Calendrier

Juillet 2006
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31            
<< < > >>

Recherche

W3C

  • Flux RSS des articles

Photo : "C'est malin" (Le Marquis, d'après LISA ET LE DIABLE)

 

Après une première partie dominée par la belle adaptation de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE par Tim Burton, on reprend la suite du programme et on démarre en fanfare avec le meilleur film de la sélection, à la carrière pourtant bien malheureuse.
 
L comme… LISA ET LE DIABLE, de Mario Bava (Italie/Allemagne/Espagne, 1973)
L’un des meilleurs films de Mario Bava est aussi l’une de ses œuvres les plus malchanceuses. Lorsqu’il tourne LISA ET LE DIABLE pour le producteur Alfredo Leone, avec qui il avait déjà collaboré (notamment sur BARON BLOOD), Bava dispose exceptionnellement d’une carte blanche, lui laissant le champ libre pour écrire et mettre en scène dans une totale liberté de création dont il ne va pas se priver. Malheureusement, LISA ET LE DIABLE ne convainc personne et ne trouve pas même de distributeur : trop personnel, abstrait, déconcertant. Pour se rembourser et sauver le film du désastre complet, Leone propose à Mario Bava de tourner des séquences additionnelles visant à transformer le métrage en un démarcage lointain de L’EXORCISTE. Profondément frustré, Bava s’exécute et tourne quelques séquences de possession dans un hôpital (dont une scène où son interprète Elke Sommer a pour réplique : « Je ne suis pas Lisa. »), avant de jeter l’éponge devant les conflits qui l’opposent à son producteur autour du sauvetage de sa « carte blanche ». C’est donc Leone lui-même qui achèvera le nouveau métrage, intitulé LA MAISON DE L’EXORCISME, avec au total 50 minutes tournées pour en faire le film que l’on connaît aujourd’hui : plus démonstratif, plus horrifique, le film se détache presque totalement de l’univers gothique de LISA dont il conserve pourtant dans son montage un bon tiers, d’où un résultat incohérent, tant sur un plan esthétique que narratif. Un film-monstre en somme, comme il en existe, et que j’ai eu l’occasion de voir longtemps avant de découvrir le véritable LISA ET LE DIABLE, fût un temps extrêmement rare (il n’a toujours pas de fiche sur Imdb, site pourtant très complet), et depuis déterré. Dommage ceci dit que l’édition disponible en France souffre d’une compression de médiocre qualité.
Dans sa splendide première partie, le film nous présente le personnage de Lisa, jeune femme en vacances à Tolède, qui décide de s’éloigner du groupe de touristes qui l’accompagne et se promène dans les rues de la ville. Dans une petite boutique, elle croise un mystérieux personnage (Telly Savalas) dont la ressemblance frappante avec le Diable sur une fresque admirée quelques minutes auparavant la trouble profondément. Reprenant son chemin, elle se perd dans les ruelles : attention les yeux, l’exploration de la ville est filmée de façon magistrale, Bava parvenant à faire naître l’insolite de plans d’une apparente banalité, qui nourrissent pourtant une puissante sensation d’étrangeté. Lorsqu’elle croise à nouveau Telly Savalas, transportant avec lui un mannequin, le premier d’une véritable galerie inanimée peuplant le métrage, elle surmonte son angoisse irrationnelle et lui demande son chemin : à cet instant, avec une élégante nonchalance, Savalas lui indique ce qui semblait n’être qu’une impasse, alors que le cadre, par un travelling subtil mais soufflant, révèle la présence d’une rue cachée. Plus loin, agressée par un homme qui la prend pour une certaine Elena, elle provoque sa chute dans un escalier. La nuit tombe. Paniquée, elle est recueillie par les passagers d’une voiture… qui tombe très vite en panne devant une villa isolée. En quelques scènes très ramassées, Bava fait basculer à la fois le récit et l’esthétique de son film d’un univers contemporain subtilement décalé à un monde nettement plus irréaliste, marqué par l’influence baroque de ses films des années 60.
Je préfère ne pas vous dévoiler la suite du récit, complexe, sombre et foncièrement subjective, labyrinthe superbement photographié, habité par des personnages hantés (dont Alida Valli dans une de ses plus belles performances), guidé par le thème du double et de l’illusion, toujours autant pictural que narratif, curieusement ponctué de références singulières à Lewis Carroll (la montre à gousset). LISA ET LE DIABLE est une pure merveille, et c’est un des quelques incontournables de Mario Bava, possiblement son meilleur film, celui qui parvient le mieux à associer l’inventivité plastique et la finesse de l’écriture cinématographique.
 
M comme… MAMBA, de Mario Orfini (Italie, 1988)
Giorgio Moroder n’est pas seulement le compositeur hors pair dont les classiques type Midnight Express donnent plus d’ampleur aux randonnées en auto-tampons des fêtes foraines. C’est aussi un producteur avisé, si avisé qu’il ne produit de films que dans la mesure où cela lui permet de les truffer de ses propres productions – souvenir ému de sa version kitsch colorisée du METROPOLIS de Fritz Lang. De ce point de vue, MAMBA (ou FAIR GAME) est emblématique, tout le métrage se structurant autour d’une musique électronique de piètre qualité, omniprésente jusqu’à l’absurde, et ce dès l’introduction avec ce clip en bonne et due forme, alors que l’héroïne range ses courses, quelle merveille…
Le support de cette compilation réside dans l’histoire de cette femme (Trudie Styler, madame Sting en personne) ayant commis l’erreur de plaquer un compagnon (Gregg Henry, vu dans BODY DOUBLE) aussi fortuné qu’il est mortellement possessif. Fou de rage, il décide d’introduire dans le loft de son ex un mamba très agressif avant de l’y enfermer : libre à lui de suivre les déplacements de la proie et du prédateur sur un moniteur, confortablement installé dans sa limousine.
Pas de VO sur cette édition économique, mais tout de même un format respecté, ce qui est assez heureux, car le très beau cinémascope supervisé par Dante Spinotti est indéniablement la plus grande qualité d’un film qui s’efforce, parfois avec succès, de trouver des astuces de mise en scène permettant de rendre ce petit suspense très banal vraiment spectaculaire. MAMBA en tire par instants une certaine efficacité, mais il finit hélas par paraître très ampoulé à force de technique froide (plans en vision subjective du serpent, à grands renforts d’objectifs déformants, atrocement répétitifs) et d’initiatives un peu tirées par les cheveux, qui confinent parfois au ridicule – lorsque Trudie Styler escalade son frigo et bombarde le serpent avec de la farine, des œufs et des pommes, on ne peut s’empêcher de penser qu’un incendie nous ferait presque une bonne tarte. Heureusement, le film ne dure pas près de deux heures comme annoncé sur la jaquette, mais une raisonnable heure et quinze minutes. Tant mieux : le sujet est ténu et tourne vite en rond, et la surcharge musicale totalement aberrante, aux tonalités rarement appropriées, insérée avec une confondante gratuité (notamment lorsque le serpent glisse sur la télécommande de la chaîne hi-fi !), tape vite et très fort sur le système. Quelques qualités plastiques donc pour un petit film soigné mais froid, énième jeu du chat et de la souris dénué de caractère, littéralement vérolé par une bande originale imposée et envahissante, et pour cause. Mieux vaut probablement revoir le VENIN de Piers Haggard, ne serait-ce que pour le mémorable duel Oliver Reed / Klaus Kinski.
 
N comme… NEW YORK 2H DU MATIN, d’Abel Ferrara (USA, 1984)
Après un télévisuel GLADIATOR, on retrouve ici un Ferrara de la première période, avant la reconnaissance critique de KING OF NEW YORK. À cette période, et après un essai assez radical (DRILLER KILLER), Ferrara enchaîne assez rapidement les films de genre, dans une approche assez personnelle qui ne se démarque pourtant pas des principes du cinéma populaire, dont il respecte les codes les plus élémentaires, que ce soit dans le film de gangs (CHINA GIRL) ou dans le « rape and revenge » (L’ANGE DE LA VENGEANCE, à mon sens le meilleur des films de cette période). On retrouve beaucoup de cette approche dans le FEAR CITY dont il est ici question, et qui nous parle d’un tueur psychopathe s’attaquant aux strip-teaseuses des boîtes de nuit (dont Rae Dawn Chong, également maîtresse du personnage de Melanie Griffith, et Ola Ray, la petite copine de Michael Jackson dans « Thriller » !). Le personnage du tueur est très représentatif de l’inspiration de Ferrara dans les années 80 : présenté sans mystère dès le début du film, il est à la fois romancier, ses meurtres nourrissant l’écriture de son roman très torturé « Fear City », et adepte des arts martiaux puisqu’il ne lâche sa machine à écrire que pour s’entraîner aux nunchakus.
À son image, FEAR CITY ne cherche jamais à voiler ou à rendre nobles des éléments purement populaires (film d’action truffé de séquences érotiques), tout en les insérant dans un métrage d’inspiration plus dure, plus sèche, plus introvertie (nombreux flash-back détaillant le parcours du héros, ancien boxeur reconverti dans la police après avoir accidentellement tué un adversaire sur le ring, mais des flash-back le plus souvent détachés du récit lui-même, qui annoncent déjà la teneur de la carrière future du cinéaste). C’est en quelque sorte une relecture du MANIAC de William Lustig (voir l’inquiétante séquence dans le métro) dotée d’enjeux de salles de quartier. Le cocktail est curieux et pas toujours très équilibré : les tonalités très sombres du récit (toxicomanie de Melanie Griffith, décadence urbaine détaillée dans ses détails les plus sordides) et les qualités de la mise en scène (ambiances nocturnes parfaitement maîtrisées) se marient bizarrement avec des gags contextuels assez saugrenus (le désistement des strip-teaseuses angoissées provoque l’embauche de femmes pas très jolies, et c’est un doux euphémisme) et une conclusion reposant entièrement sur un combat aux poings aux enjeux transparents. Un film brut, pas très affiné, mais relativement intéressant, même s’il n’est pas très représentatif du grand talent de Ferrara.
 
O comme… OPERATION PEUR, de Mario Bava (Italie, 1966)
Le manque de films en O me contraint à enchaîner deux Mario Bava, qui plus est deux de ses films les plus réputés. C’est un peu dommage pour la variété des styles et des saveurs, mais très honnêtement, c’est bien loin d’être désagréable.
Le récit est cette fois plus classique, ancré dans l’inspiration baroque italienne, sous influence gothique des productions anglaises de l’époque. L’angoisse enveloppe de ses mains glacées un petit village isolé, hanté par le fantôme d’une inquiétante fillette. Qui la voit est rapidement victime d’un accident mortel. Un médecin appelé à la rescousse par un collègue terrifié va découvrir les superstitions de la communauté et chercher à enquêter sur ces apparitions. Malédiction pesant de tout son poids sur un village de campagne, clients de l’auberge méfiants à l’égard du nouvel arrivant, clef du mystère dans le château dominant le hameau, les ressorts du scénario sont de pures déclinaisons des classiques de la Hammer (on pense notamment beaucoup à LA FEMME REPTILE sorti la même année), mais si la narration épouse des formes éprouvées et traditionnelles, c’est dans son approche maniériste que Bava se réapproprie ce matériau.
Et quel travail phénoménal, tant sur la direction artistique très fantasmagorique (Bava n’hésitant jamais à filmer des décors quasi surréalistes) que dans les éclairages extrêmement composés ! Le film est visuellement sensationnel – et cette fois-ci, la copie est irréprochable. Constamment inventif (scènes de la balançoire), OPÉRATION PEUR bénéficie de certaines des plus belles trouvailles de Mario Bava. Son fantôme sort des sentiers battus et des clichés d’alors – au point d’ailleurs que la petite fille en question est interprétée par un garçon portant une perruque blonde ; l’image troublante de cette fillette au regard glaçant et de son ballon rouge a particulièrement marqué les esprits, et on la retrouvera fréquemment par la suite, sous forme d’hommage ouvert (le sketch de Fellini, « Toby Damnit », de très loin le meilleur segment de l’inégal HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, co-réalisé par Louis Malle et Roger Vadim) ou de lamentable plagiat (TERREUR.COM). Difficile de ne pas mentionner également une séquence hallucinante, l’épisode le plus fou et le plus beau du film, au cours duquel le héros poursuit un homme à travers une série de pièces du château, et le rattrape pour réaliser que l’homme en fuite n’est autre que lui-même, idée dérangeante et mystérieuse dont David Lynch se souviendra dans l’épisode final de sa série TWIN PEAKS. OPÉRATION PEUR détient un pouvoir de séduction presque hypnotique, et son indescriptible beauté plastique en fait, avec LISA ET LE DIABLE, l’une des œuvres qu’il ne faut pas laisser passer. Comme le montre le récent SILENT HILL de Christophe Gans, le film distille une influence durable, et sa beauté, sa poésie noire restent longtemps à l’esprit.
 
P comme… PATLABOR, de Mamoru Oshii (Japon, 1990)
Tiens, un film d’animation ! Ça faisait longtemps, ma foi ; le dernier film visionné (le sud-coréen WONDERFUL DAYS) n’était pas fameux, et ne m’a laissé pour souvenir que celui d’un ennui appuyé. Ce PATLABOR étant signé par le talentueux Mamoru Oshii, on sait d’avance que le film présentera des qualités – et qu’il y aura des chiens, bien entendu. Par contre, je vous oriente vers les sites spécialisés pour l’historique de la chose, ne connaissant strictement rien à la série dont le film est adapté : je ne sais qu’une chose, Mamoru Oshii rêve d’en faire une version live prolongeant les expérimentations du magnifique AVALON, mais l’idée reste actuellement à l’état de projet.
Le film développe, comme toujours chez Oshii, un récit dense, vif et relativement complexe (sans atteindre néanmoins les strates quasi conceptuelles des œuvres récentes du cinéaste), construit autour des ravages d’un virus informatique, Babel. Les robots-outils contaminés s’autonomisent et deviennent destructeurs. Mais ce qui est d’abord restreint à quelques incidents isolés menace, avec l’approche d’un cyclone, de se généraliser et de mener la cité à sa perte. S’ouvrant sur le suicide du concepteur du virus (scène splendide, soit dit en passant), PATLABOR présente une animation parfois sommaire et des personnages parfois un peu trop stéréotypés dans leur physionomie comme dans leur personnalité, mais sur le plan de la mise en scène et du découpage, c’est admirable et parfois très impressionnant. Le film mêle des aspects de comédie et d’action assez directs, sommaires mais correctement emballés, et en filigrane un ton plus méditatif, marqué par un goût pour l’abstraction. Le mélange est curieux mais pas déplaisant, et le film parvient peu à peu à se construire une personnalité forte, mémorable et attachante, parfois nourrie par des emprunts inattendus (référence aux OISEAUX de Hitchcock dans la dernière partie). Sans être vraiment ce que Oshii a fait de plus abouti, PATLABOR porte la marque de son style, de ses obsessions et de son caractère assez singulier. Un assez beau film, en somme.
 
R comme… RENCONTRES DU TROISIEME TYPE, de Steven Spielberg (USA, 1977)
Pour une fois, j’ai une bonne excuse pour revoir un film qui m’avait profondément déplu à la première vision : comme d’autres cinéastes indécis (et je pense qu’un artiste qui revient constamment sur ce qu’il a créé vingt ans plus tôt au lieu de se consacrer au pain qu’il a sur la planche est d’une certaine façon un artiste malade – non, je n’en remettrai pas une couche sur le révisionnisme de William « Je suis pour » Friedkin), Spielberg semble obsédé par le besoin de retoucher certains des films de sa filmographie. Il a défiguré un E.T. déjà bien sirupeux, et je serais surpris qu’il ne nous mitonne pas un jour prochain une version expurgée de son INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT. Mais c’est avec RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE qu’il semble rencontrer le plus d’hésitations, puisque le film en est aujourd’hui à sa troisième version, celle de 1998, le film ayant déjà été remonté dès 1980. C’est cette troisième version que j’ai découvert ; autant le dire d’entrée de jeu, à mes yeux, les énormes problèmes de rythme sont toujours là – et François Truffaut acteur est toujours aussi à côté de la plaque !
Ceci dit, je dois bien admettre que la première partie du film est dans l’ensemble assez remarquable. Multipliant les points de vue et les personnages, Spielberg parvient, par le biais d’une mise en scène assez irréprochable dans la première heure du métrage, à faire naître un sentiment intense d’inquiétude sourde et d’émerveillement, par instants très impressionnant, et pas nécessairement dans les séquences les plus spectaculaires d’ailleurs : le son, le cadre et les éclairages fonctionnent au mieux dans les séquences d’attente, développant un climat fébrile et un rien oppressant. Lors d’une de ces séquences, plusieurs personnages se rencontrent en pleine nuit sur une route au sommet d’une colline, dans l’attente du passage d’OVNI : un très jeune enfant ayant échappé à la surveillance de sa mère tombe ainsi nez à nez avec des péquenauds plutôt bienveillants au demeurant, mais j’étais frappé de voir sur un forum de l’Imdb que plusieurs spectateurs s’étaient persuadés que la scène suggérait une menace pédophile pour le garçonnet !!! Lecture totalement erronée, mais qui en dit long, je pense, sur la qualité singulière de l’atmosphère instaurée qui, alors que les intentions des visiteurs restent encore mystérieuses et incertaines, se caractérise par son ambivalence, mêlant angoisse et fascination. C’est sans conteste la partie la plus intense et la plus intéressante d’un film qui développe par la suite un suspense plus fonctionnel et parfois très laborieux, avant de sombrer en fin de course dans une guimauve vaguement new-age, une espèce de concert de Jean-Michel Jarre avec débarquement des Enfoirés au cours de laquelle les effets spéciaux ne se donnent plus à contempler que pour ce qu’ils sont, la mise en scène devenant alors extrêmement plate.
Étrange aboutissement pour un film qui ne prenait pas forcément des directions évidentes (l’obsession de plusieurs personnages pour l’image du volcan, longuement développée), mais s’assèche, se simplifie et s’appauvrit au fur et à mesure que les attentes sont satisfaites et que les questions trouvent de décevantes réponses. Reste que la réelle maîtrise de ses prémisses font de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE un film à (re)voir. On souhaiterais même pouvoir le mélanger dans la même assiette avec LA GUERRE DES MONDES : pour un même climat d’inquiétude et d’insécurité, les personnages de RENCONTRES… sont autrement plus riches et attachants.
 
S comme… SUPERSTITION, de James W. Roberson (Canada, 1982)
Bien qu’il soit aujourd’hui tombé dans les oubliettes, SUPERSTITION a marqué les esprits et conserve une petite réputation chez les spectateurs qui ont eu l’occasion de le découvrir à l’époque. J’étais moi-même enchanté d’avoir l’occasion de revoir ce petit film vu à la fin des années 80 sur Canal + à l’époque lointaine où la chaîne faisait encore l’effort de proposer une programmation variée et en VO.
Non pas que le film soit une perle méconnue à ranger aux côtés d’un CERCLE INFERNAL ou d’un LONG WEEK-END, loin de là : la mise en scène est sans éclats, plutôt impersonnelle et cantonnée dans un mode fonctionnel, gentiment efficace ; et le scénario, histoire très classique de maison hantée par le fantôme meurtrier d’une sorcière brûlée quelques siècles plus tôt, ne sort jamais des sentiers battus. Mais le film dégage une atmosphère atypique, d’un pessimisme typique des petites productions du début des années 80 – le Mal y est suprême, invincible, et aucun personnage n’a l’once d’une chance de sortir vivant de cette aventure. Les influences oscillent entre le slasher à la VENDREDI 13 (avec cette bande d’adolescents décimés dès l’introduction et ces très nombreux plans en caméra subjective, régulièrement de fausses alertes d’ailleurs) et l’horreur à l’italienne, tant celle d’Argento (avec de très beaux emprunts à INFERNO notamment) que celle de Lucio Fulci, le film étant incroyablement « généreux » en gore et en mises à mort, d’une régularité de métronome, nettement plus fréquents que la moyenne – le film donne l’impression de tuer un de ses nombreux personnages (dont Lynn Carlin, la maman du MORT-VIVANT) toutes les cinq minutes (dont un fameux accident de scie circulaire).
James Roberson, qui n'a pas fait grand chose depuis en dehors de sa carrière de directeur de la photographie, ne fait pas dans la dentelle. Sa réalisation est marqué par une radicale absence de point de vue (meurtre à la fenêtre filmé indifféremment des deux côtés de la paroi en fonction de la photogénie des plans). Son rythme très vif rend le sujet, pourtant simpliste, relativement confus et le scénario, parfois involontairement comique, donne l’effet bizarre d’un ensemble incohérent, illogique et très permissif. Dépourvu de réelle maîtrise, SUPERSTITION bénéficie pourtant d’un charme indéniable, et sa très belle photographie, ainsi que quelques séquences originales (dont un rêve mêlant dans le même mouvement les atrocités du passé, celles que nous réserve la suite du métrage… et celle en train de se produire non loin de là), lui confèrent une réelle personnalité. Très agréable.
 
T comme… THÉORÈME, de Pier Paolo Pasolini (Italie, 1968)
THÉORÈME vient combler une petite lacune, d’autant plus que je ne connais presque pas le cinéma de Pasolini, dont je n’avais vu que L’ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, sans vraiment l’apprécier d’ailleurs. Voilà donc un classique abordé avec une certaine méfiance, mêlée d’une curiosité renforcée par la présence de l’intéressant Terence Stamp. Très beau sujet, montrant l’intrusion d’un étrange invité, dont on ne connaîtra jamais vraiment la nature ou les origines, au sein d’une famille bourgeoise dont il va séduire tous les membres, avant de disparaître, les plongeant dans un désarroi aux conséquences variées mais radicales, qu’elles soient de nature sexuelle (la mère, Silvana Mangano), artistique (le fils), dépressive (la fille), ou spirituelle (le père et la domestique). Terence Stamp est magistral : impassible, opaque, ni bienveillant ni vraiment inquiétant, il se pose dans ce microcosme comme un mystère incarné, d’une présence physique, charnelle, quasi magnétique ; il accepte les avances de chacun avec détachement, sans jamais chercher à les séduire lui-même.
Le film souffre sans doute d’un schématisme symboliste auquel il n’est pas certain que tout le monde puisse adhérer : bien plus porté sur la métaphysique que sur l’érotisme, le film adopte la forme d’une démonstration assez plaquée et guidée par une forme de logique qui justifie pleinement son titre. Ceci dit, aussi schématique soit-il, THÉORÈME n’est manifestement pas réalisé par François Ozon, et la beauté, la finesse de la mise en scène de Pasolini parvient à rendre cette démonstration extrêmement séduisante, mystérieuse et d’autant plus intelligente qu’elle ne se dispense pas d’humour et de distanciation – l’inconnu dort dans la chambre du fils (hum, cette soupe est un peu fade, passez-moi la palme d’or s’il vous plaît), et lorsque celui-ci, totalement fasciné, se décide enfin à enlever son pantalon, la bande son silencieuse et intimiste laisse brutalement place à un rock psychédélique totalement déconcertant. Très belle réalisation donc, marquée par une introduction chaotique aux textures visuelles et sonores mouvantes (réalisme et stylisation, échappées oniriques – superbe musique de Morricone, séquences muettes), avant de se poser lors de l’arrivée de Terence Stamp pour composer des saynètes fascinantes, souvent passionnantes, notamment dans l’exposition des dérives individuelles dans la seconde partie du métrage. Un film profondément singulier.
 
