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[Photo: "...But not for me!" par Dr Devo.]




Chers Focaliens,


Matière Focale, c'est comme la discothèque LE MACUMBA de Mouscron, tu peux passer brutalement d'une ambiance à un autre simplement en changeant de salle. Au détour d'une rétrospective Sean Penn dans le cinéma art et essai local, présidence du jury cannois oblige, je pus donc hier aller me rattraper en salle en allant voir LA DERNIER MARCHE de l'acteur-réalisateur Tim Robbins, homme très chanceux dans la vie car il est terriblement grand, c'est déjà formidable (1m94 !), et en plus il est marié avec Susan Sarandon, une des plus belles et des plus lumineuses créatures que la Terre ait portée, sinon la plus belle. Mr Gâté qui vit avec Miss Univers! Je sais, il y en a qui cumule, et c'est un peu dégoûtant mais passons; Maintenant que j'ai fini mon introduction rigolote et branchée, passons dans la deuxième salle et aux choses sérieuses, dans un beau zeugma.


Susan Sarandon est ici non pas la femme la plus belle du monde, mais une Soeur qui s'occupe d'une école pour enfants défavorisés de son quartier, un ghetto noir. Respectée de tous, Susan reçoit via le directeur de l'établissement, une bien étrange demande. Sean Penn, un jeune homme d'à peine 30 ans (licence poétique) lui écrit afin de la rencontrer. Le pauvre est dans le couloir de la Mort et attend son exécution depuis déjà 6 ans, et il n'a personne envers qui se tourner. Les proches de Susan la prévienne: le criminel a sûrement quelque chose à lui demander! Mais Susan accepte de rentrer en contact avec lui, sans réfléchir. Et Penn lui demande en effet de s'occuper de sa demande de révision du procès puis des diverses demandes de grâce. Susan lui trouve un avocat, et surtout commence à s'entretenir avec Penn dont elle apprend l'horrible forfait: il aurait, avec un autre homme, tabassé un jeune couple d'amoureux, puis aurait violer la fille et enfin poignarder puis abattu d'une balle dans la nuque le jeune homme. Quand les recours sont presque tous épuisés, Penn demande à Sarandon de devenir son conseiller spirituel !

 

Je vous l'avais promis, les marmottes en images de synthèse, c'est terminé. En adaptant cette histoire vraie (oui oui je sais, ça commence mal), Tim Robbins semble signer une oeuvre engagée sur un sujet polémique, la peine de mort, comme au bon vieux temps des dossiers de l'écran et comme les 97,53% de ses collègues réalisateurs art et essai européens. Voilà qui étonne peu de la part du couple Robbins-Sarandon notoirement connu (et Sean Penn aussi de manière plus grossière) pour leur prise de position politique alternative et gauchiste, si j'ose dire. LA DERNIERE MARCHE fait partie de ces films impossibles à faire. Quand on traite un sujet grave et particulièrement pathétique comme celui-là, on croit souvent avoir affaire à une histoire extraordinaire et merveilleuse, et en général, c'est le contraire. Quand le sujet est uniforme et pathétique,on accouche, en général, de films ignobles, enfonçant tous les poncifs, et usant de la corde émotionnelle jusqu'à laminer tout ce qu'il reste d'humain chez le spectateur qui lui-même adore se vautrer comme un porc dans l'auge boueuse du Gros Pathos. Comme en général ces sujets sont inattaquables (qui est pour la guerre ou le cancer? personne), autant dire qu'à chaque fois, on se retrouve avec des films vraiment dégueux du point du vue humain (j'y reviens) et qui accouche de scoops intergalactiques tels que: la pluie ça mouille, la guerre ça tue, la maladie ça fait souffrir, le deuil c'est triste, etc... Et bien, je dis solennellement que ces sujets sont, malgré les apparences et la pensée commune, de très mauvais sujet, les pires de tous mêmes. Et LA DERNIERE MARCHE fait incontestablement parti de ces projets édifiants qui sont déjà délicat à manier sur d'autres supports et qui sont, au cinéma, toujours sources d'erreurs et d'horreurs.



LA DERNIERE MARCHE s'inscrit donc  carrément dans la lignée de ces films impossibles à faire, même avec la meilleure volonté du monde. La mort insupportable et institutionnel est au bout du couloir. Le crime est absolument immonde. Les familles de victimes ne peuvent que pleurer toutes les larmes de leur corps. Et le couple Sarandon/Penn provoque des contrastes, de facto, absolument violents. L'issue est quasi-certaine, le sujet épouvantable, et logiquement les larmes devraient en cascades.

Tim Robbins utilise pour traiter son sujet une mise en scène assez classique. Les champs et les contrechamps s'enchaînent tranquilou, mais avec un certains sens de la variation parfois : jeux de reflets, changements de point ou de photo, variations sur les axes, décalage dans le montage. On a vu largement plus beau, mais voilà qui est fait avec rigueur, et beaucoup de plans plus larges viennent aérer la réalisation de scènes dont le tempo et la longueur est plutôt gérée avec intelligence par le scénario puis par le montage. On regrettera quelques gros plans vraiment serrés, ce foutu fameux gros plan psychologique, un des mythes les plus tenaces en matière de cinéma (quelle plaie), mais pour le reste il y a assez de travail pour que les choses passent agréablement, et que notamment certaines scènes puissent se développer en longueur. Le mélange scènes courtes/ scène longues se fait effectivement bien et donne du rythme à un sujet assez monomaniaque et claustrophobe. La photo est juste soignée, avec ici et là de belles ambiances, enfin je le suppose au vu de la copie que le distributeur ose mettre sur le marché (on dirait que le film a 40 ans : son ronflant très détérioré, flingué même... Mais que se passent-ils avec la gestion des copies en France, qu'on tire de plus en plus mal et qu'on conserve de manière catastrophique ? LA DERNIERE MARCHE est un film qui est sorti assez largement, et ce n'est pas un inédit de Derek Jarman des années 70 ! On serait en droit d'attendre une copie raisonnable). La narration use d'une technique de montage classique, décidée au scénario sans doute, à savoir une espèce de montage alterné qui se déclenche de manière impressionniste, un peu librement. Ca fait syncoper un film bavard. Ce n'est donc pas une mauvaise stratégie. On voit donc des images "d'archives" ou plutôt des espèces de flash-backs : le meurtre bien sûr, sur lequel on revient sans cesse, mais aussi des images super huit (vraiment belles pour une fois) concernant tels ou tels personnages. Les autres "flash-backs" sont assurés de manière discrète via la télévision, effet dont Robbins n'abuse pas d'ailleurs. Il y a donc un rythme assez certain.


La première chose qui sauve le film, ce sont les acteurs. Si le casting est très marqué en "tronches", le jeu est plutôt sobre, plus ouvert pour les personnages secondaires liés au meurtre (les familles), et sobre pour les protagoniste principaux (l'avocat notamment). Sarandon est absolument impeccable comme d'habitude. C'est une de nos meilleures actrices ! (Rires) C'est très sobre, tout en nuance avec un rôle pourtant assez carré dont elle sait bien mettre en exergue, et sans écraser quoique ce soit, les moments les plus paradoxaux. Ca sent l'épure et l'expérience. Nickel. On sait que Sean Penn n'est pas mauvais mais qu'il peut aussi être épouvantable. Souvenez-vous de l'ignoblissime SHE'S SO LOVELY, vrai parcours du combattant pour le spectateur qui se retrouve là dans un zoo d'acteurs tous à côté de la plaque et sans aucune nuance autre que celle de la tractopelle (même Harry Dean Stanton est épouvantable !). Penn, même lui, heureusement, il n'atteint pas souvent de telles extrémités, a un peu tendance à charger la barque. Ce n'est pas du tout la méthode Sarandon. Souvenons-nous de l'intéressant 21 GRAMMES. Là par contre, rien à dire. Il a un rôle épouvantable à tenir, car reposant sur le syndrome du monstre de foire, un truc épouvantable qui d'habitude donne droit à de très beaux oscars, ce qui est souvent mauvais signe. Ici, il sait garder une certaine hollywoodanité (yeah !) au rôle parfois et retenir beaucoup à d'autres moments. Il sait notamment se caler sur Sarandon, c'est évident. Robbins assure le back-up en sachant couper là où il faut, et réduire la sauce où d'autres se seraient vautrés.



