[Photo: "Symposium sur La Course Folle du Progrès (Section Art), Toulouse, 1969" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,

Allez, un petit coup de télévision, en attendant la surprise que j'ai évoquée samedi, et qui devrait apparaître sur Matière Focale fin avril ou début mai. Des indices ici, chez le collègue Nadjalover. Ça, c'est du teasing !

Allez, faisons donc encore un petit tour du côté de l'horreur. Alors, les petits gars, aujourd'hui, on va faire double ration, non pas de nouilles, mais de glace ! "Ils crient tous pour des glaces", voilà qui aurait fait un joli titre si le concepteur de la série MASTERS OF HORROR eut été français ! Gardons pour l'instant WE ALL SCREAM FOR ICE CREAM, l'épisode 10 de cette deuxième saison de la série horrifique, réalisé par un vrai revenant : Tom Holland. Mais si ! Tom Holland ! Le scénariste de PSYCHOSE II dont nous avions dit le plus grand bien, et aussi de CLASS 1984, déjà plus nanardesque, mais je taquine, effectivement, Holland étant surtout connu pour avoir réalisé les premières aventures de CHUCKY, la poupée qui tue et marche sur les plates-bandes de DOLLS de Stuart Gordon. C’est aussi le réalisateur de VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ?, très bonne série B horrifique des années 80, et film réalisé qui se revoit toujours avec plaisir, comme nous l'avait rappelé le Marquis dans son article. On ne saurait d'ailleurs que conseiller ce très sympathique film, très malin, qu'on trouve facilement partout. Depuis, pourtant, il a pas fait grand chose, le père Holland. La voie royale du film en salles (voilà, je l'ai fait, mon jeu de mot) a vite été abandonnée, et le gars aurait plutôt tendance à faire de la télé, où il adapte du Stephen King ou réalise des épisodes de la splendouillette série également horrifique TALES FROM THE CRYPT. Bref, pas grand chose à se mettre sous la dent. Encore empreint de la malice de VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? (et oui, ça c'est du titre, les amis, complètement différent de l'original FRIGHT NIGHT, bien entendu...), c'est plutôt avec plaisir qu'on entame l'épisode du Monsieur...

Ça commence d'ailleurs pas trop mal, et même bien. Un plan douche bizarroïde mais très chouette, voilà le premier plan marquant, quelques secondes après le départ de l'épisode. C'est finement joué. En effet, WE ALL SCREAM... raconte quand même comment des gens normaux comme vous et moi (enfin vous au moins, j'espère !) voient leur chair fondre et se transformer en glace dans d'atroces souffrances quand leurs rejetons commandent des mikos à un marchand de glace et de sable ambulant qui traverse les quartiers résidentiels cossus (car vous avez réussi dans la vie !) en pleine nuit ! Voilà qui est plutôt loufoque comme contexte. Et le père Holland, de manière assez astucieuse, commence d'entrée de jeu par biaiser avec malice la première "fonte mortelle" de son film, en faisant un plan douche qui est plus beau, et surtout plus glauque qu'un plan de face, qui aurait été pourtant plus gore ! Il évite ainsi le ridicule et surprend son docteur de belle manière. Et ça tombe bien, car derrière, pas très loin, c'est un joli plan de générique qui nous attend, avec le véhicule du marchand de glace justement, qui surgit de la nuit et du brouillard dans un ralenti très lent, presque figé. Bah, c'est plutôt pas mal ! Miam, miam !, me dis-je, voilà une saison deux qui paraît beaucoup moins médiocre que ce qu'en dit la rumeur !

Malheureusement, la suite ne me donnera pas, une fois de plus, raison !
WE ALL SCREAM… raconte la terrible histoire d’un groupe de jeunes qui, dans les années pré-connes, avaient pris un petit peu d’avance sur leurs contemporains. Menés par un gamin plus bête et plus violent, ils ont fini par commettre l’irréparable : l’homicide involontaire d’un clown-marchand de glace conduisant la camionnette ambulante qui sillonne les quartiers-dortoirs ! Ça, ça la fout mal, comme dirait Stephen King. Et "Hinhinhinhinhin" comme disait un autre clown, euh pardon, clone de Freddy et des KILLERS KLOWNS FROM OUTER SPACE des frères Chiodo, j’ai nommé le désastreux KILLJOY, croquemitaine du film éponyme dont je vous avais parlé à l’époque, suite à un mémorable visionnage au Centre Marquisien de Sauvegarde du Patrimoine Cinématographique Mondial. Alors évidemment, ici, la production, quoique plus courte au métrage, est nettement bien plus richement dotée que le KILLJOY en question. Et pourtant, d’où vient ce parfum de désastre qui monte à mes narines ?
D’abord à un scénario parfaitement déséquilibré, très vite prévisible, et surtout complètement vautré dans la plus grande splendouilletterie la plus involontaire, comme le petit cochon se vautre dans la boue en croyant s’allonger dans l’eau claire de la rivière. Souviens-toi de ÇA et de ce que tu faisais au marchand de glaces clownesque la dernière nuit d’Halloween avec Christine dans le fog, semble dire Tom Holland. Le premier plan douche réussissait à être non seulement étonnant mais aussi à contourner de manière ludique le côté too much de l’intrigue (des gens qui se transforment en glace, quand même !). La suite sera tout le contraire : du pur concentré de kitsch, mais sans le moindre recul ou sans la moindre ironie, et surtout, encore plus, avec une certaine arrogance dans la propension à faire passer des vessies narratives pour des lanternes, chose toujours faite ici avec l’air intelligent de celui qui nous présente le fil à couper le beurre atomique, 50 ans après son invention. Ainsi, tout est prévu et visible à huit cent kilomètres. Le petit garçon violent devenu SDF/marginal/psychopathe (rayez la mention utile), toujours nécessaire pour donner à son film un côté social en assurant les pires réflexes réactionnaires possibles, à base de déterminisme social et politique, nos pauvres héros étant évidemment dans la upper middle class… Ce personnage de SDF meurtrier sera d’ailleurs introduit tout en finesse dans la pachydermique allusion de la scène du cimetière (qui est absolument inutile, ce qui fait que quand on voit le gars miséreux, comme par hasard, on a compris instantanément à quelle sauce on va être boulotté). Vingt minutes plus tard, on le retrouve, le SDF, comme si c’était une révélation. Sinon, on peut signaler les hideux seconds rôles, tous convenus, enfants en tête, les abominables et ultra-explicatifs flash-back qui consistent à nous relater l’accident/meurtre, car tenez-vous bien ma brave dame, c’est les deux en même temps. Je suis donc coupable et aussi innocent ! C’est pratique !
Le rythme narratif est effréné, environ 10 kilomètres/heure sur autoroute, et 5 en ville ! Hâtons-nous de nous dépêcher à enfiler les clichés du genre "Prends la voiture, Chérie, et fonce, sans te retourner, chez ta mère, les enfants ne sont pas en sécurité dans la maison", suivi d’un "Oh mon dieu, le marchand de glace nous attaque sur l’autoroute" de bon aloi, le tout ponctué du rire (très) maléfique, (pas) effrayant et incessant du marchand de glaces qui n’arrête pas de dire la fameuse réplique qui a provoqué sa mort à l’époque ! Que de l’inédit, en somme. Les plus sensibles d’entre nous trouveront déjà là une demi-douzaine de motifs pour s'immoler vite fait bien fait dans le salon. Mais ils louperont alors l’hilarant final que j’appellerai "séquence des télécommandes", prouesse scénaristique stupide sans doute issue d’un quelconque brainstorming entre "créatifs" de la section "production". Qu’on les rassure : le scénario est parfaitement respectueux du "pacte poétique" (pour la France, serait-on tenté d’ajouter) aristotélicien. De ce point de vue-là, les métaphores et sous-intrigues sont d’un équilibre parfait. Néanmoins, nous sommes en face d’un film parfaitement stupide sur le plan narratif. Un bon scénario ne fait pas un bon film. Ça peut même faire un très mauvais étron, sorte de méga-compile de ce qu’on a déjà vu mille fois et de ce qu’il ne faut pas faire ! Bravo ! Hal Hartley avait raison, à travers le personnage de Martin Donovan dans ce merveilleux moyen-métrage dont j’ai oublié le nom, mais que le Marquis ne manquera pas de signaler en commentaires : "la connaissance ne fait pas tout." [SURVIVING DESIRE, je crois. NdC] Et les recettes éculées non plus !

