(Photo: "Revision 4" par Dr Devo)

THX 1138 (Robert Duvall) cohabite avec LUD 3417 (Maggie Mac Omie) dans une société souterraine vouée au travail et à la consommation de masse. Attirés charnellement l’un par l’autre, les deux amants vont s’humaniser et violer les règles de la collectivité dans laquelle ils vivent. Après s’être évadé de prison, THX décide de regagner la surface.
Deuxième film produit par la société Zoetrope, THX 1138 sera un super bide à sa sortie et sabordera l’utopique projet de Francis Ford Coppola (mentor de George Lucas à l'époque) de fourguer six scripts à la Warner et de devenir par la même occasion grand gourou intouchable du cinéma indépendant américain. Et ben mauvaise pioche Francis, car il est étonnant de constater, avec 35 ans de recul certes, à quel point THX 1138 est une entreprise anti-commerciale forcément vouée à l’échec. En effet, le film étonne d’emblée par sa radicalité esthétique, son jansénisme et son scénario glacial. Le film enchaîne les séquences aussi fortes et dark que celle où Robert Duvall gerbe dans un confessionnal ; que celle de la prison (qui tient plus de l’hôpital psy d’ailleurs) où un détenu sous vape essaie de violer une femme ; que celle du masturbateur mécanique ; que celle où SEN 5241 (le globuleux et toujours génial Donald Pleasence) avoue à THX qu’il ferait un colocataire parfait. Etonnant de la part du papa des Ewoks et de Jar Jar Binks, avouez… THX 1138 est finalement une sorte de hara-kiri cinématographique. On savait Lucas et Coppola friands de cinéma japonais, mais pas à ce point-là !
Le montage son, réalisé par Walter Murch (oui, le réalisateur de Return to Oz), est à la hauteur du film : éprouvant. Il ne vous lâche pas d’une seule seconde, vous vrille les tympans à grands coups de grésillements électriques, d’échos synthétiques, de larsens ou de rengaines orwelliennes du genre : « Buy », « Be happy », « What’s wrong ? », « If you need help, don’t hesitate to ask for assistance ». Un vrai lavage de cerveau. Walter Murch inventait à l ’époque, sans le savoir, le sound design qui nous casse aujourd’hui si souvent les oreilles dans la plupart des blockbusters américains, ceux qui gavent à bloc leurs bandes son dans l’unique dessein de détourner notre attention de leur vide scénaristique.
Bon une fois de plus, comme un ado qui ne peut pas s’en empêcher, George se tirlipote la filmographie en rajoutant au petit bonheur la chance à la version d’origine de son métrage quelques images numériques assez laides qui dénotent d’ailleurs avec le look seventies de quelques accessoires (casques audio, moniteurs télé n&b, compteurs, tableau de bord de voiture) ou en remontant entièrement plusieurs séquences, dont celle de la construction à la chaîne des robots ou celle de la sortie des limbes dans une foule compacte et lobotomisée.
En fait, ce qui est intéressant de constater dans ce film c'est que les obsessions principales de George Lucas s’y trouvaient déjà : son goût pour les courses de voitures (de pods, de speeders ou de tout autres engins roulants, volants, existants ou non), l'envie irrépressible de quitter sa ville natale, de s’extraire de son terreau, le fait de se sentir différent, choisi, etc. Tous ces thèmes seront repris et développés quelques années plus tard dans American Graffiti où les héros déboussolés du célèbre film rockabilly "cruisent" une dernière fois dans leurs bagnoles en attendant leur départ imminent pour la guerre du Vietnam. Les 6 épisodes de Star Wars ne racontent-ils pas tout simplement l'histoire d'un adolescent (Luke) et d’un enfant (Anakin) qui quittent leur famille respective et leur misérable condition de fermier ou d’esclave pour vivre leur destin hors norme ? Traumatisé lors de sa jeunesse à Modesto (ça ne s’invente pas) par ses conflits avec son père méthodiste qui ne voyait qu’en lui un sage héritier, George Lucas a toujours raconté la même chose : fuir pour vivre sa vie. Maintenant qu’il en a fini avec sa saga stellaire, ne serait-il pas temps de reconsidérer son œuvre d'un point de vue autobiographique ? En cela, le réalisateur de La Guerre des Etoiles est déjà un auteur.

Tournevis

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Lundi 1 août 2005

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Photo : Le Marquis



La belle relation que Lucia entretenait avec le romancier Lorenzo s’est brutalement dégradée, sans explications. Lorenzo a sombré dans la mélancolie et Lucia ne sait plus quoi faire pour le sortir de sa dépression. Un soir, elle apprend que son amant a été renversé par une voiture. Bouleversée, elle décide de partir sur une île dont il lui avait souvent parlé pour s’y faire oublier.

 

Nous avons parfois parlé du cinéaste Julio Medem sur ce blog sans jamais nous arrêter sur l’un de ses films : une lacune à combler, car Julio Medem, encore trop méconnu malgré le succès relatif de LUCIA Y EL SEXO, est un des meilleurs cinéastes européens actuels, et mériterait très largement une véritable reconnaissance, d’autant plus que ses talents d’écriture et de mise en scène surpassent aisément ceux d’un Pedro Almodovar abonné au succès, qui s’est détourné du cinéma personnel et inventif d’autrefois (voir son superbe MATADOR) pour enchaîner les mélos dans une formule de plus en plus figée et répétitive.

Medem, pour sa part, fonctionne sur le succès d’estime avec des films distribués de façon plus ou moins anonyme, tous d’une inestimable qualité : ludiques, troublants, émouvants, drôles, poétiques, VACAS, L’ECUREUIL ROUGE, TIERRA, LES AMANTS DU CERCLE POLAIRE restent des films trop confidentiels au regard de leur potentiel et de leur originalité.

 

Pour découvrir Julio Medem avec LUCIA Y EL SEXO – si vous avez la malchance de ne pas encore connaître son cinéma, il vous faudra faire abstraction d’un emballage promotionnel absolument désastreux et purement mensonger : la bande-annonce française ferait passer le film pour le dernier Zalman King, les accroches critiques encadrées au marqueur sur la jaquette du dvd relèvent du racolage le plus imbécile (« une grande et belle partouze des sens », « bandant et émouvant ») tandis que le texte au verso présente le film comme un « thriller psycho-érotique vertigineux ». Mais oui, carrément : LUCIA Y EL SEXO est un thriller. Et LOVE STORY est un film-catastrophe, et LE PARRAIN est un western, et KING KONG est une comédie romantique, et RÊVES DE CUIR est le dernier Pixar. « Tout est possible dans ce monde de fous », comme chantait Edouardo. Si les plus sceptiques ne me font confiance qu’une seule fois, que ce soit pour ce film magnifique.

Construit sur une structure narrative disloquée, à la fois complexe et évidente, LUCIA Y EL SEXO s’inscrit pleinement dans le style si personnel de son réalisateur, mêlant avec intelligence et sensibilité le drame, l’humour, l’onirisme et la sensualité. Une sensualité accrue pour un film où l’érotisme est le moteur du récit, son énergie. On est pourtant bien loin des films à la BASIC INSTINCT auxquels le distributeur voudrait tant affilier l’œuvre de Julio Medem. La sexualité peut être montrée de façon parfois très démonstrative, mais Medem évite sans peine de sombrer dans la gratuité.

L’érotisme n’est ici jamais instrumentalisé, et son approche évolue d’ailleurs constamment dans le déroulement du métrage. Dans la première partie du film, l’érotisme est montré du point de vue de Lucia, et il ressemble profondément au personnage incarné par Paz Vega, un personnage lumineux, optimiste, énergique, toujours associé par la mise en scène au soleil et à l’air : la sexualité est alors joyeuse, ludique, drôle, franche, intense, naïve. Lorenzo, auteur d’un premier roman dramatique, écrit un second roman durant cette période de plénitude, un roman issu de sa relation claire, simple, avec Lucia. Celle-ci en est presque déçue, s’attendant à retrouver les aspects tragiques qui l’avaient séduite. Alors que le récit, tortueux et inattendu, progresse, l’écriture de Lorenzo va devenir plus sombre, plus torturée, plus trouble, à l’image de la relation qu’il entretient avec une jeune fille délurée et très branchée porno et jeux érotiques (Elena Anaya, une des harpies de VAN HELSING – un film porno à sa façon, soit dit en passant). A l’image aussi de la mise en scène de l’érotisme, qui devient soudain ténébreuse, inconfortable, irrépressible, incontrôlable. Cette liaison fait basculer la chronique délurée vers la tragédie la plus sombre, et provoque une cassure dans le récit avec la mort atroce d’une petite fille, la dégradation des relations, l’accident et la fuite vers l’île.

L’île est le lieu où se recoupent les différentes intrigues, le lieu où s’échouent les personnages brisés, et où les conflits se dénouent. Le lieu où les larmes longtemps ravalées peuvent couler. Un endroit ensoleillé, lumineux, mais dont le sol creux s’ouvre parfois sur des trous profonds, des cavités sombres et inquiétantes. Lucia y fait la rencontre de la mère de la fillette, Helena, sans savoir qu’elle est la femme avec qui Lorenzo a eu une liaison quelques années auparavant. Un personnage superbement interprété par Najwa Nimri, auquel Julio Medem associe, en opposition à Lucia, la Lune et l’eau.

On retrouve ici l’immense talent de Julio Medem, sa capacité rare à utiliser un symbolisme visuel fort mais dénué de lourdeur ou d’analyses pré-formatées, à la fois parce que ce symbolisme reste obscur, impalpable, plus poétique que démonstratif, et parce que le cinéaste n’hésite pas à le décliner jusqu’à l’absurde, avec une inventivité parfois déconcertante (plutôt que de pousser le bouchon jusqu’à mettre en scène une éclipse, Medem associe une larme de Lucia et un bouton blanc dans le creux de sa main pour annoncer sa rencontre avec Helena dans un plan culotté mais touchant que je vous laisse le plaisir de découvrir). La mise en scène des éléments, comme c’était d’ailleurs déjà le cas dans les films précédents du réalisateur, fait irrésistiblement penser à leur omniprésence dans l’univers de Dario Argento (auquel Julio Medem se référait souvent dans L’ECUREUIL ROUGE).