Voilà pour le moteur qui n'évite pas certaines maladresses d'ailleurs, ou deux ou trois traits plus naïfs ici et là. Une fois la chose posée, Robbins accomplit par contre quelque chose de bien plus étonnant. Et pour vous expliquer ça, il faut que je revienne un peu sur ce que je disais plus tôt. Une autre raison pour lesquels ce genre de film sont quasiment impossibles à faire, est strictement cinématographique. Le cinéma est un art manipulatoire. L'Histoire du siècle dernier à bien démontré, et avec quelle funeste puissance, qu'on pouvait tout faire dire à une image, notamment une chose et son contraire, et que dans le cinéma, il y avait une impression "de sur-vérité écrasante". Un type hideux est assis sur un banc. C'est un clochard louche et dégoûtant. Vous allez forcément pensez que ce type cache quelque chose. Un sublime fille, belle et rayonnante d'intelligence passe. Vous allez voir peur pour elle. Si elle sort une batte de base ball et éclate en mille fragments la tête du sdf, vous allez prendre ce dernier en pitié, vous allez détestez la jolie fille, vous allez réclamer vengeance tout de suite en demandant à ce qu'elle soit punie cruellement. Si en plus vous faîtes un peu de mise en scène, c'est encore pire. Dans cet exemple vous êtes passé d'un extrême à l'autre en mois de dix secondes de manière complètement absurde. Tout le monde marche, moi aussi, le cinéma est basé là-dessus. Autre exemple. Une dispute dans un couple. Ca gueule pas mal, c'est une grosse dispute stressante... mais rien à voir avec l'impact que peut avoir la même scène si on fait un insert sur le fils du couple, ce charmant bébé qui pleure à tue-tête ! Vous voyez, faire pleurer Margot et manipuler les gens, c'est chose plus que facile au cinéma. Dans l'exemple de la dispute, l'échange entre le mari et la femme peut-être très mal écrit ou complètement incohérent, ça va marcher ! Rires.



Voilà qui est dit. Là où Robbins fait très très fort, c'est qu'il imprime un point de vue hallucinant sur son histoire, dans la dernière partie, et que son scénario est construite sur une très belle idée. En fait, le film raconte une chose assez étonnante. Une femme, Sarandon, se retrouve dans une situation intenable. Elle doit accompagner les probables derniers instants d'un homme, et un des pires. Plus encore, elle essaie de comprendre la situation globalement. Sa position privilégiée lui permet de presque tout voir. En femme sensible et fine, il lui arrive un sacré truc. Cette histoire est tellement hors-norme, univoque et sordide qu'elle se retrouve assaillie d'émotions TOUTES contradictoires ou presque. Et sa position un peu à l'écart (elle n'est pas impliqué dans le drame original, ce qui la dédouane autant que faire se peut, des réactions épidermiques ou ultra-émotionnelles) est intenable. Sarandon est assaillie d'émotions épouvantablement violentes (et nous avec, soit ce que je déteste le plus dans ce genre de film comme je le disais) dont presque aucune n'est conciliable avec une autre ! Cette position de voyeur éclairé est stupéfiante : Sarandon n'est pas assaillie d'informations, elle est, excuse-moi le terme, violée par des images. Extérieure aux faits et ayant très peu d'influence sur les événements présents, elle subit forcément tout, et plus important encore, ne peut pas appréhender les choses que sous la forme de figurations concrètes ou abstraites des témoignages qui lui sont proposés. TOUS les personnages, et j'insiste, tous, envoient des informations à vous briser l'âme et baignant dans la plus insupportables violence : familles des victimes, bien sûr, famille de Penn, Penn lui-même, et même le personnel pénitentiaire ! Déjà, ça, c'est atroce. Mais l'intelligence et l'opinion humaine viennent se mêler à ça. Dans un même groupe où les gens ont des attitudes similaires, les analyses sont radicalement opposées ! La confusion, ici dans le sens de "chaos", est donc double voire triple alors que la situation de départ est déjà quasiment insupportable. Pour nous, spectateurs focaliens, cette confusion est quadruple ! Car en cinéphile éclairé, nous savons l'aspect manipulatoire des images à fortes potentialités émotionnelles.

Et c'est là que Robbins fait très fort, comme je le disais en entame de paragraphe. Il place son film sur la perspective suivante: à force de surcharge, ce ne sont plus des émotions ultra-violentes qui assaillent la pauvre Sarandon, mais bien des images ! Sarandon essaie de faire marcher son cerveau autant que son cœur, et la tâche est quasiment impossible ! Tout est recevable ou presque (l'essentiel du moins) et tout est contradictoire ! Impossible d'avoir un point de vue équilibré, impossible d'essayer d'atteindre une forme de Justesse. Voilà, le premier et le plus important des sujets du film, bien plus que la réflexion sur la peine de mort (qui sera présente bien sûr, et plutôt de belle manière, quelque soit notre avis sur la question d'ailleurs, chose rare). Etre Juste (je mets la majuscule volontairement) au cœur du plus sombre enfer sur Terre. Et bien, voilà qui ne fait pas peur à Robbins qui se retrousse les manches et a l'intelligence de jouer à fond sur ce trait : les images violentes en émotions. C'est la première sublime idée. Du coup, la confusion règne en maîtresse diabolique, parfois insupportable, sur le film. Nous sommes (nous spectateurs) seuls, et nous vivons la solitude extrême, et le chaos qui habitent la pauvre Sarandon. Ce qui sauve le film du désastre, c'est le fait que Sarandon soit un être juste, et Robbins avec elle. Le réalisateur essaie de se frayer un chemin dans ces images hautement émotionnelles, et il le fait en essayant de préserver l'intelligence. La préserver de l'émotion. Pour se faire, paradoxalement, ils ouvrent la porte de son film aux pires émotions possibles. Très beau.



Et puis, il y a la séquence finale, et là on touche vraiment à quelque chose d'extraordinaire. Si vous n'avez pas vu le film, par pitié arrêtez-là la lecture de l'article ! Vous en savez déjà assez, et si vous saviez le contenu de cette dernière partie, vous rateriez une sublime expérience cinématographique. Allez, partez faire un café et allez lire un autre article du site. C'est bon, vous êtes partis ? Alors j'y vais.




Robbins ne se contente pas de nous submerger de violence, fut-ce de manière très intelligente. Il sait in fine redonner la parole à ses personnages et à son sujet. Dans cette fameuse dernière partie, le sujet stricto sensu reprend sa place au premier plan. Penn va mourir, c'est ignoblissime sans doute, enfin d'une violence insupportable. La question spirituelle reprend le dessus. Sarandon devra vaincre le suspens dérisoire de l'horloge qui continue de tourner, et accomplir sa mission : trouver un reste humain dans cette affaire, dans toute l'affaire si j'ose dire, pas seulement dans Sean Penn. Pour se faire, Robbins a donc utilisé, vous le savez si vous lisez ces lignes et que vous êtes sages, la technique du montage alterné pour nous montrer, sur le même plan, et j'insiste, le meurtre enfin dans sa véracité (mais de manière fabriqué : ça reste une image, comme tout le reste) qui au passage arrive encore à rajouter une louche dans la violence, fallait oser ! [Je pense notamment au viol tellement central mais éludé du reste du film.],et l'execution elle-même. C'est l'enjeu sublime et d'un courage remarquable du film de Robbins. Vous voulez sauver ce gars ? Alors il faut le faire non pas parce que le montage vous indique quoi penser (genre : un petit montage bien pathos sur le pauvre petit gars qui avait certes des défauts, coincé dans la machine judiciaire et face à face avec une mort insupportable et scandaleuse, ce qu'aurait fait TOUS les réalisateurs hollywoodiens !), mais pour les idées, pour le principe. Si on veut être juste et décider quoique que ce soit à propos du personnage de Penn, il faut résoudre l'insupportable violence, la contradiction ignoble, et voir, et s'imprégner jusqu'à la moelle (du film) de l'épouvante de la situation. Le crime est hallucinant de violence, il faut le voir, le comprendre, le vivre de manière figuré ET en même temps sauver, par choix, par intelligence, et non plus par émotion, le personnage de Penn... ou pas ! Robbins fait là preuve d'un courage absolue et d'une honnêteté rare et sans faille. Il a dit ce qu'il pensait de la peine de mort en loucedé auparavant. C'est son avis, et ce n'est pas l'essentiel. Par contre, il démontre que c'est dans le chaos ultime, dans la juxtaposition de l'inopposable (paradoxe) que se cache une intelligence possible. Je dois bien dire que j'étais totalement scotché par la classe et l'honnêteté du procédé. Le fond était impossible à décider, et Robbins propose alors la forme, une forme extrême, émouvante pour le spectateur bien sûr, mais qui oblige à faire s'incarner en chair et en os (cinématographiques, si j'ose dire) notre penchant théorique à vouloir sauver cet homme. Robbins ne propose pas un pardon de principe, mais bien une expérience incarnée. Ca n'empêche pas l'émotion, et là aussi Robbins reste honnête en ne contredisant pas la tonalité principale du reste du film. C'est l'intelligence et la forme qui font ce "pardon" est possible ou pas ! Intellectuellement et artistiquement, c'est absolument sublime !