Mais bon, dans la vie, qu’on le veuille ou non, il n’y a pas que le scénario. Il y a aussi la mise en scène, et même que des fois, c’est lié. Alors oui, Tom Holland est bien d’accord avec moi : le plan où le camion de glace sort de la nuit… [Comme Freddy tient ! Là, il faut que je rappelle le génial titre français du dernier Freddy réalisé par Wes Craven, un très beau film d’ailleurs : FREDDY SORT DE LA NUIT ! La question est : est-ce le même mec qui a titré le dernier Lars Von Trier LE DIREKTOR ? Pour l’édition DVD de cet épisode de MOH saison 2, je propose : LA CAMIONNETTE DE GLACE MALÉFIQUE SORT DE LA NUIT POUR VOUS TUER, mais si vous trouvez mieux bien sûr, n’hésitez pas à rajouter un petit commentaire à la suite de cet article !] Je disais donc, avant d’être grossièrement interrompu par moi-même (ça me fait penser, le méchant SDF, il prend des bains dans une barrique en bois, comme dans COURS APRÈS MOI SHÉRIF, hihihi, encore une bonne idée de scénario !), Holland pense aussi que le plan avec le camion de glace au ralenti sortant maladroitement du brouillard est vraiment joli. Du coup, il le replace douze fois. Sinon, le reste est parfaitement sans personnalité. Le montage est paralytique, et le cadre n’a aucune sorte d’intérêt, plein de plans rapprochés comme n’importe quel film de Claude Berri. Bref. La photo étant complètement attendue, et ça et là même de très mauvais goût (ah, il y a toujours du soleil aux USA quand les couples se réveillent le matin !), voilà qui laisse énormément de champs aux acteurs. Et là, c’est encore le mieux dans le genre "seconds couteaux en roue libre et sur le bord de toucher un cachet". Ça splendouille dans tous les coins : père très concerné et même cerné tout court, brave barman obèse, SDF maléfique et grossier, épouse inquiète, petit Kevin marchand sur les plats de bande du clan Fannings (j’ai encore découvert au détour d’un film une autre mini-Fannings cette semaine… On en reparlera, mais ils sont combien au juste ?), à moins qu’il ne marchât sur les plats de bande de Henry Thomas adulte (qu’on a pu voir dans l’épisode de la saison 1 intitulé CHOCOLATE), etc. Ajoutez là-dessus un son bourré d’effets à la moindre présupposition d’apparition fantastique, une musique hideuse, et une durée de 52 minutes et vous obtenez d’assez loin un des pires épisodes de la série !

Mais c’est vrai que dit comme ça, on aurait presque envie de le revoir…
N’y pensez même pas !

Ou alors si vous êtes vraiment sado-maso, et à ce moment-là demandez, Madame, à votre mâle-dominateur, ou, Monsieur, à votre Maîtresse Sadique, de vous fouettez en regardant l’épisode.

Une chose est sûre, entre deux films de James Ivory, en Enfer, on projette cet épisode de Tom Holland, et encore, même pas au ralenti !

Salut Tom. Et si jamais tu croises un de ces jours ton humour et ta malice, dis-leur bonjour de notre part !
 
Bronzément Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mardi 27 mars 2007

recommander publié dans : Lucarnus Magica

[photo : "Il est caché partout !" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens,

C'est la désole ! Le docteur boude ? Non ! Pas du tout, le docteur a oeuvré à mort pour la bonne cause focalienne, délaissant ses amis et ses parents pour pouvoir vous donner le meilleur. Et croyez-moi, il vous prépare une vraie bonne surprise !

En attendant, il s'offre un instant de répit et  juste une mise au point sur les plus beaux (ou les plus moches) films de sa vie (ou de la semaine écoulée), sur l'antenne de la radio lilloise Radio Campus, 106.6 FM, à 14 heures, dans l'émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES.

On peut écouter l'émission également en direct, en cliquant ici!

On peut dès le lendemain dimanche, et ce jusqu'au samedi suivant, télécharger l'émission sur le site du Quotidien Du Cinema, en cliquant ici!

Il vous parlera cette semaine du film 300, ainsi que de GOLDEN DOOR, et d'un autre film mystère qu'il ira voir ce matin quand il aura étendu le linge et rangé le lave-vaisselle !

En attendant, il va mettre du polish sur la surprise qu'il vous prépare et vous souhaite un glorieux week-end !

Cordialement Vôtre,

Dr Devo.

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Samedi 24 mars 2007

recommander publié dans : Mon Général

[Je n'ai pu résister à cet appel du pied de la part du valeureux Mek-Ouyes à travers la présente photo faite de ses mains, "issue de sa série NONOSSE consacrée à la campagne présidentielle 2007" (je cite) et qui s'intitule, je cite, "Journal d'une Campagne de Curés (nonosse, épisode 1)"]

 

 

Chers Focaliens,
 
C’est avec un peu d’angoisse qu’on se présente à son "premier Bresson", comme d’autres vont à Lourdes ou à la guerre. Alors que la rétrospective battait son plein, je dus en public égrener les films du Maestro que j’avais vus : PICKPOCKET, …JEANNE D’ARC ? Oui oui, j’étais persuadé de les avoir vus, certes, mais en même temps, alors que j’exposais mes plus puissantes théories, force était de constater que je n’avais aucun, mais lors aucun souvenir des deux films. Ne serait-ce que d’un plan. Ou alors de façon trop anonyme, un femme en robe de Raymond Burr attachée à un poteau, voilà qui pouvait provenir de n’importe quelle adaptation, et une main dans la veste d’un autre, voilà une image que j’ai très bien pu construire moi-même ! Par contre, je me souviens extrêmement bien des NOTES SUR LE CINÉMATOGRAPHE, superbe livre dont on rêverait que le cinéma français, toutes tendances confondues, l’applique pendant un an pour voir ce qui en sort ! Un bien bel ouvrage, en effet Chantal, ou notamment la métonymie est sacralisée (plutôt que de louer des costumes de policiers et des paniers à salade pour une scène d’arrestation, mieux vaut se contenter d’un reflet de gyrophare contre un mur), et où l’acteur, qu’on incite à se libérer de tout pathos pour adopter la voie la plus neutrasse possible, est enfin considéré comme de juste, c'est-à-dire un élément de mise en scène et donc, mieux encore, un objet dont l’important n’est pas la simulation des sentiments exacerbés mais bien le placement sur la marque ! Alors évidemment, le Bresson, il peut entrer ici avec son cortège de fantômes, c’est un copain !
[Des exemples ? Ok ! Exemple de métonymie : dans CHRISTMAS d’Abel Ferrara, la voiture de police débarque et effectivement on ne voit ni la voiture en entier, ni le policier, mais juste le toit du véhicule et deux gyrophares, le tout dans un mouvement ascendant de caméra (plan vide puis rempli avec le toit de la voiture en fin de mouvement), la classe ! Ou sinon, les fameux chevaux en noix de coco de SACRÉ GRAAL des Monty Python. Exemple d’acteur-objet : dans les films de Raul Ruiz ou encore mieux ceux de Manuel De Oliveira, LA LETTRE par exemple dont la spirituelle Chiara Mastroiani disait que c’était drôle, malicieux et excitant d’être considérée comme un pot de fleur ! Ou encore ce film du portugais dont j’ai oublié le nom avec Malkovich et Domsballe, à peine dirigés dans le jeu dramatique (vous imaginez la sobriété de l’ensemble), mais dont les personnages n’avaient qu’une vocation : faire des figures chorégraphiques dans le plan, et imposer le rythme des coupes ! Bah, ça c’est très Bresson, à mes yeux !]

Claude Laydu (acteur belge, à qui l’on doit en 1995 la production, l’écriture et la voix de Nounours dans le remake de la série BONNE NUIT LES PETITS ! Ça ne s’invente pas !) est un tout jeune curé dans sa petite vingtaine qu’on envoie tenir, pour ses premiers pas en dehors du séminaire, la paroisse d'un petit village paumé du Pas-De-Calais ! Ce sont les années 50, en plus ! Claude n’écoute cependant que son courage, débarque à bicyclette dans le village et prend les affaires paroissiales à bras le corps, et à cœur également, ce qui inquiète un peu un vieux curé d’un village voisin qui lui sert de mentor. C’est que Claude est aussi déterminé que fragile physiquement. Sa santé est très mauvaise, son estomac ne tient pas la route et l’oblige à ne se nourrir que de pain rassis trempé dans du vin chaud, la seule chose qu’il puisse digérer ! Avec sa ferveur austère mais profonde et son physique fatigué et anémié par un tel régime, Claude a bien du mal à se faire une place dans le village, et tout le monde lui donne peu de temps avant de craquer. Il fait connaissance du Châtelain du coin, un homme pas vraiment aimable et directif. En rendant visite au Château, Claude croise également Madame son épouse, Mademoiselle sa fille, et la préceptrice de Mademoiselle, une fort belle jeune fille, qui est sans nul doute la maîtresse de Monsieur, ce qui n’empêche pas la pécheresse d’aller tous les jours à la messe !
Chahuté par les petits enfants du village, torturé par sa santé et déstabilisé par la révolte sourde et implacable (violente même) de Mademoiselle envers les infidélités de son Père (qui aimerait bien envoyer la petite en pension, histoire d’être tranquille), Claude est peu rassuré devant l’ampleur de son Ministère, et totalement sincère dans son engagement. Il se bat pour être le plus juste possible, pour résister aux compromissions religieuses des âmes dont il a la charge, mais aussi à leur raisonnements souvent fuyants ou corrupteurs. S’il sait qu'il est mal perçu par ses concitoyens, Claude se bat, et affronte le doute au cœur même de sa Foi. Car en travaillant dans sa paroisse où tout le rejette, il s’enfonce aussi dans la solitude la plus intrinsèque de l’homme, et il sait que le chemin à venir sera fait d’encore plus de solitude. Un paradoxe pour celui qui doit sauver les âmes et être aux plus proches de ses frères : plus il est juste, plus il paraît à côté de la plaque à leurs yeux, et surtout plus il s’éloigne de la masse de ceux dont il a la charge ! Les choses prennent un autre tour encore lorsque Madame confie à Claude sa colère envers Dieu à la suite du décès de son fils cadet, il y a quelques années…

