[Photo : "Je suis pour, ils sont contre", par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis,
d'après une photo extraite de la série FREAKS AND GEEKS.]
AVANT-PROPOS
J’apprends à l’instant avant de mettre cet article en ligne que Jean Rollin, halleluyah, vient de terminer son nouveau film, LA NUIT DES HORLOGES ! Rollin sera en compagnie de son fidèle ami l’ineffable et passionnant Jean-Pierre Bouyxou (spécialiste du cinéma underground, homme de culture, animateur de l’émission « Mauvais Genre » sur France Culture, et co-auteur d’un ouvrage passionnant que j’ai eu entre les mains cette semaine sur le mouvement hippie, publié chez 10/18) ainsi que de Stéphane Du Mesnildot que je ne connais pas mais qui est très certainement quelqu’un de très bonne compagnie, critique cinéma et auteur d’un ouvrage sur Jess Franco, le mercredi 4 juillet prochain au vidéoclub-librairie Hors-Circuit, 4 rue de Nemours dans le XIème à Paris (métros : Parmentier et Oberkampf). A 19 heures, Stéphane Du Mesnildot interviewera les deux autres, et causerie sublime et passionnante il y aura ! Merci à Hors-Circuit de m’avoir informé de ces bonnes nouvelles, que je m’empresse de vous relayer !

Dr Devo.
 

She came from Greece
She had a thirst for knowledge
She studied sculpture at St-Martin’s College
That’s where I caught her eye
She told me that her dad was loaded
I said : “then, in that case, I’ll have a rhum and coca-cola”

Pulp : "Common People"

Un(e) de vous a dû prononcer mon nom trois fois devant la glace ! Tel un Jean-Paul Belmondo, sans bichon et en pleine forme, me voilà, je déboule.

Alors décidément, voilà qui va réjouir les "puristes" (personnellement, c'est le titre que j'aurais choisi à la place des CHORISTES), car ce mercredi sort en salles PERSEPOLIS de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Champagne, petits fours, smoking même pas de chez Cardin, et applaudissements, et pour ceux qui étaient courageux, visionnage au Grand Palais, souvenez-vous, c'était à Cannes, pour défendre la France, Monsieur, La France !

Couverture médiatique énorme, couv' dans les beaux journaux, ventes des BDs originales à grand tirage (un secteur qui va aussi bien, c'est-à-dire mal, que le cinéma, et qui subit les mêmes contraintes économiques de concentration en matière de production et de distribution), artic's en veux-tu en voilà, c'était ce que notre beau pays avait de mieux à proposer. Et bien, on n'a pas été déçu du voyage.

C'est la mode, et c'est pas autrement, le cinéma se doit d'être "une fenêtre ouverte sur le monde", le reflet du monde comme il va. Premier point. Du coup, depuis deux ou trois ans, on se tape en salles un nombre fabuleux de films "à sujets de société contemporains", tels que le fasciste UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, ou encore les SYRIANA, un des boucs-émissaires à très juste titre de ce site, ou encore pire, c'est possible, THE CONSTANT GARDENER, sombre épisode de la série CONNAISSANCE DU MONDE (série de conférences idiovisuelles avec présentation en salle du réalisateur, pour personnes du troisième âge), justement combattu par le Doc Devo, consacré aux petits n'enfants qu'on empoisonne en Afrique pour tester des médicaments expérimentaux et vraiment dangereux ! [N'importe quoi, d'ailleurs, et très hollywoodien, donc complètement déconnecté de la réalité comme sujet : on ne les empoisonne pas pour tester les médicaments, mais par pur plaisir sadique, ce qui est très facile car même leurs parents ne savent pas lire, et donneraient un rein pour une écuelle d'eau ou pour voir un épisode de LOST...]
Cinéma, cinémaaaaa, art du réel, art de la préoccupation contemporaine, j'écris ton nom. Sur les murs, tel le poète. Nous si privilégiés, nous qui avons la chance de faire ce métier de l'Art, c'est bien normal qu'on s'intéresse un peu à nos amis les pauvres, tandis que, engoncés dans notre confort petit-bourgeois, avec nos tongs de soirée en peau de daim de Scandinavie, un verre de cognac hors d’âge à la main, un gros cigare cubain fabriqué par une grand-mère cubaine mourante à la main, au milieu du tapis marocain fabriqué par une jeune adolescente de 14 ans déjà aveugle, quand nous regardons DES RACINES ET DES AILES, quelquefois, nous avons un pincement au cœur ! Il faut parler des problèmes des gens, des fameux "common people", parler de la terre qui va mal, poursuivant ainsi le flambeau d'un autre grand poète, Bernard Minet (cf. NOUS ALLONS CHANGER TOUT ÇA). Le soir, pendant la pub, notre petit cœur aurait presque mal sinon... Et le lendemain, voilà qui arrange bien mon producteur ! Evoquer le réchauffement climatique ou la prostitution des vieillardes bigoudènes qui ne touchent pas assez de retraite, c'est du bon, coco ! Ça rapporte un max', on en parlera partout, c'est du tout cuit. C’est ainsi que, comme le théâtre, la radio ou la littérature, le cinéma se pourrit de l'intérieur, et avec le sourire, en empoissonnant ses propres œuvres de préoccupations humanitaires, sociales ou universalistes. C'est un peu comme si on jetait du mercure dans une source fraîche. Et finalement, le véritable exploit, de nos jours, c'est de réussir à trouver un film ou une pièce qui ne soit pas un "portrait contemporain de la contemporanéité du monde comme il va". [Bien entendu, la fiction pure, c'est mal, c'est pas décent, et c'est un domaine que seuls les salauds pratiquent ! Et qui de surcroît n'exprime RIEN DU TOUT du monde comme il va !]

Commençons par le positif. Oui, effectivement, en respectant dans les grandes lignes la charte graphique des albums BD, PERSEPOLIS trouve un style bien sage mais assez différent de la concurrence, et pour ainsi dire, et c’est aussi un versant assez inattendu du côté « leçon de chose » du film dont je parlerai plus bas, le film se permet même de reprendre en une parodie softcore l’histoire riche de l’animation iranienne. Bon. Petit noir et blanc comme il faut, personnages ressemblants sans énormément de personnalité distincte entre les différents protagonistes je trouve (bien loin de la variété des personnages de AMER BETON par exemple), doublage de stars et donc d’acteurs, etc.

Si l’originalité se trouve là, elle est vite contredite par la mise en scène, bien plus tranquille et largement handicapée par le scénario, là aussi on va y revenir comme dirait le Docteur D., qui finit par faire émerger non pas une narration bondissante, mais bien au contraire un collage de petites vignettes juxtaposées et se suivant sans vraiment de perspicacité, suite de petits sketchs (dans tous les sens du terme, comme diraient nos amis anglo-saxons) qui n’ont de fil conducteur que chronologique. Les saynètes se succèdent dans une effrayante linéarité et sans réelle conséquence. Voilà qui est déjà assez décevant, d’une part, et qui minore le peu de personnalité à laquelle aurait pu prétendre le film, mais qui est encore aggravé par le fait que chaque scène se termine très souvent par une chute, quelquefois gaguesque, avec une régularité métronomique là aussi complètement impersonnelle. Sur le plan graphique aussi, on assiste à des répétitions constantes. Enfin, le doublage assez attendu finalement, malgré la présence de Chiara Mastroianni que j’ai plutôt à la bonne, ne décolle jamais vraiment et n’offre quasiment aucun contrepoint en faisant qu’appuyer là encore le scénario pourtant sans réelles surprises. Sans surprises et gommant systématiquement ce qui aurait pu présenter un minimum d’intérêt, à savoir les paradoxes d’une période troublée (ex : le fait que le shah fasse quand même entrer le pays dans la modernité, chose dite mais qui ne se sent jamais, et qui est foudroyé par l’arrivée dans le film de son fils, grand échant de l’(H)histoire, les deux événements ne se nourrissant pas du tout curieusement), les ambiguïtés d’une vie de jeune fille (à quoi servent finalement les personnages jeunes de la période autrichienne puisqu’ils n’existent pas et qu’ils ne sont commentés que par la voix-off, et jamais par le dispositif de mise en scène ou la narration ?). Bref, tout ce qui aurait pu rendre personnelle cette odyssée ou aurait pu mettre à jour une réalité au singulier relief, quitte à mettre le doigt sur certaines contradictions, ce qui est toujours passionnant, est gommé ou éludé. PERSEPOLIS déçoit d’abord par cette narration, et par l’illustrationnisme ultra de sa mise en scène inféodée au texte et à la chronologie, ce que le procédé narratif de flash-back en guise de cache-sexe n’arrivera pas à cacher. Satrapi & Paronnaud signent là un film bougrement linéaire et d’un classicisme absolu.

Thank you Margaret, et à la prochaine fois ? Non, car ce n’est pas tout. Là où le film quitte le domaine de l’insignifiant pour rejoindre les toilettes non-dickiennes et donc sans chercher de l’or (ce que le film n’a jamais l’ambition de faire, c’est bien le problème), c’est dans le propos et la démarche, qui là sont vraiment insupportables, pas autant dans le fond que dans la forme proprement et banalement scandaleuse, une fois de plus.
Une fois de plus, une fois de plus, une fois de plus, une fois de plus, les enfants je vais vous enseigner l’Iran, ou le Lichtenstein, ou ce que je voudrai ! Il y avait bien une raison, finalement, à ce que le scénario soit si clair dans sa ligne, soit si simple, que la moindre ambiguïté soit passée au karcher ou alors évoquée en une phrase (du texte bien sûr, CQFD). PERSEPOLIS s’adresse aux gens communs, au peuple de France, aux ploucs, à vous et surtout à moi ! Et pour nous toucher, il faut simplifier, bien délimiter le terrain, et surtout présenter l’(H)histoire en version reader’s digest, en quelque chose de court et de mémorisable. Pour paraphraser Woody Allen qui, comme disait le poète, n’a pas dit que des conneries, j’ai vu PERSEPOLIS et ça parle de l’Iran ! Ni plus ni moins. Le Shah avait ses mauvais côtés (lesquels, d’ailleurs ?), mais il a modernisé le pays. Le fils du Shah, lui, l’a fait rentrer du côté obscur. Depuis, l’Iran c’est le gentil peuple martyrisé par le diktat religieux, c’est le voile, la guerre, les méchants barbus, l’exil. L’occident, c’est là que je suis, mais ce n’est pas mon pays. Et… Et ? ET RIEN ! Certes, les choses étaient complexes, mais moi, je ne vais vous expliquer ça dans mon film, ça va vous dépasser, c’est un peu too much pour vous, et puis c’est mauvais pour les entrées sans doute. Ce qui compte, c’est de savoir que beaucoup de gentils iraniens ont été très oppressés par pas mal de barbus, qu’il y avait des méchants et des gentils.

