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(Photo : "Duchamps Attitude" par Dr devo, d'après une photo du groupe Vanilla Ninja)

Chers Focaliens,
 
Ce serait l'espace, oui, ça serait le dixième système solaire. Il y aurait de l'oppression. La guerre révélerait problématiques et caractères. Les enjeux n'auraient plus le goût des amours de jadis...
 
Tu le sens, le cap qu'on franchit ? Épisode déjà très quatorze sur les 27 que compte la série, nous avons entamé la seconde moitié de SAN KU KAI, la seule série qui a vraiment mis en jeu la Narration. Rangés au placards les SOPRANOS, gadgétisés bien accessoirement les gimmicks de 24 HEURES CHRONO. Les seuls à avoir pris des risques et fait quelque chose de véritablement expérimental, oui, ça serait eux, les créateurs fauchés mais soufflants de SAN KU KAI.
 
La seule série qui explique le fascisme aux enfants quand même, quitte à être parfois d'une violence de bon aloi. Sans les chichis symboliques et paternalistes, sans le schéma "ma fille, ma famille, mon sang, ma patrie" des productions Disney ou de leurs concurrents. SAN KU KAI a choisi de s'adresser aux enfants de la manière la plus sérieuse qui soit, sans les ménager, certes, mais avec une douceur barbue que seule la réflexion intellectuelle et philosophique peut apporter. SAN KU KAI apporte à vos enfants bien plus qu'un MONSIEUR PATATE À LA PISCINE, ce livre que vous avez payé dix euros. Pour à peine le double, la série complète en DVD, dans son somptueux écrin de carton, et neuf s'il vous plait, apportera à votre enfant plus que la lecture de Robert Antelme, ou du moins tout autant. Choisis ton camp, camarade.
 
La guerre, c'est l'oppression, ce sont les mouvements majestueux des machines de guerre spatiales, c'est la déportation, c'est la destruction des religions non-autorisées, c'est le travail forcé... Autant de sujets, comme on l'a déjà vu, que SAN KU KAI aborde sans fard, mais avec espoir, dans les 13 premiers épisodes. Mais la guerre est aussi un enjeu économique. Démonstration.
 
Sur Sheitah (pas SHEITAN), les Stressos et leurs séides ont décidé de permettre la réouverture du Marché. Et le Marché, si j'ose dire, ce sont les marchés sur cette planète où, on l'a déjà vu, les habitants vivant dans de gigantesques mégalopoles de 60 habitants (la série a été réalisée avant le tout numérique, et quand bien même, elle n'aurait pas eu les moyens) sont décrits comme des villageois de type bédouins, style Moyen Orient. La Kommandantur Stressos réouvre donc les marchés. Mais ce petit privilège n'est pas considéré comme un soulagement par les autochtones. Bien loin de là, même. En effet, comme le dira Siman, le macaque de l'espace, les prix ont augmenté de manière vertigineuse, et comme ajoutera Ryu à sa suite, "et les stressos prennent les meilleurs produits sans payer".
Siman et Sidéro décident néanmoins d'y aller. Sidéro, le petit robot sidérant et malpoli, malpoli, malpoli, sent dans ses entrailles électroniques ses phéromones de synthèse s'agiter dans tous les sens. Il réclame une robote, mais comme le dit Siman avec sagesse, pour une fois, mais toujours la clope au bec (je pense que l'acteur qui joue Siman a obtenu le droit de fumer pendant les prises en échange de porter le seul et unique masque de son personnage, masque inconfortable et califère, qui brunit lamentablement d'épisode en épisode, mais c'est la guerre ma brave Dame, et refaire un masque ça coûte trop cher, ça coûte encore plus cher que le budget effets spéciaux global... Economie, là aussi). Nos deux amis, respectivement dans le rôle de bad-cop et bad-cop, se baladent donc sur le marché nouvellement ouvert. Moment spielbergien de poésie pure (en mieux évidemment), Sidéro tombe sur une petite échoppe sympathique.
Bien sûr, les plus jeunes de nos lecteurs ne vont rien comprendre, alors oui, je vais leur expliquer. Avant les nintendogs, tamagotchis, avant le télétactica (pour les plus bourgeois d'entre nous, les plus modestes n'ayant d'autre choix que de découper et rater à la va-vite un sac plastique en moins de six secondes, les préparant ainsi à leur futur métier d'O.S), avant l'Internet et avant Séverine Ferrer (Miss Coconuts de la Cocodance, mais pas playmate de la semaine), et bien figurez-vous que les enfants s'amusaient dehors jusqu'à la tombée de la nuit avec les autres gosses du quartier, et jouaient au foot avec un seul but symbolisé par deux jeunes arbustes. En ce temps là, on achetait aussi des Moulins à Vent, espèces d'éoliennes pour le fun, fixés sur un morceau de bois fin en forme de tige. Tu le mets au vent ou tu souffles dessus et ça tourne de mille couleurs ! Bon ben, Sidéro tombe sur une échoppe qui fabrique ces moulins à vent, et elle est tenue par un grand-père et sa petite fille (tu la sens, la tension qui monte ?). Bizarrement la petite fille trouve Sidéro très poli, malgré son rentre-dedandisme exaspérant. Sidéro tombe amoureux, et sait que le 26ème siècle sera celui des relations amoureuses humain-machine ou ne sera pas, comme l'avait prédit le poète. Iris (symbôôôôôle !), la petite fille, offre un moulin à Sidéro, et gratosse encore. Le robot bipe de joie, en sons pré-midis. Bah, un épisode de SAN KU KAI, ça dure quand même 21 minutes (les américains, avec leurs 52 minutes, sont des ringards !), et on n'a pas le temps de s'attendrir. Les Stressos font aussi leur marché. Je te pille cette superbe lampe à pétrole, je te dérobe ostensiblement ces babouches, et que je te chipe ce portrait de Raymond Barre pour l'accrocher dans mon laserolab. [Ça motive au combat ! Ça fait une raison de se battre !] Evidemment, on t'a reconnu René Volcor, oui oui Volcor en personne, Lieutenant-Chef des basses besognes, le bras armé de l'idéologie stressos, celui qu'on envoie sur le terrain pour que les plans s'incarnent. Le seul membre du haut état-major stressos à aller mouiller sa chemise en dehors des bureaux feutrés et derrickiens de la Kommandantur. Bien sûr, il veut un moulin à vent, le Volcor. Iris, petite fille déjà aguerrie dans l'art de la transaction marchande, réclame son argent. Son grand-père essaie de lui faire comprendre que non, tu es folle, ce sont des stressos, prenez tout Monsieur Volcor ! Vexé, Volcor se barre, furieux de ne pas avoir pu voler le moulin à vent qui aurait été très beau, les jours de flatulences, dans l'intimité humide de sa salle de bain... Je reviendrai, et la prochaine fois je te prendrai tous tes moulins. Tandis qu'il repart, un peu inutile car n'ayant pas pu complètement exercer sa fonction d'oppression, ses hommes de main détruisent la frêle échoppe d’Iris et de son grand-père, pour la forme. Toute la marchandise est fichue. C'est malin. Mais Iris, résistante de la plus grande entreprise du dixième système solaire (l'Artisanat), est déjà prête à se remettre au travail pour constituer un nouveau stock. La résistance, c'est aussi les petits commerces contre le fascisme globalisé de l'oppresseur (euh...). Fin de l'intro.
 
Terreur dans le villageopole, petite fille à son grand-père... On le sent, le vieux chantage qui monte. C'est un classique dans la série. Je tue ta fille si tu ne montes pas un piège pour capturer Ayato et Ryu, nos deux héros. Comme de bien entendu, l'ami Volcor, qui ne recule devant rien pour faire échouer les pires plans d'oppression (c'est la loi de Murphy à lui tout seul : quand il prend son petit déjeuner, les biscottes beurrées ne tombent pas sur le sol de la cuisine du Kosmausor, côté beurré ; car quand il veut manger avant d'aller exécuter des ordres prioritaires et harassants sur le terrain, Volcor, qui veut prendre des forces, constate que Furya a déjà mangé tout le beurre, que les biscottes sont déjà écrabouillées dans le paquet, et il fume donc une clope pour calmer la faim en buvant une tasse de café trop tiède), Volcor, dis-je, file fissa dans la hutte du grand-père d'Iris, tandis que celle-ci, et là aussi c'est un classique, c'est un leitmotiv de la série, va laver des tubercules trouvés par hasard dans la forêt, dans l'eau claire de la rivière. Un dialogue plus surprenant que prévu a lieu entre le général monocorné stressos et le vieillard. Ce dernier en effet a l'air de bien connaître la hiérarchie stressos, ce qui nous vaut une phrase ampoulée d'une longueur remarquable pour une série à la narration si hystérique (et qui ne dure que 21 minutes, génériques compris !). "C'est toi Volcor, je te reconnais, chef de l'Armée des Ninjosses, sous-commandant de Komenor, chef suprême des armées stressos, lui-même éminence noire de Golem XIII, chef suprême des Stressos !". On le sent bien, il y a Henri Langlois sous France Roche. Et c'est rien de le dire. Des ninjazzs stressos débarquent, ce qui est l'occasion d'un sublimissime plan de très bon goût, avec un objectif kaléidoscopique aux reflets hamiltoniens sur les moulins avant, qui se mettent à tourner comme des fous, et envoient par un magique courant d'air les dits ninjasses valdinguer contre les murs de la frêle baraque qui sert de maison au vieillard. Volcor propose un marché qui a déjà fonctionné (hahaha !) auparavant sur les pauvres : tu me livres Staros et le Fantôme (identité de super-héros vengeurs de Ryu et Ayato) ou je tue la petite Iris. Là, étrangement, le son s'arrête une bonne seconde avant de changer de plan.
Iris est au bord de la rivière et elle lave, et lave encore ses patates dans l'eau cristalline. Là, très joli plan, cadré avec l'agilité d'un éléphant essayant de battre le record d'alignement de dominos. Plongée (Rivière... Plongée.... Tout ça c'est bien calculé quand même. Ça force le respect) sur Iris avec, au fond du plan, la surface de la rivière sur laquelle vient se refléter la silhouette en contre-jour de Furya. Ha, Furya... Monstre sexy, vent d'érotisme sur les moulins de mon imagination, Furya, toute résilles et squaw sur ses cuisses fermes et gouleyantes.... Ni une, ni deux, et hop, la sexy bombe de l'empire stressos essaie de grappiller la fillette. Mais celle-ci fait des sauts de trampoliniste comme ceux réservés d'habitude à nos deux héros, Ryu et Ayato. La fillette serait-elle une guerrière ? Non, faut pas déconner. Mais Furya et deux stressos ne seront pas de trop pour la capturer. [Avant que la bataille ne commence, Iris presse de rage la patate qu'elle avait dans les mains : un jus vert et épais curieusement s'en échappe ! C'était un kiwi. De l'espace, bien entendu.] Cette fois-ci, les deux ninjosses adjoints au service de l'érotique Furya ont bien fait les choses, et ce n'est pas tous les jours le cas. Ils avaient gardé sur eux des serpentins déroulants qu'ils avaient mis de côté lors de l'anniversaire de leur chef de brigade. Vous savez, ces petits serpentins-cotillons qu'on utilise pendant les mariages. Avec ces armes suprêmes, ça ne traîne pas, l'agile petite fille est capturée. On retourne en un coup de montage à la cabane du grand-père.
 
Volcor : "Ainsi donc, c'est toi qui a formé les soldats ninjosses, et tu vas reprendre du service pour tuer Staros et le Fantôme. Stressos un jour, stressos toujours, sinon je tue la petite !"
Papy : "Non, non, je ne veux pas, mais je n'ai pas le choix".
Le grand-père n'a pas le choix, donc, et il va dans son placard chercher son vieil uniforme de sale traître ! Ainsi, le vieux monsieur est à l'origine des corps des ninjas ! C'est un collabo, les enfants, un collabo, repenti certes, mais c'est un collabo !
 
Sidero assiste à l'enlèvement de la petite fille, et il l'observe du haut de la falaise. Elle gît au sol, dûment entravée et gardée par deux stressos. Sidéro ne sait pas comment faire. Il ne peut pas se battre contre les stressos, et pour cause : il n'est pas équipé pour le combat ultra-rapide et rapproché. Il décide alors de déclencher une Intifada ! Il balance une pierre avec sa pince mécanique et assomme le premier stressos, puis se jette de la falaise. En deux plans. Un premier où un assistant jette la carcasse du robot, filmé en contre-plongée totale, puis un plan en plongée sur le soldat entravé par Sidéro qui, de fait, ressemble à une tortue sur le dos. Enfin bon, le résultat est là, la fillette est sauvée.
 
Pendant ce temps, Ayato et Ryu se séparent. Enfin façon de parler. Inquiets de ne pas savoir où est Sidéro, ils partent à sa recherche. Ayato croise alors le grand-père d'Iris (qu'il ne connaît pas, suivez un peu !). "Ha vieillard ! Tu m'as fichu une de ses frousses, j'ai cru que c'état un soldat stressos !" N'aie crainte mon jeune ami, blah blah blah... Dis moi, tu n'aurais pas vu un petit robot grand comme ça, blahblahblah... Si, si, il est parti par là justement, (cligne, cligne), blahblah... Ah bah merci, je file alors, dit Ayato, qui a juste le temps de se retourner quand l’ex-chef des ninjas et vieillard  le capture violemment, en prononçant une phrase judaso-shakespaerienne tandis que notre jeune héros, entre ses bras de papy musclé, est déjà évanoui : « Pardonne-moi, j’y suis obligé, je dois sauver ma petite-fille… ». Tous les traîtres disent ça.
 
Intermède sur le Kosmausor. Volkor vient annoncer à Komenor, son supérieur, que contre toute attente, le plan a marché et que le vieillard est prêt à régler son compte à Staros/Ryu et Ayato/Le Fantôme. Je ne pensais pas qu’il céderait si facilement, rajoute Volkor, toujours étonné quand ses missions sur le terrain se déroulent bien. [À ce propos, nous, nous savons déjà qu’il y a roupilles dans la préparation mousseuse charcutière, car nous avons vu qu’Iris a été délivrée des Stressos par le saut de l’Ange de Sidéro… Là aussi, C’est du Shakespeare…]
Koménor : « Bah !!!! (Mouvements de cape à fond les ballons comme d’habitude ! Le roi Lear !) Moi, je n’ai jamais douté. Je suis de ceux qui pensent, avec Roald Dahl, que le mal ne progresse que dans le refus du peuple de tuer ses propres enfants pour sauver la Liberté ! Ça marche toujours ! » [Je transcris, mais c’est ça !]
Volkor : « Ainsi, Koménor, tu penses que le fascisme et l’abus de pouvoir se fondent sur la peur, et la non possibilité d’incarnation de la notion de Sacrifice, ce en quoi un parent essaie toujours de jouer la carte qui consiste à sauver ses propres enfants, contre celle qui fait qu'il porterait, sur ses propres épaules, la liberté de tous les autres ? »
Koménor : « Mais bien sûr, on a l’impression que tu réinventes le laser à couper le galak ! Et je dirais même plus, cet axiome total est d’autant plus vrai que les actions qui en découlent sont d’autant plus efficaces, quand en plus des enfants, le sacrifice empêcherait aussi le confort matériel lié à la maison ou au fond de commerce, ce qui est le double cas dans cette histoire ! Le peuple préfère renoncer à la liberté de tous, et ne pas risquer de s’user en résistance plutôt que dégrader un niveau de vie qu’il estime, parfois à tort, déjà faible des genoux ! Les enfants deviennent alors leurs fils, leurs batailles et ils ont déjà, sans le savoir, tout perdu ! Les liens du sang, c’est le mythe le plus fondateur des régimes autoritaires ! Les racines, Volkor, les racines ! [Ici, Komenor fait allusion aussi au Peuple des Racines…] C’est le mensonge qui nous permet à tous d’exploiter ce système solaire ! Que tu peux être naïf, mon pauvre ami ! »
 
À ce moment, la voix de Golem XIII, empereur de toute la Stressossie, résonne dans l’impérieux Kosmausor : « Je suis d’accord, Komenor ! On ne saurait te donner tort ! »
La messe est dite.
 
Fin de l’intermède et de la page 3.
 
Retour sur Sheitah (sans les Weissmüller !).
On en était où, exactement ? Le vieux chef ninja reconverti dans les hélices de moulins à vent pour enfants (si, si !) décide de rejoindre la cause stressos de nouveau, arguant que oui, ils ont ma fille, vous comprenez… Il a donc neutralisé Ayato. Si vous avez manqué le début, vous voilà renseignés…
 
Il en profite pour faire un tour près du merveilleux vaisseau San Ku Kai qui donne le titre à la série éponyme dont, justement, nous sommes en train de parler. Utilisant une vieille technique ninja, "l’appel de la forêt" ou encore "le haut-parleur du Diable", il diffuse à l’intention de Siman et Ryu, bien inquiets de ne pas avoir de nouvelles de Sidero, le petit robot énervant, et de Ayato, leur camarade de jeu, un message de sa voix puissante qui rebondit sur chaque feuille de la forêt, de sorte que, même caché derrière un frêle buisson, le récepteur du dit message ne sait qui parle ni d’où vient le message. [Le Sheriff, collaborateur de ce site, où il a brillé de ces superbes chroniques concernant Koh-Lanta (le plus incipit du site) et maître es kung-fu et autres prouesses shaolin, me dit que tout cela est véridique… Je vous rappelle que le totem martial du Shérif est "Panda Laconique"… Et je rappelle pour ceux qui commencent à trouver long cet article (et moi donc !), mais qui aiment l’Asie, qu’une autre collaboratrice, il y a quelques mois, nous avait fait un joli article sur LA 36ème CHAMBRE DE SHAOLIN…]
Le vieux ninjosse parle donc des mille voix de la forêt, et annonce la couleur : Staros et le Fantôme doivent se rendre immédiatement à la maison des moulins pour l’affronter, lui, la voix mystérieuse de la forêt en combat singulier !
 
Arrêtons nous là quelques instants… Staros est Ryu et Ayato est le Fantôme ("le messager de paix" beugla-t-il). Mais comment le vieux nainjasse a donc su que ces deux identités secrètes étaient celles d’Ayato et de Ryu ? Comment a-t-il pu deviner que, pour joindre Staros, il fallait parler à Ryu, et pour cause, parce que le deuxième est l’identité secrète de super-héros de l’espace du premier… Comment a-t-il su que les deux étaient en fait le même ? Mmmmm… Comme disaient les poètes américains des années 1980 : "Who’s driving ? Where we going ? Who knows ! Hi hi hi hi hi hi !"  Une fois et c’est une fois de trop. On appelle ça, les enfants, une licence poétique qui, comme nous allons le voir à la page 27 de cet article, n’est pas sans poser problème.
En tout cas, Ryu, comme si de rien n’était, lance à la voix de la forêt, un "oui, oui, je leur dirai", sans s’affoler. Siman, lui, rustre homme des arbres et bizarre chaînon manquant entre le singe et le cancer du poumon, panique légèrement. "Comment on va faire, Ryu ? Il faut que j’y aille avec toi ?".
 
Faisons ici une pause. Ce jeu de masques, vous l’aurez reconnu, enfin moi, je viens de le reconnaître, alors que ça fait 5 jours que je travaille péniblement à cet article, c’est un jeu de masques shakespeariens, dans le plus beau style du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, dont d’ailleurs cette scène que je viens de vous décrire reprend carrément le décorum, avec même les étranges créatures entre l’humain et l’animal, en la présence de Siman ! J’avais déjà évoqué ci-dessus Shakespeare qui plane sur cet épisode de SAN KU KAI comme un fantôme au-dessus d’un château écossais, et de ce fait, le lecteur peut se dire que, décidément, cet article est drôlement bien construit, et que son auteur fait de biens jolies métaphores.
 
Siman veut donc prêter main forte à Ayato, histoire de l’aider à lutter contre le vieux ninjasse, d’autant plus qu’on ne sait vraiment pas où est Ayato/Le Fantôme ! Trop dangereux ? Fierté personnelle ? Ou encore un "ça suffit, le quota de minorité, je suis japonais, j’y vais tout seul", comme dans un bon vieux STARSKY ET HUTCH ? En tout cas, bizarrement, Ryu assomme le pauvre Siman, et moi aussi, pour l’empêcher de venir.
 
Quelques instants plus tard, à la cabane du vieux ninjasse, l’endroit même où sont fabriqués ces merveilleux petits moulins à vent de l’espace. Ayato est toujours entravé dans la cabane où le vieux ninjasse l’a laissé, et toujours évanoui qui plus est. Le vieux le délivre néanmoins, mais sans le réveiller. Et il lui dit, alors même que notre jeune héros dort dans le coma : "Désolé…. Pardonne-moi… Blah blah pour ma fille… Blah blah blah…".
 
Dehors, Ryu arrive toutes sirènes hurlantes, et dans son superbe uniforme de Staros, avec ses lunettes de ski et ses bas résilles sur collants lycra. Une petite formule pour convoquer la Voix de la Forêt, dans un style léger et élégant, du genre (au mégaphone) : "Montre-toi ! Je suis Staros et je suis venu du fin fond de la galaxie, etc."
"J’arrive, vieux hibou, prépare-toi à mourir", et c’est ainsi que débarque notre maître ninjasse mais attention, dans sa tenue de super-méchant. Hommage à William Carpenter ou à John Shakespeare, comment savoir, c’est le Jour des Masques, décidément.
 
Arrêtons de progresser laborieusement un petit instant. Pour ceux qui ne connaissent pas bien la saga, ou pour ceux qui n’auraient pas encore acheté le fabuleux coffret intégral en DVD (soit cinq DVD bourrés à bloc pour le prix d’une édition simple de n’importe quel film à la Fnuc, c'est-à-dire moins de 20 euros… Neufs, bien sûr…). Dans quasiment chaque épisode, en plus des stressos communs, en plus des chefs stressos si délicieux (Volcor, Furya), il y a souvent un méchant spécial, créé spécialement pour l’épisode. Je vous recommande par exemple le fabuleux Cyclotor. Ici, c’est donc notre vieux ninjosse, dans un costume de super-vilain absolument fantastique et bien entendu d’une splendouilleterie qui force le respect !
À savoir, un look de créature qui hésite entre le Condor Passa, la chauve-souris (mais pas à la mode Batman, plutôt à la mode chauve-souris), le cacatoès, l’aigle royal et la musaraigne des fourrés. Ça a du poil, ça a de la plume et ça vole merveilleusement bien, ce qui nous vaut, en plus, atomique cerise sur le gâteau déjà bourré jusqu’aux dents de la crème chantilly la plus sucrée et la plus calorique, un vrai combat sol-air, avec moult plans en caméra embarquée et en plongée au-dessus de la créature inquiétante et (quasiment) majestueuse. Vas-y Coco, me dis-je, tu peux balancer la musique de Barbelivien et Charden. Et dès lors, ça roule tout seul, c’est beau comme un Ziegfried à Bayreuth, et comme on dit vulgairement : ça a de la gueule ! Juste avant que le combat ne commence, Ayato, dûment délivré de ses entraves et de sa position comateuse de captif par un scénario arrangeant, certes, mais palpitant au fond, se joint à la partie, oui, oui, sous son costume de Le Fantôme, "le messager de la Paix", ben voyons…
 
Le combat fait rage. Ça vole, ça lance des projectiles explosifs, ça trampoline de tous les côtés, et le réalisateur se démène avec le peu de moyens à sa disposition. Il faut se rendre à l’évidence et à cette conclusion : il y a quand même des cons qui se sont cassé les fesses à monter une séquence à trois millions de dollars, 200 figurants, 18000 cascadeurs et trois mois de tournage pour faire les scènes de courses dans BEN HUR qui, au final et en comparaison, ressemble quand même à une espèce de nain. Un trampoline, un chouette costume, une belle phrase avant d’aller au combat, des plongées, des contre-plongées et une seule caméra (et toujours une seule prise ! La règle d’or de la série !). Il suffisait de peu. Merveilleux combat donc, qui se termine par cette phrase de Ryu : "il faut lui crever les ailes". Ce qui est fait aussitôt. Le vieux nainjasse est à terre. Il enlève son masque et demande le pardon. À ce moment-là débarquent très opportunément Siman, Sidéro et la petite Iris. Ryu, par trop de mansuétude, pardonne au vieux nindejasse…
 
L’heure tourne, les stressos re-débarquent pour la forme, avec Furya et Volcor, petit combat à suivre et l’épisode est terminé.
 
Conclusion : tout le monde est sain et sauf, les enfants. Comme un cheveu sous la soupe, Eolia, la mystérieuse princesse de l’espace avec sa voix de Nathalie Baye dans Billancourt désert, arrive à bord de sa goélette du cosmos, le fabuleux Azuris, vaisseau spatial majestueux… Elle se propose de mettre le vieux ex-ninjasse et sa petite-fille en sécurité. Un effet spécial à base de particules vient donc cueillir les deux personnages et les embarquer de force dans l’Azuris. On entend alors, en son-off, la petite Iris qui dit cette phrase révolutionnaire dans l’histoire de la création cinématographique, une phrase qui va bouleverser tout un pan de la poétique de l’audio et du visuel : "c’est beau ! On est à l’intérieur de l’arc-en-ciel !".
Cette dernière touche est en effet traumatisante pour nous, à qui l’on a toujours appris que l’arc-en-ciel, ce destin qui recule à mesure qu’on avance, cet eldorado infranchissable, et bien en fait, on peut y vivre, il existe et il est accessible : il suffit de viser à rentrer dedans, et non pas à le dépasser. Dans la nuit, tandis que le générique de fin coule sur l’écran, les petites filles aux joues gonflées de leurs sanglots s’aperçoivent qu’on leur a menti depuis le départ !
 
Avant de nous quitter, Siman frappe violemment Ryu sur la tête. Et Ryu a très mal, mais non, c’était pour rire que l’homme-singe clopant a eu ce geste, alors tout le monde rigole, même Ryu et bien qu’il ait très mal à la tête, même s’il saigne un peu.
 
C’est ça, la morale de la vie.
 
Je vais retourner vomir dans la bassine, et vous souhaite tout le bonheur possible.
 
Salutations.
 
Dr Devo
Retrouvez les autres épisodes de SAN KU KAÏ, ci-dessous:
Episode 2 : Les Ninjas
Episode 4 : Le Camp
Episode 6 : Le Roi Golem
Episode 8 : Du sang froid
Episode 11 : Princesse
Episode 12 : Le grand combat
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Dimanche 30 avril 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

Seconde partie de l’Abécédaire, cinquième service, où le Z de zombies philippins succède au grand luxe d’un comics live et percutant, et où le sérieux mélodrame d’un Jeunet côtoie l’absurdité d’une chasse aux sorcières d’une idiotie assumée. Si l’ennui peut venir frapper à la porte lors d’une visite au cinéma d’auteur allemand très tendance, la monotonie n’a décidément pas sa place dans l’alternance aléatoire imposée par notre cher Alphabet dont les mérites nous étaient jadis chantés par Chantal Goya, grâce aux bonnes œuvres de Jean-Jacques Debout. Mais restez assis, nous partons faire de la plongée, sans risque de croiser le Calypso ou Oum le Dauphin, avec un film en…
 
O comme… OPEN WATER, de Chris Kentis (USA, 2003)
J’étais très curieux de découvrir ce film, abusivement vendu comme un PROJET BLAIR WITCH maritime, curieux de voir comment son réalisateur allait parvenir à tenir son projet sur un procédé et une situation aussi minimalistes : le film raconte la fatale mésaventure de deux touristes partis faire de la plongée en groupe, et sottement oubliés par les Gentils Organisateurs en pleine mer, sans bouées, sans bateau, juste deux personnages immergés au beau milieu du néant, plongés dans l’attente, dans l’angoisse, sans rien à quoi s’accrocher, cernés de plus en plus près par les requins.
On devine aisément un tournage ardu, et des tentatives valeureuses pour varier l’échelle des plans, pour faire naître une inquiétude progressive sur la base d’une situation extrêmement statique, de même que l’on peut saluer cette expérience qui a le mérite d’être assez risquée, originale et jusqu’au-boutiste (refus de l’action spectaculaire, choix d’un réalisme sans fards, y compris dans le comportement des requins, qui ne s’amusent jamais à des attaques démonstratives façon LES DENTS DE LA MER). Pour parvenir à ses fins, Chris Kentis joue bien sûr avec la durée (le film est très court, environ 1h15, et le récit n’est en place qu’après une petite demi-heure d’introduction) Mais, peut-être par manque de moyens, le film piétine visuellement et s’avère vite assez répétitif dans sa mise en scène. La photographie m’a également paru assez discutable : là encore très réaliste et pseudo-documentaire, elle supporte très mal des plans d’insert lors des transitions, plans trop retravaillés en post-production, et dont la qualité plastique (filtres, cadrages et couleurs, en totale rupture avec le reste du métrage) occasionne dans le montage des décrochements visuels pas toujours du meilleur goût.
Le film finit par devenir inégal et assez anecdotique. En plus de l’incapacité de son réalisateur à empêcher le statisme de ce qu’il filme contaminer sa propre mise en scène, enfermée dans une technique soignée mais redoutablement répétitive, les acteurs, pourtant corrects, ne se montrent pas toujours à la hauteur de ce pari, introduisant assez maladroitement la zizanie au sein du couple dans de séquences pas toujours très bien écrites. La monotonie de la mise en scène ronge petit à petit le malaise que peut générer ce très beau sujet, d’autant plus qu’il devient difficile, au bout d’une heure, de faire vraiment abstraction de la caméra et du dispositif de tournage – d’autant plus lorsque le cinéaste laisse passer dans son montage des plans montrant des gouttes d’eau sur l’objectif, très rares : l’erreur est peut-être de n’avoir précisément pas su quoi faire de ce regard omniprésent, révélé par accident sur les quelques plans fugaces évoqués, décrochements d’une autre nature dans un ensemble trop exclusivement engoncé dans une volonté de « faire croire » réaliste, mais inévitablement artificielle, ce qui par contre n’est à aucun moment exploité. Le film fonctionne pourtant par moments, parfois même avec talent, mais la gestion des contraintes est sans doute trop frontale et manque cruellement d’inventivité : seule la très belle séquence de l’orage vient bousculer le train-train du montage et du cadrage, séquence impressionnante plongée dans les ténèbres, où seuls les éclairs viennent trop brièvement éclairer le tumulte au sein duquel les deux personnages sont en train de se perdre. C’est probablement la plus belle réussite d’OPEN WATER, qui vaut à elle seule (avec une conclusion surprenante) le déplacement, et c’est aussi le seul instant où la mise en scène parvient véritablement à traduire à l’image un authentique sentiment d’angoisse et de désorientation. Intéressant en tout cas, que l’on apprécie ou pas.
 
P comme… PROPHÉTIE, de Bigas Luna (Espagne/USA/Italie, 1981)
Il est toujours très difficile de se prononcer sur la légitimité d’un éditeur comme Prism Leisure, dont je vous ai déjà souvent parlé (voir ici). Jaquettes frauduleuses, copies souvent atroces, recadrées et en VF parfois audible, et attention, un film peut en cacher un autre, ou même plusieurs. D’un autre côté, l’éditeur balance nonchalamment une flopée de titres qui ont par ailleurs bien peu de chances de connaître une édition digne de ce nom, parmi lesquels une avalanche de navetons classiques de vidéoclub des années 80, et parfois même quelques vraies raretés.
C’est le cas de ce PROPHÉTIE (RENACER, ou REBORN, en VO), titre fort méconnu des débuts de carrière du cinéaste Bigas Luna, auteur inégal de JAMBON JAMBON et BAMBOLA, mais aussi de CANICHE, BILBAO ou du formidable ANGOISSE. Il est donc très surprenant de mettre la main sur ce film, l’un de ses premiers longs-métrages, qui plus est interprété par Dennis Hopper et par l’un des acteurs les plus bizarres du monde, Michael Moriarty (voir LA VENGEANCE DES MONSTRES de Larry Cohen). Bien entendu, les zozos aux commandes de Prism Leisure ne semblent pas très conscients de la perle rare qu’ils ont entre les mains, et le petit plaisir est toujours le même, à savoir découvrir comment le produit nous est vendu. L’affiche est un superbe photo-montage, insérant sur l’affiche d’une série B non identifiée des photos du Diable de LEGEND de Ridley Scott et du Démon Pazuzu de L’EXORCISTE. Ça, c’est du travail, coco. Les slogans, quant à eux, tapent très fort, comme d’habitude : au verso, « Vous êtes en liason avec le surnaturel ! », faute incluse. Au recto, la trouvaille qui va certainement attirer l’attention du cinéphile qui passe : « Prophétie… Miracle… Gag ! ». Le naïf rentrera chez lui content, avec son film d’horreur parodique certainement interprété par Tim Curry et Max von Sydow, avant de connaître une cruelle déconfiture en glissant le disque dans le lecteur. Le passant plus attentif aura repéré les crédits attribuant ce film inconnu à Bigas Luna, ce qui, chez Prism Leisure, ne veut strictement rien dire (RE-ANIMATOR étant, d’après leur jaquette, un film de John Carpenter avec Linda Hamilton et Tommy Lee Jones !) mais éveille tout de même la curiosité, raison amplement suffisante pour lâcher la pièce de 1 euro qu’il en coûte pour ramener chez soi cette trouvaille pour le moins curieuse.
Et quel film bizarre ! Bigas Luna, car c’est bien de lui qu’il s’agit, nous raconte l’histoire complexe d’un trio : Dennis Hopper est un télévangéliste au centre d’une juteuse tournée sur le territoire américain, diffusée en direct sur les chaînes du pays, un personnage un rien cynique qui ne sait plus trop où donner de la tête entre sa foi, qui a probablement été authentique fut un temps, et son métier tenant davantage du charlatanisme mercantile. Michael Moriarty est son chercheur de talents, chargé de former des acteurs à la supercherie de la guérison miraculeuse, mais aussi de rabattre vers lui les illuminés, les pseudo guérisseurs et les témoins de miracles. Antonella Murgia est la proie livrée par Moriarty au télévangéliste, une jeune femme italienne marquée par l’apparition de stigmates et douée d’authentiques pouvoirs de guérison, ce qui ne préoccupe pas vraiment Dennis Hopper, qui voit surtout en elle l’attraction principale de son show et l’occasion de vendre des tonnes de T-Shirts à son effigie.
Si la charge caustique est bien présente, illustrée par les extraits de l’émission télévisée et par ses coulisses matérialistes. Mais, et c’est très surprenant de la part d’un cinéaste à l’époque plus porté sur la provocation (inceste et zoophilie dans CANICHE), PROPHÉTIE adopte pourtant un ton plus ambivalent, mélange d’ironie et de naïveté. Un film très religieux en somme (et Dieu est d’ailleurs chaleureusement remercié au générique !), aux intentions difficiles à cerner et au message énoncé de façon presque simpliste (rédemption de Moriarty, foi restaurée de Dennis Hopper, pureté d’Antonella Murgia), dans une atmosphère douce et assez surréaliste. L’entreprise derrière l’émission religieuse dépasse en réalité le personnage de Dennis Hopper et délègue ses gorilles en costard cravate aux trousses d’un couple transfiguré par la révélation (la jeune italienne s’appelle Marie, évidemment), mais ces péripéties se déroulent dans une ambiance cotonneuse, bercée par une musique synthétique tendance Tangerine Dream. Et les miracles se produisent effectivement, dans une approche surprenante et profondément iconoclaste (littéralement, car ils brouillent les ondes télévisées) : le couple fait l’amour, et lorsque Marie a atteint l’orgasme, elle s’endort, laissant Moriarty dans l’embarras car il lui est impossible de se retirer d’elle, séquence absurde et tendre à la fois, qui se déroule dans un appartement devant les fenêtres duquel plane en vol stationnaire un hélicoptère omniprésent, et dont on comprendra très vite qu’il s’agit de Dieu en personne !!! Au nom du père, du fils et de Supercopter, Amen !
Un projet pour le moins étrange, et qui semble, d’après ce que la copie déplorable m’a laissé entrevoir, être admirablement bien réalisé – avec une mention particulière pour une superbe séquence, échange de regards troublant et assez émouvant via un poste de télévision qui préfigure une scène similaire dans le très beau EDWARD AUX MAINS D’ARGENT de Tim Burton. Le film engendrera sans doute quelques perplexités, mais fait preuve d’une indéniable personnalité, et ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, ce qui est déjà énorme.
 
R comme… LES RÊVEURS, de Tom Tykwer (Allemagne, 1997)
De Tom Tykwer, je n’avais que très modérément apprécié le COURS, LOLA, COURS, énergique mais surfait et très artificiel. Réalisé l’année précédente, LES RÊVEURS ne se dépare pas d’une mise en scène toujours très tape-à-l’œil et superficielle.
Le film se déroule dans le décor neigeux d’une petite ville perchée sur les montagnes, hors saison, et introduit dès son générique stylisé un grand nombre de personnages (un projectionniste souffrant de pertes de mémoire, une infirmière vivant avec sa sœur traductrice, un moniteur de ski, un fermier) dont les relations vont par la suite converger, suite à un accident de voiture laissant une fillette entre la vie et la mort. Narration discrètement déstructurée, travail soigné sur la photographie qui rend la vision du film assez plaisante malgré l’absence de version originale, le film présente quelques indéniables qualités techniques. Mais trop d’afféterie (abondance de filtres, cadrages inutilement alambiqués, effets de montage gratuits) n’aident pas vraiment à gober cette énième relecture du jeu des hasards et des coïncidences, la mise en scène s’essoufflant à générer des effets pas très signifiants qui peinent à jeter le voile sur l’absence de style d’un cinéaste pas incapable, mais qui se prend régulièrement les pieds dans un savoir-faire un peu vain, une écriture trop calculée qui manque souvent cruellement d’un véritable point de vue, noyé dans une technicité démonstrative, froide, ce qui fait paraître ces RÊVEURS comme une version light et un peu creuse du cinéma d’Atom Egoyan (EXOTICA). Agréable pour les yeux, le film s’oublie très vite.
 
