[Photo : "My Sweet Sixteen" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens,


Avant toute chose, des nouvelles importantes de la webosphère (si je veux !). Le site
NadjaLover n'est plus ! On peut toujours le consulter, mais le site est désormais clos et ne sera plus mis à jour. Bertrand, son webmaster, choisit la malice plutôt que la propagande (voir sur le site), et décide malicieusement de s'exiler sur Over-Blog. Il découvre donc la version 2 de cette plateforme de blog, version à laquelle Matière Focale succombera bientôt (avec peut-être un nouveau design !). En tout cas, bienvenue à Bertrand chez nous ! Son nouveau site, plus beau, s'appelle Multa Paucis. Longue vie, donc !

De mon côté je serai ce samedi sur les ondes de RADIO CAMPUS (106.6 FM) à Lille, pour participer à l'émission Les Aventuriers des Salles Obscures. On peut écouter l'émission en direct partout en France sur le site de
Radio Campus. Et puis, on peut la télécharger à partir de demain dimanche, jusqu'au samedi suivant sur le site du Quotidien du Cinema !

Je parlerai cette semaine, dans l'émission, des films suivants:
LOVE (ET SES PETITS DESASTRES), WE FEED THE WORLD (encore un doc !), TRES BIEN MERCI, et le film à scandale DESTRICTED co-réalisé notamment par Matthew Barney, Larry Clark et Gaspar Noé ! Bah, voilà un chouette programme !

Bon week-end !

Dr Devo.

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Samedi 28 avril 2007

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[Photo : "Par Pitié, Prenez l'Escalier !" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,

 

 


Vous le savez, car il me semble l'avoir dit dans les premiers temps du blog (flash-back, passez cette phrase en noir et blanc !), j'ai toujours préconisé aux utilisateurs de carte illimitée Pathugmont une façon stricte d'utiliser la carte, à mes yeux la seule possible si on veut rester curieux d'une part (chose qui serait assez peu possible au vu du prix exorbitant des places de cinéma sans la carte), et si on veut de temps en temps se faire surprendre ! Voici le... le... Voici le modeusse opérandaille, la seule façon décente d'utiliser la carte : si vous allez au cinéma le lundi, choisissez classiquement votre film, allez voir celui qui vous attire le plus, dont vous connaissez le réalisateur par exemple. La fois suivante, le mardi, allez voir un film complètement au hasard ! Vous verrez, grâce à cette méthode, autant de bons films qu'avant, voire un peu plus, et vous découvrirez des trucs... un peu !

 

 


Pour LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES), il faut bien dire que j'ai fait complètement autre chose, et je plaide coupable, cher Jury. Il y a quelques jours, je vois l'affiche dans une revue gratuite distribuée près de chez moi. Dès que je la vois, et sans raison apparente, je me dis que ce film n'était sans doute pas un film de college au sens strict, mais une dérivation de film de college, un film de "jeunes adultes" comme en font les américains. C’est un genre que j'adore, quelle que soit la forme qu'il prenne. Peu de ressemblance entre un BULLY de Larry Clark, un NOWHERE de Gregg Arraki, un BREAKFAST CLUB de John Hughes (le roi du film de college), un RUSHMORE de Wes Anderson ou un ELLE EST TROP BIEN de Robert Iscove, film que je n'apprécie pas du tout mais très défendu par le Marquis, uniquement pour me faire enrager je pense, et très défendu par Bernard RAPP pour une raison unique et hors-cinématographique : RAPP adore quand on joue LaCrosse, ce sport américain étrange (une sorte de hockey sur gazon), dans un film ! Pour lui et en toute mauvaise foi, c'est une bonne raison de mettre 10/10 ! [Ceci dit, j'ai une fascination pour les sports abscons, bien que n'aimant pas du tout le sport par ailleurs. En ce qui me concerne, c'est le curling, et après avoir récemment passé deux heures à voir un match de cricket, sport auquel je ne pige absolument rien, je suis fasciné par cette étrange discipline qui pour moi est une chose délicieusement indéchiffrable ! Est-ce un sport, un rite satanique, une cérémonie franc-maçonne de danse contemporaine ? Je n'en sais rien !]

 

 


Les teen movies, je vais les voir donc, en général. Là, j'avais bien identifié le produit, donc j'y suis allé, et très vite je me suis retrouvé en plein COUP DE FOUDRE DE LA PRETTY WOMAN SUR CANAPÉ À NOTTING HILL ! Et avec ce genre de film, j'ai beaucoup plus de mal...

 

 


Brittany Murphy est assistante au magazine Vogue, à Londres. Anglaise ayant été élevée aux USA, c'est une jeune femme dynamique, mais à la vie une peu brouillonne. Dotée d'une énergie à toute épreuve, elle partage sa vie entre les séance de shooting de grands photographes, son colocataire Matthew Rhys, apprenti scénariste et gay à la recherche de l'amour, et ses amis. Brittany n'est pas amoureuse, mais elle couche encore avec son ancien petit ami ! Sinon, c'est copines, brunch, restos, mode...
Tout se complique rapidement. Matthew Rhys est victime d'un coup de foudre et tombe amoureux d'un jeune homme qu'il croise dans un hall d'hôtel ! La petite bande se met alors en quatre pour retrouver ce bel homme (facile) et pour faire les entremetteurs (dur). De son côté, Brittany fait la connaissance de Santiago Cabrera, jeune bellâtre dont elle est persuadée qu'il couche avec un célèbre photographe. Elle le croit donc gay. Mais Santiago tombe amoureux de Brittany, et cette dernière soupire bêtement en se disant : "Les mecs les plus fantastiques sont toujours gay !". Si elle sent que son cœur chavire, elle n'ose toujours pas rompre officiellement et une bonne fois pour toutes avec son ex ! Bref, c'est une compliquée, la Brittany, et le quiproquo homosexuel n'arrange pas les choses... L'amour a-t-il une chance de voir le jour ?

 

 


Bon. La séquence d'ouverture et de générique commence par un carton de texte sur fond noir absolument magnifique qui m'a fait, comme vous l'imaginez, absolument ronronner de plaisir ! La suite de la séquence donne clairement le ton du film et le goût de la sauce à laquelle on va être mangé. Ce ne sera pas de la grande mise en scène, certes. Les décors ne sont pas très beaux et rappellent la pauvreté de la direction artistique du récent COMEBACK avec Hugh Grant et Drew Barrymore. La photo est grisouille, terne et sans enjeu. Première surprise, donc, le film n'est pas vraiment américain car il se passe à Londres ! Adieu, rêve de teen-movie US ! Pas grave me dis-je... Dans cette séquence, le ton semble enlevé, quoique classique, voire un peu provocateur, peut-être lorgnant sur le trash romantique de AMERICAN PIE, comme semble l'indiquer le plan où sans vergogne, Brittany Murphy fait pipi ! On la voit arriver dans les toilettes, baisser son pantalon, s'essuyer, etc. La classe ! Mais en même temps, cela semble bon signe : au moins, on n'est pas dans la romantisme gnangnan d'un film de Julia Roberts. Ce côté légèrement provocateur et gentiment iconoclaste semble être une bonne surprise. Et bien voilà, le ton est donné, me disais-je pendant la projection. Un film sans prétention, de série, mais plutôt vif et un peu malin. Tout ce qu'on peut attendre d'un film de jeunes adultes américains comme je les affectionne.

 

 


La suite prouvera le contraire ! Le film ne sera jamais aussi touchant et rigolo qu’un AMERICAN PIE. Ce qui est normal, car LOVE... est un film complètement juliarobertsien. De plus, loin d'être l'héritier du teen-movie comme mon intuition me l'avait (stupidement) susurré à l'oreille, le film va se vautrer dans toute la longueur dans le pire des romantismes possibles, en essayant de fournir le film le plus commun tout en pillant allègrement dans un certain nombre de références nobles (BREAKFAST AT TIFFANY'S) ou pas (COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL).

 

 

Car loin d'être le petit machin sympathique annoncé, LOVE... se révèle être tour à tour d'une laideur insupportable (là où justement les comédies américaines de jeunes, même banales, sont toujours, par exemple, photographiées avec soin), d'une bêtise abyssale flirtant avec l'arrogance de ceux qui sont certains de détenir le bon goût, et le tout est un véritable kidnapping, un hold-up de références, détestable et opportuniste. Je m'explique...

 

 


Le problème de LOVE… principalement est qu’il est conçu explicitement de manière la plus marketing qui soit. Au cœur de la cible, la lectrice de magazine féminin. C’est bien simple, nous avons l’impression d’être immergé dans la tête de la rédactrice en chef de ELLE avec les préoccupations existentielles qui vont avec. Ainsi, le film nage dans le fantasme absolu de tout publicitaire spécialisé dans la mode et les produits de beauté. Monde fermé, verrouillé de l’intérieur, LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un univers creux, un fantasme "parfait" pour femmes influençables. L’intrigue sentimentale ne respecte quasiment rien de dramaturgique, ne fait qu’enfiler les clichés, et déploie ses trois actes aristotéliciens (le cancer de Hollywood, à l’origine de la mort prématurée de beaucoup de films !) avec lenteur et mollesse. Par contre, on devine le fantasme glauque des concepteurs et des vendeurs. La femme est une héroïne et même une princesse. Enfin débarrassée des hommes (le film souillant le personnage de l’ex-petit ami, unique hétérosexuel à avoir un rôle parlant, laissé seul dans sa solitude à crever, et sauvé in extremis par le happy-end qui, ô surprise mille fois vues, finira avec la psychopathe hystérique de service, mais marrante, attention), Brittany Murphy a construit autour d’elle un cocon consumériste où ses amis sont soit des femmes du même milieu, soit des homosexuels en haut de l’échelle de sociale et bien sûr tous dotés d’un goût parfait. [Ils travaillent tous dans les métiers artistiques, et je peux vous dire qu’ils ne sont pas machinistes de cinéma ou seconds assistants son ! Ils sont acteurs à succès, directeurs de musée, ou encore commissaires-priseurs ! Les noirs sont très doués pour le jazz et le basket, les africaines sont chaudes comme la braise et ont le rythme dans la peau, les allemands sont pointilleux, tatillons et excellents techniciens, et l’asiatique est serviable ! Vous voyez le niveau !] Ainsi, Murphy et ses copines naviguent dans un monde asexué finalement, les homos étant clairement décrits comme "des hommes comme nous les femmes, et qui les comprennent", où tout n’est que réalisation du conte de fée consumériste de la rédaction de Biba ou Elle. Un cocon ouaté, sans danger, et où tout le reste du monde s’agenouille aux pieds de la princesse. Rêve égocentrique et régressif où la femme est forcément une executive woman ou une rentière, le film se transforme en retour à l’enfance douce et acidulée, un monde-friandise, où enfin, la Femme et donc les femmes ont pris totalement le pouvoir. Enfin, le pouvoir tel que l’entend le monde de la beauté et de la mode. Les lectrices de ce site qui sont aussi fans de Kierkegaard ou du groupe de musique industrielle Einstürzende Neubauten n’existent même pas, et doivent travailler dans des mines de sel quelque part hors-champ. Le gentille niaise (comme la sous-sous assistante qui se fait engueuler par le photographe pour avoir laissé des messages téléphoniques, fille hors canon et sous-fifre (bien jouée d’ailleurs) n’a même les tripes ni le droit tout simplement de se défendre toute seule et c’est Princesse Murphy qui la défendra "courageusement" en toute modestie !) est à peine tolérée. Ou alors juste une, pour le quota. Quant à la communauté homosexuelle telle que décrite dans le film, c’est le cauchemar. Juste faire-valoir et animal de compagnie de la Femme Qui Réussit, il écoute Mylène Farmer et Dalida à longueur de journée en préparant des bons petits plats ou en aidant Princesse Murphy à choisir la couleur de ses nouveaux rideaux à 45 euros pièces.

