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[Photo : "La Ballade de Bruno" par Dr Devo d'après une photo du réalisateur Bruno Mattei.]

 

 

Chers Focaliens,


C'est assez rigolo, l'autre jour je discutais avec un type qui est la connaissance d'un collègue en fait, et très vite, la conversation se porte sur le cinéma. La question fatale finit par tomber : "T'as vu quoi de bien dernièrement ?" Et il se trouve que la dernière chose bien au cinéma était L'ÉCOLE DES DRAGUEURS. Grimace en face, bien sûr, quand j'ajoute que j'aime énormément les films de college. [Entendu dans la bouche d'un autre collègue, à mon propos, sans aucune agressivité d'ailleurs : "Ouais, mais lui, il aime bien les films de college...", la partie importante de la conversation étant les trois points de suspension...] Tout auréolé de mon article sur THE PICK-UP ARTIST de James Toback, et de la dialectique prettywomanienne que j'y développais, je me suis à réfléchir tout haut, et en suis venu à la conclusion suivante qui, bien des jours après, me paraît d'une justesse absolue et d'une formulation exacte, prenez des notes : "Au final, les films de college sont les seuls films populaires, et même les seuls films tout court à prendre de manière complètement [le mot important ici est complètement] adulte, réaliste et lucide les relations sentimentales et tout ce qui va avec (flirt, amitié, amour, rapport homme/femme, et sexe bien sûr), là où le cinéma traite ces sujets uniquement sous la forme romantique, ou en opposition à la forme romantique". Je persiste et je signe. Si les films de college sont sentimentaux, et pas qu'un peu, ils évitent en général tout romantisme, toute approximation et se concentrent sur l'essentiel de la vie amoureuse et/ou de flirt, et font montre dans presque tout les cas d'une délicatesse, d'une franchise douce et/ou dure, et d'une pertinence que le cinéma en général a largement vidé de son sens, a stylisé à l'extrême jusqu'à en rendre caduques les codes ancestraux en la matière. Ce n'est pas dans les bluettes de Julia Roberts et autres QUATRE MARIAGES... (Souvenez-vous de l'incroyable putasserie concernant le traitement de certains personnages, la loufoque et les homos notamment, là où seul le couple royal Roberts-Grant avait accès à l'amour chevaleresque hollywoodien, classant ainsi la population en deux catégories : hommes et femmes parfaits d'un côté, et moches irrécupérables de l'autre...), ce n'est pas là, dis-je, qu'on va trouver un regard adulte qui ne nous prenne pas pour des neuneus ou des lecteurs Harlequin. Maintenant comparez avec un ...FERRIS BUELLER ou encore un BREAKFAST CLUB. Il n'y a aucunement photo. Mais ce n'est pas tout. Dans une de ses dernières notes, Zohillof, webmestre de l'indispensable site (à peu près le seul décent) sur le cinéma KUHE IM HALBTRAUER, met carrément le doigt sur ce paradoxe, d'une manière décalée mais essentielle. Le vrai cinéma du réel, en quelque sorte, le seul qui crée une réalité mature, le seul qui soit "un regard porté sur le monde contemporain" (pour reprendre la fameuse chimère dégoûtante des dossiers de presse des films art et essai), c'est sans nul doute le film de college, et basta. Il y a plus de choses pertinentes, voire touchantes et bouleversantes, plus de choses qui parlent de notre vraie vie réelle et difficile dans un film avec Ben Stiller que dans n'importe quel autre film social ou sentimental ! Une parenthèse : la théorie se confirmait quelques jours plus tard lorsque je voyais UN DUPLEX POUR TROIS (les distributeurs français sont formidables ! Quel titre nullasse !) avec Stiller justement et Drew Barrymore, réalisé par le décidément excellent Danny DeVito (qui, au passage, est en train de faire, loin de tout sunlight ou de toute protection critique, un parcours de réalisateur vraiment très bon, et qui ne sera sans doute jamais défendu par les CAHIERS... et consort). DUPLEX (titre en V.O., plus acceptable) parle d'énormément de choses fondamentales qui nous sautent à la figure tous les jours, dans la vie quotidienne dès l'instant où l’on pose un pied hors de son lit : pression sociale, pression humanitaire (la petite vieille qui demande qu'on fasse ses courses) et bien sûr, le gros problème de ce XXIe siècle, celui par qui tout arrive : le scandale absolu de la crise du logement ! Et bien, les amis, ce n’est pas chez Bonitzer ou dans le cinéma français qu'on trouverait une telle pertinence. En plus le film est drôle et mis en scène de manière complètement propre... Suivez mon regard...

Rattrapons-nous donc, vite fait, pour qu'il reste une trace sur ce site... Nous avons pu voir ces dernières semaines trois choses affiliées au film de college (bien que ce ne soit que des film affiliés à ce genre dont je propose qu'on ne les appelle plus college ou teenage movie mais "adult movies", ce qui pourrait permettre au genre de trouver, enfin, une issue et de sortir du mépris public et critique dans lequel on le plonge quasiment unanimement... Ceux qui doutent peuvent faire l'expérience, comme moi, de dire qu'ils adorent les films de college et que ça leur paraît être un des genres les plus importants, et vous verrez la galerie de grimaces ou encore le silence qui accueillent la proposition... Ce qui prouve aussi que les adult movies ne sont pas prêts d’être acceptés pour ce qu'ils sont de sitôt, comme l'ont été les films d'horreur, les comédies, la science-fiction, etc.).

Tout d'abord CLERKS II de Kevin Smith, suite du film "cultissime" que je vis à l'époque et dont je ne gardais pas un souvenir mémorable. Depuis, plus récemment, je regardai, sur l'invitation du Marquis, les films de la série des Jay et Silent Bob (les fameux personnages issus de CLERKS 1 qu'on retrouve bien sûr ici), films commerciaux malins, très non-sensiques, mis en scène de manière assez propre. Ce fut assez bizarre de me retrouver devant CLERKS 2 pour ces raisons.
Les personnages ont vieilli depuis le premier épisode. Dante et Randall, maintenant largement trentenaires, continuaient de travailler à la supérette de CLERKS 1, jusqu'à ce que ce que Randall, abruti geek sur le mode grungo-skattiste, y mette involontairement le feu. On retrouve nos deux héros un peu plus tard. Ils ont retrouvé du travail dans une espèce de petit sous-MacDo local, managé par la pétillante Rosario Dawson (qui est une des bonnes raisons d'aller voir le prochain Tarantino, la semaine prochaine !), avec qui d'ailleurs Dante a une relation très complice. Les deux sont potes. [Tiens, au passage, citez-moi un film français ou américain où un mec et une fille du même âge sont potes et qui ne soit pas traité sous le mode gnan-gan... Bon courage... Ne cherchez pas trop longtemps !] Et pour Dante, les choses vont changer. Il va se marier avec une femme de son âge, assez jolie et très sexy, qui bizarrement s'intéresse sincèrement à lui. Avec une telle compagne, très largement sur-coté au "Marché de la Viande" (très belle expression de notre ami Bernard RAPP que je reprends ici à mon compte), Dante partage s'apprête à partager sa vie avec une femme dont personne n'aurait soupçonné qu'elle puisse s'intéresser à lui. Elle est issue d'une famille riche (en plus !), et Dante est sur le point de quitter le New-Jersey pour aller s'installer avec elle, et bien sûr, le film commence quelques jours avant le déménagement, et quelques mois avant le mariage probable. Au grand dam de Randall, bien entendu, qui sait très bien qu'il va perdre son plus grand (son seul ?) pote. Une page va se tourner, sans doute celle de l'entrée définitive et tardive dans le monde adulte. Mais même à 30 ans bien passés, voilà qui ne se fait pas sans problème... Il va falloir un peu nettoyer la poussière sous le tapis.

Pour me faire plaisir, uniquement à moi, après la petite saynète d'introduction, Kevin Smith fait son générique avec une chanson de TALKING HEADS dévolutionniste (dans le texte du moins ; il s'agit de NOTHING BUT FLOWERS en l'occurrence), et en ce qui me concerne, c'est un peu comme si je me retrouvais chez moi, sensation pas si commune au cinéma. Plus sérieusement, même si CLERKS 2 n'est pas un chef-d'œuvre, comment ne pas tomber sous le charme bedonnant de la chose ? En ce qui concerne la mise en scène, il n'y a pas grand chose à dire, ce n'est pas inventif, c'est soigné sans plus. Le cadrage n'est pas très beau, la lumière fonctionnelle (hormis les plans entre chien et loup quand Dante prend sa voiture pour se mettre à la recherche de Rosario Dawson). Le dialogue, c'est du champ/contrechamp tout bête. Bref, c'est du film de série, pas d'étincelles de ce côté là. Les films de la série JAY ET SILENT BOB sont plus richement dotés de ce point de vue. Pour le reste, même si on garde, à la grande satisfaction des fans hardcore, les conversations anecdotiques du premier épisode, les choix sont plutôt bons. Rosario Dawson est très bonne (avec un jeu précis mais un poil ouvert peut-être) et place le film sur le terrain sentimental ave beaucoup de délicatesse. Le sujet permet aussi par rebonds de mettre le doigt sur quelque chose de peu abordé : l'insertion difficile et douloureuse des petits mâles sans intérêt et sans qualité [les ploucs comme vous et moi (et j'inclue là-dedans les lectrices de Matière Focale également), quoi !] qui, en plus, ont la malchance d'être au plus bas de l'échelle sociale. Car CLERKS 2 est principalement, et ça fait du bien, un film sur les ploucs, et sur le monde ouvrier et pas du tout sur le modèle petit-bourgeoisiste habituel. Premier bon point. L'autre chose étonnante est la délicatesse absolue, voire la classe totale de la scène d'amour. Alors là, c'est tout bonnement à pleurer. Smith, bien malin et plein de tact, a fait ce que personne ou presque ne fait, et avec la tendresse la plus absolue, en plaçant la scène de la déclaration d'amour dans un endroit hautement stratégique. Et on se retrouve avec une scène qui est sans doute une des plus touchantes déclarations de l'histoire du cinéma. C’est en effet en plein show zoophile (oui oui !) que Smith fait se déclarer son personnage principal. Rosario Dawson, de son côté et c'est ça, c'est la cerise sur le magnifique gâteau, ne s'arrête pas de jouer, et ne tombe pas dans l'acceptation gnan-gnan. Elle lui dit : "Je t'écoute, c'est très important ce que tu me dis, mais je veux voir ce show !". Vulgarité extrême et sentiment noble au même moment, je dis "la classe !". C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Ce faisant, Smith prouve qu'il a absolument tout pigé au cinéma. Pas de violons, pas de surenchère émotive, pas d'exaltation dégueulasse et opportuniste du sentiment amoureux. Par ce choix, le réalisateur envoie balader tout les films hollywoodiens (dont certains et même beaucoup sont réalisés en Europe, ne l'oublions pas ! Le terme "hollywoodien" désigne un genre et non pas une situation géographique). On appelle ça la pudeur, un peu comme celle de Blier d'ailleurs. Débarrassé de tout chantage affectif ou à l'émotion, laissant son spectateur libre de toute pression, Smith donne une force incroyable à ces paroles d'amour, qui du coup, par la multiplicité des actions (le show zoophile et la déclaration) crée une vrai dynamique autour de sentiments mêlés (car le système hollywoodien ne met jamais le doigt ni sur l'ambivalence, sur le mélange des sentiments que pourtant nous ne cessons d'expérimenter dans la vie de tous les jours. Un sentiment n'est jamais seul, et s'accompagne d'autres sensations ou réflexions. Le cinéma hollywoodien, et spécialement le cinéma français et européen, ne savent exprimer au mieux qu'une idée ou qu'un sentiment à la fois (le plus souvent un ou deux, par film je veux dire, pas par scène !). Ce qui se retrouve dans le jeu d'acteurs d'ailleurs, très fade de ce côté de l'Atlantique. Ici, un acteur n'exprime jamais qu'une émotion. Aux USA, pays béni de ce point de vue, c'est rarement le cas, même dans les films de série. Ceux qui veulent approfondir cette question peuvent le faire en regardant (par pitié, en V.O. !), la série FREEKS AND GEEKS, série de college fabuleuse produite par Spielberg (!), où les acteur souvent jeunes (entre 12 et 20 ans) expriment toujours et sans jamais s'arrêter une foultitude de sentiments, écrasent sans aucune forme de contestation possible nos meilleures comédiens. On peut aussi voir dans l'édition Criterion du magnifique RUSHMORE de Wes Anderson, pour une fois, les bonus passionnants concernant les auditions camescopées des futurs acteurs du film, notamment celle de l'actrice Sara Tanaka, qui vous fera comprendre en quinze secondes tout ce que j'essaie de vous expliquer ici laborieusement, fermons la parenthèse). Pour en revenir à notre scène, Smith fait, en fait, ce qu'il faut et gagne sur tous les plans : il montre que la Dawson est avant tout la pote de Dante et que c'est dans cette complicité que se joue la chose. Il montre un personnage féminin, loin du gnan-gnan habituel, loin de la caractérisation en mode "Sissy Impératrice", c'est-à-dire qu’il montre, enfin, enfin, enfin (ENFIN !!!!!!!), un personnage féminin crédible et sensible, et non pas un archétype. De plus, la scène est évidemment reliée aux scènes parlant des pratiques sexuelles bucallo-annales, très potaches, qu'on a vues en amont. De la potacherie naît le diamant. C'est magnifique. Et d'une franchise, d'une, osons le mot, maturité tout à fait remarquables. Rien que pour cette scène, le film vaut le déplacement. Inutile de préciser qu'elle est extrêmement touchante, et qu'elle provoque une émotion incroyable. Les plus sensibles pourront apporter un kleenex. [Et puis, tout bêtement, ça fait du bien de se faire traiter en adulte au cinéma !]
Sinon, signalons le soin apporté aux personnages secondaires. Le personnage du puceau jacksonnien et religieux est formidable et très bien joué. C'est bien vu. Ça et là aussi des moments de comédie et de jeu vraiment superbes : comme par exemple le conflit avec le couple noir, grand moment d'acteurs. [Où ils ont trouvé cette bonne femme ? Elle est géniale !] Dans ce soin aux seconds rôles toujours placés à des points décisifs, on retrouve une certaine filiation entre Smith et les frères Farrelly, ce qui n'est guère étonnant, mais va mieux en le disant. [Chose qu'on retrouvera dans L'ÉCOLE DES DRAGUEURS, et que je développerai dans un prochain article : la réintégration des corps normaux au cinéma, sujet très très important, aussi bien sur le plan cinématographique que sur les plans social ou démocratique !]

Pour le reste, je vous laisse découvrir CLERKS 2, qui est un bon film de divertissement tel que ces films devraient toujours l'être dans un monde focalien : adultes, respectueux de l'intelligence du spectateur, drôles et touchants. C'est déjà pas mal.

Sentimentalement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mardi 29 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Ma Riposte (Mes Bisous Barbus sont  plus Beaux que Nos Jours)" par Dr Devo,

tirée de la série de photos "Goethe Feeling (allegence to the fact that you are wise enough to walk away)"] 

 

AVANT-PROPOS
Chers Focaliens,
En octobre dernier, LA REVUE DU CINÉMA, à laquelle je participe, me proposait de concevoir un hors-série entièrement écrit par l’équipe de Matière Focale et sur lequel nous aurions une totale liberté éditoriale. Si nous n’avons pas pu choisir la couverture et son intitulé (le numéro s’appelant, malheureusement, officiellement en kiosque UN FORMIDABLE RENOUVEAU : VERS UN SECOND SOUFFLE DU CINÉMA TRICOLORE ?, titre très éloigné, voire contradictoire, de ce qui est dit dans ce numéro), il est vrai que nous avons pu, enfin, dire tout ce que l’on pensait de la situation du cinéma français. Je vais reproduire sur Matière Focale l’intégralité de ce hors-série. Je rétablis le titre original CINÉMA FRANÇAIS : L’EXCEPTION CULTURELLE SORT DU BOIS. La couverture que nous avions proposée était un dessin qui représentait dans des traits qui rappellent les eaux-fortes, un daim majestueux qui effectivement bondissait hors de la forêt. La pose le montrait en plein bond, regard majestueux et triste tourné vers le lecteur qu’il regardait droit dans les yeux. Une auréole rayonnait derrière sa tête en toute subtilité. Derrière lui, un énorme véhicule 4x4 qui s’apprête à le tamponner mortellement ! Le dessin a lieu 0.23 secondes avant l’impact ! Imaginez la punkitude absolue et la beauté irrépressible de cette couverture… [Elle fut remplacée par une petite mosaïque d'affiches absolument laidissime !]
Je présente donc maintenant ce dossier "français" en intégralité sur Matière Focale. Comme le menu est copieux, voilà qui se fera sous forme d’épisodes. Pour ceux qui n’ont pas eu le numéro entre les mains, sachez qu’il y aura du beau linge, des interviews exclusives de réalisateurs rien que pour vous (dont une sublimissime de Bruno Dumont), et de multitudes d’autres surprises… Voici donc l'éditorial de ce hors-série, soit l’épisode 1 de la fabuleuse saga du cinéma français contemporain. Enjoy…

Dr Devo.
 
Un des objectifs avoués lors de la conception de ce hors-série de la Revue du Cinéma était aussi délicat à aborder que nécessaire : il s'agissait en effet de tester et de faire le point sur la situation du cinéma français. Et derrière ce phrasé technocratique, il s'agissait plus prosaïquement de se poser la question suivante : le cinéma français marche-t-il bien, en terme de qualité artistique ?
Et oui, quand on se pose la question calmement, seul, le soir dans sa chambrée, une plage de silence infini, peut-être un peu gêné, s'installe, me diriez-vous, chère lectrice. S'il est vrai que la question est souvent posée par les journaux culturels (ou ayant une page culture) ou ( mais pas "et" ?) de cinéma, cela ne veut point dire qu'elle est bien traitée, justement, cette question, ni qu'elle échappe aux sempiternels clichés qui servent généralement de conclusions à ce genre d'enquêtes (ponctuées en plus d'innombrables portraits et listes de jeunes espoirs confirmés, liste en général remplie de lieux communs, de clichés, et sans aucune prise de risque, comme persister à mettre un acteur tel Romain Duris dans ces espoirs, alors que c'est sans doute, pour le meilleur ou pour le pire, l'acteur le plus populaire de France !). Les médias culturels, eux aussi, ont renoncé depuis longtemps à leur rôle d'information, de réflexion et de mises en perspective, le tout sous le double sceau, la double promesse d'honnêteté et d'indépendance, et tout cela est à peu près normal : tous arrivent à la même conclusion, chose déjà douteuse au vu des prérogatives de ces enquêtes, conclusion valable pour les deux divisions de ce sport qu'est le cinéma français (ligue A : cinéma commercial classique, et ligue B : art et essai classique). Cette conclusion est invariablement la suivante : le cinéma français a des difficultés, mais il se battrait, disent-ils, de fort belle manière, ce serait le seul cinéma d'auteurs (d'Europe ?) qui n'ait pas été brisé par les puissances mercantiles à la solde du grand capital (hypothèse A) ou par le cinéma américain "anthropophage", disent-ils (hypothèse B).
Nous vous conseillons bien sûr, dès les premières pages de ce hors-série, de ne plus lire la presse, au moins celle qui parle du cinéma (cf. article "Vade Mecum", in LA REVUE DU CINÉMA N°3).

Avant de suivre notre conseil et de jeter cette revue à la poubelle, peut-être sa vraie place dans le contexte historique qui a vu sa création, je vous propose cette réflexion pertinente : toutes les idées répandues sur le cinéma français, idées admises et avalisées depuis des lustres, sont toutes fausses. Reprenons et clarifions la situation.

1) Le cinéma français va bien financièrement.
2) Les autres cinémas européens, d’auteurs notamment, n'ont pas forcément été brisés, et ceux qui ont eu des difficultés reviennent quelquefois avec force.
3) Le Grand Capital n’a jamais voulu manger le cinéma français. C’est le cinéma français qui a voulu l’intégrer.
4) Le cinéma américain n’a jamais mangé le cinéma français, c’est ce dernier qui s’est offert en offrande au cinéma américain.
5) La division entre cinéma art et essai, et cinéma commercial n’existe pas. C’est une frontière factice et de pure forme.