U comme… UNDER THE SKIN, de Carine Adler (GB, 1997)
Pour avoir l’envie de découvrir ce petit film anglais dont je n’avais pas entendu parler, il aura fallu un prix très réduit. Le film étant édité par MK2, dont les tarifs en DVD sont assez aberrants, c’est donc dans un bac d’occasions bradées que je suis allé pêcher ce UNDER THE SKIN, brève histoire du parcours de deux sœurs après le décès de leur mère, l’une d’entre elles (excellente Claire Rushbrook) étant enceinte, et l’autre, sur laquelle se focalise le scénario, étant très infantile, immature. La présentation du film nous promet d’ailleurs une « descente aux enfers » pour ce personnage, correctement interprété par Samantha Morton, le film ayant du reste pour principal (et seul ?) intérêt d’être un véhicule pour la comédienne.
Descente aux enfers ? Vraiment ? Les errances érotiques et introspectives de la jeune fille sont pourtant bien plates et inoffensives, petite fugue dépressive et nombriliste piètrement portée à l’écran par une réalisatrice empêtrée dans des afféteries de style d’un goût franchement douteux – photographie saturée, ralentis ineptes, penchant prononcé pour les plans basculés, petite voix off à la Jane Campion pour faire prendre la sauce et nous jeter à la figure la sensibilité et le cran d’une cinéaste au film pourtant affreusement dévitalisé et quelconque. Mal réalisé et empesé par un scénario filandreux et démonstratif, UNDER THE SKIN m’a surtout donné l’occasion de penser à DEUX FILLES D’AUJOURD’HUI, le très sous-estimé Mike Leigh, d’une toute autre trempe, et de me dire que, dans ce bac d’occasions, j’aurais probablement gagné à plutôt mettre la main sur DANS MA PEAU de Marina de Van.
 
V comme… VAMPIRES II, de Tommy Lee Wallace (USA, 2002)
Venons-en donc maintenant à cette nouvelle séquelle du « spécialiste » Tommy Lee Wallace, cantonné dans ce registre très limité (voir l’article sur HALLOWEEN IV dans la première partie de cet article), ce qui est un peu injuste : le réalisateur, sans faire vraiment preuve de talent, dispose d’un petit savoir-faire estimable qui surpasse les doigts dans le nez la franche médiocrité de certains succès récents (SAW, re-belote, je pense que je ne soulignerai jamais assez à quel point ce film m’a paru exécrable et mal fichu).
Tommy Lee Wallace accepte ici la commande de son ami John Carpenter en prolongeant son VAMPIRES, très bon film, plus proche que jamais chez Carpenter du genre western, et qui a déçu une partie de son public dont je ne fais pas partie (des déçus, pas de son public). Le film ayant déjà été largement pillé (on peut mentionner un plagiat d’assez belle facture, LES VAMPIRES DU DÉSERT de J.S.Cardone, qui n’est pas à mon sens le navet que certains ont torpillé aveuglément), VAMPIRES II est conçu pour le marché de la vidéo, ce qui ne l’empêche pas de disposer de moyens relativement confortables assurant un lien esthétique avec le premier opus, pour un résultat visuellement agréable, à quelques faux-pas près (dont une scène tentant maladroitement de faire la synthèse entre l’horripilant effet bullet-time et les ralentis à la DePalma). Bon, le scénario n’innove guère, et Jon Bon Jovi en tête de casting (avec son arsenal dissimulé dans une planche de surf !) livre une performance assez médiocre. Mais le reste du casting est soigné et compose une nouvelle galerie de personnages assez attachants. Le résultat, un peu cheap mais plutôt agréable, est clairement l’œuvre d’un modeste artisan, qui livre un honnête divertissement en mode mineur, sans plus.
 
W comme… WARLOCK III, LA REDEMPTION, d’Eric Freiser (USA, 1999)
Curieusement, et malgré la boulimie qui me caractérise, particulièrement dans le registre du fantastique, je n’ai encore jamais vu le premier WARLOCK, discrètement distribué en salles à sa sortie, une petite série B dont je n’ai donc jamais pu vérifier l’aimable réputation. J’avais par contre découvert sa suite, toujours avec Julian Sands, réalisée par Anthony Hickox, autre petit artisan intéressant (une tradition familiale chez les Hickox, voir le très beau THÉÂTRE DE SANG signé par son père Douglas), et le film s’était avéré être une assez bonne surprise, solidement rythmée, inventive, un très bon film de genre qui faisait des merveilles avec un budget manifestement restreint.
De quoi en tout cas me donner l’envie de pousser jusqu’à l’opus 3, dont le budget semble encore plus réduit (Julian Sands cède la place à un Bruce Payne pas très convaincu et pas très convaincant non plus), et dont la mise en scène est confiée à un quidam. Pour le coup, WARLOCK III sombre illico dans la banalité et dans la médiocrité du film de série produit à la chaîne, qui ressemble du reste bien davantage à un épisode de WISHMASTER qu’à ce que j’ai vu dans le film d’Anthony Hickox. Dans cet ensemble fade et conventionnel, on peut relever quelques idées sympathiques qui peinent à passer du papier à l’écran : la découverte des principaux protagonistes (une poignée de mauvais acteurs menés par Ashley Laurence en panne de HELLRAISER) dans un travelling sur le couloir d’un campus, un fondu nous révélant ce qu’il se passe derrière chaque porte passant dans le champ ; et le meilleur passage du film, la fuite de l’héroïne s’échappant de la maison dont elle a hérité (bien oui, quoi, elle est hantée) par un trou dans le mur, pour se retrouver enfermée dans une boucle filmique étrange. Pour le reste, c’est mou, c’est lent, ça n’a aucun caractère, et j’estimerai ma mission accomplie si, en ayant ainsi gâché 90 minutes de mon existence, je peux les préserver chez une majorité de lecteurs passant par là : ne perdez pas ce temps précieux, profitez-en plutôt pour téléphoner à votre grand-mère, pour lire un bon livre, pour ressortir votre vieille boîte de Mako Moulage et voir si vous n’avez pas perdu la main, n’importe quoi plutôt que d’ingérer cette ratatouille de poncifs et de clichés fatigués.
 
Et bien, c’est fait, l’épisode 8 est rédigé. 8, ça suffit ? Bien sûr que non, j’attaque dans la foulée la rédaction de l’épisode 9, dont vous trouverez en bas de page la bande-annonce. On se retourne un instant et on fait le point : quatre très bons films, possiblement cinq, ce n’est pas énorme, et Mario Bava vient généreusement relever le niveau avec, coup sur coup (c’est un peu gourmand, j’avoue), deux de ses films les plus réussis. Je retrouve avec un certain plaisir le bon vieux SUPERSTITION et l’amusant JUMPIN’ JACK FLASH, sans avoir l’impression de perdre mon temps. Le cinéma d’animation fait un retour modeste mais très valable avec l’intéressant PATLABOR. Spielberg ne me convainc qu’à moitié, mais la moitié qui me convainc me convainc totalement, ce qui n’est pas si mal. Au rayon Z, puisque ALLIGATOR tire plus vers l’estimable série B, seul BLOODGNOME peut valoir le détour. Je prête attention à mon appétit… Oui, il est toujours là. Alors, bon appétit.
 
Le Marquis
 
LISA ET LE DIABLE
OPÉRATION PEUR
CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE
THÉORÈME
PATLABOR
SUPERSTITION
NEW YORK, 2H DU MATIN
JUMPIN’ JACK FLASH
RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE
FOR THE CAUSE
EVIL CULT
ALLIGATOR
VAMPIRES II
MAMBA
UNDER THE SKIN
KISS KISS (BANG BANG)
BLOODGNOME
WARLOCK III
GARGOYLES
HALLOWEEN IV
L’INSPECTEUR GADGET
DAYDREAM BELIEVERS
 
Bande-annonce de l’épisode 9 : romancière Harlequin perdue dans la jungle, la plus longue grasse matinée du monde, une île flottante pas trop sucrée ; les nouvelles exactions du docteur et de monsieur, phallocrates, tendres et romantiques, et celles de la redoutable Comtesse Wandesa Darvula de Nadesky ; le premier long-métrage d’un philosophe bilingual, les larmes de Michael Myers, un trouble traité d’éducation pour jeunes filles, une partie de Taboo qui tourne mal, une armée de cyborgs battue par une blonde, un adultère mélomane, l’échoppe du premier garagiste-chirurgien, un Mad Massimo on the road again, l’introspection d’un pornographe, un braqueur kidnappé par sa victime, une manipulatrice qui rêve de zombies, la résistance sur les planches, un heureux événement qui se passera de faire-part, une cure de désintoxication fleur bleue, un flic adepte de philosophie amérindienne.
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Mister can you tell me where my man has gone, he's a Japanese Boy... (Le Marquis)

Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Lundi 31 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
(Photo : "Adhésion Princière dans le No Man's Land" par le Marquis
d'après des photos du film PREY de Norman J. Warren)


Chers Focaliens,

C'est bien beau, l'esprit de curiosité, mais ça ne suffit pas, et quelquefois, il faut que l'esprit de rigueur reprenne un peu le dessus et réorganise les choses de manière plus rationnelle. Je me suis aperçu hier, avec Madame, que je n'avais pas vu tous les épisodes de la collection MASTERS OF HORROR, jolie série TV américaine qui ne va d’ailleurs pas tarder à débarquer à la vente en France, et qui doit même être disponible dans les bonnes boucheries à la location.

Bon, me suis-je dit, sur les 12+1 épisodes, il t'en manque 3, c'est pas la mer à boire. On commence, dans tous les sens du terme, par le plus petit numéro, avec l'épisode N°9, réalisé par William Malone. Alors ça, c'est rigolo. Je comprends soudain pourquoi j'avais abandonné, malgré un avis plutôt positif, la collection MASTERS OF HORROR ! Allez, hop, un John Landis, le Carpenter et le Argento ! Là, on se précipite, bien sûr. Par contre, après, les petits réalisateurs, tout le monde s'en fout et la série prend la poussière dans un tiroir.

William Malone ! Quel poème, ce mec ! Loin d'être un grand maître, voilà un réalisateur qui, à son meilleur, est quelqu'un de tout à fait capable, et qui peut vous trousser des films fantastiques assez malins, toujours très soignés techniquement et souvent un peu bizarres malgré le "classicisme" des sujets abordés. Quand c'est bon, ça donne LA MAISON DE L'HORREUR, série B tout à fait ironique, au casting soigné, au ton décalé, drôle, et angoissant, et qui se terminait, si ma mémoire est bonne, par une terreur abstraite d'une noirceur absolue. Et puis, au pire, c'est TERREUR.COM, un des films les plus pénibles de la Terre, et encore, je dis peut-être ça car rien qu'en repensant à l'ennui éprouvé en salle, j'ai de nouveau envie de me suicider ! Bref, je n'attends plus rien du Malone, même si on le sait capable. [En plus, dans TERREUR.COM, le rôle principal était tenu par Natasha McElhone, une actrice bien au-dessus de mes forces !]

De nos jours, "chez nous" en Amérique. Lindsay Pulsipher (une inconnue au bataillon, sorte de mélange entre Angela Bettis (voir ici) et Reese Whiterspoon, plutôt bien) est une lycéenne comme les autres, sauf qu'elle est minée par la timidité et passe pour une asociale. Une "freak" comme dirait l'autre. Alors qu'elle rentre chez elle en vélo après les cours, en passant par la forêt, elle a un accident. À son réveil quelques minutes plus tard, elle appelle à l'aide, avant de s'apercevoir qu'elle est en train de se faire kidnapper ! Son agresseur la shoote au chloroforme.
Elle se réveille bien plus tard dans la chambre d'une clinique privée, incapable d'expliquer ce qui s'est passé. La voilà sauvée, en tout cas, même si cette infirmière (Lori Petty) a l'air bien étrange...

Je ne vais pas en dire trop, car non seulement l'intrigue de FAIR-HAIRED CHILD est de celles qu'on déflore plus facilement qu'on ne le pense (ça me rappelle quelqu'un, aurait dit malicieusement Mr Mort), mais bien plus, le début du film étant pour moi la partie la plus étonnante, je préfère qu'on en reste là pour le résumé.

Après quelques plans énigmatiques mais orientant le sujet, un classique dans ce genre d'exercice, FAIR-HAIRED CHILD commence véritablement, et de manière plutôt jolie, en troussant une espèce de film de college en dix plans dont le réalisateur ne marquera qu'à peine, sans le dire, dans une autre scène (l'appel téléphonique), les liens que celle-ci possède avec le reste de l'histoire. Pour l'instant, on n'en sait rien. Le déroulé de cette séquence de début étant un peu bouleversé par l'arrivée de la photographie de Lindsay Pulsipher sur fond de 7e de Beethoven.
On va causer un peu de Beethoven, voulez-vous ?
Ha-ha, que cela est fort joliment fait, me dis-je dans les premières secondes où j'entends la musique de Ludwig. Tiens, c’est marrant, là il fait tomber le mixage, on n’entend plus rien. Tiens, là ça reprend ! Et là, encore plus fort : tandis que l'héroïne à vélo entre dans la forêt, il sous-mixe ostensiblement Beethoven pour le faire passer sous le bruit du pneu de vélo qui roule sur les feuilles d'automne ! Joli ! Et là, bing, il re-balancera la musique à fond, et là, il baisse le volume pour laisser passer un thème moderne de film d'horreur (en superposant, miam miam), et là, il coupe la musique de Ludwig presque à fond, juste en laissant un tout petit peu, à peine audible. Etc.
Ça découpe, ça joue avec les axes, et c'est guidé par Beethoven ! Et j'étais sur les fesses, les amis. Car la mise en scène, et donc la musique, annoncent complètement ce qui est en train de se passer. Bien plus que l'image encore. Et quand, au détour d'un point de montage, la musique s'éclipse, je vous assure qu'on a, l'espace de deux secondes, la trouille de sa vie et qu'on se dit : "Oh-oh, là, il y a quelque chose qui ne va pas du tout !" On sent la peur, mais pas le temps de formuler la chose : l'accident a lieu et là, vous avez l'impression de faire le grand huit ! Ce n'est rien, juste deux secondes, mais ça fait très peur. Ça commence donc par une très belle idée de mise en scène sonore, utilisée avec énormément de savoir-faire et d'intuition, et d'une manière qui plus est très peu commune, ce qui ne gâche rien. C'est même sans doute l’une des plus belles scènes de toute la série. [J'adore les sous-mixages, ça marche toujours, et là, évidemment, j'ai marché à fond.] La scène n'est d'ailleurs pas finie, une fois Lindsay Pulsipher à terre, le découpage est encore très bon, sous Beethoven qui se déchaîne. Tout cela est très bien amené, affreusement plausible et d'une grande violence. Brrr...

Évidemment, quand ça part comme ça, la barre est placée bien haut. Et on peut le dire, malgré de très bonnes choses par la suite, cela reste ma séquence préférée.
Qu'importe. En tout cas, voilà trois minutes formidablement efficaces et perspicaces qui vous plongent dans le film de manière irrémédiable et en deux coups de cuillère à pot. FAIR-HAIRED CHILD fera partie des épisodes de MOH pas drôles du tout, et relativement glauques, malgré un sujet non pas classique (certains développements ou certaines idées sont assez personnelles) mais disons, malgré un sujet remplissant complètement le cahier des charges basique de la série, et qui ne la prend pas à contre-pied comme le HOMECOMING de Joe Dante, par exemple.
Un épisode de fort belle facture, donc. La lumière, signée Brian Pearson, est très bonne. La direction artistique est particulièrement soignée : très beaux décors, parfois inventifs à peu de frais (le poêle), costumes surprenants, etc. Voilà qui donne une impression de luxe tout à fait adéquate.

Malone découpe bien en général, malgré une ou deux maladresses (une espèce de jump-cut avant l'apparition du personnage de Johnny). Le gars sait utiliser le montage et ne rechigne pas, par exemple, à faire des ruptures de rythme ou à utiliser la répétition d'un même plan (l'héroïne observée entre deux planches, répétition anti-naturelle qui fait très peur), tactique assez peu commune, peu à la mode pour ainsi dire. Le cadre est rigoureux également. Le son suit, et devient un élément plus simple de narration par la suite, mais il continue, ceci dit, de faire partie des nombreux éléments non verbaux qui constituent malgré tout des facteurs importants de narration, voire de thématique (par exemple, sans le dire, la musique classique des parents provoque le chaos concret chez les enfants ; cf. les thèmes ressemblant à du faux Arvo Part).
Car c'est cela qui étonne chez Malone. La trame, en fait, est classique. Mais le réalisateur sait broder quelques thèmes qu'il mélange et développe tout au long du film, sans jamais s'arrêter. Ces thèmes pris individuellement sont assez simples, mais ensemble, et du fait que Malone ne cesse jamais de les tisser, ils finissent par créer une trame, certes très symbolique, mais assez riche. Ce qui sert d'autant mieux son propos que FAIR-HAIRED CHILD est, tel qu'il est réalisé (il aurait pu en être autrement), complètement un conte merveilleux, au sens littéraire du terme, et donc incroyablement noir et violent. [Le Marquis rappelait hier la noirceur sans fond des contes merveilleux originaux, quasiment toujours mal adaptés et édulcorés, à propos du film CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE.] FAIR-HAIRED CHILD est sous le patronage évident de Hans Christian Andersen, et on retrouve ça et là des motifs du genre (traversée de la forêt, transformations, le poêle (allusion directe à un conte célèbre), etc.). On peut dès lors reprocher au film un côté un peu carré, mais l'enchevêtrement de thématiques est suffisamment riche. En racontant une histoire, Malone en raconte en fait plusieurs : celle des parents, celle du couple d'enfants, celle de Johnny, etc. En filigrane, sans insister, Malone trace des liens symboliques forts, là aussi proches de l'esprit du conte, comme par exemple l'ironie distillée dans des détails infimes sur le choix de la jeune Lindsay comme victime (qui la lie déjà à Johnny avant qu'ils ne se rencontrent, et malgré l'expérience qu'ils vont vivre ensemble).

Des idées, Malone en a de belles : la poursuite dans les conduits est très maline, le passage sous l'espèce d'arcade végétale dans le jardin (malheureusement un peu défiguré par un morphing ; j'aurais fait deux plans ostensiblement découpés...), les ignobles graffitis sur les murs de la cave (qui changent de statut au fur et à mesure), la corde, le bris de verre qui mène à la sous-couche de peinture, les prémisses telluriques de l'arrivée du monstre, etc. Tout cela est opposé à un "geste d'amour", tel qu'il est souvent employé dans le cinéma ou la littérature fantastique, que Malone dénonce ici largement comme un geste de mort, envoyant ainsi balader les romantismes potentiels de l'histoire et celui des personnages à Winnipeg ! Très bonne tactique.

Signalons aussi la séquence de flash-back, la première du moins, tout à fait scotchante. Elle commence en noir et blanc, dans le pire des clichés, et finit par un délire graphique assez phénoménal, et d'autant plus jouissif qu'il ne se pose jamais la question d'être ou non ridicule. Ça aussi, c'est ahurissant et magnifique. Du coup, la convention du flash-back (dans la série) est largement explosée, et ce qui aurait dû être le plus cliché devient un des passages les plus iconoclastes du film. C’est très étonnant. Le deuxième est forcément moins réussi, mais Malone semble le faire pour jouer avec la photo, un peu à la Dreyer ! Impossible de vendre la mèche plus avant en ce qui concerne ce fameux flash-back sans vous gâcher le plaisir.

Enfin, un dernier mot pour saluer la belle utilisation du monstre, volontairement gauche et enfantin, mais précis et effrayant. Il devrait rappeler, outre son look, des souvenirs à ceux qui ont vu la MAISON DE L'HORREUR. En tout cas, son utilisation est largement maline là aussi, et je pense que Peter Jackson peut-être largement jaloux !

Évidemment, on peut être légèrement déçu par la fin que, personnellement, j'aurais développée avec une idée, la plus simple et la plus sombre, idée que d'ailleurs Malone dévoile lui-même. Il choisit pourtant la pirouette rebondissante, souvent présente dans la série, qu'il exécute d'ailleurs de façon fort logique et avec une distance assez belle (la réplique sur Brahms, le jeu de Johnny, et l'effet gore final presque ridicule et qui fonctionne parfaitement). Entre le retour de bâton, et le refus de jouer (ma solution), Malone choisit le retour de bâton. Pourquoi pas ? En tout cas, j'aurais carrément choisi la noirceur anarchique du refus de jouer (ceux qui ne voient pas, après visionnage, la fin que j'envisageais avec Malone, qui la refuse donc, peuvent m'envoyer un mail et je leur expliquerai ; impossible d'en dire plus ici sans dévoiler quoi que ce soit).

Mine de rien, donc, Malone signe ici ce qui pourrait être assez largement son meilleur film, pas le plus mauvais, en tout cas, de la série MOH. En attachant de manière déterminée son film à l'univers du conte (d'une manière plus premier degré que son aîné, mais qui rappelle la belle utilisation qu'en avait fait Wes Craven dans LE SOUS-SOL DE LA PEUR), Malone a choisi une option symbolique, marquée, mais largement travaillée, qui place son film sous le sceau d'une intelligence certaine, et d'une volonté de faire du cinéma personnel (plus qu'un SICK GIRL par exemple, c'est curieux). Deux séquences surnagent largement dans ce film de fort belle tenue, et font penser que 1) Malone en a largement sous le pied et hésite encore à lâcher complètement les chiens, et 2) s'il continue comme ça, il pourrait faire extrêmement mal ! Cerise sur le gâteau, les comédiens sont formidablement choisis. On retrouve une Lori Petty vieillie,  fardée, gothique mais aussi naturelle et précise. Bien que son personnage soit haut en couleur, elle refuse finalement tout pathos du syndrome "Maman du Petit Juju", choix subtil. L'idée géniale a été de lui associer un acteur pas glamour, un type que personne n'aurait choisi pour figurer à ses côtés : William Samples (excellent). Le couple fonctionne fabuleusement, et ce choix gonflé se révèle des plus pertinents.
On a hâte de voir Malone retourner aux affaires et au long-métrage, car à continuer dans cette nouvelle voie qu'il se trace, il peut gagner, avec un peu moins de timidité encore, des territoires exquis. Il faudra en tout cas surveiller le bonhomme. FAIR-HAIRED CHILD, quoi qu'il en soit, est peut-être la plus belle surprise de cette série. [Ce qui ne m'empêche pas de préférer les épisodes de Carpenter, Argento et Landis !]

