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[Photo : "Ce n'est pas le bon Curtis ! (message à la Faucheuse)"]

 

Chers Focaliens,
 
Pas le temps d'aller au cinéma pour le brave Docteur (ça va revenir tout bientôt), mais vous ne serez pas en reste car en effet, comme dirait Lelouch dans son dernier opus : "J'ai pas tout dit !" ("...à l'étourdiiiiiiii !", car cette chose-là se chante). Et il y a encore deux ou trois films dont je ne vous ai pas parlé, ça tombe bien !
 
Le Marquis, dans son dernier Abécédaire, nous a parlé de DESTINATION FINALE II. Je l'avais vu, mais n'ai visiblement pas retenu grand chose. J'avais vu le N°1 également. Et il faut bien le dire, quoi qu'on puisse penser des films, la franchise DESTINATION FINALE repose sur un principe complètement systématique, bien sûr, mais aussi totalement réjouissant, au moins sur le papier. Pour ceux qui n'auraient pas vu la(les) chose(s), expliquons le système. On prend un groupe de djeunz. On leur fait faire une activité dangereuse : prendre l'avion dans le premier opus par exemple, ou encore faire un voyage en sous-marin atomique, regarder THE AVIATOR puis ALEXANDRE puis IZNOGOUD (bientôt le N°2, chic !) à la suite, ou acheter un i-pod, n'importe quoi de potentiellement catastrophique ou de susceptible de donner à manger à Google. Bref. Nos jeunes s'amusent bien, sauf un qui remarque certains détails bizarres : avant le décollage, les ailes de l'avion semblent complètement tordues, ou alors ça sent le plastique brûlé pendant les pubs avant ESPACE DETENTE... Ces détails bizarres et inquiétants se multiplient à foison, et ce petit jeune, au lieu de passer un bon moment et de bien rigoler comme ses copains, commence à devenir bien parano. L'activité dangereuse se poursuit sans inquiéter personne, car un cinéma, ça ne brûle pas, et un avion, ça ne se scratche (yop !) quasiment jamais ! Bien.. Evidemment, quand l'avion décolle, il se transforme en boule de feu, et quand le film démarre, le toit du cinéma s'écroule ! Puis le jeune affolé se réveille et se retrouve... dans l'avion, avant le décollage, ou dans le cinéma, avant le film ! On s'aperçoit qu'il a fait un rêve prémonitoire. Il alerte les secours, qui le virent lui et quelques uns de ses copains (mais pas tous) car il dérange et affole les autres passagers / spectateurs. Le film / avion décolle, et bien sûr, la catastrophe pré-vue (si j'ose) a effectivement lieu. Ceux qui se sont fait expulsés, dont notre jeune saïkik, ont échappé de peu à la Mort, et ceux qui sont restés passent l'arme à gauche. Mais la Mort n'est pas contente, et pendant l'heure qui suit, elle va consciencieusement essayer de tuer dans la vie de tous les jours les rescapés, c'est-à-dire ceux qui ont échappé à la catastrophe initiale avant que l'autre imbécile empêcheur de tuer en rond ait sa prémonition ! La Mort, on la connaît bien, c'est une grosse consciencieuse, c'est quelqu'un qui cherche à faire son boulot correctement et sans s'égarer. Du coup, elle organise des incidents en chaîne dans la vie quotidienne, visant à éliminer les survivants. Et dans l'ordre qui aurait dû être celui de l'accident initial ! Tant qu'à faire ! Et si jamais la Mort rate son coup, tu es sauvé, car elle passe au suivant dans la liste ! Les accidents sont assez sympathiques. Du genre : je retire un billet de cinq cent euros au distri-banque (depuis que j'ai mis de la pub sur ce site, je peux me permettre, d'ailleurs j'ai un i-pod), pendant qu'un flic qui devrait faire la circulation au carrefour voisin dragouille une jeune étudiante anti-CPE, ce qui fait qu'une voiture passe sans respecter la priorité (il faut dire que les feux de circulation sont éteints car un mec de EDF était en train de vérifier le réseau électrique quand sa femme l'a appelé parce qu'elle ne trouvait plus les clés de la Mégane, et après le coup de fil, déconcentré, l'électricien a oublié de rebrancher les feux... qui sont donc éteints), voiture qui manque de peu d'écraser la mémé au passage clouté, qui vient de renverser son caddy plein de courses sur le passage piéton et qui est à quatre pattes en train de ramasser ses affaires. Comme la voiture c'est une Smart, ou mieux, une Austin Mini (calandre rabaissée), le conducteur ne voit la mémé qu'au dernier moment et il braque, l'évitant tout juste. Et vous, comme un imbécile, toujours au distri-banque, vous êtes en train de réfléchir pour retrouver votre code (6666, facile pourtant !). La voiture vous écrase contre le distributeur et vous transforme en une bouillie infâme. Fermez le ban, jisquette, c'est plié ! Voilà comme vous êtes morts après avoir échappé de peu à l'incendie du Pathugmont, trois jours avant, en allant voir SHIRLEY ET DINO LE FILM (bientôt sur les écrans, puking-bags non fournis ! Et après, y'aura SAMANTHA LE FILM, sûrement sublime, puis LAURENT RUQUIER LE FILM, puis LA METEO LE FILM (...pourvu que ce soit avec Patrice Drevet), puis ENVOYÉ SPÉCIAL LE FILM, puis MA COLORATION C'EST L'ORÉAL LE FILM... Ah non, là, je confonds avec le nouveau Andie McDowell, à qui je fais la bise au passage).
 
Ce n’est pas amusant comme principe ? En tout cas, si la chose paraît laborieuse sur le papier, je vous assure que c'est une très bonne idée de cinéma, permettant des millions de déclinaisons et de modes de narration.
[D'ailleurs, je trouve que la piste narrative est encore décalquée de l'original, et on peut encore faire mieux. Première remarque. Secondo, Je trouve que le cinéma, c'est-à-dire faire un DESTINATION FINALE dans une salle de cinéma (hommage à DÉMONS de Lamberto Bava, et au sublimissime mais désormais introuvable ANGOISSE, le film de l’espagnol Bigas Lunas [Bonne nouvelle, il vient de sortir en DVD au Canada ! NdC]), c'est, en toute modestie une sublime idée, et si un exécutif d'Hollywood veut la prendre, je lui la donne, mais qu'il cite Matière Focale au générique (avec l'adresse), ou mieux, qu'il m'engage comme scénariste ou consultant, car si ça paye plus que le SMIC, je suis partant ! Troisio et finalo, je pense que ça serait une très bonne idée que de proposer cette série à différents réalisateurs, afin de faire dévier la série progressivement. Imaginez : un opus réalisé par Tarantino, un par Cronenberg, un par Argento, mais aussi un par Tavernier, un par Almodovar, un par Woody Allen (je suis sûr qu'il dirait oui !), un par Gaspar Noé, un par Ken Loach, un par John Waters.... Imaginez la tronche de celui de Wong Kar-Waï ou celui de Moretti ! Ça serait merveilleux! Bon dieu, qu'attend l'industrie du cinéma pour faire appel à mes géniaux services ! Vous vous rendez compte du potentiel de cette idée : il y en aurait pour tous les goûts, de l'art et essai et du commercial (et du mixte : les deux en même temps), et ce serait un laboratoire assez fabuleux et oulipien en diable. Même avec des réalisateurs contestables (et il y en a dans ma liste, si, si, cherchez bien !), cela serait passionnant. Et, Messieurs d'Hollywood, imaginez l'incroyable source de revenus et de produits dérivés : DVD en pagaille (vente des films à l'unité, puis en soldes, puis en coffret intégral collector avec commentaire audio de chacun des réalisateurs sur son film et sur chaque film de la série !), T-shirts, porte-clés, pin's parlants, BO, livre pour ados, hors-série des Cahiers, etc. [Note : pour chaque film, le réalisateur aura le budget dont il a d'habitude, pour corser un peu le jeu !]
J'en salive d'avance. Si je gagne au loto, ou si Bill Gates passe par là et fait un don, je vous assure que je me lance dans le projet !]
 
Bon, fini la récréation et revenons à nos moutons. [Moi qui voulais parler de deux films dans cet article, je crois que c'est foutu...]
Je disais que le principe de la série était donc fichtrement intéressant ou, en l'état, vraiment sympathique. DESTINATION FINALE III m'a fait, il faut bien l'avouer, briser le cercle infernal de films pas intéressants dans lequel j'étais enfermé (12 films au cinéma, dont seul LA MORT AUX TROUSSES était abouti... Et encore, je ne vous ai pas parlé de tout). Car, il faut bien le dire, je n'ai pas boudé mon plaisir.
Premier point positif, outre le dispositif lui-même donc, le film est bougrement rentre-dedans. L’introduction est vite envoyée, en deux coups de cuillère à pot, puisque la première séquence dure 20 minutes (et drôlement déséquilibrées, entre la prémonition et l'accident, c'est délicieux et très anxiogène). En gros, il n'y a pas d'introduction ! Ça commence tout de suite. On a quand même droit à une assez drôle (malgré l'ignoble VF, encore une fois) présentation rapide des personnages, pendant laquelle il se passe assez de choses en périphérie pour que ce soit agréable, ce qui n'était pas si facile à faire, vu qu'on a affaire à une belle brochette où l’on trouve pas mal d'abrutis finis ou de ringards certains ! Ça se passe dans une fête foraine aux proportions dantesques. Américain quoi ! Tout est grand, mêmes les gratte-ciels ! L'héroïne observe ses copains de lycée en train de s'amuser, et les symboles dangereux s'accumulent dans une jolie perspective double d'événements soit plausibles et donc angoissants, soit exagérés mais angoissants quand même. Et c'est là la réussite de ce film : mélanger le vulgaire et le plausible, le fantasque et le possible-avec-de-la-pouasse. Certains éléments annonciateurs de catastrophes diverses sont loufoques, mais contrebalancés par d'autres peu probables mais possibles ! Et comme on est dans le cadre d'une fiction, on sent très bien que ces "possibles" sont terriblement proches... et apparemment sobres, puisqu’apposés à des choses complètement caricaturales au contraire. On marche donc, et par moment, on court même. Tu la sens très bien, l'angoisse qui monte, surtout que le rythme, marqué, dynamique mais finalement assez lent, est assez contradictoire pour nous faire bien sentir que chacune de nos deux fesses n'est pas sur le même siège. Les personnages ont beau tous être plus ou moins imbéciles ou fadasses, on ne peut que s'identifier à eux ! Ça marche, donc.
 
Une très bonne et très longue première séquence, disais-je. Elle a en plus le mérite de montrer que le film va construire sa variation (par rapport aux deux premiers, même si je ne me souviens pas du N°2) sur un élément futile mais ludique : l'héroïne doit prendre des photos de ses "amis" pour le journal du lycée ! Les clichés numériques serviront ensuite de dead-list ! Belle idée, d'autant plus que la gestion des simili-indices (les photos semblent, mais ce n'est pas sûr, indiquer comment la Mort va se venger ! Quelquefois ça marche, quelquefois c'est tellement tiré par les cheveux, ou simplement graphique, que ça en devient très drôle et toujours très angoissant, comme le montre l'opposition entre la séquence de la salle de musculation, prévisible, et celle du bricorama, beaucoup plus gratuite, et donc en opposition assez ludique) ; c’est assez malin et très bien exploité. Bref, cette histoire d'appareil photo numérique fonctionne très bien.
Si la première séquence marche irrésistiblement, c'est aussi parce qu'elle insiste sur l'incroyable bêtise, ou arrivisme, ou égoïsme, des personnages ! Ils ont leur part de responsabilité dans l'accident, et d'une, et d’autre part, ils font que le moment de la Mort qui approche devient quelque chose de presque enviable (c'est troublant), et en même temps de redouté, ce qui constitue un très joli paradoxe. Sinon, dans ses à-côtés, le film fait preuve d'un humour noir assez rigolo (comme par exemple le passage obligé par les sponsors dans la séquence alternée (et bizarrement longue) entre les filles qui font des UV et l'héroïne qui regarde les clichés numériques : d'un côté un disque en gros plan, et de l'autre la marque de l'imprimante !).
 
Evidemment, côté mise en scène, ce n'est pas du Ronsard, c'est du rentre-dedans, plutôt tendance tractopelle que pointillisme précieux avec le petit doigt levé ! James Wong, le réalisateur, enfile ses images au plan par plan, mais, contrairement à ses compères hollywoodiens (ou européens, voir ici), il ne renonce pas au montage et s'attache à travailler ses rythmes et ses hésitations feintes, ce qui marche assez bien. Le gars cherche l'efficace, et le trouve. Trouver un réalisateur qui fait un peu de montage en pleins mois de mars-avril, c'est déjà pas mal ! Ça n'empêche pas des couloirs de champs / contrechamps, comme d'hab’, mais Wong fait quand même autre chose, et aborde son film avec un minimum de construction et de mise en scène. Ça fait résolument du bien. Dans les moments calmes et dialogués (généralement stupides, ce qui peut être assez rigolo), Wong insiste sur ses acteurs et sur le contexte : celui de la vacuité, avec une bande de personnages horribles – des petits goths aussi vraisemblables que moi déguisé en Bertrand Tavernier, héros et héroïne délicieusement fadasses, grosse brute sportive (mais très bonne dans la scène de l'enterrement !), bimbos laides et improbables (qui nous expliquent pourquoi une séance d'UV est, à l'instar du travelling, une affaire de morale ! Les acteurs ne sont pas très beaux en général, pas vraiment bons, un peu comme dans les années 80, d’ailleurs), étudiant professionnel débile et arrogant, etc. Tout cela est plutôt sympathique, et sent l'arrivisme à plein nez, ce qui facilite le retour de la Grande Faucheuse.
Ceci dit, n'allez pas croire que la mise en scène soit indigente non plus. Ce n'est pas Michel Angelo, c'est entendu, mais il y a une jolie lumière (hormis la scène de pluie) et c'est un peu cadré. C’est consciencieux, ce qui est déjà beaucoup par les temps qui courent. Un peu de montage par là-dessus, et ça marche tout à fait.
Le film fonctionne très bien dans sa formidable introduction, je le disais, et aussi dans les deux meurtres qui suivront, dont celui aux UV, séquence très drôle et diaboliquement malpolie sur fond musical très rigolo (une sorte de TOM TOM CLUB acidulé). La séquence au Bricorama marche sur trois pattes, ce qui peut ne pas être désagréable. La dernière partie du film, par contre, est, comme dans le reste de la série, beaucoup plus conventionnelle et moins ludique, moins inventive. Plus mécanique et directement hollywoodienne pour ainsi dire. La conclusion, plus loufoque, est déjà un peu au-dessus. Mais, comme à chaque fois, ce DESTINATION FINALE là aussi semble vouloir dans la dernière ligne droite renoncer quelque peu à la loufoquerie calculée et très anxiogène sur laquelle le film s'est construit, pour aboutir à quelque chose de plus mécanique. Il me semble que, cette fois-ci (à moins que j'aie loupé un détail), la Mort ne fait pas de choses fantastiques dans cet opus, contrairement aux deux autres. C'est du jeu de dominos, bien sûr, mais pas d'interventions gratuites, caractère que dénonçait à juste titre le Marquis dans son article. [Cette dernière partie sent effectivement la coupe (pourquoi abandonner les plans alternés sur les deux flics ?) et la sneak preview à plein nez !]
 
En conclusion, DESTINATION FINALE III est un film plutôt franc et assez consciencieux, traînant ça et là de belles idées, et ne sacrifiant jamais à l'absence de rythme, c'est-à-dire en faisant un peu de montage et en réunissant des dispositions techniques soignées. [Allez voir UNDERWORLD II et vous verrez que ce n'est pas souvent le cas ! Je note au passage la chose la plus effrayante du film, qui a failli me faire tomber du siège : la superposition de deux musiques off dans la première catastrophe, de manière complètement atonale et grinçante, sans chercher l'effet de décalage mais au contraire en cherchant à faire mal aux oreilles, et avec discrétion en plus : c'est la plus belle idée du film, même si c'est très simple ! Un vrai moment de concret !] La deuxième partie est sans conteste frileuse, mais il ne faut pas bouder notre plaisir devant ce film de divertissement pas bête, très méchant et qui sait jouer avec les interstices et les béances, ça et là. On n'attend d'ailleurs qu'une chose : que le réalisateur d'un des prochains épisodes ait un soin plus constant du développement structurel et abstrait du film, et qu'une rigueur encore plus oulipienne, par exemple, plane sur le prochain, ce qui serait sans doute quelque chose de drôle et de beaucoup plus angoissant encore. Pour cela, maintenant que la franchise a rapporté des millions de dollars, il faudrait que les responsables de la production comprennent qu'il est vraiment temps de casser un peu plus le jouet si l’on veut qu'il se renouvelle. Car dans le prochain épisode, il sera difficile de faire mieux si c'est toujours la frilosité qui constitue la destination finale. Hahaha ! Ce serait dommage, et c'est déjà dommage dans ce N°3, de gâcher beaucoup d'efforts et beaucoup de choses réussies, c'est-à-dire de remporter un pari pas si évident, et de se vautrer en voulant justement assurer la mise, et en contredisant cet esprit (assez) iconoclaste... À suivre. La mort n'a pas fini de bosser.
 
Energiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 30 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
Chers Focaliens,
 
Après la tempête de ce dimanche et de ce lundi, où l'hébergeur physique d’Over-Blog, notre propre hébergeur, a subi des pannes électriques que son système de sécurité (des groupes électrogènes) n'a pas su gérer, provoquant la mise hors jeu de Matière Focale pendant plus de 24 heures, après ces déboires qui ne sont pas dus, bien sur, à notre volonté, il est temps pour moi de livrer mon petit compte-rendu des choses vues en salles. Et vous allez voir, c'est éclectique, et en même temps pas du tout, en quelque sorte.
[Avant de commencer, je voudrais signaler que nos petits ennuis ne sont pas encore tout à fait terminés. Apparemment, les photos ont encore du mal à s'afficher, je n'ai pas pu mettre dans cet article la photo que j'avais prévue, et il semble qu'il soit encore difficile de mettre des commentaires. Tous ces petits désagréments devraient prendre fin dans les prochaines heures !]
 
Ce n'est pas tous les jours qu'on voit des films italiens. Cinéma moribond, sans doute bien handicapé par un système de financement national désastreux, le cinéma italien s'en tire globalement mal. Peut-être les films qui passent la frontière ne sont pas judicieusement choisis. Peut-être, mais c’est loin d'être sûr. En tout cas, il est certain que l'Italie du cinéma se résume en deux ou trois noms et c'est tout ! Roberto Begnini, l'affreux Nanni Moretti, et Marco Bellochio de temps en temps qui relève un peu le triste tableau. Pour le reste, le cinéma italien, assez chouchouté en France, pas forcément à tort (Pasolini est adulé, Fellini, etc.), mais pas non plus forcément à raison (suivez mon regard), s'inscrit au yeux du public, et même aux yeux focaliens, dans une dynamique du passé, maintenant que Dario Argento semble condamné définitivement au direct-to-video et que, par voie de conséquence, nous ne verrons plus ses films en salles. Matière Focale subit la tendance de la même manière ou presque. On vous parle régulièrement du cinéma italien, mais souvent à propos de réalisateurs dont le temps est passé, comme Lucio Fulci ou Mario Bava.
 
On se tourne donc vers ROMANZO CRIMINALE de Michele Placido, réalisateur prolifique (plus de 80 films, dont pas mal à la télé, en 35 ans de carrière !) que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Le titre n'est pas volé. C'est l'Italie des années de plomb. On suit l'évolution d'un groupe de petits délinquants assez violents qui, très jeunes déjà, finissent en prison après avoir volé une voiture et écrasé un flic dans une poursuite. Quand ils ressortent, ce sont des adultes, et le groupe ne se sépare pas, bien au contraire. Ils décident d'enlever un Baron [Ouf ! J’ai eu chaud ! Le Marquis.] , supposé riche, contre une demande de rançon qui tardera à venir et qui sera revue à la baisse constamment. Il n'empêche, la famille du pauvre otage paye quand même, et ils assassinent froidement la victime. Forts de cet argent, ils décident de ne pas le dépenser totalement et de mettre en coopérative une partie des gains afin de monter d'autres opérations et essayer de prendre en main, progressivement, le marché de la drogue sur Rome. De fil en aiguille, ils en viennent à travailler et pour un ponte de la mafia, et pour une étrange cellule secrète qui ne serait pas si éloignée de l'Etat que ça ! Le temps passe, l'influence du groupe grandit, mais aussi leurs difficultés. Deux choses viennent en effet troubler la "glorieuse" ascension : un inspecteur de police têtu qui sait très bien qui est le groupe, mais ne peut pas le prouver, et les diverses histoires de cœur ! De toute façon, en s'associant avec plus forts qu'eux, le groupe a semé les graines de sa propre discorde...
Le parti pris de Placido est assez curieux, puisque le film annonce au mégaphone qu'il s'inspire du climat italien des années de plomb, et que, dans le même mouvement, ROMANZO CRIMINALE est complètement un film romanesque, et pas qu'un peu. De ce point de vue, on ne peut pas dire que l'on soit pris en traître, un carton ostentatoire signalant la chose d'entrée de jeu. Soit. Le film, en fait, puise sa légitimité en utilisant à sa manière le cadre des années 70, tendance assez en vogue avec le temps qui avance, pour nous baigner dans une ambiance mafieuse et sans pitié. C'est aussi un film de "copains d'enfance", chaque individu voyant son destin tracé par l'évolution globale du groupe. Il ne faut donc pas s'attendre ici à une évocation du climat politique ou social de ces années-là, le film se déroulant, en quelque sorte, en vase clos. Reste alors le polar qui, on l'aura compris, sera teinté forcément des destinées sentimentales, principalement celles du héros de la bande, de l'inspecteur et d'une prostituée qui navigue en périphérie du groupe.
ROMANZO CRIMINALE s'affirme assez vite, et au bout d'une dizaine de minutes, le jeu est clairement annoncé, le film est une énième variation mafieuse (et donc un film de genre) ici mâtinée de décennie 70. C’est quasiment, et sans en avoir l'air, un film à costumes ! Je m'explique.
Le film est tourné en scope, dans une photographie aux couleurs un peu passées (tons beiges ou gris, avec beaucoup de noir), une sorte d'automne nostalgique dont le réalisateur ne démordra pas une seule seconde, ce en quoi il s'inscrit en complète adéquation avec un grand pan du cinéma contemporain, où souvent la photo est un "bloc d'ensemble" et semble presque sortir du cadre de la mise en scène pour n'être qu'un effet de direction artistique, de look pour ainsi dire (MUNICH de Steven Spielberg fonctionnait un peu sur ce mode d'ailleurs, avec quelques parenthèses un peu moins uniformes). C'est un choix, ces couleurs "aciers passés", pas particulièrement excitant ni beau d'ailleurs. Le problème, de toute façon, ne se pose pas là prioritairement. Là où j'installe plus de réserves, c'est dans la volonté globale du film à vouloir se donner un look et une ambiance générale au détriment quasiment de tout le reste. Photo uniforme, donc, décors idem, et surtout une musique émaillée de tubes de l'époque, parfois avec la plus grande des maladresses. La BO, de nos jours, peut-être par des effets mal digérés empruntés au cinéma de Tarantino (qui souvent n'utilise pas ces BO de manière réaliste ou contemporaine, justement, et vise plutôt l'incongru, c'est-à-dire à l'opposé de ce "réalisme d'époque"), est un élément capital dans le "looking" d'un film ! Bon. Ici, on frise parfois le ridicule, et on a du mal à comprendre, outre la volonté de séduire un public nostalgique, pourquoi un tube du groupe Queen ("Another One Bites The Dust" sur fond de schnouff, faut oser quand même !) débarque ici à brûle-pourpoint ! Si Placido avait suivi et compris l'exemple de Tarantino, il aurait mis de la musique baroque sur son film ! Je grossis à peine le trait, mais pose la question : après tout, l'essentiel n'est-il pas de produire une chose belle et inattendue, plutôt qu'un assez opportuniste collier de chansons certes d'époque ?
Vous serez tentés de vous dire : "tiens, c'est pas commun ça, le Dr attaque sa critique par la musique !". Ben oui. Et il y a une raison : c'est cette musique qui frappe et sonne comme caractéristique... Le reste n'étant absolument pas exploité !
Car si on se penche sur la mise en scène, le bilan est plus grave ! Tout d'abord, bien sûr, et encore une fois, le cadre est vraiment médiocre et anonyme, complètement dans l'air du temps, c'est-à-dire dans le descriptif de l'action compréhensible (voir l'exemple que je donnais à propos de SYRIANA), ou alors avalisé uniquement par la "psychologie" des personnages, c'est-à-dire leurs sentiments. Et ça ne va pas chercher loin, puisque le jeu consiste à faire un maximum de gros plans "psychologiques", "au plus près de l'émotion des acteurs" comme le veut le vieux cliché, toujours très en vogue, et dont je commence à me demander s'il est vraiment utile de lutter tant il est devenu la norme depuis des décennies. L'échelle de plans, évidemment, suit cette tendance. Des plans de demi-ensemble introductifs et purement géographiques en début de scène, puis du plan rapproché en veux-tu en voilà, sans aucun point de vue, sans souci de faire un beau cadrage, tout cela pour laisser la place à ces fameux gros plans "émouvants". C’est tout. C’est commun, bien sûr, et ça amène à engluer le film dans un non-rythme total, une grande uniformité dont on ne sortira que par les ambiances de scénario, ou alors pour laisser place à un dispositif technique particulier (une fois, dans la scène de l'attentat de la gare de Bologne, avec son mélange d'effets spéciaux plaçant l'acteur in situ, et d'images d'archives, ou en tout cas "lookées" comme telles). Que ce soit beau, que cette mise en scène raconte quelque chose par elle-même (c'est-à-dire en plus du scénario sur le papier), ça n'a aucune importance. Evidemment, le montage, au lieu d'être la mamelle nourricière du film, ne fait au contraire qu'obéir dans un mouvement suiviste qui l'annihile. Côté son, rien à signaler, bien sûr.
 
Les cadres et les plans se succèdent comme ça, sans conséquence (on pourrait les inverser, ça ne changerait rien : c'est dire). Malheureusement, ce n'est pas tout. D'une part, les acteurs ne sont pas passionnants. Les pauvres se dépatouillent comme ils peuvent avec des personnages usés jusqu'à la corde, identifiables en deux coups de cuillère à pot. Si parfois certains se démènent (la prostituée, l'inspecteur) pour le tentable et pour le pire, le plus souvent c'est encore plus carré, encore plus attendu. On notera l'affreux "libanais", personnage joué sur une seule tonalité, toujours à la même vitesse, toujours avec la même nuance, avec un acteur totalement premier degré et théâtral au final, ainsi que le "héros" amoureux de la bande, espèce de vague Tom Cruise dont la nuance principale consiste principalement à faire du "jaw-acting". L'interprétation est donc d'un classique extraordinaire, attendue de toutes parts. Sans réelle intensité, puisque sans surprise. On joue de la première à la dernière minute de la même manière, quoi qu'il arrive. Il vous suffit d'opposer ce jeu à celui de Catherine Keener dans TRUMAN CAPOTE (presque rien d'ostentatoire, mais une intention et une intensité soutenues) pour constater les dégâts. Je passe.
L'énorme problème du film, qui explique en partie la démission de la mise en scène enfermée dans ses tunnels sans fin de gros plans, c'est le scénario. Où est l'intérêt ? Tout semble cliché, les situations ne varient pas d'un pouce du moindre film de mafieux, et surtout, que retenir d'une telle histoire et de son mode de narration ? Pas grand chose. On est dans le romantisme le plus plat, le plus commun là aussi, et on fait des découvertes hallucinantes et jamais vues : du style, c'est dur de vivre une histoire d'amour quand on est mafieux ! Oui, oui ! Quel scoop ! Et c'est bien là que le bât blesse le plus. À force de ne rien vouloir mettre en perspective, en s'interdisant un quelconque point de vue, et je ne parle pas de point de vue historique, puisque Placido se place hors de cette aire de jeu, mais de point de vue sur les personnages, le réalisateur italien accouche d'un film où, finalement, tous les événements se valent, et où donc rien n'a spécialement d'importance. Tout s'annule. Le film montre qu'on peut tuer sans vergogne (pourquoi pas ?) et s'étonner ensuite de souffrir comme une midinette quand le temps de la cavale ou de la prison (et donc loin des attentes amoureuses) sera venu ! Ben oui ! C'est dur dur d'être un gangster ! Ce n’est pas facile tous les jours ! Et le destin nous broie comme grains de blé sous la grande meule de l'Histoire, alors que finalement nous n'étions que des petits gavroches ! Le film n'a aucune perspective, et bien sûr, au final, on se retrouve avec une conclusion bête comme chou, romantique au possible bien sûr, dont les équations sont stupides à pleurer, et surtout, pas si éloignées d'un roman Harlequin par exemple. C'est d'une naïveté confondante, et en cela, complètement hollywoodien, dans le sens caricatural du terme. La peinture iconoclaste promise se réduit à du sous-roman de gare. Quelle déception !
On ressort de ROMANZO CRIMINALE complètement écrasé par le non-rythme, rendus nous-mêmes amorphes par ce film sans aucun rythme, sans aucun point de vue et qui a renoncé à tout effort de mise en scène personnelle. Dans cette foire aux clichés qu'aucun second degré et qu'aucune ironie (le comble !) ne vient troubler, on ressort lessivé par un film bougrement long (2h32 !!!), monotone et dont on se dit que la moindre des politesses eut été qu'il soit court. [Chose paradoxale, car le film se compose bien sûr de petites saynètes rapides, mais là aussi uniformes]. Il semble se cacher derrière cette livraison transalpine un vrai opportunisme, une vraie volonté de recycler tout ce qui a déjà été fait, en abusant des pires clichés (ignoble opposition, digne du pire cinéma hollywoodien des années 50, entre la belle amoureuse et la pute salope mais malheureuse, sans parler de la stupide gestion du sexe dans le film). Voilà qui en fait un film vraiment antipathique. Le cinéma ne se fait pas par "pitch" et par "look".
Une fois de plus, la question est : comment la presse a-t-elle pu servir la soupe à un tel film ?
 
Longuement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 28 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
Suite et fin d’un article qu’il a été très difficile de mettre en ligne : qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour vous divertir ! Et ça démarre très bien avec un O comme…
 
OUTLAND, de Peter Hyams (Angleterre, 1981).
Les films en O se raréfient dangereusement dans mon stock, ce qui m’a amené à revoir ce film de science-fiction vu dans les années 80, sans m’avoir fait forte impression : et c’est une très bonne chose, car OUTLAND est un film franchement réussi. Projet curieux, qui consiste à transposer dans un contexte de SF un récit directement issu du genre western (les familiers du genre complèteront mon manque de connaissance dans ce domaine particulier en citant les références ouvertes – peut-être LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, mais je ne fréquente pas assez les terres du film de cow-boys pour être très affirmatif) : Sean Connery (qui est très bon, mais si, je vous assure) interprète ici le rôle d’un shérif de l’espace qui ne doit rien à X-Or, un type dont l’intégrité radicale lui vaut d’être relégué dans des postes placardisés. Il est envoyé sur Io, manne de l’exploitation minière et 3e lune de Jupiter, et dès son arrivée, la déprime le guette : sa femme le quitte, fatiguée d’être trimballée dans les contrées les plus paumées et les plus reculées, tandis que le maire de la cité l’invite à adopter un profil bas et à ne pas trop regarder sous le tapis. Pourtant, quand une vague de suicides spectaculaires et inexplicables se manifeste parmi les mineurs, Sean Connery va décider, contre vents et marées, de mener seul son enquête, malgré les menaces grandissantes pesant sur sa pauvre tête.
Récit classique, comme on le voit, qui s’insère harmonieusement dans le contexte SF, d’autant plus que la direction artistique et les effets spéciaux donnent dans la sobriété – on a plus souvent des éléments quasi anachroniques (fusil à l’ancienne du shérif) que des gadgets à rayon laser. Le contraste est omniprésent sans être souligné au marqueur, entre ce récit et le cadre de SF sociale encore inscrite dans la mouvance des années 70. Il n’est pas impossible que des spectateurs plus jeunes, biberonnés à grands coups de science-fiction dans-ta-face, trouvent le film copieusement ennuyeux, car encore une fois, Peter Hyams n’utilise les éléments de SF qu’avec mesure, sobriété et soucis de réalisme. Pourtant, le film est admirablement bien réalisé, monté et rythmé, parvient à développer une belle atmosphère de paranoïa et de suspense, et bénéficie de très beaux effets spéciaux optiques – je radote un peu, je sais, mais c’est tellement plus beau que tous ces effets digitaux qu’on nous sert à la louche aujourd’hui : ces effets sont élégants, discrets, et surtout (ce qui n’est pas le cas de la grande majorité des effets actuels), ils s’intègrent parfaitement bien au style de la mise en scène. Très belle photographie, montage élaboré, casting solide (avec Frances Sternhagen, excellente en médecin sardonique qui viendra prêter main forte à Connery), narration sèche et directe, une excellente dernière partie montrant l’attente de tueurs à gages venus exécuter Sean Connery, attente chronométrée sur plusieurs jours, avec un compte à rebours affiché dans chaque décor : OUTLAND vaut le détour.
 
P comme… LA POSSESSION DE JOEL DELANEY, de Waris Hussein (USA, 1972).
Une vraie curiosité. Deux mots s’imposent tout d’abord sur cette édition DVD proposée par les Editions du Film Retrouvé : c’est un éditeur très inégal, aux intentions louables (comme son nom l’indique) mais aux moyens manifestement très limités, et qui fait l’effort notable de proposer un catalogue de vraies raretés – dont une collection Troma dont la qualité technique, médiocre, n’est cependant pas moindre que celle d’un autre distributeur DVD plus « officiel » des films de la Firme spécialisée dans le cinéma Z, Sony Music Video (éditeur redoutablement nul) – avec des titres comme ATTENTION ENFANTS, ZOMBIE ISLAND MASSACRE, BLOOD HOOK ou DRAWING BLOOD. La conception des DVD est hélas souvent hasardeuse, de même que les copies.
Ce film méconnu de Waris Hussein sort donc discrètement dans une piètre copie en VF (probablement issue d’une diffusion TV ou d’une vieille VHS, vu les cartons francisés du générique, avec d’ailleurs un autre titre sur la copie, « Possession meurtrière »). Malgré son année de production, le film n’a pas grand chose en commun avec L’EXORCISTE. Nous découvrons donc, avec ce « thriller étourdissant au rythme des maracas » (nous précise la jaquette !) l’histoire de Norah (excellente Shirley McLaine), grande bourgeoise américaine, préoccupée par le comportement de plus en plus déviant de son frère Joey, avec lequel elle entretient des relations ambiguës. Lorsqu’il est accusé du meurtre de sa fiancée, retrouvée décapitée, Norah décide de rechercher un jeune criminel de l’entourage de Joey, persuadée qu’il exerce une mauvaise influence sur son frère et qu’il est peut-être coupable de cet assassinat. Elle découvre alors que le jeune homme en question est mort depuis plusieurs mois…
Le film s’ouvre sur un plan étrange : un bref travelling sur des visages concentrés, dont celui de Shirley McLaine ; on pense à un jury de tribunal, avant de réaliser que nous sommes dans un ascenseur, et que Shirley attend l’arrivée de son frère pour laisser les portes se refermer. S’ensuit un métrage assez télévisuel, à la mise en scène très datée et sans grande personnalité. Cependant, au fur et à mesure que progresse le récit, de petites touches sociales et psychologiques se font de plus en plus acerbes, sans indulgence pour le personnage de Norah. Et si le film, visuellement, stagne dans une aimable médiocrité (malgré quelques trouvailles troublantes comme cette scène de jeu « innocent » sous la douche entre Norah et son frère, qui se termine sur un plan figé assez glaçant), il parvient pourtant peu à peu à devenir vraiment dérangeant et transgressif, jusqu’à une séquence assez stupéfiante montrant Norah et ses deux enfants retenus en otage par Joey, où viennent se glisser quelques idées franchement décadentes (Joey oblige son petit neveu à danser nu devant lui pendant qu’il force sa nièce à manger à quatre pattes de la pâtée pour chien !), dont un développement prévisible mais assez terrifiant de l’inceste, avant qu’un final pessimiste vienne clore ce petit film bizarre et original, mémorable en somme, même si un cinéaste de talent aurait pu en faire un film bien plus fort. En l’état, c’est une curiosité qui se visite agréablement et propose quelques idées, une poignée de plans, brisant quelques tabous encore solidement installés aujourd’hui.  
 
