici, avec SHEITAN, on ne tombe pas, et soyons honnêtes, le réalisateur ne veut pas tomber dans cette absence de style, et dans cette abdication devant tout projet esthétique. Kim Chapiron ne veut pas "faire du neutre", loin de là. Il cherche au contraire une mise en scène stylée et délirante, bref, une réalisation qui ait de la personnalité.
 
Question d'intentions encore une fois, mais dans une certaine mesure, le contrat est atteint, au moins partiellement. L'ouverture marque donc, comme je le disais, clairement les fondations du projet. Et ça fait mal.
SHEITAN est d'une laideur stylisée certes, mais absolument abyssale. Certes, le film fait (sans doute, je suppose, peut-être) son lit dans un "mauvais goût", ou peut-être "mauvais genre" assumé. OK. Mais là aussi, on reste au stade des intentions, et des volontés iconoclastes n'ont jamais fait la beauté d'un film.
Le bilan est extrêmement lourd. Si la lumière, pas très belle à mon goût (et qui lorgne sur les ambiances marronâtres et quelquefois très belles de CALVAIRE dans sa première partie, j'y reviens), est un peu stylisée, sans véritable intention de faire quelque chose de beau ou de lyrique (juste prétention que CALVAIRE, il faut le reconnaître même si je n'aime pas beaucoup le film, avait quand même), et la comparaison avec le film belge, du coup, s'arrête là ! Lumière pas belle donc, mais qui se veut, sans ironie, stylisée. À la limite. Mais tout le reste, ça blesse. Le cadre tout d'abord est absolument immonde. Ça gigote beaucoup, on a souvent du mal à avoir le protagoniste dans le champ, certaines séquences sont panouillées (ou ratées à la prise de vue, par exemple comme les images tremblées sur l'espèce de place du village, j'y reviens). On se demande alors pourquoi on les garde au montage. Les autres cadres sont incompréhensibles. Le film était projeté dans mon cinéma Pathugmont au format 1.85 (si votre écran fait 1 mètre de hauteur, il fait 1.85m de long), mais je me suis demandé si le film n'avait pas été cadré en 1.66 : fronts coupés, acteurs qui ne cessent d'apparaître / disparaître des champs droit ou gauche, etc. En tout cas, au final, ce cadre est d'une extraordinaire vulgarité, et à quelques exceptions près (dans les scènes d'action principalement) annihile complètement toute volonté de profondeur de champ. On est donc bien dans un cadre en 2D pour ainsi dire, chose qu'il est dur de reprocher à SHEITAN, tant la majorité des films français et européens ont exactement les mêmes symptômes.
Le montage, bien sûr, n'a ni queue ni tête, et se rapproche dans ses meilleurs moments d’un duplicata quasi-exact des options de Jan Kounen, sur lequel SHEITAN louche constamment d'ailleurs. Coupes brusques (parfois avec un très gros plan, et une petite focale en général, comme c'est original !) ne signifient pas intrinsèquement plans délirants. Il en faut quand même un peu plus. Un peu d'échelle de plans par exemple, dont Chapiron, ici, ne tire quasiment rien à part les effets dont je viens de parler. Là encore, même punition et même motif que pour les autres : le cinéma ne se limite pas à des plans rapprochés ou américains, avec son petit plan d'ensemble introductif pour décrire le décor en début de scène. Ceci dit, c'est vrai, c'est bien utile. Mais le procédé est utilisé depuis presque 100 ans maintenant... Si on en changeait ?
Sans plaisanter, l'échelle de plans c'est nada ici, excepté un plan soudainement moyen et bien incisé sur un des personnages qui fait une cascade et atterrit sur un canapé, poursuivi par Cassel. Sinon, rien. Le son est bien sûr, comme dans tout film "culte", parce qu'ici c'est l'objectif, plus travaillé, avec une BO inondée de rap (immonde bien sûr : ces gens-là écoutent-ils le Wu-Tan Clan ou les Beastie Boys ? Ceci dit, je n'y connais pas grand chose...), et des effets de ronflements, de bruits parasites et lointains travaillés, merci David Lynch ou même Gaspar Noé (nous y voilà). Bruits d'ambiance qu'on retrouve dans 500,000 courts-métrages et qui ont quasiment perdu toute valeur, tant ils ont été usés jusqu'à la corde. Plutôt que d'essayer des combinaisons alternatives de sons (ce qui aurait été logique, car apparemment, les concepteurs de SHEITAN ont l'air de s'intéresser énormément au domaine), on reprend exactement les effets de machineries lointaines que tout le monde a déjà pillé. Autre défaut de ce son : il annonce beaucoup les effets de rupture de ton et les tournants scénaristiques, et tue ainsi dans l'œuf les principes d'angoisse et de malaise diffus ou surgissant (les deux nuances). On voit grâce à ce son les situations arriver à 10 km à la ronde. Même dans les jeux avec le volume d'ailleurs (scène du repas par exemple). Là-dessus, Kim Chapiron greffe l'ineffable "chanson-berceuse enfantine", elle aussi usée jusqu'à la corde.
Le tout se combine dans un cocktail laid et finalement criard, dans sa volonté de paraître smart, branché et frondeur, alors que rien ne tient debout, et que structurellement c'est le chaos, la grammaire cinématographique étant envoyée balader. Dans les rares moments où trois plans qui se suivent s'emboîtent, on est en général dans la répétition de choses déjà vues. La pire scène, de ce point de vue, est sans doute celle sur l'espèce de place du village (qui ressemble à une grosse cour de ferme). On voit Cassel qui présente Julie-Marie Parmentier (mélange improbable de Sarah Polley, Julianne Moore et Anne Roumanof, ici dans un rôle très antipathique, la pauvre, mais peut-être la seule qui essaie de faire quelque chose) à Bart. Les trois discutent. La caméra les suit en reculant (bling-bling fait le cadre !). Puis Cassel voit quelque chose dans le contrechamp. Il prend de l'avance et devance la caméra. Cut. Contrechamp sur Cassel qui parle à un mec sur un tracteur. Cut. Retour sur Bart et Parmentier, rejoints rapidement par Cassel. Bon, ben trois plans bêtes comme chou comme ça, et bien ça ne fonctionne pas. C'est tellement mal cadré et mal monté qu'on a l'impression que Cassel, quand il rejoint le champ, arrive par derrière Bart et Parmentier ! Une horreur ! C’est ça qui arrive quand on cadre tout serré ! Je passe par charité chrétienne sur les divers pillages à Sam Raimi...
