(Photo : "Duchamps Attitude" par Dr devo, d'après une photo du groupe Vanilla Ninja)

Chers Focaliens,
 
Ce serait l'espace, oui, ça serait le dixième système solaire. Il y aurait de l'oppression. La guerre révélerait problématiques et caractères. Les enjeux n'auraient plus le goût des amours de jadis...
 
Tu le sens, le cap qu'on franchit ? Épisode déjà très quatorze sur les 27 que compte la série, nous avons entamé la seconde moitié de SAN KU KAI, la seule série qui a vraiment mis en jeu la Narration. Rangés au placards les SOPRANOS, gadgétisés bien accessoirement les gimmicks de 24 HEURES CHRONO. Les seuls à avoir pris des risques et fait quelque chose de véritablement expérimental, oui, ça serait eux, les créateurs fauchés mais soufflants de SAN KU KAI.
 
La seule série qui explique le fascisme aux enfants quand même, quitte à être parfois d'une violence de bon aloi. Sans les chichis symboliques et paternalistes, sans le schéma "ma fille, ma famille, mon sang, ma patrie" des productions Disney ou de leurs concurrents. SAN KU KAI a choisi de s'adresser aux enfants de la manière la plus sérieuse qui soit, sans les ménager, certes, mais avec une douceur barbue que seule la réflexion intellectuelle et philosophique peut apporter. SAN KU KAI apporte à vos enfants bien plus qu'un MONSIEUR PATATE À LA PISCINE, ce livre que vous avez payé dix euros. Pour à peine le double, la série complète en DVD, dans son somptueux écrin de carton, et neuf s'il vous plait, apportera à votre enfant plus que la lecture de Robert Antelme, ou du moins tout autant. Choisis ton camp, camarade.
 
La guerre, c'est l'oppression, ce sont les mouvements majestueux des machines de guerre spatiales, c'est la déportation, c'est la destruction des religions non-autorisées, c'est le travail forcé... Autant de sujets, comme on l'a déjà vu, que SAN KU KAI aborde sans fard, mais avec espoir, dans les 13 premiers épisodes. Mais la guerre est aussi un enjeu économique. Démonstration.
 
Sur Sheitah (pas SHEITAN), les Stressos et leurs séides ont décidé de permettre la réouverture du Marché. Et le Marché, si j'ose dire, ce sont les marchés sur cette planète où, on l'a déjà vu, les habitants vivant dans de gigantesques mégalopoles de 60 habitants (la série a été réalisée avant le tout numérique, et quand bien même, elle n'aurait pas eu les moyens) sont décrits comme des villageois de type bédouins, style Moyen Orient. La Kommandantur Stressos réouvre donc les marchés. Mais ce petit privilège n'est pas considéré comme un soulagement par les autochtones. Bien loin de là, même. En effet, comme le dira Siman, le macaque de l'espace, les prix ont augmenté de manière vertigineuse, et comme ajoutera Ryu à sa suite, "et les stressos prennent les meilleurs produits sans payer".
Siman et Sidéro décident néanmoins d'y aller. Sidéro, le petit robot sidérant et malpoli, malpoli, malpoli, sent dans ses entrailles électroniques ses phéromones de synthèse s'agiter dans tous les sens. Il réclame une robote, mais comme le dit Siman avec sagesse, pour une fois, mais toujours la clope au bec (je pense que l'acteur qui joue Siman a obtenu le droit de fumer pendant les prises en échange de porter le seul et unique masque de son personnage, masque inconfortable et califère, qui brunit lamentablement d'épisode en épisode, mais c'est la guerre ma brave Dame, et refaire un masque ça coûte trop cher, ça coûte encore plus cher que le budget effets spéciaux global... Economie, là aussi). Nos deux amis, respectivement dans le rôle de bad-cop et bad-cop, se baladent donc sur le marché nouvellement ouvert. Moment spielbergien de poésie pure (en mieux évidemment), Sidéro tombe sur une petite échoppe sympathique.
Bien sûr, les plus jeunes de nos lecteurs ne vont rien comprendre, alors oui, je vais leur expliquer. Avant les nintendogs, tamagotchis, avant le télétactica (pour les plus bourgeois d'entre nous, les plus modestes n'ayant d'autre choix que de découper et rater à la va-vite un sac plastique en moins de six secondes, les préparant ainsi à leur futur métier d'O.S), avant l'Internet et avant Séverine Ferrer (Miss Coconuts de la Cocodance, mais pas playmate de la semaine), et bien figurez-vous que les enfants s'amusaient dehors jusqu'à la tombée de la nuit avec les autres gosses du quartier, et jouaient au foot avec un seul but symbolisé par deux jeunes arbustes. En ce temps là, on achetait aussi des Moulins à Vent, espèces d'éoliennes pour le fun, fixés sur un morceau de bois fin en forme de tige. Tu le mets au vent ou tu souffles dessus et ça tourne de mille couleurs ! Bon ben, Sidéro tombe sur une échoppe qui fabrique ces moulins à vent, et elle est tenue par un grand-père et sa petite fille (tu la sens, la tension qui monte ?). Bizarrement la petite fille trouve Sidéro très poli, malgré son rentre-dedandisme exaspérant. Sidéro tombe amoureux, et sait que le 26ème siècle sera celui des relations amoureuses humain-machine ou ne sera pas, comme l'avait prédit le poète. Iris (symbôôôôôle !), la petite fille, offre un moulin à Sidéro, et gratosse encore. Le robot bipe de joie, en sons pré-midis. Bah, un épisode de SAN KU KAI, ça dure quand même 21 minutes (les américains, avec leurs 52 minutes, sont des ringards !), et on n'a pas le temps de s'attendrir. Les Stressos font aussi leur marché. Je te pille cette superbe lampe à pétrole, je te dérobe ostensiblement ces babouches, et que je te chipe ce portrait de Raymond Barre pour l'accrocher dans mon laserolab. [Ça motive au combat ! Ça fait une raison de se battre !] Evidemment, on t'a reconnu René Volcor, oui oui Volcor en personne, Lieutenant-Chef des basses besognes, le bras armé de l'idéologie stressos, celui qu'on envoie sur le terrain pour que les plans s'incarnent. Le seul membre du haut état-major stressos à aller mouiller sa chemise en dehors des bureaux feutrés et derrickiens de la Kommandantur. Bien sûr, il veut un moulin à vent, le Volcor. Iris, petite fille déjà aguerrie dans l'art de la transaction marchande, réclame son argent. Son grand-père essaie de lui faire comprendre que non, tu es folle, ce sont des stressos, prenez tout Monsieur Volcor ! Vexé, Volcor se barre, furieux de ne pas avoir pu voler le moulin à vent qui aurait été très beau, les jours de flatulences, dans l'intimité humide de sa salle de bain... Je reviendrai, et la prochaine fois je te prendrai tous tes moulins. Tandis qu'il repart, un peu inutile car n'ayant pas pu complètement exercer sa fonction d'oppression, ses hommes de main détruisent la frêle échoppe d’Iris et de son grand-père, pour la forme. Toute la marchandise est fichue. C'est malin. Mais Iris, résistante de la plus grande entreprise du dixième système solaire (l'Artisanat), est déjà prête à se remettre au travail pour constituer un nouveau stock. La résistance, c'est aussi les petits commerces contre le fascisme globalisé de l'oppresseur (euh...). Fin de l'intro.
 
Terreur dans le villageopole, petite fille à son grand-père... On le sent, le vieux chantage qui monte. C'est un classique dans la série. Je tue ta fille si tu ne montes pas un piège pour capturer Ayato et Ryu, nos deux héros. Comme de bien entendu, l'ami Volcor, qui ne recule devant rien pour faire échouer les pires plans d'oppression (c'est la loi de Murphy à lui tout seul : quand il prend son petit déjeuner, les biscottes beurrées ne tombent pas sur le sol de la cuisine du Kosmausor, côté beurré ; car quand il veut manger avant d'aller exécuter des ordres prioritaires et harassants sur le terrain, Volcor, qui veut prendre des forces, constate que Furya a déjà mangé tout le beurre, que les biscottes sont déjà écrabouillées dans le paquet, et il fume donc une clope pour calmer la faim en buvant une tasse de café trop tiède), Volcor, dis-je, file fissa dans la hutte du grand-père d'Iris, tandis que celle-ci, et là aussi c'est un classique, c'est un leitmotiv de la série, va laver des tubercules trouvés par hasard dans la forêt, dans l'eau claire de la rivière. Un dialogue plus surprenant que prévu a lieu entre le général monocorné stressos et le vieillard. Ce dernier en effet a l'air de bien connaître la hiérarchie stressos, ce qui nous vaut une phrase ampoulée d'une longueur remarquable pour une série à la narration si hystérique (et qui ne dure que 21 minutes, génériques compris !). "C'est toi Volcor, je te reconnais, chef de l'Armée des Ninjosses, sous-commandant de Komenor, chef suprême des armées stressos, lui-même éminence noire de Golem XIII, chef suprême des Stressos !". On le sent bien, il y a Henri Langlois sous France Roche. Et c'est rien de le dire. Des ninjazzs stressos débarquent, ce qui est l'occasion d'un sublimissime plan de très bon goût, avec un objectif kaléidoscopique aux reflets hamiltoniens sur les moulins avant, qui se mettent à tourner comme des fous, et envoient par un magique courant d'air les dits ninjasses valdinguer contre les murs de la frêle baraque qui sert de maison au vieillard. Volcor propose un marché qui a déjà fonctionné (hahaha !) auparavant sur les pauvres : tu me livres Staros et le Fantôme (identité de super-héros vengeurs de Ryu et Ayato) ou je tue la petite Iris. Là, étrangement, le son s'arrête une bonne seconde avant de changer de plan.
Iris est au bord de la rivière et elle lave, et lave encore ses patates dans l'eau cristalline. Là, très joli plan, cadré avec l'agilité d'un éléphant essayant de battre le record d'alignement de dominos. Plongée (Rivière... Plongée.... Tout ça c'est bien calculé quand même. Ça force le respect) sur Iris avec, au fond du plan, la surface de la rivière sur laquelle vient se refléter la silhouette en contre-jour de Furya. Ha, Furya... Monstre sexy, vent d'érotisme sur les moulins de mon imagination, Furya, toute résilles et squaw sur ses cuisses fermes et gouleyantes.... Ni une, ni deux, et hop, la sexy bombe de l'empire stressos essaie de grappiller la fillette. Mais celle-ci fait des sauts de trampoliniste comme ceux réservés d'habitude à nos deux héros, Ryu et Ayato. La fillette serait-elle une guerrière ? Non, faut pas déconner. Mais Furya et deux stressos ne seront pas de trop pour la capturer. [Avant que la bataille ne commence, Iris presse de rage la patate qu'elle avait dans les mains : un jus vert et épais curieusement s'en échappe ! C'était un kiwi. De l'espace, bien entendu.] Cette fois-ci, les deux ninjosses adjoints au service de l'érotique Furya ont bien fait les choses, et ce n'est pas tous les jours le cas. Ils avaient gardé sur eux des serpentins déroulants qu'ils avaient mis de côté lors de l'anniversaire de leur chef de brigade. Vous savez, ces petits serpentins-cotillons qu'on utilise pendant les mariages. Avec ces armes suprêmes, ça ne traîne pas, l'agile petite fille est capturée. On retourne en un coup de montage à la cabane du grand-père.
 