 

 


Le scénario se construit sur ce modèle. À part les trois héros, tous les personnages sont moches ou bêtes ou arrogants ou hystériques. Mais tellement gentils ! C’est mes amis quand même ! L’histoire elle-même n’est qu’un faire valoir du mythe de conquête représentée par l’héroïne, et se fonde non pas sur une logique dramatique mais technicienne, au sens philosophique du mot. La moindre ironie est donc balayée de la main, car inutile, alors même que le réalisateur nous vend une comédie douce-amère et légèrement provocatrice. Iconoclaste même ! Il est évident pourtant que le film ne fait que se conformer au schéma classique et les deux ou trois gadgets de narration supposés faire moderne n’y font rien : c’est le pire du cinéma classique qui est proposé ici. Le réalisateur filme Brittany Murphy sous toutes les coutures, mais toujours de manière asexuée, même quand elle apparaît en petites culottes (‘faut bien attirer les mouches, euh pardon, les spectateurs !). L’actrice a exigé par contrat avoir des tenues différentes à chaque plan et avoir un plan qui mette ses jambes en valeur dans toutes les scènes. Outre que le procédé soit strictement dégoûtant, la chose en devient vite risible ! Murphy incarne alors à merveille la Star, la princesse, la réussite et que sais-je encore, que nous vend le scénario. Tout le monde est aux pieds de la star et de son personnage, et en cela, c'est le seul trait de caractère du film où le fond rejoint cyniquement la forme. LOVE… n’est finalement qu’un film de propagande, caressant la femme dans le sens du poil pour mieux lui vendre une vie de sur-consommation et de fantasmes de Superwoman au sens nietzschéen, rêve que la spectatrice n’atteindra jamais bien entendu, et par lequel elle parviendra seulement à s’endetter durablement et à se couper socialement de la société des hommes sensibles, justes et respectables. Le réalisateur pendant ce temps-là a une idée de génie : maquiller et habiller Murphy comme Audrey Hepburn dans DIAMANT SUR CANAPÉ ! Quand on connaît le film original, et le vitriol de son histoire, on appréciera le cynisme total. [Même si, à mes yeux, le film de Blake Edwards est aimablement anodin pour qui a lu la superbe nouvelle de Truman Capote… NdC] Le réalisateur pille donc le classique pendant trois quarts d’heure, puis au détour d’une scène prétexte, en passe carrément un extrait, histoire d’asseoir une affiliation qui est en fait un viol pur et simple ! Et puis plus loin, c’est la référence suprême, bien mieux que DIAMANT SUR CANAPÉ, qui sera lâchée : COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL, film sans intérêt ici élevé au rang de comédie suprême ! Nous y sommes. Entre deux, le réalisateur nous aura fait sa petite critique de Hollywood opportuniste, lui qui vient d’en piller un des classiques, monde du cinéma qui ne comprend rien à l’art et qui est dirigé par des abrutis, les producteurs en tête (producteur/dictateur ici joué par Michael Lerner, acteur américain fabuleux, que vous avez déjà vu dans BARTON FINK des frères Coen où il jouait le rôle d’un producteur/dictateur abruti et colérique ! Là encore pillage, rendu triste à fendre l’âme par la présence de Lerner acteur sublime ignoré des cinéastes et qui doit ici travailler pour trouver pitance). Tirer sur Hollywood, alors que LOVE… ne cherche qu’à en exploiter de manière amorale les mêmes recettes, en espérant gagner des millions de dollars, voilà l’ambition des concepteurs de ce film.

 

 


Je préfère encore me taire sur la qualité du jeu. À part Michael Lerner et la grande comique anglaise Dawn French (dans des rôles de sous-fifres laids et incompétents donc, et même obèses dans les deux cas) et la petite préposée au coups de fil dont je parlais tout à l'heure, c’est immonde et sur-joué. La vulgarité de Brittany Murphy, fière comme un pou, est sans borne, loin de la belle Audrey, et avec un talent comparativement microscopique. Mais le plus grave ici, c’est encore le propos arriviste, l’arrogance de ces gens qui croient avoir inventé la comédie romantique alors qu’ils n’ont jamais vu un Gary Grant, un Billy Wilder, un Hawks ou un Lubitsch, lesquels ont fait des films dix mille fois plus modernes, et où la femme avait une place d’égal à égal avec les hommes, situation moderne que depuis, on le voit bien avec ce film, la femme a largement perdue au cinéma. LOVE…, c’est le retour au Moyen-Âge. Aux femmes, je dis de revoir absolument LA GARÇONNIERE de Billy Wilder, qui semble avoir été, y compris plastiquement, tourné avant-hier, et surtout, surtout, de dire "merdre" aux dealers et d’économiser les huit euros de la place de cinéma ! Aux hommes, dans toute leur globalité, je leur déconseille de voir le film qui risque de les déprimer au plus haut point.

 

 


Dehors, Keshishian, Brittany Murphy et les autres concepteurs du film ! Sortez, clowns-assassins avides de notre argent. LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un film humainement et artistiquement détestable, profondément misandre, et qui justifie totalement le boycott.

 

 

 

 

 

Justement Vôtre,

 

 

 

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

 

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

 

 



 

 

 

 

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Vendredi 27 avril 2007

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[Photo : "It's almost rock 'n roll but I don't like it" par Dr Devo,

d'après une photo par Dan Wolgers du mannequin Linda Evangelista.]

 

 

Chers Focaliens,

Ah bah tiens, ça faisait longtemps qu'on n’avait pas parlé de documentaires, et je dois dire qu'il est assez dommage que mon emploi du temps actuel soit si catastrophique, car j'aurais dû vous parler notamment de l'excellent documentaire LES LIPS (L'IMAGINATION AU POUVOIR). Si le film est, comme d'habitude, et je le regrette absolument, dépourvu de valeur esthétique, hormis quelques plans fixes d'interview bien éclairés, il faut saluer la volonté de son réalisateur d'aller au fond des choses et d'explorer des pistes innombrables, avec précision et sans aucun engagement, malgré le sujet et la mode actuelle en ce qui concerne le documentaire. Enfin, nous avions l'impression de ne pas être pris pour des élèves de 3e (cf. UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) qu'on abreuve un peu de sentiments et beaucoup de culpabilité (préparons les masses à obéir, en sorte, procédé "chelou" comme diraient les élèves de 3e !), et de ne pas nous faire snober le bulbe. LES LIPS, épopée formidable, savait aller au fond des choses, et aborder des thèmes variés et nombreux en toute complexité, mettant le cœur et le cerveau au travail. Ce n'est pas tous les jours dimanche, alors on prend. Valeur du travail, discours critique mais juste de l'engagement syndicaliste (la bête noire des Français, comme nous le rappelait ESPACE DÉTENTE et cette semaine NOS AMIS LES TERRIENS où le "méchant" de l'histoire est bien entendu syndicaliste CGT, violent avec les femmes, autoritaire, et finalement meurtrier ! J'y reviendrai...), organisation de la coopérative, analyse économique simple mais complètement pertinente, et portrait fidèle du monde économique dans lequel nous évoluons ACTUELLEMENT, ce qui est sans doute, d'assez loin, le plus scotchant. Voilà un film qui n'a pas découvert la fameuse "mondialisation" il y a cinq ans ! Bref, c'est du précis, du complexe, du réflexif et du bon. À peu près le contraire de l'intéressant, mais très inégal et quand même raté, VOLEM RIEN FOUTRE AL PAIS, nouvelle charge co-dirigé par Pierre Carles, homme nécessaire, mais ici beaucoup plus relâché, moins précis, pas critique pour un sou (et la question du collectivisme ? et la question des coopératives ? Et la question du travail non-manuel ?), et pour la première fois, militant en plus d'être engagé ce qui, à mon avis, dessert bien le film. Ne nous inquiétons pas, Pierre Carles et son équipe ont suffisamment de malice, de ressources et de pertinence pour rebondir prochainement.