Au moins, voici quelques doutes dissipés. Le cinéma français, c'est-à-dire les films français, mais aussi le(s) système(s) français de financement du cinéma et les distributeurs français se portent très bien, merci. Le volume de spectateurs est énorme, les bénéfices sont conséquents. Evidemment, la fréquentation des salles, et l’intérêt du public pour le cinéma en général, fonctionnent par cycles, et c’est vrai que ce cycle est ascendant depuis déjà quelques années, ce qui veut dire que le retour de manivelle est sans doute pour bientôt, et nous verrons alors comment les "acteurs du marché" réagissent, ce qui va sûrement être d’une grande drôlerie comme à chaque fois en temps de crise. Passons.

Le cinéma français va donc bien. Il se porte comme un charme. Les gens vont en salles. Le cinéma dit "art et essai" n’a jamais aussi bien marché. De nouveaux comédiens s’installent dans le paysage et gagnent vite en popularité, etc. De son côté la critique estime que les choses bougent également. Que ce soient les revues historiques (Positif, Les Cahiers…) ou les Première et autres, la critique remarque largement le dynamisme de la production hexagonale. Il y a des chouchous dans tous les camps, il y a des réalisateurs "à suivre".

Voilà pourquoi, il nous apparaissait important de consacrer un dossier spécial à notre cinéma. Parce que de notre côté de la barrière, le son de cloche n’est pas vraiment le même si j’ose dire. Le box-office, la télé, les Cahiers du Cinéma, Première, etc., toute la branche, toute la profession ont beau dire ceci ou cela, pour le cinéphile qui arpente les salles désespérément, la situation est tout autre. Il y a la guerre menée par les généraux autour du panneau tactique (avec ses petits magnets aimantés !), et puis, il y a la tranchée, les pieds dans la boue, où malgré l’amour de la patrie, il faut bien le dire, il arrive qu’on n’ait vraiment pas envie de sortir et de donner l’assaut. Il fait froid, ça pue, on est mal nourri et ça fait mal. Le Général donne l’ordre d’attaquer, sort la menace de la Cour Martiale, mais on n’hésite à sortir quand même, le plus souvent.

Sur le terrain, le cinéma français a une autre tête, et ce n’est pas joli à voir.
Les sujets des films sont tous absolument identiques. En ligue A, ce sont surtout des adaptations de franchises (livres, séries télé, remakes, etc.), ou alors des adaptations se basant sur des personnages ou de comédiens comiques issus de la télévision. Hors de ces chemins, il n’y a pas énormément de choses qui émergent. En ligue B, on fait feu de tout bois. On laisse, en général, la comédie à la ligue A (comme par hasard), et on privilégie les sujets suivants :
- le film à thèse, le "film sur", façon dossiers de l’écran.
- le film dramatique lacrymal (film de maladie, par exemple, au moins un tous les deux mois !)
- le fameux film de chambre, drame du couple sur air du temps, sur son lit de sentences, souvent sauce aigre-douce .
- le "film du réel", qui bien souvent "interroge notre regard jeté au monde" avec sujet social et politique, "traité avec pudeur".

En fait, tous les films de ligue B répondent à chacune de ces catégories. On classera ensuite le film selon sa dominante. Bien sûr, le produit le plus recherché est celui qui peut être vendu dans les deux ligues. Et ça, le cinéma français sait faire. Il y a quelques semaines, par exemple, le film JE VAIS BIEN NE T’EN FAIS PAS remplissait remarquablement les deux cahiers des charges. [Chose que les poids lourds de l’art et essai font aussi : Almodovar, Loach, Eastwood, etc. Tout ça est calibrable.]

Et pour sauver le cinéphile Gérard, dans ce contexte, il faut souvent faire beaucoup de contorsions. Les projets un peu différents se plantent quasiment systématiquement. Parmi les films français qui ont la chance de rencontrer leur public, ils sont très peu, ceux qui ne ressemblent pas, soit à un film préexistant, soit qui ne fassent pas partie d’un genre bien identifié. On le verra dans ces pages, notamment en ce qui concerne le film INNOCENCE de Lucille Hadzihalilovic, que l’accueil fait aux productions qui sortent du moule est désastreux, voir scandaleux en ce qui concerne INNOCENCE, sans que cela ne choque absolument personne, hormis le troufion Gérard.
En conclusion, entre la caricature du film de chambre où Dialogue et son sbire Scénario règnent en maîtres, et la grosse bessonnerie (ce qui est injuste envers Luc Besson qui n’est pas le plus grand convoyeur d’imbécillités, contrairement à la légende, même s’il a contribué, bien sûr, au visage moderne du cinéma français), hors de cette dichotomie donc, point de salut. Et le résultat en salles est terrifiant, car après calcul, on s’aperçoit que 97,63% des films français :
- se contentent uniquement de filmer les dialogues et d’illustrer le scénario, la forme la plus audacieuse d’expression filmique étant le champ/contrechamp (celui qui parle est à l’écran, bien entendu !),
- ont une photographie d’une grande laideur ou complètement anonyme (ce qui, une fois sur deux, est le résultat aussi d’un mauvais tirage de la copie, chose dont les critiques ne peuvent s’apercevoir que s’ils vont au cinéma en Province ou tout bêtement s'ils vont voir les films en dehors des projections de presse, en salles avec les autres !),
- n’utilisent jamais le montage de manière signifiante,
- n’utilisent le son que de manière illustrative,
- ont abandonné toute velléité d’utiliser l’échelle de plans (cf. l’interview de Brisseau dans ce numéro, et qui fera l'objet d'un prochain épisode ; on ne fait que du plan rapproché ou du gros plan, et bien sûr, on débute sa séquence par un plan d’ensemble géographique !),
- ne font par voie de conséquence aucun effort de spatialisation,
- sont d’une laideur ou d’un banal effarants en ce qui concerne le cadrage,
- n’expriment en général qu’un sentiment univoque,
- ne contiennent de manière concrète, tangible et visible à l’écran, pas 2,37% des intentions contenues dans le dossier de presse.

Pas de son, pas montage, pas de cadre, le bilan est sans appel : 97,63% des films français ne sont pas des films de cinéma, mais au contraire peuvent être considérés aussi bien comme des téléfilms, des Opéras, de la Bande Dessinée, de l’Architecture, des Plats Cuisinés ou du Théâtre filmé. La quasi-totalité des films français n’utilisent pas le langage cinématographique. En fait, on peut le dire : le cinéma français va mal, très mal, et son mildiou est en phase terminale. Parce qu’il est impossible de voir un film français qui soit un tant soit peu original ou qui utilise, même classiquement, le langage approprié, il était urgent de publier ce dossier.

[Ne pas croire qu’on fait là preuve d’une volonté affirmée de brûler le drapeau. Le cinéma européen en général suit largement cette tendance, mais il semble que ce soit en France que les choses aient pris une allure aussi caricaturale ! Dans le domaine de l’anonymat artistique, là aussi, on est des champions, semble-t-il.]

Résumons. En ligue A, le cinéma français fait tourner la sacoche du facteur en criant HÉLICOPTERE ! "à l'américaine". En ligue B, on n’a jamais été autant en pleine Nouvelle Vague, bien plus que par le passé. Cinéma du réel, caméra stylo, stylo-caméra, caméra dans la rue, rue-caméra, cinéma de l’expérience personnelle et du petit pathos, etc. Le doute n’est plus permis : la Nouvelle Vague n’a jamais eu autant de représentants (une théorie très intéressante à laquelle nous consacrerons un prochain hors-série. Le cinéma français est-il devenu, pas forcément dans le statut social (quoique…), mais surtout dans les mœurs, absolument petit-bourgeois ? Où sont les iconoclastes ? Où sont les inventeurs ? Où sont les ludiques ? Où sont les cinéastes ? Qui fermera la parenthèse ?

C’est simple, les réponses à ces questions, vous les avez entre les mains, grosso modo. Bien sûr, il n’a pas été possible de faire entrer tout le monde dans ce numéro. Il manque par exemple l’excellent Philippe Grandrieux, ou encore Gaspar Noé. Elle n’est pas française complètement, mais elle fait partie de notre univers : Carole Laure, admirable réalisatrice (si, si !) n’est pas non plus dans ce numéro. Qu’ils nous pardonnent et qu’ils sachent, ces trois-là, qu’aucune page de ce numéro n’a été écrite sans qu’on pense à eux. De la même manière, nous avons écarté quelques réalisateurs installés que nous adorons (Blier, les époux Straub, Treilhou, etc.) pour nous intéresser à la jeune garde, si on peut dire, ou bien alors à ceux que le système a fini par ignorer (F.J Ossang, défendu par personne et interdit de cinéma pendant 10 ans). Et comme la rentrée 2006 a été riche, et c’est exceptionnel, en films français absolument atypiques, nous avons invité Bruno Dumont (dont l’interview dans ses pages devrait servir de serment d’Hypocrate à tous les étudiants et tout le corps enseignant de la FEMIS ou de Louis Lumière), Jean-Claude Brisseau et Benoît Delépine à venir se confier ici.
Pour tout dire, il existe un cinéma français qui bosse. Il y a des réalisateurs qui font avancer les choses et proposent des formes nouvelles de cinéma, la plupart absolument populaires potentiellement. Il y a une série de petits Mozart ou de petits Van Gogh qui en général se sont déjà coupés pas mal d’oreilles. Il fallait donc arrêter le massacre et que soient dites au moins une fois certaines choses. Vous allez le voir, non seulement ces jeunes cinéastes dont nous allons parler font des choses absolument merveilleuses, mais leurs propos sur leur Art sont passionnants et mettent justement en question notre vision étriquée du cinéma (et dans leurs films, ils ne se contentent pas "d'interroger le regard", comme on dit dans les dossiers de presse, ils font voir). C’est pourquoi nous avons privilégié également la forme de l’interview. C’est parce qu’il fallait dépasser le scandale du contexte cinématographique français, parce qu’il fallait sortir des ornières de la critique française qui, depuis bien longtemps, a renoncé à entériner les formes nouvelles de cinéma et a consacré l’actuel néo-cinéma de Papa (en cela, la critique française est devenue une véritable farce puisqu'elle n'est plus que morale et ne juge quasiment jamais un film sur sa mise en scène, où sur l'organisation de sa force diégétique dans son expression esthétique), que ce numéro nous a paru indispensable.

Et en toute prétention, nous avons poussé le bouchon encore plus loin. Nous pensons que ce numéro contient les noms de trois grands cinéastes de demain (en même temps, nous n’avons aucun mérite puisqu’il le sont déjà, grands cinéastes !). Nous faisons en effet ce pari de vous donner la liste des trois meilleurs réalisateurs français de 2009. Il s’agit de Antonin Peretjatko, l’homme qui défraya la chronique lors d’un récent festival du court de Clermont-Ferrand, de Benoît Forgeard et de Jean-Christophe Sanchez. Trois noms plus ou moins inconnus mais dont le travail est complètement impressionnant. C’est sans doute grâce à eux que demain, chère lectrice, ce numéro de LA REVUE DU CINÉMA te sera acheté à prix d’or par les collectionneurs. Vous tenez entre les mains la seule revue qui ait, des années à l’avance, déniché ceux qui ont réinventé le cinéma français, et la seule revue qui ait mis fin au scandale et fait, ligne après ligne, une proposition nouvelle de cinéma. C’est peut-être là le plus impressionnant : ce numéro est le premier qui fonde et reconnaisse ce qu’il a bien fallu appeler dans les années suivantes : la POST-NOUVELLE VAGUE !


A suivre...

Dr Devo. 
 
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Dimanche 27 mai 2007

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis

[Photo: "Secret Message, Sadness", créée pour Matière Focale 

par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis]

 

 

Chers Focaliens,
 
Dieu bénisse les trocantes et autres magasins de farfouille ! Le monde magique du DVD, depuis son ouverture, et peut-être pour moins de temps qu'on imagine (les ventes de films baissent, et le marché pourrait se retourner; c'est du moins mon intuition), a ouvert de sacrées portes. Il est bien loin le temps où il fallait dénicher les précieuses mais rares VHS (support béni) en V.O. Si, comme avec chaque changement de support, un nombre phénoménal de pierres précieuses filmiques n'ont jamais été rééditées, il faut bien avouer que la multiplication des petits distributeurs, et parfois l'irrationalité bizarre mais bienvenue des gros, permettent de revoir ou de découvrir des films qu'on croyait disparus ou qui n'ont jamais soulevé une quelconque attention.
 
Ce vendredi, surprise, dans un magasin d'occasion, sa gracieuse majesté focalienne (j'ai besoin de réconfort et d'autosatisfaction aujourd'hui), c'est-à-dire moi-même, suis tombé avec surprise sur trois films sympatoches. LE MORT-VIVANT, film poignant de Bob Clark [récemment décédé. NdC] dont on vous avait dit ici le plus grand bien et définitivement mal étiqueté, et donc vendu pour un prix dérisoire, un autre Bob Clark mais de la période commerciale par contre (car le gars a toujours fait films underground et petits blockbusters), et donc à l'opposé du MORT-VIVANT, à savoir PORKY'S 2, suite du carton populaire hallucinant, film de college ultra-célèbre aux statesses, et que je me suis empressé de prendre parce que d'une part, c'est pas tous les jours qu'on trouve deux Clark à quarante secondes d'écart (signe du destin), et que d'autre part le prix un peu élevé (8 euros) était quand même largement compensé par l'erreur de prix sur l'autre Clark. J'ai d'ailleurs jeté un œil sur les premières minutes de ce PORKYS 2, et je sens déjà que ça va être assez difficile à supporter, malgré mon affection, non pas perverse, mais indulgente (sentimentale) envers le film de college.
 
Une bonne surprise n'arrivant jamais seule, je trouve une minute plus tard THE PICK-UP ARTIST, film avec Molly Ringwald [superbe égérie du John Hugues excellente période, et flirt cinéphile de tous ceux qui ont eu la chance de la croiser dans le merveilleux BREAKFAST CLUB ou encore dans le touchant (bouleversant?) SEIZE BOUGIES POUR SAM (SIXTEEN CANDLES en V.O) films qu'on trouve en DVD d'ailleurs] et Robert Downey Jr., alors tout jeunôt, et sans doute avant le passage sur le billard de la chirurgie esthétique ou/et avant le burinage gracieux des ans. En tout cas, je n'aurais sans doute pas pris le film, vendu à un prix normal, et malgré mon affection céleste et sans faille pour Molly Ringwald, si je n’avais pas jeté un œil au nom du réalisateur, qui n'est autre que James Toback ! JAMES TOBACK ! Quoi, ça ne vous dit rien ? Alors arrêtez de lire cet article, allez à la trocante la plus proche et achetez-vous HARVARD STORY, très très beau film rashomonesque qui est en fait un thriller de college (si j'ose) tout à fait étonnant et très bien casté (un délice : Sarah Michelle Gellar impeccable dans un rôle superbe, Eric Stolz, et la délicieuse Rebecca Gayheart). Un très très bon film injustement critiqué à sa sortie il y a quelques années (sur à peu près la même argumentation que le film GO ! de Doug Liman avec Sarah Polley, qui est aussi un petite merveille). Il faut avoir vu HARVARD STORY car c'est complètement enthousiasmant et mis en scène de manière originale (je me souviens notamment d'une scène de dialogue coupée rythmiquement (sur un tempo de guingois mais précis, une boucle de trois motifs rythmiques en fait), sans en avoir l'air, prouvant ainsi qu'on peut, même dans un simple dialogue, faire en sorte que le film soit beau et gonflé esthétiquement. On peut aussi voir, même si c'est moins impressionnant, BLACK AND WHITE, sorte de thriller bizarre avec notamment Bijou Phillips (aperçue dans BULLY de Larry Clark) et Mike Tyson ! Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de voir du Toback, donc là aussi j'achète, d'autant plus que le film date de 1987, soit deux trois ans après BREAKFAST CLUB, et que je n'avais jamais vu un Toback de cette période.
 
Robert Downey Jr. vit dans les années 80 à New York dans un minuscule appartement avec sa vieille grand-mère dont il prend énormément soin. Malgré son job de prof (doué d'ailleurs) dans une école primaire, les temps sont un peu durs et il lui manque bien souvent un dollar ou deux dans la poche. Plus important encore, Robert est un dragueur invétéré. [Il faut s'imaginer Downey Jr. avec un visage moins smart qu'aujourd'hui, juvénile même, plus proche d'un Matthew Broderick en mode mineur que d'un Al Pacino !] Robert aborde les femmes magnifiques dans la rue. Son sketch est bien rodé ! C'est quasiment toujours le même texte très rentre-dedans ("on va déjà dit que vous aviez le visage d'un Botticelli et le corps d'un Degas ?", vous voyez le genre...), la même routine d'introduction, ponctuée ça et là de réactions à brûle-pourpoint. Tchatcheur certes, mais un peu ringard, Downey Jr. voit son système de drague systématique (il n'arrête pas !) marcher à cause de deux choses : les statistiques d'abord (évidemment, quand on aborde 70 femmes dans la rue, on arrive presque mécaniquement à engager bon gré mal gré la conversation avec six ou sept d'entre elles !), et également l'humour dû à la maladresse touchante dudit système ! Généralement, Robert arrive à empocher quelques numéros de téléphone !
Il finit par croiser, dans une boîte de nuit, la très mimi Molly Ringwald alors même qu'elle est en bien mauvaise posture. Elle essaie en effet d'obtenir un délai de paiement auprès d'un mafieux abruti et violent (Harvey Keitel, comme par hasard !). C’est que Molly, enfin surtout son père (Dennis Hopper), a emprunté 25000 dollars à Keitel, et que celui-ci est exaspéré de ne pas voir le remboursement arriver. Il propose à Molly de rembourser tout en une fois, en couchant avec un client de Keitel (une grosse huile colombienne, sans doute narco-trafiquant), ce qu'elle refuse. Du coup, elle a 24 heures pour retrouver l'argent.
Dans le même temps, Downey Jr visiblement bien accroché (lui et Molly ont fait l'amour dans sa voiture, en plein jour, en plein Central Park ! Très belle scène d'ailleurs...) continue son numéro auprès de Molly qu'il colle à la moindre occasion. Malheureusement, Molly se refuse à lui et ne veut entamer de relation suivie. Son sixième sens, absolument extraordinaire, c'est vrai, lui souffle à l'oreille que cette histoire n’a ni queue ni tête... Mais l'ami Robert va s'accrocher, tandis que la deadline de Keitel approche...
 