S comme… SIN CITY, de Robert Rodriguez, Frank Miller & Quentin Tarantino (USA, 2005)
Le film ayant déjà été abordé par le Dr Devo, je procède comme je l’ai déjà fait à l’occasion de LAND OF THE DEAD ou de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, en complétant cet article par mon modeste petit point de vue sur certains aspects précis de ce film dans l’ensemble très abouti.
Sur les aspects visuels, le travail est admirable, ce qui n’était pas forcément dans la poche dans la mesure où le tout-infographique donne le plus souvent des résultats graphiquement assez dégueulasses. Ici, les frontières sont extrêmement perméables avec le cinéma d’animation, ce qui est parfaitement assumé, Rodriguez parvenant à égaler, sur un registre esthétique assez différent, la performance d’AVALON de Mamoru Oshii, en créant un univers clos et cohérent qui, malgré son goût marqué pour le spectaculaire, ne s’enferme pas dans un registre démonstratif au détriment de la narration. Belle maîtrise d’une technique expérimentée sur les SPY KIDS, films amusants mais très moches, préfigurant, sur un plan strictement technique, la mise en œuvre d’un univers ici nettement plus dense et cohérent. Je déplore tout de même quelques (très rares) fautes de goût en ce qui concerne les effets visuels, quelques plans ratés et un peu ridicules où le côté « larger than life » du comics laisse la place à des acrobaties numériques plus proches du cartoon que de l’animation (notamment un plan où Mickey Rourke est renversé par la voiture de Jessica Alba, l’acteur étant alors remplacé par un double synthétique effectuant un grotesque triple salto arrière – voilà ce qui se passe quand on lâche la bride aux animateurs, qui doivent décidément être solidement tenus en laisse, le CURSED de Wes Craven s’en serait d’autant mieux porté). La frontière est bien mince, je l’admets, entre les effets plausibles dans le contexte (portes explosées à coups de poing, etc) et les effets trop laids pour s’intégrer à quoi que ce soit d’autre qu’à une animation pourrie de jeu vidéo, mais ces quelques couacs m’ont paru vraiment hideux et inutiles. Cela dit, je mentionne des plans qui sont, je le rappelle, extrêmement rares, dans un ensemble visuellement maîtrisé et assez remarquable.
Par contre, je ne partage pas vraiment l’avis du Dr Devo sur la mauvaise qualité des interprètes féminines du métrage, qui m’ont parues excellentes, à l’exception notable, et le film en pâtit un peu du fait de l’importance de son personnage, de la prestation lamentable de Jessica Alba, petite poupée transparente et totalement insipide. En ce qui la concerne, je donne raison au docteur, tout en défendant les autres, Rosario Dawson, Brittany Murphy ou Carla Gugino me semblant parfaitement bien s’intégrer au reste du casting.
Deux mots pour finir sur le découpage du film par sketches. Certains ont trouvé les segments inégaux, ce n’est absolument pas mon cas. D’une part, je suis assez admiratif devant ce choix narratif, pas si évident à une époque où la mode tend plutôt à éclater les sous-intrigues en les superposant dans une déstructuration louchant très fort sur le cinéma de Tarantino : c’est toujours payant quand c’est parfaitement maîtrisé, mais le plus souvent, ce n’est pas le cas, le travail de montage justifiant rarement cette option. D’autre part, l’agencement des segments me semble parfaitement bien pensé en termes de rythme et de progression narrative, et leurs qualités respectives de mise en scène et d’écriture m’ont paru d’un niveau égal. Quoi qu’il en soit, SIN CITY est un film brillant et visuellement superbe.
 
T comme… TRAUMA, de Marc Evans (Angleterre, 2004)
Bien, bon, on va peut-être commencer à y voir un peu plus clair dans la série des films intitulés TRAUMA. Nous croisons dans l’ordre en 1976 le TRAUMA de Dan Curtis (BURNT OFFERINGS en VO), magnifique histoire de maison hantée et très, très grand film. En 1993, Dario Argento signe un autre TRAUMA (qui a bien failli s’intituler « Aura’s Enigma »), giallo surnaturel surprenant, même s’il n’est pas ce qu’Argento a fait de meilleur, tourné aux Etats-Unis, et qui n’a toujours pas eu les honneurs d’un article sur Matière Focale. Et nous voici en 2004, avec le troisième TRAUMA, qui est également le troisième long-métrage de Marc Evans, dont on a récemment évoqué le second film, l’intéressant MY LITTLE EYE.
Apprenez qu’il existe au moins 13 longs-métrages répondant sous ce titre (ça porte malheur, vite, vite, faites en un autre !), et qu’en dehors des trois films cités (TRAUMA n’étant que le titre français de BURNT OFFERINGS), on trouve quatre thrillers (un film allemand de Gabi Kubach avec Lou Castel en 1983, un film anglais de Robert M.Young en 1962, un film américain de Thomas Constantinides et Bruce Kimmel en 1989, et même un thriller malais en 2004, réalisé par Aziz M.Osman) ; un téléfilm anglais réalisé par Betsan Morris Evans en 1991 ; et pas mal de films ayant été exploités sous ce titre en vidéo ou à l’étranger : EXPOSÉ de James Kenelm Clarke avec Udo Kier en 1976, TERMINAL CHOICE du canadien Sheldon Larry avec Ellen Barkin en 1985, VIOLACION FATAL de l’espagnol Leon Klimovsky en 1978, ainsi que deux giallos, PASSI DI DANZA SU UNA LAMA DI RASOIO de Maurizio Pradeaux en 1973 et ENIGMA ROSSO d’Alberto Negrin en 1978. Et encore, je ne compte pas les deux courts-métrages et la série documentaire recensés sur Imdb. Passionnant, non ?
Mais revenons au Trauma qui nous intéresse aujourd’hui, doté d’un casting intéressant où se croisent Colin Firth, Mena Suvari et Naomi Harris (excellente comédienne vue dans 28 JOURS PLUS TARD). Colin Firth, qui n’est pas ici employé à contre emploi comme j’ai pu l’entendre (encore faut-il avoir vu le superbe et méconnu APARTMENT ZERO de Martin Donovan, qui n’est pas l’acteur de HEAVEN mais un homonyme depuis devenu surtout anonyme, hélas), interprète le rôle d’un homme tout juste sorti du coma après un accident de voiture dans lequel sa femme (Naomi Harris) a trouvé la mort, et qui plonge peu à peu dans la confusion, hanté par des apparitions de sa femme et obsédé par l’assassinat d’une chanteuse célèbre auprès de laquelle celle-ci travaillait. Une situation de départ déjà complexe que Marc Evans va lentement faire se fissurer : relecture de la réalité, argument fantastique purement subjectif se délitant peu à peu dans un mouvement narratif volontairement confus, et bien entendu une révélation finale attendue de pied ferme… On vogue donc en terrain relativement familier, celui du thriller abstrait et psychologique, dont les codes visant à désorienter le spectateur sont d’une opacité de plus en plus altérée, sans doute parce que ce genre de scénario a trop souvent été pratiqué ces dernières années.
Difficile dès lors de parvenir à instaurer un ton original, une approche véritablement novatrice, et le risque encouru est clair : ce genre de film ne supporte pas la médiocrité. TRAUMA n’est pas un film médiocre, loin de là. Visuellement, le film se caractérise, outre l’omniprésence de verre brisé et de fourmis, par une photographie étonnante, ou des zones du cadre sont fréquemment floues, indiscernables, altérant la perception du spectateur comme peut l’être celle du personnage que l’on suit, prisonnier d’illusions, de mensonges, d’aveuglement. Le montage, étudié et souvent déstabilisant, permet au réalisateur de ménager de surprenantes envolées, des séquences où la réalité semble suspendue l’espace d’un instant : sentiment d’angoisse particulièrement fort dans cette scène où Colin Firth sort en pleine rue et tombe sur une foule statique, immobile, comme s’il avait pénétré dans une photographie, avant qu’une voix-off crie « Action ! » et que la foule se mette en mouvement, dirigée par une équipe tournant un reportage sur l’assassinat de la vedette. Brusque retour à la fiction après de courts instants en suspens.
Le dispositif de mise en scène n’est pourtant pas d’une originalité renversante, mais ouvre la porte sur des possibles esthétiques et narratifs étranges, auxquels on participe volontiers, tout en redoutant l’approche du twist qui s’en vient avec ses gros sabots. Et le film confirme d’ailleurs une hypothèse à laquelle il est difficile de ne pas penser, poussant le bouchon jusqu’à insérer une courte scène plagiant sans vergogne L’ÉCHELLE DE JACOB. À ce stade, il y a de quoi être perplexe, pour ne pas dire méfiant : il est plus que temps que Marc Evans amorce un virage serré et en vienne au fait. Ce qu’il fait, heureusement, dans le cadre d’un dénouement noir et pas trop tiré par les cheveux grâce à une écriture assez intelligente. TRAUMA reste malgré tout un peu surfait et convenu, mais c’est un film intéressant, qui échappe à la vacuité d’un film comme LES RÊVEURS, ne serait-ce que pour ses quelques morceaux de bravoure, saisissants ; il ne lui manque finalement que ce qui faisait également défaut à MY LITTLE EYE : un style, une personnalité plus affirmés.
 
U comme… UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES, de Jean-Pierre Jeunet (France/USA, 2004)
Il a certainement été très difficile pour Jean-Pierre Jeunet d’embrayer sur un nouveau projet après le succès quasi consensuel et écrasant du FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POULAIN, dont on nous a tant rabattu les oreilles qu’il en paraît aujourd’hui aussi frelaté que les rengaines de Yann Tiersen, diffusées à toutes les sauces (publicité, génériques, bande son de reportages type Envoyé Spécial ou autres Vérités qui Comptent) jusqu’à en devenir une véritable scie – remarques totalement détachées des qualités et des défauts effectifs du film lui-même, œuvre efficace et très surfaite, fragile bout à bout de sketches très inégaux, parfois très séduisants, parfois aussi très irritants. La rupture artistique avec Marc Caro prive leur univers commun, amorcé avec LE BUNKER DE LA DERNIERE RAFALE et institué avec DELICATESSEN (charmant mais incroyablement daté), d’un contrepoint plus sombre et plus abstrait qui faisait toute la richesse de LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS. Le rouleau compresseur conduit par Audrey Tautou semble avoir séparé les partisans enthousiastes (qui y voient un film « culte », ce qui est en totale contradiction avec ce terme galvaudé et utilisé à tort et à travers) et les opposants rejetant violemment ce qu’ils perçoivent comme une cargaison racoleuse de bons sentiments et de nostalgie de pacotille.
Au bout du compte, j’ai personnellement fait l’impasse sur son long-métrage suivant lors de sa sortie en salles. Par snobisme ? Peut-être, bien que j’aie essayé de voir (et même de revoir) AMÉLIE POULAIN aussi objectivement que possible, en parvenant à en apprécier les aspects les plus intéressants, le film n’étant somme toute ni nul, ni génial. Mais l’idée de découvrir un film sur la 1ère Guerre Mondiale par Jeunet et avec Tautou a tout simplement été au-dessus de mes forces, et il a fallu que se présente l’occasion de me procurer le film à moindres frais (zéro euros, ça va, et en toute légalité qui plus est) pour aller juger sur pièce des suites de la carrière du bonhomme, contre lequel je n’ai pas vraiment d’animosité (je n’ai pas détesté son ALIEN RESURRECTION). Juste un peu de méfiance, snob peut-être, mais méfiance quand même.
En route donc pour un mélodrame encore une fois très fabriqué et visuellement très démonstratif, adapté d’un roman de Sébastien Japrisot (également scénariste de HISTOIRE D’O dont je vous parlerai bientôt), réseau complexe de personnages et d’événements comiques et / ou tragiques au sein duquel Audrey Tautou rempile pour une nouvelle (en)quête de l’être aimé, disparu dans les tranchées et dont tout semble indiquer qu’il a été exécuté avec une poignée d’autres soldats, accusés de s’être auto-mutilés pour échapper au front. Le personnage d’Audrey Tautou est interprété par la comédienne sur un registre dangereusement proche de celui d’Amélie P. : entêtée, un peu lunaire, petites manies enfantines explicitées par sa voix-off, accumulation de petits paris aux enjeux dramatiques (si le chat vomit, mon fiancé est vivant, etc.) qui tirent sur la corde sensible avec autant de roublardise que d’efficacité, il faut bien l’admettre. On retrouve aussi, et sur un même registre, une accumulation de portraits crachés des très nombreux personnages au centre du récit, interprétés par une galerie presque exhaustive de stars françaises et de seconds couteaux familiers, dont le défilé finit parfois par être un peu étouffant, façon brochette de vedettes systématisée, comme dans les vieux films catastrophes des années 70 aux USA. L’apparition du personnage interprété par Elina Lowensohn (SOMBRE), moins typé et prévisible, apporte d’ailleurs une respiration tangible à un stade où le film en avait vivement besoin. De ce point de vue, le grand luxe de la production (casting – trop – riche, photographie, décors, costumes, n’en jetez plus) amène la mise en scène de Jeunet à faire un pas de plus vers une certaine forme d’académisme un peu assommante : la sauce se fige parfois, comme c’est le cas par exemple pour le dernier quart d’heure, étiré et complaisant.
Pourtant, je dois bien le reconnaître malgré mes réticences, Jeunet fournit un véritable travail de cinéaste, toujours inventif (fantasmes de Tautou visualisés sous la forme de films muets, insertion d’images dans le cadre, superpositions) et attentif dans le cadrage comme dans le montage. Une volonté palpable de faire de la mise en scène qui porte un projet engagé sur une pente bien savonneuse (mélodrame et reconstitution historique vus sous un angle à la fois populaire et excessivement maniériste) avec une réelle efficacité, certes parfois soutenue par des effets de manche un peu faciles (pleure, Margot, pleure), mais qui n’est pas dénuée par moments d’une véritable inspiration, ce qui est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à Jeunet, particulièrement si l’on devait le comparer à la fainéantise de bon nombre de ses collègues, et je parle bien de cinéastes installés.
Cela dit, c’est sans doute par le biais d’une intrigue secondaire que le film développe ses passages les plus personnels et les plus intenses, à savoir celle du personnage de Tina Lombardi (Marion Cotillard, excellente), jeune femme lancée dans une quête parallèle à celle d’Audrey Tautou, guidée non pas par l’espoir mais par l’amertume et le désir de vengeance. Son parcours et son destin cruel (l’un des rares instants de silence dans le métrage) comptent parmi ce que le film a de plus réussi. L’aboutissement du parcours d’Audrey Tautou est par contre assez décevant, tant sur le plan de la mise en scène (séquence finale trop lisse, plus généreuse envers son personnage qu’envers son spectateur) que dans ce que cette conclusion peut avoir à dire, c’est-à-dire pas grand chose, au fond : sur un sujet au fond assez comparable, mais dans une approche nettement plus soufflante, qui n’hésite pas à nous perdre et à plonger dans la confusion d’un montage stupéfiant de complexité et d’émotion, je préfère mille fois le dénouement, moins « satisfaisant » mais bien plus ouvert et original, du magnifique MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon.
 
V comme… VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU, de Milos Forman (USA, 1975)
Voilà bien un film que j’étais très curieux de revoir, ne serait-ce que pour la forte impression qu’il m’avait faite lorsque je l’avais découvert à la télévision il y a une quinzaine d’années. Bon, j’ai hésité entre le revoir ou découvrir la version théâtrale interprétée par Bernard Tapie, mais finalement, c’est très bien comme ça. Adapté d’un roman de Ken Kesey déjà adapté au théâtre en 1963 (avec Kirk Douglas dans le rôle principal, ce qui explique peut-être la présence de Michael Douglas au poste de producteur), le film raconte une histoire que la plupart d’entre vous doivent déjà connaître : un homme se fait passer pour fou afin d’échapper aux travaux d’utilité publique auxquels il a été condamné, et va mener sa petite révolution dans l’unité de soins psychiatriques dans laquelle il a été placé en observation, jusqu’à un dénouement dramatique mémorable, parvenant à faire d’une scène de meurtre un acte d’amour, une marque de profond respect, image radicale et très émouvante de l’euthanasie.
L’aspect le plus frappant et le plus abouti du métrage reste bien évidemment son casting admirable, mené par Jack Nicholson et par Louise Fletcher, redoutable infirmière en chef. Une distribution étonnamment pertinente quand on observe que la plupart des comédiens, embauchés pour leur physique atypique, ont connu une carrière riche et longue comme mon bras par la suite : mention particulière pour le géant indien Will Sampson (excellent comédien vu dans UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg), mais on croise aussi Brad Dourif, Danny DeVito, Christopher Lloyd, Sydney Lassick, Vincent Schiavelli et même le difforme Michael Berryman (LA COLLINE A DES YEUX), qui composent une galerie de personnages réaliste et particulièrement attachante.
On a beaucoup reproché à Milos Forman, à l’époque, de livrer une vision caricaturale du milieu psychiatrique, un scénario trop schématique. Caricatural ? Schématique ? Les critiques de l’époque mangeraient leur chapeau s’ils voyaient le niveau de la production cinématographique actuelle… Que les éléments composant le film soient ou pas réalistes n’a en fait pas la moindre importance : le film n’est pas un documentaire, quel scoop. Les enjeux du scénario, notamment la lutte de pouvoir que vont se livrer Nicholson et Fletcher, jusqu’à la dernière extrémité, sont vraiment passionnants, et le film bénéficie énormément de la vivacité et de l’intelligence de son écriture. Non, s’il y avait un reproche à faire à Milos Forman, c’est plus probablement sa mise en scène qu’il fallait mettre en cause : alors que l’interprétation et le scénario sont remarquables et incroyablement porteurs, la réalisation est tout juste correcte, fonctionnelle et assez plate, comme paralysée devant la performance des acteurs, qu’elle sert efficacement mais sans grande personnalité. Ce qui n’empêche pas le film d’être drôle, captivant et parfois bouleversant.
 
W comme… WITCHOUSE II, de J.R.Bookwalter (USA, 2000)
Fallait-il vraiment tourner une suite au foireux WITCHOUSE réalisé par le très syncopé David DeCoteau ? La question s’est à peine posée qu’elle est balayée par une interrogation plus pressante encore : alors que tous les films estampillés Full Moon distribués en DVD en France sont systématiquement recadrés (y compris les films de David DeCoteau, tournés en cinémascope), pourquoi cet anodin WITCHOUSE II nous parvient-il dans une belle copie 16/9? Les techniciens de l’éditeur Eléphant (déjà à l’œuvre sur l’édition la plus onéreuse de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS en zone 2, qui est aussi, et de très loin, la pire) ont-ils juste, étourdiment, oublié de saccager le métrage avant de l’envoyer dans les bacs ? Le fait est là : ce petit, petit film est pour le coup bien mieux loti que bon nombre de titres qui lui sont supérieurs. Bof, ça va ça vient.
Bref. La sorcière Lilith, détruite à la fin du premier opus, se retrouve par on ne sait quel mystère scénaristique enterrée avec quelques collègues au fin fond d’une forêt. Bien sûr, sa présence rôde encore dans les parages, comme nous le prouve si bien une séquence d’introduction imitant LE PROJET BLAIR WITCH, où un couple (dont le cinéaste Danny Draven, réalisateur d’un très honnête DEATH BED) parti fricoter dans les bois avec sa caméra DV est prestement massacré par une présence invisible – tout juste si la jeune fille, prénommée Dementia, ça ne s’oublie pas, a le temps de hurler « J’ai perdu mon T-Shirt !!! » avant de succomber sous les coups de la sorcière. La cassette DV est retrouvée et intrigue très fort, d’autant plus qu’à proximité sont découvertes quatre tombes étranges et inquiétantes. On délègue donc prestement sur le site une équipe d’adolescents guidés par une archéologue sexy, c’est normal, c’est la procédure. Malgré les avertissements du shérif local, toujours cadré en sévère contre-plongée pour éviter que l’équipe technique n’apparaisse dans les verres de ses lunettes miroir (note de service : ça ne marche pas), les tombes sont profanées et les restes transportés dans une demeure non loin de là pour être regardés d’un air concentré au microscope. L’archéologue sexy se coupe bêtement sur un bout d’os, et il n’en faut pas plus pour qu’elle soit investie par la maléfique Lilith, qui va dès lors s’affairer à ramener ses comparses à la vie pour se venger des descendants des villageois qui les ont condamnées.
Comme souvent dans ce genre de productions, les poncifs s’enchaînent mollement, et les effets spéciaux oscillent entre le bricolage efficace (maquillages et métamorphoses) et les effets visuels désastreux (flammes pitoyables en images de synthèse). Mais comme souvent dans ce genre de production, on trouve aussi de quoi se divertir, principalement une façon de faire très série B, qui se perd de plus en plus et n’a donc pas de prix. Ici, le réalisateur J.R.Bookwalter parodie ouvertement LE PROJET BLAIR WITCH, notamment en multipliant les témoignages d’autochtones, d’abord juste pompés sur le film en question, mais qui dérivent vite vers les considérations les plus saugrenues : « On n’est pas d’ici, on est de Buffalo. » « J’ai tiré mon premier coup dans ces bois. » « N’y allez pas, ça pue la mort. » Le réalisateur fera par la suite un usage beaucoup plus intéressant de sa caméra DV, utilisée pour visiter en night-shot la demeure où résident les scientifiques plongée dans les ténèbres, avec à l’image la jauge déclinante de la batterie : quand la batterie tombe en panne, les lumières s’allument brutalement, et l’on bascule sans transition d’une mise en scène silencieuse et suggestive à un carnaval horrifique bariolé et hyper démonstratif. L’effet n’est pas aussi percutant qu’il aurait dû, faute de moyens conséquents, mais l’idée est assez séduisante. Pas fameux, mais soigné et, dans un registre Z, plutôt sympathique.
 
Z comme… ZOMBI 3, de Lucio Fulci (Italie, 1988)
C’est dans une copie très sombre et pas très bien compressée que nous parvient ce ZOMBI 3, vendu avec la revue Mad Movies, à qui on ne dit pas toujours merci malgré les DVD souvent intéressants proposés en kiosques : et au passage, bravo les gars pour cette copie en VF du DÉMONS de Lamberto Bava (alors que la revue annonce une VO) !
Des scientifiques effectuent des expériences sur la ré-animation de cadavres… Hourra ! Ça marche !… Oh non !!! Ça marche !!! Et c’est parti pour une joyeuse contamination du territoire des Philippines où le film a été tourné (la moitié du chemin est donc déjà faite pour en faire un très bon film !), une contamination que l’armée entreprend de maîtriser en tirant sur tout ce qui bouge, de préférence sur les survivants…
Retour tardif de Lucio Fulci après son âge d’or initié par L’ENFER DES ZOMBIES (alias ZOMBI 2) et en plein déclin, un an après le raté AENIGMA : le système de production italien se fissure déjà peu à peu, et Fulci ne sortira plus des séries Z et des films tournés pour la télévision (VOIX PRODONDES). On notera d’ailleurs qu’au petit jeu des fausses suites dont le cinéma bis italien s’est fait une spécialité, Lucio Fulci ignore superbement les déjà existants ZOMBI 3 (aka LE MANOIR DE LA TERREUR) ou 4 (VIRUS CANNIBALE, qui a aussi été intitulé ZOMBI 5, si quelqu’un y retrouve son chapeau, qu’il me le fasse savoir), intitulés abusifs de vidéoclubs : le « vrai » ZOMBI 3, c’est celui-ci… si, bien sûr, on fait abstraction du fait que ZOMBI 2 n’était absolument pas la suite du ZOMBIE de George Romero, mais je ne voudrais fâcher personne. Retour tardif, et en fanfare donc, pour ce qui ne sera malheureusement pas le début d’un nouvel âge d’or pour Fulci, loin s’en faut.
Le film n’a en effet que peu de rapports avec les classiques de Fulci (L’AU-DELÀ, FRAYEURS, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE), ce qui est manifeste dès l’introduction du film, caractérisée par un rythme effréné et un goût prononcé pour l’action musclée. Mais il faut savoir que le film a été supervisé par le redoutable duo Bruno Mattei / Claudio Fragasso, déjà à l’œuvre dans le cocasse VIRUS CANNIBALE, Bruno Mattei ayant réalisé une bonne partie du film suite à la défection de Lucio Fulci (pour raisons de santé ou divergences artistiques, selon les versions de chacun). D’où un curieux mélange de styles et d’inspirations quasi contradictoires, qui fera, chez ceux qui connaissent bien l’un et l’autre, tout l’intérêt de ce ZOMBI III bâtard et schizophrène : tantôt les morts-vivants traînent la savate façon L’ENFER DES ZOMBIES dans des séquences morbides et assez violentes (dont un plan vraiment très beau sur un lac noyé de brumes au milieu duquel l’un des protagonistes est encerclé par les cadavres ambulants), tantôt ils courent comme des athlètes et se battent à coups de poing dans des scènes plus fantaisistes sous influence, justement, du DÉMONS de Lamberto Bava, et longtemps avant les créatures de 28 JOURS PLUS TARD ou de L’ARMÉE DES MORTS.
On sent la patte de Lucio Fulci dans l’éclatement du récit, et dans ce trop plein chaotique de personnages où n’émerge aucun héros, aucun personnage principal, ce qui est assez intéressant et rend le film imprévisible, les membres du groupe passant souvent l’arme à gauche de façon abrupte et passablement gratuite. On retrouve également le soin porté aux cadrages, et ce goût pour les atmosphères lourdes, ces décors urbains désertés balayés par les vents.
Mais très souvent, et c’est d’ailleurs lui qui semble dominer le métrage, c’est l’approche de Mattei qui l’emporte, avec ses emprunts décomplexés (l’idée de la contamination suite à l’incinération des premiers non-morts est volée au RETOUR DES MORTS-VIVANTS de Dan O’Bannon), ses fréquentes pannes de cohérence (ma préférée étant cette femme partie chercher de l’eau pour dépanner la voiture, et qui continue sottement à chercher et chercher encore au risque de sa vie après avoir longé un lac) et surtout son penchant coupable pour les idées les plus saugrenues : animateur radio isolé dans sa cabine, qui commente l’action d’un ton désabusé (comme dans DO THE RIGHT THING, maintenant que j’y pense !), même après sa mort – ce zombie-là parle parce que c’était très pratique comme ça, tête volante jaillie d’un frigo et se ruant sur la gorge du pauvre hère qui voulait juste un coca (une idée de Fulci pourtant, semble-t-il), zombies en embuscade sous des paillasses jetées au sol qui surgissent à point nommé comme de bons soldats… Le sérieux et le soin de Fulci cèdent vite le pas au je-m’en-foutisme fantaisiste de Mattei pour un film gore mais pas effrayant pour un sou, série Z tirée à gauche et à droite dans le même mouvement, ringarde, inquiétante et drôle à la fois, bref, un petit nanar tout ce qu’il y a de plus relaxant.
 
Et bien oui, j’assume : je me relaxe devant le ZOMBI 3 de Fulci tout en faisant du nez sur le FLESH de Paul Morrissey, cinéaste du reste assez arrogant et antipathique pour ne pas me donner l’envie d’être indulgent. Et avant d’enchaîner sur la rédaction du sixième opus de ce cyclique Abécédaire, sélection qui aura occupé le second tiers du mois d’avril, quatrième mois de l’année 2006, je me soumets une fois de plus à cette concession du classement, dont je ne me fais pas un exemple à suivre – je suis toujours incapable de répondre à des questions du style « Quels sont vos cinq films préférés ? », mais qui permet de donner de l’échantillon visité ces deux derniers jours une photographie ponctuelle et subjective, que voici, et sur laquelle je tire ma révérence pour aujourd’hui.
 
LE LOCATAIRE
SIN CITY
HEAVEN
DO THE RIGHT THING
GHOST WORLD
TRAUMA
UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES
PROPHETIE
AUTO FOCUS
L’ENFANT DU DIABLE
VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU
CURSED
LES RÊVEURS
OPEN WATER
ZOMBI 3
WITCHOUSE II
NIGHT TERRORS
FLESH
KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN
MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE
LE BAISER DU DIABLE
IN THE WOODS
 
Bande annonce du prochain épisode : nonnes sataniques, affres de l’adolescence meurtrière, femmes perruquées logées dans un hôtel louche, braqueuse en fuite qui se fait une bonne copine, mère de famille violée par un homme invisible, insémination artificielle et conséquences, justicier de la sécurité routière, sadomasochisme fleur bleue, grande bourgeoise adultère bien punie, dauphin hacker, Pirandello exposant deux, sadomasochisme : la deuxième couche, extra-terrestres lubriques, pasteur criminel aux mains tatouées qui peut encore vous surprendre, romance spectrale, super-héros de cour de récré, coulisses sordides de la petite lucarne, piège mortel dans tous les sens du terme, film de college avec anti-sèches, boucle temporelle, glam-rock introspectif, chien dactylo plus intelligent que vous, dossiers classés X, Ophélie dans l’espace, mariage ruiné par un monde parallèle.
 
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Samedi 29 avril 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : MONKEY PRIDE : "I'm just a Bonobo...")

Alors que la vision de la sélection pour l’épisode 6 touche déjà à sa fin, c’est l’heure du bilan des (re)découvertes effectuée lors de la préparation de ce cinquième segment : pas de grande trouvaille pour cette fois en dehors du très étrange PROPHÉTIE de Bigas Luna, le meilleur film étant sans aucun doute LE LOCATAIRE de Polanski, suivi de près par DO THE RIGHT THING de Spike Lee, deux films que je connaissais déjà mais que je me suis fait le plaisir de revoir. Confirmation tout de même du talent du cinéaste néo-zélandais Scott Reynolds avec HEAVEN, ce qui énerve d’autant plus lorsqu’on constate que ses films ne sont quasiment pas distribués. Petite entorse à signaler dans mes habitudes, je me suis tout de même déplacé pour aller voir en salles THE SADEST MUSIC IN THE WORLD de Guy Maddin, drôle, passionnant et visuellement somptueux, ce qui me donne envie d’aller plus souvent au cinéma. Ce qui, du reste, ne saurait tarder, ma mère me harcelant pour que je l’emmène voir le SILENT HILL de Christophe Gans : pourquoi pas…

(Photo : Hogan's Eros)

Mais revenons à nos moutons, et allons nous rincer l’œil avec les frasques de Bob Crane, un film, comme il se doit, en…
 
A comme… AUTO FOCUS, de Paul Schrader (USA, 2002)
Bob Crane, ça ne vous dit rien ? Alors allez jeter un œil sur la photo en tête de mon Abécédaire précédent (épisode 1). Voilà, vous l’avez situé. Mais saviez-vous que le héros de « Papa Schultz » a quasiment ruiné sa carrière à cause de ses frasques sexuelles spectaculaires, avant de finir assassiné, on ne sait trop par qui ? Vous le savez si vous avez vu passer ce film de Paul Schrader, qui raconte son parcours, sa déchéance et sa mort, en proposant l’hypothèse la plus plausible à ce crime resté irrésolu.
La biographie est toujours un exercice périlleux, débouchant souvent sur une œuvre académique avec acteurs en plein numéro d’imitation, un exercice qui, en général, agace d’autant plus s’il est appliqué et studieux (voir l’exemple récent de TRUMAN CAPOTE, pour n’en citer qu’un). Il est rare de tomber sur un cinéaste parvenant à se livrer à cet exercice avec une réelle inventivité, qui du reste n’est pas toujours payante commercialement parlant – je pense par exemple au superbe UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg, imaginant le déroulement de la rencontre entre Marilyn Monroe et Albert Einstein. Soyons bien clairs, Paul Schrader n’égale en rien le film de Nicolas Roeg. Mais, dans une approche plus classique, il parvient néanmoins à faire du cinéma, soigné, intelligent et d’assez bonne tenue, de ce matériau qui aurait très bien pu être l’objet d’un mélodrame télévisé.
Si, aujourd’hui, on se contrefout d’apprendre que Michael Douglas a suivi une « cure de désintoxication sexuelle », il est évident qu’à l’époque de Bob Crane (correctement interprété par Greg Kinnear), la rumeur avait un poids considérablement plus prégnant. La sexualité effrénée du comédien est vécue, dans le contexte social au sein duquel le récit se développe, comme une forme de dépendance comparable à celle que peut engendrer la consommation de drogue. Paul Schrader parvient à mettre en parallèle l’évolution de cette dépendance avec celle des technologies de la vidéo, via le personnage de John Carpenter (Willem Dafoe – et non, le réalisateur de NEW YORK 1997 n’a pas organisé de partouzes pour le héros de Stalag 13, c’est un homonyme), « manager » de Bob Crane qui organise pour lui les rendez-vous, mais aussi leur filmage sur caméras ; une technologie qui fascine Bob Crane et nourrit ses obsessions au point qu’il envisagera même d’organiser le tournage d’un film pornographique.
Les temps changent peu à peu, et tandis que Bob Crane s’enferre doucement à Hollywood dans une position de paria, la mise en scène de Paul Schrader, purement fonctionnelle dans les trois premiers quarts d’heure, s’assombrit de plus en plus, gagne en richesse à développer une vision torturée et un rien complaisante de la déchéance de son personnage ; mais cette fascination voyeuriste fait intégralement partie de l’intérêt vaguement malsain porté outre-Atlantique pour les aspects « vie cachée » d’un animateur vedette de la radio doublé d’un acteur de productions familiales – et d’ailleurs, en plus d’apprendre qu’un éditeur s’apprêtait à publier une anthologie de photographies issues de la collection très privée de l’acteur, j’ai constaté qu’une recherche sur Internet de photos de l’acteur débouchait en tout premier lieu sur des photos de son cadavre, la classe. Très belle dernière partie, assez torturée, montrant Crane végéter dans les représentations d’une pièce de théâtre dont Schrader nous montrera toujours le même extrait, enlisement dans la répétition, l’idée fixe, l’amertume, souligné par la très belle musique d’Angelo Badalamenti. Un film riche, à l’image de cette figure publique déchue, sur le revers du vedettariat, la libération sexuelle, l’interdépendance, la fascination pour le fait divers, surtout lorsqu’il concerne un personnage public. Rien de très renversant, mais c’est solide et souvent émouvant.
 
B comme… LE BAISER DU DIABLE, de Georges Gigo (France/Espagne/Andorre, 1975)
Et sans transition, nous voilà face à un opus assez obscur de la firme Eurociné, entité s’étant consacrée à la production de films de genre fauchés, et dont les titres de gloire oscillent entre le relativement estimable (certains Jess Franco) et le Z le plus redoutable (certains Jess Franco, mais aussi le désopilant LAC DES MORTS-VIVANTS commis sous pseudonyme par Jean Rollin). LE BAISER DU DIABLE, dont je n’avais jamais entendu parler avant que le DVD ne me saute entre les mains, est ici présenté dans une copie assez belle, avec une version française post-synchronisée franchement cocasse, co-production oblige. Aucune voix ne semble coller à son interprète, et les dialogues plats et doucement ridicules se débitent en gros et à emporter. Le film débute par une soirée organisée par un châtelain, qui s’ouvre dans sa cave par un défilé de mode tendance pattes d’éléphant psychédéliques très spectaculaire, avant d’enchaîner prestement par une séance de spiritisme organisée par une comtesse déchue, laquelle parvient, au terme de sa séance s’étant conclue par l’évanouissement d’une des potiches du défilé de mode, à convaincre son hôte de l’accueillir avec son assistant, scientifique et télépathe, dans son château, en finançant leurs expérimentations. Très branché tables tournantes et soucieux d’entrer en contact avec son frère décédé, le digne monsieur accepte, et il a bien tort, car la comtesse souhaite en réalité se venger de la mort de monsieur son mari, et la teneur des expériences menées dans la cave est soigneusement dissimulée au mécène.
Georges Gigo semble un peu trop s’appuyer sur une atmosphère voulue lourde, mystérieuse et angoissante. Mais le décor, si joli soit-il, ne suffit pas à combler les manques d’un montage atrocement lent et dénué de rythme, appesanti encore davantage par une musique insupportable, de même que le cadavre zombifié par les efforts conjoints de la médium et du scientifique prête plus à rire qu’il ne suscite l’effroi. La désuétude de ces éléments, qui n’entache pas la puissance, par exemple, du FRANKENSTEIN de James Whale aujourd’hui encore très impressionnant, est dans LE BAISER DU DIABLE réduite à sa plus piètre expression : mise en scène illustrative et pesante (on tente pourtant de rendre les déambulations incessantes du zombie palpitantes en comptant le nombre des marches de l’escalier qu’il monte pas à pas, lentement, non, plus lentement encore, et en entier s’il vous plaît). Les enjeux prêtent à sourire, ceci dit : que la comtesse embauche un nain sauvage (?) trouvé dans la forêt pour leur prêter main forte (en portant des cercueils grands comme lui) passe encore… Mais quand le spectateur médusé réalise que près d’une heure d’expérimentations pour donner la vie à un mort-vivant ne visent qu’à lui ordonner de monter dans la chambre du châtelain pour l’étrangler a de quoi laisser perplexe : avaient-ils donc besoin de l’aide de Satan et de la présence d’un non-mort pour exercer leur vengeance d’une façon aussi quelconque ? Non mais franchement, vous en pensez quoi, vous, elle n’aurait pas pu l’étrangler elle-même, la comtesse ? Ça nous aurait évité ces séquences interminables d’efforts pour plonger le zombie dans une « catalepsie inhibitoire » et de messes basses au château !!! En cherchant à s’aligner sur une veine « classique », en rupture avec la vulgarité assez racoleuse des productions Eurociné, GG ne parvient qu’à livrer une œuvre laborieuse, expérience de la durée pure comme dirait l’autre, et il vous faudra vous armer de tout votre amour pour la ringardise et les artefacts d’une VF calamiteuse pour venir à bout de ce nanar soporifique.
 