Balles neuves, cependant, et sujet complètement différent avec le documentaire JESUS CAMP. Le film fait le portrait d'une Amérique traditionaliste, et même plus, intégriste, à travers l'étude du milieu des évangélistes qui représentent quand même, et ce n'est pas rien, un peu moins de la moitié des croyants chrétiens américains, soit quasiment 120 millions de personnes. Parmi eux, voyons les plus dévoués à la cause. Le film prend pour point de départ la nomination d'un nouveau juge à la Cour Suprême, poste rare et convoité, d'une importance cruciale. George Bush lui-même issu du mouvement, nomme un homme clairement évangéliste, tendance dure. La communauté évangéliste se réjouit : sa conquête du pays et du pouvoir démarre sous de nouveaux hospices. Dans ce contexte, les deux réalisatrices suivent l'organisation d'une espèce de colonie de vacances pour enfants évangéliste. Et ce n'est pas le Club Mickey. Ces petits gamins, élevés 24h/7 à l'ancien testament, voient toute leur existence, de l'éducation à leurs liens sociaux, tourner autour de la religion la plus symbolique, la plus dure. Ces petits croyants ne se posent pas de questions : ils croient en Jésus Le Père (belle ambiguïté !) aussi naturellement qu'ils respirent et  leur vie est réglée sur la bible et la vie de la communauté jour et nuit, jusque dans la musique (où les évangélistes ont toujours été à la pointe, contrairement à l’Europe, voir l'incroyable facilité et la totale décontraction avec lesquelles ils utilisent la musique métal par exemple). Education créationniste par maman à la maison, car ils sont déscolarisés, prières incessantes, pas une idée, pas une phrase ne sort du cadre strict de la religion la plus dure, et le tout se conjugue sur fond de prosélytisme assez spectaculaire, mais orignal. Il s'agit en effet de crier le message du Jésus-Roi le plus fort possible, mais dans le but aussi de refonder et consolider sans cesse sa propre foi. Car pour ces enfants, il n'y a pas de doute, on ne naît pas chrétien, on le devient. La notion de "born-again" tient une place fondamentale et même incompressible. Les néo-convertis (qui ont choisi cette reconversion alors qu'ils baignaient déjà à mort dans l'évangélisme, c'est le point le plus important, le point crucial, difficile peut-être à comprendre pour des esprits nourris au catholicisme) en culottes courtes sont des gens assez extraordinaires, au sens premier du terme, dans le sens où, déjà petits, ils sont considérés comme des "croyants-adultes" responsables. Et comme leurs aînés, ils comprennent parfaitement leur foi et le discours de leur Eglise qu'ils sont capables de réciter et d'argumenter (à la façon évangéliste bien sûr, et ça vaut son pesant de cacahuètes) comme n'importe quel adulte, et sans différence notable avec eux, point extrêmement étonnant et clairement montré dans le film, ce qui est un de ses points forts. Nous voilà donc à Club Jésus, où nos petites têtes blondes vont non pas se faire endoctriner comme l'a dit la presse (grave erreur de lecture : ils sont déjà des évangélistes accomplis !), mais vont se ressourcer complètement, encadrés par une poignée d'adultes qui vont se mettre en quatre pour "approfondir" leur parcours, notamment en les alertant sur la notion de "péché" dans leur vie quotidienne. Et c'est là le point le plus foufou, le plus loufoque à nos yeux européens, et globalement à nos yeux de non-anglo-saxons, la foi évangéliste se vit tous les instants et est axée sur le banal quotidien familial. On n'est pas évangéliste à la messe le dimanche, mais absolument tout le temps. La figure maîtresse de ce camp, c'est le (la) pasteur Carol, femme forte dans tous les sens du terme sans doute, directrice du camp, et qui en connaît bien les rouages. Et pour elle, les enfants sont une population primordiale, en ces temps où le mouvement qu'elle représente connaît une influence sans précédent, notamment dans les milieux néo-conservateurs proches ou intégrés au pouvoir. JESUS CAMP se propose donc de regarder par le petit bout (1,20 mètres de moyenne !), mais par le bout essentiel, si j'ose, de la lorgnette. En analysant le futur noyau dur de cette Eglise, elles tentent de dresser un portrait type de toute la communauté...

Voilà, il faut bien le dire, un sujet absolument passionnant, et même crucial. Je vais faire une parenthèse. Le mouvement évangélique et ses dérivés, même si on en parle assez peu ici, sont absolument essentiels dans le paysage américain d’une part, et quand on sait l'extrême importance qu'a cette religion dans la politique étrangère des USA, c'est d'autant plus crucial. Les USA sont en effet extrêmement actifs dans le domaine, et un peu partout dans le Monde, ils installent des antennes et des missions, dans le sens classique du terme, afin d'étendre cette influence. Principalement en Afrique, où les USA mettent en place d'arrache pieds des médias évangéliques (télé-évangélisme notamment), et en Amérique du Sud où des mouvements comparables, et souvent syncrétistes d'ailleurs, sont largement financés et encouragés. Bref, la planète évangéliste, si elle prend de multiples visages, ne chôme pas et travaille, souvent hors des sunlights, de manière bougrement efficace, le prosélytisme. Sur ce point précis, le documentaire ne fait malheureusement qu'effleurer le sujet, et encore sans le dire. Je ferme cette parenthèse.

Si vous ne savez pas du tout ce qu'est l'Evangélisme, vous allez être servis. Religion omniprésente dans le quotidien, c'est aussi une croyance qui se vit de manière totalement inédite à nos yeux. La bible, lue et relue (encore une différence avec la moyenne des croyants catholiques) est connue sur le bout des doigts, et l'aspect communautaire est au moins aussi important celui du cercle fondamental et nucléaire de la famille. Ça marche de paire. Et dans ce cadre, les cérémonies sont primordiales et privilégient l'exacerbation des sentiments. Si l'évangélisme se vit profondément à l'intérieur, il s'exprime dans des rites totalement "casual", vraiment naturels, et met l'accent sur l'extériorisation des pratiques religieuses. Loin d’être engoncée comme chez les catholiques, nous fait remarquer une petite fille absolument effrayante d'ailleurs, la cérémonie évangéliste est complètement extatique : ça chante énormément, ça bouge, et tenez-vous bien, ça prie à haute voix, ça se met en transe et ça "parle les langues". ["Speaking in tongues" en anglais qui n'est pas seulement un superbe album du groupe TALKING HEADS, mais qui veut dire aussi "parler les langues", c'est-à-dire parler dans une sorte de charabia verbal syncrétiste, qui serait un mélange de toutes les langues mais n'en serait aucune, la langue de Dieu et pour s'adresser à Dieu en quelque sorte. Vous trouverez sur un autre album, peut-être encore meilleur, des Talking Heads (album FEAR OF MUSIC de ce groupe qui n'est absolument pas évangéliste !) une chanson qui s'appelle I ZIMBRA et qui est chantée dans une sorte de décalque de speaking in tongues, créé de toute pièce par un écrivain américain.]
Si vous n'avez jamais vu des gens prier ensemble à haute voix, voire crier dans une langue inconnue, se rouler par terre et être parcourus de spasmes, si vous n'avez jamais vu des gens pleurer comme des torrents, les visages déformés par la prière et l'effort (et ils ne ménagent pas ces efforts), vous serez sans doute complètement chamboulés par les cérémonies montrées dans le film. Et pas qu'un peu ! Et le fait que ces croyants soient des enfants d'une dizaine d'années et parfois plus jeunes, est un facteur d'autant plus impressionnant. Disons tout de go, si vous n'avez jamais vu un mouvement évangéliste à l'œuvre, vous serez, au propre comme au figuré, sur les fesses !

Ceci dit, même si le sujet de base est passionnant et d'un exotisme complet, est-ce assez pour faire un bon film et un bon documentaire ? La réponse est clairement non. Entrons voir un peu…
Tout d’abord, une fois de plus, il n’y aucune volonté de faire quelque chose qui soit beau. Le documentaire de mes rêves, ce n’est pas encore celui-là ! Filmé en vidéo bien sûr, JESUS CAMP n’est pas bien photographié du tout. Les scènes à l’intérieur de la station de radio (les seules qui aient une petite velléité de cadrage, et encore, pas de manière franchement iconoclaste, du genre "je cadre le micro plutôt que le présentateur" ou encore "je fais le point sur l’équaliseur graphique") sont du point de vue de la photo particulièrement laides. Passons. Là où le bât blesse, c’est le cadrage qui non seulement est fait sans aucune volonté de recherche comme 98,46% des docs, mais qui là, en plus, est d’une malfaçon absolument cosmique ! Le cadre est neuf fois sur dix beaucoup trop serré, encore plus que la concurrence, et les deux réalisatrices (ou leur opérateur) ont énormément de mal à garder les personnages dans le cadre ! Alors vas-y que je panote brusquement et toujours avec un temps de retard ! C’est comme ça tout le temps, et franchement, voilà qui arrive même à brouiller quelque peu la lisibilité du film, même en termes, pourtant peu exigeants, de reportage "façon télé ". En deux mots, c’est laid et confus. Le minimum, ce serait d’avoir quand même un cadrage de type SFP, qu’on n’ait pas l’impression de chercher le personnage interviewé dès qu’il tourne la tête, car dans ce cas, il sort du champ, c’est systématique. Ce n’est pas agréable, mais plus grave, voilà qui rend bougrement neutrasses les scènes les plus impressionnantes du film : car voir des gamins se rouler par terre ou une gamine qui pleure avec le visage parcouru de spasmes, ça doit être quand même drôlement graphique. Pareil pour l’assemblée avec le super-prêcheur, à la fin, voilà qui doit être très impressionnant en vrai, mais qui se trouve minimisé ici. C’est même assez rigolo de voir comment le film change les nuances de ce qui est en train de se passer, faute d’un minimum de savoir faire technique. Ce n’est pas non plus les plans néphrétiques de l’atroce MONDOVINO (sujet assez intéressant mais le cadrage hystérique, filmé à bout de bandoulière, rendait physiquement malade dans la salle !), mais quand même, il y a un minimum de soin à apporter tout de même, même si on renonce aux belles contraintes focaliennes du documentaire que j’évoquais plus haut.