Donc, la mise en scène est ignoblissime, et disons-le, insupportable de prétention. Et pourtant, dieu sait qu'il n'y a quasiment rien. Chapiron, cependant, base son film sur la rupture de ton, à la fois délirante et inquiétante, et tente de souffler le chaud et le froid sur son groupe de personnages, et donc sur le spectateur. On peut dire que c'est surtout les acteurs et le scénario qui mènent la danse dans ce domaine.
Le film se fixe allégrement, dans une sorte de duplicata de CALVAIRE ou de
DELIVRANCE, et de survival tout bêtement, mais mélangé à la culture "banlieue", "hip-hop", qu'avaient si bien décrit les Inconnus (que je n'apprécie pas particulièrement d'ailleurs, mais ça, c'était très bien vu) dans leur vieux tube AUTEUIL-NEUILLY-PASSY. SHEITAN parle très franchement aux jeunes intéressés par le mouvement hip-hop. C'est très clair. Prise de tête, tchatche sans fin, la musique, les filles, le sexe, le vol (ben voyons, c'est connu, tous des racailles voleuses en banlieue), les clips insoumis, etc. Bref, le cortège de clichés habituels. Je plains sincèrement les gens qui n'aiment pas beaucoup cette culture et qui vivent en banlieue ! Mais ce n'est pas le sujet.
Donc, l'habillage est djeunz et banlieue à fond. Culture, c'est bien connu, méprisée par tous et bafouée dans sa dignité, comme le rabâche le discours rap depuis des lustres. Voir SHEITAN en salles prouve que c'est tout le contraire, et que la culture hip-hop est complètement intégrée à la culture la plus mainstream, dont elle constitue l’un des plus beaux fleurons. Après la séance, allez faire un tour à la Fnuck, et regardez tout le rayon musique. Et les jeux vidéos aussi. Et les DVD. Pas de doute : la culture hip-hop est sans doute ce qui se vend le mieux. Et elle est largement représentée. Demandez à un fan de musique "industrielle" (dans le sens années 80 du terme) comment il arrive à vivre sa passion, et on en reparle. Donc, arrêtons les conneries : la culture hip-hop n'est pas une culture ou rebelle ou underground ! Et pour revenir à SHEITAN, arrêtez de nous bassiner avec toujours les mêmes clichés concernant cette culture. Ici, on y a droit encore : filles faciles, garçons chauds, fantasme du plan à trois, relations sociales basées sur le rapport de force, agressivité permanente et traitage en veux-tu en voilà, honneur bafoué, religion méprisée, etc. Comme d'hab ? Oui, comme d'hab. Ce qui tue SHEITAN, en plus d'être d'une monstrueuse laideur, c'est son incroyable sauce aux clichés éculés. Et encore, côté loulous, ça va mais côté campagne, c'est hallucinant : ce sont tous des mongoliens ! Pourquoi pas... Mais là où je suis plus sceptique par exemple, c'est dans la scène du bain où notamment on s'attarde largement sur les physiques squelettique et laids des "gogols du village" qui plongent nus, et où les personnages principaux gardent leurs sous-vêtements par exemple. Cette volonté d'opposer le beau de la jeunesse contre la représentation la plus crasse et la plus trisomique du reste est forcément dérangeante et complètement antipathique. Les villageois de DELIVRANCE, à côté de ça, sont presque des personnages bergmaniens. Je passe sur les propos dits pendant les séquences villageoises, qui jouent sur le handicap mental, mais aussi sur la misogynie, le viol, la femme facile, la maman, la putain, etc. Que de l'original, une fois de plus.
On peut rajouter là-dessus un Cassel qui, au moins, y va à fond (et qui, du reste, s'amuse bien). Mais son personnage est une erreur de direction artistique. Il ressemble comme deux gouttes d'eau au personnage du paysan de John Cleese dans Monty Python's Flying Circus : même vêtements, les bras et les jambes arqués, même diction. Il ne manque que le mouchoir sur la tête et le cassage de briques.
Bon, je vais arrêter là. SHEITAN est d'une bêtise insupportable, mais ça, ça le regarde. Outre cette volonté trop ostentatoire de faire quelque chose d'immédiatement culte et de faire passer le métrage pour quelque chose de fabuleusement underground (là où il n'y a rien de plus attendu), le vrai péché de SHEITAN est son absence de mise en scène et de point de vue, et son cynisme à toute épreuve. Comme disait John Waters, pour faire du bon mauvais goût, on ne peut pas s'empêcher d'en avoir... du goût ! Ici, sur le plan artistique, c'est le renoncement complet. Et, plus grave, on peut se demander si ces gens-là ont déjà vu des films d'horreurs récents. Parce qu'on leur conseillerait bien de revoir CABIN FEVER ou DETOUR MORTEL par exemple. Ils y apprendront ce qu'est le montage, et surtout, ils auraient vu que créer une ambiance plouc de dégénérés maniaques, ce n'est pas ouvrir la boîte de pandore des clichés. Et qu’effectivement, dans un cadre très limité, on peut faire des choses absolument originales. Cette volonté "rebelle" qui fait tout pour faire le film le plus petit bourgeois possible est d'une tristesse phénoménale.
 