C comme… CURSED, de Wes Craven (USA/Allemagne, 2005)
Tout comme son récent RED EYE, ce film de Wes Craven n’aura connu qu’une exploitation bien discrète, précédée d’une réputation désastreuse et accueillie fraîchement, notamment par la critique spécialisée – qui n’a pas été aussi bégueule quand il a fallu aborder le dernier UNDERWORLD. Si CURSED n’est pas formidable, on est tout de même très loin du navet annoncé. Mais il est de bon ton, depuis le succès de la série des SCREAM, de régulièrement incendier Wes Craven, jugé coupable d’avoir introduit un humour distancié dans le genre fantastique, et parfois même d’être responsable d’une supposée déréliction du genre par une approche parodique – sentences bien hypocrites au sortir des années 90, après une décennie de fantastique tout public, formaté et engoncé dans un second degré asséchant.
Avec CURSED, Wes Craven renoue justement avec le scénariste Kevin Williamson, pour un récit agréablement classique : Christina Ricci et son jeune frère sont agressés par un loup-garou suite à un accident de voiture sur Mulholland Drive. Touchés par la malédiction, ils vont tenter de percer l’identité du lycanthrope afin de le détruire et, ainsi, de se délivrer de cette malédiction. En pleine vague de créatures « modernisées » par le port de combinaisons en cuir et la maîtrise des arts martiaux accommodés à la sauce MATRIX, il est extrêmement plaisant de se retrouver en terrain connu avec un film qui s’ouvre d’ailleurs, via la rencontre de deux adolescentes avec une gitane diseuse de bonne aventure, par une référence au LOUP-GAROU de 1941. Argent, pentacle apparaissant dans la paume de la main, pleine lune, c’est tout l’arsenal classique qui s’invite dans une transposition fidèle du genre dans un contexte contemporain, une approche comparable au très bon VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? de Tom Holland (1985).
Située à Hollywood, l’action permet au cinéaste d’insérer de belles références aux classiques du genre, et lui permet de construire deux conclusions successives assez opposées. La première se déroule dans une boîte de nuit à thèmes, et s’avère assez distanciée et ironique : décors invraisemblables, effets de mise en scène d’une vulgarité tapageuse, et mise à mort d’un premier loup-garou dans une scène ouvertement comique. La seconde conclusion, suite à un retournement de situation attendu, opte pour un ton et pour un style plus classiques. Se déroulant dans un décor unique et plus terre-à-terre, elle évacue la distanciation formelle de la première et se montre plus sérieuse, plus tenue. Une synthèse certes un peu légère, mais qui ne me semble pas cynique pour un sou, contrairement à ce que j’ai pu lire ailleurs.
Les effets spéciaux oscillent entre le très bon et le bien moins convaincant : si la créature impressionne quand elle est interprétée par un acteur en costume (très belle séquence du parking souterrain), elle s’avère beaucoup moins intéressante lorsque les images de synthèse prennent le relais – non pas que l’on soit confronté à des loups-garous ridicules et hideux proches de ceux du piètre LOUP-GAROU DE PARIS, mais, comme c’est trop souvent le cas, les animations en montrent beaucoup trop, et laissent la place à des acrobaties un peu vaines, qui annihilent les efforts de découpage et de montage de séquences par ailleurs admirablement bien mises en scènes, parasitées par ces plans relevant plus du dessin animé. Même remarque pour le chien de famille contaminé, une excellente idée maladroitement portée à l’écran par des effets un peu trop cartoonesques.
Reste à dire que le film est dans l’ensemble plutôt réussi et attachant, jouant avec une certaine finesse des codes narratifs du genre : voir la ré-apparition du personnage de la jeune fille découvert dans la séquence d’ouverture, introduite frontalement par son surgissement dans le cadre et par une réplique savoureuse - « Salut, vous me reconnaissez ? ». CURSED n’est sans doute pas un sommet dans la carrière inégale de Wes Craven, mais vaut tout de même le détour, le cinéaste sauvant adroitement les meubles suite à un tournage catastrophique marqué par de constantes ré-écritures et par d’onéreuses retouches qui auront entraîné le départ d’une bonne partie du casting initial. Un film vif, bancal et séduisant, qui me donnerait presque l’envie de me passer un bon disque de Hairy Connick Jr.
 
D comme… DO THE RIGHT THING, de Spike Lee (USA, 1989)
Sans doute à cause de son image d’auteur engagé et polémiste, on a trop souvent tendance à oublier que Spike Lee est aussi et surtout un cinéaste de talent. Et s’il est vrai que certains de ses films s’enlisent parfois, en général dans leur dernière partie, dans une veine démonstrative un peu trop appuyée (voir THE VERY BLACK SHOW, par ailleurs passionnant, vif, foisonnant et drôle), l’énergie de sa mise en scène fait de lui un réalisateur hautement recommandable, ne serait-ce que pour des questions purement esthétiques. Ceci dit, Spike Lee est bien moins sentencieux et donneur de leçon qu’on a souvent pu le dire, dans la mesure où, comme c’est le cas dans ce superbe DO THE RIGHT THING, il se poste surtout dans une position d’observateur, attentif, sensible.
Le film se déroule sur une journée de canicule dans un quartier de Brooklyn, au terme de laquelle les conflits, qui ne sont pas seulement raciaux mais opposent aussi les sexes, les générations, les communautés ou, surtout, les positionnements individuels, vont déboucher sur une explosion de violence. Ne partez pas ! Car il serait vraiment dommage de passer à côté de cette petite merveille par peur de se retrouver face à un film à message ancré dans le social réaliste tendance petit documentaire fiction à la française, avec message de paix, d’amour et de bisous en fin de course. Après un générique électrisant (chorégraphie de l’actrice Rosie Perez), amorçant avec une énergie assez stupéfiante l’esthétique radicale du métrage (contrastes violents, couleurs saturées, plans basculés, angles et contre-plongées extrêmement expressifs – superbe travail du directeur de la photographie, Ernest Dickerson, plus tard réalisateur de l’intéressant BONES), générique qui introduit une chanson qui sera un élément maître de l’intrigue, DO THE RIGHT THING s’ouvre sur la voix-off de l’animateur d’une radio de quartier, présence neutre et bienveillante du seul personnage qui restera simple observateur de la flambée de violence), nous accompagnant, doucement mais fermement, dans la découverte d’un lieu en circuit fermé, un baril de poudre que la moindre étincelle peut embraser. Spike Lee va faire monter la pression avec subtilité, lentement, dans un climat étouffant renforcé par la chaleur accablante dont le poids est constamment révélé, tant par les séquences isolées (la bouche d’incendie) que par le travail sur la photographie.
Mais la grande intelligence de Spike Lee est précisément de ne pas enfermer son film dans un déroulé monochrome, et il parvient dans le même mouvement à introduire, sur la base de cette même atmosphère de tension et d’apathie, des plages d’apaisement, des instants d’une originalité soufflante – superbe séquence érotique des glaçons. Le film est, dans son ensemble, un plaisir de mise en scène, un dispositif où, par un simple changement d’axe, le point de vue de la caméra devient point de vue subjectif, un regard sans concession où une séquence célèbre du film LA NUIT DU CHASSEUR trouve un écho moderne aussi iconoclaste qu’il est pertinent. Et le récit bascule avec la même finesse, sur la base d’une broutille dérisoire sur le point de dégénérer, révélant des tensions plus sourdes, plus profondes, dans la dernière partie du film. Des tensions que Spike Lee aura su mettre à jour par la seule force de sa mise en scène, appuyé par une galerie de personnages impressionnante soutenue par de remarquables interprètes.
 
E comme… L’ENFANT DU DIABLE, de Peter Medak (Canada, 1980)
Titre idiot et totalement hors-sujet pour THE CHANGELLING de Peter Medak, dont il avait été question précédemment pour son très bon ROMEO IS BLEEDING. L’ENFANT DU DIABLE n’est donc pas le bébé de Rosemary, mais un enfant noyé hantant une demeure dans laquelle s’installe un musicien (George C.Scott) après le décès accidentel de sa femme et de sa fille. Celui-ci, confronté aux manifestations de plus en plus pressantes du fantôme de « l’enfant échangé » du titre original, va tenter de percer le mystère de sa disparition.
Alors que se déroule cette enquête de forme classique, aux implications de plus en plus clairement sociales et politiques, le film progresse dans une forme extrêmement soignée, se manifestant notamment par l’omniprésence de reflets au sol – lacs, asphalte humide… – suggérant très tôt la nature souterraine et le destin de la présence planant autour de George C.Scott. Très beau travail sur le cadre et sur le montage sonore (avec entre autres ce son martelé au sens propre du terme) pour un joli film conçu « à l’ancienne », très peu porté sur le spectaculaire et les effets spéciaux. Le revers de cette approche, outre une photographie un peu terne, c’est sans doute précisément son classicisme un peu trop convenu, académique et un rien désuet, pour un film qui succède à des œuvres esthétiquement et narrativement plus ambitieuses et plus abouties comme TRAUMA de Dan Curtis, ou le plus récent CERCLE INFERNAL de Richard Loncraine (magnifique film, récemment édité dans une copie atrocement recadrée, quelle déception !), auquel le film de Peter Medak ressemble sur plus d’un aspect, sans jamais parvenir à l’égaler. Une œuvre estimable mais datée.
 
F comme… FLESH, de Paul Morrissey (USA, 1968)
Si je connaissais déjà du trio Andy Warhol / Paul Morrissey / Joe Dallessandro le film DU SANG POUR DRACULA (je n’ai pas vu CHAIR POUR FRANKENSTEIN, et l’absence de VO sur les DVD de René Château ne m’encourage guère à sortir le portefeuille !), je n’avais jamais eu l’occasion de goûter à la trilogie FLESH / TRASH / HEAT. C’est chose faire avec ce FLESH observant la journée d’un jeune prostitué (Joe D.) marié avec enfant à une lesbienne, et très honnêtement, ça me fait une belle jambe !
Je ne suis pourtant pas hermétique au travail d’Andy Warhol, d’après ce que le (très) peu que j’ai vu de lui me donne à penser, mais je dois bien l’avouer, je ne suis absolument pas entré dans ce film, dans son esthétique minimaliste, principalement caractérisée par un montage cut (avec décrochements sonores parfaitement audibles) assez intéressant à vrai dire, mais qui est effectué constamment et sur toute la durée du métrage… J’avoue que le sale gosse qui sommeille en moi a fini par faire un parallèle entre ces coupes brusques saucissonnant chaque plan séquence et un épisode particulièrement réussi de FUTURAMA où les personnages sont confrontés à un dérèglement temporel générant des micro-bonds en avant dans le temps. Plans séquences, donc, exclusivement des plans fixes avec zoom avant / arrière, mais sans aucun soucis de cadrage, ce qui est ostensiblement assumé : les acteurs jouent devant ou autour de la caméra, semblant n’avoir que faire de la présence de la caméra, qui ne saisit de l’action que ce qui se présente accidentellement devant l’objectif. Et ça aussi, d’un certain point de vue, c’est intéressant, mais sur 90 minutes, j’avoue humblement que j’ai fini par développer une vraie lassitude. Le film se construit au fil des rencontres et des passes de Joe D., dans la plus totale vacuité : Joe pose nu pour un vieillard libidineux qui l’entretient des statues grecques et du culte du corps. Il échange quelques conseils avec de jeunes prostitués inexpérimentés, en se la jouant pro blasé et sûr de lui. Il passe un moment avec des amis travestis plongés dans la lecture de vieilles revues de cinéma, qui finissent par parler de statues grecques et du culte du corps – ce qui, finalement, tombe plutôt bien, car Joe joue nu dans une grande partie de ses scènes. L’ironie de la démarche ne m’échappe pas, mais elle ne m’en paraît pas moins creuse.
Il est évident qu’un tel film ait pu avoir un certain impact à la fin des années 60, autant parce qu’il aborde son sujet en l’ancrant dans la banalité d’un quotidien plutôt tranquille et insouciant (rien à voir avec la descente aux enfers de MACADAM COWBOY), et surtout parce qu’il le traite par le biais d’une mise en scène bien plus provocante dans sa forme que dans son propos. Problème, et ça n’engage que moi, mais en 2006, FLESH ne me paraît plus provoquer autre chose qu’un ennui profond.
 
G comme… GHOST WORLD, de Terry Zwigoff (USA/Angleterre/Allemagne, 2001)
Pour une fois, avec l’adaptation cinématographique d’une bande dessinée, je ne pars pas totalement ignare, puisqu’elle m’a été offerte il y a quelques années, et que je l’ai même lue et assez appréciée. De ce strict point de vue, le film de Terry Zwigoff, à qui l’on doit également l’intéressant BAD SANTA, est une bonne adaptation, qui parvient à restituer l’atmosphère, l’ironie et le désenchantement de l’œuvre adaptée, que le film prolonge de quelques sous-intrigues s’intégrant assez harmonieusement au projet d’ensemble (la classe d’arts plastiques animée par Illeana Douglas – sujet : Fraternité et Communauté : l’art comme dialogue, avec une hilarante parodie de cinéma expérimental), un projet qui pourrait être une version high school d’AMERICAN SPLENDOR.
S’ouvrant sur un générique rythmé par un clip de Bollywood, le film démarre donc très bien, car, je vous le rappelle, j’ai un faible prononcé pour ce cinéma-fleuve. Les vacances d’été démarrent elles aussi, un grand soulagement pour les deux héroïnes, adolescentes cyniques évoquant irrésistiblement l’univers de DARIA (en croisant deux camarades de classe, elles lâchent cette réflexion qui m’a bien fait rire : « Il devrait faire gaffe, il va attraper le sida en la violant ! »), heureuses de laisser le lycée derrière elles, une bonne fois pour toutes. Elles ont donc devant elles tout un été pour zoner et penser à leurs projets communs. Mais une mauvaise blague faite à un pauvre type un peu paumé (excellent Steve Buscemi) va venir bouleverser chez elles les certitudes et le cynisme un peu puéril, sentiment de toute puissance ironique qui se craquèle et s’ouvre sur un retour à la réalité, à l’amertume et aux désillusions. Terry Zwigoff porte presque exclusivement son attention sur des personnages en marge, tour à tour amusants et pathétiques, dans un petit microcosme réjouissant, soutenu par un beau sens du détail. Rien de très renversant pour un film bien écrit et correctement mis en scène, mais, à l’exception de la séquence finale, ratée et totalement inutile, GHOST WORLD distille un charme sombre assez séduisant.
 
H comme… HEAVEN, de Scott Reynolds (Nouvelle-Zélande/USA, 1998)
Cinéaste très prometteur, Scott Reynolds risque pourtant de sombrer dans les limbes s’il continue à être aussi mal et peu distribué. Son étonnant UGLY n’a connu qu’une diffusion très confidentielle en France, HEAVEN est sorti directement en vidéo, se voyant au passage privé de VOST (et bon sang, que la VF est mauvaise !), et son dernier film reste à ce jour invisible.
Martin Donovan, acteur découvert chez Hal Hartley, interprète ici un architecte sur le déclin, plongé dans un divorce houleux, sa femme ne supportant plus sa dépendance aux jeux d’argent. Dans le night-club au cœur duquel il joue au poker, il fait la connaissance de Heaven, travesti et médium, étrange personnage capable de voir le futur, non pas ce qui pourrait arriver (il ne peut pas changer le cours des événements), mais bien ce qui va se passer, ce qu’il essaie « d’obscurcir », mais pas « d’occulter » comme il le précise. Exploité, manipulé tant pour sa nature que pour ses dons de divination, Heaven est au centre d’un récit complexe, le personnage vers lequel converge chaque parcours, tissant des liens d’amitié avec Martin Donovan pour le remercier du geste qu’il fera un jour. Le récit est noir, torturé, constamment déstructuré, Scott Reynolds rendant particulièrement difficile la tâche de différencier le souvenir, l’image mentale ou la prémonition. Moins ouvertement abstrait et fantastique que UGLY, souvent bêtement pris pour un film de serial-killer dérivé du SILENCE DES AGNEAUX, HEAVEN, lui-même assimilé à une variation de CRYING GAME, ce qu’il n’est pas, développe dans son intrigue un élément surnaturel passionnant, car totalement lié au travail de montage et de narration. Et de ce point de vue, le film sert avec un véritable talent ses objectifs, la mise en scène de Reynolds étant parfois impressionnante dans ses dispositifs, superposant notamment deux conversations ayant eu lieu à deux temps différents dans le même décor d’un restaurant, ou par le même mode (téléphone, dictaphone), les propos rapportés et parfois déformés déviant peu à peu, avec une subtilité étonnante, vers une conversation exclusivement induite et dirigée par le montage. Dans sa dernière partie, ce très bel exercice de style dévoile un projet singulier : c’est un film noir à la narration disloquée, ce que l’on a déjà pu observer ailleurs, mais la déstructuration est ici littérale et personnifiée par le superbe personnage d’Heaven, trans humain, calculateur et manipulé, extraverti et opaque, inquiétant et émouvant.
 
I comme… IN THE WOODS, de Lynn Drzick (USA, 1999)
“Dans les bois, nous annonce la jaquette, les cris ne peuvent rien changer!”. Très juste. Surtout quand l’action se déroule presque exclusivement en ville. Après le succès considérable du PROJET BLAIR WITCH (à mes yeux, un concept malin et original pour un résultat décevant), la forêt est soudain devenue un incontournable sujet d’inspiration, dont j’avais découvert une variation filandreuse avec le suédois THE UNKNOWN. En voici un autre succédané un peu fauché, qui s’adonne cependant bien plus au classique film de monstre, et ressemble en fait à un remake Z de RAZORBACK.
Ambiance trouble dans une petite ville américaine : un insaisissable homme sauvage assassine, les hamsters de l’animalerie du coin se mangent entre eux, et comme les maisons brûlent en cas d’incendie, la vie est décidément bien dure pour notre héros, pompier de son état. Partie chasser avec un collègue pour oublier les problèmes du quotidien (à commencer par sa femme, dont je me demande si l’intention était bien de la rendre aussi antipathique, ou si Lynn Drzick, également scénariste, considère vraiment qu’il est normal d’accueillir son conjoint à coups de baffes s’il a le malheur d’avoir bu une bière pour se changer les idées après avoir vu une jeune fille périr brûlée vive), notre pompier découvre dans les bois une tombe, et comme il se demande si, des fois, ce ne serait pas une victime du tueur qui rôde, il décide de creuser, pour voir. Et bien non ! Il déterre en fait les restes d’une créature, qui retrouve alors la vie et se met à faire ses propres victimes dans son coin, rapportant les restes humains à notre héros comme le ferait un chat fier de ses exactions.
Dans le genre inepte, laid, passionnant comme un rat mort et hautement incohérent, IN THE WOODS pourrait être exemplaire. Si j’ai bien suivi, la créature en question ne serait qu’un chien, mais attention : un chien tué par un autre monstre, si, si, un monstre créé il y a plusieurs siècles par des sorciers pour être utilisé lors de batailles opposant des royaumes en guerre (superbe flash-back où deux figurants vaguement costumés et n’ayant visiblement jamais tenu une épée entre les mains font semblant de se battre dans la forêt, une information précieuse transmise par télépathie à notre héros par le monstre n°2). Problème(s) : déterré par le pompier, le chien-monstre le prend pour son maître, tandis que le monstre-monstre veut re-tuer le chien (« j’ai dit couché !!! »), la solution pour mettre un terme à cette terrible histoire (et à ce métrage épouvantable) est donc toute trouvée : il faut ré-enterrer Médor. Ils auraient pu trouver plus con encore, mais il aurait fallu trouver les financements pour soutenir l’écriture, et avec l’homme sauvage, fausse piste mollement suivie qui ralentit considérablement une intrigue qui n’en avait surtout pas besoin, c’est déjà suffisamment dense comme ça, merci.
 
K comme… KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN, de Tim Metcalfe (USA, 1996)
Réalisé par le scénariste de l’intéressant KALIFORNIA et produit par Oliver Stone, KILLER nous est vendu comme un énième film de serial killer qui trouve sa supposée originalité dans sa base historique (le film est un récit de l’incarcération de l’assassin Carl Panzram) et dans sa réflexion sur le bien fondé de la peine de mort.
En réalité, le film est en retard d’une guerre, ou de plusieurs, ne serait-ce que par son scénario, très proche du roman « De Sang Froid » de Truman Capote, l’académisme en plus. Après une introduction faussement documentaire, le film s’enlise vite dans une mise en scène plate et, via le personnage de ce jeune juif idéaliste, fraîchement embauché comme gardien de prison, et qui va découvrir que Carl n’est pas un monstre mais un être humain qui souffre, le projet s’enferme prestement dans une écriture trop évidente : on voit très vite, et trop bien, vers quoi ce petit film soigné mais insignifiant nous mène. Film à costumes, film de prison, reconstitution historique et discours humaniste louable certes, mais affreusement terne et démonstratif. Les efforts de mise en scène du réalisateur semblent assez vains, s’appuyant trop exclusivement sur un scénario appliqué qui s’efforce timidement de bousculer la narration par le biais de flash-back (symbolisés par un passage au noir et blanc lors des transitions) et le recours à des images d’archives sur fond de voix-off dont on use et abuse jusqu’à la rendre parfois insupportable. Aucun risque ici de se perdre, et les efforts de Metcalfe tendent surtout à maintenir dans cette alternance du passé et du présent les pieds du spectateur solidement collés au plancher des vaches. Au bout du compte, KILLER ressemble surtout à du téléfilm de luxe, soucieux de paraître sérieux, méprisant la volonté de choquer, mais également incapable de déranger ou de questionner son spectateur. Pas très intéressant.
 
L comme… LE LOCATAIRE, de Roman Polanski (France/USA, 1976)
S’il serait sans doute un peu injuste de dire de Polanski qu’il est artistiquement mort, force est de constater qu’il ne se met plus en danger depuis un bon moment, voguant sur les plages tranquilles du cinéma consensuel – LE PIANISTE, OLIVER TWIST), ses dernières œuvres « sulfureuses » (LA NEUVIÈME PORTE, ou LUNES DE FIEL que je viens de revoir) étant de très bons films, pourtant à cent coudées en dessous du cinéma intense et halluciné des années 60/70.
Il est donc toujours bon de revisiter les débuts de carrière du cinéaste, d’une puissance restée inégalée, comme c’est le cas pour ce LOCATAIRE cauchemardesque, film qui semble clore ce que l’on pourrait considérer comme une forme de trilogie, ouverte en 1965 avec RÉPULSION et prolongée en 1968 avec ROSEMARY’S BABY : trois peintures brillantes empreintes de folie, d’angoisse et de paranoïa dépressive, poisseuse, hautement inconfortable, trois films se déroulant dans trois métropoles (Londres pour RÉPULSION, New York pour ROSEMARY’S BABY et Paris pour LE LOCATAIRE) perçues chacune par le prisme déformant du regard subjectif de personnages sombrant peu à peu dans un délire aux contours abstraits, frôlant de façon presque impalpable avec le fantastique. De tons et de formes assez différentes, ces trois œuvres, qui comptent parmi ce que Polanski a produit de plus remarquable, illustrent dans des approches surprenantes une vision dérangeante de la psychose, vécue, douloureusement, de l’intérieur : psychose meurtrière de Catherine Deneuve dans le huis clos d’un appartement se dégradant en parfaite harmonie avec des fêlures mentales données à voir de façon spectaculaire et terrifiante ; impressionnante plongée dans la paranoïa d’une femme enceinte, Mia Farrow, persuadée d’être l’objet d’un complot sataniste peut-être avéré.
L’occasion m’est fournie par la redécouverte du film en DVD de le voir en version originale, jamais diffusée en France pour la simple et bonne raison que le film, co-production entre la France et les Etats-Unis, a été post-synchronisé dans les deux versions – à vue de nez, un tiers du film a été tourné en français, le reste étant en anglais. La version française est très bien conçue, et les voix anglaises peuvent être un peu déstabilisantes quand interviennent certains acteurs comme Gérard Jugnot, Claude Piéplu, Josiane Balasko ou Michel Blanc, mais voir le film en anglais s’avère très intéressant, pour les belles prestations de Shelley Winters ou Melvyn Douglas, mais aussi pour le décalage dans la perception du film lorsque, comme c’est mon cas, on l’a déjà vu à plusieurs reprises. C’est par le biais d’un stupéfiant plan séquence, d’une complexité préfigurant une séquence célèbre du TÉNÈBRES de Dario Argento, que s’ouvre ce film étrange, un générique troublant, porté par le très beau thème composé par Philippe Sarde, à la fois paisible et lugubre, et qui introduit d’emblée, par de discrets effets visuels, les éléments fondateurs de l’enfer que nous nous apprêtons à découvrir – schizophrénie, ubiquité. Adapté de Roland Topor, LE LOCATAIRE développe un élément absent de RÉPULSION et de ROSEMARY’S BABY, à savoir un humour noir prononcé et très porté sur l’absurde, un humour désespéré en tout cas, qui ne vient jamais, bien au contraire, désamorcer la tension grimpante et galopante d’un récit s’achevant sur un paradoxe effarant, souligné par un hurlement indescriptible et définitif.
Roman Polanski interprète le rôle principal, celui de Trelkovsky, petit employé de bureau timide et maladroit, qui s’installe dans un appartement libéré suite au suicide de son locataire précédent, Simone Schoule, hospitalisée dans un état désespéré après s’être défenestrée. Trelkovsky se retrouve vite pris dans les tirs croisés de querelles de voisinage, féroce lutte de pouvoir où les forts, tyranniques, écrasent et humilient les faibles, martyrisés. Une atmosphère caustique et très sociale, qui s’émaille peu à peu de touches d’étrangeté de plus en plus inquiétantes et illogiques, alors que Trelkovsky se persuade de la malveillance de son entourage, et de sa volonté de le voir remplacer Simone Schoule, corps et âme. Voyeurisme, paranoïa, humiliation, travestissement, accès inquiétants de violence (qui, naturellement, se tourne alors vers les plus faibles, comme dans cette hallucinante séquence du parc, montrant Polanski administrer, brutalement et sans raison, une gifle spectaculaire à un enfant en larmes), le film se fait de plus en plus inconfortable, avant de basculer dans sa dernière partie, traversée d’hallucinations glaçantes, sur un registre totalement cauchemardesque. Un parcours exprimant une terreur et un mal-être intenses, un film qui vous fera souffrir et à côté duquel vous ne devez donc surtout pas passer.
 
M comme… MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE, de Tanio Boccia (Italie, 1964)
Bon, on a eu quand même très peur, et on se sent très mal maintenant, c’est malin – mais après tout, n’est-ce pas précisément ce que l’on vient chercher, et ce que l’on ne trouve presque jamais, dans le registre de l’épouvante ? Quoi qu’il en soit, cette aventure de Maciste va faire une pause et nous permettre de souffler un peu.
Va pour Maciste et les filles de la vallée (« salut Maciste ! Tunique ? »), petit péplum des familles comme il s’en produisait à la chaîne à l’époque en Italie, un genre comparable au film de cape et d’épée français dans sa gestion du cahier des charges, n’esquivant aucun poncif, mais souvent préférable à sa ré-appropriation hollywoodienne d’un académisme ronflant. On est tout de même ici dans le dessous de panier. Le résumé annoncé par la jaquette n’a bien sûr strictement rien à voir avec le récit à l’écran – oui, mais bon, vous n’imaginez tout de même pas qu’on va le regarder avant de la rédiger, non plus, hein, nous, on veut bien le vendre, mais c’est vraiment tout. Pas de Maciste vivant des jours paisibles entouré de filles dans une vallée avant d’accepter à contre-cœur d’aller jouer les redresseurs de torts, donc, mais à la place, nous avons droit au récit des exactions de la perfide princesse Fedora (Tarina ? Tarama ? Fadira ? J’ai oublié.), laquelle convoite, dans son désir sans fin de conquête, la Vallée des Verts Pâturages, site idyllique inaccessible car protégé des dieux par l’infranchissable Vallée des Échos Tonnants. Seul le clan des Gamali, peuple d’au moins douze personnes en exode, errant à la recherche des Verts Pâturages, peut accéder à ce paradis terrestre. Aussi, la princesse Trucmuche décide de s’attaquer à eux pour obtenir, d’une façon ou d’une autre, l’accès au site convoité. Ça va mal ! Alors un prêtre va dans une caverne faire une prière ou deux, et pouf ! Dans un éclair de fumée, les dieux emplis de mansuétude leurs envoient le fier Maciste, qui apparaît dans la grotte frais, dispos et huilé. Et c’est parti pour un tunnel, assez laborieux pour tout dire, de lancer de rochers, de combats, de trahisons, de manipulations, de musique pompière, de décors et de costumes mille fois recyclés, et rassurez-vous : les Gamali iront paître dans les Verts Pâturages, et les méchants seront punis.
Pas exactement du cinéma qui m’excite en somme. Je me suis tout de même un peu réveillé à deux reprises. D’abord lors d’une séquence où Maciste monte un cheval qui n’a pas l’air très content de faire du cinéma et semble fort gêné par son mors, ce qui a pour conséquence de le voir la gueule constamment grande ouverte quand elle ne tente pas de surpasser le musculeux Kirk Morris dans l’art difficile de la post-synchronisation : largement de quoi vous faire sourire, je pense. Ensuite lors de la visite du cœur caverneux de la Vallée des Échos Tonnants, seul passage du film présentant quelques petites qualités plastiques (belle photographie) et un peu de fantaisie. Pour le reste, à moins d’être un inconditionnel forcené du genre, le film ne présente pas l’ombre d’un intérêt.
 
N comme… NIGHT TERRORS, de Tobe Hooper (Canada/Egypte/USA, 1993)
Après le médiocre SPONTANEOUS COMBUSTION et avant LE CROCODILE DE LA MORT, je continue d’explorer les fonds de tiroir et les petites raretés de la carrière inégale et déclinante de Tobe Hooper avec ce NIGHT TERRORS (ou NIGHTMARE) produit en catastrophe par la firme Cannon, elle-même en pleine débâcle. Bombardé sur le projet quelques jours avant le début du tournage d’un film sans scénario (comme le pauvre Jean Rollin à l’époque du désopilant LAC DES MORTS-VIVANTS) après le désistement du réalisateur Gerry O’Hara (auteur de FANNY HILL, qui n’est pas la fille de Benny, lequel ira se consoler en mettant en boîte un MUMMY LIVES interprété par Tony Curtis, film à la réputation désastreuse), Tobe Hooper fait ce qu’il peut pour sauver les meubles. Avec enthousiasme, car il considère tout de même que ce NIGHT TERRORS a marqué le début d’un retour aux affaires, à vrai dire peu concluant malgré la réussite relative du correct THE MANGLER. On jugera sur pièce avec son intriguant MORTUARY, le cinéaste n’ayant pas connu de distribution en salles depuis des lustres.
Retour aux affaires, c’est un peu vite dit au vu de ce film incohérent qui, après une introduction nous présentant le Marquis de Sade (Robert Englund) emprisonné mais toujours aussi maléfique, qui incite un prisonnier à se crever les yeux juste en lui parlant, nous balance dans l’époque contemporaine, sur les pas de Genie, qui débarque en Égypte pour retrouver son archéologue de papa (William Finley, toujours aussi improbable, célèbre pour son rôle dans PHANTOM OF THE PARADISE). Elle est bientôt menacée par l’emprise de Paul Chevalier (Robert Englund itou), probable réincarnation de Sade, qui convoite son innocence et sa jeunesse. Difficile à avaler tout de même, Genie étant interprétée par l’actrice Zoe Trilling, dont on a pu admirer l’absence de talent dans THE BORROWER de John McNaughton, DEMON HOUSE II ou encore HELLBOUND avec Chuck Norris (disponible en DVD chez Prism Leisure sous le titre grotesque « FLIC OU ENFER »). Une comédienne qui irradie une vulgarité hallucinante mais que l’on essaie de nous vendre ici comme une pure et douce créature, ce qui risque fort d’en faire ricaner certains.
Au fil d’une intrigue totalement décousue, on apprécie tout de même un assez beau travail sur la photographie qui parvient à rendre le métrage agréable, surtout par comparaison avec le terne et laid SPONTANEOUS COMBUSTION. Bien sûr, le Marquis de Sade nous est ici vendu comme un monstre de machiavélisme, Tobe Hooper poussant le bouchon jusqu’à nous envoyer dans les pattes des séquences oniriques « à la Freddy Krueger », un personnage de série Z qui n’a donc strictement rien à voir avec Sade – et je ne rate pas l’occasion pour vous orienter au passage vers le magnifique QUILLS de Philip Kaufman. Tobe Hooper avoue puiser son inspiration dans l’œuvre de Ken Russell, dont il parvient certes à restituer le goût pour la vulgarité tapageuse (voir cette séquence érotique sous une tente baignée dans une violente couleur rose bonbon), mais dont il n’égale pas, loin s’en faut, la puissance visuelle, les séquences oniriques évoquant bien davantage un GOTHIC de prisunic qu’autre chose. Il en découle un penchant marqué pour le ridicule, assez divertissant avec un peu d’indulgence, mais trop creux, improvisé et cousu de fil blanc (à aucun moment les flash-back sur le Marquis de Sade ne viennent enrichir le récit ou simplement trouver une justification narrative ou esthétique). Un puzzle assemblé à coups de poing, grotesque, vulgaire, décadent ? J’aurais été nettement plus intéressé si ça avait été le cas, mais la nullité vertigineuse de l’interprétation et l’accumulation molle de scènes foncièrement inutiles privent le film de cet état de grâce.
 
Bref, sur ce je vous abandonne dans l’attente de la seconde partie, car on ne vide pas la mer avec une petite cuillère, ni avec une louche d’ailleurs, et je vais de ce pas plonger dans la suite de la sélection.
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Marquis, vous êtes sûr que c'est sage ?

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Vendredi 28 avril 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire


(Photo : "Je vous déteste tous" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
Continuons notre escapade télévisuelle dans la série MASTERS OF HORROR. Je pioche encore une fois dans le sac rempli (de moins en moins) de cassettes HI-8, le plus beau des formats vidéo, je le rappelle, sur lesquelles un ami américain (Et oui ! Mais la comparaison s'arrête là !) m'a envoyé avec dévotion l'intégralité de la série dûment magnétoscopée à la télé U.S. Pour nous, petits français, nous aurons bientôt un motif pour nous arrêter de râler, car finalement la série s'apprête à sortir à la location sous peu, avant l'été (et à la vente à la rentrée).
 
Pioche ! Et c'est Carpenter qui sort ! Juste après l'ami Argento, qui arrive toujours au bon moment dans les afters. Ça tombe bien car Carpenter cite allègrement l'italien, dans un geste de copinage, le cinéma à l'ancienne, et magnifique du reste, de CIGARETTE BURNS passant le fabuleux PROFONDO ROSSO (LES FRISSONS DE L'ANGOISSE en français, c'est déjà moins bien, pour ce film qui sortit à l'époque en version censurée, mais qu'on peut désormais trouver intégral chez Wild Side, ouf !). Les transitions hasardeuses, même dans les sacs en plastiques, sont toujours les meilleures !
 
Cinémaaaaaa ! Norman Reedus (acteur inconnu dans mon bataillon) est exploitant. Directeur d'une belle salle de cinéma à l'ancienne donc, avec vaste balcon et superbes tentures rouge profond. Et les affaires ne vont pas si bien que ça, ce qui est la moindre des choses quand on possède un monoplexe ! Malgré tout, Reedus propose à ses spectateurs une superbe programmation (PROFONDO ROSSO, par exemple, au hasard !). Pour arrondir les fins de mois et surtout pour faire en sorte de ne pas devoir lâcher la boutique, Reedus a un deuxième métier qu'il exerce en parallèle : il trouve des copies de films incunables et très rares pour les collectionneurs privés, copies qu'il fait payer au prix d'or (quoique, on le verra...). Et Reedus est terriblement doué pour ça.
Il se fait convoquer en pleine nuit par Udo Kier, étrange personnage croulant sous l'argent. Celui-ci, immense collectionneur à la collection de films quasi-parfaite, propose à Reedus de mettre la main sur un film des plus rares, pour ne pas dire le plus rare, à savoir le fameux LA FIN ABSOLUE DU MONDE, mis en scène par un étrange réalisateur dont on n’a jamais retrouvé la trace. Peu de gens ont vu le film. Peu peuvent témoigner de ce qu'il contient, au point que le film est devenu un mythe et trimballe une légende phénoménale. En effet, le film n'aurait été montré qu'une seule fois il y a une vingtaine d'années, au festival de Stiges. Et la projection se serait mal terminée, puisque tous les spectateurs, rendus fous par le long métrage, se seraient assassinés dans un mémorable bain de sang ! Peu de survivants, donc !
Kier n'a jamais vu le film, mais collectionne tout ce qui s'y rapporte : accessoires, qu'il montre à Reedus, et aussi l’un des rares acteurs qui ait survécu, qu'il garde dans son salon, enchaîné ! L'homme ressemble plus à une créature difforme qu'autre chose, son corps squelettique et sa peau blanchâtre le faisant ressembler à un spectre plus qu'à un être humain. Incapable d’aligner un mot, la "chose" captive qui fut autrefois un acteur a deux plaies béantes et circulaires dans le dos, cicatrices ineffaçables. Devant le spectacle de ce monstre humain, devant l'aveu même de Kier qui se considère lui-même comme un monstre et un sale type, Reedus est épouvanté mais aussi fasciné. Comme Kier paye rubis sur l'ongle, il se met en marche tout de suite pour retrouver la copie.
Sa première démarche est de retrouver un excellent critique qui aurait assisté à la fameuse séance au festival de Stiges, mais qui depuis vit en reclus et s'est retiré des affaires...
 
