(photo: "Un genre humain..." par Dr Devo)

Chères Sœurs, Chers Frères,
 
Avant toute chose, lisez cet article jusqu'au bout, convaincus ou pas.
 
C'est bon de se retrouver. Et vous allez voir, ça va être encore meilleur !
 
Drôle de destin que celui de la trilogie cinématographique LE GENRE HUMAIN... Ben quoi ? Vous permettez ?
 
Drôle de projet donc que la trilogie LE GENRE HUMAIN de Claude Lelouch ("Oh Non ! C'est pas vrai !!!!").
 
Bon, ça y est ? Tout le monde est indigné ? Je peux y aller ?
 
Merci.
 
Donc, drôle de destin que celui de la trilogie LE GENRE HUMAIN de Claude Lelouch. Il y a un an sortait le premier volet, LES PARISIENS, qui se solda par un échec cuisant au box-office et par une dérouillée critique. Ecœuré, Lelouch propose même d'offrir une séance gratuite, offerte aux spectateurs avec ses sous le vendredi de la sortie ! Fichtre ! Malgré tout, c'est la plantade, Lelouch crie au scandale et au lynchage médiatique, et comme à chaque fois que cela a lieu, tous les critiques le traitent d'imbécile. Patrice Leconte, Besson et bien d'autres ont déjà essayé, avec plus ou moins d'honnêteté d'ailleurs, mais s'attaquer aux critiques aussi ouvertement ne profite jamais malheureusement, et le réalisateur sort toujours perdant ! Fichtre.
 
Ceci dit, on n’est pas là pour en faire le procès. Lelouch a pris une déculottée. Le deuxième épisode de la trilogie était déjà en boîte, et Lelouch change son fusil d'épaule. Il fait une croix sur sa trilogie et décide de ne pas sortir le numéro 2 ! À la place, il nous propose LE COURAGE D'AIMER, qui est un montage, une sorte de mix entre LES PARISIENS et le désormais perdu épisode 2. Bon, voilà pour la généalogie. Passons aux choses sérieuses.
 
LE COURAGE D'AIMER raconte les destins croisés d'une poignée de personnages qui, d'une manière ou d'une autre, vont connaître la confrontation et l'échec. Maïwenn, apprentie chanteuse, rencontre Massimo Ranieri, chanteur de rue (déguisé en Père Noël !). Les deux s'entendent, et décident de faire la manche ensemble. Ils deviennent amants (hors champ d'ailleurs). Ils finissent par se faire repérer par un musicien de jazz qui joue dans une boîte (Un peuhhhh paaarti, un peuhhhhh naaaze...), et qui les fait monter sur scène. Tout va bien, jusqu'à ce qu'un producteur veuille faire chanter Maïwenn, mais seule. Rupture. Mathilde Seigner joue deux rôles : elle et sa jumelle. Une voyante lit dans leurs pupilles  (leurs yeux, quoi !) qu'elles vont vivre une sacrée histoire bouleversante et tragique ! Michel Leeb (Eh oui ! On se calme dans le fond !) joue un self-made man qui a fait fortune dans la pizza industrielle, et qui hésite à acheter un vieux château sublime. Quand la châtelaine vendeuse, Arielle Dombasle (vous n'allez pas râler dès que j'annonce quelqu'un quand même !), lui fait visiter l'endroit, il tombe amoureux du théâtre à l'italienne intégré au château... et un peu de la châtelaine aussi. Il décide d'entretenir les deux, lui, l'homme qui s'est fait tout seul, lui, l'homme sans culture ! Et puis, il y a cet étrange personnage Ticky Holgado (Ha non ! Ben si !)  qui se ballade parmi les clodos et qui dégage une aura toute fantastique... Et puis il y a Claude Lelouch qui prépare un nouveau film...
 
Comme diraient les admirateurs de Robert Altman et de Gérard Jugnot, voilà ce qu'on appelle un film choral. En janvier dernier, quelques semaines après la création de ce blog, je faisais (ici) une petit palmarès bien terne de l'année cinématographique 2004. Dans les commentaires de cet article, mon ami Bernard RAPP, qui à l'époque ne s'appelait pas encore comme ça, dressait sa petite liste de films préférés. Parmi eux, juste derrière les deux volumes de KILL BILL de Quentin Tarantino, figurait à la neuvième place du classement LES PARISIENS de Lelouch ! Voilà un choix iconoclaste qui m'avait bien fait regretter de ne pas être allé jeter un œil sur LES PARISIENS. Bernard RAPP, homme de goût, avait sûrement des raisons de mettre Lelouch dans le même classement que Tarantino, Greenaway, Guy Maddin ou Soukourov !  [Qui d'autre que lui oserait faire ça ? Quel homme précieux !]
 
Evidemment, on aime brûler ce qu'on a adoré, et c'est un peu le cas avec Claude Lelouch, qui a quand même cassé la baraque de nombreuses fois, notamment avec LA BELLE HISTOIRE  et ITINERAIRE D'UN ENFANT GÂTÉ (que, personnellement, je n'aime pas du tout, mais alors vraiment pas). Qu'on aime ou qu’on déteste le personnage, il faut bien admettre que Claude Lelouch "jouit" d'un fabuleux rapport de haine. Il n'est pas seul, certes. Mais la critique est quasiment unanime, et il de bon ton, depuis quelques années, de lui casser du sucre sur le dos à tire-larigot. Oubliez votre classe et votre impartialité, et défoulez-vous sur le bonhomme, puisque "tout le monde est d'accord" : c'est le cinéaste le plus nul du pays, le plus ringard, le plus obsolète. Alors c'est vrai, la chasse est ouverte, et la course au sobriquet ou à la phrase choc d'enterrement en grande pompe est quasiment un passage obligé lorsqu'on parle du cinéaste. C'est bien connu, tout le monde est d'accord, c'est un gros nul, alors défoulons-nous, on est tous d'accord, et 500 millions de fans d'Elvis ne peuvent avoir tort !
 
Ici, sur Matière Focale, on se méfie des loups rassemblés en meute, et on réfléchit à deux fois avant d'aller hurler avec eux. Et puis on fait son travail, on va en salles et on laisse les a priori, tant que faire se peut, au comptoir à pop-corn. Il fallait aller se frotter à la chose, et en tant que scientifique et dévoué docteur, j'ai accompli ma tâche avec professionnalisme !
 
Et bien les amis, malgré tout et en fin de compte, ce COURAGE D'AIMER, c'est plutôt pas mal ! Ben oui ! Alors évidemment, c'est bourré de marottes lelouchiennes auxquelles, on l'a vu plus haut, je ne suis pas vraiment sensible. Alors oui, ça parle de l'amour et du hasard. Oui, les acteurs sont souvent improbables (j'y reviens ci-dessous). Et enfin, plus rédhibitoire à mes yeux, c'est un film musical dans tous les sens du terme, et la musique est signée Francis Lai. Bon, quand on préfère la musique ‘indus', c'est un sacré challenge que d'assister à ce déluge de Francis Lai, compositeur dont, pour le coup, je n'aime pas du tout, mais alors vraiment pas, la musique. C'est clair et net. Et pourtant, malgré tout, ça fonctionne. Lelouch, "cinéaste le plus ringard et le plus stupide de France" selon la légende urbaine, n'est pas un manchot complet. LE COURAGE D'AIMER est tourné en vidéo haute définition (sur la même caméra que Michael Mann pour COLLATERAL me dit Bernard RAPP). Ce n'est pas un crime bien sûr. Et si jamais vous allez voir ce film et LES POUPEES RUSSES de Clapisch, vous verrez, de près comme de loin, il n'y a pas photo, si j'ose. LES POUPEES RUSSES est d'une laideur repoussante, et le Lelouch, et là c'est évident, est beaucoup plus composé et photographié, plutôt avec goût, ce qui fait toujours plaisir dans le cinéma français. Lelouch sait jouer avec le rendu "35mm" et le rendu ouvertement vidéo. Il en joue avec un certain charme, dévoilant quelquefois, je trouve, des choses assez splendides comme ce reflet bleu tout à fait anti-naturel mais très beau sur les dents et le micro de Maïwenn lors d'une scène de chanson dans la boîte de jazz. Premier bon point.
 
Le montage est plutôt alerte, et est conçu comme un parti-pris de mise en scène. On sait (c'est dit dans le film par Lelouch lui-même), que le Claude adore "les histoires". Il n'empêche. Son film se construit plus dans le montage des séquences que dans la continuité scénaristique, ce qui est tout à fait à son honneur et, une fois de plus, fait beaucoup de bien dans un paysage cinématographique français complètement fermé ou presque, où le scénario est roi (avec son cortège funeste : les "idées", presque toujours réservoirs à clichetons et à lieux communs), et où par conséquent les réalisateurs croient encore qu'un bon film, c'est d'abord un très bon scénario. Rien n'est plus faux bien sûr, mais le mythe a la dent dure (et voilà comment les réalisateurs français, trop souvent, oublient de faire de la mise en scène au profit de l'histoire !). Ici donc, rien de tout ça, le déroulé de l'histoire se fait par couches de rythmes et presque jamais par évolution narrative logique (un point A menant un point B, système proscrit ici). L'histoire, c'est le montage, et le montage est une question de rythme et de mise en scène. Le scénario s'écrit encore en salle de montage pour ainsi dire ! Ça fait du bien ! Et le contenu n'en est que plus valorisé, au final. Lelouch, bien sûr, charge la mule, n'y va pas avec le dos de la cuillère. D'aucun auront déjà trouvé son "histoire" chargée, mais l'aspect musical de la chose (la musique est quasiment omniprésente), l'étrangeté et finalement l'originalité de la narration forment un socle bizarre, étranger pour ainsi dire, mais diablement solide, qui donne au film une véritable sensualité et une originalité étonnante. Rien que pour ça, réussi ou pas, bravo !
 