Evidement, le film est rempli de petites maladresses ici et là. Mais dans son ensemble, il faut bien reconnaître le courage de ce projet qui envoie balader, et pas qu'un peu, tout le reste de la production. Le film n'est pas plastiquement parfait ni iconoclaste, mais en s'appuyant sur le système hollywoodien qui l'a produit Tim Robbins réussit à proposer un film qui ne lâche quasiment rien, et oblige son spectateur à un effort d'honnêteté stricte. LA DERNIERE MARCHE est donc un film peu aimable qui, une fois n'est pas coutume si on pense au sujet, a réussi à garder intact l'intelligence du spectateur en le baignant dans le pire flot, le plus violent même, d'images contradictoires. C'est de fait un belle réflexion sur l'utilisation du cinéma qui envoie balader nombre voire tous les films "engagés" qui envahissent notre écran de cinéma art et essai. Chapeau bas !

 


Fraternellement Vôtre,



Dr Devo.



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Jeudi 29 mai 2008

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo: "We Were So THURSTY!"
de gauche à droite: "...l'expectative inexorable du moment où ils se rejoindraient, au moins au figuré se dit-elle. Le paradoxe serait alors de faire le deuil des impasses, de savoir exploiter la gourmandise du moment de suspension qui précède les révolutions les plus belles, car les plus indispensables."
Photographie par Mek-Ouyes.]








Chers Focaliens,

 

Bon, comme d’habitude, mon grand retour annoncé se fait en pointillé, une fois de plus, repetita, et ce à cause de mes nouvelles activités de DJ (rires, du pousse-disque en fait), chose qui m’a pris un temps hallucinant, chronophagie due sans aucun doute au fait que c’était la première fois que je passais des disques en public. Ce fut très agréable, merci. Mais les affaires sont les affaires, et palmarès de Cannes ou pas (« …un film qui mêle de manière original fiction et documentaire », « un film documenté », a-t-on entendu, c’est-à-dire comme 97,53% des films art et essai, comme c’est original), on retourne en salle besogner de la critique avec notre « ami » Steven Spielberg, relativement en forme ces dernières années.

 

 

Curieusement, le quatrième volet des aventures sérielles de Indiana Jones ne commencent pas dans le service "léguminés" de la maison de retraite Les Acacias à Charleroi, Belgique, mais dans le Nevada et dans une base militaire où l’on retrouve notre Indiana Jones national en bien fâcheuse posture. Et pas qu’un peu ! En effet, M. Chapeau est entre les mains des Russes qui viennent de prendre le contrôle des entrepôts secrets de l’armée américaine, là précisément ou se terminait le premier épisode de la série. Nous sommes en 1957, et à l’époque les Russes étaient des gens vraiment méchants comme Le Gall, et on était encore loin de se demander si eux aussi aimaient leurs enfants. Cette charmante escouade staliniennes n’est pas là pour le tourisme, comme on s’en doute, mais pour mettre la main sur un sarcophage bizarre renfermant une espèce de momie encore plus étrange. Et il se trouve que Jones pourrait les aider à mettre la main dessus. Une série d’aventures étonnantes et trépidantes commencent où le vieux Indy sera aidé par un petit loulou, Shia LaBeouf (record à battre!). Il sera notamment question de retrouver la trace d’un grand ami, John Hurt, ici collègue de Jones, et un mystérieux crâne en cristal de l’époque Geigger. Mais, la Russie ne voit pas la chose de cet œil, et ce n’est pas gagné pour nos héros, d’autant plus que c’est Cate Blanchett qui dirige d’une verge de fer dans un gant de fonte, les opérations !

 

 

Je ne sais pas si Harrison Ford a monté les marches de Cannes avec un fauteuil de rampe Jean Lefèvre, mais en tout cas, c’est reparti comme en 40 ou presque. Alors pas de soucis, on retrouve tout l’attirail de la série qui fut d’ailleurs très joliment analysé par notre ami le Marquis dans ces pages. Vous pouvez jeter un œil dessus, c’est tout bon, et je pense la même chose.

 

La chose démarre plutôt bien et plutôt mal avec un immonde petit plan en synthèse sur une marmotte qui sera le fil déconducteur de la première et longue séquence d’introduction. Je passe sur ces marmottes, c’est complètement débile et surtout d’une laideur intergalactique indiscutable (l’effondrement du terrier par contre était très joli, soyons juste). Par contre, Spielberg nous prend gentiment à contre-pied en nous proposant une ambiance "college" (prononcez à l’anglaise) tout à fait incongrue, avec une jolie fin en forme de virage narratif. Ça m’a fait rire et c’est plutôt bien joué, car cela permet de faire diversion avec la séquence suivante assez longue et plus bavarde que l’habituelle ouverture de la série (quoique je n’aie pas revu INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT depuis des lustres, et je ne me souviens absolument pas de son entame !). La séquence elle-même est plutôt bien fichue, avec quelques plans très ouverts du point de vue du cadre qui font bien passer le numérique ici très propre (exception faite des effets de nuage, toujours aussi  mal fichu au cinéma !). Bref, c’est plutôt bien troussé, et même assez marrant. Une belle idée surnage, vraiment très réussie : alors que les extérieurs de cette séquence sont en décors naturels, Cate Blanchett déboule dans un contrechamps totalement studio et ouvertement artificiel qui petit à petit va contaminer le champ. Très joli moment et bonne idée. Ici et là quelques gourmandises, notamment dans les plans assez compliqués parfois de la poursuite teenageuse en voiture. Great.

 

 

Is that all there is ? Non, pas vraiment. Nous suivons ensuite notre héros dans une panoplie de scènes reprenant plus ou moins les scènes des films précédents, sous forme de passages obligés : salle de cours, divagation sur les énigmes à résoudre à voix haute, poursuites en véhicule, etc… Le Marquis avait raison, Indiana Jones c’est une affaire de serial dés le départ.Voilà qui se suit sans effort mais aussi sans éclat. On suit tout ça d’un œil pépère. Les effets spéciaux et cascades se divisent en deux. Une partie old school avec des effets sans doute numériques, mais qui essaient de se faire passer pour des effets "en dur", puis une utilisation plus ouverte et plus moderne du numérique. Le meilleur se situe entre ces deux zones, notamment en ce qui concerne les déplacements de Harrison Ford. On note un montage intelligent de ces effets, notamment dans les transitions numériques dans le plan (entre le cascadeur, l’acteur et l’effet) comme dans la séquence d’ouverture (la première suspension avec le fouet). La deuxième cascade live en voiture et moto estégalement assez joliment chorégraphiée. Bon. Ensuite, ça se gâte un peu plus. Au fur et à mesure, c’est les effets spéciaux plus contemporains qui envahissent l’espace, et bon sang de bois, on voit la différence ! Même les décors naturels sont mis au diapason de ces effets numériques et n’ont plus grand chose, justement, de naturel. La photo devient plus systématique et l’aspect "en toc" reprend le dessus. Oui mais là, tu exagères docteur, vous dîtes vous, car après tout,  c’était déjà un peu le cas dans le deuxième épisode de la série. Oui, oui… Je vous l’accorde. Mais ici, c’est… assez laid, car les effets spéciaux ont changé et que la norme numérique est ce qu’elle est, malheureusement. On retrouve des poncifs notamment dans la scène de poursuite en voiture dans la jungle au bord d’un précipice qui fonctionne un peu en mode jeu vidéo du point de la direction artistique : on a l’impression de retrouver la tonalité de la poursuite avec les dinosaures du KING KONG de Peter Jackson.  Comme s’il il fallait réexploiter un moteur informatique ou un travail logiciel précédent. Rires. Et puis, les effets sont aussi liés à la tonalité du film. La mise en place des personnages secondaires prend plus de place et replace le film comme un renouvellement et un retour aux sources, avec les rôles de Shia LaBeouf, qui représente sans doute la relève et renouvelle l’intérêt des teenagers je suppose, et Karen Allen pour les gars de mon genre, un peu plus âgés. Comme Spielberg aime replacer tout ça dans un contexte familiale et généalogique (très très simplet et largement redondant, mon dieu !), ça insiste drôlement. Le film dans sa mise en scène reflète donc aussi ce choix. D’un côté, on retrouve (un peu) les qualités des deux premiers épisodes, et de l’autre on se noie dans la surenchère et la farce de l’épisode trois. Le personnage de LaBeouf prend peu à peu sa place et avec lui débarquent les effets spéciaux de "djeunz" : effets de tremblé et surtout numérisation à tout va, cascades grotesques (la première chute dans l’eau, via un arbre, du véhicule amphibie), et séquence ouvertement spidermanesque comme cette ridicule et surtout absolument laide tarzanisation de la poursuite de liane en liane avec un LaBeouf affreusement numérisé. Et voilà où le bât blesse : Spielberg ne peut pas s’empêcher d’en rajouter et de lorgner du côté de la farce. Les enchaînements des morceaux de bravoure sont incessants et segmentés au possible dans une progression de plus en plus laborieuse, t une gestion rythmique sans intuition et sans fulgurance. Parallèlement, bien sûr, la mise en place des effets spéciaux prend le pas sur la mise en scène. L’échelle de plan se réduit (bon c’est quand même plus large que la moyenne, cela dit…), Et petit à petit on perd la rigueur et l’efficacité de la séquence introductive. On se retrouve avec un film classique contemporain, esthétiquement pauvre, voire laid, et une mise en scène bien moins gourmande ou inventive que ce à quoi Spielberg nous avait habitué dans ces derniers films notamment dans la GUERRE DES MONDES.