Volcor : "Ainsi donc, c'est toi qui a formé les soldats ninjosses, et tu vas reprendre du service pour tuer Staros et le Fantôme. Stressos un jour, stressos toujours, sinon je tue la petite !"
Papy : "Non, non, je ne veux pas, mais je n'ai pas le choix".
Le grand-père n'a pas le choix, donc, et il va dans son placard chercher son vieil uniforme de sale traître ! Ainsi, le vieux monsieur est à l'origine des corps des ninjas ! C'est un collabo, les enfants, un collabo, repenti certes, mais c'est un collabo !
 
Sidero assiste à l'enlèvement de la petite fille, et il l'observe du haut de la falaise. Elle gît au sol, dûment entravée et gardée par deux stressos. Sidéro ne sait pas comment faire. Il ne peut pas se battre contre les stressos, et pour cause : il n'est pas équipé pour le combat ultra-rapide et rapproché. Il décide alors de déclencher une Intifada ! Il balance une pierre avec sa pince mécanique et assomme le premier stressos, puis se jette de la falaise. En deux plans. Un premier où un assistant jette la carcasse du robot, filmé en contre-plongée totale, puis un plan en plongée sur le soldat entravé par Sidéro qui, de fait, ressemble à une tortue sur le dos. Enfin bon, le résultat est là, la fillette est sauvée.
 
Pendant ce temps, Ayato et Ryu se séparent. Enfin façon de parler. Inquiets de ne pas savoir où est Sidéro, ils partent à sa recherche. Ayato croise alors le grand-père d'Iris (qu'il ne connaît pas, suivez un peu !). "Ha vieillard ! Tu m'as fichu une de ses frousses, j'ai cru que c'état un soldat stressos !" N'aie crainte mon jeune ami, blah blah blah... Dis moi, tu n'aurais pas vu un petit robot grand comme ça, blahblahblah... Si, si, il est parti par là justement, (cligne, cligne), blahblah... Ah bah merci, je file alors, dit Ayato, qui a juste le temps de se retourner quand l’ex-chef des ninjas et vieillard  le capture violemment, en prononçant une phrase judaso-shakespaerienne tandis que notre jeune héros, entre ses bras de papy musclé, est déjà évanoui : « Pardonne-moi, j’y suis obligé, je dois sauver ma petite-fille… ». Tous les traîtres disent ça.
 
Intermède sur le Kosmausor. Volkor vient annoncer à Komenor, son supérieur, que contre toute attente, le plan a marché et que le vieillard est prêt à régler son compte à Staros/Ryu et Ayato/Le Fantôme. Je ne pensais pas qu’il céderait si facilement, rajoute Volkor, toujours étonné quand ses missions sur le terrain se déroulent bien. [À ce propos, nous, nous savons déjà qu’il y a roupilles dans la préparation mousseuse charcutière, car nous avons vu qu’Iris a été délivrée des Stressos par le saut de l’Ange de Sidéro… Là aussi, C’est du Shakespeare…]
Koménor : « Bah !!!! (Mouvements de cape à fond les ballons comme d’habitude ! Le roi Lear !) Moi, je n’ai jamais douté. Je suis de ceux qui pensent, avec Roald Dahl, que le mal ne progresse que dans le refus du peuple de tuer ses propres enfants pour sauver la Liberté ! Ça marche toujours ! » [Je transcris, mais c’est ça !]
Volkor : « Ainsi, Koménor, tu penses que le fascisme et l’abus de pouvoir se fondent sur la peur, et la non possibilité d’incarnation de la notion de Sacrifice, ce en quoi un parent essaie toujours de jouer la carte qui consiste à sauver ses propres enfants, contre celle qui fait qu'il porterait, sur ses propres épaules, la liberté de tous les autres ? »
Koménor : « Mais bien sûr, on a l’impression que tu réinventes le laser à couper le galak ! Et je dirais même plus, cet axiome total est d’autant plus vrai que les actions qui en découlent sont d’autant plus efficaces, quand en plus des enfants, le sacrifice empêcherait aussi le confort matériel lié à la maison ou au fond de commerce, ce qui est le double cas dans cette histoire ! Le peuple préfère renoncer à la liberté de tous, et ne pas risquer de s’user en résistance plutôt que dégrader un niveau de vie qu’il estime, parfois à tort, déjà faible des genoux ! Les enfants deviennent alors leurs fils, leurs batailles et ils ont déjà, sans le savoir, tout perdu ! Les liens du sang, c’est le mythe le plus fondateur des régimes autoritaires ! Les racines, Volkor, les racines ! [Ici, Komenor fait allusion aussi au Peuple des Racines…] C’est le mensonge qui nous permet à tous d’exploiter ce système solaire ! Que tu peux être naïf, mon pauvre ami ! »
 
À ce moment, la voix de Golem XIII, empereur de toute la Stressossie, résonne dans l’impérieux Kosmausor : « Je suis d’accord, Komenor ! On ne saurait te donner tort ! »
La messe est dite.
 
Fin de l’intermède et de la page 3.
 
Retour sur Sheitah (sans les Weissmüller !).
On en était où, exactement ? Le vieux chef ninja reconverti dans les hélices de moulins à vent pour enfants (si, si !) décide de rejoindre la cause stressos de nouveau, arguant que oui, ils ont ma fille, vous comprenez… Il a donc neutralisé Ayato. Si vous avez manqué le début, vous voilà renseignés…
 
Il en profite pour faire un tour près du merveilleux vaisseau San Ku Kai qui donne le titre à la série éponyme dont, justement, nous sommes en train de parler. Utilisant une vieille technique ninja, "l’appel de la forêt" ou encore "le haut-parleur du Diable", il diffuse à l’intention de Siman et Ryu, bien inquiets de ne pas avoir de nouvelles de Sidero, le petit robot énervant, et de Ayato, leur camarade de jeu, un message de sa voix puissante qui rebondit sur chaque feuille de la forêt, de sorte que, même caché derrière un frêle buisson, le récepteur du dit message ne sait qui parle ni d’où vient le message. [Le Sheriff, collaborateur de ce site, où il a brillé de ces superbes chroniques concernant Koh-Lanta (le plus incipit du site) et maître es kung-fu et autres prouesses shaolin, me dit que tout cela est véridique… Je vous rappelle que le totem martial du Shérif est "Panda Laconique"… Et je rappelle pour ceux qui commencent à trouver long cet article (et moi donc !), mais qui aiment l’Asie, qu’une autre collaboratrice, il y a quelques mois, nous avait fait un joli article sur LA 36ème CHAMBRE DE SHAOLIN…]
Le vieux ninjosse parle donc des mille voix de la forêt, et annonce la couleur : Staros et le Fantôme doivent se rendre immédiatement à la maison des moulins pour l’affronter, lui, la voix mystérieuse de la forêt en combat singulier !
 
Arrêtons nous là quelques instants… Staros est Ryu et Ayato est le Fantôme ("le messager de paix" beugla-t-il). Mais comment le vieux nainjasse a donc su que ces deux identités secrètes étaient celles d’Ayato et de Ryu ? Comment a-t-il pu deviner que, pour joindre Staros, il fallait parler à Ryu, et pour cause, parce que le deuxième est l’identité secrète de super-héros de l’espace du premier… Comment a-t-il su que les deux étaient en fait le même ? Mmmmm… Comme disaient les poètes américains des années 1980 : "Who’s driving ? Where we going ? Who knows ! Hi hi hi hi hi hi !"  Une fois et c’est une fois de trop. On appelle ça, les enfants, une licence poétique qui, comme nous allons le voir à la page 27 de cet article, n’est pas sans poser problème.
En tout cas, Ryu, comme si de rien n’était, lance à la voix de la forêt, un "oui, oui, je leur dirai", sans s’affoler. Siman, lui, rustre homme des arbres et bizarre chaînon manquant entre le singe et le cancer du poumon, panique légèrement. "Comment on va faire, Ryu ? Il faut que j’y aille avec toi ?".
 