Chaudement Vôtre,

Dr Devo.

Les autres articles sur la série MASTERS OF HORROR : cliquez ici !
D'autres articles sur d'autres films : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 30 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

Photo : "L'horreur est un luxe trop cher pour les désespérés" (Le Marquis)

Alors que je cavale pour rattraper mon retard dans la rédaction des Abécédaires, les visionnages se poursuivent avec entrain, complétés en cette période de vacances estivales par de plus fréquents à-côtés. Petite excursion en salles tout d’abord pour aller juger sur pièce, en compagnie focalienne de Tchoulkatourine, des très belles qualités de BUBBLE, le dernier film de Steven Soderbergh : épuré, sec, émouvant sans une once de sensiblerie et d’une redoutable acuité. Les visites ensuite. Celles notamment du Dr Devo et de Tchoulkatourine donc, qui viennent briser le rythme de l’Abécédaire pour la bonne cause et permettent de découvrir de redoutables navets comme AMOUR ET AMNÉSIE, quelques gourmandises assez faisandées comme LA FORCE D’AIMER, extrait de la collection Harlequin, mais aussi, l’honneur est sauf, de beaux morceaux de cinéma comme le singulier PREY de Norman J. Warren ou le FORBIDDEN ZONE de Richard Elfman. Une mention spéciale pour ma part et dans ce contexte pour le film KILLER COP, inédit fauché présenté dans une copie recadrée mais en VOST, qui aurait pu être un thriller social très sombre si le scénariste n’avait pas lâché les chiens en orientant incessamment le propos, et de manière parfois très inattendue, vers la comédie la plus absconse, en roue libre, cet aspect du métrage étant porté à bout de bras par l’acteur Wade Williams, qui livre ici une des performances les plus spectaculairement absurdes qu’il m’ait été donné de voir récemment. Mauvais film, peut-être, mais sur un versant hautement atypique qui en fait un objet assez hors-norme. À part ça, je viens enfin de recevoir le coffret « 50 Chilling Classics », qui me promet, sinon de belles découvertes, au moins de vraies perspectives de prospection, de quoi éveiller ma plus vive curiosité. Je souligne au profit de ceux qui peuvent être intéressés par l’objet que tous les films proposés sont en VO non sous-titrée, que le format est exclusivement en 1.33 y compris pour les films tournés en cinémascope, et que les copies accusent la rareté de métrages manifestement issus de vieilles VHS usées jusqu’à la corde. Il est donc déconseillé d’en faire l’acquisition si c’est pour s’offrir des copies de GOTHIC, des FRISSONS DE L’ANGOISSE ou du SPECTRE DU PROFESSEUR HITCHCOCK (elles sont recadrées et très laides), dites-vous bien que le rapport qualité-prix est explicite, et que c’est la grande rareté des titres qui doit vous motiver. Je précise enfin que l’éditeur a rectifié le tir concernant la bourde de THE BLOODY BROOD, thriller des années 50 avec Peter Falk qui avait été remplacé sur le disque par GOD TOLD ME TO de Larry Cohen ; et que l’éditeur en a profité pour supprimer trois films (problèmes de droits ?), à savoir THE CAPTURE OF BIGFOOT, CHRISTMAS EVIL et THE MILPITAS MONSTER, remplacés par THE LEGEND OF BIGFOOT (pour le coup, un documentaire !), WEREWOLF IN A GIRL’S DORMITORY (mieux inconnu sous le titre LYCANTHROPUS) et DEVIL TIMES FIVE, film jadis distribué en VHS sous le titre CINQ FOIS LA MORT. Vous voilà informés. Me voilà bien loti. Et si nous parlions de cinéma ? Disons, un film en A comme…

 

 

 

ALLIGATOR, de Sergio Martino (Italie, 1979)

Les sauriens sont décidément de vraies saloperies, toujours prêtes à venir dévorer les nôtres, et dans le cadre du film d’agression animale, où, il faut bien le dire, on croise plus rarement des hamsters, ils sont si nombreux qu’ils finiraient presque par former à eux seuls un sous-sous-genre. On aura ainsi évoqué sur ce site les exactions du CROCODILE DE LA MORT, et celles, nettement plus Z, d’un mémorable KILLER CROCODILE II.

Le film ALLIGATOR de Sergio Martino était une Arlésienne : j’en entendais beaucoup parler sans jamais avoir l’occasion de juger sur pièce. C’est chose faite avec la sortie d’un DVD de facture moyenne et en VF, laquelle nous annonce pour sa part que nous avons affaire en réalité à un caïman géant – mon oncle Hubert me souffle d’écrire que c’est caïman la même chose, mais je refuse de l’encourager.

Il est ici question du développement en pleine jungle d’une sorte de parc d’attractions à thème (le bien nommé pont du crocodile, ou un « radeau de Tarzan » qui va tenir le premier rôle dans la dernière partie du film). Bien sûr, cette construction implique une déforestation sauvage à visée touristique, qui se fait naturellement au détriment des indigènes locaux, les Kuma, dont l’histoire ne nous dit pas s’ils détiennent le totem symbole de leur immunité – et même si certains d’entre eux ont trouvé un emploi dans le parc. Alors qu’arrive le premier flot de touristes, ainsi qu’une équipe de photographes de mode parmi lesquels nos scénaristes vont piocher des héros pour l’intrigue (dont la jolie Barbara Bach), les tam-tams d’inquiétude et de contrariété résonnent perpétuellement en fond sonore : les Kuma sont mécontents de voir leur territoire ancestral souillé par l’homme blanc porteur de bob et mangeur de glace, et surtout ils craignent que cet affront à la nature suscite la colère de leur redoutable dieu-alligator, Kruna – et d’ailleurs, le moindre tronc d’arbre flottant provoque la panique chez les employés Kuma. Ces employés, payés avec des jeans, quelle condescendance, ont pourtant raison de se faire du mouron, et Thena, superbe mannequin noire, et son amant d’un soir, partis faire trempette en pleine nuit, sont les premières victimes de l’alligaïman.

ALLIGATOR dément rapidement sa réputation très Z en imposant un rythme étrange, de beaux efforts de montage, des cadrages soignés. Bien qu’il souffre parfois d’effets spéciaux un peu limites (rarement montré dans le détail et souvent sagement dissimulé par l’obscurité, Kruna l’alligator est assez grotesque en plein jour), le film tire moins vers le Z que vers la série B de bonne facture, et s’avère au final être un assez bon film d’aventures, preste et soigné. Quelques stock-shots animaliers tendance snuff, très à la mode dans le cinéma bis italien de l’époque (voir LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE du même Sergio Martino, ou CANNIBAL HOLOCAUST de Ruggero Deodato), semblent ici avoir été écourtés au montage (scène du singe jeté aux crocodiles), ce qui, pour être tout à fait honnête, ne me semble pas dommage. Le film connaît un petit tassement en cours de route lorsqu’il se prend les pieds dans les poncifs du film catastrophe, mais relance astucieusement l’intérêt en nous montrant la troupe de touristes partir en mini-croisière sur le lagon à bord du « radeau de Tarzan », bien vite pris d’assaut par le vilain caïgator : lorsqu’ils tentent de rejoindre la berge, ils réalisent que les Kuma, excédés, ont décidé de mettre le holà, ont massacré le personnel de l’hôtel et exécutent à vue tous ceux qui tentent de quitter le radeau – autant vous dire que la croisière ne s’amuse guère, et que cette portion du film est particulièrement réjouissante. ALLIGATOR se regarde plus qu’agréablement, et bénéficie autant de la présence de Barbara Bach, très sexy lorsqu’elle est entravée sur un radeau en offrande à l’alliman, que de celle de ce personnage de fillette mal embouchée, interprétée par Silvia Collatina (LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE), répondant au prénom de Minou, et passablement salasse quand elle mate les mensurations du héros avant de faire un clin d’œil appuyé à Barbara Bach. Aux innocents les mains pleines…

 

 

 

 

B comme… BLOODGNOME, de John Lechago (USA, 2004)

Nous restons dans le domaine du scabreux avec ce tout petit film tourné pour le marché de la vidéo, se déroulant dans les milieux sado-masochistes, comme l’annoncent ouvertement un générique bondage et une première séquence nous montrant les ébats d’un couple cuirs et chaînes, soudain lacéré par des créatures invisibles – ils étaient branchés scarifications, ils sont servis ! Et ces meurtres se multiplient dans les milieux SM. La police est perplexe, mais pas autant que le journaliste chargé de filmer les investigations : après une vilaine chute, son caméscope parvient à capter sur les lieux l’image de gnomes invisibles et voraces. Doutant de sa fragile santé mentale, le journaliste contacte une adepte SM qui va l’assister dans son enquête – non sans l’initier à des pratiques diverses et variées. Ils vont découvrir qu’une maîtresse SM très en vue et accessoirement dealeuse d’une drogue étrange (Julie Strain, grrrr miaou) détient dans son arrière-boutique une créature monstrueuse, sorte d’énorme vagin denté crachant des bébés gnomes lorsqu’il a été nourri de chair humaine et répondant au nom de « Maman », et que la drogue qu’elle distribue dans le milieu est secrétée par Maman, rendant la chair des sado-masos consommable pour ses gnomes.

Oui, c’est un peu compliqué et un rien tordu. Les gnomes en question ne risquent pas de rivaliser avec le Golum de Peter Jackson (bien qu’il soit un peu trop cabotin pour mon goût – j’ai un peu regretté que sa conception ait changé en cours de route, sa première apparition reste la meilleure, fermons la parenthèse), mais leur animation, effectuée sur le plateau, est correcte dans les limites de cette petite production, du reste plutôt mal réalisée mais emballée avec enthousiasme, et nettement plus érotique que la moyenne. Dommage que l’éditeur, Antartic Video, dont le catalogue est assez varié, ne propose pas plus souvent de la VO.

 

 

 

 

C comme… CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, de Tim Burton (USA, 2005)

Alors que les adaptations de contes, qu’ils soient littéraires ou de tradition orale, laissent le plus souvent franchement à désirer (les relectures par Disney sont à vomir), il est intéressant de constater que l’œuvre passionnante de Roald Dahl est globalement plutôt bien servie par le cinéma : sans être parfaits, JAMES ET LA PÊCHE GÉANTE de Henry Selick (malgré une musique pas fameuse), MATILDA de Danny DeVito (malgré la pénible petite Mara Wilson qui en fait des caisses) ou le remarquable et malchanceux LES SORCIÈRES de Nicolas Roeg (et son happy-end stupide imposé par la production – ce qui n’a pour autant pas aidé le film à être distribué !) restent des adaptations fidèles à l’esprit généreux, sardonique et impertinent de l’auteur, et des films plus qu’estimables. Pour faire plus court, je n’ai encore pas vu d’adaptation de Roald Dahl piétinant le matériau pour n’en extirper que la guimauve, comme c’est si souvent le cas pour un Hans Christian Andersen bien maltraité par le 7e Art – si les petites fans d’Ariel, la sirène qui chante avec des crabes, passent par là : mes petites chéries, en vrai, votre héroïne se suicide à la fin ; bonne journée.

Venons-en maintenant à cette nouvelle adaptation de « Charlie et la Chocolaterie » par Tim Burton (avant d’aborder prochainement celle de Mel Stuart). Deux mots sur Tim Burton pour commencer. L’impact de son très beau ED WOOD semble plutôt lui avoir joué des tours, suscitant par la suite des déceptions chez ceux qui attendaient de lui qu’il enchaîne sur une carrière d’auteur (quoi que ça puisse bien vouloir dire). Les déçus de MARS ATTACKS, SLEEPY HOLLOW ou BIG FISH, leur reprochant souvent leur maniérisme, semblent oublier qu’avant ED WOOD, Burton avait aussi réalisé BEETLEJUICE ou PEE WEE’S BIG ADVENTURE : Tim Burton a toujours travaillé avant tout sur la forme, faisant naître l’émotion de figures graphiques et très épurées (VINCENT), teintées d’une amertume plus ou moins accentuée, mais toujours sur un plan formel, qu’il soit esthétique ou narratif. Les faveurs tendent plutôt vers ses œuvres les plus noires (ED WOOD, BATMAN RETURNS), œuvres admirables et fortes qui sont pourtant minoritaires dans sa carrière, plus portée vers un divertissement dissipé, vif et par dessus tout graphique. MARS ATTACKS ne me paraît absolument pas plus creux que BEETLEJUICE, SLEEPY HOLLOW ne me semble pas plus artificiel qu’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT – mais je n’ai personnellement jamais trouvé le cinéma de Tim Burton creux ou artificiel, même dans ses productions les plus récentes, déplorant simplement qu’il se soit perdu à deux reprises (BATMAN, LA PLANÈTE DES SINGES) dans de grosses productions dont la maîtrise lui a échappé. Je ne comprends donc pas vraiment en quoi son cinéma, qui a toujours été inégal, tant dans son inspiration que dans ses aboutissements, aurait régressé ou patiné dans la semoule ces dernières années, et je pense qu’il a sans doute été trop intellectualisé au début des années 90, ce qui le dessert aujourd’hui.

Mais puisqu’on parle de dessert, concentrons-nous maintenant sur l’adaptation en question. Tout d’abord, et contrairement au Dr Devo (voir son article), je ne suis pas convaincu par l’idée qu’il ait voulu « casser son jouet » en poussant jusqu’à ses dernières extrémités la laideur, le mauvais goût, l’artificialité, pour la simple et bonne raison que ces éléments sont en amont constitutifs de l’univers imaginé par Roald Dahl. Je pense au contraire qu’en jouant sur une esthétique saturée, bariolée et totalement irréaliste, Tim Burton est parvenu à transposer à l’écran les inventions totalement surréalistes du roman, abordant la direction artistique et la photographie comme de pures extensions des confiseries aux couleurs vives et aux saveurs fabriquées qui emplissent l’écran – qui est sucré quand on le lèche, j’en suis certain, même si je n’ai pas vérifié. En comparaison avec le développement de cet univers visuel improbable et constamment inventif, le générique d’ouverture en images de synthèse fait un peu triste figure – en contresens plastique avec ce qui s’ensuit.

La saturation jusqu’à l’écœurement oppose un contraste extraordinairement violent à la longue introduction, fondée sur une imagerie et une esthétique plus classiques, et bien entendu sur l’attente de la découverte du ticket d’or, sur laquelle Burton joue à merveille avec la déception et un suspense malheureux particulièrement efficace. Cette saturation visuelle a le grand mérite de ne pas se contenter de transposer fidèlement à l’écran l’intégralité des descriptions de Roald Dahl, Tim Burton faisant particulièrement preuve d’invention dans sa version très personnelle des oompas-loompas (qui a fait râler les intégristes du roman original) ; elle marque aussi le pas de la lassitude du personnage de Willy Wonka, dont Tim Burton a parfaitement bien compris la nature, et que Johnny Depp interprète à la perfection, sur un registre corrosif, profondément décalé et ostensiblement inspiré par la personnalité de Michael Jackson, option surprenante mais, il faut bien le reconnaître, franchement efficace.

Le traitement de ce personnage est sans doute ce qu’il y avait de plus difficile à développer, et c’est la plus grande qualité de cette excellente adaptation, qui parvient à conserver son ambiguïté (ses répliques cinglantes sont bien celles du roman) en la poussant complaisamment dans une direction cauchemardesque et hilarante, bizarrement pathétique et attachante. C’est aussi avec ce personnage que Tim Burton s’approprie véritablement le matériau d’origine : démarquant Edward aux Mains d’Argent dans sa première apparition en flash-back, Willy Wonka est l’objet d’un prolongement de l’intrigue imaginé par Tim Burton (son enfance auprès du sévère Christopher Lee, puis ses retrouvailles avec celui-ci), qui rejoint les thèmes déjà abordés dans BIG FISH et apporte au film un traitement et une résolution décentrées, moins focalisées sur Charlie lui-même, qui semble moins intéresser Burton. Cette relecture du personnage était un pari fort risqué, qui risquait de dénaturer le personnage et de faire sombrer le film en fin de course dans la guimauve qui, heureusement, ne s’étale que sur l’écran : par un savant dosage (voir la séquence assez brutale au cours de laquelle Charlie refuse le marché proposé par Wonka), Tim Burton et Johnny Depp ont su renforcer subtilement l’étrangeté un peu dérangeante du personnage, et plus encore la maintenir solidement dans la prolongation du récit qu’un autre cinéaste (ou un autre interprète) aurait tirée vers une émotion sucrée et moralisatrice. C’est assez prodigieux de voir le cinéaste insérer le personnage dans son propre univers sans jamais l’altérer ou le dénaturer, ce qui fait de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE un excellent film et une adaptation qui, une fois n’est pas coutume, donne véritablement le sentiment d’une rencontre artistique, harmonieuse et intelligente.

 

 

 

 

D comme… DAYDREAM BELIEVERS, de Neill Fearnley (Canana/USA, 2000)

Passons maintenant à cette biographie télévisuelle des Monkeys. Pour ceux qui ne les connaissent pas, les Monkeys est un groupe monté de toute pièce pour le développement d’une série TV mongoloïde (diffusée il y a quelques années sur Arte), dans une tentative de réponse américaine au phénomène des Beatles. Le film essaie d’ailleurs de temps à autres de faire aussi débile que la série en question (gags crétins à base de déguisements, accélérés à la Benny Hill), ce qui est humainement impossible. Le projet évoque irrésistiblement DANS LA GROTTE DE BATMAN, qui imaginait à la fois une aventure saugrenue mettant en action Adam West et Burt Ward à la recherche de la Batmobile dérobée dans une exposition, en parallèle avec la genèse de leur vieille série TV. Le résultat est loin d’être aussi sympathique.

On note quelques tentatives de mise en scène (l’introduction contemporaine glissant sans changement de plan dans le flash-back), et même une vague ébauche de propos social (Jimmy Hendrix sifflé, image des affiches des concerts collées par-dessus celles des militants de l’intégration), une poignée de scènes perdues dans un océan de stupidité – passe encore, et surtout d’ennui (interminables atermoiements des membres du groupe, en quête de reconnaissance artistique et de respectabilité). Superficiel, atrocement mal interprété (mention particulière pour le pauvre acteur chargé d’incarner Jack Nicholson, à pleurer de rire), le film ne se pose jamais les bonnes questions et s’embourbe peu à peu dans le « biopic » terne, linéaire, décérébré. Lassant, laid, pénible, le film ne nous prépare pourtant pas à l’ignominie de sa conclusion, nous montrant les Monkeys, amers, déçus, parachutés dans une visite d’enfants malades dans un hôpital qui les amène à relativiser très fort leurs propres déconvenues. C’est à vomir.

 

 

 

 

E comme… EVIL CULT, de Wong Jing (Hong-Kong, 1993)

Retour au cinéma hong-kongais après un VAMPIRE HUNTERS de sinistre mémoire. Ce n’est pas forcément la panacée, mais ça va déjà beaucoup mieux. Par contre (mais ça, c’est une composante de la production locale), ça va très, très vite, et il faut vite accepter de se laisser porter sans forcément chercher à comprendre les différentes implications d’un récit trop touffu, sans chercher non plus à mémoriser les noms des très nombreux personnages, au risque dans le cas contraire de vite baisser les bras et d’attraper une aspirine. Mais contrairement au mauvais film de Wellson Chin, EVIL CULT sait calmer le jeu et structurer, au sein de son chaos esthétique et narratif, de superbes séquences d’action ou de comédie.

Le film nous plonge dans l’univers des contes chinois, dans une intrigue construite autour d’une épée légendaire, objet de toutes les convoitises, et d’un orphelin (Jet Li) blessé à la mort de sa mère qui va suivre un parcours initiatique pour trouver la guérison et rompre enfin le vœu qui lui interdit de se battre. Pas toujours très maîtrisé, le film va puiser son inspiration dans le fameux ZU, LES GUERRIERS DE LA MONTAGNE MAGIQUE de Tsui Hark, parfois un peu complaisamment (il lui vole notamment le personnage de ce vieillard enchaîné à un rocher au fond d’un gouffre hanté). Il bénéficie par contre d’un sous-texte érotique malicieux qui permet de beaux passages de comédie, et de quelques morceaux de bravoure et de spectacle pur : les effets spéciaux, réalisés sur le plateau (pas d’affreuses images de synthèse comme dans VAMPIRE HUNTERS), sont parfois hallucinants, et quelques séquences superbes sortent vraiment du lot – dont une nous montrant Jet Li agressé par les cordes du luth d’une très belle renarde. Il faut probablement mieux être un peu client de ce type de cinéma pour pouvoir vraiment apprécier, d’autant plus qu’EVIL CULT n’est pas forcément ce qui s’est fait de mieux dans le genre, mais malgré une fin à l’emporte-pièce (après l’insuccès du film, la suite programmée n’a jamais été tournée), le spectacle est d’assez bonne tenue dans l’ensemble.

 

 

 

 

F comme… FOR THE CAUSE, de David & Tim Douglas (USA, 2000)

Retour à la série B avec ce FOR THE CAUSE qui ne paye pas de mine, mais s’avère de plutôt bonne facture, malgré un récit sans doute un peu trop inspiré par le scénario de l’intéressant PLANÈTE HURLANTE. Dans un futur indéterminé, notre monde est en guerre depuis près d’un siècle. Deux cités s’affrontent, très éloignées l’une de l’autre. L’ennemi est invisible et omniprésent, et l’une des deux cités livre le combat en envoyant des soldats au front et en utilisant la technologie des « sorcières », femmes livrant le combat à distance via des espèces de consoles générant à distance des créatures virtuelles et des barrières de protection – mais virtuelles ou pas, leurs armes peuvent aussi leur coûter la vie. Un groupe de soldats et de sorcières est chargé de traverser des contrées désertiques en direction de la cité adverse. En chemin, les traîtrises vont se dévoiler, et les enjeux, la cause en question, vont s’avérer de plus en plus dérisoires, ne servant que des intérêts d’état.

