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RESUME DE L'EPISODE 1 :
Mark est sur le point de conclure une grande  opération  financière lorsqu'il reçoit la visite de  la jeune mais  alerte Pélagie  qui doute à propos du vote, mais se trouve vite rassurée...


EPISODE 2:
Pendant ce temps-là, Marcus, frère aîné de Marc, est également assailli de doutes et se confie à sa maîtresse boudhiste Belinda, avec qui il entretient une liaison encore gardée secrète. A-t-il bien fait de s'engager publiquement comme il l'a fait ? En servant le Peuple avec vertu, ne s'est-il pas corrompu, comme le laisse présager la rumeur... ?





































A Suivre...
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Mardi 27 juin 2006

Recommander - Publié dans : Potens, Ira et Eschatologhia
[Photo : "Event Cow-girls Get Hairy" d'après une photo du before du BILL YELEUZE ANNUAL SWIMMING POOL SHOW de 2005, à Ackron, Ohio, USA]




Hello Les Kemosabes,

La critique qui sent bon le désert et à l'haleine de cheval revient dans cet article pour suppléer in extremis à ce bon docteur trop accaparé au service des urgences. Changement de costume donc. Dans mon dernier Zédécédaire, j'avais tenté de faire état des films vus lors de mon dernier passage dans le ranch du Marquis, l'homme qui murmure à l'oreille des DVD les plus sauvages. Corpus Analogia, donc. On ne m'appelle que dans les cas désespérés, quand des critiques se sont échappées du corral. Il y a aussi du retard de chroniques dans les films au cinéma (Corpus Filmi), et on va donc essayer aujourd'hui de récupérer une partie du troupeau.

Oui, maintenant que vous me le dites, j'ai vu le film 16 BLOCS, réalisé par cette vieille ganache de Richard Donner (SUPERMAN). Poulet cuit et recuit dans le saké, mariné quoi, Bruce Willis, entre une légion d'honneur et une inauguration de Fête du Cinéma, joue ici le flic imbibé, foutu, largué et donc goulu comme un évier, le rapprochant encore plus, mais avec une moustache, de son rôle génial dont je rêve depuis des années : Homer Simpson dans la version live et long-métrage du dessin animé ! [Voir ici. On peut rêver, disent les plus sceptiques d'entre vous, mais ils n’ont pas encore vu le fabuleux BREAKFAST OF CHAMPIONS d’Alan Rudolph !] Flic à la ramasse donc, Willis doit escorter un petit délinquant du commissariat au palais de justice où il doit comparaître à 10h. Willis râle, il a déjà une nuit de service dans les pattes, et le dit prisonnier est aussi inoffensif que casse-bonbons (Mos Def). Au premier carrefour, bien entendu, le policier plus Johnny que Texas Walker va essuyer en plein New York un déluge de coups de feu. Il sauve in extremis son prisonnier, mais c'est sûr, il y a du flic ripoux sous France Roche. Il va falloir faire le chemin jusqu’au tribunal à pieds.
Bah ! De la petite série B, voilà tout. C'est plutôt soigné : photo bleutée-thriller, of(f) course, un peu de cadre, décors sympas et petits retournements de situations bienvenus. Flic pété, gueule de bois et bedaine en avant, Willis fait son numéro sans trop faire de demi-cercle de la tête avec la bouche en cul de poule (de 3/4), ce qui repose. La situation est bien pourrie, ça pourrait être sympa comme tout. Les scènes d'actions sont souvent plus hésitantes, avec caméra sur gigotis de rigueur, modernes quoi, et donc excessivement impersonnelles. Ça trainasse assez vite dans la dernière longueur, plus attendue et en même temps pas du tout, mais un peu frelatée par l'ambiance Butch Cassidy en position sacrifice, histoire de faire sortir, un peu, les kleenex. Mouais. Mos Def est doublé en casse-rouille zyva insupportable, dévoilant enfin ce que pensent les responsables du doublage : en banlieue, on parle zyva, façon les Inconnus ! Très crédible, surtout dans un thriller un peu glauque. On se croit dans le PRINCE DE BEL AIR, horreur ! Donc, dès qu'il ouvre la bouche, on se casse, fuyant le doubleur zélé et pénible qui mérite largement le licenciement. À part ça, on passe un moment qui passe devant cette série qui ne flatule pas beaucoup plus haut que ce qu'elle est. Ça passe le temps, et ça vaut mieux qu'un BRONZÉS 3 ou un CAÏMAN. Ça permet de rester digne, donc ! À noter ici la présence du toujours improbable David Morse (le flic bizarre de DANCER IN THE DARK, ici en flic ripou, décidément !). Regardable. Un peu dans la veine OTAGE, précédent Willis, mais sans expression personnelle, contrairement au film de Siri qui par moments (et pas les plus moches) arrivait largement à tirer son épingle du jeu.

Le lendemain, je vais voir FIREWALL de Richard Loncraine, vieux compagnon de petite date. J'y vais pour Loncraine. C'est exactement pareil que 16 BLOCS, policier du dimanche soir, Hollywood Night soignée mais de série B quand même, en quelque sorte (seulement). Ici Harrison Ford, King de la protection informatique des données informatiques (logique, somme toute), qui voit sa famille se faire kidnapper chez lui et qui doit, en échange des vies sauves, vider les comptes en banque, sinon on les tue. Non, non, ne touchez pas à ma famille, s'il arrive quoi que ce soit à ma fille, etc., menaces d'impuissant. Papy Ford (moins décati qu'en vrai, épuisé par ALLY Mc BEAL sans doute, le bonhomme parait 75/80 ans facile en interview) paraît assez alerte et smart, un peu comme dans la pub Toyota. Le sujet est rebattu, l'originalité étant que Ford est buggé à mort de micros espions et qu'il est surveillé par des caméras cachées au travail. Les ravisseurs du petit Juju (le gamin de POSÉÏDON, brrrr...) peuvent donc vérifier en direct si Ford joue le jeu et dévalise bien les comptes ! Je ne vois pas trop ce que les critiques du bureau pros (opposés à la critique sauvage de cow-boy que je pratique) ont trouvé là dedans qui leur fasse penser que la chose ressemblât (Mon dieu !) à 24 HEURES (faut pas déconner, quand même) ? En tout cas, si la photo léchouille à mort, et ô surprise, en privilégiant les teintes bleu-thriller (comme 97,54% des thrillers !), est soignée, pas grand chose sinon : cadre gentil vite détruit par une échelle de plans téléfilmesque et rapprochée donc, scène d'action montée en tirant à la courte paille et sur gigotis une fois de plus. Beaucoup moins plouc que 16 BLOCS, on préférera donc le Willis, surtout que Ford, franchement, faut se le farcir ! Quel plat de nouille ! Donc, FIREWALL est banal à crever, mais avec un embryon de départ sympa et une photo léchouillante. Et un casting sympa de seconds rôles : Robert Foster, la sublimissime Virginia Madsen (fabuleuse dans CANDYMAN, le chef-d'œuvre à moins de 5 euros neuf en DVD, qu'attendez-vous, bon sang ???) dans le rôle de la maman du Petit Juju et Mary Lynn Rajskub (formidable folle de Roswell dans MYSTERIOUS SKIN, très bonne actrice), ici un peu sous Prozac quand même. Aucun intérêt donc. Je crois même qu'il y a à la fin une scène avec Médor, le chien de la famille. Au secours !
Richard Loncraine, disons-le, est un bon réalisateur, ou l'était du moins. Il réalisa le superbe LE CERCLE INFERNAL (FULL CIRCLE), film fantastique méconnu avec Mia Farrow. Ce film est sublimissime ! Il vient de sortir en France en DVD, mais ne l'achetez pas : le film est au format 1.85... alors que le vrai format est 2.35 (scope). Donc, c'est recadré. Quel dommage, car le film est désormais introuvable. Mais par pitié, n'achetez pas le DVD : LE CERCLE INFERNAL est film tellement splendide que ça vaut le coup d'attendre de le voir dans de bonnes conditions. [Ceux qui veulent essayer le DVD peuvent aussi regarder un tableau de Van Gogh sur une photocopie noir et blanc et en pliant la moitié de la feuille !]

On continue avec des pouliches françaises de race, élevées à Saint-Cloud dans le plus grand luxe. Mais ne vous laissez pas surprendre, elles ont des mœurs de coyotes texans ! LES BRIGADES DU TIGRE, quelle bonne idée, me dis-je ! Vivement TOURNEZ MANÈGE LE FILM, ou SAMANTHA LE FILM (ce dernier va vraiment être réalisé ! Bonne journée à vous !). Film français de série A, film à costumes, film adapté d'une franchise, et film avec Clovis Cornillac (dire que les américains ont Elijah Wood ou Wentworth Miller, ou James Spader... Nous, on a Cornillac ! Mangez du bœuf !), LES BRIGADES DU TIGRE cumule à peu près ce qui se fait de pire dans votre beau pays !
Bref, ça sent l'arnaque à douze mille kilomètres, et encore plus la naphtaline. On est largement aussi excités que d'aller voir en avant-première ASTÉRIX 4 en présence de l'équipe du film. Bon, on peut le dire, c'est moins pire que prévu, et il y avait même là quelques maigres ambitions. Premier "atout", le scénario très peu réaliste et très exagéré (notamment une Princesse Russe, noble de sang donc, qui prend fait et cause pour la révolution gauchiste la plus violente !), et un vrai effort, en plus, dans les dialogues qui recréent un parler Seconde République des plus artificiels et gouleyants, qui rend la chose assez drôle et un peu non-sensique parfois. Voilà qui sert le casting. Cornillac est Cornillac, l'acteur ACDC (position off ou on, pas de nuance, égal à lui-même, sans saveur). Edouard Baer s'en sort le mieux, avec un rôle incisif, souvent méchant. Bien. Olivier Gourmet, lui, se sort enfin des Dardenne, du Nord et des corons pour investir la comédie, ce qui lui va très bien, le bonhomme étant, je trouve, largement sous-exploité tant par le cinéma commercial que celui dit "art et essai". Bon. Les seconds rôles par contre sont sans intérêt. Les plus pervers d'entre nous se rueront sur Thierry Frémont, ici russe (ouiiiiii !), et totalement splendouillet jusqu'à la moelle !
Côté mise en scène, première surprise, on sent que le scénario a été écrit justement, par endroits seulement mais c'est déjà assez exceptionnel, dans une perspective de mise en scène, et pas seulement dans une perspective narrative ! Sur le papier, c'est déjà un exploit ! Chose doublement bizarre, car dans les séquences qui révèlent ce trait, il y a un réel effort d'aller chercher l'inspiration chez les Ricains, et pas n'importe lesquels. Ça concerne essentiellement deux séquences. La première est celle de la poursuite à 40 à l'heure (cf. JADE de William Friedkin, très bon film) entre Cornillac en voiture et Jacques Gamblin (Ghostbusters !!!!!) en vélo ! Là, l'inspiration est nettement marquée. C'est une tentative de mise en scène à la Sam Peckinpah ! Oui, oui ! Et je dis ça sans rire ! Ralentis, la farine à la place de la poussière, etc. Étonnant, non ? Deuxième séquence, très longue, celle où le même Gamblin (who’re you gonna call ?), est reclus dans la petite maison dans la prairie. C’est un hommage direct à LA PORTE DU PARADIS de Michael Cimino (avec la même charrette enflammée). Ici, c'est plus intéressant, cette séquence étant bien intégrée à l'aspect non-réaliste du scénario (la foule de bourgeois vient voir la scène comme à un match de foot, bonne idée...).
Hélas, dans ces deux séquences, toutes les intentions tombent largement à plat. Le découpage est ignoble dans la première, l'échelle de plan est désespérément réduite et toute la spatialisation de l'action tombe forcément à l'eau ! Bref, on arrive exactement au résultat inverse d'un Cimino ou d'un Peckinpah ! Et c'est d'ailleurs sur ces aspects de la mise en scène que le film échoue. Le montage ne décolle forcément jamais, bien trop plombé par un découpage sans queue ni tête et un choix de cadrages trop frileux. Bien que le film soit assez richement doté (décors notamment) et en scope, les plans rapprochés (notamment dans la séquence de la poursuite) foutent tout en l'air, et empêchent le film de trouver sa logique de réalisation. Le plan rapproché, c'est à peu près le contraire de ce que font les deux maîtres américains. On reste donc bien en France se dit-on dans un soupir. On reste donc bien en France franchouille même, et le film redevient vite anonyme malgré ses bonnes intentions. Alors évidemment, par rapport à
L'EMPIRE DES LOUPS et autres séries Z de luxe qu'on produit chez vous, c'est mieux. La marge de progression est énorme :  changement = améliorations ! Bon, on se dit qu’au moins, un gars en France a vu Peckinpah et Cimino, c'est déjà ça. Ça n'empêche pas le film de sentir la naphtaline, mais c'est un progrès, en plus de dialogues entre brigadiers plutôt travaillés. Raté, donc, mais un peu réfléchi.

Ne reculant devant rien, il fallait voir JEAN-PHILIPPE avec l'ignominieux Johnny Hallyday. Pour le Marquis, c'est le film du Diable. Il déteste Luchini et Hallyday. Le cauchemar le plus ignoble, et d'autant plus flippant qu'il est réaliste, consiste pour le Marquis à être en territoire français le jour où Johnny mourra ! Et je dois dire que cette perspective m'effraie aussi. Tu le sens, le deuil national qui monte ?
Ici, on s'est déplacé car l'histoire, même si elle concerne l'affreux Jojo, rappelle carrément un scénario de Harold Ramis. Je suis donc allé jeter un œil à cette comédie fantastique.
Bah... Que dire ? On sent que le scénario a été réécrit plusieurs fois, dans un esprit de rationalisation et de polissage narratif à l'américaine. Bon, ça aussi c'est un progrès. La scène d'ouverture entre vite dans le lard, c'est agréable, et semble être un montage alterné entre parc des princes et Ploucville, ce qu'elle n'est pas. Cette première scène, réalisée de manière anonyme mais regardable, est simplement triste, voire un peu glauque : ça marche. Luchini luchine ensuite, mais plutôt sotto voce, conte toute attente. Cependant, le soufflet retombe vite. L’intérêt de ce scénario, c'est le conflit Luchini-Hallyday une fois que les deux se sont rencontrés. C'est l'affrontement entre le genre fantastique et la comédie (donc le réalisme). Comment convaincre un pauvre plouc (Johnny) de l'histoire impossible de Luchini, coincé dans un décalage temporel ? Impossible bien sûr ! Et donc intéressant. Malheureusement, cette option est vite résolue. Johnny accepte sur le champ ! Quelle mauvaise idée ! Évidemment, Johnny fera quelques remarques de principe du genre "comment j'ai pu suivre un fuuuuuh pareil !" mais sans conviction. Du coup, le film cherche simplement à déployer un poussif développement en trois actes, un peu too much, et perd tout son intérêt. On est loin au final d'un quelconque effet Harold Ramis. La mise en scène est assez laide, avec des pointes médiocres notamment dans la scène finale très TF1 dans l'esthétique, et la très bizarre scène montée entre Luchini et Jackie Berroyer (qui ne sont jamais rencontrés, à l'évidence), qui fait quasiment mal aux yeux et dont on se dit qu'il a dû y avoir un problème technique ou des pertes de rushs ou je ne sais quoi. Ça sent la bricole... Pour le reste, je ne me souviens absolument pas ou peu de la mise en scène... Une belle idée qui accouche d'un film plan-plan. Mouais... On est bien en France.

Quatre films, deux systèmes semblables avec divers régionalismes. Sur le plan artistique, l’avantage est quand même aux états-uniens, bien sûr, dont les films reflètent un facteur technique bien supérieur, la moindre série A étant au minimum éclairée avec des pincettes, et la spatialisation étant quand même plus efficiente. Ces choses-là, ça se joue finalement à peu !

[Le docteur me signale que le juke-box, dans la colonne de droite, remarche, Hiiiiii Yaaaaaah, et sans qu'on soit intervenu ! Merci Dieu !]

Bill Yeleuze.
 

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Lundi 26 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Poésie de Kholkoze" par Dr Devo)




Chers Focaliens,
 
On va se remettre de nos émotions. Faire la révolution est assez épuisant. Et je l'ai quand même faite deux fois en quelques semaines. Dans la REVUE DU CINEMA (disponible dans toutes les maisons de presse), je créais ni plus ni moins qu'un nouveau courant critique, à travers la rédaction d'un article sur le merveilleux KLIMT de Raul Ruiz. Courant absolument novateur, car cette nouvelle façon de faire de la critique est absolument inédite à ma connaissance. Pour l'instant, je suis le seul critique de ce mouvement. [Je ne vous dit pas de quoi il en retourne, mais ce n'est pas rien...]. Hier, je décidais enfin de mettre au point une Charte de la Critique, c'est-à-dire une série d'engagements pour améliorer la qualité de la critique mondiale ! Et je suis sûr que ça marche ! [Mr Mort a, tout de suite après avoir lu l'article, pris son téléphone et m'a proposé d'envoyer la Charte à tous les critiques professionnels ! C'est vrai que ça serait marrant.]
 
Changement d'herbage réjouit les veaux. Et c'est ainsi que j'ai regardé hier le documentaire de Pierre Carles, PAS VU PAS PRIS. Un petit documentaire, voilà qui va me reposer, me dis-je de manière totalement méprisante. J'ai déjà évoqué ce que devrait être selon moi un documentaire. Disons pour faire court que je pense que le doc devrait être mis en scène, superbement éclairé, magnifiquement cadré, et au besoin, on devrait pouvoir refaire des prises avec les interviewés, voire réécrire leur texte. Au final, on aurait une approche du Réel beaucoup plus véridique et intéressante. Et les documentaires prendraient enfin leurs distances avec leurs cousins dégénérés : les reportages télé (qui sont l'étalon du documentaire, et le modèle à suivre, d'où l'appauvrissement du genre). Bref, en général, les documentaires, malgré les qualités d'investigation (parfois), et malgré les sujets abordés, sont souvent des objets poussifs et laids ! On en a déjà parlé dans ces pages.
 
En 1995, lors des cérémonies commémorant le cinquantième anniversaire du débarquement allié sur les plages normandes. François Léotard est alors Ministre de la Défense. Les télévisions suivent l’événement et lui consacrent une journée spéciale. Léotard doit faire une interview en duplex de Normandie pour TF1. On l'a préparé : maquillage, micro, etc. Il attend le début du duplex. Etienne Mougeotte, vice-patron de TF1, profite de ce petit temps de pause où le ministre attend sagement son tour pour venir le saluer. Une conversation s'engage. Les deux hommes se connaissent bien de toute évidence. Ils sont à tu et à toi. Ils commentent un peu l'actualité politique. Ils débinent quelques hommes politiques. Mougeotte explique que les lois anti-terroristes sont bien vues de l'opinion ("Même mon fils de 18 ans qui est assez anti-flics et tout ça, il trouve ça bien..." dit Mougeotte), patati, patata... Une conversation entre deux gars qui se connaissent très bien quoi ! Et puis, Léotard prend des nouvelles de TF1. Comment ça marche LCI ? Bien, bien, un vrai succès... patata patata... Mougeotte finit par aborder un sujet épineux : la révision du cahier des charges concernant les publicités sur les services public et privé ! On est très inquiet, explique Mougeotte, que le gouvernement ne prenne des mesures défavorables à TF1 !
Ce que les deux hommes ne savent pas, c'est qu'ils sont dans le champ de la caméra et que le micro de Léotard est branché. Bien sûr, la scène ne sera pas diffusée sur TF1. Mais la régie a déjà ouvert le canal satellite, ce qui veut dire que la conversation filmée et enregistrée passe du car régie en Normandie à la régie parisienne de la chaîne ! Et un petit malin a enregistré la conversation en piratant le canal ! Quelques jours plus tard, le journal LE CANARD ENCHAÎNÉ révèle l'affaire !
Pierre Carles se procure le document. Ça tombe bien, car Canal Plus prépare une émission spéciale de plusieurs heures sur les rapports entre politique, pouvoirs et médias. Ils ont demandé à quelques réalisateurs, dont Carles, de faire une sujet de 10 minutes / un quart d'heure sur le thème. Carles imagine alors un dispositif original. Il décide d'aller interviewer des grands responsables d'émissions politiques ou de reportages. De tous bords, services publics et privés. À chaque fois, le scénario est le même : Carles, au milieu de l'entretien, leur montre la conversation Mougeotte-Léotard et leur demande de réagir à l'aune ce leur expérience et de leur intime conviction. Il leur pose la question suivante : pourquoi ce document, largement abordé dans la presse écrite, n'a jamais été diffusé sur une chaîne de télé française ? Les réactions des interviewés sont quasiment unanimes : ils sont plus ou moins furieux !
Carles monte son reportage (PAS VU À LA TÉLÉ), et l'envoie à Canal Plus. La réaction est assez brutale : pas question de diffuser un tel brûlot aux méthodes "staliniennes" (dixit Alain De Greef, numéro deux de la chaîne et responsable des programmes). Carles remonte le sujet, mais fait face à un nouveau refus de la chaîne cryptée. Motif : son sujet n'analyse pas le thème abordé !! Le reportage ne passera jamais sur la télé française...
 
Bon sang de bois, me dis-je en éteignant le magnétoscope à la fin du documentaire ! Quelle histoire ! On l'aura compris, PAS VUS PAS PRIS est un documentaire sur l'histoire de ce premier reportage de 12 minutes commandé par Canal plus, et les déboires qui s'en sont suivis pour Pierre Carles. Et c'est tout bonnement passionnant. Carles a bien fait les choses en toute logique. Il montre les interviews des responsables télé, leur réaction lorsqu'ils voient la cassette Léotard-Mougeotte, et la suite de la conversation qui en général tourne au vinaigre. Puis il montre la réaction de Canal Plus dans tous les détails. Enfin, il analyse la réaction des émissions de télé parlant de la télé (notamment une émission de Canal Plus animée par Denisot), alors que cette affaire de censure est révélée dans la presse écrite (Libération, Le Monde et encore une fois l'impeccable CANARD ENCHAÎNÉ). Ensuite, il élargit le sujet en analysant les différences entre le discours de principe sur les médias et leur rôle indépendant, et les faits, notamment de la part des journalistes qui ont été invités par Chirac quelques temps plus tard pour l'interviewer. Voilà.
 
Le procédé de ce documentaire est simple. C’est quasiment du home-movie ! Carles, par précaution, a enregistré toutes les conversations téléphoniques qu'il a eues avec les responsables de chaînes pendant toute cette aventure. Il dispose là d'une mine d'informations vertigineuse ! On assiste donc à un véritable bal des faux-culs, tout en off bien sûr, où les différents responsables éditoriaux, de Canal Plus notamment (dont l'épouvantable Philippe Dana, responsable de la journée thématique de Canal sur les médias et le pouvoir !). En enregistrant ces conversations à leur insu, Carles a accumulé un matériau passionnant, car il couvre toutes les étapes de la fabrication du reportage, des pressions exercées sur lui puis de la censure dont il a été victime.
 
Et c'est une véritable galerie des horreurs. Ce qui est absolument étonnant, c'est l'homogénéité des réactions. Les producteurs d'émissions et les journalistes qui reçoivent Carles disent tous plus ou moins la même chose. D’abord, ils se vautrent dans de grandes déclarations passionnées sur l'indépendance des médias, leur farouche volonté de liberté éditoriale, et patati et patata... Puis Carles leur montre la cassette, et là le discours change du tout au tout.
Ce qui est extraordinaire dans ce film, c'est la violence des réponses, à la vue du document lui-même. Carles n'a pas choisi de révéler un scandale immense. Cette conversation entre Mougeotte et Léotard n'est pas le nouveau Watergate ! Je dirais même plus, c'est du pipi de chat comparé aux affaires qui agitent le gouvernement en ce moment (Clearstream bien sûr, ou encore le scandale des ventes d'actions Airbus, très ubuesque !). C'est juste un petit document anodin mais qui révèle non seulement la connivence de deux mondes censés être distincts, au moins sur le papier. Les journalistes sont en principe un contre-pouvoir, et devraient plus ou moins garder leurs distances et leur indépendance face à l'influent monde du politique. Et d'une. Ici, on voit bien que la connivence est réelle. La conversation piratée n'est rien d'autre qu'une petite séance de travail impromptue et off. C'est déjà hallucinant. Mais là où il y a un tout petit scandale dans les faits, mais symboliquement ahurissant, c'est lorsque Mougeotte parle de cette révision du cahier de charges du service public par rapport aux coupures pub. Il se dit inquiet, et demande sans vergogne à Léotard de faire remonter l'infirmation. En clair, on assiste à une opération directe et sans ambiguïté de lobbying ! Un journaliste (ici un responsable éditorial) fait pression sur un politique qui ne s'en offusque pas, car il en a l'habitude. Dans les faits, c'est peut-être un épiphénomène, mais dans le principe c'est scandaleux ! La disproportion des deux est déjà intéressante, mais lorsque Carles recueille et montre les interview qu'il a réalisées, c'est d'une violence exemplaire. Les réactions sont d'autant plus violentes que l'événement semble banal ! C’est très étonnant.
 
Si vous êtes un peu cynique, les réactions des présentateurs et producteurs d'émissions d'information vont être du miel pour vos yeux et vos oreilles. Quel délice ! Tous ces responsables sont finalement pris la main dans le sac. De superbes déclarations d'indépendance, suivies dans la minute d'un déni immédiat, suivi dans la minute d'une violente attaque envers Carles qu'on traite grosso modo de salaud, de menteur et d'incompétent. Le bal des hypocrites est ouvert, et il y a du monde sur la piste. Ça saigne sur le dance-floor !
 