Faisons ici une pause. Ce jeu de masques, vous l’aurez reconnu, enfin moi, je viens de le reconnaître, alors que ça fait 5 jours que je travaille péniblement à cet article, c’est un jeu de masques shakespeariens, dans le plus beau style du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, dont d’ailleurs cette scène que je viens de vous décrire reprend carrément le décorum, avec même les étranges créatures entre l’humain et l’animal, en la présence de Siman ! J’avais déjà évoqué ci-dessus Shakespeare qui plane sur cet épisode de SAN KU KAI comme un fantôme au-dessus d’un château écossais, et de ce fait, le lecteur peut se dire que, décidément, cet article est drôlement bien construit, et que son auteur fait de biens jolies métaphores.
 
Siman veut donc prêter main forte à Ayato, histoire de l’aider à lutter contre le vieux ninjasse, d’autant plus qu’on ne sait vraiment pas où est Ayato/Le Fantôme ! Trop dangereux ? Fierté personnelle ? Ou encore un "ça suffit, le quota de minorité, je suis japonais, j’y vais tout seul", comme dans un bon vieux STARSKY ET HUTCH ? En tout cas, bizarrement, Ryu assomme le pauvre Siman, et moi aussi, pour l’empêcher de venir.
 
Quelques instants plus tard, à la cabane du vieux ninjasse, l’endroit même où sont fabriqués ces merveilleux petits moulins à vent de l’espace. Ayato est toujours entravé dans la cabane où le vieux ninjasse l’a laissé, et toujours évanoui qui plus est. Le vieux le délivre néanmoins, mais sans le réveiller. Et il lui dit, alors même que notre jeune héros dort dans le coma : "Désolé…. Pardonne-moi… Blah blah pour ma fille… Blah blah blah…".
 
Dehors, Ryu arrive toutes sirènes hurlantes, et dans son superbe uniforme de Staros, avec ses lunettes de ski et ses bas résilles sur collants lycra. Une petite formule pour convoquer la Voix de la Forêt, dans un style léger et élégant, du genre (au mégaphone) : "Montre-toi ! Je suis Staros et je suis venu du fin fond de la galaxie, etc."
"J’arrive, vieux hibou, prépare-toi à mourir", et c’est ainsi que débarque notre maître ninjasse mais attention, dans sa tenue de super-méchant. Hommage à William Carpenter ou à John Shakespeare, comment savoir, c’est le Jour des Masques, décidément.
 
Arrêtons de progresser laborieusement un petit instant. Pour ceux qui ne connaissent pas bien la saga, ou pour ceux qui n’auraient pas encore acheté le fabuleux coffret intégral en DVD (soit cinq DVD bourrés à bloc pour le prix d’une édition simple de n’importe quel film à la Fnuc, c'est-à-dire moins de 20 euros… Neufs, bien sûr…). Dans quasiment chaque épisode, en plus des stressos communs, en plus des chefs stressos si délicieux (Volcor, Furya), il y a souvent un méchant spécial, créé spécialement pour l’épisode. Je vous recommande par exemple le fabuleux Cyclotor. Ici, c’est donc notre vieux ninjosse, dans un costume de super-vilain absolument fantastique et bien entendu d’une splendouilleterie qui force le respect !
À savoir, un look de créature qui hésite entre le Condor Passa, la chauve-souris (mais pas à la mode Batman, plutôt à la mode chauve-souris), le cacatoès, l’aigle royal et la musaraigne des fourrés. Ça a du poil, ça a de la plume et ça vole merveilleusement bien, ce qui nous vaut, en plus, atomique cerise sur le gâteau déjà bourré jusqu’aux dents de la crème chantilly la plus sucrée et la plus calorique, un vrai combat sol-air, avec moult plans en caméra embarquée et en plongée au-dessus de la créature inquiétante et (quasiment) majestueuse. Vas-y Coco, me dis-je, tu peux balancer la musique de Barbelivien et Charden. Et dès lors, ça roule tout seul, c’est beau comme un Ziegfried à Bayreuth, et comme on dit vulgairement : ça a de la gueule ! Juste avant que le combat ne commence, Ayato, dûment délivré de ses entraves et de sa position comateuse de captif par un scénario arrangeant, certes, mais palpitant au fond, se joint à la partie, oui, oui, sous son costume de Le Fantôme, "le messager de la Paix", ben voyons…
 
Le combat fait rage. Ça vole, ça lance des projectiles explosifs, ça trampoline de tous les côtés, et le réalisateur se démène avec le peu de moyens à sa disposition. Il faut se rendre à l’évidence et à cette conclusion : il y a quand même des cons qui se sont cassé les fesses à monter une séquence à trois millions de dollars, 200 figurants, 18000 cascadeurs et trois mois de tournage pour faire les scènes de courses dans BEN HUR qui, au final et en comparaison, ressemble quand même à une espèce de nain. Un trampoline, un chouette costume, une belle phrase avant d’aller au combat, des plongées, des contre-plongées et une seule caméra (et toujours une seule prise ! La règle d’or de la série !). Il suffisait de peu. Merveilleux combat donc, qui se termine par cette phrase de Ryu : "il faut lui crever les ailes". Ce qui est fait aussitôt. Le vieux nainjasse est à terre. Il enlève son masque et demande le pardon. À ce moment-là débarquent très opportunément Siman, Sidéro et la petite Iris. Ryu, par trop de mansuétude, pardonne au vieux nindejasse…
 
L’heure tourne, les stressos re-débarquent pour la forme, avec Furya et Volcor, petit combat à suivre et l’épisode est terminé.
 
Conclusion : tout le monde est sain et sauf, les enfants. Comme un cheveu sous la soupe, Eolia, la mystérieuse princesse de l’espace avec sa voix de Nathalie Baye dans Billancourt désert, arrive à bord de sa goélette du cosmos, le fabuleux Azuris, vaisseau spatial majestueux… Elle se propose de mettre le vieux ex-ninjasse et sa petite-fille en sécurité. Un effet spécial à base de particules vient donc cueillir les deux personnages et les embarquer de force dans l’Azuris. On entend alors, en son-off, la petite Iris qui dit cette phrase révolutionnaire dans l’histoire de la création cinématographique, une phrase qui va bouleverser tout un pan de la poétique de l’audio et du visuel : "c’est beau ! On est à l’intérieur de l’arc-en-ciel !".
Cette dernière touche est en effet traumatisante pour nous, à qui l’on a toujours appris que l’arc-en-ciel, ce destin qui recule à mesure qu’on avance, cet eldorado infranchissable, et bien en fait, on peut y vivre, il existe et il est accessible : il suffit de viser à rentrer dedans, et non pas à le dépasser. Dans la nuit, tandis que le générique de fin coule sur l’écran, les petites filles aux joues gonflées de leurs sanglots s’aperçoivent qu’on leur a menti depuis le départ !
 
Avant de nous quitter, Siman frappe violemment Ryu sur la tête. Et Ryu a très mal, mais non, c’était pour rire que l’homme-singe clopant a eu ce geste, alors tout le monde rigole, même Ryu et bien qu’il ait très mal à la tête, même s’il saigne un peu.
 
C’est ça, la morale de la vie.
 
Je vais retourner vomir dans la bassine, et vous souhaite tout le bonheur possible.
 
Salutations.
 
Dr Devo
Retrouvez les autres épisodes de SAN KU KAÏ, ci-dessous:
Episode 2 : Les Ninjas
Episode 4 : Le Camp
Episode 6 : Le Roi Golem
Episode 8 : Du sang froid
Episode 11 : Princesse
Episode 12 : Le grand combat
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Dimanche 30 avril 2006

recommander publié dans : Lucarnus Magica

Seconde partie de l’Abécédaire, cinquième service, où le Z de zombies philippins succède au grand luxe d’un comics live et percutant, et où le sérieux mélodrame d’un Jeunet côtoie l’absurdité d’une chasse aux sorcières d’une idiotie assumée. Si l’ennui peut venir frapper à la porte lors d’une visite au cinéma d’auteur allemand très tendance, la monotonie n’a décidément pas sa place dans l’alternance aléatoire imposée par notre cher Alphabet dont les mérites nous étaient jadis chantés par Chantal Goya, grâce aux bonnes œuvres de Jean-Jacques Debout. Mais restez assis, nous partons faire de la plongée, sans risque de croiser le Calypso ou Oum le Dauphin, avec un film en…
 