Il est d’ailleurs bizarre que les captations soient énormément préparées. Les personnages sont imposés, J’y reviendrai. Et aucun plan de coupe ou de contrechamp ne correspond au champ. Dans le film, il y a souvent un adulte qui parle à une assemblée d’enfants. Et presque à chaque fois, les plans sur les enfants ne viennent pas de ce même prêche mais sont extraits d’autres scènes, ou alors, ils sont en décalage avec le temps du prêche ! Ça, c’est déjà plus focalien. Oui, mais… Oui mais c’est tellement maladroit comme cadrage, et les coupes sont tellement laborieuses, que ce qui aurait pu être un bel outil lyrique ou poétique, ou être simplement un bon vecteur de point de vue (point de vue des réalisatrices), ne devient que maladresse. Ça donne simplement l’impression d’être mal fichu et totalement manipulateur, sur un mode finalement assez hollywoodien, sans en avoir l’air. Les coutures grossières en disent donc long sur le je-m’en-foutisme du tournage, et d’une, et sur les intentions des réalisatrices de forcer le film dans la voie prévue par le scénario d’autre part. On note également le recours, pourtant, et là aussi pourquoi pas si ça facilitait la lisibilité (déjà ça serait le minimum) ou la beauté (rêvons un peu), à des préparations pures et simples. Comme par hasard, le petit gamin, héros du film (le futur prêcheur avec sa coupe de semi-skin, là aussi un effort de characterisation hollywoodienne !), est au premier rang du grand prêche final, et est assis en bout de rangée ! C’est sûr, voilà qui facilite le travail du tournage… Et pourtant, même grâce à ces petits arrangements avec le sort, c’est toujours aussi laid et aussi peu pertinent ! Le sentiment qui se dégage de tout ça, déjà, c’est le celui de gêne, de se faire un peu prendre pour un gogo de l’année ou de la dernière pluie. Le décalage systématique du contrechamps qui est utilisé comme une pièce rapportée qui, sous couvert de vérité (chose qu’il n’est pas puisque le contrechamp correspond rarement au champ), n’est en fait qu’une basse manipulation par le sentiment et le pathos le plus souvent, et rappelle déjà de mauvais souvenirs. Je vais y revenir. Mais il pose problème de sens également. Le documentaire focalien de mes rêves (en fait, il est en cours de réalisation, car je peux le dire maintenant, deux jeunes fous sont venus me voir pour faire un documentaire sur Matière Focale et sur la vision du cinéma du site, et leur façon de faire est d’une extrême poésie, avec des partis-pris de mise en scène énormes et ultra-punks. Je sais qu’ils bossent dessus en ce moment : bon courage, les petits gars !), serait bien sûr éclairés, comme un film de fiction, avec des accessoires apportés par le réalisateur, et on aurait le droit de recommencer les prises ! Bon, là clairement, personne à part les deux zigotos dont je viens de parler et quelques autres (à part aussi Jean-Michel Roux dans son superbe ENQUÊTE SUR LE MONDE INVISIBLE, et aussi, m’a-t-on dit, le travail de Johann Van Der Keuken, ou le Jean-Luc Godard du magnifique SYMPATHY FOR THE DEVIL, ou encore ce doc que le suisse a fait sur le photo-reportage à la fin des années 60, que je n’ai pas vu malheureusement, mais qui a l’air à mourir de rire et de malice) ne fait ce genre de documentaire. C’est comme ça, il faut que je fasse mon deuil. Ceci dit, comme la démarche est classique, voila que cette histoire de champ/contrechamp pose un gros gros problème ! Quand un prêcheur dit aux gosses une grosse grosse phrase, bien violente, très intégriste, les deux réalisatrices balancent derrière un contrechamp venu d’une autre scène tournée où on voit un gamin pleurer à mort ! Mais dans l’église, pleurait-il, ce gamin ? Ben non ! Peut-être était-il juste en train de prier, à la mode évangéliste. Cet exemple est bon car il vous montre non seulement la manipulation constante du documentaire, mais aussi les intentions de scénarisation et de hollywoodisme des conceptrices ! Premier Point.

La transition est toute trouvée. Car dans la réalisation et dans le propos, JESUS CAMP pose un sacré problème. Bien que n’ayant moi-même aucune espèce de sympathie pour ces intégristes, le film dégage un sacré paradoxe. D’une part, et c’est largement répandu, c'est un défaut dont je n’ai pas arrêté de parler depuis un an sur ce site, et c’est une tendance aussi du cinéma américain politique ou de fiction "du réel" ou de "l’air du temps" type SYRIANA ou BABEL, JESUS CAMP défend clairement une thèse, assez bébête ou plutôt pas du tout approfondie (ici "les intégristes, c’est mal !" mâtiné de "Ils préparent une nouvelle croisade sanguinaire", ce qui est non pas un contresens mais un faux sens car justement ces individus évangélistes sont beaucoup plus paradoxaux et ambigus que ça, et jouent peut-être inconsciemment sur la frontière embrumée entre réalité de l’action et fantasme communautaire). Le film est en effet un film de propagande ! En tout cas, il est fait comme tel. Par les manipulations de la mise en scène, mais aussi dans la manipulation des climats. On le voit nettement avec les interventions de cet homme de radio libéral et très critiques sur les évangélistes, qui sert de contrepoint constant dans le film et qui pour moi pose deux autres problèmes. Il permet en effet aux réalisatrices d’éviter de se mouiller et de donner leur propre point de vue, car le contrepoint est fait par une tierce personne. Ce qui maintient aussi le film dans la volonté de faire "un travail objectif", concept très répandu mais qui est une arnaque totale, un mythe. [Un bon doc est justement un doc subjectif avec un point de vue, et faire croire qu’un média audio et visuel peut, et je dit seulement pouvoir (avoir la possibilité de) démontrer la vérité vraie, la seule, l’unique est d’une bêtise phénoménale, au mieux, ou d’une malhonnêteté totale. Tout document sur support audiovisuel est une déviation du réel. Tous ceux qui ont un caméscope chez eux le savent ! Le journal télévisé n’est pas un reflet de la réalité et c'est de la mise en scène, la météo d’Evelyne Dhélia, c'est pareil. Même les CHIFFRES ET LES LETTRES ! C’est une évidence que je m’excuse de vous répéter, mais il faut quand même le rappeler. Les sceptiques se rappelleront le déroulement du XXe siècle historique… De Leni Riefenstahl aux tricheries du présentateur sur le plateau de INTERVILLE…]
Cet animateur radio et l’utilisation qui en est faite démontrent clairement que, finalement, les réalisatrices de JESUS CAMP font exactement, peu ou prou, ce que font les évangélistes : de la propagande prosélyte ! Il y a un camp de la bien-pensance, et plus encore un camp de la Vérité et du Droit. Et dans le film le paradoxe est d’une violence terrible. Je pense notamment à l’utilisation du Créationnisme chez les évangélistes. Eux aussi, comme les réalisatrices, propagent sur l’émotion (l’émotion est le problème du film, en intention du moins, car elle a bien du mal à passer, curieusement, dans un pareil montage) une idée qui finalement ne coexiste pas avec d’autres concepts, mais éradique les autres concepts ! L’utilisation du Créationnisme par ces intégristes pose effectivement un grave problème à la société américaine. S’ils ont obtenu dans certains états que cette doctrine soit enseignée dans les écoles publiques EN MÊME TEMPS que le darwinisme, c’est clairement pour des raisons de stratégie politique. Comme disait le poète, « first we take Manhattan, then we take Berlin ». On voit très bien que l’utilisation faite du créationnisme par ces gens est telle que la coexistence (et donc le "choix possible entre") des deux systèmes de pensée est absolument impossible. Malheureusement, JESUS CAMP utilise le même modus operandi que ses ennemis ! On trouve là l’idée assez anglo-saxonne que la vérité n’est qu’une et indivisible et qu’elle dissout le mensonge, le confond, le fait s’effondrer. Quoi qu’il en soit, la "bien-pensance", cette manière de dire "voila ce que vous devez savoir, voilà ce qui est vrai, en fait" est un système de valeur partagé à la fois par les évangélistes et par les documentaristes. C’est ça qui est le plus dégoûtant et le moins pardonnable dans ce film : en utilisant l’animateur radio, le deux mamies moralisatrices ne prennent pas le risque d’exposer les propos évangélistes tout seuls (effectivement il y a un risque de séduction chez le spectateur, mais qui est incompressible à mon avis, et qui permet aussi de parier sur son intelligence !), et surtout elles se dédouanent, ce qui est intellectuellement insupportable, de donner un point de vue, le leur, sur le sujet ! C’est un scandale bien sûr, car elles relaient de fait l’opinion communément admise, le "tout le monde sait bien que..", et le "voilà ce qu’il est de bon ton de penser de…". C’est vraiment dégoûtant. Le film se déroule donc, uniquement sur l’émotion, limite la réflexion intellectuelle à presque zéro (on a l’impression d’être dans une salle de cours d’une classe de 4e), et devient complètement propagandiste. Le film est verrouillé, ne délivre aucun paradoxe, n’explore aucune piste contradictoire. [Un exemple : on sait comment se composent les groupes de jeunes à cet âge-là… Pourquoi ne pas avoir posé clairement la question, ici effleurée en un plan, des gamins qui avaient du mal à s’intégrer dans la communauté ? Comment ne pas laisser les gamins exprimer seuls leur vision du monde ? Pourquoi ne pas les avoir un peu poussés en dehors du discours balisé des slogans ? Pourquoi ne pas les avoir mis le nez dans leurs paradoxes et leurs contradictions, ne serait-ce que cinq minutes, surtout qu’en plus ces gamins sont assez vifs et assez fermes pour pouvoir répondre avec conviction ?] Tout cela est évidemment soutenu par l’idée que les gamins sont innocents, que c’est la faute aux adultes dangereux (ce qui n'est pas totalement faux, mais qui, et c’est là que ça pose problème, n’est pas du tout entièrement vrai ! Et ça c’est un problème que l’Amérique, si elle continue à raisonner de la sorte, va se manger avec sévérité dans les prochaines années). Plus encore, le film, profondément haineux, sous-tend que ces gens-là, justement, ne sont pas des américains, ne sont pas "un des nôtres" comme on disait dans le FREAKS de Tod Browning. Non seulement le propos de JESUS CAMP manque alors de sang froid et de détachement (normal, on véhicule là la doxa de la pensée "démocrate" qui est dans l’air du temps, on joue donc une fois de plus sur le rejet bêtement viscéral par l’émotion), mais ils montrent aussi clairement, dans leur refus d’intégrer cette part sombre de l’Amérique, et surtout le refus de la mettre en question, d’en démonter les rouages (on peut intellectuellement expliquer pourquoi par exemple le créationnisme ne tient ni philosophiquement ni théologiquement debout, on peut montrer comment se construit la pensée sectaire, etc., mais il faut faire preuve de réflexion et ici ce n’est pas le but, ces questions ne sont même pas abordées). Comme les enfants du film, les deux réalisatrices ne remettent pas en lumière, en paradoxe et en question, la pensée intégriste. JESUS CAMP est clairement comme les publications et les outils médiatiques évangélistes, un système de slogans, un appareil destiné à "combattre l’ennemi et sa pensée inique".