De la même façon, en mettant en scène le processus créatif à travers les séances d’écriture de Lorenzo, le cinéaste part d’un procédé d’écriture cinématographique pour le moins classique (Lorenzo s’inspirant de son quotidien pour créer une œuvre de fiction), mais sa mise en scène pour ces séquences se complexifie au fur et à mesure du métrage, laissant peu à peu s’effacer la frontière entre la fiction et le récit pour aboutir à une étrange boucle temporelle, un voyage dans le temps qui se passe de machineries ou même de justification ouvertement fantastique, fonctionnant miraculeusement par la seule grâce, la poésie d’une mise en scène intensément originale et implicante, soutenue par la très belle musique de son compositeur Alberto Iglesias.

C’est, avec TIERRA, le meilleur film de Julio Medem, une œuvre d’une richesse et d’une densité soufflantes. Le jeu des hasards et des coïncidences, si artificiel, forcé et ridicule chez Lelouch, s’impose ici avec une admirable maîtrise, une réelle sensibilité, une vitalité unique. « C’est un conte plein d’atouts, car à la fin, il y a un trou pour revenir en son milieu et en changer le cours, si on le lui permet, si on lui laisse le temps. »

Le Marquis.

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Dimanche 31 juillet 2005

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Photo : "Un clandestin chez le Marquis" (Cyrano)

Chers Cinédrocéphales,
 
Bon, on ne pas faire notre Cosette non plus, mais quel été tristounet en salles ! C'est un phénomène un peu récurrent certes, mais cette année l'absence de films de college notamment fait cruellement défaut. Les distributeurs, peuplade primitive bien souvent, vous diront que, "mais oui, mais vous savez ma brave dame, les films de college, c'est pas notre culture, ça ne prend pas en France". Si un jour vous vous trouvez dans cette situation de blocage avec un distributeur, rappelez-lui l'exemple de SLACKERS dont nous parlions sur ce blog il n'y a pas si longtemps que ça. Une affiche hideuse, un slogan pourri, pas de bande-annonce en salles, et surtout une VF lamentable qui aurait presque pu faire passer celle des FEUX DE L'AMOUR pour un drame shakespearien ! Ce n'est pas palace du tout. Malgré mon admiration sans bornes pour Jason Schwartzman (ici), l'acteur le plus gigantesque de la galaxie, qui est présent dans SLACKERS, il aura fallu plusieurs années et un bac à soldes dumpinguant tout ce qu'il pouvait pour revoir le film en DVD. VO à la deuxième regardure, et devinez quoi : c'est très bon ! En pleine période AMERICAN PIE, le film pouvait évidemment trouver son public, si on n'avait pas cherché à tout prix à l’en dégoûter. CQFD. Evidemment, si la critique faisait son travail... Mais je n'ai pas envie de leur taper dessus aujourd'hui (même s'ils le méritent), ni envie de leur gâcher leur vacances au soleil, payées chèrement à la sueur de leur front (cocktail, voyage à Los Angeles, cassage des ongles sur le clavier du Mac, etc.).
Passons. Avant le gros cadeau dans quinze jours (LAND OF THE DEAD ou LE TERRITOIRE DES MORTS de George Romero, yummy, yummy), passons à l'apéro avec SHAUN OF THE DEAD, film anglais qui, lui aussi, s'est fait un peu attendre dans nos contrées. On ne va bouder, au moins c’est sorti, et pas directement en vidéo, c’est déjà ça.
Ah ! Shaun… Jeune trentenaire londonien, Shaun a une vie tranquille. Une jolie petite blonde, et pas conne, pour copine, un petit boulot de vendeur dans un magasin d’électroménager et de hi fi (genre Boulanger ou Planète Saturn, en plus petit ; vous savez, le genre de magasin où ce ne sont que des petits jeunes en contrat précaire qui bossent, encadrés par des plus vieux  sur une voie de garage…). Il vit dans les faubourgs de Londres dans un appartement modeste, avec Pete, un jeune cadre à peine plus âgé que lui, et Ed, un ami d’enfance (ils se connaissent depuis le C.E) dont la principale occupation semble être de jouer à la X-Box et de dealer un petit de shit. À la maison, ça va mal pour Shaun. Ed ne fait rien dans la maisonnée, boit de la bière, fait des parties de DOOM, et laisse des cannettes et des vêtements sales traîner partout. Une espèce de gros (physiquement) feignant  en somme, doublé d’un gros lourd aux blagues répétitives et vaseuses qui ne font rire que lui (genre, tire-moi le doigt et je pète) et Shaun à la limite, et encore, par nostalgie plutôt qu’autre chose. Pete ne le supporte plus, ce Ed qui, en plus de salir l’appartement, ne ramène pas beaucoup d’argent dans le foyer, d’où les pressions sur Shaun : si Ed ne change pas de comportement, il faudra l’expulser !
Côté cœur, ça ne va pas fort non plus. Liz, la petite amie de Shaun, se plaint, sans doute à juste titre, du manque d’envergure de leur petite relation stagnante et de l’omniprésence d’Ed, toujours présent lors de leur rendez-vous. Il faut bien dire que de toute façon, quand les deux amoureux se voient, c’est au pub, au pub et encore au pub. Là aussi, il faut que ça change. Shaun promet d’amener sa belle au restaurant le lendemain.
Le lendemain, Shaun se prend les pieds dans le tapis du quotidien, une nouvelle fois. Il doit remplacer un des ses supérieurs malade, est pris pour un looser et un con accessoirement par les petits branleurs qu’il a en formation au magasin, se prend la tête avec Ed, et bien sûr, foire la réservation de la table au restaurant. C’en est trop : à contrecœur, sa copine le plaque. Sale journée. Pas envie de regarder la télé ni rien, encore une journée qui va se terminer à se beurrer la tronche au pub avec Ed, à entendre ses blagues les plus nulles, etc. Ce que Shaun ne remarque pas, c’est qu’une mystérieuse grippe s’étend sur les habitants de Londres.  Ce qui ne le bouleverse pas outre mesure, il est deux heures du matin, Shaun est bourré et s’endort tout habillé. Le lendemain matin, avec son lot de cheveux qui poussent dans la tête, Shaun s’aperçoit qu’il y a deux morts-vivants dans le jardin…

Annoncé comme une parodie de films de zombie à la Romero, SHAUN OF THE DEAD est quand même un peu plus que ça, et n’est pas vraiment une espèce de « chose » à la SCARY MOVIE ou à la Zucker-Abraham-Zucker. L’affiche annonce « une comédie romantique avec des zombies », c'est déjà plus sympathique, mais c’est plus que ça aussi. Edgar Wright, le réalisateur, et Simon Pegg, l’acteur principal, ont écrit le film ensemble. Les deux se connaissent bien. Ils ont travaillé ensemble longtemps pour la télé anglaise (la série SPACED, parait-il riche en parodies justement).
SHAUN OF THE DEAD déplace donc le film de zombies sur le terrain de la comédie, plus que sur celui de la parodie. Les deux gars connaissent sans doute bien le sujet, et ça sent cette belle jeunesse élevée dans les années 80, à une époque où les vidéoclubs avaient encore en stock de gros boîtiers VHS thermoformés en stock, et où le rayon fantastique permettait de se cultiver et de voir des films superbes qu’on ne pouvait pas voir ailleurs. Ah, temps bénis ! Celui des autodidactes de la culture, où l'on avait encore la possibilité de voir des films d’horizons très différents, de genres et de styles hétérogènes, et où les réseaux parallèles de distribution permettaient des créations cinématographiques iconoclastes. Les plus jeunes lecteurs de Matière Focale doivent se dire : « ça y est, il est reparti à faire son vieux con, comme si c’était notre faute à nous. » Ils ont complètement raison ! Mon désarroi est quand même sincère. Si des gens comme Cronenberg, Carpenter, Romero ou Argento ont pu faire une carrière internationale et ont pu trouver des financements, même dans les temps les plus difficiles, c’est parce qu’ils traînaient dans leur sillage des aficionados passionnés qui les soutenaient depuis le début. C’est facile aujourd’hui pour la profession et pour le public de dire « Romero, c’est du classique » ou « SUSPIRIA est un film sublime et fondateur », mais sans leurs fans de l’ombre, années après années, ces réalisateurs n’auraient peut-être pas eu les mêmes « facilités » ou opportunités. Ce qui m’inquiète beaucoup, c’est qu'aujourd’hui, alors que les réseaux de distribution vidéo ou cinématographique ont tous disparu et que l’offre en termes de films et de styles se raréfie et s’homogénéise de plus en plus, c’est de savoir comment vous, les plus jeunes, espoir de la France de Demain, allez pouvoir vous bâtir une culture alternative (ça vous y arriverez sans doute, bien sûr), et où vous pourrez voir ces films hors circuit commercial. Car pour défendre les classiques de demain, encore faut-il pouvoir les voir. Et quand je lis l’ex-superbe magazine MAD MOVIES, les « classiques » qu’ils sont en train d’installer semblent confirmer mes doutes. La culture est aussi une question d’accessibilité. Il n’y a jamais eu plus de DVD dans les petites FNAC de province et dans les grands Virgin parisiens, mais il n’y a jamais eu, paradoxalement, aussi peu de choix ! Voilà qui me rappelle une anecdote (je ressemble de plus en plus à John Hillerman, ne trouvez-vous pas ?). Il y a quelques années, TELERAMA a demandé à une grosse poignée de réalisateurs de répondre à la même batterie de cinq ou six questions. Les réponses constituaient un splendouillet mini-dossier pour le numéro qui devait sortir juste avant le festival de Cannes. S’il y avait plusieurs questions, elles tournaient toutes autour de celle-ci : en quoi pensez-vous que les technologies numériques sont en train de changer le cinéma ? On était alors en pleine période Dogma d’un côté (toujours pas comprise d’ailleurs, ni par TELERAMA, ni par leurs confrères), et en plein boom des tout nouveaux effets spéciaux numériques. Les tournages à base de vidéo pullulaient en quelque sorte des deux côtés de la frontière cinéma commercial / cinéma art et essai. Tout le monde se prête au jeu et répond. Un seul refuse : Terry Gilliam. Il répond que la question est assez mauvaise en fait, et que le numérique ne va rien changer du tout ! La vraie question, et le vrai bouleversement que va connaître le cinéma, c’est le raccourcissement de la chaîne conception – production – distribution – exploitation ! Gonflé le bonhomme… et terriblement lucide : on est en plein dedans, le processus n’est sans doute pas complètement à son terme. Et c’est cela, au-delà de mes airs de vieux con, dont j’essayais de parler plus haut !].