R comme… REBIRTH OF MOTHRA II, de Kunio Miyoshi (Japon, 1997).
La mite est un animal rarement présent sur les écrans, c’est étrange, non ? Petit souvenir ému de la femme-mite du délicieusement ringard LE VAMPIRE A SOIF avec Peter Cushing. La mite star au cinéma reste donc Mothra, la créature géante qui s’est tatannée, d’abord sous son enveloppe de larve cracheuse de soie, puis sous son apparence de papillon multicolore, avec Godzilla dans le classique MOTHRA CONTRE GODZILLA. Une créature légendaire, vivant paisiblement sur une île cachée, et qui ne se mêle pas facilement des affaires des hommes. Mais quand elle le fait, c’est toujours pour faire le bien et sauver l’humanité, et encore, à la seule condition qu’elle en soit implorée par deux jumelles lilliputiennes, qui lui en font la demande en chantant une jolie chanson (« Mosssuraaaaa-ya ! Mosssuraaaaa ! »). Vu de loin, je sais, ça a l’air complètement débile. Mais il faut savoir que ce monstre est devenu très, très populaire au Japon (il a même des peluches à son effigie), et qu’après cette première apparition dans le film d’Inoshiro Honda, Mothra est fréquemment réapparue dans les films du genre kaiju eiga (voir YONGGARY, l’article, ou le film si vous en avez le courage), avant que celui-ci ne tombe en désuétude.
Mais, tel le Phénix ou le groupe Abba, Mothra a fait son grand come-back au cinéma dans les années 90 – même si cette trilogie des REBIRTH OF MOTHRA, vaguement distribuée en vidéo dans les pays anglo-saxons, est restée inédite sur notre beau territoire. Il faut dire que ce genre de film est si japonais dans l’âme qu’il ne s’exporte que difficilement. Je ne vous avais pas parlé du premier REBIRTH OF MOTHRA d’Okihiro Yoneda, et j’aurais sans doute dû : je me fais pardonner aujourd’hui en vous rendant compte de sa suite, du même tonneau. Bon, premier bon point : contrairement au YONGGARY de synthèse, assez décevant, on revient ici aux bons vieux acteurs en costume piétinant des maquettes, et aux sympathiques créatures géantes suspendues à des filins parfaitement visibles. Autre point (je ne sais pas s’il est bon, enfin, moi je trouve que si) : le film est spectaculairement bariolé et rococo, et comporte ici encore, via la chanson des jumelles miniatures, un joli clip d’un kitsch insondable et hilarant. Dans REBIRTH OF MOTHRA, on nageait déjà dans un océan de croquignolet, avec cette histoire de déforestation sauvage (c’est très méchant de faire du mal à nos amis les arbres) qui réveillait malencontreusement le vilain monstre Desghidora ; la méchante fée Belvera, sœur des deux jumelles, cherchait à s’emparer d’un médaillon magique afin de prendre le contrôle du monstre et ainsi d’asservir l’humanité entière. Heureusement, les deux jumelles poussaient alors la chansonnette, et réveillaient ainsi la redoutable Mothra, qui vint ainsi remettre de l’ordre à tout ce chaos avant de rendre son dernier souffle : mais rassurez-vous, la relève était assurée avec l’éclosion de son œuf ! Après la déforestation, nous passons ici à la pollution (jeter des déchets dans la mer, c’est mal), qui réveille un nouveau monstre cocasse, Daghara, dont on apprend qu’il a été créé par la civilisation de Nilaï Kanaï (hi-hi). Un fort joli monstre, ma foi, il faut bien le reconnaître, d’autant plus qu’il crache régulièrement de grosses étoiles de mer rouges très agressives, cracheuses de mousse à raser mortelle. La suite, vous la connaissez sans l’avoir vue.
On trouve de tout dans cette pochette surprise d’un mauvais goût anthologique et très jouissif (quoique beaucoup trop longue !). Un festival de la couleur chatoyante, avec pluie de pétales sur champ de fleurs. Un humour foncièrement japonais qui risque fort d’en laisser plus d’un perplexe par sa naïveté et ses effets (ne ratez pas le lancer de chenille au ralenti dans la salle de classe, ou les mésaventures autour d’un chat angora hystérique). Il y a des enfants, of course, mais aussi Belvera qui fait son grand retour ricanant, toujours habillée comme pour une soirée Noël chez Starmania, solidement accrochée à sa monture, un dragon miniature qui crache des rayons laser et a une vision subjective à la TERMINATOR. Allez, la petite nouveauté qui tue : Gogho, un petit monstre gentil et poilu, une sorte de Popple de Cicciolina jaune, avec sur la tête un phalus à la forme vaguement antennique, qui a un don très particulier : il urine sur les blessures et les plaies pour les guérir (pourvu que personne ne se morde la langue !). Un bordel indescriptible agite tout ce petit monde, jusqu’à ce que les singer twins décident que ça commence à bien faire : et hop ! Une chanson, et voilà Mothra qui arrive dans un sillon de paillettes pour régler son compte à Daghara. Pour ce faire, elle joue son va-tout et se transforme en AquaMothra pour mieux se battre sous la mer. Et devinez quoi ? Elle triomphe !!! Au prix, tout de même, du valeureux sacrifice de Gogho, lequel, avant d’avancer vers son destin, aura déféqué une perle dans la main de la petite fille qui l’avait recueilli, c’est très émouvant. C’est bourratif, d’une idiotie cosmique, avec plein de jolis effets spéciaux à l’ancienne, qui préservent le charme des vieux classiques, avec une touche moderne mariant (de force !) les influences de SAN KU KAÏ et des TÉLÉTUBBIES. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais le film pour enfants japonais, ça décoiffe, et il est recommandé d’en faire provision, car ces petites merveilles, d’ici dix-quinze ans, seront faisandées à point et à servir chaud ! Mmmmm… Vivement le troisième film de la trilogie, où Mothra va affronter le terrible King Ghidora, et peut-être même Hélène Ségara, qui sait ?
 
S comme… SUPERMAN, de Richard Donner (USA, 1978).
Là, il m’a quand même fallu prendre ma respiration avant de me plonger dans ce film que je n’avais pas revu depuis mon enfance : 146 min ! Hou la la… C’est un peu long, ça, monsieur. Bon, je précise tout de suite et avant de me faire lyncher que je ne suis pas très client des films de super-héros (et que Superman est peut-être celui qui m’ennuie le plus), et que, du coup, je ne suis absolument pas un spécialiste-nerd-fan, donc, ne comptez pas sur moi pour relever les détails hérétiques par rapport à l’album n°124 de l’année 1966 ou que sais-je : je n’y connais rien, ça ne m’intéresse pas des masses et je considère de toute façon qu’un film doit se suffire à lui-même. Le remake approchant, il me paraissait vaguement intéressant par contre d’aller se rafraîchir la mémoire en revisitant l’adaptation de Richard Donner – et puis je suis comme ça, j’aime beaucoup revoir des films, même lorsque je ne les ai pas forcément très appréciés : on est parfois très agréablement surpris (j’étais vraiment passé à côté de L’ESPRIT DE CAÏN, par exemple), et surtout on en apprend énormément sur sa propre perception et sur le développement d’un esprit critique. Ceci dit, je n’avais pas détesté ce SUPERMAN à l’époque, il ne m’a juste pas transporté très loin. Alors…
On se retrouve donc sur la planète Krypton (qui a l’air d’être mortellement ennuyeuse) pour une longue séquence d’introduction construite autour de la performance de Marlon Brando, pas mauvais, mais pas fracassant non plus, je ne suis pas sûr qu’il valait le cachet Kolossal qu’il a englouti pour ce rôle très bref. Après ce récit des origines du personnage, le film enchaîne sur sa genèse, progressive, soigneusement détaillée et d’une longueur un rien complaisante (plus de 50 min !) qui annonce assez la structure très proche du SPIDERMAN de Sam Raimi (la meilleure partie de ce film, par la suite soporifique et dénué d’enjeux). Personnellement, je préfère les introductions plus radicales à ce genre de récit (comme dans DARKMAN ou BATMAN RETURNS par exemple), le temps pris à instaurer l’identité d’un personnage aussi populaire me semble vaguement inutile (quelle incidence concrète sur le récit ?) et tire le film vers une forme d’académisme un peu assommante, et pas spécialement en phase avec le ton plus humoristique du reste du métrage.
Ceci dit, une fois passé ce cap un brin laborieux, le cocktail ne s’avère pas déplaisant, mêlant un soupçon de kitsch involontaire et de vrais moments de fantaisie, et Richard Donner parvient à rendre divertissantes les aventures d’un super-héros qui ne m’a jamais vraiment convaincu (avec ces quiproquos téléphonés – c’est le cas de le dire ! – entre Superman et Clark Kent). Margot Kidder est assez étonnante dans le rôle de Loïs Lane, et ce choix de casting est bizarre mais s’avère plutôt payant, d’autant plus qu’elle est au centre d’une des plus belles séquences du film, celle où Superman l’emmène voler avec lui dans le ciel : j’avais totalement oublié que cette séquence était chantée ! Une chanson parlée, fort bien interprétée par Margot Kidder en voix-off, presque un clip avant l’heure, mais d’une assez belle délicatesse, qui confère à la scène une très belle atmosphère. Très joli passage. La suite m’a par contre paru s’essouffler peu à peu, pour un film à mes yeux beaucoup trop long. Et le problème qui se pose est sensiblement celui de SPIDERMAN : après une mise en place aussi longue, les enjeux paraissent franchement téléphonés. Lex Luthor, correctement interprété par Gene Hackman [message personnel à un fan : Luthor est bien chauve, Cyrano, on découvre qu’il porte une perruque], est malfaisant et jaloux de la notoriété de Superman, il monte un plan machiavélique pour le mettre à terre, point barre. Le film est correctement mis en boîte, sans talent particulier, bercé par la musique pompière et parfois soûlante de John Williams, et use et abuse de la licence poétique, pour le meilleur et pour le pire, avec cette idée charmante mais saugrenue d’un Superman inversant le sens de rotation de la Terre pour remonter le temps. Bref, un film d’aventure convenable et naïf, rien de bien enthousiasmant.
 
T comme… TERREUR.COM, de William Malone (USA / Angleterre / Allemagne / Luxembourg, 2002).
Déjà, à la lecture de la jaquette du DVD, ça commence bien : « réalisé par William Malone, grand spécialiste du genre horreur (HALLOWEEN, LA NUIT DES MASQUES) » ! Ah bon ??? Ben voyons ! Autant essayer de me vendre MATRIX RELOADED en me disant que c’est un film du réalisateur de PSYCHOSE ! En réalité, William Malone, bien qu’il ait effectivement consacré sa carrière au fantastique, n’a jamais livré d’œuvre de la trempe du film de John Carpenter, et n’a d’ailleurs même pas servi le café sur le tournage du film en question. De William Malone, on connaissait une poignée de petites séries B médiocres dans les années 80, dont la plus célèbre reste le film CREATURE, avec Klaus Kinski (un film d’ailleurs très bizarre par certains aspects), ainsi qu’un retour aux affaires plutôt honorable avec son meilleur film, LA MAISON DE L’HORREUR, remake inventif et très agréable d’un classique de William Castle, l’un des premiers (et meilleurs) films produits par Dark Castle (boîte de production de Joel Silver et Robert Zemeckis, alternant le correct – GOTHIKA, LA MAISON DE L’HORREUR – et le déplorable – 13 FANTÔMES, LE VAISSEAU DE L’ANGOISSE).
J’étais d’ailleurs persuadé que ce TERREUR.COM était issu de Dark Castle, ce qui n’est pas le cas mais n’empêche pas le film d’être lui-même déplorable. L’histoire ? Disons que, comme un HORRORVISION plus fauché mais aussi plus sympathique, ce film tente de transposer le sujet de RING ou de KAÏRO dans un contexte américain très branchouille, et surtout très imbécile. Un tueur en série (pauvre Stephen Rea) tue en série, on soupçonne un réseau clandestin de films snuff, tandis qu’un fantôme vient d’ouvrir son propre site, et si tu te connectes dessus, 48 heures plus tard, tu meurs. Pourquoi n’aborder qu’un seul sujet quand on peut tous les malaxer dans une vaste mixture fumiste ? Stephen Dorff (ici aux abonnés absents) et Natascha « fille de Meryl Streep » McElhone (actrice toujours aussi consternante) mènent l’enquête.
Et moi aussi par la même occasion : le petit jeu étant de relever le nombre de séquences et d’idées plagiaires. Comme par exemple cette inquiétante petite fille avec un ballon, qui hante les visions de ceux pour qui le décompte des 48 heures a commencé : merci Mario Bava (OPÉRATION PEUR) ! Ou comme, plouf ! Natascha qui plonge dans une cave inondée au fond de laquelle elle va tomber sur un cadavre putréfié : merci Dario Argento (INFERNO) ! Que voulez-vous que je vous dise ? Le film, longue enfilade de poncifs et d’emprunts, se déroule dans un rythme plus assommant que lancinant, et agace souvent à vouloir multiplier les pistes sans jamais parvenir à les faire se croiser de façon plausible, à commencer par ce fantôme assoiffé de vengeance, qui hante un site web d’une conception ridicule (vous êtes mort, vous errez dans les limbes, vous décidez de tuer les gens pour les obliger à vous venger – si ! si ! – et si la mort vous programme sur son grand ordinateur, autant en profiter pour concevoir un site SM d’une banalité à pleurer). Qui plus est, Malone semble si fier de la visite de ce site, immuable, qu’il nous ressert la séquence jusqu’à plus soif ; mais au bout de trois scènes de personnages l’œil torve fixé sur leur PC avec un air compassé, l’effet tape sur les nerfs.
Scénario exécrable, filandreux, qui débouche sur une révélation finale totalement idiote, qui plus est fondée sur une contre-vérité qu’aurait pu éviter un collégien (message personnel à William Malone, qui va pleurer en lisant cela : les femmes transmettent l’hémophilie, mais n’en sont jamais atteintes, c’est comme ça, c’est une maladie de garçons : désolé pour ton twist !). La mise en scène du cinéaste ne parvient évidemment pas à sauver un script aussi indigent (co-écrit par le producteur Moshe Diamant, il ne fallait donc pas s’attendre à une perle, ha-ha), et s’il soigne au mieux ses cadrages, en se livrant même parfois à quelques tentatives esthétiques expérimentales, ses efforts sont ruinés par la laideur de la photographie et des effets visuels, de l’image de synthèse moche, re-belote. Au final, on partage un peu la consternation de Jeffrey Combs et Udo Kier, égarés ici dans des rôles de remplissage d’un intérêt proche du néant. FEARDOTCOM ? Fear not come, oui !
 
U comme… UN WEEK-END EN ENFER, de Bob Willems (USA, 2003).
Ce sont de beaux instants dans la vie d’un cinéphile. On est parti pour acheter du whiskas afin de combler les appétits raffinés de sa majesté féline au supermarché du coin, et on tombe en passant sur un de ces bacs de DVD à trois francs six sous, pleins de nouveautés, d’inédits et de curiosités : le temps de déloger le chaland à la recherche des CHORISTES et de faire son tri, on repart heureux, les bras chargés de cinéma, des points d’interrogation plein la tête. Et on oublie d’acheter le whiskas, ce qui va nous valoir l’ire du maître de maison (le vrai).
UN WEEK-END EN ENFER a fait partie d’une de ces fournées, et renseignements pris, j’apprends donc que l’affiche est la bonne, et que le film porte au choix le titre de GRIM WEEK-END ou de S.I.C.K. (pour SERIAL INSANE KLOWN KILLER). Mais encore ? Et bien, c’est un slasher au fond des bois, et ce ne sera que ça. Tueur : clown masqué. Victimes : une demi-douzaine de jeunes gens intellectuellement démunis. Et comme chaque slasher se doit d’avoir sa petite particularité, celui-ci sort du lot, si j’ose dire, plus que par son retournement de situation final (vu mille fois en mieux), par son tournage en DV qui fleure l’amateurisme à plein nez, un peu comme LA MAISON HANTÉE, pitoyable (mais drôle) petit AMITYVILLE de cuisine des frères Polonia : que des œuvrettes aussi indigentes puissent être éditées en DVD reste bien mystérieux, tout en faisant plaisir, car après tout, ces films emballés en caméra numérique par une équipe de bras cassés sont ce qui se rapproche le plus de l’authentique série Z des années 70/80 – à défaut de s’apparenter véritablement au cinéma bis, vu l’extrême laideur esthétique de la chose.
En ce qui concerne le scénario, à défaut d’originalité ou d’efficacité, on relèvera son extrême vulgarité. Celle-ci se manifeste par une accumulation absurde de blagues gay pendant la première demi-heure : le héros prépare activement un week-end dans sa maison familiale perdue dans les bois, et contacte ses invités par téléphone : « Ramène tes revues porno gay, si je prends encore un râteau, je te jure que je passe aux mecs ! ». Le patron du héros essaie bien de le retenir pour le week-end (un insert nous apprend que son supérieur avait en effet prévu de se travestir et de se barbouiller les babines de rouge à lèvre), mais cette fois, Héros ne cède pas : il va le faire, son week-end ! En plus, il invite une collègue après laquelle il court depuis un an, et si elle a accepté, c’est surtout parce que son petit ami l’a larguée (un insert nous apprend qu’il l’a trompée avec un homme). Bob Willems chercherait-il à nous dire quelque chose ? Bien évidemment : qu’il adore les inserts ! Alors il en colle dans son montage au rythme d’un toutes les deux minutes, avec quelques pointes à quatre / cinq inserts la minute, supposés représenter divers flash-back, images mentales, fantasmes ou pures illustrations de dialogues. Mais pour revenir à la grande vulgarité de ce film impossible, les choses ne s’arrangent pas quand le récit s’installe autour des relations inter-couples durant le week-end en question. Et les répliques fusent, ami poète, bonsoir : « Je suis peut-être un gros porc, mais je n’ai jamais sucé le gros orteil de personne ! », « Et si on rentrait et que tu me dises des trucs pour voir mon érection ? », « T’es trop tendue poupée, j’vais t’faire un massage ! », « Et Suzan, elle est où ? – Quelque part, en train de se remettre de ton énorme bite ? Moi, il me faudrait au moins une semaine. » Alors quand la situation se dégrade, soyez-en sûrs, ces personnages demeurés restent tout autant abrutis : « Oh, mon dieu ! Ça ressemble à une mise en scène rituelle ! », s’exclame un personnage en découvrant un squelette coiffé d’un chapeau en carton sur lequel est inscrit « Joyeux anniversaire ! ». Ou ma réplique préférée : « Il m’est arrivé un truc de dingue ! », s’exclame un pauvre garçon, qui s’écroule, une hache plantée dans le dos ; « Oh, mon dieu, il est mort ? », s’interroge une des filles. Bravo. C’est formidable.
La mise en scène, pour sa part, évoque plus un film d’entreprise qu’un ersatz de VENDREDI 13 : quand le héros fait sa valise, la caméra filme en gros plan le couteau qu’il glisse parmi ses vêtements, et que la main de l’acteur présente ostensiblement à la caméra (en insert dans le montage, of course) avant de le ranger : cacher une arme dans ses bagages, c’est facile ! Méthode n°1… Faut-il le préciser, tout le reste (cadrage, montage, photographie, mixage sonore) est d’une maladresse perpétuelle et risible, avec ces flash-back de séquences vues deux minutes plus tôt, ou ces séquences filmées à travers un filtre mauve et baveux d’aspect franchement vomitif, le tout sur une musique qui fait presque regretter celle de NECROMANCER. Bref, un film épouvantable, à moins de le prendre au 36e degré – auquel cas c’est alors un bel incontournable. À vous de voir : invitez des amis !
 
V comme… VIRUS CANNIBALE, de Bruno Mattei (Italie / Espagne, 1981).
Tout va bien dans l’usine Hope, espèce de laboratoire-centrale nucléaire lancé dans une top secrète « opération mort douce » : les boutons clignotent, des scientifiques regardent les boutons clignoter d’un air concerné, des laborantins s’affairent dans des combinaisons anti-radiation qui ressemblent sans doute plus à des costumes d’apiculteurs. Quand soudain, c’est le drame ! Une fuite de fumée verte, un rat crevé s’anime et attaque un des laborantins, lequel ne bouge pas, meurt et ressuscite avant de tuer son collègue, lequel ne bouge pas, meurt et ressuscite, ad lib, l’invasion a déjà commencé quand il était trop tard, et l’un des classiques du bisseux Bruno Mattei (l’homme de prestige derrière LES RATS DE MANHATTAN, PORNO HOLOCAUST, TERMINATOR II (si, si, il a fait le sien !) ou ROBOWAR) peut dérouler son tapis de gore complaisant (pour la mort douce, on repassera) et d’idées farfelues brutalement soutenus par des zooms convulsifs avant-arrière ou vice versa, c’est joli aussi.
VIRUS CANNIBALE s’inscrit au gros feutre sur le registre des films de morts-vivants post-ZOMBIE, un film qui a durablement marqué les esprits des producteurs de cinéma bis, qui n’hésiteront pas d’ailleurs à démultiplier les titres mensongers, ce VIRUS CANNIBALE s’étant à l’occasion intitulé ZOMBI 4 ou ZOMBI 5, selon l’inspiration – d’ailleurs, dès qu’un film de ce genre était produit en Italie, c’était le plus souvent un ZOMBI n° quelque chose, à commencer par l’initiateur de cette vague (et son plus intéressant représentant) Lucio Fulci, et son ENFER DES ZOMBIES aka ZOMBI 2. Ici, le producteur Claudio Fragasso (qui est également un réalisateur et un scénariste épouvantable, qui nous a infligé entre autres les nuls TROLL 2 et L’ATTAQUE DES MORTS-VIVANTS – ZOMBI n°je ne sais plus combien) enfonce le clou, et rachète les droits de la bande originale du film de George Romero, composée par les Goblin, que Mattei accole sur des séquences singeant le film de Romero : pompages accompagnés sans vergogne par la musique originale donc, pour un effet assez cocasse quand on connaît le classique pillé, à commencer dès le début du film par un immeuble assiégé par une brigade masquée (qui compte dans ses rangs un exotique croisement de Klaus Kinski et de Dave !), venue là pour mettre un terme musclé à une prise d’otages. Et je peux vous dire qu’ils ne font pas dans la dentelle : après avoir désarmé un des terroristes écolos venus protester contre les expériences menées dans l’usine de la scène d’ouverture, ils l’égorgent purement et simplement, avant de fusiller ses comparses. Il y a plutôt intérêt à filer droit dans ce pays !
Bien sûr, le problème avec ce film, c’est que l’intrigue semble s’improviser au fur et à mesure, et après ce coup d’éclat de notre troupe anti-terroristes, Bruno Mattei ne sait déjà plus quoi en faire, et les largue dans la jungle, où des zombies commencent à faire leurs petits ravages, notamment au détriment d’une petite famille, papa étant dévoré par son petit garçon, lequel a l’air de bien s’amuser à mâcher sa viande rouge face caméra. S’ensuit une petite ballade bien longuette au pays des sauvages, un interminable bout à bout d’anthropologie fantaisiste et de stock-shots atrocement mal intégrés à l’action – avec divers inserts comiques sur des animaux qui ne vivent pas forcément sur le même continent. Je relève d’ailleurs le fait que ces inserts peuvent concerner indifféremment gerboises, singes divers ou braves sauvageons ! Et ça dure ! On se demande un peu ce que tout ce petit monde fout au milieu de cette aimable tribu, à boire du lait de coco en regardant les noirs danser, mais heureusement, cette tribu refuse d’enterrer ses morts (c’est tabou, sans doute), et ceux-ci sont secs (nul) et se décident enfin à dévorer de la chair fraîche, le vague récit peut reprendre sa route, avec une escale dans une maison abandonnée, puis un retour à la case départ et donc à l’usine Hope.
Du bon gros Z, élevé au rang de classique du naveton grâce à ce qui caractérise si bien le cinéma de Bruno Mattei : ses idées stupides et particulièrement saugrenues. Ici une mamie zombie avec un débonnaire chat de gouttière dans l’estomac (Minou-Minou se fraye courageusement un chemin à travers la bidoche en latex et s’enfuit sans demander son reste), ou cette fameuse scène montrant un soldat qui enfile un très seyant tutu vert et entame « Singing in the Rain » avant de périr sous les morsures des cadavres ambulants. Mais le pompon, c’est encore ce projet « opération mort douce », qui consiste tout de même à régler une bonne fois pour toutes les problèmes de famine et de surpopulation en amenant les peuples du tiers-monde à s’entre-dévorer, rien que ça !!! Moi, je trouve que c’est bien fait pour ces scientifiques si les choses sont à ce point parties en sucette. Un métrage improbable comme on les aime, en somme.
 
W comme… WOLFEN, de Michael Wadleigh (USA, 1981).
Bon, trois navets de suite, ça commence un peu à bien faire – même si les deux derniers sont assez plaisants, à leur façon. On enchaîne donc avec la revoyure de ce petit classique des années 80, qui propose une approche cette fois très sérieuse. Il est d’ailleurs assez surprenant de constater que ce film a, à l’époque, été un échec commercial : pas de chance pour Michael Wadleigh, qui n’a guère fait parler de lui par la suite (c’est son seul long-métrage de fiction, malheureusement), pas de chance non plus pour son interprète principal, Albert Finney, également tête d’affiche d’un autre bon film qui a dans la foulée fait un autre four à sa sortie (LOOKER).
Et pourtant, la qualité est vraiment au rendez-vous de ce récit étrange : alors qu’un ambitieux projet immobilier implique la destruction progressive de quartiers en ruine dans la banlieue new-yorkaise, une série de meurtres mystérieux intrigue la police – les victimes, dont plusieurs sont impliquées dans le projet immobilier, auraient été tuées par des loups. Bien que le film démarre par l’hypothèse de la lycanthropie, celle-ci s’avère rapidement être invalide – ce qui fait que ce film n’est pas un film de loups-garous, contrairement à sa réputation. Les loups sont ici des entités légendaires, sortes de dieux du passé, connus et craints par les indiens installés dans la métropole, survivant dans une relative harmonie en dévorant la lie de la société (clochards, SDF), mais qui doivent au début du récit s’attaquer à des cibles moins « discrètes » afin de défendre leur territoire menacé.
Un propos mêlant habilement peinture sociale assez acerbe et poésie fantastique, dans un film qui évoque irrésistiblement le superbe LA DERNIÈRE VAGUE de Peter Weir, à la fois par son approche onirique, par son propos et bien sûr par la présence dans le récit d’indiens intégrés dans la « civilisation », mais qui restent en retrait, en marge de cette société, un peu comme les aborigènes du film de Peter Weir. L’un des aspects les plus mémorables du film est la vision subjective des loups, un effet visuel très marquant (image solarisée), qui parvient à éviter le mauvais goût grâce à un admirable travail sur la photographie. Ce n’est pourtant pas ce qui impressionne le plus dans la mise en scène de Wadleigh. Outre une remarquable utilisation de la steadicam et de la louma dans des plans-séquences parfaitement orchestrés et énergiques, c’est le travail sur le cadre et sur le montage qui génèrent les passages les plus forts : notamment une scène discrète et d’une beauté à couper le souffle, montrant Albert Finney à son bureau, jouant avec une perle trouvée sur les lieux du premier meurtre, obsédé par l’image d’une cage d’escalier dans un immeuble désaffecté visité plus tôt dans le récit ; par un effet de montage subtil et presque imperceptible, la chute de la perle vient révéler dans cette image mentale la présence des yeux lumineux d’un loup à travers les barreaux de l’escalier. Une scène magnifique, qui est très représentative de la finesse du propos et du talent du cinéaste. Rien ici, malgré quelques séquences très spectaculaires, ne vient souligner les informations au marqueur, pas d’effet sonore « attention information », pas de dialogue explicatif et redondant énonçant pour les mal-comprenants des informations délivrées par la seule mise en scène (un élément précieux à une époque où TOTAL RECALL ou MATRIX font figure d’œuvres matures et complexes, malgré leur réalisation atrocement simpliste), il n’y a pas non plus de personnage de gros salaud entrepreneur à tuer pour conclure l’intrigue sur une note moralisatrice. C’est donc un film d’une grande intelligence, qui parvient à faire naître la tension et parfois l’émerveillement, et qui fait honneur au genre qu’il illustre brillamment. Hautement et chaleureusement recommandé.
 
Y comme... YI-YI, d’Edward Yang (Taïwan / Japon, 2000).
Pour conclure un Abécédaire encore une fois privé de Z (mais il y en a un dans le prochain !), on termine cette sélection avec 170 longues minutes d’un métrage que l’on espère consistant, chronique familiale complexe où chaque membre de la famille, du petit garçon à la grand-mère plongée dans le coma, va connaître un parcours individuel, une évolution au cours du récit : histoires d’amour contrariées, crise de la quarantaine ou de l’adolescence…
Je vous passe les détails de ce film long (trop) et lent (ce qui ici est à la fois une qualité et un défaut). Edward Yang propose une mise en scène soignée et très composée (dans ses cadrages principalement), et parvient à créer une belle cohésion dans un récit qui mêle en les superposant les différents âges de la vie, chaque protagoniste étant à tour de rôle au centre du récit. La crise de rage d’une adolescente, dans le mixage sonore, laisse place au hurlement d’un bébé, la déception d’une jeune fille fait écho des désillusions de son père après sa rencontre avec un amour de jeunesse. Tout cela est très agréable, pensif, contemplatif, parfois intriguant, mais en ce qui me concerne, je trouve que la palme de la mise en scène est bien généreuse pour un film appliqué et relativement tenu, mais qui ne fait que très, très rarement preuve d’originalité ou de personnalité. Je reconnais au réalisateur son talent de directeur d’acteurs (le petit garçon est notamment très bien dirigé – et bat à plates coutures les mioches cabots qui en font des caisses dans une majeure partie de la production occidentale), ainsi que quelques idées, quelques séquences qui parviennent à sortir du lot : un curieux parallèle entre une séquence de meurtre et un jeu vidéo, mais surtout ce qui m’a paru être la plus belle scène du film, ce coup de foudre (littéral) du petit garçon pour une gamine pendant la projection d’un film éducatif sur les phénomènes météorologiques : scène très bien construite, avec un plan magnifique (la jeune fille debout devant l’écran qui projette des images d’orages).
Pour le reste, j’admire modérément les sous-intrigues, d’une jolie justesse psychologique (la mère bouleversée par le coma de mamie : il faut absolument lui parler pour maintenir le contact, mais elle panique alors quand elle réalise qu’elle n’a rien à lui dire), tout en me disant que ça n’enlève rien à la platitude de la mise en scène, qui ne décolle que trop rarement de ses poses impressionnistes, esthétiquement plaisantes, mais encore une fois trop systématiques (le cadreur est doué, mais encore ?), et surtout figées et lassantes sur près de trois heures. Je ne crache pas dans la soupe (ce serait malhonnête de la part de quelqu’un qui s’est farci l’insupportable L’ÎLE de Kim Ki-Duk !), il y a quelques beaux morceaux, mais j’ai un peu le sentiment qu’il faudrait être fan hardcore de Laurent Voulzy pour tomber pleinement amoureux de cette estampe charmante mais bien trop tiède et lénifiante pour mon goût.
 
On visionnera par ordre de préférence la liste suivante, dont je remarque qu’elle comporte pour une fois assez peu de films vraiment à éviter – parce que les trois derniers du classement valent quand même largement le détour, tout dépend de ce qu’on va y chercher…
 
WOLFEN
LAND OF THE DEAD
OUTLAND
KING OF THE ANTS
INSIDE JOB
L’ENFER DES LOUPS
LE CHAT NOIR
YI-YI
SUPERMAN
LA POSSESSION DE JOEL DELANEY
LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS
F/X
DESTINATION FINALE II
HAPPY TEXAS
REBIRTH OF MOTHRA II
BELIEVE
TERREUR.COM
À TON IMAGE
GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES
UN WEEK-END EN ENFER
NECROMANCER
VIRUS CANNIBALE
 
Bande-annonce du prochain épisode : campus mortel, voisins trop curieux, fluide sexuel, vaches mangeuses d’hommes, nain taxidermiste, vers perforants, ourson bionique, body-buildings new-yorkais, témoin muet, lycanthropes gay, psychanalyse, rêve à la française, fantôme de la haute, cuisses combatives, combustion spontanée, enfer locatif, robes de mariées, boîte à musique meurtrière, vœux exaucés, reine en péril.
 
Bien, je vais tout de suite enchaîner avec un Christopher Walken comme vous auriez aimé ne jamais le voir : à très bientôt, donc.
 
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Samedi 25 mars 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Bonjour chez vous !

Cet Abécédaire à cheval sur les mois de février et de mars descend de sa montagne avec toujours la même énergie : le système me plaît, perdure et s'installe dans une agréable routine. La question de ce que je vais regarder ne se pose donc plus, elle est pré-déterminée, avec parfois un véritable sentiment de contrainte, lorsque le film choisi quinze jours plus tôt ne m'inspire pas à l'instant T, mais c'est avec une discipline de fer que je m'interdis formellement tout changement de programme de dernière minute, et, mais ça n'est pas une contrainte, que je visionne au moins un film par jour. Deux, trois ou cinq pendant les vacances, c'est encore mieux quand c'est possible, même si ma mère me dit que ce n'est pas comme ça que je vais rencontrer une copine,  mais elle ne peut pas comprendre, elle ne lutte jamais contre les romains aux côtés de VERCINGETORIX. Et mine de rien, cette série d'articles amorcée au mois de janvier, si elle se poursuit, va finalement rendre compte de la quasi intégralité des films visionnés par ma petite personne sur l'année 2006, à l'exception des films vus en dehors du système, à savoir les films revus par pur plaisir sur un coup de tête ou ceux qui sont découverts lorsque je reçois, j'ai ainsi vu un film non chroniqué dans les articles, VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY, sommet de débilité et de vulgarité réalisé et interprété par Tom Green, qui m'a autant plongé dans la perplexité qu'il m'a parfois fait hurler de rire. Bref, j'ai, sans vraiment le savoir et pas par calcul, entamé la rédaction de mon "Année du Cinéma 2006", un journal de cinéphile dont j'espère vivement qu'il sera plus riche et plus intéressant que les tomes édités par Télérama. Il ne risque pas d'être monotone en tout cas, comme le montre une sélection une fois de plus bien inégale (c'est normal, j'évite soigneusement l'esprit de chapelle, et je visite sans hésiter une poignée de films nuls et quelques titres éveillant spontanément mon antipathie), une sélection qui s'ouvre piteusement par un film en A comme...

À TON IMAGE, d'Aruna Villiers (France, 2004).
Pas dégoûté par les expériences récentes (et pénibles) de
BROCELIANDE ou HAUTE TENSION, je persiste, je signe, et j'attaque bravement ce À TON IMAGE, dans le vague et faible espoir de localiser enfin un film de genre français qui puisse s'élever au-delà de la modeste petite semi-réussite d'un QUI A TUÉ BAMBI ? ou d'un ATOMIK CIRCUS. Et une fois de plus, c'est peine perdue. Le film, interprété (correctement) par Christophe Lambert (et pas Christopher dans le générique, pour une fois, on est acteur international ou on ne l'est pas) et Nastassja Kinski,  le reste du casting étant nettement moins performant, voire un peu foireux (à ton image, chère Audrey DeWilder), travaille d'arrache-pied à développer sa petite atmosphère de trouble dans un soin appliqué et laborieux, des efforts de toute façon mal ciblés qui courent après l'efficacité américaine tout en ménageant un contexte psychologisant très franco-français ; des efforts surtout annihilés par une lourdeur d'écriture malheureusement bien familière dans notre beau pays. Le sujet s'engageait de toute façon sur une pente on ne peut plus savonneuse : Christophe et Nastassja forment un couple solide, mais sur lequel plane une ombre de tristesse, sortez vos mouchoirs : Nastassja ne se remet pas de la mort d'un premier enfant, et pire, elle ne peut pas en avoir d'autre. Chercheur dans un laboratoire spécialisé, Christophe a l'idée brillante de forcer le destin en fécondant à son insu sa légitime du propre clone de celle-ci (comment il s'est arrangé pour qu'elle ne se doute de rien, ça...). Oh, la bonne idée ! Il aurait pourtant bien dû se douter du désastre horrifique vers lequel il marchait : tout le monde sait que le clonage, c'est mal, et que les clones sont potentiellement maléfiques. Je suis prêt à admettre, le temps d'un film, cette hypothèse saugrenue tirant sur la science-fiction alarmiste, pour peu que le film en fasse quelque chose de probant. Mais ici, ce n'est vraiment pas le cas : le collègue de Lambert, pro-clonage et qui l'incite à tenter l'expérience pour le bonheur de son couple, est d'emblée présenté comme un salaud calculateur et arriviste, et dès que la petite Audrey grandit, on se lâche et on y va à fond les ballons sur le registre « une si gentille petite fille » diabolique, avec à peu près autant de finesse que dans le grotesque LA MALEDICTION IV (vous savez, ce film qui nous révèle que Damien l'Antéchrist avait pondu un oeuf avant de mourir !) : pas le genre de gamine à nous demander si elle est pas belle, la vie, si vous voyez ce que je veux dire. On pourrait localiser le problème dans cette approche simpliste et caricaturale de l'élément fantastique, mais en réalité, on réalise très vite (par exemple lors de la scène du dîner de famille chez les parents de Nastassja, Rufus et Francine Bergé « de la Comédie Française », hourra !) que le bât blesse à grands coups de serpe dans le scénario, dans cette écriture démonstrative empêtrée dans ses envies de finesse et de justesse psychologique (t'as vu comme ils sont fouillés mes personnages ?) qui n'a pour conséquence effective que de nous imposer une situation développée en une demi-heure là où 10 minutes auraient amplement fait l'affaire. Inutile de préciser que la musique vient constamment souligner au marqueur chaque étape du récit, le moindre regard en coin de la clone démoniaque,  non pas que cette musique soit forcément mauvaise, car il faudrait aussi sanctionner l'exécrable mixage, et surtout taper encore plus haut sur les choix consternants de la réalisatrice. Et je ne parle même pas des passages chantés. Oh, et puis si, tiens, allons-y : après un premier indice douloureux (Nastassja et sa fifille entonnent en choeur « Une chanson douce » à l'heure du dodo joli, quelle horreur !), Villiers nous balance dans les pattes une scène copieusement ridicule, qui définit à la perfection le naufrage de À TON IMAGE : Nastassja et Audrey, pour faire la blague à Christophe (pouffez, pouffez, pouffez... C'est une fille !!!), mettent toutes les deux la même robe et la même perruque rouge, et exécutent, sous ses yeux de chien battu malheureux dans son coin (lui, il sait, le pauvre !), une reprise des DEMOISELLES DE ROCHEFORT. Scène atrocement mal filmée, dénuée du moindre recul humoristique, aux enjeux d'une lisibilité franchement imbécile. Aruna, qui n'a sans doute jamais entendu parler du film CES GARÇONS QUI VENAIENT DU BRESIL, attend sûrement de pied ferme des compliments sur la finesse de ce récit fouillé et hautement subtil, alors que son scénario brasse les pires clichés dérivés de thèmes comme gentil jumeau / méchant jumeau, ou encore celui de la réincarnation vengeresse. Il faudrait peut-être d'abord assurer le service minimum d'une mise en scène véritablement pertinente et percutante, mais dans ce film, la réalisation est grossièrement démonstrative, symbolique et en panne sèche de plausibilité, avec sa morale un peu courte, les clones sont dangereuses, ou chieuses, c'est selon. C'est à peine si l'on peut sauver quelques idées tournant autour de l'apparition / disparition (ellipse astucieuse lorsqu'Audrey, au cours d'un jeu vaguement inquiétant, disparaît derrière un élément du décors et en ressort avec quelques années de plus au compteur, ou encore plan assez gonflé de la première menstruation où une larme qui coule sous la robe est devenue goutte de sang arrivée au niveau des cuisses, pas très raffiné, mais pourquoi pas ?). Quelques secondes dans un ensemble feignant et anonyme qui, sorti de quelques plans basculés (le niveau zéro de la stylisation), relève du téléfilm appliqué. Mais attention, c'est aussi un film de femme, voyez ce plan final aberrant, parallèle léger comme une enclume avec le vagin et l'accouchement (symbole visuel aussi grossier et indigeste que celui qui conclut le film L'ÎLE), qui se fait l'écho de tous ces petits plans nuls insérant des flash-back de la douceur de bébé pour entrer en contradiction avec la cruauté et la monstruosité grandissantes d'Audrey. Un film de femme, oui, bravo. Claire Denis, Kathryn Bigelow, Asia Argento, Sarah Moon, Valérie Lemercier, Ida Lupino, Sally Potter, Antonia Bird, réglez son compte à cette cinéaste à deux balles, et qu'on en entende plus parler !