Et bien ma foi (hahaha !), voilà qui ne rigole absolument pas ! Tiré du livre de Bernanos, ce JOURNAL… est assez ambigu, malgré le véritable rouleau-compresseur que représente son sujet. Claude Laydu, dont on ne se dit dans les premières minutes que le voir jouer avec ses yeux de cocker mouillés va être un calvaire insupportable, ce qui se révèle un peu vrai mais surtout très faux si j’ose dire tant il soutient de fort belle manière le film, Laydu, donc, incarne ici un parcours tourmenté mais simple au fond : celui d’un Boucle D’Or, curé débutant qui affronte les compromissions d’un monde corrompu. Mais cette corruption s’inscrit chez les autres. Le pauvre prêtre sombre dans une abyssale solitude métaphysique à chaque pas en avant. Ce n’est pas tant le rejet de la population, persuadée de son incompétence indécrottable, mais bien leurs errances et leurs fautes qui éloignent le curé. Malgré tout celui-ci répond à sa tâche le mieux possible et sans baisser son attention. Comme son corps, très faible de manière intrinsèque (belle scène chez le docteur : tout s’est joué avant la naissance !), le trahit régulièrement, l’effort est surhumain, méritoire, mais ressemble également à un abominable chemin de croix, un vrai Golgotha à gravir à pas de fourmis. Le curé ne laisse cependant rien passer, détourne les chemins suffisants qui guident les gens qui s'adressent à lui, et avec vigueur voire avec fermeté, il détourne les fictions que les gens implantent dans les cœurs, et met les gens en face de leur Foi ou de leurs péchés, ce qui rend l’opération très peu aimable et révèle des paradoxes renversants. On est donc ici dans une situation assez carrée mais dont le héros (et ses actions) font casser le moule et surtout plongent le tout dans un océan de contradictions apparentes. Il n’y a que l’âme qui aille pour ce curé, et s’il ne fait rien pour décevoir les gens et ne contredit jamais le fait que les gens le voient comme un imbécile (il répond avec franchise sans relever, ce qui le fait passer encore plus pour un idiot), il fend les préjugés de la Foi sans pitié, mais avec miséricorde ! Un personnage naïf qui affronte les petites corruptions du monde, de celles qui font les futurs situations inextricables et épouvantables ? On pense ici souvent à un Lars Von Trier, l’ironie et l’humour en moins bien sûr. C’est ici moins ouvertement extrême, aussi pour des raisons de mise en scène nettement moins rentre-dedans, évidemment. Mais dans le récit inéluctable et le mélo qui semble poindre mais dont on évite absolument les écueils et le traitement, il y a un lien de cousinage, dégénéré sans doute, mais de cousinage.
 
Pour la mise en scène, par contre c’est autre chose. Les choses (répétition, c'est laid !) commencent de manière fort belle dès le début avec deux plans rentre-dedans, presque vulgaires, mais assez forts, car ils semblent d’abord disjoints. Puis nous comprenons que c'est sans doute un champ/contrechamp, un peu absurde, fantastique presque. Bresson en rajoute d’ailleurs en changeant brutalement l’échelle de plans dans le deuxième passage du contrechamp (quand le châtelain et sa maîtresse s’éloignent, soudain et de manière fort impromptue, en plan d’ensemble !). Miam miam, se dit-on.
La suite ne donnera ni raison ni tort. Le récit se déroule de manière assez banale mais soignée, en suivant le fameux journal de bord de notre héros, ici en voix-off. Un procédé illustratif, certes, mais qui ne le reste pas longtemps, tel l'amour propre. D’abord parce que cette omniprésence de la voix-off est plus forte en début de film, là où justement le récit de la découverte du village et de ses habitants est plus axé sur le factuel, sur les petits faits mesquins qui semblent promettre une histoire très terre à terre, voire bougrement sociale et moralisante. Puis, peu à peu, notamment avec l’arrivé de la maîtresse, puis du châtelain puis de Mademoiselle (personnage qui fera tout exploser), on sait que le film va dépasser la peinture des petites mesquineries et que les enjeux, enjeux de l’âme, vont se dévoiler vite fait bien fait, révélant des abysses phénoménales pour un film qui s’apprêtait à être la critique miséreuse, paysanne et terre à terre d’une campagne stigmatisée ! L’enjeu est ailleurs, et dans la boue et la bouse, ça travaille dans les âmes, de manière presque tellurique par endroits.

Le film est donc plus extraordinaire que prévu, et surtout hors-norme. Et au fur et à mesure, le récit filmé et le récit voix-off vont diverger, se séparer,  et essayer de se boulotter le temps de parole. C’est un joli paradoxe, car le journal ne disparaîtra pas totalement, ce que n’importe quel réalisateur aurait été tenté de faire. Pas là, donc, et c’est tant mieux, l’atmosphère du film se veut alors plus concrète, au sens musical du terme, c'est-à-dire plus abstraite, ce que décrivait très bien d’ailleurs l’introduction dont je vous parlais tout à l’heure !
Le tout est très cadré, assez magnifiquement d’ailleurs par endroits. Bresson prouve également ici, et ce ne sera pas le cas, loin de là même, dans tous ses films, qu’il est un bon monteur et qu’avec une certaine subtilité, par la bande, il peut insuffler à son film, de manière pas forcément ostentatoire (et ça fait du bien après l’orgie des coupes de LA CITÉ INTERDITE) un sacré rythme, pas attendu du tout, et loin du "naturalisme" du cinéma à la française de l’époque (et contemporain aussi, tiens, c'est ma tournée !). Sans en avoir l’air, et pas seulement à cause du grave sujet donc (Bernanos n'est pas Pagnol, choisis ton camps), on est exactement à l’opposé du cinéma de Papa. Le mot "fantastique" n’est qu’à peine exagéré pour décrire le film. L’atmosphère devient vite étouffante. Les coupes ne tombent pas forcément en rythme, mais très souvent juste. Le jeu répétitif mais toujours intense de Laydu, le cadre et la photo très soignée (de Léonce-Henry Burel) font le reste. D’un socle banal et même balisé qui peut faire peur les premières minutes, on obtient un film et des propos assez extraordinaires que Bresson, grâce à son dispositif et grâce notamment à l’explosion du journal intime, arrive à rendre incarnés.
Il pousse même le vice jusqu’à rendre la dernière partie plus ouvertement mélo, certes, mais aussi beaucoup plus terre à terre, presque neutre comme la mort qui approche. Atterrissage douloureux s'il en est, surtout pour le spectateur qui fait là face à une baisse de rythme justifiée mais palpable. C’est assez long, plus terre à terre pour le coup, et ce n’est pas ce que je préfère (les scènes à la ville), mais voilà qui semble logique, même s’il y a là moins de belles choses en termes de rythme ou de cadre.

JOURNAL D’UN CURÉ DE CAMPAGNE, comme son héros, ne dément pas ses apparences (un récit terrien, voire terre à terre), mais les fait exploser sans qu’on s’en rende compte et impose un film complètement singulier, qui fouille très souvent le fond des âmes et met le doigt sur des sentiments diffus, ici révélés avec force et abstraction, abstraction rendue souvent poétique par des dialogues au scalpel. C’est sans doute là l’héritage de Bernanos, mais pas seulement. Bresson malgré la relative sécheresse des décors et du contexte, ne baisse pas la garde (ça, c'est du journalisme, coco, ça, c'est de la métaphore) et impose un jeu de mise en scène assez soutenu, souvent de bon goût, mais jamais lisse bien au contraire. JOURNAL… est un film qui gratte, qui se cogne à tous les coins, et dont on peut dire raisonnablement qu’il ne ressemble à pas grand-chose, ce qui est toujours, soyons clairs, un très bon signe.

Divinement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mercredi 21 mars 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Let's Go" par dr Devo d'après une photo de la chanteuse Robin Sparkles]

 

Chers Focaliens,

Les beaux jours sont sur le point de revenir et déjà le printemps céleste aux milles saveurs de bambou est de retour, comme dirait Zhang Yimou.  Quelle plaie ce printemps ! Car dès lors, à cause du retour du soleil et des températures douces, le samedi, qu'allons nous trouver comme prétexte pour rester à la maison, et être Devo chez soi ?

Car ce samedi en effet, je serai au micro de Radio Campus, radio de la région lilloise, audible jusque les campagnes reculées du Pas-De-Calais (ah, c'est sûr, je vous fais voyager avec Matière Focale !), en FM, et sur la fréquence 106.6.

[Ceux qui ont l'impression que je répète à chaque fois la même chose dans les articles "soyez Devo chez vous" ont un peu raison, mais en même temps il y a toujours des variations ! C'est ça qui est épatant !]

Si vous habitez d'autres régions françaises, ou mieux, si tu vis chez les Etrangers, tu peux écouter l'émission sur Internet et sur le site de Radio Campus. Dans ce cas : clique ici!

Si le chien a demandé à sortir pendant le générique de l'émission et que du coup, tu l'a loupée, tu peux la télécharger sur ton PC et/ou l'écouter, à partir du dimanche jusqu'au samedi suivant, sur le site du Quotidien du Cinéma : clique ici!

Et voici quelques exemples de phrases-types, des exemples convaincants, des bons prétextes, pour rester chez soi  et écouter l'émission sans vexer votre entourage et sans anéantir votre vie sociale :
- "Je peux pas sortir, j'ai la migraine"
- "Elle est sale cette maison, il faut que je la nettoie !" ou "Bon, ce samedi, c'est sérieux, je m'occupe enfin de cette pile de repassage."
- "J'ai déjà fait mes courses hier soir"
- "De toute façon,
LA CITE INTERDITE, il paraît que c'est tout pourri"
- "Peux pas ! Me suis cassé une jambe" (à utiliser au téléphone)
- "Je voulais aller avec vous, mais mon réveil n'a pas sonné !"
- (l'air de rien, en acceptant de prendre la voiture pour aller faire un tour) : "S'il y a un truc que j'ai toujours voulu visiter à Lille, c'est bien le Campus de la fac de science !"
- "Bonjour, vous êtes sur le répondeur de la boulangerie Machin, laissez un message après le bip"
- "Médor est mort, je vais l'enterrer cet après-midi dans le jardin, j'ai besoin de méditer"
Etc.