Comme on le disait avant ce long aparté, Edgar Wright et Simon Pegg viennent de la télé. Autant le dire tout de suite, vu de ce côté d’ici de la Manche, rien que sur ces seuls faits, il y a de quoi être jaloux. Notre ami Bernard RAPP (familier de ce site) nous rapportait il y a quelques temps que le film de Kad et Olivier, QUI A TUÉ PAMELA ROSE ?, était plutôt visible à défaut d’être renversant. Mais à part eux, les transfuges télévisuels n’apportent rien de bon au cinéma dans l’Hexagone. Les films sont nuls proportionnellement à l’épaisseur du tapis rouge et vert (comme le dollar) qu’on leur propose de fouler. Qu’ils soient instigateurs d’un sujet « personnel » ou incorporés dans une production préexistante (voir IZNOGOOD ou ESPACE DETENTE), c’est lourd, lourd, lourd, et bien souvent, ceux qui avaient du talent au petit écran le perdent rapidement (ex : LA CITÉ DE LA PEUR). [Sur les questions concernant la France, ses comiques et leurs films, jetez un œil ici chez Pierrot, et sur l’article ATOMIK CIRCUS proposé par le Marquis : c'est vraiment intéressant !]
Donc, ici, rien de tout cela. SHAUN OF THE DEAD est bien un projet de cinéma. Et le résultat, donc, est bien supérieur à ce dont nous sommes capables, nous les grenouilles ! Loin du délire parodique annoncé, les deux compères britanniques décident de placer leur film « au même niveau » que ceux de Romero, et ce en toute modestie. Entendez par là qu’ils ne cherchent pas à faire entrer du zombie dans une comédie parodique, mais qu’ils essaient sincèrement, et avec une certaine malice, de faire « un vrai film de zombie ». C’est peut-être un détail pour les comiques professionnels français, mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Ça veut dire qu’ils sont libres, comme disait la poète, et surtout qu’ils sont relativement rigoureux.
Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voir les films de la trilogie des Morts-Vivants
de Romero (et même tétralogie donc, dans 15 jours), répétons ce que le Marquis disait fort bien – ainsi que dans son article sur le documentaire AMERICAN NIGHTMARE, (et lisez les commentaires de l’article sur la trilogie : un débat édifiant s’y trouve, c’est terriblement instructif). Ces films ont une formidable puissance de mise en scène, une rigueur remarquable et une gravité immense qui brise les cœurs les plus durs et les remplit d’une solide tristesse et d’une fabuleuse angoisse. Ce sont des films incroyablement politiques, dans le sens où ils nous mettent face à des enjeux vitaux, et devant la réalité palpable de ce l’être humain peut avoir de plus noir. Romero, avec un petit groupe de personnages dans chacun des trois films, faisait de cette microsociété plongée dans l’horreur de la plus désespérée des guerres (le combat étant perdu d’avance) une réflexion sur l’humanité de la société, et sur celle enfouie au plus profond de chacun de nous. Et le bilan est sombre. Grâce à ce dispositif, et par une sorte d’Humanisme à l’envers (ou par l’absurde), le réalisateur américain mettait en cause l’individu ET la société, les repoussant dos à dos. Un microcosme pour parler de l’Humanité entière en quelque sorte. Un terrain éminemment politique, donc.
Pegg et Wright construisent leur film sur un prédicat légèrement différent. Et c’est là que leur film fait vraiment mouche (en plus d’autres qualités, comme on le verra). Ils déplacent en fait le rayon d’analyse du film. On est toujours dans un microcosme : à savoir Shaun, Ed, Liz et le couple d’amis qui vit avec Liz. Un tout petit groupe, mais dont les relations s’intéressent d’abord à la sphère amicale. On est loin d’un échantillon hasardeux qui représente le monde comme chez Romero. Enfin, pas si loin en fait. Si les relations sociales ont lieu dans la sphère amicale, SHAUN OF THE DEAD ne devrait pas analyser les choses et délivrer un message à l’Humanité, c'est-à-dire valable pour tous. Mais bien vite, on se rend compte que, même dans le cercle de ses « amis », ce sont exactement les mêmes enjeux qui ont court que dans le cercle sociétal ! Et, chers Amis c’est une horreur !
On s’attache vite à Shaun, héros médiocre, complètement piégé dans un quotidien en forme de boucle qui ne cesse de se répéter. Une des nombreuses qualités du film est de montrer parfaitement que le Temps n’a aucune prise sur la vie de Shaun, vie qui va le mener droit au cimetière dans 60 ans, au même rythme et sans qu’il s’en rende compte. Cette fameuse soirée où Ed et Pete ont pris une murge à la vodka, c’était quand ? Hier, le mois dernier, il y a cinq ans ? Depuis quand Shaun sort avec Liz ? Trois jours ou trois ans ? Ça fait combien de temps qu’il bosse à Planète Saturn ? Etc. C’est absolument effrayant. Aucune perspective n’est possible, la vie sera un échec programmé, mais rassurez-vous, tranquille. Il s’ensuit une assez jouissive première partie, où les zombies pullulent de plus en plus dans les rues de la ville, mais où Shaun ne se rend compte de rien.
Il est également assez déconnecté de la Société de consommation ou de l’information. De toute façon, il n’a pas d’avenir. Son job ne lui apporte rien, dans tous les sens du terme. Et tout est immuable. Si Shaun paraît sympathique, c’est parce que le quotidien s’acharne sur lui, et pourtant, Shaun met du sien à essayer de faire les choses bien (ex : la délicieuse scène où les gamins en formation dans son magasin sont parfaitement odieux avec lui !). Et c’est bien le seul d’ailleurs. En fait, on s’aperçoit assez vite que son entourage est proprement infect ! Et c’est là, sur ce point précis, que le film est formidable. Les « amis » de Shaun ne sont pas pires (ou à peine plus) que les miens ou les vôtres. Et la grande idée est de montrer combien ceux-ci peuvent être vraiment dégueulasses au quotidien avec lui. Un vrai jeu de massacre. Shaun est méprisé par tous. Premier point. De ce fait, étant inférieur, il est assez normal de le presser au maximum, comme un citron, soit par plaisir d’humiliation (et ainsi montrer combien on est tellement mieux que ce pauvre Shaun), soit pour en obtenir des avantages matériels, sentimentaux ou autres. Shaun n’a aucune chance, et Shaun sera toujours l’éternelle victime d’un champ d’amis persécuteurs. Une manière pour eux de bien veiller, plus ou moins consciemment, à ce que Shaun reste pour l’éternité un inférieur. Heureusement, l’invasion des zombies tombe à point nommé, non pas pour remettre les choses à leur place, mais plutôt pour permettre, premièrement, à Shaun de prendre les choses en main (c’est lui qui assurera la survie du groupe), et deuxio, cela va également permettre à l’humiliation dont Shaun est constamment victime de montrer son vrai visage (y compris, j’en suis certain, à quelques spectateurs qui ont dû bien se marrer en voyant Shaun se faire humilier… et finalement trouver ça normal). Le couple d’amis de Liz sont des gens assez bêtes (surtout elle, lui est vraiment un être immonde). Ed, mine de rien, malgré son statut de copain du héros, est lui aussi un être innommable, bien plus sinistre que drôle et aussi médiocre que les autres. Il y a, malgré tout, énormément de nuances. Dans le couple d’amis, la jeune femme s’avère relativement gentille sous sa cruchitude, et en tout cas bien moins conne qu’avant que les morts-vivants n’interviennent. Son mec, très, très antipathique, m’a semblé plus nuancé à mesure que le film avance (et il a quand même diablement raison sur une scène sur laquelle je vais revenir, tellement raison qu’à son tour il sera châtié très durement, surtout par le scénario !). Ed, par contre, reste pareil à lui-même. L’ambiguïté atteint souvent son comble avec Liz, la petite amie, la seule qui, au final, attende vraiment quelque chose de Shaun et lui fasse un chouïa confiance. On se dit qu’elle pourrait devenir le pendant féminin de Shaun. Une autre scène, sublime, nous donne tort (j’y reviens).