O comme… OPEN WATER, de Chris Kentis (USA, 2003)
J’étais très curieux de découvrir ce film, abusivement vendu comme un PROJET BLAIR WITCH maritime, curieux de voir comment son réalisateur allait parvenir à tenir son projet sur un procédé et une situation aussi minimalistes : le film raconte la fatale mésaventure de deux touristes partis faire de la plongée en groupe, et sottement oubliés par les Gentils Organisateurs en pleine mer, sans bouées, sans bateau, juste deux personnages immergés au beau milieu du néant, plongés dans l’attente, dans l’angoisse, sans rien à quoi s’accrocher, cernés de plus en plus près par les requins.
On devine aisément un tournage ardu, et des tentatives valeureuses pour varier l’échelle des plans, pour faire naître une inquiétude progressive sur la base d’une situation extrêmement statique, de même que l’on peut saluer cette expérience qui a le mérite d’être assez risquée, originale et jusqu’au-boutiste (refus de l’action spectaculaire, choix d’un réalisme sans fards, y compris dans le comportement des requins, qui ne s’amusent jamais à des attaques démonstratives façon LES DENTS DE LA MER). Pour parvenir à ses fins, Chris Kentis joue bien sûr avec la durée (le film est très court, environ 1h15, et le récit n’est en place qu’après une petite demi-heure d’introduction) Mais, peut-être par manque de moyens, le film piétine visuellement et s’avère vite assez répétitif dans sa mise en scène. La photographie m’a également paru assez discutable : là encore très réaliste et pseudo-documentaire, elle supporte très mal des plans d’insert lors des transitions, plans trop retravaillés en post-production, et dont la qualité plastique (filtres, cadrages et couleurs, en totale rupture avec le reste du métrage) occasionne dans le montage des décrochements visuels pas toujours du meilleur goût.
Le film finit par devenir inégal et assez anecdotique. En plus de l’incapacité de son réalisateur à empêcher le statisme de ce qu’il filme contaminer sa propre mise en scène, enfermée dans une technique soignée mais redoutablement répétitive, les acteurs, pourtant corrects, ne se montrent pas toujours à la hauteur de ce pari, introduisant assez maladroitement la zizanie au sein du couple dans de séquences pas toujours très bien écrites. La monotonie de la mise en scène ronge petit à petit le malaise que peut générer ce très beau sujet, d’autant plus qu’il devient difficile, au bout d’une heure, de faire vraiment abstraction de la caméra et du dispositif de tournage – d’autant plus lorsque le cinéaste laisse passer dans son montage des plans montrant des gouttes d’eau sur l’objectif, très rares : l’erreur est peut-être de n’avoir précisément pas su quoi faire de ce regard omniprésent, révélé par accident sur les quelques plans fugaces évoqués, décrochements d’une autre nature dans un ensemble trop exclusivement engoncé dans une volonté de « faire croire » réaliste, mais inévitablement artificielle, ce qui par contre n’est à aucun moment exploité. Le film fonctionne pourtant par moments, parfois même avec talent, mais la gestion des contraintes est sans doute trop frontale et manque cruellement d’inventivité : seule la très belle séquence de l’orage vient bousculer le train-train du montage et du cadrage, séquence impressionnante plongée dans les ténèbres, où seuls les éclairs viennent trop brièvement éclairer le tumulte au sein duquel les deux personnages sont en train de se perdre. C’est probablement la plus belle réussite d’OPEN WATER, qui vaut à elle seule (avec une conclusion surprenante) le déplacement, et c’est aussi le seul instant où la mise en scène parvient véritablement à traduire à l’image un authentique sentiment d’angoisse et de désorientation. Intéressant en tout cas, que l’on apprécie ou pas.
 
P comme… PROPHÉTIE, de Bigas Luna (Espagne/USA/Italie, 1981)
Il est toujours très difficile de se prononcer sur la légitimité d’un éditeur comme Prism Leisure, dont je vous ai déjà souvent parlé (voir ici). Jaquettes frauduleuses, copies souvent atroces, recadrées et en VF parfois audible, et attention, un film peut en cacher un autre, ou même plusieurs. D’un autre côté, l’éditeur balance nonchalamment une flopée de titres qui ont par ailleurs bien peu de chances de connaître une édition digne de ce nom, parmi lesquels une avalanche de navetons classiques de vidéoclub des années 80, et parfois même quelques vraies raretés.
C’est le cas de ce PROPHÉTIE (RENACER, ou REBORN, en VO), titre fort méconnu des débuts de carrière du cinéaste Bigas Luna, auteur inégal de JAMBON JAMBON et BAMBOLA, mais aussi de CANICHE, BILBAO ou du formidable ANGOISSE. Il est donc très surprenant de mettre la main sur ce film, l’un de ses premiers longs-métrages, qui plus est interprété par Dennis Hopper et par l’un des acteurs les plus bizarres du monde, Michael Moriarty (voir LA VENGEANCE DES MONSTRES de Larry Cohen). Bien entendu, les zozos aux commandes de Prism Leisure ne semblent pas très conscients de la perle rare qu’ils ont entre les mains, et le petit plaisir est toujours le même, à savoir découvrir comment le produit nous est vendu. L’affiche est un superbe photo-montage, insérant sur l’affiche d’une série B non identifiée des photos du Diable de LEGEND de Ridley Scott et du Démon Pazuzu de L’EXORCISTE. Ça, c’est du travail, coco. Les slogans, quant à eux, tapent très fort, comme d’habitude : au verso, « Vous êtes en liason avec le surnaturel ! », faute incluse. Au recto, la trouvaille qui va certainement attirer l’attention du cinéphile qui passe : « Prophétie… Miracle… Gag ! ». Le naïf rentrera chez lui content, avec son film d’horreur parodique certainement interprété par Tim Curry et Max von Sydow, avant de connaître une cruelle déconfiture en glissant le disque dans le lecteur. Le passant plus attentif aura repéré les crédits attribuant ce film inconnu à Bigas Luna, ce qui, chez Prism Leisure, ne veut strictement rien dire (RE-ANIMATOR étant, d’après leur jaquette, un film de John Carpenter avec Linda Hamilton et Tommy Lee Jones !) mais éveille tout de même la curiosité, raison amplement suffisante pour lâcher la pièce de 1 euro qu’il en coûte pour ramener chez soi cette trouvaille pour le moins curieuse.
Et quel film bizarre ! Bigas Luna, car c’est bien de lui qu’il s’agit, nous raconte l’histoire complexe d’un trio : Dennis Hopper est un télévangéliste au centre d’une juteuse tournée sur le territoire américain, diffusée en direct sur les chaînes du pays, un personnage un rien cynique qui ne sait plus trop où donner de la tête entre sa foi, qui a probablement été authentique fut un temps, et son métier tenant davantage du charlatanisme mercantile. Michael Moriarty est son chercheur de talents, chargé de former des acteurs à la supercherie de la guérison miraculeuse, mais aussi de rabattre vers lui les illuminés, les pseudo guérisseurs et les témoins de miracles. Antonella Murgia est la proie livrée par Moriarty au télévangéliste, une jeune femme italienne marquée par l’apparition de stigmates et douée d’authentiques pouvoirs de guérison, ce qui ne préoccupe pas vraiment Dennis Hopper, qui voit surtout en elle l’attraction principale de son show et l’occasion de vendre des tonnes de T-Shirts à son effigie.
Si la charge caustique est bien présente, illustrée par les extraits de l’émission télévisée et par ses coulisses matérialistes. Mais, et c’est très surprenant de la part d’un cinéaste à l’époque plus porté sur la provocation (inceste et zoophilie dans CANICHE), PROPHÉTIE adopte pourtant un ton plus ambivalent, mélange d’ironie et de naïveté. Un film très religieux en somme (et Dieu est d’ailleurs chaleureusement remercié au générique !), aux intentions difficiles à cerner et au message énoncé de façon presque simpliste (rédemption de Moriarty, foi restaurée de Dennis Hopper, pureté d’Antonella Murgia), dans une atmosphère douce et assez surréaliste. L’entreprise derrière l’émission religieuse dépasse en réalité le personnage de Dennis Hopper et délègue ses gorilles en costard cravate aux trousses d’un couple transfiguré par la révélation (la jeune italienne s’appelle Marie, évidemment), mais ces péripéties se déroulent dans une ambiance cotonneuse, bercée par une musique synthétique tendance Tangerine Dream. Et les miracles se produisent effectivement, dans une approche surprenante et profondément iconoclaste (littéralement, car ils brouillent les ondes télévisées) : le couple fait l’amour, et lorsque Marie a atteint l’orgasme, elle s’endort, laissant Moriarty dans l’embarras car il lui est impossible de se retirer d’elle, séquence absurde et tendre à la fois, qui se déroule dans un appartement devant les fenêtres duquel plane en vol stationnaire un hélicoptère omniprésent, et dont on comprendra très vite qu’il s’agit de Dieu en personne !!! Au nom du père, du fils et de Supercopter, Amen !
Un projet pour le moins étrange, et qui semble, d’après ce que la copie déplorable m’a laissé entrevoir, être admirablement bien réalisé – avec une mention particulière pour une superbe séquence, échange de regards troublant et assez émouvant via un poste de télévision qui préfigure une scène similaire dans le très beau EDWARD AUX MAINS D’ARGENT de Tim Burton. Le film engendrera sans doute quelques perplexités, mais fait preuve d’une indéniable personnalité, et ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, ce qui est déjà énorme.
 
R comme… LES RÊVEURS, de Tom Tykwer (Allemagne, 1997)
De Tom Tykwer, je n’avais que très modérément apprécié le COURS, LOLA, COURS, énergique mais surfait et très artificiel. Réalisé l’année précédente, LES RÊVEURS ne se dépare pas d’une mise en scène toujours très tape-à-l’œil et superficielle.
Le film se déroule dans le décor neigeux d’une petite ville perchée sur les montagnes, hors saison, et introduit dès son générique stylisé un grand nombre de personnages (un projectionniste souffrant de pertes de mémoire, une infirmière vivant avec sa sœur traductrice, un moniteur de ski, un fermier) dont les relations vont par la suite converger, suite à un accident de voiture laissant une fillette entre la vie et la mort. Narration discrètement déstructurée, travail soigné sur la photographie qui rend la vision du film assez plaisante malgré l’absence de version originale, le film présente quelques indéniables qualités techniques. Mais trop d’afféterie (abondance de filtres, cadrages inutilement alambiqués, effets de montage gratuits) n’aident pas vraiment à gober cette énième relecture du jeu des hasards et des coïncidences, la mise en scène s’essoufflant à générer des effets pas très signifiants qui peinent à jeter le voile sur l’absence de style d’un cinéaste pas incapable, mais qui se prend régulièrement les pieds dans un savoir-faire un peu vain, une écriture trop calculée qui manque souvent cruellement d’un véritable point de vue, noyé dans une technicité démonstrative, froide, ce qui fait paraître ces RÊVEURS comme une version light et un peu creuse du cinéma d’Atom Egoyan (EXOTICA). Agréable pour les yeux, le film s’oublie très vite.
 