Un sujet, une histoire, une narration, une précision et une lecture des sentiments qui se fait par le montage donc. Le cadrage est assez joli, mais un peu en dessous. Lelouch fait énormément de gros plans, encore et encore, jusqu'à plus soif et au-delà, comme un Jess Franco fait des zooms, avec un systématisme qui ne peut être que réfléchi, pour le meilleur et pour le pire, même si on pense souvent au pire ! Le rythme du film est si particulier que "ça passe" presque. Mais dès que Lelouch écarte le plan, dès qu'il place un plan ne serait-ce que rapproché, ça a tout de suite un autre souffle, et ça assure drôlement. C'est pour moi le gros défaut du film que ces gros plans. Lelouch sait cadrer, et c'est d'autant plus dommage. Son film aurait été sans doute magnifique si, en plus du jeu de montage et de narration, il avait introduit cette sacrée variable qu'est l'échelle de plans. [Une petite pause ici. On remarque que ces plans plus larges ne sont pas disposés n'importe où cependant. Il s'agit souvent des scènes les plus mélos, les scènes de cinéma (le film joue aussi sur la mise en abîme, puisque Lelouch joue dans le film son propre rôle, et on le voit en train de monter son projet de film ! Il n’y va pas par le dos du tractopelle, le malicieux !) C'est très curieux. S'il avait gardé ce principe pour disséminer des plans de cinéma dans la narration des parties "réelles", comme un jeu d'indices ou de chausse-trappes, voilà qui aurait été diablement intéressant !]
 
Pour le reste, il y a aussi de belles choses. Malgré mon aversion pour Francis Lai, désolé, l'omniprésence de la musique a joué pour moi un rôle de décalage et d'étrangeté supplémentaire. C'est vraiment pas mon truc, mes goûts musicaux sont carrément autre chose, voire même opposés. Malgré tout, tout cela est très mixé et certains passages sont assez fulgurants grâce au son, notamment ces bruits abstraits que Lelouch place sur les rares plans pas envahis par la musique (comme les passages avec Ticky Holgado). Ces bruits sont très beaux.
 
Reste le contenu et les acteurs. Là encore, et Lelouch peut le prendre comme un compliment, voilà un univers qui m'est complètement étranger ! Mon univers a plus d'affinité avec Sokourov, Von Trier ou Greenaway, et même Robbe-Grillet (le cinéaste !) que Lelouch, et de très loin. Bien souvent, ses propos sont pour moi proches de la bouillabaisse indigeste, et certaines marottes (comme ses histoires de réincarnation dans la BELLE HISTOIRE !) me semblent assez imbuvables ! Malgré tout, ici, et encore une fois malgré nos différences d'univers entre lui et moi  (raison pour laquelle ce paragraphe est un gros bisou et un compliment !), Lelouch avance plutôt franchement sur un terrain qui n'est pas dénué d'intérêt.  Très curieusement, je n'ai pas pu m'empêcher, pendant la séance, de rapprocher ce film de LA FIDELITE, un des chefs-d'œuvre de Zulawski. Toutes proportions gardées bien entendu, mais très certainement et sans aucun doute. LE COURAGE D'AIMER reprend un peu, et un peu seulement, cette thématique de la fidélité à la Princesse de Clèves, mais ici sur un versant plus lumineux, plus mineur et moins hystérique bien sûr. Les sujets se ressemblent malgré tout comme deux cousins éloignés de la même famille. On ne boxe sans doute pas dans la même catégorie, et pourtant... C'est la fidélité dont parlent les deux cinéastes. Et ce double-programme totalement incongru est assez passionnant. On pourra reprocher à Lelouch de nager dans une sorte de mélo un peu béat. Personnellement, je ne lui en ferai pas le reproche, même si je peux comprendre que, pour beaucoup, cela peut être irrémédiablement répulsif ! Lelouch, comme Zulawski dans une autre nuance, ne se cache pas et avance avec une belle franchise. Ce qui l'intéresse, c'est le mélo et le drame. Mélo avec un grand M, même ! C'est ça qui l'intrigue, c'est ça qui le fascine. Et le bonhomme n'est pas dupe. Il tend à nous faire prendre un drôle de chemin en nous préparant une fausse piste, celle du personnage de Massimo Ranieri, comme une espèce d'autoportrait de l'artiste (compagne artiste et jeune, succès / insuccès, etc.). C'est une fausse piste. Une sorte de théâtralisation. Le vrai autoportrait du film se trouve dans le personnage de Michel Leeb. Et c'est assez touchant. Lelouch se voit comme un marchand de pizza. Il ne fait pas dans la nourriture noble. Ce n'est pas du caviar. Il fait dans le commun et la nourriture de base. Bien conscient d'être un réalisateur populaire, c'est en effet dans le portrait de l'industriel Leeb qu'il faut voir le bel aveu de Lelouch. Il travaille sur un matériau populaire ! C'est assez beau. Et c'est là aussi qu'est la clé du film, notamment pour les gens qui, comme moi, sont très éloignés de l'univers du bonhomme !
 
Notons également que ce film n'est jamais un règlement de compte. Lelouch n'a pas attaqué, comme certains ont sûrement dû le penser, la critique ou l'industrie qui le fait vivre. Sans illusions, il a retenu la chose la plus importante, qui ne répond pas justement à cette polémique autour des PARISIENS (chose qu'il semble avoir dépassée) : le succès ET l'insuccès vous tombent toujours dessus pour de mauvaises raisons ! Règle N°1 qu'il est assez touchant de voir répétée ici. C'est classe. En tout cas, Lelouch comme fournisseur de pizzas, voilà un parti pris assez touchant. [On notera aussi la très belle scène comportant ce plan monstrueusement généreux sur la morve au nez de Maïwenn ! Ça, monsieur Lelouch, c'est sublime !]
 
Le film se déroule donc en loucedé, avec quelques chausse-trappes bienvenues. Notamment parce que Lelouch n'hésite pas à faire imploser son film. Il apparaît à brûle-pourpoint dans une histoire où il n'a rien à faire, et dévie ainsi son film (casse son jouet une première fois, en quelque sorte) de sa trajectoire semble-t-il programmée, en introduisant la fameuse mise en abîme. À ce moment là, on se dit, "mon petit père, je te vois venir avec tes gros sabots !" Là aussi, belle surprise, ce système complètement mélodramatique de mise en abîme comme facteur de déviation, Lelouch va le casser aussi ! C'est vraiment un insolent ! Et tant mieux.  Mettant en abîme la mise en abîme, il la brise avec un joli courage ! C'est assez gonflé. Au delà de cette mise en abîme cassée, le film devient autre. Prenant le risque de faire fuir son spectateur le plus convenu, il s'avance vers  une voie encore plus personnelle, toujours pour le meilleur et pour le pire, et met son propre film en péril. Du coup, le métrage  gagne en expressivité, et Lelouch se rapproche sans cesse plus de son propos, creusant encore et encore sa notion de fidélité. C'est assez beau et ça renforce complètement l'aspect subjectif, voire fantastique, de sa mise en scène. Et le voilà, le vrai défi de Lelouch 2005 : faire un plat populaire mais fantastique... et surtout baroque. On ne peut plus baroque ! Je te fais une histoire plus lelouchienne tu meurs, puis je te montre l'échafaudage, puis je le démonte. En cela, Lelouch se montre terriblement ambitieux, et sa prise de risque fait plaisir à voir. L’évidence est là : le bonhomme est un cinéaste généreux et plutôt aventureux, n'hésitant pas à faire prendre à son public des chemins de traverse, et à l'emmener sur un autre terrain, plus abstrait ! Je vais me répéter : vu le paysage cinématographique français, qui ne prend jamais aucun risque ou si peu, CHAPEAU BAS !
 
Les acteurs sont, euh.... lelouchiens ? C’est encore une fois un casting des plus improbables. Maïwenn (sœur d’Isild Le Besco) est complètement splendouillette et improbable, une espèce de monstre qui vous plonge dans un délicieux mouvement de fascination / répulsion. FREAKS à elle toute seule. Le mammouth passe dans le magasin de porcelaine, renversant quelques tractopelles au passage, mais très curieusement, et je ne sais par quel miracle, ne casse aucune porcelaine ! Bizarre, étrange et insupportable, elle est un plaisir masochiste dont Lelouch sait tirer parti. Pourquoi pas ? Mathilde Seigner, que j'ai pas mal esquintée ici, est vraiment formidable de bout en bout. Strange, dear, but true, dear, c'est ici, chez Lelouch, qu'elle nous rappelle la formidable actrice qu'elle peut être. On aimerait là voir plus souvent avec cette passion. Elle mérite mieux que TOUT POUR PLAIRE. Michel Leeb est vraiment impeccable. Quelques périodes de sur-jeu, mais très bien mis en valeur par Lelouch dans son montage. Le choix est d'autant plus pertinent que Leeb est placé en face d’Arielle Dombasle, dont il est souvent de bon ton de se moquer (malgré son excellent travail, quasiment chorégraphique, récemment chez Ruiz). Bon point pour elle aussi, qui se lâche avec entrain. Ticky Holgado, pour la première fois et donc la dernière, me paraît très bon, quasiment sobre. Dans les seconds rôles, il y a du bon et de l'improbable, et je m'en veux personnellement d'avoir loupé Richard Gotainer et Agnès Soral. Où se cachent-ils ?
 