Premier point frappant, l’unanimité des visages. Ils viennent d’horizons très différents. On retrouve Patrick de Carolis et Bernard Banyamin (de France 2), Michel Denisot, Alain Duhamel (qui, à l’instar du Professeur Rollin, a toujours quelque chose à dire en tant que roi du cacheton éditorial politique), Guillaume Durand, Anne Sinclair et feu le pas du tout regretté François-Henry De Virieu, producteur et présentateur de la défunte HEURE DE VÉRITÉ. Enfin, Charles Villeneuve. Tous les horizons, privé et public, et quasiment tous les âges sont représentés. Et unanimement, on voit leur visage se décomposer pendant qu’ils voient la fameuse cassette pirate proposée par Pierre Carles. Si certains sont gênés et bouillent intérieurement (Sinclair par exemple, Carolis, etc.), d’autres sont nettement agressifs, tels Villeneuve, Banyamin, Duhamel et le champion du monde De Virieu. Eux ne vont pas tourner autour du pot, trouvant la question honteuse, et vont montrer au grand jour leur personnalité fondée sur l’expérience, bien sûr, ce célèbre argument quand il s’agit de faire fermer sa trappe à quelqu’un, et jouer de leur "pouvoir", entre guillemets, c'est-à-dire mettre en boîte le timide Pierre Carles, lui faire bien comprendre qu’il n’est rien, et que tu vois, Coco, si on est encore là après tellement de temps, c’est qu’il y a une raison.
Mais Carles est un type têtu peut-être, et surtout rigoureux. Il sait que sa question est bonne. Et il sait que la décomposition des visages, qui progressivement tournent à l’agressivité hiérarchique, n’est qu’un prélude. La défense tient en deux points pour ces grosses huiles de la télé. D’abord, les journalistes tutoient les politiques et réciproquement, et c’est tout à fait normal. Les deux parties font partie du même monde professionnel et, bien sûr, ça crée des liens. Ce sont des confrères en quelque sorte. On les tutoie en privé et on les vouvoie sur le plateau, il n’y a pas de scandale.
Premier glissement sémantique. En jugeant vite, et puisque Carles veut faire preuve de justesse morale, l’argument, si on le survole, tient. Mais, cher lecteur, tu le sens, qu'il s’envole ? Ben oui ! Il y a glissement sémantique. Bien sûr, Carles est effaré par la connivence entre Mougeotte et Léotard. Bien sûr. Mais ce n’est pas le point qui choque Carles en premier lieu. C’est un symptôme, et non pas la maladie. Ce qui est ahurissant dans ces images, c’est la tentative éhontée de lobbying que Mougeotte tente auprès de celui qui est, à l’époque, Ministre de la Défense, et donc membre du gouvernement ! Il est là, le mini-scandale ! Et ça, bien sûr, nos amis de l’audiovisuel, qui il y a cinq minutes nous disaient qu’ils n’avaient aucun tabou et qu’au nom de la liberté de la presse et celle du public à savoir, il n’y avait pas de limites à avoir si on se disait journaliste, tous bottent en touche et déplacent le centre de gravité de l’affaire. "CE TUTOIEMENT N’EST PAS GRAVE". Voilà. Belle effet de manche, les gars, bel effort de rhétorique spécieuse ! Tous n’ont pas compris que le scandale dans cette bande vidéo, c’était la tentative de lobbying ! Je pense qu’ils le font à moitié sincèrement d’ailleurs, ce qui est encore pire ! De là à dire qu’ils ne voient pas du tout ce en quoi ce lobbying peut être choquant (ils ne retiennent que l’accusation de connivence personnelle), il n’y a qu’un pas qui fait carrément plus peur encore ! Premier point, déjà très sympathique.
 
[Entre deux, Carles montre un extrait d’un des rares reportages télévisés sur la télé et les politiques, où l’on voit Anne Sinclair rencontrant Laurent Fabius avant un 7/7 : oui, ils se vouvoient, mais en plus, Sinclair vient préparer l’émission en demandant carrément au bonhomme quels sont les thèmes qu’il veut voir abordés, dans quel ordre et dans quelles perspectives ! Le temps de George Marchais est révolu ! Vous vous souvenez de ce sketch de Bernard Mabille Le Luron imitant le patron du PCF ? "Mr Marchais, ce n’est pas question !" Et George de répondre : "Oui, mais ce sont mes réponses ! J’ai compris le truc ! Vous venez avec vos questions, et moi, je viens avec mes réponses !". Ici, loin de cette fiction, et dans une réalité bien moins drôle (quoique… si on a de l’humour noir !), Sinclair et Fabius vont plus loin : ils préparent les questions et les réponses ensemble !]
 
Deuxième point complètement soufflant, les argumentaires de Denisot, Duhamel, Sinclair, et surtout (dit de manière plus explicite) de De Virieu et Villeneuve. Pourquoi ne pas montrer ces images à la télé ? Mais mon brave Mr Carles, on adorerait les montrer, mais elles n’ont aucun intérêt (1er argument) et en plus, les français, ils ne veulent pas savoir ça (deuxième argument). Ça n’intéresse pas le public. D’ailleurs, nous journalistes, nous aimerions bien les passer, ces images, mais c’est le public qui s’en fout. Moralité (tenez vous bien et même tenez-vous mieux) : le public fait pression sur les contenus éditoriaux des grandes chaînes pour qu’on ne parle pas de faits qu’il ignore ! SUBLIMISSIME ! J’adore ! À ce moment du documentaire, j’ai véritablement pleuré de rire ! Comme dit Denisot à Carles : "on s’en fout de que je pense de ces images, et on s’en fout de ce que vous en pensez". [On = toi et moi, cher lecteur !] Ou encore mieux, De Virieu à qui Carles fait remarquer que la presse écrite (dont on peut supposer que le lectorat coïncide un tant soit peu avec ceux qui regardent les émissions politiques et d’information) avait parlé de cette affaire, De Virieu répond donc : "Mais si le CANARD ENCHAÎNÉ dévoile l’affaire, c’est bien et même très bien ! C’est leur rôle de journal de contre-pouvoir". Mes Amis, la messe est dite.
 
Les deux seules personnes qui ont un peu les pieds sur terre et qui parlent sans langue de bois sont curieusement le présentateur de CULTURE PUB (très bonnes analyses !) et Jacques Chancel ! Lui, il m’a sidéré. Voilà un type que je n’aime pas. Ecoutez la RADIOSCOPIE de Salvador Dali (qui est un grand moment de radio, absolument merveilleux) et vous comprendrez pourquoi. Il y a un Michel Drucker qui sommeille en lui. Mais je dois dire qu’il a ici largement remonté dans mon estime, en répondant franchement, d’une part, et sans essayer de donner forcément une bonne image de lui. Sa parole est franche, l’analyse pas conne du tout (il revient sur le syndrome du tutoiement évoqué par Anne Sinclair, mais en mettant le paradoxe sous une lumière bien plus simple et bien plus passionnante), et c’est à peu près le seul, avec le gars de CULTURE PUB, qui semble avoir du respect pour son camarade journaliste et son enquête. En clair, c’est le seul qui ne le prend pas pour un con, notre ami Carles ! Bravo.
 
Je passe sur le reste. Le documentaire que je vous laisse découvrir insiste beaucoup également sur les réactions des journalistes interviewés quelques jours après (ils vont tous se plaindre à Lescure, patron de Canal Plus ! Belle solidarité !), sur les tentatives patientes de Carles pour remonter son reportage, et enfin sur l’incroyable lavage de cerveau que la télé, et notamment Canal Plus (qui a pourtant commandité le doc de Carles !) va opérer en se présentant comme victime de l’infâme Pierre Carles, ici décrit un peu à la Hitler, et donc avec la finesse que vous imaginez !
 
On rie énormément face à ce documentaire, et on a également très envie de pleurer. Si les enregistrements sont basiques (pas de lumières, pas de cadrage, etc.), on soulignera ici l’inventivité de Carles dans la facture de son projet. Les articulations sont subtiles et les passages qui utilisent le montage de manière singulière sont nombreux. Voilà qui, en plus du sujet édifiant, font de PAS VU PAS PRIS un film complètement indispensable. Et encore, nous sommes en 2006, soit huit ans après, et dieu sait que la situation journalistique à la télé s’est encore dégradée… En tout cas, en analysant un micro-fait sans conséquence autre qu’éthique, en tirant les fils de sa pelote sans en avoir l’air, Carles découvre une abysse monstrueuse de bêtise et de cruauté…
 
[Un mot avant de partir. Karl Zéro est un personnage très intéressant dans le film. Je crois qu’il veut faire sincèrement travailler Carles. Mais il représente lui aussi une des briques du mur ! Zéro, qui finalement ne passera rien de rien, est exactement le portrait d’une impertinence contrôlée et "autorisée", comme disent les anglo-saxons. Lui aussi est complètement à la solde du système, et donc muselé. On est, là encore, dans le faux.
Tout cela m’a rappelé la photo, il y a quelques mois, de Serge July, patron de Libération pris en flagrant délit de bisous à Nicolas Sarkozy ! Qu’on soit de gauche ou de droite (là n’est pas la question), comment peut-on souhaiter encore que le journal Libération continue à publier, à l’heure où sa mort approche ? Peut-on vraiment être désolé pour eux ? Allez voir ce film, et réfléchissez bien avant de répondre…]
 
Librement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 23 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

 (Photo : "Critiques Evaluant Leur Pertinence" par Dr Devo)



Chers Focaliens,

Voilà un peu plus d'un an et demi que nous parcourons ensemble les terres cinématographiques les plus diverses. Nous avançons quelquefois dans des territoires à peine défrichés, où l'homme ne met quasiment jamais les pieds, et nous explorons de la même manière les endroits les plus surpeuplés, tout ça dans un bel élan de générosité. Rien que pour vous. Bon.

À votre disposition, Mesdames et Messieurs, votre serviteur, créateur de la chose. Et bien entouré, le bougre ! Le Marquis d'abord, co-directeur de l'agence, homme de sagesse, passionné de la cinématographie naniste (avec des nains ; pas de jeux de mots, s'il vous plait !) et directeur de la Dévédéthèque Nationale. Mr Mort, esprit totémique, Dieu de la réconciliation par le chaos, plume acerbe et toujours passionnante, conscience anarchiste de la Geste Focaliseur. Tournevis, l'homme de l'intérieur, féru de cinéma de genre et héritier indirect de la lignée Starfix. [Ici, arrêtez-vous et faîtes hommage aux années 80, déjà défuntes...] Le Sheriff, théologien, puissant analyste de la chose politique et vecteur d'une lecture saine de la chose audiovisuelle, qui nous gratifia de superbes analyses métaphysiques et morales sur Koh-Lanta, et qui très sûrement recommencera cette année. Anne Archy, celle qu'on appelle quand plus rien n'est possible, dans les situations les plus désespérées, et qui, sur ce site, hérite des articles dont personne ne veut. Ce qui l'a propulsée comme spécialiste du cinéma kung-fu, elle qui ne jure que par celui de Marguerite Duras. Tchoulkatourine, enfin, impériale magnificence du commentaire en bas de pages qui se révèle toujours être d'une splendide beauté intellectuelle et littéraire (voir son premier article ici). La classe. Enfin, en coulisse, Bernard RAPP, esprit fin, cappeloesque parfois, juste comme le couperet de la guillotine toujours, esprit unique dont on a cassé le moule, mais néanmoins ne refusant jamais une bonne joute en forme de fritage. Guerrier sanguinaire pour les uns, mais chirurgien de l'Amour et de l'Esthétique pour les esprits bien nés.

Tant de talents, si peu de temps. On me demande souvent, par sacs postaux entiers : "Quel est votre secret ?" C'est vrai, quand on y pense, ce n’est pas évident, la chose. Le talent ne fait pas tout. Le travail en fait encore moins. Ce qu'il faut pour faire d'un site critique une chose sublime et merveilleuse, c'est... de la morale ! La critique est affaire de morale !

Nous avons beaucoup esquinté les professionnels de la profession dans ces pages. Tout le monde en a pris un peu pour son grade, toujours avec pertinence et justesse. Et sans colère, malgré ce qu'ont pu penser quelques visiteurs. À l'exercice pratique, nous avons souvent également ajouté l'exercice fondamental, la recherche quoi, notamment dans cet article, toujours en cours de réécriture et d'approfondissement, dont il se trouve que je suis, humblement, l'auteur.

Producteurs, acteurs, réalisateurs, distributeurs, exploitants de salles, tout le monde en a pris pour son grade. Quand cela se méritait, bien entendu. Par contre, si dans l'article sus-évoqué, j'ai proposé à toute la profession (sur le plan universel) une solution pour améliorer durablement et de manière très tangible la qualité du Cinéma Mondial (ici pour les distraits), nous ne nous étions pas intéressés à la Critique. Peur de fâcher le confrère ? Peur de se critiquer soi-même ? Peur de dévoiler les recettes du succès ?
Il fallait que le trou soit comblé. Nous avons ici largement démontré que, à 98,57% du temps, le travail des critiques professionnels et amateurs était complètement lamentable. Si ces gens-là étaient architectes, sans conteste, la cause de décès la plus populaire dans le monde serait la mort sous effondrement d'immeubles.

Maintenant que cela est dit, il est temps d'arrêter le massacre. C'est ce que propose ce texte, qui est en fait une charte. En 69 points, voici un guide pour tous, amateurs, professionnels, critiques de comptoir ou de merguez-party. Celui ou celle qui respecte ce code est sûr de devenir l’un des meilleurs critiques au monde. Pourquoi ? Parce que le niveau est tellement bas que la marge de progression ne peut qu'être énorme. Parce que seulement 1,43% des critiques font leur boulot, non pas de manière génialissime, mais décemment. Ce n'est pas un jugement, ce n'est pas non plus de la voyance (je ne suis pas marabout), ce n'est pas une révélation religieuse, c'est du bon sens, de la morale. En suivant ces commandements et en ne les trahissant jamais, on devient possiblement un critique digne de ce nom, et avec un peu de chance et d'indépendance, un Grand Critique.

Mesdames et Messieurs, voici la Charte Devo de la Critique et ses 69 Points Grandioses (C.D.C.69.Points.G).


[Nota Bene : Certains points paraîtront peut-être redondants, mais en fait, il n'en est absolument rien. En fait, quelques uns sont reliés entre eux mais développent à chaque fois un problème et une nuance différents. Le CDC 69 Points G ne contient pas 69 points. C’est normal. Il y a sûrement des choses oubliées ou auxquelles nous allons penser en discutant de cet article. À l'instar de mon article SI J'ÉTAIS PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE..., cette charte en est à sa première version. Elle évoluera.]

AVANT LA PROJECTION

1) Ne jamais accepter de cadeau de la part de l'équipe de production ou de collègues critiques ! À la limite, les repas et tout ce qui se mange. Mais alors, concentrez-vous sur la nourriture.


2) Dans la salle, placez-vous de manière à être au centre de l'écran et prenez garde à pouvoir embrasser d'un seul regard la totalité de la toile. Comment allez-vous parler de mise en scène ou de cadrage sinon ?

3) Allez aux toilettes juste avant que le film démarre. Là aussi, c'est l'expérience des projections de presse qui parle. Le nombre de journalistes qui s’absentent cinq minutes est hallucinant. De la même manière, si vous êtes fumeur, allez vous en grillez une avant le film.

4) Évitez de regarder quelle est la longueur du film avant de le voir. Le cinéma est un jeu sur le temps. Laissez-vous surprendre en bien ou en mal. Mettez votre montre dans votre poche.


5) Ne jamais entrer dans une salle si le film est déjà commencé. Vous viendrez à la prochaine projection.

6) Allez voir des films de tous genres, de toutes époques et de toutes nationalités. Un critique est avant tout un spectateur. Alors aiguisez votre esprit et sortez des sentiers battus.

7) Ne jamais lire de critiques, résumés ou autres articles concernant le film avant de l'avoir vu. Le critique amateur pourra éventuellement écouter les avis de ses amis ayant vu le film, et ne choisira le métrage à voir qu'en fonction de l'affiche et des noms qui y sont inscrits. Ou alors il choisira au hasard, méthode que le critique professionnel s'efforcera de suivre également. Par exemple, il ne se battra pas pendant les conférences de rédaction pour avoir le droit d'écrire sur tel film. Qu'il laisse le hasard décider pour lui. L'adage selon lequel plus on choisit ses films de manière sélective, plus on en voit de bons n'est pas forcément vrai. De la même manière, le choix au hasard, couplé à une fréquentation assidue des salles, est excellent pour l'acuité du regard, et favorise l'esprit critique, justement.

8) Ne jamais s'estimer ignorant. Vous n'avez pas vu tous les films de Dreyer ? C’est dommage, car en général, c'est très bon ! Mais ce n'est pas un péché, et de toute façon, un bon film tient tout seul. Pas besoin d'avoir une thèse en Histoire du Cinéma. L'indépendance face au film est de toute façon toujours un atout. [Ceci dit, attendez-vous à ce qu'on vous reproche de ne pas avoir cette thèse.]

9) Approchez toujours les Classiques de manière circonspecte, toujours avec méfiance. Quitte à être surpris que ce soit si bon. Mais a priori, soyez soupçonneux envers les Classiques.


PENDANT LA PROJECTION

10) Un Critique est un spectateur avant d'être critique. Dans la salle, soyez un spectateur, n'essayez pas d'analyser outre mesure, n'élargissez pas votre point de vue pour embrasser une vision mondiale et historique du cinéma, et n'essayez pas de présélectionner ce qui est important. Un film s'apprécie subjectivement, comme une source de plaisir potentiel. Si le film a quelque chose à dire, il en restera quelque chose quand vous rédigerez votre article quelques heures après. Le critique n'est pas un marabout ni un sorcier, c’est un type qui regarde un film, un spectateur, et dans ce cadre, il doit faire son travail de spectateur, c'est-à-dire ne rien faire, et de se laisser aller.

11) Ne jamais partir avant la fin du film. Jamais ! [Cette maladie est également très répandue chez les critiques, et en général les fauteuils claquent en projection de presse !]

12) Interdiction de parler pendant les génériques  de début et de fin. [Vous êtes critiques, bon sang ! Ne faites pas comme le client lambda !]

13) Interdiction de prendre des notes pendant la projection. Le critique est d'abord un spectateur. Un film est justement un défilement de sons et d'images qu'on ne peut arrêter et dans lequel on peut et doit se perdre. Un spectateur normal ne prend pas de note. Vous, critiques, non plus ! Encore une fois, le critique n'est pas au-dessus de la masse et ce n'est pas un prêtre vaudou. Et puis, on n'écrit que des conneries dans le noir. Louper un point de montage est plus gênant que d'oublier tel ou tel élément prétendument important. Encore une fois, on ne dissèque pas le film pendant la projection. Laissez-le vivre, bon sang ! [Le nombre de journalistes prenant des notes pendant la projection est absolument effarant. Quiconque est déjà allé à une projection de presse sait que cette note sent le vécu. Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai vu un journaliste prendre des notes pendant le film ! Il faut vraiment ne pas être sûr de soi !]

14) S'habiller en noir. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que c'est important.

RENCONTRER L'ÉQUIPE DU FILM

15) Si vous êtes invité à une fête ou à une réception pour la promotion d'un film, surtout ne parlez pas du film avec vos hôtes. Ou alors parlez leur de films qui sont le plus opposés possibles au film défendu par cette fête. Vous apprendrez sûrement des choses intéressantes en observant la réaction de vos interlocuteurs. En général, concentrez-vous sur le buffet et les petits fours. Mangez le plus possible. Un bon critique écrit le ventre plein.

16) Toujours vouvoyer l'équipe du film. Toujours !

17) Évitez au maximum l'attaché(e) de presse et le distributeur. Ces gens-là sont des marchands et font leur boulot, mais à l'instar du dossier de presse, ils ne vous serviront à rien dans votre travail. Sauf pour demander un petit café pendant l'interview. Ou demander un cendrier pour pouvoir fumer.

18) Si, pendant une interview, l'acteur ou le réalisateur vous dit quelque chose qui semble contrarier votre vision du film, faites le lui remarquer impérativement. Non pas dans un esprit guerrier, mais pour observer sa réaction et sa réponse. C'est dans celle-ci que vous aurez les réponses les plus originales et surtout les plus significatives.

19) Ne faites une interview que si vous y êtes obligés.

DANS L'ARTICLE

20) Interdiction de discuter longuement du film avec ses collègues critiques avant d'avoir écrit l'article. Fuyez les influences !

21) Interdiction d'écrire l'article tout de suite après la projection. Laissez mariner. Incubez. Allez faire vos courses d'abord. Ne jamais écrire moins de trois heures après avoir vu le film.

22) Interdiction d'écrire un article plus de 48 heures après avoir vu un film. Il faut se jeter à l'eau.

23) Utiliser au moins une fois dans l'article le mot « je ».

24) Si possible, dire toujours un mot dans votre article sur les conditions de projection.

25) Ne jamais prétendre à la Beauté Universelle. Cela n'existe pas, à l'instar des fourmis de 15,000 kilomètres. Quelqu'un, et encore plus un critique, qui vous somme de vous agenouiller devant une œuvre est un menteur, un malfaisant ou un imbécile. Par exemple : je vous bassine en vous répétant que les films de Greenaway sont sublimissimes. Si vous trouvez que c'est d'une laideur épouvantable, et bien dites-le. Vous voyez, c'est simple. [Pensez aux films encensés unanimement par la critique et qui sont des étrons : AUTANT EN EMPORTE LE VENT, LE PETIT LIEUTENANT, SIDEWAYS, SCARFACE de De Palma, etc.] Il n'y a pas de Beauté Incontestable et Intrinsèque. C’est un mythe, certes répandu, mais c'est un mythe !

26) Interdiction de lire les dossiers de presse. C'est la plaie de l'industrie cinématographique contemporaine. En plus de vanter les films sur le même mode et sur les mêmes arguments, le dossier de presse pré-mâche le travail et distille la substantifique moelle du film. En théorie ! Car en fait, il sert bien souvent à formater la vision du film et à vous persuader que le film a telle ou telle thématique, telles ou telles intentions, qui de fait, à 97,58%, sont concrètement absentes du film. De plus, le dossier de presse est la pire matrice pour les "critiques dialectiques" (voir plus bas), et ça c'est mal ! Vous êtes assez grands pour avoir votre propre avis. Et un film ne mène pas à une univocité de points de vue. Chaque spectateur peut avoir une vision du film. [Souvent pourtant, tout le monde est d'accord pour dire la même chose.] En évitant les dossiers de presse comme la peste, vous vous apercevrez que TOUS les journalistes ou presque puisent leurs idées dans ces dossiers, et logiquement recrachent tous ou presque la même copie, avec diverses nuances de j'aime/j'aime pas.

27) Interdiction de regarder les bonus des DVD. Soyez indépendants !

28) Toujours citer le nom du directeur de la photographie ou du monteur.

29) Toujours mettre ou le mot "sublimissime" ou "médiocre" ou "mauvais" dans un article.


30) Ne faites pas de critiques exhaustives. Vous courez à l'échec. Ça n'existe pas. C'est un mythe. Ne soyez pas paniqué par l'oubli, au contraire. Voyez cela comme une chance, comme un filtre subjectif. Il faudrait vraiment qu'un film soit médiocrissime pour qu'on puisse le faire entrer en entier dans un article.

31) Chaque critique doit contenir un ou plusieurs des mots suivants : montage, ellipses, photographie, échelle de plans, axe, son, coupe. Dans l'idéal, on doit retrouver tous ces mots ! Si ça n'est pas le cas, c'est que votre article n'a aucun intérêt. Refaites-le !

32) Éviter le plus possible de parler des acteurs. Ou alors autorisez-vous ce bonus uniquement si vous avez utilisé TOUS les mots du point précédent. Les acteurs sont les éléments les moins intéressants dans le processus de mise en scène.

33) Résumez l'histoire au maximum. Et surtout, ne basez pas votre analyse sur l'histoire du film. Un film, ce n'est pas en premier lieu un endroit où l’on raconte une histoire ! Si votre article est basé sur l'histoire du film et ses conséquences, c'est que votre article est mauvais et sans intérêt. Refaites-le.

34) Si votre article ne parle que de l'histoire, des thématiques abordées et des acteurs, c'est sans appel : jetez-le à la poubelle. N'essayez pas de le modifier, reprenez tout à zéro. C'EST UN MAUVAIS ARTICLE ! Un article de cinéma doit d'abord et avant tout parler de mise en scène. Le reste vient après.

35) Interdiction de faire de la Dialectique. Alors là, c'est le plus gros défaut du monde. La plupart des critiques font des articles dialectiques. La dialectique consiste à écrire une critique qui se base principalement sur les relevés topographiques des sujets abordés dans le film, de l'histoire et des éléments symboliques censés faire sens. Il est souvent de bon ton d'y ajouter une référence hors-cinéma (c'est mieux : philosophie, littérature, etc.) pour élargir l'analyse. Un réseau d'idées théoriques, de symboles, bref un réseau sémantique n'a jamais fait un bon film ! Ce n'est pas parce qu'un film est cohérent sur le plan thématique qu'il est un bon film. [Et ce n'est pas parce que vous avez dégagé un réseau sémantique du film que votre vision correspond à sa réalité !] Au contraire, 96,68% des mauvais et très mauvais films ont une cohérence thématique exemplaire. Par exemple, la plupart des bouses les plus infâmes du cinéma hollywoodien (Michael Bay, Ron Howard, Pedro Almodovar par exemple) sont extrêmement cohérents dans leur thématique et dans le réseau d'idées et de sens. POSÉÏDON est un film extrêmement construit et cohérent thématiquement ! Et c'est un étron ! Quel que soit le genre du film, son époque, son style, etc., la cohérence sémantique de son propos n'a jamais rien prouvé. La plupart des navets sont construits ! Un article qui ne fait qu'exprimer le maillage des idées du film est un mauvais article. Un film logique est loin d'être un bon film. Ça peut l'être, mais ça ne prouve rien !

36) N'essayez pas de prouver que le film est bon. Il n'y a jamais de preuve qu'un film soit bon ou mauvais. C'est votre avis qui est intéressant.

37) N'essayez pas de plaire ou de ménager le lecteur. Un bon critique est un critique dont l'article attire l'attention du spectateur potentiel, pique sa curiosité sur des éléments positifs ou non. Le spectateur potentiel doit avoir envie de se positionner par rapport à votre critique (par envie ou par réaction), à l'aune de son expérience passée en salle. Traitez-le spectateur comme un bel inconnu. Soyez aimable, ouvert. Mais n'écrivez pas pour lui plaire.

38) Écrivez des critiques lisibles à la fois pour un lecteur de Première, pour un lecteur des Cahiers ou de Positif et pour un prof de philo en fac... et pour ceux qui ne lisent jamais de critiques !

39) Écrivez des articles qui soient plus intéressants à lire après avoir vu le film qu'avant.

40) Ménagez la surprise des spectateurs. On ne raconte pas la fin. On ne raconte pas le milieu. Juste les prémisses. Si vous voulez parler d'une scène centrale du film qui dévoile des éléments importants, utilisez des métaphores et des formulations qui soient compréhensibles par ceux qui ont vu le film. ["Parler en codé" dit-on sur ce site.] Le spectateur qui ne l'a pas vu pourra vous comprendre sans savoir de quoi il s'agit précisément, si c'est bien écrit. Si vous devez parler de quelque chose qui pourrait dévoiler des éléments importants du film, et bien tant pis, n'en parlez pas. Sois vous parlez en codé, soit vous trouvez une image abstraite, soit vous éliminez de votre article cet élément crucial. Pensez au spectateur !