S comme… SIN CITY, de Robert Rodriguez, Frank Miller & Quentin Tarantino (USA, 2005)
Le film ayant déjà été abordé par le Dr Devo, je procède comme je l’ai déjà fait à l’occasion de LAND OF THE DEAD ou de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, en complétant cet article par mon modeste petit point de vue sur certains aspects précis de ce film dans l’ensemble très abouti.
Sur les aspects visuels, le travail est admirable, ce qui n’était pas forcément dans la poche dans la mesure où le tout-infographique donne le plus souvent des résultats graphiquement assez dégueulasses. Ici, les frontières sont extrêmement perméables avec le cinéma d’animation, ce qui est parfaitement assumé, Rodriguez parvenant à égaler, sur un registre esthétique assez différent, la performance d’AVALON de Mamoru Oshii, en créant un univers clos et cohérent qui, malgré son goût marqué pour le spectaculaire, ne s’enferme pas dans un registre démonstratif au détriment de la narration. Belle maîtrise d’une technique expérimentée sur les SPY KIDS, films amusants mais très moches, préfigurant, sur un plan strictement technique, la mise en œuvre d’un univers ici nettement plus dense et cohérent. Je déplore tout de même quelques (très rares) fautes de goût en ce qui concerne les effets visuels, quelques plans ratés et un peu ridicules où le côté « larger than life » du comics laisse la place à des acrobaties numériques plus proches du cartoon que de l’animation (notamment un plan où Mickey Rourke est renversé par la voiture de Jessica Alba, l’acteur étant alors remplacé par un double synthétique effectuant un grotesque triple salto arrière – voilà ce qui se passe quand on lâche la bride aux animateurs, qui doivent décidément être solidement tenus en laisse, le CURSED de Wes Craven s’en serait d’autant mieux porté). La frontière est bien mince, je l’admets, entre les effets plausibles dans le contexte (portes explosées à coups de poing, etc) et les effets trop laids pour s’intégrer à quoi que ce soit d’autre qu’à une animation pourrie de jeu vidéo, mais ces quelques couacs m’ont paru vraiment hideux et inutiles. Cela dit, je mentionne des plans qui sont, je le rappelle, extrêmement rares, dans un ensemble visuellement maîtrisé et assez remarquable.
Par contre, je ne partage pas vraiment l’avis du Dr Devo sur la mauvaise qualité des interprètes féminines du métrage, qui m’ont parues excellentes, à l’exception notable, et le film en pâtit un peu du fait de l’importance de son personnage, de la prestation lamentable de Jessica Alba, petite poupée transparente et totalement insipide. En ce qui la concerne, je donne raison au docteur, tout en défendant les autres, Rosario Dawson, Brittany Murphy ou Carla Gugino me semblant parfaitement bien s’intégrer au reste du casting.
Deux mots pour finir sur le découpage du film par sketches. Certains ont trouvé les segments inégaux, ce n’est absolument pas mon cas. D’une part, je suis assez admiratif devant ce choix narratif, pas si évident à une époque où la mode tend plutôt à éclater les sous-intrigues en les superposant dans une déstructuration louchant très fort sur le cinéma de Tarantino : c’est toujours payant quand c’est parfaitement maîtrisé, mais le plus souvent, ce n’est pas le cas, le travail de montage justifiant rarement cette option. D’autre part, l’agencement des segments me semble parfaitement bien pensé en termes de rythme et de progression narrative, et leurs qualités respectives de mise en scène et d’écriture m’ont paru d’un niveau égal. Quoi qu’il en soit, SIN CITY est un film brillant et visuellement superbe.
 
T comme… TRAUMA, de Marc Evans (Angleterre, 2004)
Bien, bon, on va peut-être commencer à y voir un peu plus clair dans la série des films intitulés TRAUMA. Nous croisons dans l’ordre en 1976 le TRAUMA de Dan Curtis (BURNT OFFERINGS en VO), magnifique histoire de maison hantée et très, très grand film. En 1993, Dario Argento signe un autre TRAUMA (qui a bien failli s’intituler « Aura’s Enigma »), giallo surnaturel surprenant, même s’il n’est pas ce qu’Argento a fait de meilleur, tourné aux Etats-Unis, et qui n’a toujours pas eu les honneurs d’un article sur Matière Focale. Et nous voici en 2004, avec le troisième TRAUMA, qui est également le troisième long-métrage de Marc Evans, dont on a récemment évoqué le second film, l’intéressant MY LITTLE EYE.
Apprenez qu’il existe au moins 13 longs-métrages répondant sous ce titre (ça porte malheur, vite, vite, faites en un autre !), et qu’en dehors des trois films cités (TRAUMA n’étant que le titre français de BURNT OFFERINGS), on trouve quatre thrillers (un film allemand de Gabi Kubach avec Lou Castel en 1983, un film anglais de Robert M.Young en 1962, un film américain de Thomas Constantinides et Bruce Kimmel en 1989, et même un thriller malais en 2004, réalisé par Aziz M.Osman) ; un téléfilm anglais réalisé par Betsan Morris Evans en 1991 ; et pas mal de films ayant été exploités sous ce titre en vidéo ou à l’étranger : EXPOSÉ de James Kenelm Clarke avec Udo Kier en 1976, TERMINAL CHOICE du canadien Sheldon Larry avec Ellen Barkin en 1985, VIOLACION FATAL de l’espagnol Leon Klimovsky en 1978, ainsi que deux giallos, PASSI DI DANZA SU UNA LAMA DI RASOIO de Maurizio Pradeaux en 1973 et ENIGMA ROSSO d’Alberto Negrin en 1978. Et encore, je ne compte pas les deux courts-métrages et la série documentaire recensés sur Imdb. Passionnant, non ?
Mais revenons au Trauma qui nous intéresse aujourd’hui, doté d’un casting intéressant où se croisent Colin Firth, Mena Suvari et Naomi Harris (excellente comédienne vue dans 28 JOURS PLUS TARD). Colin Firth, qui n’est pas ici employé à contre emploi comme j’ai pu l’entendre (encore faut-il avoir vu le superbe et méconnu APARTMENT ZERO de Martin Donovan, qui n’est pas l’acteur de HEAVEN mais un homonyme depuis devenu surtout anonyme, hélas), interprète le rôle d’un homme tout juste sorti du coma après un accident de voiture dans lequel sa femme (Naomi Harris) a trouvé la mort, et qui plonge peu à peu dans la confusion, hanté par des apparitions de sa femme et obsédé par l’assassinat d’une chanteuse célèbre auprès de laquelle celle-ci travaillait. Une situation de départ déjà complexe que Marc Evans va lentement faire se fissurer : relecture de la réalité, argument fantastique purement subjectif se délitant peu à peu dans un mouvement narratif volontairement confus, et bien entendu une révélation finale attendue de pied ferme… On vogue donc en terrain relativement familier, celui du thriller abstrait et psychologique, dont les codes visant à désorienter le spectateur sont d’une opacité de plus en plus altérée, sans doute parce que ce genre de scénario a trop souvent été pratiqué ces dernières années.
Difficile dès lors de parvenir à instaurer un ton original, une approche véritablement novatrice, et le risque encouru est clair : ce genre de film ne supporte pas la médiocrité. TRAUMA n’est pas un film médiocre, loin de là. Visuellement, le film se caractérise, outre l’omniprésence de verre brisé et de fourmis, par une photographie étonnante, ou des zones du cadre sont fréquemment floues, indiscernables, altérant la perception du spectateur comme peut l’être celle du personnage que l’on suit, prisonnier d’illusions, de mensonges, d’aveuglement. Le montage, étudié et souvent déstabilisant, permet au réalisateur de ménager de surprenantes envolées, des séquences où la réalité semble suspendue l’espace d’un instant : sentiment d’angoisse particulièrement fort dans cette scène où Colin Firth sort en pleine rue et tombe sur une foule statique, immobile, comme s’il avait pénétré dans une photographie, avant qu’une voix-off crie « Action ! » et que la foule se mette en mouvement, dirigée par une équipe tournant un reportage sur l’assassinat de la vedette. Brusque retour à la fiction après de courts instants en suspens.
Le dispositif de mise en scène n’est pourtant pas d’une originalité renversante, mais ouvre la porte sur des possibles esthétiques et narratifs étranges, auxquels on participe volontiers, tout en redoutant l’approche du twist qui s’en vient avec ses gros sabots. Et le film confirme d’ailleurs une hypothèse à laquelle il est difficile de ne pas penser, poussant le bouchon jusqu’à insérer une courte scène plagiant sans vergogne L’ÉCHELLE DE JACOB. À ce stade, il y a de quoi être perplexe, pour ne pas dire méfiant : il est plus que temps que Marc Evans amorce un virage serré et en vienne au fait. Ce qu’il fait, heureusement, dans le cadre d’un dénouement noir et pas trop tiré par les cheveux grâce à une écriture assez intelligente. TRAUMA reste malgré tout un peu surfait et convenu, mais c’est un film intéressant, qui échappe à la vacuité d’un film comme LES RÊVEURS, ne serait-ce que pour ses quelques morceaux de bravoure, saisissants ; il ne lui manque finalement que ce qui faisait également défaut à MY LITTLE EYE : un style, une personnalité plus affirmés.
 