Alors oui, il est de bon ton, dans les salons ou dans les usines, de se moquer de Lelouch. Il n'empêche que le cinéaste, loin d'être dupe, se revendiquant espèce d'Idiot (i majuscule), sait où il se trouve, prend des risques très beaux et se démarque complètement dans le paysage français. Il ne satisfera sans doute personne, ni parmi ses fans, ni parmi ses détracteurs, bien souvent stupides malheureusement, mais une chose est sûre : sans conteste, Lelouch trace un chemin personnel, et a complètement intégré la notion de grotesque qu'on lui reproche souvent (complètement à tort, donc). Il n'y en a quand même pas beaucoup en France qui prennent le risque de faire de la mise en scène, et qui plus est, des narrations personnelles : Ruiz, Blier, Zulawski, Haneke, Cavalier, les époux Straub... [NB : je ne compare pas ceux-là à Lelouch en termes de qualité ; je pense d'ailleurs qu'ils ne jouent pas dans la même division.] Y en a-t-il assez pour qu'on ne puisse pas les compter sur les doigts de la main ? Pour le meilleur (ici) ou pour le pire (LA BELLE HISTOIRE), il faut être sacrément vicieux dans ce contexte pour taper sur Lelouch simplement par principe et de manière systématique. On peut, bien sûr, ne pas aimer, mais le gars fait quand même de la mise en scène, place la barre haut et il est simplement malhonnête de ne pas le reconnaître. Pour ma part, je pense que le bonhomme en a encore largement sous le pied (notamment quand il fera moins de gros plans), et que les films suivants vont être passionnants à observer, maintenant que Lelouch se retrouve seul avec lui-même et son cinéma, maintenant que plus personne n'espère plus rien. Lelouch, sans peut-être le savoir lui-même, est un des cinéastes les plus libres de France. Il serait temps désormais de faire preuve d'un peu d'honnêteté à son égard.
 
Calculé et improvisé, sérieux et roublard, passionné et modeste, LE COURAGE D'AIMER n'est pas un film de plus. C'est tout ce qu'on lui demande.
Passionnément Vôtre,
Dr Devo.
PS : Je n'ai pas parlé de la scène de la voyante "par les yeux" ! Que c'est beau !
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Vendredi 1 juillet 2005

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(Photo: "Anonymous Fine" par Dr Devo, d'après une photo de Karen Black)

Le nom ne vous dit peut-être rien. Larry Cohen est pourtant un hyperactif, concepteur de la série TV LES ENVAHISSEURS, un scénariste particulièrement côté (CELLULAR, PHONE BOOTH et bientôt CAPTIVITY) et un réalisateur longtemps prometteur. Longtemps prometteur… L’expression s’impose, car en plus du fait qu’il a un peu levé le pied dans sa carrière de cinéaste (rien de mémorable depuis L’AMBULANCE en 1990), il n’aura jamais vraiment su tirer parti de ses talents de scénariste, qui surpassent, très largement, ses capacités de metteur en scène. La faute en revient peut-être à son caractère libertaire qui l’a amené à travailler le plus souvent loin des studios auprès de producteurs indépendants : en conséquence, la plus grande partie de sa filmographie est composée de films à petit budget souvent tournés en très peu de temps et avec les moyens du bord. Il faut alors savoir-faire la balance entre l’audace, l’originalité et la personnalité du récit d’un côté, et de l’autre l’aspect bâclé, souvent maladroit, parfois terne, occasionnellement très ringard, de la réalisation.

Je pense cependant que les budgets ne font (et ne défont) pas tout, et qu’un cinéaste aussi productif aurait forcément développé une mise en scène personnelle s’il en avait eu l’inspiration. Peut-être ne souhaitait-il pas prendre le risque de voir ses sujets lui échapper en en confiant la réalisation à un tiers ? Peut-être aussi se fout-il pas mal de l’esthétique de ses films et qu’il a surtout voulu prendre du bon temps ? Quoi qu’il en soit, Larry Cohen a fait ses choix, et au terme de sa carrière, c’est donc une anonyme célébrité, souvent mise à contribution mais sans réelle renommée. Bref, c’est un créateur de concepts et un brillant scénariste. Sa série LES ENVAHISSEURS est finalement bien à l’image de sa carrière : si le thème abordé est pour le moins quelconque, l’écriture des épisodes est par contre remarquable, originale et impliquante, et si la série paraît aujourd’hui un rien désuète face à des classiques comme LE PRISONNIER ou CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, c’est à la fois parce qu’elle a été fréquemment pompée depuis et parce qu’elle présente visuellement peu d’attraits, la mise en scène ayant assez mal vieilli.

Et pourtant, les films de Larry Cohen valent le coup d’œil. Malgré une petite réputation culte, son œuvre est l’objet de peu de considération. A ce sujet, je profite de ma tribune pour rectifier une contre-vérité qui m’avait contrarié à l’époque : lorsque l’actrice Bette Davis est morte, elle a eu droit, légitimement, à son petit hommage dans les médias, qui ont salué sa carrière et son dernier rôle dans le (joli) LES BALEINES DU MOIS D’AOUT de Lindsay Anderson ; c’est sûr que s’il avait fallu mentionner son dernier rôle effectif, celui qu’elle tenait dans WICKED STEPMOTHER (MA BELLE-MERE EST UNE SORCIERE) de Larry Cohen, ça aurait fait moins classe dans le journal de 20h…

Série B de bonne tenue (BONE, BLACK CAESAR, l’épatant GOD TOLD ME TO où, partout, des innocents pètent les plombs et tirent dans la foule avant de se donner la mort – tous ont un point commun : Dieu leur a ordonné de le faire !!! – ou plus récemment L’AMBULANCE et l’insolite LES ENFANTS DE SALEM – avec Samuel Fuller en chasseur de vampires !) et cinéma bis à deux doigts du Z pur et dur (EPOUVANTE SUR NEW YORK présentant New York sous les assauts du Serpent à Plumes des Incas, THE STUFF où pour une fois, c’est nous qui sommes mangés par notre yaourt et non l’inverse), ces films ont en commun leur véritable originalité, et ce petit pincement au cœur que nous laisse la certitude, quand on vient de visionner l’un d’entre eux qu’avec l’énergie d’un Carpenter ou la rigueur d’un Cronenberg, Larry Cohen aurait pu devenir, les doigts dans le nez, un cinéaste important et immensément populaire.

Je précise à ce point qu’il n’est pas encore mort, merci pour lui, et que si je vous parle de lui, c’est pour la simple et bonne raison que je viens de revoir sa trilogie des « Monstres ». Car, il faut le savoir, Larry Cohen a tout de même accouché en 1974 d’un classique du cinéma fantastique, dont le joli succès commercial l’aura amené à en signer deux suites. Oh, un petit classique, aujourd’hui retombé dans l’ombre, mais un film qui avait à sa sortie fait son petit effet et choqué la ménagère de moins de 50 ans. Ce film s’intitule LE MONSTRE EST VIVANT (IT'S ALIVE). Le sujet en est à la fois très simple et très compliqué. Une femme sur le point d’accoucher est accompagnée une nuit par son mari jusqu’à l’hôpital du coin. Tout se déroule dans un stress cotonneux et poussif (mais si : poussez ! poussez !). Problème : en sortant du ventre de sa mère, le bébé, mutant et monstrueux, massacre le personnel hospitalier et prend la poudre d’escampette. A leur retour de l’hôpital, leur fils, qui attendait impatiemment « un petit frère ou une petite sœur », est bouleversé de les voir revenir les mains vides avec une gueule d’enterrement. Si le concept du bébé-monstre est simple et en appelle à des ficelles attendues (un cocktail entre ROSEMARY’S BABY et la SF catastrophiste des années 70), le développement ne laisse filer aucune nuance du mélodrame, horrifique et viscéral, vécu par les parents du « monstre », médiatisés, auscultés, humiliés, emplis de culpabilité, d’angoisse et de répulsion, et n’occulte aucun angle de la réflexion proposée sur l’ambiguïté de ce couple torturé par ses instincts contradictoires et son penchant (illusoire ?) à assumer la «responsabilité», puis la paternité d’une créature meurtrière, aux réactions imprévisibles, qui cherche avant tout à rejoindre le nid familial – pour l’intégrer ou pour le consommer ? Dérangeant, n’est-ce pas ? C’est un film passionnant de ce point de vue ; le scénario est en tout point remarquable, ne cède ni à la démonstration (pas de « message » didactique – défaut de beaucoup de classiques SF des années 70) ni à la « monstration » : peu de scènes choc, des effets spéciaux le plus souvent suggestifs, Larry Cohen préférant se focaliser sur la psychologie des personnages, en particulier celle des parents – soutenu en ce sens par un casting solide dominé par le père, interprété avec conviction par John P.Ryan (un comédien excellent, ici sérieux comme un pape, mais auquel j’ai toujours trouvé des allures vaguement veules et perverses). La créature bricolée par un Rick Baker débutant est relativement bien conçue mais son animation reste assez rigide, une chance qu’elle soit finalement le plus souvent occultée par les cadrages ou la photographie. Le point fort du film, avec le scénario, reste cependant la superbe bande originale composée par le grand Bernard Herrmann, dans l’esprit de celle de SŒURS DE SANG de Brian de Palma, une musique magnifiée par un splendide générique d’ouverture. Hélas, et c’est probablement la raison pour laquelle le film est aujourd’hui un peu oublié, c’est sans surprise que l’on constate que la mise en scène médiocre ne suit pas – voir ici des séquences au cadrage hideux, certains plans étant parfois à moitié flous, un montage maladroit et une tonalité visuelle démodée et parfois télévisuelle. Reste que la musique de Bernard Herrmann, l’originalité du récit et la grande qualité de son exploitation contribuent à tirer le film vers le haut et à le hisser au niveau de petite réussite tout à fait estimable.