Le plus drôle dans tout ça, si on peut dire, c’est que Heidi Ewing et Rachel Grady finissent, car Dieu est un sacré marrant, par basculer dans l’effet inverse de celui escompté, et que tel quel, sans réflexion, juste dans l’émotion, leur film est absolument parfait pour servir la soupe à ceux qui seraient tentés de basculer dans le côté obscur et rejoindre les rangs intégristes. Ici du bon côté du couteau, elles seront peut-être surprises un jour de voir des évangélistes intégristes (car ils sont très bons en ce qui concerne l’audiovisuel) faire des documentaires sur le même mode mais qui démontreront, et là on rigolera bien, nous les focaliens, que la pensée mainstream à laquelle elles appartiennent, nos deux mamies filmeuses, est clairement une machine à broyer le cerveau des enfants, ou qui montreront que la pensée darwiniste est absolument contrefaite, ou que le prochain candidat démocrate est un salaud ! Ces films seraient en tout cas plus efficaces que celui-ci, qui ne cesse de nous prendre pour des trisomiques. Quand cela arrivera (tout comme les régimes autoritaires de par le monde finiront par produire des films grand public qui propageront leurs idées les plus violentes…), j’aimerais bien voir comment vont réagir les documentaristes de ce type, en voyant le monstre leur faisant face dans leur propre miroir.
Décidément et une fois encore, l’éthique est une affaire de forme !

Carrément Vôtre,

Dr Devo.

PS : J’ai repensé aux documentaires de Michael Moore. L’avantage avec le bonhomme, c’est qu’il met toujours le doigt sur quelques paradoxes et qu’il envisage la communauté américaine de manière plurielle et contradictoire, même dans ses docs les plus simplistes (et bien moins drôles et paradoxaux que ses bouquins d’ailleurs, si on fait exception du documentaire ROGER ET MOI). Même dans cet optique de simplicité, et parce que l’humour lui permet aussi de faire avancer sa réflexion (chose bougrement absente de JESUS CAMP, trop occupé à sa tactique de diabolisation), on peut dire que le travail de Moore, c’est quand même autre chose.
Encore une fois, JESUS CAMP est encensé par la critique ! Sign o’ the times… On mesure ici à rebours, la pertinence, à des degrés divers, de deux films. D’abord de la seule véritablement bonne séquence du film BORAT… qui montrait aussi une assemblée évangéliste (mais pas forcément baigné de l’intégrisme qu’on trouve ici), séquence drôle et dérangeante, bien plus instructive qu’un seul plan de JESUS CAMP. Mouais.
Et surtout, redisons la pertinence de PALINDROMES de Todd Solondz, qui fait le contraire de JESUS CAMP, et ne s’abrite pas justement, comme énormément de films et c’est le cas ici, derrière la barrière du bon goût moral en présentant les enfants comme ultimes innocents. Ce procédé très hollywoodien est une façon habituelle de faire passer les pires idées. Comme dans l’humanitarisme bon teint bon ton, il est souvent pertinent pour ces gens de montrer les enfants d’abord, placer le spectateur sous la violence de l’émotion brute et de faire passer en loucedé les idées les plus réactionnaires. Si on montre un enfant en train de pleurer ou souffrir, on peut tout faire passer, outil propagandiste connu, et modus operandi (encore !) connu du business de l’entertainment. Ce travers qu’évitait et combattait avec une rare justesse Solondz dans son magnifique film… C’est assez rare et courageux pour être redit. [Par comparaison dans l’humanitaire, ce n’est pas la situation sociale, historique, économique ou sanitaire qui l’emporte, mais bel et bien l’image du bébé souffrant ! Et combien de films sur la violence où les sombres périodes historiques décrivent l’enfant comme la victime suprême qui en vaut mille autres. Un être qui souffre est un être qui souffre. Point Barre. Si un seul souffre, c’est déjà un scandale. En termes d’horreur ou de douleur humaine, il n’y a pas de décompte possible, finalement, au fond du fond, et les effets de hiérarchie, presque invariablement à l’œuvre dans les discours manipulateurs, est une chose immonde. PALINDROMES jouait aussi là-dessus. Bravo.
 

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Mercredi 25 avril 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

Chers Focaliens,

C'est samedi et vous voudriez qu'on vous aime... C'est bien normal. D'autant plus que ce week-end, l'AFP est formelle, il ne se passera rien, et puis voter ça ne prend quand même que cinq minutes (si encore ils vous faisaient voter à l'autre bout de la ville !). Et puis, certes, il fait beau, bon, mais malgré le soleil, les températures sont un peu fraîches, faute à ce satané petit vent de nord-ouest, interdisant ainsi tout bain de soleil ou autre opération destinée à soigner votre cancer de la peau. Bref, l'ennui vous guette ! C'est la misère.

C'est dans ce but, et uniquement dans ce but (et pas du tout pour mon plaisir personnel, ou pour flatter mon ego), que ce samedi de 14 à 15h je serai sur l'antenne de Radio Campus, à Lille, sur le 106.6 FM, pour participer à la désormais célébrissime émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES.
Si tu veux écouter l'émission, que tu habites Lille ou le Pas-De-Calais, mais que tu penses qu'Internet est vecteur de culture et d'avenir, bah c'est simple, va écouter l'émission sur le site de Radio Campus:
clique ici.
Si tu habites La Bourboule, Grenoble ou Rosporden, et donc loin de la région Nord, c'est la même chose, il faut aller sur le site de Radio Campus pour écouter l'émission en direct et
c'est ici aussi.
Si tu dois aller au lavomatic (il y a toujours une machine de libre le samedi de 14 à 15h car tout le monde reste chez soi écouter l'émission) ou au carwash, pendant la diffusion de l'émission, tu pourras écouter l'émission toute la semaine, à partir de demain Dimanche jusqu'au samedi suivant, en enregistrant ou streamant l'émission sur le podcast disponible sur le site du QUOTIDIEN DU CINEMA. Pour ce faire :
clique ici!

Cette semaine, j'ai vu quatre films et j'ai cultivé mon jardin. A savoir: LES CHATIMENTS avec Hilary Swank mais sans tabouret (les vieux lecteurs comprendront ce jeu de mots en forme de dédicace), SHOOTER TIREUR D'ELITE avec Mark Whalberg mais ce n'est pas une comédie musicale (dommage, une comédie musicale sur les barbouzes, moi je prends !), NOS AMIS LES TERRIENS de Bernard Werber, et enfin le documentaire JESUS CAMP qui donne vraiment envie de devenir intégriste et américain juste par esprit de contradiction ! Miam Miam, c'est du gros, cette semaine.

Sympathiquement Vôtre,

Dr Devo.

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Samedi 21 avril 2007

recommander publié dans : Mon Général
[Photo : "Du nerf sous le soleil", Le Marquis]
Chers Focaliens,

Un petit mot d'abord pour dire que la révolution n'aura pas lieu, ou plutôt n'a pas eu lieu. Comme vous l'avez remarqué, le site tourne à bas régime, et j'avais promis il y a une semaine que les choses rentreraient dans l'ordre, ce qui n'est pas tout à fait le cas. Alors cette fois-ci, je ne dis rien, en espérant que la situation s'inverse, pour de bon cette fois. En tout cas, restez branchés, Matière Focale n'est pas mort, il hiberne. Le Centre de Propagation Focalienne, où se trouve mon laboratoire et d'où je vous écris, a changé d'adresse, ce qui n'est pas une mince affaire en nos temps troublés socialement (tu la sens, la pression que je leur mets, sur les candidats à la Présidentielle ?), et me voilà dans mon nouveau labo flambant neuf, et fier comme un grand aigle chauve survolant les Appalaches, mais en contrepartie, me voilà sans téléphone, et sans liaison internet pour quelques semaines. Grâce à la solidarité focalienne, mes messages vous parviennent avec un peu de retard mais vous parviennent ! Considérez-moi comme en exil dans une lointaine ambassade, aux avants postes.
"Ici, tout va bien. Je vous embrasse tous et pense à vous.
Dr Devo."

Et puisque qu'on parle d'exil et de dévouements superbes pour le bien de la Masse, voilà qui tombe formidablement bien, sans conteste. Ne panique pas, jeune lecteur, j'explique...