41) Glissez toujours dans votre article un trait d'humour ou un trait d'esprit. Ou un peu de désinvolture. Même si vous parlez du CHOIX DE SOPHIE ou de VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER. [Oh mon dieu, qu'est-ce qu'il m'arrive ? MERYL STREEP, SORS DE CE CORPS !] Voilà un bon moyen de descendre de son piédestal et de se rappeler qu'on n'est pas des gourous. Et de prendre conscience qu'un article n'est pas gravé dans le marbre, mais qu’il n’est qu’un témoignage d'un instant T sur un film.

42) Toujours glisser dans votre article quelque chose de totalement faux ou d'inventé. Que ce soit un détail ou pas. Voilà qui devrait calmer les défenseurs de la Beauté universelle.

APRÈS L'ARTICLE

43) Ne jamais se justifier sur le fond quand on critique un de vos articles. Si on vous attaque et que votre article est bien fait (s'il respecte cette charte), on ne doit pouvoir l'attaquer que sur la forme. Votre jugement ne sera jamais, mais alors jamais, indigne. Ceux qui le prétendent se trompent ou sont malhonnêtes. Mais avant tout, respectez cette Charte.

Dr Devo.

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Mercredi 21 juin 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis
[Photo : "C'était pourtant simple (les 7 Commandements)" Par Dr Devo.]





Chers focaliens,

En fait, il n'y pas tellement de règles. Aucune même lorsqu'il s'agit de mettre son auguste séant dans un fauteuil et d’apprécier un film. On peut être ému par un grand film merveilleusement mis en scène. On peut s'ennuyer et ne pas accrocher à un beau film très bien mis en scène, comme nous l'expliquait il y a peu le Marquis par exemple à propos de LA BALLADE SAUVAGE. Ce n'est même pas une question d'attention ou de disponibilité (l'appétit pour le cinéma est quasiment toujours là), c'est une question... de goût, ou plutôt de jugement. On peut aller voir un nanar de l'espace et s'y amuser franchement, comme je l'expliquais hier. On peut aller voir un film un peu mal foutu et être transporté par tout le cinéma qu'il contient, comme on l'a vu avec REEKER. On peut être ému aux larmes par une série Z qui, à force d'incongruités, de bricolage et de stratégies de contournement, devient un film sublimissime et expérimental de toute(s) beauté(s), y compris plastique, comme dans ce film fabuleux de Doris Whishman, A NIGHT TO DISMEMBER, dont je vous parlerai bientôt et qui est sûrement un des plus beaux films que j'aie vus ces dernières années.

Wolgang Petersen, réalisateur à qui il est arrivé de tourner de petits films sympatoches (ENEMY MINE dont le Marquis nous avait parlé... ah ben non, tiens !) et pléthore de films sans intérêt (EN PLEINE TEMPÊTE, film débile, ou AIRFORCE ONE ; mon dieu, ce type n'a fait que des petits étrons !), revient sur le devant de la scène avec ce POSÉÏDON, qui est en fait un remake, encore un, du beau film de Roy Ward Baker, A NIGHT TO REMEMBER (vous comprenez maintenant l'aspect parodique du film de Wishman !).[Roy Ward Baker est un très grand réalisateur anglais ; à part son MONSTER CLUB, ennuyeux film à sketches, on peut se jeter sur tout le reste avec avidité, par exemple les épisodes qu'il tourna pour CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, ou encore le merveilleux DOCTOR JEKYLL AND SISTER HYDE, film inoubliable que je recommande particulièrement.]
Remake encore, donc, comme hier. C'est ma série.

Un énorme paquebot. Une immense vague digne du tsunami des petites pièces jaunes de David Douillet. Vague sur flanc du bateau. Accident. Le bateau se retourne et se retrouve la tête en bas et la quille à l'air. Après l'accident, panique à bord parmi ceux qui ne sont pas morts. Les équipements du navire sont dévastés. On essaye de s'organiser. Un petit groupe de sept personnes décide de ne pas rester dans la salle de bal qui sert de refuge aux survivants, et essaie de regagner la surface à travers les couloirs dévastés du paquebot. Plus le temps passe et plus le choix de ces aventuriers semble le bon, car peu à peu, le bateau semble se disloquer. Ce n’est pas gagné...

Aussi bien les esprits focaliens les plus pervers pouvaient s'amuser à observer à la loupe atomique les micros-choix désastreux de 666, LA MALÉDICTION avec un certain amusement, autant ce POSÉÏDON garde lui beaucoup moins de mystère. La faute sans doute à une séquence de générique absolument désastreuse mais totalement franche. Il s'agit d'un plan séquence qui démarre sous l'eau, images de synthèse à fond les ballons. Puis la quille du bateau arrive dans le champ, la caméra tourne autour puis remonte à la surface sur un coup de cymbale, et zou, tour du bateau, aussi synthétique et hideux que celui de TITANIC. Bon, tout ça, c'est du déjà vu, bien sûr. L'impression dès les premières minutes de ce générique d'avoir déjà vu le film 200 fois résonne comme la promesse d'un ennui solitaire et cosmique.
La caméra continue son déplacement, nous montre le héros qui fait son jogging sur le pont, et hop, hop, je passe de la synthèse à la prise de vue réelle, nouvelle mode débile (un bon coup de ciseau et un bon scotch donnent de bien meilleurs résultats, remarque que j'avais déjà faite pour le KING KONG de Peter Jackson). Non seulement l'image est suprêmement laide, mais ces raccords et cet immense plan-séquence sont catastrophiques, et disons-le, un peu indignes. Car ils ne révèlent qu'une série de choix tous aussi désastreux : transition avec acteurs réels antinaturelles, étalonnage désastreux (le héros finit par regarder le majestueux coucher de soleil qui lui aussi est en synthèse, et qui est ignoble ; un plan qui est vide en plus ! Plouf, c'est raté !), effets de reflets sur immense verrière (il n'y a pas mieux pour rendre un plan aussi crédible qu'un effet spécial de TRON !), monstration d'une piscine à ciel ouvert avec nageurs, et là je me dis : non, ce n'est pas possible, non. Comment un des producteurs n'a-t-il pas pu remarquer que ce détail de la piscine plaçait cette séquence d'ouverture sous le signe de son défaut le plus fondateur ? Ben oui, cette piscine en synthèse avec ses personnages de synthèse : c'est SIMS ! Le jeu vidéo. Voilà, on y est, me dis-je. Cette séquence, c'est SIMS. C'est à peu près aussi beau, et le jeu vidéo qui a servi de source d'inspiration à ce générique a au moins l'avantage d'être plus cohérent ! [Remarque : comment peut-on aboutir à des résultats si calamiteux alors que dans CARS par exemple, la séquence de la course en début de film est quasiment photo-réaliste ?! Décidément, Petersen n'a aucune excuse !]

Mmmmmm ! Que des bons choix. Ensuite, la séquence d'ouverture qui suit, relativement rapide, nous présente les personnages de la manière la plus classique qui soit. They bump into each other. Oh pardon, je ne vous avais pas vu. C'est à vous, ce joli garçon, là ? Laissez passer Johnny Fiamma. Papa, je peux aller à la discothèque ? Oui, oui mais ne bois pas d'alcool. Et maintenant, laissez moi accueillir Mariah Carey. Pardon, cette chaise est libre ?

Etc. Désastreux ! Car on peut résumer la réalisation de POSÉÏDON en quelques lignes. Un décor hideux, rempli d'écrans bleus. Costumes atroces. Casting improbable. Échelle de plans, connais pas. Gigotis de la caméra dès que possible. Aucun jeu sur les axes. Mixages DTS désastreux (que des médiums hauts et des aigus !). Musique qui ferait presque regretter les complaintes larmoyantes des films d'Almodovar ("Piensaaaaa en Meeeeeeuuuuuuh"), mais tout à fait teutonne et absolument adéquate pour envahir la Pologne. Montage débile, scénario linéaire, photographie globalement hideuse, et mauvais tirage de la copie sur ce point (teinte vert de gris caractéristique). C'est nul. Il n'y a aucun rythme, aucune nécessité quelle qu’elle soit, et les scènes peuvent très bien être remontées dans le désordre que ça n'y changerait rien.
Bien maintenant que nous avons parlé de la forme, voici le fond.

Bah, c'est simple, c'est un échantillon représentatif IFOP qui essaie de sauver sa peau et dont les membres vont nous servir de héros. Soit : Kurt Russel, ancien maire de New York (ben tiens), divorcé et ancien pompier (ouais !!!! Comme quoi le 11 septembre ne les a pas tous tués !) Il chaperonne sa fille, mais vous n'avez pas envie de connaître son nom. Encore une qui n'a pas du mettre les pieds très loin de Central Park. La fille est là avec son copain, et Papa Russel est très inquiet qu'ils "le fassent" ! [Oh Mon Dieu !]. Le copain de la fifille est  un bellâtre insipide que l’on verra bientôt dans RAMBO 4 (véridique). Le héros, c'est Josh Lucas, acteur monstrueux, sorte de Ralph Fiennes d'extrême droite, méchant et jouant comme une patate. Jaw-acting, moulinets avec la tête en criant "Nooooooooooon" dès qu'il y a un mort (technique empruntée à SANTA BARBARA et autres FEUX DE L’AMOUR, et très utile dans les séries médicales du type URGENCES, comme les créateurs de SOUTH PARK l'ont bien noté !), plissage williamsien des yeux, lips acting, tout y passe, un vrai festival. Ensuite, la Maman du petit Juju, avec son petit Juju. C'est bon ça, un petit garçon et sa maman, pour faire monter les enchères. La maman, c'est Jacinda Barrett, une tarte encore. Une femme qui n'a jamais ouvert une boite de thon avec un ouvre-boîte. Le Petit Juju, c'est Jimmy Bennet, ici complètement épouvantable. On aimerait que Seamus, le gamin de 666, LA MALÉDICTION, lui file une raclée. Bennett est connu : je l'avais déjà vu dans OTAGE et FIREWALL. Je vais relire l'article concernant le premier film pour vérifier si j'avais remarqué sa nullité galactique (il est très moche en plus).
Les minorités sont représentées. Ici, une chicanos de service dont je n'ai même pas envie de citer le nom. Et enfin, Richard Dreyfus. Tiens, me dis-je, dans le deuxième plan où il apparaît, il a un diamant dans l'oreille, c'est bizarre. Effectivement, il est gay, richissime et architecte ! Tu la sens, la charactérisation qui monte ? Encore une très bonne idée que ce personnage. J'ai cru dans le premier plan où il apparaît qu'il était sous acide, mais il se calme ensuite jusqu'à paraître presque sobre face aux autres. Ceci dit, son rôle n'a aucun intérêt. L’important était de remplir l'échantillon IFOP.
Il y a sinon trois rôles intéressants et splendouillets dans le film : le capitaine du bateau, un noir, et donc promis à mourir rapidement. Cet acteur est formidable, bourré de tics improbables : un délice ! Surtout qu'il sort avec la chanteuse du bateau, une sorte de Britney de 50 ans, bombasse vulgosse, délicieuse et refaite de partout, un peu dans le style Jennifer Coolidge, mais beaucoup moins drôle. Les deux forment un couple basé sur le sur-jeu le plus surréaliste. On les voit peu, mais ça repose. Enfin, Kevin Dillon, le personnage ringard du lot, qui est absolument un transfuge, une transposition du personnage de Matt Dillon (son frère) dans MARY À TOUT PRIX. Il joue le rôle d'un joueur looser, alcoolique et méchant ! Quelle bonne idée que d'inviter un personnage de MARY À TOUT PRIX (même costume et même petite moustache de looser) dans un film-catastrophe ! Dire que les mecs qui ont écrit et produit ça ont tous Bac +5 !
Évidemment, le noir, l'alcoolique ringard et la chicanos (passagère clandestine en plus ! Nonnonon, ce film n'est pas raciste !) vont tous mourir ! À la fin donc, on aura une équipe bien blanche de gens très vertueux qui ne boivent pas, ne couchent pas et savent reconnaître une classe d'extincteur. Le maire de New York (Kurt Russel, complètement éteint ; il a dû être condamné à un travail d'intérêt général !) saura se sacrifier pour son pays !

J'avais deux fins alternatives. La première est : après 100 minutes de film, les héros s'en sortent, trouvent un canot de sauvetage mais se font écraser par le bateau qui se retourne avant de sombrer. Ils sont tous morts. Générique.
Deuxième option : ils grimpent dans le bateau de sauvetage, attendent les secours. Les hélicos arrivent, mais ne voient pas le canot (il fait nuit), et nos héros doivent se manger les uns les autres pour survivre. On commence par l'homosexuel, puis l'enfant ! Finalement, ils dérivent sans fin et se suicident.

Sinon, ça va, vous ? Moi, ça va... Vous avez bien raison de regarder la coupe du Monde, c'est vraiment plus intéressant que ça... Bon ben, ça y est, j'ai fini de bosser moi... Allez, une petite clope et un café !

Somnambulement Vôtre,

Dr Devo.

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Vendredi 16 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

 

(Photo : "Ambivalence du Plaisir" par Dr Devo)


Si chers Focaliens,

Insistons une peu, avouons-le : le jardin focalien est petit, mais c'est le mien, et donc, par conséquent, celui de qui voudra bien se sentir chez lui dans ces lignes. La période est peu propice aux belles sorties, avouons-le aussi, et ce malgré les deux ou trois choses très visibles, voire recommandables, qui sont disponibles : REEKER, ISOLATION et AMERICAN DREAMZ (sur lequel je reviendrai sans doute). Mais pour les deux premiers, on incitera les spectateurs voulant tenter l'expérience à se dépêcher pour aller les voir, si ce n'est pas déjà trop tard, les deux films ayant ici, d'où je vous parle, déjà quitté l'affiche après une semaine ou deux d'exploitation. Ça démâte sec, le monde de l'exploitation cinématographique est sans pitié. Les films ne s'installent plus. Ils restent ou ils partent.

Période calme donc, mais conjointement à ce constat, faisons-en un autre : le nanar galactique est de retour, sous couvert de remake ! Chic ! Ou désespérant aussi, ce que je peux comprendre. Et de ce point de vue, on est servi. Le cinéma de nos jours nous prive des séries très B ou Z sur grand écran. [Ça m'a toujours étonné, au fond, qu'un distributeur n'achète pas les droits d'une des pires séries Z et tente le coup de distribuer la chose sur un ton ironique ou malicieux...] Pour le Z ou juste au-dessus, il faudra se tourner vers la vidéo, pardon, le DVD... En salles, la série ne peut plus être Z, comme elle ne peut plus, intrinsèquement, être totalement B. Le haut du pavé de la série B, c'est généralement du A dans les moyens. Quoique, le revival fantastique actuel permette de voir de vraies séries B (REEKER, HORRIBILIS) se frayer un chemin de temps... Rendant par là même ce paragraphe bien peu pertinent, voire confus... Passons ? Oui passons.

Liev Schrieber est un jeune diplomate, attaché à l'ambassade américaine et en poste en Italie. Il y a six ans, six mois, si jours et six heures, sa femme accouchait, et ça se passait mal. Avant qu'il ne la retrouve allongée sur son lit d'hôpital, Schrieber est abordé par un prêtre, en soutane bien sûr, soyons sérieux. Le curé lui propose un marché. L'accouchement s'est mal passé et le fils de Schrieber est mort-né. Dans la foulée, l'utérus de sa femme est endommagé et la conclusion tombe comme un couperet (euh...) : elle ne pourra plus jamais avoir d'enfant. Schrieber est désespéré et serre la mâchoire. Le prêtre lui propose alors ceci. Un autre enfant, de mère du peuple, sans famille, est né cette même nuit, sa génitrice décédant dans la foulée. Le curé propose alors d'échanger le cadavre et le nourrisson bien portant de mère morte (haha !). Le père accepte, et arrive dans la chambre de sa femme Julia Stiles avec le bébé d'une autre dans les bras. Bien entendu, il ne dit rien à sa femme.
6 ans plus tard, Schrieber prend du galon et devient consul. Il se voit attribuer un nouveau poste à Londres. Son fils Damien a grandi, enfant taciturne et splendouillet, on le verra. Après la mort mystérieuse de son supérieur hiérarchique et de la nounou de Damien, qui décidément a un regard très inquiétant, Schrieber gravit encore quelques échelons hiérarchiques. Julia Stiles, la mère du petit Juju pas rassurant, commence à se détacher progressivement de son fils. Dépression ou intuition que quelque chose ne va pas avec le petit Damien, qui ne supporte pas de voir une église ou un crucifix (comme si ça l'effrayait... C'est très bizarre !) ? Dans le même temps, le couple engage une nouvelle gouvernante, la vieille Mia Farrow, old school english style (et non pas Stiles, héhé !), qui est quand même la mère du bébé de Rosemary, et je me demande si c'est vraiment une bonne idée de l'engager...

Je ne sais pas si John Moore est le fils de Roger Moore, mais en tout cas, 666, LA MALEDICTION est bien le remake du film de Richard Donner, que je n'ai pas vu, et qui rend le geste d'aller voir volontairement le remake complètement dévolutionniste. On avait parlé dans les premiers âges de ce site de DAMIEN, LA MALEDICTION 2, cependant.
Bah, après un générique maniériste mais rigolo, et en V.O dans la V.F, italien oblige, on comprend très vite, dès la scène de l'hôpital en fait, ce qui va nous arriver. Ça sent le brûlé plus que l'encens, et ça sent même carrément le "garzi" comme on dit par ici, c'est-à-dire le cramé (de chez cramé, me souffle-t-on). Le noir de charbon recouvre largement la tartine, et la chair blanche de l'aliment originel est bien enfouie, réduite à l'épaisseur d'une feuille de papier de riz.
Ce qui frappe dans ce remake, c'est son incroyable volonté de casting. Côté seconds rôles, c'est plutôt bien. On retrouve Pete Postlethwaite, qui décidément devient un acteur spécialisé dans les rôles de curé, un David Thewlis plus sobre et plutôt décontracté,  plus à l'aise ici que dans son caméo dans BASIC INSTINCT 2, et même un petit Michael Gambon des familles dans un mini-sketch. Bien. Ajoutons à cela une nounou suicidaire qu'on voit bien 30 secondes et qui avait une chouette tronche (Amy Huck, inconnue au bataillon, voir photo).
Plus on se rapproche des premiers rôles et plus ça se gâte. Mia Farrow d'abord, chouette actrice disparue [actrice de le CERCLE INFERNAL, dont je vous rappelle qu'il est inutile d'acheter le DVD et c'est bien dommage, le film étant très rare et peu connu des aficionados – la copie DVD est au mauvais format, c'est ignoble – et de le ROSEMARY'S BABY, si je veux], qui joue ici avec son ami After Effects le rôle de la nounou maléfique. Ben oui, il y en a un qui n’a pas dû chômer pendant la post-prod, c'est le petit grouillot payé au SMIC qui a dû faire la retouche numérique de la Farrow, sans doute exigée par elle-même. Mia Farrow doit bien avoir dans les 65 ans. Et dans tous les plans, elle en parait 20 de moins, à grands coups de ripolin numérique. Dans un plan même (ma scène préférée et sublimissimement splendouillette des fraises), on essaie même de nous la vendre comme une actrice de 40 ans. Bah, pour ça les gars, il fallait prendre Julia Roberts ! Là, ça se voit un peu qu'on est face à une créature mi-actrice mi-cyborg. Voilà qui renforce énormément le potentiel comique du film, lui donnant un petit côté CARS (voiture volée et maquillée) très rigolo, surtout que la pauvre Farrow, complètement paumée dans un rôle dont les intentions scénaristiques sont soulignées au stabilo atomique, est absente, absente, présente, absente, et défigurée au naturel par une opération, très concrète elle, des lèvres, qui défigure l'actrice et lui donne pour l'éternité un air de vieille dame richissime et ultra-friquée prompte à se payer des petits gigolos bodybuildés. Triste. Mais drôle. Cette opération de chirurgie esthétique (quel gâchis, elle qui était une si belle femme, même à un âge avancé) et le lifting numérique extravagant sont assez hypnotisants et parfaitement spendouillets, donc.

Ne pas croire cependant que ce soit la Farrow la plus visiblement à côté de la plaque. Oh ! que non. Julia Stiles est assez nullissime, et sur-joue comme dans un épisode de ALLY McBEAL ou tout autre feuilleton soapesque. C'est pas de la dentelle de Limoges, comme dirait l'autre. Là aussi, c'est délicieux, car les scénaristes lui ont donné le personnage d'une conne supra-bourgeoise, au mépris galactique, une sorte de femme hautaine et méprisante qui broie tout sur son passage. Un personnage d'un égoïsme monstrueux. Je pense que les scénaristes voulaient donner l'image d'une mère-courage, d’un modèle, d’une femme moderne et à l'affût. C'est raté, c'est une conne. La première scène de ménage avec son mari est infecte, et dans la réalité, si le mec a un peu de jugeote, il part en courant devant cette manipulatrice malhonnête que rien n'intéresse sinon son propre intérêt. Julia Stiles, insignifiante et qui porte sur le front un tatouage à peine invisible ("Je suis née à Beverly Hills") est très mauvaise, c'est délicieux.
Mais à côté de son mari Liev Schrieber, la Stiles, c'est Liv Ullmann ! Mon dieu ! Qu'est-ce qui a bien pu passer par la tête des investisseurs lorsqu'ils ont accepté le casting d'un film aussi coûteux ? Ce type est nullissime. Serrage de gencives, regards absents, ton monocorde, personnage de vieille lavette à courbettes, le gars se noie en deux minutes dans son rôle. Jaw acting, eyebrow acting, fist acting, ear acting, tout y passe ! Un festival d'inexpressivité ou d'effets désamorcés. Pour la première fois, un acteur américain a réussi à s'approcher de la qualité Cours Florent... Je crois qu'il a réussi une synthèse, avec un soupçon de mollassonnerie ostentatoire... Un grand moment.

Le meilleur pour la fin : Seamus Davey-Fitzpatrick ! Retenez ce nom, car c'est sa fin de carrière ! [Mmmm… Il peut encore en enchaîner quelques uns, comme l’atroce Miko Hughes ! NdC] Dommage, car là, on touche carrément au sublime ! Bébé star programmé pour la gagne (premier rôle à l'âge d’un mois quand même : dans ton annu, Dakota !), le garçon est fabuleux. Teint blanchâtre de rigueur, chevelure corbeau et yeux bleus intenses. Et ce petit regard qui dit : "Giflez-moi ! T’en as envie, hein ? Ça te démange, pas vrai ? Mais je suis un enfant, t'as pas le droit ! T'as envie de m'en mettre une, hein ?... Qu'est-ce que je t'énerve..." Etc. Le Damien est mutique comme dans l'original, mais ici peut-être encore plus. Ça sent là aussi le miscasting, comme dirait Delon. Je pense que les producteurs ont dû réduire la voilure au minimum, et expliquer au gamin qu’il ne fallait pas trop en faire et jouer la sobriété. Ce qu'il fait. Enfin, il essaie. Il minimise ses effets, ne les lance qu'à moitié, mais il transpire tellement de puissance soapienne qu'on sent qu'à l'intérieur, le petit Seamus, il couve la lave du Sur-jeu. Il se retient et fait durer le plaisir, l'animal ! On le voit dans les demi-effets que ça brûle en dessous ! Résultat : même s'il est sobre et en deçà de ses capacités de nain cabot, son jeu est aussi sobre que celui de Klaus Kinski. [En fait, pour être précis, on est dans ce demi-choix stratégique entre Klaus Kinski et un acteur bressonien.] Je reformule : on sent qu'il se retient tellement fort qu'on sait qu'il est à 3% de ses capacités racoleuses, mais déjà, c'est une bombe atomique, ce gosse ! On n'a pas envie de le gifler : on a envie de le découper à la hachette et de donner les morceaux au chien ! Splendouille absolue et vertige des Abymes sans fond, espace de jeu lovecraftien, puissance attilesque de la non-intention ostentatoire... Quel délice et quelle torture ! Ce qu'il y a de bien avec Hollywood, c'est la puissance de ses accidents industriels. C'est merveilleux !

Dans ces conditions, vous imaginez qu'on est assez loin de l'ambiance originale. Et pourtant, il y a un peu de soin. Si les décors sont épouvantables (des raccords extérieur/studio hideux notamment), dans certaines séquences, il y quand même une photographie assez soignée (notamment la scène de l'orage mortel). Le cadre est gentil, le montage insignifiant mais quelquefois plus ample. Mêmes remarques pour le cadre et l'échelle de plans, qui va de l'anonyme indigent au pas trop mal, un (tout petit) peu surprenant. [Sans doute sont-ce là les scories de l'orignal...] Par contre, je signale un excellent mixage et un joli travail sur les timbres, même en VF !

Mais que sont ces qualités face à la tractopelle Seamus ? Qu'est-ce que toute cette facture à côté d'un scénario symbolique dans ses détails jusqu'à en vomir (Schrieber qui rentre pour la dixième fois dans la chambre éclairée au feu de bois de son fils, et qui remarque que, étrangement (C'EST LE DIABLE !!!) l'interrupteur pour la lumière ne marche pas, tu le sens le malaise qui monte ?) ? Pas grand chose... Car devant cette volonté splendouillette de tout miser sur les pires éléments du film (les acteurs principaux), c'est une stratégie de looser, tout disparaît ! Sans que ce soit vraiment une série Z des plus drôles, on reste là, devant ce remake, pendant un bon ¾ d'heures, à se gondoler franchement. J’ai ri énormément, et ce jusqu'à ce que je m'arrête. Bon, après on rigole un peu moins, c'est quand même usant à la longue.

666, LA MALEDICTION, c'est le retour du Grand Nanar de Luxe, avec options de série, toutes designées dans le but d'être les plus désastreuses. C'est un voyage en limousine grand luxe qui ne servirait à rien, sauf à manger des nounours en guimauve et chocolat pendant le trajet jusqu'à en avoir presque envie de vomir. Ce n'est rien, ce n’est pas bon pour la ligne, mais on ne regrette pas d'avoir acheté le paquet.

Film pour les pervers, donc. Je prends.

Cordialement Vôtre,

Dr Devo.