 Dopé par le succès du film, distribué par Warner, Larry Cohen rempile en 1978 avec LES MONSTRES SONT TOUJOURS VIVANTS (IT LIVES AGAIN) – les titres français sont parfois redoutablement cons, vous ne trouvez pas ? L’enfant mutant du premier opus n’était pas un cas isolé mais le premier d’une série de naissances. Les autorités veillent à l’extermination des bébés-monstres, dépistés avant la naissance et exécutés lors de l’accouchement à l’insu des parents – on pourrait au passage se demander les raisons qui poussent ces mêmes autorités à attendre la naissance pour tuer les créatures au lieu de procéder à des avortements, mon hypothèse étant que les autorités adorent tuer des bébés. John P.Ryan, passablement traumatisé par la mort de son « bébé » dans LE MONSTRE EST VIVANT – mort à laquelle il n’est d’ailleurs pas totalement étranger – a organisé un groupe de résistance visant à récupérer les bébés-monstres et à leur sauver la vie, car il est persuadé que les créatures sont éducables et que leur agressivité n’est qu’une réaction de défense à l’hostilité, à la frayeur et au dégoût qu’ils provoquent. Larry Cohen prolonge intelligemment le propos entamé dans le premier film, et livre un film présentant sensiblement les mêmes qualités scénaristiques… et les mêmes défauts esthétiques que le précédent. On peut toutefois noter quelques légers progrès dans la mise en scène (le plan montrant le nouveau-né griffer frénétiquement le visage du médecin qui vient de l’accoucher est assez glaçant), mais il faudra tout de même fermer les yeux sur des tics 70’s, quelques fautes de goût et ponctuellement de vilains artefacts de montage et de photographie pour pouvoir apprécier à sa juste valeur un récit tendu, pessimiste et complexe, toujours brillamment soutenu par la partition de feu Bernard Herrmann, arrangée par Laurie Johnson (Note du Dr: la compositrice de la musique de CHAPEAU MELON..?). [Absolument ! NdC] Plus qu’une prolongation à vocation mercantile, IT LIVES AGAIN fait évoluer le propos et parvient à lui donner une ampleur accrue.

Vient la question délicate du troisième opus qui boucle la trilogie sur une note pour le moins… inattendue : le déraisonnable LA VENGEANCE DES MONSTRES (ISLAND OF THE ALIVE) réalisé tardivement en 1985. Les naissances se poursuivent et soulèvent la polémique. Le film débute par un prologue ahurissant : une femme accouche dans un taxi d’un mutant, et l’homme qui était venu lui porter secours sort un flingue et tire dans le tas avant de succomber sous les assauts du bébé, lequel, blessé à mort, se traîne jusqu’à une église (superbe travelling avant sur une flaque de sang remontant jusqu’à l’autel, dans laquelle se reflètent les vitraux) pour se baptiser lui-même avant de mourir – diantre ! On enchaîne sans transition sur une scène de procès au cours de laquelle doit se décider le sort des créatures : sont-elles encore humaines ? Doivent-elles être exterminées ou protégées ? L’avocat qui prône leur destruction (Gerrit Graham, échappé de PHANTOM OF THE PARADISE, en fait des caisses, mais il aura vite de la concurrence) espère confondre leurs défenseurs en confrontant un parent à sa progéniture. Le père en question, interprété par Michael Moriarty, est terrifié par son enfant, mais il reste convaincu de son droit à la vie. Au terme d’une brève scène de panique, il parvient à convaincre le juge de l’innocence de la créature, et celui-ci décide que les bébés mutants seront laissés en vie et isolés sur une île déserte. Débute alors un récit en totale rupture avec le ton sérieux et noir des deux films précédents. Larry Cohen, qui venait de réaliser les cocasses EPOUVANTE SUR NEW YORK et THE STUFF, se lâche complètement : le film, visuellement plus riche (beaux mouvements de caméra, créatures animées image par image pour changer) file à vive allure et enchaîne les péripéties les plus absurdes, baladant ses personnages des Etats-Unis jusqu’à l’île des Monstres en passant par les geôles de Cuba. Les créatures sont en train de mourir de la rougeole (eh oui) et décident de rejoindre le continent pour confier leur propre bébé à sa grand-mère, l’ex-femme de Michael Moriarty interprétée par une formidable Karen Black, toujours aussi sous-exploitée. Oscillant perpétuellement entre le kitsch involontaire et l’humour noir assumé, LA VENGEANCE DES MONSTRES est un film authentiquement bizarre, foireux et exaltant, ne reculant devant aucune idée stupide pour mener à terme son aventure, jusqu’à une scène finale de bonheur en famille qui risque d’en laisser plus d’un perplexe. Mais la Perplexité est de toute façon au cœur de ce métrage, puisqu’elle a trouvé ici son incarnation de chair et de sang, en la personne de l’acteur Michael Moriarty. Peu connu par chez nous, Moriarty a été remarqué pour ses rôles dans HOLOCAUSTE et la série «Law and Order». Il a également marqué les esprits au début des années 70 alors qu’il jouait au théâtre, à cause de cette représentation qu’il interrompit un soir en lançant au public, à la consternation générale, un tonitruant « je suis crevé, je me casse ». Michael Moriarty a souvent tenu le rôle principal chez Larry Cohen dans les années 80 ; Larry Cohen semble s’être entendu à merveille avec ce doux-dingue qui réclamait le droit à l’improvisation, mais aussi celui de jouer les séquences dialoguées en solitaire, s’adressant au vide autour de lui, sans que le reste du casting soit présent quand la scène le permettait. Je pense que pour atteindre une telle consistance de non-jeu, il lui a fallu beaucoup de travail et une grande concentration. Vous trouvez que je m’étale sur un seul acteur au lieu de parler du film ? Mais le film, c’est lui ! Imaginez un croisement poupin entre Klaus Kinski et David Hemmings, et vous aurez une vague idée des talents bizarres de ce comédien impossible, qui a perpétuellement l’air de se contre-foutre de ce qui se passe autour de lui – quand il n’a pas l’air shooté au somnifère, avec son accent qui tient à la fois du péquenaud, de l’alcoolique ou du mâcheur de coton compulsif. Michael Moriarty travaille à contre-courant du reste du casting (malaise palpable chez les acteurs qui l’entourent en VOST), balance des répliques qui n’ont strictement rien à voir avec la choucroute, il surjoue comme s’il était sur la planète Mars, mais avec un flegme éteint qui relève de ce que j’ai vu de plus drôle ses derniers temps. Si le film démarre avec le plus grand des sérieux (la séquence d’ouverture dans le taxi, montée en extrait, servira dans un DIRTY HARRY à démontrer la décadence du cinéma d’exploitation américain – belle preuve de culture et d’ouverture d’esprit, Clint), il part peu à peu en vrille vers un n’importe quoi débilissime, pas du tout déplaisant et passablement surréaliste. Que ce soit volontaire ou pas. Mais à moins d’être sourd et aveugle, Larry Cohen, qui l’avait découvert avec EPOUVANTE SUR NEW YORK, n’a certainement pas réemployé Michael Moriarty pour son charisme et la finesse de son jeu… Quelle part faut-il accorder à cette fascination pour l’acteur dans la teneur semi-parodique et hystériquement bis de la carrière de Larry Cohen dans les années 80, franchement, je n’en sais rien. Mais j’en connais deux qui ont bien dû se marrer. Alors avis aux amateurs, regardez ce film en version originale et poussez le son dès que Moriarty allonge deux lignes de dialogue, vous m’en direz des nouvelles. Une façon très youp-là-boum ! de conclure une trilogie sensible, intelligente et corrosive. C’est peut-être avec ce film que va peu à peu se développer dans le cinéma expérimental la… Je suis crevé, je me casse.

Le Marquis

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Jeudi 30 juin 2005

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(photo: "Ivory" par Dr Devo d'après une photo du film "Vampire, vous avez dit Vampire?")


Charley Brewster mène une vie pépère d’étudiant américain dans une petite ville tranquille, une vie partagée entre sa mère divorcée, son ami faire-valoir, sa copine qui est pétrifiée à l’idée de « le faire » et sa passion pour les films d’épouvante. Particulièrement pour un show télévisé, « Fright Night », présenté par Peter Vincent, gloire (sur le déclin) du cinéma fantastique. Une existence insignifiante qui va être bousculée par l’apparition d’un nouveau voisin aux habitudes étranges et inquiétantes. Charlie en est convaincu, c’est un vampire. Devant le scepticisme de son entourage, il décide de faire appel à Peter Vincent, le « grand tueur de vampires ».