Le futur, bientôt. [Tiens, ça me fait penser à la première phrase de la première nouvelle de science-fiction que j'ai écrite et qui s'appelle EXOGENOSE. Je vous la livre ici : "Aujourd'hui, le futur est mort, ou peut-être hier, je ne sais pas."] Le futur, disais-je avant d'être interrompu par ma main gauche. Les choses vont mal. Nous sommes dans le vide spatial, quelque part entre la Terre et le Soleil, à bord d'un grand vaisseau spatial qui a la forme d'un immense clou, en quelque sorte. Ce vaisseau est en effet longiligne, et se termine en tête par un immense disque, perpendiculaire à cet axe. [Intéressant, n'est-ce pas ?] C'est vrai, j'ai remarqué que les critiques de cinéma ne décrivaient jamais les vaisseaux des films de science-fiction avec précision mais sang froid. Il faut que cela cesse. Mais c'est une autre histoire... Passons. Cette tête champignonesque du vaisseau est en fait une immense bombe. C'est même la bombe la plus puissante et la plus démesurée jamais construite, et c'est déjà la deuxième de ce type que les terriens ont construite, construction qui a mobilisé tant d'énergie qu'on peut d'ores et déjà annoncer solennellement qu'il n'y en aura pas de troisième, la Terre ne pouvant encore s'offrir autant de ressource.
Cette bombe a été fabriquée par un jeune scientifique, qui est d'ailleurs à bord du vaisseau : Cillian Murphy (découvert ici chez Danny Boyle dans 28 JOURS PLUS TARD, et revu également dans l'excellent RED EYE de Wes Craven). Pour lui et les six membres d'équipage qui l'accompagnent, tous astronautes experts et/ou scientifiques de haut-vol, cette cargaison très dangereuse est un bien précieux. Depuis quelques années, les scientifiques ont remarqué que le soleil émettait de moins en moins de lumière, et pour cause : il est en train d'agoniser et bientôt, faute de chaleur, l'humanité est condamnée à mourir. Il y a six ans, un premier vaisseau, identique à celui de Cillian Murphy, est parti avec la même bombe, s'est dirigé vers le Soleil en espérant l'y envoyer, et ainsi, par une gigantesque explosion d'énergie, faire repartir le cœur de l'astre. Cette première mission fut un échec, le vaisseau ayant disparu sans laisser de traces...
L'ambiance est donc lourde et solennelle à bord de ce second vaisseau qui détient l'avenir des hommes entre ses mains [Tu n’avais pas dit que le vaisseau avait des mains quand tu l’as décrit ! NdC]. Le voyage dure plusieurs années. Tout se passe à peu près convenablement, lorsqu’un des 7 astronautes récupère par hasard le signal de détresse du vaisseau de la première mission. Un choix difficile se dresse devant nos héros : continuer strictement la mission ou se détourner pour retrouver le vaisseau perdu ? Si le détour est possible, il est aussi risqué, et de toute façon, il n'y aura sûrement aucun survivant à bord. En même temps, en récupérant ce premier vaisseau, nos amis pourraient également récupérer la première bombe, et doubler ainsi leurs chances de sauvetage du soleil... Le choix est difficile et divise l'équipage...

Ce résumé est dix fois trop long et raconte les choses à l'envers, mais espérons qu'il donne à peu près le "la". Ah, revoilà notre ami Danny Boyle, l'idole des jeunes il y a quelques années. Celui qui transformait le plomb en or. Le chiquissime Danny Boyle, apanage du cinéphile branché il n'y a pas si longtemps. Ben moi, Danny Boyle, je n’aime pas ! Je n'ai jamais aimé TRAINSPOTTING, et malgré un sujet passionnant, LA PLAGE était quelque chose d'absolument raté, comme nous le rappelait le Marquis il y a peu. Et puis, pour ma part, voilà que je le vois arriver avec 28 JOURS PLUS TARD, belle ré-appropriation du film de zombie, grave et assez originale, et dont la mise en scène, enfin, semblait sortir des tics voyants pour développer une architecture plus construite, plus solide. Mine de rien, et malgré la pléthore de films de morts-vivants, Boyle arrivait sans avoir l'air d'y toucher à atteindre une émotion enfouie mais palpable dans le cœur le plus sombre du spectateur. Un film vraiment rythmé, très bien écrit, et avec de vrais morceaux de mise en scène dedans ! Miam ! Depuis, on l'attend, le Danny Boyle, même si on a loupé le dernier il y a deux ans (MILLIONS, je crois) , qui fut tellement mal distribué que même moi, alors que la ville où j'habite a passé le film, je n'eus pas le temps d'aller voir ! [Évidemment, quand le film est sorti à la sauvette, ça n'encourage pas les spectateurs à se déplacer à la vitesse de la lumière, les entrées sont forcément désastreuses, et du coup le film est retiré de l'affiche illico presto !]

Et bien les amis, ce fut une surprise. SUNSHINE, dont le tournage est achevé depuis 2005 (!), mais qui a battu des records de longueur en matière de post-production, a été fraîchement accueilli. Accueil critique plus que mitigé, écho public désastreux, etc. Et pourtant, la première chose qui saute aux yeux, c’est l’option choisie par Boyle, assez loin de cette réputation justement, selon laquelle, au mieux et donc en guise d’hypothèse haute, le réalisateur n’aurait pas su se débarrasser du "canevas du genre" (lu dans la presse locale), et ce serait donc laissé enfermer dans les poncifs. SUNSHINE rappellerait donc une foultitude de films de SF connus, empruntant ici et là d’hallucinantes péripéties ou thématiques, toutes honteusement repompées. On pouvait attendre quand même plus de la part de Boyle, disent-ils. Paradoxalement, et malgré ces remarques unanimes ou presque, le film serait aussi (!), tenez-vous bien, et même tenez-vous mieux, une grosse resucée du 2001 de Kubrick ! Bah, faudrait savoir, les petits gars… C’est STAR WARS ou 2001 ?
En fait, les choses sont plus simples et malgré cela, la confusion, une fois de plus, a régné en maîtresse SM. Le parti-pris de Boyle est pourtant clair comme du France Roche, et l’opération, pour ne pas dire (ça faisait longtemps !) le modus operandi (prononcez à l’anglaise, c’est plus chic : meudeusse opérandaille !), rappelle complètement celui de 28 JOURS PLUS TARD. Bah oui quoi, les cocos, c’était pas compliqué. Il s’agit en effet de faire un film qui s’inscrive assez fidèlement dans le genre, tout d’abord. Ensuite, il s’agit de dégraisser la chose afin de plutôt privilégier une certaine épure scénaristique, ce qui permet de développer un film plutôt sec (mais non sans lyrisme, on le verra), avec une série d’événements prenants mais essentiels, sans frou-frou ni fanfreluche. De la série, mais serrée, donc tenue au cordeau, pourrait-on dire. Sur cette base, comme on dit en cuisine, Boyle s’attache à développer un point de vue personnel, et surtout à faire passer ses thématiques au travers d’une petite galerie de personnages bien troussés, et aux enjeux assez fortement délimités. Ce qui n’empêche pas Boyle de délivrer un film personnel. C’est à travers sa mise en scène, dans les partis pris esthétiques, que le réalisateur sait faire la différence et sait mettre en relief de manière intimiste mais lyrique des enjeux que justement, bien au contraire, la multiplication des films sur le même thème a vulgarisés (dans le sens de "rendu communs"), puis vidés de leur sens en les rangeant au rang de poncifs ou de passages obligés. En clair, on a tendance ici à reprocher à Danny Boyle ce que tous les autres font justement, et sans vergogne encore. On est pourtant loin des films de bureaucrates et/ou de story-boarders qui n’utilisent le genre, bien souvent, que pour développer des effets spéciaux, ou encore pour remplir un peu plus l’étagère du rayon science-fiction. Au final, 28 JOURS PLUS TARD était quand même très proche des enjeux émouvants d’un Romero, tout en s’inscrivant comme un film bougrement personnel, avec un point de vue franc du collier mais singulier. Ce film, loin d’être un énième film de zombies (comme L’ARMÉE DES MORTS de Zack Snyder d’ailleurs, film plutôt bien troussé ici et là, et pas infamant du tout, du reste), réussissait un décalage assez lyrique et imprimait un ton assez frappant. Si SUNSHINE est un film rempli de poncifs (en fait, voilà bien une remarque qui en dit très long sur la façon dont la critique et le public voient le cinéma de genre : un objet de consommation agréable qui s’est certes démocratisé mais auquel, peut-être inconsciemment, on refuse le statut d’œuvre singulière, préférant ainsi évaluer ces films à l'aune de la modernité de leurs effets spéciaux, en général mochissimes…), alors pourquoi ne pas avoir fait à l’époque la remarque sur 28 JOURS PLUS TARD, construit après tout avec les mêmes prérogatives et le même soin ? Passons.

SUNSHINE est donc un film dont la trame est effectivement assez épurée et les enjeux bien définis. Malgré cela, ou plutôt grâce à cela, le film nous met rapidement sous pression. L’enjeu de départ du film (faut-il ou non prendre le risque de dévier du programme qui pourrait sauver le genre humain, ou au contraire le verrouiller ?) fonctionne très bien, pour une bonne raison scénaristique que Boyle a raison de mettre en avant : la moindre opération, le moindre imprévu mettent automatiquement la mission sous un jour dangereux, voire désespéré. La moindre opération technique (sortir du vaisseau, parer à une anomalie…) devient cruciale, comporte des risques hallucinants et peut engendrer une série de modifications, elles aussi imprévues, qui s’enchaînent dans une lente cascade. C’est très bien joué, et c’est là que Boyle marque des points d’emblée, et même se distingue de la concurrence. Car ce procédé, décrit dans le film comme "normal" et envisagé seulement sous l’angle simplement technique, met en lumière, et même en une douloureuse perspective, trois facteurs qui vont mettre le spectateur sous pression. D’abord, le procédé souligne l’extrême fragilité du programme global de sauvetage de l’humanité. La ligne à suivre est fragile, et le programme de survie se base sur une hypothèse théorique dont on est pas sûr qu’elle puisse marcher dans les faits (idée bien développée d’ailleurs, et relayée par une autre : en effleurant le soleil du bout des doigts, il y a un point vide, un inconnu physique, un espace non-calculable). Deuxièmement, le procédé permet aussi de souligner le fait que la mission repose sur sept personnes et non pas sur 20 ou 40, ce qui place assez haut l’importance du facteur humain et des dissensions dans le groupe (chose sur laquelle le film joue de manière essentielle mais très adulte, je trouve, car les personnages sont bien dessinés et très loin justement des poncifs dans ce type de situation : ce sont d’abord des techniciens rationnels et non pas des ego ambulants, trimballant leur lot de conflits. Même si le film joue sur ces conflits aussi, la base, assez émouvante, de la gestion des personnages fonctionne parce qu’elle n’oublie jamais l’enjeu de l’opération. Le film fonctionne sur ce point parce que justement, l’aspect scientifique des personnages, pourtant sensibles, et même très sensibles, qui ne le serait pas à leur place, évite de tomber dans les lourdes démonstrations pleines de pathos qui auraient pu avoir lieu dans un tel contexte). Ceci amène le troisième point de tension du film, qu’on retrouve quasiment tout le temps dans la mise en scène : la démesure complète entre l’échelle humaine, et même bien souvent individuelle (ce que permet l’excellente gestion, parfois très libre (cf. la fin, où on "oublie" certains personnages), du groupe, sur laquelle joue en contrepoint le parcours plus individualisé du héros, Cillian Murphy), et la démesure de la mission et du cosmos lui-même. Et sur ce point précis, le film insuffle beaucoup d’émotion. Bien qu’elle soit assez bien à l’œuvre dans la littérature SF, ce n’est pas si commun de ressentir de manière touchante et palpable la démesure des enjeux et de l’échelle. Les humains du film, ce petit groupe serré, paraissent n’être vraiment que quelques grains de poussière. La vacuité de l’existence humaine, malgré sa singularité, est peut-être un enjeu classique du genre, mais il n’empêche, elle est ici diablement bien incarnée et étonnement gérée dans le dispositif scénaristique pur. Et Boyle pousse même la machine bien au-delà du script lui-même, en incarnant dans chaque plan, et à tout instant dans la mise en scène, ce beau principe sur le papier. Une belle idée, même simple comme ici, de scénario, le développement d’un axe principal dans le déroulé scénaristique, l’installation d’une thématique, tout simplement, c’est une chose, mais la faire respirer, l’incarner dans l’esthétique du film et dans la mise en scène d’un film (l'inféoder à cette mise en scène), c’est encore autre chose. Et si Boyle arrive à faire justement que son film se démarque, c’est bien en cela : savoir incarner des enjeux de papier, en avoir le soucis constant même. Voilà qui déjà n’est pas si commun que ça, et nous met en face d’un film de SF aux enjeux vraiment adultes. Ce qui devient extrêmement rare, et même rarissime dans la SF contemporaine et ses dérivés. Voilà bien longtemps qu’on n’avait pas été ému et secoué de la sorte. [Cette dernière phrase est parfaite pour une critique de Télé 7 Jours !] Voilà bien longtemps qu’un film de ce genre n’avait pas pris le risque de prendre les choses au sérieux, au premier degré serais-je tenté de dire. Le film ne fait pas qu’utiliser le genre dans une pure perspective de divertissement. Il se développe d’ailleurs sur une base assez sèche, jouant plutôt l’épure en matière d’événements (il y en a peu mais leurs développements sont assez gigantesques), rend ainsi ses lettres de noblesse à un genre qui d’habitude consiste surtout à divertir le teenager. Le sentiment d’un film "pour adultes", d’un film mature, parfaitement ancré dans le genre, quoi !