Cette semaine, j'ai vu les films LA CITE INTERDITE et PAR EFFRACTION, et sans doute un troisième film, surprise donc, que je vais voir ce matin.


Yummy !


Décontractement Vôtre,

Dr Devo.

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Samedi 17 mars 2007

recommander publié dans : Mon Général

[Photo : "Quand j'entends les mots PRÉFÉRENCE CULTURELLE, je sors mon Martinet",

par Dr Devo,  d'après une photo de l'écrivain Jean-Pierre Martinet]

 

Chers Focaliens,
 
"Ça me rappelle ma jeunesse", voilà ce que j'aurais pu me dire en rentrant dans la salle pour voir LA CITÉ INTERDITE, le dernier film de Zhang Yimou. Le réalisateur chinois fut autrefois, il y a très longtemps, avant que le cinéma dit "art et essai" devienne la Ligue 2 du Championnat de Box-Office Cinématographique (avec ceux qui montent, avec ses reléguables), dans les années 90, un des chouchous de la première nouvelle vague asiatique. Non pas une nouvelle vague en Chine ou à ce qu'on appelait jadis Hong-Kong (car on faisait la distinction à l'époque), mais Nouvelle vague en matière de distribution européenne sinon occidentale, dans laquelle la France a joué un gros rôle. Et à l'époque, on les voyait, les réalisateurs de Chine, de Hong-Kong et de Taiwan (ROUGE par exemple, un vieux film (1987) de Stanley Kwan tout à fait merveilleux... plus que la suite, en tout cas), grands et petits sur nos toiles, régulièrement. Quelques années plus tard, la tendance continue, mais peut-être avec des films qui ont conscience de l'incroyable potentiel du marché international. Mouais, pourquoi, me dis-je, ils font ce qu'ils veulent.
Et puis, il y a eu la fracture TIGRE ET DRAGON. Un film hong-kongais de sabre, avec des sous 'ricains, et surtout soutenu par les USA pour la distribution. Les USA faisaient entrer l'Asie par la grande porte dorée. Ça cartonne, bien évidemment, ce qui prouve qu’en matière de succès, les enjeux sont avant tout des questions de distribution, et dis-moi combien de copies du film tu tires, et je te dirais ce que tu vaux au box-office, règle immuable. Le produit TIGRE ET DRAGON était donc drôlement bien vendu : très Asie mais sans être complètement loufoque aux yeux occidentaux, envahissement général des effets numériques, etc. C’est une cassure : l'oncle Sam et sa cousine Europe pouvaient tirer énormément d'argent d'un film asiatique et mieux, quasiment passer commande. Encore une fois, après des années de travail acharné, notamment des fans de cinéma asiatique, nombreux et dévoués (les défuntes revues HK et LE CINÉPHAGE par exemple, issu de l'écurie STARFIX), ce sont les mêmes qui raflaient la mise. Une belle histoire de concentration industrielle comme il en existe des milliers dans d'autres domaines économiques... Bah...


Fâché depuis, triste aussi, et sans doute un peu énervé par l'immense popularité d'un cinéaste comme Wong Kar-Waï, de plus en plus adulé malgré une nette propension à refaire toujours le même film, et à abandonner l'expérience, par tous ces facteurs, dis-je, curieusement, j'ai un peu quitté la sphère chinoise. Pour l’Asie, je me contentais souvent du Japon... De leur côté, le Chen Kaige et le Yimou signaient des films avec diverses fortunes, pas toujours mauvais d'ailleurs, ou mieux encore évoluaient loin de moi. On était fâchés...


C'est dommage. Un des derniers Yimou que j'ai vus était quand même VIVRE ! (qu'on ne confondra pas avec VIVRE de Kurosawa ; encore une belle idée de distributeur français !), un film très étrange, mélo sincère, mais cruel et ironique. Une sorte de, tenez-vous bien, et je dirais même mieux, tenez-vous mieux, une sorte de cousin éloigné et asiatique du Lars Von Trier mélodramatique (tendance BREAKING THE WAVES ou DANCER IN THE DARK). Beau film. Et oui, le temps passe, et puis on oublie, et puis on retient le pire, on oublie le meilleur, on se fatigue, et on ne se voit plus ! C'est malin.

Chow Yun-Fat est empereur de Chine. Enfermé dans la cité interdite (le titre international du film est THE CURSE OF GOLDEN FLOWER, mais un distributeur français ose tout, comme évacuer la poésie naïve du titre original, et re-balancer l'affiche du DERNIER EMPEREUR !), il reçoit la visite d'un de ses trois fils qui était en exil et à la guerre aux frontières. Ce dernier, promis au trône, retrouve la famille royale dans l'état où il l'avait laissée ! Et ce n’est pas beau du tout. Les deux frangins sont là, complètement soumis au père, et francs comme des traîtres en devenir, et Gong Li, la reine est malade comme jamais. Et pour cause : Chow Yun-Fat l'oblige à prendre un remède secrètement empoisonné par Yun-Fat lui-même, qui peu à peu la détruit et risque à terme de la faire mourir ou de lui faire perdre la raison ! Bref, tout le monde en veut à tout le monde, et Gong Li est bien obligée de boire la potion maléfique, contrainte par le protocole et par l'obéissance à son mari d'Empereur, personnage quasi divin et ayant le droit cosmique de vie et de mort sur tous. Mais pour Gong Li, condamnée à mort par le poison et le protocole, pas question de se laisser faire. Pour la fête de Gongyang (fête des chrysanthèmes, très importante dans le calendrier royal), elle ourdit un complot énorme visant à renverser l'Empereur. Pour cela elle va devoir protéger certains de ses fils et mettre d'autres dans la confidence... mais si Chow Yun-Fat, Gong Li et tous les autres ont pris des précautions insensées pour avoir le contrôle, et dans les coulisses et dans les placards, il y a encore quelques secrets et quelques cadavres qui font faire prendre à la situation un tour inattendu et inextricable ! À mesure que la confrontation finale approche, tout se complexifie...


Il n'y a pas que dans l'Angleterre de Shakespeare que se trament des complots ourdis par les pires félons de la Terre ! En Asie, on sait aussi trahir ! LA CITÉ INTERDITE, film richement doté, joue la carte du luxe. Décors intérieurs claustrophobes et fermés mais incroyablement riches, images en extérieur mêlant décors en dur et images de synthèse, et retouches d'étalonnage sur-léchouillées, costumes magnifiques, maquillages luxueux, et un raffinement de détails tant en matière de costumes que d'objets ! Tout cela brille de mille feux. Le cadre en scope (format 2.35) promet quelque chose de soigné et spectaculaire.

Et c'est vrai que les premières minutes nous emportent assez facilement. Depuis le temps de ma jeunesse, Zhang Yimou, plutôt que de se répéter, me disais-je pendant les premières images de cette CITÉ INTERDITE, a vraiment changé son fusil d'épaule, préférant semble-t-il définitivement le film de sabre, et donc de genre, genre qui lui a d'ailleurs plutôt porté chance en terme de succès public, semble-t-il. Je disais donc que la présentation du film, ses premières minutes, passent agréablement. On retrouve même Chow Yun-Fat, plus mûr encore, très en forme, et assez inquiétant en empereur fielleux et craint.
Mais très vite les choses se gâtent malheureusement. Dès le premier combat (pour rire, entre Yun-Fat et son fils), malgré une belle idée de mise en scène sur le papier (les deux armures ripent l'une contre l'autre et provoquent quelques étincelles), on sait qu'on va être mangé à la mauvaise sauce, si j'ose dire ! Tout d'un coup, dès cette scène, le cadre se resserre dangereusement, les plans sont de plus en plus rapprochés, et le montage devient de plus en plus rapide, délaissant non seulement toute pertinence, mais aussi tout jeu sur les axes, et bien sûr l'échelle de plans. En quelques secondes, le magnifique manoir d'époque qu'était le décor se transforme en minable chambre d'étudiant. Alors oui, ça virevolte partout, ça fait des ralentis (encore des scories de l'époque MATRIX !), ça numérise les étoffes en veux-tu en voilà dans de splendouillets effets de retournements de costume... Mais en même temps et en quelques secondes, on sait que tout cela va être horriblement découpé, filmé, monté. Plus tard, même dans les périodes calmes (le film étant d'abord construit sur des intrigues de palais), l'échelle de plans sera toujours réduite. On se dit alors que, finalement, ce beau film ample qui s'annonçait sombre tombe, à peu près, dans les mêmes travers que le cinéma occidental qu'il soit de genre ou art et essai : la réduction de l'échelle de plans, l'abandon des jeux d'axes, et l'abandon du montage ! Las, las, las...