B comme... BELIEVE, de Robert Tinnell (Canada, 2000).
Allons prendre l'air avec ce petit, petit, petit (télé ?)film canadien sorti de nulle part et surtout sorti nulle part. Informations pratiques : contrairement à ce qu'indique la jaquette, le DVD contient bien une VOST ; contrairement à ce que laisse entendre la jaquette et son affiche mensongère, pas d'angoisse, pas de monstres aux yeux rouges dans ce film familial parfaitement inoffensif ; et une mention pour finir à ce titre français qui surgit comme un diable de sa boîte lorsque le film démarre : « Fantômes d'amour », rien que ça ! Fichtre ! Va-t-on avoir droit à un érotisme spectral ? À un coït de l'au-delà ? À un remake version triolisme du FANTÔME D'AMOUR de Dino Risi ? Pas du tout, on nage plus dans les eaux de la bibliothèque verte, avec l'histoire de Ben, jeune adolescent qui adore faire des blagues très élaborées pour effrayer ses camarades de classe en leur faisant croire aux fantômes. Un petit passe-temps qui lui vaut d'être renvoyé de son collège et expédié par des parents distants en pension chez un grand-père qu'il n'a presque pas connu, vivant en quasi reclus dans une masure d'une petite ville qui va, bien entendu, s'avérer hantée ! Mais pas par un Casper espiègle ou par un fantôme maléfique, non, plutôt par une femme morte des dizaines d'années auparavant, la soeur de son papy, âme en peine gémissant chaque soir autour de la maison. Un mystère que Ben, épaulé par une adolescente solitaire (Elisha Cuthbert de
LA MAISON DE CIRE, que j'ai trouvé pas si mal, au grand dam du Dr Devo, et de 24 HEURES CHRONO, avis aux fans), va tenter de lever. Un petit film charmant mais sans intérêt, à l'ambiance nostalgique et à la grandiloquence cheap très télévisuelle, réalisé par le producteur de SURF NAZIS MUST DIE (et ça ne se voit pas !), soutenu par un assez joli casting, avec notamment un petit rôle pour Andrea Martin, actrice curieuse aperçue dans le beau BLACK CHRISTMAS de Bob Clark. Demain, j'aurai oublié ce film.

C comme... LE CHAT NOIR, de Lucio Fulci (Italie, 1981).
Lucio Fulci a le vent en poupe lorsqu'il tourne, entre
FRAYEURS et L'AU-DELÀ, cette adaptation très libre d'Edgar Allan Poe. Un tournage d'ailleurs très rapide, expéditif d'après les dires de Fulci. Pour l'occasion, il troque son actrice fétiche du moment, Catriona McColl, contre Mimsy Farmer (mais David Warbeck est fidèle au poste), et son compositeur attitré, Fabio Frizzi, contre Pino Donaggio (très belle musique, d'ailleurs). Pour le reste, on retrouve ici les qualités plastiques des films tournés par Fulci à l'époque: beau scope, photographie soignée, belle direction artistique... Ceci dit, le film est très différent des oeuvres récentes du cinéaste : il n'est pas du tout orienté vers les effets gore de cette période, et ne ressemble pas non plus à L'EMMURÉE VIVANTE, beau giallo paranormal réalisé en 1978 : c'est à vrai dire un film presque anachronique, qui ressemble plus par son atmosphère et par son traitement aux films fantastiques d'influence gothique du cinéma italien des années 60. Le scénario, bancal mais fascinant, nous parle des méfaits d'un chat inquiétant (fort bien filmé et intégré à l'action) qui provoque dans une petite ville proche de Londres une série d'accidents mortels, un rien gratuits et peu motivés par des éléments scénaristiques, ce qui n'a pas la moindre importance du reste, le fantastique italien ne se caractérisant que rarement par une veine explicative ou par des soucis de logique ou de cohérence, et c'est bien d'ailleurs ce qui confère à ces films une atmosphère onirique et parfois très poétique. Le chat est l'outil, mais peut-être aussi le maître, d'un vieil homme qui l'utilise pour communiquer avec les morts : il lance des enregistrements sur bande, et les écoute tranquillement chez lui en poussant le volume à son maximum, à l'écoute de voix, de plaintes et de paroles dont il ne fait pas un usage effectif dans le cadre du récit, d'ailleurs. Un scénario bancal et peu cohérent (copie un peu moche, par ailleurs), et pourtant, il s'avère bien plus réussi et intéressant que les lettres A et B de cet abécédaire, des films aux scénarios pourtant plus construits et structurés (pour le meilleur et pour le pire), ce qui prouve une fois de plus la prédominance de la mise en scène, qui prime et doit primer sur la seule volonté de raconter une histoire, même si LE CHAT NOIR n'est pas, dans ce registre, ce que Fulci a fait de plus admirable. Inégal mais vraiment séduisant.

D comme... DESTINATION FINALE II, de David R.Ellis (USA, 2003).
Alors que sort le troisième épisode, et je ne l'ai même pas fait exprès, je découvre tardivement ce film, pour obtenir le juste prix (ici 3,90 euros), il faut savoir être patient. Pour être très honnête, je n'avais que modérément apprécié le premier DESTINATION FINALE qui, un peu comme L'EFFET PAPILLON issu du même studio, bénéficiait énormément, mais sur un mode mineur, d'un sujet original et prometteur (pas de tueur, pas de monstre, juste la Mort à l'oeuvre, sans qu'elle soit jamais personnifiée), mais n'aboutissait pas à un traitement à la hauteur. On retrouve dans sa suite exactement les mêmes qualités et les mêmes défauts. Petite parenthèse pour en finir avec le premier opus, l'édition DVD dans laquelle le film était sorti ne contribuait pas, par ses suppléments, à me rendre indulgent envers les problèmes et les manques du film : outre un documentaire très axé Jacques Pradel (du petit lait pour les forcenés de l'envie d'y croire, voir les commentaires de l'article consacré à
AMITYVILLE, LA MAISON DU DIABLE), choix éditorial curieux pour un film aussi ouvertement léger et à vocation de distraction pure, on trouvait également en bonus (avec double effet "kiss-cool" laissant un goût de rat crevé dans la bouche) une section vraiment énervante sur les projections-test, ces « sneak-previews » consistant à montrer le film à une audience et à le modifier (parfois de façon radicale) en fonction des réactions et des dictats de l'échantillon de public auquel le film a été soumis. Quel cinéaste déclarait récemment refuser de toutes ces forces que son film soit « réparé » pour satisfaire aux envies d'un gosse de quinze ans complètement inculte ? Il me semble que c'était Eli Roth (CABIN FEVER et bientôt HOSTEL), mais je peux me tromper. Toujours est-il que sur le DVD de DESTINATION FINALE, les projections-test étaient présentées sans le moindre recul critique, notamment par le producteur Robert Shaye (pour le coup assez antipathique), et par le réalisateur James Wong en pleine crise d'allégeance servile, professant dans un discours lamentablement docile et promotionnel sa reconnaissance pour le public-test, qui sait mieux que lui comment faire un bon film et lui a évité de commettre des erreurs. Espèce de vendu ! Inutile de préciser que les coupes (puisqu'on a tout de même droit aux scènes coupées) ont consisté à escamoter du film tous les éléments contribuant à lui donner un vague semblant de relief. Un film rigolo et efficace, mais un rien désincarné. DESTINATION FINALE II en est le sosie parfait, donc, jusque dans son édition DVD, qui nous épargne une nouvelle glorification des sneak-previews, mais rempile sur le registre Pradel avec un documentaire essentiel (?) sur les expériences de mort clinique et leur cortège d'angélisme lumineux. On retrouve dans cet opus deux un ton ironique très plaisant (n'hésitant pas à faire la peau à des gamins, ce qui est toujours payant), des « accidents », au propre comme au figuré, parfois percutants et une efficacité routinière de mise en scène. Avec une excellente idée dans l'introduction, le film nous laissant croire à la mise en place d'un groupe de héros (zut, encore une flopée d'adolescents débiles tout droit sortis de séries TV ou des plages de Beverly Hills !) avant de les éliminer brutalement pour les remplacer par un casting plus nuancé (pas tellement plus original, ceci dit), sans oublier d'aller repêcher Ali Larter, héroïne du premier épisode et actrice pas trop mauvaise. Pas mal. Ça roule, c'est plaisant, même si la dernière demi-heure est un peu moins aboutie. Cependant, comme je le disais, je retrouve aussi un défaut majeur qui m'empêche, comme dans le premier, de vraiment adhérer au film. Si je suis prêt à admettre qu'un personnage ait des visions prémonitoires, c'est peu justifié par le scénario, mais il faut bien que le récit progresse (licence poétique), j'ai beaucoup plus de mal avec le traitement de cette belle idée consistant à (ne pas) montrer la Grande Faucheuse à l'oeuvre, pour la simple et bonne raison que, malgré les intentions, le réalisateur ne peut pas s'empêcher de faire parfois dévier de réjouissants effets domino mortels vers un créneau beaucoup plus conventionnel : alors que j'apprécie et que je participe bien volontiers à cette suite d'incidents et aux réactions en chaîne qui en découlent (anxiogène et très drôle), je regrette les éléments plus ouvertement « surnaturels » (une main invisible qui ferme les fenêtres lors d'un incendie, ou ferme le système d'aération d'une chambre d'hôpital tout en arrachant les tuyaux de bonbonnes à oxygène), qui viennent casser l'aspect ironiquement accidentel pour se rapprocher d'effets proches des films de fantômes à la POLTERGEIST. La Mort a donc beau ne jamais être représentée à l'image, elle est malgré tout (contrairement, il me semble, au projet initial) personnifiée, et agit parfois directement, matériellement, sur le cours des événements : c'est dommage, ça banalise beaucoup l'atmosphère de ces séquences, et ça me semble relever d'un manque d'inspiration, alors que les séquences en question marchaient à plein régime sans avoir besoin de ces interventions plus grossières et trop démonstratives. Par ailleurs, la séquence faisant intervenir Tony Todd, déjà présent dans une scène ratée du premier film, me paraît une fois de plus n'apporter strictement rien au film, et il est fort probable que l'acteur ne fasse acte de présence que par la seule volonté de reproduire points par points les éléments qui structuraient DESTINATION FINALE, sans discernement puisque cet élément précis n'avait déjà pas vraiment sa place dans le film en question. Remarque sur le même registre pour l'épilogue, amusant mais pas vraiment plausible (pourquoi les survivants se retrouvent à faire un barbecue avec des personnages de pure figuration croisés plus tôt dans le film ?) : le récit se plie ici aux caprices des scénaristes, se limite à des traits strictement fonctionnels, sans véritable effort d'inventivité, sans audaces, sans personnalité, se faisant involontairement l'écho de la fin initialement prévue pour le premier épisode, une conclusion moins spectaculaire, un peu plus originale, sacrifiée sur l'autel de ce poncif qu'est le dernier sursaut, passage obligé, quitte à paraître, comme la scène de Tony Todd, comme une vulgaire pièce rapportée. Un film mitigé du fait de son manque d'ambition et de personnalité, mais, encore une fois, redoutablement efficace et très plaisant.

E comme... L'ENFER DES LOUPS (ROMASANTA), de Paco Plaza (Espagne, 2004).
Pas de chance pour Francisco Plaza (LES ENFANTS D'ABRAHAM, bon film) et pour la boîte de production de Brian Yuzna, la Fantastic Factory, qui a fermé ses portes après un dernier long-métrage réalisé par Yuzna lui-même (BENEATH STILL WATERS, prochainement absent de vos salles), après sept ans de bons et loyaux services dans le registre de la série B soignée et un peu personnelle (DAGON, FAUST ou le très décadent BEYOND RE-ANIMATOR), les productions plus ambitieuses n'ayant pas forcément reçu l'accueil escompté, malgré le petit succès du très réussi DARKNESS. ROMASANTA s'est ainsi vu privé d'une sortie en salles, malgré le soin porté à la production. Il sort donc directement en DVD, dans un habillage maladroit qui semble vouloir faire passer le film pour de l'épouvante classique à la DOG SOLDIERS, avec un titre et une affiche l'assimilant à un décalque du PACTE DES LOUPS, ce qu'il n'est pas du tout. Le film s'inspire d'un fait divers du XIXème siècle, l'histoire de Romasanta, « le loup-garou d'Allariz », un marchand ambulant coupable d'une macabre série d'assassinats, persuadé semble-t-il d'être lycanthrope. Ceux qui attendent un bon gros film de loup-garou en seront pour leurs frais : tout ici est avant tout question de points de vue, et les éléments ouvertement fantastiques (notamment une scène de métamorphose originale et assez belle) n'interviennent que tardivement, par le biais du témoignage d'Antonio, complice tourmenté de Romasanta. Dans le rôle principal, Julian Sands fait merveille, curieusement, et je dis bien curieusement, car cet acteur aux choix de carrière souvent désastreux est rarement très convaincant. Il est ici presque méconnaissable, avec ses cheveux bruns et le gros coup de vieux qu'il s'est ramassé sur le coin de la figure, et livre une interprétation sobre, solide et véritablement inquiétante, face à Elsa Pataky, actrice bizarre (très impressionnante, hystérique et en roue libre dans BEYOND RE-ANIMATOR où elle arrachait tout de même un pénis à coups de dents, lequel rampait plus loin pour aller se battre avec un rat... Hallucinant !) qui joue ici plus calmement, mais avec toujours en filigrane une étrangeté dans son interprétation, constamment sur le fil. Le film est, à l'image de Julian Sands, sobre, posé, inquiétant et parfois assez émouvant. Paco Plaza surprend parfois par la grande cruauté de son récit : en particulier, dès la première partie du récit, ce personnage de petite fille muette, qui trimballe en elle tout un potentiel de poésie chic et d'émotion vibrante, on voit le scénariste venir de loin avec ses gros sabots, mais on se fourre le doigt dans l'oeil, superbe séquence de « l'oiseau-papillon » dont je préfère taire le contenu. Malgré son rythme calme, le film impose habilement un récit accidenté, avec un vrai talent, plus affirmé, moins calculé que ne l'était LES ENFANTS D'ABRAHAM, d'une maîtrise parfois un peu rigide. Plaza est sans doute encore timide même s'il lâche un peu la bride, et ROMASANTA (que j'ai décidément du mal à appeler par son titre français) aurait gagné à développer un peu plus de spontanéité. Mais c'est un très bon film, vraiment, et l'on espère que le cinéaste ne s'arrêtera pas en si bon chemin, tout comme on souhaite bon vent à Brian Yuzna, dont, j'en suis sûr, nous ne resterons pas longtemps sans nouvelles.

F comme... F/X, EFFET DE CHOC, de Robert Mandel (USA, 1986).
Nostalgie, quand tu nous tiens... L'envie m'a pris de revoir ce petit thriller issu du coeur vibrant des scintillantes années 80, qui m'avait relativement plu à l'époque, mais ne m'avait ceci dit pas laissé le moindre souvenir. Sujet très astucieux : un spécialiste des effets spéciaux (Bryan Brown) est embauché pour un job assez particulier. Il doit organiser le meurtre simulé d'un ancien ponte de la Mafia de façon à le protéger des représailles en attendant le procès. Réticent, Bryan finit par accepter le poste, et s'en mordra les doigts, car le mafieux est tué « pour de vrai » et lui-même se retrouve recherché par la police et poursuivi par des assassins. Quelles magouilles se trament, et comment se sortir de ce nid de guêpes ? Sa maîtrise des effets spéciaux va vite devenir d'une importance vitale. C'est probablement parce que le film tournait autour de cet univers qu'il avait attiré mon attention quand j'étais petit garçon et que je ne récitais pas mes leçons. Un petit polar ingénieux, comme on dit, agréable, bien interprété (Brian Dennehy y est excellent dans le rôle d'un inspecteur de police pas dupe), et ça se conclut sur un générique bercé par la chanson « Just an illusion » du groupe Imagination, comme quoi nous sommes vraiment au coeur des années 80. Si le film m'a laissé aussi peu de souvenirs, c'est probablement parce que la mise en scène est totalement plate, et parce que les effets spéciaux sont plus illustrés par des petits gadgets que par une véritable immersion dans le monde des trucages, de toute façon traités ici avec une ironie assez moqueuse (les visiteurs s'extasient en découvrant l'atelier de Bryan par des « Oh ! Regarde ! Ça vient de J'AI DÉMEMBRÉ MAMAN ! Et là, c'est LE BÉBÉ CROCODILE ! » - le bébé crocodile en question étant en réalité la créature du
MONSTRE EST VIVANT de Larry Cohen !). Pas beaucoup de personnalité, ce Robert Mandel ; d'ailleurs, il sera plus tard viré du tournage de CARRIE II : LA HAINE pour être remplacé au pied levé par Katt Shea (remplacé par une fille ! Carrie 2 : la honte, oui !), qui, elle, s'en est tiré sans trop de dommages et peut donc rejoindre les collègues réalisatrices en train de s'occuper du cas d'Aruna Villiers.

G comme... GOUTTES D'EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, de François Ozon (France, 2000).
Adapté d'une pièce de Fassbinder, voilà un film vers lequel je m'avançais sans le moindre enthousiasme, Ozon commençant sérieusement à me taper sur le système : si j'apprécie assez l'honorable SOUS LE SABLE (mais j'ai de plus en plus tendance à en attribuer le mérite à Charlotte Rampling), si je reconnais à SITCOM ou à REGARDE LA MER une véritable énergie (mais j'ai de plus en plus tendance à en attribuer le mérite à Marina DeVan), le souvenir du moment absolument exécrable passé devant son affreux
8 FEMMES m'en a tout de même franchement dégoûté. Mais bon, soyons justes, je ne pourrai jamais dire de mal d'un film sans avoir jugé sur pièce, et puis il y a Bernard Giraudeau que j'aime beaucoup et la trop rare Anna Thomson (SUE PERDUE DANS MANHATTAN, très beau film), qui se fait désormais appeler Anna Levine (à moins qu'elle n'ait voulu passer ici inaperçue). Jugeons sur pièce, donc. Je peux dire du mal, maintenant ? Alors allons-y. Le générique surprend un peu, car il pastiche ceux des films des années 70, avec ses plans fixes sur des cartes postales bariolées de Berlin et ses crédits au lettrage jaune très désuet. La surprise s'évanouit quand on réalise que le générique sera à l'image du film dans son ensemble, le mot d'ordre de la direction artistique étant bien d'ancrer solidement le métrage dans cette époque, à grands coups de costumes, de papier peint, de coiffures et de moquettes. Hideux, mais bon, d'après les photos, c'était souvent hideux partout, même chez Tata Jeannette, à l'époque où elle était folle de formica. Le film est découpé en actes, et s'ouvre sur Giraudeau, plus tout jeune, en train de séduire un jeune garçon qu'il a ramené chez lui (Malik Zidi). Et ça marche : celui-ci va plaquer la fille qu'il s'apprêtait à épouser pour s'installer avec Bernard Giraudeau. Mais bientôt, ce dernier dévoile sa vraie nature : il se lasse vite et devient de plus en plus odieux, dans l'attente de mettre la main sur de la chair fraîche. Et qu'est-ce qui se passe quand l'épouse délaissée (Ludivine Sagnier) vient mettre son nez dans l'appartement ? Et quand ressurgit Anna L'enfer des Loups (j'ai du mal à l'appeler Levine), ex-compagnon délaissé(e) par Giraudeau après avoir tenté de changer de sexe pour lui apporter la nouveauté recherchée, en vain ? Voilà, on a tout dit, secouez bien pour soulever la pulpe qu?il y a au fond. On devine, très loin derrière, la patte de Fassbinder, mais nous sommes bien face à un film de François Ozon... Tendance 8 FEMMES malheureusement. Giraudeau est très bon, OK, mais ça ne va pas faire l?affaire face à un Malik Zidi qui fait de gros efforts, c'est palpable, mais ne parvient pas à se démarquer d'une diction théâtrale très ampoulée. Fade et maladroit, il s'effondre donc très vite face à Giraudeau. Ludivine Sagnier est aussi insupportable que dans 8 FEMMES, mais là, je préfère me taire, je sens que je suis en train de la prendre en grippe et d'en faire un délit de sale gueule. Quant à Anna Thomson (tant pis, moi maintenant je suis habitué, c'est quoi, cette idée de changer de nom après s'en être déjà fait un ?), elle a beau être excellente et éclipser tout le monde, elle n'en arrive pas moins à peine plus de vingt minutes avant la fin du film, ce qui est largement trop tard, car à ce stade, c'est foutu : je fulmine contre Ozon. Exactement comme dans 8 FEMMES, c'est du théâtre filmé. Attention, ce n'est pas MÉLO, ce n'est pas SMOKING / NO SMOKING, ce n'est pas LE LIMIER. C'est du théâtre filmé avec les pieds. Mais Ozon est « arrivé ». Il a fait en quelques années un parcours éclair à la Almodovar, et encore, même si je n'ai pas vu les derniers Almodovar, je suis prêt à croire qu'il lui reste un espoir, même ténu, de sortir de sa sieste mélodramatico-ronflante. De la provocation pour se faire remarquer, et hop ! Terminé, les maladresses et les à peu près qui pouvaient faire illusion. En route pour une carrière qui fera sûrement vibrer Télérama et Studio pendant quelques années. Ozon s'entoure donc d'une équipe technique fonctionnelle et se lance dans un bluff totalement improbable. Maintenant, c'est du sérieux, et vas-y que je me concentre sur mon scénario et sur mes acteurs (avec ces plans répétés tout au long du film, bidule à la fenêtre, machin tout nu dans le lit, variations sur un même cadre d'une prétention frisant le ridicule), pour le reste, on n'y verra que du feu, « les décors et les costumes suffisent », comme tu le dis si bien à propos de ton film, François, pas la peine de faire davantage d'efforts, l'essentiel est là. Mais oui, bien sûr, on ne verra pas à quel point la mise en scène est plombée, creuse, terne, plate, laide, atrocement mal dialoguée, foncièrement télévisuelle, mais donnez un miroir à François et voyez comme il s'en amuse, ça dit tellement de choses, un miroir ! Par comparaison, CUISINE ET DEPENDANCES passerait presque pour du Peter Greenaway. Que ceux qui trouvent que j'ai la dent dure ou pensent que j'exagère quand même un peu jettent un oeil à cette scène de comédie musicale où le casting enfin réuni se lance dans une chorégraphie sur fond de vieux tube allemand : si l'absence totale de talent d'Ozon peut faire (si peu) illusion dans des séquences dialoguées menées par les acteurs sur fond de travelling sucré, son incompétence est littéralement flagrante dans cette scène durant laquelle les acteurs ont l'air de bien s'amuser, et le monteur de bien s'arracher les cheveux à finaliser sans la sauver une séquence foireuse au découpage lamentable et aux cadrages aberrants. C'est bien sûr le point culminant de cette purge, la séquence soigneusement mise en avant lors de la distribution du film (on y va, ça a l'air rigolo !), celle qui m'a vu entrer dans une consternation bruyante. Parce que pour le reste, c'est surtout l'ennui mortel qui prédomine, et que l'on comble en repensant à Bernard Giraudeau dans l'extraordinaire CE JOUR-LÀ de Raoul Ruiz, et en rêvant à ce qu'entre les deux films, les fils se touchent : que Giraudeau pète les plombs, sorte un marteau et tue tout le monde. Et qu'on ait enfin droit à de la mise en scène. Nul !

H comme... HAPPY, TEXAS, de Mark Illsley (USA, 1999).
Quoi de mieux, pour faire passer le goût de ce métrage d'un Truffaut de dernière zone, qu'une bonne grosse comédie profil bas américaine ? Bien que ce ne soit pas, loin s'en faut, un film formidable, ce HAPPY, TEXAS tombe à pic. Deux taulards en fuite usurpent l'identité d'un couple gay de coaches pour concours de Miss Junior, et tentent de se faire oublier un temps dans le patelin de Happy, Texas (comme quoi le titre est bien trouvé), quitte à devoir à la fois assumer la formation d'une troupe de fillettes pas moins perplexes que leur institutrice (excellente Illeana Douglas) et leur supposée homosexualité aux yeux d'une petite ville bienveillante. Difficile quand on est un rustre d'apprendre à des gamines l'art du défilé chic, difficile aussi de donner le change face à un shérif (William H. Macy !) « révélé » par ces deux arrivants et éperdument amoureux de l'un d'entre eux. Joli casting, l'atout majeur du film, et efficacité à l'américaine, ceci dit le sujet reste un peu tiré par les cheveux, assez limité, et n'est pas vraiment exploité autant qu'il aurait pu l'être (le concours des Miss tarde à se concrétiser et ne sera de toute façon que brièvement exposé). On relèvera quand même une reprise assez kitsch de « It's oh so quiet » de Björk par des petites filles qui chantent pas très juste, le reste s'oublie très vite.

I comme... INSIDE JOB (FEAR X), de Nicolas Winding Refn (Danemark / Canada / Angleterre / Brésil, 2003).
Etrange récit que celui de cet agent de sécurité (John Turturro) employé dans un supermarché, passablement traumatisé suite à l'assassinat de sa femme. Celle-ci a été tuée dans le parking du supermarché en question, et le meurtre, bien que le tueur ne soit pas identifiable, a été filmé par les caméras de surveillance. Turturro a développé une obsession pour les cassettes de vidéo-surveillance, dont il visionne les heures de rushes à longueur de soirées, entassant des « indices » dérisoires. D'anciennes photos de sa femme semblent lui fournir une nouvelle piste... Contrairement à ce que semble annoncer le sujet, nous ne sommes pas vraiment face à un polar, pas plus qu'à une banale histoire de vengeance. L'enquête menée par Turturro est torturée et pour le moins abstraite, allant chercher ses références chez Antonioni / De Palma (pour BLOW UP et BLOW OUT) dans la quête de plus en plus opaque menée sur ces bandes vidéo, plus que dans le classique récit policier. La référence principale du réalisateur reste cependant (beaucoup trop) évidente, puisque sa mise en scène décalque, avec un certain talent du reste, l'univers de David Lynch, que ce soit dans sa thématique (on pense aussi très fort aux VHS de LOST HIGHWAY), son décorum (décors évoquant également BARTON FINK des frères Coen, une impression renforcée par la présence de Turturro, mais surtout ERASERHEAD : voir les séquences tournant autour de l'ascenseur de l'hôtel où s'installe Turturro) ou plus encore sa mise en scène (jeux sur la présence / absence, son et mixage hérités de FIRE WALK WITH ME, suspension du temps, travellings d'une lenteur étudiée, plongée dans la tête, et donc dans l'univers mental de John Turturro). À ce stade, on peut réagir de deux façons. Soit on considère que si Lynch a ouvert des portes dans la narration, la structure et l'atmosphère, il est plutôt souhaitable que d'autres lui emboîtent le pas, qu'ils prolongent et approfondissent l'exploration de contrées encore en friche, et il est clair que Winding Refn le fait avec un vrai savoir-faire, qui brille particulièrement dans les vingt dernières minutes, riches, déconcertantes et mystérieuses ; probablement la meilleure partie du film, avec un bref rôle pour Deborah Kara Unger, part du récit au cours de laquelle le cinéaste tente (sans doute trop tard) de suivre son propre chemin. Mais on peut dans le même mouvement être profondément agacé par cette volonté ostentatoire de reproduire (ou de singer, dira-t-on si l'on est de mauvais poil) la mise en scène de Lynch : bien sûr que ça fonctionne, mais à ce stade, on frôle le plagiat esthétique pur et simple. Une forme étrange de vampirisme cinématographique qui n?assèche pas le propos trouble et assez fascinant du film, mais qui gagnerait à se démarquer et à développer une identité propre. Ce qui ne rend pas INSIDE JOB antipathique pour autant : ce n'est pas la première fois que les trouvailles de Lynch sont pompées, mais elles le sont en général pour le seul profit de l'effet, sans réelle incidence sur la structure ou sur la narration (ça, c'est déjà plus ennuyeux). Ici, on doit reconnaître au réalisateur qu'il n'a pas gardé que des tics de mise en scène vidés de substance, et que son film s'inscrit dans une belle volonté d'abstraction, très payante dans la dernière partie du film. Un brillant travail de copiste, pourrait-on dire : en ce qui me concerne, j'espère voir d'autres films de Nicolas Winding Refn, je trouve ce FEAR X excellent, mais j'attends de lui quelque chose d'un peu plus personnel à l'avenir.

K comme... KING OF THE ANTS, de Stuart Gordon (USA, 2003).
Stuart Gordon, on en a déjà souvent parlé. Rappelons tout de même qu'après un début de carrière en fanfare, chaperonné par Brian Yuzna (d'excellents films au demeurant : RE-ANIMATOR, FROM BEYOND,
DOLLS), Stuart Gordon a joué de malchance et peut-être d'absence de flair en allant s'embourber dans des projets foireux (FORTRESS) qui ont bien failli avoir sa peau, sauvée d'ailleurs par Brian Yuzna via sa défunte Fantastic Factory, qui a produit avec DAGON un joli retour aux affaires : Gordon enchaîne depuis les projets, et en plus, ils aboutissent (voir l'article sur DREAMS IN THE WITCH HOUSE, épisode de la série MASTERS OF HORROR). Stuart Gordon n'est pas un esthète, et ne sera sans doute jamais un réalisateur de Top Ten,  il a énormément bénéficié du succès de ses premiers longs-métrages,  mais il fait preuve d'une belle volonté de servir au mieux le genre fantastique. Avec ce KING OF THE ANTS, il livre toutefois un film véritablement singulier. En rupture de Lovecraft, Gordon dépeint la descente aux enfers de Sean, jeune ouvrier intérimaire paumé, qui accepte, pour se faire de l'argent facile, des boulots pas très clairs proposés en sous-main par son employeur (Daniel Baldwin) : quelques filatures, rien de bien méchant, jusqu'au jour où Baldwin lui propose d'exécuter l'homme qu'il a espionné. Il accepte, et tient parole, douloureusement, maladroitement, laborieusement (séquence très forte de l'exécution, mêlant grotesque et malaise à la perfection). Le paiement qui lui est réservé ? Une interminable séance de torture visant à en faire un légume, histoire de se débarrasser de ce boulet encombrant. Et je préfère stopper là le résumé de ce film étonnant, froide plongée dans la bestialité, genèse du tueur parfait. Pour le coup, même si le film est imparfait, il fait preuve, pour la première fois peut-être dans la carrière de Stuart Gordon, affranchi de l'influence créatrice de Brian Yuzna (prends-en de la graine vis à vis de Lynch, Winding Refn, et on sera très copains), développe une véritable personnalité, il signe en tout cas un film franchement original. Si, aux dernières extrémités des séquences de torture (basées sur une idée assez dérangeante), le film ouvre ses portes à des visions surréalistes et totalement obscènes, ce n'est pourtant pas l'aspect le plus frappant de ce film qui explore les différents visages de la violence et met l'accent sur une déchéance qui est avant tout sociale. Il est rare à ce titre de voir un film américain traiter de façon aussi frontale de la question des SDF et de la clochardisation, problème massif mais occulté des grandes villes américaines. Un regard jeté sans le moindre élan de démonstration, et qui s'inscrit totalement dans la logique narrative du film. On constate que Stuart Gordon est loin d'être un manchot : il soigne sa mise en scène, lui confère autant d'énergie que d'inventivité (montage inventif, et de très belles idées sur le son : voir comment un aboiement au loin annonce un récit tordu de Daniel Baldwin dans la séquence où il demande à Sean de tuer pour lui). Le film est par ailleurs très bien interprété par l'ensemble du casting : une mention particulière aux hommes de main de Daniel Baldwin (lui-même excellent), George Wendt (également co-producteur du film, et qui joue ici de son obésité à plein régime, si j'ose dire) et cette vieille trogne de Vernon Wells, qui n'a jamais été meilleur et fait même parfois penser à Kris Kristofferson. La dernière partie du film a beau être un peu plus attendue et moins percutante, KING OF THE ANTS (disponible en DVD pour des clopinettes et dans une très belle copie en VOST) n'en demeure pas moins une très, très bonne surprise, et une oeuvre aussi forte qu'intelligente.

L comme...
LAND OF THE DEAD, de George A. Romero (USA / Canada / France, 2005).
Comme l'indique le lien, je vous oriente prestement vers l'article du Dr Devo, auquel je souscris totalement. Pour livrer quelques petites considérations personnelles (qui s'imposent : les films de morts-vivants de George Romero comptent parmi les films qui m'ont fait tomber dans la marmite du cinématographe). Même si Romero n'a jamais disposé d'un budget aussi confortable que pour ce film (le seul de sa filmographie qui ait été tourné en cinémascope, d'ailleurs), les moyens sont tout de même restés très, très largement inférieurs à ceux dont a pu disposer un film comme L'ARMÉE DES MORTS (film très plaisant et assez soigné, mais piètre remake) ; et dans le même mouvement, Romero a dû se contraindre à s'aligner sur les nouveaux canons du genre (imposés par des films tout de même bougrement moins intéressants), tout comme il a dû vivre avec son temps, d'ailleurs : LAND OF THE DEAD est un très beau film, visuellement parlant, mais l'aspect plus sec, plus radical des films précédents (tant sur un plan narratif qu'en ce qui concerne la mise en scène) me manque quand même un peu. C'était un sentiment bizarre en salles, et qui persiste en DVD, que de découvrir un nouvel opus en scope rutilant, avec effets en images de synthèse (parfois un peu trop cartoonesques pour mon goût) et casting trois étoiles. Un sentiment pas déplaisant, mais un brin nostalgique : les temps changent. Je suis très heureux de trouver là Asia Argento, excellente, et loin d'être une pièce rapportée comme on a pu le lire ici ou là (son père Dario étant un proche de Romero, et ayant tout de même supervisé
ZOMBIE) ; mais les acteurs du film sont pour la plupart familiers, tandis que dans les films précédents, les rôles principaux étaient attribués à des acteurs quasi inconnus et souvent formidables : manque donc ici le sentiment de rencontre ressenti devant Gaylen Ross ou Lori Cardille. D'autre part, avec son budget (luxueux si l'on prend en considération le reste de sa carrière, faible si on l'inscrit dans le contexte actuel), Romero peut ici se permettre des folies qui lui étaient hors d'atteinte auparavant, et on sait d'ailleurs que LE JOUR DES MORTS-VIVANTS avait dû être considérablement remanié suite à la réduction brutale du budget accordé à l'époque. D'où un cachet assez riche et des effets spéciaux digitaux pas trop envahissants, mais qui ne valent pas vraiment le côté viscéral des films précédents. C'est d'ailleurs un film très storyboardé, et ça se voit : la mise en scène de Romero reste soignée, pensée et par moments admirable, mais on perd par la même occasion ces instants saisis sur le vif, ces nombreux inserts qui enrichissaient le montage, un sens du détail foisonnant qui existe ici, mais demeure un peu étouffé. Le film m'a paru également plus orienté sur l'action, et ménage moins de séquences réflexives (au point que quelques malotrus reprochent au JOUR DES MORTS-VIVANTS d'être un film trop bavard), et parfois assez dépressives, qui renforçaient le rythme des films précédents. Bon, encore une fois, je souligne que je suis tout à fait d'accord avec l'article déjà paru sur Matière Focale, j'aime énormément le film, qui prolonge et approfondit véritablement la thématique amorcée, et je ne suis pas en train de faire part d'une déception : LAND OF THE DEAD est un film produit dans un cadre plus formaté, là où les autres films s'inscrivaient dans une relative indépendance, et sans que ses qualités en soient atténuées, le film s'en ressent tout de même un peu. Et si Romero nous proposait un cinquième épisode Dogme ?

M comme... LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS, de Simon Wells (USA, 2002).
Bon, ici, il est clair que j'aurais préféré vous parler de la première adaptation du roman de H.G.Wells, signée George Pal : un film superbe, aux effets surannés mais qui n'ont rien perdu de leur charme et de leur originalité (certains pans entiers du travail de Pal sont d'ailleurs repris par le remake dont il va être question ici), et qui parvenait à restituer le récit littéraire avec énergie et talent. Mais bon : l'envie m'a pris d'aller vérifier le travail du petit-fils de l'écrivain, et le tarif aidant, (Pensée émue pour ceux qui ont investi 25 € dans le DVD.) Au passage, je signale tout de même que tout descendant qu'il soit, Simon Wells, animateur et réalisateur de FIEVEL AU FAR-WEST et du PRINCE D'ÉGYPTE (hem), a eu bien du mal à s'acquitter de sa tâche, et que le film a dû être sauvé du naufrage par l'intervention de Gore Verbinski (réalisateur honorable de LA SOURIS et du CERCLE). L'ouverture fait très mal. Londres à la fin du XIXe siècle : je n'en peux plus de ces plans d'ensemble en images de synthèse, prenez nos décors dans la gueule, merci. On retrouve dans le rôle principal l'acteur Guy Pearce, correct dans L.A.CONFIDENTIAL, remarquable dans VORACE. Mais que lui est-il arrivé ??? Essaie-t-il d'imiter Lambert Wilson, ou bien a-t-il juste mangé du Pierre Bachelet au petit-déjeuner ? Il est, dans cette première partie, d'une nullité confondante. Et le film part d'emblée du mauvais pied, en donnant à Guy Pearce une motivation mélodramatique (et d'une grande banalité), déclic pré-mâché de scénaristes pour donner l'impulsion au personnage d'inventer une machine à explorer le temps et de s'en servir à qui mieux-mieux. Oui, c'est l'amour qui donne à cet inventeur l'énergie de mener à bien la construction de cet objet fantastique : il suffit juste de le vouloir très fort, et si tu écoutes ton coeur, rien n'est impossible. Le revers de cet enjeu greffé artificiellement sur le récit est que, bien évidemment, une large portion du reste du film, et notamment son dénouement, deviennent prévisibles dès le premier quart d'heure. Alors bon, OK, THE TIME MACHINE Reloaded ne sera pas un film extraordinaire, on digère l'information et on se relaxe, en se disant que l'on aura peut-être tout de même droit à un bon gros film d'action pas trop idiot, et qu'en comptant trois secondes entre chaque respiration, on parviendra peut-être à se retenir d'uriner sur l'écran à chaque apparition de Guy Pearce. Et, soyons justes, c'est en (petite) partie le cas. Dès que l'action effective est lancée, Guy Pearce abandonne son jeu outrancier et devient juste totalement insipide ; et le récit initial est si riche et si captivant qu'il en reste quelques miettes dans le métrage. Mais pour savourer les quelques maigres qualités de cette nouvelle adaptation tsoin-tsoin, il faudra faire avec des effets digitaux souvent hideux (le voyage dans le temps démarre pas mal en pompant les idées de George Pal, mais tourne très vite au film publicitaire façon SFR, sans parler de ces plans atrocement laids de formation des chaînes de montagnes), des choix de direction artistique souvent décevants (je préfère de très loin le look des Morlocks de George Pal à ceux de cette nouvelle version, de gros monstres quelconques et pas effrayants pour un sou, avec à leur tête Jeremy Irons, vous savez, ce très bon acteur qui a subitement décidé de ne plus tourner que des âneries) et de massives fautes de goût, parfois impardonnables: la découverte du peuple des Elois ressemblant à une bande-annonce pour l'émission Ushuaia, musique à l'avenant). L'ardoise est bien lourde, et si le film n'est pas totalement nul, il n'a de qualités que celles qu'il partage avec la version de George Pal, lesquelles y trouvaient un bien meilleur écrin. Ici, ça bouge, ça explose, ça digitalise de partout, ça tend doucement vers le new-age, c'est du bon gros spectaculaire des familles : mais l'angoisse, le rêve, la mélancolie impliqués par le récit ne sont plus que de fades données scénaristiques, franchement dénuées d'envergure et prises en sandwich entre deux tranches de mocheté esthétique, et les quelques initiatives (comme par exemple le personnage du bibliothécaire hologramme) sont loin d'être convaincantes. Rien de très fameux, mieux vaut revoir l'original.