Malgré le manque de moyens évidents d’un film qui souffre un peu de son aspect cheap, les deux réalisateurs issus des effets spéciaux mettent le paquet sur une direction artistique ambitieuse, de plus en plus étrange au fur et à mesure que progressent les protagonistes : lorsqu’ils doivent enfin traverser la montagne qui sert d’enceinte à la cité ennemie, les décors deviennent totalement improbables, grottes obscures éclairées par des rochers aux couleurs vives et fluorescentes. Si les effets infographiques ne sont pas très beaux, la mise en scène, quoique très impersonnelle, reste soignée, et le film aborde son sujet avec sérieux et non sans une certaine finesse, ce qui est rarement le cas dans ce type de petites productions. Des ambitions louables qui font de FOR THE CAUSE une estimable petite série B, ni plus ni moins, et c’est déjà pas si mal, ce qui fait regretter une fois de plus l’absence de VO.

 

 

 

 

G comme… GARGOYLES, de Jim Wynorski (USA, 2004)

Jim Wynorski poursuit vaillamment sa petite carrière insignifiante, et après un Z sympathique (RAPTOR et son hilarant dinosaure-marionnette) et une série B à dormir debout (PRÉDATEURS MUTANTS et ses hideux lézards en images de synthèse), il enchaîne sans grande originalité avec des gargouilles sévissant en Roumanie, encore des images de synthèse pourries malheureusement. Emprisonnées grâce à une arbalète sacrée au XVIe siècle, les créatures ressurgissent lors d’un tremblement de terre, venant semer la mort, et accessoirement le trouble sur une affaire de trafic impliquant des agents du FBI.

Jim Wynorski soigne de plus en plus sa mise en scène (séquence du zoo très composée – sur le papier du moins), et parvient à se hisser péniblement au stade de la médiocrité, ce qui est sans doute un mauvais calcul, car son film perd totalement en caractère et n’a même plus le mérite de faire rire. Son film est donc d’une grande banalité, et il est du reste totalement dépourvu de mystère, ses créatures, pas très convaincantes pourtant, étant d’emblée et complaisamment dévoilées. Prêtre comploteur travaillant à l’avènement des créatures démoniaques, visite du repère sous-terrain des créatures plagiant ALIENS à deux sous de l’heure et grosse explosion finale – avant que les héros du FBI apprennent l’apparition d’OVNI en Sibérie (gag), le film se regarde à peine pour une séquence cocasse en roumain non traduit sur une grande roue, et pour sa direction artistique passable ; il s’oublie aussitôt après nous avoir ennuyé. Ça peut soigneusement s’éviter.

 

 

 

 

H comme… HALLOWEEN IV, de Dwight Little (USA, 1988)

Le Dr Devo a récemment éclusé les trois premiers films de la série des PSYCHOSE et l’étrange remake de Gus Van Sant, les deux suites imaginées respectivement par Richard Franklin et Anthony Perkins étant tout ce qu’il y a de plus honorable, et s’est arrêté à l’opus trois, faute d’avoir vu un quatrième volet de piètre réputation, signé, si ma mémoire est bonne, par Mick Garris. À défaut, je me propose de revenir sur une série nettement moins intéressante, celle qui s’est construite – à grands renforts de contresens et de pannes d’inspiration – autour de l’admirable HALLOWEEN de John Carpenter.

Nous glisserons brièvement sur les deux premières suites. HALLOWEEN II, réalisé par le tâcheron Rick Rosenthal (également aux commandes des OISEAUX II !), initie d’emblée la grossière erreur d’interprétation assimilant le croque-mitaine sublimé de la conclusion du Carpenter à un tueur masqué à la VENDREDI 13 en reprenant le récit à l’exact instant où le premier film trouvait sa superbe conclusion. Non, Michael Myers n’a pas disparu, il s’est juste relevé pour aller tuer les voisins, comme ça, pour faire joli. S’ensuit une traque ensommeillée dans les couloirs de l’hôpital, Myers poursuivant encore et toujours la pauvre Jamie Lee Curtis (brièvement confinée dans les slashers type LE BAL DE L’HORREUR ou LE MONSTRE DU TRAIN, dont elle aura par la suite su s’extirper avec un immense talent). Comble du comble, le scénario, écrit du bout des doigts par un Carpenter peu convaincu qui en a refusé la réalisation, se pique soudain de faire de Jamie Lee Curtis la sœur de Michael Myers, idée un peu stupide qui contribue encore davantage à affadir un sujet déjà bien ténu, qui ne fonctionnait (à merveille) dans HALLOWEEN que par la grâce du style de Carpenter, qui aura rarement été aussi épuré et percutant, et par la force de conviction qu’il avait su conférer au personnage de ce psychopathe échappé d’un asile, simple tueur masqué au début du film, littéralement transcendé dans une dernière demi-heure soufflante pour devenir le « boogeyman » des terreurs enfantines, immatériel, indestructible, irrationnel, doué d’ubiquité. Piètre prolongement.

Consterné par le résultat, Carpenter ne cède aux pressions pour rallonger la sauce qu’à la condition d’abandonner le personnage de Michael Myers. Il propose donc de poursuivre la série en imaginant pour chaque nouvel épisode une intrigue différente, la fête d’Halloween devant servir de simple fil conducteur, et confie la réalisation de HALLOWEEN III à son ami Tommy Lee Wallace (accessoirement spécialisé dans les suites casse-gueule, puisqu’il a également réalisé VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE II et un VAMPIRES II sur lequel nous reviendrons dès la deuxième partie de cet article, les choses sont quand même bien faites). Le film doit probablement sa réputation désastreuse à l’absence du tueur masqué et à la vive déception des fans du personnage, manifestement pas dégoûtés par la franche médiocrité de l’opus 2. Maladroit mais très original, singulier, très estimable, HALLOWEEN III reçoit une volée de bois vert à sa sortie, c’est un échec commercial cuisant, et Carpenter décide sagement de passer à autre chose. Le producteur Moustapha Akkad, détenteur des droits de la série, l’entend d’une autre oreille et compte bien raffler quelques billets verts de plus en prolongeant une série qui a fini par concurrencer en longévité celle des VENDREDI 13, pour ne devenir qu’une franchise sous respiration artificielle de plus.

Nous voilà donc arrivés à HALLOWEEN IV, qui marque naturellement le retour très dispensable de Michael Myers. Bon, bien sûr, c’est un peu difficile : il a tout de même fini dans les flammes, embrasé avec le brave Donald Pleasence dans l’incendie de l’hôpital. Qu’à cela ne tienne, sept ans ont passé à ne pas réfléchir, et les fans ont la mémoire courte. Michael Myers est donc bien vivant et interné, c’est comme ça, pas de questions, vous parlerez à mon avocat. À l’approche de la fête d’Halloween, comme c’est pratique, il doit être transféré dans un autre établissement. Dans l’ambulance, deux infirmiers évoquent l’existence d’une petite nièce du tueur fou vivant dans les environs, ce qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd : Myers sort tout à trac de sa somnolence, trucide les infirmiers et s’en va à la chasse à la nièce, à défaut de sœur, Jamie Lee Curtis ayant trouvé mieux à faire ailleurs, pas folle la guêpe. Entre donc en piste la petite Jamie (ha-ha), fille de Jamie Lee Curtis, elle-même balayée du récit d’un discret revers de la main gauche – on dirait qu’elle serait morte et que sa fille aurait été adoptée, d’accord ? (Bon, son grand retour dans le piètre HALLOWEEN, 20 ANS APRÈS, désastreuse tentative de rénovation d’une franchise mourante par un des réalisateurs de la série VENDREDI 13, tiens, tiens, nous apprendra qu’en réalité, elle vit plus loin, heureuse avec un grand fils, et qu’elle a en conséquence juste abandonné sa première fille, parce qu’elle était trop moche et ne sentait pas très bon). Jamie est une petite fille très malheureuse, car elle n’arrête pas de faire des cauchemars où elle est poursuivie par un Michael Myers qu’elle n’a pourtant jamais rencontré et dont elle redoute le retour, tout cela est très logique. Quant à Donald Pleasence, et bien, on dirait qu’il n’est pas mort non plus, oh, il est juste un peu brûlé sur la joue, mais le personnage était si cool, pourquoi s’en priver, coco ? Et il revient donc derechef prévenir la ville de la menace qui la menace, d’un ton sentencieux appuyé par de grands roulements d’yeux effarés.

Les bases de l’intrigue se voyant solidement (hem) posées, l’interminable et répétitif jeu de cache-cache peut commencer, long tunnel de « fuyons, il est ici ! » qui se caractérise par l’imbécillité d’un procédé consistant à nous montrer les personnages claquer des portes sur le tueur et cavaler comme des dératés, ce qui n’empêche jamais Myers de venir leur taper sur l’épaule dès qu’ils s’arrêtent pour souffler un peu. Le summum de la bêtise est d’ailleurs atteint dans la dernière partie, lorsqu’un groupe de personnages s’enfuit à bord d’une camionnette sans réaliser que Myers est à bord, le film appliquant avec la dernière des facilités le procédé facile et déjà usé jusqu’à la corde du surgissement – « fuyons, il est ici ! » – qui, par sa proximité avec les procédés cartoonesques d’un Chuck Jones période Vile Coyote, risque bien plus de faire rire que de susciter l’effroi.

Le médiocre Dwight Little tente bien d’utiliser son joli cinémascope pour placer des ponts stylistiques avec la mise en scène de Carpenter, mais il oublie l’essentiel : jouer de la profondeur de champ ! Sa réalisation s’assèche en deux temps, trois mouvements, coquille vide pompant certaines séquences de l’original (bavardages entre filles dans une voiture filmés à travers le pare-brise) et s’efforçant pitoyablement de reproduire de timides scènes filmées en caméra subjective qui évoquent bien davantage les rives de Crystal Lake par leur manque d’à propos et d’inspiration. Et après un climax foireux, le film tente une conclusion spectaculaire mais très tirée par les cheveux, en forme de boucle avec l’introduction du film de Carpenter. C’est ravissant, mais cette image choc sera prestement occultée dès l’amorce d’un HALLOWEEN V sur lequel je reviendrai une fois prochaine. En bref, un slasher de plus, et pas du meilleur cru, loin de là.

 

 

 

 

I comme… L'INSPECTEUR GADGET, de David Kellogg (USA, 1999)

Retour sur un film cordialement détesté à la première vision. Pourquoi perdre ainsi son temps, me direz-vous ? Et bien, le fait est que le Dr Devo apprécie ce film, pour des raisons qui, même à la revoyure, m’échappent totalement.

Adapté du célèbre dessin animé, le film démarre en fanfare avec un générique assez ignoble : passe encore sur l’animation en images de synthèse, d’une franche banalité, mais la reprise de la célèbre chanson du générique ici utilisée fait partie de ces rares assemblages de sons et de voix capables de me donner envie de me pendre ou de faire du mal à un animal. Passons, donc. Dès l’introduction, le film se lance dans ce qui me semble être une cause perdue d’avance : la restitution live de gags issus du cartoon. À l’exception notable de Joe Dante, qui est souvent parvenu à en tirer le meilleur parti du fait d’une mise en scène élaborée et bien plus fine qu’elle n’en donne l’air (voir LES BANLIEUSARDS), je trouve en général le résultat poussif et à ce point dénué de drôlerie qu’il en devient sinistre. L’espace d’un instant, alors que la première séquence s’achève sur la révélation fracassante qu’il s’agissait d’un rêve, je me dis : bon, fausse alerte, le réalisateur a balancé la sauce, maintenant il va affiner et faire partir le film dans une direction plus cinématographique. Eh ben non, il a trouvé son sac de café, et il mouline, il mouline.

Résultat, le film, déjà pas bien finaud (allo, finaud ?) – voir la scène du gourou, copieusement débile – en plus d’être ultra prévisible et convenu (double maléfique, lutte d’arrache-pied pour accéder à la reconnaissance de la communauté), s’enferre dans l’exploitation systématique d’effets visuels prenant le relais d’une mise en scène aux abonnés absents pour mieux générer des gags à la THE MASK qui feraient passer les SCOOBY DOO pour du Tarkovski. Bon, je concède au Dr Devo la présence effective d’un très vague sous-texte sexuel, bien qu’il ne soit en réalité pas très drôle et bien peu assumé, production Disney oblige (mais je pourrais faire le même reproche à l’ironie de surface du scénario, absolument sans relief). Mais rien n’y fait. Je trouve toujours le film laid à vomir, bête à manger du foin, empesé par une bande originale consternante et respirant le bâclage à plein nez. Allez, je vais faire un petit effort et faire un compliment au film : il a le mérite d’être court, une heure et dix petites minutes douloureuses.

 

 

 

 

J comme… JUMPIN’ JACK FLASH, de Penny Marshall (USA, 1986)

Excellente comédienne aux choix de carrière souvent consternants, Whoopi Goldberg a aujourd’hui quelque chose d’assez faisandé. C’est dommage, car quand on revoit certains petits classiques de ses débuts de carrière, son talent, manifeste dans des films plus sombres comme VOYAGEURS SANS PERMIS, paraît indéniable, ce qu’il est parfois difficile de se rappeler quand on a en tête des titres comme BOGUS, T-REX ou SISTER ACT.

Petite comédie d’espionnage, JUMPIN’ JACK FLASH fait partie du dessus de panier. Whoopi y interprète Terry, employée de banque cinéphile, chargée des transactions internationales profitant de son poste informatique, au grand dam de son patron, pour « chater » familièrement avec les clients – les premiers balbutiements de l’Internet étant à l’époque de la sortie du film d’une relative nouveauté. Elle tombe un jour sur un interlocuteur extérieur au réseau, surnommé « Jumpin’ Jack Flash », espion bloqué en Russie dans un pétrin sans nom qui lui demande de prévenir l’Ambassade. Inutile de préciser que Terry va vite se retrouver embarquée dans une affaire dangereuse.

La réalisation de Penny Marshall est assez moyenne, en rien remarquable, mais le film bénéficie énormément d’un scénario vif et bien construit, d’un rythme solide et d’interprètes attachants (Carol Kane, Annie Potts, Jonathan Pryce, Tracey Ullman). Et Whoopi Goldberg fournit une interprétation d’une réelle fraîcheur, d’une énergie dont elle n’a plus fait preuve depuis des lustres : prisonnière d’une cabine téléphonique, soumise à un sérum de vérité, interprétant « Can’t hurry love » pour se glisser dans une soirée mondaine, armée d’une brosse à dent géante pour se défendre d’un cambrioleur, aux prises avec un broyeur à papier qui a entrepris de dévorer sa robe, elle porte le film à bout de bras, parvenant à faire de cette petite comédie policière anodine sur le papier un moment extrêmement agréable et franchement sympathique.

 

 

 

 

K comme… KISS KISS (BANG BANG), de Stewart Sugg (GB, 2000)

À ne pas confondre avec le KISS KISS BANG BANG de Shane Black, déjà chroniqué par le Dr Devo en ces pages (notez la subtilité de la typographie), le film de Stewart Sugg tente un sujet casse-gueule ouvert à toutes les opportunités. Et se casse la gueule, malheureusement.

Stellan Skarsgaard interprète un tueur à gages lassé de sa profession, qui décide donc de raccrocher et, privé de ressources, accepte de baby-sitter / bodyguarder le fils sur-protégé d’un riche homme d’affaires de ses relations pendant son absence. Problème, Skarsgaard réalise que le fils en question frôle la quarantaine (feu Chris Penn !), et que celui-ci, préservé du monde extérieur puisqu’il n’a jamais mis un pied à l’extérieur de la demeure familiale, a conservé l’esprit d’un enfant de dix ans. Il décide de lui faire voir le monde réel, sans se douter que son ancien employeur, contrarié par sa démission, a chargé ses anciens collègues de l’exécuter.

Le sujet est un peu tiré par les cheveux, mais le film semble vouloir aborder de front plusieurs directions à la fois, et le spectateur patient tente vaillamment de prendre le train en marche, ce que facilitent quelques idées décalées et sympathiques (la tueuse à gages noire en fauteuil roulant) et un soin porté à une mise en scène très composée. Le film se construit principalement, et de façon beaucoup trop appuyée, sur le thème de la paternité : Skarsgaard est à la fois confronté à un homme-enfant, à un père mourant, à une relation amoureuse en plein tremblement de terre (la maîtresse vient de découvrir qu’elle était enceinte) et à une jeune recrue, tueur à gages qu’il a formé lui-même et pris sous son aile. Stewart Sugg aurait difficilement pu faire plus chargé.

J’ai décroché du projet au fur et à mesure que progressait le récit. Beaucoup trop de musique, d’une part, et la succession incessante de tubes finit franchement par taper sur le système. Mais le gros problème provient en toute bonne logique de l’écriture. Le film balance constamment entre la poésie très fabriquée (Chris Penn est d’une légèreté qui doit beaucoup au Robin Williams de JACK), la farce (trop appuyée, ou pas assez), le thriller, le mélodrame, la comédie, sans jamais vraiment trouver un équilibre. Le résultat est donc forcément très inégal, et le sentimentalisme vient en bout de course achever le métrage dans une conclusion cruelle gâchée par une écriture trop démonstrative et par une mise en scène poseuse (ralentis à la DePalma d’un ridicule achevé), empruntée et dépourvue de style. Difficile de vraiment détester une œuvre aussi risquée (et non pas ambitieuse), mais il est impossible de ne pas admettre qu’elle est tout aussi ratée.

 

 

 

 

Tiens, nous en sommes à la moitié de cet épisode 8 ! Je crois que vous avez largement de quoi lire pour le moment, nous allons donc faire une petite pause – la suite ne saurait tarder. D’ici là, voyez des films.

 

 

 

 

Le Marquis

 

 

 

Pour accéder à la seconde partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

 

Photo : "C'est normal d'avoir peur" (Le Marquis)

Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Samedi 29 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire


Chers Focaliens,

Le Marquis avait déjà vendu la mèche en nous parlant, lors d'un de ses récents abécédaires, de SATAN'S SLAVE, autre film de Norman J. Warren de fort belle facture, mêlant gothique à l'anglaise et giallo (pour faire court), et très bien mis en scène, dans un style assez abstrait (comprendre une mise en scène organique et sensuelle), le tout avec un scénario finalement dépouillé à l'extrême, malgré son extravagance intrinsèque et, paradoxalement, un ton on ne peut plus sérieux. J'ai eu le plaisir de découvrir ce film chez le Marquis lui-même et en sa présence, il y a quelques jours. Mais avant cela, nous avions regardé un autre film de Warren : PREY, ou en VF, LE ZOMBIE VENU D'AILLEURS, ce qui splendouille déjà beaucoup plus.

L'anglais Norman J. Warren n'est pas énormément connu. Il n'empêche que l'excellent éditeur Neo Publishing lui consacre une rétrospective mitonnée aux petits oignons. Je les aime bien à Neo Publishing. Ils sont spécialisés dans la ressortie de films de genre des années 70/80. Ils ressortent les petits films oubliés dans les placards, ou de grands films ringards jadis connus. Et souvent avec un soin concernant les copies et le packaging tout à fait remarquable [Leur péché mignon sur certaines éditions : des copies beaucoup trop sombres. Ce n’est pas le cas de PREY. NdC]. Et ils ont un sacré flair pour dénicher des copies ! C'est à eux que l'on doit l'ineffable réédition du film français LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES de Pierre Reinhard. Ce film est édité avec grand luxe : montage original, montage alternatif (celui de la VHS d'époque, ahurissant, je répète et insiste, ahurissant, et drôlissime), mais aussi la bande originale complète ! Tout ça dans un packaging sobre mais magnifique... ce qui est très étonnant, LA REVANCHE DES MORTES-VIVANTES (à chaque fois que nous évoquons le titre, moi ou le Marquis, nous nous mordons les doigts de ne pas encore avoir fait d'article sur le film) étant une série Z des plus fauchées, involontairement désopilante. Mais il n'empêche, à travers cette édition, on voit bien le soin particulier et le grand sérieux de cet éditeur qui n'hésite pas, souvent, à sortir des films désinvoltes ou dispensables. Mais le tout, toujours dans une logique d'édition de films quasiment disparus. Bien joué les gars.

Neo se lance donc dans la réédition des films de Norman J. Warren. Outre PREY et SATAN'S SLAVE, on trouvera également INSEMINOÏD, son film le plus connu (et dont l'affiche est absolument splendide d'ailleurs). Voilà qui fera sans doute l'objet d'un prochain article. Pour l'instant, regardons ce ZOMBIE VENU D'AILLEURS.

Ben désolé, les amis, mais dans ce film, il n'y a pas plus de zombie que n'en contenait UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS de Jess Franco, film où dont l'héroïne était tout sauf vierge ! [L'autre titre du film de Franco est CHRISTINA, PRINCESSE DE L'ÉROTISME déjà un peu plus dans le ton, mais qui a dû décevoir moult spectateurs, le film penchant plutôt vers le fantastique abstrait !] [Le titre souhaité par Jess Franco, trop peu accrocheur pour ses distributeurs, était LA NUIT DES ÉTOILES FILANTES. NdC]

L'Angleterre des années 70. Joséphine et Jessica, un couple de lesbiennes, vivent dans une grande maison de campagne perdue dans la forêt et séparée de manière tout à fait agréable du village le plus proche par quelques kilomètres. Les journées passent tranquillement dans ce magnifique cottage. Joséphine voue un passion sans borne à Jessica, peut-être un peu plus jeune. Cette dernière est un peu contrariée par le fait que l'un de ses amis (un garçon) soit parti quelques jours plus tôt sans rien dire, même pas en laissant un mot. Joséphine, elle, se félicite de cette vie en huis-clos et en autarcie, loin du regard de la société, loin des commérages de village.
Une nuit, la "jeune" Jessica se réveille, persuadée d'avoir vu une étrange et énorme lumière verte s'abattre sur la campagne environnante. Un cauchemar sans doute, selon Joséphine.
Toujours est-il que le lendemain, un homme étrange débarque dans la maisonnée. Débile léger ? Dangereux maniaque ? L'homme est impassible, parle peu et ne semble pas connaître grand chose. Et surtout, il reste là avec son visage impassible où ne s'exprime que peu d'émotion.
Nous, spectateurs, savons que cet étrange invité n'est autre qu'un extra-terrestre débarqué seul pour une mystérieuse mission. Il étudie la faune et la flore, s'intéressant plus volontiers d'ailleurs aux animaux.
Bref, de fil en aiguille, le couple invite l'homme, qui se fait appeler Anders, à rester une journée ou deux. Peu à peu, l'équilibre du couple Jessica-Joséphine vacille sans qu'on puisse dire vraiment pourquoi...

Voilà. Bon, j'imagine que, de l'extérieur et avec un titre pareil (LE ZOMBI VENU D'AILLEURS, je ne me lasse pas de l'écrire ! La distribution : une tradition française, Monsieur ! [SATAN’S SLAVE a lui-même circulé en France sous le titre DIABOLIQUES PASSIONS. Ndc]), vous devez imaginez une improbable série fantastique loufoquissime et bizarre. Il va falloir que je vous explique un peu comment se passe ce film très étrange.