 

Comme la trame dramatique est énormément attendue et balisée, on a donc tendance  largement s’ennuyer. Le film est sans gourmandise et sans surprise. Les relations entre personnages sont largement invariables, et explorent des territoires connus. L’exploitation des rapports de comédie entre Ford et Karen Allen essaie de copier et de coller ce qu’ils étaient dans le premier épisode, de manière là aussi attendue et donc laborieuse. Ça sautille peu, les gourmandises sont rares et la progression vers la salle finale, d’une kitscherie hallucinante, est d’une longueur effroyable, débarrassée de véritable enjeu dramatique, un peu à la manière de Sam Raimi dans SPIDERMAN qui lui aussi avait réussi à se débarrasser du potentiel de noirceur que lui offrait son histoire. Le résultat est donc lisse, prévisible et surtout manque de malice et de profondeur. INDIAN JONES 4 est donc un blockbuster de plus, citant largement l’œuvre de son réalisateur, mais sans en reprendre la fantaisie et le savoir-faire. Malgré un beau casting (Allen, mais aussi John Hurt et Jim Broadbent qui assurent la marque d’une volonté d’hommage à la tradition du cinéma d’aventures et fantastique anglaise, bien factice), rien en fait vraiment saillie, rien n’implique ni immerge. À force de vouloir ménager la chèvre traditionnelle et le chou du cahier des charges du film ado des années 2000, Spielberg accouche seulement d’un produit, très hybride, dont le potentiel esthétique et artistique est très laid. Pas grand-chose finalement ne nous fera vibrer, malgré cette très bonne première bobine. On est clairement dans une perspective de surenchère et de clins d’œil entendus qui placent, c’est une douloureuse surprise, ce quatrième opus dans la lignée du troisième. Comme dirait le personnage de Cte Blanchett : "Ach ! Why" ou plutôt "Art ! Faille !".

 

 

 

Nerveusement Vôtre,

 

 

Dr Devo.




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Mardi 27 mai 2008

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo: "I've already paid for this... (autoportrait)" par Mek-Ouyes]


Chers Focaliens,

C'est pour moi la rentrée des classes, et on profite des brefs moments de répit pour retourner en salles.

On passe vite sur ENFANCES, concept dirigé par le réalisateur Yann Le Gall qui a proposé à 6 cinéastes dont lui-même de réaliser un court-métrage sur l'enfance d'un grand réalisateur classique. Le tout forme bien sûr un long-métrage à sketches, comme au bon temps de nos amis italiens. Globalement, le projet est plutôt amusant, car il baigne dans l'absurde, mais aussi casse-gueule, la chose pouvant vite virer à l'exercice de style. Et pourquoi pas d'ailleurs, se dit-on en fin de projection. Globalement, le projet a des qualités, minces, mais quand même. Notamment la photo, relativement soignée, voire même assez léchée dans le segment consacré à Hitchcock tout en délire gothique d'assez bon aloi. Ceci dit, le risque est aussi de faire un film édifiant et terriblement symbolique. Yann Le Gall a écrit tous les scénarios et malheureusement, ça se voit un peu. Le premier court, réalisé par Le Gall lui-même est proprement insupportable. Consacré à Fritz Lang, il montre la découverte par le petit gamin surdoué de sa judaïté. Mouais, c'est bien sûr totalement édifiant et naïf. Côté mise en scène il ne se passe pas grand chose, notamment dans le son, insupportable de vide dés les premières secondes. Ca aussi, c'est la qualité française, messieurs dames. Le reste relève de l'anecdote totale.


Isild Le Besco réalise le segment Orson Welles, un peu plus tenu, avec un essai de mouvements de caméra et de léger mouvement dans le montage. Le petit acteur jouant Welles est plutôt improbable et utilisé comme tel. C'est une bonne idée. Quelques plans sont cadrés de manière un peu amusante, et il y a même un joli plan douche, qu'on dirait bizarrement à l'épaule, tout à la fin. C'est déjà ça, même si le reste est légèrement attendu.


Ha, cette vieille jeune ganache de Renoir. Là aussi, on replonge dans le symbolique, avec bien sûr, quelle surprise, la découverte des disparités sociales chez le futur réalisateur. Et de la campagne en veux tu en voilà. Pas grand chose à manger la non plus, c'est relativement anonyme.


Tout comme le Bergman qui se construit autour d'une anecdote assez rigolote et mortifère, mais qui finira par sombrer dans le trop peu, notamment au niveau de l'échelle de plans bien trop sage pour permettre de mettre quelque chose de signifiant en place. Peu de sons là aussi. Par contre, quelques plans sont relativement cadrés, mais on n'est pas dans des extravagances à la Friedkin, c'est tréééééés sage... et vite oublié.


Le Hitchcock de Corinne Garfin est le plus rock ‘n' roll. Tourné en scope et en noir et blanc, il lorgne délibérément du côté d'un fantastique gothique, baigné dans une lumière très réussie dans son genre, et très maniériste, ce qui vu le contexte marche plutôt bien. C'est le court le plus foufou de la série avec le Tati. Le film atteint une relative indépendance, ce qui n'est pas forcément le cas des autres, et c'est un paradoxe car ici l'exercice de style, pas forcément hitchcockien en plus, est annoncé clairement. Malheureusement, si c'est assez basique (avec un joli point de montage près d'une fenêtre), la fin me déçoit notamment avec une déferlante de citation hitchcockienne là par contre, en forme de clins d'œil, assez mal venues justement car l'indépendance du film fonctionnait pas mal. Alors, vas-y que je te balance des escaliers et des lumières de la chambre au premier étage allumée. Mouais... Même là, une bonne idée mais mal mise en exergue : l'escalier de PSYCHOSE qui se transforme en l'escalier des 39 MARCHES. Malheureusement, ces détails en forme d'hommage ne sont que de l'illustration. Dommage, d'autant en plus qu'en faisant durer la scène de paroxysme gothique, le film aurait sûrement gagné en étrangeté quant à son rythme. Ceci dit, ça se regarde, et c'est le film le plus tenu...


... avec le suivant consacré à Tati. Là aussi on nage en pleine anecdote, presque caricaturale à mon avis, et de toute manière pas intéressante du tout si elle est symbolique. Ceci dit, il y a un peu plus de délicatesse, et surtout la mise en scène est là ouvertement, comme dans le Hitchcock, plus graphique avec des jeux de décalage qui valent ce qu'ils valent mais qui ont au moins, contrairement aux sections Renoir ou Lang, l'avantage d'exister. Le rythme est un peu mou, mais la mise en scène beaucoup plus réfléchie.


Ben alors, vous dîtes-vous, on se foule plus tellement Docteur Devo ? Oui oui, oui peut-être ou alors peut-être non justement. ENFANCES a beaucoup de défaut, surnage légèrement au dessus de la moyenne, mais ne laisse au final que peu de souvenirs. Un plan ça et là chez Le Besco (et une vraie tentative de travail sur le rythme de certaines scènes), un petit poil de jeu chez Tati, et basta. Tout cela n'est pas très rock ‘n' roll, et surtout nous rappelle que le cinéma dit "art et essai" français pêche souvent par manque d'expression et de point de vue. Au cinéma, il vaut mieux charger la barque que de viser l'épure. Et comme pour tous les autres arts, pour viser l'épure il faut un plan de travail baroque, ce que semble vraiment ignorer les européens.