N comme... NECROMANCER, de Dusty Nelson (USA, 1988).
Une petite série Z de la fin des années 80, qui s'avère très reposante après le tout numérique usant du film de Simon Wells. Et pour le coup, nous sombrons dans le sommaire, dans l'à-peu-près avec cette petite oeuvrette oubliée, produite par Bonaire Films, sans doute rien à voir avec Sandrine. Le sujet est bien simple et sans surprise : Julie, une jeune fille violée par trois camarades de classe (tu parles d'un esprit de camaraderie !), va trouver une nécromancienne repérée dans les petites annonces, et lui demande d'invoquer les esprits pour punir ses agresseurs. La punition marche drôlement bien, dans la mesure où ils passent l'arme à gauche l'un après l'autre, victimes d'un sosie démoniaque de la pauvre Julie (à moins que, mmmm, ttttt, shhhhh !). Mais Julie réalise bientôt que le contrôle des événements lui échappent : son âme est en grand danger, et un nerd, Ernest, tout droit sorti des
TRONCHES va tout mettre en oeuvre pour la sortir de ce mauvais pas, il veut l'aider, mais elle est belle comme le jour alors que lui, il a des lunettes et les cheveux gras : donc, elle se méfie. Dès l'introduction, on flaire l'arnaque, avec une première victime de la nécromancienne, une scène basée sur un effet spécial bizarre mais pas très flatteur, montage alterné entre une hache flottant dans les airs et fondant sur la victime au ralenti dans un grand tumulte sonore, et le nerd à l'extérieur de la pièce, filmé sans ralenti ni continuité sonore (mais il a l'air très préoccupé de ce qu'il voit !). Les amateurs de 36e degré apprécieront les nombreux faux pas de ce nanar inconséquent : des effets spéciaux d'un autre âge (même pour 1988), une musique envahissante et insupportablement nulle qui se fait son propre festival sur toute la durée du métrage (un vrai calvaire), des personnages nunuches bien calés dans le poncif sur pattes qu'ils campent fragilement (avec en guest-star, dans le rôle d'un professeur d'arts dramatiques libidineux, le vieux Russ Tamblyn qui n'était déjà plus à ça près, et que l'on a pu voir dans WEST SIDE STORY, TWIN PEAKS et CIEL ! MAMAN EST INVISIBLE ! ) ; et bien sûr, quelques répliques gourmandes (ma préférée : lorsque les violeurs passent en concert dans une boîte, et sont annoncés au micro par un « Eh ! Bande de nazes ! Les Trappeurs, ils ont le son qui tue ! ». Et mon plan favori ? Le succube circulant par la plomberie, j'ai un faible pour ce pommeau de douche qui épie Russ Tamblyn sournoisement : maman ! la douche me regarde ! Quelques jolis effets tout simples d'yeux verts fluos (qui évoquent MAUSOLEUM ou LES FORCES DU MAL, excellentes séries B de l'époque, totalement oubliées aujourd'hui) suffisent par ailleurs presque à me contenter, mais si je suis indulgent, c'est aussi, peut-être, parce que j'ai merveilleusement bien sommeillé devant ce NECROMANCER.

O-Z ne se trouve pas seulement au-delà de l'arc-en-ciel, vous le trouverez également dans la seconde partie de cet article, que vous lirez peut-être si votre tête n'a pas explosé.
Quand au P-S, je vous le livre de suite : juste une anecdote, un extrait d'un téléfilm diffusé sur France 3 un samedi soir il y a peu, réalisé par Philomène Esposito, m'a fait tomber de ma chaise, non pas d'admiration mais de pure stupéfaction : son récit, polar à costumes pour occuper les soirées des mamies qui n'aiment pas Patrick Sébastien (et en ce qui me concerne, je les comp

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Vendredi 24 mars 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[Photo : "(Tu Pues) Petite Car(r)ie"]

 

Chers Focaliens,
 
Que faire pour tuer le temps en attendant ? À part lire le nouvel article du site Er-Töshtük (présent depuis des lustres dans ma rubrique "liens", mais clique dessus, j'ai mis de l'hypertexte), seul blog, et même site tout court, original sur l'Internet mondial, et qui cette fois aborde en plus deux questions fondamentales, à savoir : pourquoi il est extrêmement important de génocider les loups si l’on veut être heureux ou tout simplement être un homme libre, d'une part ; et la difficile question du Réel et de sa représentation, question qui, vous le savez, nous est chère ici, et que le Sultan Rahi (rédacteur de ce blog) aborde sous la pression d'une délégation syndicale de travailleurs en studios bollywoodiens. [Je vous avais prévenus que ce site était le seul original sur le web ; signalons que pour la première fois, le Sultan Rahi s'occupe de Mode, mais sans les travaux, et en lance une : la ceinture de pneu !] Oui donc, à part lire ce fabuleux blog, il reste une solution pour les plus courageux d'entre nous : aller au cinéma ! Ça tombe bien, c'est ce qu'on fait, précisément.
 
Je multiplie les infidélités à Pathugmont et à ma très chère carte illimitée, ma chère, comme par jeu. Je vais chez le voisin, situé à peine trente mètres en amont du bâtiment Pathugmont. C'est un établissement art et essai, mais vous savez qu'ici, on n'en fait peu cas (en termes d'expectative, je veux dire, l'art et essai n'étant jamais que le "second marché", et de ce fait, nous ne le méprisons ni ne le glorifions), où, à ma grande surprise, je fus reconnu comme le loup blanc, justement (ça devrait m'inquiéter, quelque part, mais je passe outre). Je suis reconnu et accueilli discrètement mais avec déférence, bonjour Dr par ici, Professeur Devo par là, nous vous avions réservé un siège, etc. S'ils savaient le putsch dans lequel je baigne et dont j'ai participé à l'élaboration (sortie le 1er avril, je continue mon teasing !), ils m'auraient sans doute accueilli comme une divinité cosmique, ce qui, je le confesse, aurait heurté quelque peu ma modestie naturelle ("art d'être conscient de son véritable [véridique ?] niveau"). Je serre donc quelques mains, je signe quelques livres que je n'ai pas écrits (dont une première édition en cuir relié de LA RECHERCHE... de Proust, ils sont mignons !), j'insiste pour payer ma place qu'on me propose en offrande, et d'un coup le silence se fait, lorsque la jeune personne responsable du contrôle me demande ce que je vais voir. Ils ont cru à un suspense à ce moment-là, mais en fait, j'hésitais (tiens, un peu comme dans HOMECOMING de Joe Dante), vaguement tenté par un retour aux pénates fissa, car quand l'échec ou le rendez-vous manqué s'est produit plusieurs fois sur le même produit (j'y viens, j'y viens), on finit, par fétichisme ou par jeu, par vouloir le répéter, c'est puéril sans doute, mais rigolo. La nature humaine a parfois des rebonds surprenants, et c'est mû par je ne sais quelle pulsion, alors même que j'aurais bien tué quelques soldats ennemis chez moi, tranquillement, dans mon bureau, que quelque chose en moi donc, répétai-je, s'active sans que j'en ai vraiment conscience, et je prononce, du moins je le suppose à posteriori, les mots suivants, avec une simplicité certaine et un peu oubliée : LA MORT AUX TROUSSES d’A. Hitchcock. Et je jure ma matrice, avec ou sans short, devant H&M, que je ne prononçais pas "Alfred", mais bien "A".
La jeunesse de ce pays et les autres de mes contemporains doivent penser que je suis "snoble" à fond, définitivement même, pourrait-on dire, mais l'existence n’est, en ce qui me concerne, qu'une incarnation de lapsus, au pluriel. Pour le dire autrement, c'est vraiment sans malice que ce genre de choses arrive.
 
LA MORT AUX TROUSSES, donc. Cela vous est-il déjà arrivé de ne jamais pouvoir regarder un film, de toujours louper le visionnage, des années durant ? Je ne parle pas d'un film difficile d'accès, car mal distribué ou trop obscur pour obtenir les faveurs d'une mise à disposition populaire et générale (comme cette perle du cinéma "inouïte" réalisée en 1926 (au printemps, je crois...). Non, non, non, je veux dire ne pas réussir à voir un film largement populaire et qui a déjà été mangé par les deux bouts par presque toute la population. Vous voyez ce que je veux dire ?
C'est mon cas avec LA MORT AUX TROUSSES que, malgré toute la bonne volonté du monde, je n'ai jamais été capable de voir, pour des raisons multiples : changement de planning professionnel de dernière minute, coup de fil dans les premières dix minutes du visionnage, suicide du lecteur DVD, non-arrivage de la copie au cinéma, feu dans l'appartement (véridique !), etc. Rien à faire, impossible de voir ce film, et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Le Marquis, toujours généreux, et fondateur de la Dévédéthèque Nationale, ne l'oublions pas, me prêta en son temps la précieuse galette que je devais garder pendant une période indéfinie, entre 4 et 7 saisons je pense. Il aura fallu donc que ce sympathique cinéma programme deux semaines de festivités nonne-stop (6 films par jour quand même) à Cary Grant, pour qu'enfin je parvienne à voir la chose. C'est fait. Marquis, nous avons gagné ce soir (enfin avant-hier après-midi, mais ça sonne mieux comme ça).
 
L'histoire est simplissime, et pour une fois, je vais pouvoir la résumer de main de maître (c'est vraiment la Saint-Melon aujourd'hui, bonne fête à tous les melons !). Cary Grant (quand j'étais petit, son prénom s'écrivait Gary, je le sais, et ils ont changé ça derrière mon dos !) est hyper-cadre travaillant dans la pub. C'est les USA, c'est la fin des années 60, et tout va bien pour cet homme dynamique, fonceur et pressé. À la suite d'un quiproquo microscopique, un étrange groupe de gangsters le kidnappe. Ils l'ont visiblement pris pour quelqu'un d'autre. Grant, ne pouvant leur fournir les renseignements qu'ils demandent, et pour cause, se voit alors forcé de boire douze litres de viski (si je veux) cul-sec, avant que les gangsters ne le mettent au volant d'une voiture sans freins préalablement placée sur une route sinueuse en bordure de falaises. Grant réchappe à ce meurtre maquillé en accident, et décide de tirer la ficelle des maigres indices qu'il a en main afin de bien savoir ce qui s'est passé, ce qui l'amène à une personne travaillant pour l'ONU, qu'il rencontre mais dont il n'a pas le temps de tirer quoi que ce soit, celui-ci étant assassiné en plein hall d'accueil et en pleine conversation ! Tout le monde croit que c'est Grant qui a fait le coup, et fort logiquement, celui-ci s'enfuit... Grant essaie alors de résoudre ce puzzle absurde, tout en échappant à la police, d'une part, mais aussi aux gangsters ! C'est pas gagné !
 
Sacré Loulou que le petit Alfred, qui sort ici sa machine de guerre sur-armée et splendouillette. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. LA MORT AUX TROUSSES est quand même à classer dans la catégorie des films foufous de calcul intégral. Et dans ce domaine, Hitchcock est une vraie bête.
Joli scénario tout d'abord, superbement développé pour que ça dure longtemps, longtemps, longtemps, 136 minutes quand même, plaçant le métrage dans une sorte de semi-slowburn, mot que j'affectionne particulièrement et que je n'avais pas utilisé depuis un bail. Et puisqu'on en parle, précisons d'emblée que langueur n'est pas synonyme d'ennui, bien au contraire. Le film est donc absurde, et la souris (pas Eva Marie Saint, notez bien, qui est d'ailleurs, au passage, la maman de la productrice de SLUMBER PARTY MASSACRE !) accouche d'une montagne (et là, par contre, il y a métaphore, puisque Mont Rushmore). Un petit dérèglement complètement bête va pousser le pauvre Cary dans l'aventure la plus dangereuse du monde, et le spectateur dans 136 minutes de film, chose énorme. Notons également que le film développe ce superbe sentiment cinématographique qu'est la paranoïa. La chose est développée de manière subtile, et sait prendre son temps ou perdre son spectateur dans des apartés surprenantes, à l'image de la scène du train, bougrement longue (Yummy !) et que n'importe qui aurait bazardée en trois minutes, ce qui était du reste jouable !
Hitchcock s'en fout et n'en fait qu'à sa tête ! C'est un gourmand, l'animal ! Et rien que dans le scénario, tu vas les sentir, les paradoxes. LA MORT AUX TROUSSES est donc paranoïaque, bien, mais dans le même mouvement, le spectateur est souvent sur-informé, d'une part par rapport à Grant, et d'autre part dans le cadre d'un film paranoïaque justement, où en principe on devrait en savoir le moins possible ! Hitchcock s'en fout. Il donne des longueurs d'avance à nous, pauvres gueux en principe, et dynamite par là même nos attentes, nous plaçant dans la dangereuse position de "l'entre-deux chaises". La paranoïa du film se nourrit du trop plein d'informations ! Premier point. Restons dans le scénario et remarquons que le film (paranoïaque donc, suivez un peu) est complètement une comédie, quasiment screwball. Encore un paradoxe. Et enfin, comme je le disais, et j'insiste encore une fois, c'est un film qui joue sur la longueur, ce que la majorité des réalisateurs jugerait comme absolument incompatible et avec le thriller, et avec la paranoïa, et avec le screwball ! Rien que pour ça, le film est délicieux, bien entendu, surtout pour quelqu'un comme moi qui se plaint énormément des concordances que les artistes établissent entre certaines nuances, dans tous les domaines d'expression d'ailleurs (notamment la musique, hélas !) : lent=sans rythme, lent=triste, rapide=rythmé, rapide=vif, long=ennuyeux, long=contemplatif, etc.
Malgré tout, un film, ce n'est jamais un bon scénario (malgré le jeangabinisme admis par presque tous), ni de bons acteurs, dont on notera ici qu'ils sont tous excellents, avec mention spéciale à James Mason (absolument barjot en fait, du grand zinzin), et Martin Landau tout jeune mais fabuleusement inquiétant. [Eva Marie Saint est trois mille kilomètres en dessous, mais Hitchcock a tout prévu, et bien sûr, je parie ma rouille sur le maillot qu'il l'a choisie exactement pour ça : elle participe au processus de désinformation / surinformation du film, car dès qu'elle vient s'introduire (hi-hi) dans cette galerie de personnages subtils, elle incarne le syndrome dit de "l'éléphant conduisant un tractopelle dans le magasin de faïences de la période Ming". Notons d'ailleurs que même cette grossièreté du personnage sera contredite par Hitchcock (scène des enchères, qui contredit tout le reste, puis plus prosaïquement le dernier acte).]
On disait quoi ? Ah oui, un film n'est jamais bon à cause de son scénario ou de ses comédiens car, et c'est une preuve que je demande au Jury d'inclure dans le dossier comme irréfutable, on peut faire un film sans scénario (DUEL de Spielberg, avec son scénario timbre-poste [écrit par Richard Matheson, tout de même ! NdC], ou encore, dans le même genre, Agnès Varda, ou encore le prochain David Lynch), et on peut faire un excellent film avec des comédiens médiocres (Daniel Mesguich chez Robbe-Grillet, les films de Jean Rollin, certains comédiens chez Argento, etc.).
Un bon film, c'est de la mise en scène, de la mise en scène et de la mise en scène. [Vous pouvez prendre des notes.] Et ici, c'est du beau. L’échelle de plans n'a pas été inventée par erreur, et ça ne coûte rien. Hitchcock en use et en abuse. Le montage, fut-ce d'un dialogue sur son coulis de champs / contrechamps, ce n'est pas pour les chiens (scène du wagon-restaurant, par exemple ; question à Xavier Beauvois : pourquoi le père Alfred refuse, dans cette scène, de faire autre chose (quelle malice d'ailleurs !) que ce champ / contrechamp, véritable respiration bébête et magnifique du film, qui sera contredite dans les 130 minutes restantes par le baroque global et maniaque de l'ensemble ? Pourquoi, Xavier, pourquoi ? Et surtout, comment se débrouille-t-il pour ne pas rendre stérile cette succession de deux plans ? Qu'est-ce que ça apporte ? Note aux lecteurs qui ne s'appellent pas Xavier : évidemment, Hitchcock s'amuse, car ce long tunnel (hi-hi-hi !) de ch./ctre-ch. est introduit par un plan d'ensemble léchouillé et majestueux (et truqué du reste, par le montage justement : qu'est-ce qu'il s'amuse !!!), puis finit sur ce même plan, soit ABBBBBBBBBBBBBBBBB...BBBBA [Waterloo ! NdC], mais avec deux A baroquissimes ! Et c'est quasiment la seule scène qui échappe au syndrome "12h43" sur lequel je reviendrai plus bas !
Donc, il y a du montage en veux-tu en voilà. Il y a des jeux d'axes très beaux, et souvent je remarque (de manière globale) que le danger arrive par des accidents de mise en scène [le plan subjectif en demi-ensemble vu par Eva Marie Saint dans la gare, qui vient contrarier des plans objectifs ET rapprochés, et surtout l'incroyable scène de l'avion, qui n'est pas formidable à cause de son montage global, mais, nuance, parce que le montage est inféodé, dans ce passage, au jeu sur les axes justement, axes qui sont tous logiques, mais tous injustifiés et contredits (d'où le sentiment de danger)]. Le reste du montage est assez précis mais toujours intuitif, et Alfred sait toujours jouer l'économie là où on attend qu'il balance toutes ses cartouches devant nos visages ébahis (la scène finale ne comporte que trois plans en plan douche qui mettent en valeur la hauteur du Mont Rushmore... Hitchcock préfigure Cronenberg de ce point de vue (n'importe quoi ! J'adore !), en utilisant le champ comme un paravent, et non pas comme une fenêtre, chose d'ailleurs reprise dans la scène de baisers dans le wagon-lit, où Hitchcock fait un cadre ultra-précis et même maniaque de manière à ne laisser aucun doute : dans le hors-champs juste en bas, ça pelote, ça masturbe et ça caresse drôlement et sans vergogne, ce qui fait de cette scène l’une des plus sensuelles et des plus douces et des plus érotiques que je connaisse... D'ailleurs, Hitchcock a prévenu, grâce au hand-acting de Grant : ce n'est pas le baiser qui va être important, ce sont les mains ! C'est beau, non ? Comparez maintenant avec les premières auscultations gynécologiques de FAUX SEMBLANTS de Cronenberg... Et vous obtenez un superbe point de vue complètement devo pour pas cher, et vous pouvez voir la pâte lever et l'entendre s'écrier : "CQFD !"
La photo est classique mais jamais de mauvais goût, mis à part quelques plans zoublimes sur Grant quand il est filmé dans l'obscurité : c'est très dérangeant (scène de la voiture ivre, scène de l'observation au balcon, par exemple). La musique est bonne, mais Hitchcock sait l'arrêter, comme dans la scène de l'avion [Une suggestion de Bernard Herrmann, d’ailleurs. NdC] (quel grand film d'action américain pourrait encore aujourd'hui monter une scène d'action sans musique ? Et si c'était le cas, qui, comme ici Hitchcock, oserait contredire cette scène en bourrant de musique jusqu'à la gueule les autres scènes d'action ? C'est formidable, parce que c'est les deux à la fois !).
 
Il a des milliers d'autres choses. Hitchcock joue à "un coup je te vois, un coup je ne te vois plus", et on marche à fond. Mais le plus étonnant, ce n'est pas ça, mais le "syndrome 12h43" ! [Avant cela, j'aimerais citer les petits délices d'humour, comme par exemple, ce plan où la caméra s'envole et prend de la hauteur pour simuler l'avion qu'on va voir pourtant (plan sonorisé avec le son du moteur !), c'est-à-dire que Hitchcock fait ça alors que les images de l'avion, il les a ! Quel rigolo !]
Malgré tout, même s'il a fait ce film malpoli mais généreux pour s'amuser, Alfred Hitchcock a fait tout ça pour une seule raison : le syndrome 12h43 ! Et j'en suis totalement sûr, et c'est tellement gros, que l'être humain ayant la plus grande mauvaise foi au monde n'osera me contredire. Hitchcock a fait ici un film qui est complètement expérimental ! Non ? Ben, démonstration alors...
Prenez une feuille de papier et dessinez une montre vue de dessus. Bien. [Ceux qui ont dessiné une montre à affichage digital, vous sortez ! Vous êtes dispensés !] Terminez votre dessin en positionnant une aiguille sur la 43ème minute et l'autre sur la troisième. Bien. Vous voyez l'angle que ça forme et sa place par rapport au point de réunion des axes 12h/6h et 9h/3h (le centre de la montre, quoi !). Maintenant, recommencez votre dessin et arrangez vous pour que la montre n'ait pas une forme ronde, mais rectangle (format 1.85). Et bien, vous êtes maintenant en présence du syndrome 12h43 !
Et c'est un truc de fou ! Hitchcock n'a fait qu'une seule chose pendant le film, il a même fait son film dans un seul et unique but : cadrer ses plans pour révéler ou contredire ces deux axes formés par les deux "aiguilles, une sur 43 et une sur 3 ! Le film n'est construit uniquement que sur cet aspect, et c'est tout ! Le film est donc bourré de triangles de la sorte, car Hitchcock en profite pour sur-cadrer (faire plusieurs cadrages à l'intérieur du même plan) comme un malade ! Et ça dure 136 minutes ! C'est infernal ! [Bien sûr, il mélange ça avec des traits verticaux !] Et c'est génial ! Car le film devient une expérience physique sublime, avec un sentiment d'ivresse fabuleux, un sentiment de dérèglement systématique de la vision et du ressenti. Hitchcock cadre à 12h43 [Nord-Nord Ouest, en somme ! D’où le titre original, NORTH BY NORTHWEST ? NdC] jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que l'on soit saoul. Et c'est une merveille, à la fois complètement théorique, froide, plastique, mais dans le même mouvement ce glissement progressif dans le plaisir de ce triangle d'or est un délice complet et source inépuisable d'amusement. Et je n'exagère pas. Ayant la chance, finalement, de découvrir le film pour la première fois en salle, je puis vous assurer que sur grand écran, c'est l'évidence même. Cette rigueur et cette espièglerie sont sans doute ce qui a demandé le plus de travail (car les déplacements des acteurs, les objets, les costumes et tous les décors reprennent la forme 12h43 tout le temps) et ça ne saurait être, bien entendu, le fruit du hasard ! C’est l'atout numéro un du film : être truffé absolument tout le temps de paradoxes concrets, narratifs et créatifs, livrer clés en mains un film dont le plaisir en termes de suspense et d'humour est grandiose, et tout ça pour quoi ? Pour pouvoir faire passer la plus intransigeante des obsessions graphiques, la chose plus expérimentale qui soit.
 
Il faut se rendre à l'évidence, LA MORT AUX TROUSSES est la plus malpolie, la plus généreuse et la plus expérimentale des choses, et y jouer le rôle de spectateur, c'est se faire balader de manière sensuelle (12h43) et ludique, à travers les leviers multiples d'une mise en scène en chausse-trappe et qui ne réserve pas d'effet, un film qui donne tout et qui donne trop de points d'achoppement. Et se retourne comme une crêpe ! Grant, personnage "idiot", complètement désespéré sans doute, seul mec amusant dans un monde d'une malhonnêteté immonde, où tout est dans tout et même réciproquement (la Société dans ce film est complètement à la fin de son processus de dévolution ! C'est merveilleux !) rappelle justement les bases de la seule issue de secours possible si l’on ne veut pas être broyé par la Machine ou par les Autres : poésie, humour, et expérimental über alles, seule solution dans un monde meurtrier et injuste. Ces trois facteurs sont réunis dans l'absolument déchirant collage des deux derniers plans : Hitchcock crie "si je veux !". Et avec le sourire en plus. Il n'y a que ce genre de démarche que l'on mérite. Le reste, ce n'est rien. Vive le syndrome 12h43 !
 
Absolument Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Sur la dernière phrase de cet article, j'aimerais rajouter que la fin de ALL THE KING'S MEN de King Hu, film sublimissime, fait la même chose que le dernier collage d'Hitchcock (sauf que, peut-être, la chose est moins structurelle chez Hu... À vérifier en tout cas...). C’est plus qu'un pot de fleur puisque la structure entière du film tend vers cela, et que tout est logique. Mais c'est un cri, c'est un rire et c'est un doigt en quelque sorte. C'est Carroll faisant un doigt à l'univers de l'autre côté (le nôtre) et à ses sinistres principes. En ce sens, LA MORT AUX TROUSSES s'inscrit complètement dans la logique du nonsense anglo-saxon, et bien sûr est d’une modernité jouissive et scandaleuse, et comprend qui peut ! Hitchcock comme J.C. Averty (grand nonsensiste aussi, tout cela c'est le même univers) a complètement compris le système, et traite le public de la seule façon valable : comme une élite. Ces gens-là font les choses non pour le peuple, mais pour l'élite. C’est la seule façon de rendre hommage au peuple, et de le traiter comme il se doit. Je vous laisse méditer là-dessus. C'est bon, mangez-en !
 
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Jeudi 23 mars 2006

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(Photo : "Fais moi mal, jaunis, jaunis, jaunis ! (ce sera comme un hommage)" par Dr Devo)

 

Chers Focaliens,
 
Plutôt que d'aller voir LES BRONZÉS III (10 millions d’entrées dépassées grâce au Printemps du Cinéma, c'est cuit), restons chez nous et dévorons ces délicieuses petites cassettes HI-8 que l'on m'a gentiment données, remplies à ras bord d'épisodes de la série MASTER OF HORROR.
On passe maintenant, et toujours dans le désordre, à l'épisode 5 ! Si je veux ! Ça s'appelle CHOCOLATE, et ça fout les jetons si l’on repense à ceux qui, comme moi, souffrirent jadis de voir l'ignoblissime film homonyme avec Juliette Binoche et Johnny Depp (voir photo). Vu le ton de la série MASTERS OF HORROR, on est en doit de s'attendre à l'exact contraire de ce film de sinistre mémoire.
 
Ce cinquième épisode est signé Mick Garris. C’est un vétéran de ce genre de séries, puisqu'il avait déjà participé, dans des temps anciens (fin des années 80, je crois) à la série fantastique AMAZING STORIES produite par Steven Spielberg. Maintenant, Garris s'occupe des adaptations télévisées des nouvelles et romans de son ami Stephen King (dont il faudra que je parle un jour d'ailleurs...). Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Garris, instigateur de la présente série, ne s'est pas gêné pour réaliser (et écrire) un épisode ! Pourquoi pas ?
On quitte le ton potache et trasho-marrant de SICK GIRL ou DANCE OF THE DEAD (bien que dans ce dernier cas, je ne suis pas sûr que ce soit volontaire). Henry Thomas est un jeune homme... Oui, oui, Henry Thomas ! Le petit garçon de E.T., quoi ! Ben, il a 34 ou 35 ans, il va bien, et il continue son bonhomme de chemin ! Merci. Pour les inconditionnels, on l'a vu dans le "finalement, ça m'intéresse pas" SUICIDE KINGS, et aussi dans le VALMONT de Milos Forman. Il a d'ailleurs pris un coup de vieux. On voit tout de suite qu'il a 35 ans, plus ou moins, mais il a une vieille tête abîmée, et si l’on ne regarde que son visage, on lui en donne quasiment 45 ! Je peux continuer ?
 
Henry Thomas travaille dans le labo d'une société qui fabrique des saveurs artificielles pour l'agroalimentaire. Si vous achetez des chips apéritif au goût de melon ou banane flambée, c'est grâce à lui. Récemment divorcé, il se retrouve dans son grand appartement vide, sans son ex et sans son fils (un affreux petit Juju qu'on ne voit que dans une courte scène, ah non, deux, en fait, fort heureusement). Il souffre de solitude, et heureusement que son collègue de labo, Matt Frewer (très bon) est là pour le faire rigoler un peu ou pour le sortir de temps en temps.
Une nuit, alors qu'il a dormi d'une traite, Henry se réveille en étant persuadé... d'avoir mangé du chocolat ! Il est formel, quand il sort du lit, il a un goût de chocolat dans la bouche ! Non, non, non, il n'a pas rêvé qu'il a mangé du chocolat ! Il se trouve que oui, effectivement, Henry ne mange que des légumes depuis trois semaines (il suit un régime, le pauvre) mais n'empêche : il jurerait avoir mangé du chocolat pendant la nuit. [L'Histoire montrera pourtant qu'il ne rêvait pas de Fanny Ardant !] Les choses empirent rapidement. Henry fait de plus en plus fréquemment des hallucinations très bizarres. Sans prévenir, il voit alors des endroits qu'il n'a jamais vus et des personnes qu'il n'a jamais rencontrées ! Il ne peut pas contrôler ces visions qui, bien souvent, s'accompagnent d'hallucinations sonores. Intrigué, il décide de prendre le taureau par les cornes. En mangeant du chocolat, comme lors de son premier réveil bizarre, il espère provoquer les visions et savoir ce que tout cela peut signifier... Et ça marche ! Il comprend en fait qu'il voit à travers les yeux (et les sensations physiques) d'une autre personne. Et c'est une femme. Henry tombe amoureux de cet être, qu'il apprend à connaître de l'intérieur. Il ignore par contre qu'il n'est pas au bout de ses peines, et que son parcours va être jonché de sang... [Non, je ne dévoile rien, je le jure sur la tête de Boingo, c'est dit depuis le début !]
 
Alors là, c'est clair, on a quitté le registre de la farce, et on est bien loin des frasques de Misty Mundae (mange, mon petit Google, mange !). Le ton de cet épisode est très différent, et penche vers une ambiance qui n'aurait pas déplu (avec d'autres conséquences, bien sûr) aux amateurs de LA QUATRIÈME DIMENSION. Mick Garris a eu une idée loufoque, certes, mais il n'empêche qu'il a aussi creusé quelques bonnes pistes.
 
Tout d'abord, le simple départ de l'histoire, centré autour du goût, mais qui ne deviendra malheureusement qu'un simple procédé mécanique (de scénario). Ce qui intéresse Garris, c'est cette histoire de vision dont on ne sait, pendant une moitié du film, pas grand chose. Et ce qu'en fait le réalisateur est assez étonnant. Henry Thomas ne sachant pas ce qu'il voit lors de ses hallucinations, il tâtonne quelque peu. Parallèlement, son collègue de labo le fait sortir. Après une première hallucination sonore (plutôt réussie, j'y reviens), il fait la rencontre d'une superbe jeune fille, pas farouche du tout et absolument gentille. Ils couchent ensemble bien sûr (bien qu'on se demande ce que fait cette jolie créature de 28 ans avec un type qui en a 45 !). Le lendemain matin, au réveil, Thomas n'a même pas le temps d'aller aux toilettes qu'il a une vision. Sa nouvelle amante est très effrayée. Mais elle croit vite à une blague de mauvais goût, et c'est là la belle idée de cet épisode. Henry Thomas s'aperçoit qu'il voit et qu'il ressent les choses à travers le corps d'une femme, car ce matin-là, celle-ci est en train de faire l'amour avec un splendouillet métis bodybuildé et curieusement hétérosexuel !
 
Quand j'ai vu cette séquence, je me suis dit :"Merdre alors ! Quelle sacrée idée perverse et belle !" En plus, comme l'acteur qui joue l'amant de la femme a un physique, comment dire, euh... ambigu (une espèce de chippendale métis), ça marche du tonnerre. [Je pourrais vous donner un détail ou deux de plus, mais vous verrez cela par vous même !] On assiste donc à cette étrange découverte du plaisir "de l'autre côté" par Thomas, en assistant à la répulsion progressive que cela provoque chez sa nouvelle fiancée, qui assiste sans rien comprendre à sa crise. En plus, c'est là que débarque le petit Juju ! Une horreur, et surtout une très belle idée, assez ambiguë car l'expérience s'est avérée bouleversante pour Henry Thomas.
Je me dis que c'est bien osé, ce début d'histoire, dérangeant et ludique, et je me demande même où la chose va nous mener. Après tout, sommes-nous sûrs que les scènes d’hallucination sont réelles ? Vont-elles se passer ou sont-elles déjà passées ? Est-ce du présent ? Ça se passe dans quel pays ? Quel est cet horrible chippendale au sang mêlé (et peintre croutiste en plus) ?
Je savoure à l'avance, d'autant plus qu'il y a une petite touche sociale sympatoche et tout à fait développable...
 
Malheureusement, malgré ces bonnes idées et une ou deux autres (notamment la séquence gore, plutôt rigolote et mêlant encore le sexe et l'effroi), le reste ne sera pas à la hauteur, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, malgré la potentielle richesse du sujet, Garris s'en tient aux éléments basiques de son histoire, et semble vouloir un peu alléger la base fantastique de son histoire pour la replacer sur le terrain des sentiments (tordus), quitte à la relancer par un petit côté thriller qui n'aurait pas été déplaisant si ça avait été une nuance mineure venant enrichir l'hypothèse de départ. En voulant ainsi ménager la chèvre et le chou, le récit devient plus désincarné, plus terre à terre, et surtout pas poétique ou fantastique. Dommage.
Deuxième défaut, désolé les filles, mais c'est Henry Thomas. Ah, c'est sûr, il mouille sa chemise, le garçon, et il se donne même beaucoup de mal, mais au final, il ne décolle jamais, ne diffuse qu'une extase et un sentiment amoureux bien théoriques, qui se reposent de plus bien souvent sur les dialogues. C'est embêtant. Que ce soit un personnage solitaire et donc un peu pathétique, c'est bien logique, mais on ne sent pas grand chose de son "amour fou" ou de sa détermination.
Le deuxième point noir, je n'en suis pas sûr à 100%. Alors je vous pose la question : était-on obligé d'introduire le récit par le témoignage de Thomas après les événements ? Face caméra en plus (ceci dit, vu le système des hallucinations, ce face caméra, bien que très maladroit, n'est pas complètement illogique) ?
Tertio, la mise en scène ! Bon sang de bois ! La mise en scène ! CHOCOLATE n'est pas d'une laideur insoutenable ni d'une bêtise épouvantable, mais... Garris est rattrapé par sa frilosité et sa tendance à l'illustration. Et ici, c'est assez marrant, parce qu'il va bousiller sa séquence finale, car justement son parti-pris de mise en scène pour les hallucinations est unilatéral et surtout, INCOMPATIBLE avec le twist final ! C’est très étonnant, et presque un cas d'école.
Je m'explique. Quand Thomas a une hallucination, en général, la caméra le filme peu ou prou de face. Puis vient le contrechamp (souvent en plan séquence) vu en caméra subjective "à travers les yeux de la femme". Puis re-champ, puis re-contrechamp, gisquette et fermez le banc. Garris a une bonne idée pour clore son petit machin. Je ne vais pas vous dire quoi exactement, parce que je suis pas là pour bousiller le travail des autres, mais bon, grosso modo, et là je parle en codé pour ne rien dévoiler (enfin pas trop). Disons qu'il annule le contrechamp ! Quelle superbe idée théorique. Simple, mais efficace. Mais comme il a fait pendant tout le moyen métrage des séquences bébêtes et premier degré des hallucinations, ben, il le fait quand même et ça ne donne rien ! Pire, ça annule l'idée ! Bravo, tu as tout gagné. Comme quoi, en matière de mise en scène, le refus du mieux est l'ennemi du bien, si j'ose !
Pourtant, il y avait des choses pas mal dans ce film. Une séquence complètement improbable dans une salle de concert, où Thomas se bouche les oreilles (quel vieux garçon !) et où l’on est donc privé de son pendant une bonne minute. Puis une jolie poupée vient lui parler, et là, une hallucination, mais sonore uniquement, commence. Et Thomas, effaré, s'aperçoit qu'il n'entend rien de ce qu'est en train de dire la fille la plus jolie avec laquelle il ne discutera jamais (d'ailleurs, elle se casse, du coup), et en plus, il regarde le concert de hard-rock sur scène et entend dans son hallucination de la musique classique. Ça dure assez longtemps, c'est une formidable idée, et ça marche terrible !
 
À part ce vent gentiment iconoclaste, pas grand chose. Le montage suit Scénario le Prince des Ténèbres, encore une fois, et la réalisation est assez terne (un mauvais point quand même pour le décor de l'appartement : que c'est laid). Dommage donc d'avoir accouché de deux ou trois idées vraiment séduisantes... et d'avoir noyé le reste dans l'anonymat le plus complet. Et puis, une idée de mise en scène ne suffit pas à faire un film (au minimum, on préconise ici une idée par plan, bien sûr !). Surtout quand cette idée annule la mise en scène voulue stupéfiante de la dernière scène ! Bref, ce CHOCOLATE est vraiment évitable. [Ah oui, j'oubliais : où sont les bagages ? où sont les voyageurs ? Hey, Garris, tu l'a mis où, le rythme ?]
 
Personnellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 21 mars 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : une fois n'est pas coutume, une belle affiche comme ça, on n'y touche pas !)

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas tous les jours qu'on peut révolutionner le monde, comme nous l'avons fait dans l'article d'hier qui mettait le doigt sur un problème crucial de l'industrie du cinéma actuellement : pourquoi certains films vont disparaître à jamais ? Rien que ça !
Cette puissante réflexion, accompagnée de ma solution maison pour éviter l'hécatombe (car tout cela peut être évité) devrait trouver des échos dans les plus hautes sphères de l'Etat ou dans les arcanes secrètes des décideurs du monde cinématographique ! Nous verrons en tout cas si la chose intéresse quelqu'un de la profession, ou si la disparition programmée et inéluctable de dizaines ou de centaines de films par an émeut quelqu'un. Je suppose que si on disait que des centaines d'espèces animaux disparaissaient chaque année (ce qui est le cas) et que j'avais la solution pour empêcher ça, je serais nommé expert à l'ONU ! Pour défendre le bébé phoque, là, y' a du monde ! Et pour les films ?
 
Tout cela, on l'a donc dit hier, et pour une simple raison. En allant au très intéressant festival de Valenciennes, nous dûmes voir LA BAIE SANGLANTE de Mario Bava en vidéo-projection et surtout en VF, rendant la lecture du film impossible, comme je l'expliquais, et croyez moi, j'argumente, ce n'est pas une coquetterie. Par contre, la soirée n'était pas finie, et un autre film nous attendait après la vidéo-projection de LA BAIE SANGLANTE. À peine le temps d'aller aux toilettes et de fumer une petite cigarette dans l'air frais du soir, et hop ! ça démarre. HOLOCAUST 2000 d’Alberto De Martino, présent dans la salle. D'ailleurs, ce premier film n'a pas été présenté ni rien (à moins que ça ait eu lieu pendant que je fumais ma tige de huit, va savoir...).
Comme je l'avais dit, la semaine dernière a été chargée, notamment parce qu'il a fallu préparer l'immense surprise de l'équipe de Matière Focale, surprise que vous pourrez découvrir le 1er Avril prochain, et ce n'est pas une blague. Tout cela fut énergique, mais fatigant. Et avant de partir au festival de Valenciennes, j'avais la flemme ! Un coup de fil d'un de mes espions me prévient : il y a un changement de programme, et LA BAIE SANGLANTE et HOLOCAUST 2000 vont passer à la place du programme prévu, les deux en VO ! Mon sang ne fait qu'un tour : la fatigue s'en va et je pars au festival avec enthousiasme. Mon espion s'est un peu trompé, car HOLOCAUST 2000 était en VF, mais bon, il m'a assuré : "j'ai vu ça quand j'étais petit, et c'est un film sacrément angoissant et glauque, ça fait très peur."
 