Dr Devo
 
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Jeudi 2 février 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "I Wish You Didn't Say That" par Dr Devo)




Chers Focaliens,
 
Pendant Noël, je fus généreusement gâté par mes amis qui, comme souvent, et je m'en réjouis, m'offrirent quelques galettes numériques. Là où ce fut plus étonnant, c'est que mes deux amis et collaborateurs, le Marquis et Cap'tain Pangolinn, célèbres pour leurs articles dans ce site (héhé !), m'offrirent tous les deux des films asiatiques, et sans se concerter en plus. J’acquis ainsi un coffret consacré aux films de la Shaw Brothers, contenant LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN (dont je confiais la rédaction de l'article à notre amie Anne Archy, spécialiste malgré elle de tout ce qui touche au KUNG-FU !!!), et le très beau (sûrement) L'HIRONDELLE D'OR du génial King Hu, que je verrai prochainement et dont vous pouvez être sûrs que je vous parlerai. Le Marquis m'a offert pour sa part le superbe ONIBABA, dont on parlera aussi, et ce COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE dont je ne connais rien, mais qui avait l'air assez splendouillet et / ou délicieux, avec sa nonne nue et crucifiée sur l'affiche. Qu'on se le dise tout de suite, on trouve la chose dans la collection de Jean-Pierre Dionnet (qui signe encore une présentation brillante et même extrêmement judicieuse) à qui il faudra bien se résoudre à ériger une stalle [Euh… Pas une statue, plutôt ? Hi-hi ! NdC]. [Même si je sais que le personnage Dionnet a une culture immense et un jugement sûr qui ne se limitent pas aux films de genre, le pauvre ! La légende, fort justifiée, est aussi terriblement réductrice !]
Ces cadeaux judicieux placent ce début d'année 2006 sous le signe de l'Asie, résolument ! Ça tombe bien, j'avais ces derniers temps un peu laissé tomber cette région du monde. La vie est bien faite.
 