Années 80, bonjour. Voilà encore un petit classique des années 80 sur lequel il est extrêmement agréable de revenir. Joli succès en salles pour un film relativement modeste, FRIGHT NIGHT a tiré le meilleur parti d’une modernisation des clichés du genre. Mais attention : ici, modernisation n’implique en aucun cas une réinvention des règles, et de ce point de vue, il serait malvenu de le comparer à des films comme AUX FRONTIERES DE L’AUBE, LES PREDATEURS ou CRONOS. Tout au plus s’agit-il d’un dépoussiérage, qui tient avant tout au contexte : la maison du vampire Jerry Dandridge (interprété par l’excellent Chris Sarandon) a d’ailleurs des allures gothiques appuyées, mais qui naissent uniquement des effets, des décors et de la mise en scène – en soi, ce n’est qu’une maison de banlieue, semblable à toutes les autres, elle semble se transformer au fur et à mesure du métrage. Tous les clichés répondent donc présents (absence de reflets, pieu dans le cœur, canines, métamorphoses) mais sont introduits et utilisés avec une indéniable fraîcheur. Classique à la virgule près, le scénario n’a donc rien de révolutionnaire, mais aboutit à un résultat très séduisant. Contrairement à ce qu’implique le titre français (mémorable mais appuyé et un peu idiot), FRIGHT NIGHT, pas aussi potache qu’il en a l’air, malgré un humour à froid omniprésent, et ne relève pas de la parodie ou de la mise en boîte. Le soin apporté à l’écriture est payant, les personnages existent et s’avèrent parfois touchants, et, dans cette atmosphère ironique et convenue, les virages soudains vers des séquences inattendues, consistantes et parfois impressionnantes apportent au film une réelle personnalité. Une personnalité soutenue par un casting solide. Si l’acteur principal, William Ragsdale (Charley) est le plus souvent lamentable (ce qui n’est pas très gênant au fond, le côté crispant de son jeu collant bien à son personnage d’adolescent coincé), Roddy McDowall (Cornelius dans LA PLANETE DES SINGES – l’original), acteur souvent médiocre, s’avère ici quasiment parfait dans le rôle de Peter Vincent, vieille baderne orgueilleuse, lâche et aigrie. La petite amie de Charley, Amy (sa petite Amy alors ?) est interprétée par Amanda Bearse, qui s’en tire à merveille surtout si l’on considère qu’elle interprète le rôle d’une adolescente deux ans avant son rôle d’épouse nunuche, rigoriste et vaguement perverse dans le sitcom trash « Mariés, deux enfants ». Dans le rôle de l’ami de Charley, Stephen Geoffreys s’avère étonnant – et chanceux, car il est au centre de certaines des meilleures séquences du film – dont celle où il est littéralement séduit et contaminé par Chris Sarandon (scène très « gay » dans l’esprit, mais également assez pathétique et cruelle). Pour l’anecdote, Stephen Geoffreys essaiera par la suite de se faire un nom dans le cinéma fantastique avec des films comme MOON 44 ou 976-EVIL (tous les deux exécrables) avant de percer dans le porno gay, si vous me permettez l’expression. Puisqu’on y est, on peut ici souligner les aspects très sexuels du métrage (par une audace en soi puisqu’ils découlent du thème du vampirisme). Chris Sarandon interprète son rôle avec beaucoup de charisme, et semble exercer une forte attirance sur une bonne partie du casting. S’il emménage avec un autre homme, il est loin de laisser indifférents la mère de Charley… ou son meilleur ami. Mais il s’intéresse particulièrement à Amy pour sa ressemblance avec une femme aimée « il y a très, très longtemps » (on n’en saura jamais plus). Et celle-ci, alors qu’elle se refusait obstinément à William Ragsdale, alors qu’elle connaît la nature du voisin de ce dernier, s’offre à lui avec bien peu de résistances lors d’une hilarante séquence de séduction dans un night-club, puis lors de la scène délicate et assez touchante où elle se laisse mordre par le vampire – le parallèle avec la perte de la virginité ne pourrait être plus évident. C’est d’ailleurs sur les penchants voyeuristes de Charley, très intéressé par les call-girls débarquant chez son voisin pour ne plus jamais en ressortir, que démarre l’intrigue. FRIGHT NIGHT est une série B particulièrement attachante. C’est un film ancré dans son époque, aujourd’hui révolue, mais il vieillit fort bien (contrairement à des films comme VAMP ou GENERATION PERDUE), probablement grâce à la veine classique du récit, paradoxalement. Quelques séquences sont datées (dont la séquence du night-club, j’y reviens, avec ses chansons impayables, et la chorégraphie cocasse lorsqu’Amanda Bearse danse avec Chris Sarandon – il l’embrasse, et zou, elle est métamorphosée – littéralement, puisqu’elle présente soudain, dans le contrechamps, un brushing à paillettes à crever de rire) mais elles sont d’une telle drôlerie involontaire qu’elles contribuent pleinement à rendre le film irrésistible. Le budget très limité est exploité à merveille, notamment dans le soin porté aux décors et à la photographie, mais aussi dans la débauche d’effets spéciaux de la dernière partie du film : je radote, vous me direz, mais ces effets à l’ancienne n’ont pas pris une ride et leur souvenir donne envie de chialer quand on regarde VAN HELSING : le latex me manque à l’ère du digital. Tom Holland pratique un humour noir et signe un petit film plein de charme et de caractère, une réussite qu’il ne retrouvera pas par la suite (la comparaison avec son film suivant, le morne JEU D’ENFANT, me laisse vraiment perplexe). Et il soigne son récit, qu’il mène à bon port en ligne droite, réussissant quelques séquences brillantes et joliment interprétées, assez fortes en tout cas pour faire de son film un petit classique nostalgique, enthousiasmant et parfois même émouvant. Succès oblige, le film sera l’objet d’une suite réalisée par Tommy Lee Wallace (un proche de Carpenter qui semble s’être spécialisé dans les suites casse-gueule), dans laquelle la sœur de Jerry Dandrigde vient réclamer vengeance. Un bide, et pas vraiment un bon film dans mon souvenir – et pourtant, j’aimerais beaucoup le revoir, ne serait-ce que pour revoir Julie Carmen dans le rôle principal. Années 80, bonsoir.


Le Marquis

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Mercredi 29 juin 2005

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(photo: "AVANT-GARDE (stille kavaliere! after all those years)" par Dr Devo)

Chers Amis,

Aujourd'hui encore, je vous propose de découvrir l'incroyable Captain Pangol' Inn, notre nouveau collaborateur à la plume acéré comme un oeil d'aigle. Il livre avec cette première critique, consacrée à MADAGASCAR, une saississante analyse, inspirée par la théorie cronenbergienne du hors-cadre (l'image comme un cache qui montre le contrechamp !). Où, sinon sur Matière Focale, pouvez-vous trouver pareille richesse ? Réservez un accueil triomphant à Captain Pangol' Inn !

Dr Devo.

 

Le Docteur m'a demandé de passer voir ses malades, c'est donc avec plaisir que je relève les thermomètres( Sous l'aisselle ce n'est pas très fiable mais faites comme vous voulez, Madame..) et vérifie les bassins...

J'ai décidé de vous entretenir de l'évènement de la semaine pour les fanatiques d'animation 3D qui aiment les animaux en pixels: MADAGASCAR.

Casting trois étoiles: Un lion, une girafe, un zèbre, un hippopotame, quatre pingouins et un nombre considérable de lémuriens...Je suis désolé mais Lars Von Trier n'a jamais réussi à les rassembler...Trop avant garde, pas assez dogme , tu parles! La trouille, ouais, la peur du challenge.

Bref, cette production Dreamworks joue sur le même registre que ses grands frères FOURMIZ et autres SHREK : On attire le gosse mais on ne laisse pas les parents repartir bredouilles: on glisse ici et là des allusions adultes, voire des références ciné. Ainsi, on sera amusé d'un petit pastiche de AMERICAN BEAUTY (Si, si, je vous jure), d'une référence aux bons vieux TWILIGHT ZONE, de la tentative assez louable de placer au passage des dialogues amusants façon FRIENDS (La girafe hypocondriaque est d'ailleurs doublée par David Schwimmer en V.O, "Ross" pour les fans) etc...

Le casting vocal est, puisqu'on en parle, très important, d'un point de vue marketing, c'est maintenant un passage obligé...Les stars sont castées bien en amont de la prod' et les personnages voient leurs traits et mimiques quasi calquées sur ceux de Ben Stiller (Le Lion), Chris Rock (Le Zèbre) etc.. Ce qui est parfois amusant ("Je connais cette tête, ah oui!, Starsky (ou Derek Zoolander, mais là y'a moins de gens qui crient dans leur tête)! mais en Lion et en poils!)...Le même procédé est repris pour la VF et on se retrouve avec un casting VIP, qui défile en gros au générique de début, José Garcia (notre Ben Stiller à nous: QUOI?!! PARDON?), Jean Paul Rouve, Marina Foïs etc.. Bémol, Cela viendra peut-être mais pour l'instant les traits des personnages calqués sur les physiques des stars US ne sont pas adaptés à ceux des doubleurs locaux, du coup ne perd-on pas quelque chose avec ce lion ben stiller qui parle comme J. Garcia ( Sûrement beaucoup moins bon)?

Parlons quand même un peu du film: l'histoire est simple (il faut pouvoir vendre des adaptation en bouquins illustrés écrits gros aux gosses dans la foulée) des animaux trop habitués à leur petit confort du zoo de Central Park se retrouvent éxilés sur une île sauvage par accident . Ils devront se dépatouiller avec leurs instincts surtout le lion si copain avec un zèbre qui prend des allures d'amuse- bouche loin des steaks distribués à heures fixes à Big Apple. Arriveront-ils à rester bons amis, le lion va-t-il dévorer son copain le zèbre en lacérant l'écran de son sang et de ses entrailles sous les yeux horrifiés des petits enfants? Bon, on s'ennuie un peu quand même parce que là c'est vraiment un film pour les enfants, pour enfants ricains qui plus est, souligné en gros et ne ménageant que de très rares surprises.