Les années 70. Dans le désert, sans doute en Israël. [Le pays n'est jamais nommé directement, mais les multiples allusions sont assez claires, ce qui n'a pas beaucoup d'importance. Disons, un pays du Moyen-Orient.] C'est beau, le désert, surtout quand la pellicule a presque trente ans et qu'un léger délavement des couleurs teinte la chose dans une sorte de maronnasse que personnellement j'apprécie assez.
Dans ce désert, il y a Kirk Douglas (père de). 61 ans à l'époque, le Kirk Douglas, ce qui veut dire que le bougre, dont j'apprends sur IMDB qu'il n'est toujours pas mort, il a 90 ans ! Bravo ! Il doit manger des pommes, je pense...
On en était où ? Le désert israélien dans les années 70. Kirk Douglas, grand PDG d'une multinationale de l'Energie basée à Londres, est l'homme le plus heureux du monde, car c'est aujourd'hui qu'il va faire exploser les premières charges de TNT dans ce coin de désert rocheux israélien. C’est le début d'un chantier qui devrait faire naître une centrale nucléaire absolument révolutionnaire. Douglas a de quoi être content, car monter ce projet a été un vrai parcours du combattant. Enfin, l’essentiel, c’est ce que le projet aboutisse, grâce à la faveur d’un premier ministre israélien qui, contrairement à l’opinion publique internationale, voit cette centrale nucléaire d’un nouveau genre d’un œil plus que favorable.
Avant la cérémonie inaugurale qui va voir l’explosion des premières charges, Douglas discute avec une consultante israélienne qui a suivi tout le dossier, et qui est farouchement opposée au projet, Agostina Belli (actrice italienne ayant aussi joué en France, notamment dans un film d’Alain Robbe-Grillet qui m’était inconnu : LE JEU AVEC LE FEU). Douglas montre à la jeune femme une grotte extraordinaire à l’entrée de laquelle est inscrit le mot IESUS. Agostina reconnaît dans l’endroit la possible localisation d’un passage de l’Apocalypse où il est question d’un monstre à 7 têtes portant dix couronnes. Agostina prend une photo de Douglas dans la grotte. Après cette gentille dragouillerie, Douglas inaugure le chantier. La centrale est enfin sur rails.
Retour à Londres : les écologistes manifestent bruyamment devant la propriété immense de Douglas où celui-ci donne une fête pour célébrer le début de la construction. Champomy à volonté, robes de soirée, smokings noirs, Ferreros, la fête guindée est réussie. Douglas a une dispute avec sa femme, qui est actionnaire majoritaire dans la société, et qui pense comme les écologistes : ce nouveau type de centrale nucléaire provoquerait une catastrophe mondiale en chaîne si les systèmes de sécurité ne devaient pas fonctionner. Elle va donc mettre son veto lors du prochain conseil d’administration. Douglas est furieux. Pas le temps de fulminer cependant, car un homme mystérieux s’approche de lui et essaie de le tuer ! C’est le fils de Douglas, sa splendouillette blondeur Simon Ward, qui empêche le meurtre. Malheureusement au cours de cette lutte pour sauver son Papa, c’est la femme de Douglas (et donc la mère de Ward, suivez un peu !) qui reçoit un coup de couteau qui lui est fatal !
Quelques jours plus tard, à l’enterrement de sa femme, Douglas reçoit les condoléances d’Agostina Belli, qui lui montre la photo qu’elle a prise dans la grotte, et qui révèle après développement un étrange dessin gravé sur la paroi rocheuse de l’endroit : un monstres à 7 têtes et 10 couronnes, comme dans la prophétie de l’Ancien Testament, juste au-dessus du visage de Douglas ! Etrange, étrange… Mais Douglas n’a pas le temps de chômer. En Israël, les élections ont désigné un autre premier ministre, farouchement opposé au projet. Et quand celui-ci meurt, mystérieusement décapité par les pales d’un hélicoptère, Douglas commence à se poser des questions…
Son fils Simon Ward, brillant scientifique malgré son jeune âge, remet à son père un rapport sur la sécurité de l’usine où l’on décrit avec force de détails le fonctionnement des 7 cheminées nucléaires et de leurs dix turbines individuelles ! Toow ! MON DIEU, QU’AVEZ-VOUS FAIT ?
 
Autre temps, autre mœurs, HOLOCAUST 2000 est fortement ancré dans son époque, et cela à plus d’un titre. On l’aura compris, le film est une espèce de thriller politique sous influence fantastique, et le propos suit ouvertement les élans catastrophistes des fictions d’anticipation de l’époque, où les considérations écologiques sonnent comme des sirènes d’alarme. C’est un film d’apprentis sorciers, et la métaphore fantastique est une occasion de dénoncer le fonctionnement des lobbies industriels qui bouffent les politiques de terrain, hé-hé, un peu à la manière de SYRIANA dont nous parlions l’autre jour, mais sous une lumière métaphorique et non plus documentaire, bien sûr. Et sous le signe de la splendouilleterie la plus totale également, comme nous allons le voir.
 
Ça ne commence pas mal. La scène d’inauguration du chantier épouse la délicate forme du plus grand rentre-dedans. Atmosphère inquiétante sans qu’on puisse le justifier, grâce à l’opposition Douglas / Agostini, opposition quasiment amoureuse d’entrée de jeu et sans préambule, c’est très curieux. En moins de deux minutes, on est dans la grotte mystérieuse, et avant de faire sauter les premières charges, Douglas échange un long regard noir comme la fatalité avec la belle Agostina, sans que cela ne soit vraiment justifié. Le tout est plié en trois minutes, façon jambon de York (ça faisait longtemps). Bien, bien, se dit-on, on ne perd pas de temps, on ne justifie pas grand-chose et en cinq sets, le ton du film est donné.
À suivre un sublimissime générique sur fond de musique (assez grandiloquente, mais qui ici fonctionne à merveille) d’Ennio Morricone. On voit l’inscription murale de la grotte (IESUS) en transparence sur des images du tiers-monde, où l’on voit les plus pauvres de la planète chercher de l’eau ou grappiller de la nourriture dans la crasse la plus totale. Les deux images mélangées fonctionnent et deviennent même angoissantes et ignobles grâce à Morricone. La pierre IESUS se fend en deux, laissant passer un gros spectre lumineux brouillant encore un peu plus la superposition des deux sources d’images (une image fixe et des plans en mouvement et montés, belle opposition). C’est glaçant et c’est très beau. Bravo De Martino !
 
Kirk Douglas y va à fond, comme à son habitude, dans les scènes suivantes, jouant sur deux modes : la passion terrible d’une part, et le père ou amant généreux d’autre part. Doux et déterminé en quelque sorte. Il ne calcule pas, le Douglas, il ne se ménage pas, un peu sur le mode FURY, film qu’il fera avec Brian De Palma l’année suivante. Un jeu à l’ancienne, mais très ouvert, jouant la force et l’émotion, ce qui est sans doute un bon calcul. C’est pas du Ronsard et c’est définitivement de l’Amerloque. Qu’importe… Douglas se met sur courant alternatif, mais avec énergie. Bien.
Ceci dit, on comprend assez vite à quelle sauce le réalisateur veut nous déguster. Amour filial et amour charnel, technologie, politique, théologie et prophétie tout mélangés, collés-serrés sur fond d’avertissement écologiste et alarmiste, réveillons-nous.
 
Cette première scène dans le désert avait un côté complètement charmant et rentre-dedans, disais-je. On s’aperçoit à peine une bobine plus tard (et après une scène assez stylisée dans un asile) que, chers jeunes amis, cette intro au pas de course et au caractère trempé n’était peut-être pas aussi volontaire et réfléchie que nous pouvions le penser. Et oui, c’est le fait que le film ne débute pas par un générique et que des ambiances contradictoires (séduction, prophétie apocalyptique, technologie) soient mélangées en une seule et bizarre séquence qui nous a séduit, à juste titre d’ailleurs. Mais une fois le fabuleux générique passé, et quand l’histoire trouve son rythme de croisière, on comprend clairement que ce ne sera pas le film supra-mystérieux que l’on avait cru deviner, et que les ambiances contradictoires (pas tant que ça dans le contexte cinématographique du film de genre à l’époque, nous le verrons) vont se compartimenter de manière quasiment étanche dans des séquences différentes (séquence amour, séquence industrie, séquence satanisme, etc.) ou au contraire s’affronter à grand coup de dichotomie tractopellique (du style "je suis amoureux ce matin, c’est dingue" qui finit, dans la même scène en un "mon dieu, j’ai détruit le monde", sans transition et de manière répétée et mécanique, ce qui marche une fois mais pas dix, bien sûr). La conclusion focalienne est sans appel : la première scène du film avait du charme parce qu’elle était relativement rapide, et surtout parce qu’on n’était pas encore habitué à la gaucherie générale de la mise en scène (pas très expressive), et surtout du scénario assez hénaurme !
 
Autre temps, autre mœurs, et autre cinéma, disais-je plus haut. De ce point de vue, HOLOCAUST 2000, vraie série B, est complètement le fruit de son époque. Nous sommes en 1977. Le fantastique populaire a connu quelques grands succès. À la vision de HOLOCAUST 2000, et surtout dans le martèlement répété des annonces pré-apocalyptiques (et aussi dans le choix assez peu mystérieux de l’improbable acteur au physique hors norme qu’est sa blondouillette splendeur Simon Ward, signe que le film va dériver vers l’Ouest), on comprend que De Martino a surfé sur la mode sans se gêner. Ainsi, le titre de cet article est complètement justifié. À savoir : LA GRANDE MENACE (1978, Objection votre honneur, le Dr désigne là un film postérieur à celui de l’accusé ! Objection retenue ! ), LA MALEDICTION (1976), L’EXORCISTE (pour l’ouverture moyen orientale et le jeu des symboles, 1973), etc., l’influence la plus éhontée étant bien sûr LA MALEDICTION, et de très loin.
 
Ben oui, le fils au physique charismo-incestuo-énigmatique (SIMON WARD !!!! SIMON WARD !!!!), mi-Einstein mi-Rael, les signes annonciateurs de l’apocalypse, la photo qui révèle un élément fantastique au tirage (point de départ de LA MALEDICTION, tant qu’à faire…), les objets qui se déchaînent et tuent tout ceux qui ont entrevu la vérité (l’hélicoptère guillotineur de ministre, l’ordinateur fou, etc.) et mélange techno-religieux, tout y est !
C’est même quasiment un festival. La plupart des scènes commencent dans une ambiance chaleureuse pour se terminer dans les pires doutes apocalyptiques, c’est très amusant. Simon Ward fixe tout le monde avec ses petits yeux de fouine maléfique des enfers, ou au contraire sourit en toute séduction walkenienne (de Milwaukee quand même, province quoi !) et outrée, faisant craindre le pire. Les ordinateurs récitent la bible, la paranoïa s’installe, entrecoupée toutes les deux scènes d’une piqûre de rappel : le monstre à sept têtes, c’est l’usine à sept cheminées ! Rappels incessants entérinés pour les mal-comprenants par une scène où Douglas trébuche en entendant en son off les voix superposées du prêtre (car il y a un prêtre), d’Agostina, du rapport technique de Ward, des techniciens de laboratoires : "7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 turbines à 10 couronnes ! 7 séquences de 10 plans ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines !  6 bobines de 6 séquences de 6 plans !" Etc. Mon dieu, mon dieu… Mais… Mais… C’est… c’est le diable ! MON DIEU ! C’est le DIABLE ! C’est l’A-PO-CA-LYPSE ! Ce film est l’apocalypse ! SIMON WARD EST L’ANTÉCHRIST !!! Fuyons !!!! C’est trop tard !
 
Je me disais aussi que c’était bizarre qu'à sa naissance, Simon Ward ait eu un frère jumeau qui est mort étranglé par le cordon ombilical de Super-Damiano Ward ! Il avait un physique angélique, des yeux bleus et des cheveux blonds comme les champs de blé, mais en fait, C’ÉTAIT LE DIABLE !!!!!
 
On l’aura compris, il y a beaucoup de scoops de cet acabit dans ce film, beaucoup de non-retournements prévisibles trois cents bobines à l’avance, mais qui finissent quand même par nous surprendre (légèrement) dans le sens où l’on se dit : "C’est trop simple, il ne va pas faire ça !". Et bien sûr que si, il le fait, et appuyant à fond sur le champignon en plus.
 
Les scènes perlousées s’enchaînent avec une insistance qui frise le zèle. Et pas uniquement dans le damianisme d’ailleurs. [Damien est le héros maléfique de LA MALEDICTION.] On note entre autres les scènes de couple entre Kirk Douglas et Agostina Belli, notamment le plan où la jeune fille s’agenouille parmi les fleurs du jardin de Douglas (et d’Eden donc), pour câliner de la main un jeune bambi qui passe par là. Douglas les rejoint, et le tableau est parfait. Il fait beau, il y a des fleurs et on caresse Bambi, c’est beau. On note aussi une jolie scène d’amour aux accents hamiltoniens sur peau de bête devant cheminée, avec seau et flûtes à champagne intégrés, je roule, tu roules, un coup Monsieur penché sur Madame, roulé-boulé, Madame allongée sur Monsieur, sur fond de tronçonneuse morriconienne.
Les ordinateurs deviennent fous, tous les symboles s’inversent, antéchrist oblige, et chacun d'eux sera si distinctement retourné qu’on sait exactement où va le film, sans aucun suspense. Sa splendeur marylinesque Simon Ward devient de plus en plus inquiétant, malgré le fait que De Martino essaie de nous faire suivre une fausse piste (l’antéchrist serait le bébé à venir de Belli) gâchée avant même qu’elle n’arrive sur le tapis par le discours très bizarre, à la fin d’une scène de famille, où Douglas explique à Ward l’histoire du jumeau étranglé. "Je me demande pourquoi cette ignoble anecdote arrive dans la seule scène paisible du film", se dit le focalien aguerri, et effectivement, dans le dernier acte, il n’y a pas de suspense, on sait que le fils à naître du couple Belli / Douglas n’est pas l’antéchrist… Damiano Ward, l’ange blond au regard azur si doux, ayant déjà fait mourir son jumeau de fœtus. Est-il possible d’entendre un pétard mouillé qui n’explose pas dans la forêt déserte ? Hé-hé !
Reste quand même quelques vagues saynètes vers la fin qui relèvent très, très légèrement la sauce, mais n’allez pas vous imaginer des trucs non plus.
À savoir l’apparition d’une dialectique plus ouvertement paranoïaque, avec la mise hors-jeu professionnelle et familiale de Kirk Douglas, suivie logiquement d’une jolie scène (mouais…)  en asile sur son lit de blouses blanches et avec son coulis de camisoles de force, puis l’incroyable tactique d’avortement dont la mise en scène n’est pas loin de marcher, mais là aussi, le suspense s’évapore en quelques secondes. Reste que, dans ce passage de clinique privée, se dégage un vrai sentiment d’horreur (sur le papier). De Martino, malheureusement, se plante dans le dernier plan en faisant débarquer le prêtre par une porte non dérobée, façon Blake Edwards (évidemment ça fait désordre dans un tel film !), produisant là un bel effet comique, et probablement la chose la plus efficace dans la mise en scène. Enfin, la dernière séquence avant la conclusion (dans l’hôpital) est une vraiment bonne idée, très violente et ignoble, à peu de frais. Cela marche, au moins, et serait de nos jours impossible à faire, même métaphoriquement, dans notre société du XXIème siècle qui a fait du personnage de la "Maman du Petit Juju" le mythe et le tabou ultime en Occident. On peut tout faire, sauf toucher à ça. La société peut se vautrer dans l’apologie de la violence, de la pornographie, des stock-options, et de la carte moneo, mais pas touche à la Maman du Petit Juju. Donc là, oui, je dis oui, dans cette scène finale d’hôpital, là c’est vraiment terrifiant, et avec nos yeux des années 2000, c’est surprenant. On pouvait faire ça il y a 20 ans et plus, et ça fait du bien quand on nous le rappelle.
Bien sûr, De Martino a encore le temps de nous faire sept ou huit plans avant de partir, scène de l’Exil complètement débile qui s’achève sur une ronde des enfants du (tiers) monde, retour à la simplicité volontaire, annonçant avec une bonne quinzaine d’années à l’avance le célèbre tube de Bernard Minet : "Nous Allons Changer Tout Ça".
 
[J’ai oublié une scène de rêve assez sympathique et plus relevée que les autres, avec notamment Kirk Douglas nu devant une image projetée. Mais tout cela, comme le reste du film, est bougrement symbolique et n’atteint jamais ne serait-ce que le début d’une once de gratuité ou de mystère.
Je signale aussi les aberrantes justifications technologiques, notamment concernant la centrale dont on comprend que c’est une centrale nucléaire à hydrogène fonctionnant avec un laser super-puissant ! Caramba !]
 
La mise en scène vaguement téléfilmesque, sans plus, ne casse rien. La musique est la mayonnaise splendouillette du métrage, le liant en quelque sorte. Et c’est tout. Pas grand-chose à dire donc, si ce n’est qu’il est assez rigolo de voir ce film avec 30 ans de décalage, et de se confronter à ce scénario verrouillé de l’intérieur, qui surfe avec un opportunisme jovial mais fichtrement sérieux sur la vague catastrophico-fantastique de l’époque, où sans doute la contestation écologique n’était  pas l’évidence molle que l’on connaît aujourd’hui. Ward, sous-Robert Powell permanenté, est assez délicieux, surtout qu’il est opposé à un Kirk Douglas qui ne ménage pas ses efforts et se démène tout ce qu’il peut, alternant sans sourciller les plus alarmistes des  préoccupations satanico-prophétiques avec un rationalisme d’entrepreneur de bon aloi. Comme un interrupteur activé par une main enfantine qui s’extasie et crie « Jour ! » puis « Nuit ! », il passe de l’un à l’autre et suit le scénario improbable à la ligne, détruisant consciencieusement, car on le lui demande (c’est quand même la faute à De Martino !) toute velléité de progression. Le dévouement complètement vain de Douglas et l’impassibilité diabolique comme de l’eau de roche de Ward s’opposent en un délicieux et sous-jacent effet comique, car on s’aperçoit au final que les deux arrivent au même résultat. C’est donc Ward qui a gagné, en se ménageant au maximum, là où Douglas finit le film hors d’haleine, en suant à grosses gouttes. Les jeunes sont impitoyables, que voulez-vous…
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Pour faire plaisir à mon estimé confrère Pierrot, on pourrait peut-être dire que ce film est une sorte de bluastro contrarié. Un sous-genre quoi : le dark-bluastro  ou heavy-bluastro ou bluastro-métal ! Notons enfin qu'on trouve souvent ce film en VHS dans toutes les bonnes trocantes !
 
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Dimanche 19 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Il est venu le temps de détruire les cathédrales" par Dr Devo)

 

Chers Focaliens,
 
Quel plaisir de vous retrouver après une si longue absence (6 jours !). Ne croyez pas que je boude, ou que ce site vit ses dernières heures, usé jusqu'à la corde, et que nous aurions, le Marquis, moi-même et nos autres collaborateurs, jeté l'éponge, vidés de notre suc par ce sacerdoce cinéphilique rien que pour vous (car c'est un sacerdoce). Non, rien de tout cela. La semaine a été chargée, sur le plan professionnel, tout d'abord. Puis, Matière Focale est sur le point de vivre une extraordinaire aventure, dont je vous parlerai dans 15 jours, le premier avril. Et je vous promets que ça va décoiffer. Mais pour préparer cet "événement", il a fallu y consacrer beaucoup de temps, ce qui m'a tenu éloigné de vous... Tu la sens, l'émotion qui monte ?
 
Et je ne fus pas seulement éloigné de vous. J'avais fait une allusion la semaine dernière sur le fait que j'allais voir, cette présente semaine, quelques petits bijoux filmiques en salles ! Malheureusement, pour les mêmes raisons que je viens d'expliquer, je n'ai pas pu, là non plus, jouer la fouine et vous dégotter les petites perles qui étaient programmées... Je m'explique. Je devais aller cette semaine au Festival du Film de Valenciennes, et je dois le confesser, non pas pour voir la compétition officielle, mais pour aller jeter un œil sur la toujours intéressante "rétrospective" qui, cette année, était consacrée au cinéma de genre italien des années 60-80, c'est-à-dire les westerns bis et le "giallo" principalement. Fichtre ! Quelle bonne idée ! Et quel exploit que d'avoir réussi à trouver la copie de certains films ! Je ne sais pas comment les programmateurs du festival ont fait, mais on peut leur tirer notre chapeau ! Bravo !
 
Je n'ai malheureusement pas pu, pour les raisons susmentionnées, aller voir ces films jeudi, jour où la programmation était la plus dense. Mais ce vendredi soir, j'étais enfin libre, et allais affronter la fleur au fusil et sourire aux lèvres un alléchant double programme !
Bon, la soirée ne fut pas aussi délicieuse que prévu, mais avant toute chose, il ne faut pas voir dans les critiques qui vont pleuvoir comme des obus de 35 ci-dessous une critique féroce du festival qui, répétons-le, a vraiment bien bossé pour construire cette rétrospective formidable. Premier film de la soirée : LA BAIE SANGLANTE de Mario Bava. Mes informateurs en cabine de projection m'avaient prévenu qu'il s'agissait d'une copie VO ! Yummy ! Si Mario Bava, dont nous parlons régulièrement sur ce site (ici par exemple), a eu la chance d'être largement édité en DVD, il y a un hic avec LA BAIE SANGLANTE, qui n'a jamais été édité en VO ! C'est le seul, du reste. Ayant vu la chose il y a une dizaine d'année sur une VHS pourrite (si je veux) de vidéoclub, et pas vraiment dans le format, vous comprendrez ma joie en achetant mon ticket.
 
Avant le film, présentation des invités, et vous allez voir, c'est impressionnant : Tonino Valeri, Enzo G. Castellari, Luigi Cozzi, Alberto De Martino, Sergio Martino, Claudio Simonetti, et Lamberto Bava (fils de !). Rien que ça. Il n'y avait que quatre absents : Lucio Fulci, pour cause de mort prématurée quelques années avant hier soir ; Ruggero Deodato, et c'est bien dommage car j'avais plein de questions à lui poser sur son fabuleux WASHING MACHINE ; Michele Soavi ; et Dario Argento ! C'était un beau plateau, ceci dit. Le présentateur a choisi une drôle d'option devant la salle modestement remplie (une quarantaine de personnes). Il leur a posé deux questions auxquelles ils ont tous répondu à tour de rôle, à savoir "Parmi tous les genres que vous avez abordés, lequel préférez-vous ?", suivi de "Quand vous voyez Tarantino ou Scorsese se réclamer de vos films, ça vous fait quel effet ?". Voilà. Ça répond. Et puis, projection de LA BAIE SANGLANTE !
Comme on disait quand j'étais petit, là j'ai fait un peu trois fois le tour de mon caleçon sans toucher l'élastique. Nous avons eu, certes, le plaisir de voir cette brochette de réalisateurs / collaborateurs très copieuse, et ça, c'est assez incroyable (surtout que la plupart sont des papys avec des looks variés mais impressionnants ! On a l'impression de croiser les Douze Salopards 45 ans après, et je vous assure que c'est un spectacle assez fascinant !). Ceci posé, nous avions quand même la chance d'avoir Lamberto Bava dans la salle ! Et au final, on ne lui a pas demandé de présenter le film de son père. Quelle erreur ! Avoir voulu nous faire profiter de l'incroyable plateau d'invités était très généreux de la part du festival, mais dieu qu'il aurait été intéressant de faire parler Lamberto Bava ! Un peu déçu, l'animal était, en s'apercevant que le calcul n'était pas intégral.
Malheureusement, il n'y a plus en France de copie 35mm de LA BAIE SANGLANTE. [La conservation des copies en France est un scandale, et je ne vois pas pourquoi les institutions, comme le CNC par exemple, dépensent, et pourquoi pas, des fortunes pour restaurer des films anciens, si en même temps on ne fait rien pour lutter contre la disparition de copies. Tout un pan du cinéma récent est en train de disparaître, sans qu'il n'y ait de trace ni en DVD ni en 35mm. Et vous seriez surpris de voir quels sont les titres qui disparaissent ! Par exemple, des films très populaires comme LA MOUCHE de Cronenberg ou LE LOUP-GAROU DE LONDRES de John Landis, films qui, à l'époque, furent distribués largement, ont été sauvés de justesse par la Cinémathèque Française. Il ne reste en France qu'une copie des deux films, et dans les deux cas, c'est une VF ! La copie de LA MOUCHE, qui a juste 20 ans (ce qui n'est pas énorme), est dans un état limite qui plus est ! Mieux encore, il y a quelques années, j'essayais de monter une mini-rétrospective dans un petit cinéma art et essai de Province bien sympathique, pour la fête du cinéma (histoire de passer des choses sublimes à cette occasion, et surtout des choses rares ou oubliées de la distribution). Le Marquis, Bernard RAPP et Mr Plonévez (mes fidèles collaborateurs) et moi-même avions choisi de beaux films. Parmi eux, un Ken Russell parmi les plus connus : LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE, avec Kathleen Turner et Anthony Perkins. Film produit et distribué par la Warner en 1984, et qui à l'époque n'est pas du tout sorti dans l'anonymat, et a même été très bien distribué. La presse en avait beaucoup parlé, etc.
Nous appelons le CNC pour voir qui avait les droits du film de Russell de nos jours. Ils regardent dans la base de données des visas d'exploitation. Pas de trace. Dernier distributeur connu (à l'époque) : Warner, bien sûr. Très bien, nous appelons Warner. La réponse fut assez cocasse. On n'a plus les droits. Bien, à qui vous avez vendu les droits de distribution ? Je ne sais pas. Avez-vous encore une copie dans votre stock ? C'est possible, mais je ne peux pas vous le dire, on ne sait pas trop ! Voilà comment ça se passe, chers Focaliens. Et voilà comment des films disparaissent. Notez bien que nous parlons, dans cet exemple, d'un réalisateur très connu comme Ken Russell. Imaginez ce que c'est pour trouver un film de Werner Schroeter ! Et imaginez ce que c'est pour un de ces chouettes films art et essai ou commerciaux très bien fichus, qui font une petite sortie en France, qui vous font pleurer de joie, et qui après disparaissent à tout jamais.
Nous avions aussi cherché une copie de BREAKFAST CLUB de John Hugues, un des films les plus populaires au monde. Tous les adolescents anglo-saxons ont vu ce film dix fois ! Là encore, la cinémathèque n'a pu sauver qu'une copie, et c'est de la VF. Tu la sens, la tristesse qui monte ?...
 
Si un généreux mécène passe par là, sachez que j'ai dans mes cartons un moyen de sauver tout ce patrimoine culturel mondial ! Et pour pas très cher, d'ailleurs. J'ai besoin de trois ou quatre personnes (au hasard, moi, Le Marquis et RAPP), plus deux manutentionnaires cinéphiles, plus une (ou un) secrétaire, plus un grand hangar quelque part en Province (pour que ça coûte moins cher) avec un bon système de climatisation et un bon système anti-incendie... Et c'est tout, le reste, c'est mon génie personnel qui vous le fournit. Grâce à ce système, que je garderai secret car c'est tellement bête que personne n'y a pensé, je peux : sauver énormément de films superbes, donc réduire des coûts de recherche de copies et de travail de restauration lorsque l'heure de la restauration, justement, sera venue ; sauver des films qui ne seront jamais restaurés, et qui pourtant sont géniaux, en faire profiter tous les petits cinémas qui ne peuvent jamais se payer des copies de cinémathèque qui coûtent les yeux de la tête à louer ; générer un système qui permette que la "Cinémathèque Matière Focale" ne perde pas d'argent, mais soit, en plus, largement rentable. Bref, j'ai dans mes cartons un système complet de sauvegarde du patrimoine mondial, qui coûte très peu cher (contrairement à toutes les institutions de cinéma), qui rapporte assez d'argent pour rendre le système viable, et qui, cerise sur le gâteau, permet de rendre ces films largement diffusables à un large public, à un faible coût là aussi. Enfin, le système permet d'économiser de l'argent sur les restaurations de films à venir, et permet de disposer d'un fond mondial de copies en bon état, pour des restaurations qui peuvent avoir lieu dans le monde entier ! Je sauve le cinéma mondial, je ne coûte pas grand chose, et je deviens la plus grosse cinémathèque du monde. Et surtout, surtout, j'empêche que des milliers de livres brûlent !
Imaginez le scandale si on perdait la trace de milliers de livres par an, sans jamais avoir d'espoir d'en retrouver ne serait-ce qu'une copie... Tout le monde hurlerait, bien sûr. Et bien, c'est ce qui est en train de se passer avec le cinéma, et personne n'agit.
Monsieur le Mécène ou Mr le Politique, donnez moi trois salaires, prêtez moi un local, et pour une somme modique égale à un millième du budget yoghourt des cuisines de l'Assemblée Nationale, et j'imprime votre nom dans l'histoire, et je fais de vous le plus grand Sauveur d'Art Galactique de Tous les Temps.
 
Bon, j'arrête là, et je garde le système (très bête, mais très malin) dans ma petite tête. Mais je ne comprendrai jamais, sur les milliers de personnes qui vivent en travaillant dans le cinéma en France, comment se fait-il que personne ne soit jamais parvenu à établir un système similaire au mien ! C'est du Monty Python, c'est inconcevable ! Et je peux même dire que les distributeurs de films nous remercieraient à genoux, car l'opération leur ferait gagner beaucoup d'argent !
 
Ceci dit, on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Maintenant, vous savez que dans un coin reculé de France, le Dr Devo a un moyen génial de conserver le patrimoine cinématographique mondial, pour le prix d'un régime de bananes. À bon entendeur, salut ! Comprend qui peut et qui veut !
 
[Il y aurait un superbe documentaire à faire sur ce projet et sur moi. En toute modestie ! Un peu dans la veine du premier et excellent Michael Moore (qui n'a jamais fait mieux), ROGER ET MOI.
On me suivrait en train de proposer ce projet aux décideurs et grands acteurs du monde du cinéma et autres responsables de la vie culturelle française (le patron du CNC, le ministre de la culture, les distributeurs, les réalisateurs, les producteurs et tout ce que le monde du cinéma compte d'institutionnel). Ça serait passionnant !
J'ajoute également que ce projet ne se substituerait pas le moins du monde à la Cinémathèque telle qu'elle existe, mais au contraire, complèterait son travail et développerait des synergies étonnantes. Je dirais même plus, que mon projet n’est possible qu'avec une Cinémathèque efficace]
 
Revenons-en à LA BAIE SANGLANTE. Il n'y a donc plus de copie 35 mm du film. On nous a donc projeté le DVD, idée généreuse, mais qui se transforma pour le coup en rendez-vous manqué. Je pensais a priori que j'allais vous pondre un article sympa sur ce film passionnant, mais non. Le DVD, comme je l'ai dit, n'existe en France qu'en VF. Et le visionnage de la chose, malgré la bonne volonté du festival de Valenciennes, s'est transformé en coïtus interruptus. Je m'explique. LA BAIE SANGLANTE est un film très incongru, comme souvent chez Mario Bava, et c'est tant mieux, donc la narration est exceptionnellement bizarre. De ce fait, le film se construit sur deux vecteurs : la photographie sublime de Mario Bava lui-même, et le son. Ce qui en fait un film complètement ébouriffant et iconoclaste. L'histoire n'avance pas à cause du metteur en scène ou du scénario, mais à cause de la photo et du son ! Etonnant, non ?
Or donc, nous avons vu le film en VF, et elle est désastreuse. Déjà, le doublage a été fait à la truelle nucléaire, avec la finesse et la virtuosité d'un B-52 chargé jusqu'aux dents des explosifs les plus grossiers. Ce n'est pas bien traduit (des phrases entières défient la compréhension, même pour un français de souche), c'est horriblement mal joué, et comme souvent, ça a sûrement dû se faire en cinq sets, et par dessus la jambe. Mes années de visionnages de VHS à boîtiers thermoformés m'auraient permis de passer outre. Mais ce n'est malheureusement pas tout. Le plus gênant dans cette VF, c'est la gestion du son en général. On entend clairement le changement des sons d'ambiance entre la VO et la VF. Et le film de Bava est truffé de sons, et encore une fois, ce sont eux qui font avancer le film. Malheureusement, les trois quarts des sons d'ambiance sont également issus du doublage, et quand le paysage sonore est en VF, on n'entend plus rien, excepté des bruits de pas quand les personnages se déplacent, et leurs voix ridicules quand ils parlent, le tout baignant dans un silence de mort. Quand on passe sur des plans sonorisés en VO (parce que sans dialogue), la bande-son est truffée de belles choses et mixée de main de maître). Le son étant le principal vecteur signifiant, le visionnage du film devient impossible, et d'autant plus que sans ce son, le métrage n'est qu'une chose loufoque et sans queue ni tête.
L'étalonnage du DVD n'est pas formidable non plus, et avale toutes les nuances, mais avec un peu d'expérience, on peut imaginer, ce qui n'est pas désagréable, ce qu'était la photographie d'origine. C’est un exercice intello-sensoriel très rigolo, mais c’est pour ces raisons que je peux dire que mon rendez-vous avec LA BAIE SANGLANTE a été un rendez-vous manqué. Je crois donc que je vais finir par acheter une édition étrangère en DVD, et là, enfin, je pourrai apprécier ce film à sa juste valeur (ou plutôt, voir le vrai film !), et vous faire un article digne de ce nom, article qui, si je l'écrivais maintenant, à l'aune de ce que j'ai vu hier soir, serait un article sur un autre film ! Je prends donc rendez-vous avec vous dans les prochains mois pour reparler de ce superbe métrage.
 
Et puis, après LA BAIE SANGLANTE, on a vu un film totalement splendouillet... Mais ça, je vous en parlerai demain !
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
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Samedi 18 mars 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis
(Photo : "Juste un doigt" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
On continue la ballade dans les salles et le rattrapage des films reportés sur ce site.
Allez, un petit coup d'art et essai, enfin, façon de parler, car SYRIANA fait partie de ces films chanceux qui passent dans les deux circuits (prouvant ainsi que les deux circuits sont les mêmes, mais qu'ils ne luttent pas tout à fait sur le même marché ; comme deux divisions d'un même sport, ce film étant une espèce de relégable !). Le privilège est d'ailleurs assez prévisible, la chose étant produite par Clooney / Soderbergh, et jouée par Georges donc, c'est bien normal, mais aussi par Matt Damon, Christopher Plummer et Chris Cooper. Et Amanda Peet ! Bref, c'est du beau linge.
L'Iran, le Moyen-Orient, c'est un peu l'autre pays du pétrole, car il fait trop chaud pour faire du fromage. Le film montre les destins parallèles de plusieurs personnages ne se rencontrant pas forcément d'ailleurs, qui évoluent dans les hautes sphères pétrolifères, et donc dans les gros sous. Jeffrey Wright est un avocat chargé d'enquêter pour un cabinet privé sur la fusion entre deux géants de cette industrie. Position peu confortable, car il travaille à la fois pour les deux géants de l'or noir, et son rapport est également attendu par le sénat américain qui cherche la fraude sous-jacente. Le pauvre gars, très consciencieux, est coincé entre le marteau et l'enclume. C'est son enquête qui va enclencher toute la dramaturgie du film. Matt Damon est super-cadre dans une société de conseil dans le pétrole. Lors d'une visite avec sa famille chez un émir, son jeune fils périt accidentellement. L'émir, grand réformateur devant l'éternel, l'engage comme conseiller. Et il y a du boulot, car le gars veut donner le droit de vote aux femmes et faire profiter le peuple de la manne pétrolière. Son frère, plus jeune et plus frivole, est pour sa part conseillé par Plummer, qui n'est autre que le PDG d'un des deux géants ayant fusionné ! La lutte à la succession du Papa s'annonce serrée ! Clooney est agent de la CIA, spécialiste du Moyen-Orient. Malgré tout, c'est un gars intelligent et consciencieux qui "fait le sale boulot" ! On l'envoie dans le Golfe pour assassiner le frère réformateur, mais ça pue l'embrouille à mille kilomètres. Certains sénateurs américains essaieraient-ils de se débarrasser du bonhomme ? Machin bidule est pakistanais ou je ne sais quoi. Il a immigré en Iran pour travailler dans les stations de raffinement avec son père. Il ne parle pas la langue, et il se fait virer comme un malpropre. Il entre dans une école coranique...
Voilà, voilà. Un bon film-annonce bien punchy par là-dessus, et le tour est joué. Si je suis allé voir le film, c'est à cause des cris de certaines personnes de mon entourage, décrivant le film comme ultra-compliqué et exigeant un DEA en géostratégie au Moyen-Orient si l’on veut comprendre quelque chose. Intéressant, me dis-je, un film grand public (art et essai !) éminemment compliqué. Et voir un film auquel on ne comprend goutte est souvent une délicieuse expérience, comme le disait Ruiz, et comme la vision d'un film des Straub le prouve ! On est obligé de comprendre et de ressentir par les béances de la narration, par les ellipses et par la mise en scène. C’est merveilleux et délicieux, en ces temps de sur-lignage atomique des histoires dans les films. Chic !
Bon, pour être honnête, le film n'est pas si compliqué que cela. C’est la description d'un univers très resserré, malgré l'éloignement géographique, et où les influences sont embrouillées mais certaines. D'autre part, le réalisateur, Stephen Gaghan, bonjour Monsieur, choisit plutôt le parcours d'ellipses (enfin un peu), et privilégie les indices éclatés, distribués au compte-goutte, juste de quoi pouvoir bien comprendre, et clairement cette fois-ci, les enjeux de chaque personnage, et donc de chaque quête. Disons que la structure, faite de saynètes éparses, contribue à donner un sentiment d'inéluctable et de pression réelle sur la totalité du film, ce qui est d'ailleurs, et ça tombe bien, le sujet du film. Le bonhomme a morcelé son scénario, c'est déjà ça, se dit-on... Mais en fait, pas tant que ça, ou plutôt si, complètement ! Gaghan, effectivement, déconstruit légèrement son scénario déjà un peu complexe, donnant la fausse impression d'une grande complexité cosmique de façade.
Malheureusement, le scénario n'est pas la narration, et un film n'est pas le scénario non plus ! Et la mise en scène, quant à elle, en plus de reprendre un bête découpage de film chorale, comme c'est la mode en ce moment (COLLISION, fraîchement oscarisé, bonjour l'angoisse), n'est pas aussi iconoclaste. On peut se réjouir de voir un film un poil plus compliqué arriver sur les écrans. Mais ça ne suffit pas. À l'image d'un TRUMAN CAPOTE dont nous parlions il y a quelques jours, mais dans un autre style, SYRIANA veut la jouer sobre, ce qui est aussi une mode chez nos cousins ricains. Et encore une fois, c'est un peu les mêmes problèmes de mise en scène qui se posent.
 