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Jeudi 15 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
AVANT-PROPOS

Chers Focaliens,

Ce n'est pas tous les jours qu'une chose pareille nous arrive, et c'est même la première fois. Aurélien, l'auteur de l'article que vous allez lire, est également blog-meistre de ce site. C'est aussi un lecteur fidèle de Matière Focale. Il nous a contactés en coulisses déjà plusieurs fois, et ô surprise, il nous propose un  article rien que pour nous !  Voilà qui est extrêmement gentil (en plus d'être totalement gratifiant, héhé !).  On revient donc quelques mois en arrière, il n'y a pas si  longtemps que ça, pour parler d'un film totalement splendouillet mais hélas pas que splendouillet, comme vous allez le voir ! Et là où il y a splendouillance, il y a Matière Focale. Merci encore à Aurélien, donc.

Dr Devo.



[Photo : "Japon soit qui mal y pense (Les Grosses Gourmandes") par Dr Devo]



Commençons par un coup de gueule. Comment ne pas se révolter face aux studios hollywoodiens et leur mépris du cinéma asiatique ! Les producteurs nous servent des remakes répugnants, identiques à l’original, tels que THE RING (Gore Verbinski, 2003) ou DARK WATER (Walter Salles, 2005). Là, on atteint certainement le niveau le plus bas niveau de la civilisation américaine. Il faut avouer que le racisme primaire et le manque d’ouverture culturelle du spectateur moyen sont effrayants. Ce dernier refuse de regarder des films sous-titrés (parfois même doublés), et encore moins des œuvres où tous les personnages ont les yeux bridés. C’est scandaleux. On ne peut comprendre comment des Japonais peuvent créditer cette démarche, en participant parfois eux-mêmes à la production de ces copies infamantes (les raisons, bien évidemment, nul ne les ignore…).

A l’inverse, les cinéastes américains, histoire de brouiller les pistes, réalisent des films orientalistes. Phénomène de mode oblige. Cela donne LE DERNIER SAMOURAÏ (Edward Zwick, 2004), une fiction bien gentillette, ou MEMOIRES D’UNE GEISHA, un film lisse et sans saveur. Le public, quant à lui, ne perd pas tous ses repères. L’Occidental apparaît obligatoirement dans les deux films, quitte à être montré à son désavantage. On ne peut représenter le Jaune sans y rajouter un peu de Blanc, ni éviter certaines maladresses interprétatives de la tradition nippone. Mais le dilemme ne vient pas de l’occidentalisation du sujet abordé. Après tout, l’intérêt de ce genre d’exercice est de regarder la culture orientale à travers le prisme occidental. Cela n’épargnait pourtant pas Rob Marshall de réaliser une œuvre un peu plus aboutie.

La photographie de MEMOIRES D’UNE GEISHA est bien peu réjouissante. Elle repose uniquement sur l’opposition de deux séries de couleurs et de lumière. D’abord l’orange et le noir, la flamme et la nuit, qui symbolisent l’univers charnel de la geisha ; ensuite une luminosité très vive et un feu d’artifice chromatique (surtout dans la dernière séquence) qui représentent cette fois la disparition de cet univers. L’idée est pertinente : la geisha resplendit dans les ténèbres, tandis qu’elle se désagrège dans la lumière. Cependant, elle ne permet pas de sauver le film, qui souffre de trop nombreuses carences.

La caméra est paresseuse, le cadrage répétitif et la profondeur de champ quasiment oubliée. La direction des actrices est tout juste passable, celle des acteurs inexistante. On a l’impression que Marshall s’ennuie à mourir, et qu’il est incapable de dissimuler cet ennui. Aucun souffle ne traverse cette œuvre qui manque cruellement de volupté et de nuances. Inconvénient bien lourd pour un film sensé dévoiler l’art crépusculaire des geishas.
Au lieu de mettre en images cet art ignoré des Occidentaux, Marshall mise sur la biographie sentimentale, en ajoutant par-ci par-là quelques zestes de sensualité. On voit ainsi le poignet de Zhang Ziyi au moment de verser le thé (référence facile à l’érotisme de Wong Kar-Wai), une danse à l’éventail et une chorégraphie où le réalisateur se lance enfin dans la réalisation (multiplication des angles de vue, dynamisme du montage, mobilité du costume qui trouve enfin son utilité). Artistiquement, c’est bien faible. A aucun moment, le cinéaste n’est capable de donner le moindre relief à la gestualité de la geisha.
On assiste, dans le premier tiers du film, à une séquence hot assez surprenante : la maîtresse de maison passe deux doigts entre les cuisses de Gong Li pour recueillir le sperme de son amant. Il faut en profiter, ce sera la dernière. En réfléchissant bien, on se demande même ce que fait cette scène dans une œuvre si édulcorée.

Mais le pire reste certainement la présence inutile de la voix off, dont le didactisme est tout simplement ahurissant. On a la désagréable impression d’être pris pour un idiot, qui a besoin d’explications pour comprendre le déroulement narratif.
Evoquons enfin le scénario. MEMOIRES D'UNE GEISHA est adapté du roman éponyme d’Arthur Golden. Et nous voici retomber dans le sempiternel faux problème de la fidélité d’une adaptation. Le cinéma n’a pas été inventé pour permettre aux paresseux de ne plus bouquiner ! Un film dont le scénario est tiré d’un ouvrage doit réinventer le matériau littéraire en le retransposant dans un langage cinématographique approprié.
Bien au contraire, Marshall ne parvient jamais à se détacher du livre, ou du moins à éluder ses lourdeurs. Les mécanismes narratifs sont usés et prévisibles. MEMOIRES D’UNE GEISHA, c’est l’histoire de Cendrillon qui s’entraîne dur pour devenir la princesse des geishas (on n’échappe d’ailleurs pas à la séquence d’entraînement à la ROCKY, et en musique s’il vous plait !). Est-ce l’arrivisme qui motive tous ses efforts ? Non, évidemment, cela aurait été trop pertinent. Ce n’est que l’amour pour le "Président" qui pousse notre verseuse de thé à devenir la meilleure. La ménagère est rassurée, elle n’a pas dépensé son ticket de cinéma pour rien.
Ne parlons même pas des dernières séquences. La geisha devient un anachronisme dû aux bouleversements socioculturels causés par l’occupation américaine. Au lieu de condamner le personnage à l’errance où à tout autre destin adéquat, les auteurs ne trouvent rien de mieux que de clôturer l’histoire par un grossier happy-end, avec baiser romantique et crescendo musical en prime. Ridicule.

Au final, la voix off n’oublie pas de préciser : "Nous sommes les femmes du crépuscule". Au cas où le spectateur n’aurait pas regardé le film. Ce qui représentait d’ailleurs la plus sage des décisions.


Aurélien.

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Mardi 13 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(photo: "Anger with Love" par Dr Devo)



Alain Chabat, Chantal Lauby, Dominique Farrugia, Pascal Legitimus, Didier Bourdon, Bernard Campan, Patrick Sébastien, Jean-Marie Bigard, Smaïn, Laurent Baffie, Michel Muller, Benoît Delepine, Gustave Kervern, Antoine De Caunes, Maurice Bathelemy, Pierre-François Martin-Laval, Les Quiches, Valérie Lemercier, François Desagnat, Charlotte De Turckheim, Isabelle Nanty, Isabelle Mergault, Albert Dupontel, Edouard Baer, Shirley et Dino, Dany Boon. J’en oublie sûrement…

Connaissez vous le point commun entre ces "humoristes" ? Réponse : ils ont tous réalisé au moins un long-métrage de cinéma. Comment ? Plaît-il ? Je répète : ILS ONT TOUS RÉALISÉ AU MOINS UN LONG-MÉTRAGE DE CINÉMA ! Oui, on a confié à ces zozos notoires un budget confortable (le budget moyen d’un film français est de 5 millions d'euros environ), une équipe technique de haut vol (conseiller technique inclus), une caméra 35mn avec série d’objectifs Zeiss, des décors en studios, une post-production onéreuse et certainement même de jolis effets spéciaux numériques comme Peter Jackson ! Certains d’entre eux ont sûrement porté autour du cou un chercheur de champ pour se la péter grave devant un photographe du magazine Première. Rendez-vous compte ? Dans quel monde vivons-nous, ma pauvre dame !
Bref, vous voyez très bien où je veux en venir : au constat lamentable qu'aujourd'hui pour faire du cinéma, il faut "être dans la télé", ou mieux "être dans la télé et faire rire". Depuis une dizaine d’années, pour devenir metteur en scène, plus besoin de s’inscrire à une école de cinéma, d’être assistant réalisateur durant des années, de devenir critique avisé, d’enquiller les courts-métrages primés ou, plus simplement, d’être cinéphile et d’aimer viscéralement le 7ème Art comme on l’entend sur Matière Focale par exemple. Non, rien de tout cela. La solution ? Postulez à M6, fréquentez Arthur, sortez avec une miss météo de Canal+ ou écrivez votre one man show. Vous l’aurez compris tout cela, comme dit un de mes meilleurs amis, "pue sérieusement du cul". Je sais, j’ai des amis grossiers…

Deux raisons principales à cette prolifération de comiques troupiers sur les plateaux de tournage. Tout d'abord le système pitoyable de production du cinéma de notre beau pays aux 1.000 fromages. En France, la télévision produit le cinéma. C'est comme ça. Absurde. La finalité d'un film pour les chaînes hertziennes (ou du satellite) étant de remplir leur catalogue et leurs cases de diffusion (de préférence à 20h50 et pour un publique familial). Pour résumer les choses, le cinéma français est produit par les télévisions pour les téléspectateurs et, in fine, pour réaliser le meilleur audimat possible afin d’élever le tarif de la minute de pub avant, pendant et après le film. Hier, Claude Berri produisait Polanski, aujourd'hui il produit Dany Boon et Les Inconnus. Les temps changent. La façon de produire un film change. Le problème fondamental est qu'aujourd'hui les producteurs français ne produisent plus ce qu'ils veulent produire, mais plutôt ce qu'ils peuvent produire... ou ce que les chaînes de télé leur laissent produire. Quelques années avant sa mort, Maurice Pialat préconisait de dynamiter le CNC (Centre National de la Cinématographie, responsable des attributions de l’avance sur recettes, du compte de soutien aux sociétés de productions, des autorisations de tournage, etc.) pour redonner des couleurs à notre cinéma national. Si ce vieux râleur était encore en vie aujourd’hui, il demanderait probablement à ses troupes de kidnapper les décideurs des chaînes de télé, ces jeunes trouducs de quarante berges à peine, sapés comme des princes et très satisfaits d'eux-mêmes de raconter à leur délicieuse femme le soir venu quand ils rentrent chez eux qu'ils ont déjeuné avec Franck Dubosc et que son scénario est super poilant et regorge de répliques déjà cultissimes.
Deuxième raison. La promo est déjà faite. Ces amuseurs publics jouissent en effet d’une popularité extraordinaire auprès des téléspectateurs. Le calcul des producteurs et des télévisions devient alors très simple. Simple, mais totalement stupide. Dialogue. Le Producteur : "Et si j’envoyais les acteurs du film que j’ai produit faire la promo dans toutes les émissions populaires de la télé ?". La Télévision : "Et si j’invitais les acteurs du film que notre chaîne a co-produit dans mes émissions du prime time ?". Echange d’intérêts communs. La pute et le maquereau. Le hic, c’est que le public de télévision n’est évidemment pas le même que celui qui craque 10 euros le week-end pour aller voir les films en salles. On ne peut pas être chez soi devant sa télé et dans les multiplexes en même temps. Le pire, c’est que malgré une promo d’enfer, les films des réalisateurs dont on parle ici font souvent une piètre carrière. Mais alléluia, il y a les DVD en guise de cavalerie (le plus souvent commercialisés d’ailleurs par la boîte de distribution vidéo des chaînes productrices). Ils pensent à tout, les cons !

Dernier paradoxe. Même si la majorité des films réalisés par les personnalités sus citées font des bides lors de leur sortie, artistiquement (bien évidemment j'allais dire), mais surtout commercialement, certains de nos "amis réalisateurs" enchaînent allégrement les films à la vitesse d'un cheval au galop (petit clin d'œil au premier film de Fabien Oteniente, le chouchou des chaînes de télé justement). Exemples : Maurice Barthelemy (qui ça ? ah oui, le nouveau mec de Judith Godreche) va bientôt réaliser son troisième long sur l’histoire de Human Bomb, le preneur d’otages de Neuilly, Charlotte De Turckheim fignole son ARISTOS (avec Cauet, s’il vous plaît !), etc… N’en jetez plus, je vais vomir !

Allez, moi, en attendant le premier long de Lagaffe, de Maïté ou de Bertrand Renard des "Chiffres et des Lettres", je vais me repasser un PECKINPAH tiens…


Tournevis



PS : Suis pas tout à fait couillon non plus. Tous les chemins mènent au cinéma et sont parfois pavés de bonnes intentions. Je ne mets évidemment pas dans le même sac les Dupontel, Delepine et De Kervern et les autres que vous reconnaîtrez (ou qui se reconnaîtront) aisément…
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Lundi 12 juin 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis

(Photo : "Boys, Boys, Boys" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

Le saviez-vous ? James Stewart, excellent interprète au jeu assez moderne, est l'acteur préféré de Zinédine Zidane. Et Anthony Mann est le réalisateur préféré de Raymond Domenech, grand amateur de western. Et l'entraîneur passe souvent à Zidane des films du réalisateur américain avant chaque rencontre importante, pour décontracter l'homme aux pieds d'or. Je sais, c'est Didier Roustand qui me l'a dit !

Bon, on l'aura compris, la France arrête de vivre, met l'actualité sur pause pour pouvoir se gaver de football. Je suis obligé de l'expliquer comme ça, les entrées de ce site amorçant une chute vertigineuse (mais qui semble maintenant stabilisée) depuis vendredi dernier, comme par hasard. Ça et le retour du beau temps, quelle jolie catastrophe focalienne ! Ça vaut bien un paragraphe introductif absolument criant de falsification, paragraphe qui devrait aider Google à avoir sa dose. [Je vous tiendrai au courant des résultats de cette tactique commerciale ! J'ai un plan de rechange sinon...]

Bah, ça va et ça vient, tout cela n'est pas bien grave. Je profite d'une petite rétrospective western dans un beau cinéma local, en attendant. Parmi ces films, un petit Walsh, deux petits Peckinpah et une foultitude d'Anthony Mann, réalisateur adulé, populaire et respecté. C’est vrai, il faut le reconnaître, les cinéphiles adorent le gars Mann. J’en ai vu au moins deux, même si je reste persuadé que j'ai dû en visionner encore plus lorsque j'étais petit. Il s'agit du splendouillet (faut aimer, quand même) LE CID et de WINCHESTER 73 (ah ça oui, excellent souvenir).

Mais depuis que je suis adulte, rien, pas de Anthony Mann, malgré les multi-diffusions à la télé et les diverses rétrospectives. Après une chaude journée, l'occasion est trop belle de se réfugier le soir venu dans une salle de cinéma pour 1) se regarder un western en grande lucarne (hahaha !) et  2) rattraper ses trous cinéphiles ! [Je n'ai jamais vu LA HORDE SAUVAGE... La honte !]

[Non, ce n'est pas la honte, mais c'est dommage...]

James Stewart, oui, c'est un aventurier, et plus encore, c'est un ouvrier du Far West. Homme solitaire, efficace et expérimenté, c'est aussi une tête de mule et un sacré individualiste qui se méfie comme de la peste des "gestes de générosité" à son égard. En homme d'expérience, il sait que rien n'est jamais gratuit, et qu'un service qu'on vous rend, c'est une dette qui vous attend plus loin ! Bref, c'est un indépendant, un freelance forcené.
Seule entorse à la règle : Walter Brennan, son vieux compagnon, un grand-père qui le suit depuis des années, un brave gars. Les deux bourrus s'entendent bien, se connaissent encore mieux et forment une paire professionnelle tout à fait fiable. Ils caressent depuis quelques temps l'idée d'arrêter tout et d'aller acheter une petite ferme dans l'Utah. [Marquis : ils prononcent Utah dans le film exactement comme les indiens japonais de CANNIBAL, THE MUSICAL, c'est vraiment délicieux !] [« Aaaah… Utah !!! » NdC]
Et les deux cow-boys font ce qu'ils savent faire de mieux : garder et convoyer les vaches ! Ils sont en train de ramener un troupeau jusqu'au Canada, dans une région très froide où le prix de cette viande, très rare en montagne (si, si), est carrément élevé. Une fois qu'ils auront vendu le troupeau, ils auront fait une telle plus-value que la ferme de l'Utah ne sera plus seulement un rêve.
Mouais. Avant de franchir la frontière canadienne, Stewart et Brennan passent par la petite ville de Skagway, où, en moins de dix minutes, ils tombent sur John McIntire, négociant local et surtout homme de loi de la petite ville. Et ce dernier est un malin : sa justice est expéditive et trapue. Et elle sert toujours ses propres intérêts financiers. Ainsi, Stewart manque de se faire pendre sous un motif fallacieux, mais McIntire finit par confisquer tout le troupeau à titre d'amende ! Stewart est alors obligé d'accepter la proposition de Ruth Roman, directrice de la grande taverne de la ville (et proche de McIntire). Elle part installer un nouveau saloon dans les montagnes canadiennes, à l'endroit d'une nouvelle concession de chercheurs d'or. Et elle a besoin d'un chef-convoyeur pour emmener son stock là-haut. Sans le sou, Stewart accepte... Les ennuis et l'aventure commencent... Petit à petit, Stewart est confronté à sa théorie individualiste...

Voilà. THE FAR COUNTRY, titre original de ce JE SUIS UN AVENTURIER, a été écrit par Brendan Chase, déjà scénariste de L'HOMME DE LA PLAINE et de WINCHESTER 73, et donc collaborateur apprécié de Mann. Voilà qui est assez inintéressant, alors passons à la suite...

Moi, je suis comme Zidane, j’aime beaucoup le gars Stewart, et cette façon âpre de jouer, finalement assez moderne. Avec sa gueule de cocker battu mais dur à cuire, c'est tout une ambiance qui s'installe. Deuxième plaisir immédiat, voir un western sur grand écran. Voilà un bail que cela ne m'était pas arrivé. Ici, plutôt belle copie (à part quelques plans restaurés par ordinateur d'une laideur épouvantable), et mazette, me dis-je, quel étalonnage à l'époque ! On peut ne pas aimer le pétaradant Technicolor et son arc-en-ciel de couleurs aux mille saveurs, mais force est de constater, l'étalonnage à l'époque était d'une richesse fabuleuse (et permettait des maquillages assez étonnants d'ailleurs).

JE SUIS UN AVENTURIER, c'est une histoire d'action et d'aventure dans un monde extrêmement rural. Cette fois, on l'aura compris, le film s'intéresse surtout aux avant-postes de la conquête du Territoire, à savoir une région montagneuse qui commence à voir arriver les chercheurs d'or. Bien.
Le film raconte deux choses assez glauques. D'une part, il montre une société où l’on peut perdre tout du jour au lendemain, y compris la vie. Non pas parce que ce portrait de l'Amérique est particulièrement violent et baroque, mais parce tout simplement le film montre le pays quelques minutes, pour ainsi dire, avant que l'économie et les pouvoirs ne s'installent définitivement.
Le film insiste beaucoup sur le fait que, dans cette expédition permanente qu'est la vie du western, même s'il y a une loi, il suffit d'un bon colt et de réflexes encore meilleurs pour la contourner momentanément, au vu et au su de tous. Plus encore, le film montre de manière totalement noire et désespérée qu'aux USA, la terre des Opportunités, le pays de la libre entreprise, du mérite au travail, les chances ne sont pas du tout égales. Celui qui arrive à tirer son épingle du jeu, c'est celui qui a le plus de fonds à investir !
Ainsi, si cette période semble être un nouveau départ où tout le monde commence sur la même ligne, les choses en réalité sont plus complexes. Une fois que les postes de représentants de la loi sont conquis, avec un gros capital, on arrive à tout ! Et dans toutes ces scènes de saloon et dans ces scènes de chercheurs d'or, ce que montre Mann, ce n'est rien de plus que l'étouffement de la concurrence par investissement massif, puis disparition des entreprises historiques au profit de monopoles. Disons le haut et fort : ce film de 1954 montre très clairement qu'il n'y pas d'égalité sur le Marché Libre (sur un marché libéral et républicain). JE SUIS UN AVENTURIER montre qu'on ne peut rien faire contre la concentration industrielle. Car c'est de cela qu'il s'agit, la concentration industrielle. Plutôt que de faire un machin à la Steinbeck, Mann préfère, pour montrer cela, se placer à l'autre bout de la chaîne moderne : les garçons vachers ! C'est-à-dire le secteur du commerce à sa plus petite échelle, et non pas un secteur industriel justement. L'Amérique pionnière n'est pas un nouveau départ. Bonne Pioche.

Deuxièmement, et le film est sur ce point plus marquant encore, Mann et son scénariste Chase insistent beaucoup sur le caractère individualiste (presque anarchiste) de Stewart, qui est un brave gars, un paysan, mais qui est aussi farouchement attaché à ne rien devoir à personne, tout en restant juste. Et là, le film est aussi très intéressant, car on s'aperçoit que le Stewart est à mi-chemin entre les deux catégories sociales du film : l'ouvrier et l'entrepreneur. Dans les fait, c'est un plouc (de l'anglais plough, et donc paysan). Mais sa mentalité très morale d'individualiste (qu'on ne saurait critiquer car elle est fort vertueuse) le place complètement dans le camp des entrepreneurs. Finalement, Stewart est un mercenaire qui vend ses missions de convoyage au coup par coup. Et plus encore, sa philosophie propre est complètement celle des entrepreneurs/hommes de loi qui font régner l'iniquité sur le pays ! Si les abus et les concentrations de pouvoir sont possibles, c'est parce qu'il y a notamment des mecs compétents à la Stewart (des gens qui devraient se retrouver, par leur droiture et leur savoir-faire, à des postes-clés du pays) qui sont farouchement accrochés à leur liberté de mouvements... liberté inscrite au fronton de cette période pionnière. Tu le sens, le paradoxe ?
Évidemment, dans ces conditions, la machine ne peut que se gripper et favoriser les pires abus d'autorité sous l'égide du plus fort qui est toujours le plus riche. Et ici, c'est particulièrement flagrant, car il n'y a que deux camps en présence : les entrepreneurs disposant déjà d'un gros capital de départ et d'activités commerciales qu'ils cherchent à étendre, et de l'autre côté, les ploucs sans le sou qui devraient logiquement faire leur pécule dans cette exploration des espaces sauvages non sédentarisés. Stewart fait partie de la deuxième catégorie, mais sa mentalité est aussi celle des méchants abuseurs. Il a donc le cul entre deux chaises, et d'une certaine manière, il aurait de l'argent, il serait aussi un exploiteur, avec un peu de chance...

Une conquête du pays forcément viciée, un nouveau départ factice, des meurtres crapuleux à la pelle... C'est un portrait bien sombre, et une dialectique assez intéressante puisque intégrée à un genre populaire, celui du Western ! Il y a dans ce film un propos, il y a des nuances et une réflexion pas bête du tout, et on pourrait même dire, inattendue, malgré une galerie de personnages forcément très typés. Le film ne va pas jusqu'à montrer que le petit-bourgeoisisme des entrepreneurs et celui des ploucs est le même. Faut quand même pas exagérer, on est en 1954. Mais il n'empêche. Si le contrat western est rempli, voilà qui est quand même bien sombre. Là aussi, bon point.

Malheureusement, une bonne grosse réflexion ne fait pas forcément un bon film, loin de là. Comme on l'a répété toute la semaine dans nos derniers articles, le cinéma est quand même un moyen d'expression spécifique possédant son propre langage et ses propres outils. Et même, au delà de ça, et c'est encore plus important, c'est un Art. [Soyons fous !]

L'ouverture du capot est plus douloureuse.
Bon, la mise en scène n'est pas d'une indigence complète. Ce serait mentir que de dire cela. La photographie est fonctionnelle et privilégie, ai-je trouvé, les plans de nuit, et quelques uns au lever du jour, favorisant les contre-jours sur fond de ciel de montagne (sans doute les plans les plus réussis).
Mais, il faut bien avouer que, malgré une étude de fond assez rigolote et ambitieuse (on vient de le voir), c'est ici le scénario qui est roi. Le son est tout à fait classique, et n'apporte quasiment rien. On entend paroles et musique, comme dirait Eli Chouraqui, mais c'est tout. Les quelques scènes d'action sont plutôt bien agencées, il faut le reconnaître, à une ou deux maladresses près, mais qui ne sont pas rédhibitoires (le plan sur le cheval sans cavalier, par exemple, très laid et mal monté). Une scène d'avalanche qui déclencha dans la salle quelques ricanements (ça doit leur paraître kitsch, je suppose) est pourtant très bien amenée et assez impressionnante avec des moyens modestes.

Par contre, ce qui plombe le film, et pas qu'un peu, c'est l'incroyable manque de rythme! Et là, ça ne pardonne pas, mais alors pas du tout. Le film n'a beau durer que 97 minutes, on a l'impression très nette que le tout fait 40 minutes de plus. C'est mou. Le cadre n'a aucune fantaisie, n'utilise quasiment jamais la profondeur de champ. Les dialogues sont découpés de manière anonyme et fonctionnelle, alors qu'ils occupent 80% de l'espace-temps ! On peut même dire que le cadre, en dehors d'un petit plan par-ci par-là et en dehors de certaines scènes d'action, est complètement anonyme et sans fantaisie. Lâchons le mot : sans style. C’est propre, mais ça n'exprime pas grand chose. Le montage est même, en général, complètement plan-plan. Alors bien sûr, la photo n'est pas ignoble. Mais au final, on se retrouve avec un film correctement réalisé mais très mou, où l'intérêt passe d'abord par le scénario (qui aborde les thèmes que j'ai désignés plus haut, mais en loucedé, ce qui devrait avoir du charme). Le scénario, le scénario, le scénario, c'est lui le maître ! Mann filme son plan de travail. Et c'est bien dommage. Car les personnages sont extrêmement typés, ce qui, au vu des ambitions du sujet, aurait dû être un atout indéniable. Mais seuls dans la mare anonyme de la mise en scène, ils prennent, ainsi que le scénario d'ailleurs, une lourdeur symbolique pachydermique, qui, je pense, va jusqu'à contredire la stratégie initiale, qui consistait à faire passer en contrebande une réflexion intéressante et pessimiste sous le western ! JE SUIS UN AVENTURIER devient donc lourdement démonstratif, alors qu’objectivement, son ossature avait tout pour soutenir un beau film nuancé.