Une main, un sabre, un pan de veste, un pied, et de temps en temps un ralenti en plan moyen, histoire de voir qui fait quoi dans les scènes d'actions dans le palais. Pendant les dialogues, nombreux, du champs/contrechamps à n'en plus finir, strictement en gros plans et plans rapprochés, monotones comme un dimanche sans pain à regarder Jacques Martin. Je parle, je suis à l'écran en gros plan. Tu me réponds et à ton tour tu es à l'écran en plan rapproché. Pour les axes, c'est de face ou de profil. Pour le trois-quarts, c'est l'acteur qui tourne la tête, comme d'habitude. Bien... Enfin, mal je veux dire...
En extérieur, batailles majestueuses et avec plus de gens. Les combats en moyen comité, truffés d'effets numériques, sont montés sans saveur. Tiens, j'ai vu du jaune passer... tiens, voilà un sabre argenté... etc. Le tout dans la plus stricte répétition. Jamais un décrochage de rythme dans le combat lui-même. Les grands moments de furie alternent avec les temps de pause où l’on compte les cadavres en se lançant des regards pleins de haine et en serrant la mâchoire.
Quand les deux armées se rencontrent, alors là, oui, c'est encore le plus rigolo : pas mal de figurants, mais noyés dans les images de synthèse sur-multiplicatrices, souvent ridicules. Ainsi, les effets de course des armées en train de charger, et dieu qu'il y en a des charges dans le film, strictement identiques à chaque fois, strictement laides à chaque fois, d'une répétitivité absolue. Le logiciel d'effets spéciaux, sans doute perfectionné, et sans doute à la pointe, fait passer trois millions de flèches et de lances dans le plan. On voit des machins traverser le cadre, et comme on a vu des lanciers dans le plan précédent, on se dit : "Bah, ça doit être des lances !". Numériques effets, funestes effets. Laids, incompréhensibles, et destructeurs de mise en scène surtout. Les plans s'enchaînent sans aucune espèce de conséquence, ils pourraient être mis dans le désordre que ça n'en serait ni plus beau ni plus laid. Insipide, fidèle lieutenant du général Monotonie, guette et passe dans le monceau de corps de spectateurs morts d'ennui au bout de 20 minutes pour achever ceux qui ne sont pas tout à fait morts... De temps en temps, Yimou reprend les commandes pour filmer des objets ou des protocoles, incarnant ainsi une espèce de versant asiatique de James Ivory... Comme quoi l'influence anglaise n'est pas terminée... On finit par rire, se disant que tout cela n'est jamais qu'un exercice de démonstration pour tel logiciel dans sa version 3.0, la version 1.0 étant celle utilisée par Peter Jackson pour LE SEIGNEUR DES ANNEAUX. Tout ça pour ça, tout ça pour ressembler aux autres... Mon Dieu !

Alors, le scénario a beau être ceci ou cela, et après tous assez ambigu (le personnage de Gong Li, malheureusement complètement engoncée ici et paumée au dernier degré dans deux malheureuses nuances d'un jeu branché sur courant alternatif, est finalement très négatif, et il n'y a aucune morale, ce qui aurait pu donner dans les mains de Yimou un film très cinglant !), le rythme global du film et sa facture technique ET (et j'insiste sur ce "et") artistique sont tellement lourdingues que rien ne survit. Il n'y aura finalement qu'un moment de pause assez agréable, lorsque l'avant-poste montagneux est attaqué par le commando ninja de nuit : le décor change enfin, le combat est un poil moins hystérique et surtout, ô miracle divin, ô nectar des dieux, enfin spatialisé. On signale notamment des plans en contre-plongée qui auraient pu être magnifiques s'ils avaient été un poil moins serrés et surtout mieux montés (belle couleur du ciel notamment, et étalonnage moins convenu que le reste du film). Sinon, on se demande ce qui s'est passé. Sur le plan technique, ce n'est pas le film le plus nul du monde bien sûr. C’est juste d'une laideur insupportable et plus encore d'un manque de construction et de sens esthétique terrible... et banal. Certes, le story-board a été respecté au pied de la lettre. Certes tous les effets spéciaux sont en place. Mais tout cela ne donne qu'une bouillabaisse indigeste, sans rythme et monocorde. Tout devient prévisible, notamment les pauvres débrayages rythmiques. Tout ressemble aux films précédents, rien n'est personnel. Sur le plan technique, le vrai réalisateur du film, j'ai nommé le directeur des effets spéciaux, doit être content. Pas moi. On se dit qu'il est bien loin le temps d'un King Hu (c'est lui qui a mis en scène les scènes de bataille dans RAN d’Akira Kurosawa) qui, avec 40 figurants et sans câble (ces fameux câbles que Stanley Kwan dénonçait à travers les films de fantômes "chinois" dans ROUGE justement), mettait le feu aux combats, faisait briller de mille reflets sa mise en scène et déployait des trésors de narration... et de drôlerie ! LA CITÉ INTERDITE n'est qu'un plan technique (même pas original), une nomenclature, un cahier des charges sans rythme, sans âme et sans cœur. Revoyez RAINING IN THE MOUNTAIN, ALL THE KING'S MEN ou L'HIRONDELLE D'OR, et évitez à tout prix ce "fast-cinéma" de consommation de masse. Car le plus terrible dans tout ça, c'est de se dire que c'est ça aussi la mondialisation, cette mondialisation que tout le monde est tellement d'accord pour décrier lorsqu’il s’agit de nos industries, de produits manufacturés ou d’alimentation : faire à la sauce asiatique, "parfum Asie aux milles saveurs" pourrait-on dire, un film qui est exactement produit de la même manière que le moindre MATRIX ou le moindre blockbuster hollywoodien. Si seulement on avait les mêmes scrupules envers la Culture.
J'imagine que les spectateurs asiatiques, qui ont un patrimoine de films de genre tellement riche, sont très contents de cette évolution. Les spectateurs occidentaux aussi. La critique occidentale est aux anges, célébrant le film à gros budget venu d'Asie, sans aucun recul.

C'est dur d’être vivant et seul. À mort les machines. Je reviendrai.

Seulement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Vendredi 16 mars 2007

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[Photo: "Les Maîtres du Monde" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,
 
Un petit retour en arrière, au pays des images télés. La télé, c'est quelquefois, rarement mais quelquefois, aussi bien voire bien meilleur que le cinéma. Si la série PRISON BREAK est très bien écrite mais gentiment mise en scène, certaines séries sont fabuleuses, à l'image de CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR dont toutes les saisons sont à tomber par terre, à une poignée d'épisodes près. Le Marquis et moi-même consacrons, et c'est loin d'être fini, et je dirais même plus qu'il faudrait que je m'y remette, nous consacrons, dis-je, une série d'articles épisode par épisode à la série expérimentale SAN KU KAÏ. Notre émission de télé préférée de tous les temps étant KOH-LANTA, la seule émission politique valable, pour le Marquis et moi-même, l'hiver est souvent rude. C'est pourquoi l'année dernière je vous ai parlé en avant-première de la série MASTERS OF HORROR. Cette année, après tout le monde, après que tout le monde en ait déjà parlé, je vous propose en avant-dernière les comptes-rendus de la seconde saison de la série.
 
Avant cela, une précision. J'ai chroniqué tous les épisodes de la saison 1, je crois, à l'exception de IMPRINT de Takashi Miike, que j'ai trouvé plutôt pas mal, mais que je n'ai pas chroniqué tout de suite, à chaud ! Quelle erreur ! Afin que le panorama soit complet, je demande humblement, ici, en public, au Marquis de chroniquer l'épisode le jour où il le verra, fût-ce dans deux ans !
 
Pendant ce temps-là, deux ans quand même, voilà qui devrait me laisser assez de loisirs pour chroniquer la saison deux, que je vais regarder dans le désordre. On prend pas tout à fait les mêmes et on recommence. Je me suis bien abstenu de lire quoi que ce soit sur cette deuxième saison. J'arrive donc complètement vierge, à peine effleuré par la bise d'une rumeur que je choisis d'ignorer, telle la blanche colombe. SOUNDS LIKE est donc le quatrième épisode de cette deuxième saison, et je découvre avec des ronronnements de plaisirs que c'est Brad Anderson qui a réalisé la chose. On avait déjà parlé de lui ici à l’occasion de son magnifique THE MACHINIST. J’ai depuis vu HAPPY ACCIDENTS, classique des bacs à soldes plutôt sympathique, bien que pas mal de coudées en dessous du film précité ! Donc, me disais-je, en découvrant le nom du bonhomme au générique, "ça commence bien" !
 
Chris Bauer est un homme d'une petite quarantaine d'années qui surveille le call-center (le centre de la hotline quoi !) d'une grande entreprise d'informatique. Pour être précis, il surveille les conversations de ses collègues qui accueillent les client en détresse avec leur ordinateur, et veille à ce que les dits appels suivent le protocole d'aide pré-établi, se passent dans des conditions de stress minimum pour le client, et dans un temps le plus court possible. Bauer est rigoureux, carré, attentif. Son travail c'est sa vie, surtout depuis la mort tragique de son fils, victime d'une anomalie cardiaque génétique. Notre héros a un handicap, ou un talent, beaucoup plus étonnant. Il fait de l'hyperacousie. En un mot, il a une ouïe d'une finesse extraordinaire. Une oreille trop pointue même, qui lui fait entendre chaque détail du paysage sonore avec un volume semblable à celui d'un Boeing en plein décollage !  
La vie n'est donc pas facile pour Bauer qui, en plus, vit encore avec sa femme, grande dépressive, obsédée par l'idée de retomber une nouvelle fois enceinte et d’effacer le deuil.  Une chose incompréhensible et impossible pour Bauer... Peu à peu, son handicap grandit, et ses facultés auditives augmentent encore, jusqu'à ce que sa vie bascule lentement...
 