D'abord un problème de rythme. Faire dans la langueur, contrariée par le découpage en saynètes (encore une fois, la chèvre et le chou, c'est toujours mauvais signe), pourquoi pas ? Mais cela exclue-t-il de donner du rythme à son film et de faire du montage ? Non, bien sûr, et c'est là d'abord que SYRIANA pèche. Le montage n'a strictement aucun intérêt, que ce soit à l'échelle de la scène ou de la séquence. Le filmage a beau être à l'épaule, base actuelle des docu-dramas pour le cinéma, rien n'y fait. Ce qui est filmé, c'est l'histoire et les personnages, de manière compréhensive et claire. En d'autres termes, on filme le scénario. Quand un personnage prend l'ascenseur, on le voit appuyer sur le bouton. C'est tout. Le montage ne fait rien d'autre. Et le tout, sans rythme, comme le prouve la laborieuse séquence alternée de la fin, où il y a un peu plus d'action, mais très mollassonne.
Le reste découle de ces parti-pris. Sans montage, il n'y a pas de mise en scène, bien sûr. Le cadre, quant à lui, est doucement laid et ne fait aucun effort, bien en dessous, avec les mêmes prérogatives pourtant, que le modèle de ce film : TRAFFIC ! Ben oui, tout ça court quand même après le film de Soderbergh, quand même bien plus tenu et bien mieux cadré ! On saluera cet opportunisme de bon aloi. Ici donc, le cadre est bêtement médiocre, puisqu'il ne fait aucun effort. Le son fonctionne de la même façon, mais en plus maniéré, car sa seule fantaisie est de baisser en fondu le volume des ambiances pour faire passer un peu de musique, ou alors d'ouvrir un plan qu'on suppose bruyant par de la musique douce. Mouais. Pas de quoi révolutionner l'Histoire de l'Art, là non plus. La photo, signée Robert Elswit (qui signa celle de PUNCH DRUNK LOVE pourtant), est complètement ternasse et sans intérêt.
Scénario a encore frappé, donc. Et de ce point de vue là, le film n'apprend rien et ne dit rien de faramineux. Certes, on n’est pas dans l'apologie révolutionnaire des clichés les plus bébêtes comme le faisait l'ignoble THE CONSTANT GARDENER (ça faisait longtemps !). Mais bon, découvrir en fin de parcours que la misère mène aux attentats suicides, que les sénateurs sont cupides et que le gouvernement US ou bien ses entreprises font et défont quasiment à leur guise la politique au Moyen-Orient (chose qui pourrait être dite d'autres pays comme la France, en direction d'autres pays, comme les pays pétroliers d'Afrique), voilà qui n'est pas bien neuf, et qui ne touchera que ceux qui n'ouvrent jamais un journal papier et se contentent d'un "journal" télévisé" ! Le peuple des pays pétroliers est absent, les intérêts économiques dictent les mouvances politiques, les gouvernements extérieurs financent les terroristes (à certaines périodes, plus maintenant, vous pensez bien !), etc. Que des scoops ! Alors oui, le rythme prozac du film, allié à des acteurs plutôt sobres (dont un bon mais court William Hurt) se serait suivi tranquillement sans penser à autre chose. Mais vu les "révélations" du film, vu son annexion par le "documentaire" (et encore, version collège) et vu son absence tranquille de mise en scène ayant un peu de personnalité, on ne peut dire qu'une chose : le contrat n'est pas rempli ! Message aux réalisateurs : le cinéma est un art ! BRAQUEURS AMATEURS, le dernier Jim Carrey ou ZOO de Greenaway (ça rime !), c'est de l'art, plus ou moins bon, je vous l'accorde, mais c'est de l'art. Voir un film renoncer, une fois plus, à en faire, et surtout considérer la salle obscure comme une salle de classe, est quelque chose de profondément opportuniste, et surtout de diablement énervant. Outre que moi, spectateur lambda, je sois pris pour un analphabète, ou au mieux un élève de troisième, je trouve vraiment désobligeante cette façon de piller le travail de journalistes, de documentaristes, et de spécialistes... (qui l'ont peut-être bien cherché, mais ça, c'est une autre histoire). Et puis, ça fait un moment, plusieurs décennies quand même, qu'on fait de la fiction politico-à-thèse, ou engagée si vous préférez, et cela n'a jamais rien changé ! Enfin, de manière plus "philosophique", ce genre de films forme une très mauvaise éducation pour "le peuple", c'est-à-dire vous, lecteurs, et moi-même personnellement, dans le sens où ils entretiennent l'illusion qu'un film peut faire réfléchir à la marche géopolitique du monde. C'est faux. Surtout de manière aussi simpliste. On sait que les situations sont bien plus ambiguës (et par forcément complexes, deux mots que confondent les film-makers !) dans la vie réelle, et que, en premier lieu, de toute façon, ce type de procédé finira un jour par être utilisé par le "camps adverse". Et quand un émirat corrompu se lancera dans la critique de l'occident avec les mêmes armes audiovisuelles, on réalisera (enfin ! hé-hé !) que ce type de narration et de projet peut très bien s’apparenter à du cinéma de propagande. Ou de lobbying si vous préférez, un mot plus politiquement correct. Et quand une personne malintentionnée viendra utiliser ces mêmes armes, faudra pas venir pleurer sur l'épaule du Docteur. Et ça, c'est un problème intellectuel, un problème de structure. Que les opinions exprimées soient libérales ou autoritaires (dictatoriales) n'y change rien. Et on sait bien pourtant que le seul moyen de ne pas faire tomber un film dans un premier degré aussi bébête et sincère que celui de SYRIANA, c'est encore de mettre un peu de mise en scène et de montage, faire preuve d'un peu d'originalité, bref, utiliser son art en tant justement qu'expression artistique. Est-ce trop demander ?
Dr Devo.
PS : Exemple de film engagé : LES DIABLES de Ken Russell ! Ou le fabuleux WALKER d’Axel Cox (rien à voir avec Chuck Norris, je vous rassure) dont on avait déjà causé ici.
PS2 : Pour ceux qui veulent une critique d'un film de Chuck Norris sur ce site, si, si, c'est possible, allez voir la belle notule et le bel article du fantastique Marquis !
PS3 [Ah ? Pas X-Box alors ? NdC] : Et pour les fans hardcore du Marquis, voici une bonne nouvelle : l'abécédaire nouveau est en chemin ! Pour très bientôt !
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
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Lundi 13 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Bernard de Fursac" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas tout d'aller voir des films, après il faut les chroniquer ! Et là, c'est bizarre, il y a ce sentiment incertain qui plane dans l'air, comme une odeur de gaz... C'est toujours un plaisir, et même un luxe, que de venir ici vous exposer mes petites pensées. Le vrai bonheur dans la vie (mis à part l'achat d'un mountain-bike, ou mieux d'un vélo dit "bi-cross"), c'est d'écrire un article pour Matière Focale ! Bon, ceci posé, ce n'est pas le tout. Le plaisir, c'est bien, mais encore faut-il avoir des choses à raconter sur les films, et ce sans rallonger la sauce ni diluer ! Et quelquefois ça pose problème. Dans ces cas-là, petit scripteur focalien, abstiens-toi de faire un article sur le dit-film...
 
Bonne nouvelle que m'annonce le Marquis... Il suffit quelquefois d'une seule phrase pour tout mettre en perspective, et là, le messager, c'est le Marquis, qui me rapporte, ça y est, la France est sauvée : Daniela Lumbroso (la femme qui a tout vu depuis 10 ans au cinéma... Réfléchissez... Et imaginez Daniela qui va voir LA FIANCÉE DE DRACULA de Jean Rollin ou LE FILMEUR de Cavalier ! Intéressant, non ?) a été remplacée ! C'est Isabelle Giordano, la femme (de) gauche qui devient Madame Cinéma du service public. Déjà en soi, c'est une sacrée nouvelle. L'histoire bégaie. Il n'y a rien de remarquable dans cette nouvelle, mais... En passant devant son poste, Marquis découvre le sujet de sa première émission. Tenez-vous bien, c'est du sérieux. Tenez-vous mieux ! "Cinéma Engagé : la France à la Traîne !" Oui, oui, cher lecteur, tu as bien lu ! Il est temps que la France se remue les fesses ! C'est fabuleux. On a très envie de lever des fonds de soutien sur Matière Focale, afin de payer à Isabelle G. un numéro récent de "L'Officiel des Spectacles". Elle nous a prévenus en tout cas. Isabelle, c'est vraiment la Arlette du cinéma. C'est une radicale.
Gageons que si la carrière politique de Giordano se passe aussi bien que sa carrière critique, elle deviendra Ministre de la Culture, qu'on s'amuse un peu.
 
Ah, aller voir les films sans rien savoir d'eux, en ne lisant pas le moindre résumé et sans se faire polluer par le moindre film-annonce ! Vous connaissez quelque chose de plus divin, vous ? En tout cas, c'est comme ça qu'on se retrouve dans la salle de BRAQUEURS AMATEURS de Dean Parisot, réalisateur du sympathique GALAXY QUEST. En fait, j'avais regardé l'affiche, assez laide, pour m'apercevoir qu'on retrouvait dans ce film Tea Leoni, actrice qui m'avait subjugué dans le pourtant moyennisssime SPANGLISH, où elle jouait une bourgeoise dangereuse et agressive (en quelque sorte). Je suis allé voir ce film, donc, pour elle.
Jim Carrey est donc marié à Tea Leoni. Lui est super-cadre dans une grosse boîte américaine. La vie est belle. Le couple vit heureux avec leur fils de 7 ou 8 ans. Une famille aisée, donc. Carrey apprend qu'il va sûrement avoir une promotion qui va le faire grimper au sommet de la pyramide de son entreprise. Il est bien entendu fou de joie et commande de suite du nouveau gazon pour mettre devant la maison ! Et effectivement, le lendemain, il est promu porte-parole officiel de la boîte, et par Alec Baldwin (le PDG) lui-même ! C'est complètement inespéré. L'après-midi même, il doit présenter les résultats du groupe dans une émission économique sur le câble. Et ça se passe très mal ! Les résultats sont désastreux, et en cinq minutes, les actions de la boîte perdent toute leur valeur. C'est la banqueroute, tout le monde est licencié dans la journée !
Alec Baldwin n'a pas l'air plus bouleversé que ça. Il a utilisé Jim Carrey comme fusible ! La chute des actions était prévue de longue date, et même soigneusement préparée.
Jim Carrey est donc chômeur, et Tea Leoni aussi car, dans la journée, elle a démissionné pour pouvoir s'occuper de son fils, profitant ainsi de la "promotion" de son mari qui, en fait, n'aura duré qu'une demi-journée ! Voilà la famille sans revenus ! Mais Carrey ne retrouve pas de travail. Au bout de quelques mois, c'est la misère totale. Leur épargne, faite de fonds de pension et de stock-options, a coulé avec l'entreprise. Le couple a tout revendu sauf la maison (qui n'a plus de valeur). L'électricité est coupée, l'eau aussi, c'est la misère. Carrey accepte finalement de travailler chez Leclerc (enfin Walmart). C'est un échec... Petit à petit, le couple s'enfonce dans la crasse et descend l'échelle sociale...
 
Bah, en voilà un bon sujet de comédie ! Dommage que le titre français de ce FUN WITH DICK AND JANE, plus ambigu, vende la mèche quelque peu. Mais ça n'est pas grave, les activités de braquage du couple ne sont qu'un petit point dans la narration de ce film. Drôle de projet en tout cas. Le but de ce métrage est clairement de faire un film de série A vite fait pour Jim Carrey et à sa propre gloire. Et engranger des millions de dollars vite fait. Bref, c'est complètement du cinéma pop-corn comme Carrey en a beaucoup fait, même si, depuis quelques années, il essaie d'élargir et de re-crédibiliser sa carrière avec des sujets ambitieux comme ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND ou TRUMAN SHOW. L'acteur, ô grâce des exploits divins, avait même réussi à trouver un équilibre dans son jeu, à mon avis grâce aux fabuleux frères Farrelly. [Je déteste le Carrey de THE MASK par exemple, et je pense qu'il bousille complètement un film comme DISJONCTÉ. Mais dans FOU(S) D'IRENE par exemple, il est très bon... Et le couple qu'il forme avec Jeff Daniels (dont c'est sûrement le grand rôle de sa vie) dans DUMB AND DUMBER est sensationnel... Bref, il faut le tenir, l'animal !]
Ici, on est donc dans le gros cinéma de divertissement. Bon. Gardons cela à l'esprit. Ce n'est pas une raison pour ne pas voir avec plus ou moins de lucidité ce que le film a dans le ventre. On se souvient, il y a un an ou presque, de l'ignoble EN BONNE COMPAGNIE qui pourtant fut défendu ardemment par la critique et par le public pour son mélange de comédie romantique et de social "pas bête" (je cite), dans l'air du temps pour ainsi dire. À la vision, on découvrait en fait, un film mou, d'une bêtise hallucinante sur le plan humain et social. Vraiment un petit machin que j'aurais considéré comme complètement terne s'il n'avait pas été si fier de lui, si imbu de lui-même. La mise en scène était dans la moyenne, c'est-à-dire nulle, anonyme si vous préférez, ou il n'y en avait pas si vous voulez. Le propos était stupide et complètement petit-bourgeois. De quoi séduire quelques gros cadres et des alter-mondialistes ou autres! [Ça fait deux fois que je fais des allusions politiques dans cet article. Voilà qui ne dit pas grand chose sur moi, car n'oubliez pas, quand je parle de politique ici, ou de choses à caractère politique pour être précis, je parle en fait de cinéma ! Voilà ! Les choses sont claires comme ça !]
Ici, changement de perspective assez sympathique. La vision proposée de l'entreprise est radicalement opposée. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est son but ? Qui sont les gens qui la composent ? BRAQUEURS AMATEURS répond avec pertinence ! C’est un paradoxe. Voilà un film complètement pop-corn, complètement Jim Carrey de l'époque neu-neu, mais qui en même temps est un film sur l'Entreprise. Et pas au second degré, pas de manière allégorique, pas en utilisant ce cadre comme toile de fond. Non, le sujet, c'est l'entreprise, l'entreprise, l'entreprise, et la toile de fond, ce sont les problèmes d'argent du couple ! Le mélange est assez étrange. Un peu comme si vous alliez voir un STAR WARS EPISODE 8, en vous apercevant que c'est carrément une adaptation du CAPITAL de Marx (je ne grossis qu'un peu !).
Deuxième paradoxe, le film n'est pourtant pas, et n'en déplaise à Isabelle G., un pensum démonstratif, ni un film à thèse. On est plutôt dans la monstration que dans la démonstration / dénonciation. [Que de beaux jeux de mots fins ! Hey Télérama : je suis libre !!!! Et pas cher !] En tout cas, même s'il y a un poil de petit message dans la séquence finale, le spectre de Bertrand Tavernier ne hante pas le film.
Et qu'est-ce qu'on apprend ? Les gens qui ont des options et qui épargnent dans les fonds de pensions ou achètent des actions EDF sont des imbéciles. Le but suprême de l'existence, c'est de faire pousser le gazon (l'achat de la maison et la conception du petit Juju n'étant qu'un moyen d'y parvenir). Que tous les salariés sont interchangeables au travail (on le savait !), mais aussi dans leur vie privée ! Ce sont tous des crétins des alpes, et sans doute Leoni et Carrey aussi. Ou du moins, à peine moins que les autres, car le film reste une fiction, et qu'il faut qu'ils gagnent leur statut de héros ! Bref, le petit-bourgeoisisme crasseux et mortifère de presque toute la population occidentale est très bien montré. Et il est normal que le couple nous paraisse sympathique, car ils ont réussi à monter en haut de l'échelle. Pour paraphraser Camus, Leoni et Carrey sont les seuls héros que vous méritiez, chers Focaliens !
 
Alors le scénario fait souvent mouche. Tout cela est évidemment emballé avec quelques ficelles grossières (on est dans le pop-corn quand même, gardons cela à l'esprit), mais dans le même mouvement, tout y est ou presque. On notera notamment la meilleure scène du film, une "scène de sexe" fabuleusement amenée et très drôle (oui, parce que la fonction sexuelle du couple fait aussi partie du plan d'entreprise, bien sûr). La déchéance sociale du film est elle aussi assez surprenante. En un mot, on peut dire que tomber en bas de l'échelle, c'est forcément tomber dans l'illégalité, et ce avant même de se lancer dans le braquage. La chose est assez fine, car le film se déroule quand même dans une des grandes démocraties de la planète ! Là où il réussit le mieux, y compris dans sa mise en scène, c'est dans les séquences où Carrey n'est qu'un pion dans le marché du travail (les entretiens d'embauche, les scènes au Walmart, etc.). Ces séquences sont en effet les mieux amenées, et dégagent un certain parfum absurdo-brazilien de bon aloi que je vous laisse découvrir. Il n'est donc pas étonnant de retrouver au milieu du film une chanson du groupe Devo, puisque c'est bien de ça qu'il s'agit : de dévolution, sans fard ni paillette !
 
Malheureusement, à part donc une ambition certaine et quelques scènes réussies, BRAQUEURS AMATEURS est loin d'être exempt de défauts. La mise en scène, stricto sensu, est souvent assez médiocre, à l'image du reste du cinéma pop-corn. Il n'y a quasiment aucune fantaisie de mise en scène, à part (un peu) les scènes "braziliennes" et une autre (bien mieux) filmée en lumière noire (!). Plus le film avance, plus elle se borne à être une accumulation de champs / contrechamps stériles qui finissent d'ailleurs, au fur et à mesure, par n'être plus qu'une succession interminable de gros plans. Bon.
Autre défaut, scénaristique cette fois, nos fameux Trois Actes, Mamelles Sacrées du cinéma grand public (ou non). Ici, les coutures et les enchaînements entre les trois parties sont souvent grossières, et font baigner le film dans un processus trop logique et trop prévisible. La partie qui concerne la défiguration du couple est trop longue et trop justificative. Elle fait retomber le rythme du film, et amoindrit l'aspect corrosif qu'aurait pu avoir la dernière partie, qui n'est plus, au final, qu'un simple et vulgaire développement. Le film est assez fort pour être clair et fonctionner sans effort, les doigts dans le nez. Ce sur-lignage structurel est donc, en plus de rendre la chose terriblement classique, parfaitement destructeur dans le propos et dans l'effet de surprise qui devrait jouer beaucoup plus. C'est le gros défaut du film avec sa mise en scène.
Enfin, dernier problème : Jim Carrey. Certaines scènes du film, ou certains détails, ont été ostentatoirement (si je veux !) réécrits pour renforcer le personnage-Jim-Carrey ! Quel dommage ! Du coup, on se trouve à mi-chemin entre le Carrey moderne de ces dernières années (façon Farrelly Bros) et le Carrey grimaçant traditionnel ! C'est une très mauvaise option, comme toutes celles qui essaient de ménager et chèvre et chou. Ajoutez là-dessus une VF calamiteuse, comme d'hab' dans ce genre de comédies, et vous vous retrouvez avec un film qui, s'il arrive à marquer certains points, s'en trouve fort diminué à l'heure des comptes. N'oublions jamais en tout cas que Carrey, si l’on veut obtenir quelque chose de lui, doit être fermement tenu en laisse. Tea Leoni s'en sort parfaitement, toujours avec cette étrange attention et cette implication totale, et on tarde de la retrouver, fût-ce sur le même registre, dans un film plus solide où elle devrait fort logiquement casser la baraque.
 
Alors oui, il y a quelque chose de complètement réjouissant dans ce film, une façon, en quelque sorte, de mettre sous les yeux du public sa propre condition de minable, sans fard et sans mépris, mais fermement. Un doigt tendu aux spectateurs, mais avec tendresse en quelque sorte. Et c'est très bien. Bien mieux que trois mille films européens engagés sur le mode " MARTINE FAIT DU CINEMA SOCIAL". Mais dans le même mouvement, ni la structure, ni la réalisation n'arrivent à trouver un épanouissement nécessaire, ou un carcan qui puisse faire fructifier une originalité plus grande et plus digne encore. On a l'impression, de peu, et c'est un paradoxe car le film fonctionne bien sur ses éléments les plus fugaces et les plus subtils (sur les chose les plus difficiles, quoi !), de sombrer de nouveau dans quelque chose de plus conventionnel. Le plus dur et le plus malpoli était fait, mais le réalisateur n'a pas retenu les leçons qu'aurait pu lui offrir le cinéma des Farrelly (très social également) ou d'un John Landis par exemple. Et on se met à rêver de ce qu'aurait pu donner un tel projet, fort intéressant, entre leurs mains. Dommage. Ceci dit, on s’y amuse plus qu’à L’IVRESSE DU POUVOIR !
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 12 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Sa Bosse Dure" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
On continue notre voyage en salles, après une période d'abstinence un peu obligatoire, emploi du temps oblige (et avant quelques pépites qui seront vues en salles la semaine prochaine, mais gardons le suspense et motus). Ah, les Césars ! Mon Dieu, les Oscars ! Vous l'aurez remarqué, on en fait peu de cas dans ces pages, même si, l'année dernière, Mr Mort avait fait quelques articles sur le sujet pas piqués du hanneton, tout à fait injurieux et délicieux à la fois, comme lui seul est capable de le faire ! Sans préméditer le coup, et donc sans vouloir aller vérifier si les votants aux Oscars ont eu raison ou tort (devinez...), je me suis glissé quand même à la première séance de CAPOTE, sans réelle impatience, car n'ayant lu aucune ligne sur le sujet avant de l'avoir vu (chose qu'on devrait faire systématiquement), on ne peut que facilement en déduire qu'il s'agit d'un "biopic", genre ignoble s'il en est, royaume de la boursouflure complète et indigeste. Souvenez-vous l'année dernière de mon dépit en allant voir l'affreux THE AVIATOR ou encore ALEXANDRE (les deux en deux jours !). Rien que d'y repenser, des frissons d'horreur me parcourent ! Mais ce mercredi matin là, le cerveau sans doute un peu dans la vase, je ne me suis pas rendu compte, consciemment du moins, que j'allais voir un film de ce genre, et j'entrais dans la salle en toute bonne foi. Vous avez remarqué comme le petit vélo du cerveau tourne pendant les pubs au cinéma ? Moi, c'est toujours à ce moment que je me dis : mon dieu, qu'est-ce que je fais là ? Bah, le ticket était pris, et de toute façon la période est plutôt calme, donc pourquoi pas... La peur n'évite pas le danger, la musique hollywoodissime et la longueur phénoménale de ces biopics non plus !
 
Truman Capote est Philip Seymour Hoffman, à moins que ce ne soit le contraire, ou réciproquement. C'est la fin des années 50. Presque par hasard, Capote découvre dans le journal un petit article relatant le quadruple meurtre d'une famille rurale absolument sans histoire, dans une petite ville de l'Arkansas (je crois). Immédiatement et sans réfléchir, Capote décide de demander au journal qui l'emploie occasionnellement (le New York Times, je crois) de lui financer son voyage afin qu'il puisse mener l'enquête et faire un bon article. L'affaire est dans le sac rapidement, et Capote part avec son amie fidèle Harper Lee (Catherine Keener !).
Une fois sur place, à la vue de sa dégaine de précieux, Truman Capote rencontre quelques difficultés à rentrer en contact avec la population locale, encore sous le choc de ces meurtres surprenants et ignobles. Néanmoins, grâce à son amie Harper qui lui permet d’arrondir les angles, et surtout grâce à une utilisation subtile de sa notoriété (à l’époque, PETIT-DEJEUNER CHEZ TIFFANY est interdit de bibliothèques dans l’Arkansas, ce qui fait un vif contraste quand on rencontre Capote, homme mondain mais courtois !), l’écrivain réussit à faire parler les gens et à entretenir un réseau de relations chez les locaux. Il découvre alors les photos des meurtres, dont certains détails le surprennent et confirment son pressentiment : il y a quelque chose de doucement étrange dans ce sordide fait divers.
Il finit par rencontrer le plus sensible des deux tueurs, vite retrouvés et arrêtés d'ailleurs. Ce jeune homme doux et brisé fascine Capote, qui sait que son projet d’article est en train de muter en quelque chose de plus gros : un roman ! Il passera désormais ses journées à parler au jeune homme. Ce dernier finit par voir en Capote une espèce d’ami. L’écrivain s’enferme alors dans une situation ambivalente, où il ne peut cesser de jouer avec le jeune condamné. Et pendant plusieurs années, le temps que la sentence de condamnation à mort soit prononcée (ou non), l’obsession de Capote se renforce, et au fur et à mesure, il s’éloigne du jeune tueur qui n’a pourtant rien d’autre à quoi se raccrocher.
 
Les inquiétudes principales qui sont les miennes quand je tombe sur un biopic se sont assez vite, peut-être pas effondrées, mais au moins amoindries. D’abord, nous comprenons rapidement qu’il ne s’agira pas à proprement parler d’un biopic ! Enfin, oui et non ! Nous n’assistons pas, me dis-je dans les deux premières bobines, à une vie de Capote, mais plutôt à l’enquête non-policière du romancier pour écrire ce qui deviendra son (très bon) roman DE SANG FROID. Le moment est donc relativement court.
Deuxièmement, et là aussi contrairement aux canons du biopic, le film se présente comme relativement sobre. Petite musique (insupportable d’ailleurs à la longue, par son écriture, et aussi par son désastreux montage) à la Arvo Pärt façon Hollywood indépendant, plan d’ensemble en rase campagne, son tranquille, et même une certaine froideur de narration et de ton. Le film semble ne pas vouloir tomber dans l’un des plus gros défaut des biopics et autres films historiques : le "définitisme", qui peut se définir comme le réflexe qui pousse le réalisateur à se dire : "Voici le film définitif sur… [la seconde guerre mondiale, l’esclavage, le féminisme, etc., rayez la mention inutile !]" C’est déjà ça de pris. Du coup, on entre plutôt facilement dans le métrage. Une chose dérange cependant, surtout pour un mécréant comme moi, bien surpris dans mon ignorance de Capote, l’homme dont je en savais rien. J’ignorais donc qui était le bonhomme. Et je ne savais pas qu’il était notoirement homosexuel. OK. Evidemment, le problème ne se situe pas là ! Ce qui frappe paradoxalement, et malgré tout ce que je viens d’énoncer, c’est Philip Seymour Hoffman ! Le réalisateur présente son personnage en trois coups de cuillère à pot en entrant vite dans le vif du sujet, à savoir à travers une scène mondaine où c’est Capote qui tient l’attention de tous. Capote y est décrit comme une sorte d’Oscar Wilde à la sauce Monty Python, teinté (chose que le réalisateur soulignera de manière pachydermique sans en avoir l’air ( !) dans quelques répliques plus tardives) de Jeanclaudebrialisme. Cf. l’anecdote sur Marilyn M., c’est tellement chic.
Mais ne nous égarons pas. Dès ces premiers mots de Hoffman, on se dit que non, décidément, ce n’est pas possible, on ne tiendra jamais, il faut sortir de la salle. Petit doigt en l’air façon actor’s studio, phrasé et déplacements éminemment super-follasses, et tics au kilomètre : pour le coup, lui, le Hoffman, est en plein biopic tout seul ! Comme disait le poète de la raquette, attention les soukouss ! Hoffman construit dans cet univers de dentelle triste un personnage qui a le charme des tractopelles sur le chantier du canal de Suez. Ça pédale très vite, même dans les descentes, et le gars y va à fond. Bon, d’accord, me dis-je, Capote est homo, oui bon, bon d’accord, ça sent le visionnage de milliers d’heures d’archives, etc. Hoffman offre d’entrée de jeu ce que le biopic a de pire : l’imitationisme ! On s’en fout que Capote se grattait l’oreille dès qu’il utilisait un adjectif, on s’en fout de savoir qu’il ajustait ses lunettes toutes les trois minutes. Et personnellement, si je mettais en scène la vie de De Gaulle (ça serait pas triste !), je ne confierais pas le rôle à un imitateur de Henri Tisot. On se croirait revenu en pleine période De Niro (oh no !) / Streep ! Une horreur ! Je pense que dans dix ans, le réalisateur ne pourra pas s’empêcher de rire en voyant ça ! Arrêtons-nous là un instant. Par ce biais de l’imitationnisme (signalons le cas de l’excellente Cate Blanchett dans THE AVIATOR, complètement et douloureusement ridicule et nullissime, obéissant très certainement aux directives de son metteur en scène), les cinéastes cherchent à faire entrer leur film dans le réel (ou le contraire), question souvent posée sur ce site, notamment à propos du PETIT LIEUTENANT, du VOLEUR DE BICYCLETTE, et très récemment à propos du dernier Chabrol, L’IVRESSE DU POUVOIR (ces débats ont eu lieu dans les commentaires des dits articles !). Voici mon conseil aux réalisateurs : plutôt que de chercher le "réalisme" documentaire dans la diction et l’apparence de votre personnage principal, cherchez la cohérence de votre propre film. Nous, on s’en fout, on n’ira pas vérifier si Capote avait vraiment l’air d’une folle ou pas !
Quand on a déjà vu Hoffman jouer, plutôt bien en général, le voir en Capote-Zaza est quelque chose de splendouillet jusqu’à l’infini. Ce sur-lignage au stabylo thermonucléaire finit en apothéose dans les scènes suivantes où Hoffman fait une chose que je n’avais encore jamais vue : le nose acting ! J’avais déjà vu du body-acting, c’est même une pratique très répandue : jaw-acting (Tom Cruise par exemple), lips-acting, le plus discret (quoique ?) hand-acting qui est sans doute le plus efficace, etc. Mais alors, le nose-acting, personne n’avait osé ! Hoffman joue fabuleusement avec ses narines dans ce film, et rien que pour ça, oui, oui, il mérite l’Oscar, car il s’est défoncé comme une bête ! Quand j’ai vu ça (sur grand écran, en scope et en digital, je vous jure, ça ne se loupe pas !), je me suis dit que c’était terminé au bout de dix minutes, ce film. Et pourtant, Hoffman finit par rapidement mettre de l’eau dans son vin, et arrête de nariniser. Ouf. Capote restera une grande folle pendant tout le film, mais on finira par s’y habituer un peu. Finalement, les dix premières minutes de sa performance font peur, mais ça ne dure pas, si on est de bonne humeur ! Il y a des jolies choses dans le travail de Hoffman, mais aussi pas mal de sources de contrariété. Quelquefois, quand le personnage ne parle pas ou quand il est immobile, on se dit qu’un Hoffman normal et tout simple aurait bien mieux fait l’affaire.
 
Résumons. Un film qui s’annonce sombre et triste, tragédie de silence glacé (Oohhhh, c’est beau !). Dans le même temps, un acteur en roue libre qui veut rentrer à tout prix dans l’article "les plus grands acteurs du monde" du dictionnaire du cinéma de Bernard Rapp, puis qui finit rapidement par mettre un tout petit peu d’eau dans son vin. Bien. Nous en étions là.
 
Oui, il y a une certaine sobriété, tout en calcul, dans ce TRUMAN CAPOTE. C’est une tragédie froide. Montage fait (d’abord) de petites scènes courtes, favorisant plutôt l’ellipse. Métaphore simple (simplissime ?) des montages presque parallèles (New York en plans rapprochés, pleine à craquer et pleine de bruit et de vide, vs. Arkansas en plan d’ensemble, vide de paysages mais empli d’un événement qui hurle de souffrance), des personnages secondaires très bien sentis et vraiment subtils, et une liste d’événements assez surprenants, dans le sens où tout ce qui est enquête, suspense, film de procès (beurk), enterrement, témoignage des proches et autres grands moment hollywoodiens sont soigneusement évités au profit, comme je le disais, de l’ellipse, et aussi d’un sentiment de tristesse et de solitude. Si la photo froido-blanchâtre (due à la copie peut-être) n’est pas trop à mon goût, elle contribue à établir une ambiance frigo. Ça cadre gentiment, sans plus. Bien.
 
Signalons quand même une très belle introduction, classique mais forte, et qui se termine fort joliment par une belle idée simpliste : le cadre sur le mur ! Bravo, ça c’est ignoble et magnifique, ça c’est de l’effroi. La scène de la montée des marches du Palais de Justice résume bien le film, sinon. C’est sobre dans le champ et c’est tant mieux, et complètement attendu dans le contrechamp (flashs des journalistes + ralentis quand on cadre Hoffman, c’est-à-dire le plan le plus banal de l’histoire, le cadrage le plus attendu). Mouais. Il y avait aussi une très bonne idée, celle de la scène de la dernière rencontre, où le plan sur Hoffman montre de manière assez sensuelle l’absurdité de la situation : quand on ne peut discuter que cinq minutes avec quelqu’un, on ne peut pas se retourner pour marcher vers la porte, on hésite même à marcher à reculons, ce qui serait plus logique, pour ne pas interrompre l’image. Malheureusement, c’est assez mal cadré. [Ce champ sur Hoffman marche d’ailleurs bien mieux que le montage en sauce des exécutions, qui est vraiment sans intérêt.]
 
Dans le sens, il y a aussi du surprenant. Le sujet du film, c’est la manipulation de Capote, prêt à tout pour faire son livre. Le but du réalisateur est de montrer un personnage complexe, qui ne s’explique pas, agit par instinct, y compris dans sa fascination pour le jeune tueur. Il est vraiment touché par ce dernier, mais l’utilise, le retourne et le manipule sans vergogne. Cette thématique est très intéressante, même si le réalisateur, trois fois hélas, préfère axer son film sur la notoriété de Capote et sur sa mondanité, plutôt que de se lancer dans le combat mille fois passionnant sur l’Art über Alles. Capote aurait dû être une bête d’art, un monstre de création, et mettre cet Art au-dessus de tout, quitte à contredire son amitié avec le jeune homme. Voilà où était l’enjeu. Le réalisateur, lui, préfère opposer cette relation chahutée entre les deux hommes à la mondanité de Capote. Or, cette dernière (la mondanité) est une problématique intéressante si elle est auxiliaire d’une thématique plus importante : la création. Bennett Miller se trompe entre thème principal et contre-chant, entre maladie et symptôme. Dommage.
 
Du coup, le film navigue entre plusieurs eaux, à la fois lourdingue et sobre, elliptique et linéaire, abstrait (le caractère inexplicable et superbe, au fond, de Capote) et hollywoodien (les scènes majeures sont en général beaucoup plus bêtasses que les petites scènes), etc. Si l’on évite le film à thèse, ce qui est déjà pas mal, rien ne décolle vraiment, et les ambiguïtés, les abstractions effleurées, les Mystères quoi, sont très lisibles dans les intentions, mais ne s’incarnent vraiment jamais. À mesure que le film avance, la mise en scène devient de plus en plus redondante, les gros plans finissent par envahir des tunnels sans fin de champs / contrechamps, etc. Curieusement, on a supporté sans s’en apercevoir le grimage d’Hoffman, mais rien ne plonge le film dans l’abîme et tout cela est bien trop sage. Les choses, au final, ne sont jamais qu’effleurées, ce qui est d’autant plus dommage que le ton, pour ce genre de film, et l’ambition du sujet, étaient pour une fois, un peu différents. TRUMAN CAPOTE ne reste qu’un film d’intention, un processus intellectuel de montage qui ignore finalement sa propre matière (la mise en scène) pour se contenter d’une finalisation sur papier, dite mais non-présente véritablement. Je serais par contre plus sévère sur l’utilisation de la scène DU flash-back, qu’on sent venir au moins une heure à l’avance, et qui déprécie le film très largement. Cette scène n’a aucun intérêt et se révèle fadasse, en plus d’être complètement hollywoodienne. C’est exactement dans ce genre de choses que le film se plante, dans ce refus ou cette incapacité à le faire sortir des sentiers battus et à jouer un double jeu, mi-arty mi-hollywoodien, mi-hollywoodien mi-abstrait, etc. La chèvre et le chou sont ménagés, certes, mais aucune des deux parties n’est achevée. TRUMAN CAPOTE est finalement un film qui ne choisit pas son camp.
 
Il faut quand même signaler les points forts du film. C’est une évidence, les personnages secondaires sont formidables. Chris Cooper est très bon en shérif. Sobre. Et Catherine Keener, formidable de A à Z, est tout simplement sublimissime. Jeu nuancé capable d’exprimer le tourment des sentiments, attention extrême à tout ce qui se passe, présence infernale, c’est, encore une fois, un sans-faute. Il faut la voir rire avec Capote et être en même temps complètement furax ! C’est superbe. Si vous ne connaissez pas cette grande actrice, allez voir le film ! Elle représente quand même, et de loin, son atout principal.
 
Enfin, avant de nous quitter, permettez-moi de vous conseiller l’incroyable article de Pierre Murat dans Télérama, qui arrive à faire un article sur le film, sans jamais en parler ! Il raconte la vie de Capote (telle que dans le film) et c’est tout. Même pas la traditionnelle note sur les acteurs, rien ! Un résumé ! Il faut le lire pour le croire ! Belle déontologie en tout cas, chapeau la France ! Je me demande combien on l’a payé pour cet article ?
 
Désappointement Vôtre,
 
Dr Devo.
 

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Vendredi 10 mars 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "I Got The Power" par Dr Devo d'après une photo de la Hanson School of Dance (Canada)]

Chers Focaliens,
 
Et si on retournait au cinéma ? Et si on écrivait un article ? Car en effet, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas réglé son compte au grand écran, la faute à un emploi du temps chargé jusqu'aux oreilles. Mais ce fut un mal pour un bien, puisque cela m'a permis de vous laisser entre les mains expertes et malicieuses du Marquis et de son formidable Abécédaire (à ranger bien sûr aux côtés de celui de Deleuze, c'est tellement chic !).
 
Allons-y gaiement donc, et rattrapons le temps perdu. On commence par cette vieille ganache de Claude Chabrol ! Ah ! le Chabrol, tout un poème. Un cinéma pépère, aux allures plutôt sympathiques mais un peu dilettantes. Et puis cette année, j'avais enfin découvert, grâce au Marquis encore une fois, le très beau ALICE OU LA DERNIERE FUGUE dont nous avions parlé ici, et qui était assez fabuleux pour qu'on en vienne à se demander s'il était réalisé par le grand-père de MERCI POUR LE CHOCOLAT et autres petits machins poussifs. Epoustouflé par ALICE..., on se fit la promesse d'aller jeter un œil attentif aux vieux Chabrol(s), afin de vérifier si la filmographie du Monsieur contenait d'autres perles du même métal. L'occasion cependant, et pour l'instant, n'a pas fait le larron. On se contentera donc de cette IVRESSE DU POUVOIR, il est vrai sans trop y croire, victime du syndrome "c'était mieux (sans doute) avant". Bah, si c'est ça ou Jim Carrey, me souffla-t-on à l'oreille...
 