La présence des pingouins représente à mon sens l'intérêt majeur du métrage ( oui, à part le faaaaabuleux travail sur la texture des poils des animaux qui montre la supériorité technique de Dreamworks par rapport à Pixar dans ce domaine très précis, les informaticiens s'extasient, les gens normaux eux, attendent les pingouins).

Le pingouin est par essence un animal rigolo, d'une puissance comique considérable toute naturelle. S'il avait des poches, c'est mains dans les poches donc qu'il te ferait marrer sans rien faire sans suer beaucoup, parcequ'il est doué et c'est tout! Un pingouin, c'est une démarche, un aspect faussement pataud, un costard de serveur de brasserie perpétuel, la rencontre de la classe absolue et de l'incongru instantané. Les grands de ce monde l'ont compris et utilisent les ressources infinis du pingouin pour donner du sens à la vie de la drôlerie au monde: Tim Burton dans son BATMAN rêvé, BATMAN RETURNS, prouvait brillament que les mains libres, c'est le Pinguin et ses aides de camps palmés qui feraient, mieux que le Joker, mouche à l'écran. Le pingouin est drôle mais bizarre, il a de la ressource comme animal étrange qui cache, tout dodelinant qu'il soit, une réelle duplicité : Nick Park l'avait compris en opposant à Wallace et Gromit un pingouin inquiétant et manipulateur dans THE WRONG TROUSERS. Les scénaristes de MADAGASCAR ont tout compris aussi et nous servent du pingouin comploteur organisé, toujours dodelinant mais super déterminé et diablement efficace dans les scènes de combats!

Des scènes de combat avec des pingouins déterminés!! Vous attendez quoi d'autre du cinéma?!

Soulignons ici le principal défaut du film, il n'est pas un film de pingouins à part entière mais un film pour enfants avec quelques trop courtes séquences de drôlerie pingouine. L'occasion d'un vrai film de pingouin était belle et les auteurs la laissent échapper préférant un métrage assez convenu qui manque souvent de rythme (Soyons juste, il y a matière à quelques bons sourires quand même mais bon...Trop de lion pas assez de pingouin).

Voilà moi ce que j'en dis... Vous faites ce que vous voulez.

A votre place j'attendrai peut-être le DVD pour ne regarder que les scènes de pingouins en boucle ainsi que tous les bonus qui tourneront forcément autour d'eux, là dessus je parierais bien ma chemise et mon costard de serveur de brasserie.

CAPTAIN PANGOL' INN.

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Mardi 28 juin 2005

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Bonjour docteur, je suis en train de jouer dans AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE, que dois-je faire ?

Chers Amis,

Vous le savez, en ces temps d'été caniculaires, les docteurs sont très occupés du point de vue professionel. Néanmoins, il convenait de vous offrir un service de qualité, quoi qu'il arrive. C'est ainsi que nous allons accueillir dans les jours qui viennent une sublime brochette de nouveaux collaborateurs. je les ai selectionnés avec soin, vérifiant de manière stricte leur CV respectif. En un mot, pour vous, je n'ai choisi que les meilleurs.

Aujourd'hui, nous accueillons avec fierté Aretha Wyat-Sends. Cette femme douée,vous le verrez, a plus d'un tour dans son sac et ne s'en laisse pas compter. Une femme de caractère, avec de solides compétences, que dis-je, avec un background des plus impressionants. Faites un accueil triomphal à Aretha Wyat-Sends, dont voici le premier d'une longue série d'articles, consacré à AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE, film Z-issime et cultissime récemment ressorti en DVD dans une (pourtant) prestigieuse collection...

Dr Devo.

Trouvée dans un bac "tout à dix francs", cette vieille VHS a enchanté beaucoup de nos soirées entre amis de bon goût!...Pas facile de résumer l'histoire,tant elle part dans tous les sens L'action se situe aux Philippines, l'avion de l'oncle du héros s'écrase sur une île mystérieuse. Le-dit avion étant plein à rabord de miroitants joyaux, notre héros va partir à sa recherche et vivre de magnifiques aventures exotiques et passionnantes... Bon,ça c'est le point de départ,mais comme je l'ai dit plus haut, la suite est plus compliquée !!! Que dire sans dévoiler le meilleur tout en vous donnant envie de voir ce film même au prix de votre vie ?

Dans ce film, on trouve également beaucoup de magie noire.

L'intrigue foisonne de rebondissements en tous genres... De méchants lépreux à abattre (aux Philippines on sait que le lépreux est fourbe et cruel), un sorcier redoutable et hilare (il ponctue TOUTES ses phrases d'un rire sarcastique et tonitruant), une secte qui arbore avec fierté le diadème à crotte de chien (si,si...)... Et surtout Filola...

(des créatures mystérieuses!)

Ah Filola, belle et cruelle sorcière dont le héros tombe amoureux! Mais il doit quitter l'île et la magicienne, très jalouse et peu confiante, lui jette un sort... "Tu dois me rester fidèle ou toutes celles que tu toucheras mourront !" (...) "Mais, euh, enfin, Filola mon amour,tu sais bien que je n'aime que toi et je reviendrai te chercher... Promis, craché,juré... "Nous sommes d'accord,ce n'est pas juste... Mais, bon, c'est comme ça, ne chipotons pas... S'ensuit ce qui doit s'ensuivre, il trahit la promesse, et de terribles malédictions s'abattent sur les jolies demoiselles bien habillées et très joliment maquillées que le héros ne va pas manquer de séduire... ("Filola qui ça ?")

(de gauche à droite: Filola la Sorcière de la magie noire, quelqu'un)

Scénario abracadabrant, suite de scènes sans grand rapport les unes avec les autres... D'autres purement gratuites... Ah ! La métaphore dégustation de banane/castration... Ou le bain de ces demoiselles, poils pubiens très, très, très apparents (franchement rien pour cette scène, achetez le film !!!!). Je meurs d'envie de tout raconter, mais ce serait gâcher le plaisir !

(AU PAYS DE LA MAGIE NOIRE, c'est aussi du sexe, des poils pubiens et des baignades à plusieurs dans des cascades)

L'autre atout de ce film c'est la version française... Le doublage est à la limite de l'expérimental. Le héros change de nom à chaque nouvel interlocuteur (Li Moi Gné... Limonié... Ling Moné...). Les bruitages sont absolument épouvantables et donc très très drôles ! Bruits de pneus, de verres qui s'entrechoquent réalisés et enregistrés par la classe de CE2 de l'école publique de Neûchatel... Ou presque! De "Mais non, moi c'est Carole " à "Frère Jacques" la V.F est fabuleuse !

(Mais non, elle c'est Carole.)

J'ai vraiment beaucoup de tendresse pour ce film, c'est comme un bon vin ou une raclette, à déguster avec des copains dans un bon esprit... Et on ne s'ennuie pas une seconde, c'est impossible, il y a trop de choses ! Il y a de l'aventure, de l'amour, du sexe, du n'importe quoi, le meilleur des cocktails !

(un film définitivement plein d'effets spéciaux !)

Evidemment l'image n'est pas très belle, et le docteur serait plus prolixe que moi sur les détails de cadrages, d'angles, de prises de vue... Mais je n'ai pas ses compétences !!!

En farfouillant sur internet, j'ai vu que ce film était sorti en DVD dans la collection "grands maîtres" (HK mania, chez Bac Films) ; comme quoi tout est possible ! Si vous le trouvez, achetez-le, c'est du bonheur en plastique, promis juré craché, et si je mens que tous mes DVD soient dévorés par les serpents !!!

Aretha Wyat-Sends.

(photo: Limogné ou Lee Mon Nié ou Ling Moné. Un héros au regard très doux en tout cas. Les Dames apprécieront.

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Dimanche 26 juin 2005

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(photo: "Examen des Echantillons au Laboratoire Focalien du Dr Devo", par Dr Devo, d'après une image du film L'ANNULAIRE de Diane Bertrand)

Chers Amis,
 
Le problème avec la critique de films, outre le fait qu'il faille s'être affranchi de sa culture sans l'effacer, c'est que ça ne sert à rien. Absolument à rien. Ou presque. Alors aujourd'hui, accrochez-vous parce qu'on parle de DEAR WENDY de Thomas Vinterberg, sur un scénario de Lars Von Trier.
 
Tout ce que vous avez lu, tout ce que vous avez entendu sur DEAR WENDY est absolument faux ! Gardez cela à l'esprit. Je viens de faire un tour sur plusieurs sites internet, je viens de lire quelques critiques pros et amatrices, et c'est une catastrophe. C'est simple : quelquefois, je me demande si moi et les gens voyons le même film !
 