Enfin, ça c'est vite dit ! Années 70, au Japon. Yumi Takigawa (excellente actrice dont on peut voir des images récentes dans les bonus où elle est interviewée, et vous verrez qu'à 52 ans, elle n'a rien perdu de sa classe et de sa beauté, c'est hallucinant !) est une jeune fille moderne d'une vingtaine d'années. Pendant le générique (très splendouillet, j'y reviens), elle passe son après-midi en ville à aller au cinéma, faire du shopping, etc., avant de se faire dragouiller par un souriant playboy. Les deux mangent au restaurant, boivent un verre, puis un dernier encore, et finissent la nuit dans le même lit ! L'homme lui propose de la revoir le lendemain, mais Yumi refuse : "Je voulais profiter de mes ultimes instants de plaisir aujourd'hui, car demain, je vais dans un endroit où être une femme ne signifie rien !"
Effectivement, Yumi intègre dès le lendemain un couvent de sœurs catholiques (religion évidemment ultra-minoritaire au Japon, mais présente quand même depuis le temps du shogun, comme on s'en était déjà aperçu dans notre article sur le superbe ELEGIE DE LA BAGARRE de Seijun Suzuki, qu'on ne confondra pas, justement, avec Norifumi Suzuki, réalisateur dont on parle aujourd'hui !). Les Sœurs mettent vite Yumi au parfum : ici, les règles sont strictes, et les débordements ou les actes malséants ne sont pas tolérés, ils sont même durement réprimés. Yumi apprend à découvrir le couvent, effectivement très rude, et elle est vite témoin de l'insolence d'une de ses camarades (issue d'une famille riche qui fait des dons énormes au couvent, elle peut donc tout se permettre !), et des déviances diverses et variées de certaines des novices. Yumi comprend clairement que les Sœurs considèrent le péché de chair et la luxure comme les pires, comme le tabou absolu. Rigueur quasi-carcérale d'un côté, et déviances multiples et répétées de l'autre, font du couvent un lieu non seulement austère, mais en proie à de vives tensions et à des luttes de pouvoir répétées.
Que peut bien faire une fille moderne et libérée comme Yumi dans un endroit pareil ? La jeune fille a en fait une idée précise en tête, et quasiment une enquête à mener... Mais pendant les affaires, les calvaires continuent...
[Existe-t-il une suite avec sa sœur Gumi ? On pourrait l’appeler LE COUVENT DE LA BÊTE SUCRÉE ! NdC]
 
Et ben dites donc, quel film étrange ! Le décalage temporel (le film a plus de 30 ans quand même) "n'arrange" rien, ce qui est assez délicieux. À l'époque, les grandes majors japonaises se livrent une féroce bataille pour faire des entrées avec des films d'exploitation divers et variés. C'est dans ce contexte que la Toei (à qui l’on doit aussi la série télé SAN KU KAÏ, dont nous parlons largement ici) livre ce film de Nonnes, genre existant à l'époque, et sorte de déclinaison des films de femmes en prison, plus connus en Occident. Ces films sont très érotiques et très fétichistes. Norifumi Suzuki est alors un réalisateur commercial, d'exploitation donc, et ce genre est sa spécialité (il passera au karaté ensuite !). Ici, en France et en 2006, LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE assure un dépaysement quasi total, et nous paraît encore plus extraterrestre. Mais bon, apparemment, à l'époque, la chose n'était pas si extraordinaire que ça. Soit. Néanmoins, il y a dans ce film assez d'éléments pour nous scier en deux, même lorsqu'on a appris que ce film n'est pas une exception.
 