 


Tiens, changeons de rive en allant voir TEETH de l'américain Mitchell Lichtenstein, fils de l'artiste pop art paraît-il. Le sujet est beaucoup plus édifiant puisque l'on suit Dawn une jeune fille américaine d'environ 17 ans qui, bien qu'issue d'une famille pas particulièrement conservatrice (très bonne idée d'ailleurs, ce qui donne une connotation étrange au personnage du frère), fait partie de ces jeunes gens américains, férus de religion et qui se sont promis de garder leur virginité jusqu'au mariage, et qui le revendique. Malheureusement, la pauvre fille est affublée d'un terrible handicap, forcément double. D'une part, elle finit par rencontrer un p'tit gars qui est vertueux comme elle mais la trouble sur les plans affectif et sensuel, ce qui forcément va poser problème. Plus grave Dawn est persuadée, et mieux, elle sait qu'une terrible infirmité physique la touche : elle a un vagin avec des dents !
Elle décide néanmoins de sortir avec ce garçon, beau et vierge comme elle... Un long parcours initiatique s'engage, et croyez-moi, c'est très loin d'être gagné...



TEETH est accompagné d'une rumeur très favorable, suite sans doute à son passage eu Festival de Deauville, et malgré un film annonce un peu pêchu (peu représentatif), c'est vrai que les choses sont bien faites et que le film a été extrêmement bien vendu. Tant et si bien que le cinéma art et essai de la ville passait le film en V.O, et que l'affiche plutôt belle attirait pas mal de gens. Ce n'est pas le destin de tous les films d'horreur ou fantastique contemporain. Et puis, une petite comédie horrifique, ça ne se refuse pas !



Mitchell Lichtenstein dont c'est, semble-t-il, le premier film, propose ici une drôle de fiction, et ce à plus d'un titre. Dés la première bobine, les règles du jeu sont assez bien fixées. Il s'agit, comme son sujet pouvait le laisser prévoir (mais la chose est assez étonnante à voir, car le réalisateur le fait avec une certaine application) de créer une esthétique et un ton qui rappellent très largement la série B d'horreur des années 80: introduction symbolique, cadre de vie middle class, présentation classique des personnages, des seconds rôles et de l'idylle amoureuse, photographie directe et plutôt brute de décoffrage, etc... Les premières sensations sont plutôt agréables, forcément, quoique l'inquiétude d'un récit balisé se fait sentir, notamment dans le dispositif symbolique des seconds rôles justement et de certains détails (le chien par exemple, sur lequel on insiste trop pour qu'il n'est pas une utilité quelque part plus loin !). L'actrice principale, Jess Wexler, joue plutôt bien, sait forcer le trait ou nous prendre au contraire un peu de biais. Tout cela est donc plutôt sympathique, se dit-on.



Et puis, petit, à petit, Lichtenstein, qu'on appellera désormais Mitchell pour des raisons de commodités évidentes, commence à faire dériver son film, ou plutôt, disons que nous nous apercevons que les choses ne sont pas si marquées. Si le jeu symbolique continue de manière ostentatoire (un plan dans la forêt commençant sur un tronc d'arbre à la forme vulvoïde), on peut-être assez surpris par le ton. Si le principe de base, c'est-à-dire l'infirmité du personnage principal est "loufoque", et qu'on nous a annoncé une comédie d'horreur, le ton du film semble plus inattendu. Pas de beaucoup, mais quand même. On rit jaune et assez peu, et très vite, c'est une atmosphère plus lourde qui prend le dessus. Deux ou trois choses classiques, comme l'arrivée de Dawn au lycée (scène qui est très bien placée : pas dés le début de la présentation du personnage, mais après son premier speech pro-virginité), semblent un peu trop longues ou trop brut de décoffrage. Lors de cette arrivée au lycée, les informations, très simples je vous l'accorde, arrivent toute en même temps, et le travelling arrière, très faisandé, dure une ou deux secondes de trop, et cela suffit pour qu'on sorte du plan beau et classique pour commencer déjà à regarder cette scène vue mille fois un peu de biais. Et ça va continuer comme ça. Ca n'empêche pas les maladresses trop ostentatoires (la rencontre entre Dawn et son premier prétendant), mais voilà qui donne un petit ton triste ou froid assez bienvenue, et quand les choses sérieuses vont commencer on comprend qu'elle était la tactique de Mitchell : brouiller les cartes, dissocier les tonalités. Le gros du film viendra confirmer cette impression. Le film ressemble plus à un film de collège qu'autre chose. L'horreur n'est pas flagrante (j'y reviens). La comédie n'est pas forcément au rendez-vous. On se retrouve avec un film de collège assez dur, juste teinté de fantastique, les deux étant moins mêlés que prévu. C'est assez charmant, cette dichotomie trouble. Mitchell joue le décalage, joue sur le fait que les choses ne se passent pas comme prévues. On a les fesses clairement entre deux chaises, et pendant longtemps, notez-le bien, les codes de la série B horrifique se déplacent sur des scènes plus anodines, c'est-à-dire là où on en devrait pas les trouver : la recherche sur Internet par exemple est un moment de suspens (où l'héroïne explore sa difformité et semble presque être menacée d'être découverte par l'arrivée de ses parents; passage classique), mais se déroule dans un contexte anodin (Internet, devant un ordinateur quoi) se substituant ainsi à la même scène qui aurait pu avoir lieu dans la salle de bain (avec le même déroulé narratif: arrivée des parents et peur d'être surprise). La scène de salle de bain et d'exploration manuelle du corps aura lieu plus loin, mais sans effet horrifique, juste de manière intime et solitaire, et elle durera beaucoup trop longtemps pour un cadre horrifique classique. [Et il y aura un beau montage introductif, sous la douche, totalement sobre, avec un décalage de sons bienvenu : c'est la première grosse fissure du film. Très bien joué.] Ce décalage des effets propres au fantastique sur des choses assez quotidiennes, et au contraire la relative sobriété et intimité se dégageant des scènes à plus fort potentiel fantastique met la puce à l'oreille.



Et c'et quand les choses sérieuses, c'est-à-dire quand le sexe "pratique", commencent à entrer en jeu, que les choses se gâtent pour prendre un tour beaucoup plus étonnant. Ces basculements se fondent bien sûr, mais pas uniquement, sur la confrontation avec l'horreur de la licence poétique. Quand les corps vont se dévoiler, il est difficile de faire l'impasse, évidement, sur la particularité anatomique de Dawn. Et là, Mitchell fait quelque chose de très très curieux. Dés la première scène de sexe, on constate que la mise en scène est en effet assez "naturaliste". Bon, c'est un peu exagéré. Mais, elle débute sur un vrai moment d'intimité, et surtout elle dure, dure, dure. Une fois l'agression masculine en place, là aussi sur un mode non-fantastique, non seulement la scène dure encore plus, mais elle se déroule en deux temps, ce qui est très troublant. Avant que la violence n'éclate chez Dawn, il se passe de longues minutes, assez interminable vu les circonstances catastrophiques (c'est un viol, au final). Mitchell délivre clairement les clés. Il y aura décalage, le fantastique n'interviendra qu'au final par un effet gore ostentatoire, mais ce sera bien la seule concession et c'est bien joué. Pas de musique dramatique ou de suspens, composition du son à partir d'éléments naturels, et très peu, vraiment très peu de dialogues. [La relative rareté des dialogues s'appliquera dans de très nombreuses scènes et contribuera à l'aspect intimiste du film pendant tout le métrage.] Pour dire les choses clairement, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces scènes sont intimistes, en quelque sorte.


Quels sont les avantages d'un tel modousse opérandaille ? C'est simple. Loin d'être une charge ou une critique de la société américaine, le film sera au contraire très proche du personnage principale, c'est-à-dire, et notez le bien, qu'on va non pas assister au parcours de Dawn mais belle et bien vivre son récit sous forme totalement subjective. Le monde présenté ici n'est pas un portrait fidèle, mais un portrait sensuel (en sensations, physiques ou intellectuelles). C'est le parcours émotif de Dawn qu'on suit, tout simplement. Le fantastique ne viendra que souligner l'horreur total de ce qui lui arrive, et l'épouvantable sentiment de dérive, de perte, et de solitude de Dawn.