Il est toujours intéressant de faire un tour en arrière, Toback ou pas Toback, ce n’est pas la question, et de regarder un peu ce que valait la comédie romantique il y a quelques années, et plus encore, voir comment elle a évolué, dans sa structure, dans son rythme et dans son ton. Et les choses sont assez étonnantes à mes yeux, même sans parler de la qualité ou non de ces dites comédies. Je pense qu’il y a pour moi une grande rupture, un avant et un après PRETTY WOMAN. Non pas que le film (assez médiocre en fait) soit particulièrement original, loin de là. Mais il a tracé définitivement un chemin, même malgré lui. Le succès phénoménal et incontestable du film a marqué le paysage commercial. Le ton du film, calme, un peu décontracté et très à l’eau de rose, avec une structure sans surprise et des enjeux tellement clairs que le plaisir éventuel du spectateur ne se fait que dans le "déroulé" du film (un peu comme si le film était LE "film de repassage" (iron movie ? Hey, les gars, j’ai inventé un concept !), ce qui d’ailleurs donne le champs libre à la star ou aux stars qui jouent dedans, vers qui l’attention entière se tourne. [On voit alors un Julia Roberts ou un Meg Ryan, et non pas tel ou tel film spécifiquement.] Ainsi, la comédie romantique contemporaine, genre omnipotent depuis le film de Garry Marshall, l’iron movie donc (encore, encore…) a marqué le paysage de son rythme tranquille, de sa prévisibilité totale, de son format bluette revendiqué, mâtiné en général d’une situation qui puisse faire rêver la ménagère de moins de cinquante ans (personnages riches ou dans une position professionnelle et sociale de rêve, comme dans LOVE ET SES PETITS DESASTRES ou personnage "du peuple" rencontrant le prince charmant pété de thunes, ou au métier rare et passionnant). Et ce rythme, ce rythme assez monotone, tranquille qui serait un peu comme un sitcom du style FRIENDS adapté pour le grand écran, sans la nécessité de la punchline systématique, format oblige. [Oui, je sais, ça fait une sacrée différence avec le sitcom, mais en même temps quand je vois un épisode de FRIENDS, impossible de ne pas penser au Iron Movie…]
 
THE PICK-UP ARTIST est film ouvertement commercial et populaire, mais qui se développe sur un ancien modèle et dans des tonalités qui ont maintenant disparu ou presque. [Je vous défie de trouver une comédie romantique populaire et récente qui ressemble à ce que je vais décrire ci-dessous. Les seuls films arrivant à garder un peu de cette atmosphère étant les college movie, L'ECOLE DES DRAGUEURS récemment par exemple, film d'ailleurs tout à fait louable...] Le film de James Toback, lui, est clairement ancré dans les années 80, période de transition où les règles du blockbuster romantique ne sont pas encore totalement établies, ou plutôt se cherchent. D’une part, si le film est quasiment contemporain de PRETTY WOMAN (réalisé seulement trois ans plus tard), on est encore dans le schéma eighties. Le film de Toback, en plus d’être romantique (comédie de flirt, mais aussi film drôle), présente deux héros "d’en bas", plutôt à la cool (personnage de Robert Downey Jr., typiquement 80 jusqu’au bout des manches de veste que, tenez-vous bien les jeunes, on retournait à l’époque (l’intérieur des manches étant souvent imprimé !), comble du chic d’alors et du coolisme absolu). Ce sont de petits paumés sympas. Une petite histoire policière par là-dessus pour amener non pas le suspense, mais un peu de loufoquerie supplémentaire, et qui sert de perturbateur de scénario. Les deux tourtereaux sont également, et là c’est très différent de maintenant, des esprits originaux, des personnages particuliers qui, s’ils appartiennent comme le spectateur aux classes modestes (ils ne sont pas rédacteur adjoint à ELLE, ou patron d’une librairie dans un quartier de Manhattan), n’en sont pas moins loufoques. Ils ont le sens de la répartie, et une vision du monde décalée. On reconnaît là, peut-être, le récent succès des comédies de John Hugues, BREAKFAST CLUB entre autres (réalisé en 1985, vraiment un film culte aux USA) où là aussi les personnages sont assez hors normes. Et ce schéma auquel appartient le film de Toback est clairement influencé par un autre film qui a obtenu un succès monstre à l’époque : RECHERCHE SUSAN DÉSESPÉRÉMENT (1985) de Susan Seidelman, avec Madonna qui avait déjà bien entamé son ascension. THE PICK-UP ARTIST répète exactement le même schéma que …SUSAN, sans aucun doute. C’est en cela un vrai film d’exploitation.
 
L’analyse sociologique, c’est bien beau, mais que vaut le film. Toback, comme je le disais, est un type assez à part. Peu connu, il s’attaque semble-t-il toujours à des genres assez bien définis, mais les traite à chaque fois avec un certain goût, que le film soit très réussi ou non. Au fond, et c’est assez rare chez les gens qui sont des réalisateur de genre honnêtes, Toback est un esthète. Ses films sont en général soignés techniquement : belle photo, montage vif, cadre plus que sympathique, etc. Et plus encore, il essaie toujours de glisser quelque chose de très original dans la composition de son film. Ici, on est assez loin de la gourmandise iconoclaste et constante de HARVARD STORY. THE PICK-UP ARTIST est beaucoup plus calibré, plus prévisible. Néanmoins, Toback arrive à placer dans chacune de ses scènes une petite bizarrerie ou quelque chose de très joli. Car c’est ça l’important avec lui : ses films ont toujours quelque chose de beau et d’inhabituel, et pour lui, la mise en scène est vraiment quelque chose de primordial, et non pas juste un filmage de scénario. Ici, si l’attention est un peu plus portée sur les comédiens et sur le scénario justement par rapport à HARVARD STOY et BLACK AND WHITE, on retrouve cette volonté de soin. Son film n’est donc jamais anonyme. Il y a de belles choses. Dans la scène où Downey Jr. arrive à Coney Island pour voir où habite Molly Ringwald, on a un bel aperçu de la méthode Toback. Ça s’ouvre sur un plan d’ensemble magnifique sur la fête foraine et le RER. Puis la photo est superbe (fin d’après-midi orageux et un peu sombre, mais dont on sent bien la chaleur, avec les néons des magasins qui ressortent un tout petit peu, très beau moment graphiquement). C’est très découpé, en deux trois plans on comprend le travail sur les axes. Toback ne fait pas que des gros plans et des plans rapprochés. Il sait utiliser l’échelle de plans et aérer son cadre qu’en général il soigne beaucoup. Il sait aussi caractériser les décors de manière discrète mais belle (les scènes au musée d’histoire naturelle). Rien que pour ça, ceux qui s’intéressent à la mise en scène et se posent la question "comment mettre en scène mon film avec malice et sans en avoir l’air" doivent voir le film de Toback. [Il n’y a jamais chez lui des couloirs de champs/contrechamps vides qui bloquent la mise en scène pendant cinq minutes. Même dans ce film très bavard, il se passe toujours un petit quelque chose…]. Ici, je note une utilisation assez fracturée et tout à fait originale (notamment en termes de rythme et de longueur qui par moment tirent presque le film vers un aspect un peu déconstruit) du montage alterné qui donne quelques pistes de téléscopage assez intéressantes.
 
Les deux personnages sont attachants, et relèvent la sous-comédie policière un peu convenue (où on croise Keitel en mafieux, et même feu Paul Calderon, que les amateurs de Ferrara reconnaîtront tout de suite, dans le rôle minuscule d’un policier en tenue, ou encore feu le talentueux et oublié Joe Spinell !). Celui de Molly Ringwald est définitivement bien troussé, loin de la niaiserie féminine habituelle du film romantique : caractère sensible, mais forte personnalité, et loufoquerie sous-jacente. C’est pas de la bimbo de Beverly Hills, c’est une fille avec un très beau cerveau (rappelons que le cerveau, comme je l’ai déjà dit ici, est définitivement, et à mes yeux sans conteste, la partie la plus sexy du corps !). Elle joue impeccablement, et prouve une fois de plus qu’elle est une comédienne délicieuse. Je serais un peu plus sévère avec Robert Downey Jr. Ce n’est pas un mauvais acteur, loin de là, même si son revival récent montre aussi que le gars est toujours employé dans le même genre de rôle (en gros l’excentrique, le foufou, et c’est encore le cas dans ZODIAC), et que le bonhomme pèche souvent par hand-acting, ou eyebrow-acting, dans une perspective trop ouvertement ostensible pour être honnête. [J’y reviendrai, mais dans ZODIAC Downey Jr. est à peu près à l’opposé de Mark Ruffalo qui, au contraire, a un jeu délicieux, très droit, sans aucune fioriture ! Evidemment, c’est passionnant, bien plus que le Robert Downey Show !] Ici, Downey, très jeune, essaie très ostensiblement de marcher sur les plats de bande d’un Matthew Broderick tendance LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER (encore un film de John Hugues, encore un film très beau !). Malgré cela, même si ça n’empêche pas THE PICK-UP ARTIST d’être sympathique, je trouve que Downey alourdit nettement le film. C’est aussi parce que le scénario et son personnage sur le papier sont déjà assez loufoques. Les dialogues et les situations sont quand même assez hors normes, voire absurdes, malgré le caractère d’exploitation du film et son intrigue assez terre à terre (flirt entre deux jeunes gens). Et c’est d’ailleurs un reproche que je ferais au film. On aimerait y retrouver un grain de folie supplémentaire, peut-être à la Alex Cox, réalisateur du très beau REPO MAN. Si REPO MAN était clairement une comédie hors norme, absurde et incroyablement iconoclaste, ce que le film de Toback n’est pas totalement, on retrouve ici dans les dialogues cette façon décalée de faire circuler la parole dans le film, et cette étrange façon de penser et de ressentir qu’ont les personnages qui souvent ont une sensibilité et un ton proches de celui du film de Cox qui n’a, sinon, rien à voir avec le film qui nous intéresse aujourd’hui. Et aussi bizarre que cela puisse paraître, justement, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Cox pendant le film. Il y avait là une opportunité pour Toback de pousser son film un peu plus loin et de s’affranchir de la commande. Si les personnages sont bien troussés, si les dialogues et les péripéties de scénario sont assez loufoques malgré un déroulé plus attendu, on a du mal, quand même, à casser le moule. Et pendant tout le film, notamment quand les options prises sont belles ou quand la mise en scène justement s’affranchit un peu (la scène à Coney Island encore une fois, ou la superbe scène d’amour dans la voiture qui est quand même quelque chose que je n’avais jamais vu, et que je vous laisse découvrir ! C'est très beau !), on pressent que le film va décoller hors des sentiers battus et trouver son indépendance. En fait, ça n’arrive jamais complètement, et THE PICK-UP ARTIST, malgré la sympathie qu’il dégage, ne s’envole jamais vraiment. On passe un bon moment devant un film qui ne nous prend pas pour des atrophiés du bulbe et qui joue nettement sur la malice des personnages et sur la nôtre. Malheureusement, le personnage de Downey Jr. a vraiment vieilli, et je crains que ce ne soit un peu la faute du comédien, bien moins précis que sa partenaire. Et d’autre part, le petit frisson pressenti n’arrive pas vraiment. Il est là, il apparaît ça et là comme un feu follet, mais il n’inonde pas le film. Il reste donc un film honnête, de commande, plutôt bien emballé et fait par un homme de goût qui, décidément à une place assez unique et assez bizarre dans le paysage cinématographique hollywoodien. On passe avec THE PICK-UP ARTIST, un chouette moment, parfois un peu émouvant et émaillé ça et là de petites choses très belles. On sent qu’on est entre de bonnes mains et avec des gens de bon goût, assez originaux pour capter notre attention et nos sentiments. Ce n’est quand même pas rien, me diriez-vous et vous n'auriez pas tort, du reste. Mais pour les plus sentimentaux d’entre nous, il y a Molly Ringwald ! C’est plus qu’un argument.
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 24 mai 2007

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[Photo : "Je Suis Amoureux du Procureur de la République" par Dr Devo]

 

Chers Focalien,
 
Si le mois d'avril ne nous avait donné avec pingrerie que très peu de bons films et quasiment trois semaines d'affilée sans rien pouvoir se mettre sur la dent (si l’on excepte l'excellent IDIOCRACY de Mike Judge avec Luke Wilson, excellente comédie politique, mais malheureusement sortie sur 3 écrans en France et retirée logiquement de l'affiche au bout d'une semaine, ce qu'on appelle entre cinéphiles de bonne compagnie "le scandale des sorties techniques"), le mois de mai est plutôt celui de la transition, et il faut un peu gratter sous le sable pour trouver la petite pépite (AMER BETON) ou simplement le film agréable (CLERKS 2). Et puis, du côté des gros distributeurs, c'est cette semaine une nouvelle période de transition, personne n'essayant de prendre de risque entre les deux tours que sont SPIDERMAN 3 et ZODIAC. Cette semaine, c'est LA FAILLE de Gregory Hoblit qui essaie de tirer son épingle du jeu. [Intro classique, public content, arrivée du deuxième tableau...]

Petit polar (pas si pauvre que ça d'ailleurs) comme on en voit pas mal, LA FAILLE, comme peut-être prochainement 88 MINUTES (avec Al Pacino), font partie de ces films qui essaient de faire un petit polar de formule du midi, plat+dessert+café, pas de la grande cuisine donc, mais un truc efficace qui nourrit et qui cale, et qui soit plutôt bien fichu ! Ici, c'est Anthony Hopkins qui s'y colle, et le très populaire acteur américain compte rameuter sa horde de fans, et faire en sorte que ce thriller qui comptera beaucoup sur son travail pourra tirer son épingle du jeu.

Hopkins y campe un ingénieur en aéronautique absolument brillant et vivant avec une femme plus jeune que lui et superbe, mais qui a le fâcheux défaut d'être tombée amoureuse d'un lieutenant de police plutôt jeune lui aussi et totalement fringuant. Et le soir où le film débute, après être ostensiblement rentré plus tôt chez lui, Hopkins s'enferme dans sa maison, attend patiemment sa femme et l'abat froidement d'une balle dans la tête. Il nettoie le revolver, déplace le cadavre dans une autre pièce, et attend sagement la police.
C'est le lieutenant-amant qui s'occupe de l'affaire et arrête Hopkins. Lors de son procès, ce dernier veut se défendre lui-même ! Ryan Gosling, jeune avocat brillant au palmarès (un peu truqué) impressionnant au service du bureau du procureur général, accepte de s'occuper de l'affaire, la semaine même où il est embauché dans un cabinet privé. Pour un temps, il travaille à la fois pour le ministère public et pour le privé, montrant ainsi à tous que ses jeunes dents sont très aiguisées et que l'ambition le dévore. En préparant le dossier avec arrogance et par dessous la jambe, Gosling se retrouve piégé par Hopkins qui lui a préparé le meurtre de sa femme et le procès à suivre dans les moindres détails. Et notre Hopkins national met rapidement la pression en déclarant d'entrée de jeu qu'il plaide non-coupable au motif que l'arme qui a servi à tuer sa femme n'est pas le pistolet qu’il avait dans la main ce soir-là ! Et c'est vrai, même si Hopkins semble être resté chez lui toute la soirée du meurtre, la police n'a en fait pas de preuve matérielle contre lui. Gosling sent que l'affaire lui échappe et qu'il a toutes les chances de perdre ce procès qui semblait pourtant gagné d'avance. Un bras de fer juridique et psychologique s'engage entre les deux hommes...


LA FAILLE joue d'emblée la carte du thriller classique mais alambiqué, et comme je le disais, le film se veut un écrin bien fichu pour acteur de prestige en recherche de petits films qui lui permettront d'avoir totalement le champ libre. Le but n'est pas de faire du Ronsard, mais du consommable bien ficelé. La première surprise vient du fait que le film, qui démarre effectivement avec un show Anthony Hopkins, dévie assez rapidement dans son deuxième tiers non pas au profit du face à face avec le personnage de Ryan Gosling, comme le suggère l'histoire, mais au profit du personnage de Gosling lui-même. Petit à petit, la narration glisse et c'est Gosling qui devient le personnage principal. Personnage qui n'est pas si banal que ça (dans le contexte du moins), car le jeune avocat est un héros très antipathique, immodeste, ambitieux jusqu'à l'absurde, et sans être tricheur, au moins magouilleur. Ce jeune loup roulant en Mercedes, passant des soirées chez les plus riches et les plus influents, et envoyant balader tout ce qui ressemble à du travail d'équipe ou ce qui est autorité, devient très vite négatif. Ce type roule pour lui, fait bosser les autres pour lui, et est d'une arrogance complète avec ses collaborateurs qu'il traite, comme de bien entendu, d'incapables. L’affaire Hopkins sera pour lui l'occasion de faire face à son système et il se fera piéger par sa propre "mal-compétence" en quelque sorte.

C'est le point un peu original du scénario que ce glissement progressif vers le personnage antipathique de Gosling. [Toujours répéter trois fois la même info, si possible de suite, pour que les jeunes lecteurs et les vieilles personnes comprennent bien de quoi on parle. Bien marquer les transitions.] 

Sinon, on est largement en terrain connu. On comprend pourquoi Hopkins s'est précipité sur un tel rôle ! Son personnage est une énième variation hannibaliste et le dépeint en vilain surdoué, machiavélique mais surtout d'une intelligence hors-norme, ici teintée d'un humour cynique. Rien de bien neuf donc, pour ceux qui suivent l'acteur. La bonne surprise, c'est que Hopkins, qui n'a pas toujours bien choisi ses rôles ces dernières années et est souvent empreint de suffisance, assurant fréquemment le service minimum par quelques attitudes et mimiques usées jusqu'à la corde, Hopkins, disais-je, propose, malgré l'extrême "charactérisation" de son personnage taillé sur mesure, une interprétation curieusement très sobre, qui n'empêchera pas ça et là de légères pointes entendues en forme de clin d'œil. Mais grosso modo, l'acteur semble enfin débarrassé de ses scories habituelles, et rentre, encore une fois malgré la banalité de son rôle, avec un certaine sobriété dans l'exercice, et je me suis surpris, chose qui ne m'est pas arrivé depuis longtemps concernant cet acteur, à me laisser gentiment guider, sans que je sois plongé dans l'extase non plus (quand même !), mais agréablement.
Malheureusement, la joie sera de courte durée. Si on retrouve dans un second rôle l'excellent David Strathairn (à l'époque papa de DOLORES CLAIBORNE, et dont je conseille le rôle superbe dans le LIMBO de John Sayles, film hallucinant par ailleurs !) qui n'a ici que peu de choses à se mettre sous la dent, on peut regretter la fadeur des autres personnages, notamment celui de la belle avocate interprétée par Rosamund Pike (rôle sans intérêt défendu logiquement sans éclat, voire ridiculement par endroits) et celui du flic-amant joué de manière complètement fadasse et sans aucune saveur par Billy Burke. Mais tout cela, ce sont les risques du métier ! Et cela n'aurait pas été grand chose sans la présence de Ryan Gosling ! Le jeune acteur américain, qui incarne ici un ancien pauvre devenu un des plus grands avocat de la place à la seule force de son travail (un self-made man quoi !), est absolument épouvantable. Fier comme un pou, toujours en sur-jeu, il débarque dans le film avec la sobriété gestuelle et la discrétion corporelle, souvenez-vous, d'un jeune Brad Pitt par exemple qui ne se gênait pas du tout à l'époque pour débarquer dans un film tendu et triste comme L'ARMEE DES DOUZE SINGES de Terry Gilliam en imitant la gestuelle de Eminem ! Ici, c'est un peu pareil. A force de vouloir trop "charactériser" son personnage, Gosling lui invente plein de "gestes symbolico-représentatifs" terriblement lisibles, et qui alourdissent l'interprétation et le film jusqu'à le faire basculer dans le parodique et/ou dans le show. Exit le personnage donc, et bonjour la performance. L’acteur compte se faire ici sa carte de visite. Il dresse alors son personnage dans une démarche de "jeune à la cool, man", croisé de "je suis trop classe et je t'énerve car tout me réussit", qui sont d'une bêtise attendue (alors que lui a clairement l'impression d'inventer le fil à couper l'eau chaude) et/ou d'une arrogance phénoménale ! On est content pour lui et sa maman, il est arrivé au top, le Gosling ! Malheureusement, nous spectateurs, on a payé huit euros pour voir ce HOLLYWOOD NIGHT, et le cinéma étant un sport coûteux, on aimerait, au moins, s'il vous plait, et sans vouloir vous commander, on aimerait bien que les acteurs cessent de balancer leur personnage hors du train pour nous faire une bande-démo de leur one-man-show. En plus, pas de chance pour Gosling, le jour où j'ai vu le film dans la métropole lilloise, Harvey Weinstein n'était pas dans la salle ! Tout ça, toutes ces surabondances de mimiques et de trucs, n'ont donc servi à rien. On aurait bien aimé accompagner ce personnage, mais Gosling l'acteur a décidé de l'expulser du film : ainsi soit-il ! Soit. Du coup, LA FAILLE est totalement insupportable. Gosling n'a, comme bien des acteurs d'ailleurs, que deux nuances à son répertoire : ici "je suis super intelligent et je suis super-efficace", et aussi "je suis en rage tellement tu m'énerves". Ça en devient presque comique ! Jamais une nuance ou encore mieux, soyons fous, deux sentiments contradictoires exprimés en même temps. Dans CLERKS 2 par exemple, film assez potache ceci dit, mais excellemment interprété, le personnage de Dante est très bien joué et souvent on sent ostensiblement que l'acteur exprime la colère et la fureur, quand il regarde le personnage d'abruti qu'est Randall, mais qu'en même temps il y a une affection sublime qui est en jeu. Deux sentiments contradictoires : la colère noire, et l'amour ! Et bien, si vous voyez CLERKS 2, vous vous apercevrez que l'acteur Brian O'Halloran (Dante donc) n'en fait pas des caisses et fait passer cet énorme travail avec une décontraction et un naturel sidérant ! Et ce n'est pas le meilleur acteur du monde : juste un type qui fait son boulot sans se prendre pour le nouveau Pacino ! Donc LA FAILLE est déjà rendu insupportable par le tractopellique Ryan Gosling, trop occupé à regarder dans Variety si sa côte de popularité est en train de monter, pour pouvoir se concentrer sur son rôle.