Est-ce parce qu'on lui a laissé carte blanche ? En tout cas, John Carpenter ne s'est pas privé de parler bizness. Le scénario n'est pas de lui (comme souvent dans la série, c'était déjà le cas du film d’Argento), mais il n'empêche, on sent bien qu'il n'a pas été nécessaire de motiver beaucoup le gars Carpenter pour qu'il s'amuse avec sa copie ! Enfin bon, s'amuser, c'est vite dit...
Saluons tout d'abord la belle idée, simple mais magnifique, qui sous-tend le moyen métrage. Un film qui rend fou, un film qui plonge ses spectateurs dans la folie et dans le meurtre. Ne serait-ce que sur le papier, on se mord les doigts de ne pas avoir pensé à aborder le sujet auparavant. [Vous savez que j'aime les déclinaisons oulipiennes, et là encore je rêve d'une série, et même d'un nouveau genre, les films de "film qui rend fou". Avouez que ça serait classe... En même temps, certains ont déjà été faits...] 
Dans les faits, CIGARETTE BURNS remplit complètement le cahier des charges de la série. Progression linéaire (enfin... On va voir que ce n'est pas si simple !), héros hanté par son passé, puis rédemption (ou anti-rédemption), parcours initiatique irréversible (le temps détruit tout, mais l'éternité aussi, nous voilà propre), confrontation finale, retournement (ici anti-retournement par l'absurde), et belle progression fantastique classique. Sur ce dernier point et dans le ton général de cet épisode, Carpenter revient sur des chemins parallèles à certains qu'il a déjà foulés. La stagnation du temps qui n'est perturbé que par les événements d'Apocalypse (logiques et presque attendus, mais auxquels on ne se fait décidément pas, thème déjà abordé par la bande et par l'épisode, joli zeugma, réalisé par Stuart Gordon) sonnent dans un sombre écho, comme une variation sur, sans doute, l’un des deux ou trois plus beaux films de Carpenter : PRINCE DES TÉNÈBRES (film proprement hallucinant). Dans l'architecture globale des éléments que je viens de vous décrire, on pense également, et c'est d'une extrême logique, à L'ANTRE DE LA FOLIE, quoique, sur ce point, il convient d'être précis dans l'évocation ! Cette architecture, c'est bien normal, est celle, en fait, d'un récit lovecraftien très classique (d'où aussi un mimétisme avec le DREAMS IN THE WITCH HOUSE de Gordon). Normal dès lors qu'on puisse faire le parallèle avec L'ANTRE DE LA FOLIE, qui faisait moult appels du pied à l'auteur de Providence (Lovecraft était de Providence, USA, en Nouvelle-Angleterre, name dropping...). Malgré tout, il ne faut pas voir CIGARETTE BURNS comme un décalque ou un remake des films cités. Loin de là, le moyen-métrage possédant en effet sa propre logique et sa structure spécifique. Mais disons que sur certains détails, certaines articulations ou certains thèmes plus mineurs, on ne peut s'empêcher de voir ce nouveau cauchemar qu'est CIGARETTE BURNS comme une résonance des précédents, ce qui laisse pour le carpenterophile dévoué une nette impression de "j'ai déjà rêvé ça en à peine moins pire, faîtes que ça s'arrête", absolument ignoble. Mais pour celui qui passe par là sans avoir  vu le reste, la plongée au détour d'une série télé risque d'être également des plus violentes.
 
Ce qui frappe d'abord, et c'est le seul rapprochement que l’on puisse faire avec le JENIFER d'Argento (c'est d'ailleurs encore plus fort ici sans doute), c'est l'incroyable délimitation du temps imparti, l'appropriation tout bonnement soufflante avec laquelle Carpenter enclenche ses 52 minutes ! On ne sait jamais quand ça va s'arrêter, ni combien de temps s'est déjà écoulé, et la maîtrise du format est impeccable, et même plus : impressionnante. C'est dans cette étrange temporalité, et peut-être aussi dans le fait que le film est censé se dérouler dans plusieurs pays, sans qu'on ait, paradoxalement, l'impression de bouger (le montage fait le voyage), que le film enlise avec délice son spectateur avec le plus de force. Là encore, c'est une structure très cinématographique, ou mieux encore, très cinématographiquement payante, qui est utilisée : celle d'une espèce de slowburn (complètement anglo-saxon) vraiment étonnant. Le film avance, et il est axé sur une quête, sur la découverte d'indices (assez attendus en général, comme chez Lovecraft). La progression est linéaire, et l’on est en droit d'attendre un certain suspense. Mais à mesure que l'on avance, comme souvent dans les pires cauchemars, nous avons la nette impression que notre vitesse décroît, que nos pieds patinent dans l'asphalte mou et fondu qui colle aux semelles, que la progression est de plus en plus pénible. Prévisibilité du récit d'horreur, impression de course de plus en plus ralentie, pseudo-déplacements géographiques (et temporels fatalement), quelque chose coince, quelque chose grince, quelque chose ne va pas. Comme disaient nos amis poètes américains, il y a du sable dans la vaseline ! À ce point de sensation (qui court de la première à la dernière scène), je vous le dis, amis spectateurs, on est mûr ! Il n'y a plus qu'à cueillir. De cet enlisement naît le pire... Le récit est progressif, ne l'oublions pas, est initiatique aussi. Les bobines se succéderont sans fin, on n'y échappera pas, certes, mais on sait qu'à chaque marque de changement de bobine justement (ce que signifie l'expression anglo-saxonne "cigarette burns") le Pire est là, tapi quelque part, et de toute façon, sans aucun doute, en toute prévisibilité, ça va faire encore plus mal. Mais savoir cela ne change rien, n'arrange rien et ne met pas notre esprit dans l'attente et la résignation. L'attente du surgissement est quasiment immonde, et quand le Mal déboule, je vous le dis, on est mûr, les semelles bien engluées ! En un mot, quand ça se déchaîne, c'est l'Horreur, l’Impuissance, la Violence Indicible !
Euh, oui... Ben moi, je dis que faire endurer cela dans le cadre d'une série télé balisée, qu'on s'appelle Carpenter ou pas, chapeau ! Et bonjour l'angoisse. Vous êtes prévenus.
 
Voilà pour l'essentiel, et si j'étais honnête, je devrais m'arrêter là. On peut d'ailleurs passer amplement ce paragraphe, qui ne fera qu'évoquer quelques détails. Chemin faisant, Carpenter déploie en effet moult réflexions, grandes et petites, sur le cinéma et l’art. Il associe directement d’abord le Cinéma (ou l’Art, après tout) à une sorte de propagande, ou mieux, de terrorisme. Le réalisateur de LA FIN ABSOLUE DU MONDE est une espèce d’individualiste, un anarchiste absolu, vendu à son art corps et âme. Le film sera financé par des réseaux de contre-pouvoir ! Tant qu’à faire. Le cinéma n’est qu’un danger, un pari difficile à prendre, et pour cause : on joue, côté spectateurs comme côté concepteurs (artistes), sa propre vie. Le cinéma, c’est l’engagement. Pas politique, forcément, mais l’engagement d’une vie dans l’exploration des côtés les plus obscurs, avec ce que cela peut engendrer comme risques. De son côté, le spectateur, réceptif mais aussi démuni devant le film, est une victime potentielle. Comme dans son sommeil, on l'attaque pendant la projection au moment où il est le plus faible. Devant le film (ou devant un film), il est dans la position la plus sensible : éveillé mais soumis à la narration et aux idées d’un autre, prêt à recevoir les pires horreurs, lui aussi risque sa vie.  Sur un plan plus social, le cinéphile est stigmatisé comme un collectionneur obligé d’une passion mortifère elle aussi, cherchant un horizon inatteignable (il y a toujours un film qui nous manque cruellement), et cherchant sans cesse une dose plus forte. C’est l’addiction (Carpenter met bien le doigt dessus d’ailleurs : le risque du parcours des collectionneurs et de rats de cinémathèques est le plus grand et le plus destructeur, et finalement, la fin de CIGARETTE BURNS avec le retour d’un personnage qui a introduit la quête (je vous laisse la surprise), est une façon de remettre le film au cœur du débat, et non pas la recherche du film et le fantasme a priori d’une dose encore plus forte. Les rats de cinémathèques, qui voient tout et veulent tout voir en encyclopédistes, sont des gens déjà morts !).
L’autre point plus important, comme je l’ai dit, c’est le but de la création cinématographique. Pas de réponse précise ici, mais Carpenter recentre le débat. Un film, sans aucun doute, doit viser l’Ultime, le Sublime, et doit tout remettre en cause. Pas étonnant dès lors que le réalisateur de la FIN ABSOLUE DU MONDE ait intéressé certains cercles de pouvoir. Carpenter donne une vision du cinéma qui finalement se révèle punk : le sublimissime ou rien du tout. L’aspect fantastique de CIGARETTE BURNS n’est sans doute pas que le film rende les gens fous, mais que celui-ci réunisse, dans un endroit inédit et commun, le spectateur, les concepteurs et l’objet. La bobine, la salle de cinéma, la caméra (la superbe séquence de torture), le spectateur, les acteurs, etc., matériel, support, fiction, c'est-à-dire le matériel comme le narratif (le concret et le pensé), tout cela valse dans un espace commun, dans un no man’s land inédit. Et c’est ça qui fait peur. Du coup, et dans le film de Carpenter et dans LA FIN ABSOLUE DU MONDE, nous sommes, comme eux, tous victimes du Temps, à sa merci. Et ça saigne ! Carpenter a donc eu le nez creux en faisant patiner cette temporalité, en nous y engluant pour mieux nous soumettre aux pires des violences, aux plus brutales et aux plus injustifiées (quoique…).
Je note que tous les personnages ont misé leur vie sur le Cinéma, mais qu’aucun n’est plus un spectateur normal, ou un concepteur normal. L’objet-film n’est plus qu’une variable dans leur addiction, et finalement, peut-être, la FIN ABSOLUE DU MONDE remet le film au cœur du débat (même le réalisateur est absent, perdu de vue depuis longtemps). C’est le film qui se venge. Comme si Carpenter nous disait que quand le cinéma cesse de viser le Beau ou l’Ultime, cesse de vouloir être le plus beau du monde, quand il n’est qu’une petite chose, un nom sur une liste, le retour de bâton est ultra-violent. Comme disait, et je le paraphrase, Robbe-Grillet, il faut se méfier d’un auteur qui n’aurait pas l’ambition d’avoir écrit le plus grand livre du Monde ! Et c’est peut-être ça que raconte CIGARETTE BURNS. La vengeance de Cinéma ou la vengeance du Film, deux personnages oubliés. [Allez faire un tour sur les forums de cinéma et vous verrez de quoi je parle. Beaucoup de cinéphiles cherchent à voir le plus de choses possibles. Au bout de quelques pages, vous aurez la nette impression que les films vus ne sont quasiment plus que des dates. Après avoir parcouru quelques forums, vous verrez que vous serez incapables de dire quels films ont compté le plus pour eux et quelles sont les choses que ces cinéphiles retiennent. Le cinéma est devenu un objet de collection et d’appréciation. Si les critiques parlaient de mise en scène de temps en temps, peut-être cette volonté d’allonger la liste sans jugement de rupture, disparaîtrait (c'est-à-dire sans qu’un film marque une étape et engage irrémédiablement la vie du cinéphile dans une direction inédite sans que l’on ne puisse jamais rebrousser chemin… Comment dire… Comme quand vous voyez un Derek Jarman pour la première fois : si vous appréciez le film, c’est un point de non-retour, et vous êtes obligés de faire un tri ensuite, de comparer avec le reste de votre vie cinéphilique…). Mais là, pour le moment, ce n’est pas le cas, tout finit par se valoir.] Le plus dérangeant finalement dans le film de Carpenter est qu’il met le doigt dessus, encore une fois. Y-a-t-il un seul personnage qui soit encore conscient qu’un film est un enjeu, un monde, et non pas un nom sur la liste ? Aucun, sans doute même pas le Héros qui lui, justement, est à mi-chemin… ce qui est assez normal (et intéressant) car il est aussi exploitant, il a une boutique à faire tourner, des dettes d’argent à éponger. [CIGARETTE BURNS, sans insister, montre aussi bien ça : dans le cinéma, tout se monnaye, du producteur au spectateur, tout est question d’argent.]
Il y en a un, en fait, qui est encore conscient de voir des films, et qui met, et pour cause, le film au cœur de tout. C’est le projectionniste ! C’est lui, l’élément le plus faible, le dernier maillon de la chaîne, moins important qu’un caissier ou qu’un spectateur, c’est lui qui a, paradoxalement le dernier mot. [Le projectionniste est souvent très mal payé, moins qu’un agent de sécurité par exemple. C’est le bout du bout de la fin de la chaîne !] Carpenter le fait apparaître brièvement, mais avec humour. Reprenant à son compte la théorie de Raul Ruiz (le spectateur, en clignant des yeux, refait forcément le montage du film et de fait, chaque nouvelle vision d’un seul film révèle à chaque fois un film différent ; et aussi la théorie selon laquelle il est impératif de dormir toujours quelques minutes pendant la séance), Carpenter nous montre le projectionniste enlever sur la pellicule de chaque film un photogramme. Pas douze, un seulement sur les 90x60x24 que contient un film d’une heure trente ! Il l’enlève, met le photogramme dans un classeur, et c’est tout. Encore un collectionneur, me direz-vous ? Non, il fait, sans rire, le director’s cut du film ! Ainsi, chaque copie d’un même film est unique, c’est même à chaque fois un film différent. Le projectionniste, c’est aussi lui, le maillon le plus inutile (paradoxalement) et le plus méprisé de la chaîne. [Un cinéma gagne plus d’argent quand vous achetez un coca-cola que quand vous payez votre place. Alors, le projectionniste, oui, symboliquement et concrètement, c’est l’élément le plus accessoire de l’Industrie Cinématographique, et encore, ça ne va pas s’améliorer dans les années à venir pour les raisons que vous pouvez deviner.] C’est le projectionniste qui fait le director’s cut ! Que c’est drôle et que c’est vrai ! En tout cas, par l’opération d’enlever un photogramme à chaque film, il personnalise le film, en fait un objet unique, remet le film au centre. CQFD.
 
Un autre passage du film est superbe, drôle et féroce comme un doigt tendu à tous. Celui de la torture parisienne, que je ne dévoilerai pas ici. Finalement, quel est l’enfer dans CIGARETTE BURNS ? La captation en temps réel sur support audiovisuel ! Le cinéma sans montage, le cinéma vérité ! Soit ça donne Videogag, soit c’est du snuff-movie ! Ce sont deux éléments d’une même chaîne. Et là aussi, le film se venge et remplace violemment champ et contrechamp. C’est toujours la même dialectique : le film finit par reprendre ses droits. Il y a dans cette scène quelque chose d’obscène, une chose taboue, interdite, que l’on n’a pas le droit de faire. C’est sans doute le point zéro du film, son enfer atomique. Après ça, le film bascule dans le tout Lovecraft, dans le déchaînement de l’horreur. Méchant retour de bâton. Le cinéma, c'est le montage. L'ami Carpenter, sur ce point, est bien d'accord avec moi ! [Laissez-moi frimer un peu...]
 
Question mise en scène, le film est beau. C’est le montage qui impressionne le plus. La photo est très soignée (par Attila Szalay, qui avait aussi fait celle de JENIFER), et la musique composée par le fiston Carpenter n’est pas sans rappeler l’Italie. Les acteurs assurent tranquillement, plutôt dévoués. C’est la gestion de ce rythme étrange qui est encore le point le plus frappant. Mais il me semble en avoir déjà trop dit. Exceptionnellement, je m’arrête là… L’essentiel est dit.
 
Vous pouvez rentrer chez vous…
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 24 avril 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica


(Photo de tournage de INLAND EMPIRE de David Lynch)

Chers Focaliens,
 
Je vous en avais déjà parlé l'année dernière, chaque année j'organise un concours, le Palmarès Tanaka. Il revient chaque année depuis 4 ou 5 ans, à l'époque du Festival de Cannes. La liste des films en compétition ayant paru hier, le Palmarès Tanaka revient donc comme un bon marronnier focalien.
 
Qu'est-ce que le Palmarès Tanaka ? C'est assez simple. Il se base d'abord sur un constat. Chaque année, au Festival de Cannes, un nombre impressionnant de films est sélectionné en compétition officielle, et un certain nombre de films hors-compétition. Nous avions constaté, Bernard RAPP, le Marquis et moi-même, chaque année, à l'annonce des résultats officiels, quand les prix et la Palme d'Or sont décernés, l'incroyable conservatisme, et souvent l'absolue médiocrité du palmarès. Des auteurs cotés mais faisant des films médiocres sont bien souvent récompensés, des films qui ne marqueront rien ni personne (et pour cause !), et encore plus, des films qui ne doivent leur prix qu'à des circonstances d'ordre politique (du style, "donnons à cette irakienne un prix pour protester contre les USA !"), c'est-à-dire des films primés pour des raisons tout sauf artistiques.
 
Voici les règles du Palmarès Tanaka. Il s'agit d'établir un palmarès alternatif. Notre palmarès Tanaka doit prouver que si les jurés faisaient bien leur boulot, et si leurs goûts n'étaient pas aussi conservateurs ou mus par des intérêts qui n'ont rien à voir avec l'art, nous verrions de bien meilleurs films en salles. Le palmarès Tanaka de l'année dernière a prouvé une fois de plus que nous avions fait les meilleurs choix ! Car oui, une fois les prix cannois officiels établis, et une fois décernés nos Prix Tanaka, nous allons en salles. Et nous allons voir tous les films de la sélection pendant l'année qui suit (enfin, ceux qui sortent en salles, car un grand nombre d’entre eux, comme THE MOAB STORY de Greenaway, absolu chef-d'œuvre, ou TAURUS de Sokourov, n'ont même pas droit à une sortie française, ne serait-ce qu’à trois copies pour toute la France ! Là aussi, c'est un scandale qui confère au Prix Tanaka toute sa légitimité). Nous allons voir donc tous les films, et on est bien obligé de le dire : chaque année, notre palmarès est carrément meilleur que le palmarès officiel ! Ce qui est aussi scandaleux, car nous votons sans avoir vu les films, et d'une, et avant que le Festival ne commence !
 
Voici comment je fais jouer mes amis (car on est invité à participer). Il y a deux façons de gagner, et donc deux gagnants chaque année. La première tactique est de faire le palmarès de son cœur. On vote pour les projets et les gens qui nous semblent intéressants. La deuxième façon de jouer est des plus vicieuses, puisqu'il s'agit de prévoir le Palmarès Officiel du festival de Cannes, c'est-à-dire de deviner qui va recevoir des prix ! Ludique, non ?
En général, les heureux participants à mon jeu utilisent une troisième technique. Non seulement ils font un palmarès du cœur, mais ils glissent ça et là quelques prévisions du Palmarès Officiel de Cannes !
À l'issue des votes, je fais un décompte pour chacun des prix. Pour chaque prix, je vois le film ou les acteurs qui ont reçu le plus de suffrages. Et le résultat, c'est le Palmarès Tanaka. Un palmarès complètement focalien et en général très beau.
Ça, c'est pour la vitrine (je vous avertirai bien sûr, chers lecteurs, des résultats cette année, comme l'année dernière !). Côté coulisses, les tanakiens (les gens qui ont participé au jeu) peuvent gagner un prix ! Je m'explique. Celui qui a donné le palmarès le plus proche du Palmarès Tanaka gagne un dévédé. Il est alors lauréat du Prix Tanaka. Celui qui a donné le palmarès le plus proche de celui du Festival de Cannes (donc le plus proche du palmarès du jury présidé cette année par Wong Kar-Waï) gagne aussi un DVD, choisi par mes soins. Ce dernier prix s'appelle le Prix Toscan !
Un élément important : mes joueurs doivent voter à partir d'aujourd'hui, jour de publication des films en compétition, jusqu'au premier jour du festival (le jour d'ouverture, où en général est présenté un film hors-compétition, DA VINCI CODE cette année). De ce fait, les tanakiens votent sans avoir été influencés par la presse et la rumeur, en totale indépendance et mauvaise / bonne foi !
Un jeu très dévolutionniste, qui permet de démontrer l'incroyable manque de jugeote des professionnels de la profession, puisque nous, amateurs éclairés, avons chaque année un meilleur Palmarès qu’eux, et de très loin.
 
L'année dernière, le vrai Jury du festival de Cannes a récompensé : L'ENFANT des frères Dardenne (très moyen, mais palme d'or), BROKEN FLOWERS de Jarmusch (moyen, mais Grand Prix), SHANGHAI DREAMS de Wang Xiachuai (aucun intérêt, mais Prix du Jury), CACHÉ de Haneke (Prix de la Mise en Scène, mérité celui-là), Tommy Lee Jones (Monsieur Bûche, comme diraient les Monty Python, un des acteurs les plus inexpressifs du monde) pour 3 ENTERREMENTS, meilleur acteur donc, et Hanna Laslo, meilleur actrice pour FREE ZONE, film sans intérêt aucun.
 
Nous, jury Tanaka, vous avions proposé le palmarès suivant : A HISTORY OF VIOLENCE de Cronenberg (Palme d'Or), LA VÉRITÉ NUE de Egoyan (Prix du Jury), MANDERLAY de Lars Von Trier (Prix de la mise en scène), LEMMING (prix du scénario et seule ombre au tableau, le film étant une catastrophe), Maria Bello (A HISTORY OF VIOLENCE) meilleure actrice, et Bill Murray (BROKEN FLOWERS) meilleur acteur.
 
Je ne sais pas si vous êtes allés voir ces films au cinéma cette année, mais je vous assure : il n'y pas photo ! C'est quasiment un sans faute  pour nous. [En même temps, c'est facile, car il est quand même absolument scandaleux que le Jury cannois n'ait donné aucun prix à Von Trier et à Cronenberg, qui ont signé les plus beaux films de l'année, comme par hasard !).
 
Cette année, voici la sélection officielle du festival de Cannes 2006, en compétition (par ordre alphabétique inverse des prénoms des réalisateurs, comme c’est la tradition pour le Palmarès Tanaka) :
PALAIS D’ÉTÉ de Lou Ye (Chine)
QUAND J’ÉTAIS CHANTEUR de Xavier Giannoli (France)
MARIE-ANTOINETTE de Sofia Coppola (USA)
FAST FOOD NATION de Richard Linklater (USA)
SOUTHLAND TALES de Richard Kelly (USA)
INDIGÈNES de Rachid Bouchareb (France)
EN AVANT JEUNESSE ! de Pedro Costa (Portugal)
VOLVER de Pedro Almodovar (Espagne)
L’AMI DE LA FAMILLE de Paolo Sorrentino (Italien)
IKLIMLER (LES CLIMATS) de Nuri Bilge Ceylan (Turquie)
SELON CHARLIE de Nicole Garcia (France)
LE CAÏMAN de Nanni Moretti (Italie)
LA RAISON DU PLUS FAIBLE de Lucas Belvaux (France)
LE VENT SE LÈVE de Ken Loach (UK)
LE LABYRINTHE DE PAN de Guillermo Del Toro (Espagne)
FLANDRES de Bruno Dumont (France)
RED ROAD de Andrea Arnold (UK)
BABEL de Alejandro Gonzalez Inarritu (Mexique-USA)
LES LUMIÈRES DU FAUBOURG de Aki Kaurismaki (Finlande)
 
Voilà. J’ai déjà bien des commentaires à faire sur cette liste, mais je n’en ferai point pour ne pas influencer mes votants. Notons contre toute attente l’absence de David Lynch. Bizarre… Disons simplement que la sélection est beaucoup moins clinquante que les années précédentes, et que le Prix Tanaka en ressort, quand c'est le cas, toujours plus punk ! On verra.
 
[Les années précédentes, les votants pouvaient voter pour les films hors-compétition de la sélection officielle mais pas cette année, cette liste étant mille fois trop longue !
Deuxièmement, nous attribuons les mêmes prix que le Jury Cannois Officiel (JCO, tiens !), certes, mais nous avons gardé un prix supplémentaire qui existait encore il y a quelques années à Cannes : le Prix de la Commission Supérieure Technique, prix qui en général servait à donner des médailles en chocolat ! Un des derniers fut TAURUS de Sokourov !]
 
Quant à moi, je vous prends tous à témoin, chers lecteurs, de l'incroyable perspicacité de ce jeu, et vous donne rendez-vous le lendemain du Palmarès, pour la comparaison des prix Cannois et Tanakiens. On va encore beaucoup s'amuser !
 
Ludiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je dois dire que, chaque année, j'envoie une invitation à jouer à ce concours aux journalistes professionnels. Je n'ai en cinq ans de Palmarès Tanaka jamais reçu ne serait-ce qu'une réponse !
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Vendredi 21 avril 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis


(Photo : "Shirt Laid et Dino" par Dr Devo)

Chers Focaliens,

 
Non, je ne vous ai pas oubliés, comment le pourrais-je, mais un emploi du temps de Ministre de la Culture m'a tenu éloigné de Matière Focale, différant ainsi la parution du 400ème article de ce site ! 400 articles, les amis ! C'est plutôt pas mal, même si, ces derniers temps, la cadence de parution n'est pas aussi importante que je le voudrais. Il y a des périodes comme ça, que voulez-vous...
 
Tiens, Mr Mort me signale que dans le Libé de ce matin, on trouve une expression focalienne dans le "cahier cinéma". À propos de HORRIBILIS, qui sort aujourd'hui (magnifique affiche, d'ailleurs), le journaliste utilise la fameuse expression "Ploucville USA" ! Bientôt, ils récupéreront mon "chez nous en Amérique" ! Soyons bons joueurs, car l'expression "Ploucville" n'est quand même pas d'une incroyable originalité, et quelqu'un d'autre a pu la trouver, bien sûr... Mais imaginez Matière Focale comme une espèce de Mecque secrète dans la vie cinématographique française, voilà un joli fantasme ! [Pourvu qu'ils aillent voir les commentaires surréalistes sur l'article sur REVOLVER de Guy Ritchie ! Allez y jeter un œil ! C'est n'importe quoi (et en même temps, pas du tout) et absolument délicieux !]
 
Alors Carpenter attendra, car le Destin fait que, pour ce 400ème article, nous allons parler d'Eric Rohmer, qui avait jusque-là largement échappé à nos services. Malgré son indéniable popularité chez les cinéphiles art et essai français, on peut le dire sans vexer personne : Rohmer, ce n'est pas ma tasse de thé. Pas particulièrement en tout cas. Je me souviens, dans ma jeunesse pas si lointaine, d'avoir un jour profité du fait que je faisais mon service militaire dans une grande ville bretonne, et de la Fête du Cinéma, pour aller voir BREAKING THE WAVES de Lars Von Trier. J'arrivais juste pile à l'heure dans la salle. La publicité s'achevait et je me suis retrouvé ensuite devant le générique de CONTE D'ÉTÉ ! Oui, euh... Que faire dans ces cas-là ? Changer de salle en sachant que le Von Trier a sans doute commencé ? Non, je suis resté. [Je devais voir le Von Trier le lendemain, sans beaucoup l'apprécier d'ailleurs ! C'était mon premier film du bonhomme ! Je vis ensuite, dans le même cinéma, LES IDIOTS, et là j'ai compris le truc. J'ai revu, en tendance haussière, BREAKING THE WAVES un ou deux ans plus tard !]
De ce CONTE D'ÉTÉ, je ne garde qu'un très vague souvenir, ni ennuyé, ni passionné, entre les boucles de Gwenaelle Simon (On t'a reconnue....) et les cordes de la guitare de Melvil Poupaud ! Rien de marquant. Depuis, j'ai vu TRIPLE AGENT, chose (un peu) fade, malgré un plutôt beau jeu de la part des acteurs.
 
Poussé par Tchoulkarine, régulier commentateur de ce site, qui confesse un véritable penchant honteux et fautif pour Rohmer, je me suis donc procuré L'ARBRE, LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE, au hasard d'une farfouillade désespérée dans les rayons blockbusters américains d'une trocante locale. Tu vas t'amuser, me dit Tchoulkarine. Ce dernier a beau être fan de Rohmer, il avoue aussi que le meilleur film du monsieur est son vidéo-clip pour la chanson BOIS TON CAFÉ, IL VA ÊTRE FROID ! Tout cela est bien étrange, Watson...
 
France. Vendée. 1992. Nous sommes à Saint-Juire (ouf, ce n'est pas passé loin !), petit bled paumé de la Vendée du Sud. Pascal Greggory, maire de la ville et confortable gentleman bourgeois, est en pleine campagne législative. Qu'il va perdre d'ailleurs. Ça ne fait rien. Il décide, avec sa compagne et complice Arielle Dombasle (dont le personnage s'appelle ici Bérénice Beauregard, c'est splendouillet !) écrivaine de son état, de lancer un gros projet pour la commune : construire une médiathèque de taille moyenne, mais assez ambitieuse au regard de la relative modestie du village. Une médiathèque en plein champ, voilà un beau projet pour ce maire socialiste. Ses appuis au ministère de la Culture et à Paris lui permettent d'avoir la subvention. La médiathèque ne coûtera quasiment rien au village ! Greggory engage alors un prestigieux architecte parisien pour dessiner le projet.
Clémentine Amouroux travaille pour le journal de réflexion politique APRÈS-DEMAIN. Son rédacteur en chef lui propose d'écrire un dossier sur les nouveaux loups de la politique. Par hasard, elle rencontre Greggory (qui est en fait le cousin du rédacteur en chef) et décide de lui consacrer l'article. Elle descend donc à Saint-Juire et commence à interviewer tout le monde, c'est-à-dire Greggory, mais aussi les habitants du village. Elle rencontre alors l’un des rares opposants au projet de médiathèque, Fabrice Luchini, ex-citadin mais amoureux fou de la campagne. Ce dernier trouve le projet "im-monde" dans ce qu'il va défigurer le paysage, bouffer de la verdure pour faire les 200 places de parking réglementaires, et surtout détruire la perspective, car un vieil arbre centenaire est toujours vivant sur la parcelle où la médiathèque doit être construite. Même si l'arbre a toute sa place dans l'architecture du projet, Luchini a peur que celui-ci soit un jour abattu pour des motifs divers. Si jamais on a besoin de faire passer des canalisations pour la médiathèque, on n'hésitera pas à couper le vénérable végétal, pense-t-il...
Et après tout, qu'est-ce qu'ils veulent, nos amis campagnards ? Clémentine la journaliste tente au fil des interviews de répondre à la question...
 
Et bien, chers focaliens, ça commence fort. Pascal Greggory est un acteur absolument formidable pour plusieurs raisons. Jetez-vous tout de suite sur LA FIDÉLITÉ, film extraordinaire de Zulawski, et oubliez le reste. Avec son phrasé improbable mais permettant toutes les nuances, et sa soumission bien comprise aux projets des metteurs en scène avec qui il travaille (pour le meilleur et pour le pire), Greggory arrive, loin, et c'est un paradoxe, du dévoiement théâtral de ses collègues (pas dans ce film, mais dans le paysage cinématographique français en général) à se glisser dans à peu près n'importe quoi, malgré son jeu particulier, et il impose une forme de naturel complètement à côté de la plaque (c'est un énorme compliment) qui fait ici merveille et permet au film de s'incarner sur de bonnes bases, l'empêchant (le film) de devenir une simple fable illustrative. Et ça aussi, c'est un paradoxe. Car le film commence par un tour du propriétaire hallucinant, où l'on visite la campagne entourant le village, en compagnie de Greggory donc, et de la fabuleuse Arielle Dombasle, ici au meilleur de sa forme. [Voilà aussi une actrice qui a compris la soumission au metteur en scène, et qui, dans certains films, chez Ruiz notamment, est capable de chorégraphier avec précision et oulipienisme le moindre de ses déplacements, ce qui en fait, en France, et c'est encore un paradoxe, une actrice tout à fait précieuse, pour le meilleur et pour le pire là aussi.]
Nous avons donc une tournée des champs avec Greggory et ses airs de gros bourgeois, pas hautain, mais décalé dans cet univers, et Dombasle la supra-bourgeoise parisienne et mondaine (elle ne m'en voudra pas, le personnage le dit lui-même !). Cette séquence dure très longtemps et se déroule dans le surréalisme le plus total. Dombasle s'extasie devant les fleurs, le cresson, la salade ["C'est la première fois que j'en vois des plantées, d'habitude elles sont sous cellophane quand je les achète à prisu" ! Dombasle à Prisu ! Très crédible ! Que c'est drôle (et tout à fait calculé) !]. Elle caresse les vaches qu'elle trouve si belles, et s'extasie de marcher dans la boue. "Oh un poirier !' s'exclame-t-elle. "Ah non, ça, ma chérie, c'est un pommier !" rétorque Greggory qui, de la même manière construite et antinaturelle, débitera pendant toute la séquence les noms savants de toutes les plantes du canton !
Première séquence, et le film est déjà sur les rails d'une réflexion drôle et fertile. Rohmer, qu'on imagine plutôt urbain, va mettre les pieds dans la gadoue, sans que ça le gêne, et surtout sans se démarquer de son style ultra-fabriqué. Tout ici est construction et improbable. Le sujet est vite lancé à travers ces deux personnages. Dombasle la parisienne mondaine, qui avoue que la campagne, ça suffit trois ou quatre jours, après on ne sait plus quoi faire. Et Greggory d'origine campagnarde certes, connaissant sa circonscription par cœur, mais auquel Dombasle envoie à la figure, avec raison, que son manoir à Saint-Juire est quand même une résidence secondaire. D’ailleurs, sa carrière politique PS existe par ses appuis à Paris. Un paradoxe pour cet élu qui ne jure que par la politique locale ! Quand Luchini débarque dans le film, c'est un autre paradoxe qui entre en jeu : cet instituteur urbain qui a demandé sa mutation en campagne et qui en est fou n'a aucune origine rurale, et peut-être rêve-t-il une campagne ancestrale et fantasmatique...
 
L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE est donc un film bourré de nuances ambiguës mais riches. En toile de fond, c'est la "rurbanité", gros mot, qui menace ou qui est déjà là. Personne n'est un pur campagnard, et la campagne c'est quoi ? Le parcours de la journaliste Clémentine va nous montrer que cette campagne parfaite, ce n'est déjà plus la même qu'il y a vingt ans. Sous-jacente à cette réflexion, on en trouve également une autre, bien sûr, sur l'engagement politique en général, sur l'étiquetage des personnes dont on doit savoir d'où ils parlent afin qu'on puisse les ranger dans la boîte "interlocuteur sérieux" ou "pauvre pantin prétentieux". [Belles scènes autour du mépris divin du rédacteur en chef envers son cousin Greggory, futur minable à ses yeux.] Rien n'est pur, tout est paradoxal. Dans ce bal ambigu, Rohmer s'inclut sans doute en faisant défiler les pires clichés et les plus avérées vérités, tout en essayant de démontrer que, derrière toutes ces contradictions, c'est dans ce no man's land chaotique que se cache le vrai pays ! Mazette !
Ajoutez à cela la Rohmer's touch, avec ses dialogues semi-fabriqués qui finissent toujours par devenir étrangement naturels (Rohmer, de ce point de vue, fait des films qui ne ressemblent à rien, compliment superbes !), et vous comprendrez que nous sommes en plein film extra-terrestre, improbable et inédit !
 
Question mise en scène, surtout pendant la ballade en forme de tour du propriétaire que je viens d'évoquer, je me dis : "À quoi il joue, le garçon ?". Les scènes essaient, sans toujours y arriver d'ailleurs, de tenir dans un seul plan (ce qui n'empêche pas Rohmer de couper une conversation en son milieu, de manière très malpolie !), le cadrage est frontal, voire dégoûtant comme dans la scène des vaches où Dombasle s'accroupit pour caresser le museau de la noireaude. La caméra panote vers le bas. Quand Greggory reprend la parole, Rohmer s'aperçoit que celui-ci à la tête coupée par le cadre, et hop, je re-panote vers le haut pour recadrer ! Que c'est laid ! À quoi joue-t-il ?
La réponse est plus loin, quand la mise en scène se stabilise, et quand le découpage reprend petit à petit ses droits. Rohmer est totalement en accord avec ma vision du documentaire : il doit être mis en scène, et d'une, et le documentariste se doit d'engager des acteurs et de refaire des prises. Le documentaire-vérité est un mensonge, je l'ai toujours dit, et la fiction comme le documentaire doivent, dans leur mise en scène, comporter les éléments les plus hybrides. Rohmer l'a parfaitement compris en singeant la laideur, presque télévisuelle, des documentaires dans cette première séquence. Au fur et à mesure, le film va commencer à se nuancer et à se découper, dans le même mouvement qui fait que les propos tenus dans le film se complexifient. On aboutira à la plus splendouillette façon de découper un film, lors de sa conclusion que je ne vous dévoilerai pas (mais qui est d'une malpolitesse absolument jouissive). Alors, oui, envoyons balader la caméra-vérité au diable, et construisons, fabriquons, réinterprétons. Rohmer aura même l'audace d'introduire, enfin, une certaine composition du cadre dans la séquence la plus "naturelle" du film, celle où les paysans, jouant fabuleusement leur propre rôle, témoignent de l'évolution de la campagne au fils des ans. Voilà quelque chose de fabriqué et documentaire à la fois. Pour que le film puisse être du cinéma, Rohmer cloisonne cette séquence dans le reste d'une fiction artificielle, mais complètement véridique, et ça, les amis, c'est la grande classe.
 