Et bien ce n’est pas souvent que ça arrive, mais malgré les quelques heures qui me séparent de la vision du  film de Brad Anderson, je suis assez embêté pour vous en parler. C’est un réel paradoxe, pas épatant du tout, là où d’habitude, et vous vous en êtes déjà rendus compte, ma mémoire récente d’un film vu, aussi moyen soit-il, provoque chez moi des articles conséquents avec moult détails et emberlificotures baroquissimes. Voilà ce que je peux dire, néanmoins…

Le sujet du film, s’il respecte complètement le cahier des charges (principe de base loufoque, flash-back incessants et lourd passé) de plus en plus voyant dans la série, soit dit en passant, est très intéressant et assez original. Le fait de faire porter le fantastique sur le son est quelque chose d’assez attirant. Le contexte du call-center, en plus, avec ses petits pointes sociales (pression libérale au travail, cruauté du management en ressources humaines, le travail comme lieu du moule et du formatage, harcèlement, etc.) est également un atout. On retrouve également un bon soin général, ce qui était déjà le cas avec la saison 1. Il y a un peu de moyens, et en général c’est quand même éclairé assez luxueusement. Même si ici, hormis les derniers plans, rien de fabuleusement et d'incontournablement beau n’ait lieu dans la photo ! C’est du travail correct.
La première remarque sera relative aux défauts des qualités de ce SOUNDS LIKE. Le film repose sur un handicap et sur une obsession. De fait, la "maladie" du héros, présentée assez franco de port dès le début du film, délimite assez sérieusement le terrain autour d’une vraie répétition. Où que Bauer aille, c’est la même chose. Dans la mise en scène, ça suit : on entend un bruit étrange, et Bauer tourne la tête, tandis que Brad Anderson change le point de la caméra pour mettre au net l’objet incriminé, soit décadre pour montrer cet objet. C’est très systématique, et au bout de 10/15 minutes, on se dit que la chose n’est ni stressante ni effrayante. Sans plus en tout cas. Au bout de 30 minutes, on se demande vraiment si tout cela, ce systématisme, je veux dire, ne va pas être insupportable à la longue, d’autant plus que cette histoire de deuil (du moins en apparence) est assez identifiable et se base sur un socle assez simple qui devrait permettre de faire passer le traitement en avant. Ici et là, il y a bien quelques bonnes trouvailles scénaristiques, comme le flash-back sur la découverte de la maladie du fils, point névralgique de l’histoire, source de tout. On attend l’arrêt de la vie comme révélateur, mais non, c’est justement le début de la maladie qui "sonne" le glas. Pas mal. D’autant plus que du coup, ce décalage (le père retient encore plus le fait d’avoir entendu la maladie du fils, plus que la mort du fils) place le père dans une logique quasiment de fiction. Et comme ce qui sous-tend le film, ce sont quand même les relations sociales, et donc les relations familiales et leurs non-dits, la construction par les personnages d’un univers possiblement fictionnel (et dont peut-être la réalité ne peut être vue objectivement)  fonctionnent mais à rebours, par la bande pour ainsi dire. Car du côté de la mise en scène, c’est quand même la répétition la plus extrême qui l’emporte. Pour une fois, on se dit que le scénario a heureusement une longueur d’avance sur la réalisation ! Bien.
L’ennui pointe quand même son nez. On est déçu, assez inconsciemment, par le fait qu’un sujet aussi sensuel soit aussi peu impliquant à la voyure ! Nous voilà bien extérieurs au film. Et c’est peut-être tout bêtement parce que, malgré le propos, justement, Anderson a choisi un traitement d’apparence classique, très classique même, froid en quelque sorte. On n’est loin par exemple d’une ambiance de cauchemar sans fin comme le furent les épisodes de John Carpenter ou Dario Argento, l’année dernière. Ici, curieusement donc, le spectateur que je suis est plus mis à distance.
Un deuxième facteur vient semer le trouble. Globalement, la mise en scène est quand même beaucoup plus anonyme que celle de THE MACHINIST, le long-métrage par lequel j’avais découvert Anderson. Sur certains points même, je la trouve vraiment moyenne. L’échelle de plans fait beaucoup trop appel aux plans rapprochés et aux gros plans, d’une part, et ces derniers très souvent sont assez mal cadrés ! Ça et l’impression diffuse d’ennui, voilà qui donne à SOUNDS LIKE un côté un peu amer. On est assez loin de l’originalité qu'on pouvait attendre de Brad Anderson.
Malgré tout, le scénario, s’il continue de suivre un développement classique, avec sa chute lente et inéluctable, s’ouvre petit à petit, et l’aspect social justement, remonte cruellement à la surface. Les relations avec le jeune collègue de Bauer, l’amplification progressive du volume du mixage, et la fatigue de la répétition de l’effet allié à des détournements inédits de l’effet (enfin !), commencent à faire leur travail de sape. De plus en plus de bonnes idées sur le papier arrivent, comme le fait de répéter une image plusieurs fois en changeant sa connotation (le mobile sur la boîte à lettres, d’abord ironique puis morbide). Cette image du mobile (un bûcheron qui scie du bois) sert de repère : c’est la répétition qui est insupportable, et elle nous enferme dans un éternel présent. Grâce à elle, on s’aperçoit que les thématiques sociales du film n’étaient pas si grossières que ça, et là aussi montrées de façon tellement franco de port, tellement "dans le cahier des charges", que l’effet escompté était peut-être le contraire : tisser une toile socialement violente mais que l’on percevra comme banale. Puis, au moment où le film s’enfonce dans l’horreur, très classique donc,  le jeu est de faire ressortir, par son absence, une fois qu’elle a laissé la place à l’horreur justement, cette pression sociale insupportable. On retient finalement que c’est le grain de sable, ici un  simple handicap auditif, qui fait basculer la vie, plus que le deuil impossible lui-même. Et ce petit grain de sable va détruire tout ce qui nous attache à la réalité. La fiction morbide construite par Bauer lui-même n’est pas loin. L’horreur se révèle donc, et on est pris à rebrousse-poil, de manière assez intellectuelle.
Peut-être également que Anderson nous a surpris aussi par la mise en scène en envisageant un dispositif moins ouvertement original que son dernier long métrage. Les trois plans marquants de la fin sont très caractérisés, mais finalement paraissent quasiment gonflés. Le contrechamp final est même assez osé. On se dit que finalement, Anderson n’a pas totalement respecté, et heureusement, le devis : le film est froid, assez lent, pas sympathique pour un sous, l’imagerie "imaginaire" est assez lourdingue et donc pas agréable non plus, l’humour est présent mais glacé (il concerne tout le social encore une fois), et le film est loin de se clore sur un retournement et encore moins sur une chute. On note que le film n’est quasiment pas gore non plus, ce qui est assez étonnant. L’interprétation est très correcte et le sujet intéressant. Il est donc difficile de dire, en ce qui me concerne, la part de déception et la part étrange de ce film qui se construit sur sa non-amabilité. Je vous laisse juges. Mais en tout cas, même si le dispositif n’est pas utilisé n’importe comment, c’est encore peut-être sur la moyenne des petites fautes esthétiques ou des petits plans sans conséquence que SOUNDS LIKE laisse quand même une impression de trop peu. Le débat est ouvert.

Vôtrement Vôtre,
Dr Devo.
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Jeudi 15 mars 2007

recommander publié dans : Lucarnus Magica

[Photo : "L'Objective Gloire de l'Expérience Focalienne" par Dr Devo.]

 

 

Chers Focaliens,


Allez, si on se faisait une petite avant-première ? Voilà qui nous permettra de prendre encore du retard !

C'est la fin du XIXème ou quelque chose comme ça. Nous sommes dans la campagne italienne la plus reculée. Un tout petit peu d'herbe, de la montage, des cailloux, et c'est tout. Là-dessus vivent une poignée de pauvres gars. Salvatore, le chef de famille, deux grands gamins dont un sourd et muet, une grand-mère guérisseuse et quasiment shaman, et deux jeunes filles d'environ 17 ans. La vie est rude, baignée de cailloux et de soleil, et marquée par les rites superstitieux cherchant à gérer les esprits. C'est la grande pauvreté. Le frère, jumeau paraît-il, de Salvatore aurait émigré quelques années plus tôt aux USA. Malgré des revenus presque inexistants et une instruction frôlant le zéro, toute la bande décide de prendre le bateau. Commence alors un bien étrange voyage, qui s’ouvre par la rencontre avec une anglaise bourgeoise et perdue, Charlotte Gainsbourg, qui s'agglutine de force, sans qu'on sache vraiment pourquoi, à Salvatore et aux siens...

Emanuele Crialese a de la chance. Avec son deuxième film, RESPIRO, dont l’affreuse bande-annonce ne m’a pas inspiré à l’époque, il a acquis ses lettres de noblesse, au sens propre, pour un bon bout de temps. En effet, le succès de ce film a été plus que notable, et du jour au lendemain ou presque, Crialese est devenu la coqueluche de Dame Critique et de Dame Public (n’allez pas dire ce que je n’ai pas dit). Comme disait l’autre, ce ne fut pas vu et donc pas pris.
Si je vois ce GOLDEN DOOR, c’est un peu, il faut dire, pour des raisons professionnelles. Comme diraient Jean-Claude Brialy et David Niven, il se trouve que je vais dans quelques jours rencontrer le Monsieur. C’est donc un peu contraint et forcé, avec les images du film-annonce de RESPIRO dans la tête, que j’arrive en projection de presse (un endroit malfaisant où l’on entend des choses horribles et où l’on voit des choses ignobles, et je ne parle pas forcément du film, le spectacle étant aussi, très souvent, dans la salle) avec des boulets à chaque pied.