Ça commence, relativement, pas vraiment très bien, dans le sens où je m'aperçois en début de projection que le rôle principal est tenu par Jamie Bell, le petit gamin (à l'époque, il a grandi maintenant !) qui jouait dans l'épouvantable BILLY ELLIOTT, grand succès populaire, comme LES VISITEURS ou LE GRINCH. J'avais déjà parlé de Jamie Bell à l'occasion de L'AUTRE RIVE, film sorti cette année, dont le début était sublimissime et bouleversant, et dont le reste était absolument banal et ennuyeux. Allez, on va le dire tout de suite : en 20 secondes, on voit très bien que le petit gars qui, d'une certaine façon, n'y va pas avec le dos de la cuillère, est vraiment très bon. Si moi, je peux dire ça (l'épouvantable singe savant du film sur le gamin qui danse est formidable), est-ce qu'un critique peut dire : "Ce film, quoique écrit par Lars Von Trier que j'abjecte, est un putain de GRAND FILM SUBLIME, même si ça m'écorche la gueule de le dire, je dois bien le dire, j'ai rien compris à ces danois, c'est vraiment eux les meilleurs, je présente mes excuses à la France et à tous ceux à qui j'ai conseillé des films  français débiles dont la moitié art et essai, leur faisant ainsi dépenser inutilement 8 euros, et en mentant comme un charretier en plus, eux qui avaient déjà eu la gentillesse d'acheter mon magazine qui me fait vivre, mes excuses pour tous ces étrons sans forme ni propos, si vous saviez comme j'ai honte, je voudrais rentrer dans le ventre de ma mère tellement j'ai honte, oh mon dieu, oh mon dieu, je suis imposteur qui vole l'argent d'un autre qui pourrait (et devrait) être à ma place, ma place à moi, celui qui a dit que DOGVILLE était un film méprisant et cynique, qui a dit que la mise en scène de DANCER IN THE DARK était à chier (tout ça parce que je ne supportais pas qu'il ait mis des sons de cœur qui bat quand Deneuve dis (quel con, ce Von Trier, quel sens de l'humour et de la beauté) "Ecoute ton cœur, Selma", chose qui m'aurait bouleversé dans un John Ford ou un Leo McCarrey, j'ai envie de me pendre en pensant à tout le mal que j'ai fait, à ce job que je fais alors que je ne devrais pas (sans sang froid, comment ai-je pu accepter ce travail ?), à celui que j'en prive surtout, et à ce système auquel je recrache, et avec le sourire en plus, ce qu'il VEUT que je dise, et en gagnant mon argent comme ça, JE SUIS UNE PUTE, je ne suis plus digne de rien, laissez-moi mourir, moi qui ai dit que DEAR WENDY était un film raciste anti-américain sur la fascination de la violence, alors que non, je suis une merde et je demande pardon de ne pas avoir pu, su et dû écrire, je ne sais pas ce que ce film raconte, parce que c'est le propos, et je vous présente mille fois mes excuses, je ne recommencerai plus jamais, je serai intransigeant, juste, bon, et j'essaierai de changer la société à l'avenir..."
 
Hein ? Pourquoi un journaliste ne peut pas dire ça ? [Ou un producteur, ou un distributeur, ou un exploitant de salles, ou un Président du Jury ?]
 
Bon, ceci posé (on a commencé un peu par la fin quand même !), une de fois de plus, je dis mon désarroi typiquement focalien : dois-je ou non vous résumer le début de l’histoire du film ? Rengaine déjà entendue ici, et même régulièrement. Mais cette fois, il y a deux raisons à la chose. La première que vous connaissez, et qui est ici un classique : il faut ne pas vous en dire plus, ou ne rien vous dire du tout, afin de vous laisser vierge devant le film, et afin de vous laisser la possibilité de le découvrir, comme ce fut le cas cette fois pour moi, sans savoir du tout de quoi on allait parler et sans en avoir vu un extrait (ce qui devrait toujours être le cas d’ailleurs). Deuxième raison, plus inédite, quoique largement liée à la première : l’histoire du film est complètement bizarre. Elle semble raconter quelque chose de stylisé, certes, mais très concret, pour tout dire très narratif, A menant logiquement à B puis à C. On remarque assez vite que Vinterberg applique tellement bien la méthode, y met un tel zèle, se faisant ainsi plus royaliste que le roi, qu’on se doute qu’il y a anguille sous roche (la voix-off hyper-balisée et hyper-balisante se fissure par endroits, d’étranges ellipses finissent par envahir ce récit, et encore une fois, les éléments sont TOUS tellement fonctionnels que la narration en devient complètement anti-naturelle et, quelque part, anti-hollywoodienne). Et effectivement, les doutes sont confirmés très rapidement, une fois les principes de l’histoire sur rails, et aussi à cause du sujet très incongru, les deux en même temps, dis-je, on s’aperçoit très vite qu’on ne sait absolument pas de quoi le film parle ! Ne fuyez pas pour autant, c’est absolument délicieux, et c’est justement entre surbalisage, humour et abstraction complète (mouvement triplement paradoxal) que le film va fonctionner à fond, dans une sorte de faux aplat de naïveté (plutôt de générosité, en fait) du premier degré (c'est-à-dire, tous les niveaux du film se fondant dans un unique premier degré, processus étrange), dévoilant comme un jeu de contraintes oulipistes (c’est une analogie, pas une comparaison) un riche système de nuances, et un nombre de leviers de mise en scène impressionnant. On ne va pas vous gâcher votre plaisir, donc, et on va en dire le moins possible, et après, s’il faut analyser des points précis, on parlera un peu en langage codé pour que cela ne vous parasite pas l’esprit lors du visionnage, et pour que vous puissiez y repenser après avoir vu le film !
 
Disons que ça se passe aux USA, dans une petite ville ouvrière très modeste économiquement, où l’activité principale est l’exploitation de la mine locale. Une sorte de Ploucville (désignation non péjorative). C’est là que vit Jamie Bell, un jeune gars qui peut avoir entre 16 et 19 ans grosso modo. Pas de maman, un papa  logiquement mineur de fond, et une bonne noire que Jamie apprécie particulièrement, et à laquelle il ne peut rien refuser. Cette bonne noire, limite nounou, est, il faut le dire, une personnalité extrêmement prévenante et attachante. Le père de Jamie veut que son fils commence à travailler à la mine. Et Jamie descend tous les matins au fond du trou, mais n’arrive pas y travailler. Au bout d’une semaine, son père capitule et la gentille nounou lui trouve un job dans une supérette locale. Un soucis en moins pour le jeune homme, dont le rêve est de pouvoir améliorer le monde, chose assez peu probable dans une ville sans importance comme Ploucville où les possibilités d’avenir ne sont que des impasses.
Quelques temps après, la nounou oblige Jamie, avec sa gentillesse habituelle, à aller à l’anniversaire d’un gamin de son âge, Sebastian (un personnage qu’on a pas vu et qu’on ne verra pas). La voix-off de Jamie, omniprésente, nous informe qu’aller à cet anniversaire est une corvée, et que le Sébastian en question est un imbécile. Il décide d’aller acheter un cadeau dans un magasin de jouets un peu pourri et rempli de babioles sans valeur. Il achète à Sebastian un pistolet-jouet. L’objet lui est vendu par la timide Alison Pill, une fille de son âge qu’il ne connaît pas.
La nounou trouve le cadeau très réussi. Jamie décide qu’il ne faut donc pas l’offrir, puisque Sebastian est un idiot. Il décide alors de lui offrir un vieux bouquin, LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY, qu’il avait acheté  chez un bouquiniste. Ça tombe bien, il manque les 20 dernières pages ! Parfait pour cet idiot de Sebastian.
De cette banale anecdote, une étrange épopée va voir le jour. La vie de Jamie va changer radicalement, grâce à la création d’un club, nommé les Dandys, dans lequel il enrôle trois autres loosers de son âge, sans perspectives et sans avenir : Alison Pill, la timide vendeuse, Michael Angarano, garçon au mieux simplet et sans doute même légèrement attardé (il a un tic extrêmement drôle et touchant que je vous laisse découvrir), et Chris Owen, qui ne se déplace que difficilement sur des béquilles, qui a des prothèses à la place des jambes, et qui se fait régulièrement rosser par les autres jeunes de la ville. Les Dandys décident d’aménager les sous-sols de l’ancienne mine maintenant abandonnée, pour en faire une seconde maison commune, un repère rien qu’à eux, bercé par les mélodies du groupe THE ZOMBIES.
 
On entre dans DEAR WENDY comme dans une sorte de chronique automnale de la fin de l’enfance, puis vers une espèce de film de college avec des jeunes gens qui n’iront jamais au lycée ni à la fac ! Et petit à petit, tout se fissure. La voix-off, omniprésente, n’est pas si balisante que ça, et bien souvent, nous perd ou fait des ellipses inopportunes. À mesure que le club des dandys se formalise avec sa drôle de logique, non pas absurde mais paradoxale, on comprend… qu’on ne comprend pas. Et petit à petit, les nuances changent, et le sujet devient absurde, ou plutôt, on constate qu’il est dévié constamment par des interventions « deus ex machina » des auteurs. Notamment la proposition de Bill Pullman, ou encore le déroulement de la mission finale. Tout devient curieusement étrange. Le film semble ironique et critique, mais en même non, pas vraiment, c’est aussi naïf, généreux et romantique. En tout cas, l’histoire semble raconter un truc, puis un autre, puis un autre, et finalement on est perdu, se dit-on. Et pour cause… Le film ne raconte pas complètement, pas vraiment, ce qu’il est en train de raconter. Et, il se pourrait très bien que le véritable sujet du film soit la création artistique. Je vous laisse juges. En tout cas, dégageons tout de suite la « vision anti-américaine » de nos deux danois Vinterberg et Von Trier. Le film ne se passe évidemment pas aux Etats-Unis, mais « chez nous en Amérique », expression que nous connaissons bien sur ce site. C’est une Amérique d’inspiration américaine, mais définitivement vue de notre Amérique, de quand on était petit, notre Amérique rêvée et caricaturale.
Cette piste mène à une autre. Von Trier et Vinterberg signent avec ce film, et très clairement, le film le plus hollywoodien de l’histoire du cinéma. Rien n’est inutile (malgré l’aspect complètement faisandé du film), tout sera utilisé. La moindre « charactérisation » des personnages, le moindre symbole, la moindre métaphore dans le filet. Chaque élément répond à un autre, et aura son utilité dans l’histoire. Mais pour autant, et c’est là que naît le relief, le schéma aristotélicien, loi incontournable d’Hollywood est broyé et réduit en miettes. Décalage donc entre cette surpuissance du symbolique (qui fait que les auteurs sont plus hollywoodiens que les hollywoodiens, plus royalistes que les rois et plus respectueux du schéma, en un sens), et cette trahison dans les faits. Le film est entre deux. Si DEAR WENDY devenait un film culte, enfin un film à succès, ce qui est strictement impossible, ce serait le dernier film hollywoodien. [Parce qu’on ne pourra faire plus extrême et plus juste métaphore que ce dialogue du film : « Nous ne dirons plus tuer, ce mot est interdit. Nous dirons faire l’amour… ».]
Décalage, perte de l’histoire, intervention arbitraire des Dieux de l’écriture, vision européenne de l’Amérique, mais aussi générosité des idéaux par-dessus tout, de l’amour esquissé, et une métaphore inacceptable parmi plein de situations très malpolies, avec tous ces ingrédients, dis-je, on a aussi un film très drôle mais, à mon avis, jamais cynique. D’ailleurs, la séquence finale n’est pas ironique. C’est un mouvement de création et de liberté absurde bien sûr, mais sincère.  Ces jeunes ont un jardin minuscule, mais c’est leur jardin. Et au final, la livraison du « paquet » (langage codé pour vous laisser la surprise), l’objet de la quête quoi, est absurde et surréaliste. Quelques imbéciles y verront du cynisme, mais il n’en est rien. Il fallait être bien naïf (pour ne pas dire plus) pour penser que cette histoire n’était pas symbolique, pour la prendre (seulement) au pied de la lettre. Oui, tout ça pour ça ! Oui, c’est comme ça et ça ne se discute pas. Oui, c’est un mouvement de création, et oui, la Société sera changée, car une création doit changer le monde. 
 