SHAUN OF THE DEAD, film vraiment drôle par endroits, est donc très agréable, certes, mais c’est aussi un film absolument et définitivement sinistre et déprimant (chouette !), dans le sens où il dépeint une société d’une noirceur absolue. Une des forces du film est de se permettre énormément de répétitions. Et on a vraiment l’impression de se prendre constamment le mur dans la tête, tellement ces gens sont bornés. On souffre encore plus que Shaun lui-même. Plus noir, tu meurs. Avec ce film, en même temps que vous allez rire, et pas qu’un peu, vous allez aussi toucher le fin fond de la Fosse de la Dépression, vous savez, celle qui est dans la mer des Désespoirs. En tout cela, le film est vraiment un hommage sincère à Romero et à ses films, et une variation originale.
On rit aussi beaucoup donc. Je vous laisse découvrir tout ça. J’ajoute quand même quelques bémols assez flagrants. D’abord, sur quelques scènes (la zombie « trouée » dans le jardin par exemple), il y a un peu trop de gags, et surtout des gags plus potaches. La potacherie est une dimension intrinsèque du projet, mais j’avoue que, de temps en temps, cela m’a sorti un peu du film. Certaines idées, comme le lancer de disques, sont très bonnes, mais assez mal exploitées, et brossent un peu le public dans le sens du poil (on aurait préféré voir sauvée une édition de Joy Division, non ? Et dire que la BO de BATMAN par Prince est une sous-merde comme Sade, là je dis non, c’est très populiste, ça, et pourtant je ne suis pas fan de Prince !). Simon Pegg, contrairement aux autres, est un acteur de mimiques. Bon, il n’y va pas à fond comme Jim Carrey, très loin de là même, puisque son jeu comporte d’autres nuances, mais sur une prise ou deux, je n’aurais pas gardé certains trucs dans son jeu (il faut dire aussi que la VF est lamentable et gâche peut-être une nuance plus subtile ou plus paradoxale). Donc, de part et d’autres, ça et là, la potacherie semble, à mon seul et unique goût, déséquilibrer le propos.
Par contre, il y a des choses superbes, notamment le personnage de l’amie lointaine, très belle idée, sublime même, de communion désespérée. Le passage où les troupes se croisent est formidable ! [Le personnage de l’amie est sublime, de toute façon.] Une autre très belle idée est le climax dans le pub, où tous les personnages se menacent les uns les autres dans un beau mouvement de connerie ! À ce moment-là, le langage se bloque (le personnage d’Ed y est formidablement bien écrit), la scène se répète encore et encore et encore. Le film semble s’arrêter, et j’ai pensé qu’il allait se terminer là, dans une répétition de 20 minutes (ça aurait été génial, ça !). Dans ce moment de blocage absolu, c’est le personnage le plus antipathique qui a  raison à 100%, et tous les autres ont tort. Mais ce personnage a fait trop d’erreurs auparavant, et plus personne n’a envie de lui accorder une quelconque attention. En un mot, il a pris le rôle de Shaun. Ce dernier d’ailleurs est aussi immonde que les autres dans cette scène. Le bonhomme sera châtié avec une extrême dureté. [D’ailleurs, dans cette scène, Shaun est habillé strictement à l’identique de Christopher Walken et De Niro dans VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER. C’est trop spécifique pour être un hasard. Wright a-t-il voulu nous dire que Shaun se tirait une balle dans le pied ou dans la tête à ce moment là ?] [Deuxio : je mets ça là mais ça n’a rien à voir : par moment, mais seulement par intermittence, le film est d’une maniaquerie absolue : avez-vous vu, comme je l’ai vu, par exemple dans un tout petit détail, une critique de l’Angleterre du football, terre à zombies ? Ici, je ne parle pas du garçon qui joue au ballon dans la rue en plus !]
Il y  a de très belles choses aussi dans la dialectique « les vivants sont morts et les morts sont vivants ». Héritage romeroesque direct. Bref, on est souvent en plein Kho-Lanta de l’horreur, mais attention, nuance, entre amis, ce qui est encore pire ! Bon, j’arrête là pour vous laisser interpréter ça à votre manière. Une fois le film terminé, une conclusion arrive. La première partie de cette conclusion est sublimement drôle. C’est ce qui m’a fait le plus rire, et je trouve que c’est un des passages les plus intelligents aussi. C’est évidemment complètement déprimant. La deuxième partie de la conclusion est plus potache malheureusement, plus moralisatrice peut-être (mais pas sûr). Cette dualité exprime bien la dualité du film, qui a tendance donc à me gêner un peu aux encornures. [Peut-être que la deuxième partie de la conclusion n’est pas une sorte de happy end marrant, mais au contraire une sorte de cauchemar le plus absolu. C’est peut-être ça, le pire qui pouvait arriver à Shaun et Liz, à la différence près que le salon de la maison a remplacé le pub !]
Enfin, un mot pour vous dire que tout ça est tranquillement mis en scène, sans plus. Le début me semble plus rigoureux et mieux cadré. Le gros milieu est un ventre mou, un peu en forme de n’importe quoi, surtout dans le cadre et les échelles de plans, souvent bien laids. Dommage, ça commençait mieux dans la première partie. Ceci dit, on a vu des mises en scène encore plus laides, et je crois que si le film avait été français, on aurait peut-être salué le travail de Wright.
Les acteurs, eux, sont vraiment très bons. Le mec qui joue Pete (le cadre) est formidable notamment. On l’avait aperçu dans les séries anglaises SMACK THE PONEY et FRENCH AND SAUNDERS. Les autres sont très bons aussi, et très attentifs, bien loin là aussi de nos pauvres critères.
 
Alors si vous avez le courage d’affronter la déprime de l’année, n’hésitez pas, vous allez beaucoup rire. Il y a des moyens largement plus bêtes de se divertir. L’intelligence habite de l’autre côté de la Manche, mais ça, on le savait déjà.

Désespérément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS: Le film est aussi très social. Il y a beaucoup de détails, notamment financiers, très humiliants. L'histoire est basée finalement sur le fait qu'il faut être trois pour louer un appartement, dans les quartiers excentrés de Londres.
 
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Samedi 30 juillet 2005

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Un sommet de l'art lyrique, le must du 45t.

Skotlettville est en pleine ébullition alors que se prépare le Festival de la Tarte à la Vache. Mais les festivités vont être perturbées par le retour de James Bataille, un cascadeur amoureux de la fille du maire qui vient de s’évader de prison… puis par une invasion de créatures venues d’une autre dimension.

La France et le cinéma fantastique. Le cinéma fantastique et la France. Tout un chapitre… Le genre n’a longtemps semblé exister en France qu’à travers la tradition du « réalisme poétique », une aubaine pour les fiches-cinéma de Pierre Tchernia, mais un héritage assez poussiéreux à quelques rares réussites près. Quelques petites perles isolées (LES YEUX SANS VISAGE, ALICE OU LA DERNIERE FUGUE), la carrière souvent passionnante du persévérant Jean Rollin (enfermé dans une réputation de cinéaste Z avérée par les budgets mais largement démentie par la cohérence et la poésie de son approche), quelques tentatives d’épouvante à la française oscillant entre le très estimable (LA NUIT DE LA MORT de Raphaël Delpard), le piètre (LE DEMON DANS L’ÎLE) et le gros Z qui tâche (les productions Eurociné, ou des oeuvrettes hilarantes comme LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES). A la fin des années 80, on a vu émerger une nouvelle génération de cinéastes tentés par le genre, et l’on oublie parfois à quel point certains ont tapé dans le mille avant de disparaître dans les limbes (Alain Robak et son honorable BABY BLOOD, Jérôme Boivin et ses excellents BAXTER et CONFESSIONS D’UN BARJO d’après Philip K.Dick, voire même le semi-raté mais appréciable 3615 CODE PERE NOËL de René Manzor). Ces dernières années, les tentatives visant à développer le film de genre fantastique à la française, soutenues par les travaux plus « officiels » de Jeunet & Caro, Jan Kounen, Christophe Gans ou Enki Bilal, se sont multipliées (BROCELIANDE, PROMENONS NOUS DANS LES BOIS, BLOODY MALLORY) avec des résultats excédant rarement la modeste petite réussite (SAINT-ANGE, le curieux LES 1000 MERVEILLES DE L’UNIVERS et paraît-il MALEFIQUE que je n’ai pas encore vu). Les jeunes réalisateurs semblent se casser les dents les uns après les autres à vouloir tout donner dès leur premier long-métrage (d’où des films, qu’ils soient aboutis ou pas, qui sont toujours ultra-démonstratifs), et surtout à essayer d’aborder le genre en courant après le modèle anglo-saxon dans un pays ou ni l’infrastructure, ni la culture ne favorisent la réussite et l’implantation de ce cinéma, d’autant plus que les œuvres issues de ce courant tablent sur la technicité mais manquent cruellement de personnalité et de spontanéité. La greffe semble avoir bien du mal à prendre, comme c’est d’ailleurs le cas pour la tentative parallèle de développer des sitcoms ou des soap sur le modèle américain : difficile d’égaler un modèle fondé sur des traditions d’écriture et de mise en scène totalement étrangères à notre mode de production, car de la volonté de  singer un modèle ne résultent que des films américains dans l’âme (LE 5e ELEMENT, UN AMOUR DE SORCIERE, au secours) ou de pâles copies sans âme (JEUX D’ENFANTS). Pourtant, par principe, l’effort est louable, d’autant plus qu’il débouche parfois sur de très belles réussites.
Je n’essaierai pas de vous faire croire ici que ATOMIK CIRCUS est une très belle réussite. Mais il me semble que ce film a une âme, qu’il y a une vraie tentative d’appropriation des canons du genre fantastique dans un projet certes influencé par le cinéma américain (mais quelles références existe-t-il en France ? LES GENDARMES ET LES EXTRA-TERRESTRES ? GAVIN ?) mais qui parvient à trouver un ton original et assez encourageant pour la suite, s’il y en a une.
Dommage que le film se traîne quelques boulets qui l’empêchent de prendre son essor. Les frères Poiraud se sont engagés sur la pente savonneuse de l’humour non-sensique et du cinéma de l’absurde ; il est assez difficile d’entrer dans l’univers dépeint par ATOMIK CIRCUS, mais passées les 20 premières minutes, le film fonctionne correctement. Malheureusement, un dénouement bien mystérieux dissimule mal une panne d’inspiration dans la dernière partie du film, qui se termine un peu en queue de poisson, comme si les réalisateurs n’avaient pas su où mener leur engin après avoir laborieusement réussi à le mettre en branle, ce qui confère au film un arrière-goût insatisfaisant. Mais le plus gros problème réside, est-ce une surprise, dans le casting. Si Jason Flemyng (BRUISER) s’en sort avec les honneurs, Vanessa Paradis ne fait pas vraiment d’étincelles, d’autant plus qu’elle incarne une chanteuse – les passages musicaux ayant parfois tendance à phagocyter le projet, surtout si l’on est pas très sensible à son petit filet de voix. Même reproche pour Benoît Poelvoorde : il n’est pas mauvais, au contraire, mais sa forte personnalité l’amène à écraser le métrage à chacune de ses apparitions, et reste figée dans un jeu qui reste décidément immuable de film en film. Je l’aime bien, il est assez drôle, mais j’en viens petit à petit à ne plus le supporter du fait qu’on l’utilise toujours sur le même registre – qu’il s’appelle M. Chiasse (comme c’est le cas ici !) ou M. Manhattan, le résultat est le même et tend le plus souvent à paralyser le récit. Pourquoi faut-il toujours laisser autant de place et de marge de manœuvre aux interprètes en France ??? Pourquoi des acteurs très capables (Depardieu en est un très bon exemple – je précise qu’il ne joue pas dans le film des frères Poiraud, ceci dit) finissent par devenir des espèces de trous noirs ambulants qui réduisent à néant les films dans lesquels ils évoluent ??? C’est là le principal défaut d’ATOMIK CIRCUS, qui se prend régulièrement les pieds dans ses acteurs en leur laissant trop de champ libre, les performances ne servant parfois en rien le récit – quand elles ne le mettent pas complètement en pointillés. Le meilleur exemple de ce problème ? Une séquence interminable montrant Poelvoorde au volant de sa voiture, draguant lourdement l’assistante à ses côtés : la « contamination » du personnage est l’objectif narratif de la séquence, mais cet objectif n’est atteint (en deux minutes) qu’au terme d’une scène longue, inutile et qui ne donne à voir que l’acteur en train de faire son show (show, du reste, qu’il nous ressert en boucle depuis des années, avec talent, mais pour quoi faire ?). Pendant ce temps, le film n’existe plus, et c’est d’autant plus dommage : il est déjà si difficile de rentrer dans son atmosphère atypique, fallait-il vraiment nous en sortir si régulièrement pour laisser le casting en roue libre et justifier ainsi des noms accrochés sur l’affiche ? La question est mine de rien assez délicate, d’autant plus que sans noms, le film n’aurait probablement pas été produit dans les mêmes conditions (pour peu qu’un film aussi étrange trouve des financements sans vedettes rattachées au projet, ce dont je doute), et qu’en France, ces noms renvoient à des acteurs habitués à ce qu’un film se construise autour de leur numéro et non l’inverse, hélas.
Mais attention, le film comporte aussi de véritables qualités. Une atmosphère étrange et agréablement bordélique quand le scénario la laisse respirer, qui fait irrésistiblement penser à l’univers des rednecks américains, avec ces bouseux toujours prêts à sortir leur fusil de chasse, ce désaxé vivant avec sa grand-mère empaillée (coucou, MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE !), le tout dans une ambiance de saleté, d’abrutissement et de décadence. A ce titre, comme tout redneck qui se respecte, ceux-ci attirent les mouches… mais des mouches énormes venues d’un autre monde, naturellement, les extra-terrestres ayant des allures plutôt insectoïdes. Leurs attaques (très beaux effets spéciaux) sont mises en scène avec un réel talent et achèvent de plonger le film dans le chaos intégral, notamment dans une dernière demi-heure assez réussie. Le film, d’une belle inventivité visuelle, bénéficie en outre d’idées vraiment décalées et bizarres, tel cet homme usant de son chien (en animatronique volontairement foireux, avis aux amateurs des Muppets) comme d’un instrument de musique dans des séquences cruelles et furieusement drôles.
Si le film, dans son ensemble, laisse une impression mitigée, il reste pourtant honorable et original. J’ai souvent pensé en le voyant à un autre film chaotique et inabouti, bourré de défauts mais prometteur : ACCION MUTANTE de Alex de la Iglesia, qui a depuis fait ses preuves avec des films comme MES CHERS VOISINS ou PERDITA DURANGO. Les frères Poiraud vont-ils rectifier le tir et connaître une aussi belle suite de carrière ? C’est tout le mal que je leur souhaite !