Ainsi, une fois de plus, moi, vous et tous les autres ploucs de la Terre sommes pris encore pour des élèves de troisième à qui il s’agit de faire bien apprendre la leçon qui, au final, se résume à une énième (di)vision hollywoodienne d’un sujet forcément à thèse, c'est-à-dire dans la plus pure ligne DOSSIERS DE L’ÉCRAN. Méchants, Gentils, sketches et saynètes, petits enfants opprimés (je ne supporterai jamais qu’on puisse mettre en avant la mort ou le martyre d’un enfant devant ceux d’un autre homme adulte ! Ce genre de hiérarchie, je l’ai déjà dit et je re-signe, est proprement insupportable et anti-humaniste), de l’émotion mélodramatique omniprésente et exploitée exactement de la même manière qu’une comédie (romantique ou pas) avec Richard Gere, du rire doux-amer convenu tel qu’on en trouve dans 93% des films art et essai (encore une fois une preuve d’originalité), absence de paradoxe et d’humour (sur le fond, c'est-à-dire en dehors du processus scénaristique !), et cet incroyable moralisme, cette vision correcte, ce « voilà ce qu’il faut retenir », asséné comme de juste sur un ton d’instituteur ou de catéchisme, c’est proprement insupportable.
PERSEPOLIS n’est pas le premier film à utiliser ce genre de facilité, certes, car c’est la grande mode comme je le disais. Derrière l’humanisme de façade (et ce n’est pas ça, justement, l’humanisme), se cache un mépris double. Double mépris, comme deux faces d’une même médaille et qui sont des deux côtés aussi scandaleux. D’une part, la simplification de l’(H)histoire réduite à une simple histoire conflictuelle hollywoodienne. C’est proprement dégueulasse envers le public ! Aux producteurs et réalisateurs de PERSEPOLIS, on a envie de dire qu’on ne lit pas forcément des journaux gratuits fournis par le PPA, qu’on n’est pas gavé aux journaux télévisés, qu’on lit des livres, parfois même d’Histoire, qu’on lit le MONDE DIPLOMATIQUE, qu’on a reçu une éducation correcte nous permettant de nous faire notre jugement avec une relative indépendance, et qu’un paradoxe pour nous, outre le fait que c’est là qu’on comprend le mieux comprendre une situation et qu’on a là une chance d’apercevoir une parcelle de la vérité (toujours multiple), est complètement assimilable par nos petits cerveaux. On a vu aussi les grands films humanistes et historiques de Ken Russell, par exemple (là je lèche les bottes du patron !) comme LES DIABLES ou encore le téléfilm DREYFUSS, où le réalisateur résume paradoxalement et clairement (ce n’est pas incompatible, contrairement à ce que les gens impliqués dans la conception de PERSEPOLIS semblent croire !) la division durable de tout le peuple français en un simple plan de cinq secondes, clair comme de l’eau de roche et, tenez-vous bien, très touchant et drôle (oui, parce que nous, le peuple, on est aussi ému par un beau raisonnement intellectuel , pas seulement par les livres d’images disneyiens). Bref, on a vécu, on a nos idées et, aussi surprenant que cela puisse paraître, nos capacités d’apprentissage sont intactes, et on a envie d’apprendre quelque chose, on sait ouvrir un livre ou aller se renseigner ! Nous ne sommes pas trisomiques, bon sang ! Ce mépris sous couvert d’humanisme (concept qui peut servir de tronçonneuse sous la gorge et de chantage émotionnel) est proprement insupportable, et montre un mépris souverain pour le public qui va faire vivre et gagner de l’argent à tous ces gens de cinéma ! Pour un cinéma qui vante la tolérance, je trouve ça complètement dégueulasse. [Je passe sur le plan où on voit le Suisse, animal chafouin s’il en est, faire des saluts nazis sous fond de tyrolienne !] NOUS AVONS UN CERVEAU.
 
L’autre face de la même médaille, et on ne peut pas avoir une face sans avoir l’autre bien entendu, c’est le mépris total pour le travail de la forme. Et là, c’est une remarque générale sur la cinémort, et pas seulement sur ce film ou le cinéma dit « engagé » ou « à thèse ». Répéter une forme artistique est aussi un scandale. C’est une gifle donnée à l’art, c’est une manœuvre manipulatrice, souvent sinon toujours destinée à renflouer les caisses des concepteurs de l’œuvre ! Quand on respecte l’Art, qu’on se dit artiste, la moindre des choses est au moins d’essayer, je dis bien « essayer », de créer une forme nouvelle, de pousser un peu plus loin les outils du support, de sortir du registre de l’anecdote (PERSEPOLIS n’est qu’anecdotes !) pour essayer, je dis bien « essayer » de faire une œuvre qui ait un intérêt esthétique. Le simple fait de reprendre des schémas narratifs ou de mise en scène éculés jusqu’à la moelle et qu’on nous ressort à chaque fois depuis des décennies et des décennies, est aussi une forme de mépris, très hautain, du public, une forme d’arrivisme. Le petit pathos de chaque artiste n’a aucune espèce d’importance, la petite histoire de tel ou tel réalisateur, on s’en balance. Nous, spectateurs, avons encore une fois un beau cerveau en parfait état de marche. La vie personnelle en tant que telle, et aussi déchirante qu’elle soit, de Marjane Satrapi, de moi-même, de Brian DePalma ou de Einstein n’a aucune espèce d’importance, et surtout ne vaut rien, en ce sens qu’elle ne vaut pas plus qu’une autre. Croire que l’expérience personnelle puisse servir de leçon est d’une invraisemblable prétention et dit bien plus sur l’artiste incriminé que le film lui-même. Il est paradoxal, justement, mais tout à fait logique, que plus un film est noyé sous les petites préoccupations personnelles de son concepteur, plus il est absolument impersonnel. Et peut-être, très sûrement même, que faire une œuvre impersonnelle est le plus grand péché que puisse commettre un « artiste ». Au-delà de la bêtise personnelle de ce dernier quand il emprunte des chemins anecdotique (et là, on pourrait, nous public, dire aux artistes : « Allez lire un peu, allez dans une librairie, achetez les livres de Dali, lisez de la philosophie (de l’art notamment), achetez le MONDE DIPLOMATIQUE ! », et après, posez vous la question de savoir si vous devez réaliser un film !), faire des films centrés sur sa petite personne et son microscopique parcours insignifiant est aussi une forme de crachage de mollard à la gueule du public. Cher artiste, et en toute amitié je te le dis, moi, public, j’ai payé ma place huit euros ! HUIT EUROS !!!!! La moindre des choses quand on est « humaniste », qu’on a un peu d’éthique, est bien de proposer une forme narrative et une forme esthétique originales ! C’est même une règle, pourtant enfantine, à laquelle aucun artiste ne devrait déroger. On devrait, en principe, avoir honte d’écrire encore et encore de telles évidences.

Patrice Chéreau, lorsqu’il fut président du jury du festival de Cannes, poussa une gueulante célèbre contre les films cyniques, opposés aux films humanistes, qui piétinaient tout et proposaient une vision « horrible » du monde qui nous entoure. Ces films-là, il fallait les dégager ! Il visait par là, évidemment, Lars Von Trier, Blier et consorts ! Nous, public, en avons pris note, de cette déclaration. Quand on voit comment vous, Satrapi, Chéreau et les autres faites des films « humanistes » qui enferment le monde et le public dans la plus honteuse des caricatures, et utilisent l’argument pour rafler la mise au prix d’un chantage à l’émotion (hollywoodienne) et à l’humanisme, je ne sais même plus comment vous pouvez vous regarder dans la glace. A force de construire un monde où tout le monde il est beau et gentil, vous instaurez une espèce de vérité officielle du cœur, une espèce de censure (éminemment sociale et politique puisque vous êtes souvent au pouvoir, maîtres des leviers du pouvoir artistique), un oukase sur les libertés artistiques d’expression, une interdiction pure et simple de certaines formes d’expression, l’interdiction pure et simple de dire et créer certaines choses. Et bien, personnellement, sachez messieurs dames que je n’échange pas mon Humanité et plus important ma Justesse et ma Morale contre deux barils de votre humanisme.

Vous voulez être heureux, nous voulons être justes. Vous nous crachez à la figure, et nous, nous nous contenterons de vous adresser par cet article notre bisou barbu, comme dirait le Docteur, bisou rempli d’amour.

Mr Mort.
 

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Mercredi 27 juin 2007

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[Photo : " Utter Destruction (as beauty)" par Bertrand,

webmeistre du site Multa Paucis d'après une photo du NOWHERE de Gregg Araki]

AVANT-PROPOS
Dans les kiosques en ce moment, vous trouverez le DVD de BLUE HOLOCAUST, film de Joe D'Amato dont le Marquis avait parlé ici. Et bien figurez-vous que l'accroche publicitaire est une phrase d'appréciation de la Cinémathèque Française, suivie, tenez-vous bien, d'une autre citation (un peu tronquée mais quand même) de l'article de Matière Focale sur le film. Des focaliens se sont aperçus de la chose en allant chez le marchand de journaux, nous n'étions pas du tout au courant. Vous imaginez que le Marquis et moi-même allons demain nous précipiter pour en acheter un exemplaire qu'on gardera tout deux sous cellophane ! C'est une belle surprise de la part de l'éditeur Néo Publishing (et les gars si vous voulez qu'on chronique vos DVD, faut nous les envoyer !) dont le sérieux, la passion et la cohérence, sinon le courage éditorial, ont toujours été salués ici, notamment à de nombreuses reprises par le Marquis. Ça fait extrêmement plaisir bien sûr, surtout que maintenant c'est officiel, notre concurrent direct, ce ne sont pas Téléramuche ou Les Cahiers ou Télé 7 Jours : c'est carrément la Cinémathèque. [Je serais à la place de Claude Berri le malfaisant, j'aurais peur !] Voilà qui nous a fait rire et exploser d'une joie toute juvénile. C'est aussi une belle surprise disais-je pour fêter le 600ème article du site, article que vous vous apprêtez à lire. Enfin, c'est l'occasion de vous remercier, chers focaliens réguliers ou occasionnels, de votre fidélité, car sans vous et votre acharnement à nous lire et quelquefois à faire vivre le débat dans les commentaires, Matière Focale n'aurait jamais eu un référencement aussi bon, et de fait n'aurait pas pu toucher une audience plus large. Que vous en soyez remerciés...
Dr Devo et Le Marquis.
 