Mitchell enchaîne alors les superbes idées. Le sexe est représenté non pas comme un carcan figé, non pas comme un réaction durable, mais au contraire comme un ensemble de sensations pointillistes et mouvantes, et bien sûr, ce qui est assez peu montré au cinéma quand on parle de sexe, ces sensations sont souvent contradictoires, ou pour être plus précis, paradoxales. Et pas seulement pour le personnage de Dawn mais aussi pour les personnages secondaires, presque tous des hommes. Le frère présenté comme perdu, peut se révéler une personne assez sensible, mais au final c'est sa monstruosité qui prendra le dessus, et sa violence bien sûr (d'où la belle idée de placer une scène totalement inutile : celle où le frère cogne un des prétendants de Dawn, scène qui nous rappelle que cette violence du sexe, est de toute manière une conséquence de la violence socialeou sociétale). Le personnage du deuxième prétendant est aussi impressionnant sans en avoir l'air. C'est une espèce d'abruti adolescent, mais dont on sera témoin de la solitude (quand il se fait cogner justement), de la maladresse et finalement de la tendresse qu'il peut apporter à Dawn (sublimissime idée de leur premier rapport en totale contradiction avec nos attentes). Après cette scène tendre de vrai sexe, pourtant commencé dans des circonstances absolument épouvantables (et encore là ambiguës : Dawn accepte-t-elle le tranquillisant en toute connaissance de cause ?), c'est le contraire : le prétendant révèle l'horreur de son dessein, la séduction (dans laquelle il s'est retrouvé) n'étant prétexte qu'à un jeu de possession sociale ! Ignoblissime ! Et peut-être inadmissible pour beaucoup d'entre-nous. Il n'empêche, en une séquence, Mitchell fait le portrait de tous les possibles en matière de début de vie sexuelle active : le rapprochement des solitudes, la séduction maladroite, la manipulation, malgré tout la tendresse, le plaisir et la jouissance, et en fin de compte la possession la plus ignoble, la possession sociale bien sûr. En une séquence, tout le parcours de la découverte du sexe est là ! Et tout en sensation en plus, comme un sous-texte, comme un courant sous-marin qui innerve le film sous le film d'horreur.



Mais, cela est possible pour une seule raison, et c'est là le plus beau dans ce film : l'incroyable réussite et l'originalité du découpage narratif à partir de la première scène de sexe (au lac) dont je parlais plus haut. C'est très dur à décrire car cela se joue à peu. A partir de ce point, paradoxalement, l'enchaînement et le choix des scènes sont assez classiques et logiques dans la perspective de la série B fantastique. C'est par la mise en scène, in vivo et aussi dans le scénario, que Mitchell transforme ce déroulé narratif normal en quelque chose de beaucoup plus ahurissant. Choquée au plus profond, et c'est bien normal, Dawn commence une errance. Mitchell met alors en place une belle idée de mise en scène : couvrir le déroulé narratif de trous, d'ellipses, mais très courtes. Les scène durent alors trop longtemps, ou pas assez, les transitions prennent autant d'importance que le corps dur des scènes elles-mêmes, ou alors les scènes ne commencent pas sur l'essentiel mais sur des détails (le trsè beau retour au lac, par exemple). Tout apparaît alors comme sensations, et Dawn, et nous avec (je vous assure, c'est impressionnant), glissons sur le événements, faisons du dérapage contrôlé. On subit. On ne sait pas s'il se passe une seule nuit ou trois jours. C'est la chute. Le parcours narratif n'est plus en conséquences logique mais en forme de morcelage plus disnarratif (de très peu en plus, ce qui rend l'impact du film infiniment impressionnant), fait d'achoppements discontinus. On se rend compte qu'on est passé à un autre moment et à une autre scène quand la deuxième scène est déjà enclenchée. Plus que de dérouler le fil logique de l'intrigue, Mitchell, comme dans un rêve grotesque (naunce bien trop souvent confondue avec l'ironie et le cynisme), colle ensemble, de manière artificielle et cubiste, les différents moments entre eux. C'est un paradoxe : le listing des scènes est classique, mais le collage des scènes entre elle parait complètement illogique ou plutôt il brise la chaîne des conséquences. On ne retient dés lors que des sensations. Que des sentiments subjectifs. C'est magnifique. Des pans entiers de dix minutes nous entraînent dans une dérive totale. Cette brusquerie narrative, emplie de tristesse, c'est le nœud du film, sa grande force. Et même si dans la dernière partie, la chose est plus banale, moins marquée, c'est trop tard. Le mal est fait en quelque sorte. La fêlure au cœur et au corps est faite. Trop tard. Trop tard, oui, ça résume bien l'affaire. Cette sensation, par couloirs entiers de scèness et de séquences, d'être à la dérive, perdu et effroyablement triste est vraiment impressionnante et c'est un brise-cœur total. On est perdu, ivre, déboussolé. Cette impression est possible, plus que par la scène du lac, grâce à l'enchaînement avec la scène qui suit et qui éclaire drôlement bien le film : la deuxième conférence de Dawn. C'est un moment magnifique et c'est le moteur de cette ivresse narrative qui va suivre. De membre d'une communauté soudée que Mitchell a pris soin non pas de dénoncer mais au contraire de suivre comme étant "normal" (ces ligues de vertus sont simplement prises au premier degré), Dawn se retrouve dépeinte comme individu de solitude dans la masse. C'est le sentiment qui dominera lors de la résolution qui va suivre, quand on quitte le milieu et la dialectique de la vertu. Au fond, lors de la séquence avec le deuxième prétendant et lors de toutes les scènes qui constituent la dernière bobine du film (sa résolution), c'est la même chose qui se passe que dans cette fabuleuse deuxième conférence. Dawn voit le tapis brusquement retiré de sous ses pieds. Il n'y aura plus jamais de retour en arrière, la virginité, pas seulement au sens sexuel du terme, est complètement perdue et souillée, et j'insiste, elle est souillée socialement ! Dawn devient un individu et se prend la violence du groupe en pleine poire, comme on dit. C'est le KO (jeu de mot !). C'est pour cela que le gros du film fonctionne de manière si brillamment subjective et que nous sommes happés par le film : Dawn est sonné, comme un boxeur. Et ça fait très mal. Dés ces deux scène (du lac et de la conférence), par ce collage brusque, Mitch peut alors développer par la suite, toujours sur le mode sensuel, le gros de son film en forme de parcours initiatique douloureux. Dans la scène de la conférence (clin d'oeil à la thématique des Bodysnatchers) et par le procédé même, le réalisateur, loin de plonger dans l'ironie et le cynisme, bien au contraire, fait preuve d'une tendresse rare vis-à-vis de son héroïne : il l'accompagne, lui rend hommage presque. Le contexte religieux et virginal du film n'est pas une caricature comme il semblait, mais bien cet accompagnement. On se retrouve, mais à l'envers, dans une logique troublante pas si éloignée du fameux EMPRISE de Bill Paxton. Ce n'est pas tout à fait ça, mais il y a une cousinerie éloignée, en quelque sorte. Une thématique fort bien soutenue par Mitchell qui a glissé la thématique du Mythe dans son film. Et le mouvement qu'il fait faire à cette thématique est le deuxième point remarquable de TEETH. C'est le mythe qui est païen et castrateur (oui castrateur, notamment pour Dawn). Elle se considère comme incarnation du Mythe, puis s'en détache avec douleur (apparition de son individualité, construction de sa personnalité à partir de la scène de la conférence) et ce jusqu'au premier orgasme. Ensuite, retour au Mythe ou plutôt réappropriation avec une certaine tristesse, ou plutôt énormément d'amertume. [C'est un choix, même si ce n'est pas celui que j'aurais fait, qui s'incarne dans la conclusion, un peu plus faible mais ambiguë quand même : le départ en vélo est une idée sublime, et très adulte en plus. Mais en revenant au Mythe,on n'est plus dans la position de départ, et ça c'est vraiment intéressant. Finalement que va faire Dawn ? Réutiliser et contrôler le Mythe ? Oui, sur le moment, mais après. Que va-t-il se passait hors-champ, après le générique ? Mitchell suggère quand même que Dawn se sera transformée, et utilisera son pouvoir, comme les autres profitaient de sa détresse. C'est d'une noirceur absolue. La tendresse est partie pour de bon.] Cette utilisation du Mythe et la corrélation entre Sacré/Païen (c'est-à-dire sentiment pur de Dawn notamment quand elle est dans la ligue de vertu, fait qui n'est pas regardé avec condescendance) et Tendresse/Pouvoir, cette analogie entre ces deux double mouvement prouve l'extrême intuition et la belle habileté de Mitchell, qui signe aussi le scénario de son film. Ce mouvement deux fois double permet aussi de mettre en perspective la naissance de l'individu et son "choix" de réaction face à un monde forcément hostile. C'est vraiment touchant, et cela permet de placer la sexualité dans une perspective quotidienne et ambivalente vraiment remarquable. C'est pour cela que je disais que ce film aborde le sexe comme rarement au cinéma, et de manière, paradoxalement, totalement adulte. Quant à l'apparition de l'individualité, dans ce mouvement là, elle replace TEETH dans sa vraie perspective : un film (assez abstrait) de collège.