Moi qui me disais que j'allais pouvoir tranquillement suivre Hopkins ! J'en ai été pour mes frais.
 
Pour ceux qui arrivent à supporter Gosling (je plaisante..), il y a aussi le reste. On pourra regretter que le scénario soit finalement assez démonstratif, ou plutôt un peu attendu. Bon, en même temps, on savait qu'on allait être mangé à la sauce "série", c'est le jeu. Malheureusement, la mise en scène n'a pas beaucoup de personnalité. Malgré une production assez aisée, rien de renversant ne se profile. La lumière, élément le plus laid, est très caricaturale et attendue. Le cadrage est banalissime. Et enfin, le montage manque absolument de rythme et privilégie encore de bêtes champs/contrechamps qui ne mettent rien en relief. Bref, c'est du pépère, du gros téléfilm, quelquefois rattrapé même par la faiblesse du scénario dans certaines scènes (en général celles qui concernent l'avocate, notamment la splendouillette scène de séduction à distance à l'Opéra, rendu quasiment comique par l'autre malfaisant dont je parlais plus haut). On peut pas dire que LA FAILLE soit un puit sans fond de surprises plus étonnantes les unes que les autres. On aimerait bien, de temps en temps, que ce genre de film prenne plus de risque et essaie justement pendant qu'il est encore temps de sortir du carcan, et d'imposer un polar bien fichu et ayant de la personnalité. On en est loin. En essayant de faire un objet soigné, Hoblit pèche, contrairement à son héros, par manque d'ambition et surtout par une volonté étonnante pour un artiste de faire le moins de vagues possible et de rentrer très vite dans le troupeau de moutons ! Ceci dit, quels qu'auraient pu être ses efforts, le film est trop largement piétiné par son jeune acteur principal pour que très vite, le gentillet téléfilm ne se transforme en ignoble séance de torture. 

Légalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 15 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "La Scientologie guide le peuple", par Le Marquis]

 

Bonjour à tous et à toutes !
 
Avant toute chose, mille excuses pour mon absence prolongée sur le site, mais la station Mir de Paco m’est finalement tombé sur la tête en ce début d’année 2007 fort agité et très occupé. Je n’ai donc été en mesure que de corriger les articles, et laisser ici ou là quelques commentaires, tout en suivant l’actualité de Matière Focale d’un œil attentif. Alors que je commence à émerger et que je m’apprête à faire un envoi top secret à Bertrand ex-Nadjalover, qu’il m’excuse lui aussi pour mon retard au passage, l’envie de revenir en ces pages se fait impérieuse, d’autant plus que l’Abécédaire, même s’il progresse à un rythme un peu ralenti, n’a pas été mis en parenthèses, et qu’il me reste encore plusieurs articles en retard, qui devraient prochainement apparaître sur le site.
 
Mais dans l’immédiat, le Docteur Devo me confie une mission fort délicate : rendre publics les résultats d’un concours lancé il y a plusieurs mois, bien que les votes du Jury aient été dépouillés par mes soins depuis le début du mois de janvier 2007 – la preuve qu’il y a une vie en dehors de Matière Focale et que le site n’est pas rédigé par des robots !
 
Excuses renouvelées auprès des participants aux deux concours conjoints, concours de pitches d’une part, concours d’haïkus (ou plutôt aillequoux !) d’autre part, excuses auxquelles nous pouvons tous adjoindre de vifs remerciements pour leur aimable participation et leurs belles contributions.
Procédons simplement et sans cérémonie, si quelqu’un veut bien pousser vers les coulisses la vieille dame en robe Christian Lacroix qui s’apprête à agresser sexuellement le micro d’un suave et caverneux « Le cinémaaaaaaaaaa… ».
 
Les membres du Jury ne m’ont pas toujours facilité le décompte en optant chacun pour un mode d’attribution de notes spécifique et parfois très sélectif. Mais à mon grand soulagement, de quelque façon que je fasse les calculs, les deux gagnants sont toujours resté les mêmes.
 
Pour le concours de Pitches, c’est Christelle B. qui obtient la meilleure moyenne, 7,13/10 en l’occurrence, et ce malgré que le pitch le plus apprécié soit l’œuvre de Rub, intitulé « L’Anti-Vampire ». Excellente contribution, fort appréciée par l’ensemble des membres du Jury, la production de Miss B. se voit donc ici fort justement mise en exergue, et c’est un concept que Cannes devrait peut-être adopter – imaginez, l’ensemble de l’assistance du festival obligée de se farcir les trois heures d’UNDERGROUND à l’annonce de la remise de la Palme d’Or… Je vous rassure, les compositions de Mademoiselle B. sont à la fois plus courtes et bien meilleures ! Les voici.
 
La frange profonde
Nadine, apprentie coiffeuse-visagiste, participe à un concours de coiffure dans le Haut Doubs.
 
Y a-t-il un pauvre pour sauter dans l’arène ?
(Film interdit aux - de 18 ans)
Dans un futur proche, où la pauvreté est en voie de disparition, une chaîne de télévision propose une émission de sauvegarde des derniers pauvres. James Kergouat est chargé de sillonner le pays pour dénicher les perles rares qui vont faire pleurer dans les chaumières.
 
La soupe aux choux, 30 ans après
"Le Glaude" et "Le Bombé" reviennent au village après un long voyage intergalactique, pour régler quelques affaires de succession. Ils promettent à leur ami extraterrestre de lui faire signe – utilisant la bonne vieille méthode des flatulences – quand tout sera en ordre, afin qu’il revienne les chercher. Malheureusement, la nourriture aseptisée et les légumes OGM ne permettent pas de telles réactions physiologiques, il leur faut trouver un autre moyen s’ils ne veulent pas rester sur Terre…
 
ASKETILL ou le chaudron des dieux
Dans la Normandie des Vikings, une famille de normands moyens est victime d’un corbeau. Les parchemins anonymes sont toujours signés de la lettre A…
 
« Selon moi, Les pitches de Christelle B. sont ceux avec le plus fort potentiel comique, tragique, lacrymal, sublime et cinématographique, et aussi lamentable. "La Frange profonde", premier haut la main. On peut faire tout avec ça. Une bouse ou un chef d'œuvre. C'est le principe incertain du piche. Celui avec un monde sans pauvres est aussi très étonnant. Donc, personnellement, je pense qu'elle mérite le prix. »
Emmanuel Lautréamont, membre du Jury, qui a également apprécié certains piches de Norman Bates et de El Borrado.
 
Concernant le concours d’aillequoux, les choses sont bien faites, puisque c’est Rub, décidément très inspiré lui aussi, qui sort du lot, en particulier pour son haïku sur le film THE RALLY 444, qui a obtenu la meilleure moyenne.
 
A History of Violence 
Plouf dans le lac 
Permet mieux que le désert 
Aux fleurs de vivre 

Manderlay

Le nœud c’est le nœud

Des champs à perte de vue 
L’univers est clos 

Pirates des Caraïbes, le secret du coffre maudit
La robe qui flotte 
On n’est venu que pour ça 
Malgré le luxe/lux 

The Rally 444
Piano sur le pré 
Si c’est ça la musique 
Alors oui oui oui
 
« Pour les haiku, un seul m'émeut. Celui de Pirates aux Caraibes par Rub. Poignant. Et inattendu par rapport au film. Cet haïku apporte vraiment quelque chose, et fait critique. »
Emmanuel Lautréamont.
 
Nos deux lauréats reçoivent donc les félicitations du Jury, leur estime inaltérable, leur admiration éperdue, ainsi bien sur que leur récompense, qui sera accompagnée d’une photo dédicacée du Docteur Devo, je le décide comme ça, là, dans mon coin, sans avoir consulté l’intéressé.
 
Vifs remerciements encore au reste des participants, dont les œuvres sont désormais offertes à votre propre appréciation.
 
***
1. Concours de Piches
 
Contribution de Norman Bates.
LE 7e SOT
Dans un monde conquis par un informaticien milliardaire ayant hypnotisé le monde entier grâce a des économiseurs d'écrans, un groupe de rebelles tente de s'opposer à la corruption dans les prix littéraires.
COLLANT LE BARBU
Un vigile de supermarché, victime d'une agression, décide de se reconvertir dans le cinéma expérimental : pour cela il réalise un remake de SISTER ACT filmé uniquement avec des caméras de surveillances.
UNE VERITÉ QUI DÉRANGE
Un prêtre accusé de pédophilie se justifie en disant avoir confondu la bible avec l'autobiographie de Jean-Marc Lalanne.
 
 
Contribution de Megalomanu
PRUNEAU CRU
Un patron décide de délocaliser les pruneaux d'Agen à Shanghai. Bernard Menez, militant européen, décide de ne plus manger que des olives en signe de protestation.
LE DIABLE S'HABILLE EN FOUCAULT
Lors de l'émission "Les 100 plus grands sosies de stars françaises des années 90", le sosie attitré de Jean-Pierre Foucault révèle publiquement qu'il est en fait celui de Benjamin Biolay.
T'AS LA SIX ?
Lors du tournage d'une émission Thalassa, George Pernoud recueille Pinh-Ô-Chen, jeune vietnamien égaré à l'insu de son plein gré sur un boat people. Racheté par M6, Super Nanny le prend en charge, décide de lui faire oublier ses parents pauvres et cons et lui fait signer un CNE de dictateur chilien.
LA VIE DE LAURA
Laura est une jeune étudiante en première année de sociologie. Rêveuse et romantique, saura-t-elle faire la part des choses entre ses études, l'amour et son engagement auprès des animaux orphelins du refuge de Cathy ?
 
Contribution de Laurent D.
Galipodzilla
Un ancestral notable du Puy de Dôme souhaite marquer son règne sur la région en ordonnant la construction d'un parc à thème sur la cure thermale et les bienfaits des émanations de composants sulfurés. Les premiers travaux de forage dans les entrailles des volcans d'Auvergne réveillent un monstre géant oublié depuis la nuit des temps : Galipodzilla. Quelques kilomètres plus loin, dans une immense usine, un Bibendum géant gonflable s'anime, habité par l'âme du défunt industriel philanthrope qui lui avait donné naissance. Le combat sera titanesque !
 
Contribution du Cheyenne.
L'ILLUSION IRREELLE D'UN SOIR D'ETE
Une fête de famille Croate se passant sur l'île de Stupre est bouleversée par l'arrivée d'un mystérieux individu dopé aux phéromones. Quinze an plus tard, la famille se réunit à nouveau et tente de reconstruire l'histoire de cette fameuse nuit bachanalienne afin de connaître les liens de parentés des 25 nouveaux adolescents. Cependant, le cas de Grégoire, l'oncle de sa sœur et petit-fils de son père pose problème...
DRACULWARS, les vampires contre-attaquent
Alors que tout espoir est perdu pour la cause des rebelles, un obscure nain propage une technique secrète pour faire fuir les vampires. Petit à petit, sa technique de lancer de gousse d'ail s'étend à la galaxie toute entière. L'ultime combat opposera l'empereur es-plantage de canine contre le nain maître de jet d'ail.
MACROCOSMOS
Les insectes peuplent la Terre, depuis les forêts jusqu'a nos habitations en passant par la Lorraine. Venez découvrir ce merveilleux film documentaire sur les soldats de l'infiniment petit filmés depuis la Station Spatiale Internationale à l'aide de macro-caméras d'une résolution de 20cm, véritable prouesse technique.
VA TONDRE LA PELOUSE, JE FAIS CUIRE UNE PIZZA
Dans l'univers tropézien des années 70, trois amis d'enfance partent en camping quand ils tombent en panne devant un camp de naturisme suédois. C'est l'occasion pour nos larrons de s'en payer une bonne tranche jusqu'a ce que la police découvre qu'un dangereux receleur de gastronomie italienne se cache dans ce même camp. Nos trois héros décident de mener l'enquête. Une comédie légère et savoureuse à déguster en famille.
 
Contribution de Rub
Je pense donc je sue
Un chercheur d’une certaine corpulence se déshydrate à une vitesse folle lorsqu’il travaille, si bien qu’il sort toujours trempé de son bureau. Il consacre sa vie et ses recherches à tenter de solutionner ce problème.
Les commandos de la ciné-mort
Genre : policier/suspense. Un réalisateur iranien crée un buzz à Cannes en remportant plusieurs prix dont la Palme d’or avec un film où tous les acteurs jouent en djellaba et le visage intégralement voilé. Inutile de préciser que toute l’équipe du film est arrivée au festival pareillement vêtue.
Peu de hontes
1492, Christophe C. pose le premier pied européen sur le sable blanc des plages caribéennes. Son second lieutenant, Don Juan Inigo del Pastencia y Vuneyez, tombe rapidement amoureux du sorcier shaman de la tribu indigène qui les accueille.
 
[À ce piche, Isaac Allendo, membre du Jury, propose une variante : la voici.
Les derniers sacrements
1789, Christophe C. pose le premier pied européen sur le sable blanc des plages caribéennes. Son second lieutenant, Don Juan Inigo del Pastencia y Vuneyez, tombe rapidement amoureux du sorcier shaman de la tribu indigène qui les accueille. La royauté d’anglaise essaye alors de convaincre le nouveau couple d’implanter des cabanes à frites sur l’île pour redynamiser le commerce extérieur chez les homosexuels.]
 
 
Gothic International
Un groupe de métal québécois, exaspéré par les refus chroniques des programmateurs de salles de les produire sur scène du fait que leur batteur est sourd, crée un syndicat hautement protestataire.

Si les trois films suivants sont réalisés par le même cinéaste, les critiques de presse, ravis de pouvoir appliquer leur politique des auteurs, s’empresseront de les regrouper sous le nom de "triptyque des bigleux", ou encore "les 3 bigleuses".
Black In
Pour avoir fixé trop longtemps le soleil, un homme se retrouve avoir une tache sombre permanente au centre du champ de vision, lui empêchant de voir les visages des personnes qu’il regarde.
The (daily) night we called it a (mighty) day
Un soir, le petit Juju, en faisant de l’aquarelle, renverse de la peinture noire sur les lunettes de son père. Ce dernier part le lendemain au travail sans s’en rendre compte. Amateur d’ésotérisme à ses heures, voyant la nuit en plein jour, il croit le jour du jugement dernier arrivé.
Le rouge et le bleu
2029. L'homme n'a plus aucun self-control, ne peut plus décider de ses états d'esprit, est incapable de changer naturellement d'humeur; le système des émotions est complètement déréglé; c'est l'apathie générale sur Terre. Pour pallier à ceci, les industries pharmaceutiques (plus riche consortium mondial depuis le tarissement des sources de pétrole et l'effondrement de l'OPEP qui s'ensuivit) ont développé toute une gamme de pilules génératrices d'humeurs, qui sont rapidement devenues au XXIe siècle ce que le préservatif était au XXe siècle : une révolution médico-sociale qui ne tarda pas à s'intégrer dans les moeurs. Tout le monde en a et s'en sert tout le temps.
Ivan (prononcer "ivanne") Dupois, citoyen ordinaire de ce monde futur, se préparant en hâte (il a pris pour le déjeuner une pilule jaune/frénésie pour avaler plus vite les détestables aubergines au paprika de la cantine) pour un premier rendez-vous amoureux, oublie dans la foulée qu'il est daltonien et avale une pilule rouge/sarcastique au lieu d'une bleue/de bon goût.
[Ce précédent film, s'il voit le jour, donnera lieu à une relecture psycho-physio-sociologique de MATRIX, initiée par les Cahiers du Cinéma, qui bouleversera l'histoire des théories cinématographiques.]
Croissant fertile année zéro
2047. Depuis près/plus d’un siècle maintenant, le conflit israélo-palestinien perdure. Parallèlement, suivant la règle du développement exponentiel de la technique, la science est parvenue à des résultats concrets concernant les recherches sur l’espace-temps et les univers parallèles. Un projet aussi improbable qu’étonnant est voté à l’unanimité à l’ONU et mis en place : la séparation de la Palestine (au sens géographique) en deux espaces-temps disjoints, en deux univers parallèles. Lors du franchissement de la frontière la séparant du reste du monde, il faut désormais choisir quel état rejoindre : la Palestine ou Israël.
L'anti-vampire
Désespéré par l’écart sans cesse grandissant entre ses aspirations et la vie qu’il mène (ou plutôt qu’il subit), un philanthrope décide de se suicider en donnant son sang dans des centres de collecte partout dans le pays jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Tales of a lion
La fantastique lutte pour la survie de deux lions siamois liés par la queue.
The screens from which come the screams
Le vidéodrome est un nouveau concept de complexe sportif, réservé aux étudiants. Fruit de la collaboration des ministères de la culture, de la jeunesse et des sports et de l’environnement, c’est un vaste parc naturel sis aux pieds des Alpes, où sont implantés un grand nombre de centres sportifs en plein air, dont un long parcours santé sillonnant tout le parc. La spécificité du site est qu’y sont implantés de nombreux écrans géants permettant de voir de tout endroit et pendant toute activité sportive (après s’être procuré une oreillette à l’accueil) les films diffusés 24h/24, films programmés par la cinémathèque française, partenaire du projet. Le système fonctionne à merveille et l’affluence est forte, jusqu’à ce que des films de Dario Argento commencent à être diffusés...
Ou bien que n’ai-je pourquoi donc pu
Film français. Juliette tombe amoureuse de Jean, qui lui aime en secret Barthélémy. Mais Jean a le sida et Barthélémy sort de prison. Draguée par Joséphine, une kenyane sans papiers, et encore bouleversée par son dernier avortement, Juliette se demande si elle ne ferait pas mieux de se faire nonne.
Bridge over the abyss of indifference
La poignante lutte pour l’intégration de deux éléphants siamois liés par la trompe.
Cry me your mother
Un jeune rappeur de la banlieue de Chicago trouve un soir dans un carton en bas de chez lui un vieux 33 tours de Frank Sinatra. Il l’écoute sur la platine de son pote DJ, et c’est la révélation : il décide de tout envoyer balader pour devenir crooner.
L’écume d’Eden
Un séminariste en rupture de ban se découvre l’étrange capacité de visualiser le temps de quelques instants les personnes et lieux qu’il voit tels qu’ils seront trente-trois ans plus tard. Il rencontre une fille sur laquelle son "pouvoir" n’a pas d’emprise.
Le monde
Film totalement muet (sans musique), en couleur. Un sourd-muet n’ayant pas appris le langage de ses pairs découvre la vie.
En mémoire de Marguerite, qui nous rappelle que l’imagination n’est rien.
Hell’s Golden Lions
Venise, 2038. La rivalité de deux bandes de bikers s’affrontant pour le contrôle de la ville, l’attribution de celui-ci se décidant sur le meilleur chrono du tour de périph en jet ski.
 