 
Chères Bikeuses, Chers Minets,
 
On poursuit le tour des salles qui vont bien depuis une semaine ou dix jours, où l’on peut voir moult choses tout à fait réussies ou du moins intéressantes. Enfin, on parle un peu de cinéma. Avec ABANDONNÉE tout d'abord, dont je vous parlais l'autre matin, film sur lequel j'émets de grosses réserves, mais dont il est indéniable qu'il constitue une superbe prise de risque, et qu'il contient de vrais et fréquents morceaux de cinéma dedans. J'espère que j'aurai le temps de vous parler de BOXES de Jane Birkin, film tout à fait marginal et réussi, bien loin d'une quelconque fantaisie de star, malgré ses belles nuances outrées et empruntées, artificielles donc, et dont le surréalisme gentil mais général est tout à fait louable, Birkin devant être rangée sans aucun doute près de Carole Laure, autre showbizness-woman, dans cette catégorie de gens qui font des films beaux qui ne ressemblent à pas grand chose sinon à eux. Malgré mes efforts, mon entourage semble de ne pas vouloir franchir le pas et aller voir BOXES, car il fut éreinté, apparemment, par la critique ! Gens de peu de foi ! Dépêchez-vous, ceci dit, c'est sans doute la dernière semaine. Que dire d'autre pour vous tenter de faire l'expérience ? Disons que Birkin, même si elle fait quelque chose de moins abouti que son sublime frère Andrew, dont je ne cesserai jamais de vous chanter les louanges de l'extraordinaire CEMENT GARDEN (avec Charlotte dans son meilleur rôle) qu'on trouve, je le rappelle aussi, pour moins de cinq euros neufs dans les bacs, elle est plus proche, dis-je, de son frangin que du reste de la production. Plus proche d'une déconstruction à la Ruiz aussi. [En fait, Birkin est en dessous de Ruiz, et comparer les deux réalisateurs n'a pas de sens, tant les films sont différents, mais Birkin ne fait pas du cinéma art et essai, ni du cinéma qui ressemble à du cinéma tel que le public et la critique l'entendent (l'attendent), d'où le rejet sans doute.] Disons aussi qu'on peut y voir le sublimissime, le roi incontesté, l'acteur le plus formidable du monde (avec Jason Schwartzman), j'ai nommé John Hurt qui débarque dans la scène la plus sublime en plus... Vous voilà prévenus, mes piou-pious !

Chez Nous, en Amérique. L'action, complètement en adéquation avec les théories Er-Töchtükienne, se passe depuis 1987. [Comprendre que l'action se passe en 1987, mais qu'elle continue encore vingt ans après, malgré la fin abrupte du film d'ailleurs, qui est bien sûr un trompe-l'œil.] Quatre jeunes filles, quasiment "parfaites", amies et toutes issues du milieu de l'actorat, du mannequinat et du vedettariat radio [un des personnages de la première histoire du film, qui en compte deux, se retrouve (par une erreur calculée mais non-prévue) dans la seconde partie, mais Tarantino la mettra sur le banc de touche, ce qui est quand même une signature...] se retrouvent et prennent la voiture pour aller passer un week-end entre filles dans la maison du papa de l'une d'entre elles, maison divinement située, paraît-il, près d'un lac. Le soir, elles s'arrêtent dans un bar pas loin, après avoir beaucoup roulé, où elles ont leurs habitudes. La règle que les filles s'imposent est simple : on peut draguer, se faire draguer, se faire peloter et/ou peloter, on peut boire à foison, on doit même le faire, MAIS interdiction d'embarquer ou de se faire embarquer par un mec pour la nuit ! Le week-end à Crystal Lake doit être exclusivement féminin ! Les choses se compliquent lorsque Jungle Julia, l'animatrice radio sexy du groupe (jouée par Sydney Poitier) révèle à Butterfly (Vanessa Ferlito), la plus sexy des 4 sans doute, la plus canon en tout cas, qu'elle a annoncé à ses auditeurs que Miss Canon (appelons-la comme ça) offrira un lap-dance (danse très érotique, hot même) au premier auditeur qui la croisera et qui récitera un poème spécifique! Butterfly est outrée. Jungle Julia, et c'est l'information la plus importante du film, rassure son amie : si le gars n'est pas à son goût ou si elle n'a pas envie d'exécuter cette danse hyper-sexuée, elle pourra toujours dire au garçon qui récite le poème que, "non désolé", elle a déjà effectué la lap-dance dans un autre bar. "Au pire, dit Jungle Julia, tu auras gagné un verre gratis !".
Au comptoir du même bar, on retrouve Mike Le Cascadeur (Kurt Russell), mangeur gras mais sobre, et conducteur d'une voiture noire customisée arborant une tête de mort sur le capot, tête de mort qui ne laisse présager rien de bon. Mike observe le groupe de fille avec attention, tout en proposant à Rose McGowan, une cliente du bar (très bien, une des meilleures actrices du film, déjà vue dans le DOOM GENERATION de Gregg Araki où elle était déjà impeccable) qui cherche quelqu'un pour la voiturer en fin de soirée, afin de la ramener chez elle. Mike et Rose se mettent à discuter, tandis qu'en attendant une proposition de lapdance, les quatre héroïnes se font allègrement draguer par des jeunes mecs du coin. Le spectre de la lapdance, et donc de la Mort plane déjà, dans cette ambiance festive... Les choses dégénèrent lorsque le taulier du bar (Quentin Tarantino) propose aux filles un petit shooter cul-sec à base de Chartreuse...

C'est un peu long comme résumé, mais voilà qui vous laisse, pour ceux qui n'ont pas encore vu la chose, découvrir le film en toute innocence. Indispensable innocence. De plus, c'est la seule manière à peu près respectueuse, bien qu'un peu longue, de décrire l'histoire que raconte le film... Passons.

BOULEVARD DE LA MORT (assez joli titre français quand on connaît le sujet du film, poétique même) est l'occasion pour Tarantino de restaurer le genre "comédie sentimentale d'horreur", car c'est bien de cela qu'il s'agit. Je pense que tout a été plus ou moins dit sur les principes de mise en scène. Tout a été dit mais fort mal, et après l'énorme surprise provoquée par le décalage entre ce qu'on a dit (encore !) du film, surtout la critique mais pas seulement, et le film lui-même, il faut absolument rétablir quelques faits objectifs. Tourné en scope, BOULEVARD DE LA MORT rappelle en effet, comme on l'a dit donc, comme une espèce d'exercice de style formaliste consistant à reprendre les us et coutumes des films d'exploitation si chers à Tarantino : couleurs contrastées, grain apparent, direction artistique poussée et hétérogène mêlant l'année 1987 aux années 2000 (sacré indice quand même, sacrée confession même que le téléphone portable !), étalonnage semblant d'époque, etc. Ceci dit, Tarantino ne se contente pas de ça ou plutôt ne fait pas exactement ce que je viens de dire puisqu'il reproduit en quelque sorte le "vécu", et non pas le témoignage objectif, des projections de l'époque, en rajoutant rayures, scratches, fausses collures labo, images manquantes, titre modifié, sautes de son, décrochage de son, et même sautes d'images, et changement de bobines périlleux ! Pour la plupart des gens, c'est la visite au musée ! Tout le monde applaudit des deux mains ou, au contraire, reproche à Tarantino de donner uniquement dans l'exercice de style justement, dans "l'hommage" appuyé à l'exploitation, dans la nostalgie, sans que le film, disent-ils, n'ait ni propos ni consistance. Première constatation des observateurs et bien entendu, première erreur grossière, voire premier contresens. Deuxième erreur, après l'erreur de fond, celle de la forme. Grosso modo, on dit du film qu'il "n’arrête pas" de bidouiller ses petits effets ! Un vrai festival que détracteurs et défenseurs du film notent avec joie. Là aussi, et c'est plus grave encore, car c'est une erreur très grossière d'observation, c'est absolument faux ! Et non ! Le film n'utilisent pas ces effets "exploitation" jusqu'à plus soif ! C'est faux, totalement faux et je me demande ce qui se passe dans la tête des cinéphiles et des critiques. Bon, je suppose que toute la sphère internet est au courant de ce qui se passe dans le film. Ceci dit, je vais parler en langage codé pour ne rien dévoiler du tout. Dans ce que j'appellerai "la scène traumatique N°1", il n'y a non pas continuité du procédé exploitation, mais bien au contraire, tout le contraire même, une rupture ! Et une sacrée rupture. Après cette scène, et malgré que la chose soit signalée de manière formelle et extrêmement voyante par Tarantino qui ensuite intercale une scène en noir et blanc afin notamment de signaler le changement en début de deuxième partie (c'est quand même très voyant non, ces 3 minutes de noir et blanc dans un film totalement en couleurs ? Ils sont aveugles ou quoi ?), formant ainsi une ligne de démarcation formelle appuyée et compréhensible en principe par tous, le film change COMPLÈTEMENT sur le plan formel. Les accidents de projection disparaissent presque (quelques rayures par ci par là), et encore plus, la photo n'a plus rien à voir ! Après la scène traumatique N°1, c'est fini l'exploitationnisme ! Comment se fait-il que les gens ne l'aient pas vu ? Pourtant Tarantino, en plus du noir et blanc, a signalé la chose musicalement, en convoquant un très joli morceau dans cette dite scène qui n'a absolument plus rien à voir avec le reste de la B.O. de la première partie. Ainsi donc, tout ce qu'on vous a raconté sur BOULEVARD DE LA MORT est faux, et la rupture stylistique est absolument nette et même fondatrice. Je renvoie tout ce petit monde de mal-voyants à cette question : d'après vous, pourquoi Tarantino a-t-il utilisé une telle dichotomie de mise en scène ?


Loin d'être un hommage stérile, un jouet ("il s'est fait plaisir", entend-on dans la rue à propos du film, alors que rien ne justifie une telle assertion... En quoi se serait-il fait plus plaisir ici que dans JACKIE BROWN, qui utilisait lui aussi des éléments d'exploitation ?), le film de Tarantino, justement, est complètement autonome. BOULEVARD DE LA MORT est un film, comme les autres de Tarantino d'ailleurs, extrêmement structuré et formaliste, et là encore très éloigné du style parodique. Si le film contient de l'humour, il est bougrement sérieux, et de plus, il est d'une abstraction totale. Les gorges se gargarisent de voir que le Tarantino a volontairement choisi un sujet bidon de film d'horreur, a complètement et volontairement "niaisé", c'est-à-dire pourri son film de faux-raccords et de choses de mauvais goût afin de reproduire le cinéma de genre de ces années-là. Là encore, c'est faux. BOULEVARD DE LA MORT, ne serait-ce qu'à cause de son énorme deuxième partie (et deuxième histoire) est complètement un film d'auteur, c'est-à-dire ne ressemblant à rien. Il n'a pas d'équivalent, même dans l'exploitation, et ce que fait Tarantino du squelette de la bête est encore une fois totalement abstrait et inédit. BOULEVARD DE LA MORT n'est pas un film d'exploitation, et je pèse mes mots ni de près ni de loin. S'il rend hommage à quelque chose, et de manière très voyante, sans se cacher, c'est à Argento et à De Palma, cités tous deux. C'est tout. Et tout le reste, c'est autre chose, carrément autre chose.