Les nonnes de ce couvent sont complètement "inversées" bien sûr, et feraient passer les moines déjà bien fracassés du NOM DE LA ROSE pour des petits garnements bien sympathiques ! Suzuki ne nous épargne rien, bien entendu. Les sévices cruels et variés pleuvent comme la pluie de mousson, et la cruauté règne en maîtresse impitoyable sur tout ce petit monde. Le réalisateur démontre assez clairement le côté quasiment carcéral du lieu, et son fonctionnement intégriste dans sa volonté de pureté. Les injustices, les dénonciations, les calomnies diverses se succèdent elles aussi à une cadence régulière et quasiment métronomique. C'est le premier point fort du film : montrer que les déviances des sœurs et leur répression font partie d'un système huilé, et participent complètement d'un même mouvement. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Les novices entre elles sont aussi cruelles que le système lui-même, et le système est construit et fonctionne grâce à ces divisions très bien entretenues. Le couvent est une société à lui tout seul, un groupe autarcique qui écrase la moindre évidence d'individualité. Ce qui n'empêche pas cette individualité de ressortir, au nom du groupe justement, pour mieux punir les déviants. En un mot comme en cent, le système fabrique ses déviances, il en a même besoin, et elles deviennent, une fois sévèrement punies, le pendant insurpassable de la Foi. C'est un manichéisme (et, déjà, une sorte de fétichisme cérébral) parfaitement assumé et par le film et par les personnages. Comme dit la Mère Supérieure, la robe de religieuse signifie la Souffrance (le noir) et la Pureté (le blanc). Il y aurait là tout ce qu'il faut pour un déluge de mysticisme, d'autant plus que le Mysticisme porte toujours en lui, même dans la chrétienté occidentale, une part incompressible d'érotisme justement. Mais le système est ici trop répressif à sa façon pour laisser ce mysticisme s'épanouir. En quelque sorte, les divers problèmes et déviances déplacent largement les choses sur un autre terrain. [Suzuki, avec une intelligence bluffante, fera accéder une des sœurs à ce Mysticisme, de manière soufflante, généreuse et magnifique, dans la scène de torture et de sévices dite des "roses". C'est un passage fabuleusement troublant.]
 
La carte de l'exploitation est également, bien sûr, jouée à fond dans la description exhaustive du catalogue de punitions, et d'une, et dans les déviances généralisées des nonnes, et de deux. Je vous laisse découvrir tout ça en voyant le film, mais on peut dire que tout ce beau monde a une propension à se mettre nu à la moindre occasion et au moindre châtiment, et pour le reste, ça va très loin : fouets omniprésents, saphisme (belle séquence splendouillette pour déjouer la censure), masturbation, photos pornos, travestissement, et bien plus grave encore... Mais je vous laisse la primeur de la chose ! Tout cela fait partie, aussi, de la découverte.
 
La question qui se pose est de savoir si le film ne fait que choquer le bourgeois nippon, et donc reste à son statut originel de film d'exploitation fétichiste, ou s'il propose autre chose. Et bien, en fait, c'est là que le film est époustouflant. S'il remplit complètement son cahier des charges, Suzuki pousse le bouchon largement plus loin, on va le voir, mais attention, c'est un paradoxe, et c'est sans jamais renier d'une quelconque manière qu'il fait un film appartenant à un genre extrêmement codifié. Et c'est bien là un des plus beaux paradoxes du film.
 
Du point de vue de la narration et du scénario, c'est vraiment brillant. Le sens du rythme, malgré les limites du contexte, est très étonnant, et le film ne tombe jamais dans la répétition bête et méchante. Bien plus, aucune scène ne parait superflue, et malgré le Baroque inhérent et complètement assumé, on est dans une certaine "économie", ou plutôt une "tenue" certaine. Tout cela, la progression notamment, est étonnement soupesé et construit, avec une malice certaine d'ailleurs. On finit, en tant que simple spectateur, par oublier qu'on est complètement dans un vulgaire (au sens propre) film de genre, pour voir l'histoire et le film se développer en toute indépendance. Dans ce mini sous-genre, il est quand même assez soufflant de constater la fabuleuse sensation de singularité de l'ensemble. On finit par oublier "pourquoi on est rentré dans la salle", et une fois passé l'étonnement exotique dont je parlais tout à l'heure, on se surprend à être suspendu au film avec une attention assez rare. Très étonnant. Tout cela est extrêmement ficelé, et ne sombre jamais dans le vignettage par saynètes, ni dans la narration logique et bête du point A menant vers le point B. Le film est narratif certes, mais joue avec les ellipses, ou plutôt, plus que le déroulé psychologique habituel (véritable moteur de 98% du cinéma contemporain, hélas, trois fois hélas), c'est une logique fantasmée et subjective que privilégie Suzuki. Très bon calcul, qui permet bien sûr au bonhomme de dépasser son cadre.
 