Tout d'abord, n'allez pas vous imaginer quelque chose de classique. On n'est pas, par exemple, dans certains délires et sujets "hénaurmes" à la Roger Corman, ni dans la série Z du type Ed Wood. Certes, le film a sans doute été fait dans des conditions modestes. Il n'empêche.
Disons, que, très curieusement, et sur un ton assez rare au cinéma, même de cette époque (quoique...), PREY mélange deux influences et deux principes. D'un côté, nous avons un film tout à fait "normal" et pas forcément fantastique. Il s'agit de la description du couple, de son étrange mode de vie en huis-clos "ouvert" (huis-clos mais en pleine nature, étonnant). Une vie de couple légèrement teintée d'inquiétude, dont on se demande à quoi elles se nourrissent : début de thriller, allégorie, giallo, film psychologique…? En tout cas, on est dans un ton tout à fait réaliste, si on peut dire, et malgré le découpage assez particulier du récit. D’un autre côté, l'extra-terrestre qui débarque là dedans, c'est complètement le cheveu sur la soupe ou l'éléphant dans le magasin de porcelaine.
C'est là toute l'originalité de cet étrange projet. Warren ne démord pas de son principe de base. Loin d'être glamour d'une quelconque façon (pas d'érotisme facile sur la relation lesbienne, traitée ici avec un sérieux indéniable et sans doute avec une certaine âpreté, notamment dans les scènes de sexe), Warren utilise l'arrivée de l'extra-terrestre seulement comme élément déstabilisant. Son débarquement sur la planète Terre est particulièrement significatif : un plan de demi-ensemble sur la maison de campagne, la nuit, et un dialogue en son off où Anders (l'extra-terrestre) annonce à sa base qu'il a débarqué. C’est tout. Pas de vaisseau qui atterrit, pas de silhouette difforme et non-humanoïde, pas d'effet spécial. Anders n'est extra-terrestre que par son comportement sauvage (notamment vis à vis des animaux), et sa nature n'est signalée que par un maquillage sommaire qui déforme un peu son visage dans la séquence d'introduction. Une sorte de masque félin, très mastoque. Dès le début du film, il tue un humain pour prendre son visage (et son langage !), et c'est tout. Après, nous saurons que le personnage est ce qu'il est uniquement par le comportement et le dialogue. S'il retrouve par endroits son visage bestial, ce sera par des inserts de plans faisant réapparaître le maquillage sommaire, c'est-à-dire par le montage. Pas de transformation in vivo, et le moins d'effets possible.

C'est une tactique qui n'est pas seulement économique. Ce n'est pas parce que Warren dispose d'un budget modeste (chose qui ne se remarque pas du tout, le film étant notamment fort bien photographié par Derek V. Browne). Dès le départ, il utilise avec subtilité et ambiguïté son principe antinomique de départ (film assez terre à terre et film fantastique). On n'est jamais sûr de la nature du film. Jessica (Glory Annen) introduit quasiment Anders dans le film par elle-même. On ne sait si elle a rêvé ou vu l'étrange lumière annonciatrice de l'arrivée d’Anders (Barry Stokes). De la même manière, les doutes de Jessica sur ce qui est arrivé à son ami homme (qui a disparu sans prévenir) sont tout de suite pointés dès qu’Anders est dans la maison. Ainsi, Anders, cet homme venu d'ailleurs, est surtout l'incarnation, presque fantasmée, de l'Elément Perturbateur. Ce qui est d'autant plus intéressant quand on s'aperçoit de la manière dont évolue le récit...

Très bien défendu par des acteurs impeccables (avec aussi l'incroyable Sally Faulkner dans le rôle de Joséphine), PREY distille un malaise hallucinant, car justement, il se fonde sur un certain brouillard quant aux intentions du récit. Film fantastique ? Parabole à la THÉORÈME (avec un contexte bien différent !) ? Symbolisme ? Allégorie psychologique ? On ne sait pas très bien sur quel pied danser, et c'est précisément là que le film est foncièrement, et d'une manière assez inédite, fantastique. Anders, c'est aussi l'animalité, la pulsion sauvage en chaque être vivant. Dans la première partie du film (où il exècre d'ailleurs tout ce qui est d'origine végétale, ce qui est assez loufoque mais inquiétant, tellement la chose est annoncée franco), il ne fait que débiter le minimum de dialogues possibles, et révèle sa complète inaptitude du jeu social, dont il ignore tout, et de la relation inter-humaine tout court. Ces paroles sont toujours informatives, et son ton extrêmement froid, ce qui, chez Joséphine, conduira à la thèse selon laquelle Anders est un débile léger. Anders est donc l'animal. À plus d'un titre d'ailleurs, car il est aussi celui qui empêche le huis-clos protecteur et paternel de Joséphine (largement dominatrice dans le couple) de se dérouler convenablement. Elle veut rester cachée, elle veut vivre en vase clos, et cet Anders, même diminué, est déjà une attaque de ce mode de vie. Parallèlement, les doutes de Jessica sur Joséphine, qui finissent par former un réseau fantasmé mais palpable (paradoxe !), alimentent aussi la destruction de la bulle où vivaient les deux femmes. De fait, et une deuxième fois, à un deuxième niveau, Anders est aussi un élément sauvage, un élément, qu'on le veuille ou non, de violence structurelle allais-je dire.
Le film va alors compter les points, comme on dit. L'équilibre étant faussé, les personnages vont se modifier, vont évoluer d'une manière extraordinaire qui se base sur une idée toute simple. Anders va d'abord changer en appréhendant le jeu social. Pas énormément. Ne l'imaginez pas devenir une espèce de Hugh Grant faisant des blagues à tout bout de champ. Ça se joue à peu de choses et de manière assez symbolique, dans le sens sociétal (si je veux) du terme. C'est en général, quelle magnifique pertinence, dans les scènes de nourriture (élément de la vie qui est, comme le film, à la fois basique mais extrêmement codifié et important pour/par la vie sociale) qu’Anders découvre l'humanité (scène du thé, scène des repas, la fête, le gâteau d'anniversaire qui déjà représente plus que l'échange de nourriture, et aussi la magnifique utilisation, basique mais troublante jusqu'au mystère, de l'alcool dans le film). Tandis qu’Anders "ouvre" ses perspectives, Joséphine, elle, réagit de plus en plus à fleur de peau. Et voilà comment le film se construit de manière sublime. Anders fait le voyage dans un sens, tandis que Joséphine devient de plus en plus impulsive, et de plus en plus borderline en ce qui concerne la violence. Les deux personnages, complètement opposés, peut-être déjà ennemis, font le chemin inverse l'un de l’autre. De l'alpha vers l'oméga pour l'un, de l'oméga vers l'alpha pour l'autre. [Une idée de chemins qui se croisent en s'inversant, que j’aime toujours énormément et que je trouve payante au cinéma ; il y aurait beaucoup d'exemples à donner. On peut citer UN PLAN SIMPLE de Sam Raimi, sur un tout autre registre et de manière moins marquée, moins fondatrice qu'ici.] En chemin, Anders "s'humanisant" et Joséphine se radicalisant, les deux atteignent forcément le même point (avant de se tourner le dos ! Faites un schéma sur le papier, ça va être limpide !). Cet étrange point de coïncidence, où les deux droites se coupent, c'est la scène de la chasse au renard, morceau de bravoure hallucinant, à partir duquel le film bascule... Mais ça, je vous laisse le découvrir.

La mise en scène, elle aussi, choisit de suivre ce schéma. Le film est toujours extrêmement découpé. Le ton, le rythme et le montage, s'ils privilégient en introduction une espèce de jardin d'Eden sincère et un poil fabriqué (artificiel, disons) sont, dans la première partie du film, très secs. Peu de pathos, un style ferme, presque froid. Puis, dès que le renard (formidable idée de scénario) arrive dans l'histoire, le film bascule de manière étonnante. Warren, dans la scène de la chasse, ou encore celle de la noyade, casse brusquement (et dans une scène en particulier, avec une interruption du son tout à fait effrayante, mais chut !) sa narration et sa réalisation pour en faire quelque chose de très marqué au contraire, et d'un lyrisme étrange, à la fois (assez) exubérant et complètement émouvant et anxiogène. PREY, c'est ça ! Ce basculement violent et en insert. Dès lors, le film devient encore plus riche dans sa narration, son montage et son cadrage. Warren convoque des ralentis sublimissimes, qu'on croirait issus de chez Nicolas Roeg (c'est évident), mais que le réalisateur se réapproprie de manière absolument fantastique. Une fois libéré par cet étrange lyrisme brut et ne cherchant pas forcément à être sympathique ou aimable, le film scotche et atteint une originalité ahurissante, avec peu de mouvements de pièces, comme on dirait aux échecs.

Tout était donc largement pensé, et le montage final permet un étrange mélange d'abstraction et de sensualité (au sens cinématographique, s'entend), qui font de PREY une expérience hors-norme, artistiquement exigeante et visuellement passionnante. Mine de rien, Norman J. Warren impose une drôle de vision des choses, très impliquante et très dérangeante. Son film ne ressemble à rien (le plus beau des compliments), et arrive, à peu de frais, à sortir des sentiers balisés et des genres (pas seulement le fantastique, d'ailleurs). Soutenu par une équipe très sensible à ces partis pris esthétiques étranges (beaucoup d'instinct et de précision à tous les postes : son, cadre, photo, direction artistique, musique et montage), Warren sait aussi s'appuyer sur une direction d'acteurs étonnante et très marquée, qui finalement arrive à trouver un ton assez particulier.

PREY est un film déroutant et hors norme, mine de rien, et son statut étrange est assez subjuguant. On se dit que l'affiliation à Roeg n'est pas honteuse ni prétentieuse (filiation, ai-je dit, et pas comparaison !). PREY n'a pas d'équivalent, véritablement, et il dénote d’une liberté de ton et d’une exigence dans la création assez rares, même avec nos yeux contemporains. Il va falloir décidément aller jeter un œil sur tous les autres films du monsieur. Et profitons de la sortie de PREY par Neo Publishing pour conserver précieusement ce film dans nos archives.

Étrangement Vôtre,

Dr Devo
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 28 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

 


(Photo : "Naughty Bits" par Dr Devo)



AVANT-PROPOS
Comme chaque année, et aussi surprenant que cela puisse paraître, nous allons largement ouvrir nos pages à la dernière grande émission politique et religieuse de la Télévision : KOH-LANTA.
Chaque semaine, nous ferons un rapport subjectif mais détaillé de l'émission. Certains seront surpris de trouver de telles choses ici. Pour que les choses soient bien claires, nous détestons tous la Télé-Réalité, très sincèrement. Par contre, KOH-LANTA est pour nous une source inépuisable de questionnement moral, de portrait de la France en marche, etc. Regarder KOH-LANTA, c'est voir du DOGVILLE ou du MANDERLAY en "direct".
 Par son approche documentaire (peut-être la seule valable) et par la puissance des situations évoquées, l'émission nous paraît être sans équivalent.

Pour en parler, on accueille notre spécialiste : Le Shériff.
Amusez-vous bien.

Dr Devo.




Des dizaines de noms au générique, un réalisateur (FRANCOIS ROBIN) secondé par une demi-douzaine d'assistants, une bande-son réglée au dixième de seconde, pas de doute, l'été sera chaud. Sous la canicule, la couette ou près de la cheminée, la Une nous propose un nouvel opus, du plus grand des feuilletons de nos étés : KOH-LANTA est de retour, Allelujah ! Une année de silence, les aisselles de la belle CLEMENCE en pointillé, quelques après-midi de F1 par-ci par-là, seules quelques séquelles éparses ont jalonné sans grande cohérence ce trop long hiver. Le sieur Proctoman, rappelez-vous, avait flairé le nom de la dernière survivante, nous attendons donc sa prophétie. Les plus curieux ont bien appris que ce serait aux VANUATU, qu'il y aurait un realcyclone, et que DENIS BROGNIART a même emmené toute sa famille sur place. Mais qu'en est-il de la plainte déposée contre la prod' pour mise à mort illicite des bénitiers, fameux coquillages à la chair goûteuse ? Oui, l'émission est attendue au tournant par ses opposants, comme par ses inconditionnels. Je ne vais pas utiliser le terme d'aficionados, ces sauvages tuent des taureaux ! Ami focalien, amie focalienne, tu peux être surpris(e) par l'existence d'un article sur une telle émission, télévisée qui plus est. Sache que le Docteur t'autorise une petite descente dans l'enfer vert de la Real tv, prends ça comme une simple cure homéopathique.

Prégénérique, lumière style USHUAIA, en moins clinquant. Un chapelet d'îles Mélanésiennes. Evocation et survol du volcan MARAO, le vrai maître des lieux. Les Dieux ont déserté, semble-t-il, la contrée. La voix off, DENIS BROGNIART, le grand-prêtre : "Nous sommes sur les terres d'un peuple rude et courageux qui a longtemps terrifié les navigateurs" ; la situation est posée par le Conteur longiligne, 16 métropolitains intrus vont devoir se frotter à la vie sur les îles, au bout de quarante jours, un seul sortira du désert. La musique semi-ethnique, qui nous revient de très loin, gagne en puissance, oui, nos cœurs peuvent entrer en communion. Présentation des seize, en quelques secondes ; nous aurons bien le temps de nous familiariser avec eux ! Beaucoup de citadins et montagnards dans le casting, pas de Camarguais ou de Marais-Poitevin, sans doute trop favorisés par atavisme.

Les aventuriers se transmutent en naufragés lorsqu'ils dégringolent du modeste cargo rouillé qui les a menés à quelques encablures de la grand'île. L'équipage local sous-payé, qu'on imagine pirates lors des temps de disette, regarde se matérialiser sous ses yeux un équipement de survie dont il ne pourra jamais bénéficier : deux belles embarcations auto-gonflées destinées à symboliser le passage du monde quotidien aux péripéties. Sauts de l'ange pour se jeter à l'eau, voilà c'est fait, le Destin est en marche. Il ne se lasse jamais, celui-là.

Les intrus accostent après que le doyen JEAN-CLAUDE, Antillais senseï karateka, ait été sauvé de la noyade. Accueillis par les moustiques dans la mangrove, les naufragés pataugent et atteignent, maculés de boue dermoprotectrice, cette apparition d'un mètre-quatre-vingt-quatorze qui les divise en deux groupes (manque un éclair ici, à mon avis) :
Les seniors, les MOSSO, les Rouges VS les juniors, les TANA, les Jaunes. On reprend le schéma de la saison dernière, pourquoi pas ; il semblerait que les épreuves aient davantage évolué.
Le groupe divisé et affaibli, la première épreuve de confort se présente aussitôt. Les équipes doivent passer des obstacles, se hisser sur une corde à nœuds et s'y maintenir cinq secondes. J'attends avec impatience une hypothétique novellisation en Bd, pour voir comment les scénaristes pourraient mettre en lien toutes les péripéties ! Perches en bois, cordages, fanions, eau saumâtre, inégalé ! CATHERINE a du mal en apnée ; personne ne se moque. Elle vient de Marseille, soutient l'O.M (splendouillet plan dans les tribunes), elle est heureuse car elle a tout ce qu'elle veut dans la vie. Le compte à rebours est lancé, tictac, le vernis va bientôt craquer, ma cocotte ! RAHAN, son pagne et son collier. Pas besoin de crocos ou de tyrannosaure, on y croit plus qu'aux tigres de Vendée. Les cris des naufragés alternent avec la voix off qui se complaît en explications et observations, ludiquement pertinentes et dramatiquement amusantes. Le texte est travaillé, c'est visible ; et c'est d'autant plus réussi que le montage est couplé à la voix. C'est de l'art, y'a bon ! Les moments de "silence" sont dédiés à la musique (percus, cordes et synthé), classiquement dramatique, sans excès, elle reste légèrement en retrait au final. Voilà pour l'épreuve.
Trop difficile, elle est transformée après cinq tentatives en épreuve de course, entre deux champions. ALAIN, pompier volontaire "droit dans ses bottes", meunier dans la Marne, taciturne et patient, un mec bien quoi ! Tictactictac… Grands cris juvéniles, bousculade et gerbes d'eau, les Tana, représentés par FRANCOIS-DAVID (allez, FD…) l'emportent et empochent trois allumettes.
Après 25 mn, pirogue au sec sur l'île dévolue à chacune des équipes. Successions de séquences alternées, la narration n'est pas linéaire, ni chronologique (ça sert de regarder les maillots des filles). J'en retiens que les MOSSO ont repéré MAMA, mystique sociable aux chaussettes paranogéniques (qui donc avouera avoir délibérément "saboté" ses chaussettes lors de la nuit ?) ; c'est le seul point de tension révélé, pour l'instant. "MAMA a paniqué", déclare NATHALIE. Un Conseil se prépare toujours le plus tôt possible.

Chez les TANA, FD reporte le feu au lendemain, GAELLE, contremaître, suit son avis. SEBASTIEN, chef d'entreprise haut-normand, réserve sa sagacité pour les confessions "reality", histoire de ne pas trop se décaler du groupe. Celui-ci souffre de son inorganisation et de son indécision. Le fil rouge entre ces séquences est le Bernard-Lhermitte, mollusque decapode dont les pinces n'épargnent ni les Jaunes, ni les autres.
Le deuxième jour, épreuve d'immunité, pour désigner l'équipe qui devra se présenter au Conseil, et donc devra éliminer un de ses membres. Beau parallèle littéraire off entre le cycle éruption-fertilité et l'élimination-immunité. Après repérage du parcours, les Mosso décident une lenteur tactique qui leur permet une accélération finale décisive. Victoire un peu étrange, on leur permet de passer par le tunnel des adversaires !
Au troisième jour, le Conseil se tient dans un lieu historique, où s'est scellée, il y a trois cents ans, l'unité des peuples Mélanésiens. Sans doute contre les envahisseurs Européens. Maintenant qu'ils sont sages, on va vous en montrer quelques-uns, patientez un peu.
Questions choisies pour mettre mal à l'aise, confessions arrachées, la "question" est une boucherie. NICO "maximaculpa" s'en veut d'avoir perdu. Les votes au flambeau : c'est la jolie KARINE qui part, trop douce et sensible selon certains. Annonce du prochain épisode, Lord JIM approche, 80km de diamètre, il vient récupérer vos âmes. "Tous aux abris !" Splendide. Superbe séquence pré-apocalyptique, j'ai la chance d'en posséder un enregistrement, je ne m'en lasse pas. Je crois que l'épisode 2 sera un grand grand moment.
Par expérience, je sais que le survivant n'est pas dans la liste citée plus haut. Je parie sur EMILIE. Et toi ?

Le shériff.
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Jeudi 27 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
(Photo : "Dites-le avec des fleurs" par Dr Devo)



Chers Focaliens,

On va continuer notre tour des retards, et recommencer à alimenter la Bête Sublime qu'est ce site. Une bête affamée qui réclame sans cesse de nouveaux articles. Cela en est presque épuisant. Mais c'est le jeu. Aujourd'hui donc, allons faire un tour du côté du cinéma des non-cinéastes, un territoire qui nous réserve quelquefois d'hallucinantes surprises.

Au lieu d'écouter du Franz Ferdinand, le Jeune devrait plutôt écouter du Talking Heads ! Une fois cela fait, il ira peut-être jeter un œil sur TRUE STORIES, l'excellent film de David Byrne (ex-chanteur de Talking Heads). Que constate-t-il, notre ami juvénile ? Bon, d'abord, il a pris soin de ne pas acheter les DVD américain ou anglais publiés chez Warner, car le film y est recadré, et donc on n'apprécie pas. Par contre, il préférera la VHS d'époque (anglaise) qui est dans le format. Et là, c'est le choc ! TRUE STORIES, seul film du chanteur, est une chose magnifique. Le jeune tremble, tombe à genoux, pleure et remercie le Docteur !

Il faudra faire un de ces quatre un festival du cinéma fait par des gens qui ne viennent pas du cinéma. [On prendra soin d'exclure les comiques issus de la TV, qui, eux, inondent le marché toute l'année.] On verrait alors pas mal de rock-n'-rollers débarquer, et on serait surpris par beaucoup de choses. [Ce festival de cinéma des non-cinéastes est une merveilleuse idée... Vous inviteriez qui, vous ?]
Bah, on pourrait inviter Rob Zombie, le célèbre hard-rocker !

Une précision : ne connaissant pas suffisamment les différentes micro-chapelles de la galaxie Métal Lourd, pour moi, tous les gens qui travaillent dans ce milieu font du hard-rock. Hard, heavy, industriel, fusion, musette-métal, néo-métal, hardcore machin et autres petits surnoms me sont étrangers. Je m'excuse donc auprès des spécialistes. Pour moi, si vous vous appelez Alice Cooper, Kiss (héhéhé !), Iron Maiden, Marilyn Manson, KMFDM ou autre, vous faites du hard-rock. Une large galaxie, mais bon, nous, néophytes, regrouperons ça sous le terme hard-rock.
 
J'en étais où ? Oui... Il y a deux ans ou un peu moins, je découvrais le premier film de l'animal, à savoir HOUSE OF 1000 CORPSES, film que beaucoup de monde avait envie de voir et que bien sûr personne n'a jugé bon de distribuer sur le territoire français. [Comme BUBBA HO-TEP, qui lui a quand même fini par sortir après que tout le monde l'ait téléchargé !] La copie pirate est un crime (passible de la peine de mort, ou qui, du moins, est passible du visionnage de AMOUR ET AMNÉSIE deux fois de suite, attaché à un poteau et sans aller aux toilettes !) dont je ne me permettrai pas de faire l'apologie, bien entendu. Cependant, il y a chez les distributeurs français une nette propension à louper les bonnes occasions de se faire de l'argent à peu de frais. C'est plutôt rigolo.
En tout cas, c'est avec un grand sourire aux lèvres du coup qu'on va voir THE DEVIL'S REJECTS, et cette fois-ci, en salles s'il vous plait...


THE DEVIL'S REJECTS raconte les "nouvelles aventures" de la famille de freaks qui animait déjà le bal des horreurs dans HOUSE OF 1000 CORPSES. Ils vont tous bien. Comme d'habitude, ils attirent dans leurs sales pattes des gens de passage, les capturent, les torturent, les violent, les encagent, etc. La cave est pleine de nouvelles victimes qui ne sont plus que pantins humains dont le seul vocabulaire semble "Pitié, pitié !". La routine, quoi. Malheureusement, la police débarque dans la maisonnée, et l'affrontement est musclé. À la suite de la fusillade, Baby (la fille de la famille) doit s'enfuir avec Otis (son mec, je crois mais je suis plus sûr...). Ils sont vite rejoints par le Capitaine Spaulding, père de Baby et clown macabre, dans une espèce d'hôtel où, bien entendu, ils finissent par prendre une famille en otage. La police, elle, découvre la maison où gisent les restes de plus de 75 corps ! Pendant ce temps-là, un shérif local, obsédé par cette famille maléfique, interroge Mamma Luciole (en VF !) qui elle s'est faite arrêter pendant l'assaut de la maison familiale. Et ce shérif parait prêt à tout pour remettre la main sur les autre membres de la famille en fuite. Et la cavale sera particulièrement sanglante...