Et puis quand on met les mains dans le moteur, et c’est quand même là que SUNSHINE est le plus intéressant, ce n’est pas dégueulasse non plus ! C’est évident que c’est là que les choses les plus intéressantes se passent. Et c’est aussi là que le film étonne son monde, pour le meilleur et pour le pire, selon notre humeur. Si l’histoire de SUNSHINE développe donc, comme on vient de le dire, une histoire classique avec un traitement et une hiérarchisation des thèmes futée, la mise en scène, elle, est la justification ultime du métrage. Après une entame classique et une présentation des personnages un peu chahutée et assez classique, le film part rapidement, et au bout de quelques minutes seulement, dans des directions beaucoup plus osées. Il s’agit là aussi, comme pour le scénario, de développer et de mettre en valeur un contexte crédible et complètement adulte de l’univers SF. Pas de chichi, pas d’objet futuriste délirant, rien. [À part quand même les plaques patronymiques, un peu too much, mais c’est un micro-détail et je m’étonne moi-même d’avoir pensé cela pendant la projection ! On est peu de chose quand même ! Et il y a aussi ce jet de lumière verte dans lequel vient se fixer un des personnages, mais à peine a-t-on le temps de se dire "le design ça suffit", on découvre alors la superbe idée de Boyle : la perception du son (qui est donc aussi une lumière) et le placement de l’acteur-personnage dans la lumière du cadre et non pas l’inverse ! Bravo !] C’est donc du concret, loin du zinzin habituel, et même avec quelques belles idées de direction artistique ça et là, comme ces gros scaphandres dorées qui ont dû énerver plus d’un fan hardcore de SF, mais dont la grossièreté gargarinienne exprime bien la lourdeur, et donc le danger, des tâches à accomplir. Sinon, Boyle joue avec malice sur des événements connus du genre, qu’il développe avec assurance, appuyant sur l’aspect calme et vertigineux et dangereux du cosmos où l’équipage humain apparaît comme des fourmis de titane. Ça fonctionne tout à fait bien, et d’autant plus que le réalisateur sait garder la tension sur les personnages, chose particulièrement remarquable et surprenante notamment dans les passages ou les plans les plus abstraits ou gratuits du film. Et le Boyle n’y va à la façon de ses collègues. On a une nette impression de concret donc, et surtout de découvrir un univers de mise en scène vraiment sérieux et incarné là aussi, si on peut dire. Tout cela paraît tangible et comme je le disais, est très bien géré, les personnages et leurs émotions (toutes gigantesques), sachant parfaitement prendre le relais des plans à effets spéciaux. Et bon dieu de bois de ciboire de kriss, comme ça fait du bien, bon sang de bonsoir, de voir un film où les effets spéciaux vivent vraiment dans le même espace, et de cadre et de mise en scène, que les personnages. Bien que le film soit truffé, sans nul doute, de fonds verts et d’images de synthèse (c’est délicieux cette expression désuète, vous ne trouvez pas ?), à aucun moment on n’a l’impression de voir des personnages en gros plan affrontant des armées de contrechamps numériques pourris. D’abord l’échelle de plans est totalement convenable. Boyle, finalement, est un old-shool et sait spatialiser, sans jeu de mot, son film en deux temps trois mouvements. Et d’une. Donc, quand il fait un gros plan, il y a une raison (généralement pas celle de 99,58% des réalisateurs vivants : "être au plus près de l’émotion des personnages", mythe stupide et absolument déconcertant de bêtise ! Un plan émouvant c’est un plan moyen ou un plan de demi-ensemble, l’expérience le prouve !), et en plus d’avoir une raison, en général, Boyle essaie de faire à cette occasion de belles choses pour appuyer ces plans rapprochés bien banals en général : raie de lumière, petite contre-plongée, son distordu en accompagnement, et autres petits machins tout à fait de bon aloi. Et s’il sait jouer de l’opposition grand/petit, pleine lumière/ombre, façade lise/relief, etc., ce qu’un honnête réalisateur aurait fait en réalisant ce film, Boyle ne s’arrête pas là, et profite de tout ce que Dieu lui a mis dans les mains. Et il ne se prive pas, le garçon. Lumières parasites, sons inattendus venant parasiter le film, équalisation changeante et magnifique du timbre de voix des acteurs (très beau), utilisation de textures sonores riches et souvent en opposition, utilisation du second plan sonore (le très beau cri distordu et sourd, et non pas aigu et agressif, ce que n’importe qui aurait fait, lorsque le chef de la mission affronte le soleil dans la première partie du film, son très émouvant et sotto voce dans un mixage déjà chargé), et à l’image, jeu de reflets, contraste des ambiances lumineuses, souvent subtiles, jeu de sur-cadrages, jeux de perspectives, rupture de rythme, et beautés globales des effets, qui, pour une fois, et ça arrive deux fois par décennie, sont beaux, bien que numériques, c'est-à-dire un peu salis par la lumière, rugueux, palpables, loin du tout lisse en caoutchouc plastique de la concurrence technique (contraste saisissant avec le film-annonce de SPIDERMAN 3 de Sam Raimi, avant le film, et qui monte très bien ce que je dénonce totalement ici). Finies, les saccades épileptiques. Et bonjour, découpage. À se demander si Boyle n’essaie pas de nous faire du Michael Mann dans l’espace. [Ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit ! Ce n’est pas comparable à Mann, c’est une analogie et non une comparaison !] C’est très riche. Outre le son, superbement mixé, riche en textures pour une fois, comme je le disais, très astucieux et lui aussi surprenant (c’est peut-être la plus belle surprise du film), l’autre belle surprise (y'en a encore!) c’est la construction du montage qui, au fur et à mesure que le film avance, tend à détruire le contrechamp ! Quelle audace! Il s’en passe de belles, notamment avec de beaux inserts dans une séquence (inserts pris à l’envers de la mode hollywoodienne, c'est-à-dire trop courts et surtout non interrompus par le son, un peu comme des scories de montage… D’ailleurs, dans cette séquence, c'est surprenant, Boyle conclue de manière un peu décevante ou un poil poussive ce superbe dispositif… Dommage...). Mais le plus beau en matière de montage se trouve dans le rythme vraiment couillu du final, tout en arythmie et distorsion du temps, et là, je pèse mes mots, à l’EXTRÊME OPPOSÉ de tous les autres réalisateurs ! C’est vraiment jouissif, même si ça ne vaut pas forcément un point de collage chez les Straub ou dans LE MIROIR de Tarkovski (hihi !), de voir que Boyle tord son médium, le fait travailler, le distord, en utilisant un bel effet notamment, qu’on trouve déjà présent dans un plan de 28 JOURS PLUS TARD, comme le Marquis me le faisait justement remarquer. Chut, je n’en dis pas plus. [La séquence est d’ailleurs pleine de belles choses, notamment le membre qui se déchire, belle idée, ici très organique, la réapparition surprise de deux personnages mais sur laquelle Boyle passe vite, ce qui est bien joué, la disparition d’un autre personnage hors-champ, et le renversement des perspectives, notamment…] Bref, il y a largement de quoi manger dans ce film, et enfin, enfin, enfin, on sent un réalisateur qui essaie de bosser et qui essaie de faire en sorte que son film soit original et ne se réfère justement pas à grand-chose, ou alors le moins possible. Et ça aussi, c’est assez rare pour être souligné fort à propos par moi-même. Malgré le classicisme du postulat de départ, on a que très rarement l’impression de marcher sur des sentiers battus et rebattus.