Contribution de David R.
En quête d'un dieu
Une tour noire est apparue dans la ville. Personne ne sait d'où elle vient, ni son utilité. On n'en peut voir le sommet. Les alentours sont interdits au public alors que les prophètes de l'apocalypse se déchaînent. Winston, lui, veut savoir ce qu'il y a au sommet de cette tour. Fût-ce au péril de sa vie.
Zombie Ninja
Dans un Japon déchiré par des contradictions existentialistes, il est le seul à pouvoir rétablir l'ordre et la simplicité dans le chaos philosophique ambiant. C'est un ninja. Assassiné par une secte qui vénère Bernard Henri Lévy, il ressuscite le troisième jour. Il est mort mais il est vivant aussi. Il s'appelle... Zombie Ninja !
Les évadées de l'aube
Trois jeunes filles sont poursuivies par des chasseurs dans une campagne paumée au petit matin. L'une d'elles est abattue. Les deux autres s'égareront dans un monde étrange peuplé de chimères, de spectres, d'ogres et de vampires.
[Un hommage à Jean Rollin, dirait-on. Le Marquis]
Je remember le ciel
C'est la fin pour Thomas. L'overdose d'héroïne. Dans les toilettes crasseuses d'un bouge, il essaie de se rappeler. Mais de sa mémoire embuée ne sortent que des souvenirs travestis. Son enfance dans un petit village, parcourue d'étranges animaux métalliques. Son premier baiser sur la plage, avec un étrange concert improvisé par des formes mouvantes sur une mer d'huile. Son premier shoot avec à ses côtés une femme nue au visage lisse et à la peau de nacre. Il perd pied de plus en plus, et finit par se prendre pour un dieu vivant avant de se rappeler son dernier shoot, de sortir du bar en un hurlement de rage et de s'effondrer, les yeux grands ouverts, fixant le ciel.
 
Contribution du Dr Orlof
A chaque jour suffit sa tente.
Deux amis partent en randonnée dans le Tarn et rencontrent un travesti. Jean-Edern en tombe amoureux tandis que la tante accule l'autre au suicide. Un film de Philippe Harel, avec Franck Dubosc et Divine.
Un albinos ne fait pas le beau temps.
Un vieillard atrabilaire fait la connaissance d'un étrange garnement aux cheveux blancs. Ce dernier lui offre une gourmette et lui demande de lui dessiner un mouton. Le grabataire lui crève les yeux. Un film de Jean-Jacques Annaud avec Michel Serrault.
Tout ce qui grossit n'est pas mou.
Tandis que le Comte Innu-de-Bran-L'hé s'affaire, sa femme s'affaisse et contine de bâiller... Un film de John B.Root.
Loin des glands, près du boxeur.
A Epinay-sur-Seine, un couple se découvre et se dévoile à bord d'un semi-remorque. Gérard aime Lydie. Lydie aussi. Leur idylle finira tragiquement. Forcément. Un film de Marguerite Duras avec Marguerite Duras et Gérard Depardieu.
Contribution de El Borrado
Nuage malade.
Coraline, l'unique femme d'un village de fermiers, a le pouvoir de se métamorphoser en homme. Un jour, elle découvre l'existence de son frère jumeau grâce à la piqûre d'un frelon et décide de partir à sa recherche.
La larme et la fesse.
Lors d'une séance de pornographie alimentaire, un self-made man à qui tout réussit tue cinq femmes en éjaculant.
Le théâtre magique.
Après qu'on lui ait remplacé son coeur par une obsidienne, Elvacio, un enfant tronc, recueilli par une bande de clochards organisée, découvre qu'il a le pouvoir de guérir n'importe quelle maladie.
Tiercé Trinidad.
Un chômeur, ayant raté plusieurs tentatives de suicide, invente un faux livre saint appelé Tiercé Trinidad, qui lui permet de devenir le gourou absolu du XXIe siècle et d'accomplir la plus grande tricherie sacrée de tous les temps.
***
2. Concours d'aillequoux
 
Contribution de Nikita
Marie-Antoinette
Dans ta gueule
la paire de Converse
miss Coppola !
The Queen
Le numéro 10
de Downing lèche le cul
d'Elisabeth
Miami Vice
Du V12 
en veux-tu
en voilà !
Rosario
Une bombasse
qui fracasse
des brutasses
 
Contribution de David R.
J'irai comme un cheval fou (de Arrabal)
L'artiste est presque barje
Et ses rêves
Pas autant que le monde
Basket Case (de Frank Henenlotter)
De l'énergie
Comme cri de rage
Comme amour de filmer
Et comme carnage
My summer of love (de Pavel Pavlikovski)
Fragile équilibre des sens
Ivresse de deux paumées
Dans l'éther
Inkorrect(e)s (de John B.Root)
Escale au paradis
Oublions tous les saints
Le sexe c'est cool
Et merde aux puritains
 
Contribution de Julien V.
Critique du Labyrinthe de Pan.
Imagination
Asservissant l'esprit nomade
Pour être le réel.
 
 
Ce concours n’était pas sponsorisé par Orangina.
 
Bien !
Un petit mot du Docteur en conclusion ?
Ah… Le Docteur me fait savoir qu’il ne peut prendre la parole, il est coincé sous une armoire.
Soit.
Alors vivement le prochain concours !
 
Le Marquis
 
 
[Photo : "La paix dans le monde n'arrive jamais trop tard." par Le Marquis]
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Samedi 12 mai 2007

Recommander - Publié dans : Mon Général

[Photo : "Final Infinite Total Complete Wars" par Dr Devo,

d'après une photo du groupe Sigue Sigue Sputnik]

 

Chers Focaliens,

 


Non, non, non, ce n'était pas la semaine de la fesse sur Matière Focale, et ce malgré les deux articles sur DESTRICTED (
ici, et ici). Passons maintenant à quelque chose de complètement différent, et allons jeter un œil dans une rubrique que nous n'avons pas alimentée depuis longtemps sur ce site, la rubrique Pellicula Invisiblae, consacrée aux films inédits en France, ceux qu'il faut aller chercher dans l'arrière-boutique du magasin si on veut avoir une chance de les voir !

 


Rendons à César ce qu'on lui doit : c'est grâce à Bertrand du site
Multi Paucis que j'ai vu le film, dont je connaissais le projet. Effectivement, il y a un an ou deux, je tombais sur IMDB sur la fiche de ce film en préparation et qui devait échoir à un grand réalisateur dont j'ai depuis largement oublié le nom. La brioche du film était complètement emballante, pour une fois. Le projet a dû rencontrer des problèmes, et voilà que la chose tombe dans les mains du réalisateur Mike Judge, ici également co-scénariste avec, excusez du peu, Ethan Coen (de son vivant !). Alors, accrochez les ceintures et mettez votre casque, car ça décoiffe sévère !

 


2005, aux USA. L’armée américaine, qui n'est jamais à cours d'idées plus ou moins utiles, lance une expérience scientifique top secrète, pour une raison totalement inconnue : ils veulent essayer de congeler des êtres humains ! Mouais ! Toujours est-il que les prototypes de caissons d'hibernation sont au point, reste à choisir des cobayes.

 

Luke Wilson, un gars absolument normal, dénué de la moindre ambition, a toujours travaillé dans l'armée. Il est documentaliste dans les archives d'un obscur sous-service de l'armée, service d'archives qui n'est jamais consulté par qui que ce soit. Toute la journée ou presque, Luke Wilson attend donc un éventuel "client" qui n'arrive qu'une fois tous les 4 ans, en regardant la télé ! C'est un placard. On lui propose, un peu de force, d'être le cobaye de l'expérience sur l'hibernation. L’armée l'a choisi car Wilson est le militaire statistiquement le plus moyen qui soit : QI moyen, pression artérielle moyenne, poids moyen, taille moyenne, capacité respiratoire moyenne, etc. Physiquement et mentalement, Wilson est moyen, c'est-à-dire sans intérêt, pas très futé, sans rien d'extraordinaire et sans intérêt. De plus, comme il est célibataire et sans attache familiale, voilà qui fait de lui le candidat idéal si l'expérience dérapait : ça serait plus facile de cacher le cadavre sous le tapis. L'armée choisit également une femme moyenne. Ne pouvant trouver la femme moyenne en son sein, elle se tourne vers la société civile et finit par engager contre quelques malheureux dollars une prostituée, complètement à côté de la plaque, et un peu bébête. On endort donc nos deux cobayes et on range les deux caissons d'hibernation dans un endroit top secret, pour un an. Evidemment, l'expérience foire ! Suite à un quiproquo très drôle et que je garde secret, Wilson et sa compagne d'expérience ne sont pas décongelés un après mais 500 ans après, et encore, par accident. USA, 2505 donc ! La situation n'est pas brillante. Les villes ressemblent à des dépotoirs, l'écologie et l'agriculture sont ruinées. [La décharge d'ordures des USA est devenue un territoire immense et les déchets ménagers et autres forment un véritable état à lui tout seul avec ses canyons, ses vallées, ses montagnes entièrement faites d'ordures, et un jour bien sûr, on rajoute un peu de déchet, juste une benne, mais tout s'effondre, et toute la géographie change, et c'est un tsunami d'ordures qui envahit les villes américaines !] Bref, les USA dans 500 ans, c'est la catastrophe : pouvoir autoritaire et stupide, niveau de vie déplorable et encore plus grave, la population est devenue bête ! Oui, bête ! Le QI de l'américain moyen a été divisé par deux ou trois ! On sait à peine lire, et à peine écrire. La société n'est plus qu'une société de labeur et de divertissements, toujours débiles ! Luke Wilson, individu particulièrement peu brillant, même si c'est un bon garçon, un gars qui n'a jamais brillé par son intelligence ou par son sens pratique, se retrouve alors dans une société fabuleusement bête où il est, et ce très largement, le plus intelligent être humain sur Terre. Vu le contexte, c'est le nouvel Einstein ! Les ennuis ne font que commencer pour Wilson, qui très vite va se faire agresser par cette société sans foi ni QI ! Après s'être fait arrêter par la police puis condamner (je vous laisse voir pourquoi), Wilson est emprisonné. A l'entrée de la prison, on lui fait faire des tests d'intelligence, et les résultats sont formels : il n'y a pas eu d'être humain aussi intelligent que lui depuis la création des dits tests ! Wilson décide, à sa sortie de pénitencier, de se mettre en quête d'une éventuelle machine à remonter le temps (car si la société s'est bêtifiée, par contre, le progrès technique continue), seul moyen de quitter ce cauchemar qu'est devenue l'Amérique du futur !

 


IDIOCRACY est vraiment un drôle de projet comme les USA se le permettent de temps en temps. On imagine très bien un Joe Dante tomber amoureux instantanément d’un tel film qui se base, comme le fait souvent le réalisateur américain, sur une ou deux idées seulement, mais extrêmement loufoques, et qu’il pousse jusqu’au bout, jusqu’à les épuiser et en retirer tout le jus possible. Ici il y en a deux : l’hibernation et la baisse progressive à travers les âges du QI moyen de la population occidentale. [Cette baisse du QI moyen est d’ailleurs expliquée de manière complètement soufflante et drôlissime dans la longue introduction du film. Et, sans vous dire de quoi il en retourne, il s’agit d’une histoire de… fracture sociale ! C’est parce que les classes favorisées se sont déconnectées de la réalité que l’intelligence a fui le monde ! Je vous laisse découvrir ça, car c’est absolument délicieux !]

 

On comprend aussi, en voyant le film, pourquoi les distributeurs français l’ont sorti en essayant de ne faire absolument aucune publicité pour le film ! C’est une sortie technique ! Car en réalité, je viens de l’apprendre en rédigeant cet article, ce film est sorti en France il y a deux semaines (le 25 avril !), dans l’anonymat le plus total, et dans un nombre de salles sans doute inférieur à trois (pour toute la France). Là aussi, on constate que ma fameuse théorie sur le QI des distributeurs est rigoureusement exacte ! Au-delà de ça, l’affaire de la vraie fausse distribution d’IDIOCRACY est nettement intelligible pour le focalien moyen. Déjà, les distributeurs français sont très gênés pour vendre tout projet qui sort un peu de la norme et fait preuve d’un peu de loufoquerie et d’originalité dans le sujet. DONNIE DARKO par exemple fut sorti avec un nombre dérisoire de copies alors que le film avait marché partout. Et il a fallu quatre réalisations de Wes Anderson pour que ses films soient enfin distribués comme de grands films populaires (et donc rentables), malgré l’affolant casting saturé de stars qu'emploie dans chacun de ses longs métrages le réalisateur américain. Alors sortir IDIOCRACY, pour le distributeur français moyen, ça devait être un casse-tête insoluble, malgré, là aussi, le fait que le film puisse être potentiellement très populaire ! Passons…

 


Mike Judge, en tout cas, n’a pas boudé son plaisir. Le créateur de BEAVIS ET BUTTHEAD s’est adjoint ici les services d’Ethan Cohen, avec qui il a co-écrit le scénario. Et côté scénario, justement,  ça assure ! Après l’idée de principe, totalement brillante comme je le disais, les deux compères ont pris les bonnes options en délimitant sévèrement l’ampleur du terrain de jeu, et permettant ainsi de faire un film avec les moyens relativement modestes dont ils disposaient, et d’une, et d’appliquer totalement la méthode Dante. Au lieu de faire prendre au récit des allures cosmiques et des développements alambiqués et sans fin, Judge et Coen ne verront l’histoire que sous un seul angle et un seul point de vue. Et c’est la narration (pas l’histoire donc) qui fera office de trouble-fête, de metteur en relief. Bien joué ! C’est un peu, si vous voulez, le contraire d’un SPIDERMAN 3, chargé jusqu’à la gueule d’intrigues, sous-intrigues et développements parallèles et qui se retrouvent à tout survoler, à ne rien approfondir, à ne rien rendre vivant, et Raimi se retrouve au final devant une succession de vignettes toutes plus attendues les unes que les autres, toutes simplettes comme un épisode de DORA L’EXPLORATRICE. Et évidemment, on retrouve là le défaut de la plupart des films qui confondent la narration, et l’histoire. Et je parle pas de mise en scène en plus, par décence…

 


Ben si, parlons en de mise en scène, mais revenons à IDIOCRACY. Bon, les moyens étant ce qu’ils sont, les effets numériques se font discrets et Judge privilégie une peinture assez laide (en termes de couleurs et de matière des décors et objets notamment) du monde de l’an 2500, qui ressemble peu ou prou à un vaste supermarché crado et dévasté. Pour ce faire, on utilise beaucoup le matte-painting, on se débrouille avec le décor en insistant sur un ou deux objets technologiques, le reste étant assuré par l’emploi d’assez nombreux figurants tous castés à la même enseigne : la bêtise et la plouquerie. Là aussi, c’est bien joué : on se retrouve dans un film où semblent avoir été concentrés dans le même espace tous les figurants refusés dans les films hollywoodiens normaux ! Des gros, des moches, des abrutis et des gens comme vous et moi. SPIDERMAN 3, au hasard, fait le contraire. Il met la patate sur des décors de ville supposés somptueux. Il place des figurants qui ont tous l’air de sortir de Beverly Hills (la scène de tango dans le club de jazz, où chaque figurante sort d’un épisode de ALERTE A MALIBU et où aucune femme n’est en dessous du 90c !). Et question figurants, c’est la catastrophe, car ils sont utilisés, et encore, sont-ce des vrais ou des avatars numérisés, en plan d’ensemble. Quand on rejoint le sol (quant McGuire arrive au restaurant par exemple) les plans sont trop serrés pour qu’on voie quoi que ce soit. Au final, le film est plastiquement totalement désincarné et on a l’impression de se balader dans une ville de jeu vidéo où se baladent quelques maigres "personnages non-joueurs" comme diraient les rôlistes. Ici, c’est le contraire. Au lieu de concentrer les efforts techniques et la direction artistique vers le plan d’ensemble, IDIOCRACY met l’accent sur le "décor au sol", sur le théâtre des opérations des personnages. Le film paraît du coup assez luxueux, et la mise en scène est bien plus facile : car quand on porte l’effort sur le plancher des vaches, sur les décors et les figurants autour des personnages, ben on peut se permettre, puisque le décor est soigné et qu’il existe en dur, de spatialiser l’action ou le dialogue ! C’est tout bête. Les figurants, tous très très bien choisis (c’est un des délices du film, ce soin aux figurants et aux seconds rôles même les plus courts), marquent donc un étrange territoire du cinéma contemporain. Cet Amérique de ploucs comme vous et moi (j'insiste), rappelle, de manière encore plus extrême en quelque sorte, cette espèce de volonté utopiste forcenée des frères Farrelly de réintroduire les physiques ostracisés dans le champ de l’image ! Le sujet d’IDIOCRACY étant la masse et sa bêtise ou encore l’écrasement de l’individu par la Société, on comprend bien que ce soin dans le casting et cette volonté de faire rentrer de force dans le cinéma ceux qui n’y ont pas accès professionnellement est le choix juste, et même assez beau, du film.

 


Ceci dit, pour le reste, ce n’est pas non plus du Peter Greenaway ! La mise en scène est soignée, mais basique. Le montage est plutôt nerveux (on se sent assez écrasé par la masse de choses qui se passent pendant une grosse quarantaine de minutes) mais simple, sans trouvaille. Le cadre est correct. C’est donc une réalisation correcte et soignée, mais sans exploit. Ceci dit, le contexte est bien mis en valeur et les personnages sont très soutenus. On pourrait regretter par exemple de ne pas avoir quelque chose à la Jay Roach, qui réalisait un peu dans le premier AUSTIN POWERS sur le même mode idiot et incisif que IDIOCRACY (les deux films sont presque jumeaux) ce qu’on aimerait voir ici : plus de sens visuel, et plus de scènes jouant directement sur la mise en scène. Mais bon arrêtons de faire notre mijaurée et saluons quand même l’immense plaisir qu’est ce film.

 


IDIOCRACY scotche son monde presque tout le temps. La société occidentale de demain est devenue un cauchemar logique où enfin, le court-terme a pulvérisé le moyen et le long. Il en résulte que la ville moderne de 2500 ressemble à une espèce de quartier populaire désaffecté mais high-tech (paradoxe). Les rues sont des espèces de zones de semi-friche. Le niveau intellectuel de la population est catastrophique. Le langage, élément très drôle, le moteur du film, s’est appauvri dans une espèce de slang où l’onomatopée a autant d’importance que les trois mots qu’on réutilise à tout bout de champs (ce qu’on observe en France d’ailleurs depuis quelques mois… Après avoir vu le film, faites un tour dans la rue et vous verrez de manière accrue comment la communication non-verbale ou volontairement simplifiée du point de vue verbal a fait un grand bond en avant, par rapport à il y a deux ans par exemple. Lors du soir de l’élection, et n'y voyez absolument aucun message politique, des petits jeunes, près de chez moi, au lieu de bramer un slogan du genre : « Sarkolène, salaud, le Peuple te surveille et aura ta peau, je te sodomise », ont crié la chose suivante : « Sarkozy… Euh Euh (rires, accompagnés du rire entendu des gens qui entouraient le petit jeune en question ; connivence non-verbale) Sarko ! t’es qu’un… Hahaha ! Euh.. Sodomisé ! »). Luke Wilson se trimballe dans le film avec un accent et une expression tout à fait moyens du XXIème siècle, et du coup, perd énormément de temps et prend des risques qui pourraient s’avérer mortels car, 1) personne ne le comprend, et 2) son langage paraît tellement ampoulé qu’on le prend pour un, et je cite, «pédé ». Judge joue à fond cette carte, avec beaucoup de drôlerie. Si la population ne comprend pas les idées parfois simples de Wilson, c’est que leur langage est bloqué, que le mot a presque disparu et que toute espèce de nuance ou de discours incluant des conséquences dans le temps est tout bonnement impossible à comprendre. Bien vu.

 


Pour le reste, c’est un cauchemar à la Guy Debord ! La société est toute entière vouée au spectacle de masse. Le président des USA (formidable personnage, sans doute le meilleur président US de l’histoire du cinéma, joué par Terry Crews, un acteur tout bonnement phénoménal) est une sorte de grand black bodybuildé, accroc aux haltères, et il se déplace avec le peuple dans les stades où l’on propose des matchs de gladiateurs à 1000 contre 1 ! C’est le mythe de la démocratie proche du peuple, et même pire, égale au peuple, "enfin" réalisé ! Tout le monde est dans la même culture, tout le monde se distrait de la même manière, au même moment. L’économie du pays repose sur une seule société, complètement dépassée par les événements, et qui produit des produits de dernière nécessité sans aucune espèce de discernement. Ainsi, le pays est encore capable de produire du Fanta et des barres chocolatées, donc il ne fait que ça ! La communauté scientifique, plutôt que de régler des problèmes de récoltes, a beaucoup fait avancer la recherche sur la calvitie qui, je vous rassure, a presque disparue ! En fait, l’occident ressemble à ce que prédisait totalement, et avec un sens de l’anticipation soufflant, le groupe de rock synthétique SIGUE SIGUE SPUTNIK au début années 80 : le monde moderne construit son économie et sa servitude sur le jeux vidéo, le divertissement de masse (dont le sexe « vitrinisé », commercialisé et pour tous), l’appauvrissement de la pensée à quelques concepts cultes et fourre-tout totalement creux (celui de Matrice, par exemple, au sens keanureevesien du terme), et sur l’exploitation immobilière ! Le monde est devenu un système de slogans, et IDIOCRACY montre bien au final que les prédictions depuis Orwell se sont affinées. Big Brother est une marque, en fait, et la société s’est jetée à corps perdu dans sa propre prison, et avec le sourire encore !