On prend les mêmes et on recommence. Sans vergogne, la famille de freaks, toujours très unie, tue les innocents qui passent à sa portée sans vergogne, les torture et les humilie physiquement et psychologiquement, dans une joyeuse ambiance très malpolie, où les insultes et les tensions cohabitent avec le rire et une forme de "tendresse" ou d'amour filial déjanté. Les Rebuts du Diable sont en effet une famille américaine inversée. Ils sont affreux, sales et méchants (et sexy, en ce qui concerne les dames !), violents et hors-normes, certes, mais c'est une cellule familiale unie dont les actes, plus horribles les uns que les autres, sont complètement gratuits et injustifiables. De fait, il y avait dans le premier opus, HOUSE OF 1000 CORPSES, une assez surprenante ambiance. Pour grossir le trait, on se retrouvait dans une famille un peu à la John Waters, et donc nettement underground et loufoque, mais complètement habitée par le Mal. Le premier film de Rob Zombie était donc un mélange d'horreur, d'humour décalé, de situations absurdes et hautes en couleurs, où l'ironie, l'esprit un peu "camp" (bien que totalement redneck, ces gens-là sont des ploucs) venaient aussi compléter la fête sanglante. Ça faisait peur, c'était intelligent, drôle et surprenant.
On est donc bien content de retrouver tout le monde, d'autant plus que du point de vue de la mise en scène, Rob Zombie surprenait également. Malgré un budget sans doute modeste, la chose était photographiée avec soin et précision. La direction artistique, assez originale, entre bricolage iconoclaste et éléments plus classiques du genre, fonctionnait bien, dans un ensemble assez loufoque et déroutant qui distillait sa part de peur. Ajoutez à cela un cadrage intéressant et un montage alerte et malicieux. On avait là, en fait, tous les éléments d'une série B très originale, et dont la principale motivation était vraiment de faire du cinéma, et au final, Zombie arrivait haut la main à pleinement utiliser le langage cinématographique. Ça avait de la personnalité en plus d'être ludique et passionné. Du bel ouvrage, original et sortant enfin des sentiers battus, notamment grâce à un son très beau qui mêlait les compositions de Monsieur Zombie, la musique originale additionnelle, et surtout plein de petites perturbations audio vraiment gourmandes. Loin d'être un gadget ou un joujou de luxe pour rocker désœuvré, HOUSE OF 1000 CORPSES faisait vraiment preuve d’une démarche de cinéma réfléchie et passionnée, et Rob Zombie envoyait gentiment une claque au milieu des réalisateurs de fantastique si prompts à toujours re-balancer les mêmes histoires, les mêmes clichés, dans une course de petits malins incessante et fatigante. En voilà un qui avait quelque chose à dire, et qui avait des idées de mise en scène. Bien.

Alors, oui, évidemment, on se félicite que la suite de ce premier film sorte enfin en salles. Les distributeurs ont toujours un temps de retard, et après le succès U.S. du premier épisode, ils sortent courageusement ce DEVIL'S REJECTS !
Après une longue introduction à travers la scène de fusillade, qui permet de commencer le film sur les chapeaux de roue, on comprend très vite à quelle sauce on va être mangé. Cette fusillade, d'ailleurs, a un étrange statut très rentre-dedans. En quelques plans, de jour (HOUSE OF 1000... se passait majoritairement de nuit, premier contraste...), on retrouve la crasse, la plouquerie extrême, mais aussi l'intelligence bizarre de cette famille inversée. En quelques dialogues, entre Baby et Maman Luciole, on retrouve les étranges liens d'amour filial. Mais dès le départ, on comprend aussi que cette fois-ci, la famille infernale ne joue pas sur son terrain, et que de dominatrice, elle devient largement traquée, mais sans jamais se rendre, d'une part, et en soumettant encore son petit monde à sa logique perverse. La photo a changé ; plus uniforme que dans le premier épisode, elle consiste ici à s’habiller de couleurs jaunasses (avec un peu de vert), délavées, qui sont censées nous rappeler la photographie des années 70. Zombie enfonce même le clou en incluant dans la fusillade d'ouverture des ralentis louchant, de loin mais l'intention est assez nette, vers une déconstruction du rythme à la Sam Peckinpah. Les dés sont jetés, le ton est donné.

Le générique, inclus dans la séquence de fusillade d'ailleurs, est assez beau, avec ses plans qui se gèlent et son dispositif de transition (les plans qui changent comme dans un diaporama) qu'on retrouvera régulièrement par la suite. Le plus beau plan du film étant pour moi celui où on voit le titre qui cache quasiment toute l'image (un visage en train de crier qu'on croirait sorti du ZOMBIE de Romero !).
On est vite mis au parfum, donc. Et malheureusement, dès cette séquence d'ouverture, les choses ne s'annoncent pas bien du tout. J'étais en salle avec Mr Plonévez (habitué de ce site) qui n'avait pas vu le premier. Et j'étais en train de me dire au bout de cinq minutes : "est-ce vraiment Rob Zombie qui a réalisé ça ?". Le changement de style est total, d'un point de vue cinématographique bien sûr. Et je me suis retrouvé là un peu dans le cas de A BITTERSWEET LIFE, film assez médiocre et en tout cas contredisant sur tous les points les efforts du film précédent de son réalisateur, à savoir 2 SŒURS.

Le gros problème de THE DEVIL'S REJECTS, c'est sa mise en scène. C'est le point le plus triste. La photo années 70 que je décrivais est quasiment uniforme, loin de celle, plus sautillante et inventive, de HOUSE OF... C'est un choix, et ce n'est pas rédhibitoire, mais déjà, Zombie se prive d'un sacré levier. [Je constate que les scènes en extérieur nuit sont très impersonnelles du point de vue de la photographie...]
Mais là où notre ami hard-rocker (dans l'acception focalienne du terme, donc !) semble souffrir de schizophrénie, c'est sur les autres leviers de mise en scène, justement. Les jeux d'échelle de plans et d'axes, très sympathiques dans le premier opus, ont complètement disparu. On passe d'un type de plan à un autre dans le plus grand désordre. Très surprenante également, l'absence de spatialisation absolument flagrante dans tout le métrage. [Une minuscule exception : lorsque Baby se retrouve seule dans la chambre d'hôtel avec la femme et la fille, et leur tentative d'évasion. Là, ça découpe un peu plus, au moins en ce qui concerne les axes, et encore, c'est assez léger...] La scène de la fusillade n'est, au final, qu'une suite de vignettes sans progression ni construction, qui est sauvée in extremis après l'arrivée du générique. Mais malgré le joli décor de la maison, rien ne ressort de cette scène d'action, dont la spatialisation est tout bonnement affreuse.
Puis on s'aperçoit très vite que la messe est dite. Zombie renverse complètement la machine, et petit à petit, finit par contredire absolument tous les principes de son premier film. Entendons-nous bien, je n'aurais pas voulu qu'il nous resserve absolument la même soupe que son précédent film. Par contre, consciemment ou non, Zombie va détruire absolument tout son savoir-faire et va finir par accoucher d'un petit monstre.
Tout d'abord, mais tout cela est forcément lié (le cadrage, c'est déjà du montage), le cadre est d'une laideur absolument cosmique. C’est bien simple, je me suis demandé si le film était projeté dans le bon format, ou si le tirage de la copie ne révélait pas un sauvage recadrage. Certes, il est évident que l'on voit l'intention du réalisateur. Là où HOUSE OF... était assez léchouillé, THE DEVIL'S REJECTS, tourné en 16 mm apparemment, puis gonflé, se veut plus brut de décoffrage et cherche à obtenir une esthétique plus sauvage, plus malpolie.
Mais que dire du cadrage, dans ce cas ? C'est une horreur complète. Je n'ai rien contre les tournages "à l'arrache" et les prises de vue sauvages (ce que fait de manière sublime Lars Von Trier, par exemple), mais ici, quand même, c'est assez infernal. C'est très simple, il y a un nombre de gros plans dans ce film complètement hallucinant. C’est déjà une faute de goût, mais ces gros plans sont en plus tous ratés ou presque (têtes coupées, corps mutilés par le bord-cadre, etc.). Comme le reste des plans n'a aucune logique, ni dans le cadre, ni dans les axes, on assiste à un déluge de petits plans panouillés de partout et collés sans aucune espèce de point de vue ni de logique. Du coup, bien loin d'un faux "je-m’en-foutisme" comme dans LES IDIOTS de Trier (par exemple), on est ici face à un festival de recadrages sauvages, de têtes coupées par l'image, et bien sûr, la grande mode du moment, aussi bien dans la série A que B, de petits gigotis incessants. Le tout avec 90% de gros plans. C’est d'une laideur plastique étonnante, et du coup, ainsi privé de mise en scène, le film n'est plus qu'un suivi direct du scénario, un déroulé narratif dont on est complètement exclu : on reste en dehors. On finit très vite par n'assister qu'au déroulé des dialogues. Finis les mystères, les surprises, les ambiances ambiguës. Et bonjour le rouleau compresseur des choses assénées 1000 fois, à chaque ligne de dialogue. La belle tenue de HOUSE OF..., il faut en faire largement son deuil.

La surprise n'est donc plus au rendez-vous. Le premier film de Zombie ne se tenait pas seulement parce qu'on suivait, avec un certain attachement, une famille violente et inacceptable. Il se tenait aussi par sa mise en scène, finalement assez rigoureuse, et n'ayant jamais le mauvais goût de se poser la question de ce qui est ridicule ou pas. Une fois DEVIL'S REJECTS débarrassé de tout effort de mise en scène, il ne reste que le propos dialogué lui-même. Et sans mise en scène (car mettre en scène, c'est aussi donner du relief, c'est aussi raconter, c'est aussi modérer ou faire dévier le propos), on se retrouve avec des dialogues. C’est tout. Des dialogues que rien ne vient compenser ou soutenir. Ceux qui ont vu le premier Zombie vont être surpris, et vont avoir l'impression d'un film assez petit-bourgeois finalement, qui n'a d'autre but, justement, que de le choquer, le bourgeois, d'une manière bêtement potache, et surtout répétitive. Les séquences d'humiliation se suivent dans la plus grande monotonie, les séquences d'action (de sévices, notamment) n'ont plus aucune saveur. Zombie ressemble à un petit garçon qui dit des gros mots à une grande personne. Ça peut distraire trois minutes, mais pas plus. Son premier film était nettement plus dérangeant, notamment parce que, mine de rien, son ton échappait complètement aux classements et qu'il jouait sur des ambiances parfois antinomiques.

Peut-être la production a bien senti qu'elle tenait là le film parfait dans le contexte actuel du cinéma d'horreur : retour aux années 70 (ce que se veut aussi le remake de LA COLLINE A DES YEUX), prises de vue basées sur le gigotis, et scènes de torture, grosse mode actuelle qui devient un poncif de plus. On évitera, par pudeur et tristesse, de se poser la question. Il y avait bien quelques intentions dans THE DEVIL'S REJECTS d'exprimer une certaine tendresse en porte à faux, de montrer ce que l'Amérique (du cinéma s'entend, pas géographique) ne veut pas voir : une famille pauvre, plouc et injustifiable. Cette volonté se voit par exemple en filigrane dans l'une des rares séquences originales, celle du barrage, malheureusement d’une laideur hallucinante, et aussi mal montée que le reste. Hélas, le film est bien trop uniforme et d'un rythme trop monotone pour soulever un quelconque point de vue de mise en scène. Zombie semble avoir renoncé à ses velléités artistiques, revoyant tout à la baisse (le son notamment, moins riche et incroyablement attendu), toutes ses intentions esthétiques, pour ne plus faire que de l'illustration de scénario... ce que n'était jamais, dans mon souvenir du moins, HOUSE OF 1000 CORPSES, justement. Outre la laideur globale de ce film, le sentiment le plus présent est celui de la tristesse : celle de voir un réalisateur un peu hors norme se ranger des voitures et accoucher d'un film absolument banal, qui remplit absolument tous les canons de la mode qui régissent actuellement le cinéma fantastique. Dès le deuxième film, Rob Zombie, l'indépendant, est complètement rentré dans le rang. C’est quand même un peu triste.

Complètement Vôtre,

Dr Devo
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 26 commentaires
Mercredi 26 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Pleure, Pleure, Pleure sur ton Malheur" par Dr Devo
d'après des photos du film SIN IN THE SUBURBS de Joseph W. Sarno)




Chers Focaliens,

Et bien voilà, il suffisait d'attendre. Mais quelle drôle d'idée, quand même, que celle des distributeurs de Lucas Belvaux de sortir LA RAISON DU PLUS FAIBLE, qui fut présenté cette année à Cannes, en pleine fin du mois de Juillet, où le pauvre garçon est quasiment assuré de faire un four, ou au moins de voir ses revenus considérablement minorés. Ceci dit, les titres de la concurrence, surtout quand il s'agit de noms connus de l'art et essai, inondent les écrans tous en même temps, généralement en octobre-novembre, et on se retrouve souvent avec des périodes faméliques tous le long de l'année... Va comprendre ! On ne va se disputer là-dessus, il fait beaucoup trop chaud. On va plutôt reprendre un bol de chocapics glacés, et se mettre au frais en salles.

Ça se passe en Belgique, du côté de Liège. Dans un quartier ouvrier. Bon. Pas dans un coron. Ce n’est pas loin, mais là, ça n'est pas le cas. Petites maisons alignées en rang d'oignons (ah bah, les voilà), grosse tour HLM immonde, et juste à côté, une jolie zone industrielle absolument gigantesque.
C'est là que vivent deux anciens métallurgistes. Il y a une paire d'années, ces deux-là, très proches de la retraite, ont été gentiment virés lors d'un plan de restructuration. Les deux compères sont très liés. Tous deux expulsés dans la même charrette, ils vivent dans le même HLM. Un des deux, celui qui ressemble à Michael Lonsdale, est cloué dans une chaise roulante suite à un vieil accident de travail. Et le deuxième, bah, il fait les courses de l'homme de fer, le couche, etc. Forcément, ça renforce les liens.
Les deux copains tapent souvent le carton au bistrot du coin. Là, ils fréquentent un autre gars, plus jeune (Eric Caravaca), qui lui est au chômage (un type qui a fait des études, si c'est pas malheureux) et qui a bien du mal à joindre les deux bouts avec sa femme (Natacha Régnier), qui travaille à l'usine. D’ailleurs, Régnier a un problème : la mobylette familiale est en panne, et le couple n'a pas assez d'argent pour en acheter une neuve. Ni une d'occasion d'ailleurs. Madame doit donc se lever une heure plus tôt le matin, c'est malin. L'histoire de la mobylette émeut tout le monde. Et sans fil ni aiguille, les trois copains vont décider de braquer le coffre de l'aciérie, sans trop se rendre compte. Ils font pour cela appel à Lucas Belvaux lui-même, quatrième roue du carrosse de bistrot, ancien braqueur et ancien détenu qui était bien décidé à ne pas retomber dans la délinquance.

Voilà, c'est honteux de raccourcis, c'est honteux aussi de voir comment je passe certains points encore plus exagérés sous silence, mais bon, grosso modo, voilà le contexte de la RAISON DU PLUS FAIBLE.
Je vous vois venir. "Ben dis donc, mon cochon, t'as dû passer un mauvais quart d'heure ! Il a dû pester sous la couenne, le Dr !". Je dois avouer que je ne savais absolument pas, en conformité avec la Charte qui porte mon nom, ce que j'allais voir. Pas vu le film annonce, rien, nada. Franchement, si j'avais lu le résumé, il est évident que j'aurais passé mon tour avec un grand sourire, et en maudissant ce pays qui m'a vu naître !

Ah, la France ! La terre de la Sociologie en Art ! Le berceau du psychologisme littéraire en dehors de la littérature ! L'Eldorado du bon sentiment ! Et même, bien souvent, les trois ! Sauf que... Lucas Belvaux est belge ! Et d'une ! Et sauf que... c'est vraiment pas mal, comme film !
Ben oui, en attendant le Bruno Dumont, LA RAISON DU PLUS FAIBLE est sans doute le seul film vraiment visible de cette année ! Est-ce un film où les acteurs interprètent un personnage différent à chaque scène ? Euh... Non ! Est-ce un film dis-narratif ? Non plus. Au bout d'une bobine, le film social s'arrête et des gnomes radioactifs philippins envahissent la cité en faisant du kung-fu ? Malheureusement, non. Le docteur a-t-il pris ses pilules ? Oui !

Ben oui, faut bien que ça arrive de temps en temps. Malgré son sujet élaboré à la truelle atomique, Lucas Belvaux a fait un film plus qu'honorable. Effectivement, le thème est très social. On le voit venir avec ses gros sabots, notre ami belge, et il ne se cache même pas. Il installe même tranquillement son contexte et ses personnages, insistant principalement sur les motifs de répétition, ce qui marche gentiment. Puis il charge la mule avec l'histoire de la mobylette, le jeu de loto, l'ascenseur en panne, les tensions de couple, le petit potager qui dépanne bien, la petite Pelforth bien tiède, etc. On ne va pas mentir, LA RAISON DU PLUS FORT, c'est ça. C’est-à-dire à peu près tout ce que je déteste. Bon, il y a bien un ou deux passages qui m'ont hérissé le poil. Les chansons de commune (à table), le beau-père, le petit garçon de Caravaca (petit acteur que j'ai trouvé ignoble !) qui raconte sa visite à l'Usine, la poésie qui revient à tout bout de champs (j'exagère) et hautement symbolique, etc. Belvaux n'y va pas de main morte. Certes, mais...
Dans le ton et dans le scénario d'abord, c'est plutôt sec. Il n'y a pas beaucoup d'emphase, les explications, quand il y en a, sont rapides et on n'y pense plus. Il y aura du drame bien sûr, mais la Maman ne finira pas prostituée, les enfants n’iront pas à la DDASS, et dans le film, il n'y aura pas d'émeutes dans les banlieues, ni de dénonciation du racisme, ni rien. Bref, dans ce genre de film, c'est du soft, et c'est du franc. Belvaux ne se cache pas, mais n'essaie pas de faire pleurer Margot non plus, ni de nous refourguer des abonnements à L'HUMANITÉ MADAME. Loin des mélodrames art et essai habituels, écrits comme des romans Harlequin, LA RAISON DU PLUS FORT est relativement sobre, et à une ou deux minutes près sur deux heures de film, on n'est jamais au catéchisme. Bon.

Deuxième surprise, le sujet. Évidemment, tout le récit est logique. Mais le comportement des personnages et la façon dont l'histoire va s'enclencher sans qu'il soit possible de revenir en arrière (avec un goût de Destin, m'étais-je dit, si la chose avait été réalisée par quelqu'un d'autre) est assez étonnant. Le film, pas comique ni drôle pour un rond, s'enclenche et évolue en suivant un certain non-sens. Les personnages font des choses très banales et très absurdes. Au fond, malgré ce contexte ultra-détaillé, le point A ne mène pas forcément au point B. Les personnages ne réfléchissent pas, c'est tout. Ils font des choses absurdes et/ou stupides. Ils raisonnent sans se rendre compte de la logique spécieuse qu'ils mettent en place. À chaque étape, il est bien clair qu'il n'y a absolument aucune raison que les choses se passent ainsi ou non. Et c'est ça qui est beau !
L'idiot du proverbe regardera la mobylette comme le doigt déclencheur de tout le tableau fatal. Mais en fait, non. Les personnages vivent ce qu'ils sont en train de vivre depuis longtemps, ni plus ni moins qu'hier. Ils sont habitués à leur triste condition. Le seul élément déclencheur (et encore, si l’on pense où finit le film, on ne voit pas trop comment relier raisonnablement les deux), c'est l'arrogance du beau-père... Mais c'est ténu comme déclencheur...
Des déclencheurs, il n'y en a pas, en fait, ou alors ils sont si fins, si maigrichons qu'on ne sent pas le rapport de conséquence qui les font basculer vers le drame. Avantage de la tactique, le film, loin de se complaire dans le récit moralisateur et lacrymal, devient plus froid que prévu, et de la même manière, les personnages sont, enfin, humains, et non pas des symboles ambulants avec des pancartes accrochés dans le dos. Bref, la chaîne d'action est complètement fragmentée et chaotique. Le rythme du film et ses personnages y gagnent en profondeur, ou du moins perdent toute velléités d'échantillon IPSOS (sondage : pour ou contre la banlieue ?, héhé !).

Les acteurs sont pas mal. Belvaux est très bon, Claude Semal et Patrick Descamps aussi. Natacha Régnier (pas du tout ma tasse de thé) est plutôt acceptable, dans la plupart des scènes, et au moins, elle a compris le projet. [Qu'elle se rassure, c'est un compliment : j'en connais qui n'auraient pas pris cette option !] Eric Caravaca me semble par contre bien terne, voire bien à côté des autres. N'ayant jamais accroché au bonhomme (désolé vieux, ne m'en veux pas), je laisse le soin aux autres de juger sa prestation.