U comme… UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES, de Jean-Pierre Jeunet (France/USA, 2004)
Il a certainement été très difficile pour Jean-Pierre Jeunet d’embrayer sur un nouveau projet après le succès quasi consensuel et écrasant du FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POULAIN, dont on nous a tant rabattu les oreilles qu’il en paraît aujourd’hui aussi frelaté que les rengaines de Yann Tiersen, diffusées à toutes les sauces (publicité, génériques, bande son de reportages type Envoyé Spécial ou autres Vérités qui Comptent) jusqu’à en devenir une véritable scie – remarques totalement détachées des qualités et des défauts effectifs du film lui-même, œuvre efficace et très surfaite, fragile bout à bout de sketches très inégaux, parfois très séduisants, parfois aussi très irritants. La rupture artistique avec Marc Caro prive leur univers commun, amorcé avec LE BUNKER DE LA DERNIERE RAFALE et institué avec DELICATESSEN (charmant mais incroyablement daté), d’un contrepoint plus sombre et plus abstrait qui faisait toute la richesse de LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS. Le rouleau compresseur conduit par Audrey Tautou semble avoir séparé les partisans enthousiastes (qui y voient un film « culte », ce qui est en totale contradiction avec ce terme galvaudé et utilisé à tort et à travers) et les opposants rejetant violemment ce qu’ils perçoivent comme une cargaison racoleuse de bons sentiments et de nostalgie de pacotille.
Au bout du compte, j’ai personnellement fait l’impasse sur son long-métrage suivant lors de sa sortie en salles. Par snobisme ? Peut-être, bien que j’aie essayé de voir (et même de revoir) AMÉLIE POULAIN aussi objectivement que possible, en parvenant à en apprécier les aspects les plus intéressants, le film n’étant somme toute ni nul, ni génial. Mais l’idée de découvrir un film sur la 1ère Guerre Mondiale par Jeunet et avec Tautou a tout simplement été au-dessus de mes forces, et il a fallu que se présente l’occasion de me procurer le film à moindres frais (zéro euros, ça va, et en toute légalité qui plus est) pour aller juger sur pièce des suites de la carrière du bonhomme, contre lequel je n’ai pas vraiment d’animosité (je n’ai pas détesté son ALIEN RESURRECTION). Juste un peu de méfiance, snob peut-être, mais méfiance quand même.
En route donc pour un mélodrame encore une fois très fabriqué et visuellement très démonstratif, adapté d’un roman de Sébastien Japrisot (également scénariste de HISTOIRE D’O dont je vous parlerai bientôt), réseau complexe de personnages et d’événements comiques et / ou tragiques au sein duquel Audrey Tautou rempile pour une nouvelle (en)quête de l’être aimé, disparu dans les tranchées et dont tout semble indiquer qu’il a été exécuté avec une poignée d’autres soldats, accusés de s’être auto-mutilés pour échapper au front. Le personnage d’Audrey Tautou est interprété par la comédienne sur un registre dangereusement proche de celui d’Amélie P. : entêtée, un peu lunaire, petites manies enfantines explicitées par sa voix-off, accumulation de petits paris aux enjeux dramatiques (si le chat vomit, mon fiancé est vivant, etc.) qui tirent sur la corde sensible avec autant de roublardise que d’efficacité, il faut bien l’admettre. On retrouve aussi, et sur un même registre, une accumulation de portraits crachés des très nombreux personnages au centre du récit, interprétés par une galerie presque exhaustive de stars françaises et de seconds couteaux familiers, dont le défilé finit parfois par être un peu étouffant, façon brochette de vedettes systématisée, comme dans les vieux films catastrophes des années 70 aux USA. L’apparition du personnage interprété par Elina Lowensohn (SOMBRE), moins typé et prévisible, apporte d’ailleurs une respiration tangible à un stade où le film en avait vivement besoin. De ce point de vue, le grand luxe de la production (casting – trop – riche, photographie, décors, costumes, n’en jetez plus) amène la mise en scène de Jeunet à faire un pas de plus vers une certaine forme d’académisme un peu assommante : la sauce se fige parfois, comme c’est le cas par exemple pour le dernier quart d’heure, étiré et complaisant.
Pourtant, je dois bien le reconnaître malgré mes réticences, Jeunet fournit un véritable travail de cinéaste, toujours inventif (fantasmes de Tautou visualisés sous la forme de films muets, insertion d’images dans le cadre, superpositions) et attentif dans le cadrage comme dans le montage. Une volonté palpable de faire de la mise en scène qui porte un projet engagé sur une pente bien savonneuse (mélodrame et reconstitution historique vus sous un angle à la fois populaire et excessivement maniériste) avec une réelle efficacité, certes parfois soutenue par des effets de manche un peu faciles (pleure, Margot, pleure), mais qui n’est pas dénuée par moments d’une véritable inspiration, ce qui est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à Jeunet, particulièrement si l’on devait le comparer à la fainéantise de bon nombre de ses collègues, et je parle bien de cinéastes installés.
Cela dit, c’est sans doute par le biais d’une intrigue secondaire que le film développe ses passages les plus personnels et les plus intenses, à savoir celle du personnage de Tina Lombardi (Marion Cotillard, excellente), jeune femme lancée dans une quête parallèle à celle d’Audrey Tautou, guidée non pas par l’espoir mais par l’amertume et le désir de vengeance. Son parcours et son destin cruel (l’un des rares instants de silence dans le métrage) comptent parmi ce que le film a de plus réussi. L’aboutissement du parcours d’Audrey Tautou est par contre assez décevant, tant sur le plan de la mise en scène (séquence finale trop lisse, plus généreuse envers son personnage qu’envers son spectateur) que dans ce que cette conclusion peut avoir à dire, c’est-à-dire pas grand chose, au fond : sur un sujet au fond assez comparable, mais dans une approche nettement plus soufflante, qui n’hésite pas à nous perdre et à plonger dans la confusion d’un montage stupéfiant de complexité et d’émotion, je préfère mille fois le dénouement, moins « satisfaisant » mais bien plus ouvert et original, du magnifique MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon.
 
V comme… VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU, de Milos Forman (USA, 1975)
Voilà bien un film que j’étais très curieux de revoir, ne serait-ce que pour la forte impression qu’il m’avait faite lorsque je l’avais découvert à la télévision il y a une quinzaine d’années. Bon, j’ai hésité entre le revoir ou découvrir la version théâtrale interprétée par Bernard Tapie, mais finalement, c’est très bien comme ça. Adapté d’un roman de Ken Kesey déjà adapté au théâtre en 1963 (avec Kirk Douglas dans le rôle principal, ce qui explique peut-être la présence de Michael Douglas au poste de producteur), le film raconte une histoire que la plupart d’entre vous doivent déjà connaître : un homme se fait passer pour fou afin d’échapper aux travaux d’utilité publique auxquels il a été condamné, et va mener sa petite révolution dans l’unité de soins psychiatriques dans laquelle il a été placé en observation, jusqu’à un dénouement dramatique mémorable, parvenant à faire d’une scène de meurtre un acte d’amour, une marque de profond respect, image radicale et très émouvante de l’euthanasie.
L’aspect le plus frappant et le plus abouti du métrage reste bien évidemment son casting admirable, mené par Jack Nicholson et par Louise Fletcher, redoutable infirmière en chef. Une distribution étonnamment pertinente quand on observe que la plupart des comédiens, embauchés pour leur physique atypique, ont connu une carrière riche et longue comme mon bras par la suite : mention particulière pour le géant indien Will Sampson (excellent comédien vu dans UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg), mais on croise aussi Brad Dourif, Danny DeVito, Christopher Lloyd, Sydney Lassick, Vincent Schiavelli et même le difforme Michael Berryman (LA COLLINE A DES YEUX), qui composent une galerie de personnages réaliste et particulièrement attachante.
On a beaucoup reproché à Milos Forman, à l’époque, de livrer une vision caricaturale du milieu psychiatrique, un scénario trop schématique. Caricatural ? Schématique ? Les critiques de l’époque mangeraient leur chapeau s’ils voyaient le niveau de la production cinématographique actuelle… Que les éléments composant le film soient ou pas réalistes n’a en fait pas la moindre importance : le film n’est pas un documentaire, quel scoop. Les enjeux du scénario, notamment la lutte de pouvoir que vont se livrer Nicholson et Fletcher, jusqu’à la dernière extrémité, sont vraiment passionnants, et le film bénéficie énormément de la vivacité et de l’intelligence de son écriture. Non, s’il y avait un reproche à faire à Milos Forman, c’est plus probablement sa mise en scène qu’il fallait mettre en cause : alors que l’interprétation et le scénario sont remarquables et incroyablement porteurs, la réalisation est tout juste correcte, fonctionnelle et assez plate, comme paralysée devant la performance des acteurs, qu’elle sert efficacement mais sans grande personnalité. Ce qui n’empêche pas le film d’être drôle, captivant et parfois bouleversant.
 