[Ceci dit, si le cadre est relativement composé, ce n'est pas non plus la grande beauté du format 1.37 des premiers Greenaway non plus ! Je dis juste que c'est composé, et que nos peurs devant l'indigence (fabriquée là aussi) de la première séquence s'estompent, et l’on s'aperçoit que tout cela n'est que calcul. Le travail se fait en progressant. Ce film est hybride.]
 
Rohmer s’amuse donc comme un petit fou, et semble, du coin de la salle obscure (ou de votre salon !) guetter nos réactions d'un air chafouin et malicieux ! Le film, finalement, ne dénigre aucun cliché, mais n'en favorise aucun non plus, et montre que la campagne est un espace fabriqué et en interaction avec la ville. L’opposition n'est plus aussi nette, certes. Mais Rohmer met le doigt sur plusieurs pistes intéressantes, notamment à travers sa métaphore du télétravail (utopie assez ridicule sans doute que le metteur en scène regarde sans fard) et de la "société des loisirs", un autre gros fantasme, mais urbain cette fois. En filigrane, la question de la responsabilité et de l'engagement. Et celle des étiquettes, comme je le disais, qui finit toujours par paralyser la conversation.
 
L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE est un film malin comme un singe et extrêmement pensé. Bien dirigé également. Je pense à ces deux fabuleuses petites filles (10 ans environ), absolument hallucinantes et complètement rohmeriennes, loin des petits singes savants genre Dakota Fanning ou ces petits gamins qui squattent les rôles de gosses dans les grosses productions françaises.
Citons ces deux actrices qui portent, en plus, des noms sensationnels : Jessica Schwing (ah, je vous avais dit que c'était du sérieux !) et, tenez vous bien, et même tenez-vous mieux, Galaxie Barbouth ! Elles sont parfaites, surtout la deuxième.
Le reste du casting est absolument au diapason. Rohmer accouche d'un film qui ne ressemble, encore une fois, à rien, qui prouve qu'on peut faire un film de société ou un film politique qui soit ouvert et incarné, bien loin des pensums allégoriques (souvent en forme de films de chambre) qui polluent le cinéma français et même européen ; au fur et à mesure du métrage, le Rohmer impose son montage et sa mise en scène improbable mais précise, et arrive à déployer une artillerie bruyante mais aussi légère qui fait que son film est complètement orignal et drôle. On a l'impression que c'est le troisième âge (sans méchanceté) qui nous donne une leçon de mise en scène et de construction. Il est évident, enfin, que le bonhomme met les mains dans le cambouis et dans le montage, bien loin des fantasmes de films qui inondent les écrans art et essai et commerciaux, qui finalement essaient d'avoir un "look cinéma", un "ton cinéma" comme on dit, un "ton Barton Fink", et qui n'aboutissent jamais à rien, sinon à une enfantine adaptation sur celluloïd d'idées qui n'ont de valeur que sur le papier !
 
[On rit énormément en plus !]
 
Avoir cité Ruiz dans cet article consacré à L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE n'était sans doute pas la chose la plus grossière à faire ! Sans me vanter !
 
Malicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 19 avril 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia


[ Photo : "The Life Cosmetic" (Oui, c'est moi, Hirohito, non je n'ai pas changé...)" par Dr Devo]

Chers Focaliens,
 
Des raisons de se plaindre, il y en a plein les wagons. Le train, petit et chargé petit, déroule son rail sur des airs de tchou-tchou abo-minables. Rien de neuf dans les quatre directions, rien de bon dans la réserve du magasin, le gringo ne tient aucune promesse. Fin de l'introduction.
 
Reprise et transition. Voilà déjà presque mort (Mr Mort, Mr Mort, Mr Mort) le premier trimestre de l'exercice en cours, et le bilan est lourd : à part le joli LORD OF WAR et le beau LES MOTS RETROUVÉS, on n'a rien vu de vraiment bon. Dans cette non-concurrence, comme pour me prévenir de mon anniversaire à peine passé, ma ville passe LE SOLEIL d’Alexandre Sokourov, promesse de chose qui respire, promesse de merveilleux tout court. Début de l'article.
 
Toi, cher lecteur attentionné du meilleur (on a les privilèges qu'on peut, et profites-en autant que moi jusqu'à ce que le Bisou Barbu nous sépare), toi vers qui tout ce site converge, gratuit et "cadeau" comme disait la poète, toi ô lecteur, tu peux investir sur la seule valeur haussière du marché du Cerveau. Va payer tes huit euros, nourris les voleurs, mais prend tout au passage et tu seras récompensé.
 
La période est donc vide, ou quasiment, mais dans le même mouvement mou, et avant et arrière du bloc de jelly artistique (non non, artisanal plutôt, quelle horreur !), les choses sont, en quelque sorte, claires dans le sens où le vide intersidérant qui nous occupe si peu est diaboliquement symbolique des maux retrouvés de la bulle qui nous préoccupe. Quelles sont les dernières marottes désolantes qui sont sorties de leur hibernation (ha-ha !) ces derniers jours sur le site Matière Focale ?
 
On s'est rendu compte que le cartonnage en forme biopic (à prononcer trois fois de plus devant un miroir), il n'y a que ça de vrai, et que c'est ça qu'on veut, disent les spectateurs. Bien. TRUMAN CAPOTE marche très bien, donc. Et puis, on veut aussi du film à réfléchir, ou plutôt du film à se rendre compte, des films de bonnes actions, en un mot, on veut nos pauvres. Les regarder, les écouter, comme un petit nenfant ferait un discours au siège de l'ONU sur ses misérables conditions de vie (la vie, la guerre, la maladie, le dégueulassime de nous occidentaux, trois kilomètres pour aller chercher de l'eau, ma pauv' dame...). Tel tout habitant de DOGVILLE, que voulons-nous, et dans quoi marchons-nous ? Dans la représentation factice et encore une fois, trois fois hélas même, artisanale de "là-bas" comme disait la poétesse au destin glacé et même frappé, allez hop, un petit jeu de mot, ça ne fait de mal à personne. Pour ça, je conseille un film asiatique, n'importe lequel, de préférence chinois, ou un machin sri lankais. Ou mieux, le même avec de vrais moyens de cinéma dedans, avec focale et avec pellicule, SYRIANA par exemple. Le film a l'avantage de pourvoir noter ce qu'on veut d'une troisième nuance : on veut du réalisme. C'est-à-dire, on veut, oui c'est ça qu'on veut, on veut du vécu, pas du peep-show, on veut des images de là-bas, la misère. Bien. Et dans le même temps, sans qu'on s'en aperçoive, on veut aussi la source de cette envie même, on veut que George Clooney mette sa clé dans la serrure de la chambre d'hôtel avant d'y entrer pour prendre une douche... Pardon, je ne suis pas digne... On veut que Clooney passe sa carte magnétique sur la serrure électronique de sa porte de chambre d'hôtel avant d’y entrer. Et s'il doit prendre l'ascenseur (LA CONCIERGE EST DANS L'ESCALIER, film mythique), on veut le voir appuyer sur le bouton (en or) d'appel, "bouton d'appel", voilà l'expression à retenir, on veut des preuves. Des preuves que Clooney a appuyé sur le bouton pour appeler l'ascenseur, et on veut des preuves que là-bas, ce n'est pas facile tous les jours, et qu'on va chercher l'eau à douze kilomètres. Le coupable n'est pas la scène du gamin qui fait des bornes pieds nus sur les cailloux coupants ("coupe-coupe brother" disait une autre poète), mais le bouton d'ascenseur. C'est parce que "c'est ça qu'on veut", exige l'insert sur le bouton de l'ascenseur, c'est pour ça que les cinémas sont inondés de films "humanitaristes", des films Droits de Lomme. Du bouton d'ascenseur naît le petit miséreux, et attention, non pas l'inverse. Bien sûr, ils se (v)fengeront sur LE PETIT "L" GOOD LIOUTENANTE 627 (déjà six cent vingt sept, le temps passe...) croyant à une haute inspiration de pitié miséricordieuse, mais en fait, ce qu’on veut, c'est Jean Gabin qui ferme la porte de son appartement avec une clé, avant d'aller dans la rue. Qu'on comprenne. Confondance, et confondation même, de la cause et du symptôme. Ce n'est pour moi pas beau à voir. Ici, où l’on déteste la pitié, nous nous permettrons, nombreux mais seuls, à opposer aux films Droits de Lomme, un doigt à, et de, l'Homme. [Petit jeux de mot pré-conclusif de fin de 1ère partie, pour amuser un peu le lecteur, ça ne mange pas de pain.] Il n'a qu'à se faire, le mec après tout. Dehors la salle de classe, dehors les leçons, dehors l'hypocrisie d'engrais de gazon, zou, out, et bonjour la Fraternité du Bisou Barbu. Les amateurs d'artisanats peuvent très bien arrêter là. Messieurs les Tondeurs, salut !
 
LE SOLEIL se passe en 1945 à la fin de la guerre, chez l’Empereur.
 
Voilà un résumé fidèle. C'est tout, pas besoin d'en savoir plus. L'histoire du film, c'est ça. Je vous ai tout raconté. "Et l'ascenseur Historique, alors ?" demande Algo Flash, lecteur de Rambouillet. Ben, Algo, A 'xiste pas, a 'téresse pas, a' voit pas l'rapport ! Ben oui Algo, ouvrez un livre, ou plutôt, allez voir un petit PJ, ça parle souvent de l'Histoire, surtout japonaise. Ou alors, a'rtourne un tin n'école ! Empereur dans sa maison-bunker (très beau gazon d'ailleurs, à moins que ça ne soit de l'herbe, et pas de pucerons sur les rosiers), point final à la ligne, sinon tu retournes au standard. Ici, on récite de la poésie à plus d'un titre d'ailleurs (jeu de mot invisible, nonosse pour ceux qui ont vu le film).
Deuxième point vertigineux, le rythme. Pas "de la noche" pour un rond, et déployant son réseau poétique de la manière la plus logique, avait-on envie de dire, soulagé, dans la salle, mais de la manière la plus "paradoxale" (à prononcer trois fois devant le miroir), malheureusement "paradoxale" de nos jours. Vitesse égale vivacité, coupes rapides égalent rythme, liant égale équilibre de la mise en scène, mon dieu de bois, tous ces axiomes de la lecture moderne du cinéma sont, merci, envoyés balader dans les rosiers, bien entendu. Le Miracle peut encore avoir lieu, sans, d’ailleurs, et je fais là une parenthèse, qu’on se demande dans quel champ du cinéma le film du Russe Flamboyant se situe. LE SOLEIL ne vient de nulle part et ne s’apparente à rien ou presque. [En fait, si, il s’apparente, on le verra mais de loin, et à des choses tellement lointaines que tout cela n’a plus aucune espèce d’importance, si ce n’est de rassurer quelques âmes perdues dont la mienne.]
Le rythme donc est hallucinant comme un film d’Hitchcock, voir ici (le même principe de soûlerie est à l’œuvre, ce qui est complètement véridique et totalement factice à la fois – cette comparaison, je veux dire – mais qui fait toujours chic et professionnel dans un article). LE SOLEIL est un film haletant qui n’est pas loin de se dérouler à quatre à l’heure, à moins que ça ne soit une impression, une question de "point de vue de l’observation", un peu comme les vaisseaux de 2001, qui eux aussi semblent aller à 4 km/h, alors qu’il n’en est rien. Passons. Le rythme, c’est la coupe, et de ce point de vue, Sokourov est l’un des plus grands. La coupe impose une spatialisation à la fois précise et baroque, rendant le décor quasiment trisomique, le déconstruisant quelque peu, mais dans le même mouvement lui donnant une autre logique qui ne détruira pas le spatial comme on aurait pu le croire, mais au contraire, lui donne un autre agencement, une nouvelle présentation, à la fois sentimentale (chaque objet posé sur le cœur) et sans lyrisme prédéterminé, sans beauté excessive non plus. Mais le plus impressionnant est que ce découpage impose sa loi et met en valeur deux choses : les personnages qui sont vus ainsi décalés, et dont il met les enjeux et les pensées au premier plan (sans les expliquer d’ailleurs, sans qu’on y comprenne rien, comme un compas tracerait un cercle, mais qui nous parait absurde car nous ne pouvons pas voir où est la pointe du dit compas, bien hors-cadre, exclu du film, baroquisme complètement et "follement" Robbe-Grillet) et l’Extérieur enfin. Ton réalisme en short devant Prisu (ou Body Shop, ou Chez Paul), pendant que nous, nous mangeons dans ce quatre étoiles de chez Robluchon, un repas à 455 euros. Quelle fabuleuse dépense, quel indécent gaspillage d’argent pour nous pauvre smicard, c’est exquis.
Voilà le secret du film que je vous livre en toute générosité. La scène-clé, c’est la scène dans le bureau d’étude zoologique, et un peu celle des photos (belle scène où les photos de famille, tata jeannette d’inspiration impériale, sont revues avec émotion mais mises sur le même plan (continu et logique) que les photos hollywoodiennes d’actrices et d’acteurs, soit une reconstruction importante et factice de soi, donc la plus franche : Hirohito, c’est définitivement moi. Là encore, assemblage de sources disparates, comme le montre encore plus fort la scène du Crabe dans le bureau d’étude zoologique).
Dans ce bureau donc, je prends le spécimen de crabe dans son bocal, et je décris comme Robbe, le plus froidement possible, le petit animal mort, sachant très bien que je vais finir par tomber sur quelque chose de fantastique et véridique. C’est pour ça que le protocole (humain ou des objets) est si important. J’observe cliniquement l’animal figé dont la carapace, creusée de ridules, évoque sans aucune ambiguïté la structure de surface d’un cerveau qui me fait penser à mon propre cerveau, et me renvoie donc à mon chaos intérieur. De là, le lien est évident : dans le crabe, je lis la situation exacte du Japon autour du bunker, et jamais je n’ai été aussi prêt de la réalité exacte et sensible de ces rues éventrées, de ces bâtiments détruits, de ces trous d’obus, et de la misère grouillante de la poignée de survivants. Je pleure, car j’en suis triste. Vite, vite, allons signer la capitulation.
Le problème avec les critiques, ici comme ailleurs, c’est qu’elles finissent par n’être qu’un système d’avis plus ou moins pour ou contre, et que finalement, aussi sincères soient-elle (ce qui est déjà moins souvent le cas…), ce n’est qu’un élément du dossier de presse parmi tant d’autres, qu’un élément de "l’accueil public du film". Dans le même mouvement, vous lirez ici ce que j’écris puis un autre gars, puis un autre et tout ça se vaudra, in fine. Malgré ce qu’on peut en penser, la critique, loin de mettre en valeur, est ingrate. C’est pourquoi on lui injecte du social, c'est-à-dire des rapports de domination et de légitimité. La question principale n’étant plus la recomposition d’éléments disparates dans la critique qui donne une idée (pas l’idée, une idée) exacte du film,  le film en étant forcément extérieur (de la critique). Ainsi, le critique ne connaît pas le vrai Japon à ses portes non plus. Enfin si, il le connaît, mais construit un tableau avec plein de coupes (du montage donc), qui permettra au lecteur de ressentir avec son cerveau (j’insiste, et pas avec son cœur ou sa tripaille) la cruauté de la tâche et la beauté des choses vues ou ressenties. C’est là la seule méthode pour sortir des célèbres "d’où tu parles ?" qui agitent autant les réalisateurs, que les critiques et que les spectateurs. Le réalisateur dira : "mais tu n’est rien, petit gars". L’autre critique dira : "ton nom de Google dans le vide cosmique désert" (je traduis : "ton nom n’est même pas sur Google"). Et le spectateur dira : "t’as qu’à faire des films !". Avec ça, on est bien ! Ce n’est pas gagné. Gageons qu’ici au moins, de manière fugace, on sorte de ce schéma.
Contrairement à la rumeur, je suis boucher-charcutier à Auxerre, et cela est légitime. 
[Note : ceci dit, même comme ça, c'est-à-dire avec déontologie et surtout avec AMOUR (bisou barbu, bisou barbu, bisou barbu !), je ne pense pas qu’on puisse sortir de l’incroyable faculté du Monde à tout mettre à plat sur le même niveau. Ce qui revient un peu au "d’où tu parles ?" (Et je te dirais ce que j’en pense ?) du début, puisque c’est la seule chose à laquelle se rattacher. Et de là, tout est permis (et rien n’est vrai !, disait le poète) : sortie des CV, jeux d’influences, délimitation des territoires par voie urinaire, élimination par réseau, moqueries, ou louanges d’ailleurs, bref, tout ce qu’on retrouve normalement dans les architectures qui régissent les Taj-Mahal scofieldiens de la vie professionnelle (au bureau, quoi !) ou amicale (réseau des connaissances).
En vérité, je vous le dis : je suis le doigt qui tient l’allumette qui va faire que le Taj ne s’effondre pas ! (Et en fait, il y a un plan sous (France) roche : les malicieux me suivront dans les passages souterrains.
La scène du crabe, c’est le film. C’est elle qui conduira le sens et la beauté du reste aux confins de la plus simple, de la plus drôle des poésies abstraites. Véritable Michael (comme lui, toujours deux coups d’avance), Sokourov nous invite à explorer le sous-terrain justement. Que c’est drôle, que c’est beau. Bien sûr, le kleenex est obligatoire que ce soit pour des raisons esthétiques ou émotionnelles, ce qui de toute façon revient au même.
Une parenthèse : pour bien comprendre les coupes du SOLEIL, il faut être bien attentif à la scène du paravent au début, et du jeu entre l’action, Empereur et le vieux majordome, et notamment comment celui-ce se retrouve à l’extérieur de la pièce ! Que c’est drôle et malicieux ! Que c’est beau !
(C’est pour cette raison, c’est par ce modus operandi, que le film est haletant comme une série américaine.)
Le reste n’est que sublissime. Photo hallucinante dont on ne peut dire à 100%, ma houille sur le maillot, si c’est de la vidéo ou du 35mm (bon, on se doute que c’est de la vidéo, mais que celui qui ne s’est pas dit pendant la projo « est-ce bien sûr finalement ? » me jette la première pierre). Sokourov a réussi dans le passé à faire un sublime film, du point de vue de la photo, en bétacam (même pas numérique), le plus laid de tous les formats d’images !
Donc ici, photo hallucinante. Rien que pour ça, on sait que c’est le film de l’année. L’étalonnage est tellement merveilleux et inédit que Sokourov a filmé une ceinture de garde en gros plan (putain de jaune ! Comment il a fait ça ? Le plan sur cette ceinture, très drôle au passage, est peut-être le plus étonnant du film). Bref, Sokourov est un étalonneur de génie.
La scène de bombardement, qui envoie tous les petits mecs qui vont être en sélection à Cannes dans un mois, avec leur film réaliste à trois balles éclairé par des chefs-opérateurs hong-kongais (avec force de Petit Juju qui pleure dans sa misère de la guerre, voir premier paragraphe), cette scène de bombardement, dis-je, n’est que le prolongement de la scène du crabe. Et ce bombardement devient la chose la plus belle du film, et aussi son doigt le plus tendu dans ta face.
Les acteurs sont fabuleux. Empereur et sa femme über alles. Voir la scène des retrouvailles.
D’ailleurs, si vous me trouvez quelque chose de plus beau que la façon dont le dernier plan se coupe, je vous offre la félicité à la droite du Christ Notre Sauveur !
Quant au son, comme d’hab, Sokourov est aussi loin devant tout le monde avec son fabuleux sous-mixage incessant. Mais je vous laisse la surprise pour ceux qui ne connaîtraient pas.
Conclusion : Sokourov signe là le film de l’année haut la main, et les doigts dans le nez. La concurrence s’écrase. Fermez le ban. C’est peut-être un des rares vivants à avoir compris que le cinéma « moderne » (hihi !) était contenu en entier dans Syberberg et Duras (la cinéaste). Du son, des images, et du collage sans cesse, dont aucun n’est réel. Aucun son ON. Aucune captation. Bravo, c’est ça qu’il fallait faire.
Vôtre,
Dr Devo.
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Jeudi 13 avril 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


(Photo : "L'emploi en Temps de Crise" par Dr Devo)


Chers Focaliens,
 
On continue le tour des salles. Ça recommence à bouger légèrement dans Landerneau, un tout petit peu, mais c'est déjà ça. En attendant d'aller tenter sa chance avec le dernier Larry Clark (dont les échos des proches sont complètement contradictoires, ce qui n'est pas forcément mauvais signe), allons jeter un œil sur ENFERMÉS DEHORS, le dernier film de Albert Dupontel.
 
Dupontel est un type qui m'est plutôt sympathique pour des raisons que je n'explique pas vraiment, car sa-vie-son-œuvre ne m'est pas particulièrement familière. C'est un type que je croise en chemin, en quelque sorte. Il faut dire que l'animal est plutôt bon acteur dans un paysage cinématographique français trop pépère et incroyablement conservateur, qui bien souvent, il faut le reconnaître même si ici on est assez dur avec les comédiens français, nivelle les interprètes par le bas, les exploitant en général à sens unique, sans nuances, et dans des films qui bien souvent ne sont que des formules vides et éculées, et ce dans les deux divisions du cinéma en France, que ce soit l'art et essai et le cinéma commercial, donc. J'avais évoqué le problème en parlant, il y a quelques jours, de Charlotte Rampling à propos de BASIC INSTINCT 2, dont je m'étais juré de ne plus voir un film après avoir vu LEMMING. Le motif était simple : la comédienne joue toujours le même rôle et ressort les mêmes routines de femme-mystérieuse-aux-coulisses-sombres-et-cruelles, vues, vues et re-revues trois mille fois. Donc, m'étais-je dit, j'arrête les frais, finito. En allant voir BASIC INSTINCT 2, j'ignorais que la belle jouait dans le machin, et quelle ne fut pas ma surprise : en trois secondes de présence à l'écran, je dois reconnaître qu'elle assure ! En fait, je fus surpris qu'elle rigolât (si je veux) dans le premier plan et qu'elle développât (idem) des nuances autres que dans le reste de ses films. Loin de son personnage perverso-endormi dans le cinéma français, Rampling étalait son jeu en nuances dans cette séquelle, et mieux encore, se révélait d'une attention formidable, ce qui n'est pas un mince challenge quand on joue dans un film comme BASIC INSTINCT 2. Bref, à force de l'avoir vue jouer dix fois le même rôle sur le même ton dans le cinéma français, je m'étais dit que Madame était en préretraite. Que nenni, comme dirait Catherine Tramell, ce n'est rien sinon le système français. En France, on ne demande aux acteurs qu'une chose, qu'une nuance, et basta. Le comédien est un simple interrupteur et c'est tout. Nivellement. CQFD.
 
Dupontel n'a pas fait que des chefs-d'œuvre en tant que comédien, mais régulièrement, même si ce n’est pas à chaque fois, on peut-être surpris par ses apparitions. J'ai notamment un bon souvenir de LA MALADIE DE SACHS de Michel Deville, où le garçon était vraiment bon. Côté réalisation, c'est autre chose. Je n'ai vu que BERNIE, comédie trash dont je ne garde qu'un vague souvenir, ce qui est bien mieux car il me semble que la mise en scène, c'était pas vraiment ça... Bref. Allons voir ce qu'a l'animal dans le ventre, lui qui porte ce projet en lui depuis des lustres.
 
Dupontel est un SDF qui passe sa vie à errer, chercher de la nourriture et sniffer de la colle. Un soir, alors qu'il se promène dans les terrains vagues en bordure du canal, il assiste au suicide par noyade-pendaison (original et sportif comme démarche !) d'un policier. Dupontel s'approche et ne peut, bien entendu, sauver la victime. Par contre, il peut récupérer la valise et le mot d'adieu que le flic laisse derrière lui. Le mot d'adieu est immédiatement jeté à la flotte, et Dupontel récupère donc la valise qui contient un uniforme de policier. Le lendemain matin, il passe au commissariat pour rendre les effets du décédé. Mais il est très mal accueilli par un flic qui en  a visiblement marre de voir les SDF faire du stationnement dans le commissariat bien chauffé de ce quartier. On le jette comme un malpropre. Le lendemain, Dupontel revient, mais cette fois, il est habillé en flic. Son plan est de s'introduire dans le commissariat pour accéder au réfectoire et manger. Ce qui fonctionne. En sortant du bâtiment, il tombe sur Claude Perron en train de déposer plainte envers ses beaux-parents, qui ont la garde de sa petite fille pendant le week-end, mais qui refusent de la rendre, car Claude a une moralité "douteuse". Devant sa plainte, la police ne promet rien !
Dupontel la croise dans la rue, toujours habillé en flic, et propose d'aider Claude et de récupérer l'enfant. Mais le cerveau englué dans la colle forte, notre vrai-faux flic se mélange un peu les pinceaux et alpague un PDG d'un grand groupe industriel, qu'il prend pour le grand-père de la môme séquestrée. Il décide de le séquestrer à son tour, et de mener une opération d'ampleur auprès des SDF du quartier pour retrouver la gamine. Car le PDG n'a pas dit où il avait caché l'enfant, et pour cause : il n'a rien à voir dans cette histoire...
 
Et bien, dîtes donc, ça rigole pas, les amis ! Par où je vais commencer ? [Faire la critique d'un film un peu foisonnant, ou de certains excellents films très originaux est un véritable casse-tête : on est tenté de faire du "formidaaaaable" et du "bouleversifiant", ce qui n'est pas une bonne solution, car il faudrait me croire sur parole, ce qui n'a aucune espèce d'intérêt, ou il faut trouver un moyen pour parler de mise en scène, ce qui n'est pas facile-facile dans certains cas, quand celle-ci se joue à peu de choses, ou encore quand il ne faut rien dévoiler, rien gâcher... J'ai une critique du SOLEIL dans les fourneaux, mais ce n'est pas encore mûr, patience...]
 
Tout d'abord, il faut reconnaître une chose, enfin... Façon de parler. Je vais reformuler. Si j'avais des appréhensions au vu du film-annonce quant à l'interprétation, j'ai trouvé une fois sur place que la chose passait plutôt bien. Dupontel et très bon, Claude Perron n’est pas mal non plus, et Yolande Moreau, qui faisait très peur dans l'extrait, est finalement convaincante dans un rôle très caricatural (pourquoi pas d'ailleurs). La faute au montage, donc. [En fait, la phrase qu'elle dit dans la bande-annonce (grosso modo, "si ça ne tenait qu'à moi, tous les gros profiteurs de la société, je les castrerais en place publique avec une hache rouillée et je donnerais les restes à mes chiens !"), n'est que la fin d'une longue tirade (pas mal d'ailleurs), très soûlante, de sorte que quand elle prononce cette fameuse phrase, notre résistance est déjà émoussée, et on n'écoute quasiment plus, ce qui est assez drôle ! Bref, dans le contexte, ça ne pose pas de problème.] Les autres Deschiens auraient dû me fatiguer à l'avance, mais là aussi, c'est plutôt pas mal. J'aurais des bémols à apporter sur les autres rôles (le PDG un peu, et surtout son frère et son concurrent, qui me paraissent bien plus entendus), mais on verra que ce n'est pas là le problème.
Là où c'est plus étonnant, c'est dans le scénario. On peut reprocher plein de choses à Dupontel, mais on est en face d'un objet assez loin du moule habituel de la comédie française. Loin de la comédie de boulevard convenue, et loin aussi de la provocation trash à trois balles et en mode "resucée", dans le style SHEITAN. Certes, la narration joue avec cet aspect trash. L'histoire démarre simplement. On comprend vite les enjeux. Là où la chose est carrément plus atypique, c'est dans les développements. On croit dans un premier temps à un affrontement symbolique SDF contre Beaufs (petits) Bourgeois contre PDG, c'est-à-dire à un univers marqué et caricatural dont le film, de toute façon, et il faut bien le reconnaître, se nourrit. Dans un premier temps, on se dit donc, que oui, oui, on le voit venir le Dupontel avec ses gros sabots cloutés. Tu la sens, la caricature sociale qui monte, en quelque sorte. Mais Dupontel rebondit comme un ballon de rugby, de manière atypique. Finalement, au fur et à mesure que l'intrigue avance, les éléments se resserrent, l'affrontement entre classes, si symbolique et si redouté, n'a pas vraiment lieu, car tous les tenants et aboutissants se retrouvent mêlés jusqu'à l'absurde ! C'est assez étonnant. Le film, au lieu d'atteindre la visée qu'on lui prêtait, devient de plus en plus surréaliste, et finit par sombrer, ce qui n'était pas une mauvaise idée du tout, dans l'absurde et le non-sens le plus complet. Et on touche là du doigt l'aspect le plus original du film. Pour lire les événements, pour "comprendre" et sentir l'histoire, il faut non pas aborder chaque événement et chaque intrigue par bloc, mais au contraire, il faut relier des choses stupides, hétérogènes et absconses disséminées ici et là. C'est très étonnant. Ainsi, la mise en place du système de Dupontel-le-personnage pour retrouver l'enfant en s'aidant du réseau SDF n'est absolument pas logique ni justifiée. La concomitance et la réunion des intrigues concernant respectivement les beaux-parents kidnappeurs et le PDG sont complètement arbitraires et surréalistes, c'est-à-dire bien loin du cartésianisme de la comédie française balisée. Bref, Dupontel ne propose pas de suite logique, mais impose des conséquences qui, a priori, seraient incompatibles sur le plan de la logique narrative avec les éléments de départ ! Etonnant, non ? Du coup, le réalisateur nous oblige à tisser une toile de relations et de conséquences, mais complètement disparates et fugaces. Il nous fait bosser en nous obligeant à relier des événements entre eux, éléments qui ont déjà sombré dans un chaos apocalyptique à l'écran. C'est assez soufflant, sur le papier du moins. Du coup, le message social annoncé est quasiment inopérant (et pour cause, on a voulu le détruire), et on se retrouve avec un film qui n'est ni un pamphlet (dieu merci !), ni une comédie franche, ni un conte "philosophique" ou poétique. C'est la bonne nouvelle du film : Dupontel a joué la carte de la déconstruction plutôt que celle du tout explicatif. Il truffe d'ailleurs son intrigue de détails ou d'éléments assez bizarres : notamment en montrant que les SDF kidnappant les bébés sont suivis immédiatement de mères de famille prêtes à vendre le leur pour manger, ou encore ces espèces de restos du cœur qui, enfin (!), ne s'organisent pas sur la pitié bourgeoise (système abject, confère Les Enfoirés), mais sur l'invention des SDF eux-mêmes, et sur (plus ou moins) le vol de nourriture... Bref, c'est foutraque, sans nul doute, mais il y a une bonne tentative, enfin, de faire autre chose dans le registre de la comédie populaire. Du coup, le film est bizarre et dérange pas mal, et pas seulement pour des raisons scénaristiques... Car il y a un autre aspect de ENFERMÉS DEHORS qu'il faut aborder, et qui viendra minorer énormément ces quelques qualités (qu'on ne reniera pas d'ailleurs, mais bon...).
 
Parlons un peu de mise en scène. Alors là, oui, c'est plus dur ! Ça commence excessivement mal. Le film part sur les chapeaux de rouille et à toute berzingue, enchaînant les plans à qui mieux-mieux sur un rythme complètement hystérique. Sans atteindre la cadence d'un Jean-Marie Poiret sous acide, on approche quand même un nombre de coupes de plans assez impressionnant. Bref, Dupontel, d'entrée de jeu, nous noie sous la multiplication des plans, et en cela, il nous révèle comment il va procéder. Chose curieuse, si l'utilisation de l'échelle des plans est complètement déconstruite (et quasiment inexistante en fait, plongeant le film dans un espèce de no man's land géographique et spatial), on peut remarquer qu'il y a beaucoup de plans d'ensemble, énormément même, ce qui est assez rare, surtout dans le cinéma français. Malheureusement, ce découpage et son rythme sont complètement catastrophiques, et se muent vite en tics, parasités par d'autres tics qu'on croirait directement issus du monde du court-métrage (autrement dit, de l'antichambre des enfers), à savoir, très gros plans, jump-cuts, série de plans-dominos, gimmicks sonores, etc. ; et aussi une utilisation effrénée de plans très larges au grand angle, technique empruntée notamment à Terry Gilliam (qui fait ici une apparition avec son camarade Terry Jones). Malheureusement, le découpage ne suit jamais et ne dépasse jamais le stade d'une série d'effets incessants. Et c'est bien dommage car, pour le coup, Dupontel gâche quelques gourmandises (comme la plan dans le portillon du commissariat). On est donc accueilli par un rythme hystérique, pas construit, pas joli, et surtout monotone au final, puisque justement l'accumulation finit par jouer un rôle anesthésiant certain. Ceci dit, ce rythme des coupes semble se calmer une fois que l'histoire est introduite, avant que le massicot du diable ne revienne faire une petite apparition en fin de parcours.
La photo est signée Benoît Debie, chef-op' de Gaspar Noé, mais aussi de CALVAIRE, du magnifique INNOCENCE et de THE CARD PLAYER de Dario Argento (où d'ailleurs le bonhomme nous prouvait qu'il pouvait tout faire, et que sa palette d'expression était bougrement étendue !). Alors, il y a quelques plans jolis (les bords du canal où a lieu le suicide introductif, plan avec un son très joli d'ailleurs). Mais pour le reste, ça ne fonctionne absolument pas. Et notamment parce que le cadre n’est vraiment pas beau. Et là, ça fait mal, et rend complètement bancal un film qui n'en avait vraiment pas besoin. Alors évidemment, sans échelle de plans et sans cadre, ce qui saute aux yeux, ce ne sont que les effets. Et on ressort lessivé de la salle, par une mise en scène qui n'est quasiment jamais belle, et où l’on trouve en plus pas mal d'idées bonnes sur papier, qui se révèlent assez désastreuses dans le découpage final (la scène des affiches par exemple). Dommage là aussi, car de ci de là, on trouve quelques bonnes idées (comme la collègue de Claude Perron qui est toujours en train de relier des appareils audiovisuels !) qui auraient pu être malicieuses à souhait. Tout est donc minoré, faute à une mise en scène qui aurait pu être bien plus rigoureuse (ce qui aurait été de fort bon aloi, au vu du surréalisme global du projet), et d'un cadre catastrophique. Le rythme est ici confondu bien souvent avec la vitesse malheureusement, et jamais ENFERMÉS DEHORS ne trouve un style visuel véritablement créatif. Le vrai cassage de moule est donc dans le scénario absurde, mais noyé dans une réalisation à l'étouffe-chrétien. C’est en voulant se donner des effets iconoclastes et délirants que Dupontel perd son pari, assez largement, et signe les aspects les plus paradoxalement convenus de son film. La chose est donc complètement bancale et inaboutie, et tout se perd en chemin avalé par l'hideuse machine à imagerie. Tout ce qui aurait pu faire le charme du film [son surréalisme donc, son refus de la poésie (et encore... ça ne dure pas....), son absence de message au profit de la distillation d'un malaise plus profond, son côté splastick aussi] est complètement dissout sous la volonté (franche, mais bon...) de jouer la carte de la mise en scène acide et déjantée, chose qu'elle n'est jamais. Encore une fois, on se retrouve notamment dans l'univers des courts-métrages et dans celui du Jan Kounen des débuts, ou dans le cinéma U.S fantastico-délirant (ou voulu comme tel, disons, c'est-à-dire tous les petits suiveurs de Peter Jackson ou de Sam Raimi) par exemple, des choses dans le genre. On ressort du film épuisé par le visuel, et surtout en se disant qu'on aurait vraiment bien voulu l'aimer. Et là aussi, il y a malaise...
 