Pour ma peine, je me donnerai dix coups de fouet. Le film commence bizarrement, dans une certaine subtilité cinématographique puisque photographié par Agnès Godard (la copie dans laquelle j’ai vu le film était, ô miracle pour la province, tout à fait magnifique, même si le générique final m’a paru suspect !) qui rattrape ici quand même la photo décevante (à mon sens, et après tout c’est une question de goût) de BACKSTAGE, dont nous avions parlé ici. Plus encore, la chose commence étrangement. Certes, quelques plans d’ensemble et effets climatiques ostentatoires trahissent la volonté de Crialese de faire de la "jolie image art et essai qui en jette", d’accord. C’est vrai que dans un film art et essai populaire, à costumes et historique en plus, on essaie toujours de faire passer le décor naturel majestueux en avant, ça mange pas de pain et ça pardonne tout, comme l’indigence du cadrage ou du montage par exemple. Là, même si ces plans sont présents, on a un dispositif pas complètement emballant, mais curieux, de découpage en petits plans qui viennent un peu pulvériser ces fameux plans d’ensemble justement. Outre le ton scénaristique, à base de croyances "rétrogrades" et de superstitions "de bonnes femmes", la séquence, très longue et trop lente, donne le La : plutôt que de montrer son décor qu’il a évidemment sous la main, et qui est vraiment majestueux, Crialese va faire le contraire, c'est-à-dire filmer des petits bouts de terrain n’excédant pas le mètre carré. Que c’est étrange ! Ben oui, parce que du coup, avec ces petits plans un peu pourris et très restrictifs (et la longueur un peu pénible finit par jouer là-dessus en faveur du dispositif, paradoxalement), finissent par avoir un impact étrange : celui d’un dispositif synecdoquien (ou métonymique). Un bout de caillasse, trois brins d’herbe, une montée de la majestueuse montagne qui dure des plombes et qui est filmée de manière presque vulgaire, le plus près possible (et vous savez comme je n’aime pas ça !), et la voilà, l’Italie ! Plus qu’un grand discours, et plus qu’une simple captation, Crialese met les pieds dans le plat, et fait un vrai choix de mise en scène, fût-il un peu cracra (tout est relatif). Et je dis bravo ! Ben oui, parce qu’en fait, ce n’est pas si commun que ça. Et du coup, l’italien gagne sur tous les tableaux : il installe l’ambiance un peu étrange du film, dévie dès les premières images la course programmée du film à costumes et du film historique, place le film dans sa petite mythologie (le film est-il une métaphore fantastique ? est-ce qu’on raconte vraiment l’épopée des migrants aux USA, ou bien n’a-t-il rien à voir, mais alors rien du tout, avec ça ?). Encore plus, il se détache aussi de l’effet carte postale du paysage, que la plupart des réalisateurs auraient exploité même si l’histoire est axée sur un groupe de miséreux ! Et cet aspect carte postale, Crialese va en utiliser les nuances d'ailleurs, mais à d'autres endroits dans le film, dans des détails plus ambigus. C’est bien joué. Et puis, il met en pratique, de manière baroque et exagérée si j’ose dire, par rapport à ce réalisateur français, les leçons du Bresson théoricien du Cinématographe, et ça marche : en montrant trois détails et deux centimètres carrés de cailloux, Crialese réalise un portrait efficace de l’Italie. Il ne fait aucun doute que le hors-cadre existe dès lors, et qu’il a même un bel impact.
Au-delà de ça, et même si la méthode métonymique sera utilisée dans un tout autre contexte dans le reste du film, Crialese a décrit là clairement les règles du jeu, et en plein air s’il vous plaît. Ce qui est assez intéressant, car le film va progressivement s’enfermer dans le décor. D’abord par la majeure partie du voyage en bateau, qui est une sorte de no man‘s land assez malin entre le naturel et le décor fabriqué (en dur ou numériquement d’ailleurs), puis par la dernière partie, assez longue et qui, elle, semble entièrement fabriquée. Au total, il n’y aura que cette scène d’introduction qui paraisse naturelle (et encore !). Le reste sera une construction.

Et bien, même si je ne suis pas conquis et ému aux larmes par la maestria de cette séquence d’introduction (ce n’est pas du Nicolas Roeg ou du Hal Hartley non plus !), je ne sais pas comment c’est pour vous, mais moi, je me dis qu’au moins, film réussi ou pas, on n’est pas venu au cinéma pour rien !

[Arrêtons nous ici quelques instants, et notons ceci. Tout d’abord, le plan d’ensemble énorme et attendu (celui où l’on voit les deux mecs petits comme des fourmis, pierres parmi les pierres, avec son petit ensoleillement propice et mouvant grâce aux nuages. Sur le coup, je me suis dit que c’était très attendu, et que le plan était trop long, ça coupait le rythme, déjà fragile, et surtout ça transpirait l’intention. Beurk ! [On verra d’ailleurs qu’à d’autres endroits, notamment dans les moments très exagérés, gratuits et inexpliqués, que Crialese sait laisser de la liberté à son travail, bien au contraire.] Ceci dit, c’est tellement gros et vulgaire finalement, que je me suis presque dit qu’il avait rajouté l’effet en numérique ! En tout cas, par rapport au reste de la photographie de cette séquence, c’est tellement grossier et hors-cadre que ça finit, même là, même dans la séquence la plus "réaliste" du film, par donner un aspect complètement artificiel, fabriqué, quelque chose qui "jure" comme on dit ! C’est intéressant. Deuxième point : le rythme lent (et moins maîtrisé ici que dans l’exemple que je vais donner), le montage parallèle pendant de longues minutes, le cheminement, la pierre dans la bouche : on dirait une version art et essai classique, et "povera" (pas tant que ça en fait, on le verra) d’un film de Matthew Barney. Sauf que Barney a des décors majestueux et qu’ils montrent tout, alors qu’ici c’est le contraire. J’y ai pensé immédiatement pendant la projection, et ça m’a fait rire !]

Une fois le ton donné, on continue un peu sur ces principes. Le voyage en bateau, qui est le cœur du film, a sans doute nécessité un vrai bateau. Il n’empêche, il ne sera jamais montré comme tel, en entier. C’est la belle carte que Crialese privilégie : l’érotisme des décors en quelque sorte. Non pas que ce décor et la façon dont il est utilisé soient bons pour votre libido bien sûr, mais je dis érotisme par opposition à la pornographie qui est en général de mise. Là où des TITANIC et autre POSÉIDON (pour citer des films de bateaux, si j’ose dire, mais ce serait valable pour tous les types de films) montrent tout, sous tous les angles, et là où les réalisateurs art et essai ou commerciaux montrent leur décor avec autant de tact qu’un maquereau nous détaillerait sa nouvelle prostituée, Crialese joue le faux pauvre, ne dévoile que le minimum, évoque… et pendant ce temps-là, double yummy, double surprise, il fait de la mise en scène ! Finalement, il n’y aura que le pont avant du bateau qu’on verra convenablement, et encore, dans une seule scène véritablement, (la mère et le bébé), curieusement assez vide (ce qui rattrape un peu le jeu de l‘actrice qui joue la mère, trop ouvert pour mon petit goût !). Le reste, c’est de l’évocation ou du plan serré, en scope, mais serré quand même. Du coup, loin d’être un objet de captation, le décor devient un élément extrêmement malléable de mise en scène : on peut en jouer (la tempête, beau moment, hors film, et qui est d'ailleurs dû, et pas qu'un peu, à une focalienne !), ou presque l'ignorer (la traversée du pont sur son lit de jeux de regards, malheureusement gâché quelque peu par la musique en son-off). Du coup, le choix du cadre et de l’axe en est véritablement un, puisqu’en mettant "dedans", on organise aussi le "dehors ". Capiche ? Sur ce bateau, on trouve les plus belles choses. Notamment ce mélange d’artificialité et de naturel au plus fort (là où la dernière partie sera ouvertement studio (dommage, presque, que le dialogue lorsqu’ils regardent par la fenêtre soit si long ! On aurait pu croire qu’ils regardaient la construction de menuiserie qui charpente l’envers du décor du film dans lequel ils sont prisonniers… Et même là, Crialese évite quand même l’évocation de la Statue de la Liberté ! Ce n’est vraiment pas le sujet ! Bravo bravo bravo !). Sur le bateau, les effets de "pont" sont très beaux et discrets. Le ciel bouge et témoigne de l’avancée alors que la mer stagne, ou le contraire. Le bateau ne bouge pas, ce qui est un effet de mise en scène qui permet de garder une cartouche de côté (un peu de la même manière dont les effets de foule, importants dans le film, sont gérés pour pouvoir laisser passer des plans plus vides et moins peuplés par endroit). Un road movie statique en quelque sorte, qui pourrait très bien ne jamais finir et s'arrêter là.
 
[Tiens, ça me fait penser, en exagérant et par la bande, et sans comparer les deux, comme un court-circuit dans mon cerveau, à SAILOR ET LULA de David Lynch, faux-road movie complètement statique où les deux héros étaient prisonniers quasiment tout le film de la même petite portion de route, et au delà de ça du même plan ! Ça n'a aucun rapport, mais je le dis ! C'est dit, c'est fait, et maintenant, quelque chose de complètement différent...]