[Un petit mot sur la scène du gynécologue qui me semble également très belle, et qui contient, ce qui est loin d'être le cas dans le reste du film, un très beau changement d'axe et une belle "chorégraphie" notamment lorsque Dawn est retournée par son sexe, si j'ose dire, sur la table d'osculation, nouveau cadrage dans le même plan qui transpire l'effroi. Où est la frontière entre l'agression et la normalité ? Cette auscultation est sans doute totalement normale. Le gynécologue n'est sans doute pas un obsédé ou un pervers. Mais Dawn, dans la foulée, va ressentir un geste médical comme une agression sexuelle. C'est très intéressant et ça éclaire de belle manière la suite du film et ce que je disais plus haut. La sexualité est vécue dans ce film de manière vraiment impressionniste. Un mot aussi pour dire que l'ivresse de Dawn, son KO, est particulièrement soutenu par le montage lors de son retour à la maison, scène effroyable où le symbolique et le réel se mêlent avec une force monstrueuse.
Notons également que Mitchell fait une très belle impasse : on ne sait pas pourquoi Dawn est devenue une mére-la-vertue. Elle a fait un choix semble-t-il. Mais l'apparition de l'individualité est venue plus tard, dans le corps du film. Très beau choix de la part du réamisateur/scénariste.]


Le gros bémol du film, c'est le cadrage souvent, mais pas tout le temps, très moche, farci de gros plan. Il s'en est fallu de peu pour que le film respire plus (comprendre "+"). L'échelle de plans est souvent réduite, et encore pas tout le temps. Héritage du film d'horreur de série des années 80 ? Possible, mais en tout cas c'est un mauvais choix qui minimise drôlement l'impact du film, d'autant plus que Mitch sait faire sans doute des choses plus acceptables dans le cadrage, les axes, et le montage. On mettra ça sur le compte du premier film. [Ce qui n'est aucunement une excuse, notez-le !] Quoiqu'il en soit, TEETH surprend. Plus qu'un film de contexte, qu'une critique de la société américaine ou occidentale, le long-métrage de Lichtenstein est un portrait universel de la découverte de la sexualité, sous ses aspects anodins et terribles. Il y a de l'humour, mais ce n'est pas une comédie, et comble de surprise, l'ironie ne fait qu'effleurer, constamment, dans un mouvement d'accompagnement et de tendresse envers le personnage de la part du réalisateur (et de notre part donc), le cynisme n'est jamais présent. Bien plus, c'est la tristesse profonde du film qui marque. La portée subjective du film est impressionnante, le sentiment d'immersion est là (après tout Dawn a-t-elle vraiment un vagin denté ? C'est loin d'être sûr...) soutenu et construit par/sur une déconstruction légère mais explosive de la narration. Dommage donc que le cadrage soit souvent hideux. Malgré tout, ne gâchons pas notre plaisir, TEETH a énormément de personnalité et offre une vision originale et personnelle, triste, à la compassion rugueuse pourrait-on dire, de la découverte puis de gestion de la sexualité. En filigrane, c'est une société violente et castratrice qui est montrée, un monde vide de tout, où la possession prend le pas sur le reste. Comment en est-on arrivé là ? Mystère. Mais en tout cas, TEETH sait être proche d'un sentiment qu'il n'est pas facile, loin de là, d'approcher : l‘effroi adolescent et l'incroyable violence qui se joue dans la ratification de l'âge adulte. Ce n'est quand même pas rien.



Quant à réunir dans un article déjà très long des films aussi différent que ENFANCES et TEETH, je vous laisse deviner la raison de ce choix paradoxal. Peut-être est-ce dans le collage incongru d'éléments disparates que se découvrent les perspectives ?

 


Solitairement Vôtre,


Dr Devo

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Lundi 19 mai 2008

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi




Chers Focaliens,

Les beaux jours tournent de l'oeil, mais c'est avec vigueur et radieux comme un astre que je me dirigerais ce samedi après-midi vers les locaux de Radio Campus Lille (106.6FM) pour participer à l'émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES.


Si vous voulez écouter le show, le plus simple c'est sur le poste de radio, de 14 heures à 15 heures. Mais on ne fait pas ce qu'on veut, et beaucoup d'entre vous n'ont pas le plaisir d'habiter au pays de Satan Boon. Dans ce cas, le plus simple est encore d'écouter l'émission en direct sur le site de Radio Campus: cliquez ici. D''ailleurs sachez que l'émission est rediffusée le mercredi suivant de 14 à15 heures!


Si vous avez mieux à faire, comme un partie de scrabble sur internet ou nettoyez la litière du chat, je vous comprends mais ce n'est pas gravissime puisque l'émission est téléchargeable en podcast sur le site du Quotidien du Cinéma, dés le dimanche et ce jusqu'au samedi suivant: cliquez ici.


On parlera cette semaine des films suivants: SOUS LES BOMBES de Philippe Aractingi, déjà chroniqué ici il y a deux jours par Mr Mort, mais aussi de ENFANCES, film collectif français qui raconte les aventures de certains cinéastes en culottes courtes et qui mangent du Kiri. Et ce n'est pas fini puisqu'on évoquera CLEANER de Renny Harling et peut-être même TEETH de Mitchell Lichtenstein. Ca va être rock 'n' roll, je le sens.



Et comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, j'en profite pour vous signaler que le samedi 24 mai, soit la semaine prochaine, je mixerais (enfin je passerais des disques) en compagnie de mon confrère Karl Walden dans un bar chic et branché de Lille. Voyez le beau flyer que j'ai mis en guise d'illustration de cet article. Ce sera très éclectique, et de belles choses, dont certaines enfouies, passeront je vous le promets. De quoi, sans aucun doute passer une soirée baignée de poésie et d'humour dans une ambiance décontractée, entre amis autour d'un verre. Karl et moi-même ferons personnellement la bise à tous les focaliens et toutes les focaliennes qui viendront nous faire un petit coucou.



Bon, tout ça, ce n'est pas une raison, et je vous souhaite un excellent week-end quand même!

 


Nonchalamment vôtre,


Dr Devo.




 

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Samedi 17 mai 2008

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis

[Photo: "On ne se reverra pas à moins que le hasard nous mettent sur notre chemin" par Dr Devo et Bertrand, d'après une photo du film HITLER UN FILM D'ALLEMAGNE de HJ SYBERBERG]







Alors, évidemment c'est toujours comme ça, le Docteur, notre hôte, annonce son grand retour mais les choses sont un peu plus compliquées que ça, et le voilà retenu encore nous laissant orphelin pendant deux semaines. J'exécute donc une nouvelle fois l'intérim avec un certain plaisir, et pourquoi pas en commençant de la manière la plus aristocratique et pédante possible, à savoir choisir un film visible en projection de presse pour vous le chroniquer ici, avant tout le monde, comme un petit frimeur, que, vous le savez, je suis.



Nous sommes donc au Liban, à la pire période puisqu'il s'agit de l'été 2006. Notre héroïne qu'on appellera sobrement "elle" car je suis foutrement incapable de me rappeler son prénom et parce que ça va plus vite, est une femme dans la trentaine. Elle vit à Dubaï avec son mari architecte mais la revoilà d'urgence au pays natal au moment même où le cessez-le-feu a été décrété par les Nations Unis. Elle est là pour essayer de retrouver son jeune fils de 10 ans, resté au pays avec sa sœur dont elle est sans nouvelle depuis le début des bombardements israéliens. Pour se faire, elle doit rejoindre le sud du pays et demande à un taxi de l'amener là-bas. D'indices en indices, elle traverse le pays. Les rapports d'abord tendus avec le chauffeur de taxi, grassement payé pour l'occasion se font progressivement plus intimes. Et pour cause, car celui-ci connaît le pays comme sa poche, et s'investit de plus en plus dans la quête désespérée pour le fils perdu de Elle... Et comme dit le Docteur D : c'est pas gagné !


Bon. SOUS LES BOMBES film libanais largement produit par la France tient son originalité, nous dit-on, dans le fait qu'il fut tourné en partie pendant les bombardements, puis peu après, ce qui lui confère une aura magnificente de film tourné à chaud. Tourné en équipe légère avec l'équipement idoine (éclairage naturel, caméra vidéo à l'épaule, utilisation de figurants du cru dans leur propre rôle, etc), le film de Philippe Aractingi se veut donc témoignage, sans doute pour ne pas "sombre dans la haine et la colère", je cite et je quote.