Décidément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 11 avril 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

Nous enchaînons prestement sur la suite et fin de cet Abécédaire, opus 4, mais pas sans avoir auparavant souhaité au Dr Devo un bon anniversaire, avec plein d'amour et des pommes de terre autour !
M comme… MORTEL TRANSFERT, de Jean-Jacques Beineix (France/Allemagne, 2000)
Ici, pas de « voilà » puissance 5. Alors que je m’attendais à visionner un film ridicule à même de me plonger dans la perplexité (surtout du fait de sa réputation), je dois rendre les armes, et reconnaître à Beineix, dont c’est peut-être le meilleur film (je dis peut-être parce que je ne les ai pas tous vus), les qualités, relatives mais hautement estimables dans le contexte du cinéma français, de ce MORTEL TRANSFERT. Ne serait-ce que parce que le film, malgré ses réguliers élans de mauvais goût et de suffisance, est, et je pèse mes mots, admirablement cadré, monté et photographié.
Et sur ce point, je me refuse à n’y voir que cette « esthétique publicitaire » pour laquelle Beineix a souvent, notamment pour ce film, été épinglé. Au passage, je me demande ce qui pousse certains spectateurs ou critiques à avoir la dent aussi dure pour des cinéastes comme Beineix ou Leos Carax, qui n’ont certainement pas fait que des merveilles, mais qui ont au moins le mérite d’essayer de casser le moule de la fainéantise francophone – et je n’ai pas entendu grand monde parler d’esthétique publicitaire à la sortie du GRAND BLEU. Je ne suis personnellement pas un inconditionnel de ces deux cinéastes, mais je déplore tout de même la distance prudente (et parfois méprisante) souvent prise à leur égard, possiblement due au fait que, pour des œuvres distribuées en fanfare, ils ont tenté d’apporter une véritable recherche esthétique dans le cadre du « film d’auteur » cher à la critique. Que leurs films soient bons ou pas, et même s’ils sont les cinéastes les plus tape-à-l’œil de la frange la plus intéressante du cinéma français contemporain, ils ont le mérite indéniable de donner quelques coups de pied dans la fourmilière, et de bousculer ces habitudes fréquentes (même chez des gens très capables comme Claude Chabrol) d’ancrer leur mise en scène dans une esthétique terne et pseudo-réaliste, avec une maîtrise formelle certaine qui laisse très loin derrière eux bon nombre de tentatives récentes de casser le moule et d’imposer une esthétique plus énergique dans le cadre du film de genre (un exemple récent en étant SHEITAN).
Racontant le cauchemar d’un psychanalyste sujet à l’endormissement pendant ses séances, qui se réveille un jour pour découvrir sa patiente morte étranglée sur son divan, MORTEL TRANSFERT tire le meilleur parti de cette maîtrise formelle, même s’il n’évite pas les fautes de goût. Par certains aspects, on pourrait y voir une sorte de dérivé formaliste de l’univers de Raoul Ruiz : c’est nettement moins riche, c’est un peu racoleur et certaines expérimentations laissent un peu dubitatif. Mais le film est vivant, assez drôle dans un registre ironique et distancié (séquence de l’aveugle dans l’ascenseur), et bien qu’il soit d’un intérêt parfois inégal, certains plans, certaines séquences (très belles scènes oniriques) tapent dans le mille, et j’avoue avoir été assez séduit, parfois même transporté, ce qui est déjà énorme au vu des derniers films français visionnés, dans l’ensemble assez désastreux (À TON IMAGE, GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, HAUTE TENSION, VERCINGETORIX). On vole ici à cent coudées au-dessus, et dans la production récente, les seuls films français dignes de lui être comparés dans ce que j’ai pu voir dernièrement sont ROBERTO SUCCO de Cédric Kahn et TWENTYNINE PALMS de Bruno Dumont (bien que ce dernier soit raté, la tentative lui vaut tout de même que je lui tire mon chapeau). Je choisis donc de recommander ce film plaisant et étrange, et je l’assume pleinement !
 
N comme… NÉMO, d’Arnaud Sélignac (France/Angleterre/USA, 1984)
Bon, pas de chance, je viens juste de dire du bien d’un film français, et j’ai à peine le temps de dire « nain taxidermiste » que je retombe lourdement sur ce NÉMO pourtant produit par John Boorman. Adapté des aventures du petit Némo et de ses plongées dans le rêve, ce film est réalisé par le Spielberg français (hem), photographe de plateau sur le tournage du film EXCALIBUR, auteur d’un GAWIN sinistre de gentillesse, de bonnes intentions et de nullité esthétique, mais aussi du téléfilm MAUSOLÉE POUR UNE GARCE (fichtre !), Arnaud Sélignac, bonjour. Co-production aidant, avec un casting à l’avenant qui risque fort d’attirer les curieux dans ses filets (Carole Bouquet, Harvey Keitel, Charley Boorman, Michel Blanc, Mathilda May), on peut donc placer d’emblée le seul et unique compliment recevable pour cette vaste baudruche, à savoir le beau travail sur la direction artistique. Parce que pour le reste…
Petite introduction dans le monde réel après un joli générique : ses parents sont de sortie, Némo doit aller dormir, et le domestique noir commence à lui raconter une histoire construite à partir des suggestions du petit garçon (il y aura Zorro, une princesse, un sous-marin et une fusée spatiale). On passe alors d’une introduction en noir et blanc à une plongée dans le monde des rêves, symbolisé, oh comme c’est frais et inventif, par le passage à la couleur, passage du reste abrupt et guère valorisé par la mise en scène, qui est juste relevé par Némo qui s’écrie : « Ça alors, tout est en couleur !!! ». Vous le sentez, le sentiment d’émerveillement ?
Moi pas. Une plongée dans un univers onirique ? Laissez moi rire. J’aurais vraiment pu être séduit par un récit qui n’enchaîne pas les péripéties à vive allure et semble plutôt s’enliser dans un sur-place assez pesant, ne serait-ce que parce que ce rythme est une idée bien plus proche de la texture du rêve que les visites de mondes-carnavals à la fantaisie factice auxquelles on a le plus souvent droit. L’ennui (et c’est bien le cas de le dire !), c’est que la mise en scène d’Arnaud Sélignac frôle le néant de très près et vous laisse le menton glabre et frais avec le passage de la troisième lame. Remarque, si vous aimez les spectacles d’écoles primaires filmés pendant deux heures en plan fixe, vous devriez être enchantés. Je mentionnais plus haut le casting soigné et la qualité de la direction artistique, mais à vrai dire, vu le résultat à l’écran, on peut parler d’argent jeté par les fenêtres, Sélignac se reposant grassement sur ses décors, sa lumière et ses costumes, sans faire le moindre effort de cadrage ou de montage. On est face à une captation désincarnée et dénuée de personnalité, à du théâtre filmé poussif, à une fantasmagorie plate et insipide qui ne pardonne pas, car chaque défaut d’écriture est rendu manifeste – notamment ces dialogues ampoulés et verbeux, fruits d’une pathétique envie de s’adonner à une poésie à la Saint-Exupéry. Le résultat est consternant, et faute d’onirisme et d’émerveillement, ne génère qu’une insondable indifférence teintée d’ennui, tout juste dérangée par les insupportables hurlements et gémissements d’un gorille albinos (joué par le pauvre Dominique Pinon, bonjour le rôle ingrat) qu’on voudrait voir mort passée la première demi-heure de ce régime (de bananes ?). La seule surprise, c’est finalement cette conclusion abrupte en forme de queue de poisson, qui m’a saisi au vol en plein état d’abrutissement excédé et morne. On veillera à donner au petit Némo un joli cachet pour empêcher les rêves, histoire qu’il ne nous embarque jamais plus dans une pareille purge.
 
P comme… PETIT MASSACRE ENTRE AMIS, d’Andrew Green (Angleterre, 2000)
À ne pas confondre avec le PETITS MEURTRES ENTRE AMIS de Danny Boyle, malgré tous les efforts du distributeur français, et tenez-vous bien, rentrez moi cette chemise, nous sommes en présence d’un slasher de la haute. Une bande de jeunes va passer le week-end dans le modeste manoir écossais des parents de l’un d’entre eux. Ils sont tous riches, jeunes, beaux et riches. Je vous ai dit qu’ils étaient riches ? Toujours est-il que le soir de leur arrivée, après une belle soirée partagée entre jeunes gens de la bonne société, l’un d’entre eux découvre par accident, derrière un mur de la bibliothèque, un livre mystérieux qui libère l’esprit d’un fantôme meurtrier – mais de noble naissance, lequel va dès lors posséder nos jeunes héros pleins d’avenir, les uns après les autres, car voyez-vous Madame la Baronne, si vous tentiez de tuer votre agresseur possédé, vous seriez à votre tour sous l’emprise de cet esprit maléfique perturbant la bienséance de votre innocente collation, et cela, c’est vraiment inconvenant et fastidieux.
Slasher de la haute donc, la preuve, on embauche Paris Hilton, soigneusement mise en avant par l’affiche comme par le réalisateur (qui déclare qu’il « n’aurait pas pu faire le film sans elle » - c’est certain, comment le film aurait-il pu se passer de ses minauderies hautaines et de sa prestation médiocre ?), mais c’est un personnage-caviar, on le consomme en entrée avec les petits fours, et elle sera donc la première victime, c’est plus chic, nous laissant en compagnie d’un casting particulièrement lamentable. Par ailleurs, le titre original, NINE LIVES, n’intègre pas les domestiques de la demeure dans le décompte des victimes prévues par le script, bien qu’ils fassent également les frais des exactions du spectre : il y a vies et Vies, que voulez-vous… C’est bien sympathique, ce principe de la possession-contagion (malgré la relative banalité du concept), et entre les mains d’un cinéaste un tout petit peu inspiré, on aurait sans doute eu droit à un bon film d’épouvante, vif, malin et imprévisible, tout ce que n’est pas ce film soft, mou, bavard, laborieux et complètement futile.
 
R comme… ROMEO IS BLEEDING, de Peter Medak (Angleterre/USA, 1993)
À ne pas confondre avec ROMEO MUST DIE, mais là, ce n’est pas fait exprès. De Peter Medak, on connaît quelques films de divertissement pas trop à la hauteur de l’intérêt que l’on est en droit de lui porter (il sera bientôt question ici de LA MUTANTE II), mais aussi les films qui ont pu attirer notre attention par leur qualité et par leur intelligence, dont notamment L’ENFANT DU DIABLE (dont il sera aussi bientôt question ici, décidément, je ne chôme pas !) et surtout le splendide LES FRÈRES KRAY. Et il fallait bien voir son nom accroché à l’affiche et les recommandations chaleureuses de ceux, parmi mon entourage, qui avaient vu ce ROMEO IS BLEEDING, pour me donner l’envie de découvrir un film qui n’avait a priori pas grand chose pour m’exciter – Gary Oldman, souvent insupportablement cabot, en tête d’affiche d’un film noir de facture classique, dans le rôle d’un flic corrompu dont la vie, partagée entre une femme inconsciente, une maîtresse et une femme fatale fraîchement débarquée, va sombrer dans le chaos.
Sujet classique et mille fois traité dans des policiers qui ne me nourrissent que très rarement, basés qu’ils sont trop souvent sur une mise en scène académique reposant de tout son poids sur un casting trois étoiles. Comme quoi, mes réserves sur ce genre spécifique sont surtout issues de caractéristiques de mise en scène et de production (LES AFFRANCHIS, la série des PARRAIN, etc., de bons films certes, mais qui m’ennuient souvent à mourir) : le film de Peter Medak m’a passionné. Première bonne nouvelle, Gary Oldman est solidement tenu en laisse, et livre une interprétation sobre et fascinante. Mais surtout, le film est un pur plaisir de mise en scène, et fait preuve d’une inventivité assez soufflante : les éléments les plus classiques de ce genre de récit (voix-off, structure fondée sur les flash-back) sont ici mis à contribution de façon ludique, originale et percutante. Peter Medak enrichit son film de séquences oniriques splendides, de plans mystérieux et parfois absurdes (voir ce plan fugace concluant la scène de l’arrestation de Gary Oldman, encadré par des types en costard cravate dont un géant et un nain !), et d’idées étonnantes et anxiogènes : remarquable travail sur le son, avec un bruitage récurrent de métro ou de train, effet sonore évoquant un son d’aspiration, souvent audible sur les plans cadrant les jambes (superbes mais redoutables, qui verra comprendra) de la femme fatale du métrage. Et cette femme, interprétée à la perfection par la trop rare Lena Olin, est sans doute l’un des points forts de ROMEO IS BLEEDING : oubliez la beauté ténébreuse fumant sa cigarette avec dédain, le genre de cliché Gitane que le personnage de Lena Olin fait littéralement imploser par une approche véritablement terrifiante frôlant souvent l’hystérie pure et dure, mais avec une incroyable justesse. Excellent.
 
S comme… SPONTANEOUS COMBUSTION, de Tobe Hooper (USA, 1990)
Dans un Abécédaire, il y a des très haut et des très bas, comme je le disais dans mon introduction. Un peu comme dans la carrière du sympathique Tobe Hooper, dont le très haut commence sérieusement à dater : une carrière certes émaillée d’une flopée d’œuvres attachantes (POLTERGEIST, LIFEFORCE, THE MANGLER…), mais qui risque tout de même d’en faire l’homme d’un seul film, le saisissant et très conceptuel MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. SPONTANEOUS COMBUSTION survient après la série de films produits par la firme Cannon de Golan & Globus (intéressants L’INVASION VIENT DE MARS et MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II), et l’on est au début de cette triste plongée dans la série Z (NIGHTMARE, aka NIGHT TERRORS, dont il sera bientôt, etc.) et dans le téléfilm dont le réalisateur ne semble pas vraiment parvenir à s’extirper.
Le film, comme son titre l’indique, traite des conséquences d’expérimentations sur un vaccin anti-radiations dans les années 50 sur la vie de Sam, fils du couple cobaye, qui développe au début du récit des dons incontrôlables l’amenant à enflammer son entourage à la moindre contrariété – et comme il est sur le point de découvrir ses origines, sa nature et l’expérimentation dont il est toujours secrètement l’objet, vous vous doutez bien qu’il va souvent être contrarié, le pauvre garçon. Si vous avez vu le modeste mais attachant FIRESTARTER, adapté du roman de Stephen King, vous risquez ici de vous retrouver en terrain connu, mais dans le cadre d’un film de qualité nettement inférieure, et à vrai dire sans grand intérêt puisqu’il n’égale même pas les beaux effets spéciaux du film de Mark Lester. Le problème principal consiste dans une monumentale erreur de casting qui a amené Tobe Hooper à confier le rôle de Sam à l’acteur Brad Dourif. Attention, je l’aime bien, Brad Dourif, que les choses soient claires. Mais il est ici dans un emploi qui ne colle absolument pas à son physique et à son jeu excessif, et sa prestation sombre dès les premières minutes dans un cabotinage forcené et en roue libre du plus désastreux effet, son personnage devenant vite aussi peu plausible qu’involontairement antipathique. Et comme il n’est pas aidé par une VF désastreuse, seule version disponible en DVD, il faut donc le supporter tel quel, dans un film maladroit, au rythme bancal et à la mise en scène affreusement ampoulée et télévisuelle. Le scénario suit le même chemin, avec certaines idées vraiment stupides : notamment une séquence où, rentrant de son cours d’hypnose, la copine de Brad Dourif, superbe blonde (contraste !), découvre son fiancé en proie à la panique, et lui conseille de téléphoner à un médium animant une émission de radio, lequel va le mettre en toute bonne logique sur la voie du complot dont il est l’objet – ce qui énerve très fort le pauvre Sam, résultat, un technicien de la station de radio (joué par John Landis !) prend feu.
Des aspects qui pourraient sortir tout droit d’un épisode de l’émission Mystères de Jacques Pradel, qui a disparu (probablement abducté), un traitement pseudo-réaliste (la combustion spontanée, ce douloureux problème, Moi, Christiane F., droguée, prostituée, spontanément consumée) auquel Tobe Hooper n’apporte pas la moindre distanciation. Bercé par une musique assez calamiteuse de Graeme Revell, le film est pour finir totalement mis à terre par sa structure narrative très mal pensée : après un flash-back très, très long sur les origines et l’expérience tentée dans les années 50, l’enquête menée par le personnage n’a plus grand chose à révéler et ne s’avère donc pas palpitante pour un sou, le seul recours étant d’observer la Consternation, la Paranoïa et le Désespoir, revus et corrigés par Brad Dourif, et d’admirer les choix curieux de direction artistique – j’avoue être particulièrement jaloux de ces téléphones avec un néon dans le combiné. Désastreux.
 
T comme… TRAUMA (BURNT OFFERINGS), de Dan Curtis (USA, 1976)
À peine avais-je découvert ce superbe film fantastique que j’ai appris le décès du réalisateur Dan Curtis, ce qui m’a fait quand même un peu de peine, surtout dans la mesure où ce cinéaste, très réputé dans les années 70, a totalement sombré dans l’oubli. Il est devenu difficile de voir ses films, notamment son TRILOGY OF TERROR, raretés que les éditeurs ne s’empressent pas de déterrer. Et peut-être que certains d’entre vous se souviennent de ce téléfilm diffusé il y a de cela des années, et qui a souvent marqué ceux qui ont eu la chance de le voir passer, LA MALÉDICTION DE LA VEUVE NOIRE.
L’éditeur RED, anciennement Prism Leisure, sort donc ce titre d’un prestige un peu fané entre deux séries Z et trois téléfilms, avec les caractéristiques habituelles de cette sympathique bande de pirates. La jaquette, bien qu’elle reprenne l’une des affiches originales du film, est déjà assez cocasse en soi, avec son slogan furieusement hors-sujet (« Depuis la mort de grand-mère, chaque nuit, derrière la porte, quelque chose vit ! »), son résumé pour une fois presque probant (bien que le personnage interprété par Oliver Reed ne soit en aucun cas « en proie à une dépression nerveuse »), ses illustrations fantaisistes (un homme ricanant brandissant un couteau, et s’il ricane, c’est sûrement parce qu’il n’est pas dans le film !) et ses crédits truqués (« un film de James Glickenhaus, avec Dan Curtis et Olivier Red » - Red pour Reel Entertainment Digital, probablement !). En ce qui concerne la copie, on a connu pire, l’image est convenable, mais le film est légèrement recadré après son générique (on passe brutalement du format 1.85 au 1.66, et l’on peut presque se représenter le technicien appuyant négligemment sur le bouton à la fin du générique d’ouverture en sirotant un coca). Et bien sûr, la VO est absente, laissant la place à une VF soignée mais complètement étouffée et parfois à peine audible.
Pas des conditions idéales pour pouvoir apprécier ce TRAUMA, à ne pas confondre avec celui de Dario Argento, ou celui de Marc Evans (réalisateur de MY LITTLE EYE) dont il sera bientôt, ad lib. Il n’est donc pas impossible que je me procure l’édition américaine pour ce titre qui en vaut la peine. Mais même en l’état, le film m’a passionné, et m’a fait assez peur, je dois bien l’avouer. TRAUMA développe un récit d’apparence classique : un couple loue pour l’été une demeure somptueuse mais un peu en ruines pour une somme dérisoire, avec pour seule condition la promesse faite aux propriétaires, une femme âgée et son frère en fauteuil roulant, de s’occuper de leur vieille mère, cloîtrée dans une chambre au dernier étage. Ils s’y installent avec leur fils et leur vieille tante (Bette Davis), mais très vite, des événements troublants se présentent, feutrés, presque imperceptibles, et tandis que la tension monte entre les résidents, la maison semble revivre et, peu à peu, retrouver son éclat d’antan.
Si le sujet vous semble familier, vous ne serez peut-être pas surpris d’apprendre que ce film et le roman dont il est adapté ont été l’une des sources d’inspiration première (et avouée) de Stephen King lorsqu’il a écrit son roman « Shining » ; mais on en retrouve également l’influence dans le curieux PSYCHOSE PHASE 3 (THE LEGACY) de Richard Marquand. C’est toujours un peu ennuyeux de lire un chapelet d’éloges sautant méthodiquement d’un aspect à un autre d’une œuvre aussi séduisante et vénéneuse, mais je vais essayer de faire court, concis, sans vous gâcher le plaisir de la découverte, tout en vous donnant, je l’espère vivement, l’envie de découvrir cette petite merveille. Je peux vous dire que le casting est extrêmement impressionnant (Oliver Reed, Karen Black, Bette Davis), et qu’il n’est pas là pour faire joli : chaque acteur campe ici un rôle fort, présenté sous des aspects classiques et prévisibles pour mieux se déliter par la suite dans des performances stupéfiantes. Karen Black, actrice trop rare et sous-employée vue dans LE JOUR DU FLÉAU (mais elle incarnait également, dans TRILOGY OF TERROR, trois rôles, au centre des trois sketches composant cette anthologie), restitue à merveille les fêlures et l’enfermement progressif de son personnage, et même Bette Davis, qui adopte pendant trois quarts d’heure le profil bas de la vedette invitée en vieille dame fantasque et attachante, devient brutalement méconnaissable et terrifiante le temps d’une scène courte et percutante, sa dernière apparition, une séquence totalement folle et glaçante que je ne suis pas près d’oublier.
La mise en scène de Dan Curtis impose une intensité, une élégance, une retenue et une intelligence étonnantes, mélange harmonieux de classicisme d’influence gothique et de modernité d’écriture comparable au très beau (et tout aussi méconnu) LA RÉSIDENCE de Narciso Ibanez Serrador, et distille ses indices de façon très progressive, montrant l’impact mutuel de la maison et des incidents s’y déroulant. Remarquable écriture d’un film qui bénéficie d’une structure quasi parfaite (avec un basculement du récit provoqué par l’ouverture d’une boîte à musique), et qui introduit des éléments a priori classiques et clichés (le souvenir d’un souriant chauffeur de corbillard aux larges lunettes de soleil, vision effrayante ayant traumatisé Oliver Reed dans son enfance) qu’il développe sur un versant très déstabilisant, abstrait et onirique. Magnifique atmosphère d’un film qui s’impose, avec LA MAISON DU DIABLE, LES INNOCENTS et LE CERCLE INFERNAL, comme l’un des plus beaux films de maison hantée, de la trempe de ceux qui, pendant longtemps, vous hantent. Remarquable.
 
U comme… UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, de Mario Bava (Italie/Espagne, 1970)
Je glisserai assez rapidement sur ce très bon film de Mario Bava, aujourd’hui un peu sorti de l’ombre, au point de ne plus s’intituler LA BAIE SANGLANTE II (ce qui était très fort de la part du distributeur, UNE HACHE… étant antérieur au classique du réalisateur dont il a failli être question ici), et je vous oriente donc vers la lecture de l’article du Dr Devo. Je signale juste un aspect amusant mais purement anecdotique : le film, dans la copie présentée sur un DVD d’assez bonne facture récemment ressorti en kiosques en double-programme avec BARON VAMPIRE, sacrifie à cette mode de l’époque consistant à remplacer les plans sur des articles de presse écrits dans la langue dans laquelle le film a été tourné par des inserts francisés – car chacun sait que le français moyen risque la rupture d’anévrisme si des termes en langue étrangère se présentent à ses yeux. L’aspect amusant de la chose est toujours accentué quand ces inserts ne sont pas effectués par le distributeur français, mais par l’équipe de production (à moins que l’équipe de conception des jaquettes de Prism Leisure n’ait déjà été en activité à l’époque !) : pour vos yeux seulement, comme ils disent, voici texto le titre d’un article de presse troublant notre héros : « L’horrible délit du le wagon-lits : une autre éponse assassinée au soir de la noce ! ». Pour le reste, ce récit d’une psychose n’est pas forcément un sommet dans la carrière de Bava (avec ses petites touches de vulgarité, ses quelques petites pannes de rythme et sa grande ressemblance avec SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN, qu’il n’égale pas), mais ça reste un film complètement fou, une petite merveille cruelle et ironique d’inventivité, de beauté plastique et d’abstraction hautement recommandable.
 
V comme… LA VIE CRIMINELLE D'ARCHIBALD DE LA CRUZ, de Luis Buñuel (Mexique, 1955)
C’est totalement accidentel, mais ce superbe film de Luis Buñuel a constitué un double-programme parfaitement adéquat avec le film de Mario Bava, par son sujet, son inventivité visuelle et sa folie narrative. « Ah, oui, mais c’est un film en noir et blanc ! », soupire le petit Benoît croisé au dépôt-vente du coin, qui repose le DVD comme s’il allait le mordre. Comme les personnages de Bava et Buñuel, une envie subite me prend de faire la peau de ce petit morveux ignorant, mais je suis un être social, et je décide finalement de lui laisser la vie. Archibald de la Cruz est un homme tout à fait banal, qui tombe un jour chez un antiquaire, non pas sur un adolescent persuadé que le cinéma est né en 1991, mais sur une boîte à musique ayant appartenu à sa famille, égarée suite à une révolution ayant déchiré son pays lorsqu’il était enfant. Et cette boîte à musique réveille en lui un souvenir troublant, une croyance enfantine qu’il semblait avoir oubliée, mais qui ressurgit avec force et nourrit chez lui une vieille psychose : suite à un malheureux concours de circonstances qui a entraîné la mort de sa gouvernante (émerveillement de l’enfant contemplant la gorge ensanglantée et les cuisses découvertes du cadavre de sa nounou), il est persuadé que le fait de manipuler cette boîte à musique peut provoquer la mort, et décide donc de se la réapproprier pour en faire un usage meurtrier. Une séquence extraordinaire placée en ouverture du film, un souvenir vibrant qu’il raconte à une nonne la chambre d’un hôpital, avant d’ouvrir un étui très chic contenant une série de rasoirs (un pour chaque jour de la semaine !) et de tenter de la tuer.
Tourné trois ans après le magnifique EL (également proposé sur cette édition DVD minimaliste mais amplement suffisante, au regard de la qualité des deux films proposés), réalisé durant la période mexicaine de la carrière passionnante de Buñuel, LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ développe tout un arsenal de mise en scène et de direction artistique qui préfigure véritablement le giallo italien – on retrouve d’ailleurs ici des éléments proches, donc, de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, notamment une bande musicale volontairement abîmée, et un jeu ludique et déconcertant entre la femme et le mannequin dans une séquence au montage sensationnel. Ceci dit, Buñuel s’inscrit ici dans un registre plus distancié : le véritable sujet du film, c’est cette emprise exercée par les fantasmes meurtriers chez un homme qui se rêve assassin, se laisse griser par l’écoute de pulsions, et par le sentiment d’excitation (sexuelle entre autres) et de toute-puissance qui les accompagne, tout en restant constamment sur le fil du fantasme, de la visualisation intense et fiévreuse de pulsions toujours inassouvies, en dépit parfois des apparences. Archibald est-il vraiment un assassin ? Accidents, suicides, tentatives avortées, Luis Buñuel prend un malin plaisir à jouer à la fois de la frustration d’Archibald et de celle de son spectateur, jusqu’à un dénouement étonnant et assez inattendu, moins caustique que celui du film EL, mais développant une idée passionnante : Archibald rejette littéralement son désir de mort et le troque pour des fantasmes plus romantiques, tout de même amorcés par la contemplation d’une mante religieuse. De là à savoir si, en rejetant ses fantasmes, Archibald est « guéri » ou s’apprête à véritablement passer à l’acte… Je vous laisse juges et ne vous en dit pas plus : c’est à voir, et c’est à vous de voir.
 
W comme… WISHCRAFT, de Danny Graves & Richard Wenk (USA, 2002)
Trois excellents film d’affilée, ce n’est déjà pas si mal. On retombe un peu dans le train-train du film de pas grand-chose avec un titre dont je n’attendais rien de spécial. Nous voilà en plein slasher pur-jus, avec un petit apport fantastique assez quelconque. Brent est un jeune studieux, sérieux et pas très porté sur les activités sportives, ce qui suffit, dans cet univers artificiel et confortable du film de college mille fois arpenté, à en faire un nerd, un objet de moquerie et de mépris. Le pauvre est amoureux de la belle Samantha (Alexandra Holden, hilarante en Miss anorexique dans le sympathique BELLES À MOURIR), et autant dire qu’il n’a aucune chance : c’est une pom-pom girl, et accessoirement la fille la plus populaire du bahut. Bien, bien, tout cela est très original. Jusqu’au jour où Brent reçoit un mystérieux colis contenant un pénis de taureau, totem adressé par un invité mystère qui l’invite à l’utiliser pour formuler trois vœux. Sceptique, Brent essaie de formuler un premier vœu en demandant au sexe ruminant de pousser Samantha à accepter de sortir avec lui. Et ça marche ! La vie est belle ? Pas si sûr, car pendant ce temps-là, un tueur costumé façon SOUVIENS-TOI L’ÉTÉ DERNIER (film dont je n’ai aucun souvenir, comme c’est curieux) rôde sur le campus et élimine brutalement les élèves les plus populaires…
Voilà pour le sujet : on est en terrain connu, il ne faut pas trop s’attendre à des surprises, et avoir un faible pour le genre sera d’une aide précieuse pour profiter de ce film banal, prévisible et sans la moindre personnalité (co-réalisé par le réalisateur du piètre VAMP avec Grace Jones), ce qui ne l’empêche pas d’être aimablement distrayant. Le « propos » social a de quoi laisser perplexe : la relation entre le ringard et la reine du bal est vécu et dénoncé comme étant quasiment asociale, contre-nature, même par des personnages timidement « marginaux » du métrage (dont une goth du cru, victime par la suite d’une pendaison très douloureuse et fort bien amenée). Mais que voulez-vous… Samantha craque pour Brent, surtout quand elle découvre qu’il aime les films étrangers en version originale sous-titrée !
Quelques meurtres assez percutants dans le genre (dont un à base de boule de bowling), une ambiance assez humoristique qui fait davantage pencher la balance dans le film de college que dans le film d’horreur, et quelques surprises du casting (Meat Loaf, ou le médecin-légiste interprété par la toute petite Zelda « Va vers la lumière, Carol Ann ! » Rubinstein) font les qualités modestes et un peu superficielles de ce WISHCRAFT pas fameux, qui souffre aussi de quelques idées vraiment stupides (dont une fausse tentative de meurtre complètement imbécile), et, comme souvent dans ce genre de films produits à la chaîne, d’un dernier tiers raté avec twist décevant et utilisation du dernier vœu hautement prévisible. Un pur produit de consommation courante, R.A.S.
 
Y comme… Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?, de David Zucker (USA, 1988)
La pénurie de films en Y m’amène à revoir ce premier opus de la série des NAKED GUN, lui-même adapté d’une série télévisée, POLICE SQUAD, brièvement apparue sur les écrans américains en 1982 avant de prestement disparaître au bout de six épisodes suite au flop de sa diffusion. Un des « classiques » du trio Zucker-Abrahams-Zucker, qui n’est d’ailleurs pas ce que je préfère dans leur carrière, illustrée par des titres comme HAMBURGER FILM SANDWICH, TOP SECRET ou encore le premier Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION ? (je précise bien le premier, car, contrairement aux idées reçues, le trio de cinéastes n’a absolument rien à voir avec sa séquelle). Sur ces trois titres, j’insiste lourdement sur le fait que si vous les avez vus en VF, vous ne les avez pas vus : l’essentiel du comique de ces films réside en effet sur des jeux sur le son en général, et sur les dialogues en particulier, éléments piètrement restitués en VF par une avalanche de jeux de mot franco-français qui ne parviennent jamais à retrouver l’aspect surréaliste et hilarant de la VO.
Concernant ce NAKED GUN, ses suites, mais également la série des HOT SHOTS, les réalisateurs lèvent un peu le pied sur cet aspect de leur travail pour s’orienter plus ouvertement sur des gags visuels autour du personnage interprété par Leslie Nielsen (meilleur acteur sourd que Lou Ferrigno !). Le résultat me semble du coup un peu plus inégal, oscillant entre les éclairs de génie et les idées tombant un peu à plat, avec un net essoufflement dans la dernière partie se déroulant pendant un match de base-ball. Il faut certes être un peu client de cet humour absurde non-stop, et il y en aura toujours pour trouver ça débile et préférer des comédies plus sophistiquées. En ce qui me concerne, je ne boude pas mon plaisir, et j’approche le film de la même façon que j’approche un assortiment de confiseries issues de la Rue de la Qualité, en triant dans le tas ce qui me plaît et en laissant de côté les toffees collants et écœurants. Pour le reste, je ne vais pas énumérer une flopée de gags piochés dans ce qui m’a fait rire, pour cause de risque de non-drôlerie : comment expliquer la saveur du chocolat à un enfant du Sahel ? Certainement pas en le lui décrivant. Mais pas en le lui faisant goûter non plus, il risquerait alors de finir ma boîte.
 
C’est sur cette touche de bon goût que s’achève ce nouvel Abécédaire, qui, je l’espère, vous donne envie de faire la rencontre de certains des films abordés, que vous soyez à la recherche du plaisir raffiné de cinéphile ou que vous soyez en quête d’incongruités diverses et variées. Allez piocher librement dans la liste suivante, toujours établie par ordre subjectif et préférentiel, sachant qu’à partir du policier venu à la rescousse de la monarchie en péril (inclus ou exclu, selon votre humeur), vous entrez dans la Toilette Zone : je préconise personnellement, et toujours sur le registre de l’incongruité, THE KILLER EYE, LES LOUPS DE KROMER et HERCULE À NEW YORK, mais souvenez-vous : il vous faudra avoir l’estomac pour digérer cette junk-food pelliculaire. 
 
TRAUMA
ROMEO IS BLEEDING
LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ
LES BANLIEUSARDS
UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL
MORTEL TRANSFERT
ISSUE DE SECOURS
LA COMTESSE NOIRE
FLASH GORDON
L’ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO
Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?
WISHCRAFT
THE KILLER EYE
PETIT MASSACRE ENTRE AMIS
LES LOUPS DE KROMER
GALACTICA, LA BATAILLE DE L’ESPACE
NÉMO
SPONTANEOUS COMBUSTION
DEAD MEAT
HERCULE À NEW YORK
AMERICAN MURDER
 
Bande annonce du prochain épisode : vie et mort d’un obsédé sexuel, défilé de mode yéyé sataniste, loups-garous – hétérosexuels pour changer, banlieue bigarrée mais pas rose pour autant, enfant noyé très énervé, prostitué marié avec enfant, affres de l’adolescence, travesti psychique, chien monstrueux à dormir debout, pendaison, la peine de mort en question, filles dans la vallée, un autre Marquis sadique, solitude en mer, hélicoptère divin, hasards et coïncidences germaniques, péchés dans la cité, jamais deux sans trois traumatismes, main baguée en fin de semaine, grand chef indien, retour de la sorcière qui tue, vorace tête volante zom-bis sortie d’un frigo.
 
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And the winner is...

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Dimanche 9 avril 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Allo, Ulla ?

Le visionnage suit son cours, avec ses hauts et ses bas. Parfois très hauts, avec la découverte d’un superbe film de maison hantée dont l’auteur, Dan Curtis, nous a quittés deux jours après celui où je me suis plongé dans son excellent TRAUMA. Parfois très bas avec le téléfilm assommant qui ouvre cette sélection, et je me demande encore comment j’ai pu tenir jusqu’au bout – quelle endurance… Avec surtout la même curiosité qui m’amène à ne pas me cantonner aux dernières sorties, et à aller déterrer, pour le meilleur et pour le pire, des titres issus de périodes et de pays variés, avec parfois quelques découvertes ayant de quoi laisser perplexe : l’occasion pour moi d’apprendre que pour être loup-garou, on n’en est pas moins gay, ou que la rencontre avec un œil géant peut mener à tout, y compris au viol par nerf optique interposé, ce qui pourrait constituer par l’absurde un aboutissement littéral et copieusement vulgaire de la thématique du VOYEUR ou de FENÊTRE SUR COUR ! Bref, plus d’une trentaine d’heures d’ennui, d’exaltation, de rire, de peur, d’indifférence, de colère, de coups de foudre… Un bol alimentaire que je me fais un plaisir de régurgiter sur le moniteur de votre PC – ou de votre Mac, je ne suis pas sectaire, et je n’ai rien contre les filles de joie. Bonne lecture !
 
A comme… AMERICAN MURDER, d’Anson Williams (USA, 1992)
“Entrez dans un monde de sexe et de meurtre : la Fac!”, clame la jaquette de cet inédit qui a très bien fait de le rester – dans mon souvenir, la Fac est plutôt un monde de partiels et de soirées bière, mais je suis sûrement passé à côté de quelque chose… Et la jaquette d’ajouter traîtreusement : « Un thriller cruel sur lequel plane l’ombre du grand Dario Argento », allégation qui doit certainement lui faire très plaisir au vu de l’incommensurable médiocrité de ce petit film idiot qui a encore les deux pieds dans les années 80 et se rengorge de la présence au générique, respectivement mais pas très respectablement, de Christopher Walken et de Joanna Cassidy. Une histoire toute bête de jeune étudiant rebelle, soupçonné d’une série de meurtres sur le campus, qui va devoir prouver son innocence dans un mélange insipide de polar et de slasher, avec révélation « à la Scooby-Doo » en dernière ligne droite – mon dieu, l’assassin c’était toi ???
Faut-il supporter la longueur de ce machin pénible juste pour admirer Walken en roue libre dans un rôle crétin, un fringuant inspecteur de police qui chante « Feelings » au haut-parleur pour régler une histoire de prise d’otages et joue au basket-ball dans le commissariat pour mieux se concentrer sur l’évolution de son enquête ? Quant à Joanna Cassidy, la pauvre, elle a à peine le temps de se pavaner dans le rôle de la femme infidèle et amère du proviseur (avec cette réplique qui sort du lot : « mon mari n’est pas plus spirituel qu’un blockhaus du mur de l’Atlantique ») avant de périr, étranglée par un petit serpent d’une espèce pas du tout constrictor pourtant. Et ne parlons même pas du jeune héros, Charlie Schlatter, mauvais comme un cochon, et insupportable de A à Z – mais je vous rassure tout de suite, il ne joue heureusement pas dans tous les films de cet abécédaire !
L’ennui est surpris lorsque je jette un œil sur le compteur pour vérifier l’avancée d’un film devant lequel je m’ennuie à mourir, et que je constate, stupéfait, que trois quarts d’heure se sont déjà écoulés, ce qui me paraît impossible : ai-je dormi ? Je ne crois pas… Est-ce qu’un bug a fait sauter une demi-heure du film sans que je m’en aperçoive ? Mmmm… Ne vérifions pas ! Et soulignons juste que si un cinéaste est remercié au générique, il ne s’agit pourtant pas de Dario, mais bien de Wallace Potts, réalisateur de PSYCHOCOP : tout s’explique, les grands esprits se rencontrent. En tout cas, la bonne nouvelle, mais je ne le savais pas encore, c’est que je m’étais d’emblée débarrassé du pire film de la sélection !
 