Maintenant que les précautions ont été prises et les comptes réglés, entrons dans le vif du sujet. La première partie construit le schéma dis-narratif du film. Comme d'habitude chez le réalisateur, l'action et le dialogue partent dans des directions toujours opposées. S'il se passe quelque chose dans un sens, aussitôt une autre se déploie dans le vecteur opposé, neutralisant ainsi l'avancée, crispante, jubilatoire, c'est-à-dire totalement "slowburn" du récit. Si les effets dénoncent, c'est vrai, mais à quelques endroits seulement, et encore, rares, la maladresse de certains films de genre (je pense à ces collages labos dans la scène du bar qui tombe souvent sur des plans indigents ou des plans de coupe très maladroits), Tarantino décrit précisément ce qu'il est en train de faire, et ça n'a rien d'accessoire. Je pense notamment à ce plan quantique et formidable où la voiture de Russell disparaît dans une fin de bobine et de l'image, et non pas, contrairement aux apparence dans un virage (sublime !), ou dans la deuxième partie, dans la scène de voyeurisme photographique à ce vrai faux-raccord pour le coup (là aussi, personne n'en a parlé puisque tout le monde s'est planté sur cette seconde partie) où le taxi dépose dans le fond du plan toujours le même passager et dans un ordre toujours renouvelé. [Je note, que "comme par hasard", ces faux-raccords, très signifiants de la manière d'écrire et de mettre en scène de Tarantino, se font en loucedé à l'arrière plan de l'action, pendant les bœufs de critiques sont en train de regarder les filles passer sur le parking !]. Je vous laisse donc découvrir toutes ces petites malices très drôles, et souvent magnifiques, qui émaillent le film. C'est un message clair : le film n'est pas vraiment narratif, et ce n'est pas dans le sujet apparent, ou plutôt dans l'action apparente que ça se passe, mais juste à côté. La linéarité n'a aucun intérêt pour Tarantino. Ça il la garde pour les scènes d'action pure et encore... [Ce superbe projecteur rouge sur le pare-brise arrière qui passe deux fois dans la scène traumatique N°1, dont la superbe deuxième fois, alors que la voiture de Kurt Russell est déjà devant ! Bon sang ! Comment ne pas voir une chose pareille là aussi ? C'est très beau et ça répond au plan dont je parlais juste avant sur la voiture qui disparaît de l'image ! Montage, mise en scène et dis-narration... CQFD... Ceci dit, l'événement principal de cette séquence traumatique, c'est quand même l'allumage des feux, et là-aussi la linéarité est bafouée...]

Ce qui est sublime dans la mise en scène de Tarantino, c'est l'incroyable tension d'une part, l'attention, le jeu avec le spectateur (notamment dans la gestion de la figuration, ici complètement exceptionnelle et très importante, primordiale même), et le rythme. Comme d'habitude chez Tarantino, c'est le mouvement robbe-grilletien d'opposition des forces d'actions (dans lesquelles j'inclus les scènes de dialogues) qui structure le film. Ainsi quand une action semble aller vers l'ouest, suit presque immédiatement un mouvement vers l'est. Du coup, si la narration avance un petit peu, le spectateur est pris dans l'étau de cette contradiction, dans le status quo fallacieux de ces vecteurs contraires qui s'opposent et finissent par déboucher sur un accident, quel qu'il soit. On devrait aller vite, mais c'est quasiment du surplace. Le dialogue, le bavardage tiennent donc lieu de vecteurs d'action à part entière (c'est pour ça que les scènes de bavardage sont extrêmement découpées et mises en scènes avec une énergie équivalente aux scènes d'action classiques). De cet étrange modus operandi (ouiiiiiiii !) naît une tension fabuleuse qui me faisait utiliser plus haut avec raison, l'expression anglo-saxonne de "slowburn". [D'ailleurs, si le film joue ostensiblement sur les clichés qui concernent le "charme" et le sexuel, et d'ailleurs Tarantino sur ce point n'y va pas avec le dos du tractopelle (cf. la danse, mais aussi le plan sur Vanessa Ferlito devant le juke-box, en plan rapproché sur son short ultra-court et vulgaire à souhait), le film est plus viscéralement sexy, parce qu'on ne sait absolument pas ce qui peut se passer ou quelles nuances vont se dégager la seconde d'après. Les gens ou les situations sexy, vous remarquerez ça dans la vie courante tout simplement, sont ceux dont on ne peut absolument pas prédire la réaction... En ce sens, c'est la narration et la mise en scène du film qui sont troublantes, et non pas les héroïnes, surtout celles de la première partie qui elles sont simplement et ouvertement situées dans une approche vulgaire (au sens propre), et très attendue de la séduction.]
Des moments de tensions presque immobiles qui provoquent des accidents terribles (et pas seulement des accidents de voiture ; par exemple la façon dont Russell, beau et séducteur reprend la main et l'ascendant dans la scène sous le porche à l'extérieur du bar, scène dite du "petit livre rouge"). Tarantino a un talent fabuleux lorsqu'il s'agit de gérer non seulement la narration, mais plus encore le rythme global du film. Il retient, attend, se fait désirer, puis annonce qu'il va bouger (cf. le fameux projecteur rouge dans la scène traumatique N°1, ou le cadrage sur la jambe de la fille qui dépasse par la vitre de la voiture), puis temporise, avant de lâcher tout (comme on tend un élastique), de lâcher les chiens avec une violence viscérale, juste et phénoménale que peu de réalisateurs peuvent se targuer de déployer avec autant de force. Tarantino, et encore plus BOULEVARD DE LA MORT, c'est ça, la tension rythmique qui dévoile tout, y compris les sentiments, et qui provoque l'impression de danger comme jamais. En cela, le film est, malgré son dispositif et à cause de lui, une œuvre terrifiante de suspense, et au final, d'horreur. Un plaisir et une intelligence basiques (qui jouent avec des sentiments et des sensations de base profondes) mais dont le déploiement est magistral. D'abord ça ! Grâce à ça, on peut alors ressentir avec une extrême sensibilité, et un grand éventail de nuances diverses, les enjeux qui se cachent à peine derrière cette narration et cette mise en scène. [C'est parce que le film est aussi "sensuel" (ici pris dans le sens global de la mise en scène, pas forcément dans le sens sexuel), qu'il peut donner avec autant de force le sentiment de mettre "le doigt dessus", sans qu'on sache vraiment de quoi parle le film d'ailleurs (tout cela est très mystérieux, le film ne raconte pas vraiment une histoire de psychopathe en voiture), et c'est pour ça que le film est aussi une réflexion intellectuelle étrange. Là aussi, Tarantino fait sien l'adage focalien : la partie la plus sexy du corps, c'est le cerveau ! (Et pas uniquement l'intellect, le cerveau dans ce qu'il a de sensoriel et de sensuel...)
 
BOULEVARD DE LA MORT est, je le disais pour appâter le chaland en début d'article, un film sentimental d'horreur (à ne pas confondre avec le film d'horreurs sentimentales type PRETTY WOMAN, GARDEN STATE ou LOVE ET SES PETITES COMPLICATIONS). Car sous le capot métallique à tête de mort, le film de Tarantino parle du Marché de la Viande, expression inventée par le fidèle Bernard RAPP et théorie consistant à voir la séduction et les mouvements entre célibataires (ou ceux potentiellement délogeables de leurs relations sentimentales actuelles !) comme un système de cotation semblable au cours de la bourse, un CAC40 de l'apparence, sans doute avec son second marché, où le physique (qui peut être apprécié subjectivement d'ailleurs, ça n'empêche pas) est donc LA valeur de cotation. Par extension (du domaine de la lutte), le Marché de la Viande est aussi le lieu, coordonné par ce principe incompressible même si il existe des mécanismes sous-jacents plus complexes, de la séduction, de l'approche du sexe désiré, et aussi du sentiment s'il y a lieu.
BOULEVARD DE LA MORT, malgré ce que m'ont dit certains amis avec sincérité, n'est de ce point de vue et si l'expression a un sens, pas du tout un film sur les femmes, mais un film d'homme. Il s'agit du conte cruel de l'approche des femmes (ou du sexe opposé tout bêtement). Ce sont celles-ci et même les plus parfaites d'entre elles qui mènent le jeu, font et défont les règles, imposent ou pas leurs modus operandi, et finalement disposent. Et le Marché de la Viande régule le tout. Cette comédie sentimentale d'horreur met le doigt avec justesse sur la difficulté hallucinante qui est celle de la personne qui tentera de les aborder (chose déjà à peine faisable, comme Rose McGowan le souligne : "Si tu es célèbre tu pourras l'aborder, et même c'est elle qui viendra vers toi"), et encore plus d'établir un contact assez sincère, et assez directe avec elles. Il ne faut pas voir de tentation machiste, loin de là. C’est juste que le marché est organisé comme ça, comme l'on bien compris les trois types qui essaient d'emballer nos héroïnes dans le bar et qui se plient volontiers aux règles du jeu. Avoir une conversation directe et franche, même dans le cadre d'un jeu de flirt ou de séduction est chose très délicate, voire presque infaisable. Russell y parvient, en la jouant en retrait, et en s'imposant finalement au terme d'une conversation incroyablement stratégique et structurée même s'il semble sincère. C’est la fameuse scène devant le bar, dite du petit livre rouge. En attaquant là où il faut ("Tu serais pas célèbre ou quelque chose comme ça", lance-t-il à Jungle Julia), il gagne son ticket d'entrée dans la conversation, puis peut mener un temps la danse. Prise au dépourvue, Vanessa Ferlito doit écouter ce que le Russell a à dire, et de fait, puisque Russell est habile et séduisant (son défaut étant qu'il est né trop tôt, qu'il est trop âgé, et que son corps n'est pas celui d'un homme de 25 ans, ce qui est rédhibitoire sur le marché de la viande ; se souvenir là de la scène où McGowan, qui pourtant est la seule à avoir fait preuve d'un peu de franchise et d'humour avec Russell annonce à ses copines qu'elle ne coucherait jamais avec lui ! "I Heard that !"), la voilà à deux doigts de craquer. La scène de danse qui suivra sera l'occasion pour elle de reprendre les chose en main. C’est de l'allumage cruel, humiliant, une parodie de séduction. Ces jeunes filles là se moquent de Russell, font mine l'écouter et en fait se foutent de sa gueule. Ici, c'est le cow-boy Russell, personnage (anti-)héroïque quand même qui en fait les frais. Les garçons du second marché n'ont eux même pas le droit d'entrer dans le bar et n'existent pas dans le film ! [A part Tarantino lui-même, peut-être...] Russell s'avance pour eux.
Tarantino pendant toute cette scène du bar, en profite pour placer d'autres corps dans le champ, corps qu'il cadre et observe plus que l'action proprement dite et ses 4 bimbos "sublimes". Il s'agit de la serveuse qui se ballade dans le fond de beaucoup de plans, pas moche du tout, mais qui est une "tronche", plus atypique. Elle tient la bouteille à gauche du champ dans la scène des shooters, et c'est elle qui allume merveilleusement, grâce à un point de montage superbe et qui met quelques photogrammes de trop à venir, les lumières du parking (lumières qui, extrême élégance, sont déjà allumées quand on passe au plan sur le parking, ce qui fait très peur, car justement la voiture est déjà éclairée et ne surgit pas du noir comme l'aurait fait n'importe quel réalisateur ; là aussi la voiture de Russell apparaît sur un scotch, presque issue du néant !). On note aussi les copines du taulier (joué par Tarantino lui-même), petites geeks elles-aussi à tronche, elles aussi écartées du Grand Jeu, elles aussi confinées à la figuration. Tarantino leur rend hommage en les plaçant aux endroits stratégiques du plan, non sans humour et avec un grand sens du non-sens. Ce sont elles qu'ils semblent filmer. [Je note que Tarantino, enfin son personnage, semble sortir avec la petite smart à lunettes...] Devant la luxuriance du peuple du premier plan (les héroïnes, aux corps "parfaits"), Tarantino s'intéresse au peuple du Marché d'En-Bas de manière assez touchante et surtout très drôle. Car ce soin maniaque porté au second plan devient un facteur de déportation de l'attention pour le regard attentif, un détournement malicieux et ludique. 
En ce qui concerne la séduction des bimbos héroïnes, les dés et le jeu semblent pipés. L'attitude cool ? Ça ne marche pas ! La servilité et l'amabilité ? Ça ne marche pas. [Notez comme l'attitude rampante féminise le prétendant au pelotage de Vanessa Ferlito !]. La conversation, la tchatche ? Elles se jouent selon les règles imposées par ces Mannequines parfaites, règles factices puisqu'elles peuvent être contournées comme bon leur semble, au gré d'un amusement qui ne se partage qu'entre copines. Infantilisés, traités avec violence (souvent verbalement, comme le passage ou la petite blonde reprend le type sur son nom ! Il y avait quand même moyen d'être aussi ferme mais avec plus d'humour et de calme), les hommes n'ont aucune chance et ne sont qu'un accessoire au même titre que la voiture, la maison sur le lac, un paquet de cigarettes ou le dernier numéro de Vogue. Heureusement, le spectateur plouc lambda que je suis et que vous êtes aussi sans doute, inféodés naturellement, et c'est bien normal, au Second Marché (qu'on pourrait qualifier "d'exploitation" pour le coup !) ne trouvera de tendresse que hors-narration justement, dans la mise en scène de ces jeunes filles figurantes que Tarantino place avec un soin maniaque dans le plan. A travers ce regard attentif placé sur elles, c'est une possibilité autre, des physiques autres qui sont rappelés en loucedé dans le film. Deux avantages à cela : le premier est de dire que la violence des bimbos dans le film a lieu aussi (dans la vie réelle bien sûr, et pas dans le film) chez les acteurs du second marché qui fonctionne, au final, comme le premier. Deuxio, voilà qui permet de préciser que d'autres corps, et donc sans doute d'autres rapports sont possibles, pas uniquement basés sur le rapport de force, mais sur le partage de ce que Tarantino place comme valeur sacrée : la conversation, le bavardage, et osons le mot, le Verbe. Les deux ou trois endroits où une conversation franche apparaît dans le film, ça et là, sont d'une grande tendresse (drague de McGowan, scène du livre rouge, scène sur la filmographie de Russell le cascadeur, etc..), tendresse quand même marquée par leur caractère de fragilité, par leur aspect provisoire comme le passage d'une comète ou d'une étoile filante. Ce n'est qu'un instant, une fulgurance à saisir.
Comme on ne peut pas baser les rapports humains uniquement sur des jeux de pouvoirs, surtout déséquilibrés par le marché social du sentiment, la violence finit par ressurgir, à la fois complètement effrayante, violentissime, et aussi cathartique, purifiante presque (quoique qu'infiniment triste, comme perdue d'avance), et ce, tenez-vous bien, dans les deux camps. [La violence fait jouir et met en extase Russell autant que les héroïnes de la seconde histoire.]