On suit la chose, toujours à la limite de l'ennui (un peu exacerbé par quelques redondances ou des maladresses de dialogues dont le fameux "surveille le troupeau, je vais jeter un œil" qui revient quand même quatre ou cinq fois !), et on se dit qu'on est bien chanceux d'avoir James Stewart, sans quoi le résultat serait déjà moins sympathique. Mann pèche donc par discrétion et surtout par suivi aveugle du travail de Chase, abandonne tout velléités esthétiques dans le sens où il n'ose pas tordre un peu le cou à son scénario, ou encore dynamiter un peu son récit et ses personnages afin de détruire la belle mécanique et laisser le film respirer. Il est assez étonnant au final de se retrouver, avec un sujet si ambitieux (enfin, un peu quand même), devant un film aussi académique et pépère. Très tranquille, Mann se ballade dans son film avec une démarche "à la cool", mais dont toute la nervosité a disparu. Du coup, l'ironie et le désespoir du propos ne passent plus que par le personnage de Stewart. Et ce n’est pas un personnage qui fait le montage ou le cadre, malheureusement. JE SUIS UN AVENTURIER, malgré un beau postulat de départ, ne respire pas et devient un film bizarrement premier degré, où aucun point de vue, si ce n'est théorique (le scénario), n'émerge. C'est un peu le comble !

Le film peut se regarder un dimanche soir où la France joue un match, et s'il n'y a rien d’autre à faire. À la rigueur. Pour l'originalité, on repassera. Plouf. Dommage.

Tactiquement Vôtre,

Dr Devo.

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Dimanche 11 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "La Digestion Anaïs" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Tiens, c'est intéressant en fait de revenir en salles, car curieusement, me disais-je, voilà que les derniers films que j'y ai vus tracent une jolie perspective, toute subjective, mais dont les pistes de réflexion sont drôlement intéressantes malgré l'aspect complètement disparate de l'ensemble.
 
Nous avons vu que REEKER, film d’horreur ricain dont je vous parlais il y a quelques jours, empruntait des voies complètement balisées et même usées jusqu'à la corde, ne faisait apparemment rien pour s'en démarquer, mais finissait par devenir une espèce de grand n'importe quoi, assez calculé. Au fil des bizarreries de mise en scène, des impasses de scénario et du rythme hallucinant (on a l'impression que le film va durer 4 heures ou 4 jours, un no man's land temporel), on finit par se rendre compte que le film n'est vraiment pas comme les autres, et que l’on se trouve devant un projet atypique, faisandé certes (il faudra que je revienne sur la notion de cinéma faisandé très bientôt), mais tout à fait original, et dans un certain sens, personnel.
On a aussi parlé du CAÏMAN de Nanni Moretti. Un petit débat a démarré dans les commentaires de l'article, et ce fut tout à fait intéressant. Pour résumer, voilà un film que certains d'entre vous ont trouvé éminemment politique et posant la question de la représentation (ici Berlusconi). Pour ma part, je pense que cette représentation multiple n'est due qu'à un tout simple développement de scénario, et que le film ne propose aucune autre forme de mise en perspective. De plus, il me semble que le film n'est absolument pas mis en scène, puisque qu'on n’y trouve ni montage, ni jeu sur le son, ni idées de cadres ou d'axes. Un vulgaire téléfilm, en quelque sorte (et moins bien agencé qu'un épisode de PJ !). Intentions, continuité dialoguée, déclaration du réalisateur pendant les interviews... Cet article et le débat qui a suivi ont posé deux questions. Les (meilleures) intentions suffisent-elles ? Et juste en dessous, une réflexion sous-cutanée mais bougrement plus grave : le cinéma est-il un art ? [Variante : attend-on du cinéma qu'il soit un art ? C'est déjà mieux formulé. Ou est-ce un vecteur "d'histoire",et donc un support à d'autres formes d'expression ? La question parait naïve, et pour moi elle est réglée en cinq sets, mais allez voir les commentaires, et vous verrez qu'elle est loin de faire l'unanimité. Cela me rappelle d'ailleurs les débats que nous avions eu dans certains commentaires d'articles sur le réel au cinéma, où se posait également la question de ce qui faisait de ce moyen d'expression un art... Nous avons alors débattu de la douloureuse question des frères Lumière. Et là, nous n'étions que trois à considérer que ce n'était pas du tout du cinéma...]
 
Sans le faire exprès, je vais donc voir ISOLATION, parce que c'est un film d'horreur et que ça ne se refuse pas, et aussi parce que le film est bien accueilli par ceux qui l'ont vu. Alors pourquoi pas, se dit-il, craignant de devoir aller faire son devoir et d'aller voir VOLVER ! [La peur n'évite pas le danger, Docteur...]
 
L'Irlande, de nos jours. [Ou peut-être l'Angleterre...] Nous sommes dans la plus isolée des campagnes du Royaume-Uni, en tout cas. Nous ne sommes même pas à Ploucville, comme on dit souvent ici, mais dans un coin encore plus perdu. Dans une petite exploitation agricole. Il fait mauvais, il y a de la boue, il fait froid, il pleut tout le temps et ça ne paie pas de mine. C'est pourtant là que vit Marcel Iures, agriculteur. Son truc, c'est les vaches. Mais ce n'est plus ce que c'était. Il a hérité de l'exploitation familiale, mais la ferme semble en fin de vie. Il n'a qu'un petit troupeau, les bâtiments sont assez délabrés et sont bricolés au coup par coup. Il vit seul, dans le froid et la boue, essayant coûte que coûte de faire tenir son affaire bien piteuse. C'est un homme passionné sans doute, professionnel assurément, mais au bout du rouleau, fatigué, usé, dans cette exploitation qui semble en fin de parcours. Les factures s'accumulent. Il a donc accepté de s'occuper d'une vache que John Lynch lui a confiée. Lynch est docteur et biologiste. Et il fait des expériences sur cette vache dont il étudie le génome. Par cette seule vache, Marcel Iures peut faire tourner l'exploitation. C'est Lynch qui paie l'expérience (enfin, devrait payer, car il tarde un peu, et ça tombe mal car du coup, British Telecom a coupé le téléphone !).
La vache-test attend un petit, et Marcel appelle Essie Davis, la vétérinaire. En auscultant la vache (amis de la proctologie, bonsoir), celle-ci se faire bizarrement mordre par quelque chose dans les entrailles de l'animal. Mais à part cela, tout est normal, si j'ose dire. Dans la nuit, la vache commence à mettre bas. Marcel s'aperçoit que le veau a du mal à sortir, et doit aller chercher de l'aide auprès d'un couple de jeunes (apeurés) qui ont installé leur caravane à l'entrée de la ferme. Le téléphone étant coupé, il ne peut en effet appeler la vétérinaire Essie. Après un accouchement épique, le veau naît, mais a tout de suite des difficultés à respirer. Quelque chose lui bloque la trachée. Marcel lui ouvre la gueule, y plonge ses doigts et se fait mordre avec violence par "quelque chose" dans la gueule de l'animal. Essie finit par arriver et constate que le veau ne va pas bien. Les événements étranges commencent à se succéder...
 
Le cinéma fantastique est en général un cinéma d'exploitation, et donc plutôt commercial, avec de superbes exceptions. Comme pour le thriller ou le film policier, les sujets reviennent souvent, les situations similaires d'un film à l'autre sont légions, etc. Ce n'est absolument pas grave, mais c'est un fait. Le Marquis et moi-même aurions sûrement un petit pincement au cœur en se disant que dans les années 70 et 80, on tombait sur bien plus de films fantastiques originaux qui s'éloignaient un peu des sentiers battus. Ça arrive encore, dieu merci, mais peut-être moins. Et puis là-dessus arrive une nouvelle génération de réalisateurs qui bien souvent ont des préoccupations autres. Les temps changent. La preuve ici avec SAW par exemple... Billy O'Brien, dont c'est le premier long-métrage, fait partie de la jeune génération, on le suppose, mais lui, bizarrement, s'est un peu éloigné des standards.
 
ISOLATION n'est pas un film aimable, ni fun. En quelques scènes, le réalisateur installe un sacré climat dépressif : déprime, misère sociale (dont on ne voit ici que les aboutissants, et donc sans prêchi-prêcha), pauvreté, dépression, de la bouse au tractopelle et de l'eau partout. On ne rigole pas beaucoup, et même pas du tout. Aucun humour et aucun second degré finalement ne viendront perturber le film. Et bien sûr, il y a le contexte, c'est-à-dire la ferme. Drôle d'endroit pour une rencontre avec les mutants ! On a déjà vu des films d'horreur à la campagne, dans les environs de Ploucville ( de VENDREDI 13 à CABIN FEVER, ou tout simplement MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE), mais rarement comme ici : c'est-à-dire sur le versant réaliste et rêche de la chose. L'exotisme n'existe pas dans ISOLATION.
 
Le film est rêche donc, et gratte comme un pull en laine à même la peau. La mise en scène suit. C'est la deuxième bonne surprise. Le film impose, après un générique plutôt sympathique (j'ai déjà vu ça quelque part, mais je ne me souviens plus où… Des petits plans de la vie quotidienne à la ferme qui se figent en rouge et noir), une photographie plutôt soignée et qui marche un peu sur les traces de Benoît Debie (qui signe la photographie chez Gaspar Noé, et dont on a pu admirer le travail dans le fabuleux INNOCENCE), mais avec une nuance affirmée dans les tons noirs (et un peu de vert sombre) plutôt que dans l'ocre de CALVAIRE (que Debie avait également photographié). Le responsable s'appelle Robbie Ryan.
 
Effort également du côté des cadrages, que le réalisateur veut originaux, et qui contribuent aussi à l'ambiance dépressive. Avec quelques bizarreries d'ailleurs, comme ces petits plans en contre-plongée légère. Et quelques gourmandises comme l'accouchement avec l'espèce de treuil (la caméra est fixée sur le treuil tandis que la vache se débat, plan bizarrement repris plus tard dans une simple ouverture de grille à l'entrée de la ferme, mais de manière beaucoup plus maladroite). Le montage est assez soigné, sans découverte sublime, mais imposant un rythme appréciable à l'ensemble et jouant un peu sur les ellipses temporelles ou spatiales (ce qui nous vaut des séquences assez anxiogènes, car le montage isole souvent les personnages quand ils vont se balader dans la ferme). Le décor joue sa carte glauque également, la ferme étant décrite comme carrément décrépie, avec de grands bâtiments claustrophobiques aux contre-jours peu accueillants. O'Brien insiste aussi sur les conditions climatiques (le froid, l'humidité, la buée qui sort de la bouche des hommes et des animaux).
 
Les acteurs font le reste. Ça joue à l'anglaise, c'est-à-dire sans s'étendre, mais avec force, dirons-nous. Ce qui n'empêche pas des personnages plus marqués, plus hauts en couleur, comme le docteur généticien au jeu plus franco de porc, ou le jeune couple qui est un peu plus marqué par le scénario lui-même, et aussi par le choix de monsieur, l'acteur Sean Harris (qu'on avait déjà vu dans le rôle de Ian Curtis dans 24 HOUR PARTY PEOPLE, et également dans CREEP). Un choix sans doute un peu évident, mais au final, pourquoi pas ? [Avoir choisi des physique moins typés pour la vétérinaire et notre héros fermier me semblait un choix meilleur. J'ai plus de mal par contre avec la fille dans le couple...]
 
Une mise en scène soignée, une ambiance rêche de chez rêche, des acteurs qui font le boulot. Bien ! Une ambiance glaçante s'installe, et on entre assez facilement dans le film. Tout cela est assez froid. L'accouchement de la vache est assez terrible. On est quand même bien emporté par le film, et on se demande vraiment ce que le réalisateur va pouvoir en faire, ce qui est bon signe.
Le traitement ne s'arrête pas là. L'univers anglo-saxon et déprimant n'est pas la nuance principale. D'un autre côté, une fois l'intrigue lancée et alors qu'on sait de quoi il va en retourner, on distingue deux nuances. D'une part, si le film aborde certains sujets intéressants et aux conséquences plus "grandioses" ou plus imposantes (mutation, contamination...), on devine assez vite que O'Brien ne va pas forcément élargir son film, et compte bien laisser ses thématiques aux portes de la ferme, au propre comme au figuré. C'est noté. Même si le film ne nous embête pas avec un ken-loachisme de seconde zone concernant la misère de la campagne anglo-saxonne, il place, comme je l'ai dit, une thématique proche, mais qui n'apparaît que dans ses conséquences, et sans analyse, ce qui est toujours rassurant. Bien. [Je note d'ailleurs, même si le réalisateur semble s'en défendre, que ces "aspects sociaux" ne sont là que pour faire avancer le récit d'horreur, ce qui est quand même beaucoup plus agréable et m'offre une transition toute trouvée pour...] Deuxième nuance : le film est ouvertement un film fantastique, de la "branche dure" si j’ose dire. Certes, le sujet fait penser à un remake de THE THING [ce qui a fait dire à mes confrères qu'on avait là une sorte de Carpenter avec O'Brien... Où vont-ils chercher tout ça ? Ça sent le dossier de presse ou la réflexion "personnelle" (entre guillemets, car tout le monde l'a noté !) à deux balles. On est, je pense, très loin de Carpenter. Ne serait-ce que sur le plan de la narration et sur l'utilisation des points de vue, beaucoup plus problématique et riche chez notre ami américain. Sans parler de mise en scène stricto sensu... Ah, ils aiment bien parler des thématiques, les confrères !] Si la comparaison avec le film peut être thématique, je rapprocherais plutôt ISOLATION d'un fantastique franc du collier, soigné, mais qui mise plus sur la mise en scène que sur les scènes choc. Et c'est là, en quelque sorte, la vraie couleur du film : on est entre un certain "réalisme", très fabriqué en réalité, mais présenté sur un ton sec et pas aimable, et de l'autre côté sur une thématique et des enjeux humains assez proches d'un certain fantastique classique, notamment des classiques des années 50. Cette dernière nuance étant plus scénaristique qu'un lien de parenté avec la mise en scène de ces films. Drôle de cocktail donc. Et plutôt efficace. Malheureusement, les amis, je vais encore ronchonner ! Mais cette fois-ci d'assez bon cœur.
 
On entre, je l'ai dit, assez facilement dans le film et dans son ambiance glauquasse. Le jeu d'acteurs, en plus du soin général indéniable, font le boulot très facilement. Mais en quelque sorte, le film, qui est quand même basé sur un drôle de mélange, provoque peut-être une attente bizarre. Le plus dur semble être fait, non sans compétence. O' Brien arrive à mettre le doigt sur des sentiments simples, mais qui marchent, notamment parce qu'il y va franco de porc dans le fantastique qu'il distille au goutte à goutte dans un univers si particulier (c'est quand même une histoire de vache mutante !).
On est sur un terrain original... Et peut-être s'attend-on à plus. Car le film reste rêche, brut de décoffrage, même quand l'histoire finit par se développer ou dans le final. Et c'est là que je suis déçu ! D'abord, mais c'est un choix évident du réalisateur, c'est son film et on ne saurait donc le lui reprocher, il n'y aura aucun mystère dans les deux derniers tiers du film. Le jardin du réalisateur est volontairement petit, et il s'y tient. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je pensais quand même qu'il pousserait le bouchon un peu plus loin, surtout après avoir posé des bases aussi singulières. Mais non. Aussi bien sur le plan du scénario que sur le plan de la mise en scène, il n’y aura pas le décollage attendu, et on restera, en ce qui me concerne, dans une ambiance, sans jamais trouver un souffle plus concret. Au fur et à mesure que le film avance, on assiste à des répétitions de plans, dont on devine de plus en plus qu'ils fonctionnent presque au plan par plan et non pas par séquence (les séquences semblent plus provoquées par le scénario). Un certain systématisme se développe et peut-être le film perd-il au fur et à mesure son sentiment d'épure (entre guillemets) au profit de celui de redondance. De ce fait, les petits points plus "dramatisés" du scénario (le passé avec la vétérinaire, le maléfique savant), au lieu de s'appuyer sur une bonne base fantastique (des personnage très caractérisés comme dans une bonne vieille série B, que ce film devrait être justement), deviennent plus artificiels. On a donc l'impression de certains éléments plus mélodramatiques qui, là où ils cohabitaient dans une symbiose bizarre et agréable avec le reste, très rêche, deviennent de plus en plus maladroits et caricaturaux. Je force un peu le trait, mais mon sentiment est de cet ordre. En fait, la route "ferme glauque et sèche comme un coup de trique" semble bizarrement s'éloigner de celle d’une "série B fantastique". Et dans cette dernière nuance, le film est carrément plus maladroit. Tout d'abord, il faut bien admettre que le final est bougrement classique, surtout dans sa mise en scène, alors plus brouillonne. Le climax de la scène finale semble là, et malgré le contexte une fois de plus très rebattu, on tombe malheureusement dans l'exploitation la plus banale. Finalement, dans sa scène finale, O'Brien n'avait pas grand chose à dire, et surtout pas grand chose à faire ; on le sent assez largement embarrassé. [Point que la conclusion, très maladroite par contre, et inutile car on avait rempli nous-même l'ellipse, vient largement aggraver.]
Pour caricaturer, on pourrait dire en quelque sorte : tout ça pour un climax si attendu, où la mise en scène a bien du mal à prendre le relais. [Ces défauts étaient déjà un peu présents avant, dans les scènes plus vives où les plans "à bougeotte", syndrome très répandu dans le jeune cinéma, étaient très présents. On avait senti aussi une propension du réalisateur à filmer avec encore une fois beaucoup de plans rapprochés certaines scènes de dialogues.]
 
En fait, il y a plus que ces petites maladresses. Ce que je pourrais un peu reprocher au film, ce sont les défauts de ses qualités, mais il n'empêche. Quand le récit s'élargit, on s'aperçoit que le film, s'il est rêche – et tant mieux, est quand même très figé, assez monolithique. On suit le plan à la lettre. On respecte les calculs. Et c'est emballé. Jamais le film ne pose de contradictions ni d'ambiguïté de développement (s'il y en a, elles concernent les personnages, et encore...), et finalement, la mise en scène finit par suivre la narration et par rester sur le plancher des vaches (sans jeu de mot, bien sûr !). Aucune faille abstraite, alors que le film en semblait tout à fait capable, aucune envolée particulière, juste un enchaînement de scènes. Le film donne en fait quelque chose de bien surprenant : là où on attendait une grande liberté et une originalité certaine, on le sent plutôt verrouillé de l'intérieur. Tout cela est écrit et conçu, mais à aucun moment, une fois l'histoire enclenchée, on ne sent le film respirer, alors que c'était quand même bien là ce que la première partie avait de très séduisant. On suit les rails, et au final on se retrouve avec un film certes assez original, plutôt soigné, mais cela suffit-il ?
LE CAÏMAN ne faisait preuve d'aucun effort de mise en scène. REEKER avait un sujet ultra-balisé et qui accordait audaces et maladresses, mais révélait une personnalité certaine. Ici, c'est le contraire. ISOLATION est largement plus léchouillé et maîtrisé, mais jamais justement en dehors du contexte et de la brioche de départ, on ne sent vraiment une personnalité émerger. On ira cependant jeter un œil sur le deuxième film. Mais avouons que c'est un peu dommage. Dans le genre brut de décoffrage, on est bien loin des audaces du film de Bob Clark, LE MORT-VIVANT, par exemple.
 
Bizarrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 

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Samedi 10 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
Avant-Propos
Chers Focaliens,
Je vous ai rebattu les oreilles dernièrement avec le Palmarès Tanaka du Festival de Cannes 2006, palmarès que moi et mes connaissances, aux goûts très éclectiques, établissons chaque année, avant que le Festival ne commence et bien sûr sans avoir vu les films. Nous vérifions ensuite pendant l'année qui suit si notre palmarès amateur et théorique est meilleur que l'officiel, le vrai, celui de Wong-Kar-Waï cette année par exemple. Le jeu dure depuis quatre ou cinq ans, et oui, il faut bien le dire, le Palmarès Tanaka est sublime chaque année, une fois les vérifications d’usage faites en salles !
J'invite les participants à commenter leur choix. Le Palmarès Tanaka étant un concours (on peut gagner un DVD d'un beau film, choisi par mes soins), il y a donc compétition, et deux façons de gagner, donc deux prix. Chaque joueur ne vote qu'une fois, et ne rend donc qu'un palmarès. On peut gagner de deux façons. Soit en votant avec le cœur, c'est-à-dire en faisant son palmarès-passion et en espérant ainsi gagner le Prix Tanaka (c'est-à-dire en essayant d'être celui qui se rapproche le plus du Palmarès Tanaka, qui est la somme de tous les votes de tous les participants). Le deuxième prix s'appelle Prix Toscan : il récompense celui qui aura voté de la manière la plus proche du Palmarès Cannois Officiel. Si on vise le Prix Toscan, on ne vote plus par le cœur, mais on vote par calcul et anticipation des vrais jurés de Cannes ! C’est cynique, mais c'est rigolo.
Tchoulkatourine, focalien pertinent et ami, qui laisse souvent ici des commentaires très beaux, a commenté son palmarès longuement, comme quelques autres des participants d'ailleurs. Ces commentaires, je les rassemble en principe dans un mail que j'envoie à tous ceux qui ont joué. [Ce mail est en cours de préparation, les amis !] Mais aujourd'hui, je fais une exception et rend public le vote commenté de Tchoulkatourine. pour deux raisons. D'abord, lire le Monsieur est toujours un plaisir immense. Deuxièmement, son palmarès visait clairement le Prix Toscan et le Prix Tanaka, et à travers son analyse et cette fameuse "théorie du cinéma du NOUS", je trouve qu'il a su saisir complètement la sclérose en plaques tectoniques qui anime les milieux du cinéma, que ce soit du côté des "faisant", du côté des "critiquant", du côté des professionnels de la profession ou du côté des amateurs. Ce texte est donc furieusement indispensable. En mélangeant ce pamphlet gracieux à son palmarès de cœur, il a su prendre des risques et rejoindre les extrêmes qui agitent le petit  monde du Cinéma, sans sacrifier à ses propres jugements. La classe !
Attention : double langage présent. Read my lips. Speak my language. Comprend qui peut. Les Focaliens parlent aux Focaliens. Advienne que pourra.

Dr Devo.




(Photo : extrait de la carte du Room Service de l'hôtel Langham de Boston, par Tchoulkatourine.)


Cher Docteur,

Je rentre de chez le docteur et j'ai mal à la tête...
Il y avait un oiseau faisait des ronds au dessus de ma tête, un oiseau noir. J'ai senti quelque chose au dessus de ma tête comme une pluie de boue un peu acide et chloroformée, et puis plus rien. Mon père m'a retrouvé sans connaissance, a juste eu le temps de voir partir le volatile. Il m'a dit que c'était un Toscan.
Au moment de l'incident, je devais, je pense, écrire mon palmarès pour le prix Tanaka car il y avait aussi cet article à côté de moi.
Mon père, qui connaît bien les Toscan, m'a dit que ce genre d'articles, comme les pies avec l'or, les attiraient, les rendaient fous. Il y avait aussi une page avec mon écriture, mais avec une étrange signature : "Nous".
Je ne peux rien contre le principe de réalité. Je suis un scientifique, tu le sais. Je suis raisonnable, tu le sais aussi. C'est donc bien mon palmarès, la preuve graphologique est indiscutable. Enfin, j'aurai plus le temps de m'interroger sur la signification de ce "nous" pendant mon voyage...
Note d'intention du Palmarès :
Il faut saluer l'extraordinaire cohérence de la sélection concoctée de main de maître, de main d'auteur pourrait-on dire, par Thierry Frémont et l'excellent Gilles Jacob. Bien sûr, on ne peut pas plaire à tout le monde. Bien sûr, il y aura des esprits chagrins pour regretter l'absence d'un tel ou d'un tel. Laissons les râleurs et les pinailleurs pleurer dans leur coin sur l'absence du dernier Lynch (place au jeunes !) . Saluons alors comme il se doit le cinéma que NOUS aimons, aimons NOS auteurs, ces artisans qui ne cessent de polir des grains de réel pour interroger avec ces nouvelles boules de cristal (en haute définition, comme il se doit) le fracas du monde dans sa vérité la plus nue. On se souvient tous de NOTRE Musique de Godard , cette sublime sélection est aussi notre musique (celle de la meule qui écrase des grains de réel, la seule image vraie du fracas du monde) et pourquoi pas, tenez, un hommage à l'héritage de la Nouvelle Vague de Godard par son exigence éthique et sa grande responsabilité.