B comme… LES BANLIEUSARDS, de Joe Dante (USA, 1989)
Bide spectaculaire en salles à sa sortie, deux ans après celui, tout aussi injuste, du très bon L’AVENTURE INTÉRIEURE, LES BANLIEUSARDS n’a connu qu’une diffusion très discrète en France (est-il seulement sorti en salles, je n’en suis même pas sûr), et reste l’un des films les plus méconnus de la carrière de Joe Dante. C’est particulièrement regrettable, et il faut savoir profiter de l’édition DVD du film pour réparer cette lacune et redécouvrir ce film étrange, qui raconte sur un ton de farce teinté d’épouvante (parodique) la plongée dans la paranoïa d’un quartier de banlieue américain lorsque s’installent, avec leur molosse dénommé Landru, de nouveaux arrivants étrangers, invisibles et mystérieux.
Dès la formidable séquence d’ouverture, Joe Dante impose son style très personnel via une mise en scène cartoonesque : personnages très typés (Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher), musique totalement illustrative, effets et cadrages hérités du dessin animé – un style affirmé et persistant chez Joe Dante, comme on peut le constater à la vision de son sketch pour LA QUATRIÈME DIMENSION, son très beau EXPLORERS (malgré le remontage castrateur du producteur) ou, évidemment, son plus inégal LES LOONEY TOONS PASSENT À L’ACTION. Une réalisation également truffée de références : au fantastique – avec ici des allusions directes à L’EXORCISTE, MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II ou même au (trop) méconnu LA SENTINELLE DES MAUDITS – mais aussi à Tex Avery et à Chuck Jones, en passant par un remake de IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST avec gros plan tendu sur les yeux d’un caniche. Un registre de farce que le cinéaste pousse dans ses derniers retranchements, tout en préservant miraculeusement une véritable finesse du propos, et des instants de grande beauté.
Et c’est ici tout l’inverse d’AMERICAN MURDER : on est emporté par le récit en moins de cinq minutes. C’est une peinture assez caustique, mais dénuée de méchanceté, de l’american way of life, qui pourrait faire un assez beau double programme avec le film de Tim Burton, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT : la peur de l’inconnu contamine peu à peu les personnages, les rumeurs enflent, et les adultes retombent petit à petit en enfance dans une forme d’hystérie collective rationalisée par des réflexes infantiles et des entreprises d’investigation aux conséquences de plus en plus désastreuses. Comme souvent avant et après ce film, Joe Dante est lancé dans un numéro d’équilibriste, toujours sur le point de sombrer dans le délire stérile ou dans la démonstration, mais sans jamais y sombrer : son film s’achève sur une fausse conclusion qui semble enfoncer des portes ouvertes (les monstres, c’est nous), avant, en toute dernière instance, d’appuyer sur le champignon comme un sale gosse en poussant la logique de cette belle vérité à son extrêmité : eux, c’est nous, ce sont donc des monstres. C’est le proverbe « pas de fumée sans feu » énoncé par un pyromane, en somme. Profondément réjouissant.
 
C comme… LA COMTESSE NOIRE, de Jess Franco (France/Belgique, 1973)
Rarement un film m’a paru à ce point défini et « contenu » par son plan d’ouverture. Superbe paysage d’une forêt noyée dans les brumes. Plan fixe. Au loin s’approche Lina Romay, vêtue simplement d’une cape noire et d’une ceinture tombant sur ses hanches. Pas de plan de coupe, il faut attendre que l’actrice, inexpressive et comme plongée dans une transe, s’approche jusqu’à être cadrée en plan moyen. La caméra zoome sur son regard, puis descend en détaillant sa nudité dans un érotisme froid assez peu engageant, s’arrêtant sur son sexe avant de remonter jusqu’à son regard. Zoom arrière. L’actrice, le regard perdu au loin, reprend sa marche jusqu’à obturer le regard caméra – au point d’ailleurs de se cogner le menton à l’objectif, effet comique garanti mais qui laisse tout de même perplexe : c’est le plan d’introduction du film, pourquoi laisser dans le montage une telle maladresse, la mettre à ce point en exergue ? Jess Franco est-il un esthète ou un tâcheron ?
La suite de sa carrière, ou du moins le peu qu’il m’a été donné de voir (L’ABÎME DES MORTS-VIVANTS, LES PRÉDATEURS DE LA NUIT – son remake bis des YEUX SANS VISAGE, MONDO CANNIBALE…) m’amènerait plutôt à prendre en considération la seconde option, malgré un film un peu plus consistant, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, inégal mais comportant quelques très beaux passages et une ou deux idées splendides. LA COMTESSE NOIRE est un peu de la même veine, et bien qu’il ne soit pas très réussi, on doit lui reconnaître une vraie tentative de poésie fantastique, certes parasitée par certains versants plus Z d’un film qui a d’ailleurs connu un très grand nombre de montages différents, allégeant ou renforçant les aspects fantastiques et/ou érotiques – il existerait même des versions pornographiques du film. Et attention : chaque montage a eu droit à son titre personnalisé, de l’officiel LES AVALEUSES à des titres plus cocasses encore comme LA COMTESSE AUX SEINS NUS, EROTIC KILL, FEMALE VAMPIRE ou mon préféré, JACULA ! La version éditée en DVD en France présente une assez belle copie du film, semble-t-il dans la version la plus proche des intentions initiales de Jess Franco.
Et le récit se dandine cahin-caha, alternant qualités (beau cinémascope) et défauts (musique érotique mielleuse montée quasiment en boucle). Lina Romay, actrice fétiche de Jess Franco (JUSTINE) dans l’un de ses premiers grands rôles, interprète la Comtesse Karlstein, descendante muette d’une lignée de vampires sexuels qui ont la particularité de ne pas boire le sang de leurs victimes, mais leur « fluide sexuel » - le sang ajouté sur l’affiche du film aux commissures des lèvres de la Comtesse est donc totalement hors de propos. Le thème développé est assez séduisant : cette avaleuse de Comtesse donne son « pied de la lettre » à l’expression de « petite mort », se nourrissant littéralement du plaisir qu’elle procure à ses proies ; mais quel plaisir sensuel en tire-t-elle ? Car bien que le film soit très érotique, il se fonde surtout sur l’idée de la frustration, exprimée par la vampire muette via une voix-off lancinante et plaintive (souvent en vision subjective depuis l’intérieur d’une voiture de luxe, avec un oiseau de métal sur le capot, battant des ailes et évoquant – très belle idée – l’envolée souvent suggérée). La Comtesse souffre de cette frustration, qu’elle tente de compenser dans des séquences masturbatoires sur pied de lit ou traversin, mais qu’elle cultive paradoxalement chez certaines de ses victimes en les envoûtant, en les amenant au sommet de l’excitation sexuelle avant de disparaître, les laissant désespérés.
Ce sont là les éléments les plus intéressants de ce film curieux et inégal, qui souffre par ailleurs d’une mise en scène bancale (cadrages et flous artistiques ne rendent pas toujours des résultats très probants) et de séquences de pur remplissage : que de femmes lascives se pâmant sur des lits rococo (des sangsues alitées ?), dans des scènes visuellement pauvres et répétitives ; mais aussi toutes ces séquences longues et sans intérêt faisant intervenir un chasseur de vampires (Jess Franco en personne, très mauvais) et un Dr Orloff bizarrement interprété (dans tous les sens du terme !) par l’étrange Jean-Pierre Bouyxou. Autant d’aspects qui déséquilibrent cette COMTESSE NOIRE balançant entre élégance et vulgarité, poésie et prosaïsme bis pur jus, dans un ensemble attachant, mais sans doute moins cohérent que ce qu’on peut trouver dans l’œuvre de Jean Rollin (lequel n’ayant hélas jamais disposé d’un tel luxe de moyens, si relatifs soient-ils) d’autant plus que le film se conclut sur une séquence finale expéditive et peu convaincante qui nous abandonne sur un vif sentiment d’inachevé.
 
D comme… DEAD MEAT, de Conor McMahon (Irlande, 2004)
Là, Mr McMahon, nous n’allons pas être d’accord. Et pourtant, les conditions étaient bonnes (belle copie en VOST, ce que n’indique pas la jaquette – bien que les sous-titres soient à peu près absents dans le dernier quart d’heure), et j’avais vraiment envie de l’aimer, votre film de zombies irlandais, avec son sujet cocasse s’ouvrant sur de belles perspectives… À savoir une mutation radicale de la maladie de la vache folle, amenant le paisible ruminant à dévorer son maître (qui a donc été mangé par de la vache enragée), lequel devient alors un mort-vivant : et c’est parti pour une visite des campagnes irlandaises hantées par les cadavres anthropophages. Les séquences, trop rares, faisant intervenir les vaches tueuses sont d’ailleurs les meilleurs moments de ce film raté, en partie pour leur relative originalité (le fantastique a éclusé tout un bestiaire d’animaux mangeurs d’hommes, chiens et chats, loups, singes, lapins, escargots même, mais jamais des vaches !) et parce qu’elles sont un peu mieux réalisées que le reste (sans doute à cause du fait que l’impossibilité de trop en montrer a contraint le réalisateur a faire un peu de montage).
DEAD MEAT affiche une volonté ostentatoire de singer EVIL DEAD et BAD TASTE. Ben oui quoi, si ça a marché pour Sam Raimi et Peter Jackson, pourquoi pas nous ? Tout simplement parce qu’il faut encore savoir proposer une mise en scène probante, et aller chercher ses propres idées. Les incessantes fantaisies de cadrage de ce film tourné en DV (avec une texture à l’image pas toujours très gracieuse d’ailleurs) s’accordent très, très mal avec l’amateurisme du montage, qui ne parvient jamais à mettre en valeur les multiples tentatives d’excentricité et d’énergie – voir notamment ces gros plans gore jamais correctement insérés au montage. Malgré toute ma bonne volonté, DEAD MEAT échoue régulièrement à faire peur ou à faire rire, et passées les vingt premières minutes, la saturation s’installe durablement. Casting de trognes (mais acteurs nuls), musique déplorable, rythme empesé, effets grotesques détruits par la nullité de la réalisation, le film finit vite par puer la carte de visite opportuniste, le talent en moins, et s’achève sur un clin d’œil appuyé à George Romero (pour THE CRAZIES). À aucun moment le cinéaste ne tente de se démarquer de ses références, nous sommes face à une imitation, à une contrefaçon maladroite qui ne trouve pas sa personnalité propre et finit juste par devenir antipathique : si EVIL DEAD était une vraie réussite, BAD TASTE était pourtant nettement moins réussi, mais on y trouvait un ton original qui fait ici cruellement défaut. Bref, un long-métrage vain qui ressemble à tous ces courts-métrages imitant piètrement les idoles, mais sur 90 laborieuses minutes.
 
E comme… L'ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO, de Matteo Garrone (Italie, 2002)
Mr Peppino ne porte pas de sombrero. L’étrange Mr Peppino ne souhaite pas détourner la fête de Noël. C’est un nain taxidermiste solitaire, qui comble son isolement en organisant de ruineuses soirées auprès de filles qu’il paie pour leurs se(r)vices, et tente de couvrir ses dettes en acceptant à l’occasion de travailler pour la mafia en dissimulant de la drogue dans des cadavres avant leur convoi vers leur dernière demeure. Peppino fait la connaissance d’un jeune homme un peu paumé, à qui il propose de l’installer chez lui et de lui apprendre le métier. En toute amitié, bien sûr. Bien sûr… Mais quand son jeune protégé tombe amoureux d’une jeune femme (Elisabetta Rocchetti, assassinée à plusieurs reprises dans le cinéma de Dario Argento), Peppino ne le supporte pas et devient de plus en plus possessif, envahissant et manipulateur.
Ce qui est étrange, c’est surtout ce sujet bizarre construit autour d’un triangle amoureux assez surréaliste. Alléchant, surtout pour quelqu’un comme moi, car je l’avoue, je suis totalement fasciné par les acteurs de petite taille !!! Et la première partie du film s’avère très réussie. Petite précision, il ne s’agit absolument pas d’une comédie. Ouverture étrange donc, avec la rencontre de Peppino et du jeune homme dans un zoo, premiers échanges chaleureux sous le regard (en vision subjective) d’un marabout (l’oiseau, pas le riche docteur africain), dans une séquence intrigante qui évoque, par son atmosphère, le (superbe) film VACAS de Julio Medem. Mais on pense aussi à ZOO de Peter Greenaway, évidemment à cause de ses séquences construites autour d’animaux morts (dont un plan impressionnant montrant les deux hommes à l’œuvre sur le cadavre d’un imposant taureau), mais aussi du fait d’un très beau travail sur le cadre et la photographie, extrêmement esthétisant, froid et non dénué d’humour.
Hélas ! La suite, quoique toujours soignée et correctement mise en scène, ne s’avère pas à la hauteur, et la déception se juge un peu à l’aune des attentes que cette très belle introduction avait fait naître. Le film ne dépassera pas au final le stade de la simple curiosité. Comme s’il était pétrifié par la mise en place de cette histoire de nain homosexuel et empailleur, Garrone semble par la suite freiner des quatre fers et vouloir tirer un film amorçant des éléments passionnants vers un propos et un développement esthétique timides, qui compensent dès lors par une volonté de réalisme, de sérieux, de justesse psychologique. Bravo, c’est dans la poche, mais du coup, le film n’est plus qu’un polar soigné et mélodramatique, manquant cruellement de sensualité, n’osant pas poursuivre sur la voie (pourtant amorcée avec force) de l’abstraction, de la transgression. Peppino offre maladroitement une bague à son compagnon, congédie en douce les prostituées embauchées pour se retrouver seul avec lui, fond en larmes au beau milieu d’une conversation avec un proche lorsqu’il est quitté par le couple… Le cinéaste parvient à rendre ces moments assez émouvants et sait faire naître une certaine tension, épaulé par un casting solide, mais d’un autre côté, il n’exploite presque plus la taxidermie après la première partie et s’essouffle en choisissant la voie la plus sage, la plus convenue et la plus prévisible, celle du pathétique et du thriller psychologique bien tourné, mais banal. Quel dommage de livrer un film aussi quelconque avec un tel potentiel… Comprenez : c’est pas mal, mais ça aurait pu et dû être formidable.
 
F comme… FLASH GORDON, de Mike Hodges (Angleterre, 1980)
On surfe sur la vague post-STAR WARS et surtout post-SUPERMAN, avec cette production de Dino de Laurentiis dont les choix et orientations diverses ont souvent eu de quoi décontenancer (voir le remake 1976 de KING KONG ou pire, l’inénarrable KING KONG II). Au risque de provoquer de violentes convulsions de rage chez certains, j’avoue avoir pris infiniment plus de plaisir à revoir cette immense baudruche kitsch et bariolée qu’à revoir le SUPERMAN en question. Son rythme soutenu et sa profonde absurdité, ses effets spéciaux fantaisistes et ses dialogues délirants jouent très largement en sa faveur, pas seulement parce qu’il prête le flan à la moquerie, mais aussi et surtout parce que c’est un film d’aventures enlevé, agréable et souvent très drôle.
L’empereur Ming (Max Von Sydow, excellent) déclenche des averses de « grêle chaude » sur la Terre, sa fille (jouée par Ornella Muti) est menacée d’être torturée par de mystérieux « vers perforants » et promène un nain en laisse (mon dieu), et la foule acclame régulièrement : « Heil ! Ming Heil ! » (sagement traduit en VF par un timide « Ave Ming ! »). Mike Hodges, cinéaste inégal à la carrière remarquable d’incohérence (la comédie loufoque boiteuse LES DÉBILES DE L’ESPACE, l’étrange et assez beau BLACK RAINBOW), verse allègrement dans le kitsch assumé et la franche comédie, livrant un film un peu fou, sans doute un peu con aussi, mais savoureux comme le nanar honteusement friqué qu’il est, avec sa débauche de costumes, de décors, de figurants, son choix (d’un goût très sûr, assurément) du groupe Queen pour composer la BO très spectaculaire (et pas trop chantée heureusement), le tout au service d’un récit résolument simpliste, qui marche fièrement sur la cohérence et les modes de l’époque pour mieux faire progresser son intrigue, en dépit du bon sens mais avec une belle énergie : l’avion transportant Flash Gordon (Sam Jones, hélas un peu fade) et Dale Harden (Melody Anderson, sympathique actrice très typée années 80, vue dans l’étonnant RÉINCARNATIONS de Gary Sherman), touché par la grêle chaude, s’écrase, enfin, sa maquette s’écrase dans la demeure d’un savant, sans faire de bobo à personne, et nos héros ont à peine le temps de se recoiffer que le savant en question les oblige, sous la menace d’une arme, à monter dans sa fusée expérimentale, direction involontaire : la planète de Ming – mais dès que la fusée a décollé, le savant pose son arme et devient l’ami de Flash Gordon : et bien oui, il fallait bien les amener sur le lieu de l’action, c’est con mais c’est bon, fonce, fonce, on verra plus loin !
Et tout le film se déroule de cette façon, ce qui est à la fois fatigant et délicieux. Ce qui n’empêche pas le réalisateur de soigner sa mise en scène (avec quelques idées très belles et vraiment amusantes, comme cette très belle séquence de lavage de cerveau au montage particulièrement inventif, ou comme ce sablier retourné dont le sable remonte au lieu de tomber – et dans l’arrière-plan, un prisonnier cruellement crucifié la tête en haut ! Vous avez suivi ?) et d’opter pour des effets visuels parfois très surprenants, visuellement et sur le papier (voir un Ming rougeoyant et immense fondre à travers les nuages sur l’avion de Flash Gordon, avec un zoom bizarre à l’effet indéniablement surréaliste). Un indescriptible chaos parodique, qui, mine de rien, restitue assez justement l’atmosphère des vieux serials, mais qui n’aura à sa sortie pas vraiment rencontré le succès escompté : pas de suite donc, et le « The End… ? » de se voir alors répondre par un triste « ! ». Sympathique.
 
G comme… GALACTICA, LA BATAILLE DE L'ESPACE, de Richard Colla (USA, 1978)
Tant qu’à se vautrer dans la SF (déjà) rétro de cette époque révolue, autant embrayer dans la foulée avec ce space-opera télévisuel (pilote, distribué en salles en Europe, d’une série télévisée dont certains d’entre vous se souviennent peut-être : Appolo, Starbuck, Adama, Muffit, Boxey, ça vous dit quelque chose ?), en s’armant précautionneusement de patience et d’une bonne louche de nostalgie, car le métrage pèse tout de même deux bonnes heures, ce qui est un peu long. Le sujet est assez transparent (les survivants d’un peuple décimé par les félons Cylons – avec des massacres qui font rudement penser aux Stressos, avis aux amateurs – décident de tenter de rejoindre une très ancienne colonie perdue, et se mettent donc en quête de la planète Terre, ce qui va occuper bien des épisodes par la suite) et dissimule mal une exploitation du filon STAR WARS, dont le film constitue un peu une version pauvre, avec sa musique en forme de fanfare courant après celle de John Williams.
En réalité, pour aboutir à la durée d’un (trop) long-métrage, l’épisode pilote semble en cours de métrage succéder à un nouvel épisode prolongeant subitement l’action, ce qui n’est pas très bon pour la structure du film, scindé en deux parties distinctes, mais s’avère assez salvateur en relançant doucement un rythme qui commençait à se faire très, très pesant, avec d’interminables réunions du conseil et des amourettes sans intérêt dans l’équipe des pilotes. Et c’est parti donc pour la visite, sur la planète Carillon, d’un casino tenu par des extra-terrestres, les Ovions (la nuit est chaude ?), semble-t-il affables, mais qui sont bien trop moches pour n’être pas malfaisants et à la solde des Cylons (qui brillent toujours comme des boules de Noël, c’est très joli). Bon, dans l’ensemble, il faut bien l’avouer, tout ça a très mal vieilli, c’est soporifique au possible, et les aspects télévisuels se font cruellement voir (images utilisées en boucle, redondants zooms sur des maquettes laissant place aux acteurs dans des décors pas très spectaculaires, sous-intrigues amorcées laissées en suspens…). Pour être honnête, le film est souvent sauvé par ses défauts, à savoir ses idées puériles (Muffit l’ourson bionique – oooooh, c’est mignon tout plein !), ses gadgets ridicules (je veux un languatron !) et ses effets spéciaux… très spéciaux (les chanteuses du casino ont un look assez indescriptible, deux bouches, quatre yeux et une coupe afro !). Désuet, mollasson et vaguement comique.
 
H comme… HERCULE À NEW YORK, d’Arthur Allan Seidelman (USA, 1970)
On touche le fond avec cette casserole traînée par cet acteur exécrable qu’est le gouverneur Arnold Schwarzenegger. Soit dit en passant, je ne comprendrai sans doute jamais vraiment le succès de ce comédien lamentable, de très loin le pire (et le plus antipathique) dans le registre des musclés de séries A. Il débutait ici sa carrière, se faisait alors appeler Arnold Strong et ne maîtrisait pas encore tout à fait la langue anglaise, ce qui impose, si vous voulez profiter des plaisirs pervers que ce film est à même de vous procurer, à commencer par cet accent hilarant (et je pèse mes mots), de le voir en VO malgré l’absence de sous-titres (d’autant plus que la VF est souvent inaudible) – évitez donc l’édition Prism Leisure pour opter pour celle, pas du tout plus onéreuse, issue de Belgique. Juste pour le plaisir, voici un échantillon de ses dialogues (voix bovine de rigueur) : « I have bin hirr fousend auf yirrs, I’m boared ! Let me be zi judge auf vat, I’m dired auf ze sem feuzes, ze sem auld vings ! Certenly, if you vish me tou ! » Yah, yah !
Bon, à part ça, ça raconte l’histoire d’Hercule, qui, comme vous l’avez parfaitement compris, s’ennuie sur l’Olympe (une pelouse, trois toges et un escalier en pierre, l’addition, ce sera tout, merci !) et veut aller visiter la Terre. Zeus n’est pas d’accord, mais comme Hercule insiste, il le punit en l’envoyant sur Terre (euh…). Générique – musique traditionnelle grecque, ha-ha, c’est drôle (oh ! non ! c’est la même pendant tout le film !!!). Je suis hilare au bout de cinq minutes de métrage, ce qui ne m’empêche pas de jeter un coup d’œil inquiet sur l’avancée d’un long-métrage que je risque quand même de sentir passer. Arnold Le Strong débarque donc sur Terre, aussi articulé qu’une figurine des Maîtres de l’Univers (si, si : sa taille pivote !), à l’exception notable de ses doudounes musclées, qu’il fait danser comme des chiots excités dès qu’il a l’occasion de tomber le T-Shirt. Papa Zeus suit ses pérégrinations sur une grande boule de cristal – moi, j’ai beau me concentrer et plisser très fort des yeux, tout ce que je vois dans la boule de cristal, c’est l’équipe technique.
Tiens, à propos d’équipe technique, je remarque le point le plus frappant du métrage : il n’y a pas de mixage sonore, rien, pas une seule fois !!! Les plans sont le plus souvent sonorisés sur place (je ferme les yeux sur les plans de transition, muets !), c’est déjà une chance, et mis bout à bout tels quels, avec toutes les fautes de raccord que cela implique, attention les oreilles, ça fait très mal. Et quand je dis que les plans sont accolés à la queue leu leu, ça concerne aussi l’écriture du film et sa narration, suite de sketches sans queue ni tête, sans début ni fin, suivant maladroitement une vague trame générale, probablement en grande partie improvisée après coup sur un scénario qu’on devine écrit en deux jours et tourné en trois : lorsque Fiston est en mauvaise posture, Zeus délègue Ulysse et Samson pour lui porter secours, et dans le plan suivant, il y a juste deux mecs en toge de plus dans la mêlée, il faut suivre ! Ma séquence préférée aurait pu être ce concours d’haltérophilie auquel participe Hercule (belle occasion pour Arnold Stronggenegger de faire se trémousser ses tétons sans les mains), mais j’avoue un faible prononcé pour cette séquence montrant un grizzli échappé d’un zoo venir se mesurer au musculeux gouverneur, du Benny Hill hardcore avec homme costumé (j’ai cru que c’était un gorille, à vrai dire) marchant à quatre pattes et qui ne se redresse sur ses deux jambes, pardon, ses deux pattes, que pour mieux boxer Arnold dans des plans tournés en accéléré. Plaisamment nul.
 
I comme… ISSUE DE SECOURS, de Dick Maas (Pays-Bas/Allemagne, 1999)
Dick Maas s’est fait un nom en réalisant dans les années 80 le film L’ASCENSEUR, grand prix un peu contesté à Avoriaz, et petit classique de vidéo-clubs (« Prenez l’escalier, prenez l’escalier… Par pitié, prenez l’escalier !!! »). Pas une merveille ceci dit, malgré quelques qualités et une certaine originalité, du fait d’un rythme mou, d’une photographie terne et d’un récit tombant en panne dans sa dernière ligne droite. Et son AMSTERDAMNED (que je n’ai pas encore revu, mais qui m’attend et m’espère, perché sur son étagère) ne m’avait pas non plus fait une forte impression. Bref, voilà bien un cinéaste dont je n’attendais rien. La vision de son propre remake de L’ASCENSEUR (NIVEAU 2) avait donc été une surprise très agréable : pas une merveille, mais un film soigneusement réalisé et assez énergique, non dénué d’humour, qui parvenait à restituer les meilleurs éléments du film original dans un écrin plus efficace et surtout plus régulier. Voilà qui m’a donné l’envie de jeter un œil sur ISSUE DE SECOURS, réalisé deux ans avant, un thriller au casting bizarre, et au sujet évoquant un peu le semi-raté TEMOIN MUET d’Anthony Waller : lors d’un voyage d’affaire à Amsterdam, la fille muette (mais pas sourde, vous m’entendez, pas sourde ! Sans quoi, nous aurions eu droit à une fillette SM. Sourde-muette, hein ?) d’un couple d’américains (et quel couple : William Hurt et Jennifer Tilly !!!) est le témoin d’un meurtre dans l’hôtel où ils résident, et se retrouve pourchassée par les assassins. Certes, le terrain est très balisé et le film n’a rien de vraiment sensationnel, mais on retrouve ici une efficacité assez imparable, proche des meilleurs films d’un Renny Harlin, et le résultat, fort bien mis en scène (superbe photographie), vif, drôle, énergique et jouant sur un registre très agréable mêlant suspense et comédie, s’avère au final plutôt attachant et réussi, même dans ses passages les plus improbables – dont une séquence en référence à L’ASCENSEUR, un personnage hilarant parodiant Marilyn Manson, ou plus encore, William Hurt dans des séquences de cascade à la Keanu Reeves dans SPEED (!!?!). Un excellent divertissement, qui vaut bien un petit détour à l’occasion.
 
K comme… THE KILLER EYE, de David DeCoteau (USA, 1999)
Les productions Full Moon, dirigées par Charles Band (que l’on pourrait comparer à Roger Corman sur bien des aspects – à l’exception notable de celui de ses propres talents de réalisateur !) ont vu une bonne partie de leurs productions récentes distribuées en DVD en France, dans des copies hélas souvent recadrées (notamment celles de David DeCoteau, qui tourne presque toujours en cinémascope) et en VF ou VO non sous-titrée, mais qui ont l’avantage de remplir les bacs de DVD soldés ; l’occasion de découvrir l’une des rares productions contemporaines de vraies séries B tournées à l’ancienne, ce qui est toujours très sympathique. On a déjà parlé ici de WITCHOUSE, et il sera « fatalement » bientôt question de films comme BLOOD DOLLS, SHRIEK ou TALISMAN, et j’en passe. Je n’essaierai pas de vous faire croire qu’il s’agit de merveilles, surtout que les meilleurs titres de cette firme, plus anciens (DOLLS, PUPPET MASTER, FROM BEYOND, FOU À TUER, SHRUNKEN HEADS…), ne sont pas distribués dans la collection – ce qui n’est pas forcément dommage, vu la piètre qualité technique de ces DVD proposés par la Warner. Mais tout de même, aussi calamiteux soient-ils, ces films ne ressemblent vraiment à rien et jouent sur un registre bis saugrenu et très rafraîchissant (voir dans HIDEOUS cette limousine braquée par une bimbo seins nus et portant un masque de gorille !).
Arrêtons nous donc sur ce film cocasse et totalement stupide, recadré et proposé dans sa version plate (car, comme CREEPS, le film réunissant tous les grands monstres du fantastique interprétés par des nains (!), il a été tourné en 3-D !). Un scientifique fait des expériences sur l’œil humain, cherchant à prouver que cet organe peut ouvrir des portes sur la 8e Dimension (s’ils croisent BUCKAROO BANZAÏ, qu’ils le saluent de ma part). Il pratique donc des expériences sur des cobayes humains qui passent régulièrement l’arme à gauche. Le film débute sur l’aboutissement de ces recherches : un jeune prostitué subit l’expérience à son tour, et décède, mais cette fois, son œil se met à gonfler dans les proportions monstrueuses (ne ratez pas ce plan en ombre chinoise où l’acteur gonfle un ballon pour figurer la métamorphose de son globe oculaire), s’extirpe de l’orbite et s’en va commettre des méfaits dans l’immeuble où se déroule l’action.
Bien que le film soit réalisé par DeCoteau, sa figure de style maîtresse, à savoir un filmage en plans perpétuellement basculés, que l’on peut admirer dans FINAL SCREAM (recadré et en VOST), dans WITCHOUSE ou dans LEECHES (au format respecté et en VF, choisis ton camp, camarade), est quasiment absent ici, probablement à cause de la complication du tournage en relief. Mais rassurez-vous, on retrouve d’autres éléments propres au cinéaste, en particulier son goût pour les minets en caleçon (dont deux échantillons très « copains », amants de la femme du savant fou, occupent l’essentiel de leurs scènes vautrés sur un grand lit). Et ce qui frappe surtout dans cet absurde KILLER EYE, c’est son aspect érotique, nettement plus prononcé que dans les autres films produits par Full Moon. Les motivations de l’Œil Tueur ont d’ailleurs de quoi laisser perplexe : il semble surtout préoccupé de jouer les voyeurs (et malgré sa taille, les jeunes filles matées ne le remarquent jamais, qu’elles soient sous la douche où en train de faire du vélo d’appartement), et, à l’occasion, de violer quelques donzelles avec son nerf optique (si, si !). Vous trouvez ça débile ? Vous avez raison, mais saurez-vous apprécier ? Ceci dit, dans le genre idiotie amusante, les dialogues font très fort : « Quelque chose me suce la vie ! ». « Il ne faut pas en parler à qui que ce soit ! – Pas seulement à qui que ce soit : à personne !!! » « Attention, ne le regardez pas dans l’œil ! ».
Voilà voilà voilà… Que dire, à part que c’est très court, très con et, avec un peu d’indulgence et quelques verres de bière, très bon.
 
L comme… LES LOUPS DE KROMER, de Will Gould (Angleterre, 1998)
Après l’œil violeur de la 8e dimension, difficile de croire qu’il est possible de surenchérir dans le grotesque. Et pourtant, dans un tout autre style, LES LOUPS DE KROMER relève le challenge. Par quel bout le prendre pour vous le présenter… Bon… Alors voilà… Ça se passe dans un monde contemporain, mais un peu onirique sur les bords. Il y a la ville, et dans la ville, deux vieilles servantes qui se font leur propre adaptation des « Bonnes » de Jean Genet en assassinant leur maîtresse. Et puis il y a la forêt, et dans la forêt vivent des loups-garous qui pourraient encore vous surprendre : ce sont des minets (tout droit sortis d’un David DeCoteau ?) aux oreilles pointues, aux ongles itou, piercing, yeux de biches, vêtus de manteaux de fourrure qui laissent dépasser leur queue (de loups, hein, on est bien d’accord). Et bien sûr, ils sont gay. D’ailleurs, la voix-off est assurée par Boy George. Et les deux vieilles vont naturellement tenter de faire porter le chapeau à deux d’entre eux, Seth et Gabriel, lycanthropes amoureux l’un de l’autre.
Voilà voilà voilà voilà… Bien, bon, ben, vous l’aurez compris vous-mêmes, ce film ahurissant, souvent surnommé « Gay Werewolves in Love » outre-Manche, adapté d’une pièce de théâtre anglaise, est une métaphore avouée de l’homosexualité, métaphore rendue lisible (ou risible ?) jusqu’au ridicule le plus achevé, bien que le film ne renie pas totalement ses aspects humoristiques. Seth vient de faire son howling-out (vous avez une meilleure façon de le dire, vous ?), lit des numéros de « Loup Hebdo », et a encore un peu de mal à accepter son identité – il faut dire que, pendant toute son enfance, sa maman a cherché à dissimuler sa queue tandis que son père s’était enfermé dans le déni. Au début du récit, il commence à s’assumer, tombe amoureux de Gabriel, et ce gentil petit couple va être confronté au drame, aux préjugés et à l’intolérance d’un petit village mené par le prêtre, peut-être le plus virulent des anti-loups gayrous (mais on découvrira qu’il cache une queue sous sa soutane, comme quoi, ça touche un nerf !).
C’est une pente bien savonneuse sur laquelle s’engage ce métrage, et malgré la petite qualité de certaines parties du film (principalement autour des deux vieilles meurtrières), le résultat ne tarde pas à sombrer dans une démonstration foncièrement grotesque – d’autant plus que la mise en scène et le scénario, maladroits et naïfs jusqu’à la niaiserie, tapent très largement en-dessous d’un traitement qui, tant qu’à faire, aurait dû être bien plus iconoclaste. On est ici confrontés à un sujet complètement excentrique, mais qui ne fait rien de ses idées en termes d’esthétique ou de narration. La juxtaposition de références (Jean Genet, le petit chaperon rouge…) tombe donc franchement à plat, et abandonne le spectateur face à une parabole tendance « hymne à la Tolérance » qui affiche des velléités d’insolence et d’originalité pour aboutir à un énoncé passablement imbécile et visuellement plus risible qu’absurde ou surréaliste – voir cette séquence finale au paradis, où les héros s’éclatent sur la chanson « Spirit in the Sky ». Au rayon des Grands Improbables, on préfèrera de très loin L’ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO (fort bien réalisé, émouvant, et dont le seul défaut est de ne pas assumer jusqu’au bout ses aspects esthétiques et narratifs les plus abstraits et les plus intéressants) ou THE KILLER EYE (dont l’idiotie est plus franche et décomplexée) à ces LOUPS DE KROMER qui tentent, assez lamentablement, de transcender un matériau absurde pour en faire une œuvre à message à l’originalité pour le moins filandreuse.
 

Sur ces considérations, je vous abandonne momentanément, car il me tarde de vérifier si le phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet provoque la mort ou l’ennui lorsqu’il est étendu à un objet différent. En clair, nous allons enchaîner avec la projection suivante.

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Samedi 8 avril 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

(Photo : "Pénétration de la Page Centrale")

 

Chers Focaliens,
 
Entre deux lectures de la REVUE DU CINEMA (en kiosques depuis quelques jours, co-rédigée par des gens de ce site), continuons d'aller au cinéma et de briser la petite série noire qui s'abat sur votre serviteur. J'approche la quinzaine de films avec anxiété. 15 films et un seul de bon, parmi ceux que j'ai vus au cinéma (et encore, c'était LA MORT AUX TROUSSES, et donc une reprise). En attendant des jours meilleurs, je me regarde quelques DVD auxquels je consacrerai un article bientôt. Vous allez voir, on devrait s'amuser...
 