Et s'il n'y avait que ça, les amis, ce serait déjà très bien. Mais non. En plus (enfin je dis ça comme si c'était la cerise sur le gâteau, mais vous comprendrez que c'est l'essentiel), la mise en scène est très iconoclaste et ne se refuse quasiment rien ! Ça démarre assez fort, mais de manière assez frimeuse, dans le générique : jumpcuts, cadrages léchés, étonnants jeux de lumières (très belle lumière, dehors en arrière plan, dans le plan du restaurant), et surtout cet incroyable plan basculé où Suzuki fait basculer son héroïne à 45 degrés alors qu'elle marche dans la rue (de cette manière, alors qu'elle est debout, son visage est à droite du champ, ses jambes à droite, remplissant de manière fantastique le format 2.35 (scope), et il faut poser sa tête contre son épaule pour voir l'image dans le sens normal ! J'espère que je suis à peu près clair).
 
Ça commence fort. Dès que cette séquence d'ouverture est bouclée, la démonstration fait place à plus de rigueur, mais attention, la folie, cadrée mais aussi extrême, va exploser dans le reste du film. Et c'est un festival.
La direction artistique (décor épuré mais riche, employé avec un sens aigu de la spatialisation) relève d'un soin maniaque. La lumière, somptueuse et ne se refusant aucun effet de lyrisme, rappelle, à l'instar du thème musical d'ailleurs, le soin méticuleux des films fantastiques et autres giallos italiens des années 70. [Je note que les rares plans en extérieurs, notamment les scènes de travail au champ, sont éclairées de manière absolument renversante.] C'est la même vocation ici, la même passion, le même magnifique éclat. Le cadre est expressif et léchouillé avec malice, avec une dextérité assez notable à jouer du gros plan. On compte même quelques zooms italiens (qui passent très bien).
 
L'alliance du tout place le film sous le haut patronage de l'iconoclasme et du baroque le plus foufou. Et encore, je ne vous ai pas parlé de ce projecteur qui éclaire le visage d'une suppliciée d'une lumière blanche qui fait quasiment brûler le reste de la photo, les sur-cadrages insensés (le visage que la nonne qui se reflète sur le bureau et qui, de fait, cache le sexe de celle-ci qui en train de se masturber !), les travellings depalmiens à 360 degrés et l'utilisation du négatif ! C'est absolument gourmand, et ne se pose quasiment jamais, malgré une rigueur certaine, la question du bon goût. Et encore, je m'interdis de vous dire à quelles situations sont liés ces incessants jeux de mise en scène, pour ne rien déflorer ! Suzuki trace tout cela avec un soin maladif, en construisant géométriquement tous ses plans, et en jouant de toutes les perspectives (intention révélée d'entrée de jeu dans la scène de présentation des nonnes dans la cour, où Suzuki multiplie les plans d'enfilades et de perspectives !). Le tout, déjà exquis, est relié à un contenu très surprenant qui pousse méthodiquement les scènes à leur terme. [Notamment les scènes de fouet (où la caméra, grâce à un zoom couplé à un déplacement à l'épaule du caméraman, fouette elle-même la sœur punie !), l'accouchement, la scène scato, et l'incroyable dénouement qui emprunte.... Mais shhhhhh.... Je n'ai rien dit !]
 
Ajoutez à cela une interprétation assez précise, et vous aurez une idée de l'étonnement que provoque ce film. On est très loin du cadre d'exploitation de départ, et en même temps, on est complètement dedans. C'est grâce à une direction gourmande et aventureuse que Suzuki arrive à placer son film directement sous les ailes de l'ange du Bizarre. Il apparaît ainsi, et étrangement, comme un Frère (mineur, mais quand même) de Ken Russell (évidemment, avec tout ce cadre christique et cette folie intrinsèque ; un peu comme une version très vulgosse des DIABLES, film que tout le monde doit affronter au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour voir jusqu'où un acteur, Oliver Reed en l'occurrence, peut aller), et comme un cousin dégénéré du Michael Powell du NARCISSE NOIR (autre film complètement fabuleux). On est dans LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE évidemment en dessous, mais il y a, dans la folie maniériste bien plus que fétichiste de son réalisateur, une parenté évidente dont on ne peut pas dire qu'elle ne fait pas plaisir à voir !
 
Si jamais certains d'entre vous voient ce film, j'ai hâte d'entendre et de lire vos réactions.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je suis aussi assez admiratif devant cette gourmandise des extrêmes qui consiste à ne faire quasiment que des plans fixes au cadre géométrique surléchouillé, et de parsemer moult fois des plans qui basculent, tremblotants, tournés à l'épaule. L’ultra-composé côtoie "l'arrache". C'est très judicieux.
 
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Mercredi 1 février 2006

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