Oui, il y a quelque chose de neuf (du sang neuf et pas du Mauvais Sang à la Carax), dans cette sélection, un souffle nouveau bénéficiant de la technologie HD révélée par la norme HDMI. Une Vraie Nouvelle Vague comme le témoigne le très attendu VOLVER de Pedro Almodovar. Soulignons, félicitons au passage, l'esprit franc tireur, le grand courage curratorial et la clairvoyance patrimoniale de la cinémathèque Française dirigée par Jules Berry, de la cinémathèque de Toulouse, sans oublier l'Institut Lumière (de notre ami Bertrand Tavernier) d'organiser toutes trois une rétrospective sur le plus européen (je m'avancerai presque à dire : de chez nous) des réalisateurs catalans.
Le cinéma que nous aimons est fait d'urgences. Le monde va mal. Sans boussole, en pleine confusion, en perte de repères, après la chute de toutes les idéologies, l'abandon du religieux, il est grand temps que des auteurs se lèvent et donnent un sens au monde pour les générations futures, et surtout à nos enfants (les miens et les vôtres). Il est temps donc qu'avec des pierres de réel (polies) ils réaniment le monde (n'est-ce pas le sens profond du cinéma ?), que, pour tout dire, ces maîtres redonnent du sens aux signes.
C'est aussi avec plaisir que nous saluons le retour en force du cinéma français à Cannes. À l'instar de Bertrand Tavernier (qui aurait pu avoir sa place dans cette sélection), on notera la réussite de la politique volontariste d'aide et de soutien à la création, tout comme le travail formidable du tissu associatif (on pense à nos amis de l'Exception). Malgré la sinistrose et le refus de certains de voir le monde tel qu'il est et de le suivre dans son mouvement (le referendum l'a bien montré, en dépit de l'appel désespéré et citoyen des 250), de nouveaux auteurs comme Bouchareb ou Belvaux réinvestissent les salles pour interroger notre mémoire (et ses zones d'ombres). Puisse être tenu encore longtemps ce pari de l'intelligence et de la culture face aux produits sans saveur et standardisés venus d'outre atlantique (on pense bien sûr à Richard Kelly, qui fait appel aux ficelles les plus basses dans SOUTHLAND STORIES en faisant figurer un ex-catcheur star de la TV poubelle dans sa distribution...).
Palmarès de "Nous"
Palme d'Or : VOLVER.
Dans cette fable humaniste, Almodovar interroge le sens de Vivre Ensemble, le notion de l'Autre pour notre plus grand plaisir. Un film coloré, tantôt dramatique, tantôt drôle : avec verve, l'auteur, un peu comme Brigitte Rouan, renoue avec les fils perdus du néo-réalisme italien , on pense aux films de De Sica : il était temps ! Attention, chef d'œuvre !
Grand Prix : MARIE-ANTOINETTE.
La jeune réalisatrice est souvent trop hâtivement comparée à Wes Anderson ou à Gondry. À leur différence pourtant, son cinéma est tout sauf tape à l'œil, voyant, clinquant : il lorgne vers l'Europe (l'hommage à LA DOLCE VITA dans LOST IN TRANSLATION en est la preuve), il lorgne vers le Nous, l'universel. Dans ce magnifique soufflé aux fraises d'une grande maturité, Coppola peint et interroge en profondeur le terrible destin de cette femme aux joues roses (la magnifique Kirsten Dunst) emportée dans une histoire qui n'est pas la sienne et qu'elle ne voulait pas. À la différence du déclinant et peu nuancé L’ANGLAISE ET LE DUC de Rohmer, Coppola, signe là un chef d'œuvre !
Prix Spécial du Jury. IlKELMER.
La Turquie est au cœur de la collision de deux plaques tectoniques : celle de Notre civilisation et celle de l'Islam. Et Ceylan a le grand mérite d'être là. Tel Haroun Tazzief, Bertrand Bonello et les époux Kraft sur leurs volcans, le réalisateur sonde la lave du réel avec une photographie et une maîtrise du temps impeccable. Un film brûlant.
Prix de la mise en scène : Nicole Garcia, SELON CHARLIE.
À la manière de Claude Sautet, Garcia parle des hommes pris dans la solitude de leur quarante ans, de leur questions sur le sens de leur vie sentimentale et de leur travail dans le tertiaire (hommage en nuance à Despleschin ?). Garcia réussit à donner un sens par sa mise en scène, servie par de formidables acteurs (il faut souligner leur importance : sans acteurs, pas de mise en scène) , à ces hommes tel Cassavetes dans LOVE STREAMS, perdus devant l'océan et leurs questions.
Prix du Scénario : Guillermo Arriaga (BABEL.)
Le Philip Kaufman mexicain signe après 21 GRAMMES un scénario à tiroir, moderne, porté par un sens philosophique (ce qui a permis à l'époque de souligner le rôle crucial et éclairant de Nos nouveaux critiques-philosophes), à deux cent à l'heure (on aurait envie de dire rock). C'est tout l'avantage du cinéma parlant et de la puissance du scénario dont BABEL est le plus bel exemple : il nous parle car cette tension/moteur dépeint notre trouble devant la difficulté à exister et à représenter le monde.
Meilleur acteur : Samuel Boidin (FLANDRES). Ce jeune acteur sauvage et impulsif, malheureusement inconnu au bataillon, sauve le film de Dumont du désastre (annoncé). On se demande ce qu'un tel matériau aurait donné dans les mains de Doillon !
Meilleur actrice : Nathalie Press (RED ROAD) .
L'actrice fétiche d'Andrea Arnold, déjà remarquée dans WASP est criante de vérité.
Prix de la commission technique : LE CAÏMAN
Nous l'aimons, ce film. Ce film c'est nous. C'est tout notre secret, il mérite le prix le plus Rare.
Pour tout dire, mieux vaut une bonne note d'intention qu'un long film :
Producteur en faillite professionnelle et sentimentale, Bruno Bonomo, ayant beaucoup lutté contre la "dictature" du cinéma d'auteur avec ses films de série Z, n'arrive pas à financer une nouvelle superproduction fauchée, "Le Retour de Christophe Colomb".
Empêtré dans ses dettes, ses faiblesses, son mariage en fin de course, ses enfants sans repères, Bruno perd pied. Son chemin va croiser celui d'une jeune réalisatrice qui lui apporte un scénario, "Le Caïman". Il s'aperçoit bientôt qu'il s'agit d'une biographie de Berlusconi.
Il doit monter l'affaire, trouver l'acteur principal tout en essayant de recoller les morceaux de son couple. Commence alors à naître en lui un nouvel élan vital : celui de l'affirmation de sa dignité. Comme par enchantement, ce faiseur de navets va se battre avec pour seules armes les convictions d'une cinéaste débutante et ses ultimes biens matériels.
(c) -2006- Nanni Morreti, tous droits reservés
NOUS

PS : Toutes nos excuses à Ken Loach, qu'il revienne l'année prochaine, cela nous fait toujours plaisir de l'avoir à NOS côtés (il est toujours mieux ici qu'entre de mauvaises mains, ailleurs) peut-être nous aurons quelque chose pour lui cette fois-ci...
Tchoulkatourine.

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Vendredi 9 juin 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis


(Photo : "La Lalala Lala Laa, la Nymphe du Cinéma" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
Ça sent la polémique dans les commentaires sur LE CAÏMAN de Nanni Moretti, la belle, la franche polémique, et c'est très bien comme ça ! Malheureusement, ça fait déjà deux fois que j'essaie de poster un commentaire aux réponses qui me sont faites, et par deux fois Matière Focale a mangé ma réponse. Je n'avais qu'à la copier avant de l'envoyer, grand maladroit que je suis ! Bien fait pour moi !
 
Ceci dit, je vais apposer à cet article quelques réflexions sur l'Italien flamboyant. Oui, effectivement, Berlusconi est représenté plusieurs fois de différentes manières dans le film, mais ceci me semble être tout simplement imposé par la narration ! Trois fois, on imagine le personnage (dans trois contextes différents) et donc on a droit à trois représentations. Tout bêtement. Quelles conclusions en tire Moretti ? Quasiment rien. Certes, il y a des déclarations d'intention, dans les interviews de Moretti notamment, mais la question de la représentation reste vraiment sur le papier. En aucun cas elle ne s'exprime à travers un langage filmique.
 
Deuxièmement, oui oui oui, Pierrot a raison, ici, on loge à la même enseigne les films de Duras et les films de college américains ! Nanni Moretti semble faire la même chose. Bon, en admettant qu'on partage lui et moi la même idée, on me permettra ici de garder quand même mon avis sur le film. Ce n'est pas parce qu'on a une idée originale en commun que son film en est meilleur.
 
Enfin, sur la question de la représentation du réel, il faut absolument revoir, par exemple, les films de Ken Russell (LES DIABLES notamment, et les biographies du réalisateur anglais) ou encore le superbe WALKER d’Alex Cox. Là, oui, il y a pluralité de représentations, uniquement par la mise en scène d'ailleurs, et là, oui, il y a des perspectives qui se créent. Et des perspectives réelles, des mises en relief et des questions qui innervent le film dans sa mise en scène, et ne se contentent pas d’une continuité dialoguée. Je note également que dans ces films, qui abordent des sujets autrement plus compliqués que l'ascension de Berlusconi, on ne reste pas sur le plancher descriptif des vaches descriptives !
 
Encore une fois, je suis très étonné, je ne m'y habitue pas, quant aux réactions que suscite l'anecdote sur JOURNAL INTIME. C'est une question de forme, pas de fond ! Que Moretti n'aime pas Lynch et McNaughton n'a aucune espèce d'importance dans l'affaire. Ce qui est primordial et dégoûtant, c'est que Moretti mente à son spectateur, le manipule et ne lui donne pas la possibilité de réfléchir sur cette question ! C'est de la propagande pure et simple. Et c'est d'une malhonnêteté extraordinaire. Pierrot a tout à fait raison quand il dit que Moretti est comparable à Woody Allen dans le sens où il incarne des "alter ego" de lui-même (euh...). C’est juste. Mais dans le cas de cette affaire, c'est faux ! D’abord, la scène est nettement au premier degré. Deuxièmement, et c'est plus important encore, Ciment racontait dans le Casque et l'Enclume, à l'époque, que Moretti, dès sa sortie de la salle, s'était juré de rapporter l'anecdote dans son prochain film ! Stricto sensu ! Cette scène est donc clairement exprimée de manière véridique, c'est quasiment un témoignage documentaire !
Je pense que si Oliver Stone, par exemple, crachait de la même manière, c'est-à-dire en manipulant la vérité des films, sur Tavernier et Moretti, en disant qu'ils font des films fascistes ou révisionnistes, le tollé serait énorme. Ceci dit, nombre de personnes dans mon entourage, quand je leur rapporte l'anecdote de JOURNAL INTIME, ne sont pas non plus absolument scandalisés ! Ce qui me sidère...
 
Enfin, le cinéma n'est-il pas un art ? Certes, Moretti utilise un support audio et visuel pour faire son CAÏMAN, et c'est heureux, car c'est un bon moyen pour faire un film quand on y pense ! Ceci dit, est-ce encore du cinéma si aucun des outils du langage spécifique du médium n'est utilisé ? Pas de montage signifiant, pas de jeu sur le son (à aucun moment quand même, en près de deux heures !), pas de cadre, pas de photo, aucun jeu sur les axes... Qu'est-ce qui différencie un téléfilm pour ménagère comme en diffusait M6 il y a quelques années, l'après-midi (du genre "Ma fille de 17 ans est droguée et lesbienne : Mon Combat Pour Cherry") de ce CAÏMAN ? Les deux s'inspirent du réel, mais est-ce assez ?

Si un critique d'art nous faisait un article sur une expo en ne parlant que des sujets des tableaux ? Et si un critique de musique nous parlait d'un opéra en évoquant uniquement le livret ? C'est comme les fourmis de 4000 kilomètres, ça n'existe pas, ça n'existe pas. Sauf dans le milieu du cinéma, aussi bien d'ailleurs chez les spectateurs que chez les critiques. Réduire un film à sa continuité dialoguée ou à son scénario, voilà ce qui me semble "paresseux", pour reprendre le terme de notre ami Nemo (que je salue au passage !). L'adjectif accolé à mon article, qui ne cherche qu'à parler de cinéma, et qui n'a pourtant pas peur, on l'a prouvé largement sur ce site, de parler des histoires et des récits, me paraît pour le coup extrêmement discourtois ! [Je dis ça en toute cordialité et sans animosité... En gentleman quoi !] Est-ce un tel péché que de vouloir de la Poésie, et de l'Art tout simplement ? Est-ce si grave d'exiger qu'un film utilise la grammaire cinématographique, et ne se contente pas du mélange d'une vague captation et d’une transcription du récit uniquement héritée de la littérature ?
LE CAÏMAN est autant un film qu'un opéra ou une BD... Les amateurs de littérature me pardonneront de réciter cette phrase de Greenaway : "Si vous voulez raconter des histoires, écrivez un livre !" Drôle de phrase, d'autant plus drôle que Greenaway, en plus, raconte aussi des histoires !
À suivre...

Tiens, LA REVUE DU CINÉMA n°2 est sortie ! Chic ! Tirée à un billion d'exemplaires, on la trouve dans toute la galaxie, enfin, dans toute la France en tout cas, chez les meilleurs marchands de journaux. Rappelons qu'il s'agit d'un bimestriel dans lequel j'ai le bonheur d'écrire ! Deux nouveautés à signaler dans ce numéro. Contrairement aux précédents, les articles que j'ai écrits sont inédits et ne sont pas parus sur ce site. Et deuxièmement, je garde le meilleur pour la fin : Le Marquis y a écrit un sublimissime, complétissime et long article sur SILENT HILL, absolument soufflant. Pour ma part, je continue ma sélection des 52 meilleurs films de tous les temps, et je parle notamment de V POUR VENDETTA et KLIMT. Sans me vanter, ce dernier article est révolutionnaire ! J'espère qu'il est intéressant, d'une part. Mais surtout, il révolutionne la critique de Cinéma ! Je crée par cet article un nouveau courant critique, rien que ça, courant qui n'a aucun équivalent connu (enfin de moi, ni de mes proches !). Un article scandaleux et délicieux ! [Un dossier sur Jean-Luc Godard aussi...]
Ce n’est pas du teasing, ça ?
 
Bien, ça se passe chez nous en Amérique. Un groupe de cinq jeunes, trois garçons et deux filles, quitte le campus pour se rendre en voiture (et donc en co-voiturage) à une rave-partie quelque part dans la brousse américaine, sur une ancienne base militaire. Ils s'arrêtent à une station service/motel/restaurant. Puis repartent, mais doivent y revenir (vous verrez pourquoi). Quand ils repassent à la station, elle est déserte, et tout semble avoir été abandonné sur place. La route est vide et semble même coupée. Et comble du comble, la voiture refuse de redémarrer !
Voilà nos 5 loulous coincés dans le désert, dans un lieu aussi hospitalier que le motel Bates ! Ils s'installent pour la nuit. Quelques phénomènes étranges se produisent. On sait, nous spectateurs, que ça ne va pas être une partie de plaisir, car nous avons déjà compris que quelqu'un ou quelque chose rôde dans les parages et aime bien faire de la sculpture sur gens ! Même si on sait que cette explication ne suffit pas et qu'il y a encore plusieurs Langlois sous France Roche, la nuit s'annonce drôlement mouvementée... Ça va saigner !
 
Ah ben en voilà, un petit slasher des familles ! Chic ! Sans conteste, comme disait le poète, ce n’est pas du Ronsard, c'est de l'Amerloque ! [Ce qui est bien avec cette formule, c'est qu'elle peut servir à 95% des films américains !] Le petit groupe de jeunes que nous allons suivre, on les a déjà vus mille fois. La petite bimbo des familles en taille basse et bottines (mais sans string, Google, mange Google, comme on le verra, bien entendu), le petit con malin et branchouille super smart, son pote Kurt Cobain Jr. qui doit sûrement faire du skate (pas vraiment en fait, c'est l'autre qui fait du skate...), et, nouveauté, le puceau intelligent et sensible, mais ici aveugle (pour lui, le skate c'est foutu...). Enfin, la conductrice du groupe, la fille pas conne avec la tête sur les épaules, super sympa, et "réaliste". Bah... C'est du terrain connu quand même, et en moins de cinq minutes, on peut dire qui ne se fera pas charcuter et sera encore debout en fin de film, et dans quel ordre les autres vont se faire massacrer !
 
Ça débute très bien. Une petit saynète introductive, drôlement bien découpée et superbement écrite, avec le sort funeste d'une famille en panne sur la route 666 ! Bon sang, que c'est brusque et précis, me dis-je. Là, contrairement à certains cinéastes, suivez mon regard, on sait utiliser les axes, et pas qu'un peu. Le Papa qui sort des buissons est délicieusement interrompu par le point de montage, ce qui m'a fait hurler de terreur intérieurement. [Ça m'a rappelé ce plan superbe, horriblissime mais absolument sans effet spécial, que j'avais vu dans BLAIR WITCH II, où une des filles sortait au petit matin de sa tente pour aller faire un brin de toilette près du lac. Elle se lève, marche vers le lac, et sans que rien ne l'annonce, elle commence a rentrer carrément dans l'eau. C'est... tout ! Et c'est effrayant au possible. Rien que par cette petite action, on sait que le film a dérapé et que quelque chose de vraiment pas normal se passe. Comme si la projection déraillait... C'est toujours payant. Ici, le montage est assez rigoureux pour que ce soit encore pire !]
Fichtre ça commence bien. Photo bizarre, mise en scène sèche et précise.... Cette scène se termine en plus sur un effet sanglant ostensiblement numérique, dont l'artificialité est très dérangeante tellement elle joue franco !
Dès la scène suivante, ça se calme. La lumière redevient conventionnelle, le cadrage est gentiment banal, ni laid ni beau. Le scénario présente les personnages ultra-balisés, le montage est pépère. Ce sera comme ça quasiment tout le film, en apparence du moins.
Malgré tout, sous ses aspects battus et rebattus, REEKER a été pour moi une expérience de cinéma absolument délicieuse, et qui m'a même mis en immersion complète. Le film joue, en même temps qu'il se dessert lui-même (et vivre ce paradoxe de manière aussi forte, c'est quelque chose de peu commun), des poncifs qu'il utilise. Et au final, on sait qu'on a flirté avec l'Ennui tout proche, qu'on a senti son souffle tiédasse sur notre nuque tout le temps... mais sans qu'on y  sombre vraiment, et sans jamais qu’il nous quitte vraiment non plus ! Le film, au rythme lent pour finir, pourrait durer deux heures ou trois heures ou 45 minutes... Ou deux jours ! Cela aurait été délicieux également. La première impression en sortant fut celle d'un no man's land temporel complètement dépaysant.

Et puis il y a le reste. Et là, le film est passionnant de perplexité. Que s'est-il passé dans la tête du réalisateur Dave Payne ? À qui son film va plaire ? Trop balisé pour les iconoclastes et pour les fans hardcore de fantastique, trop lent, trop mou et largement trop expérimental et bizarre pour les lecteurs de Mad Movies (qui apparemment doit avoir aimé puisque le film fait la couverture du dernier numéro) ; trop mal fichu pour un producteur, etc.
REEKER est un drôle d'objet. Il va être ici très difficile de parler précisément sans vraiment vous gâcher l'éventuel plaisir. Payne joue la carte du faux plat, et non pas celle de la saillie rythmique et maîtrisée de JEEPERS CREEPERS, auquel certains ont pensé en voyant REEKER (Bernard RAPP, notamment). Le film est-il raté ? Probablement. Le film est-il réussi ? Sûrement. Mais dieu que c'est passionnant. On est en plein cinéma, et malgré l'aspect simplement soigné du film dans sa généralité (avec de chouettes exceptions), Payne finit par faire un film qui ne ressemble qu'à lui. On est en territoire usé jusqu'à la corde! Oui mais...

La gestion des personnages fantomatiques/victimes est complètement gratuite et illogique. [Illogisme qui sera partiellement expliqué, mais qui, même dans ce cadre, ne sera pas justifié complètement.] Leur ordre d'arrivée, les endroits où ils apparaissent, sont complètement absurdes. Pourquoi insister tant (et dieu sait si ça marche !) sur le personnage cul-de-jatte qui lui, au contraire de ses collègues fantômes, n'a aucune utilité dans le scénario ? Pourquoi remontrer l'enfant alors qu'on n'en fera rien ? Et pourquoi également la maman, qui non seulement ne servira à rien dans le scénario, mais ne sera même pas (et ça c'est très fort et très beau) vue par les personnages eux mêmes. [Un des héros ouvre la porte de la pièce où elle se trouve et ne la voit même pas ! Sublime !]
Que peut justifier le parti pris de l'odeur dans le film ? [Le tueur arrive dans le plan par l'odeur,  ce qui se matérialise par un effet un peu pourri de déformation sur toute la surface du plan ! Il faut oser ! Remarque, ça cache de manière cinématographique un effet spécial tout numérique qui aurait été sinon sûrement très laid !] Pourquoi Payne s'attache à tellement baliser le contexte, alors qu'il n'expliquera rien ? Comment peut-il passer aussi vite sur le twist final ? Pourquoi Michael Ironside (très bon et très singulier une fois de plus !) ? Et le dealer ?
 
Je ne peux rien dire de plus, malheureusement. Il y a deux choses qui me serviront d'exemple. La phrase clé du film (sur la crainte de la mort) qui arrive comme un cheveu sur la soupe lors du final, et à la vitesse de la lumière en plus. Le mouvement est juste poétique, et la réalité du film dérape. C'est beau.
Et puis, la fameuse scène des toilettes, qu'on sent venir des années-lumière à l'avance, et qui est scotchante. Rythme lent, très bon découpage. Effet de rembobinage (elle sort, mais elle retombe, mais elle ressort, mais elle retombe, ad lib). Utilisation gratuite du papier toilette qui ne deviendra même pas un élément gag ou de suspense, mais reste juste une chose injustifiée, un mouvement abstrait. Et en plus de ce rythme lent, Payne fout une grosse baffe à la musique qui est priée de bien se tenir et de mettre ses coudes sur la table, alors même que c'est la scène clé de son slasher.  Elle est priée d'aller voir ailleurs, ce qui rend la scène très anormale et très anxiogène. [La fille assez antipathique ou fadasse s'incarne immédiatement quand elle entre dans les toilettes, c'est très curieux...] Ce qui me fait dire avec Bernard RAPP que le film, pourtant américain à 100%, réfute complètement la sacro-sainte règle de la Justification de TOUS les éléments, qui prévaut pourtant, et à chaque fois, sans exception, dans ce type de production. En cela, REEKER est peut-être le premier film américain de genre et de série B (grand public) à large dominante européenne. Et ce n’est pas le moindre de ses charmes. [Il y a quelques exceptions, notamment chez David Schmoeller et son fabuleux TOURIST TRAP, mais c’est tellement rare…]
Ajoutez à cela un casting aux physiques de seconde main (Tina Payne, beauté prognathe et next-door, dans le rôle de Gretchen ! Zut alors !), et vous obtenez un film improbable et complètement ovniesque, mais qui paradoxalement, dans sa lutte avec la matière et dans sa persévérance à tracer son chemin bizarre, nous fait palper physiquement la matière Cinéma. C'est stupéfiant.
 
Bizarrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : C'est bizarre, dit un policier, c'est le troisième accident de la journée ! Que dire aussi du dernier plan (carrément mal fagoté par contre) ? Ne rend-il pas étrangement réel le reste ? Tiens, je fais un vœu pour la fée clochette : si je peux choisir un seul réalisateur à interviewer pour ce site, ça pourrait être Dave Payne !
 
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Mercredi 7 juin 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photogramme extrait du film THE RALLY 444)

Chers Focaliens,
 
Bah, ça fait longtemps qu'on vous rabat les oreilles, enfin surtout moi, sur le sujet dont nous allons parler aujourd'hui. C’était déjà le cas ici il y a quinze jours, article qui maintenant est quelque peu obsolète, vu que mon radioblog (ce grand rectangle vide sur la colonne de droite en-dessous de la pin-up au biniou) est cassé. [Ceci dit, reste le texte de l'article qui est particulièrement beau, sans me vanter.]
 
Alors oui, on va en remettre une couche en ce joli lundi de solidarité nationale (hommage à ceux qui vont travailler aujourd’hui pour des cacahuètes). Le cinéphile curieux explore toujours le paysage cinématographique avec avidité, et cherche en principe, tel un Jacques Fabres moderne, les films un peu cachés, ceux qui sont dans le fond du magasin et que l'épicier vous cache au fond de son entrepôt. On découvre ainsi quelquefois, au fil des pérégrinations sur des sites spécialisés, chez les éditeurs de films rares ou en épluchant avec soin le programme des cinémas les plus pointus, des petites merveilles dont on parle finalement peu dans les milieux ou dans les revues spécialisés. Et quelle joie de découvrir pour la première fois un Syberberg (un allemand fou et brillant), un José Mojica Marins (voir ici), ou alors son premier Derek Jarman, son premier Nicolas Roeg, son premier Robbe-Grillet, etc.
 
Dieu bénisse Internet ! Nous revoilà dans la même position que les dandys du XIXème qui importaient leur chemise en lin d'Angleterre à grands frais !
Ceci dit, quand on y réfléchit bien, tout cela est un peu la faute à l'Institution, cette pieuvre à géométrie variable. Car si les distributeurs, les producteurs, les critiques, les exploitants de salles, les éditeurs et les autres personnes dans le bizness faisaient correctement leur travail, on trouverait dans nos magasins et dans nos cinémas les films de Syberberg ou de Marguerite Duras, et à la cinémathèque, on aurait déjà fait depuis belle lurette une rétrospective Roeg. Premier point.
 
Deuxième point, la sortie des nouveaux films. Chez les producteurs et les distributeurs, la frilosité la plus extrême est de mise. À part Bruno Dumont, citez un réalisateur français "jeune" qui ait fait quelque chose qui sorte un peu de la norme. Il n'y en a pas. Ou alors, chose que je suis complètement prêt à admettre, on ne les voit pas, ce qui, dans les deux cas, relève de la faute professionnelle.
Milieu terrifié, où la prise de risque, l'intuition et l'intelligence marketing (très importante, car les films, il faut les vendre !) ont complètement disparu, la Distribution et la Production ont depuis longtemps baissé les bras, préférant pénétrer des secteurs du Marché qui existent déjà. Quelque chose qui m'a toujours étonné en France, c'est le nombre de petits producteurs, qui est complètement extravagant ! Le nombre de petits films minuscules qui sortent à deux ou trois copies, dont la carrière est pliée en quelques séances et en une semaine, et qui ne prennent même pas le temps de voyager en province, ces films sont très nombreux ! C'est hallucinant ! Et toujours ou quasiment, ce sont des films qui essaient de se caser dans les canons art-et-essai, tendance sociale ou intellectuelle... Les producteurs et les distributeurs sont contents, ces films font 100 entrées et terminent leur carrière, mais eux touchent des subventions pour la sortie. On appelle cela une sortie technique !
 
Résumons. Chez les gros, on ne se casse pas la binette, et on profite de la concentration du marché. Chez les petits, on essaie de percer le marché sur les canons déjà existants. Tout le monde essaie de vivre en symbiose. On marche sur des œufs, sans froisser personne, et on prie pour que l'équilibre fragile dure encore un peu. Les blockbusters, français et étrangers, assurent le bon fonctionnement de tout le système. Le cinéma en France va bien... officiellement.
 
Je crois que lors de la prochaine crise (cycle entre huit et onze ans en général), on va voir que le système est plus que fragile. Et ça va dégager sec, chez les petits, quand les grosses machines vont cesser de marcher à mort. [J'ai vu les chiffres des ventes de DVD en 2005 : ça sent le roussi, les mecs, et je parie ma chemise que ça ne va pas tarder à contaminer les films en salles !]
Les petits films, les petits distributeurs et les petits producteurs, ils vont morfler. Et franchement, même si j'adore et respecte beaucoup de petits distributeurs (E.D. par exemple, qui distribue les Guy Maddin), je ne pleurerai pas sur leurs tombes ! Jouer l'imitation et le marché ne peut conduire qu'à l'effondrement du système !
 