Apologie de la violence, charge anti-américaine, remake du CERCLE DES POETES DISPARUS, etc., toutes ces théories lues dans la presse professionnelle sont désarmantes de bêtise. On est pas obligé de lire le film comme je le fais, mais être si « 1er degré », être si obtus, et surtout être si peu sensible à l’humour (qui est dans le film, un humour généreux, très critique envers les conventions du cinéma mais jamais envers ses personnages), être si peu sensible à l’humour, c’est un grand pêché, non ?
 
La mise en scène est un peu caviardée (ce qui, pour un grand pervers comme moi, peut avoir son charme !). Le montage est pas mal. La lumière est jolie et elle place DEAR WENDY comme une variation, éloignée il est vrai mais variation quand même, de  DOGVILLE. Un DOGVILLE pour les enfants, hollywoodien au lieu d’être expérimental, un mini-DOGVILLE (cf. la tour de la mine (ex-église), le plan du quartier (ex-plan du village, etc.). La lumière est Dogvillienne.
Là où le bât blesse, malgré quelques superbes plans, c’est dans le cadre, plutôt médiocre (comment certains critiques peuvent-ils comparer ça à Sergio Leone ??????). Et encore une fois, énormément de plans rapprochés. Cela enlève beaucoup de lyrisme au film. Heureusement, il y a énormément de choses fabuleusement iconoclastes et malpolies, des choses qui ne se font pas au cinéma et qui sont à tomber par terre, foudroyantes de beauté et de poésie. Ça, et le scénario sublime, et la justesse des comédiens, et la richesse de la lecture et du propos, c’est SUBLIME. Avec un peu plus de mise en scène et du cadrage, c’était le chef-d’œuvre de l’année.
 
Bah, après tout, même s’il est un film à la générosité émouvante, DEAR WENDY est un affreux jojo complet, un gros malpoli qui pue un peu, qui pète un peu et qui sent énormément la cigarette. Et moi, j’aime quand un vent de liberté souffle dans mes cheveux, j’aime ne pas savoir ce qu’il va se passer après, et j’aime quand l’histoire cesse de se raconter pour devenir poétique. Les danois ont choisi une métaphore inacceptable, deux ou trois événements qui vont faire sortir les gens de la salle en disant : « Ce n’est pas sérieux, on ne doit pas faire ça au cinéma », ils rouspéteront en faisant claquer leur siège. Laissons-les et baignons-nous dans ce petit pré carré de verdure, surréaliste un peu, absurde beaucoup, précis souvent, et si iconoclaste. [Superbes inserts qui parcourent le film ! Quel dommage que je ne puisse vous en dire plus !]
 
Ils ne veulent pas de DEAR WENDY, OK, moi je prends. Finalement, pas la peine d’aller chercher midi à quatorze heures : ce film a été fait pour moi !
 
Au fait, tous les comédiens sont exceptionnels, merci, au revoir.
 
Dr Devo.
 
PS : Allez, encore un petit effort, Docteur.
Jamie Bell est très bon, voire impressionnant. Bravo ! Chris Owen (le fameux Sherminator de AMERICAN PIE) est aussi très surprenant en estropié. Mark Webber, deuxième leader du groupe, est très bon. J’adooooore Alison Pill, elle est sensationnelle. Et l’acteur noir, Danso Gordon, est le plus impressionnant sans doute. Ce type est né pour la comédie, et si Dieu existe, on devrait le revoir ! Rien que pour lui, le film vaut très largement le déplacement. Enfin, Bill Pullman, dans un rôle pourtant très chargé, est assez phénoménal. Les quelques spectateurs qui ont pu le voir dans IGBY, très beau film sorti au cinéma il y a deux ans dans un total anonymat (et dans lequel jouait un des frangins de Macaulay Culkin, une révélation d’ailleurs) savent que Pullman est en très grande forme. Lui qui était très bon devient, depuis deux ou trois films, un acteur extraordinaire. Si vous ne l’avez pas vu au cinéma depuis longtemps, vous allez être incroyablement surpris.
Ce film est définitivement malpoli, pêche par sa mise en scène (enfin par le cadrage et l’échelle de plans) mais reste extrêmement jouissif. Ça tombe bien, c’est la fête du cinéma dès demain ! Profitez-en et dépêchez-vous : le film se vautre intégralement, et il devrait quitter l’affiche à la vitesse de l’éclair !
 
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Samedi 25 juin 2005

recommander publié dans : Corpus Filmi

(photo: "Pink Pussycat" par Le Marquis)

Un écrivain à succès, auteur d'une série de romans à l'eau de rose, vient de terminer son dernier manuscrit. Victime d'un grave accident de voiture près du chalet qu'il occupait en montagne, il est secouru par une ancienne infirmière vivant seule non loin de là. Bonne nouvelle : c'est la Fan n°1 de l'écrivain. Mauvaise nouvelle : il vient de donner la mort au personnage principal de sa série Harlequin-like.

De la part de Rob Reiner, qui avait su tirer le meilleur parti de la nouvelle «The Body» de Stephen King avec le beau STAND BY ME, MISERY constitue une indéniable déception. C’est un film correct, à l’interprétation relativement solide (Oscar pour Kathy Bates, formidable pour elle), mais qui échoue dans le développement d'une mise en scène adéquate au sentiment de claustrophobie qu’implique le sujet. De ce fait, MISERY est à la fois une piètre adaptation du roman de Stephen King, et un huis-clos bien trop confortable et mécanique. Comprenez-moi bien, je n'ai absolument rien contre Kathy Bates; mais j'accuse Rob Reiner de s'être appuyé de tout son poids sur les épaules de l'actrice en
attendant que le film se fasse tout seul.
On est bien dans la série A : tout est professionnel et soigné, de la photo de Barry Sonnenfeld aux décors de Norman Garwood, mais de ce bout à bout de savoir-faire ne surgit pas une once d'atmosphère. A l’efficacité hollywoodienne, on aurait de très loin préféré une réalisation plus inventive, nous plongeant plus avant dans le cauchemar du personnage interprété par James Caan : or, lorsqu’il est drogué (et il l’est fréquemment dans le récit de Stephen King), la perception est évacuée par une ellipse, un fondu… Nous ne sommes pas avec le personnage, nous ne partageons pas ses délires, sa lutte intérieure, encore moins son implication en tant qu’écrivain, Reiner échouant totalement dans le traitement de la partie créatrice de son sujet. Ces "montages" (en anglais dans le texte) de James Caan tapant sur sa machine pendant que Kathy Bates lui apporte une limonade (elle arrive, il lui sourit, elle tourne le dos, il tire la tronche) "disent" au spectateur que l'écrivain écrit, mais ces séquences ne parviennent jamais à faire autre chose que de faire gagner du temps sur le métrage. Dès lors, que le personnage captif soit écrivain ou présentateur météo
n'a plus la moindre importance.
En outre, le scénariste introduit des personnages extérieurs au huis-clos que le cinéaste nous montre s’agiter à la recherche de l’écrivain disparu (l'agent Lauren «Qu’est-ce-que-je-fous-là?» Bacall, le shérif Richard Farnsworth) : c’est une énorme erreur, qui, en plus de ne déboucher sur rien de valable sur un plan narratif, déstabilise constamment le métrage, et ne permet pas au huis-clos de distiller le sentiment de claustrophobie qu'il est supposé mettre en scène. Pour Rob Reiner, le spectateur avait «besoin» de s’échapper parfois de la chambre au cœur du récit, «besoin» de souffler, de trouver de la chaleur humaine : voilà un
cinéaste qui s’attaque à un récit d’angoisse extrêmement noir, mais qui ne veut pas déstabiliser son audience, et ne veut surtout pas la mettre mal à l’aise, choisissant par ailleurs de voir l’infirmière psychotique casse