Les acteurs sont très bien servis par un scénario qui leur offre beaucoup, et également qui sait les solliciter à l’extrême. Mais ici, pas de pathos surchargé comme je le disais. C’est émouvant très souvent, un poil lyrique parfois, mais surtout, c’est du sobre. La gestion des "seconds rôles" est également maligne, jouant sur la possibilité d’ouvertures sur tel ou tel sujet, ce qui n’arrive en général pas, et donc rend le film assez anxiogène. Cillian Murphy, très sobre (et qui est une fois de plus entre le très beau et le très laid ! Quel physique bizarroïde !) est impeccable. Les autres sont également chouettes, très attentifs comme savent l’être les anglo-saxons. Petite mention à Michelle Yeoh, qui n’a peut-être pas le rôle le plus inattendu mais dégage beaucoup et qui vieillit merveilleusement ! En général, on note que le scénario est vraiment inintéressant, et développe des thèmes toujours prenants comme le sacrifice, la technique, et enfin le vertige ressenti face à la violence de l’existence, de la vie elle-même, et ici du cosmos. Ce que fait Boyle de son héros est d’ailleurs assez élégant, car il le fait frôler justement la perversion tant décriée dans le final, en réunissant sa quête à celle de l’Autre, celle de la fascination irrésistible pour les limites. Il s’en faut de peu pour que Cillian Murphy et l’Autre justement visent le même but. [Je parle ici en codé, afin de ne rien vous dévoiler…]

Alors, évidemment, j’émettrais quelques réserves. Il y a ici et là des choses qui m’ont déplu, une poignée de plans plus conventionnels, la fameuse conclusion des inserts bien maladroite et convenue dont je parlais tout à l’heure… Et sans doute la conclusion du film (la toute dernière scène, à ne pas confondre avec le final donc). Moi, j’aurais coupé avant. Si les producteurs m’avaient laissé tranquille, j’aurais gommé la scène. Sinon, bien mieux, j’aurais coupé quand la femme appelle ses enfants. Sans les deux derniers plans d’ensemble ! Et bing ! Mais tout cela est peu de chose, et la première impression est tellement réjouissante, on est tellement content de voir un réalisateur de mettre les mains dans le moteur qu’on ne va pas chipoter : SUNSHINE est un très bon film, qui vise clairement le grand public mais qui essaie paradoxalement de livrer un contenu ambitieux, une forte volonté d’abstraction et une mise en scène poussée. C’est comme la comète de Haley, ça ne passe pas souvent près de notre planète…

Fatalement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Comme promis, je parlerai de la Compétition du Festival MAUVAIS GENRE de Tours la prochaine fois sans doute.
 
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Mardi 17 avril 2007

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(photo: "Avril Noir" par Dr Devo, d'après une photo du réalisateur Bob Clark)

 

 

Chers Focaliens,

Comme disait l'autre reporter impossible : "cette fois, nous y sommes, Milou !" Les hostilités ont donc démarré comme prévu jeudi dernier, le 4 avril, au festival MAUVAIS GENRE de Tours, devant un public plutôt nombreux, dans la très belle salle Thélème de l'université des Tanneurs.
Après un speech épique et la présentation du Jury, (et même des Jurys puisqu'un groupe de lycéens a également remis plusieurs prix), nous sommes rentrés dans le vif du sujet, avec d'abord le court-métrage de 25 minutes SVETLONOS (THE TORCHBEARER) de Vaclav Svankmajer, fils de l'illustre maître de l'animation Jan Svankmajer.
C'est la nuit, mystérieuse et dense. Un guerrier à l'allure de guerrier classique grec (casque crêté, cape rouge dense, armure ciselée et lance) arrive au pied d'un château étrange et massif. Il frappe à la porte et entre. À l'intérieur, rien ne bouge, si ce n'est des statues abîmées de femmes qui préparent dans le secret le plus absolu les diaboliques mécanismes des pièges contenus dans les salles du château et qui devraient en toute logique réduire notre guerrier en chair à pâtée. Curieusement, ce dernier arrive à déjouer ces machines absurdes...
Svankmajer Jr., disons-le tout de suite, marche directement sur les traces de son père. Il s'agit ici d'animation image par image (stop motion), si j'en crois mes petits yeux naïfs. En tout cas on reconnaît le même soin porté à la direction artistique en général : look cohérent des décors et des accessoires, très organiques, superbe lumière sombre mais dense, géographie tordue mais tout à fait impressionnante des décors. Tout porte le film dans une atmosphère inquiétante, presque morte, presque mécanique elle-même, autant que les dispositifs mortels eux-mêmes. Il se dégage également quelque chose de très absurde. Ce guerrier est un déambulateur et semble avancer en ligne droite. Devant son chemin, le château, et donc il le traverse. Svankmajer privilégie quasiment un dispositif narratif de conte sombre, mais il ne justifie heureusement rien. Le parcours du guerrier n'existe que dans cet étrange château. Le monde est clos, et même claustrophobique. Jolie ambiance.
Effectivement, on est en pleine Svankmajer's touch. Le fiston a repris la boutique de son père en quelque sorte. La mise en scène, quant à elle, suit, est plutôt soignée, et privilégie une atmosphère silencieuse plutôt subtile, portée par un son lui aussi dense et malin. Le cadre est plutôt joli, voire même délicieux dans un plan ou deux (dont un effet très réussi et très mystérieux sur un plan du guerrier qui est cadré dans une espèce de contre-plongée, et qui semble surgir du bas de l'image, puis est cadré dans un noir presque absolu, uniquement éclairé par la lune, c'est magnifique).
Si le sujet, très absurde et très dépouillé, constitue le cœur même du film, ce qui est une chose absolument louable, j'émettrais quelques réserves quand même en ce qui concerne le projet global de mise en scène. Mais bon, là, on chipote. N'empêche, il faut quand même noter que le film, même si c'est aussi son sujet, n'évite pas un effet certain de répétition. Les trois pièges tendus par les statues sont souvent semblables, et la façon dont Svankmajer les met en place est quasiment toujours la même. Ce sont les trois temps d'une même mesure. Ce qui, on le notera, n'est pas complètement illogique vu le sujet très absurde. Mais n'empêche... J'ai remarqué notamment la récurrence de certains effets: notamment le son qui offre souvent la même dichotomie silence/machines tout au long du film, ce qui peut le rendre un peu prévisible. [Il y a quand même des choses très belles, notamment quelques boucles "industrielles" pourrait-on dire, absolument remarquables.] On retrouve aussi cette répétition dans l'image, notamment dans les effets de mise au point, petits effets pourtant que Svankmajer arrive à placer quatre ou cinq fois. Enfin, c'est la mise en scène elle-même et le scénario qui ménagent peu de surprises. Les pièges diaboliques semblent parfois se répéter aussi. Dans les parties "action", le découpage, classique par ailleurs, se fait plus brouillon, bourré de plans rapprochés ou gros plans peu élégants.
Malgré donc le soin extrême porté à la fabrication du film, Svankmajer loupe un peu le coche en ce qui concerne la structure du court-métrage, moins personnelle et moins pertinente, et qui réduit très curieusement le film en une belle démonstration de savoir-faire, mais sans la malice ou la cruauté incessante des films de son père qui, à l'instar des films des frères Quay, par exemple, immerge le spectateur dans un monde inédit et jamais vu. On est donc avec SVELTONOS dans un monde plus balisé, à la mise en scène certes superbe, mais classique. Ceci dit, le projet se révèle un peu plus dans les dernières minutes du court, où la belle idée, très absurde là par contre, et éminemment cruelle, plonge le film entier dans une couleur plus sombre encore, dans le pessimisme le plus édifiant. C'est là, dans son extrémité, si j'ose, que le film révèle tout ce qu'il avait de potentiel. Un peu tard. Ceci dit, Vaclav Svankmajer n'a pas vraiment à rougir, et tout cela est d'une fort belle facture. Ça manque juste un peu de folie…
 
Cette séance d'ouverture du festival MAUVAIS GENRE fut telle que le directeur du festival Garry Constant, l'a voulu : éclectique ! Et pas qu'un peu. Plutôt que d'assurer le démarrage du festival sur une des grosses pointures du programme, c'est avec malice et humour que MAUVAIS GENRE a programmé, en avant-première européenne STARSLYDERZ, le 1er long-métrage de Garrin Vincent, jeune américain qui, avec son comparse et producteur Mike Budde, a mis sur pied un film venu d'ailleurs !

Johnny Taylor est le capitaine du vaisseau SS9, et leader de la brigade Starslyder, shérif de l'espace comme on disait jadis, et garant de l'unité et de l'ordre de la galaxie. Taylor et son équipage se voient confier une mission étonnante : délivrer la fille du Président des États-Unis de la Terre, kidnappée par l'immonde Gorgon et sa bande de vilains. Voilà une bonne occasion pour Taylor de régler ses comptes avec l'ignoblissime Gorgon, le félon abominable, meurtrier de son père ! La mission commence d'abord par une enquête sur la planète Bactos, réputée pour ses tavernes galactiques ! En visitant un premier bar bactosien, Taylor, deux minutes après avoir franchi la porte, tombe amoureux d'une jeune fille plantureuse, mais se cogne immédiatement aux deux sbires principaux de Gorgon : deux frères au look de hard-rockers anglais des années 80, dans plus pure style BARBARIANS… Une poursuite étrange commence…
Et bien ça commence fort ! Film autoproduit et placé sous le signe du système Débrouille. Comme il l'a expliqué au public, Garrin Vincent est un doux dingue qui a englouti ses économies dans ce film à petit budget, et qui se veut un délire parodique science-fictionnel. Ce pastiche des films SF des années 50 et 80 ose quasiment tout. Ça s'ouvre sur une séquence onirique dans le style POWER RANGERS, avec ses split-screens aux couleurs chatoyantes, voire même fluorescentes. L'option pour les effets spéciaux est la même : des images de synthèse low-fi, de la fausse 3D, volontairement grossière mais plutôt sympathique, et tellement plus drôle et reposante que les immondices numériques des derniers épisodes STAR WARS. Et puis, l'avantage pour Garrin Vincent et sa petite bande, c'est que le dispositif leur permet de pouvoir mettre en scène sans trop de problème (pour peu qu’on ait la patience et l’énergie de se lancer dans une post-production longue et pleine d’embûches), et en respectant son budget, un combat spatial entier avec moult vaisse