Globalement, donc, le film est assez construit, et ce qui intéresse Crialese, c’est vraiment la mise en scène, et donc le cinéma. Bon, personnellement, je suis moins fan de la partie "histoire" qui par endroits, dans ses recoins les plus mystérieux et les moins explicatifs, marche quand même très bien. Ceci dit, on évite la "reconstitution historique" exacte. Le film fonctionne bien plus au niveau métaphorique ou allégorique (mais alors allégorique très brouillé, pas clair du tout, ce qui est mieux). Voyage de la mort ? Triage pré-paradis, comme le suggère le titre ? Histoire de la Civilisation ? Crialese ne marque pas vraiment la chose, même si je le soupçonne de raconter vraiment l’immigration italienne vers les USA.

Le film, en scope, est donc élégant. Si les rouages grincent un peu, si le ton reste très poli finalement, et si beaucoup de scènes oniriques sont, plastiquement, en elles-mêmes, pas "ma tasse de thé" ai-je envie de dire, on ne tombe jamais, paradoxalement, dans un racolage mélo et dramatique et cinématographique à la Almodovar (Almodovar depuis 15/20 ans, en tout cas), ce que le film permettait. Tout cela reste digne, et surtout tout cela cherche à s’exprimer d’un point de vue strictement cinématographique en termes de montage, de cadrage et d’axes. Le format scope est plutôt bien utilisé. Si les plans serrés marchent quelquefois bien et se comprennent dans la mise en scène globale des séquences, je trouve qu’il y a encore beaucoup de choses trop serrées ou pas assez aérées. La photo est belle, mais me paraît beaucoup plus quelconque (c’est un choix, remarquez ; vous me direz ce que vous en pensez dans les commentaires) dans la dernière partie, après le bateau. Tiens, un exemple de plans serrés. Quand Salvatore et sa famille arrivent en ville, ce n’est que des petits plans pourris très serrés; puis on comprend que justement, il cherche à nous faire suffoquer. On se retrouve coincé dans le plan avec les escrocs du port ! C’est élégant, mais bing, là ils balancent in fine un plan large pour introduire le personnage qui va les guider. Si la rupture marche (un plan large qui vient interrompre une série de plans bizarrement serrés et pas beaux volontairement, trash presque), on est déçu que le plan large soit si banal. Voilà ce qui me gêne ici et là dans le film. Quelques plans plus larges pour conclure les scènes ou les séquences par exemple (ce que font tous les réalisateurs ou presque, c’est effarant… je me faisais la remarque qu’ils n’avaient qu'à faire clignoter dans un coin de l’écran "FIN DE LA SCÈNE". Je pense que c’est une façon pour les réalisateurs de permettre aux spectateurs d’aller mentalement aux toilettes ! Ce que fait par exemple de manière insupportable André Téchiné dans LES TÉMOINS). Donc, ici et là, pas mal de plans que je n’aime pas du tout, ou alors tout bêtement des choses plus attendues. La dernière partie, même si elle possède de très belles trouées (la douche, le plan d’effarement presque "orlandesque" de Charlotte Gainsbourg, plan gratuit, très important et dont on ne sait absolument pas ce qu’il signifie, ce qui est d’une grande classe, et aussi un peu vulgaire, et j'exprime là, dans ce mélange, un grand compliment), cette dernière partie, dis-je, me paraît plus proche de "l’histoire", de l’histoire d’immigration et moins dans la métaphore justement, moins dans le mystère. Elle est aussi peut-être plus dans le dialogue. Enfin, ce qui me gène le plus, c’est la musique, qui parfois fonctionne très bien (les fans de Lynch vont être contents), mais qui à d’autres endroits est vraiment convenue (le ralenti sur le pont encore une fois) ou prévisible et donc inutile (surtout dans les partis pris globaux du film) comme la scène des chanteurs de fond de cale, qu’on a l’impression d’avoir déjà vue mille fois et qui contredit l’aspect métonymique du film, à mon sens. Bref, il y a quand même là, chez Crialese, une volonté de bien présenter peut-être, ou au moins une certaine discrétion. C’est dommage. Parce qu’il y a quelque chose de fantastique et d’abstrait, et c’est ce qui fonctionne le mieux dans ce film. Et Crialese semble pécher par complexe d’infériorité peut-être. C’est timide. Alors qu’au contraire, à mes yeux, c’est la grande force du film. Crialese a largement de quoi tenir son film et son public. La gratuité et l’abstraction du film ne le rendent pas inaccessible : au contraire, c’est sa force.

Pour le reste, c’est assez élégant. Il y a même quelques très beaux plans. L’embarquement en plan douche fonctionne convenablement, mais le plan se termine par un son magnifiquement monté et déclenché par la disparition d'un personnage du plan, et on n’a pas le temps de soupirer un "oh ouiiiiiiiii !" de plaisir, car ça coupe, et là bing, le plan le plus beau. [Que je vous laisse découvrir, avec là aussi un très joli son, surtout la belle idée de la respiration qui couvre de justesse et sans effet de volume ostentatoire l’énorme vacarme lent des plaques de métal… De toute façon, le son m’a paru vraiment très beau pendant quasiment tout le film.] Autre aspect du film très réjouissant : la gratuité de certains plans. La révélation de la douche, et ce plan qui résume bien le film où Charlotte Gainsbourg a un moment de révélation et d’effarement, sans qu’on sache absolument pourquoi ! On ne le saura jamais. [Le plan n’est qu’à moitié truqué en plus, c’est vraiment un bel entre-deux.] Ces plans marchent mieux, par exemple, que la promenade sur le pont !
 
Et puis, dans le même ordre d’idées il y a autre chose, mais si vous n’avez pas vu le film arrêtez-vous là et passez au paragraphe suivant.
C’est bon vous êtes partis ? Bon. Je vous aurais prévenus. Ce que je vais dire risque de beaucoup trop orienter votre vision du film et va le gâcher si vous ne l'avez pas vu. Vous avez encore le temps de passer au paragraphe suivant. C’est bon ? [Là, je crois que je n’ai rien à me reprocher.] Maintenant que nous sommes entre initiés (je plaisante), je voudrais développer une sensation, une idée qui n’a pas cessé de me poursuivre pendant tout le film, mais qui n’est justement pas expliquée. C’est une métaphore presque irréelle, presque involontaire, qui fait justement exploser l’aspect "anecdotique" ou documentaire de GOLDEN DOOR. C’est comme l’effarement de Gainsbourg. Ce n’est pas justifié. C’est là. Mais dès l’Italie et dès les chaussures (peut-être il y a là, sur le plan du coffre à chaussures, un effet de montage que j’ai ressenti sans m’en rendre compte), j’ai su que le film était un film sur l’expérience concentrationnaire. Les chaussures en tas. Les déshabillages. La tempête. Le contrôle physique. Le marquage à la craie. Et la scène de la douche, bien évidemment. [Sur ce dernier point, ce plan serait très émouvant si on prenait le film comme une "approche finale" ( j'utilise là le titre d'un beau film des années 80), un parcours de l’après-vie et de la marche vers la Mort. La connotation de la douche serait alors détournée pour devenir, une fois sur le territoire de Dieu, un moment de révélation, et surtout de douceur et de paix !] Il y a d’autres détails qui m’ont fait penser à ça. Évidemment, Crialese ne traite pas des camps de concentration. Il ne justifie rien (exceptés le plans avec les juifs en prière). Il n’empêche, même si cette évocation est un peu désincarnée et sort de son contexte, historique notamment, elle est sublime : abstraite, non soulignée, et permettant d’ouvrir un nouvel espace. Ce n’est pas l’Europe de la seconde guerre mondiale dont il s'agit dans le film, et donc du coup, ce n’est pas non plus un film sur les immigrants de la fin du XIXème ! C’est un joli coup double, une vraie trouée poétique, sur laquelle on n’insiste pas. On peut passer à côté, ça n’a aucune espèce d’importance. Pour moi, la séance a été du coup assez bizarre et très belle : c’était un voile perturbateur (voir photo) mais qui a également organisé ma vision du film. Ce n’est pas rien. Là d’accord, on parle de cinéma ! En tout cas, j’interrogerai Crialese là-dessus dans quelques jours lorsque je le rencontrerai et je vous tiendrai au courant dans les commentaires de cet article. Mais enfin, vous voyez de quoi je veux parler. Et utiliser une évocation aussi forte pour la détourner ! Mazette ! Et pour ne pas la mettre en avant, comme métaphore importante, mais juste pour la laisser flotter, c’est quand même étonnant ! Et même si cette vision des choses n’appartient qu’à moi, je trouve que le film permet ça. Ce n’est pas rien. En tout cas, voilà qui permet d’alimenter mon intuition principale : le film ne raconte pas l’arrivée aux USA, mais la fin de la vie, l’arrivée dans la Mort.]


Bref. Malgré l’absence de rythme dans le montage (et encore, je le répète, ne confondons pas rythme et vitesse), bien qu’à mes yeux, mais qui suis-je (derrière mon loup, je fais ce qui me plaît, me plaît, comme le chantait jadis le poète), tout cela manque encore un peu de folie et d’assurance, même si GOLDEN DOOR nage largement au-dessus de la concurrence et dépoussière avec timidité mais élégance les procédures marketing et bureaucratiques en vogue chez les cinéastes art et essai, malgré tout cela et sans doute un montage qui ne fait pas encore assez saillie à mes yeux, Crialese n’a pas à rougir, et tout cela, une fois n’est pas costume (ha ha !), son film étant plutôt risqué, est une expérience qu’il était effectivement très légitime de tenter. Ceci dit, on devine à travers ce film ce que le réali