Dans le temps du process (c'est chic !), la mise en scène fait figure de Verbe. Pouvoir raconter cette histoire, c'est aussi ré-instaurer un lieu de conversation entre le réalisateur et son spectateur. Si la seconde séquence traumatique est si hallucinante, c'est qu'elle est extrêmement découpée et même écrite, avec sa narration son évolution et ces incroyables dialogues (oui, les dialogues de la poursuite finale sont sublimes, quoique simples). Le film ne s'arrête pas pour laisser passer la scène d'action. La scène d'action est une histoire, ou plutôt un morceau d’histoire, à part entière. C’est parce que la dramaturgie ne s’arrête pas, même dans ces scènes là, que le film est d’un suspense délicieux et insoutenable. C’est dans ces scènes que sont mêlées de manière la plus fusionnelle le sentiment et le sensuel (ou la sensation).
Tarantino ajoute aussi des petits plans abstraits, ici et là (juke-box incessant, pluie divine filmée à une vitesse étrange, etc.), plans d’abord de transition, puis s’agrégeant de manière inattendue, venant perturber la narration, ou plutôt l’expédier dans des territoires moins définissables encore. Car même derrière la couche sentimentale, de quoi parle le film, où veut-il en venir ? Rien n’est certain. Ce n’est pas un psychopathe en voiture, ce n’est pas totalement non plus le marché de la viande, c’est peut-être une vision respectueuse mais cubiste et brouillée du réel, un ensemble fulgurant échappant un peu à tous. Tarantino est aussi, comme tous les grands cinéastes, un réalisateur basant son cinéma sur la "trouée poétique", sur une transcendance étrange, pas loin d‘être familière. Le mystère est présent en tout cas.

Un petit mot sur le casting avant de partir. Russell est sublime, et trouve là, encore, un très grand rôle qu’il sert avec une précision étonnante. Chez les filles, on soulignera le travail de Rose McGowan, de Zoe Bell, absolument renversante et auquel le film doit sûrement beaucoup, et enfin sur sa copine conductrice dont je ne connais pas le nom et qui insuffle aussi à l’ensemble beaucoup d’énergie et de précision.

Voilà qui clôt fort bien un réjouissant 600ème article de ce site.

Fidèlement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Dimanche 17 juin 2007

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[Photo: "My Potential Mental Illness for your Bad Teeth"

par Bertrand, weibmestre du site Multa Paucis d'après un clip du groupe Devo]

 

 

Chers Focaliens,

Je profite de quelques jours de repos dans les terres marquisiennes de mon enfance pour reprendre la plume, je l'espère avec vigueur, et rattraper le temps perdu. Malheureusement, le premier jour de détente fut aussi le premier jour de maladie, mon nez s'étant transformé en groin et en rivière, ma gorge s’étant nappée de papier kraft, et c'est dans la souffrance absolue et avec le nez qui coule que je rédige, dans un esprit un peu trop fiévreux cette note qui, j'espère, sera quand même lisible !
 
Bon, on va le dire tout de go : c'est le moment d'aller au cinéma, sans aucun doute, car contrairement aux apparences, il y a pas mal de choses tout à fait visibles à voir dans le moment !

Des collègues, fans de Nacho Cerda qui n'avait pourtant pas encore signé de longs-métrages, avaient insisté pour que je vois ses courts, chose que j'ai faite avec plaisir, mais dont je ressortais avec bien moins d'enthousiasme qu'eux. Dans GENESIS, parcours croisé d'un sculpteur en deuil avec la statue représentant sa femme décédée, je trouvais un travail appliqué, c'est-à-dire un film richement doté, avec des effets spéciaux tout à fait réussis, un lumière soignée et un son très correct. C'était un court-métrage qui avait raflé des prix partout (une quinzaine ou une vingtaine) et qui était, comme par hasard, très richement doté. Côté plaisir cinématographique, je n'en tirais rien par contre. Le film ne développait et n'illustrait qu'une seule idée, sans aucune fantaisie, et le résultat final, propre certes mais sans expression, donnait au mieux l'impression d'un film scolaire et au pire celle d'une carte de visite, cette dernière impression étant plus forte à en croire l'utilisation de petits effets ça et là absolument frimeurs et déjà vus mille fois. Bref, c'était du court-métrage de story-board, sans grand intérêt, et même dans une certaine mesure du cinéma de taxidermiste. Aucune personnalité, même effacée ne semblait émerger. Bien.

ABANDONNÉE raconte l'histoire d'une femme de 45/50 ans, une américaine qui débarque en Russie de manière inopinée. Enfant jadis abandonnée par sa mère russe dont elle ne connaît rien, elle fut adoptée ensuite. Et là, de nos jours, elle débarque dans son pays d'origine, sans parler la langue, pour recevoir le testament de celle qui serait sa vraie mère et déjà décédée depuis longtemps. Le notaire qui s'occupe de l'histoire a dû enquêter pour savoir à qui léguer cette maison paumée dans la campagne. Notre héroïne, qui se fout de la maison mais aimerait en savoir plus sur le mystère de ses origines, n'apprend quasiment rien sur ses parents. La seule chose dont on soit sûr, c'est qu'elle était enfant unique. Notre russo-américaine décide alors d'aller voir la maison pour la vendre au plus vite et peut-être trouver là-bas quelques renseignements plus utiles. La maison située quasiment sur une mini-île au milieu d'un fleuve ou d'un lac ('sais plus, M'sieur !) a mauvaise réputation dans la région, et quand elle arrive là-bas, notre héroïne se retrouve vite seule dans la baraque, son chauffeur s'étant fait la malle au plus vite. La bicoque est délabrée, inquiétante, et semble habitée par des présences bizarres. Quand tout à coup apparaît un homme russe, franchement bizarre, qui lui aussi semble témoin de choses étranges. Car la maison commence à s'agiter ! Perdue dans la campagne au milieu exact de nulle part et de là-bas, la voilà bien embêtée, notre héroïne. Et cet homme étrange et peu rassurant se proclame très vite comme étant son frère de sang ! Une longue exploration commence. Les faits absurdes et inquiétants commencent à s'enchaîner de la plus épouvantable manière...

Film en langue anglaise, tourné en Russie (ou peut-être pas d'ailleurs) par un cinéaste espagnol, ABANDONNÉE pourrait concourir pour le grand prix Eurovision du cinéma. Nous sommes accueillis d'entrée de jeu dans un univers très sérieux, très premier degré et lors du long générique (arrivée en Russie, puis dans la ville pour aller voir le notaire), s'enchaînent les choses bien fichues (le son du décollage de l'avion) et plus attendues (cadrages tranquilles pas très originaux, découpage un peu maladroit comme le plan d'ensemble dans les escaliers devant chez le notaire où l'héroïne se fait bousculer par une personne invisible : pas besoin de ce plan d'ensemble final qui semble là pour nous dire "en fait, elle est seule !", là où on avait parfaitement compris la chose, insistance toujours méprisante je trouve), mais qui finit bon gré mal gré par faire oublier une intro bien plus convenue, et sur laquelle je préfère passer.