Le Marquis

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Vendredi 29 juillet 2005

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(photo:"But true dear" par Dr Devo.)

Chères Sœurs, Chers Frères,

SAN KU KAÏ, épisode n°6, ça commence bien. Sur les chapeaux de rouille même. Comme dans l'épisode n°2, ça expérimente dès la première seconde de l'épisode, et sur le même principe. On s'attend, d'après la jaquette, à voir l'épisode intitulé « Le Roi Golem ». Le menu animé (et pourtant si peu) nous promet le même titre. Quand l'épisode commence, le titre en surimpression en surprendra plus d'un : « Le Roi Golden » ! L'affreux tyran du XVe Système Solaire voit méchamment, et d'entrée de jeu, son aura se transformer en vulgaire slogan de supermarché. De là à le prendre pour la reine des pommes, il n'y a qu'un pas que le malheureux ou l'insultant ne manqueront pas de franchir pour se gausser. Le fidèle lecteur, lui, sait à quoi s'en tenir : SAN KU KAÏ est une série expérimentale de cinéma pour la télévision.

Golem XIII, souverain des Stressos, figure maléfique suprême certes, mais aussi figure énigmatique. À bord du Kosmausor, le vaisseau mère des Stressos, même les plus hauts gradés dans la hiérarchie Stressos ne lui parlent qu'à travers un dispositif incongru mais assez génial, sur lequel il convient que nous nous attardions. Comme le Gouverneur d'Analys le rappelait dans l'épisode IV, Golem XIII, je ne sais pas qui c'est, je ne l'ai jamais vu, d'ailleurs on ne lui parle que par micro interposé. Ben oui, mais en même temps, pas seulement. Arrêtons-nous un instant dans la salle de contrôle du Kosmosaur. A l'opposé de l'endroit où se trouvent les splendouillets ordinateurs de commande du vaisseau (vaguement inspirés par STAR TREK sans doute, et par BricoMarché certainement), on trouve le siège de communication avec Golem XIII. Le dispositif est simple mais malin. Une affreuse tête de mort cuivrée trône au-dessus d'une multitude (facilement une quinzaine) de boutons luminescents à cadences aléatoires et arythmiques. Quand Komenor parle à son maître (Golem XIII, donc), il le fait par cette interface. Ainsi donc, la communication se fait par micro effectivement, c'est-à-dire principalement à l'oral. Ça n'empêche pas Komenor, l'acteur et le personnage le plus "capé" de l'histoire du cinéma, de faire de grands mouvements de cape justement (avec doublage du frou-frou absolument apocalyptique, qui serait gentiment grotesque s'il n'était pas aussi angoissant) et de s'agenouiller à qui mieux mieux en signe de soumission absolue. Quand j'étais petit et que je n'avais vu que quelques épisodes de la série, je me demandais pourquoi Komenor et ses sbires mettaient tant d'apparat dans leur conversation avec leur dieu-chef Golem XIII alors que celui-ci, apparemment, ne communiquait qu'à l'oral. La tête de mort rend l'appareil d'audio-transmission terriblement imposant (dans les limites financières imposées par la production) : il joue le rôle à la fois de transmetteur audio, certes, mais aussi de statue divine, d'autel semi-incarné du quasiment dieu-vivant Golem XIII. C'est un appareil de communication, et aussi un objet de culte, un objet du divin, à la fois hors d'atteinte et présent. Par cette présence-absence, Golem XIII investit un champ inédit où trois niveaux cohabitent pour la première fois : le Militaire, le Religieux, et le Technique (le dispositif étant également un appareil de  transmission, comme nous venons de le voir). Il y a aussi un quatrième niveau : le Chef d'entreprise. Non, pas dans le bâtiment, bande de petits pervers (nous allons voir que Golem XIII continue de veiller à la construction de son palais démesuré). Entrepreneur dans ses méthodes manageriales plutôt. Car oui, je ne le savais pas quand j'étais petit samouraï en culottes courtes, faute d'avoir vu les bons épisodes : la statue-autel-transmitteur audio est aussi... Un appareil enregistreur vidéo ! Et oui ! Ça fait aussi webcam ! Golem XIII peut voir et fliquer ses sbires ! Komenor, chef supérieur avisé, fait donc bien de s'agenouiller et tout le toutim. On sent la sagesse pragmatique et l'expérience. [C'est dans des épisodes prochains que nous verrons que Golem XIII peut voir à travers l'appareil. Note pour les puristes et les pervers qui bien souvent sont les mêmes.] [Par ces quatre fonctions réunies en un seul lieu ou appareil, les auteurs mettent le doigt sur l'essence même de la domination totalitaire, ce qui, une fois encore dans le cadre d'un feuilleton pour les enfants, est quand même drôlement fort, et bien plus efficace qu'une LISTE DE SCHINDLER, paresseusement hollywoodienne...]

Revenons à l'épisode VI. Bon, comme toujours, ça va mal, et même pas bien du tout. On le sait depuis deux épisodes, Golem XIII a ordonné la construction d'un gigantesque palais en son honneur. La poigne Stressos s'étend à tout le système, et la résistance faiblit. Ayato, le jeune pilote fougueux et quelque peu inconscient, Siman, l'homme-singe tendance macaque-Hernandez, Sidéro, le robot de génération beat (voir article sur l’épisode IV), et enfin Ryu, sourire aux lèvres, regard et posture du héros qui n'a pas froid au yeux, nos quatre compères donc seraient le seul mais bien faible espoir contre l'empire golémien.

"Je veux voir un homme qu'on appelle Ayato. Celui qui a osé me défier." Ainsi vitupère Golem XIII, en tête de gondole de cet épisode. Komenor assure qu'il "en sera fait selon ta volonté", activant ainsi les niveaux militaires et divins de soumission à son souverain. Et là, très vite, quelque chose de très intéressant se passe. Derrière la cape tendu de Komenor, on peut apercevoir les cornes du casque de Volcor, l'homme du terrain et des sales besognes, mais inférieur hiérarchique. Volcor proteste et abaisse, de force, le bras de Komenor ! Le petit outrecuidant ! L'effronté !  "Non, c'est bien trop risqué" dit-il. C'est intéressant à double titre. Parce que dans ce détail, c'est à la fois l'acteur et le personnage Volcor qui se rebelle, proteste et dit à voix haute son ras le bol et son avis face à l'acteur-personnage de Komenor. Les deux personnages, comme les deux acteurs, sont donc bien en conflit. Le cinéma, c'est aussi le réel. Et SAN KU KAÏ est, à cet égard, complètement en plein dans le Cinéma du réel. CQFD. Voilà qui devrait définitivement asseoir les admirateurs de Ken Loach. Passons. En tout cas, l'acteur qui joue Komenor (euh.. Comment il s'appelle déjà ? Je suis bête ! Il ne s'appelle pas !) est très irrité, et même carrément furieux, et il refait en fin de plan un gigantesque mouvement de cape pour cacher Volcor-l'acteur ! Vous pouvez vous repasser ce plan en boucle : vous verrez que ça a dû barder sur le plateau à la fin de la prise. L'histoire ne dit pas si ces deux géants de la scène dramatique japonaise se sont mis sur la gueule après le cut !  Komenor rassure le boss. Tout est déjà prévu. Il a envoyé des troupes dans le village d'Ayato, et ce dernier, en conséquence, va sûrement réagir. Bien vu !
Il ajoute : "regardez !", dans un mouvement de menton vers la droite du champ. Cut. Gros plan sur Furya, délicieusement mise en exergue et introduite avec gourmandise par cet effet de montage. [Contrairement à 98% des films vus en salles, art et essai ou commerciaux, ici, dans SAN KU KAÏ, une coupe, ça ne se fait pas n'importe où.]
Et ce n’est pas fini. Furya, l'actrice, marque un temps de pause (comme absente, j'y reviens) un peu trop long, mais juste un chouïa, c'est un effet remarquable d'ailleurs puisque la production, je le répète, exigeait qu'il ne fût fait qu'une seule prise ; puis elle reprend le geste du menton de Komenor au plan précédent et détourne elle aussi le regard vers la droite. [Les deux plans, celui sur Komenor et celui sur Furya, étant donc mis en parallèle : ils marchent ensemble.] Cut. Plan moyen sur l'écran de transmission, sur lequel on voit un nouveau méchant Stressos (avec un casque terrifiant), couplé à un zoom vers gros plan assez sobre (dans le canon de la série du moins), gros plan texturé vidéo, ce qui est assez magnifique, quoique court (soin dans le détail donc). Le plan est court et est suivi d'un cut. Le même méchant est sur Analys, on revient au support pellicule. Dans un plan encore plus court (accélération), le méchant Stressos casqué tourne lui aussi le menton vers la droite (reprenant le mouvement introduit par Komenor, puis Furya), en même temps qu'un horrible gaz s'échappe du dit casque. Cut. Plans sur les villageois gazés, en train d'agoniser, toute douleur dehors, dans les vapeurs toxiques !