Bref. Comme je le dis, un film de produit, c'est dix films qui ne sont pas produits. Un film qui sort, c'est dix qui ne sortent pas. [Et je ne parle même pas du nombre effarant de films qui sont tournés, finis, et qui ne sortent pas, restent dans les limbes ad vitam aeternam…]
 
Bon, on ne va s'énerver non plus. Les gens ont ce qu'ils méritent. Le spectateur n'a qu'à faire preuve de plus de jugeote, et n'a qu'à jouer contre le système (les moyens sont nombreux : les possesseurs de cartes Pathugmont, par exemple, à chaque fois qu'ils vont au ciné, devraient réserver deux places pour les séances suivantes, afin que la facturation et les statistiques sur les films soient faux ! Quand vous allez voir REEKER, prenez une place pour DA VINCI CODE ou CAMPING et une place pour le film le plus minable ! N'allez pas voir ces films ! Pathugmont reversera alors trop d'argent aux distributeurs ! Le système mourra de sa propre avidité. Autre exemple : arrêtez de lire la presse professionnelle, et arrêtez d'acheter des DVD qui coûtent plus de huit euros...). De toute façon, je suis d'absolument très grande bonne humeur ce matin, il y a des matins comme ça, et je viens avec un message de paix (et de destruction du système).
 
Allez, on reprend à zéro. Ça fait un moment que je vous bassine avec L'Institut Drahomira, et pourtant, qui les connaît ?
L'Institut Drahomira est un collectif d'artistes "pluri-disciplinaires" (je cite), qui ont investi à peu près tous les champs de la création : musique (notamment à travers le groupe DRAHOMIRA SONG ORCHESTRA, donc), peinture, graphisme, photographie, littérature et cinéma. J'ai essayé de leur tirer un peu les vers du nez, mais impossible d'en savoir plus : combien sont-ils ? Quand le mouvement est-il né ? Pourquoi ? Autant de questions dont les réponses ne seront qu’officielles (voir sur leur site, les biographies sont drôlissimes mais sans doute à moitié fantaisistes !). J’ai rencontré un des membres de l'Institut il y a un peu moins d'une dizaine d'années lors d'un festival de cinéma... J'en suis encore tout abasourdi. Quelle drôle d'équipe ! Le collectif travaille beaucoup dans son coin, produit énormément d'œuvres, mais reste dans l'ombre. Ils sont infiltrés un peu partout. Je regardais l'autre jour une pub dans Libération pour le disque du musicien Arman Méliès (qui ne fait pas du tout partie de l'Institut !) et j'ai reconnu le style de la pochette, qui effectivement était bien réalisée par un drahomirien que je connais. Je sais que certains d'entre eux travaillent dans le cinéma, à des postes techniques en général, qu'ils bossent sur de gros films, etc. Bref, ils sont partout, ne font pas de bruit et ne sont, malheureusement (peut-être) pas très prosélytes. Par contre, en coulisse, ça bosse, et ça produit à tour de bras. Les Drahomiriens sont actifs ! Et je parierais ma chemise que certains grands noms se cachent dans la nébuleuse drahomirienne pour produire tranquillement, entourés de gens compétents et motivés. Il y a un petit côté RESIDENTS chez eux. Certains membres de l'Institut se dévoilent complètement et bien volontiers, et d’autres restent cachés ! Va comprendre, cher lecteur ! En tout cas, ils ont l'air de beaucoup s'amuser ! Et c'est vrai que 95% du temps, ils sont même hilarants.
 
Parmi les drahomiriens, il y en a un que je suis depuis le début, et dont j’ai eu la chance de voir, mais alors complètement par hasard, un court-métrage (un coup de bol, car je déteste les courts-métrages en général !). Depuis, je suis son travail régulièrement. Et si je vous parle de tout cela, c'est que j'ai reçu cette semaine son nouveau film.
 
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en vérité je vous le dis : le plus beau film de l'année est un moyen métrage, et c'est un film français !
[Oui, oui, je sais, ça fait un choc... Allez fumer une petite cigarette dans le jardin, faites une pause... Tout va bien se passer de toute façon !]
Fin de l'introduction.
 
Je plaisante.
 
[À moitié...]
 
Le rallye 444 est une course mythique et mystérieuse qui a eu lieu il y a quelques années, bien que la date ne soit pas précisée. L'année dernière ? Il y a dix ans ? En 1987 ? C'est dur à dire. En tout cas, cette course automobile sur routes s'est vraiment déroulée, et dans des circonstances hors du commun. Plusieurs dizaines d’équipages participaient. Et des événements très étranges ont eu lieu, événements que le film va nous expliquer dans les détails, enfin, ceux qui sont connus du moins, à l'aide de documents inédits.
Le rallye fut aussi le lieu d'une sacrée enquête autour d'un fait divers. Deux sœurs savaient que le rallye 444 serait le théâtre d'un trafic. En effet, elles savaient que, lors de la course, un des équipages en lice allait en profiter pour faire passer incognito une énorme quantité de drogue. Ni une, ni deux, sans hésitation, les deux sœurs, qui ignorent complètement quelle est l'équipe qui doit faire voyager les substances illicites, décident de participer elles-mêmes au rallye afin de mener l'enquête. La course commence, et les événements étranges se succèdent. Des accidents ont lieu, certains volontaires, d'autres non. Quand l'hélicoptère chargé de surveiller la course et de veiller à la sécurité des pilotes arrive sur les lieux des accidents, en général les véhicules et leur équipage ont mystérieusement disparu sans laisser de trace. Un voyage subjectif et objectif commence à mesure que l'enquête avance. La course se révèle de plus en plus contradictoire et mystérieuse, et l'une des deux sœurs, en autopsiant le corps d'un pilote mort (?), découvre que celui-ci était complètement drogué ! Il semblerait alors que le chargement de drogue que les enquêtrices "undercover" cherchent, ait été, par erreur ou par calcul, plongé dans les plats préparés dans la cantine où les pilotes ont mangé avant de prendre le volant et de faire la course. Tous les pilotes seraient-ils donc drogués ? En tout cas, au fur et à mesure de l'avancée du rallye, la course devient de plus en plus mystérieuse et remplie d'événements improbables qui semblent détourner la compétition de son but originel... et qui font considérablement ralentir l'enquête ! À chaque étape, le mystère s'épaissit en même temps qu'on arrive à en définir les tenants et les aboutissants ! Et ce n'est pas le moins paradoxal et étonnant de ce rallye qui, de fait, n'a ressemblé à aucun autre... À mesure que l'enquête progresse, la course se révèle être un Mystère de plus en plus vaste et de plus en plus inattendu. La vérité sera dure à percer...
 
Par où commencer ? THE RALLY 444 est un drôle de film. Et ce n'est rien de le dire. Il va falloir abandonner nos repères les plus communs. Lors d'une des rares présentations publiques du premier long-métrage de Jean-Christophe Sanchez (dont, à l'époque, au vu de la beauté fulgurante, j'étais persuadé qu'il serait distribué, mais non... J'étais naïf, sans doute...), KILOMÈTRE, j'avais dit à mon entourage que voir ce film devrait être en quelque sorte une expérience similaire à celle qu'ont vécu les premiers spectateurs du ERASERHEAD de David Lynch, alors que ce film n'était pas encore devenu une œuvre culte et qu'il passait dans une salle unique à New York ! Non pas que KILOMÈTRE ressemblât à ERASERHEAD. Mais j'imagine que le choc, le dépaysement devait être aussi total.
En ce qui concerne le RALLY 444, on peut reprendre la même métaphore ! Comme disait le réalisateur Jean Rollin (dont les films n'ont aucun rapport avec celui dont nous parlons !), le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film, c'est de dire qu'il "ne ressemble à rien". Ici, c'est le cas ! THE RALLY 444 ne ressemble à rien de connu.
 
Tourné en scope (format 2.35) et en couleurs, THE RALLY 444 opte pourtant pour une diffusion de teintes en noir et blanc absolument magnifiques, traversées ça et là par des tonalités vertes ou jaunes, et c'est d'abord par cette photographie inédite et, il faut bien le dire, assez phénoménale, que le film nous happe comme un brasier avale un fétu de paille ! Rien que par la photo, le spectateur, et surtout le spectateur focalien, est sur les fesses. C'est très beau. On ne sait pas très bien si le film est tourné entièrement en vidéo, et à quel moment il contient des image issues du support film. Les teintes sont magnifiquement contrastées, donnant au film un aspect hyper-construit, baroque mais aussi texturé, très étonnant. Premier point.
 
Du point de vue du montage, là aussi, comme disait le poète français, attention les soukouss' ! Le film est une sorte de voyage kaléidoscopique et surréaliste très étonnant. Les plans sont tout le temps protéiformes, et mélangent, semble-t-il, différentes sources. Chaque plan-source, pris individuellement, est cadré avec grande classe, mais Sanchez ne s'arrête pas là. Là où beaucoup de réalisateurs consciencieux usent de leurs trouvailles visuelles avec parcimonie, le réalisateur français, lui, préfère tout lâcher dans une mouvement de générosité et plus encore de gourmandise que pour ma part, je n'ai vu que chez un réalisateur, que je me permettrai de citer un peu plus bas. En tout cas, à l'écran, les images se mélangent sans cessent, les surimpressions et les fondus construisent un univers à géométrie variable qui tend à nous faire appréhender, avec une sensualité étonnante (au contraire du cinéma expérimental, c'est heureux !) la notion de plan qui, ici, s'ouvre sur des univers infinis. Non pas que la notion de plan disparaisse au profit de ces incessants mélanges. En effet, si le film multiplie jusqu'à plus soif les superpositions en tout genre, quelquefois chargées (avec humour), ou quelquefois austères, le plan reste évidemment une entité. Voilà pourquoi il faut d'emblée préciser que THE RALLY 444 appartient au genre CINÉMA (de fiction) et non pas à celui du CINÉMA EXPÉRIMENTAL, ghetto dont certains, effrayés par les audaces stylistiques incessantes de Sanchez, seraient sans doute trop heureux de renvoyer le film. Erreur ! THE RALLY 444 est complètement du cinéma !
 
D'ailleurs, pour mieux faire comprendre ce dernier point (non pas la disparition du plan, mais bien mieux, les nouvelles perspectives qui lui sont ouvertes ici), il faut tout de suite préciser que justement, le film n'est pas un maelström continu d'images en fondu, très loin de là. C’est même complètement le contraire. Le film ne fonctionne en fait que sur les ruptures et sur les saillies, et le découpage visuel ou narratif, au contraire, favorise un effet de chapitrage (paradoxalement complètement poreux ! hihi !), et la construction en scènes et en séquences précises. Ce que cette mise en scène particulière essaie de faire, et réussit haut la main, c'est de plonger son spectateur dans une expérience complètement sensuelle et motrice, une expérience qui privilégie l'exaltation des sens, et aussi l'exaltation du cerveau comme on le verra sans doute plus bas. Le jeu sur les textures aide là aussi énormément, la variété des supports utilisés, et les variations plastiques au sein de mêmes supports étant suffisamment riches pour brouiller les cartes et détruire les repères. Rien que du point de vue l'image et du montage, Sanchez réussit à accomplir un paradoxe quasiment inédit : faire de son film une expérience à la fois libre et bougrement structurée, faire un film tout en calcul (apparemment) mais aussi tout en intuitions, faire un film qui repousse les limites du cinéma mais qui soit également un plaisir de spectateur immédiat et simple.
 
L'autre pilier de la mise en scène, et pas des moindres, c'est bien entendu le son ! Et là, les amis, ça déménage ! La musique, qui semble omniprésente, est bien entendu signée par le DRAHOMIRA SONG ORCHESTRA (DSO disent les fans, m'a-t-on dit). Les collages bruitistes et rêches, les successions de samples surréalistes se mélangent donc paradoxalement à des bidouillages étonnamment précis de sons électroniques qui semblent, eux, très travaillés. Là aussi, voilà une perspective qui joue sur des paradoxes, mais qui se révèle d'une richesse étonnante, couronnant l'essence même du projet : car au final, comme souvent avec les œuvres de l'Institut Drahomira (et pas seulement en matière de cinéma), ce qui fait avancer le film, c'est le Grand Jeu ! THE RALLY 444, loin d'être un pensum de bricoleurs (certes doués) d'images, est d'abord une expérience ludique, ouverte et généreuse.
 
[Vous en vouliez, du paradoxe ? Vous en avez !]
 
Le son à lui tout seul est déjà une construction soufflante. Il superpose musique et voix-off étrangement mixée, le film, qui est à la fois récit de l'enquête autour de la course et conclusion des années après de cette même enquête à travers les quelques documents qui nous sont parvenus, ayant un statut temporel bizarre. [Un carton dès la deuxième scène du film, quasiment tout de suite après le générique, nous dit : "Quelques années plus tard..." ! Il fallait oser.] D'ailleurs, on s'interroge sur le caractère étrange de ce narrateur, qui est une narratrice d'ailleurs. Une des deux sœurs ? La voix du réalisateur ? Dieu ? Difficile à cerner. D’autant plus qu'elle se joue de nous, spectateurs, en nous faisant, si j'ose dire, de multiples clins d'œil (qui d'ailleurs m'ont fait exploser de rire plus d'une fois).
 
Enfin, nous sommes soufflés, non seulement par l'inventivité (certaines idées, même sur le papier, sont magnifiques), mais aussi par la réalisation concrète des incessants effets spéciaux du film. Là, je dois dire que je n'ai aucune idée (à une ou deux exceptions près) de la manière dont on peut obtenir des choses aussi belles. Je n'ai jamais vu ça ailleurs. Là aussi, oubliez tout ce que vous savez. Ces effets spéciaux, loin d’être gratuits, et toujours intégrés à des idées de mise en scène précises, résument bien l'ambiance du film : à la fois d'une magnificence à couper le souffle, et d'une drôlerie iconoclaste et baroque. Ainsi, on est à la fois ébahi par ces effets fabuleux qui ne semblent pas avoir été créés sur la planète Terre (je vous assure, vous n'avez jamais vu ça), et complètement stupéfait de voir comment Sanchez dévoile ses plans et dénonce lui-même leur utilisation. Ainsi, dans un plan, vous pouvez être subjugué par sa beauté (la photo de classe dont les visages s'animent par surimpression !), et dans le suivant, remarquer que ce plan en hélicoptère est fait avec un collage à la Terry Gilliam (et encore plus beau que son maître), que ces voitures qui passent sous un échangeur en banlieue d'une grande ville ne respectent pas la perspective ! Que c'est drôle !
 
Il y aurait tant d'autres choses à dire, tant d'autres choses à décrire : l'utilisation des textes à l'écran, les sur-cadrages, l'ouverture des fenêtres dans un plan, l'étalonnage miraculeux, le fabuleux sens du film que je vous cacherai soigneusement (la révélation vaut son pesant de cacahuètes !), et la puissance du rythme général de ce moyen-métrage. En tout cas, après l'invisible KILOMÈTRE, Jean-Christophe Sanchez persiste et signe, renouvelle complètement son univers, ne se répète jamais, et le résultat est d'une beauté et d'une drôlerie abyssales.
 
On retrouve des thèmes et des métaphores (au sens cinématographiques et non pas littéraire du terme) tout à fait drahomiriennes. Les cartes qui servent aux pilotes de la course sont peut-être cachées dans le paysage (dans le sens où le paysage indique la route à suivre), la course révèle une cosmogonie qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, l’intérieur et l’extérieur (un thématique chère à Dali, le cinéaste et l’écrivain), il y a sans doute conspiration sous roche, mais conspiration qui était déjà là dès le départ (avant le départ, même) et qui révèle l’échafaudage complet du film, l'hypnotisme, les nouvelles théories scientifiques, etc. THE RALLY 444 est aussi à la fois un documentaire sur cette course, inventée de toute pièce et aussi complètement véridique et historique, et un mode d’emploi du film en train de se faire (hilarantes, délicieuses et belles explications concernant les cartes tridimensionnelles qui révèlent les à-plats en 2D, métaphore qui décrit complètement ce qu’est en train de faire le film ! Quelle classe !). Le tout se déroule avec rythme, et même avec une pulsation concrète et musicale, et se révèle au fur et à mesure une ode stupéfiante à la poésie la plus échevelée… et la plus ouverte, la plus populaire, puisque le film est son propre mode d’emploi. À l’instar de Robbe-Grillet, cinéaste et écrivain (dans les deux champs), Sanchez est un partisan de l’échafaudage imparfait, de la construction extrême mais qui s’entend comme un chant sensuel et troublant, qui se refuse à toute frime ou à tout ésotérisme (artistique, s’entend) et qui met un point d’honneur à dévoiler exactement où il se trouve, où est le défaut laissé ostentatoire volontairement, afin d’entrer dans le film. THE RALLY 444 donne tout et sans compter, et glorifie de fait l’Accident, l’inversement des rapports de compétition.
[J’ai noté que le film cherche sa pause, son flottement, son Eden à plusieurs reprises, et qu’on le ressent de manière complètement touchante, notamment à travers le thème annonciateur au piano ; ce sont notamment le passage avec le copain de la fille de la station-service (voir photo), les photos de classe qui s’animent et les plans finaux, qui sont encore plus beaux que le reste !).
 
La véritable énigme de ces films étant de savoir comment il est possible qu'aucun distributeur n'ait permis au public français de découvrir ces perles ! Scandale ? Oui, scandale ! À moins évidemment que l'on n’encense les gens qui font évoluer le cinéma que lorsqu'ils sont étrangers (frères Quay, Maddin, etc.). Honte sur nous ! En attendant, s’il m’était impossible de passer le film sous silence, je me résous, le cœur brisé, à devoir mettre cet article sous la rubrique Pellicula Invisiblae, qui parle des films inaccessibles pour le public ! Car tant qu’un professionnel de la profession ne fera pas son travail, nous serons privés des œuvres de Jean-Christophe Sanchez. [Et de combien de réalisateurs derrière lui à l’Institut Drahomira ?] Pendant que le bizness du cinéma français assassine le petit Mozart, on sort à la pelle des films art et essai qui ne sont que littérature filmée et qui ont renoncé à toute exploration cinématographique (et même en deçà à toute utilisation de la grammaire cinématographique !) ou des films de pays émergeants filmés avec les pied et dont les propos sont naïfs et stupides. Alors que chez nous, loin de toutes écoles, de tout courants, sous nos pieds, en France même, il y a des créateurs géniaux qui continuent coûte que coûte à produire des choses sublimes. Il est bien clair que si Sanchez s’appelait Smith ou Jefferies, et s’il venait nous présenter ses films en provenance des USA ou d’Angleterre, il y a belle lurette que toute la presse en parlerait, que les festivals se l’arracheraient, et ses films ne seraient pas réservés au regard des quelques personnes qui ont eu la chance, comme moi, de croiser par hasard l’animal !
 
Allez, maintenant, prenez votre souris, cliquez ici pour rejoindre le site de l’Institut Drahomira, puis cliquez sur le petit soleil rouge, puis sur la section cinéma, et regardez la bande-annonce de THE RALLY 444.
 
Et pleurez…
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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(Photogramme extrait du film THE RALLY 444)

 
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Lundi 5 juin 2006

Recommander - Publié dans : Pellicula Invisablae


(Photo : "Naughty, Naughty, Naughty !" par Dr Devo)


 

Chers Focaliens,
 
Il y a quelque chose des plus étranges dans l'Univers chaotique et bousculé du Cinéma. Un jour, on avance une théorie, aussi contestée par certains qu’elle est défendue par d'autres sur les mêmes arguments, et le lendemain, tout s'écroule, la théorie n'intéresse plus personne. Tel réalisateur est détesté le lundi et adulé le mardi. On se dit : "jamais plus je n'irai voir un Woody Allen en salles", et deux ans plus tard on découvre ANYTHING ELSE en DVD, et c'est sublime. Et allez jeter un œil pour voir ce que je dis des acteurs de ce film français. Bref, on l'aura compris, ce qu'il y a de bien (et de mal) dans le cinéma, c'est que les certitudes, bien souvent, volent en éclats. Et là, les amis, nous allons être servis.
 
On ne va revenir pas sur l'ignoble affaire JOURNAL INTIME, sans doute le film le plus populaire de Nanni Moretti, où le courageux intellectuel transalpin démontait deux films quasiment qualifiés de pornographiques et violents, en utilisant des techniques de montage que justement il "reprochait" à ces deux films. [Moretti rapportait une anecdote véridique : la conversation qu'il avait eu avec un critique français à la sortie d'un film, dans un festival espagnol où les deux étaient invités. Moretti et le critique français étaient dégoûtés par la programmation du festival, qui faisait la part belle à l'ultra-violence et à la provocation, sous le haut protectorat d'une étiquette "arty". Moretti dit au journaliste : " il faudra que je mette ça dans un de mes films, que je dénonce ça...", ce qu'il fit avec JOURNAL INTIME, où Moretti reproduit la conversation avec son ami journaliste, puis fait un montage des vrais images issues des deux films qui les avaient dégoûtés : et là, c'est un  tunnel d'ultra-violence gratuite. On se dit que Moretti a raison... si on n'a pas vu les films en question ! Il s'agit en fait de deux très grands films qui sont tout sauf des films ultra-violents et gratuits, et dont Moretti n'a retenu, pour dégoûter son spectateur, que les passages gore. Manque de bol, Moretti, Dr Devo et sa bande de outlaws t'avaient déjà à l'œil ! Le premier film, c'est un film de Lynch, SAILOR ET LULA, qui est en fait exactement le contraire d'un film d'autodéfense avec Charles Bronson, car c'est un film sentimental, à la violence quasiment absurde et fantastique. Le deuxième film, c'est HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER, le chef-d'œuvre de John McNaughton. Et là, mauvaise pioche aussi. Le film est peut-être glaçant, mais il est peu violent d'une part, et surtout, c'est un film justement d'une pudeur et d'une retenue tout en ellipse ! Que ces deux films soient extraordinaires, ce n'est pas là le problème, et Moretti a le droit de détester ça. Tant pis pour lui. Mais qu'il mente à son public en le manipulant, en tronquant la vérité et en utilisant des méthodes dignes de la propagande stalinienne, qu'il fasse un procès à ces films en les présentant sous un angle qui contredit justement la manière dont ils ont été faits, que Moretti déforme la vérité pour appuyer son propos (forcément non-étayé donc), et qu'il utilise les méthodes qu'il dénonce pour dénoncer à son tour ses "ennemis", voilà qui est peu glorieux et dégueulasse. On a, je trouve, bien oublié cet épisode.] [LE FESTIN NU de Cronenberg faisait également partie des films crucifiés. NdC]
Le procédé, digne des pires propagandes à bras levés, était bien sûr d'une antipathie rédhibitoire, plaçant définitivement à mes yeux Moretti comme étant quelqu'un de foncièrement malhonnête (puisqu'il était capable de mentir ainsi, et surtout de cacher la vérité à ses spectateurs, là où justement il prétendait les éclairer).
 
Ceci dit, on n’est pas là pour être copain avec les réalisateurs, ni pour leur cracher à la gueule. [Quoique, dans cette affaire JOURNAL INTIME, il s'agit quand même d'un film de Moretti, et donc de son œuvre...] On ne va pas passer des années à en discuter. On sait que Moretti est intellectuellement un salaud, c'est comme ça. C'est peut-être un gars de gauche, c'est peut-être un démocrate, c'est peut-être un sincère défenseur des libertés et des droits d'expression en Italie berlusconienne (ce qui est un sacré paradoxe, d'ailleurs), mais intellectuellement, c'est un manipulateur et un salaud.  Rappel.
Certes, on ne va pas passer notre vie entière là-dessus. Et si on parlait maintenant de cinéma ? Comme le bonhomme était sélectionné à Cannes cette année, il était complètement normal que nous allions voir LE CAÏMAN, dernier film du Barbu, et ce pour aussi commencer à vérifier la pertinence de notre Palmarès Tanaka dont je vous parlais hier.  Et puis, on le sait, Moretti est un fervent opposant à la droite majoritaire (enfin, ces dernières années), et en Italie, c'est une espèce de leader d'opinions pour ces choses-là. Plutôt que de faire un documentaire sur son pays, Moretti fait ce qu'il fait depuis toujours, un film, ce qui n'est peut-être pas, a priori du moins, la plus mauvaise solution.
 
Silvio Orlando (dont le personnage s'appelle Bonomo, ce qui n'est pas loin de bonobo, qui rappellera des souvenirs polémiques à quelques focaliens lecteurs de LA REVUE DU CINÉMA, nouvelle revue bimestrielle dans laquelle je sévis et dont le numéro 2 va bientôt sortir en kiosques) est producteur indépendant de séries bis/séries Z. Il y a 20 ou 30 ans, il a acquis une petite réputation en produisant des films de genre fauchés, projets tous plus improbables les uns que les autres, et aux titres assez amusants d'ailleurs (MACISTE CONTRE FREUD, notamment !). Toujours dans l'industrie du cinéma, toujours indépendant, Silvio ne s’est jamais remis de l'échec de son film CATARACTE, film utilisant le personnage récurent de Aidra, femme aventureuse et anti-héroïne qui sait utiliser la violence et qui vit en marge de la loi. Silvio avait tout misé sur son film, mais celui-ci fut un four dont il ne s'est jamais remis financièrement, malgré la patine culte qu'a pris le métrage vingt ans après les faits ! Si sa boîte de production existe, elle est au bord de l'asphyxie. Il s'apprête à jouer sa dernière carte avant sa fermeture probable : LE RETOUR DE CHRISTOPHE COLOMB, série Z au sujet improbable une fois de plus, comme le titre l'indique, et qui devrait être réalisée pour trois francs six sous. Mais là aussi, le projet part en sucette, et Silvio envisage sérieusement de mettre la clé sous la porte.
Jasmine Trinca (déjà présente dans LA CHAMBRE DU FILS et aperçue récemment dans ROMANZO CRIMINALE), une jeune mère célibataire sortie de nulle part, envoie un scénario à Silvio. Ça s'appelle LE CAÏMAN, et ça parle de manière à peine voilée de l'ascension et de la mainmise de Berlusconi sur l'Italie ces vingt dernières années. Silvio lit la chose en diagonale, ne comprend pas du tout qu'il s'agit de Berlusconi, décide de produire le film et de convaincre des financiers, un peu au bluff. De toute façon, c'est ça ou mettre la clé sous la porte. Évidemment, Jasmine n'a jamais fait de cinéma, et c'est par dépit qu'elle s'adresse à Silvio, tous les producteurs italiens et installés dignes de ce nom ayant bien sûr refusé un tel script, sorti de nulle part et écrit par une complète inconnue. En bluffant, Silvio arrive à faire démarrer la pré-production du film. Une période étrange commence alors pour lui, car Silvio est aussi très occupé par sa vie de famille. Il est en effet en train de se séparer de Margherita Buy, la mère de ses deux enfants, et ancienne interprète du personnage culte d’Aidra justement...
 