 

IDIOCRACY décrit en ce sens, l’évolution rigoureusement exacte d’un monde où le pouvoir est placé dans la masse indivisible de la majorité, majorité trop occupée à consommer de la culture ou du fanta pour pouvoir faire autre chose, ou pour se sentir malheureuse. L’intérêt général et globalisé a gagné, et la population et les institutions ne forment plus qu’une masse informe et uniforme. Le fascisme se fait sans révolution ou prise de pouvoir sanglante, s’installant tranquillement par le langage et par la masturbation (et oui !), et avec, bien entendu, la bénédiction de tout le monde. Amen.

 


En plus d’être complètement dévolutionniste, IDIOCRACY démontre que la masse populaire est toute prête à réaliser son grand fantasme : être au pouvoir, fût-ce au détriment des intérêts basiques de la société. C’est dans cette volonté de tous à devenir des ploucs de caravane (cf. la géniale introduction du film), que le peuple réalise enfin son rêve : reprendre les leviers de décision aux élites, qui bien évidemment ont le nez de faire semblant de les lui donner. Voilà qui conduira, au nom de la majorité, à la destruction de l’idée de peuple elle-même au profit de l’idée de "masse plouque", et qui, il y a quand même une justice, détruira l’Elite elle-même. Si tu veux que Sarkolène sorte du Château, tape 1, coût total de l’appel 0,58 cts + 0,34 cts/minute, hors forfait).

 


« Peuple… Hahaha ! T’es que… Euh… Un sodomisé ! »

 


Fraternellement Vôtre,

 


Dr Devo.

 

 

 

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Vendredi 11 mai 2007

Recommander - Publié dans : Pellicula Invisablae

[Photo : "Evidence, Gloire et Beauté" par Dr Devo

d'après une photo de l'organiste canadienne Mélanie Barney]

 

 

Chers Focaliens,

Voici mon programme de la journée.


9h30 : rédaction de cet article, et mise en ligne
10h30 : pompes, tractions, relaxation.
11h : cinéma (AMER BETON)
13h : Méditation et MacDo
14h : partcipation à l'émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES sur Radio Campus à Lille (106.6FM), qu'on peut écouter en direct sur le net et sur le
site de Radio Campus, ou retrouver dès le lendemain dimanche jusqu'au samedi suivant, en téléchargement sur le site du Quotidien du Cinéma. J'ai vu les films suivants cette semaine : LOIN D'ELLE, CLERKS 2, SPIDERMAN 3 et AMER BETON... ça va être sportif !
15h : signature d'autographes.
15h03 : change la roue de ma voiture crevée avec un tesson de bouteille.
15h06 : enlève les menaces de mort sur mon pare-brise.
16h00 : conférence sur le curling à l'Institut Goethe de Lille
18h00 : laverie + supermarché.
19h09 : écoute de la superbe interview en deux partie et en vidéo exclusive du cinéaste et écrivain et punk dans son genre et ami personnel de Jean Rollin, et personnage (oui oui !) de livres de Jean Rollin et homme de culture:
Jean-Pierre Bouyxou sur l'excellent site SERIE BIS de notre ami Ludo Z-man.
20h02 : coup de fil à maman + lecture d'histoire
20h17 :dodo.

Clownement Vôtre,

Dr Devo.

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Samedi 5 mai 2007

Recommander - Publié dans : Mon Général

[Photo : "La Vie Est un Immense Fauteuil en Forme de Fesses"

par Dr Devo, d'après une photo tirée d'un spectacle de Laurie Anderson]

 

 

 

Chers Focaliens,

Vous reprendrez bien un petit peu de fesse ? Oui, merci mais juste une louche s'il vous plaît... Par ici, Monsieur, je vous mène à votre table...


IMPALED de Larry Clark (USA, 2007): La Bête dans la Belle...

Et, comme par hasard, quand on parlerait de sexe, de pornographie et d'art, il ramènerait sa fraise, le Larry Clark. En participant à DESTRICTED, Clark joue bien sûr à domicile. Larry Clark est une sorte de David DeCoteau trash. Le réalisateur/producteur de LEECHES!, ce qu'il le botte, c'est de faire un film d'horreur ou fantastique avec des superbes filles et surtout de beaux apollons. En faisant semblant de tourner des personnages de manière conventionnelle, on devine très bizarrement que ce qui l'intéresse, c'est de filmer des minets athlétiques en Calvin Klein ! C'est très étonnant (reportez-vous sur l'article concernant LEECHES!) nous les gars, si on veut voir ce que ça fait, un film dont le sex-appeal est normé à l'envers, c'est-à-dire vers nous, les mâles ! C'est très étonnant, et je crois que voir ce film, un des meilleurs de DeCoteau, c'est quand même se mettre pendant une heure et demie dans la peau d'une femme regardant le cinéma hollywoodien. Voir un homme-objet (mais pas seulement objet) être le produit d'appel de la séduction d'un film est une étrange expérience.
[En fait, parler de LEECHES! alors qu'on s'apprête à parler de IMPALED n'est pas forcément pertinent, mais j'avais envie de parler de David DeCoteau ce matin...]
Clark lui, ce qui l'intéresse, au fond, et je le dis avec humour car ça n'empêche pas le talent, c'est de voir des petits jeunes, garçons ou filles, faire des galipettes dans tous les sens. Quand il s'est adonné au genre fantastique dans TEENAGE CAVEMAN, là aussi, il y avait une nette propension à mettre tout le monde en soutifs et en boxer, et fissa, ce que le sujet permettait largement du reste. Et la pornographie, il s'y est déjà attaqué, à travers KEN PARK où, au travers d'une histoire scénarisée et avec une mise en scène de cinéma, Clark s'intéressait surtout au sexe, et ses jeunes acteurs, si on ne les voyait pas toujours nus (je me souviens d'un coït avec un garçon qui gardait son caleçon et une fille qui gardait sa culotte, techniquement c'était pornographique, dans le sens où les acteurs ne "simulaient pas". Il y avait actes sexuels sur plateau, donc pornographie). Je trouve que c'est aussi dans ce film que Clark s'est montré le plus faible. Est-ce à cause de cette volonté de faire un film "normal" avec des actes techniquement pornos ? C’est sans doute un peu vrai. Je me souviens d'une remarque très juste de Tournevis, notre collaborateur (que je salue d'ailleurs). Il me rappelait une scène de fellation où Clark en début de plan avait établi un cadre, pas laid dans mon souvenir en plus, et avait demandé à l’opérateur, toujours dans le même plan mais après un certain temps, de panoter la caméra vers le bas pour qu'on puisse voir le sexe de son acteur. La caméra panote, le cadre n'est pas très beau, mais plus que ça, c'est cette intention bizarre, recadrer in vivo, qui rendait mal à l'aise : comme s'il y avait là une certaine complaisance chez Clark. Le réalisateur a toujours été attiré par la chair fraîche, c'est sûr, et c'est son problème, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais dans ce plan et dans ce film, peut-être pour la première fois, Clark plaçait le sexe, ici "réel" en quelque sorte, avant la mise en scène, ou le film ! L'idée était donc dérangeante : la pulsion érotique passait avant l'esthétique... Erreur ! J'avais donc quitté Clark sur cette impression mitigée, ce qui, à mes yeux, n'enlevait aucun mérite à ses autres films.

IMPALED est une sorte de documentaire. Et Clark est peut-être celui qui est au plus près du cahier des charges de DESTRICTED. Le réalisateur a en effet passé une annonce dans un journal californien demandant à de jeunes garçons adultes, autour de la vingtaine, consommateurs de pornographie, s'ils voulaient bien passer une espèce de casting informel, une interview en fait, au cours de laquelle on leur poserait des questions sur la pornographie. À l'issue des entretiens, tous filmés bien sûr, et menés par Clark lui-même, le réalisateur choisira un des gars à qui on proposera de rencontrer des actrices pornos professionnelles. Lors de ces rencontres, ce n'est plus seulement Clark, mais le "lauréat" (je m'excuse par avance de ce terme) qui mènera l'entretien. Il sélectionnera ensuite celle avec qui il voudra avoir un rapport sexuel, et je choisis ce dernier terme avec soin, là, par contre.

Oui, dis comme ça, et c'est sans doute la vérité, le film de Clark paraît absolument provocateur. Je pense que le fait d'avoir découvert le film en salle en ne sachant pas du tout, mais alors vraiment pas, ce qu'était la démarche, que l'on découvre petit à petit, comme une chute par palier, dans cette perspective innocente, dis-je, donc, je crois que le film est sûrement plus violent, mais permet aussi de découvrir le dispositif sans a priori, ce qui n'est pas du tout une mauvaise tactique.
IMPALED est un film complètement hors-norme, certes, mais aussi ahurissant. Ce qui stupéfait votre serviteur, c'est l'absolue franchise de Clark, peut-être pas dans ses intentions sourdes (ça, je vous laisse juges), mais par rapport au film lui-même. Extrêmement construit sur le plan sémantique, IMPALED annonce très clairement et en toute franchise la couleur. Il s'agit de tendre la main à une génération ! Clark a 64 ans. Sa jeunesse, c'était les années 50-60. Au début du film, Clark le dit clairement à un de ses candidats : ce qui l'intéresse, c'est de voir comment s'est construite une génération de petits mecs qui sont nés dans un monde où l'industrie pornographique était déjà une institution ayant pignon sur rue. Clark veut comprendre, et mieux, voir et entendre (dans tous les sens du terme) comment on peut fonctionner dans un tel contexte, là où lui, dans sa propre jeunesse, n'a pas eu accès, et n'aurait pas pu avoir accès, au matériel pornographique qui circulait déjà à l'époque ("C'était impossible", dit-il). Et Clark va être servi ! Et nous, spectateurs lambdas, dix mille fois plus !
Les interviews sont effarantes, mais curieusement, le climat dans lequel elles se déroulent, est d'une extrême courtoisie. Clark pose des questions précises, et les jeunes y répondent avec un sérieux et une franchise impressionnants. Pour ceux d'entre nous qui ne consomment pas de pornographie du tout, nous avons l'impression de débarquer peu ou prou sur une autre planète bien sûr, mais assez calme, pas du tout dans un climat d'hystérie sexuelle telle qu'on aurait pu l'imaginer. Clark avance à pas calculés et pose exactement les questions-clés, parfois en ayant l'air de ne pas y toucher. À quel âge ont-ils commencé à voir des films pornos ? Dans quelles circonstances ? Pourquoi ont-ils répondu à l'annonce ? À quel âge ont-ils été dépucelés ? Dans quelles circonstances ? Que leur apprend le porno ? Qu'est-ce qu'ils aiment dans les films ? Quelles sont leurs habitudes sexuelles lorsqu'ils couchent avec une fille ? Etc. Et de temps en temps, Clark pose des questions plus anodines, moins graves en quelque sorte, mais qui, presque toujours, sont quasiment les plus pertinentes, car elles mettent en lumière certaines conséquences, certaines découvertes théoriques, sous des jours absolument terrifiants. Je m'arrête là quelques instants. La question qui amène les réponses les plus significatives et les plus violentes arrive comme par hasard (mais ce n'en est pas un). Clark demande à chaque candidat de se déshabiller. Et là, la même question revient. IMPALED est un film d'une effroyable violence, mais c'est dans cette question que Clark a été pertinent. Il a simplement demandé, une fois les jeunes nus, pourquoi ils rasaient ou tondaient leur pubis. Rien de plus, et tout bêtement. Le film contient une violence verbale de temps à autre, mais le ton, comme je le disais, est toujours courtois. Le film contient une certaine violence physique dans sa dernière partie, c'est aussi certain, et cette violence est multiple, on le verra. Mais dans cette simple question, plus anodine, moins cruciale que les autres, Clark montre à mon sens la "pertinence", ou plutôt "l’intelligence" de sa démarche. Cette question intervient à la fin du premier tiers du film. On vient de se "manger" toutes les questions que je donnais en exemple. Mais là, avec la question du pubis, Clark entérine tout ! Après tout, après le Verbe, on touche là, symboliquement et concrètement, à l'intimité totale de ces garçons. Là, dans leur corps, pour la première fois, on s'aperçoit CONCRÈETEMENT de la réalité quotidienne et crue qu'implique l'importance de la pornographie pour ces jeunes. Et Clark met le doigt avec force sur quelque chose de simple mais d'essentiel, et bougrement incarné bien sûr : loin d'être le simple divertissement anodin et "ludique" vendu, la pornographie transforme les hommes ! C'est une usine. Plus qu'un objet de consommation, c'est un moule, une norme. Nous venons de voir des garçons ayant tous des personnalités différentes, des looks souvent travaillés et originaux, des démarches et des systèmes de pensée qui ne ressemblent pas les uns aux autres, et là, en un instant, buck naked, que découvre-t-on ? Ils sont tous exactement pareils. Dans leur intimité la plus stricte, la plus secrète, dans leur chair même, ces jeunes gens sont absolument tous pareils. Le corps est devenu une nomenclature, une norme et, c'est le mot qui m'est venu pendant la séance, un uniforme. La pornographie a transformé le corps de ces gars en un uniforme, et les a normés avec plus de force, sans doute, (en tout cas avec le plus d'efficacité, car ces jeunes semblent, en apparence, libérés et libres, justement, de toute contrainte) que n’a pu en avoir leur éducation ! Ces jeunes mecs ont mis leur sexe et leur cerveau dans un moule ! Bien sûr, inspirés par les films qu'ils ont vus, pas un d'eux, même pas un seul, ne s’est pas rasé ou tondu le pubis... Clark n'est pas né de la dernière pluie et il sait très bien que le rapport à la sexualité fait partie de l'identité elle-même, la construit. Ces plans et ces sons, au moment où la question du pubis vient sur le tapis, sont absolument effrayants. Je sais très bien qu'un des sujets qui me touchent et qui revient souvent dans le cinéma américain est l'écrasement de l'Individu par la Société, par la violence du nombre qui écrase les identités propres. J'ai rarement vu un exemple aussi concret, et l'image est d’une violence, alors, complètement inouïe, d'une puissance insoupçonnée. Le vrai scandale est là, dans ce qu'a fait la Société à ces jeunes (et dans ce qu'ils se sont faits eux-mêmes), et vous l'aurez compris, ne serait-ce que pour ce grand moment de violence (qui n'en empêche pas d’autres dans la dernière partie du film), IMPALED n'est jamais une chose ludique ou une partie de plaisir, c'est un trou désespérant du monde. Âmes sensibles s'abstenir, donc.

Plus prosaïquement, le film de Clark dresse un portrait triste, banal et violent (encore !) de cette jeunesse. C’est la force de la première partie du film. On se dit, dans les premières minutes, que Clark a forcément entre les mains les individus les plus "motivés" par l'expérience pornographique. Et on découvre au film des interviews, et même parmi les plus abrutis de ces petits jeunes, une lueur complètement enfantine. Ces gars sont des gamins et pas de jeunes adultes. Ils semblent tous paumés, à plus ou moins grande échelle. Ils me rappellent un peu ces vieilles photos de gamins de douze ou treize ans qui travaillaient dans les mines ou dans les champs au début du siècle dernier : les faciès sont jeunes mais le regard est usé, déjà décati. Ici, c'est la même chose. Clark, pendant ce temps-là, compte les points. Et il met le doigt sur les tenants et les aboutissants de la consommation pornographique. Untel baisera ses copines en prônant la violence des rapports humains tels que montrés dans les pornos. Un autre sera sensible aux aspects de soumission de la femme, objet de plaisirs et en abusera sans doute. Untel se révélera complètement socio ou psychopathe. Un autre avouera sa fascination pour les femmes et leur plaisir (quand même !). Untel, et c'est un moment très touchant et d'une tristesse infinie qui montre bien que Clark sait aussi être d'une délicatesse réelle, et qu'il n'est pas dupe des enjeux sociaux à l'œuvre dans la société des teenagers, rapports eux-aussi violents mais qui ne sont pas présents dans le microcosme qu'est le film, Untel dis-je, participe au casting du réalisateur simplement pour perdre sa virginité. [C'est un joli moment qui rappelle aussi qu’un des enjeux du porno réside dans le fait que beaucoup, pour des raisons sociales (le look, le physique notamment), n'ont pas accès, tout bêtement, à la sexualité, thème très peu souvent abordé je trouve, et qui pourtant me semble absolument primordial dans la vie sexuelle ET affective d'un jeune individu... Les lecteurs et lectrices de Matière Focale qui ont la chance d'être gaulés comme des dieux me pardonneront cette parenthèse !].
Des gars perdus, des petits anges abîmés. Et des choses qui choquent par leur absence. Chacun fait ce qu'il veut avec ses fesses, bien entendu, et encore heureux (!), mais on note un certain nombre de faits que ces jeunes n'évoquent jamais. Pas une fois ne sont prononcés les mots "parents", "femmes" ou le mot "couple" par exemple. Pas une fois on ne parle de sentiments, même affectifs sans être amoureux. Pas une fois le mot "masturbation" (la pornographie est vraiment une activité de consommation sociale avant d'être le lieu de plaisirs qu'on nous vend). Rien sur la jouissance ou le plaisir, ou presque. Les mots du vocabulaire affectif n'arriveront, et encore, pendant un acte sexuel extrêmement normé et rendu artificiel par l'expérience documentaire elle-même, qu'avec la présence de l'actrice porno, et uniquement pendant l'acte, mais ce seront les rares mots de dialogues (ce dialogue semble directement sorti du doublage d'un porno !), lors de cette séquence mécanique. C'est une société de vieux jeunes ou d'adultes infantiles qui nous est présentée, une génération perdue d'une tristesse sans borne. Et qui n’ont finalement aucune éducation (au sens de "parcours" aussi) sexuelle. Il faut voir quand même ici et là comment Clark essaie de dire des choses simples, évidentes pour tout un chacun. Je pense par exemple à ce gars qui pense que son sexe est minuscule. Evidemment, comparé aux standards monstrueux de l'industrie...

La deuxième partie du film, c'est celle du casting des actrices pro par le jeune sélectionné lui-même. C'est aussi là le moment le plus mécanique du film, et c'est bien logique. Clark fait alors se confronter l'univers fantasmé des jeunes pornophiles à celui des actrices, qui n'est rien d'autre qu'un univers du travail. Conditions de travail, fréquence des jours de labeur, dessous techniques de certaines pratiques. Là aussi, malgré leur "professionnalisme" (elles sont là en V.I.P, et aussi en tant que travailleuses, et donc elles sont en représentation), on sent, surtout chez certaines, qu'elles sont usées et brisées, mêmes si elles sont jeunes. Mais curieusement, on a aussi le sentiment net que ces femmes sont des adultes, elles. Et pour cause, se dit-on, ce sont des ouvrières, elles sont dans le monde du travail, ce qui change bien les choses.
La toute dernière partie, c'est la scène de sexe entre le jeune et l'actrice qu'il a choisie. Ça se passe de tout commentaire. Cette scène pornographique tournée là sur le pouce pour ainsi dire, est monstrueuse. Pas de musique, pas de dialogues post-synchronisés, rien que le mouvement, et là aussi le labeur. C’est un travail. Le jeune "travaille" sa partenaire, on a l'impression que la séquence dure éternellement et que la jouissance, triste, ne viendra jamais. Il faut un temps infini à ce jeune pour arriver à terminer. De son côté, l'actrice une femme d'une quarantaine d'année, encore très bien conservée, elle, travaille. La servilité est mécanique, mâtinée, il faut bien le dire, d'un jeu d'actrice (sourires, amabilité, mise en confiance, mais le tout dans des proportions trop marquées pour ne pas être la marque du professionnalisme). On s'aperçoit alors de deux choses. Faire du porno est une activité qui, sur le simple plan physique, broie les corps et les violente de manière insoutenable. Et d'autre part, cette partie de jambes en l'air glauque met en lumière de manière évidente le fait suivant : comme le dira Gaspar Noé, mais dans un tout autre contexte, je ne fais que reprendre ses mots et les détourner, "on baise seul". Arrivé au bout de son fantasme, le jeune homme ne fait que se masturber quasiment. Il aurait une poupée gonflable entre les mains que cela ne changerait sans doute pas grand chose. Qu'il ait choisi une femme qui a quasiment l'âge de sa mère, plutôt que celles qui ont le sien, rend la chose encore plus triste.