C'est terrifiant. Et très bien mis en scène, avec quatre plans courts. Le 1er et le deuxième plan sont mis en parallèle, et tendent vers le suivant, qui ne viendra pas tout de suite mais sera "bousculé" par le zoom (montage par le mouvement) vers ce gros plan vidéo dont la texture souligne l'incroyable caractère anxiogène du méchant casqué. Au troisième plan, on est complètement bousculé par cette suite de mouvements brisés et pourtant, comble de la surprise, le méchant fait le même mouvement de menton : la mise en scène nous dit par là :"Et bien non, le plan horrible qui fait peur, ce n'est même pas celui-là, qui vous terrifie déjà, ce n'est pas fini, c'est le suivant". Le plan pellicule avec le gaz qui sort du casque : Ho-rri-ble ! Mais bien court, sans répit, vers les plans sur les villageois gazés. Construction rythmique, corrélation de la mise en scène et du jeu d'acteurs très dirigés (la direction d'acteurs devrait TOUJOURS se faire comme un élément de mise en scène et non d'intention, comme tous les réalisateurs idiots de la terre ne l'ont pas compris), jeu sur l'échelle des plans et même sur le support image (vidéo vs Pellicule)... Le tout a duré peut-être dix secondes, si on compte le long dialogue entre Komenor, Volcor et Golem XIII. Trois tonnes de mise en scène en cinq secondes, aucun plan inutile, du montage partout ! Je n'ai qu'un mot : c'est sublime. Alors si certains continuent de préférer Tavernier, je ne comprends plus rien et pose la question : qu'attendez-vous du cinéma ? Ou plutôt, qu'attendez vous de spécifique du cinéma, qui ne soit pas du théâtre, de la littérature ou du journalisme, par exemple. Plus que de longs articles dans les Cahiers ou dans Positif, ces cinq secondes vous en disent plus sur le cinéma. En 5 secondes, vous en avez plus appris là qu'en un an de lecture de magazines dits "professionnels". En 5 secondes, vous avez fait plus pour votre préparation au concours d'entrée à Louis Lumière ou à la FEMIS qu'en un an de préparation à vous farcir des livres de Jean-Claude Carrière.

C'est aussi pour ça que ce blog existe. Pour rappeler que le cinéma, ou plutôt le Cinématographe, est ailleurs que dans les attitudes stériles, ancestrales et culturelles du monde du cinéma. Soyez Focale chez vous. Soyez Cinématographe dans votre cuisine.

Après cela, on revient sur Furya. Et on constate qu'elle est strange aujourd'hui, notre Furya. Tristesse, fatigue semblent se lire sur son visage. En général, Furya porte terriblement bien son nom : vénéneuse, agressive et d'un sex-appeal sub-atomique. La Furie et le Corps. Mais là, il semble qu'il y ait une brèche, presque émouvante si on en avait le temps. Elle n'a jamais été plus belle (et pourtant...), mais la fissure est là. Sera-t-elle, cette fissure, exploitée plus tard ?

Et puis le gazage des villageois, ce n'est quand même pas rien ! Quelle violence, surtout quand on sait que le Stressos casqué et gazeux se tient dans l'axe d'un drapeau Stressos qui  n'est rien de plus qu'un drapeau nazi à peine retouché. Quel passage terrifiant ! Le Stressos casqué-gazeux annonce à tous que les villageois sont prêts à être déportés "dans les camps".

Pendant ce temps, sur Chetah, planète d'origine de notre ami Siman, l'homme-singe. Chetah. Singe. Tant qu'à faire.
Ryu passe le temps en faisant s'entraîner Ayato le rookie (on se calme ! Rookie, et pas W...). L'entraînement consiste à sauter du haut d'une falaise vertigineuse (belle contre-plongée), à atterrir les deux pieds sur le sol, puis à rebondir dans le mouvement en quintuple salto groupé avant, et de retomber sur ces deux pieds vingt mètres plus loin. Là aussi, la Force est du côté du montage. Ryu est vraiment un pédagogue exceptionnel. "C'est facile, fais comme moi" ou encore le splendouillet "fais comme si tu étais un aigle royal". Ben ouais. Le tout avec d'affreux petits plans de coupe (en gros plan, en plus !) et des zooms à tire-larigot. Wer will, der kann. "Tu peux tout faire si tu le veux de toutes tes forces", avec petite frappe sur l'épaule et sourire enjôleur. Sacré Ryu. Juste à côté, Sidéro et Siman se disputent. Siman essaie de faire la cuisine (encore du poulet, comme dans l'épisode précédent) mais Sidéro fait du bruit en réparant le vaisseau. Tout d'un coup, des voix d'enfants :"Les Stressos ! Les Stressos !" Tous nos héros se précipitent à la rescousse. Fausse alerte : ce sont des enfants (humains et singes Mobalpa) qui "jouent à la guerre contre les Stressos" (répète, je le répète, Sidéro) sous l'œil amusé et goguenard de leur maîtresse qui, tiens donc, porte une robe complètement années 80, couleur marron-beige avec motifs à fleurs du même métal ! Ayato conclue : "c'est pour eux [les enfants] qu'il faut se battre et chasser les Stressos hors du système solaire." Pas très fin comme dialogue. Y'a qu'à chanter Des Millions de  Copains, pendant qu'on y est... Ryu recentre le débat : "dis, tu as vu la fille là-bas ? Bon sang qu'elle est jolie !" J'adore le style de Ryu, vraiment bath et enthousiaste. Ryu va à la rencontre de la maîtresse. S'ensuivent des présentations assez débiles, avec des zooms à chaque champ / contrechamp. Là où il y a de la gêne... Tout cela se finit par un bon repas partagé avec les enfants. Le poulet à la broche de Siman fait des merveilles. Tant qu'à faire, la maîtresse s'appelle Aguna !
Cette scène bucolique sur le sol volcanique de Chetah, hommage à Renoir et Renoir, est interrompue par les bruits hostiles de trois vaisseaux de combat Stressos (les fameux laserolabs). L’escadrille est dirigée par le Stressos casqué, super-méchant de l'épisode, qui déclare aussitôt : "Allez, on s'entraîne sur les enfants !", installant de façon définitive son statut de Méchant ultra-sauvage et sympathique. Les tirs de lasers fusent, nos héros protègent les enfants et, de justesse, le sang ne coule pas. Ryu s'en va avec Siman pour embarquer dans leurs petits vaisseaux  détachables et respectifs, afin que le combat ait lieu dans les airs, loin des enfants. Pas d'effusion de sang donc, mais c'était moins une. Quoique, il y a une ellipse de mise en scène par un plan en insert sur la Maîtresse Aguna qui tient un enfant dans ses bras, comme Ayato à ses côtés, et qui dit, à la dérobée, noyée dans le bordel monstre de cette séquence épileptique : "Mais où sont les autres ?". La réponse est apportée par nous, spectateurs : les autres enfants ont sans aucun doute été massacrés, lazérisés et déchiquetés hors-champ ! Leur absence sonne à nos oreilles comme le silence du trou d'un tombeau, ou plutôt d'une fosse commune vu le nombre d'enfants manquants.
Le combat a lieu dans les airs, avec sa volée de petits plans à la whallygaine, caméras basculées et pivotantes (à 300 degrés !), et bande-son mêlant allègrement la musique française à la musique japonaise de la série dans un chaos indescriptible de sons, d'images et de mauvais goût délicieux, le tout sous l'œil attentif d'Ayato et d'Aguna, qui suivent la chose d'en bas, au sol, au côté des enfants.

Tous les laserolabs sont détruits, sauf celui du Méchant Casqué. Siman le force à se poser. Et c'est là que Ryu a une idée géniale. Il enfile le costume du gazeur facho et se casse, en refusant de dire à ses compagnons où il va, ce qui ne lui ressemble pas. Gazman le méchant casqué, est pendant ce temps-là scrupuleusement entravé. En fait, Ryu veut en profiter pour "faire un essai du matériel des Stressos". Il s'envole dans l'espace à bord d'un laserolab. Tout va bien, jusqu'à ce qu'il  voie le Kosmosaur en approche. Il saisit l'occasion et en profite pour pénétrer le vaisseau-mère des forces du mal (mmmm....). Les japonais ont parfois un sens de la pertinence et de l’action désespérée qui m’échappe. Tout cela n’est-il pas un peu risqué ?
Enfin, c’est comme ça, et dans la salle de contrôle du Kosmosaur, Volcor, souvent pertinent, est formel : « il ne rentre qu’un seul laserolab ! » Komenor, curieusement assis (l’acteur avait dû se fouler une cheville dans un mouvement de cape, ou alors est-ce une suite de la bagarre qui l‘opposa dans les loges avec l’acteur qui fait Volcor ?), Komenor, assis donc, déclare : « Je veux voir le pilote ! [Il se lève !] Furya, apporte-moi le pilote tout de suite ! » Cut. Plan sur la porte de la salle de contrôle, et Furya revient avec Ryu caché sous le costume Stressos. Voilà, ça c’est du cinéma, ça traîne pas ! Avis aux réalisateurs : cessez d’éviter les ellipses, et lâchez nous les sabots avec vos histoires de réalisme, de narration, et de réalisme narratif ! Ou alors, écrivez des romans !