Muy Bien. Ça, c'est pour les bonnes intentions (les meilleures aurait dit Billie August !). Et bien les amis, on n'a pas été volé sur la marchandise ! Ca fleurait bon le film art et essai super-clasiquosse, et c'est ce qu'on a eu. Approchons-nous, mais mettez des gants. Si on a vu plus laid, disons d'abord que la mise en scène est bien sûr sans aucune espèce d'intérêt. Petits plans à l'épaule sans beaucoup de composition lors des scènes "d'action" et au contraire plans ultra-stylisés lorsqu'il s'agira de faire des plans d'ensemble du terroir. Le seul mérite du procédé est une légère tendance à faire des plans moins serrés que la moyenne de ces confrères. Ça nous vaudra quand même énormément de plans rapprochés, bien entendu, mais, si on réfléchit bien, ça évite trop d'énervement ou de maux de tête dés le départ. Bref, en conclusion : composition du plan, RAS. C'est utilitariste et sans vraiment de personnalité. Je passe. Côté montage c'est également du tranquilou. On suit le scénario de manière pépère. Le rythme se fonde plutôt sur des petites vignettes assez rapides et sur le même modousse opérandaille tout le temps : action rythmée sur le terrain, petits arrêts didactiques de "témoignage" où l'autochtone racontera son édifiante expérience, road movie intimiste en voiture et découverte de lui et de elle, puis un plan ou plusieurs très esthétisants, je suppose sur le Liban éternel et ses paysages dont on avait vraiment envie de faire la Connaissance (du Monde, aurait dit le Docteur). Et quand la boucle est finie, on repart au début. Qu'a-t-on appris entre temps ? Des anecdotes. On a relevé les informations sur la vie en temps de guerre pour celui qui veut savoir ("quoi au juste", me dis-je in petto) sans se lever de son fauteuil, ou sans bouger de quartier ou sans ouvrir un document imprimé? Devinez? Non? J'en aprle plus bas, ce n'est pas grave. Voilàààààà ! C'est du tranquilou, la chose. Pas de quoi s'alarmer, pas d'extase, la routine du cinéma art et essai classique contemporain. Que le film soit tourné dans un studio chez Universal, ou sous les bombes ou juste après n'a pas vraiment d'importance. Les vrais gens de là-bas dit, Aractingui est d'ailleurs libanais lui-même, apportent la part de véracité nécessaire, disent-ils.



(Tiens la nouvelle vient de tomber : personne ne distribuera SOUTHLAND TALES de Richard Kelly, le prometteur réalisateur de DONNIE DARKO. C'est du direct to dvd pour la fin de l'année. On s'y attendait mais quand même. Les Anglais et les Néerlandais le sortent, eux... Gardons ça dans un coin de notre esprit, pour la suite... Même pas une ou deux copies... Rien...)



Passons. Alors, bien sûr, il y a le sujet. Le fond, quoi ! Et du fond, si t'en veux, et même si t'en veux pas diraient les esprits chagrins, ben t'en auras quand même et pas qu'un peu. C'est mon fils, ma bataille, fallait pas que je m'en aille, hohoho. La mère possiblement veuve, les routes déchirées par les bombes, les mines, les pénuries, les cercueils qu'on est obligé d'enterrer en fosse commune, les immeubles pas en construction (héhé ! spécial casse-dédi au Docteur) mais détruits, la FINUL qui avance et recule probablement, et tout le reste. La guerre, ça détruit, ça tue tout sur son passage même les petits nenfants. C'est la misère, Madame Boulic. Et là Aractingi n'y va pas avec le dos du tractopelle industriel, il charge, et pas qu'un petit peu, et avec la passion du gars motivé par sa propre expérience. Tu le sens le sentiment d'insupportable qui monte ? Ben oui ! Le petit nenfant écrasé par la guerre, ça c'est de la bonne came, ou plutôt disons, ça nous rappelle les vraies valeurs : un enfant vaut un certain nombre (disons X ou N) d'adultes. Bien entendu, étant profondément humaniste, je ne suis absolument pas d'accord. Notons déjà qu'on ne nage pas dans les accidents et les paradoxes, et c'est bien dommage. Aractingi n'épargne rien, tout occupé à dénicher sa trouvaille (le premier film libanais tourné sur le terrain au moment des événements), et il balance des choses insupportables de naïveté comme les monologues de la mère avec son fils et sa sœur (qui ne sont pas là, rappelons-le), les "et toi, c'est quoi ton histoire?" balancés au taxi-driver et dont on attend cette troublante confession, qui sera forcément pudique, au bout de 7 minutes et 25 secondes de films, etc... La palme du super-splendouillet ne va pas d'ailleurs pas qu'au réalisateur mais aussi à son actrice, sûrement pétrie de théâtre et/ou de sitcom, toutes intentions dehors, pédalant dans les descentes en faisant en sorte bien sûr de cacher toute cette douleur sous un voile de pudeur entendue. Une horreur... Elle a d'ailleurs eu un prix d'interprétation dans un festival. Actrices, retenez la leçon : aux oscars, un rôle grimé, si possible dans un biopic, et pour les festivals, un portrait de mère courage dans un film politique. Laissez cuire au four 90 minutes, servez, c'est prêt...



Tout est dit. On est bien sûr dans l'insupportable total. SOUS LES BOMBES, vous l'avez déjà vu mille fois, il y en a même sans doute trois comme ça qui passent en ce moment dans vos cinémas art et essai, et dans quinze jours, il y en aura trois de plus. Gros contenu, pas un point de montage digne de ce nom ou au moins ayant un peu de personnalité, pathos du vécu "réel" si le mot veut dire encore quelque chose... C'est le schéma classique du couteau sous la gorge. Si ce film était un livre, ce serait quelque chose entre Guy D'écart (je sais plus comment ça s'écrit) et la collection Harlequin, c'est-à-dire presque rien. Mais vous comprenez, Madame Boulic, c'est du cinéma alors ça compte. Cinéma du réel et Réel du cinéma. Le monstre n'arrête pas de se regarder dans la glace, avec ses boucles d'oreille en forme de boîtes de Vache Qui Rit qui se reflètent à l'infini.



Pendant ce temps, dans une galaxie très très lointaine... Quoi ? Greenaway (4 films non-distribués en 4 ans) ? Trop expérimental, surfait, arrogant. Nicholas Roeg ? Je ne connais pas cette personne. Ken Russel ? Vous plaisantez... Hal Hartley ? "Il a eu son quart d'heure" (anecdote véridique entendue par Docteur Devo dans la bouche d'un distributeur à la réputation d'excentrique et de chercheur iconcoclaste!). Argento ? Les fans se contenteront du direct-to-dvd, ça fait quand même 25 ans qu'il fait de la merdre. Jean-Marie Straub ? Une petite projo en pleine après-midi à la Cinémathèque, ça ira très bien. Et dans ce qui sort... Ce n'est guère mieux : Von Trier, Zulawski, Blier, Noe, Hadzihallilovic, et les autres ? Des cyniques faisant des films malsains. (Comme on disait à l'époque de Cronenberg... Rires). Et les jeunes ? Enfin entre guillemets... Les Bernard Rose, les Philip Ridley, les Richard Stanley (qui, même sur Matière Focale, se souvient de Richard Stanley?), les Rolf De Heer, les Axel Van Vamerdam ? Connaît pas, comme dirait Blier justement. Non pas que ces gens ne soient montrés que dans des circuits ultra confidentiels. Non. Ils n'existent plus. La plupart tournent encore mais il est impossible de voir leurs films. Un film produit, ce sont dix autres films de non produits. Un film qui sort, c'est dix qui ne sortent pas. Si encore on pouvait comme dans les années 50 (rires), faire 300 kilomètres pour voir le travail de ces gens dans un salel d'une grande ville éloignée. Mais, non. Ils ne sont plus là.




Ce qui est profondément dégoûtant ici, c'est que ce sont toujours les mêmes qui ramassent la thune, toujours les mêmes qui en vivent, toujours les mêmes qui raflent tout,, argent privé, public et suffrage critique sinon des spectateurs. C'est insupportable. Comme disait Marguerite D., pas droguée (enfin autant que je sache) et surtout pas prostituée : "Que le monde aille à sa perte, c'est la seule politique possible... " Il ne reste plus qu'une chose à faire peut-être : souhaiter qu‘on sorte enfin de la politique d'Exception Culturelle. Ne regardez pas le bûcher, regardez votre cité : c'est votre ville qui brûle.



Bonjour chez vous.


Mr Mort.

 

 

 

 

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Mercredi 14 mai 2008

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