Isabelle Huppert, vieille complice du Monsieur, joue le rôle d'une juge chargée d'instruire une belle affaire de trafics d'influence et de détournements de fonds impliquant quelques grandes compagnies françaises, et par voie de conséquence des membres des sphères les plus prestigieuses de la Haute Finance française. Un vrai panier de crabes, sans doute ! Professionnelle accomplie, chercheuse rigoureuse d'aiguilles en bottes de foin, Huppert avance dans son instruction à pas de loup, mais avec une belle et malicieuse détermination. Compétence rime avec psychologie pour la "petite dame" qui ne s'en laisse finalement jamais compter. Elle commence par convoquer et mettre en examen François Berléand, PDG prestigieux, pur produit de la noblesse économique. C’est facile, le gars ayant empilé les fausses factures, notamment en entretenant une maîtresse aux goûts de luxe. Mais Berléand n'est qu'une ficelle qu'il va falloir tirer pour avoir le fin mot des montages et détournements financiers de l'affaire. Patrick Bruel (non ?), autre grand patron, fait du gringue à la Huppert, ça tombe bien, et surtout lui promet généreusement quelques documents compromettants. Huppert sait que rien n'est gratuit dans ce milieu, et que cet élan altruiste est sans doute complètement intéressé... Bah, on verra...
Côté vie personnelle, Huppert partage sa vie avec Robin Renucci, travailleur pépère et homme de l'ombre de Madame, c'est-à-dire homme à l'ombre, en pause pour ainsi dire. Le couple est terne. Huppert bosse tout le temps, et le petit vélo professionnel à l'intérieur de sa tête tourne même quand elle revient à la maison. Ces deux-là ne consomment plus, et surtout partagent de moins en moins. Renucci, non-ambitieux notoire (ça fait du bien dans ce contexte) ternit à vue d'œil ! Huppert voit alors débarquer son jeune beau-frère (Thomas Chabrol) avec qui elle peut discuter de son affaire en cours... Renucci est sur la touche.
Les arcanes de la politique et du pouvoir sont bien mystérieux mais parfaitement lisibles, et au Ministère de la Justice, on commence à se dire que la juge Huppert mériterait bien une petite promotion...
 
Plutôt bien lancé, L'IVRESSE DU POUVOIR, comme souvent chez Chabrol, marronnier allenien français, a bénéficié d'une plutôt bonne couverture médiatique, et cette fois-ci, la "brioche" vendeuse, c'était l'affaire Elf ! [Pour la notion de "brioche", voir cet article !] Le film de l'affaire Elf ! Dieu merci, et c'est un des petits plaisirs du film, on n'en a pas grand chose à faire, de l'affaire Elf ! Chabrol prend un malin plaisir à jouer avec les noms des personnages, qu'il code de façon outrancièrement lisible (coude, coude !), et va jusqu'à nous balancer un Charles Pasqua tellement lisible lui aussi qu'il finit par se détacher de son modèle. Chabrol, on le verra plus bas, ne s'intéresse pas vraiment à ça. Ceux qui veulent du docu-fiction repasseront. Dieu merci ! À force de souligner au marqueur fluo les connections avec l'Affaire, le réalisateur s'affranchit complètement de la chose et recrée son petit théâtre à sa sauce, en faisant, au final, que ce qui lui plaît. Bien. On s'en réjouit, car on ne va pas au cinéma pour apprendre des leçons, et les salles obscures ne sont pas, et ne devraient jamais être, des salles de classe.
 
Les milieux de la haute finance sont finalement assez peu représentés au cinéma, et puis de toute façon, on les connaît très mal, et on les charge à outrance (c'est bien normal !) des pires de nos fantasmes. Et c'est un des atouts sur lesquels Chabrol surfe allègrement ! Ben, la corruption, les détournements, la noblesse économique, c'est assez fascinant, se dit-on, et en faisant semblant de nous introduire dans les arcanes, Chabrol arrive à mettre en place, rien qu'avec le thème proposé, quelque chose d'assez... Comment dire ? Disons que le simple fait de pénétrer dans cette sphère ménage sans forcer sa petite dose de suspense. Autrement dit, le milieu dans lequel se passe le film nous donne simplement l'envie d'en savoir plus, encore et encore ! C'est noté.
 
Malheureusement, le film se déroule dans un rythme pépère, sans accroc serait-on tenté de dire. On n’est pas loin, en plus malin peut-être, d'un divertissement d'un dimanche soir où l’on ne saurait pas trop quoi faire. Le tapis se déroule tranquillement, on est gentiment pris par la main, merci, et les petits détails plus ou moins rigolos, sûrement inspirés par des faits réels (cf. les survêtements de Berléand) jalonnent sans souci le métrage. Mouais. Côté mise en scène, c'est aussi le long fleuve tranquille. Les petits mouvements de caméra sans conséquence sont présents quasiment tout le temps, sans que ça change quoi ce soit donc, et les champs / contrechamps, ni jolis ni honteux (plutôt ternes, quoi) se succèdent sans fin. On ne risque pas le bourrage d'yeux, en quelque sorte. La photo est sans âme et grisouille. De temps en temps, ce vieux brigand de Chabrol fait deux ou trois trucs cocasses et furtifs. Un début de plan très bien coupé dans le restaurant chinois (où Isabelle Huppert s'emmêle les baguettes, très bien), ou encore ce petit jeu d'échelle malicieux introduit par un dialogue ("je vous voyais plus grande !") et joliment biaisé par un décadrage rigolo en plan fixe ! Le film, finalement, est bien à l'image de ce dernier plan. L'idée est très malicieuse, mais le plan n'est pas joli, et reste à l'état d'idée-papier, sans émouvoir mais en faisant sourire. On se demande vraiment pourquoi Chabrol n'a pas truffé son film de morceaux de mise en scène de la sorte, sur toute la longueur. Au moins, il se serait passé quelque chose de plus que ces petits panos gentiment patouillés mais sans effet. En un mot, sans pour autant se lancer dans une fresque grandiloquente et folle, L'IVRESSE DU POUVOIR manque singulièrement de cet esprit baroque qu'on effleure ça et là de manière bien trop furtive. Un petit coup de sur-cadrage par ici, une minuscule fantaisie (toujours agréable ceci dit) par là, mais c'est tout. Le bon Focalien qui se respecte reste très largement sur sa faim.
Et c'est assez énervant, si l’on a le temps et l'énergie, car Chabrol finit par le livrer, son modus operandi (ça faisait longtemps, tiens !). Notamment dans la scène de l'ascenseur avec Bruel. Sans insister, le gars Claude pointe la finalité de la chose : le film est une construction de langage codé, entre experts et initiés, et ce langage finit par sombrer dans l'absurde et le surréalisme total ! Les français parlent aux français. Les carottes sont dans l'entrepôt. Je répète, les carottes sont dans l'entrepôt ! Sans surligner, enfin pas trop, Chabrol livre sa clé. On se dit que tout cela aurait quand même pu être utilisé de manière plus systématique. C’était une affaire de langage en fait, bien, bien, mais pourquoi n'avoir pas poussé le bouchon de l'absurde et du pathétique encore plus loin ? On parle, dans le film, dans un langage codé dont les références nous échappent complètement, mais dont on peut "sous-percevoir" (si je veux !) les tenants et les aboutissants. C’est rigolo, c'est pathétique (pour certains personnages), et on se doute bien que la véritable entreprise de Chabrol était là. Alors question : pourquoi n'avoir pas construit ouvertement le film et la mise en scène autour de cette très belle idée, et pourquoi la faire passer en loucedé, presque en s'excusant, au profit d'un film qui, finalement, ne provoquera pas grand chose et ne fera que "faire passer le temps", là où il aurait pu être bougrement malicieux. Chabrol n'était pas obligé de partir en de belles roues libres et non-sensiques, comme un Raul Ruiz par exemple, mais quand même, à l'heure des comptes, et selon l'humeur du moment, on a passé un peu de temps agréablement, ou alors on a le sentiment de ne pas en avoir eu pour son argent, justement ! Eternelle variation sur le verre d'eau à moitié vide, etc.
 
Côté acteurs, ça assure tranquillement. Huppert est plutôt bonne. Renucci s'endort, et nous aussi. Chabrol junior, honteusement plus vieux que son personnage, alterne le plutôt pas mal et le terne. Bruel a une excellente première intervention, puis en rajoute à mort par la suite, sans doute poussé par le Chabrol, et ça peut fonctionner. Berléand s'active avec sérieux. La seule surprise, côté casting, de ce film qui en a peu (tu la sens, la formule qui monte ? Messieurs de la presse pro, je suis votre homme !) étant Jean-François Balmer, bien moins éclatant et plus prévisible que d'habitude. Tiens, tiens. Rien de déshonorant, bien sûr, mais bon, je le note. Marilyne Canto m'a paru pas mal. Bah...
 
On est loin des amours de loin, on est loin... Chabrol fait tourner sa PME en sergent pépère (oh, pitié !), sans faire de vagues et sans passionner. L'ambition d'une ALICE... est bien loin. Ça ne déborde pas de feu sacré, et c'est presque sans s'en rendre compte qu'on en vient à penser que le milieu naturel de ce film, c'est sans doute la télévision. L'ami Claude en a sans doute sous le pied, et on aimerait quand même qu'il écrase le champignon.
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 7 mars 2006

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"Deer Wendy..." (Le Marquis)

Chers Focaliens,

La ballade des gens malheureux continue, et même, pourrait-on dire, celle des gens horrifiés, car voilà un nouvel épisode de la série MASTERS OF HORROR. La dernière fois que nous nous étions lus, c'était à l'occasion de HOMECOMING, le bel épisode de Joe Dante. On enchaîne aujourd'hui avec celui de John Landis, son vieux complice.

John Landis est peut-être célèbre pour son fameux BLUES BROTHERS, certes. Je ne suis pas un grand fan du film en ce qui me concerne, et aussi sympathique soit-il.
Ceci étant dit, il fait toujours bon, ou presque, de se ballader dans la filmographie du Monsieur. On avait déjà dit ici tout le bien qu'on pensait de son vieux AMERICAN COLLEGE. Sur un autre mode que Dante, on peut dire que Landis, grand fournisseur de films populaires lui aussi, arrive, à l'instar de Dante, à faire des films vraiment passionnants, qui ne renoncent jamais à flirter curieusement avec le social (généralement avec humour, discrétion et discrétion), et le portrait qu'ils brossent de leurs contemporains sont en général pas piqués du hanneton. C’est un univers assez noir, sans le paraître. Et le bonhomme, toujours comme son vieux complice Dante, ne renonce jamais à dépeindre l'ambiguïté de la Société, gros oppresseur d'individus, thème qui nous fait toujours plaisir ! Alors oui, bien sûr, l'opus de Landis pour cette série MASTERS OF HORROR, on l'attend de pied ferme !

DEER WOMAN se passe de nos jours aux USA. Brian Benben (acteur que je ne connaissais pas) est un inspecteur de police d'une quarantaine d'années. Malgré son professionnalisme sans faille et un souci du détail et de l'observation impressionnant, il est chargé des enquêtes concernant les animaux et les problèmes que ceux-ci peuvent entraîner ! Voilà un job bien mineur et bien singulier. Benben en effet, dans le cadre de cette mission de service public un peu spéciale, ne fait quasiment rien d'intéressant, les affaires qu'il traite se résumant en général à des querelles de voisinage entre personnes du troisième âge par animaux interposés ! Voilà qui lui laisse tout le temps pour déprimer, s'enfoncer dans le souvenir de sa femme qui, depuis bien longtemps, l'a laissé tomber. Une vie bien terne en quelque sorte. Et pleine de solitude.
Un événement imprévu survient néanmoins. Benben est appelé sur une scène de crime bien étrange. Un routier s'est fait violemment frapper et déchiqueter dans la cabine de son camion qui était garé près d'un pub à routiers, ça tombe bien. Le cadavre n'est pas beau à voir, et il reste plus de morceaux de chair informes que de choses ressemblant aux ex-membres d'un corps humain ! Les indices sont minces et contradictoires. Le routier, gentil plouc même pas beau gosse, aurait été vu, avant de sortir du pub, avec une sublimissime jeune femme indienne, laquelle serait entrée avec lui dans la cabine du camion. Personne ne l'avait jamais vue. Et il ne subsiste d'elle aucune trace. La lourde portière du camion a été défoncée d'un seul coup (de l'intérieur), puis remise en place comme si de rien n’était. De plus, quand les collègues de la victime ont découvert le corps, une dizaine de cerfs mâles traînaient autour du camion ! Bizarre. Comme il est flic de seconde zone, Benben se voit retirer l'affaire au profit de ses arrogants collègues de la police criminelle ! Mais des meurtres semblables surviennent, sans aucun lien entre eux. À chaque fois, le scénario est le même : une jeune indienne ultra-sexy disparaît avec la victime, toujours un homme, et le lendemain, on ne trouve plus de traces de la belle. Par contre, le bonhomme est toujours atrocement déchiqueté. Benben continue en loucedé son enquête. Il découvre que le corps des victimes contient des traces d'ADN de cerf ! L'enquête est donc de plus en plus absurde et incompréhensible ! C'est pas gagné !

Sacré Loulou, l'ami John ! Mon résumé garde le suspense (à peine), alors que DEER WOMAN, le film, ne fait aucun effort pour dissimuler son principe. La séquence d'introduction ne laisse aucun suspense quant au fin mot de l'histoire. C'est du rapide, c'est du classique, et ça rentre dans le vif du sujet en quelques secondes, ce qui est toujours fort agréable. Donc, l'énigme est réduite à son expression la plus attendue. En un mot, on sait qui a fait le coup et pourquoi. On est donc bien loin de l'introduction chaotique et éclatée de DANCE OF THE DEAD, l'épisode réalisé par Tobe Hopper. Ceci dit, entre le splendouillisme über alles et quand même assez vain de l'opus du réalisateur de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE (tu la sens, la périphrase qui monte ?), et ce DEER WOMAN, c'est l'opposition quasi-complète justement. Le récit est ici dépouillé, avance en terrain connu en utilisant pour la énième fois un thème classique du cinéma fantastique. Bon. Ceci dit, Landis réussit haut la main à livrer une copie complètement délicieuse, et malgré le sujet et certains développements ouvertement burlesques, l'ami John nous touche beaucoup plus que l'ami
Tobe, sans conteste.

Tout d'abord, on est de suite emporté par une réalisation vraiment très soignée, et la mise en scène se permet de jolies gourmandises qui là, par contre, surprennent dans une série où le cahier des charges doit être assez serré malgré la carte blanche, et qui étonnent aussi parce que, justement, le récit est classique mais du coup, la réalisation, elle, est largement surprenante. Le flacon-récit est classique, mais pas la mise en scène. La spatialisation des décors, tous très bien choisis malgré leur relative banalité, est dynamique, que ce soit dans les scènes du quotidien ou dans les scènes d'action. On soulignera le fait que ces dernières utilisent les effets numériques avec parcimonie mais aussi avec un flair certain dans l'échelle de plans qui donne un réel effet de réalisme et de suspense à des actions qui auraient dû paraître kitsch et ridicules. Le générique de début est tout aussi simple mais inquiétant, en deux coups de cuillère à fondue ! Bravo. Rien à dire non plus sur la photo, doucement élégante, et qui, comme c'est souvent le cas dans les bons épisodes de la série, donne un aspect luxueux et soigné à la chose. Landis prouve, à la fois à travers l'action et dans le découpage narratif, assez vif vu le sujet, qu'il sait monter, et ça les cocos, ça fait toute la différence. [On note entre autres une conscience du rythme et du cadre tout à fait malicieuse, comme ce plan vide sur le camion, dont on se dit qu'il est génial qu'il dure aussi longtemps, et on se met à râler quand Landis fait son travelling, qu'il interrompt avec violence : on s'est fait avoir ! On est passé du : "oh la belle idée que d'arrêter le film" à "c'est quoi ce travelling, c'est vulgaire et ça gâche tout !" pour finir sur un "tu m'as bien eu, John !"]

Et puis il y a les enjeux. Le personnage principal du policier, archétype dont on nous a déjà rebattu mille fois les oreilles, est complètement bouleversant, sans pathos (cf. comment Landis envoie tranquillement le récit de sa déchéance autour d'un sandwich, sans s'attarder). Il faut bien le dire, Benben est excellentissime dans le rôle. Mais ce n'est pas tout. On comprend, à travers le personnage et à travers les béances grosses ou discrètes de la narration, qu'il y a un autre enjeu derrière les poncifs. Ce qui fait que ce film marche et touche autant son spectateur, c'est justement cette manière de parler en sous-marin d'autre chose (sans que ce soit symbolisant, ni que ce soit contradictoire avec le récit principal). Le film est autant construit sur sa base en béton Bouygues que dans ses interstices, et là, bonjour l'humour et bonjour tristesse !

Landis décrit un paquet de personnages fabuleusement seuls, ou mis sur la touche, ou au placard, avec un joli sens de la pudeur, un joli sens de la sécheresse bien loin par exemple de l'hollywoodisme d'un MILLION DOLLAR BABY (ah ! Ça faisait longtemps), par exemple. Pas de romantisme ici, à peine une phrase par ci par là, la solitude est rêche, fatigante, usante, ralentissante. On a donc ici une belle palette de vaincus ou de ringardosses : infirmier collant et pathétique (séquence très drôle de méprise sur le dialogue, finement jouée, et hop ! dix francs de le nourrin), agent de police noir qui ne fera jamais que mettre des PV aux voitures mal garées, jolie femme coroner au comportement un peu trop foufou pour faire partie des personnages principaux, policier asiatique de base, préposé au comptoir d'accueil du commissariat et à la "figuration intelligente" (comme on dit dans le bizenesse), et surtout les victime de la Chose : un ou deux arrogants, certes, et ça fait plaisir, mais surtout de gros ploucs solitaires. Un des moments à fendre le cœur de DEER WOMAN est cette réflexion du policier noir, ce "Ah merde !" dit au téléphone, tout simplement bouleversant par sa simplicité et surtout par sa vitesse : et oui, c'est évident, il s'est mené par le bout de sa solitude. Une petite réplique, mais assez violente dans toute sa simplicité. Tout ces personnages sont des zéros, des has-been dans le meilleur des cas, des never-rien le plus souvent. Solitude = misère sociale et misère affective ! Bonjour le calcul intégral.

Ceci dit, ce n'est pas non plus pour ça qu'il faut mettre son bonnet de nuit. Ce sont des foutus, mais ce sont des passionnés, et qui se battent. Et ces héros ratés sont bien à l'image du film, malins et dynamiques. Car le véritable péché serait de faire un portrait de ce DEER WOMAN comme étant seulement noir ! Que nenni, les amis. On rigole, et à tire-larigot encore, et même à qui mieux-mieux si j'ose dire. Les personnages sont souvent assez cocasses et incisifs pour ça. Landis glisse une franche ironie quasiment partout, et propulse ses acteurs avec panache. Ces derniers semblent avoir compris les indications du maître, et ne se contentent pas de jouer dans le genre, mais bien au contraire de faire montre de précision. Certains des passages les plus burlesques sont joués sur le fil avec une belle maîtrise, à l'instar de la première scène de séduction de l'indienne sexy, ici véritable Barbie option Pocahontas, mâtinée de mannequin greluche. Il en faudrait peu pour que l'on tombe dans la potacherie la plus satisfaite, mais non. Landis se permet tout ou presque (cf. la scène de réflexion fantasmée, qui soit dit au passage est sublimissime : superbe intro, malpolitesse de faire ce qui devrait être rédhibitoire (la marionnette du daim) et qui devrait fâcher tout le monde ; et encore une fois, grand tempo qui nous fait presque croire que, pour la deuxième fois, le film va s'arrêter là). Dans chaque détail comique, il y a toujours la sensibilité du propos sous-jacent, et cette souffrance de la marge. J'en profite pour dire, puisque je pense à cet acteur formidable qui joue le gérant indien du casino, que tous sont très bons, y compris les plus petits seconds rôles. Avec un tel dispositif, Landis peut se permettre les plus fines nuances et le luxe de "mettre le doigt" sur les choses et les sentiments les plus fugaces. La trame lourde du genre et les interstices sous-jacents s'interpénètrent avec beauté et s'enrichissent mutuellement.

La conclusion sera poétique et superbe (ce n'était que ça, ben oui, pas de surenchère, l'essence fantastique et incongrue uniquement). À l'aune de cette fin et de la fameuse scène de la marionnette-daim, il est évident que Landis dresse un solide et émouvant autoportrait. Et l'hommage qu'il rend à ces seconds couteaux et au genre dans son expression la plus simple et la plus forte est beau, simplement. Landis se met dans le clan des has-been, sans conteste, et montre qu'il est encore prêt à combattre. Une belle résistance et un acte que les cinéastes de genre (action ou fantastique) feraient bien de méditer. Ainsi qu'une partie du public. Et pour ceux à qui ça ne plait pas, UNDERWORLD II sort la semaine prochaine. Choisis ton camp !

Passionnément Vôtre,

Dr Devo.

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Dimanche 5 mars 2006

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Entre les deux, mon coeur balance (Robert de Niro dans LES NERFS A VIF).

Suite et fin du début, qui n’était que le commencement ! Vous trouverez en fin de page le lien vers la première partie de cet article si par malheur vous êtes passés à côté. On garde le sourire, et on enchaîne, vite ! vite ! vite !
 
N comme… LES NERFS À VIF, de Martin Scorsese (USA, 1991).
Autre révision après LAS VEGAS PARANO d’un film vu à l’époque de sa sortie, mais perdu de vue depuis. Et c’est très curieux de le redécouvrir aujourd’hui, ce qui ne le met pas forcément à son avantage, mais a également pour effet de le mettre en perspective et de mieux le comprendre (je ne l’avais que modérément apprécié à l’époque). S’il n’est pas toujours valorisé quinze ans après (fichtre ! Le temps passe ! Pourquoi personne ne m’a prévenu ?), c’est à la fois à cause de la parodie du film dans l’épisode « Lac Terreur » des SIMPSON (saison 5) qui m’est constamment revenue à l’esprit pendant la séance, et surtout parce que la mise en scène de Scorsese, novatrice à l’époque, a vu ses effets rentrer dans les mœurs depuis, et plutôt deux fois qu’une, même si les descendants de cette mise en scène quasiment construite et structurée par son goût pour l’effet ont rarement fourni un travail aussi maîtrisé, loin de là. Ce remake du vieux thriller (fort bien interprété mais assez mou) de Jack Lee Thompson était en effet à l’époque très expérimental, mettant le paquet sur les effets visuels, les angles de caméra mouvants et torturés, le montage vif et précis faisant cependant la différence avec d’autres mises en scène déjà pas mal tape-à-l’œil à l’époque (voir ce sommet de comique involontaire qu’est le film RICOCHET de Russell Mulcahy). Cet aspect expérimental paraît avec le recul un brin éventé, et le film est encombré de quelques lourds symboles christiques typiques de Scorsese, qui me laissent toujours aussi perplexe et peu convaincu (en particulier les stigmates dans les paumes de Nick Nolte dans la dernière séquence du film). Ceci dit, le film n’a rien de déplaisant et fait preuve encore une fois d’une virtuosité qui s’avère parfois particulièrement payante : Scorsese réussit tout de même à faire naître l’angoisse d’un plan sur un ours en peluche lors d’une scène astucieuse et très inventive. La mise en scène évoque d’ailleurs à plusieurs reprises l’univers de De Palma, peut-être, entre autres choses, à cause d’une scène montrant De Niro travesti en femme ? L’interprétation est du reste très à l’image du film : constamment sur le fil (Robert de Niro et Juliette Lewis frôlent souvent le ridicule sans jamais y sombrer), et Jessica Lange a rarement été aussi bonne, comme le souligne, probablement involontairement, l’une de ses répliques : « Acting ? I don’t remember acting… ».
 
O comme… OBJECTIF TERRIENNE, de Julien Temple (Angleterre / USA, 1988).
Lancé avec son ABSOLUTE BEGINNERS d’une virtuosité et d’une vulgarité tapageuses, Julien Temple n’a pas tardé à retomber lourdement au sol. Il persiste et signe avec cette comédie musicale, EARTH GIRLS ARE EASY en VO, hélas absente de cette édition DVD tout ce qu’il y a de plus sommaire. Je dis bien hélas, car la VF, d’assez piètre facture, n’aide en rien à repêcher ce film inutile et sans enjeux, qui raconte le bref séjour de trois extra-terrestres (Jeff Goldblum, Jim Carrey et Damon Wayans) venus sur Terre, attirés par les formes généreuses des représentantes femelles de la race humaine, qui sont recueillis par une manucure mal mariée (Geena Davis), enchantée par la rencontre, qui décide alors de les emmener en boîte. Qu’un projet aussi bancal et mal écrit puisse trouver des financements aussi confortables laisse le chaland bien perplexe. Le problème ne réside pas dans la direction artistique, volontairement axée kitsch et grosses ficèles, qui semble vouloir courir après la fantaisie de films de l’époque comme LES AVENTURES DE BUBKAROO BANZAÏ, ou comme le ROCKY HORROR PICTURE SHOW, sans jamais, car c’est bien là que le problème se niche, égaler ces références. Et pour cause : si la mise en scène est propre et (lourdement) sophistiquée, l’écriture est par contre déplorable, et le film s’enlise dans un rythme laborieux, un récit dénué du moindre intérêt qui ne se réveille que lors de séquences musicales qui font complètement l’effet de clips égarés là, lâchés comme des grenades au milieu d’un grand n’importe quoi à la fantaisie laborieuse et rarement drôle. Si quelques séquences surnagent (dont un rêve introduit par la vision du film LA BELLE ET LA BÊTE de Cocteau, ou une chanson anti-blondes un peu amusante), le reste piétine, et le délire est convenu et très poussif. Aucun intérêt.
 
P comme… LE PETIT CHAPERON ROUGE, d’Adam Brooks (USA / Israël, 1989).
La même chose en pire ! Et re-belote pour une comédie musicale cette fois centrée sur une relecture naïve, pour ne pas dire totalement niaise, du conte du Petit Chaperon Rouge, transposé ici par les soins des producteurs labellisés Ringard de la firme Cannon, Menahem Golan et Yoram Globus (auxquels on doit notamment SUPERMAN IV et l’adaptation cinéma des MAÎTRES DE L’UNIVERS, miam, slurp), à l’époque occupée par une série d’adaptations de contes, les « Cannon Movie Tales », également illustrée par des films comme LA BELLE AU BOIS DORMANT, dont je vous parlerai peut-être un jour prochain. Autant le dire tout de suite, cette transposition, dès les premières minutes, sonne comme une plaisanterie face à la magnificence d’un film comme LA COMPAGNIE DES LOUPS. Que dire… Le film est visuellement d’un cheap assez désarmant. Le bois enchanteur est une vulgaire exploitation forestière, avec des arbres sagement alignés en lignes parallèles avec nombreuses souches toutes fraîches, ce que le chef-opérateur tente piteusement de dissimuler en cadrant son décor de biais. Les décors font pitié, avec leurs grandes fenêtres ouvertes sur un fond uniformément bleu, une toile tendue fera l’affaire, on enchaîne, on enchaîne, on a encore quinze films à faire aujourd’hui ! Et en guise de loup, grand classique, nous avons juste droit à un berger allemand débonnaire qui folâtre joyeusement au milieu de figurants qui jouent les effrayés. Bien sûr, pour tenir la durée d’un long-métrage, le récit est copieusement « enrichi » (mouais) : le chaperon, prénommé Linette, vit paisiblement avec sa mère (Isabella Rossellini !) dans l’attente du retour incertain de son papa Perceval, parti faire quelque chose de sûrement très important depuis des années (la quête de grôles, probablement), et dans l’espoir de voir un jour une fée, ce pour quoi elle gambade comme une bête dans les bois environnants. La vie est dure dans ce moyen-âge de pacotille, d’autant plus que le roi félon, frère sans cœur du papa de Linette, règne dans la terreur et l’oppression, avec l’aide de son lieutenant lycanthrope (le berger allemand-garou, c’est lui !), interprété par un comédien d’un absurde proprement indescriptible (quelque part entre Aldo Maccione, Jean-Claude Brialy et Malcolm McDowell, peut-être ?), Rocco Sisto, aperçu dans le réactionnaire L’EFFACEUR et dans le superbe LORENZO de George Miller. Et tout ce petit monde chante, les salauds, des bluettes mielleuses pour les gentils et des comptines méchantes pour les méchants. Chacun a droit à sa chanson, sauf les personnages importants qui rempilent occasionnellement (à la 4e, on risque fort d’être saisi d’une envie compulsive d’auto-mutilation), et à l’exception également du roi félon, puisque l’acteur interprète également Perceval. Mais comme l’acteur en question, c’est l’improbable Craig T.Nelson (mais si, souvenez-vous : le papa de la série des POLTERGEIST, le méchant flic de TURNER ET HOOCH !), en duel au sommet face à Isabella Rossellini perdue dans cette Star Academy narrative – devinez qui gagne ? Craig T.Nelson² est mauvais comme un cochon sous sa perruque, et interprète sans doute la pire chanson du film – sons bontempi garantis un an – et donc la plus drôle. Une véritable purge, ce film. Les plus pervers d’entre vous y jetteront un œil à l’occasion, et ne manqueront pas d’alterner la VO avec la VF, atroce, la seule version proposant des chansons traduites interpétées (sans le R, c’est plus juste) par des doubleurs qui chantent horriblement faux. Et les pervers ne rateront pas non plus, dans la séquence finale, la récompense de Linette : ni des lunettes, ni une levrette, mais le droit de voir, enfin, une vraie fée – à l’image, juste une nana avec une robe à paillettes. Comme disait Bart Simpson, c’est merde-veilleux !
 
R comme… LA RIVIERE SAUVAGE, de Curtis Hanson (USA, 1994).
Retour aux affaires avec un film un peu plus intéressant, thriller hollywoodien pur jus interprété par une Meryl Streep en forme, par Kevin Bacon en assassin, qui ne nous montre pas cette fois (désolé les filles) le maillot de bain généreusement rempli aperçu dans VENDREDI 13, par David Strathairn (qui rempilera dans le genre thriller en terres sauvages dans le très beau LIMBO) et par John C.Reilly, complice menaçant de Kevin Bacon (c’est la deuxième fois, après LES NERFS À VIF, qu’on veut nous faire peur avec un nounours, vous avez remarqué ?). C’est un récit classique et, il faut bien le dire, extrêmement formaté, qui nous est proposé avec le récit de cette petite famille partie faire du rafting, kidnappée par deux braqueurs en fuite. Soyons justes : le film est réalisé avec une belle efficacité et se suit fort agréablement, la mise en scène étant loin d’être indigente. On regrettera juste ces conventions d’écriture qui renvoient aux pires moments du cinéma de Steven Spielberg, et qui consistent à construire un récit à suspense presque exclusivement autour de la problématique de la famille en danger, labrador courageux inclu – le danger du désamour et de la lassitude étant prestement remplacé par un danger nettement plus concret qui va, bien entendu, contribuer magiquement à resserrer les liens, comme dans mille autres films de studios, genre LA MAIN SUR LE BERCEAU (du même Curtis Hanson, mais en nettement moins réussi). On marche donc aux aspects les plus fonctionnels du récit et de la mise en scène, assez spectaculaire, tout en déplorant la banalité affligeante du sous-texte, qui contribue pour beaucoup à tirer le film vers le bas et à n’en faire qu’un bon programme pour le dimanche soir, vite vu, vite oublié. Préférez lui donc LIMBO de John Sayles, plus riche, plus intelligent… et très nettement plus audacieux.
 
S comme… SOUPE AU CANARD, de Leo McCarey (USA, 1933).
Ah ! Un petit film des Marx Brothers, ça faisait longtemps, et ça fait bien plaisir ! Il serait dommage, pour ceux qui n’ont jamais fréquenté cette petite troupe fraternelle, de passer à côté de leur univers à cause de ce que les « grands génies comiques du 7e Art premier tiers » peuvent sembler avoir de poussiéreux, icônes de ciné-clubs trop largement représentées par le surestimé Charlie Chaplin, qui n’est pourtant pas le meilleur du lot à mes yeux. Mais si j’apprécie parfois un Buster Keaton, un Harold Lloyd ou à la rigueur un Laurel & Hardy, j’avoue avoir bien plus d’affinités et d’intérêt pour l’humour des Marx Brothers, qui n’a pas pris une ride et pré-figure ouvertement le travail des Monty Python, de Woody Allen dans ses meilleurs moments (GUERRE ET AMOUR par exemple) ou des Zucker-Abrahams-Zucker. On retrouve donc ici Groucho, Harpo, Chico et un Zeppo toujours très en retrait (élément sage du groupe, qui n’a presque toujours rien à faire de particulier à part faire acte de présence, comme c’est le cas ici), dans le récit chaotique de l’accession au pouvoir d’un tyran (Groucho) propulsé à la tête de Fredionia, pays qu’il va prestement mener à la guerre et au chaos indescriptible. On lèvera la pédale, contrairement à certaines têtes blanches et radoteuses de notre bonne vieille critique, sur la supposée « charge politique » contenue par le film, car il y a juste de quoi faire chic lors d’une présentation du film à la cinémathèque. Les Marx Brothers ironisent bien évidemment sur le pouvoir, puisque cela fait partie du sujet abordé, mais ils ne changent pas leurs habitudes, consistant précisément à torpiller ce sujet, à le miner de l’intérieur, à le mener au bord de l’implosion en parasitant constamment le bon déroulement du récit pour l’envoyer dans le mur. Le propos n’a pas grand chose à voir avec les dérives de la dictature, et renvoie plus volontiers à un récit évoquant par la petite bande le conte « Le système du Docteur Goudron et du Professeur Plume » d’Edgar Allan Poe : c’est la folie au pouvoir, on se relaxe et on observe comment le cours des événements va dégénérer, emporté par des vagues de plus en plus furieuses d’humour absurde, totalement non-sensique, mélange ahurissant de jeux de mots, de comique de répétition (ici très largement relayé par la paire de ciseaux de Harpo), le slapstick le plus frénétique, les quiproquos, les gags les plus absurdes, dans un mouvement à suivre les yeux et les oreilles grands ouverts, car ici, tout est mis à contribution, les dialogues bien sûr, mais aussi le cadrage, le montage ou le son. La mise en scène suit discrètement – car l’énergie du quatuor moins un bouffe littéralement l’écran – mais assez efficacement, avec des séquences parfois surprenantes et quelques effets visuels très réussis – voir, lors d’une séquence assez poétique de dialogue par tatouage interposé, ce chien surgir d’une maison tatouée sur le torse de Harpo. Une excellente comédie.
 
T comme… TEENAGE CAVEMAN, de Larry Clark (USA, 2002).
On a beaucoup parlé sur Matière Focale de la série MASTERS OF HORROR ces dernières semaines. Ce TEENAGE CAVEMAN fait quant à lui partie d’une petite anthologie de longs-métrages, CREATURE FEATURES, produite par Stan Winston il y a quelques années : une série de téléfilms soignés, adaptés (de près ou de loin, le jeu consistant souvent à reprendre le titre et à broder autour) de petits classiques de série B des années 50 produites par la firme American International dirigée par Samuel Z.Arkoff et James H.Nicholson, producteurs notamment de la série de films adaptés avec talent de l’œuvre d’Edgar Allan Poe par Roger Corman dans les années 60. Après THE DAY THE WORLD ENDED, de Terence Gross, SHE CREATURE de Sebastian Gutierrez ou encore HOW TO MAKE A MONSTER de George Huang, voici donc le film réalisé par Larry Clark pour Stan Winston. Curieux de retrouver Larry Clark, cinéaste provocateur à l’univers très personnel (BULLY, KEN PARK), sur un projet a priori aussi conventionnel, nonobstant (merci à Jodie Foster de m’avoir soufflé ce terme) les qualités plastiques de cette série. Le plus étonnant est ceci dit de voir le résultat – je ne suis pas sûr que Stan Winston ait été comblé par la livraison de cette commande ! TEENAGE CAVEMAN dépeint une humanité dévastée après un probable cataclysme nucléaire, une humanité réduite à chasser pour vivre et à vivre dans des cavernes, une humanité réduite tout court d’ailleurs, dirigée par un adulte gourou qui profite largement de la situation pour s’offrir de fraîches adolescentes. Il provoque le dégoût et la colère de son fils, qui l’assassine et se voit contraint, avec ses camarades, de quitter la tribu. Ils trouvent alors refuge dans les vestiges d’une métropole, recueillis par un couple de jeunes vivant dans un ancien laboratoire, un loft tout confort équipé de l’électricité (merci, ô dieu Soleil) et de la technologie nécessaire à l’orgie de sexe et de drogue qui va s’ensuivre : sono, jacuzzi et tout le tintouin. Il s’avère bien vite que les deux hôtes sont un couple d’immortels monstrueux. Monstrueux mais solitaires : ils souhaitent contaminer le groupe d’adolescents qu’ils ont accueillis, en leur transmettant leur virus par le biais de pratiques sexuelles frénétiques, avec ce menu problème que la transmission du virus a une chance sur deux de faire exploser les corps comme des fruits trop mûrs. Fichtre ! Larry Clark remplit bien le cahier des charges, avec créature monstrueuse et allusions discrètes à l’original, mais bien qu’il n’ait pas écrit lui-même le scénario, le film s’inscrit totalement dans son univers érotique, dérangeant et provocateur, avec adolescents meurtriers, révolte contre les adultes hypocrites et violeurs, crudité des dialogues, nudité adolescente, atmosphère complaisamment orgiaque, etc., et les limites posées par le cadre de production n’empêchent pas son film d’être extrêmement insolent, sexué et enragé. La mise en scène est sèche, expéditive mais assez stylisée (avec ici ou là quelques raccords franchement bâclés dans une photographie sophistiquée en diable). Le film est donc très bizarre, et c’est de loin celui qui fait le plus preuve de personnalité. Ça se regarde avec un vrai plaisir, notamment grâce à la drôlerie décadente qui baigne le métrage : les adolescents apprennent à lire en cachette grâce au courrier des lecteurs de la revue Penthouse, les répliques trash fusent (« Dieu, c’est sûrement un autre nom pour ta queue ! »), ainsi que les notes d’humour pour le moins décalées – on renifle le caleçon d’une victime au guise de recueillement au pied de sa tombe ! « Creature Feature », oui, bien sûr ! Très agréable.
 
U comme… THE UNKNOWN, de Michael Hjorth (Suède, 2000).
Un film d’horreur produit par la patrie de Bergman et du groupe ABBA, ça vous tente ? On vérifie sur pièce, avec scepticisme, mais en ne demandant qu’à être agréablement surpris – comme on l’a été par MY LITTLE EYE, par exemple. Bernique. En vingt minutes, on comprend qu’on est face à une œuvre totalement opportuniste, qui pompe (était-ce bien nécessaire ?) LE PROJET BLAIR WITCH, en y apportant la fraîcheur et la nouveauté d’un script lui-même très largement inspiré par HIDDEN et autres BODY SNATCHERS. Nous voilà donc embarqués dans un récit qui fait l’affaire, sans le moindre soupçon d’inventivité, mené par un casting (honorable) interprétant des personnages portant leur propre prénom, tiens, tiens, comme c’est original et novateur : un petit groupe de biologistes partis enquêter dans la forêt lointaine où l’on n’entend plus le coucou, ravagée par un mystérieux incendie mystérieux, Sammmmy, j’ai p-p-peur !!! Le tout, bien entendu, filmé caméra à l’épaule, mais pas par les acteurs, on a sa petite fierté quand même, même si on s’applique consciencieusement (comme le précise, imbécile, le réalisateur, fier comme un pou d’avoir interdit à son directeur de la photographie de faire des cadrages soignés) à livrer un film aussi visuellement laid et indigent que possible. La laideur voulue, la laideur par envie de faire « vrai », de se rapprocher au plus près de l’intrigue (plagiaire) et des personnages (crétins et tous plus ou moins amoureux les uns des autres), en ce qui me concerne, c’est assez pénible et difficilement supportable – déjà que j’ai détesté LE PROJET BLAIR WITCH, devoir me taper un décalque arrogant et prévisible de A à Z a bien failli être au dessus de mes forces. Et utiliser une allusion à la ville de Brest comme point de basculement du récit n’y a pas changé grand chose !
 