Il y a évidemment quelque chose de dérangeant dans la démarche de Clark. Mais en même temps, le réalisateur, avec rigueur et sans vergogne, démonte tous les enjeux de la consommation pornographique qu'il dévoile sans fard, dans la banalité la plus quotidienne. Filmé au camescope, sur un divan dans une salle aussi minuscule que ma chambre, Clark insuffle à son film un élan assez nerveux, notamment grâce au montage (pas toujours assez tendu à mon goût d'ailleurs). Il insiste aussi de manière ostentatoire sur les conditions du tournage (on entend souvent la voix de ses collaborateurs dans les pièces avoisinantes), et rien au final ne nous convainc de l'aspect documentaire ou pas du film. Ça pourrait très bien être une fiction ! Le virtuel rejoint le réel, ce qui est somme toute assez logique. [Je pensais aussi que certains personnages du documentaire, si c'en est un, sont à la limite de l'actorat. Ce qui ne me dérangerait pas !] Le film en l'état est en tout cas le plus violent de Clark. Pour ma part, j'aurais sans doute raccourci quand même un peu les interviews des actrices. Sans militantisme, et sans cacher, sans doute, une certaine fascination pour cette génération qui l'intrigue, Clark signe là un portrait quasiment inhumain, et pourtant sans doute commun, du sexe. Mais dans sa volonté de montrer la réflexion en cours, de démonter le meccano pornographique avant de se mettre au charbon, Clark fait aussi preuve d'une certaine honnêteté. Le film n'est en tout cas pas spécialement aimable et laisse au spectateur, à moi en tout cas, le sentiment d'une ultra-violence qui pourra dans certains cas je pense, faire penser que c'était là une drôle d'idée de mettre ce film à cet endroit là, en plein milieu de DESTRICTED, tant on se sent épuisé à la fin de IMPALED. Il va être dès lors très intéressant de voir vers quelle direction Clark va se tourner pour ses prochains films. Plus qu'un cinéaste de la fascination sexuelle, Clark est, faut-il le rappeler, un cinéaste de la violence.


WE FUCK ALONE (france-2006): Le Cerveau qui Voulait Jouir...

Allez, je bouscule la chronologie de la séance, et propose de suite le dernier film de DESTRICTED. Là aussi, c'est un choix curieux. Voir DESTRICTED est quelque chose d'assez dense, qui consomme parfois beaucoup d'énergie, et finir par le Noé est, encore une fois, une étrange idée. Beaucoup n'ont plus d'estomac à ce moment de la projection, et pour ma part, lors de la séance, j'ai assisté au départ (bruyant d'ailleurs) de 15-20 personnes, soit les deux tiers de la salle. Et bien tant pis pour eux ! Ils ont loupé quelque chose d'intéressant.

Dans un tout autre style et dans le cadre de la fiction, Noé non plus, et tant mieux, n'y est pas allé de main morte ! S’il rejoint beaucoup de ses collègues dans la mise en place d’un dispositif imposant et solide (Barney, Brambilla et Prince comme nous allons le voir), Noé sait aussi faire avec WE FUCK ALONE (dont par chance j’ignorais le titre à la projection, ce qui fut un certain moment d’émotion lorsque le carton final est apparu) un film assez troublant qui arrive à trouver sa respiration hors de sa structure et par elle, justement. [Ce qui est toujours un peu limite, et qui fait aussi le charme de certains films de Matthew Barney, qui lui joue carrément sur cette frontière !].

Dans une chambre d’adolescente, une jeune femme nue, brune, maquillée en lycéenne, se caresse. Elle utilise notamment comme compagnon de plaisir un gros ours en peluche dont elle glisse la tête entre ses cuisses. Curieusement, sur un meuble, est posée une petite télé qui diffuse une bien étrange scène…
Il s’agit d’images en gris et noir (position «nightshot » de la caméra vidéo, ou plutôt une stylisation qui y fait penser), tournée dans une espèce de cave. Un homme fait assez sauvagement l’amour à une femme dont on ne sait pas si on la force. L’ambiance est quasiment glauque, le rapport sexuel est très tendu (sans jeu de mot), empreint, sans qu’on puisse mettre complètement mettre le doigt dessus, d’une certaine violence, très stylisée. Film porno amateur ? Snuff movie ? La femme souffre-t-elle ? Pourquoi cette soumission ? Dur à dire…
Dans une autre pièce. Il s’agit d’un petit appartement. Un homme d’une trentaine d’années se masturbe en regardant cet étrange film pornographique sur sa petite télé. Le montage alterne alors, en de compliqués mouvements d’appareil (ça n’arrête pas, yummy yummy !) le passage dans ses trois espaces, revenant à la jeune fille seule, passant dans cet étrange porno, et revenant dans l’appartement du gars qui se masturbe (ordre très variable d’ailleurs, pas de règle). Après s’être simplement masturbé, le type dans son appartement sort sa poupée gonflable (brune) et lui fait l’amour dans toutes les positions, et va jusqu’à menacer celle-ci (la poupée) avec un revolver. Le film porno à la télé change d’aspect et de photographie, et tout en restant très étrange, il change de statut…

Noé, comme à l’accoutumée, et c’est tant mieux, a choisi un dispositif de mise en scène très marqué. Mouvements de caméra rappelant les transitions de IRRÉVERSIBLE, photo à la Benoît Debie (ou peut-être même de lui, je ne sais pas, mais ça ne m’étonnerait pas), et espaces abstraits. La bande-son, très travaillée, contribue avec efficacité à l’ambiance dérangeante puis étrange du film entier. Elle produit des bruits bizarres, un bébé qui pleure comme dans la pièce d’à côté (chez la jeune fille et chez le gars qui se masturbe), pulsations, etc. Je vous laisse découvrir ça, c’est délicieux. Et puis, cerise de la taille d’un tractopelle sur la délicate gaufrette, Noé a choisi de réutiliser un procédé qui lui plaît pour la photographie. Pendant tout ce long court-métrage, l’image est interrompue sans cesse par un effet stroboscopique, non pas blanc comme en discothèque, mais noir. Comme si vous battiez des paupières à assez grande vitesse ! C’est très étonnant, et justement, voilà qui rend le battement de paupières du spectateur assez ludique et très sensuel ! [Rappelons que Raul Ruiz dit que chaque spectateur refait le montage du film en clignant des yeux et en rajoutant ainsi des images noires ! Ainsi un film vu deux fois n’est jamais tout à fait le même film ! Je souscris évidemment à 100% à cette théorie absolument exacte et pertinente !] Ainsi, c’est du lourd, c’est beaucoup de parti-pris que ce WE FUCK ALONE.
 
Le résultat, une fois plus chez Noé, est complètement admirable. Le parti-pris est couillu (sans jeu de mot, là non plus), les idées sont très marquées, mais l’expérience est assez subjuguante. L’effet stroboscopique, la narration du film, se fondent complètement avec le montage, très sensuel au sens propre. Le montage d’ailleurs, et le cinéma, n’exploitent pas assez cette piste bien qu’on en voit de beaux exemples sans cesse dans L’ARCHE RUSSE de Soukourov (qui d’ailleurs est encore en compétition à Cannes et va encore repartir les mains vides, comme d’habitude !), le montage, dis-je, est très précis et très mouvant, car il est allié sans cesse aux mouvements de caméra. Si le dispositif construit un plan-séquence fantasmagorique, les basculements de point de vue qui ne cessent jamais, même dans une seule pièce, le film fait, par conséquence, du montage par l’incessant recadrage induit par ces mouvements. Et ça, faire du montage in vivo par les mouvements de caméra puis reprendre la main par le montage en post-prod, est un processus riche, poétique et offrant d’infinies possibilités, que j’adore. On peut donc faire du montage en filmant ! Qu’on se le dise. Rien que pour ça, on peut aller voir le film !
Et puis, il y a la narration, comme toujours chez Noé (et c’est la marque des grands), qui est extrêmement liée et soumise à la mise en scène, qui décrit ici, comme chez Barney d’ailleurs, un espace fantastique et onirique très étonnant. Le poste de télé avec son étrange film porno (qui d’ailleurs change d’aspect en cours de route, c’est très bien vu sémantiquement) fait le lien entre les deux personnages se masturbant. Ainsi, on a deux personnages, et donc deux cerveaux, mais aussi trois lobes pour ainsi dire (chambre de la jeune fille, film porno télé et appartement du mec). Le fantasme qui n’est jamais directement lié entre les deux personnages est alors quelque chose de mouvant, d’incertain et de changeant au fur et à mesure des auto-caresses. Comme si la séance de plaisir, de chaque partie, modifiait le déroulé de l’autre, et changeait aussi une espèce de lieu commun du fantasme (le film porno). Noé casse l’ordre des changements de pièces et introduit de manière impressionniste les changements de nuances, de tonalités. Très vite, c’est le film lui-même (et donc la réunion des trois espaces) qui devient LE fantasme global, peut-être partagé (mouais, loin d’être sûr ça…), en tout cas simultané. D’après là où on se place avec Noé, les points de vue changent, certes, mais l’expérience semble commune. Le changement de ton du film porno vient perturber superbement le cloisonnement des espaces, change la donne largement. Reste au final dans ces confusions, dans cet enchevêtrement coulé de sentiments et de sensations, la certitude que l’homme et la femme baisent effectivement ensemble, d’une étrange manière. Bien vu ! Quand on fait l’amour, on baise effectivement seul, ou au moins "à distance". Très belle idée, rarement exprimée. La pénétration a lieu, et donc le coït aussi, dans le poste ! C’est bluffant, et précis.
On note également des gourmandises absolument délicieuses, comme ce plan sur la télé qui bascule sur son axe. Au bout d’un moment (et ça colle parfaitement avec le sujet), l’image dans le poste bascule aussi, la caméra de Noé s’immobile, et le plan dans la télé continue de basculer pour se remettre dans le bon sens ! Que c’est magnifique ! Ça, oui, ça c’est de la narration et c’est de la mise en scène, parmi les plus gourmandes. Dire quelque chose dans un film, c’est d’abord travailler la forme !
Et bien moi je dis qu'on a beau le critiquer comme de bien entendu et de plus en plus, le père Gaspar Noé, son parcours est de plus en plus impressionnant, et je ne veux pas être mauvaise langue, mais c’est quand même un sublime sans-faute ! Ce type est un de nos plus grands cinéastes sans aucun doute. Bravo, bravo, bravo !


HOUSE CALL de Richard Prince (USA, 2006) : Oui, Bonjour, C’est le Docteur...

HOUSE CALL est la fabuleuse surprise de ce DESTRICTED, non pas que les autres films soient forcément tous en dessous, mais dans le sens où je ne connaissais rien et donc n’attendait rien de Richard Prince. Prince a en fait réutilisé un ou des vieux films pornos des années 70/80 (80 probablement), pornos alors tournés en pellicule et qu’il s’est fait projeter, je pense. Il a re-filmé ça au caméscope en recadrant toutes les images. Enfin, dernier processus que j’utilise moi-même beaucoup et que j’adooooooore, il a repassé son montage sur son écran de télé qu’il a filmé en plan fixe ! L’image est sublime : couleurs chatoyantes de la pellicule de départ ici déformée par la captation vidéo primaire puis secondaire, et encore perturbée par le tramage de l’écran de télé, c’est superbe. Côté son, c’est également superbe. Prince a composé la musique (omniprésente) lui-même. Elle est très prenante, très belle, déconstruite au possible, presque bruitiste. C’est déjà très beau mais en plus, Dieu bénisse Prince ( !), le réalisateur a eu l’idée magnifique et qui vaudra à lui et à sa descendance pour 777 générations le paradis sans discution, d’enregistrer la musique sur le master final en direct, en passant les morceaux sur sa chaîne, dans son appartement, sans rien ré-équaliser ! C’est très très beau, et totalement conçu pour ! Bravo !
Vous imaginez que j’étais déjà complètement bouleversé. Et en plus, le résultat est passionnant. Prince commence par nous montrer une séquence deux fois de suite pour expliquer PAR LA MISE EN SCÈNE (et par le montage) comment il va fonctionner. Il s’agit d’une scène où une femme nue touche ses seins, allongée dans un transat au bord d’une piscine, tout en se mettant de la crème solaire. Puis elle se lève et se donne du plaisir et caressant ses seins de nouveau. Prince passe une première fois la séquence, puis la repasse, mais attention, accrochez-vous, en recadrant différemment la scène, et en changeant un peu le montage ! La scène a changé de statut, et Prince a expliqué sa méthode. C’est classe.
Une fois les présentations faites, le film peut démarrer. Il s’agit d’une scène classique de porno. La jeune fille complètement nue appelle le docteur. Celui-ci débarque, l’ausculte et la femme lui met la "main au panier" comme on dit. La suite voit alors une scène d’examen médicale très ludique, avec divers attouchements et gâteries, puis finit par un rapport sexuel complet en bonne et due forme, car le docteur n’est pas farouche non plus !
C’est très beau, et là aussi, cadrage et montage sont mères de vertu et de beauté ! Prince détourne la séquence initiale, la transforme à son goût, la recadre souvent de manière serrée mais sans oublier l’échelle de plans (chapeau car c’est quand même un film porno), et transforme, sans jamais cacher que le film est pornographique (on voit donc les sexes et autres organes sous toutes les coutures) le film porno de base en quelque chose d’autre. C'est-à-dire que le film garde son statut pornographique, stricto sensu, mais devient aussi une vraie séquence sensuelle et belle sur ce couple faisant l’amour. C’est très troublant, à la fois trivial et superbe. Et Prince s’attache beaucoup à montrer le plaisir, l’extase, la jouissance en plus du côté strictement mécanique de l’acte. Je pense notamment à ce point de montage magnifique qui fait s’enchaîner un gros plan très vulgaire où le docteur introduit un thermomètre dans l’anus de sa partenaire (c'est pas palace !), suivi d’un plan sur le visage de celle-ci absolument magnifique, filmée comme une icône religieuse ou quasiment. HOUSE CALL devient au fur et à mesure très émouvant. Il prouve aussi ce que nous répétons ici : le film pornographique n’est quasiment jamais, à une ou deux exceptions près, une œuvre d’art, et d’autre part, on peut quand même en faire du cinéma et en faire une histoire avec un point de vue fort. Ici, le spectateur se trouve dans un entre-deux, un no man’s land étonnant entre le support de départ (peut-être ancien support de désir d’ailleurs !) et l’acte sexuel banal (de la vie de tous les jours, allais-je dire). Le film possède donc une charge érotique assez impressionnante.
Le son, je le rappelle, est magnifique, quoique rentre-dedans. Prince, malicieusement, se permet même d’enregistrer le son du changement de la cassette ! Mr Prince, vous êtes délicieux ! Très beau film. On veut en voir d’autres.


DEATH VALLEY de Sam Taylor Wood (USA , 2006) : Eloge du Branleur

Et enfin... [Je précise que pour cette deuxième partie d’article, je n’ai pas traité les films dans leur ordre de projection !] Et enfin, DEATH VALLEY. Je ne sais pas comment Sam Taylor Wood, que je ne connais pas et qui vient du clip apparemment (Kylie Minogue !) s’est retrouvé là. Fils de producteur ? Jet-setteur ?
En tout cas, je ne vois pas pourquoi il fait partie de DESTRICTED.

DEATH VALLEY montre en plan de demi-ensemble une zone semi-désertique. La caillasse au sol. Le ciel bleu au dessus, et au fond du plan, des montagnes. Un mec arrive en t-shirt et jean, s’agenouille, défait a moitié son pantalon, et… se branle ! Le tout est fait en un seul plan fixe, le cadre ne bouge pas, et est capté en temps réel, soit sept ou huit minutes.
Ben voilà, c’est tout, c’est la fin de ma critique. Je suis au chômage technique. Lumière sans intérêt, cadre même pas beau et d’une banalité à pleurer. Rien de notable dans le son. Ce film n’a rien. Rien. Rien. Rien. Même pas l’intérêt virtuel d’un dispositif ou d’une position symbolique sur ceci ou cela. Ça n’aurait pas sauvé le film, mais bon…
Il est évidemment complètement détestable de voir quelque chose qui soit aussi vide. Ce film n’en est pas un, c’est un happening théâtral sans intérêt. Je trouve lamentable qu’un producteur puisse investir là-dedans, tant c’est nul. Un film qui se fait, c’est dix qui ne se font pas. Sam Taylor Wood vole la place de quelqu’un d’autre. C’est donc complètement détestable, ça alourdit une projection déjà dense (presque deux heures de film quelquefois pas faciles), et ça m’a rendu absolument furieux, bien sûr, car je suis quelqu’un d’absolument honnête. Je suis grand admirateur de Warhol, qui a aussi joué sur les limites extrêmes des films, j’ai un respect total pour tout ce l’art compte de punk. Mais je ne peux pas supporter qu’on nous fasse les poches, qu’on fasse celles de réalisateurs qui n’attendent qu’une chose, avoir la possibilité de s’exprimer par leur art, et qu’on prenne le spectateur pour un total mongol. Comment les producteurs de DESTRICTED et le distributeur ont-ils laissé passer ça ? Sans doute pour éviter des poursuites judiciaires en cas de non-diffusion. De toute manière, cette chose sur support audiovisuel est vulgaire, arriviste, et ne mérite qu’une seule place : la déchetterie. Sortez le clown !
[Je râle souvent pas mal de films me mettant en colère pour les raisons que je viens de nommer, et aussi à cause de la mise en scène, mais là je crois qu’on a la plus belle saloperie depuis que Matière Focale existe !]
 

Et bien voilà, nous avons fait le tour. Je rappelle pour ceux qui n’avaient pas suivi que les autres courts-métrages sont traités dans un article indépendant : cliquez ici !

Au final, DESTRICTED est une compilation dense mais passionnante. Et malgré mes deux énormes réserves (enfin, ma réserve du BALKAN EROTIC EPIC et mon coup pied aux fesses sur MORON VALLEY), et celles que d’autres pourront justement émettre, il y a largement de quoi manger dans DESTRICTED, et de manière riche et variée en plus. C’est donc, globalement et largement, une vraie bonne surprise !


Sexappealement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Jeudi 3 mai 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Bubsy Pornography" par Dr Devo et Bertrand du site Multa Paucis]

 

 

Chers Focaliens,


Si la pornographie (oui, je sais, moi aussi je trouve que ça commence bien...) a un intérêt, c'est bien de faire monter l'audience des sites, surtout ceux en voie de perdition, et c'est dans cette optique, pour redonner un coup de fouet à Matière Focale, que nous avons décidé, Dr Devo, ma personne et moi-même, d'aller voir DESTRICTED et de revenir à un nombre d'articles décent par semaine !

Je ne pense pas qu'on ait parlé sérieusement (ou pas sérieusement d'ailleurs) de pornographie dans ces pages, et voilà qui manquait, ou alors pas du tout, à Matière Focale. Nous sommes servis sur un plateau avec ce DESTRICTED qui est ouvertement, je cite, "une exploration des frontières entre pornographie et art", comme l’a dit le carton d’introduction en début de projection, ce qui me fit dire à mes voisins de siège ce spirituel : "Tiens, ils nous affichent le dossier de presse à l’écran avant de voir le film, maintenant ?", réplique immédiatement suivie par des petits ricanements sotto voce, mais cinglants, très attendus et vraiment snobinards, comme cela se fait quand on est quelqu’un d’important dans le bizness. Et Dieu sait que je le suis, du moins c’est ce que je suppose, sinon qui irait se lever trois heures plus tôt pour vous pondre un petit article, hein ?
Mais cessons cela. Du sexe, de l’art, de la vidéo, du porno, sept courts-métrages, c’est cela DESTRICTED. Alors, suivez-le guide, je vais vous montrer...