W comme… WITCHOUSE II, de J.R.Bookwalter (USA, 2000)
Fallait-il vraiment tourner une suite au foireux WITCHOUSE réalisé par le très syncopé David DeCoteau ? La question s’est à peine posée qu’elle est balayée par une interrogation plus pressante encore : alors que tous les films estampillés Full Moon distribués en DVD en France sont systématiquement recadrés (y compris les films de David DeCoteau, tournés en cinémascope), pourquoi cet anodin WITCHOUSE II nous parvient-il dans une belle copie 16/9? Les techniciens de l’éditeur Eléphant (déjà à l’œuvre sur l’édition la plus onéreuse de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS en zone 2, qui est aussi, et de très loin, la pire) ont-ils juste, étourdiment, oublié de saccager le métrage avant de l’envoyer dans les bacs ? Le fait est là : ce petit, petit film est pour le coup bien mieux loti que bon nombre de titres qui lui sont supérieurs. Bof, ça va ça vient.
Bref. La sorcière Lilith, détruite à la fin du premier opus, se retrouve par on ne sait quel mystère scénaristique enterrée avec quelques collègues au fin fond d’une forêt. Bien sûr, sa présence rôde encore dans les parages, comme nous le prouve si bien une séquence d’introduction imitant LE PROJET BLAIR WITCH, où un couple (dont le cinéaste Danny Draven, réalisateur d’un très honnête DEATH BED) parti fricoter dans les bois avec sa caméra DV est prestement massacré par une présence invisible – tout juste si la jeune fille, prénommée Dementia, ça ne s’oublie pas, a le temps de hurler « J’ai perdu mon T-Shirt !!! » avant de succomber sous les coups de la sorcière. La cassette DV est retrouvée et intrigue très fort, d’autant plus qu’à proximité sont découvertes quatre tombes étranges et inquiétantes. On délègue donc prestement sur le site une équipe d’adolescents guidés par une archéologue sexy, c’est normal, c’est la procédure. Malgré les avertissements du shérif local, toujours cadré en sévère contre-plongée pour éviter que l’équipe technique n’apparaisse dans les verres de ses lunettes miroir (note de service : ça ne marche pas), les tombes sont profanées et les restes transportés dans une demeure non loin de là pour être regardés d’un air concentré au microscope. L’archéologue sexy se coupe bêtement sur un bout d’os, et il n’en faut pas plus pour qu’elle soit investie par la maléfique Lilith, qui va dès lors s’affairer à ramener ses comparses à la vie pour se venger des descendants des villageois qui les ont condamnées.
Comme souvent dans ce genre de productions, les poncifs s’enchaînent mollement, et les effets spéciaux oscillent entre le bricolage efficace (maquillages et métamorphoses) et les effets visuels désastreux (flammes pitoyables en images de synthèse). Mais comme souvent dans ce genre de production, on trouve aussi de quoi se divertir, principalement une façon de faire très série B, qui se perd de plus en plus et n’a donc pas de prix. Ici, le réalisateur J.R.Bookwalter parodie ouvertement LE PROJET BLAIR WITCH, notamment en multipliant les témoignages d’autochtones, d’abord juste pompés sur le film en question, mais qui dérivent vite vers les considérations les plus saugrenues : « On n’est pas d’ici, on est de Buffalo. » « J’ai tiré mon premier coup dans ces bois. » « N’y allez pas, ça pue la mort. » Le réalisateur fera par la suite un usage beaucoup plus intéressant de sa caméra DV, utilisée pour visiter en night-shot la demeure où résident les scientifiques plongée dans les ténèbres, avec à l’image la jauge déclinante de la batterie : quand la batterie tombe en panne, les lumières s’allument brutalement, et l’on bascule sans transition d’une mise en scène silencieuse et suggestive à un carnaval horrifique bariolé et hyper démonstratif. L’effet n’est pas aussi percutant qu’il aurait dû, faute de moyens conséquents, mais l’idée est assez séduisante. Pas fameux, mais soigné et, dans un registre Z, plutôt sympathique.
 
Z comme… ZOMBI 3, de Lucio Fulci (Italie, 1988)
C’est dans une copie très sombre et pas très bien compressée que nous parvient ce ZOMBI 3, vendu avec la revue Mad Movies, à qui on ne dit pas toujours merci malgré les DVD souvent intéressants proposés en kiosques : et au passage, bravo les gars pour cette copie en VF du DÉMONS de Lamberto Bava (alors que la revue annonce une VO) !
Des scientifiques effectuent des expériences sur la ré-animation de cadavres… Hourra ! Ça marche !… Oh non !!! Ça marche !!! Et c’est parti pour une joyeuse contamination du territoire des Philippines où le film a été tourné (la moitié du chemin est donc déjà faite pour en faire un très bon film !), une contamination que l’armée entreprend de maîtriser en tirant sur tout ce qui bouge, de préférence sur les survivants…
Retour tardif de Lucio Fulci après son âge d’or initié par L’ENFER DES ZOMBIES (alias ZOMBI 2) et en plein déclin, un an après le raté AENIGMA : le système de production italien se fissure déjà peu à peu, et Fulci ne sortira plus des séries Z et des films tournés pour la télévision (VOIX PRODONDES). On notera d’ailleurs qu’au petit jeu des fausses suites dont le cinéma bis italien s’est fait une spécialité, Lucio Fulci ignore superbement les déjà existants ZOMBI 3 (aka LE MANOIR DE LA TERREUR) ou 4 (VIRUS CANNIBALE, qui a aussi été intitulé ZOMBI 5, si quelqu’un y retrouve son chapeau, qu’il me le fasse savoir), intitulés abusifs de vidéoclubs : le « vrai » ZOMBI 3, c’est celui-ci… si, bien sûr, on fait abstraction du fait que ZOMBI 2 n’était absolument pas la suite du ZOMBIE de George Romero, mais je ne voudrais fâcher personne. Retour tardif, et en fanfare donc, pour ce qui ne sera malheureusement pas le début d’un nouvel âge d’or pour Fulci, loin s’en faut.
Le film n’a en effet que peu de rapports avec les classiques de Fulci (L’AU-DELÀ, FRAYEURS, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE), ce qui est manifeste dès l’introduction du film, caractérisée par un rythme effréné et un goût prononcé pour l’action musclée. Mais il faut savoir que le film a été supervisé par le redoutable duo Bruno Mattei / Claudio Fragasso, déjà à l’œuvre dans le cocasse VIRUS CANNIBALE, Bruno Mattei ayant réalisé une bonne partie du film suite à la défection de Lucio Fulci (pour raisons de santé ou divergences artistiques, selon les versions de chacun). D’où un curieux mélange de styles et d’inspirations quasi contradictoires, qui fera, chez ceux qui connaissent bien l’un et l’autre, tout l’intérêt de ce ZOMBI III bâtard et schizophrène : tantôt les morts-vivants traînent la savate façon L’ENFER DES ZOMBIES dans des séquences morbides et assez violentes (dont un plan vraiment très beau sur un lac noyé de brumes au milieu duquel l’un des protagonistes est encerclé par les cadavres ambulants), tantôt ils courent comme des athlètes et se battent à coups de poing dans des scènes plus fantaisistes sous influence, justement, du DÉMONS de Lamberto Bava, et longtemps avant les créatures de 28 JOURS PLUS TARD ou de L’ARMÉE DES MORTS.
On sent la patte de Lucio Fulci dans l’éclatement du récit, et dans ce trop plein chaotique de personnages où n’émerge aucun héros, aucun personnage principal, ce qui est assez intéressant et rend le film imprévisible, les membres du groupe passant souvent l’arme à gauche de façon abrupte et passablement gratuite. On retrouve également le soin porté aux cadrages, et ce goût pour les atmosphères lourdes, ces décors urbains désertés balayés par les vents.
Mais très souvent, et c’est d’ailleurs lui qui semble dominer le métrage, c’est l’approche de Mattei qui l’emporte, avec ses emprunts décomplexés (l’idée de la contamination suite à l’incinération des premiers non-morts est volée au RETOUR DES MORTS-VIVANTS de Dan O’Bannon), ses fréquentes pannes de cohérence (ma préférée étant cette femme partie chercher de l’eau pour dépanner la voiture, et qui continue sottement à chercher et chercher encore au risque de sa vie après avoir longé un lac) et surtout son penchant coupable pour les idées les plus saugrenues : animateur radio isolé dans sa cabine, qui commente l’action d’un ton désabusé (comme dans DO THE RIGHT THING, maintenant que j’y pense !), même après sa mort – ce zombie-là parle parce que c’était très pratique comme ça, tête volante jaillie d’un frigo et se ruant sur la gorge du pauvre hère qui voulait juste un coca (une idée de Fulci pourtant, semble-t-il), zombies en embuscade sous des paillasses jetées au sol qui surgissent à point nommé comme de bons soldats… Le sérieux et le soin de Fulci cèdent vite le pas au je-m’en-foutisme fantaisiste de Mattei pour un film gore mais pas effrayant pour un sou, série Z tirée à gauche et à droite dans le même mouvement, ringarde, inquiétante et drôle à la fois, bref, un petit nanar tout ce qu’il y a de plus relaxant.
 
Et bien oui, j’assume : je me relaxe devant le ZOMBI 3 de Fulci tout en faisant du nez sur le FLESH de Paul Morrissey, cinéaste du reste assez arrogant et antipathique pour ne pas me donner l’envie d’être indulgent. Et avant d’enchaîner sur la rédaction du sixième opus de ce cyclique Abécédaire, sélection qui aura occupé le second tiers du mois d’avril, quatrième mois de l’année 2006, je me soumets une fois de plus à cette concession du classement, dont je ne me fais pas un exemple à suivre – je suis toujours incapable de répondre à des questions du style « Quels sont vos cinq films préférés ? », mais qui permet de donner de l’échantillon visité ces deux derniers jours une photographie ponctuelle et subjective, que voici, et sur laquelle je tire ma révérence pour aujourd’hui.
 
LE LOCATAIRE
SIN CITY
HEAVEN
DO THE RIGHT THING
GHOST WORLD
TRAUMA
UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES
PROPHETIE
AUTO FOCUS
L’ENFANT DU DIABLE
VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU
CURSED
LES RÊVEURS
OPEN WATER
ZOMBI 3
WITCHOUSE II
NIGHT TERRORS
FLESH
KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN
MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE
LE BAISER DU DIABLE
IN THE WOODS
 
Bande annonce du prochain épisode : nonnes sataniques, affres de l’adolescence meurtrière, femmes perruquées logées dans un hôtel louche, braqueuse en fuite qui se fait une bonne copine, mère de famille violée par un homme invisible, insémination artificielle et conséquences, justicier de la sécurité routière, sadomasochisme fleur bleue, grande bourgeoise adultère bien punie, dauphin hacker, Pirandello exposant deux, sadomasochisme : la deuxième couche, extra-terrestres lubriques, pasteur criminel aux mains tatouées qui peut encore vous surprendre, romance spectrale, super-héros de cour de récré, coulisses sordides de la petite lucarne, piège mortel dans tous les sens du terme, film de college avec anti-sèches, boucle temporelle, glam-rock introspectif, chien dactylo plus intelligent que vous, dossiers classés X, Ophélie dans l’espace, mariage ruiné par un monde parallèle.
 