Par contre, il faut bien dire, ABANDONNÉE m'a complètement pris à contre-pied ! Et plutôt dans le bon sens ! Souvent dans les articles de consommation courante sur ce site, je cherche dans les films la petite séquence qui sauvera l'honneur et sortira la chose de l'anonymat. Quelquefois, c'est juste un plan ! Car bien souvent au cinéma, ce qui est le plus commun, ce sont les films qui sont atrocement anonymes, quelquefois en plus d'être mal foutus ! Grosso modo, tous les films se ressemblent, utilisent peu la grammaire cinématographique, ont fait une croix sur toute ambition esthétique, et souvent au bout de trois minutes, et la certitude d'avoir déjà vu le film vous envahit illico ! Pas très rock'n'roll tout ça !
Et bien curieusement, Cerda fait ici à peu près le contraire ! Très surprenant, l'influence majeure du réalisateur espagnole semble être, et il ne le cache pas du reste, Lucio Fulci ! Etonnant, non ? Et c'est vrai que si on rentre dans cette histoire de maison fantomatique dans une ambiance absolument premier degré (ce qui est loin d'être un défaut dans le contexte du cinéma fantastique actuel), et semble-t-il en suivant des chemins plutôt balisés, on est bien pris à contre-pied, comme je le disais, et au fur et à mesure que l’intrigue avance, les pas deviennent plus incertains. Par petites touches on s'éloigne du sentier de randonnée balisé. Le film fantastique classique contemporain finit par se fissurer pour prendre des partis-pris plus étonnants. On s'attendait à une exploration de la maison qui suive le même schéma de l'exploration du passé et de l'intrigue. En fait, pas vraiment. Si effectivement on en apprend plus sur ce mystérieux passé, on se rend compte progressivement aussi que le décor et l'intrigue se brouillent autant qu'ils ne se découvrent. En clair, plus on en sait, et plus les aboutissants deviennent mystérieux. L'apparition des premières formes "zombiesques" (disons cela comme ça), brise aussi le schéma d'ambiance auquel on s'attendait. En effet, on voyait venir gros comme une maison la façon dont Cerda allait instaurer le climat de son film, à savoir une exploration mystérieuse du lieu entrecoupée de passages rapides et effrayants au gré des apparitions et des événements surnaturels. On s'attendait donc à film plutôt calme et angoissant, entrecoupé de passages speed et/ou violents, mais qui s'inscriraient dans un contexte général de mystère langoureux. L'apparition zombiesque, premier événement fantastique très marquant, place le jeu sur un autre terrain d'expression. Le film sera, bien au contraire, violent, vif et intense, et pas du tout dans une dichotomie "je t'endors calmement/je balance quelques éléments surnaturels violemment". Il y a donc une tension énergique et terrible qui court tout le long du film. Première bonne surprise. [Les premiers flashs d'images en insert, que Cerda aurait dû garder pour plus tard et qui sont très classiques et très maladroits, semblaient eux-aussi mener vers cette ambiance classique de longs moments d'attente entrecoupés de flashs violents. Heureusement donc, Cerda va beaucoup plus loin et crée un film vif, dont l'horreur et la tension ne s'arrêtent pas et avec peu de moments "tranquilles". Ceci dit, surtout dans cette optique réjouissante et surprenante, le réalisateur aurait dû garder ses flashs en inserts pour plus tard, car comme on le verra, il va réutiliser la chose de belle manière. C’est une petite erreur stratégique et esthétique à mon sens, donc, mais vous le savez j'aime bien chipoter !]

Donc, une ambiance résolument stressante avec assez peu de moments de répit. Le second point positif étant que Cerda, malgré la nervosité de son film, sait aussi faire aller la machine à un rythme pas forcément ultra-speed pour autant. La marche est donc inexorable, mais pas hystérique, ce qui change aussi des films fantastiques "jeunes" en vogue depuis deux ou trois ans. Le tempo de ABANDONNÉE est donc assez particulier. Chic !
Deuxième point réjouissant, effectivement, Cerda marche sur les traces de L'AU-DELÀ de Fulci, mais "toutes proportions gardées" en quelque sorte. Il s'agirait ici non pas d’une récupération à la sauce contemporaine mais plutôt d'une ré-appropriation à une sauce assez éloignée de l'original pour que ce soit parfaitement honnête. On retrouve d'ailleurs avec curiosité certains plans du film italien, placés dans des contextes par toujours semblables. D’entrée de jeu, on peut dire aussi que le ton et le surréalisme de Fulci ne se retrouvent pas dans ABANDONNÉE, et là aussi c'est tant mieux. Cerda y a pensé, Cerda cite, mais Cerda ne perd pas de vue qu'il fait là son propre film. C'est un très bon point. ABANDONNÉE conserve largement son indépendance. On se trouve donc, par voie de conséquence, devant un objet bizarre, un truc qui ne ressemble pas à grand chose, et surtout qui lorgne vers une abstraction assez étonnante. Et c'est là, chers focaliens qui tenteraient l'expérience, qu'il faudra attacher les ceintures.
Plus le film avance, en effet, et plus il semble s'obscurcir et prendre des contours absolument inquiétants. Très vite, il est assez clair qu'on va dépasser le schéma "maison hantée" classique pour quelque chose beaucoup plus introspectif, et beaucoup plus tordu. Si le cœur de l'énigme est assez clair, on ne peut pas faire à ABANDONNÉE le reproche classique, à savoir que le film perd en abstraction et en mystère à mesure que la narration se dévoile. Ici c'est le contraire. Le mystère lève son voile, mais le trouble puis finalement l'horreur ne cessent de progresser dévoilant d'autres choses plus absurdes et injustifiables qui passent, et c'est LA très bonne surprise du film, par le scénario ET par la mise en scène. On assiste alors à de belles choses : une échappée trépidante dans laquelle l'héroïne se précipite alors qu'elle sait pertinemment qu'elle est impossible, cette échappée (je vous laisse découvrir ça), ou encore un personnage qui meurt, agonie décrite longuement qui se conclue en fin de séquence par le personnage lui-même se regardant en train de mourir ! Ou encore le trou dans la maison qui est aussi le trou du récit (un peu à la Julio Medem dans LUCIA Y EL SEXO). Plus on s'approche, plus les percées absurdes et abstraites se multiplient, et plus on sent que derrière le mystère des origines se cache quelque chose de bien plus terrible : l'abysse lovecraftien de l'horreur infinie, la répétition sans fin et éternelle ! Si on n’atteint pas ici les gouffres impressionnants d'une ANTRE DE LA FOLIE, on est quand même bien bousculé, et le film arrive à peu près à garder un mur opaque et indéchiffrable qu'il place en face de son spectateur. Le rythme et la violence de certaines situations font le reste. On sera donc très étonné, pour ne pas dire sur les fesses, que Cerda, pourtant bien sage dans son court-métrage GENESIS, mise tout sur un film absolument contraire aux canons du moment, un film qui préfère s'obscurcir au fur et à mesure plutôt que de se dévoiler, et finalement un film qui préfère une horreur poétique et absurde, cérébrale en quelque sorte, plutôt que l'agencement pêchu d'une mise en scène calibrée, ce que fait la concurrence, souvent maladroitement. En tout cas, il y a là un beau courage, car ABANDONNÉE dans ces conditions est à peu près sûr de toucher peu de spectateurs. Cerda s'en fout et pour un premier long n'en fait qu'à sa tête. Je suis loin de tout aimer dans le film, très loin même, mais j'avoue avoir été assez bluffé de voir l'Espagnol envoyer balader tout le monde. Bien loin de viser utile et de se faire la carte de visite de luxe qui ouvrirait la voie "à de plus gros projets", Cerda ne se pose pas la question du suicide commercial éventuel (et concret : dépêchez-vous de voir le film si ce n'est pas déjà trop tard !) que représente son film. Il le fait. Point barre. C'est assez rare pour être souligné.

Côté mise en scène, le film a ses qualités et ses défauts comme je le disais. Le film est en scope, et cadré d'une manière qui ne me passionne pas, mais avec ici et là quelques plans tout à fait honorables. Je n'aime pas la séquence d'introduction, dont on aurait pu se passer, seule concession d'ouverture au spectateur (mouais), et trouve que l'arrivée en ville se la joue bien mystérieuse alors qu'il ne s'y passe rien de vraiment étonnant. Ceci dit, une fois dans la maison, les choses sont plus tenues. La photo est sûrement le point qui m'émeut le moins esthétiquement, bien qu'elle soit léchée. Ce n'est pas du tout mon style, même si le changement d'étalonnage, avec le retour aux sixties me parait vraiment bien éclairé, voire beau (la photo aura donc pour mérite de faire marcher de manière tout à faut efficace le contraste graphique entre les deux parties). Quelques scènes sont vraiment très réussies. A savoir : le maquillage des "zombies", très marqué mais très bien senti, la fameuse scène de la "noyade" et son plan d'ensemble final très beau (et ses torrents bouillonnants à la vitesse maligne qui rappelle un peu, de manière focalienne et donc exagérée, les éclairages et le savoir-faire des séquences aquatiques dans les films japonais de type GODZILLA, ce qui est un compliment ici, et qui je pense renforce le côté fantastique de la scène là où des effets spéciaux plus classiques auraient été bien moins expressifs), la scène avec les sangliers, très attendue dans le principe mais qui est sans doute le passage le mieux découpé et le mieux cadré (et dont les conséquences ne sont pas expliquées ! Chapeau ! C’est totalement poétique et gratuit), le passage de la lampe sur les objets qui apparaissent dans un autre espace-temps et dont on se rend compte du changement que trop tard (belle idée, bien exécutée), le montage parallèle entre la fuite de l'héroïne et les sangliers du frangin qui semble annoncé, enfin, une coupure du cercle mais qui est vouée à l'échec (ignoble ! très stressant !), et également la pièce qui tremble et qui semble s'écrouler alors que c'est justement le contraire qui se passe (la pièce se recompose !), très belle idée, très bien amenée. En règle générale, dans la dernière partie, le fait que l'héroïne fasse des choix alors qu’on sait très bien que la situation est verrouillée (ce qui est assez émouvant) distille un malaise assez violent. Et Cerda, en général, arrive vraiment à instaurer une violence poisseuse et inéluctable dans son film, dont les abstractions deviennent du coup assez incarnées et poétiques. Bref, il y a vraiment à manger, et voilà pourquoi, même si le film ne me convainc qu'à moitié (et ce, en plus de l'évident risque commercial pris), ABANDONNÉE est enthousiasmant. Loin d'être un film à moitié abouti, Cerda a vraiment pris des risques de narration et de mise en scène, il a placé la barre assez haut, a été plutôt exigeant. En sortant de la salle, il est évident qu'on a vu un film qui travaille vraiment sur la mise en scène et a tenté une proposition de cinéma différente, par rapport à ses confrères notamment. En bref, Cerda a mis les mains dans le cambouis, a pris le risque de rater son film, il a vraiment fait du cinéma et s'est engagé à fond et avec une belle franchise dans la bataille. Chapeau bas !
Un mot quand même sur les flashs en insert qui prennent plus d'importance à mesure qu'on approche de la fin du film et qui résument bien ma position ambivalente, bien qu'enthousiaste, par rapport au film. Les premiers inserts sont classiques à pleurer, je le disais, et sont une erreur stratégique assez grossière. Par contre, ce qu'en fait Cerda ensuite, dans la deuxième partie, est assez intéressant et stressant. Car au lieu de monter les flash en en mettant trois ou quatre à la suite, dans cette partie finale, Cerda en met 20 à la suite ! Ces flashs à mon sens ne sont pas assez abstraits et trop identifiables. Et d'une. De plus ils ne sont pas très bien cadrés. Et de deux. Et enfin, Cerda a commis l'erreur de rajouter un effet de gigotis immondes en plus de les tourner à l'épaule (le filmage à l'épaule aurait largement suffit) ! Et ça, c'est vraiment très laid ! Ces flashs sont donc esthétiquement pas beaux du tout, voire mal fichus... Mais... Comment ne pas reconnaître, même si leur exécution est plus que maladroite donc, l'intérêt de ces flashs interminables ! C’est qu'à force d'être rallongés, ces flashs finissent par acquérir une structure propre, et par la-même, par l'effet qu’ils créent dans le montage (ils menacent d'arrêter le déroulement du film en fait, chose très anxiogène que j'adore toujours au cinéma), et ils ne sont de fait plus un effet ! Ce sont un bout de structure indépendante en tant que telle. Et si l'exécution est vraiment laide, je dois dire que la forme m'a paru absolument séduisante !