V comme… VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?, de Dario Argento (Italie / Espagne, 2005).
Décidément, nous éclusons les séries de longs-métrages télévisuels cette fois-ci ! Outre les articles consacrés à la série des MASTERS OF HORROR, ci-dessus à une croûte issue des CANNON MOVIE TALES et à la découverte de l’opus de Larry Clark pour celle des CREATURE FEATURES, voici maintenant le premier téléfilm d’une série de huit longs-métrages produits par la télévision italienne en hommage à Alfred, le seul de la série à être réalisé par un Dario Argento très productif ces derniers temps. Bien sûr, le cadre de production pousse doucement le film vers un récit légèrement plus calme et moins atypique que son récent CARD PLAYER pour n’en citer qu’un. Argento opte pour un démarcage, presque un remake mais pas tout à fait, de FENÊTRE SUR COUR, largement mâtiné de L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, références principales d’un film intéressant qui multiplie en seconde main les allusions à bon nombre d’autres films de la carrière d’Hitchcock : LE CRIME ETAIT PRESQUE PARFAIT dans le dernier tiers, PSYCHOSE pour une histoire de vol sur lieu de travail (sans parler d’une tentative de meurtre dans une baignoire, puisque la scène est filmée en plan-douche !), SUEURS FROIDES pour l’une des scènes finales… Ce qui n’empêche pas Argento de dresser quelques ponts avec Brian de Palma ou même à l’occasion vers son propre cinéma. Nous suivons donc le parcours d’un jeune universitaire plongé dans une thèse sur le cinéma expressionniste, un homme que l’on sait sujet à des pulsions scopiques suite à un pré-générique en forme de flash-back, une expérience de l’enfance somme toute inoffensive, mais qui a jeté le trouble dans l’esprit du jeune garçon. Le voilà donc obsédé par la voisine d’en face, intimement persuadé qu’elle a fait assassiner sa mère en piochant l’inspiration dans le film L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, qu’elle a loué peu de temps avant dans le vidéo-club que fréquente le jeune homme. Je ne dévoile pas plus de ce récit somme toute assez classique, mais rondement mené, mêlant voyeurisme et enquête policière avec une efficacité teintée d’ironie. L’aspect le plus frappant de VOUS AIMEZ HITCHCOCK ? est la mise en scène, qui ne cherche à aucun moment à suivre les traces du cinéma de Hitchcock, les multiples références étant scénaristiques bien plus que visuelles. Si un élément renvoie plus ouvertement à Hitchcock, c’est par le biais de la très belle musique composée par Pino Donaggio, qui retrouve les tonalités de pastiche des compositions de Bernard Herrmann, déjà entendues dans PULSIONS ou BODY DOUBLE. Le résultat est agréable et très réussi, même s’il ne s’agit pas là du travail le plus original ou le plus percutant du cinéaste. Argento préserve l’essentiel, à savoir sa personnalité (son obsession pour les mécanismes cachés – serrures, ascenseur, son goût pour le suspense nocturne d’une élégance raffinée, qui évoque ici beaucoup ses tout premiers films), et nous réserve un épilogue superbe et intelligent où, alors qu’on apprend que le jeune homme a décidé de changer le sujet de sa thèse au profit du cinéma russe sous Staline, celui-ci fait la connaissance (via ses jumelles, naturellement), d’une étrange nouvelle voisine qui semble pertinemment se savoir observée, et qui préfère aux vieux classiques de Hitchcock la lecture d’un bon vieux giallo de H.P.Linehart – ces romans de gare à la couverture jaune, polars violents et vulgaires qui ont donné leur nom au genre dont Dario Argento et avant lui Mario Bava ont été les plus prestigieux illustrateurs. Une ingénieuse façon de clore cette parenthèse hitchcockienne savoureuse, qui ne supplante en rien les œuvres récentes d’Argento mais témoigne une fois de plus de l’énergie et de l’inspiration de son réalisateur.
 
W comme… WENDIGO, de Larry Fessenden (USA, 2001).
Une belle découverte encore avec ce film s’inspirant de l’esprit dévastateur des légendes amérindiennes, rarement présent sur le grand écran : des allusions terrifiantes, mais presque totalement escamotées dans l’adaptation cinéma, dans le film SIMETIERRE de Mary Lambert, et surtout le remarquable VORACE d’Antonia Bird, western cannibale superbe et terrifiant. Ici, le récit ne s’oriente que très tardivement vers des éléments ouvertement (?) fantastiques. Le cinéaste Larry Fessenden préfère dérouler sa narration posément, avec une lenteur appliquée, s’attachant plus particulièrement au point de vue d’un petit garçon un peu secoué par l’accident de voiture dans lequel lui et ses parents ont été impliqués au début du récit en renversant un cerf sur la route des vacances les menant vers leur maison de campagne. Il ne se passe, objectivement, pas grand chose durant la majeure partie du film, rien en tout cas qui ne le rattache au film d’épouvante : des rapports de plus en plus tendus avec les chasseurs du coin vont contribuer à pousser les événements vers le drame et la peur, mais n’y contribuent peut-être pas plus que la perception même de l’enfant, le regard qu’il porte vers les incidents, et qui peu à peu leur donne une coloration cauchemardesque et fantastique qui va finir, peut-être, par contaminer la réalité… Mais sous quelle forme ? WENDIGO est un film bougrement intéressant et original. Dommage qu’il ne soit pas mieux réalisé : bien qu’il s’améliore nettement dans la seconde partie du film, on retrouve fréquemment des problèmes de cadrage et quelques maladresses d’écriture ou de montage, qui atténuent un peu l’impact du film. Pourtant, le bilan s’avère positif, à la fois parce que Fessenden, malgré un ponctuel manque de savoir-faire, nous propose une mise en scène et un rythme peu conventionnels, en totale rupture (que c’est une bonne idée) avec les poncifs techniques des productions contemporaines (on relève notamment des expérimentations audacieuses et parfois très payantes dans le montage, ainsi qu’un refus radical de recourir à l’image de synthèse, le film optant pour des effets spéciaux à l’ancienne d’une beauté parfois soufflante) ; mais aussi pour l’approche vivement originale de son sujet – croyance et conséquences, pour faire court – qui fait un bel écho à des films comme HALLOWEEN de Carpenter ou CANDYMAN de Bernard Rose. Pour des raisons bassement techniques, le film ne peut être qualifié de chef-d’œuvre, mais il n’en est pas moins brillant, atypique et passionnant. À l’image de son réalisateur, Larry Fessenden, que je suis allé visiter dans la section bonus, et je n’ai pas été déçu du voyage : c’est vraiment un bonhomme surprenant, intelligent, édenté, lucide, talentueux, inventif, édenté, qui préfère manifestement investir jusqu’au dernier centime dans des tournages pas faciles à monter plutôt que de s’acheter de nouvelles dents, et qui s’exprime humblement en chuintant les S comme Grosminet sous son impressionnant front dégarni surmonté d’une tignasse de troglodyte. Il se dégage une forte personnalité de cette interview, une véritable rencontre, ainsi que du making-of singulier qu’il a co-réalisé, qui laisse filtrer des notations assez délicieuses (comme, dans les cartons : « Ideal crew size : 3. » puis plus loin : « Actual crew size : 51. »). Voilà qui donne en tout cas de l’espoir, et une grosse envie d’en voir plus de ce cinéaste bizarre et attachant. Maintenant, passons à l’élément qui fâche, et qui me met dans une colère noire : si vous souhaitez découvrir ce film, vous prendrez bien soin d’éviter le dvd zone 2 comme la peste !!! Je ne suis pourtant pas forcément très tatillon sur le sujet, mais l’édition commercialisée par WE Productions / M6 (pour dénoncer les coupables, il n’y a pas de raisons), propose une des copies les plus dégueulasses qui me soit jamais passée entre les mains, avec une compression atrocement laide et pixelisée aux couleurs sur-saturées et plus baveuses qu’une omelette, le tout m’ayant obligé à voir le film dans un presque noir et blanc qui a fortement perturbé la vision du film. Et qu’ils ne viennent pas essayer de faire porter le chapeau à leurs sources : même avec une qualité médiocre, les extraits présents en section supplément sont au moins visibles, ce qui n’est largement pas le cas du film lui-même ! C’est tout bonnement honteux, et inutile de dire que la vision de ce très beau film en pâtit considérablement.
 
Y comme... YONGGARY, de Shim Hyung-Rae (Corée du Sud, 1999).
Va pour un film de monstre géant coréen, qui n’a rien à voir avec les crabes de Roger Corman, mais bien avec le Kaiju Eiga, genre typiquement japonais illustré entre autres par la série des GODZILLA. Et devant le succès (commercial, s’entend) de ce dernier, les coréens se sont dit que ce serait une bonne idée de tourner le remake de leur propre classique YONGGARY de 1967, en tirant le film, revu et corrigé, vers les rives du film pachydermique de Roland Emmerich – du moins, autant que les moyens techniques du cinéma coréen pourraient le leur permettre. Ce qui a pour effet malheureux de remplacer le classique acteur costumé à la Casimir mêlé de Killer Crocodile piétinant des maquettes par une créature en images de synthèse foireuses et laides à pleurer, horriblement mal intégrées aux décors, et tirant plus vers l’animation de jeu vidéo que vers le photo-réalisme dont je n’ai encore jamais vu la couleur. C’est un peu dommage, parce que le film, bien qu’il soit très kitsch, n’est pas toujours laid visuellement (la séquence d’introduction, le générique ou les plans sur les vaisseaux spatiaux sont parfois presque beaux), mais surtout parce que les choix techniques empêchent le film de véritablement se vautrer dans le Z gourmand en l’inscrivant plus sûrement dans le ratage de base, juste plus laid et plus maladroit que ses modèles américains. Et pourtant, rayon Z, le film fait de belles percées, notamment grâce aux extra-terrestres venus réveiller Yonggary le dinosaure géant après des millénaires d’attente prophétique : à l’écran, on découvre ces aliens comme des marionnettes animées derrière leur cockpit, s’ils avaient été roses, on aurait pu croire voir un épisode des « Cochons dans l’Espace » ! Pour le reste du métrage, pas grand chose à signaler : ça explose « en digital », comme dirait Jean-Luc Lahaye, de partout, Yonggary a à peine le temps de devenir gentil qu’il doit lutter férocement contre un nouveau monstre encore plus moche que lui, les acteurs, presque tous américains (pour faciliter une distribution internationale, ha-ha), sont tous d’une nullité réjouissante et le film prend bien garde à ne surtout fouler aucun territoire narratif qui n’ait pas été exploré mille fois auparavant. Nanar donc, souvent amusant, mais trop bouffé par le numérique pour atteindre les cimes ringardes d’un KILLER CROCODILE II autrement plus jouissif dans le même créneau. La séquelle annoncée lors du dénouement avec une insolente conviction semble d’ailleurs se faire attendre… Pourquoi pas, je suis presque à sec de films en Y !
 
Z comme… ZONE 39, de John Tatoulis (Australie, 1996).
Même si le film semble faire partie de cette multitude de films de science-fiction fauchés qui remplissent les bacs de DVD de 3e zone, genre le plus souvent assommant et simplet, le fait de savoir qu’il s’agit d’un film d’anticipation australien intrigue, pour la simple et bonne raison que le cinéma de genre australien, aujourd’hui bien rare, a accouché d’œuvres fortes et parfois passionnantes dans les années 70/80, dont certaines sont des films populaires (l’excellente série des MAD MAX de George Miller par exemple), d’autres des références (comme les films des débuts de carrière – fabuleux – de Peter Weir, dont on a évoqué ici LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS et LA DERNIERE VAGUE, et dont on se doit de citer également le superbe PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK) ; d’autres enfin, bien qu’elles soient remarquables, ont hélas sombré dans l’oubli (LONG WEEK-END de Colin Eggleston, NEXT OF KIN). C’est dire à quel point le cinéma australien a pu être dynamique, et à quel point les qualités propres à ce cinéma (bénéfice des grands espaces, générant très fréquemment un singulier sentiment d’angoisse, un rythme souvent lent et hypnotique) ont fait merveille lorsque certains réalisateurs ont abordé le fantastique ou la science-fiction. Un temps révolu, malheureusement, et les films fantastiques australiens se sont fait rares et pas forcément du meilleur cru (voir l’exécrable SUBTERANO). Mais tout de même, par nostalgie et par désir de retrouver ces atmosphères si particulières, j’accueille toujours ces films avec plaisir. Et je n’ai pas tort, car cet anonyme ZONE 39, vendu pour le prix d’un timbre dans les solderies (hélas dans une copie en VF tartempion de très mauvaise facture), retrouve exactement les qualités évoquées ci-dessus. C’est donc un récit d’anticipation, même si le film, manifestement tourné à l’économie, ne s’encombre jamais d’artillerie lourde SF – pas de décors excentriques à chaque coin de rue, pas de prise en otage par les responsables de la direction artistique, ailleurs si empressés de « développer un univers novateur et réaliste » qu’ils empèsent péniblement le film qu’ils sont supposés illustrer. Sobriété donc, et complexité d’un scénario solide, crédible et assez noir : après 40 ans de guerre civile, le pays est enlisé dans un statu quo, les deux camps ayant accepté d’un commun accord d’établir une séparation, à la fois géographique (la zone 39, territoire neutre entre les deux parties, un no man’s land désertique sur lequel il est interdit de circuler) et politique (par la création d’une entité en théorie neutre, chargée de surveiller la zone 39). Et ne vous attendez pas à des manigances à dormir debout ou à une révolution par les armes : le film suit les pas du gardien d’un des deux camps, chargé de veiller sur sa partie de la zone 39, avec pour ordre d’abattre et d’incinérer sur place les intrus. Lequel, reprenant le poste de son prédécesseur après que celui-ci se soit suicidé, enfermé dans une solitude pesante et dans un climat de paranoïa galopante, va découvrir une vérité bien compromettante… Je ne vous en dit pas plus. Le film est intelligent, assez peu démonstratif, correctement mis en scène par un réalisateur qui tire le meilleur parti des décors naturels, mais aussi d’un récit qu’il sert avec un certain talent, discret bien sûr (ce n’est pas le nouveau George Miller non plus), mais avec une belle efficacité, soutenue par une musique synthétique et percussive assez obsédante. Un film oppressant, froid, inventif (avec un beau démarcage du thème de SOLARIS), qui vaut mieux que bien des films distribués en salles, et qui conclue positivement cet abécédaire – mais aussi ma réserve de films en Z (alors que ma cave regorge de séries Z !), et comme je n’ai pas envie de m’acheter ZAZIE DANS LE METRO, il faudra faire sans pour un temps !
 
La boucle est bouclée pour cette seconde sélection, dont voici, à titre indicatif et purement subjectif, le classement par ordre préférentiel. À partir de INVINCIBLE inclus, le détour peut s’éviter, sauf pour les amateurs de Z qui ne manqueront pour rien au monde d’aller visiter KILLER CROCODILE II. Un peu moins de bons films, cette fois-ci, peut-être à cause d’une programmation plus légère, ce qui n’entame en rien le plaisir de la découverte – rien, en tout cas, qui ne soit vraiment à la hauteur du magnifique EXOTICA d’Atom Egoyan, en tête de classement dans l’épisode 2.
 
LAS VEGAS PARANO
ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND
VOUS AIMEZ HITCHCOCK ?
MY LITTLE EYE
LES NERFS À VIF
WENDIGO
SOUPE AU CANARD
LE GARDE DU CORPS
TEENAGE CAVEMAN
ZONE 39
LA RIVIERE SAUVAGE
INVINCIBLE
HAUTE TENSION
DINNER WITH FRIENDS
JE T’AI TROP ATTENDUE
THE UNKNOWN
KILLER CROCODILE II
L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS
YONGGARY
OBJECTIF TERRIENNE
BUFFY, TUEUSE DE VAMPIRES
COLD AND DARK
LE PETIT CHAPERON ROUGE
FOREST WARRIOR
 
Sur ce, je vous abandonne jusqu’à la prochaine fois, je dois aller me farcir les aventures de Christophe Lambert contre le clone maléfique.
 
Bande annonce pour l’épisode 3 : clones, fantômes d’amour, félins malfaisants, accidents, loups, effets spéciaux, transsexuels, Texas, meurtres, voyages dans le temps et dans l’espace, possession, mite, super héros, Internet, clown, tutu vert, urbanisme et yeux bridés ! Alléchant, non ?
 
Le Marquis
 
 
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Constellation n°39

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Jeudi 2 mars 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : "le crabe géant a gâché nos vacances" - Le Marquis)

Avec les vacances qui, déjà, touchent à leur fin, le rythme de visionnage s’est intensifié tout en s’orientant plus complaisamment vers le cinéma fantastique, le tout dans une atmosphère autarcique savamment calculée consistant à vivre ce temps du repos comme dans un sous-marin, en sortant le moins possible, en accueillant les visites sans pour autant chercher à les provoquer. J’ai vécu comme à bord du Nostromo en dérive, limitant autant que possible les sorties et enchaînant les films à raison de cinq titres par jour. Ce n’est peut-être pas très sociable, mais c’est absolument jouissif, et je ne regrette rien, surtout que j’ai mine de rien beaucoup voyagé – même si la sélection, comme je vous le disais en conclusion des Chroniques précédentes, démarrait un peu du mauvais pied. À ce propos, et dans la mesure où l’Abécédaire qui va suivre est déjà le troisième article sur ce mode de découverte filmique à domicile, le Dr Devo m’a proposé de créer pour l’Abécédaire une rubrique spécifique, qui orne désormais la colonne de gauche, et qui vous permettra de vous balader à votre guise dans ces chroniques, et celles qui vont suivre. Mais entre nous soit dit, malgré un démarrage en demi-teinte, il y a tout de même eu, cette fois encore, à boire et à manger : laissez moi donc vous convier à un sombre et froid dîner entre tueuses de corps géants à Las Vegas.
J’observe, avec mon petit œil, un film commençant par la lettre A comme…
 
… L’ATTAQUE DES CRABES GEANTS, de Roger Corman (USA, 1957).
Roger Corman a toujours été un grand spécialiste du recyclage en version série B de succès commerciaux, ce dont il se défend même lorsqu’il produit PIRANHAS dans la foulée des DENTS DE LA MER – ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que son cinéma manque de personnalité, bien au contraire. Nous avions vu lors de l’Abécédaire précédent comment, avec l’intéressant UN BAQUET DE SANG, Corman s’était réapproprié l’un des thèmes porteurs de L’HOMME AU MASQUE DE CIRE. Et on ne lui jettera pas la pierre, à la fois parce que son film était très réussi malgré un tournage expéditif et parce que bien d’autres films ont exploité l’idée de l’assassin transformant ses meurtres en œuvres d’art (le curieux MOULIN DES SUPPLICES de Giorgio Ferroni ou encore le COLOR ME BLOOD RED de Herschell Gordon Lewis). Avec cette ATTAQUE DES CRABES GEANTS, Corman semble s’inspirer du film DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE de Gordon Douglas (1954) et de ses nombreux dérivés, troquant les fourmis géantes contre des crabes de mêmes proportions, dans un décor plus restreint réduit à une île (une plage, quelques baraquements et des grottes de studio). Il emprunte notamment l’utilisation suggestive du son pour annoncer ou suggérer la présence de créatures, ici des scientifiques ayant connu une étrange mutation les transformant en crabes géants, télépathes et conquérants. Le film bénéficie d’une assez belle séquence sous-marine (riche en poissons divers et variés, je me demande dans quel bassin la scène a été tournée). Pour le reste, le film n’est pas vraiment à la hauteur, les crabes géants, ridicules (mais très drôles ceci dit) tirant le film vers la série Z, d’autant plus que le scénario est assez pauvre et entrecoupé de belles incohérences : les personnages amorcent une opération de sauvetage d’un des leurs, tombé dans un ravin, la jambe cassée ; mais le personnage est vite oublié et oblitéré de l’intrigue, sympa, les mecs. Aimablement ringard.
 
B comme… BUFFY, TUEUSE DE VAMPIRES, de Fran Rubel Kuzui (USA, 1992).
Avant la série populaire dont on nous rabat les oreilles (et sur laquelle je n’ai pas le moindre avis, n’ayant guère apprécié les quelques épisodes visionnés), il y avait le film, on a tendance à l’oublier – ou à vouloir l’oublier ? Qu’un pareil naufrage commercial et artistique ait pu être à l’origine d’une série à succès est en tout cas bien mystérieux. Film de college autant que comédie fantastique, BUFFY échoue sur les deux tableaux. Dommage, car le casting était très curieux : si Kristy Swanson (actrice sympathique mais à la carrière malchanceuse émaillée de films ratés, dont L’AMIE MORTELLE de Wes Craven) ne fait guère d’étincelles dans le rôle titre, on est surpris de trouver là un Donald Sutherland goguenard en Van Helsing décalé, face à Rutger Hauer (look grotesque renforcé par un rouge à lèvre du plus mauvais effet) en vampire, accompagné de son lieutenant Paul « Pee Wee Herman » Reubens. Distribution bizarre, complétée par Hilary Swank, méconnaissable dans le rôle d’une pétasse échappée de l’univers de John Hughes, Luke Perry dans le rôle du boyfriend de Buffy (look marginal pendant un premier tiers, puis Luke se fait une beauté et devient absolument grotesque – j’ai dû passer un bon quart d’heure à compter les rides d’expression très marquées sur son front dès qu’il sort son sourire colgate – il y en a neuf), David Arquette (toujours aussi nul et engoncé dans un registre pénible et très limité), avec même un Ben Affleck égaré qui vient faire de la figuration dans l’équipe de basket du lycée. Atrocement mal réalisé, le film, qui semblait chercher à taper dans la comédie branchée et jeuniste, semble en cours de route, littéralement, jeter l’éponge et se vautrer dans la farce foireuse, dans la lignée du grotesque TEEN WOLF bien plus que d’un VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE. Les acteurs, Rutger Hauer et Paul Reubens en particulier, semblent se contrefoutre de ce qui se passe autour d’eux sur le plateau et jouent en roue libre, avec un je-m’en-foutisme qui crève les yeux, surtout lorsque Paul Reubens est tué par Buffy : il surjoue son agonie avec un ridicule appliqué et presque agressif dans une scène dont le plus grand mystère est que personne sur le plateau n’ait crié « Coupez ! ». Un jeu iconoclaste et destructeur, très à l’image de ce film foireux qui fait l’effet d’un château de cartes en train de s’écrouler au premier courant d’air.
 
C comme… COLD AND DARK, d’Andrew Goth (Angleterre, 2005).
Là, c’est le désastre complet. Avant d’ouvrir le feu, juste une petite pensée émue pour l’article paru dans la revue Mad Movies (qui a depuis un bon moment troqué son semi-amateurisme passionné contre des approches critiques superficielles assez antipathiques) : « L’un des films les plus surprenants disponibles aujourd’hui en DVD (…), un trip viscéral et saignant que n’auraient pas renié un Cronenberg ou un Yuzna de la belle époque, (…) [le film] enfile les visions dantesques avec un talent pictural qui force le respect [et] s’affirme définitivement par sa maîtrise totale du format Scope. » Superbe chapelet de louanges, parfait pour faire l’accroche sur la jaquette. Je suis navré de citer ces propos pour mieux les torpiller, c’est un peu dégueulasse, je sais [et à ce propos, une scène décrite par l’article, supposée faire un hommage à ELMER, LE REMUE-MENINGES, est absente du film et semble avoir été fantasmée par l’auteur de l’article !], mais diantre, faut quand même pas déconner. D’une constante nullité (que ce soit par son casting, son scénario ou sa mise en scène), COLD AND DARK, qui raconte l’histoire d’un bon flic en plein dilemme lorsqu’il découvre que son co-équipier abrite un parasite monstrueux et en fait usage pour faire sa propre justice, fait le grand écart entre un manque de modestie agaçant (le ton est d’une incroyable prétention et ressemble à une carte de visite foirée) et un manque de talent patenté : si la « maîtrise totale du format Scope » consiste à cadrer l’action n’importe comment, en prenant bien soin de cadrer presque systématiquement les visages en coupant le front et le menton, je veux bien me faire chèvre. La médiocrité du cadrage scope donne en réalité parfois l’impression que les bandes noires ont été rajoutées au dernier moment par dessus le métrage pour « faire cinéma ». Outre le cadrage, qui force donc plus l’hilarité que le respect, le film est doté d’un montage filandreux qui complique inutilement un récit simpliste perpétuellement bercé par la voix-off du bon flic (Luke Goss, l’ex-chanteur du groupe Bros (!), ici mauvais comme un cochon), qui réfléchit à la marche à suivre en mangeant une banane dans sa baignoire. Manifestement influencé par l’envie de développer un univers proche du comics, le film suscite vite un ennui très prononcé, appuyé par un rythme pesant mal compensé par une déplorable agitation visuelle et par des effets de mise en scène déjà usés jusqu’à la corde – sans parler des effets spéciaux, se résumant à un morphing expéditif pour la transformation finale, et à des images de synthèse hideuses, notamment lorsqu’apparaît, dans la paume du flic « contaminé », le fameux parasite, prétexte fantastique quasi inexploité et qui n’apporte strictement rien au métrage – surtout pas une thématique « viscérale » à la Cronenberg : la personnalité du flic-monstre, très amateur de belles fringues nous apprend-on en introduction (ça, c’est un élément crucial, coco), ne change pas d’un iota après sa contamination et reste tout aussi caricaturale et creuse. Un film franchement laid et antipathique.
 
D comme… DINNER WITH FRIENDS, de Norman Jewison (USA, 2001).
Adapté d’une pièce de théâtre, ce petit film anodin de Norman Jewison semble conçu pour remplir les grilles des programmes pour les après-midi de jours fériés. Le sujet peut se résumer au slogan ornant l’affiche du film : deux couples, quatre amis, un divorce. Hollywood Night, bonjour ! Le scénario aborde un thème « à la Woody Allen » pourrait-on dire, à savoir l’effet miroir de deux couples mariés et sa déréliction lorsque le vernis des conventions et des relations sociales se craquèle, à travers trois parties distinctes : l’annonce de la séparation lors d’un repas entre amis, le flash-back sur la naissance de cette relation encouragé par le couple solidement marié, et, dans la dernière partie, le classique « quelques mois plus tard » et ses désillusions. Le couple témoin de ce petit psychodrame tranquille est interprété par Dennis Quaid et Andie McDowell (d’ailleurs Andie, 90 minutes, c’est pas un peu long pour une publicité pour L’Oréal ?), tandis que le couple séparé est (un peu mieux) interprété par Greg Kinnear et Toni Collette (qui pleure de façon très peu hollywoodienne, c’est assez spectaculaire). Tandis que Greg Kinnear étale son nouveau bonheur dans les bras d’une jolie jeune femme, et tente de mettre le doute dans la tête de Dennis Quaid (genre, c’est génial de se séparer, tu crois vraiment te réaliser à travers ta femme et tes gosses ?), Toni Collette, dès qu’elle reprend du poil de la bête, laisse passer quelque peu d’amertume et de rancœur envers sa bonne copine Andie McDowell, contrariée de la voir aller si bien et entamer une nouvelle relation. Quelques petites notations sociales assez justes, pour un film très télévisuel, tendance « Femme Actuelle », du cinéma kleenex en somme… Mais venant après la purge de COLD AND DARK, je peux vous assurer que c’est très relaxant de voir un tel film, doucement insipide, mais calme dans son montage, correctement réalisé, bien cadré (ouf) et relativement bien interprété. Voilà qui contribue à nettoyer les yeux après une belle saloperie, tout en préparant favorablement le terrain à un film plus riche, avec de vrais morceaux de cinéma dedans. À savoir…
 
E comme… ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND, de Michel Gondry (USA, 2004).
Un beau film, qui m’a fait assez peur les premières minutes (pitié ! Pas encore une histoire de séparation et d’amoureux transis je t’aime, moi non plus !). Car ETERNAL SUNSHINE raconte bien, mais à sa façon, une histoire d’amour : Jim Carrey, plaqué par Kate Winslet, découvre qu’elle a suivi un traitement expérimental consistant à l’effacer totalement de sa mémoire. Désespéré, il décide de suivre à son tour le même traitement, mais, dans son sommeil artificiel, alors que s’effacent peu à peu les derniers souvenirs de la femme qu’il aime, il change d’avis et se met à résister de toutes ses forces au traitement en cours, entamant une course-poursuite au cœur même de ses propres souvenirs. Très beau sujet, quoique très casse-gueule (on verra d’ailleurs que la dernière partie s’avère un peu décevante), prétexte à un impressionnant dispositif de mise en scène : montage expérimental, narration désarticulée, effets visuels déstabilisants, Michel Gondry met le paquet avec un film moins maîtrisé que son attachant HUMAN NATURE, mais sans doute plus audacieux. En gros, sur le terrain, ça passe ou ça casse, comme dirait Corinne : si certains effets visuels ne sont pas toujours très beaux, si certaines séquences de montage ont un net arrière-goût d’inachevé, le film réussit souvent à taper dans le mille, séduisant, ludique, enrichissant par sa structure et par sa mise en scène un thème un peu fade, qui prend par moments une assez belle ampleur. Difficile par contre de trouver une sortie à ce labyrinthe narratif et visuel, et le scénariste Charlie Kaufman choisit pour s’en extirper une pirouette scénaristique un peu trop facile et téléphonée, peu plausible et vaguement moralisatrice, via le personnage interprété par Kirsten Dunst. Non pas que l’actrice fasse un mauvais travail, au contraire, mais son personnage (elle joue la secrétaire du cabinet de lavage de cerveau, petit à petit impliquée dans le processus d’effacement auquel on assiste), et d’une façon générale, les séquences se déroulant dans la réalité, ont tendance au fur et à mesure à casser le rythme du film, à le parasiter sans qu’on en perçoive l’utilité, jusqu’à ce que, précisément, le scénario utilise cette sous-intrigue, et le personnage de Kirsten Dunst, pour ménager une porte de sortie que je ne dévoilerai pas ici, mais qui n’est donc, à mes yeux, pas du tout à la hauteur. Dommage pour le film, qui en pâtit considérablement, mais qui vaut cependant très largement le détour. Le tout manque peut-être, au sens propre du terme, de maturité – que ce soit le scénario, brillant dans son développement, mais trop léger lorsqu’il s’agit d’amorcer ou de désamorcer l’intrigue ; ou la mise en scène, inégale alternance de réussites et de tentatives imparfaites qui aurait sans doute mérité d’être un peu plus resserrée.
 
F comme… FOREST WARRIOR, d’Aaron Norris (USA, 1996).
Détruire la forêt, c’est mal. Les animaux sont nos amis. La Nature est notre mère à tous et mérite notre respect. Enfonçons des portes grandes ouvertes à l’attention de nos chères petites têtes blondes, avec ce petit navet télévisuel mettant en vedette invitée un Chuck Norris plus tout jeune (66 ans cette année !), et d’ailleurs manifestement doublé dans les scènes d’action, dans le rôle de McKenna. McKenna est une espèce de trappeur du siècle dernier, mort assassiné dans un flash-back en ouverture de film. Qu’on se rassure, son corps est récupéré par l’Esprit de la Montagne, qui pénètre McKenna sous la forme d’un ours brun. Non, je ne vous parle pas d’un grizzli violeur et nécrophile, mais bel et bien d’un miracle : McKenna devient une espèce de fantôme, gardien de la forêt, capable de se transformer en ours, en loup ou en aigle : de quoi vous donner la nostalgie de la vieille série MANIMAL (Simon McCorkindale, si tu nous entends…), à ceci près que les métamorphoses se réduisent ici à des coupes au montage et à quelques malheureux morphings d’un autre âge. Mais le film se focalise avant tout sur ses héros, une bande d’ignobles, d’atroces, de monstrueux enfants (sans parler de la VF qui en rajoute grassement une couche dans le doublage débilisant) partis camper dans la forêt, qui décident d’empêcher de machiavéliques bûcherons de faire des bobos à la gentille Forêt en question. Inutile de dire que McKenna viendra leur prêter main forte dans quelques scènes mollassonnes de baston, sous les yeux des animaux de la forêt, très fiers qu’on s’intéresse à leur sort, et qui n’hésitent pas à entrer dans la bagarre : un putois vient envoyer une giclée bien ajustée à un méchant, tandis qu’une gerboise se rue avec courage sur la braguette d’un autre homme à terre. Misère. C’est un spectacle de boy-scouts, puéril, sentencieux, insupportablement moralisateur et cucul, d’une gentillesse sinistre. Brrrr… Je préfère encore revoir HELLBOUND (FLIC OU ENFER en DVD, ha-ha). Je tiens à préciser, c’est important, que mon DVD, acheté d’occasion (il ne manquerait plus que je me mette à acheter neufs des engins pareils !), a appartenu à la famille Le Fèvre, qui a oublié son autocollant sur le boîtier, et que je salue bien amicalement. C’est vrai, quoi, il faut penser à mettre un autocollant sur ses DVD quand on les prête, ce serait vraiment trop bête d’égarer un film comme FOREST WARRIOR…
 
G comme… LE GARDE DU CORPS, d’Akira Kurosawa (Japon, 1961).
Bon, les films anglo-saxons me paraissent dans l’ensemble bien filandreux, à l’exception d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND – et encore, il est réalisé par un français ! Allons donc faire un tour dans le Japon des années 60, avec ce petit Kurosawa bien sympathique, revisitant le film classique de samouraï sous influence du western occidental. Le solitaire Toshiro Mifune débarque dans une ville isolée, rongée par la corruption et par le conflit sanguinaire opposant deux clans autour de la production de soie et de saké. Sabreur émérite, il refuse de prendre parti, et propose ses services alternativement aux deux clans, en fonction du salaire. Bien évidemment, l’injustice ambiante va peu à peu le contraindre à prendre parti, et à en prendre un pour cogner sur l’autre. N’étant pas pour un sou un amateur de westerns ou de films de samouraïs, c’est sans grand enthousiasme que j’ai entamé ce GARDE DU CORPS aux allures bien classiques. Après une très belle ouverture, j’avoue que j’ai peu à peu pris beaucoup de plaisir à voir ce film ironique, qui bénéficie de plusieurs atouts : une musique originale, sorte de jazz orchestral presque dissonant et pas dénué d’humour, à l’image d’un récit qui bénéficie pour sa part d’une belle vivacité d’écriture, et d’un dispositif de narration astucieux, reposant avant tout sur la mise en scène, notamment à travers toutes ces séquences se déroulant en terrain neutre, dans l’auberge au centre du patelin, dont les fenêtres ouvrent sur différents décors, et par extension sur différentes sous-intrigues, parfois presque simultanées. Pas vraiment ce que je préfère chez Kurosawa, pures questions d’affinité, mais le film, dans son genre, me semble très réussi.
 
H comme… HAUTE TENSION, d’Alexandre Aja (France, 2003).
Tiens, un film de genre français, ça faisait longtemps… On est d’abord surpris de voir qu’Alexandre Arcady décide de produire un film d’horreur (c’est un peu comme si Jeanne Labrune se lançait dans une carrière porno – mmmmm ! vous avez vu la dernière fente aisée de Jeanne Labrune ?), mais on vérifie, et on réalise qu’il est en fait le père d’Alexandre Aja et que tout est normal. Et ne comptez pas sur moi pour épingler le fils à papa, tout cela n’a pas la moindre importance : j’attends surtout de ce HAUTE TENSION qu’il fasse mieux que les déplorables PROMENONS NOUS DANS LES BOIS ou autres BROCELIANDE de sinistre mémoire… Par ailleurs, le film est monté par un certain « Baxter », dont l’histoire ne nous dit pas s’il s’agit bien du chien qui pense. Le pire avec ce film, c’est qu’il ne démarre pas forcément sur de mauvaises bases, et la première heure, sans casser des briques loin de là, aborde son sujet de front, avec une certaine froideur, et surtout avec une belle absence de retenue dans les aspects glauques et macabres, le film étant parfois très gore. Aja inscrit peut-être trop tôt son film dans une veine horrifique classique, en présentant trop tôt le tueur rôdant autour de la maison (vers laquelle roulent deux jeunes amies parties en vacances dans la famille d’une d’entre elles) au bout de quelques petites minutes, n’évitant pas certains clichés un peu fatigants (Maïwenn s’amusant à faire peur à Cécile de France lors d’une brève escale, scène totalement inutile et de pur remplissage), le tout après un générique d’ouverture rentre-dedans, d’emblée lancé à fond les ballons, et vaguement justifié par le réveil en sursaut de Cécile dans la voiture – ce n’était qu’un rêve. Mouais. Pourquoi pas, mais il est par la suite difficile d’instaurer une atmosphère angoissante en balançant si vite la purée, et il faut alors mettre le paquet dans les effets pour compenser cette ouverture maladroite, qui fleure bon l’écriture un peu poussive (on a, hélas, encore rien vu !). Pas trop grave pour l’instant, car effectivement, Alexandre Aja met le paquet, et, encore une fois, parvient pendant près d’une heure à faire un vrai film d’horreur, qui ne fait pas dans la dentelle mais ne s’embourbe pas non plus dans un jeu de références figé et stérile (comme c’était le cas dans le très mauvais film de Doug Headline, paralysé par son envie de singer Dario Argento). Malheureusement, le film s’effondre passée la première heure. Alexandre Aja démarquait clairement le genre survival, mais il ne résiste pas à l’envie de « dépasser ça » et de se montrer « plus malin », en nous balançant un retournement de situation d’une bêtise et d’une gratuité insondables, dont je ne peux rien dire ici par pur respect pour un scénario qui ne le mérite probablement pas. Mais ce twist, misère… Laissez moi vous dire qu’il ne fonctionne absolument pas. Incohérente tant en termes de psychologie qu’en termes de scénario ou de mise en scène, cette surprise ne parvient pas davantage à exister dans une échappée qui aurait pu tirer le film vers l’abstraction ou le fantastique pur, dans la mesure où, à ce stade, la mise en scène se mécanise, devient atrocement maladroite et pire, explicative, ce qui nourrit copieusement la colère qui me prend à l’idée d’être à ce point pris pour un imbécile. Et le film se perd alors totalement, mais il se perd hélas tout seul, sans nous égarer, sans générer le moindre trouble, la moindre confusion chez le spectateur, dans un naufrage qui n’a pour effet que de nous amener à relever les indices annonciateurs dans l