Bon, maintenant les chose sérieuses. Musique assez sympathique et, pour une fois, ce n’est pas souvent le cas dans le cinéma européen, montée de manière vraiment pertinente et sobre. Tiens, il y a du montage. Ce n’est pas du Nicolas Roeg, mais c'est travaillé, ce qui, déjà, pour le principe, en fait le film de l'année de langue française, car du montage, chez nous, il n'y en a quasiment jamais. On peut déjà sortir le Champomy pour fêter ça.
Là où le film est vraiment surprenant, c'est dans le reste de la mise en scène. La photo est superbe et nuancée, signée Pierre Milon (un plan sublime entre chiens et loups en haut de la colline et qui donne sur toute la zone industrielle). Et le cadrage est également très bon, voire même très beau par endroits. Et c'est là l'exploit intersidéral ! Le film est d'une fort belle tenue esthétique, soignée, personnelle. Les plans d'usine sont même superbes. Il y a des axes, il y a échelle de plans, il y a des partis pris originaux ! Je n'irai pas jusqu'à dire "un mélange de Ken Loach et Michael Mann", comme je l'ai lu sur un site. D'abord parce que justement, le film est tout sauf du Ken Loach, et c'est heureux. J'ai lu également ça et là que le film dénonçait la mondialisation, et patati et patata... Là aussi, dieu merci, la chose est plus carrée, plus pragmatique et plus subtile. Ceux qui veulent y voir un portrait complet de la société mondialisée n'ont qu'à lire un dossier "spécial SDF" ou "spécial alter" ou "spécial commerce équitable" dans Télérama. Les autres, qui préféreront toujours une salle de cinéma à une salle de classe, apprécieront beaucoup le fait de voir un réalisateur belge (c'est-à-dire qui tourne en français, ici en l'occurrence) mettre les mains dans le cambouis, utiliser la grammaire cinématographique et essayer de faire quelque chose de beau ET de personnel. Et par les temps qui courent, ça fait du bien. Loin d'un AVRIL (film un peu soigné, la lumière ici et là, mais sans rythme ni propos, ni volonté de mise en scène marquée) ou encore plus loin d'un BLED NUMBER ONE où il n'y avait par contre quasiment aucune mise en scène (montage bébête de bout à bout, pas de cadre, pas de lumière, pas d'axe, pas d'échelle, pas de point de vue), LA RAISON DU PLUS FORT remet les pendules à l'heure et montre qu'on peut faire un film "social" mais assez froid, sans  donner de leçon, et surtout il rappelle que la moindre des choses, quand on fait du cinéma, c'est d'abord de faire de la mise en scène, ce qui pourtant n'arrive quasiment plus jamais dans notre beau pays. Ça fait du bien de remettre le cinéma au centre du débat, tout bêtement.

Mine de rien, le gars Belvaux arrive à faire un film qui a la tête à l’envers et plonge complètement dans le non-sens. C’est quand même pas mal.

Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.

PS : Le film manque un peu de rythme, et le montage se relâche dans la partie finale, je trouve. Par contre, il y a dans ce film, outre l'excellente facture générale, deux ou trois dizaines de plans absolument magnifiques. Qu'on se le dise !
Lucas Belvaux, si tu passes par ici, envoie-moi un mail, ça me ferait plaisir !
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Mardi 25 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "How bionic, Man !" par Dr Devo, d'après une photo de Martin Starr dans la série FREAKS AND GEEKS)

 

Chers Focaliens,
 
Un petit retour à la série A, ça vous dit ?
 
En ce qui me concerne, je ne cracherais pas dessus, d'autant plus qu'à la faveur de sa parution en DVD dans une collection actuellement soldée, et donc économique, je vais enfin pouvoir voir un film que je veux voir depuis un petit moment, mais que j'avais loupé en salles : AMOUR ET AMNÉSIE de Peter Segal. Le Marquis ayant la galette, nous nous sommes précipités sur la chose, ou, pour être honnête, j'ai fortement insisté auprès du Marquis et de notre ami Tchoulkatourine (également présent... forte présence focalienne, donc) afin de regarder la chose, ce que mes deux collègues de blog n'ont pas su me refuser. [Je dois dire que c'est Tchoulkatourine qui choisit le film suivant, à savoir un classique des bacs à soldes généralement vendu entre 1 et 2 € (neuf, bien sûr) : MANIAC TRASHER, DVD à la jaquette immonde mais tout à fait regardable ; j'essaierai d'en reparler !].
 
Adam Sandler... Je lisais dans un magazine de cinéma pour salles d'attente que le garçon en était à son 6ème film d'affilée à ne pas avoir fait moins de 100 millions de dollars de bénéfices. AMOUR ET AMNÉSIE fait donc partie de la liste. Ceci dit, on s'en fout. Ce que je veux dire, c'est que ce type est sûrement l’un des 5 ou 6 acteurs américains les plus populaires ! Pourtant, en France, la sortie de ses films est non pas confidentielle, mais très discrète, et les distributeurs ne savent pas trop comment les vendre (comme MI-TEMPS AU MITARD (titre débile) cette année, du même Peter Segal, d'ailleurs). Les confrères de la presse écrite l'ont bien compris, et le rappellent à chaque occasion. Pourquoi je raconte ça ?
Ce que je voulais dire, c'est qu’Adam Sandler est vétérinaire dans un parc d'attraction aquatique dans une station balnéaire de Hawaï. Plutôt marrant et volubile, le garçon, entre le nettoyage des dents de son morse favori et le frottage de museau de Flipper, passe son temps à dragouiller toutes les touristes qui lui passent sous la main. Et ça marche ! Le garçon emballe les filles comme d'autres respirent ! Sandler est en effet un compulsif, et tout ce qui est, sur l'île, un peu joli et avec des seins finit dans son lit. Par voie de conséquence, c'est aussi le plus grand largueur de l'Etat ! Car le Casanova en short fluo a un principe : aussitôt consommée, aussitôt jetée ! Voilà qui demande aplomb, inventivité et sens de l'organisation.
Jusqu'au jour où... l'affreux briseur de cœurs ("au moins !", aurait ajouté malicieusement Mr Mort !) tombe sur Drew Barrymore, fille un peu excentrique à la cool, dans un petit restaurant. Aussitôt repérée, aussi draguée ! Et comme Sandler sait y faire, il charme la demoiselle en un tour de main. Les deux passent l'après-midi ensemble. Très impressionné par la pétulante jeune femme, Sandler décide dès le lendemain de revenir dans le restaurant pour conclure avec la demoiselle. Et il va vite déchanter ! En effet, Drew Barrymore est malade : suite à un accident, elle a une mémoire plus que capricieuse. Elle est effectivement incapable de se rappeler ce qu'elle a fait la veille ! Pour dire les choses concrètement, elle a une étrange maladie.  Elle n'a pas de mémoire à court terme. Et tous les matins, elle vient dans ce restaurant, commande la même chose, fait les mêmes réflexions, commande le même plat, etc. En un mot comme en cent : elle est bloquée "psychologiquement" dans la même journée depuis plus d'un an ! Évidemment, et par voie de conséquence, elle ne se souvient absolument pas d’Adam Sandler ! Dépité, le garçon est condamné à ce que chaque jour, leur rencontre soit la première !
 
AMOUR ET AMNÉSIE est donc une espèce de variation sur le thème du film UN JOUR SANS FIN de Harold Ramis (avec Bill Murray !). Et si je voulais voir le film, c'est que je trouve le sujet absolument superbe. J'imaginais un film similaire à celui de Ramis peut-être, mais je dois avouer que déplacer la chose sur le terrain de la comédie sentimentale matinée de film de (post) college me réjouissait à l'avance. Le principe d’UN JOUR SANS FIN (un type bloqué dans la même journée) est assez riche pour être décliné. Une comédie douce-amère, me dis-je, avec un fond un peu dramatique ou un peu incisif, voilà qui tombe très bien pour moi, qui suis en ce moment en train de regarder la série FREAKS AND GEEKS, produite par Spielberg et co-écrite par Judd Apatow (réalisateur de 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU). [FREAKS AND GEEKS, auquel je consacrerai un article très bientôt et qui ne dura qu'une saison, est une série "de college" absolument sublime : c'est formidablement écrit, et l'interprétation est tout bonnement extraordinaire ! Procurez-vous la chose d'urgence !]
 
Bref, pour résumer, ça faisait un moment que je voulais voir ce film. La présence de Drew Barrymore, souvent sympathique, et d’Adam Sandler (très bon dans l'excellent PUNCH-DRUNK LOVE, film vraiment réussi, même s'il n'est pas exempt de défauts) me faisait pressentir le bon petit film, tout malin et bien ficelé. Quel beau sujet, quand même ! Les amis, on appelle ce sentiment (pressentir avec force qu'on va avoir affaire à quelque chose de bougrement bon) l'instinct ! Le sentiment fut renforcé par l'excellente réputation du film auprès de la presse qui défend de mieux en mieux Sandler.
Et je n'ai pas été déçu du voyage, si j'ose dire !
 
Première surprise, le contexte. Je ne savais pas du tout que le film se déroulait entièrement à Hawaï, et je ne savais pas du tout que le personnage de Sandler était vétérinaire et dragueur compulsif. Bon. Le film s'ouvre manifestement sur le comique, et non pas sur le sentimental, chose que j'ignorais également. C'est donc assez loufoque. Pourquoi pas ? Je m'installe tranquillement et mets mes charentaises. Car ils sont forts pour ça, les ricains ! Ce sont des cracks pour les comédies originales, bien écrites et décalées.
 
On ne va pas tourner autour du pot pendant 107 ans ! AMOUR ET AMNÉSIE est une horreur ! La mise en scène d'abord, absolument désagréable. Le film est richement doté, et ça se voit. Lumière hollywoodienne travaillée, décors nombreux et stylisés, des plans (d'ensemble notamment) à la grue, des décors naturels impressionnants, une direction artistique monomaniaque (dans les couleurs de la photo et des objets), etc. Il y a de la maille, comme dirait Bernard RAPP. Tournée en scope, la chose semble d'abord souffrir d'un montage un peu rapide qui privilégie l'insert narratif. Les séquences et les scènes sont construites sans fantaisie, et surtout quasiment au plan par plan, ce qui est la norme dans le cinéma hollywoodien (notamment). Bref, les coupes sont nombreuses, et sans qu'elles soient épileptiques, on aimerait bien que Segal fasse durer les plans un peu plus, et surtout qu’il construise un peu plus son découpage au niveau des axes. Car voir un film si richement doté, avec un si grand nombre de plans, pour si peu de mise en scène, c'est un peu "gâcher" la marchandise. Bah !, me dis-je, le type est un petit faiseur, ce ne sera pas PUNCH-DRUNK LOVE ou LA VIE AQUATIQUE, ça arrive...
Au fur et à mesure cependant, on sent la déception pointer son nez de manière plus marquée. La charactérisation des personnages (ceux de Sandler et de son entourage) est bougrement tournée vers le loufoque attendu et le comique bizarrement plus gras, avec notamment le collègue-ami plouc, feignant et bourré de gosses, la "lesbienne" de l'Est moche comme un cageot, le frère de Barrymore complètement débile, les scènes comiques avec les animaux (Mon Dieu ! Notamment un affreux morse !), etc. Ben dites-donc, mon garçon, ce n'est pas du surfin, c'est du gros qui tache, me dis-je. Et déjà, non seulement la déception pointe (ça arrive), mais surtout un peu de fatigue, car la facture de l'ensemble, malgré le sujet (et encore une fois les moyens !), me semble quand même bien indigente.

Mais le pire est à venir. AMOUR ET AMNÉSIE n'est pas seulement pas très bien mis en scène. Il n'est pas seulement non plus cette chose un peu syncrétiste qui essaie de combiner les différentes facettes de Sandler et de la comédie sentimentale en général (grosso modo : PUNCH DRUNK LOVE mixé avec BIG DADDY (film ignoble avec un gamin), mixé avec de la comédie qui tâche et un peu vulgaire, mixé avec du sentimental à la Julia Roberts, bref le Sandler "pipi-caca-trasho" mixé avec le Sandler "prince de la comédie intelligente et arty"). Le gros problème, dont toutes les nuances que je viens d'évoquer découlent, c'est le scénario ! Et là, les enfants, c'est sans appel.
 
Difficile de faire plus bête et plus putassier. Et loin de jouer avec l'ambivalence des sentiments et des situations, le gars Segal mise au contraire sur la grosse uniformisation dramatique et sentimentale. Adieu donc le sujet malin à la John Landis, le petit scénario sympatoche et touchant d’UN JOUR SANS FIN (si on veut être plus modeste !). Adieu le bon sujet original permettant les variations subtiles et inattendues comme les ricains savent le faire (dans tous les genres d'ailleurs : des scénarios à la Larry Cohen jusqu'aux comédies fort bien troussées et qui tapent juste comme, encore une fois, 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU, ou encore une fois, et j'insiste, la claque d'intelligence, de drôlerie et d'émotion de FREAKS AND GEEKS, qu'il faut décidément que vous voyiez très vite). Et puisque AMOUR ET AMNÉSIE joue aussi la carte du (gentiment) trash ou vulgaire, adieu aussi la comédie qui tache, un peu débile mais formidablement troussée à la "frères Farrelly", style DUMB AND DUMBER (chouette film d'ailleurs). Adieu l'écriture, donc. Et puisqu'on évoque Jim Carrey (qui joue sur les mêmes plates-bandes que Sandler), on peut dire qu'on est bien plus proche des horreurs du style MENTEUR MENTEUR ! Premier point.
 
Deuxième point, beaucoup plus étonnant, et qui, vous l'imaginez, m'a fait énormément souffrir : le film n'est au final pas vraiment une comédie ! C'est... tenez-vous bien ! Non, tenez-vous mieux... C'est un film de maladie !
Et oui ! Enfer et damnation, AMOUR ET AMNÉSIE est plus proche de LOVE STORY que d’UN JOUR SANS FIN, son modèle ! Je vois d'ici que certains fulminent devant cette accusation. Le film est ouvertement une comédie, disent-ils... Ben non. Ce qui intéresse Peter Segal, c'est justement le film de maladie. Et au fur que le film avance, AMOUR ET AMNÉSIE va se vautrer de plus en plus, et sans vergogne, dans le plus racoleur des mélodrames. Bien sûr, et au vu du sujet de départ, ce n'est pas du tire-larme noirissime à 100% Tout cela se veut mâtiné de comédie douce-amère. Mais au fond, ce qui intéresse la production, c'est de faire pleurer Margot.
 
Étonnant, non ? Très vite, donc, le sujet mute, et il s'agit non plus de faire une comédie en utilisant en toile de fond la maladie de Drew Barrymore, mais bien le contraire. Et plus on avance dans les scènes, plus on est envahi par des effets tire-larmes ou émouvants de la pire espèce. Comme vous le savez, on l'a assez répété dans ces pages, si vous voulez voir un film de maladie tout juste visible, il faudrait en voir une centaine d'autres, tous abominables, quel que soit le type de production. AMOUR ET AMNÉSIE ne fait pas partie des chanceux. Ce qui m'amène à vous parler, car tout ça est lié...

...de l'immense vacuité du scénario. Car non seulement le projet, insidieux, est plus que discutable, mais en plus, tout cela est incroyablement mal écrit. Et s'il y avait plus de séries Z comiques (en général, les séries Z ont plutôt des affinités avec le film d'action ou fantastique), on pourrait compter le long-métrage de Segal parmi elles, malgré le budget énorme. C'est une accumulation de mauvaises idées et surtout de développements débilissimes. La gestion des personnages secondaires, en plus d'être extrêmement antipathique (Sandler juste bête et méchant face à l'armée de cas sociaux qui l'entourent, tous moches et stupides), est notamment une catastrophe. Dans mon article sur le récent REEKER, je pointais la propension presque jamais démentie du cinéma américain à viser le "tout utilitariste". À savoir que chaque détail de scénario, de décors ou d'accessoires sera utilisé de manière utile dans le développement de l'histoire. C'est ici le cas, bien sûr, mais d'une manière tellement maladroite que ça en est risible – certains seconds rôles n'étant quasiment là que pour un dialogue ou une articulation du récit à l’image (dont souvent, Segal pourrait se passer d'ailleurs, sans qu'on ne remarque rien), voir l’exemple parmi tant d'autres de cet agent d'accueil dans l'hôpital psychiatrique (on le voit une première fois, puis on s'aperçoit, dans le deuxième passage, qu'il n'était là que pour permettre à Sandler de rentrer en courant dans l'hôpital pour rejoindre de toute urgence Barrymore ! C’est pas grand chose, quand même !). La plupart de ces personnages secondaires sont quasiment effaçables, pourtant, dans le sens où leur absence du montage final pourrait avoir lieu sans que cela n'affecte en rien le film. Ils sont bien sûr d'une bêtise crasse, et sans envergure : l'Hawaïen sale, marié à une conne (et obèse en plus), le frère de Barrymore (personnage incompréhensible), la fille moche venue de l'Est qui est complètement conne (et qui sera successivement couverte de vomi, puis fiancée avec le frère débile, comme par hasard !), la moche en manque de sexe (Missi Pyle, excellente comédienne vue récemment dans CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, ici enlaidie et bête), grosse serveuse au cœur immense, vieillard japonais ordurier, etc.
 
Deuxième point faible, la cohérence interne du scénario. Dans la deuxième partie du film, le personnage de Sandler va essayer d'enrayer le processus et de faire en sorte que Barrymore se souvienne de lui (alors bien sûr que le film criait sur tous les toits que la chose était impossible, et  ce point, pour être pertinent, aurait justement dû, pour révéler toute son amertume, être traité en contre-chant, et non pas en "quête principale" comme diraient nos amis scénaristes). De fait, et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres, Sandler fait une cassette vidéo que Barrymore regardera chaque matin, et qui lui explique la situation. [Je note sur ce point que le fait que Drew Barrymore doivent apprendre chaque matin que sa vie est un désastre irréversible n'est pas exploité ; mettez-vous à sa place : chaque matin, on vous annonce que non seulement vous avez perdu des années de votre vie, mais que celle-ci est tout bonnement impossible...] Bon, et bien, quand on voit le contenu de la cassette (un montage fait par le personnage de Sandler, d'une bêtise crasse, aussi crédible qu'un portrait d'invité dans l'émission de TF1 avec le rideau !), nous, spectateurs, savons ce qu'il représente. Dès la première image de la cassette, Barrymore pleure... Ça pose problème, non ? Ben oui ! Réfléchissons. Le personnage de Barrymore pleure... comme nous, spectateurs ! C'est-à-dire qu'elle ne découvre pas la cassette lui expliquant sa maladie comme elle le devrait. Elle la découvre comme le spectateur ! C’est-à-dire qu'elle n'apprend pas sa situation par ce montage vidéo de Sandler, mais comme si elle savait déjà qu'elle était amnésique ! Elle réagit aux premières images de la cassette comme seule le ferait une personne au courant de sa propre maladie (et donc avec une mémoire normale, comme vous, moi ou le personnage de Sandler) ! Le visionnage de la cassette prouve que le personnage de Barrymore sait déjà quelle est sa situation. Surréaliste, non ?

On pourrait ainsi relever longuement les détails absurdes ou stupides du film, à l'infini ou presque. [Le Marquis et moi-même avons pensé, en même temps quasiment, à l'ignoble DOCTEUR PATCH, avec Robin Williams ! Les scènes avec les autres malades mentaux (et leurs bandeaux sur la tête !) sont particulièrement ridicules et splendouillettes. Notons aussi deux points essentiels du film, et monstrueux dans leur mise en place et leur utilisation. D'abord, la famille de Barrymore, qui s'acharne à lui faire revivre la même journée tout le temps. Ils cherchent en effet à faire en sorte qu'elle ne s'aperçoive pas qu'il s'est déjà passé un an depuis le début de la maladie. Chaque jour donc, ils lui donnent le journal d'il y a un an, etc. POURQUOI ? Quelle nécessité, puisque le lendemain, elle ne se souviendra pas de ce qui lui est arrivé, même si elle découvrait la vérité ? Et pourquoi bâtir un suspense sur la potentielle découverte de la supercherie paternelle ? (cf. scène de la contravention). Deuxièmement, le ridicule fini de la conclusion du film ! Comment les gens ont-il pu aimer ça ?!? Non seulement on se croirait dans un roman Harlequin, mais là aussi, voilà qui contredit quasiment toute l'histoire. Outre l'image de l'autarcie familiale (mouvement autiste d'ailleurs, en plus d'être débilissime), on s'aperçoit sur ce point précis que tous les points un peu ambigus ou un peu noirs ont été évacués. Tant pis pour la cohérence ou l’intérêt, faut pas démoraliser le consommateur de pop-corn. Nous avions envisagé plusieurs points dramatiques avec le Marquis et Tchoulkatourine. Rien n'est abordé frontalement, et à chaque fois, le réalisateur et son scénariste détournent la chose de manière à la vider de ses enjeux, et en même temps de sa noirceur potentielle. Ainsi, la question du sexe (qui aurait pu être drôle en plus, et sur laquelle le personnage de Sandler est théoriquement construit ENTIÈREMENT) n'est quasiment jamais abordée, ou alors par la petite bande. Le seul moment où l’on en parle frontalement, c'est dans la conclusion, à travers le problème de la maternité... Sur ce point, Tchoul' , Marquis et moi avions imaginé quelque chose de beaucoup plus noir et drôle ! Je vous laisse deviner... En fait, le film n'est pas un mauvais Jim Carrey (ce qui est déjà redoutable !) mais du Robin Williams ! C'est un film "Robin Williams", ce qui est bien pire !]
Bah, il y a les acteurs, dites-vous. Ben non. Là aussi, c'est la déception. Adam Sandler est tout bonnement mauvais comme un cochon. Coolitude éculée, sens du rythme et du timing désastreux, passant quasiment  tout son temps à faire des clins d’œil à la caméra. C’est mauvais. Là aussi, on est bien loin de sa prestation très acceptable dans PUNCH-DRUNK LOVE. Quand il est ému, il va même (je vous jure sur la tête de mes propres futurs enfants) jusqu'à mordre son poing comme dans un sketch des Robins Des Bois ! Une horreur ! Et sans aucune modestie. Du jeu de star, quoi.

Drew Barrymore s'en sort mieux, bien sûr. Mais c'est encore une fois des nuances que l'on a déjà vues chez elle 2000 fois. Non pas que la fille soit mauvaise actrice, loin de là (elle est très bonne par exemple dans DONNIE DARKO, malgré la brièveté de son rôle). Par contre, elle est utilisée ici dans une caricature, soft mais caricature quand même, de son registre habituel, à savoir la fille sympa, un peu fofolle et excentrique. Donc, elle fait sa fofolle romantique comme on l'a déjà vue faire au moins dix fois (CHARLIE ET SES DRÔLES DE DAMES, CONFESSIONS D'UN HOMME DANGEREUX, etc.). Elle n'est que l'ombre d'elle-même, sans saveur et tout en calcul, chose que, d'ailleurs, on ne saurait lui reprocher, son rôle étant de toute façon verrouillé de l’intérieur par notre ami Scénario. C'est un pastiche sobre, un florilège qui finit par écorner son capital sympathie. Loin d'apporter des nuances, elle finit par délivrer une copie fade, sans saveur, arrosée de Canada Dry. Elle mérite mieux.
 