Côté acteurs, Anastasia Hille est vraiment très bonne et le film lui doit beaucoup. Très bon choix. Karl Roden dans le rôle du frère est plus typé et fait un peu peur en début de film. Il passe finalement assez bien. Valentin Ganev, le notaire, lui me paraît pas bon du tout. Son jeu est drôlement caricatural, beaucoup trop ouvert, pas du tout à l'unisson du reste du casting ; et il est très près de faire louper la fin, tellement il en rajoute. Sa voix-off finale, qui est déjà une idée un peu maladroite, est une vraie catastrophe en terme de jeu, et là pour le coup, on a l'impression qu'il joue la carte du twist de petit malin (dieu merci, il n'y pas de twist !). Ceci dit, cette maladresse très douloureuse est compensée par la sublimissime idée qui clôt le film, encore une voix-off mais que je vous laisse découvrir, ultime voix-off qui révèle les vraies qualités d'écriture du scénario. Ce texte final, dont la nature a changé pendant le film, devient de ce fait précis totalement poignant. Plus que le bouclage de la boucle, c'est le changement de statut de la dite phrase qui bouleverse (et qui est un chouette choix de mise en scène quelque part). Quelque chose a été effectivement sauvé mais à l'autre bout de la chaîne temporelle, dans l'autre sens, et sans doute par hasard. Voilà qui met une touche ignoblement triste à cette histoire, et fait résonner l'enfer hors-champ (le film est déjà fini) des deux héros qui ont déjà disparu de l'image. Le film était donc très bien écrit. Il faut dire aussi que le générique révèle une surprise de taille. Le scénario est co-écrit par Cerda, Karim Hussain (connais pas, bonjour Monsieur !) et un certain Richard Stanley ! Et lui, je le connais ! Stanley est un réalisateur disparu de la circulation (alors qu'il continue de faire des films) et qui était une des grandes révélations à mes yeux (et à ceux du Marquis, et à ceux de Bernard RAPP, et aux yeux de quasiment personne d'autres !) des années 90 ! Ces deux premiers films avaient même été distribués en France. Il s'agit du thriller SF magnifique et fauché HARDWARE (avec Iggy Pop !) et du sublime DUST DEVIL que certains auront peut-être vu sur Canal Plus, à l'époque où la chaîne faisait encore son boulot (il y a plus de 15 ans donc !). Grand réalisateur, aussi important qu'un Bernard Rose qui lui fut un poil plus chanceux, Stanley n'est jamais sorti de l'anonymat, malgré l'aboutissement extrême de ses films. ABANDONNÉE est donc une très bonne surprise, même si le film ne me paraît pas vraiment convaincant en totalité. Il montre qu'on peut faire du cinéma intéressant, même en commettant des erreurs. Il montre qu'on peut aller voir un film, pas forcément l'aimer mais avoir quand même l'impression que le réalisateur a mouillé sa chemise et s'est décarcassé pour ne pas faire un film de plus, mais une œuvre originale. Cerise sur le gâteau, Richard Stanley n'est pas mort ! D'ailleurs, ça serait pas mal qu'un de ces quatre, le Marquis ou moi-même vous parlions des films de ce réalisateur, et ici scénariste donc, injustement ignoré de tous.

ABANDONNÉE est au final vraiment un film risqué et un film de cinéma ! L'impression est assez rare dans les salles obscures. C'est peut-être la première bonne surprise (et totalement inattendue) de l'année !

Paradoxalement Vôtre,

Dr Devo.

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Mardi 12 juin 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "The Order of Death" par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis,

d'après une photo d'une vidéo du groupe Devo]

 

Chers Focaliens,

Il y a des moments bizarres dans la vie d'un homme, et je dois dire que c'en est un. On a beaucoup parlé de films de college ces derniers temps. Et en parlant, je dois admettre que j'ai eu très envie de revoir un des rares films de college que j'avais vus en salles à l'époque, à savoir cette FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER. En fait, ma passion pour les films de college est relativement récente. J'ai commencé à les découvrir ou à les redécouvrir en début d'âge adulte.
Revoir aujourd'hui le film, qui m'avait paru fort sympathique à l'époque (et dont un des dialogues m'avait traumatisé ! J'y reviens !), m'a fait l'effet de recevoir une grenade dégoupillée à la figure ! Bien qu'ayant vu le film il y a un moment, bien qu'ayant vu depuis ces 6 ou 7 dernières années pas mal de film de John Hugues pour qui j'ai le plus grand respect, vous le savez, malgré tout ça donc, je dois dire que... Comment dire ? Jamais je ne me serais attendu à une chose pareille.

Pourtant peu sensible ou plutôt peu expansif, je dois dire que j'ai pleuré, après la vision nouvelle de ce film, en regardant le DVD et en le rangeant dans sa boîte : ça fait vingt et un ans que j'ai vu ...FERRIS BUELLER !

Ferris Bueller (Matthew Broderick alors totalement beau gosse et beau cerveau) est un teenager américain. Il a 18 ou 19 ans, et l'année prochaine, il rentre à la fac. Dans deux mois, il passe son diplôme de fin de collège. Ce matin-là, Ferris ment effrontément à ses parents qui lui vouent une admiration sans borne (Ferris est un excellent comédien qui sait abuser parfaitement du gros faible que ses parents ont pour lui), et simule une bonne grosse maladie. Papa et maman Bueller décident donc que Ferris devra rester au lit toute la journée et qu'il loupera les cours aujourd’hui. Au grand dam de sa sœur d'ailleurs (formidable Jennifer Grey) que le favoritisme dont bénéficie son frangin rend complètement folle. Ferris se retrouve donc seul et bien sûr en pleine forme chez lui. Et malheureusement sans voiture, puisque ses parents n'ont pas voulu lui en payer une ! Comme il habite dans une banlieue très huppée de la ville, Ferris a besoin urgemment d'un véhicule. Il appelle son meilleur ami Cameron (Alan Ruck, absolument fabuleux) qui a le même âge et est complètement dépressif, coincé dans une famille encore plus riche que celle de Ferris mais qui le terrorise. Ferris convainc Cameron de prendre la voiture de collection de son père pour aller en ville. Il s'agit d'une Ferrari extrêmement rare des années 40, construite à une petite centaine d'exemplaires à l'époque et que le papa de Cameron a mis des années à retaper, et dont il ne se sert au final pas. Car il serait trop risqué de conduire une voiture si précieuse. Elle reste donc dans le garage grand luxe aménagé pour elle ! Ferris est décidé a passé une journée extraordinaire. La première étape consiste à faire sortir sa copine (Mia Sara) du lycée. Il appelle l'établissement en se faisant passer pour les parents de sa petite amie au prétexte que sa grand-mère serait morte. Si le stratagème marche, Jeffrey Jones (dans un de ses meilleurs rôles), le proviseur du lycée, a des doutes sur la "maladie" de Ferris Bueller. Il décide d'enquêter. Si son intuition est juste et que Ferris a feint la maladie, il le fera redoubler et/ou renvoyer, ruinant ainsi ses chances d'accéder à une grande université l'année suivante !
Mais Ferris, sa copine et Ferris sont déjà loin, au centre ville... La folle journée commence entre un Ferris extrêmement sûr de lui et un Cameron mort de trouille...

Bon, et bien dis comme ça, c’est plié en deux minutes, la chose, me suis-je dit. Un grand ado qui sèche pour passer la journée dont rêve tout lycéen, ce n’est pas un sujet compliqué et on voit très bien comment ça va se passer surtout qu’on est clairement dans le film de college américain.
Bon, et bien, ce genre de réflexion les amis, vous les prenez du bout des doigts et vous les mettez dans la poubelle la plus proche (les laissez pas traîner par terre) par ce que …FERRIS BUELLER, s’il emprunte un sujet classique, en apparence, est à peu près tout sauf prévisible en quelque sorte. Oui, alors, bien sûr, j’allais dire, laissez-moi terminez ma phrase Monsieur Elkabbach, c’est complètement un film de college à trois mille pour cent, et le portrait et la journée de Ferris Bueller, cancre génial, arrogant et irrésistible sont à peu près comme on s’y attendait, inscrits dans la rigueur du genre. [Je pense que ça va être un peu plus exotique ceci dit, pour nos lecteurs les plus jeunes, c'est-à-dire ceux qui ont l’âge du film ou un peu plus. Ce qui peut-être assez agréable, mais déroutant.]