LE CAÏMAN est sans doute un film-parabole ; c'est en tout cas un film-symbole, et surtout c'est une charge sur l'Italie de Berlusconi, sur son arrivée au pouvoir grâce à la manipulation et à la propagande. Le film se veut également un portrait décalé de l'Italie. Moretti ne s'en cache pas : le film a aussi été fait comme un réquisitoire, au propre et au figuré, contre l'ex premier ministre, à un moment où la campagne électorale italienne battait son plein. Ceci posé, ce n'est pas un documentaire à la Michael Moore (malgré l'utilisation de nombreuses archives télévisées), c'est une fiction symbolique et réflexive, si vous me permettez l'expression.
 
Le point fort du film, ce sont quelques acteurs. Si le casting en général est assez anonyme (il penche vers une forme de burlesque léger, assez dépressif), Silvio Orlando s'en tire à peu près, bien que son personnage, très attendu, n'offre pas matière à faire des étincelles. Jasmine Trinca, fort jolie au demeurant, s'en sort mieux dans un rôle de discrète et de modeste, et fait, je trouve, bien meilleure impression que dans ROMANZO CRIMINALE. C'est elle qui dynamise  légèrement le film. Le reste du casting n'a quasiment aucun intérêt et est gentiment plat.
 
Malgré tout, les problèmes sont autres, et bon casting ou pas, le film se fait largement ailleurs. Tout d'abord, il faut bien le dire, on retrouve un Moretti égal à lui-même. Je parle là bien sûr du Moretti metteur en scène. C'est-à-dire qu'on ne comprend toujours pas... et je dis ça sans aucune espèce de méchanceté, et malgré mon aversion pour le bonhomme, je ne comprends pas, dis-je, comment ce type a pu en arriver là ! Je suis loin d'être un exégète de son œuvre, dont je n'ai vu que quatre ou cinq films (c'est déjà pas mal, ceci dit), mais LE CAÏMAN ressemble assez, dans sa réalisation, aux autres films du Monsieur.
 
Évidemment, difficile de passer à côté, Moretti se fait une joie de montrer des extraits des fameuses séries Z/Bis produites par son héros. Et là, on se dit que, ouille ouille ouille, ça ne commence pas bien du tout. Ma première réaction a été de me dire que le père Moretti n'avait pas dû voir beaucoup de films de genre des années 70, car ça n'y ressemble ni de près ni de loin. C'est très probablement le cas, et Moretti doit plus imaginer la chose ou s'en souvenir très, très vaguement. Bon, c'est son choix. En tout cas, à l'écran, c'est un festival de choses à ne surtout pas faire ; lumière inexistante, décors hideux, cadrages d'une laideur appuyée et quasiment toujours en plans rapprochés, pas de choix d'axes, jeu outré sans doute capté en une seule prise et sans calcul, costumes ignobles, et pour couronner le tout, une absence de montage manifeste. Ces scènes ne sont ni drôles, ni parodiques, ou alors sur le ton de la farce un peu feignasse. Pas grave, me dis-je in peto, on est dans "le film dans le film", ça va s'améliorer. Et c'est vrai, ça s’améliore, mais d'un petit embryon de poil de chouïa. Disons qu’au moins, on quitte le ton de la farce forcée pour celle d'une chronique absurde et amère, ce qui calme la chose et repose le montage. Bon. En tout cas, pour ces passages de film dans le film, la parodie est ratée. [Et je ne reproche pas là, soyons clair, à Moretti de n'avoir pas su capter l'esprit des films de l'époque. Je note seulement que, sur le simple ton de la comédie parodique, c'est vraiment laid et mou.]
 
Le reste, c'est-à-dire 95% du film, fait quand même moins mal aux yeux. Ceci dit, et comme je le disais plus haut, très honnêtement, je ne vois pas quel intérêt on peut trouver à cette mise en scène. Je passe sur les scènes où Silvio Orlando imagine le futur film sur Berlusconi dont il est en train de lire le scénario. C’est à peu près du même acabit que la parodie des séries Z dont je viens de parler, et donc très laid, avec de petites scènes oniriques particulièrement ignobles (les billets qui tombent du ciel, par exemple, en gros plan et au ralenti !). Le seul moment où l’on a l'impression que c'est un poil moins laid, c'est lors de la saynète sur le plateau de télé. Tiens, c'est bizarre, me suis-je dit pendant la projection, on a l'impression que c'est moins pire là. Mais j'ai vite compris pourquoi j'avais cette impression : la chorégraphie des danseuses était à peu près bien réglée et donc moins fadasse et mal boulonnée que le reste, c'est tout. Sinon, même cette saynète, du point de vue de la mise en scène, est très anonyme. Fin de la parenthèse.
Passons donc sur les passages de films dans le film, tous très laids, y compris ceux de la fin. Le reste du film, donc, dis-je pour la troisième fois, est plus "calme" en quelque sorte. Et donc, non de non, je ne comprends pas comment Moretti en est arrivé là.
 
LE CAÏMAN, comme LA CHAMBRE DU FILS d'ailleurs, l'avant-dernier film de l'italien largement récompensé à Cannes [d'après Kassovitz, alors membre du jury, le jury était justement acquis à LA PIANISTE de Haneke, mais quand la CHAMBRE DU FILS a débarqué en fin de festival, tous les jurés qui avaient des enfants ont refusé d'argumenter sur le film et ont exigé le prix suprême pour Moretti !  Kassovitz, malheureusement, est un des seuls jurés sans enfant ! Président du jury, si ma mémoire est bonne : Terry Gilliam !] LE CAÏMAN, dis-je, ressemble point par point au précédent. Ce n'est pas le film le plus nul que j'aie vu, mais ce n'est absolument pas du cinéma, et si on y regarde bien, et de là vient ma surprise, c'est tout bêtement du téléfilm ! Mou, d'ailleurs.
 
À aucun moment le film n'éveille une quelconque source d'intérêt. Le cadrage privilégie les plans serrés ou les plans larges (en description spatiale et début de scène, comme d'hab’ dans 95.99% des films). Les champs/contrechamps n'ont aucune pertinence et suivent bien entendu à la virgule près le dialogue, dans de longs couloirs mornes, bien que Moretti, au fur et à mesure, semble privilégier le plan américain avec tous les acteurs parlant dans le plan, ce qui n'est pas particulièrement pertinent (ou beau) non plus. Côté son, c'est simple, il ne se passe absolument rien, sinon, très régulièrement, ou plutôt devrais-je dire à intervalles réguliers, l'apparition de la musique triste sur des scènes de rues, d'errance et de tristesse du héros, procédé complètement hollywoodien d'arrêt du film pour marquer lourdement l'ellipse et rallier les suffrages à peu de frais (dans ces cas là, si ça marche, le mérite revient bien sûr au chanteur ou au musicien). Sinon, donc, aucun jeu avec le son, aucun jeu avec le timbre, aucun jeu avec le mixage, rien qui ne soit pas autre chose de que l'informatif ou de l'illustratif. Le montage, comme je l'ai dit, ne développe strictement aucune figure, aucun point de vue. C'est du Pagnol à plusieurs prises, époque oblige, mais là encore, c'est notre vieil ami Scénario qui "m'a monter" ! Le cadrage est peut-être l'élément ostensiblement le plus faible. Bouh, que ce n’est pas beau ! Le tout donne une impression de complet anonymat, émaillé ça et là de petites cochonneries panouillées, comme ces nombreuses coupes dans le pan, où au plan suivant, on est dans le même axe avec un deuxième plan plus serré (tu les sens, mes deux prises semi-ratées ?!?).
 
Ce n'est pas beau, c'est même laid par endroits, ça n'a aucune expression. Vous avez déjà vu ça quelque part, non ?  Ben oui, à la télé ! Que la presse et une partie du public adorent Moretti ne me dérange absolument pas (trop), mais qu'on arrête de mentir ; ce type-là ne fait pas de cinéma. Il fait du téléfilm ! [Et encore... Pour PJ, il y a des trucs qui ne seraient sans doute pas passés...] Le vrai scandale est que ce type soit de tous les festivals !
 
Du côté de Scénario, ben ce n’est pas non plus du Ronsard. Chronique sans mystère, douce-amère, LE CAÏMAN se déroule à travers une narration égale qui ne raconte absolument rien. Le personnage de Moretti le dit très bien dans le film. Les gens qui s’intéressent à Berlusconi savent déjà tout ça ! L'analyse n'est même pas très personnelle. Juste attendue, serait-on tenté de dire. Bref, Moretti déploie son petit rouleau de macadam sans faire d'étincelles. Chronique politique très peu pertinente se terminant par un affreux symbolisme de "film dans le film qui devient le film" (le plan dans la voiture, avec l'incendie ! Petit cochon, Nanni !), blues existentiel nourri au soap, mais essayant de se faire passer pour du Woody Allen, chronique de l'Italie moderne (Oh ! La scène avec les lesbiennes ! Naughty, naughty Nanni !), petite vie de couple absolument minable et bien moins écrite que le moindre épisode de FRIENDS, etc. C’est de l'enfonçage de porte ouverte, sans aucune structure, sans aucun mouvement d'humeur, sans aucune idée personnelle. Le film ne doit son étiquette d'auteur que par sa nationalité italienne. Après un bon coup de chiffon sur les carreaux des lunettes, on constate nettement que c'est un petit mélo hollywoodien. Le personnage principal en forme de Papa du petit Juju (ici, ils sont deux), voilà le moteur du film. En fait, le pêché mortel de Moretti, c'est son refus complet de la structure, le refus ne serait-ce que d'un petit poil d'abstraction. Le film est écrit au fil de la plume et se construit en marche, petit à petit, sur le modèle le plus éculé des comédies mélos tristes, dans une linéarité qui tue tout. Voilà qui aurait déjà été bien ennuyeux si Moretti n'avait pas en plus rien à dire, sinon une vague leçon de classe, un vague cours d'instruction civique (niveau "Berlusconi, c'est mal").

On ne rie jamais, bien entendu. On ne saurait trop conseiller à Moretti de voir quelques petits metteurs en scène américains, en ce qui concerne la comédie : Harold Ramis par exemple, ou Frank Oz. Pour le contenu, la mise en scène et l'expression, il est vraiment temps qu'il balance son Rossellini (version "M6 l'après-midi encore !") à la poubelle et aille jeter un œil sur Joe Dante.
 
Conclusion : la comédie, c'est d'abord de la mise en scène et ensuite des dialogues. Pas l'inverse. Une film politique, c'est d'abord un point de vue (pas une leçon d'école), et donc encore de la mise en scène ! Et enfin, croyez-en mon expérience, les films à thèse, en général, sont tous épouvantables !
 
Moretti fait de la télé. Il serait peut-être temps de l'admettre, non ?
 
Calmement Vôtre,
 
Dr Devo.

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Dimanche 4 juin 2006

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(Photo : Les délibérations du Prix Tanaka 2006)


Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
 
These are the results of the Tanakian-Focalian Jury.
 
Pas un mot sur le Festival de Cannes sur Matière Focale. Comment cela est-il possible ? La raison en est très simple. Pendant qu’au dehors, la furie gronde, dans les coulisses de Matière Focale, ça bossait, ça dépouillait, ça analysait à tout va. Et je suis très heureux de rendre aujourd’hui public le Palmarès Tanaka du Festival de Cannes 2006 !
J’ai regardé comme vous ce dégoûtant moment qu’est la remise du Palmarès du Festival de Cannes. Il est bon de temps en temps de se plonger dans le bac à porcinets et de se maculer de boue, tel un candidat stratège de son corps à Koh-Lanta (voir photo ici), ne serait-ce que pour mesurer la distance qui Nous sépare d’Eux, et également pour jauger l’état de putréfaction du monde cinématographique, une fois que l’on sort, en toute modestie, du havre focalien.

Première remarque, je constate que Wong Kar-Wai, le président de ce jury 2006 (bien pâle d’ailleurs, c’est assez rare) a longuement introduit son palmarès par un discours de presque une minute. Dès lors, au vu du propos, on savait bien évidemment que les carottes étaient cuites et recuites, et on savait déjà, avant toute chose décernée, que cette année encore, la seule et unique tradition cannoise allait être respectée : on allait peu parler de cinéma ! Alors que le gars Wong était au milieu de sa phrase, je me retournais vers Madame en prenant un Curly et déclarait : "La messe est dite". Alea jacta est, et pourtant ça n’a pas encore commencé ! Bref, pendant que Kar-Wai donnait dans le "palmarès solidaire, les films généreux et humanistes", les vrais cinéphiles préparaient déjà la corde et l’envoyaient tournoyer autour de la grosse poutre apparente de leur chaumière, se préparant au geste fatal. Le palmarès officiel de Cannes 2006 serait encore une fois politique. Je l’ai dit à 19h35, ce dimanche-là. Et la demi-heure qui a suivi a largement confirmé mon petit don de Nostradamus.

La semaine qui suivit fut consacrée, pour le petit monde du cinéma, à commencer à lyncher à boulets rouges ses anciennes idoles, mouvement déjà amorcé pendant le Festival vis-à-vis de Sofia Coppola, dont j’entendais sans cesse, dans la rue, au travail et sur Internet qu’elle n’était qu’une conne voleuse de poules. Même en ayant publié un article défavorable à sa MARIE-ANTOINETTE, je ne comprenais qu’à moitié. Pourquoi vouloir mettre au pilori Sofia Coppola, même si elle pue un peu, qu'elle est malpolie avec ses petits tics et qu’elle sent la bière et la cigarette (tel le fameux ours), cette "petite conne", comme aurait dit avec amour Gainsbourg, pourquoi s’acharner à lui mettre la tête sous l’eau en criant vengeance, alors que, par exemple, personne ne trouvait rien à redire au film LE CAÏMAN, dernier film scandaleux de Moretti (sur lequel je reviens tout bientôt) ? Pourquoi le goudron et les plumes ? La raison en est simple : on adore brûler ce qu’on a encensé à vitesse grand V. Et Coppola, la pauvre, paye sa popularité rapide et culte ! Notons cependant, avec les possesseurs de cartes Pathugmont, que la dame a quand même essayé de faire du cinéma, qu’elle en a fait, alors que l’autre… On verra ça plus tard.
Mon ami Bernard RAPP a une très belle expression, qui est à la fois la plus vulgosse et la plus superbe de la langue française pour décrire ce mouvement de foule : "les mal-baisés du lendemain". Et les MBDL étaient nombreux au lendemain du palmarès de Wong Kar-Wai, réalisateur dont tous nous font le portrait hagiographique de Saint-Sauveur de Notre-Dame-Du-Cinéma, le nec plus chicosse du plus beau cinéma (ceci dit, même si je suis pas fan, Kar-Wai est un artiste, je pense, respectable et qui, au moins, fait du cinéma lui aussi), ils étaient nombreux, dis-je, les MBDL ! Notre ami Zohillof l’a superbement démontré dans cet article sublissime (mais le gars est très forme et attaque au scalpel en ce moment), il a mis le doigt dessus, l’animal : Wong Kar-Wai s’est fait traiter de juif ! Maréchal, ton esprit n’est pas mort ! (Je plaisante complètement et pas du tout !).
Dans un grand esprit réconciliateur, votre Serviteur règlera les comptes et poursuivra la geste zohilloffienne, et les coupables seront châtiés avec sévérité et tendresse, les bisous vont piquer, et le goudron est en train de chauffer, mais aujourd’hui, jour où l’on publie le présent article, c’est jour de fête, et donc, on verra ça demain…
Fin de l’introduction.
 
Alors, certains d’entre vous se demandent ce qu’est ce Palmarès Tanaka ? J’avais présenté la chose dans un superbe article il y a quelques jours, et vous me permettrez de citer ce pertinent auteur qu’est moi-même, car je disais en substance : "Qu'est-ce que le Palmarès Tanaka ? C'est assez simple. Il se base d'abord sur un constat. Chaque année, au Festival de Cannes, un nombre impressionnant de films est sélectionné en compétition officielle, et un certain nombre de films hors-compétition. Nous avions constaté, Bernard RAPP, le Marquis et moi-même, chaque année, à l'annonce des résultats officiels, quand les prix et la Palme d'Or sont décernés, l'incroyable conservatisme, et souvent l'absolue médiocrité du palmarès. Des auteurs cotés mais faisant des films médiocres sont bien souvent récompensés, des films qui ne marqueront rien ni personne (et pour cause !), et encore plus, des films qui ne doivent leur prix qu'à des circonstances d'ordre politique (du style, "donnons à cette irakienne un prix pour protester contre les USA !"), c'est-à-dire des films primés pour des raisons tout sauf artistiques.
Voici les règles du Palmarès Tanaka. Il s'agit d'établir un palmarès alternatif. Notre palmarès Tanaka doit prouver que si les jurés faisaient bien leur boulot, et si leurs goûts n'étaient pas aussi conservateurs ou mus par des intérêts qui n'ont rien à voir avec l'art, nous verrions de bien meilleurs films en salles.
Le palmarès Tanaka de l'année dernière a prouvé une fois de plus que nous avions fait les meilleurs choix ! Car oui, une fois les prix cannois officiels établis, et une fois décernés nos Prix Tanaka, nous allons en salles. Et nous allons voir tous les films de la sélection pendant l'année qui suit (enfin, ceux qui sortent en salles, car un grand nombre d’entre eux, comme THE MOAB STORY de Greenaway, absolu chef-d'œuvre, ou TAURUS de Sokourov, n'ont même pas droit à une sortie française, ne serait-ce qu’à trois copies pour toute la France ! Là aussi, c'est un scandale qui confère au Prix Tanaka toute sa légitimité). Nous allons donc voir tous les films, et on est bien obligé de le dire : chaque année, notre palmarès est carrément meilleur que le palmarès officiel ! Ce qui est aussi scandaleux, car nous votons sans avoir vu les films, et d'une, et avant que le Festival ne commence !"
C’est simple, c’est clair, c’est beau. Et j’ai donc demandé à une sélection de connaissances et d’amis triés sur le volet de voter, de faire leur palmarès de Cannes. Ils ont eu une période assez longue pour voter : à partir du moment de l’annonce des films sélectionnés jusqu’au début du festival. Oui, oui, ils ont voté sans avoir vu les films, et surtout avant que les critiques pros ne viennent polluer le débat, ce qui améliore grandement la pertinence de nos palmarès chaque année !
 
Voici les règles, telles que j’en décrivais le principe du bel article :
« Voici comment je fais jouer mes amis (car on est invité à participer). Il y a deux façons de gagner, et donc deux gagnants chaque année. La première tactique est de faire le palmarès de son cœur (Prix Tanaka). On vote pour les projets et les gens qui nous semblent intéressants. La deuxième façon de jouer est des plus vicieuses, puisqu'il s'agit de prévoir le Palmarès Officiel du festival de Cannes, c'est-à-dire de deviner qui va recevoir des prix (Prix Toscan) ! Ludique, non ?
En général, les heureux participants à mon jeu utilisent une troisième technique. Non seulement ils font un palmarès du cœur, mais ils glissent ça et là quelques prévisions du Palmarès Officiel de Cannes !
À l'issue des votes, je fais un décompte pour chacun des prix. Pour chaque prix, je vois le film ou les acteurs qui ont reçu le plus de suffrages. Et le résultat, c'est le Palmarès Tanaka. Un palmarès complètement focalien et en général très beau.
Les Tanakiens (les gens qui ont participé au jeu) peuvent gagner un prix ! Je m'explique. Celui qui a donné le palmarès le plus proche du Palmarès Tanaka gagne un DVD. Il est alors lauréat du Prix Tanaka. Celui qui a donné le palmarès le plus proche de celui du Festival de Cannes (donc le plus proche du palmarès du jury présidé cette année par Wong Kar-Waï) gagne aussi un DVD, choisi par mes soins. Ce dernier prix s'appelle le Prix Toscan !
Un élément important : mes joueurs doivent voter à partir d'aujourd'hui, jour de publication des films en compétition, jusqu'au premier jour du festival (le jour d'ouverture, où en général est présenté un film hors-compétition, DA VINCI CODE cette année). De ce fait, les Tanakiens votent sans avoir été influencés par la presse et la rumeur, en totale indépendance et mauvaise / bonne foi !
Un jeu très dévolutionniste, qui permet de démontrer l'incroyable manque de jugeote des professionnels de la profession, puisque nous, amateurs éclairés, avons chaque année un meilleur Palmarès qu’eux, et de très loin. »
 
 
Et voici les résultats de ce fabuleux concours.
 
Cette année, 20 personnes (et moi) ont répondu à mon invitation et ont voté. Ces gens viennent d’horizons très différents. Il y a là des gens qui aiment bien le cinéma, d’autres qui sont des cinéphiles maniaques, des gentils, des hargneux, etc. Ils viennent de milieux professionnels très divers : ingénieur, prof, enseignant spécialisé, romancier, chômeur, étudiant, réalisateurs, techniciens d’effets spéciaux, ufologue (véridique), cadres, employés du tertiaire, lycéen, etc. Certains sont des proches dans la vraie vie, d’autres sont appréciés par correspondance. Certains ont des avis radicalement opposés aux miens, d’autres pas… Ils ont tous de l’esprit. Et s’ils ont été sélectionnés, c’est qu’ils ont de l’humour  et de la jugeote !  Je les remercie vraiment de leur participation, notamment à tous ceux qui ont commenté leur palmarès, parfois par des textes très longs qui ont dû leur demander des heures (voir plus bas).
Je remercie ici publiquement les participants qui ont rendu ce magnifique palmarès possible (dans l’ordre des réponses reçues, du plus rapides au moins rapide), à savoir : JCS47 (musicien, compositeur écrivain et réalisateur de choses sublimissimes, le Van Gogh des années 80 et du XXIème siècle), Bernard RAPP (éminence grise de ce site, bien connu des Focaliens), Béa (notre agent dans le monde de la distribution culturelle !), sa sérénissime altesse le Sultan Rahi (concepteur du blog le plus original et le plus passionnant de l’Univers, et je pèse mes mots, allez voir ici), Tchoulkarine (ambassadeur focalien, souvent dans les parages, grande plume et élite de la France), ViH (réalisateur sublimissime en exil), Dr Orloff (encore un habitué et concepteur du site qui porte son nom), Maydrick (homme charmant et blogmeistre d’un site tout à fait fréquentable, que je remercie pour l’incroyable longueur de son texte accompagnant le palmarès, texte drôle et d’une bonne mauvaise fois sublime et tanakienne au possible), Isaac Allendo (focalien de tous les âges, lecteur et commentateur d’une pertinence non égalée, ne loupez aucun de ses commentaires), Mr Plonévez (focalien de longue date et agent focalien dans le Movie-business), Le Marquis (le second patron de ce site, la plume comme un scalpel, l’esprit comme un rayon laser, et dont vous adorez les articles), Uso Dorsavi (écrivain, réalisateur et polémiste), Isa Pingouin (spécialiste des Pingouins), Poison Radieux (spécialiste des poissons), l’ineffable Rub (focalien précis et oulipien rigoureux, la crème focalienne) Mr Cre (célébrité blogosphérique dont on peut apprécier le beau site ici), Tournevis (l’Homme de l’Intérieur, et collaborateur de ce site dont on attend avec impatience le prochain article), Mr Mort (qui écrit aussi ici, et blogmeistre superbe du défunt site Cinémort), Madame Devo (esprit brillant des Hautes Sphères, troisième œil de ce site).

Ils ont tous voté. Chacun à leur façon. Ils n’avaient le droit qu’à un bulletin de vote. Et ils pouvaient gagner de deux façons. Soit en essayant de deviner le palmarès officiel de Wong Kar-Wai, soit en votant selon leur cœur. Mesdames et messieurs, voici le palmarès Tanaka du Festival de Cannes 2006 ! Je vous préviens, ça ne rigole pas, ça n’est pas triste, c’est du bisou mais du barbu…
 
Prix du Jury : LE LABYRINTHE DE PAN de Guillermo Del Toro.
Prix d’Interprétation Féminine (tout à fait surprenant, mais complètement respectable) : Sarah Michelle Gellar pour le film SOUTHLAND TALES de Richard Kelly.
Prix d’interprétation Masculine : Jason Schwartzman pour MARIE-ANTOINETTE.
Prix de la Mise en Scène : FLANDRES de Bruno Dumont.
Prix du Scénario : SOUTHLAND TALES de Richard Kelly.
Prix de la Commission Supérieure Technique (ce prix a disparu depuis quelques années du palmarès officiel de Cannes, mais les techniciens (monteurs, ingénieurs du son, photographes) n’étant pas récompensés à Cannes, ce qui est un scandale complet, nous avons gardé ce prix de la CST) : MARIE-ANTOINETTE de Sofia Coppola.
Grand Prix : SOUTHLAND TALES de Richard Kelly.
Palme d’Or : FLANDRES de Bruno Dumont.
 
Le gagnant du Prix Tanaka est ViH, largement en tête et laminant ses concurrents. Le gagnant du Prix Toscan est Mr Cre, talonné de près par notre ami Tournevis. Mr Cre et Vih recevront sous peu un superbe film en DVD dans leur boîte aux lettres.
Au vu des pedigrees pratiques des uns et des autres, c’est un palmarès aussi intégriste que sublime ! Dumont est un mec immense. Kelly brille de mille feux ! Une fois encore, nous n’avons pas à rougir. Ce palmarès est résolument placé sous le prisme de la mise en scène, c'est-à-dire du CINEMA, "du cinéma, bordel !" serais-je tenté de dire, et non pas sous le signe du symbolisme politique honteux et complètement démodé. Parce qu’un festival et un palmarès, ça devrait être toujours ça : une histoire d’Art, et pas une histoire de sentiments humanisto-consensuels pour grands bourgeois voulant se donner bonne conscience. Sans petits fours, sans coco, nous avons remis, nous, jury Tanakien, l’Art à sa place ! Poésie über Alles !
 
Le reste de l’année sera consacré, bien sûr, à voir les films de la sélection cannoise. Pour juger sur pièces. Et c’est vraiment bizarre, car chaque année, invariablement, notre Palmarès Tanakien est d’une splendeur et d’une pertinence phénoménale. Vous pariez que cette année, c’est encore le cas ? Allez, allons voir LE CAÏMAN et VOLVER, et on verra bien…

Le cinéma, c’est ici que ça se passe.
 
Vive la Poésie ! Vive la France Focalienne !
 
Dr Devo.
 
[PS : On peut, et on doit, commenter dans les commentaires ! J’enverrai un courrier spécial à tous ceux qui ont participé cette année, où je détaillerai les fabuleux commentaires qui ont accompagné les votes ! Bisous !]
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Samedi 3 juin 2006

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