En attendant, puisqu'il semble impossible de voir un chouette film (avec la contrainte de l'emploi du temps professionnel aussi, il faut bien l'avouer), nous tentons le choix par le pire en allant voir BASIC INSTINCT II ! Quelle drôle d'idée. Si le N°1 a sa petite réputation, voire sa réputation, culte (évidemment, à l'époque, Verhoeven était un petit chouchou), je dois avouer, et le Marquis avec moi d'ailleurs, que j'ai toujours trouvé le premier épisode de cette désormais série absolument lamentable, et encore une fois, malgré sa réputation, pas ambigu pour un sou, mais au contraire très mal fichu. [Quand la mise en scène désigne explicitement que la réalité est blanche, puis se contredit pour dire qu'elle est noire, et ce sans utiliser l'interaction entre les deux versions antagonistes, sans jouer de cette contradiction, c'est que le scénario et / ou la mise en scène sont mal fichus, ce n'est pas de l'ambiguïté... Et même sans ça, BASIC INSTINCT est tout simplement une petite chose à mes yeux.] Suis-je masochiste d'aller voir le N°2 ? Suis-je sadique pour vous infliger cette critique ? Et aimez-vous, chers lecteurs, avoir mal en lisant ceci ? Pour être honnête, je me garderai bien de répondre à votre place, mais en ce qui me concerne, je l'avoue, dès que j'ai vu le film-annonce de BASIC INSTINCT II, je me suis dit que c'était pour moi, ce petit machin croquignolet. Je me suis dit : "Personne ne va aller voir ça, mais mon petit gars, ce film a été réalisé pour toi !".
[En fait, la promo me faisait penser à une espèce de parodie (involontaire) ricaine, façon jambon de York, d'un giallo ! Ça avait l'air tellement improbable... Et vous savez qu'ici, on recherche l'Incongru et rien d'autre. Un film doit être ouvert à tous les possibles, et donc imprévisible. Vas-y fonce, petit Docteur, fonce petit gabarit, et chauffe la carte illimitée Pathugmont.]
Catherine Tramell est désormais à Londres... [CATHERINE TRAMELL ! Formidable ! Quel nom ! C'est le top de la splendouilletterie. D'habitude, je désigne les personnages par le nom de leur interprète, mais là, je désignerai Sharon Stone par le nom de son personnage, c'est tellement délicieux. Improbable ? Affirmatif ! Et quoi d'autre ?]
Catherine Tramell est donc à Londres et elle ne change rien à ses habitudes. D'entrée de jeu, la blonde mûre, plus que jamais sûre d'elle, sort de boîte et donc de nuit, au volant de sa sublimissime et coûteuse voiture de sport (la marque est citée, mais je ne connaissais pas), dans laquelle elle ramène un jeune noir bien de sa personne mais ayant un peu abusé de substances. C'est la nuit, la douce, la belle, et Tramell fonce dans les rues vides de Londres, ne reconnaissant plus personne. Les vibrations de sa machine ne suffisent plus à satisfaire sa soif de volupté, quand bien même elle roule à plus de 100 km/h. Elle décide sans rougir d'utiliser la main d'ébène comme sextoy, et la guide dans son triangle d'or, comme disait le poète. Une main sur le volant, une main sur la main du jeune homme, et le pied qui défonce la pédale [Il y a une troisième personne dans la voiture ? Ha-Ha. NdC] : c'est l'extase qui monte... Le compteur du bolide s'affole, et la jouissance mentale et perverse se termine dans l'humidité la plus complète, si j'ose, car la voiture fait une sortie de route, défonce un panneau publicitaire 4 par 3 (Mmmmmm....) et plonge dans la Tamise. Une ceinture bloquée, la drogue coulant à grand flot dans ses veines, le jeune homme ne peut, malgré l'aide de la Catherine, se dégager du cercueil mécanique qui s'enfonce dans le fleuve. Tramell ne peut faire autrement, et abandonne son futur ex-compagnon de jeu. À peine arrivée à la surface, à peine une bouffée d'oxygène inhalée, que le visage de Catherine Tramell est univoque : ce genre de péripéties fait que la vie vaut le coup d'être vécue !
Quand on va vite en besogne, si j'ose, il faut rendre des comptes. David Thewlis (formidable acteur de NAKED de Mike Leigh, film fabuleux, et dieu sait que je suis très dur avec Mike Leigh), est inspecteur de police, et le lendemain, il convoque la Stone. Il veut la faire plonger, ha-ha, car il sait, au fond de lui, que la dame sexiste et riche et insatiable sur tous les plans est une psychopathe dangereuse. Malheureusement, le flic consciencieux n'a aucune charge contre elle, malgré le passé sulfureux de la dame. Il décide donc de lui faire passer une expertise psychologique.
Et c'est là qu'entre en scène l'ineffable David Morrissey (son nom d'acteur dans Londres déserte). C'est un expert, quelque peu rongé par le passé, mais c'est un grand de la psychologie. Il va sûrement d'ailleurs rejoindre l'élite de l'élite, en intégrant le plus prestigieux des pôles d'enseignement universitaires. Il interroge donc Tramell, la provocante, la gouleyante (euh...), qui lui fait du gringue à 400 à l'heure. Lui, tout flegme britannique dehors, ne se démonte pas et livre à la Cour un portrait psycho très à charge contre la femme voluptueuse. Et la cours décide de relâcher l'écrivaine à succès (ben oui, elle est écrivaine de best-sellers de thriller d'autofiction, et donc elle est richissime).
Quelques jours plus tard, Tramell débarque dans le cabinet de Morrissey qui l'oriente, déontologie oblige, vers Charlotte Rampling, psychologue également et amie surtout. Mais la Catherine insiste, elle veut se faire psychanalyser par David sinon rien. Il ne devrait pas, mais accepte, mettant ainsi le doigt, oh oui, oh oui oh oui, dans le dangereux engrenage de l'obsession perversion. La phalange dans le piège à loulous, Morrissey plongera-t-il, et surtout découvrira-t-on enfin si la Tramell est oui ou non la sewiaul-killah présumée… ?
 
Vroum! Gare, gare, gare au cinémastock ! Evidemment, quand je vis le film-annonce (flash-back sur mon premier paragraphe), je me suis dit que ce petit David Morrissey [son nom d'acteur dans la psuquée (si je veux) déserte] que la presse a largement et justement (enfin pas vraiment, mais de peu, j'y reviens tout de suite) salué pour son charisme de fouet de cuisine ou de concombre, c'était merveilleux. Pas connu (mais grosse filmo sous la cravate), ternasse, pas vraiment beau, en tout cas loin d'être irrésistible, mais sans la démarche d'ex-alcoolique cockney de Thewlis par exemple (ex-SDF cynique après tout), le Morrissey arrive là comme un cheveu (à moins que ce ne soit un poil) sur la soupe ultra-friquée et supra-branchouille hollywoodienne. Morrissey n'est pas un plouc : c'est un cadre. Avec du gazon devant la maison, ou une Mégane, ou avec un appartement en plein cœur de Londres, et encore mieux, avec une assurance vie. C'est un super-cadre, il a réussi. Mais, notez la nuance, ce n'est pas une star justement. Bernard RAPP, à qui je parlais de la bande-annonce avant d'avoir vu le film, émettait l'hypothèse, très réaliste du reste, que Stone avait sûrement dû imposer de drastiques conditions pour revenir tant de temps après dans cette histoire de séquelle. Elle a sûrement dû exiger un cachet monumental (ça va en faire, des moustiquaires !), c'est quand même normal (sans rire), et... RAPP se demandait si, justement, elle n'aurait pas imposé un acteur de l'ombre, un petit fadasse de derrière les fagots, histoire de ne pas en avoir, justement, de l'ombre. C'est très probable, d'autant plus que faire un nouveau BASIC INSTINCT, c'est prendre le risque de se voir coller dans les pattes un petit mignon ultra-canon et populaire jusqu'à la mort, un voleur de vedette. Adieu Brad, adieu Clive, adieu Wentworth, adieu Patrick (non, je déconne !). Stone est tranquille, elle peut tout s'accaparer. Arriviste sûrement, et extrêmement bien joué.
 
Et ce, bizarrement, à plus d'un titre. Ce genre de projet de rente, ça ne se construit pas autant sur le plateau que les autres films, ça se joue aussi beaucoup en amont, en pré-production, dans les coulisses, et producteurs et scénaristes exploitent, à raison je trouve, la réalité de la situation : ce sera le Sharon Stone Show, ou plutôt, soyons juste, Stone / Tramell (Catherine Tramell !) vampirisera le film jusqu'à le dé-conceptualiser ou plutôt le re-conceptualiser. L'arrivée de Stone, son acceptation au prix fort, et bien il faudra l'utiliser dans le film extra et intra-muros !
 
Et c'est là que le film est le plus malin, et même relativement sympathique. On s'aperçoit de suite, dès l'entame comme ils disent, que la production est plutôt friquée, qu'il y a de l'effort, et qu'on ne se contentera pas de cheap, à quelque niveau que ce soit. La direction artistique est peut-être de mauvais goût, mais elle est soignée, la lumière prône la léchouille (ostentatoire bien sûr, ce qui peut dégoûter, j'en conviens), c'est du riche. Stone / Tramell vampirise donc tout, c'est elle l'accessoire, c'est elle l'effet spécial, et plus que tout, et c'est bien là le plus impressionnant, on aura rarement eu autant l'impression que sous Tramell, Stone est plus que là, elle est omniprésente. Les négociations de pré-production dont je parlais ont effectivement été intégrées, de gré et avec force, dans le film lui-même, et ça marche. Stone et Tramell sont le même personnage, elles jouent le même jeu, dans le sens où elles sont toutes deux (et bien sûr, c'est la même) irrésistibles ou prétendues telles, fonceuses c'est certain et omnipotentes. Changeons d'axe.
Et Morrissey, pour le meilleur et pour le pire, est aussi intégré dans le film de la même manière, mais de l'autre côté de la barrière bien sûr. Les premières quarante minutes fonctionnent donc. C'est très surprenant. [Ce n'est pas non plus l'extase du siècle, attention, entendons-nous bien. Mais ça fonctionne raisonnablement.] Il y a une double impression très forte dans ces deux grosses premières bobines (à vue de nez). L'impression de se cogner constamment contre un mur, car Tramell est omnipotente. Elle a d'ailleurs négocié sévèrement le rôle de Stone, comme je le disais (même si c'est uniquement pendant ces deux premières bobines). Elle est insaisissable. Elle est puissante, vulgaire sans doute (ces vêtements ! c'est pas palace du tout !), mais elle a toutes les cartes en main. Sur les plans moral et social, c'est une perverse, certes. Mais en fait, elle ne fait que jouer le jeu de la Société dans son entier, qui est organisée comme ça, et ce n’est pas autrement. C'est une femme forte, parce que c'est une femme logique, qui a compris complètement comment fonctionnait notre monde occidental. Il y a chez elle un côté Devo dans la façon dont elle se joue du monde en prônant justement son ordre d'évolution, en (dans le) progrès, et en se le réappropriant. Tramell joue dans les règles, et c'est pour ça qu'elle gagne. Elle concentre enfin tous les pouvoirs : intelligence (quand même, même si c'est un atout discret), connaissance excellente des institutions et du Droit (ça facilite la transgression toute sécure), et surtout cotations sans cesse haussières et toujours en tête de tableau sur le Marché de la Viande, comme dirait mon ami RAPP ; et enfin, fort logiquement, puissance économique. C'est le Ku-mool des mandats. C'est l'alliance de tout qui fonctionne. Tramell est insaisissable. On pourrait lui imaginer une jeunesse de promotion canapé ou assimilée, puis adulte et indépendante, elle retourne maintenant le jeu en sa faveur et pour cause : elle utilise toute ses règles. [Notons bien que je parle ici du personnage de Catherine Tramel : je ne me permettrais pas du tout de telles remarques sur la sympathique Sharon Stone.]
Donc, ça marche. Ça marche parce que le pauvre Morrissey, personnage grossier évidemment, qui n'est pas taillé dans le platine, mais au contraire dans le bois aggloméré le plus ordinaire, c'est son rôle, ne peut que se prendre le mur en pleine face. Il a certes réussi, mais au fond, il ne reste que ça, qu'un homme limité (homme au sens d'humain et non pas de mâle) avec un i-pod. Il est quand même arrivé à se hisser à la deuxième plus haute marche de cette série A, ce n'est pas rien. Mais, en quelque sorte, c'est tout. Il a perdu d'avance, et c'est le deuxième mouvement de cette première partie du film. Il respecte le Jeu, mais son poids financier et sa côte sur le Marché de la Viande, ce n’est pas ça, c'est autre chose, c'est quand même du deuxième choix.
 
Il y a donc une impression douloureuse que le Gnangnan ne peut pas gagner (ce qui, quelque part, étant nous-même des seconds rôles, nous fait toujours souffrir), accentuée par le jeu de miroirs en abîme dont s'est nourri le film en post et en pré-production. Le film raconte aussi sa fabrication. Le personnage Tramell a gagné, il a déclenché une "sequel", et ça marche. Et en plus, ce n'est pas totalement indigent. Notre cœur souffre, forcément. Bien joué.
 
Revenons sur le plancher (des vaches). La mise en scène est donc léchouillée sur sa droite par la direction artistique. Il y a même un peu de montage dans l'intro (jeu de miroir encore entre le marquage au sol et la lumière au ciel, mêmes traits discontinus, un coup je te vois et un coup je ne te vois pas, jeu suffisant pour faire sens, en quelque sorte, et légitimer l'expérience ; jeu hypnotique aussi). Le film se déroule en masse molle, nébuleuse, et terriblement de guingois, mais qu'est-ce qui nous arrive ?, et devient une sorte de no man's land qui fonctionne. Quelque chose d'improbable et d'incongru (de manière matérialiste peut-être, mais ce n'est pas une raison pour ne pas le reconnaître). Sans génie, mais ça trouble. L'improbabilité absolue de la chose, le factice du scénario et du film lui-même, son arrivisme assumé, voilà qui nous plonge dans la perplexité : ce film est hautement improbable, et pourtant il existe, toutes soupapes hurlantes, à fond la caisse (!). C'est un fantôme-fantasme qui a son incarnation. Et ça, au cinoche, ça fonctionne, là aussi pour le meilleur et pour le pire.
Morrissey est aussi à l'image de la "certaine" qualité du film : fade certes, concombresque et démasqué, bien sûr, mais regardez bien dans cette première partie, le gars est attentif. Pas nullissime comme prévu. Dieu bénisse le responsable du casting : Morrissey incarne à fond la soumission ! C'est tactiquement un excellent choix, et même un bon placement.
 
Ça se déroule, on est troublé, non pas par les fresques érotiques du film (très léger de ce point de vue, c'est vraiment un film de Verbe, le sexe n'est qu'une surface glacée en deux dimensions, car l'essentiel est d'en vendre le parfum, et non pas de faire mouiller les culottes : c'est une séduction de pauvres, de nivellement par le bas (si j'ose), dans laquelle j'ajouterais que la masse, dont vous faîtes peut-être partie, s'engouffre quotidiennement avec volontarisme et plaisir en dehors de cette salle de cinéma, et ce jour après jour), mais par le flottement du film, imparfait mais très calculé ; on est incrédule (et pourtant, ça tourne), et le film se déroule dans cette gaze bizarre. On finit par ne plus savoir de quoi ça parle, et pourtant tout est là, très palpable, en mode de représentation certes (c'est quand même un art, le cinéma) mais quand même. Territoire ambigu, malsain... et aussi très splendouillet.
 
Malheureusement, le film finit bien sûr par s'écrouler et s'avère bien moins malin que Catherine Tramell. Il faut expliquer, expliquer, et encore expliquer. Mettre les points sur les "i", sortir de l'esbroufe et du Mystère. Bref, le film n'est pas assez rigoureux dans sa folie rationnelle et branque et préfère (quel manque de tact !) se reposer définitivement sur la Loi du Marché. Et de ce fait, il se met à courir vers un remake de BASIC INSTINCT (d'où la menace hors-champ de faire débarquer Michael Douglas, dieu merci, même si j'ai eu peur, le gars reste un fantôme et on ne le voit pas). Et c'est reparti pour un thriller de plus, pour une heure dix pénible de rentabilisation de franchise la plus morne, la plus grise et la plus attendue. Où sont les jeux de représentation (le superbe monitoring dans le commissariat qui sous-tend que le film n'aurait pu être que du split-screen, ou mieux encore, uniquement tourné en caméra de surveillance), où est le jeu fantastique de bon aloi (Stone / Tramell regardant M. Concombre via CNN, peut-être la chose la plus belle du film, même si c'est simple), où est cette humour de faux plat laborieux (Thewlis demandant à Concombre s'il y a une télé près de lui !) ? Où sont les bagages ? Où sont les voyageurs ?
 
À la trappe. Le rationalisme a gagné sur la masterisation du jeu social et économique, Stone et Tramell se re-dissocient (et qui gagne ? Au profit de qui, d'après vous ?), et le film redevient la petite bouse promise, bouse due. C'est le spectateur du N°1 qui a été flatté, c’est bien dommage, et pour le cinéma et pour les recettes du film. Le banal revient, et Stone, laissant Tramell seule, redevient la banlieusarde qu'elle est. Elle a perdu, et nous avec. Les exécutifs se frottent les mains, mais ça ne durera pas si longtemps que ça. Fermez le banc, jisquette et retour au bus.
 
Il ne reste plus rien du projet vaporeux mais logique de la première partie, et c'est la carte Joe Eszterhas (scénariste piteux du premier) et celle de Verhoeven qui est jouée à fond, précipitant le spectateur et le Cinéma dans la salissure. Ça bondit, ça rebondit, ça fait des pirouettes dans tous les sens, ça recycle à tour de bras (principalement discothèque et saphisme même pas montré), c'est n'importe quoi. Comme un TGV qui met un kilomètre à s'arrêter en cas de freinage d'urgence, ça n'en finit plus, jusqu'à la conclusion débilosse en forme de flash-back même pas vrai, censé distribuer des pulsions meurtrières à la sauvette et à la va-vite pour ceux qui n'auraient pas eu leur compte de meurtres. Quelle tristesse ! BASIC INSTINCT II est donc bien l'étron de son maître, c'est-à-dire la deuxième resucée du premier, un film donc sans aucune espèce d'intérêt. On ira, pour ceux qui veulent de l'incongru et quasiment de l'expérimental, voir ou revoir le beau COLOR OF NIGHT de Richard Rush, grand film du Cinéma de l'Incongru, très sympathique, dont le Marquis avait déjà parlé ici. La première partie de BASIC INSTINCT II ne fait finalement que courir après le modèle, sans peut-être même en avoir conscience, et on est bien loin de la malice du film de Bruce Willis. BASIC INSTINCT II, oui, forcément maladroit malgré un (petit) soin relatif vite abandonné, n'est qu'une chose hypocrite et qui feint la logique. On est loin du banco de tout promis, semblait-il....
 
[Une note avant de nous quitter : Charlotte Rampling, dont je m'étais juré de plus aller voir aucun film après l'affreux LEMMING, est formidable dès la première seconde du premier plan. Je m'explique. On la voit de loin dans un cocktail... en train de rire de façon mondaine. Ici, elle est douce, forte, décontractée mais concentrée. On l'aborde avec un rire. En France, la pauvre, on ne lui propose que des rôles de "bonnet de nuit" (belle expression d’Isabelle Huppert pour dénoncer le tout-tragique issu du théâtre et envahissant le cinéma). Une femme perverse et trouble ? Charlotte Rampling !!!
La Dame vaut mieux que ça, et je lui présente mes excuses : elle n'est que victime des rôles qu'on lui propose, c'est-à-dire toujours le même, toujours le même, et encore le même. Ici différente et plus fouillée (et oui !), elle montre non seulement l'étendue de son talent, son champ de travail très étendu, et surtout son extrême attention, toute anglo-saxonne, qui consiste à jouer avec le plus de nuances possibles et le plus grand des sérieux, dans tous les rôles, fut-ce un second couteau dans BASIC INSTINCT II ! C'est la seule qui sort avec majesté de l'entreprise. Elle m'a redonné le goût de la revoir. Franchement, c'est la classe.]
 
Déceptivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Dire que j'ai failli voir le machin sur le Rwanda il y a deux ou trois semaines parce qu'il y avait John Hurt dedans, et que je ne l'avais pas vu depuis longtemps (j'adore le bonhomme). Dieu merci, je me suis aperçu que la chose était réalisée par Michael Caton-Jones. D'un côté, ça joue le cinéma humanitaire engagé à trois balles (sans doute), et de l'autre, ça fait BASIC INSTINCT II ! Bravo, c'est du propre, comme dirait Mr Mort, et ceci prouve bien cela !
Une autre anecdote : Ouest-France a trouvé que ce film n'avait pas la subtilité échevelée du premier ! Encore mieux, LE  MONDE, je crois, félicite le réalisateur d'avoir distillé une ambiance européenne dans le film ! Formidable ! Merveilleux... Et pas du tout exceptionnel, l'action se situant à Londres ! Ha, ces collègues ! Toujours le mot pour rire !
Enfin, soyons juste, le jeu de Sharon Stone dans la première partie est plutôt précis, et bien senti. Elle est très consciente. Après, elle sombre avec tout le reste...
 
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Jeudi 6 avril 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "C'est beau,mais ça fait pleurer" par Dr Devo)


 

Chers Focaliens,
 
Une fois n’est pas coutume (ou "une fois de plus", je vous l’accorde, c’est au choix), permettez-nous de nous vanter un peu. Il y a une dizaine de jours, je vous avais annoncé une surprise de taille pour le 1er avril. La voilà qui débarque avec certes quelques jours de retard, mais quand même. Figurez-vous qu’il y a quelques semaines, je fus contacté par un bonhomme étonnant (dont je mets tout de suite le site dans la rubrique LIENS), qui travaille dans l’édition, et qui est responsable de deux revues, LA PRESSE LITTÉRAIRE et LA REVUE DE LA MUSIQUE. Il m’a contacté car l’un de ses projets arrivait à terme et allait se réaliser. Lecteur de ce blog, il a souhaité que je participe activement à la création d’une nouvelle revue : LA REVUE DU CINÉMA. Et voilà, c’est fait. Le premier numéro est en vente dans tous les bons kiosques depuis quelques jours. Elle paraîtra tous les deux mois. Et j’espère, bien entendu, qu’elle vous plaira. On y trouve un dossier éclectique sur Spielberg, une interview du malicieux Jean-François Stévenin, un article sur un réalisateur trop peu souvent cité, et qui pourtant est l’un des plus talentueux que nous ayons, à savoir l’immense Zulawski, une réflexion sur Godard, un projet d’Abécédaire regroupant les meilleurs films de la Création (hé-hé !), et des articles de fond sur les films récents. Les articles sont denses et d’une belle facture. Je suis, vous pouvez l’imaginer, très fier de participer à cette nouvelle aventure. Je vous parlerai en détail de la revue quand j’aurai lu son contenu attentivement et dans son entier, mais l’éclectisme de son projet éditorial (hors de tout esprit de chapelle) est très excitant. Vous y trouverez de nombreux articles issus de Matière Focale.
En tout cas, la sortie de LA REVUE DU CINÉMA est pour moi l’occasion de vous remercier, sublimes lecteurs, de votre fidélité, de vos coups de gueule parfois, de votre soutien aussi, et du beau zèle que vous avez mis à commenter les articles de ce site, à élargir la réflexion, bref à animer le bouillonnement d’idées de Matière Focale. Je n’ai pas l’habitude de brosser dans le sens du poil, mais il est très clair que sans vous, le site n’aurait pas une audience aussi large (plus de mille visiteurs uniques par jour, certaines fois beaucoup plus) et ne m’aurait pas permis de me faire remarquer de la sorte. De plus, il faut vous reconnaître un beau dynamisme, et sans votre participation, sans ces petits débats dans les commentaires, et sans votre humour très souvent (si vous saviez le nombre de fois où je me bidonne comme une grosse baleine en lisant vos spirituelles remarques…), Matière Focale n’aurait pas autant de sel. Comme disait la poète, je voulais juste dire « merci ». Alors, merci à vous.
 
Bon, la pommade auto-prescrite, ça va un moment. Pendant les affaires, les affaires continuent, et revenons à nos moutons. Allons faire un petit tour en Italie ou plutôt aux USA, ce qui est presque pareil.
 
On a tous nos plaisirs pervers. Et vous savez quels sont ceux du Marquis et de moi-même ! Nous vous infligeons depuis plusieurs mois une rétrospective détaillée de la série expérimentale SAN KU KAI, épisode par épisode [C’est votre tour, cher Docteur, en attendant, moi, j’attends ! NdC], parce que la narration de la chose est fabuleusement riche, parce que c'est vraiment drôle en dehors de toute nostalgie Casimiriste (que le Marquis et moi-même détestons), et parce que c'est le seul moyen que des artistes ont trouvé pour parler aux enfants du totalitarisme (et essayez de faire lire du Hannah Arendt à des gamins de 7 ans !). Ces trois motifs, évidemment sont purement contestables, mais nous les assumons haut et fort avec sincérité. Nous avons également eu une autre marotte : la série des films VENDREDI 13, en général largement sur-cotée par les fans, mais dont nous avons analysé chaque film avec soin. Et puis, il y a les marottes de ce site, les réalisateurs dont on n'arrête pas de vous rebattre les oreilles, et parmi eux Dario Argento. Ces derniers jours, l'article du Marquis sur le beau THE CARD PLAYER (film qui est sorti directement en DVD, c'est pas classe) s'est vu enrichi de nombreux commentaires de la part de Guillaume, lecteur de ce site. Il fut évoqué le parcours chahuté du réalisateur italien dans le cœur et de la critique et des fans, et notamment, c'est paradoxal, de ses fans les plus hardcore. Pour résumer, Argento n'est plus ce qu'il était et fait n'importe quoi ou presque, courant après ses succès passés, et ce depuis le film PHENOMENA, inclus ou exclu, c'est selon. Dans ces commentaires, on parle aussi de l'attitude caractéristique du magazine Mad Movies, spécialisé dans le genre, et dont l'avis sur Argento ne fait pas dans la nuance, puisque le réalisateur est régulièrement accusé de faire des étrons honteux à la chaîne. Alors oui, pour eux, LE SANG DES INNOCENTS, THE CARD PLAYER et VOUS AIMEZ HITCHCOCK ? (le petit dernier que Bernard RAPP et le Marquis ont vu, mais pas moi ; on va en reparler très bientôt), ce sont des films de rien. Mad Movies a même consacré deux termes que l'on retrouve à tout bout de champs sur les forums spécialisés à propos des derniers films d'Argento : c'est du "téléfilm" ! Mad a même poussé le bouchon jusqu'à sortir les adjectifs "navarresque" et surtout "derrickien" ! Ben voyons ! Outre le fait d'être d'une grande malhonnêteté (parce qu'il suffit de regarder le premier champ / contrechamp de THE CARD PLAYER pour voir qu'on est pas du tout dans le téléfilm, mais au contraire dans la forme la plus exquise de cinéma), l'équipe de Mad Movies, excellent magazine il y a très longtemps, intéressant magazine il y a quelques années, et déplorable revue depuis l'arrivée de la nouvelle rédaction, prouve sa propension à n'avoir aucun discernement. Ils peuvent consacrer douze pages à UNDERWORLD II (tiens, je ne vous en ai pas parlé de celui-là ! je l'ai vu pourtant !). Va comprendre...
 
Alors là, avec ce JENIFER, l'épisode qu'Argento a réalisé pour la série MASTERS OF HORROR, Mad Movies va pouvoir ressortir sa grosse artillerie d'adjectifs, car pour le coup, c'est vraiment un téléfilm ! [Je n'ai bien sûr pas été lire le Mad Movies où ils en parlent, car je n'achète le magazine que dans un cas (et c'est la principale, euh pardon, la seule raison d'acheter le magazine) : quand le DVD livré avec le magazine est intéressant, ce qui est assez souvent le cas, et pour pas cher en plus !] En tout cas, les fans déçus ont mieux accueilli, et même très bien, cette JENIFER. Et cet épisode, je ne vous le cache pas, était quand même un de ceux que j'attendais le plus avec celui de John Carpenter (toujours pas vu du reste).
 
Steven Weber (qui a écrit le scénario d'ailleurs) joue le rôle d'un flic américain qui, après une pause déjeuner passée dans la voiture de fonction aux côtés de son partenaire, essaie de se remettre de son repas à emporter chinois en allant se dégourdir les jambes dans le terrain vague où est garée la dite voiture. Survient quelque chose d'assez inattendu. Weber aperçoit en effet un semi-SDF qui traîne avec violence derrière lui une jeune fille blonde en nuisette, crasseuse et avec les mains attachées dans le dos. C'est louche ! Weber appelle son partenaire, mais ce dernier, toujours dans la voiture, n'entend rien, trop occupé à écouter du hard-rock-gothico-machin à fond les ballons ! Weber décide d'intervenir seul, et il a raison car le SDF a fait s'agenouiller la jeune fille et sort une hachette de son pardessus infect, s'apprêtant visiblement à décapiter la pauvre fille qui crie à qui mieux-mieux. Weber le met en joue, l'interpelle, mais le SDF préfère décapiter la jeune fille, quitte à se faire tirer dessus. Weber l'abat avant qu'il n'accomplisse son geste fatal. Il pourra entendre les dernières paroles du fou furieux : "Jenifer !" Weber délivre la victime et croise son regard. Sa stupeur est énorme : si la jeune fille est plus qu'agréablement proportionnée, son visage est atrocement déformé.
Weber ramène la jeune fille handicapée au commissariat. Personne ne sait d'où elle vient ni comment elle s'appelle. Elle ne parle pas, et serait peut-être déficiente mentale. Très touché par cette journée traumatisante, Weber rentre chez lui retrouver sa femme et son fils (un goth !), mais le cœur n'y est pas. Il décide d'en savoir plus sur la jeune fille, et apprend qu'elle a été placée dans un asile. Weber va lui rendre visite, mais ne peut la laisser dans un endroit pareil. Il décide, en attendant de lui trouver une solution d'accueil, de la recueillir chez lui une nuit ou eux. La femme de Weber est furieuse de voir la jeune fille défigurée débarquer dans son living-room.
Mais très vite, les rapports entre Weber et Jenifer vont muter d'une étrange manière. Et le flic va découvrir les étranges habitudes, sur tous les plans, de la monstrueuse jeune fille…
 
Dario Argento, je ne sais pas comment vous dire les chose autrement : vous êtes un sacré loulou ! Il y a des cinéastes dont on ne cesse de s’étonner, qui rebondissent avec cohérence dans des régions complètement inattendues, et de ce point de vue au moins, avec JENIFER, le petit père Argento nous ballade une fois de plus dans des contrées inédites et étranges. Et vu le projet de JENIFER, vu son contexte de production (la série MASTERS OF HORROR), c’est encore plus paradoxal et surprenant que notre chouchou italien (ce qui ne veut pas dire qu’il sera mieux traité que les autres réalisateurs, notez bien !) arrive encore à accoucher d’un film aussi…étrange.
 
Dès le générique, on sent que quelque chose de pas très normal est en train de se passer. On est accueilli, en effet, par la musique de Claudio Simonetti, membre du groupe GOBLIN (s’ils existent encore) et compagnon de longue date d’Argento, dont il a signé ou co-signé les BO les plus célèbres. On entend donc un thème enfantin, directement issu de la période "giallo", un peu pervers sans doute, c'est-à-dire un peu inquiétant : mélodie de boîte à musique, avec voix d’enfant. Terrain connu, me dis-je. Oui, sauf que ça ne va pas. Si j’aime énormément les musiques des GOBLIN composées pour Argento en général, je dois dire que sur le papier, ce n’est pas vraiment mon style, pas vraiment ma tasse de thé. Ceci posé, je me dis immédiatement que quelque chose ne va pas dans cette musique, même dans l’évocation "ultra-giallesque" qu’elle constitue ! Fichtre. Au bout de quelques secondes, je mets le doigt dessus : ce thème, qui ressemble à des milliers d’autres composés par Simonetti pour Argento, est une version presque bébête : mélodie naïve (comme d’habitude) mais qui cette fois est presque stupide, débarrassée quasiment (mais pas tout à fait, c’est assez délicieux) de l’ambiguïté perverse. En un mot comme en cent, ce thème est une version simplifiée, une parodie, une quasi-caricature des thèmes de Simonetti par lui-même. Une sorte de variation en mode stupide dont on ne peut pas savoir si c’est de l’Art ou du cochon. Sont-ils en train de se ficher tranquillement de notre tête ou sèment-ils le doute, on ne sait pas ! Ça commence donc dans une certaine ambiguïté et dans un entre-deux un peu bizarre et de toute façon étonnant. On a déjà les fessiers entre deux chaises. Chic !
 
Et c’est vrai que le projet est globalement atypique. Sans s’être renseigné avant, on devine tout de suite qu’on a affaire à une commande, et même plus, mon premier réflexe, au bout de quelques minutes de film (et Dieu sait que l’introduction est peut-être, paradoxalement, ce qui serait de plus "argentesque" dans le  film), a été de me dire que le scénario, chose rare chez le réalisateur italien, n’était pas de lui ! Et effectivement, c’est le cas, puisque le film a été écrit par Steven Weber, acteur de seconds rôles, principalement à la télévision, et ici acteur principal ! Argento s’est donc prêté avec malice à une commande, ce qui ne lui ressemble guerre.
Evidemment, il y a un revers, minime mais notable, à cette médaille. On se dit immédiatement que ce n’est pas l’univers du bonhomme, et même au final que ce n’est pas le film qui lui ressemble le plus. Mais ne nous emballons pas, car d’une manière certaine et irrévocable, on est en plein argentisme, et pas qu’un peu, puisque le Dario, avec malice mais avec sérieux, va pousser le bouchon très loin.
 
L’introduction multiplie les petites gourmandises tellement ostentatoires qu’elles ont immédiatement, que c’est malin et que c’est drôle, une nuance rigolote mais aussi inquiétante. Ça commence carrément par un plan douche (grande plongée), oui, oui, mais dans une voiture ! Que c’est saugrenu. Puis, Argento charge encore la mule, notamment avec un reflet ultra-gourmand dans le couteau du tueur. C’est drôle, ludique et toujours inquiétant, d’autant plus que cette scène introductive souffle constamment le chaud et le froid : le partenaire abruti et irresponsable de Steven Weber (c’est en fait un archétype du "partner" des thrillers, et Argento l’utilise de la même manière que dans THE CARD PLAYER il utilisait de manière hilarante l’archétype du coroner, c'est-à-dire en le poussant dans l’extrême, en en faisant le coroner ultime de films de thriller, et de ce fait, paradoxalement, le vidant de sa structure ; ici c’est la même chose : plus ce personnage est ultime dans les canons du genre, plus il devient autre chose), le découpage assez spécial, réaliste et sur un rythme atypique, et l’utilisation d’un non-contrechamp complètement anxiogène (sur Jenifer, bien sûr). C’est très beau, et on est très vite dans le bain, mine de rien, bien loin, par exemple de la maestria baroque d’un SUSPIRIA. C’est une sorte de "quotidien", c'est-à-dire de plausible qui déraille et se déroule, malgré l’écrasant contexte, dans un grand sentiment d’inédit et donc d’ultime possible.
 
Le film ne se démarquera jamais de cet espèce d’humour / amour pour son histoire, et aussi de ce sentiment que, malgré un scénario classique (pas mal écrit d’ailleurs, car finalement le film insiste plus sur la "fugue" de Jenifer et Weber), tout sera possible, et que l’histoire peut nous emmener dans des territoires inconnus en glissant sur n’importe quel détail. Pourtant, il suit la route… et en même temps pas du tout. Ce sentiment de dérapage possible, mêlé à celui que le dérapage est constant (qu’il ne cesse jamais), voilà la force de JENIFER. Le maquillage du visage défiguré de la jeune fille résume bien le film : le visage est monstrueux car son design est tellement ostentatoire et ouvert que ça en devient louche et que ça fait peur, malgré son aspect grotesque d’une part, et l’aspect ouvertement "maquillage" factice, pas réaliste, artificiel (capiche ?) nous fait extrêmement peur, nous parait totalement douloureux... parce que justement ça fait effet spécial, trop visible pour être honnête, trop visible pour ne pas être hors norme et nous effrayer. [C’est comme le plan douche dans la voiture : c’est très exagéré, à la limite du mauvais goût, mais c’est l’outrance qui le fait fonctionner à fond les ballons, de manière crédible. En ce sens, la mise en scène d’Argento consiste à pousser les choses de genre encore plus loin, les faire gonfler jusqu’à ce qu’elles acquièrent un statut particulier, plus factice que nature, qui les rendent diablement plausibles, et ce sans sombrer, et là aussi malgré les apparences, dans la caricature. C’est très étrange… et très incarné. Argento est un cinéaste étrangement sensuel, et pas con (si j’ose !).]
 
On est donc prévenu, on nage dans la Malice. Quel délice quand le cinéma arrive (rarement) à ça, dans le plus délicieux sentiment qui puisse hanter un cinéphile : celui de l’Incongru, total et sans rémission. Le dépaysement est garanti !
 
La ballade est dépaysante, en même temps que sanglante. L’ambiance est résolument glauque et triste, mâtinée d’un humour incroyable qui s’exprime sans jamais cesser dans la mise en scène. À l’image de cette scène de sexe en voiture, près de la forêt, incroyablement glauque, complètement anti-hollywoodienne, alignant sur un même plan un aspect sensuel comme rarement, et un sentiment encore une fois très dérangeant, sale mais excitant, c'est-à-dire en complète contradiction avec la représentation du sexe au cinéma (même quand celle-ci se veut un peu "trash"). On note également que la lumière est d’une grande beauté, et donne une nette impression de luxe au film entier, que ce soit dans les parties les plus réalistes ou pas. Elle est signée Attila Szalay, chef-opérateur de séries télés, qui n’a aucunement à rougir de son travail. Le montage est délicieux à plus d’un titre, et s’accompagne toujours d’attentions absolument formidables et inattendues. Je note entre autres le plan que j’aime le plus : lorsque Weber sort de la salle de bain pour entrer dans le lit conjugal. Il est très clair que son épouse (très bonne actrice !) est surprise en train de faire quelque chose (d’inavouable ?), sans qu’on sache vraiment quoi, et sa façon d’essayer de la "jouer normal" est absolument terrifiante et contribue largement au sentiment de dérapage global du film, à cette impression incessante que ce film se fait de biais, que rien ne se passe normalement (malgré le classicisme de l’histoire, encore une fois) et que donc tout est possible. Cette scène commence trop tôt, presque hors-cadre, et c’est absolument horrifiant. Argento livre donc une copie qui remplit allègrement le cahier des charges, mais avec effroi, le film étant malsain, glauque et ouvertement sexuel. On en ressort en se disant que, mine de rien, et par d’incessantes petites touches décalées, le gars Dario n’a jamais cessé de proposer un monde en constant mouvement, insaisissable et qui ne ressemble à rien, sinon à lui-même. Sans avoir l’air d’y toucher, JENIFER est donc une œuvre atypique, dérangeante, et dont l’originalité en loucedé, par petites touches successives, en fait une expérience hors norme, à peu de frais, ce que nous prouvaient déjà les derniers films d’Argento. Il est décidément en forme l’animal !
 
Jouissivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule : je viens d’apprendre qu’Argento avait signé pour réaliser un autre épisode pour la saison 2 de MASTER OF HORRORS ! Chic !
Notons aussi que les acteurs de JENIFER sont extras et jouent avec une belle discipline et une soumission touchante, construisant un univers où les décrochages de ton sont incessants, ce qui est particulièrement remarquable. Du point de vue des acteurs, c'est sans doute le plus étonnant film de la série.
 
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