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Samedi 29 avril 2006

recommander publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : MONKEY PRIDE : "I'm just a Bonobo...")

Alors que la vision de la sélection pour l’épisode 6 touche déjà à sa fin, c’est l’heure du bilan des (re)découvertes effectuée lors de la préparation de ce cinquième segment : pas de grande trouvaille pour cette fois en dehors du très étrange PROPHÉTIE de Bigas Luna, le meilleur film étant sans aucun doute LE LOCATAIRE de Polanski, suivi de près par DO THE RIGHT THING de Spike Lee, deux films que je connaissais déjà mais que je me suis fait le plaisir de revoir. Confirmation tout de même du talent du cinéaste néo-zélandais Scott Reynolds avec HEAVEN, ce qui énerve d’autant plus lorsqu’on constate que ses films ne sont quasiment pas distribués. Petite entorse à signaler dans mes habitudes, je me suis tout de même déplacé pour aller voir en salles THE SADEST MUSIC IN THE WORLD de Guy Maddin, drôle, passionnant et visuellement somptueux, ce qui me donne envie d’aller plus souvent au cinéma. Ce qui, du reste, ne saurait tarder, ma mère me harcelant pour que je l’emmène voir le SILENT HILL de Christophe Gans : pourquoi pas…

(Photo : Hogan's Eros)

Mais revenons à nos moutons, et allons nous rincer l’œil avec les frasques de Bob Crane, un film, comme il se doit, en…
 
A comme… AUTO FOCUS, de Paul Schrader (USA, 2002)
Bob Crane, ça ne vous dit rien ? Alors allez jeter un œil sur la photo en tête de mon Abécédaire précédent (épisode 1). Voilà, vous l’avez situé. Mais saviez-vous que le héros de « Papa Schultz » a quasiment ruiné sa carrière à cause de ses frasques sexuelles spectaculaires, avant de finir assassiné, on ne sait trop par qui ? Vous le savez si vous avez vu passer ce film de Paul Schrader, qui raconte son parcours, sa déchéance et sa mort, en proposant l’hypothèse la plus plausible à ce crime resté irrésolu.
La biographie est toujours un exercice périlleux, débouchant souvent sur une œuvre académique avec acteurs en plein numéro d’imitation, un exercice qui, en général, agace d’autant plus s’il est appliqué et studieux (voir l’exemple récent de TRUMAN CAPOTE, pour n’en citer qu’un). Il est rare de tomber sur un cinéaste parvenant à se livrer à cet exercice avec une réelle inventivité, qui du reste n’est pas toujours payante commercialement parlant – je pense par exemple au superbe UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg, imaginant le déroulement de la rencontre entre Marilyn Monroe et Albert Einstein. Soyons bien clairs, Paul Schrader n’égale en rien le film de Nicolas Roeg. Mais, dans une approche plus classique, il parvient néanmoins à faire du cinéma, soigné, intelligent et d’assez bonne tenue, de ce matériau qui aurait très bien pu être l’objet d’un mélodrame télévisé.
Si, aujourd’hui, on se contrefout d’apprendre que Michael Douglas a suivi une « cure de désintoxication sexuelle », il est évident qu’à l’époque de Bob Crane (correctement interprété par Greg Kinnear), la rumeur avait un poids considérablement plus prégnant. La sexualité effrénée du comédien est vécue, dans le contexte social au sein duquel le récit se développe, comme une forme de dépendance comparable à celle que peut engendrer la consommation de drogue. Paul Schrader parvient à mettre en parallèle l’évolution de cette dépendance avec celle des technologies de la vidéo, via le personnage de John Carpenter (Willem Dafoe – et non, le réalisateur de NEW YORK 1997 n’a pas organisé de partouzes pour le héros de Stalag 13, c’est un homonyme), « manager » de Bob Crane qui organise pour lui les rendez-vous, mais aussi leur filmage sur caméras ; une technologie qui fascine Bob Crane et nourrit ses obsessions au point qu’il envisagera même d’organiser le tournage d’un film pornographique.
Les temps changent peu à peu, et tandis que Bob Crane s’enferre doucement à Hollywood dans une position de paria, la mise en scène de Paul Schrader, purement fonctionnelle dans les trois premiers quarts d’heure, s’assombrit de plus en plus, gagne en richesse à développer une vision torturée et un rien complaisante de la déchéance de son personnage ; mais cette fascination voyeuriste fait intégralement partie de l’intérêt vaguement malsain porté outre-Atlantique pour les aspects « vie cachée » d’un animateur vedette de la radio doublé d’un acteur de productions familiales – et d’ailleurs, en plus d’apprendre qu’un éditeur s’apprêtait à publier une anthologie de photographies issues de la collection très privée de l’acteur, j’ai constaté qu’une recherche sur Internet de photos de l’acteur débouchait en tout premier lieu sur des photos de son cadavre, la classe. Très belle dernière partie, assez torturée, montrant Crane végéter dans les représentations d’une pièce de théâtre dont Schrader nous montrera toujours le même extrait, enlisement dans la répétition, l’idée fixe, l’amertume, souligné par la très belle musique d’Angelo Badalamenti. Un film riche, à l’image de cette figure publique déchue, sur le revers du vedettariat, la libération sexuelle, l’interdépendance, la fascination pour le fait divers, surtout lorsqu’il concerne un personnage public. Rien de très renversant, mais c’est solide et souvent émouvant.
 
B comme… LE BAISER DU DIABLE, de Georges Gigo (France/Espagne/Andorre, 1975)
Et sans transition, nous voilà face à un opus assez obscur de la firme Eurociné, entité s’étant consacrée à la production de films de genre fauchés, et dont les titres de gloire oscillent entre le relativement estimable (certains Jess Franco) et le Z le plus redoutable (certains Jess Franco, mais aussi le désopilant LAC DES MORTS-VIVANTS commis sous pseudonyme par Jean Rollin). LE BAISER DU DIABLE, dont je n’avais jamais entendu parler avant que le DVD ne me saute entre les mains, est ici présenté dans une copie assez belle, avec une version française post-synchronisée franchement cocasse, co-production oblige. Aucune voix ne semble coller à son interprète, et les dialogues plats et doucement ridicules se débitent en gros et à emporter. Le film débute par une soirée organisée par un châtelain, qui s’ouvre dans sa cave par un défilé de mode tendance pattes d’éléphant psychédéliques très spectaculaire, avant d’enchaîner prestement par une séance de spiritisme organisée par une comtesse déchue, laquelle parvient, au terme de sa séance s’étant conclue par l’évanouissement d’une des potiches du défilé de mode, à convaincre son hôte de l’accueillir avec son assistant, scientifique et télépathe, dans son château, en finançant leurs expérimentations. Très branché tables tournantes et soucieux d’entrer en contact avec son frère décédé, le digne monsieur accepte, et il a bien tort, car la comtesse souhaite en réalité se venger de la mort de monsieur son mari, et la teneur des expériences menées dans la cave est soigneusement dissimulée au mécène.
Georges Gigo semble un peu trop s’appuyer sur une atmosphère voulue lourde, mystérieuse et angoissante. Mais le décor, si joli soit-il, ne suffit pas à combler les manques d’un montage atrocement lent et dénué de rythme, appesanti encore davantage par une musique insupportable, de même que le cadavre zombifié par les efforts conjoints de la médium et du scientifique prête plus à rire qu’il ne suscite l’effroi. La désuétude de ces éléments, qui n’entache pas la puissance, par exemple, du FRANKENSTEIN de James Whale aujourd’hui encore très impressionnant, est dans LE BAISER DU DIABLE réduite à sa plus piètre expression : mise en scène illustrative et pesante (on tente pourtant de rendre les déambulations incessantes du zombie palpitantes en comptant le nombre des marches de l’escalier qu’il monte pas à pas, lentement, non, plus lentement encore, et en entier s’il vous plaît). Les enjeux prêtent à sourire, ceci dit : que la comtesse embauche un nain sauvage (?) trouvé dans la forêt pour leur prêter main forte (en portant des cercueils grands comme lui) passe encore… Mais quand le spectateur médusé réalise que près d’une heure d’expérimentations pour donner la vie à un mort-vivant ne visent qu’à lui ordonner de monter dans la chambre du châtelain pour l’étrangler a de quoi laisser perplexe : avaient-ils donc besoin de l’aide de Satan et de la présence d’un non-mort pour exercer leur vengeance d’une façon aussi quelconque ? Non mais franchement, vous en pensez quoi, vous, elle n’aurait pas pu l’étrangler elle-même, la comtesse ? Ça nous aurait évité ces séquences interminables d’efforts pour plonger le zombie dans une « catalepsie inhibitoire » et de messes basses au château !!! En cherchant à s’aligner sur une veine « classique », en rupture avec la vulgarité assez racoleuse des productions Eurociné, GG ne parvient qu’à livrer une œuvre laborieuse, expérience de la durée pure comme dirait l’autre, et il vous faudra vous armer de tout votre amour pour la ringardise et les artefacts d’une VF calamiteuse pour venir à bout de ce nanar soporifique.
 
C comme… CURSED, de Wes Craven (USA/Allemagne, 2005)
Tout comme son récent RED EYE, ce film de Wes Craven n’aura connu qu’une exploitation bien discrète, précédée d’une réputation désastreuse et accueillie fraîchement, notamment par la critique spécialisée – qui n’a pas été aussi bégueule quand il a fallu aborder le dernier UND