HOIST de Matthew Barney (USA-Brésil, 2006) : J’ai Reçu Dali en Héritage…

Matthew Barney, auteur du fameux cycle CREMASTER que j’avais vu il y a deux ans en salles, et c’était globalement très beau, voire insoutenable de beauté par endroits, a deux avantages : c’est un cinéaste malin, d’une part, qui fait des choses très belles, et de l’autre il n’a pas besoin de réveil puisqu’il vit avec Björk, la Jack Lang islandaise (au passage, je t’embrasse, ma cocotte). Pour ceux qui ne connaissent pas, voici comment travaille Matthew Barney.
Barney est une sorte de petit malin. Beau comme une statue grec, il était déjà mannequin dans sa jeunesse, en parallèle avec sa carrière professionnelle de footballeur américain. Quand vient l’âge de la retraite, il met en place un système malin. Il crée des objets fantasmagoriques bizarres mais ultra-design, issus d’un univers froid, à la limite du kitsch, et très inattendus. Puis il fait ce qu’il a envie de faire : des films ! Et pour les financer, il expose dans les musées ses fameux objets, puis les vend à des prix exorbitants ! Faire venir une expo Barney coûte la peau des fesses (faire venir ses films aussi d’ailleurs !), et les objets, très appréciés de l’intelligentsia économique et culturelle, sont également achetés pour des sommes complètement folles. Très vite, Barney peut faire un nouveau film, pour lequel il créera d’autres objets, etc… De fil en aiguille, et sa belle gueule, et son mariage avec la chanteuse de zouk islandais Fjörd qui a dû bien aider à la chose, Barney est devenu très apprécié de tout ce que le monde de l’art compte de branchouille, et en gagnant en popularité, le Barney a gagné également en moyens… Bien joué, p’tit gars !
Si le gars est malin comme un singe, et bien, il faut l’avouer, ses films sont absolument sublimissimes ! Il faut savoir être honnête, et Barney est plus qu’un businessman ou un homme du monde, né avec une pièce de tissu en or dans la bouche, c’est également un cinéaste remarquable ! Beau, pété de thunes pour 777 générations, un appartement en plein Manhattan grand comme le shopy au bout de ma rue, la gloire, et tout le reste, cinéaste vraiment original, Barney est un personnage vraiment répugnant ! Mais comme nous nous le disions avec Bernard RAPP récemment, il se pourrait, et c’est une hypothèse, mais il se pourrait fort bien que le gars ait peu d’humour ! [Ce n’est pas prouvé, en fait, mais probable…] Alors qu’ici, nous, à Matière Focale…

Dans une pièce étrange et fermée (un caisson ? la cale d’un bateau ?), un homme mi organique mi végétal est allongé. Nous ne voyons que son sexe. Tandis que nous entendons les grincements sourds de la pièce et quelques bruits qui semblent venir d’un extérieur lointain, nous assistons à un spectacle rendu étrange par la longueur de ce plan : le sexe de l’homme-chose grossit au fur et à mesure. Il semble d’abord bouger, sorte de grosse limace improbable et abstraite, puis, au gré des sons qui le motivent, il gonfle très sûrement mais absolument lentement. Le tout durant bien 4 minutes, facile !
Ensuite. Des ouvriers sur un chantier, en pleine nuit, images qui semblent volées au caméscope. Ils s’affairent autour d’une grosse machine-camion à l’arrêt mais dont les moteurs vrombissent à plein régime. Apparemment, la machine-camion est un dispositif qui demande l’attention. Alors que les roues de l’engin commencent à quitter terre, nous nous apercevons qu’un ouvrier pilote le dispositif dans une cabine située dans la partie haute dudit camion.
Ensuite. Fin de l’éjaculation pour le sexe de l’homme-chose.
Ensuite. Alors que la caméra parcourt les entrailles de la machine, nous retrouvons l’homme-chose caché et suspendu près d’un essieu qui tourne à plein régime. Sur l’essieu une matière plasto-blanchâtre, comme une espèce de préservatif énorme et épais. L’homme-chose commence à se masturber en frottant son sexe contre cette partie protégée de l’essieu.
Dehors, on comprend mieux le dispositif. Les ouvriers auraient déployé une énorme grue, dont le mat s’élance à des dizaines de mètres vers le ciel d’encre, machine qui soulève le dit-camion dans lequel se trouverait l’homme-chose. À moins que la grue et le camion ne soient qu’une seule et même machine. L’homme-chose continue à se frotter pendant ce temps-là à l’essieu de la machine, dans un univers remplis de sons sourds métalliques, et de bruits de moteur…

Ça commence bien. Comme à l’accoutumée, Barney met en place un dispositif abstrait, injustifiable et assez complexe, ou alors rendu complexe par la mise en scène. On est d’abord surpris de ce long plan d’introduction, celui où le sexe gagne lentement l’érection, plan bizarre qui s’abstractise très vite au bout d’une vingtaine de secondes (alors que le cadre ne bouge pas !). On regarde alors, finalement, une forme, une chose, peut-être animale, dont on serait bien embêté de dire ce qu’elle représente (je grossis le trait). Inhabituel chez Barney, le son guide ce plan, le sexe semblant se mouvoir grâce aux influx sonores ! Nous sommes soulagés ensuite de voir que le film n’est pas un plan fixe. HOIST ressemble bien aux travaux CREMASTER. Même recherche d’une esthétique alambiquée qui ne ressemble à rien (c’est un compliment), fétichisme maniaque des lieux, objets, et aussi dans la manière de nous expliquer le dispositif, tellement étrange qu’il ne saurait jamais tomber dans le dispositif audiovisuel d’art contemporain, et acquiert très vite le statut de fiction propre : Barney nous raconte des histoires !
La vidéo est très léchée, dans des tons beiges et marrons, assez beaux mais aussi moins flamboyants que ce nous avons vus dans CREMASTER. Lorsque Barney commence à nous montrer la grue-camion, je me dis : "Oh, tu le sens venir le petit montage alterné des familles ?". C’est une constante chez le réalisateur (et à mon avis un des facteurs concrets qui fait qu’on ne puisse pas éventuellement entrer dans ses films, même si ces montages alternés sont toujours assez beaux et malins). C’est un peu le cas, il faut bien le dire, là encore. Mais je fus surpris. D’abord parce que lorsque nous découvrons l’homme et son essieu, la séquence est introduite par une série de mouvements de caméra absolument magnifiques et resplendissants, et découpés en plus de ça. C’est dans ces mouvements, dans le corps même de la machine, qu’est toute la sève du film de Barney. On assiste là à un spectacle hallucinant, fait de plans qui semblent complètement inédits et incongrus dans ce qu’ils nous montrent, certes mais aussi dans le cadrage vraiment magnifique.
Cette série de plans introductifs dans la machine (et aussi ceux de conclusion, toujours dans la machine), deviennent une entité en soit, et cassent un peu la logique de montage alterné. Car il se passe en fait deux choses. Certes, toutes les actions, dans la machine ou à l’extérieur avec les ouvriers, se passent en même temps, mais la logique barneyenne est largement bousculée, car en fait, et la série de plans vagabondant dans les entrailles de la machine et dont je viens de vous parler le permettent, ne joue pas le rôle de "liant", comme dans les CREMASTER (où un événement-incident principal lie les actions simultanées). Ici, pour la première fois peut-être, ces mouvements de caméra vont jouer le rôle de séparateurs. [Cette séparation est aussi due au montage qui est plus claustrophobe, moins ouvert que d’habitude.] L’extérieur, le camion-grue, les ouvriers, et l’homme chose à l’intérieur de la machine sont des espaces presque clos… Et c’est drôlement malin dans le sens, cette fois ! La structure rejoint la narration, et Barney fait en fait autre chose et s’intéresse à brouiller les pistes, ou plutôt à explorer les extrêmes qui se frôlent : intérieur/extérieur - on serait dans un jeu de poupées russes déréglé mettant en scène : le cocon masturbatoire à l’intérieur de la machine, puis le camion-grue à l’extérieur, puis le cosmos lui-même, c'est-à-dire la boîte du monde qui contient les deux précédents ; plans assez longs/ plans courts, contenu/contenant, et enfin grand/petit, ces deux derniers aspects étant introduits par un plan en contre-plongée sur la grue qui s’élève dans le ciel, grue que forcément Barney a peinte en noir. Le pénis de l’homme-chose et la grue, parallèle grossier sur le papier, mais assez beau en projection qui finit de mêler une vision dalinienne du cosmos, dans une confondance (si je veux !) des temps et surtout des espaces qui sont, je trouve, assez proches de l’univers que Dali construisait dans
IMPRESSIONS DE HAUTE-MONGOLIE (et qu’on retrouve dans les livres magnifiques et drôlissimes de l’espagnol). Comme Dali, Barney estime que le cosmos est contenu dans un atome du stylo bic, et que l’infiniment grand et l’infiniment petit se contiennent l’un l’autre. C’est dans cette fraternité de concept que Barney surprend le plus : le montage alterné des CREMASTER, qu’on retrouve ici en partie, est mis au service de quelque chose de plus grand, et qui le perturbe ou plutôt le fait muter. Pour la première fois peut-être, le montage casse son alternance et vise plus haut : réunir les espaces antagonistes et construire le film autour de deux points, la construction physique d’un lieu impossible, et une exploitation des collages d’images et de sons qui est vraiment incongrue et fonctionne par elle-même. Comme si le film respirait plus de lui-même, enfin délivré, même partiellement, du montage alterné. Celui-ci n’est plus le héros du film. Barney attaque directement la juxtaposition d’images hétéroclites, bref, il s’attaque vraiment à la grammaire du cinéma en essayant de trouver une nouvelle "métaphore" comme disait Cronenberg. C’est une piste que déjà Barney explorait dans un de ses CREMASTER (mais je sais plus lequel) à savoir le plus beau, celui avec le ballon dirigeable au dessus du terrain de foot.
Notons enfin que le son est absolument essentiel dans la construction de l’espace et de la narration du film. Gageons que Barney continue comme ça dans ses prochains films. Il touche peut-être quelque chose du doigt avec ce HOIST !


BALKAN EROTIC EPIC de Marina Abramovic (Yougoslavie, 2006) : L’ami se terre, des voix vulgaires...

Bon, on va essayer de faire plus rapide qu’avec monsieur Barney, sinon je serai encore là demain, devant mon ordinateur !
Marina Abramovic joue dans son film son propre rôle et fait la narratrice. En plan américain, face à la caméra, avec un accent à couper au couteau, la réalisatrice nous explique à brûle-pourpoint quelques rites et remèdes de bonnes femmes utilisés autrefois dans les Balkans. Tous ces rites, rites de fertilité pour la plupart, servent à conjurer le sort et à retourner le cours des choses en sa faveur. Et tous ont été choisis par Marina car ils utilisent les choses du sexe ! Se masturber dans un pont troué au dessus d’une rivière pour ne pas être impuissant le soir des noces, toucher son sexe puis le dos du cheval pour le faire avancer alors qu’il est épuisé par sa charge, se masturber dans la terre pour rendre la récolte fertile, etc. Quelquefois même, ces remèdes de bonnes femmes sont carrément plus exotiques, mais je vous laisse le soin de découvrir ça ! BALKAN EROTIC EPIC alterne ces courtes explications avec des illustrations concrètes tournées dans la campagne yougoslave, mettant en scène notamment des femmes de tous âges et de tous physiques se masturbant les seins comme une offrande au ciel, ou les mêmes accueillant la pluie divine en soulevant leur jupe et dévoilant à l’eau de là-haut leur sexe nu, ou des hommes en costumes traditionnels se tenant fièrement, comme pour une photo, et ayant préalablement sorti leur sexe de leur braguette…

Je ne connais pas Marina Abramovic, mais je suis sûr d’une chose : la fille est sans doute issue de l’art contemporain. Juxtaposition de présentation type speakerine, et d’illustrations de ces propos in vivo (introduits d’ailleurs, comme ironiquement, par un remake du plan d’ouverture, très beau d’ailleurs, à l’origine de LA MÉLODIE DU BONHEUR de Robert Wise, mais attention, la fin du plan, pas le mouvement en hélicoptère, "pas de ça chez nous"), le film est l’illustration du petit-bourgeoisisme convenu. D’un point de vue strict, l’alternance des scènes n’a strictement aucun, ou si microcosmiquement, peu d’intérêt. L’art contemporain se nourrit ici de croyances populaires dont on se gargarise avec concupiscence, et de manière assez bourgeoise encore une fois, puisqu’il s’agit de mettre en place un système de scènes un peu loufoques et sans doute qui se veulent provocatrices. Or, et c’est là le problème, le film pèche par deux points. D’abord il n’y a qu’une idée, celle du dispositif. Tout le reste est soit très entendu (le travelling sur la rangée de femme, et la chanteuse tradi' qui apparaît dans le plan ! Au secours !), soit réalisé sans aucune volonté iconoclaste, et même pas de manière belle esthétiquement, l’effort esthétique justement ne se reportant que sur la photo qui fait déjà regretter Barney et ne pèse pas lourd aux yeux de celui qui a vu DANCER IN THE DARK. Le reste, le cadrage notamment, oscille entre le sans-intérêt et l’ignoblissime (la scène de la pluie). Ajoutons enfin un penchant net pour le folklorisme chic et qu’il est de bon ton de redécouvrir. Je suppose que le dossier de presse mêle modernité et tradition, et autres concepts fumeux du type "regard posé sur le monde", là où la chose est bêtement médiocre. L’insupportable est même complètement franchi avec l’utilisation "in cadro" (si je veux !) d’une chanteuse traditionnelle qui éructe des mélodies d’une pauvreté certaine (haaaa, la magie des chants des Balkans !) sur son lit de paroles bêtes/laides à pleurer, mais "tellement authentiques". Ensuite, on aura aussi le droit à des passages en animation (dans un scrap-book ! que c’est petit-bourgeois !), animation laide et classique au possible, et qui me fait marrer, façon giallo (si je veux, once again !) : là où la réalisatrice semble vouloir titiller le bon goût de son public des semblables en montrant des grand-mères de 75 ans se toucher leurs seins flapis (tu la sens, la provocation qui monte ?), ou en montrant les mêmes mamies édentées exhiber leur pubis face caméra, si elle fait cela, dis-je, la réalisatrice n’ose pas mettre en scène, même de façon elliptique, les scènes mettant en jeu des animaux (la scène du poisson dans le vagin de la paysanne) et celle avec un enfant ! Alors oui, elle a recours à cette animation pour illustrer ces scènes, là même où elle n’était pas obligée de nous les montrer après tout (certains rites sont prononcés par Marina, mais ne sont pas illustrés dans le film !), et dévoile ainsi que ces ambitions de fausse punk provocatrice ne vont pas bien loin et ont des limites quand même !

Mais, le reproche principal, rappelons le, à BALKAN EROTIC EPIC, outre qu’il est absolument imbu de lui-même et m’as-tu-vu, c’est de construire un film entier, fût-ce un court-métrage, sur une seule et unique idée ! Rendez-nous Matthew Barney ! Et rappelons, puisque c’est une belle occasion, que lorsqu’on se targue de faire du cinéma, du vrai, du poilu, on ne vise pas une idée par film ou par séquence, mais au minimum, et c’est vraiment le minimum syndical, une idée par plan ! Soyez un peu respectueuse du public, Madame. Allez hop, au suivant !


SYNC de Marco Brambilla (USA, 2006) : J’ai reçu, j’ai reçu, j’ai reçu, le sexe, le sexe, le sexe, en héritage, en héritage, héritage…

Drôle de zig que ce Marco Brambilla. Le Marquis avait justement défendu son DEMOLITION MAN avec Stallone, Sandra Bullock et l’improbable Wesley Snipes (est-ce qu’il est comme ça dans la vie réelle ?), film de série certes, à la réputation catastrophique, mais qui arrivait sans honte à distiller un parfum réel d’originalité et de décalage pas si courant dans les projets de ce type ! Un petit ovni très intéressant en somme… [En cherchant sur le site, je n'ai pas trouvé cet article sur DEMOLITION MAN... Peut-être je confonds avec une conversation avec le Marquis lui-même...] [Oui, je n’en ai pas parlé sur le site. J’ai trouvé ce film assez drôle. NdC]

Ici, le réalisateur fait carrément autre chose avec SYNC, court-métrage qui avoisine les trois minutes, démarche déjà bien plus pudique que BALKAN EROTIC EPIC !
Brambilla a fait là un film dispositif que le titre de mon article (j’ai reçu, j’ai reçu, j’ai reçu…) va vous aider à comprendre. Le réalisateur a en effet compilé des films pornographiques, des années 80 sans doute. Et pas du Marc Dorcel camescopé, ni du porno vidéo californien de luxe, mais bien des films en 35 mm, dont on s’aperçoit d’ailleurs qu’ils étaient quand même autrement photographiés, soit dit en passant ! Brambilla a donc réuni des dizaines et des dizaines de films et en a retiré des plans. Il a ensuite fait un montage qui respecte le principe suivant : il a monté à la queue leu leu les plans par thématique et ça donne ceci. Un plan de baiser, un plan de baiser, un plan de baiser. Un plan de déshabillage, un plan de déshabillage, un plan de déshabillage. Un plan de masturbation mammaire, un plan de masturbation mammaire, un plan de masturbation mammaire... Une fellation, une fellation, une fellation... Un missionnaire, un missionnaire, un missionnaire... Un visage en extase, un visage en extase, un visage en extase... Etc.
Chaque type de plan, bien sûr, est issu d’un des films recueillis par Brambilla. Ajoutez à cela que le rythme de coupes est hystérique, genre plans de 4 photogrammes seulement (1/6e de secondes). Ce qui fait qu’en trois secondes, on voit peut-être 24 plans ! Le film porno est par définition un film de série, et Brambilla s’est bien amusé à faire cette compilation de situations clichées. Le tout se déroule sur un fond sonore très rigolo : un solo endiablé et tout en rupture de batterie jazz ! Si le film dure trois minutes on voit peut-être défiler des extraits de plusieurs dizaines de films différents ! Les changements de plans jouent avec les limites de la perception rétinienne : on a le temps de deviner la situation (missionnaire, déshabillage…) mais pas le temps, et même loin de là, de scruter l’image. Du coup, on regarde le porno comme jamais : par grappe situationniste ! Même si on voit en une seconde 8 plans de fellations, on identifie donc "la fellation", dans sa globalité. C’est assez beau, d’autant plus que les changements chromatiques d’un film à l’autre sont eux nettement perceptibles et donnent de la richesse et de la texture au film de Brambilla lui-même. Et c’est bien de texture et de structure qu’il s’agit. Ce film joyeux (le seul ou presque de la compilation DESTRICTED, dans les films dignes de ce nom en tout cas) arrive assez facilement à enivrer, et produit un titillement intéressant, car on serait assez tenté, si on nous donnait notre avis, de ralentir la cadence infernale. En même temps, à chaque changement de séquence, on jubile ! Les ruptures rythmiques sont nombreuses et ajoutent de la malice au tout, avec une bonne humeur et surtout une franchise indéniables. On peut aussi se laisser aller dans cette berceuse hystérique qui peut provoquer des divagations assez mystérieuses (notre cerveau ne réfléchit pas plus rapidement pour le coup !) sur ce qui est en train de se passer. [Le film est si court qu’on a presque pas le temps de se rendre compte de ce qui nous arrive.] Le film, assez beau esthétiquement, est donc assez sensuel (pas forcément au sens sexuel, mais au sens strict) et surtout mène, et c’est un sacré paradoxe, à la divagation. Voilà qui en deviendrait presque érotique !

J’ai dit un gros mot ?

À suivre…

Intégralement Vôtre,

Dr Devo.


PS : DESTRICTED compte sept films courts. Dans le prochain article, je m’occupe des quatre autres !
 
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Mardi 1 mai 2007

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