Oui, se dit-il, on pourrait dire les choses comme ça et on ne mentirait pas. Malgré tout, …FERRIS BUELLER dépasse à peu près l’entendement, sur tous les autres points. Je connais bien John Hughes, j’ai BREAKFAST CLUB largement en tête, j’ai vu SEIZE BOUGIES POUR SAM il y a trois semaines, et malgré tout, il m’a fallu 15 bonnes minutes pour me lever de mon fauteuil une fois le film fini tant je n‘en revenais pas.
D’abord, soulignons l’incroyable liberté de ton narrative du film. Soutenu par un jeune Broderick en pleine forme (et au côté duquel le Robert Downey Jr. de THE PICK-UP ARTIST dont je vous parlais l’autre jour est une pâle photocopie sans saveur), le personnage Bueller est largement "too much" comme l’imposait sans doute à l’époque l’image du héros teenager : sûr de lui, intelligence supérieure, arrogant certes, mais d’un humour ravageur, et souvent d’une justesse implacable dans ses jugements. Ferris le sécheur est insupportable car il sait quel est son charme, il sait qu’on lui pardonnera tout à cause de son charisme et il sait qu’il pourra mener en bateau à peu près tout le monde car on pardonne tout à sa bouille d’ange (cf. la scène d’ouverture avec les parents qui rend assez mal à l’aise : il est en train de les manipuler honteusement) et à sa tchatche incessante. Roi de la combine, vêtu du dernier gilet à la mode (un régal !), Ferris est l’archétype du gamin malin, oui oui, certes, mais sur un autre mode en quelque sorte, puisqu’il pousse le bouchon plus loin. Ferris Bueller est dix fois plus arrogant et malin que la concurrence de l’époque, et surtout, tenez-vous bien, il regarde la caméra et le spectateur droit dans les yeux, et lui parle, voire (dans la première partie du film) donne des conférences au public ! Tandis que le film continue sans lui, Ferris se tourne vers la caméra et commence un aparté où il va nous donner son point de vue ou expliquer sa méthode, quitte à utiliser une partie de l’écran comme un paperboard, comme dans une de ses premières interventions (sur le thème "comment simuler la maladie"), scène qui est d’ailleurs à hurler de rire (et très bien montée, notamment musicalement ; belle utilisation de la musique de Sigue Sigue Sputnik d’ailleurs, ce qui m’a fait bien plaisir et qui n’est sans doute pas innocent, comme j’essaierai de le montrer plus bas si j’ai le temps). A l’époque, en France, le film, qui fut bien reçu, était même décrit comme une sorte de Woody Allen pour teenagers ! Et loin d’être un gimmick, le fait que Bueller commente l’action pendant tout le film (parfois c’est juste une ponctuation maligne, juste une façon de souligner une situation particulièrement violente ou absurde, et souvent dans ces cas-là, le procédé n’est ni drôle ni potache) finit par structurer la narration, car cela contribue à morceler avec une facilité très étrange le parcours linéaire du récit. C’est ça qui va vous frappe en premier dans le film : l’incroyable rythme qui est d’une vivacité soufflante. Ce rythme est rapide mais sait prendre des temps de pause, voire des moments de silence (les scènes avec Jeffrey Jones), et semble complètement achoppé, complètement changeant. Le dynamisme narratif est par conséquent soufflant. Dans un style complètement différent, on est dans une espèce de cousinage avec le découpage farfelu et subjectif des films de Wes Anderson (RUSHMORE bien sûr), mais peut-être ici sur un mode bizarrement plus chaotique encore, avec une gestion des saillies et des passages illustratifs vraiment étonnante. Voilà qui rend le film imprévisible et nerveux. Comme Hugues ne perd aucun espace (même pour les scènes musicales, et donc illustratives, de transitions, il bourre jusqu’à la gueule son métrage de réflexions et de nuances), le sentiment de densité est vraiment étonnant. La liberté de ton semble totale.

Ensuite, la mise en scène est… Comment dire… BREAKFAST CLUB est très sincèrement un de mes films fétiches, et s’il est monté assez malicieusement, la mise en scène est quand même assez sage, il faut bien le dire. LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER, c’est autre chose. Et je dois dire que c’est ça qui m’a laissé sur les fesses. C’est d’une beauté hallucinante, et je ne m’attendais vraiment pas, et même pas du tout, à un tel aboutissement esthétique. C’est, et de très loin, malgré toute l’affection que je porte à Hugues et malgré le soin tout à fait remarquable apporté à la mise en scène de SEIZE BOUGIES POUR SAM, c’est de très loin, dis-je, la plus belle mise en scène de Hugues. Oui, c’est bien écrit. Oui, c’est joué avec une précision diabolique. Mais la mise en scène est soufflante. La photo est vraiment extra de A à Z, signée Tak Fujimoto, et le cadre est toujours expressif au possible. Comme si cela ne suffisait pas, le montage est quasiment parfait, très expressif (je pensais à ZODIAC par exemple film soigné, mais dont le montage reste fonctionnel et n’exprime pas grand-chose, en tout cas bien moins que le découpage scénaristique). Là aussi, Hugues utilise tous ses moyens et tout son espace. Rien n’est perdu ou moyen ou anonyme, et tout est facteur d’expression. Le moindre dialogue, le moindre plan rapproché (et il y en a pas mal) est l’occasion de faire quelque chose de très beau. Ici, les dialogues ne se coupent pas n’importe comment, ne privilégient pas celui qui parle ou quoi que ce soit. Le film pourtant bavard ne s’arrête pas pendant que les informations verbales passent. Il y a toujours une idée de décors en train de se déployer, ou une brisure dans l’échelle de plans (les inserts sur la ville, les inserts magnifiques sur la maison de Cameron), un accident dans la bande sonore. D’ailleurs le son est exquis, mixé avec des pincettes et provocateur de saillies belles et précieuses. C’est magnifique de A à Z, c’est d’une inventivité folle, et là aussi je repensais aux derniers films, notamment français, que j’ai vus sur les écrans ces derniers temps (UNE VIEILLE MAÎTRESSE, CHANSON D’AMOUR, PERSEPOLIS…) qui ne sont que de pâles films de fins d’étude comparés à …FERRIS BUELLER. Bon sang de bois, réveillons-nous ! Regardez et admirez l’énorme densité du film de Hugues. Il se passe des dizaines de choses à la minute. Que ce soit dans le dialogue, le scénario et aussi dans la mise en scène ! Ça n’arrête pas. On est très loin de la déclaration d’intention (CHANSON D’AMOUR), de la succession de moments vides de tout et de choses belles du film de Breillat (qui peut être léchouillé, ou alors complètement indigent d’un plan à l’autre, et qui concrètement dans la mise en scène, raconte si peu de choses, et encore, c’est le meilleur film du lot). Et on est très loin de la naïveté, pour ne pas dire la bêtise complète, de PERSEPOLIS, film extrêmement mal narré, succession de vignettes à gags ou à émotions, où la mise en scène est d’une répétition incessante, et finit par nous prendre pour de complets neuneus ! Bon sang, regardez John Hugues ! Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est une question de moyens… Ce n’est pas vrai. C’est une question de parti-pris ! Et d’expressivité artistique.
En conclusion, du point de vue de la mise en scène, c’est un délice sans fin, d’une subtilité rare. Je donnerai deux exemples. D’abord la fameuse scène du défilé où les plans, malgré la difficulté du tournage (certains plans d’ensemble contiennent 5000 ou 6000 figurants !), sont d’une beauté soufflante. C’est construit sur un changement d’échelle de plans. En effet le plan d’ensemble est quasiment traité comme des plans moyens, au profit de plans encore plus larges, et dans ces plans d’ensemble, observez le cadrage qui est d’une précision admirable, et remarquez que Hugues s’empêche de faire des plans à l’échelle de plans normale, afin de pouvoir signer un aparté beau à pleurer entre Cameron et la copine de Ferris. [C’est en quelque sorte comme ceci. Hugues alors qu’il sait qu’avec cette séquence musicale il est en train de faire le morceau de bravoure du film, interrompt le défilé, ou plutôt y intègre le monologue de Cameron qui est le nœud du film (d’une noirceur sans égal d’ailleurs, et très drôle aussi), et ça il peut le faire parce qu’il y a deux échelles de plans dans la séquence ! Très malin ! En faisant mine de faire une scène, il en fait deux et fait passer un discours difficile à entendre avec énormément de tendresse, et de pudeur. Je fais une pause ici pour faire remarquer la subtilité également des discours non-verbaux. Dans cette même scène on voit un groupe de noirs qui se met à danser (fabuleux, fabuleux fabuleux travelling d’ouverture, très beau cadrage du premier plan de cette scène dans la scène) en marge de la performance de Ferris sur les chars du défilé. Certains spectateurs américains ont trouvé la chose raciste bien entendu. C’est tout le contraire : les chars sont blancs ! Excepté celui des indiens. Les noirs sont dans la rue et invités à venir dans le film par Hugues, soit invités dans un film où ils n’ont pas leur place. Hugues réserve aussi des plans américains serrés sur la foule des ploucs comme vous et moi qui regardent le défilé, eux aussi, en principe interdits de film pour des raisons sociales ! Là aussi, dans cette foule regardée au microscope, beaucoup de noirs. L’insert dans le bureau du père de Ferris n’est pas du tout un élément comique perturbateur (ce que le personnage du père est pendant tout le film) mais au contraire, en loucedé, un commentaire social. Là, il y a un élément de discours, et le tout se comprend en trois plans, avec une beau montage, en moins de trois secondes ! Pas en trois minutes ! Hugues respecte la théorie focalienne : "une idée par plan, c’est le minimum syndical !" Le tout est montré sans emphase, avec délicatesse.]

L’autre moment merveilleux, c’est le musée, qui vous fera sans aucun doute sortir un kleenex du paquet. Arrêt du film, des plans superbes puis, pour finir, deux plans discontinus qui fonctionnent à la fois comme champ et contrechamp et comme plans individuels (montage alterné) ! C’est magnifique, et là aussi, on assiste en dix secondes au déploiement de quatre ou cinq idées qui se fondent dans un mélange de tons étonnant (le baiser de Ferris et Sloanne est touchant, mais aussi drôle, et esthétique tandis qu’en même temps, dans le même moment, l’isolement de Cameron est superbement amené et même commenté (il est acteur pour quelques secondes, et on voit alors bien que lui et le personnage de Ferris sont liés : l’un n’a de sens qu’avec l’autre, et en quelque sorte Cameron et Ferris sont le même personnage, dédoublé sous deux facettes antagonistes, l’une lumineuse et l’autre sombre. Tout est dit sans prononcer une parole bien sûr.) Je note également que la subtilité de la situation est merveilleuse, loin de la dichotomie d’école primaire "bons/méchants" d’un PERSEPOLIS. Ici on n’est pas en cours, le spectateur n’est pas pris pour un élève mais pour un adulte avec cerveau. Ça change quand même, non ? Passons…

Quant à l’écriture en général et les thèmes abordés, je ne sais même pas par où commencer.
LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER est une comédie nerveuse et brillante, mais c’est aussi un film déchirant. Le film ne se passe pas dans un milieu bourgeois, mais au contraire, dans un milieu encore plus favorisé, chez les riches, pourrait-on dire. Ferris et ses amis sont issus de familles qui font partie de l’élite américaine. On est au-dessus de la classe moyenne pavillonnaire des films de Spielberg par exemple. Paradoxalement, c’est là que Hugues choisit de faire son film le plus punk !
Que voit-on dans le film ? Des jeunes gens aisés, intégrés, et le héros est même le meilleur d’entre eux, le plus séduisant, celui qui a le plus de tchatche, celui qui est le plus populaire, celui à qui la vie sourit toujours. C’est Ferris. Quand j’étais petit, une chose m’avait paru très dure dans le film. Il s’agit, vers la fin, d’un aparté de Ferris vers le spectateur pendant lequel il essaie de décrire ce que sera la vie de chacun, y compris la sienne, dans les années à suivre, à leur majorité. Parlant de Cameron, il dit alors que celui-ci découvrira une fille à la fac, qu’il la glorifiera, placera en elle tout le sacré qui l’habite, il sera dépucelé par elle, et elle s’apercevant que le pauvre garçon lui voue un culte et lui mange dans la main, elle l’épousera et le fera vivre la vie qu’elle aura choisi pour eux deux, et le déformera tant et si bien qu&