Bon. Quand Ryu arrive déguisé en Gazman, voilà Komenor qui pique un fou rire, dîtes donc. Et Furya aussi. C’était un piège. Volcor, l’homme des basses besognes physiques, se précipite sur Ryu pour le tuer. Bataille dans les 6 mètres carrés de la salle de contrôle (allez, hop !). Dans la bataille, Ryu enlève son costume de Stressos, et en profite pour revêtir son costume de Staros. Hey, les réals français ! Vous savez combien de plans ça lui a pris, à Ryu, pour se changer : DEUX ! Pas huit, pas douze deux… Bon.
Je suis Staros et je viens du fond de la galaxie, comme d’hab…Mais vous, vous m’appelez Ryu (l’identité secrète ne l’aura pas été longtemps). Tu vas regretter d’être venu sur le Kosmausor. Voilà, ça c’est fait. Plus étrange, en s’inclinant, Ryu dit : « Je veux voir votre souverain, Golem XIII, sinon tu peux dire adieu à ton poste ». Non mais, il a pété un câble le Ryu ! Komenor replace le jeune fou : « C’est moi qui donne des ordres ici !! », pas très original mais assez pertinent dans les circonstances. « Tu crois que j’ai peur de toi ? Tu ne verras pas notre roi, il n’y consentira jamais ». Après ce joli mot de plus de trois syllabes, le mouvement de cape obligatoire, à côté duquel les mouvements de toges de la Comédie Française paraîtraient presque sobres. « Je vais t’envoyer dans un camp sur Analys. Tu y pourriras avec les autres. » Ça, par contre, c’est bon.

Golem XIII intervient alors par interphone cosmique. « Qu’est-ce qui se passe ? » Komenor lui résume la situation, en concluant par ces mots : « Il s’appelle Ryu et insiste pour te voir, et bien entendu j’ai refusé. » Dès qu’il entend le nom de Ryu, Golem se fâche, et la caméra aussi qui se met à tourner à 360 degrés. Cut Contrechamp en filtre rouge sur Ryu, prisonnier du mouvement spiralique de la caméra, comme dans un mouvement d’hypnose. Cut. Ryu se retrouve dans une vaste étendue onirique et sombre comme le néant, et où les fumigènes abondent par contre. Pourquoi pas ? Cut. Contrechamp. Derrière un voile (ridicule, mais ça marche ! Le réalisateur est homme de goût…parfois) apparaît la silhouette immense et lovecraftienne de Golem XIII et des deux globes luminescents qui lui servent d’yeux. Cut, même plan en plan large. La silhouette de Golem XIII grandit encore. Sans rire, un très joli effet spécial. Cut. Champ en plongée subjective sur  Ryu : on voit le sol de cet étrange no man’s land. Ryu est debout sur une plaque en forme de cible hypnotique noire et blanche. Pas moche non plus, ça, avec une petite pointe de CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR dedans. Bien. Ryu, qui pourtant ne devrait pas trop la ramener, déclare : « Je viens du fond de la galaxie (sans blague) pour te détruire ! » Il sort son épée érectile, et au moment de frapper Golem : Cut. Plan sur Ryu enfermé dans une bulle en verre enchâssée sur une sculpture de bronze représentant une main de fer empoignant avec fermeté la dite bulle. [Oh mon dieu, pardonnez moi pour la construction de cette phrase…]
Komenor et Volcor apparaissent alors dans le piège cosmique de l’espace (j’essaie de rationaliser  ce que je vois, mais c’est dur). Ils se gaussent, et plutôt deux fois qu’une. Komenor : « Tu prétends t’appeler Staros et venir du fin fond de la galaxie ? Tu vas être content parce que je te renvoie là-bas. Hahahahaha ! ».
Cut. Ryu-Staros dérive effectivement dans le cosmos infini. Hommage à 2001, L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Fermez le banc. Euh non… Le problème, avec Komenor, c’est qu’il est trop grandiloquent. Alors que Ryu dérive dans l’Infini, il dit : « Ne reviens plus jamais ici, ou tu pourriras dans les mines. » Le mieux, décidément, est vraiment l’ennemi du Bien.
 
Sur Chetah, Siman avoue ce que Ryu voulait faire : entrer dans le Kosmosaur en se faisant passer pour un Stressos ! Ayato n’en croit pas ses oreilles devant un plan aussi stupide. À partir de ce moment, la mise en scène devient n’importe quoi. Répétition de plans en jump-cut formant un zoom (oui, c’est abstrait, mais je ne sais pas le dire autrement), superposition de la même image plusieurs fois avec léger décalage, etc. Amis du Kitsch, bonsoir. Le pompon galactique est décroché haut la main par Ayato, qui s’avance au milieu de la nuit et de nulle part  pour crier, crier : « Ryuuuuuuuu ! Ryuuuuuu ! » pour qu’il revienne. N’importe quoi à fond les ballons, ça pédale fort, même dans les descentes, toutes les dents sur le grand braquet. Cut. Tiens, le vaisseau d’Eolia, l’Azuris. Il ne manquait plus que ça ! Musique d’Eolia au synthé Bontempi (jeu N°7 : space harpischord). Un pertinent monologue très court d’Ayato suit : « c’est l’Azuris. » Là, on se dit qu’on est pas arrivé ! Eolia sort son machin habituel : va sauver ton copain Ryu, il faut te battre Ayato, la paix de la galaxie en dépend, etc, etc. Tout ça avec des petites étoiles électriques, la musique de la pub Tampax, et avec encore toujours plus de jump-cuts zoomés. Bergmanien en somme.
Pendant ce temps-là, le vrai Gazman, pourtant sous la surveillance de Sidéro et Siman, se libère de ses liens, et des Stressos débarquent de partout : c’est la bataille… Gazman retrouve son costume de Gazman (que Ryu lui avait pourtant emprunté), il gaze Siman, Sidéro s’évanouit (?!!?) et tout le monde se rebat de plus belle. Les Stressos essaient de piéger le San Ku Kaï avec de la dynamite et de le faire exploser. Furya approche en laserolab. Quel cirque ! Et là, hop ! Ayato débarque dans un costume d’alias qui ressemble furieusement à celui de Staros-Ryu (voir épisode 4),  à deux différences : le maillot de bain mono-pièce pour femme n’est pas rouge mais argenté, et les lunettes pare-soleil de ski (mono-pièce aussi) sont teintées en vert et non pas en rouge. Il se présente, tel Staros, mais en plus sobre : « Je m’appelle Ayato ! Ecartez-vous ! » Tiens… Même pas un petit « je viens du fin fond du cosmos intersidéral pour vous botter les fesses ». Non. Et Ayato, jeune chiot fougueux et plein de sève, n’a pas encore bien compris le rôle d’un héros masqué. Zorro, Spiderman, Batman, Légume-man, tous savent que leur identité secrète sert à… protéger leur anonymat si j’ose dire. Pas Ayato, qui n’a même pas choisi un pseudo correct et dévoile sa vrai identité. Un peu trop post-moderne, je trouve. Passons.

Allez, on se bat ?
Ça ne se refuse pas, on remet le couvert : saut en trampoline, paire de seins explosifs de Sidéro (voir article sur épisode IV) ; Siman qui accomplit des gags en se battant, qui soulève un énorme rocher volcanique, etc, etc, etc. Les Stressos sont malmenés. Gazman, qui sent que le vent est en train de tourner, envoie un message radio à Furya, qui plane toujours dans l’espace et dans le laserolab, beau zeugma. « Va détruire Ryu. » Sous-entendu : comme ça, en le tuant, on n’aura pas totalement perdu notre journée, parce que là, ça commence à sentir sérieusement le roussi. Furya s’exécute avec une belle fougue. Siman suit tout le monde en queue de peloton et aura du mal à la rattraper, la Furya. Finalement, un des lasers de Furya atteint Ryu, toujours enfermé et dérivant dans l’espace infini, prisonnier de son étrange capsule de verre… Un laser atteint Ryu, c’est la fin. De Ryu. De la résistance anti-Stressos. De l’épisode. De la série…

Furya n’a pas le temps de se réjouir. Car voici Eolia à bord de l’Azulis, qui ex-machine fait une nouvelle fois tout ce qu’elle peut. Ryu est sauvé par la Grasse. Il peut aller se battre avec Ayato. Le combat dure d’ailleurs, car maintenant il fait jour, et Ayato est toujours en train de mouliner son kung-fu contre les Stressos. Ryu, donc, arrive en renfort, et le combat enfin s’achève par l’explosion de Gazman. Après le combat, Ryu s’approche d’Ayato dans sa tenue de super-héros toute neuve et lui dit, la main droite sur l’épaule, et l’autre parcourant les résilles pectorales de son co-équiper : « Dis donc, elle te va bien cette tenue ! Mais tu as des progrès à faire : si tu ne t’entraînes pas, tu ne seras jamais de taille !» Allez, on fera nos secret-boys dans le vaisseau. Le San Ku Kaï décolle vers de nouvelles aventures. Cut. Plan en plongée sur la maîtresse et les enfants, appuyé par un zoom arrière (comme le vaisseau qui décolle, capiche ?). Aguna regarde carrément la caméra et dit (à nos héros dans le San Ku Kaï et aussi au spectateur ! Mise en Abîme !) : « À bientôt les Amis ! Et si vous repassez par là, revenez nous voir ! »

Mon dieu. Générique enfin. C’était sublime (surtout le tout début), puis, il faut le reconnaître, un peu n’importe quoi. Le critique rentre chez lui, épuisé. Sa femme et ses enfants dorment déjà depuis longtemps. Personne pour l’accueillir. Mais il sait au fond de lui-même qu’il a fait son devoir.

Dr Devo.

Ici sévissent les si sadiques Stressos :
Episode 1 : Un vaisseau dans l'espace
Episode 2 : Les Ninjas
Episode 3 : L'envoyée de la Terre
Episode 4 : Le Camp
Episode 5 : L'école abandonnée

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Jeudi 28 juillet 2005

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(photo: Le Marquis)


Suite à la disparition d’une équipe d’anthropologues au cœur de l’Enfer Vert, une seconde équipe est chargée de partir à sa recherche. Elle rencontre bientôt une tribu de cannibales avec qui elle parvient, laborieusement, à établir la confiance et avec qui elle finit par sympathiser. Découvrant que l’équipe disparue a été tuée et dévorée par la tribu, les hommes parviennent à négocier les bandes vidéo tournées par les documentaristes consommés, et retourne au pays pour y chercher les raisons qui ont poussé des sauvages plutôt débonnaires, au fond, à mettre la première salve de visiteurs au menu.

Voilà, c’est fait, j’ai enfin vu le titre phare de ce sous-genre qu’était, fin 70’s début 80’s, le film de cannibales. Il m’aura auparavant fallu endurer un doublé grotesque, parfois drôle mais il faut bien le dire fort ennuyeux, supervisé par Eurociné : MONDO CANNIBALE de Jess Franco en (très) petite forme (1981) et TERREUR CANNIBALE, d’Alain Petit & Julio Perez Tabernero (1980), films où les tribus de sauvages sont constituées de demandeurs d’emploi passés au cirage, dont certains sont hilares et d’autres refusent de quitter leurs baskets pour marcher dans la forêt. J’ai encore en stock, non visionnés, les films CANNIBALIS – AU PAYS DE L’EXORCISME, d’Umberto Lenzi (1980) et son jumeau AMAZONIA – L’ESCLAVE BLONDE de Mario Gariazzo (1985). Je ne suis d’ailleurs pas très pressé de les découvrir, car il faut bien l’avouer d’entrée de jeu : le film de cannibales m’ennuie profondément. Ces interminables traversées de la jungle, ces tribus cannibales de pacotille très affairées à faire mumuse avec des abats achetés chez le boucher du coin, penchés au-dessus de squelettes en plastique, ces séquences seins nus sur fond de musique sirupeuse, ces récits poussifs et nébuleux, et occasionnellement, dans les « grands classiques », des séquences gratuites et souvent révoltantes d’animaux tués pour les besoins – bien douteux – de l’intrigue. La séquence du singe dévoré par un serpent dans LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE (1978) me reste encore sur l’estomac d’ailleurs, bien que le film en question soit visuellement bien supérieur aux ridicules productions Eurociné – son réalisateur Sergio Martino n’est d’ailleurs pas très fier de la séquence en question. D’autres titres classiques sur lesquels je ne me suis pas encore rué : CANNIBAL FEROX, LE DERNIER MONDE CANNIBALE, AMAZONIA – LA JUNGLE BLANCHE… Bref, c’est un univers qui ne me parle pas, orchestrant la rencontre du film d’aventures exotique et de la mode italienne du gore bien complaisant, s’essayant parfois à un pseudo-réalisme documentaire qui masque bien mal l’extrême indigence de la mise en scène, du montage et de l’écriture de la plupart de ces films.
De réputation et pour son important succès commercial (notamment au Japon), CANNIBAL HOLOCAUST se pose un peu comme le prototype du genre, le film référentiel, voire son chef-d’œuvre pour certains. Au passage, cette histoire de groupe de réalisateurs disparus dans la forêt et dont on retrouve les rushes évoque irrésistiblement LE PROJET BLAIR WITCH – film que je n’aime pas beaucoup, mais c’est une toute autre histoire. Voyons voir ça de plus près.
Le film est réalisé par Ruggero Deodato, piètre cinéaste dont les BODY COUNT et autres OFF BALANCE (sans oublier le cocasse BARBARIANS) n’auront pas marqué les esprits, loin de là. Il est pourtant l’auteur d’une très belle réussite, pour le moins inattendue dans une carrière si médiocre :
THE WASHING MACHINE, déclinaison vulgaire, onirique et visuellement admirable de l’univers de Dario Argento, un film que je recommande vivement. Autant le dire tout de suite, les qualités formelles et narratives de WASHING MACHINE sont absentes de ce CANNIBAL HOLOCAUST qui présente, dans ses grandes lignes, les mêmes défauts que les autres films du genre : rythme poussif, montage parfois calamiteux, scènes de violence bien complaisantes, et une mise en scène « façon documentaire » qui fait souvent mal aux yeux – mais se justifie ici par le fait que beaucoup de séquences sont supposées être effectivement tournées par les documentaristes. J’apporterais quand même un bémol de taille à ce choix esthétique : si, dans le cadre de la fiction, ces documentaristes sont aussi brillants qu’on veut bien nous le faire croire, pourquoi sont-ils alors si incompétents en ce qui concerne la manipulation de la caméra et les cadrages ???
Mais bon, admettons : CANNIBAL HOLOCAUST n’a pas pour ambition de faire de la mise en scène jolie pour les yeux. Et, pour une fois, il y a un véritable propos derrière ce projet a priori commercial : qu’est-ce qui définit la barbarie ? Quelle est la frontière entre la civilisation et la sauvagerie ? Deodato y répond à sa façon, tout d’abord en établissant un parallèle entre ces questions, plus ou moins énoncées de façon didactique par une voix-off, et les images de notre civilisation moderne et de sa jungle de béton : pourquoi pas… Ceci dit, l’idée de ce parallèle me semble quand même être un peu volée au superbe WALKABOUT de Nicolas Roeg.
La structure du scénario est par ailleurs plus solide que la moyenne de ce genre de films, et sa justification, quoiqu’assez didactique et démonstrative, tient plutôt bien la route. Le film se divise ainsi, grosso modo, en trois parties distinctes. La première montre l’aventure de l’équipe chargée de retrouver les disparus et sa rencontre avec la tribu des cannibales. Bonne surprise, malgré les clichés usuels et plusieurs maladresses, le film évite au moins de sombrer dans un racisme caricatural auquel n’ont pas échappé les productions précédentes, et dépeint les coutumes de la tribu avec une relative distanciation : les cannibales ne sont pas ici des primitifs sanguinaires et cruels, leurs traditions paraissent barbares, mais n’éclipsent pas leur curiosité, leur bienveillance à l’égard des visiteurs, lesquels finissent d’ailleurs par les respecter – en clair, ils ne sortent pas leurs fusils pour tirer dans le tas quand ils découvrent les restes des personnes qu’ils sont venus chercher, et décident au contraire de tout mettre en œuvre pour récupérer les bandes vidéo et tenter de comprendre ce qui s’est passé avec la première expédition, quitte, du reste, à s’adonner eux-mêmes au cannibalisme, mais du bout des lèvres. Quand on est invité à manger, qu’est-ce que vous voulez, on essaie de rester poli même si ce qu’on nous sert nous retourne l’estomac – et si vous ne voyez pas de quoi je parle, allez donc manger chez ma tante Maryvonne.
La seconde partie raconte le retour à la civilisation, la découverte du contenu des bandes vidéo et le dilemme du chef de l’expédition, un anthropologue profondément choqué par les méthodes des documentaristes tartare, lequel va s’opposer violemment à ce que ces images soient exploitées par la chaîne commanditaire, qui tente pour sa part de fermer les yeux sur le peu d’humanité dont ont fait preuve leurs réalisateurs, n’ayant en tête que l’aspect sensationnel des rushes en question et leur potentiel commercial. Intéressant, mais hélas, la mise en scène et l’interprétation sont à ce stade devenues d’une platitude insondable.
La dernière partie, de très loin la plus crue, détaille les exactions et les méthodes pas très orthodoxes qui ont amené les cinéastes à leur perte. Il y avait une réelle volonté d’originalité dans la démarche consistant à nous présenter l’homme blanc comme la dernière des ordures, martyrisant les indigènes, les tournant en ridicule, les exploitant, les violant, en tuant quelques uns à l’arme à feu juste pour affirmer leur supériorité. Face à lui, le « sauvage » terrifié à juste titre va décider au bout d’un moment que ça commence à bien faire : la vengeance est un plat qui se mange froid, contrairement à l’homme que l’on peut accommoder à toutes les sauces. Cette vengeance confère aux derniers instants du film une réelle énergie et une assez belle intensité. Cependant, cette frénésie anthropophage ne fait pas oublier ce que l’inversion des valeurs proposée par Deodato a de profondément simpliste : à mon sens, son film est tout aussi manichéen, la caricature est toujours présente et s’est simplement déplacée vers un autre point de vue. Si la tribu est présentée avec un certain réalisme (toutes proportions gardées, on est quand même loin de Levi-Strauss !), le portrait des documentaristes paraît avoir forcé le trait. Le problème n’est pas tant que leurs réactions puissent être plausibles, aussi excessives soient-elles : certains plans font d’ailleurs passer leur inhumanité avec une certaine finesse, notamment dans ce plan d’un des hommes en train de sourire devant le corps empalé d’une indigène, qui est alerté par son collègue (« attention, tu es dans le plan ») avant de retrouver un semblant de retenue face au spectacle qui se présente à ses yeux. Le problème réside plutôt dans la relative maladresse avec laquelle Ruggero Deodato fait de ses anti-héros des figures bien caricaturales de journalistes prêts à toutes les extrémités pour obtenir des images vendeuses. Le discours semble alors bien verrouillé, figé et un peu vain, dépourvu de nuances. L’aventure se clôt du reste sur une dernière note plus plausible et agréablement ironique nous informant, par un carton, après la décision des dirigeants de la chaîne de faire détruire les rushes,  de leur disparition et de leur mise à prix sur le « marché parallèle ».
Une allusion aux snuff-movies pour un film que les plus naïfs, encouragés par une campagne publicitaire totalement racoleuse, auront à une époque associé au phénomène en question, au point que Ruggero Deodato allait devoir se présenter aux autorités avec les membres de son casting pour prouver qu’il n’avait pas payé une tribu de cannibales pour dévorer ses acteurs. Anecdote amusante qui renvoie à l’originalité (toute relative, voir PUNISHMENT PARK de Peter Watkins en 1971 par exemple) du procédé du faux-documentaire appliqué au cinéma de genre. Un procédé ici fonctionnel, mais malheureusement limité par le manque de talent et de véritable pertinence du cinéaste. Si CANNIBAL HOLOCAUST dépasse le simple intérêt historique ou encyclopédique, c’est davantage grâce à ses intentions et à son audace que pour ses qualités cinématographiques, assez limitées.

Le Marquis.

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Mercredi 27 juillet 2005

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