Pas grand chose, sinon rien, à sauver donc, dans cet AMOUR ET AMNÉSIE. Le film est en fait un nanar, et rien de plus. Mais un homme n'est pas fait en acier, fut-il critique. Ce qui énerve ici, c'est l'extrême arrivisme du projet global, cherchant à taper à tous les râteliers, à piller tous les genres, tout en faisant bien attention à ne jamais sortir de l'ornière, à ne jamais aboutir à quelque chose d'original ou ayant un peu de relief. Le film ayant tous les atouts de son côté a priori (acteurs capables, sujet magnifique, budget énorme), je ne peux être que dégoûté par tant de cynisme et de manque de savoir-faire. La moindre petite série télé est mieux écrite que ça. Le film de Peter Segal impose, par son budget et ses deux stars, une sorte de respect obligé d'autant plus insupportable que la copie est à peine travaillée. On a souvent vanté ici, à juste titre, l'incroyable malice des films de college américains (par exemple) et de leurs dérivés. AMOUR ET AMNÉSIE fait tout le contraire en confondant eau de rose et sentiments, en substituant ambivalences et originalité par les recettes les plus éculées, et plus grave encore, en s'acharnant à passer au karcher tout ce qui pourrait être un peu riche, tout ce qui pourrait faire apparaître des sentiments hétérogènes. [40 ANS, TOUJOURS PUCEAU, l'excellent BLACK/WHITE ou AMERICAN COLLEGE par exemple, savent se révéler potaches, hénaurmes, mais savent aussi développer des trames très sentimentales ou des propos sociaux, politiques ou moraux ayant un gros impact.]
 
AMOUR ET AMNÉSIE est un film de banquier calculateur, là même où il cherche à nous vendre, justement, du sentiment et de l'intelligence. Quand un réalisateur fait INDEPENDANCE DAY, par exemple, on est bien prompt à en critiquer l'américanisme primaire ("occidentalisme primaire" conviendrait mieux d'ailleurs, l'Amérique étant aussi "chez nous"). Lorsque Bruce Willis sort une petite bouse, on lui tombe dessus en hurlant au nanar. Ici, la prouesse consiste à avoir réussi à faire passer pour intelligent, iconoclaste, sensible et drôle un film tout aussi dégoûtant que ses collègues blockbusters d'action. AMOUR ET AMNÉSIE est aussi pertinent que MOLLY, par exemple. Et comme le cinéma qu'aujourd'hui tout le public décrie (à tort, parfois), le film de Peter Segal ne cherche qu'une chose : nous faire les poches. [Cf. l'immonde dédicace qui interrompt le générique.] On peut le dire, plus qu'un le film raté (et il l'est !),  AMOUR ET AMNÉSIE est un film tout simplement dégueulasse.

Justement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Dimanche 23 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "I would lie if I'd say it's not painful..." par Dr Devo)



Chers Focaliens,
Me voilà de retour après une si longue absence, et vous me retrouvez dans le Manoir du Marquis que je visite quelques jours, en même temps que ma région quasi-natale (et même natale, si l’on considère que j'y ai vécu dans les années 80, glorius dei !).
La Dévédéthèque Nationale (surnom que je donne à la collection du Marquis, qui est la plus belle et la plus riche collection que je connaisse) s'agrandit encore, et bien que le nombre de 3000 volumes ait été depuis quelques mois dépassé, on a l'impression, plus que jamais, qu'elle est riche de beaucoup plus de films encore, et qu'elle grandit à vue d’œil. Quand je suis rentré dans la pièce où ont lieu les visionnages, j'estimais la collection à 3245 films, mais en fin de soirée, je revoyais le chiffre à la hausse (4866 films, à vue de nez !).
L'invité est roi chez le Marquis, et vint donc le moment de choisir le film à regarder. J'effleurais pendant quelques longues secondes l'idée de voir ce Kubrick que je n'avais jamais vu (LOLITA) ou encore de découvrir enfin L'ARGENT de Bresson qui divise tellement les gens autour de moi... Je me jetais, à ma grande surprise, à peine feinte, sur deux petites séries Z des familles ! La vie est bizarre, non ? Pas tant que ça, en fait !
Ce qui est bien avec Clayton Prince, c'est qu'on ne cesse jamais d'être surpris. Petit acteur télé principalement, on l'a quand même aperçu dans le magnifique HAIRSPRAY de John Waters ! En 2003, il réalise ce beau film au titre si doux, BLACK NINJA, film sans lequel il n'aurait sans doute jamais eu les honneurs de Matière Focale ! Avec un joli titre comme ça, évidemment, on est tenté tout de suite. Le film, comme le disait il y a quelques jours le Marquis, est vendu dans les collections les plus bon marché en DVD (quelques euros neufs !). C’est déjà pas mal, mais avec en plus un autre film en bonus : SAKURA KILLERS... Ça donne envie, d'autant plus que le Marquis en parle avec des larmes (de rire) dans les yeux. Et on n’a pas été déçu du voyage, effectivement !
Malik Ali (Clayton Prince lui-même... C'est marrant, ce nom de personnage, pourtant bien artificiel, parait bien plus réaliste que le nom de son interprète) est un avocat réputé et pas très apprécié. Il gagne tous ses procès. Le problème est qu'il défend des criminels notoires qu'il fait acquitter en deux temps trois mouvements. Les policiers le détestent, car il ruine tous leurs efforts. Mais la psychologue-criminelle (enfin, spécialisée dans l'analyse des criminels !) Tracey Allen, elle, ne déteste pas le personnage qui s'en met plein les poches en défendant les pires raclures. Donc, policiers et citoyens le haïssent. Mais pour le Dr Allen (bonjour collègue !), Ali ne fait que son travail, et pour elle, la lie de la société, ce sont les "vigilantes", comme on dit aux States, c'est-à-dire les citoyens qui font leur propre justice au sein de milices armées ! Les groupes d'autodéfense, quoi ! Comme au bon vieux temps de Charles Bronson ! Ali, en fait, ne fait qu'exploiter les failles du système judiciaire américain dont tout le monde s'accorde à dire qu'il est mal adapté. Bien, bien.
Mais cessons la politique (très présente dans le film), car parallèlement, un nouveau justicier fait son apparition en ville. Habillé en super-héros, Black Ninja sauve les donzelles en péril à la merci de délinquants violents, dans toutes les rues sombres de la ville. Une jeune fille se fait piquer son sac ? Black Ninja débarque, et quelques prises de kung-fu plus tard, les méchants agresseurs sont à l'hôpital ! C’est simple et efficace. En plus, si, si, Black Ninja a un atout supplémentaire dans son sac : il est acuponcteur ! Ben, tiens ! Par exemple, lorsqu'il casse la gueule à un violeur, il lui plante également, in fine, une petite aiguille dans le cou pour le rendre impuissant. Ou alors, il paralyse à vie le bras d'un exécuteur de la mafia ! La classe.
Et ben figurez-vous que Black Ninja et Malik Ali, en fait, c'est le même ! Quel secret se cache derrière cette double identité schizophrénique ? [En fait, sa femme et son enfant sont morts dans un flash-back il y a quelques années, massacrés par Shinji Hagiwara, le célèbre Ninja Rouge qu’Ali avait défendu en procès !] En tout cas, les choses se compliquent quand la jolie Dr Allen est citée comme témoin dans le procès d'un mafieux italien accusé de meurtre. Témoin oculaire du crime, la jolie doctoresse est alors victime de plusieurs tentatives de meurtre. Heureusement, Black Ninja veille au grain !
Bah ! Ça, c'est du scénar', Coco. Certes, mais c'est aussi de la réalisation ! Et pas qu'un peu ! Premier écueil pour le critique consciencieux, le support du film. Car il est en effet édité avec modestie, pour ne pas dire avec peu de moyens. Certes, fait exceptionnel dans ce genre de collection, le film est en V.O. et est accompagné d'un splendouillet sous-titrage à la police de caractères absolument énorme ! Mais difficile de dire, au vu de la qualité du transfert, si le film, tourné et distribué directement pour la location vidéo, fut tournée en vidéo ou sur pellicule ! Les artefacts de la transposition numérique sont là, discrets comme un éléphant dans un magasin de porcelaine de Limoges. Dès qu'on passe devant un grillage ou une série de lignes verticales, l'image bave en gros pixels monstrueux tout à fait réjouissants ! L'étalonnage est également complètement fou et fait en dépit du bon sens, certes, mais dans le sens du (bon) mauvais goût, à savoir une nette dominante rouge. Non pas que l'image soit rougeâtre de bout en bout. Mais dès que la couleur rouge apparaît à l'écran, ça bavouille comme dans le livre de coloriage d'un gamin épileptique de 4 ans. Un vrai bonheur ! Signalons enfin la splendouillette scène du cimetière où notre héros au regard si éteint va se recueillir sur la tombe de sa famille massacrée (ce qui nous vaut d'hilarants flash-back en noir et blanc plus moins granuleux). Dans ce passage, l'étalonneur a dû faire ses réglages en direct pendant l'enregistrement du "master" (façon de parler). On passe dans toutes les nuances de beiges et de marronnasse, c'est délicieux.

Côté mise en scène, c'est du tout bon également. Doté d'un budget de nain (pardon, de petite taille), BLACK NINJA a bien du mal à trouver des décors qui ne soient pas d'une banalité à crever, ou tout simplement étriqués comme un placard à vêtements. Bref, il n'y a pas beaucoup de place. Du coup, sur ce point précis des décors, là aussi la grande splendouille est de rigueur. On note une salle de conférence avec rideau rouge derrière les intervenants et figurants-auditeurs très clairsemés qui n'est pas sans rappeler (le Marquis et moi avons fait la même remarque), la fameuse conférence au début des FRISSONS DE L'ANGOISSE, le superbe film d'Argento. Autre décor sublime de banalité et de bricole, le repère du Black Ninja. Il se compose d’un plan en extérieur, tourné à l’arrache devant une villa en pleine ville qui ressemble à un petit manoir. Les intérieurs ressemblent à un appartement minable comme le mien ou le vôtre ! La classe, là aussi. Même chose chez le parrain mafieux, dont la maison ressemble furieusement à l’appartement de la grand-mère de Clayton Prince.
Reste la mise en scène. Comment décrire la chose ? Après un générique en images de synthèse 2D à l’effigie du Ninja Noir, sûrement fait avec le logiciel Paint, nous avons droit, bien sûr, à un maximum de plans rapprochés qui mettent extraordinairement en valeur les décors faméliques sus-cités. Une vraie bonne idée de faire des petits plans tout serrés ! D’autant plus que c’est également le cas dans les combats. Car quand on voit un film à base de kung-fu (même si, ici, ce n’est pas le sujet principal, le thème du film étant la Justice... ce qui est le cas de tous les films de kung-fu, en fait ! Je dis des bêtises !), c’est ça, les combats, qu’on attend avec impatience (enfin, façon de parler, en ce qui me concerne : moi, j’attends surtout d’un film de kung-fu une VF immonde et drôlissime). Et bien Prince ne se démonte pas : là aussi, c’est plans rapprochés au maximum ! Et le décor reste un problème ! Faire des combats dans des décors naturels (parc, forêt, etc.), ça ne pose pas de problème. Mais par contre, tout filmer en appartement, c’est un sacré défi qui ne fait pas peur à notre ninja-acteur-réalisateur. Et le gars sait lever la jambe. Il connaît même facilement deux ou trois prises de kung-fu... qu’il va nous resservir à toutes les sauces ! Alors n’allez pas imaginer de félins mouvements à la Bruce Lee, ou la souplesse des acteurs pékinois (élevés en cirque dès l’âge de trois ans), ni la splendeur chorégraphique du mouvement van-dammien. Non ! Prince nous fait la même prise cinquante fois (un sacré foot-kick notamment) à une vitesse qu’on qualifiera de croisière pour être gentil, et donc dans des décors absurdes et surtout confinés. Du coup, c’est un délice assez sublime. Les figurants attendent sagement que Prince déploie ses coups et font leur réponse chorégraphique en beuglant des « Haaaaa » et des « Hooooo » tout à fait énergiques. BLACK NINJA s’inscrit un peu dans une démarche allemande, à la DERRICK, du film de kung-fu, avec couleurs maronnasse intégrées. Le film, de ce fait, finit par acquérir une certaine logique.
Outre le thème, ici une lutte entre respect de la justice dont rien ne garantit qu’elle soit rendue de manière inique ou juste, et l’auto-défense au service des plus pauvres (mouais), une bonne série Z, ce sont aussi des acteurs formidables. C’est en fait un état d’esprit ! Clayton Prince y va à fond les gamelles : mâchoires serrées (jaw acting), poings serrés, mouvement de tête circulaire (comme un Willis black), ça joue drôlement ! Un jeu de soap opera quasiment (pas FRIENDS... plutôt SANTA BARBARA !). À lui tout seul, c’est un délice. Il est bien entouré. Le mafieux ressemble à un boucher-charcutier, et les figurants intelligents semblent, eux,  avoir été recrutés dans la rue. Bien. Puis, Clayton lâche sa bombe atomique : Yuki Matsuzaki ! Retenez ce nom, braves gens, car vous ne reverrez plus jamais ce mec. Par contre, vous ne l’oublierez jamais non plus. [Après avoir noté la phrase précédente, je jette un coup d’œil sur Imdb par acquis de conscience ! Et là, stupeur ! Matsuzaki a déjà joué dans des gros films... Enfin, LE DERNIER SAMOURAÏ en fait ! Plus étonnant, et très bonne nouvelle : on va le revoir, puisqu’il jouera dans RED SUN BLACK SAND, le prochain projet pharaonique de... Clint Eastwood !]
Eastwood ? C’est une formidable nouvelle ! On va voir ce type dans un film normal et friqué ! Et art et essai en plus ! Imaginez Jordy chanter avec l’orchestre philharmonique de Vienne ! Ça va être délicieux ! Car ce type n’est pas un acteur, c’est une arme de destruction massive. Physiquement, il ressemble à Fu Manchu, ou à n’importe quelle caricature asiatique des années 30, avec nattes intégrées et petits yeux fourbes et plissés de rigueur. Peut-être parle-t-il anglais couramment. Pas grave, le gars va dire ses dialogues dans la pire imitation de l’accent japonais que j’aie jamais entendue (encore mieux que Michel Leeb, qui, à côté, ressemble à un acteur de Bresson !). Achetez le DVD rien que pour lui. C’est éternel, c’est très beau, c’est du sur-fin. Ce type dynamite tout, et arrête le film à chacune de ses apparitions. Certes, la facture Z de l’ensemble nous prédisposait à l’improbable, mais à lui seul, Matsuzaki relève le niveau de manière fantastique, et donne, involontairement et par rebond de la cohérence à l’ensemble. De toute façon, voir un acteur jouer sous l'influence de drogues, c’est toujours payant !
Propos débiles, sujet improbable, acteurs sous perfusions, décors minables, lumières calamiteuses, mais de gros efforts pour rendre la narration classique (en 3 actes, s’il vous plait !), cascades ressemblant à de poussives danses de salon, situations abracadabrantesques (le mafieux qui descend un type en plein boulevard et en plein jour, Matsuzaki qui peint tranquillement un message en lettres de sang sur un miroir comme si c’était le plafond de la chapelle Sixtine...), mise en scène splendouillette (notamment des zooms dans l’image, c’est-à-dire un grossissement informatique d’un détail avec changement de grain à l’appui, toujours payant là aussi ; mais également répétitions trois fois du même plan lors du fameux foot-kick, une figure imposé dans la série Z martiale), etc. C’est du tout bon. Matsuzaki par là-dessus, c’est le paradis. Mais...
Pendant le générique de début, le Marquis appuie sur pause et annonce solennellement : "Ce film a reçu le Prix Marquis de la Prise de Son 2006". Et là, c’est l’extase, la jouissance absolue. D’autant plus qu’on ne peut pas accuser la VF, puisque nous voyons la chose dans la langue de Shakespeare ! Comment expliquer ça ?
En fait, la prise de son est calamiteuse comme jamais. Et d’une. Et surtout, elle révèle des qualités d’enregistrement très diverses. Des fois, le son est net, des fois c’est bouffé de basses, des fois c’est pourri d’aigus, quelquefois en son naturel, quelquefois des bruitages sont piqués à d’autres films, etc. Du son off, du son on, du son hors-cadre, du son direct... Il y a tout ce qu’on peut faire avec un magnéto ! C’est déjà intéressant, et ça fait même un sacré jeu de leviers, un nombre de combinaisons de mise en scène assez riches, surtout que, de nos jours, le son est très aussi peu travaillé que l’image, voire moins quelquefois. Prince, cependant, ne s’arrête pas là. Il pousse l’expérience jusqu’à jouer avec le souffle des enregistrements sonores ! C’est-à-dire que des fois, on a un petit ronflement, des fois, énormément, et même quelquefois il y en a tellement qu’on n’entend plus le dialogue. On entend même souvent le bruit de la caméra en train de tourner. Bref, il y a de la texture, et la plus industrielle (au sens musical du terme) en plus ! C’est merveilleux, et dans un film de Greenaway, on en pleurerait de joie. Dans un même plan, dans une même prise, le son peut varier du tout au tout, le souffle d’une première phrase s’arrêtant brusquement et laissant la place à une prise nickel à la phrase suivante. Ou alors, un personnage qui parle dans une prise de son nickel mais qui dialogue avec un autre qui semble enregistré dans une tempête de blizzard ! Tous les points de montage sonores sont détectables ! Mmmmmmm ! Que c’est bon ! De nouveaux horizons semblent s’ouvrir au cinéma. Si le film est Z, en général, du point du son et tout à fait involontairement, BLACK NINJA est une perle indus’ ! Et rien que pour ça, qu’on se le dise, ça vaut largement les deux euros de l’achat du film en DVD !
Acoustiquement Vôtre,
Dr Devo
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Vendredi 21 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

En rouge et noir (Le Marquis)

Ça va mal. Sur un laboratoire caché aux confins de la planète Sheita, les Stressos procèdent à une horrible expérience, visant à élaborer un virus mortel. Et attention, cette expérience semble bien valoir la présence des grands pontes, puisque Koménor, Volkor et Furia sont présents, assistés par un médecin et par une laborantine horrifiée. Et hop ! Un petit groupe de prisonniers sont gazés dans un violent éclair rouge, tandis que le montage place en insert un bref plan de Furia qui, curieusement, a rarement eu l’air aussi triste – bien qu’il s’agisse plus probablement d’un relâchement passager de la comédienne que d’un soudain élan de compassion. « L’expérience a réussi, s’exclame le médecin : quelques bouffées de ce gaz les ont tués ! » Quelques bouffées, quelques bouffées, il en a de bonnes, lui, on se serait cru dans un sauna turc… Bref, l’affaire est grave, les Stressos se lancent joyeusement dans la guerre bactériologique, qui est amorcée sur le champ, destination Belda. Cette mission délicate est confiée à Gorgon, surhomme monocorne équipé d’une jolie lame rétractile qui apparaît et disparaît avec un gracieux son de piccolo. En marge de ce fourbe complot, la laborantine, Leira, se rebelle en son fort intérieur, et décide en son fort extérieur de dérober le virus, son antidote et un lazérolabe pour « sauver l’univers », passe-temps louable, je trouve.
S’échappant donc du Cosmosaur en marche vers Belda (sauf qu’il vole), Leira est prise en chasse par une escadrille, et comme elle n’a jamais fait école de pilote interstellaire, son vaisseau est en flammes lorsqu’elle aborde les rivages de Belda (sauf que c’est une planète), et semble dangereusement proche de se détacher des ficelles qui le font évoluer, ficelles dont je souligne qu’elles ont rarement été à ce point visibles.
 
En contrebas, Ryu et Ayato ne chôment pas en l’absence de missions définies, et s’entraînent avec entrain au lancer de canif sur des assiettes lancées par leur sous-fifre velu, le brave Siman. Le jeu consiste, quand l’assiette prend son envol, à sauter en l’air et à trinquer à trois mètres au-dessus du sol avec les lames (tchin-tchin, ou devrais-je dire tjapon-tjapon ?). Dans la fougue de son excitation, Ayato a encore du mal à se contrôler, et l’admet courageusement lui-même : « J’ai lancé un peu trop tôt… » Mais son compagnon Ryu n’est pas dégoûté et l’encourage à réessayer en lui prodiguant ses conseils, car, le souligne-t-il avec son insupportable rire suffisant, « j’ai toujours raison ! » Ceci dit, il faut lui reconnaître que ça marche, ce qui satisfait autant l’élève que son maître, qui s’exclame : « Allez, j’ai une idée ! Je te paie un déjeuner à tout casser ! »
Ils devront hélas se contenter d’un sandwich acheté à la supérette du coin, car c’est à ce stade palpitant du récit que vient s’écraser non loin de là le vaisseau de Leira – et décidément, qu’ils ont de la chance, nos valeureux héros : tout événement déterminant se produit toujours à quelques centaines de mètres de l’endroit où ils s’exercent, mangent, dorment et font tout ce qu’un héros fait de son quotidien. Ayato va donc voir ce qui se passe pendant que Ryu fait les courses au Leader Price du coin, et découvre une Leira mal en point qui a juste le temps de lui confier la mallette contenant virus et antivirus avant que n’interviennent les malveillants Stressos menés par la toujours très cuissardée Furia, qui a retrouvé son sourire mauvais. Dans le bref combat qui s’ensuit, la montre à quartz-talkie-walkie toute neuve d’Ayato, avec laquelle il bidouillait depuis quelques épisodes, est cassée. Chose rare, Sidéro se lance bravement dans la mêlée en bombardant les soldats de ses deux seins jaunes amovibles et explosifs bonnet C, avant de se mesurer à Furia, qui l’abîme d’un cruel coup sur la tête. Entre le robot et la montre, j’espère que l’équipe du San Ku Kaï est solidement assurée.
De leur côté, étonnés de ne pas voir revenir Ayato, Ryu et Siman partent à sa recherche sur le lieu du crash, et secourent Sidéro, sans vraiment croire que leur attachant petit gadget ait réellement pu se battre. Mais d’Ayato, point de traces.
Le jeune homme s’est enfui avec Leira, et est secouru par Jil (j’aurais pu écrire « Gilles », mais ça ne fait pas aventures de l’espace, je trouve), un jeune bédouin comme il en pullule dans le 15e Système Solaire. Jil est très fier de son gros pistolet qu’il exhibe à un Ayato réservé mais curieux, et les conduit chez Lisa, une amie de Leira. C’est vraiment une très bonne idée, mais la maison est hélas vite cernée par Furia et sa troupe. Alors que Lisa voit son hospitalité payée par une contamination express, Leira supplie Ayato de s’enfuir par la porte de derrière, ce qu’il fait, car il est primordial qu’il apporte le virus et son vaccin au laboratoire de Belda – et là, elle n’a pas tort, car les lazérolabes ont déjà commencé leurs survols au-dessus des villages environnants, laissant derrière eux une traînée de fumée rouge mortelle. Abandonnée entre les mains des Stressos, Leira est en mauvaise posture. Furia profite de sa faiblesse pour lui recouvrir le visage de son slime protéiforme dépilatoire rose, qu’elle applique aussitôt sur le sien pour lui voler son identité. Et qu’advient-il de Leira, mystère ! On entend bien Furia dire « Je n’ai plus besoin de cette traîtresse, je ne veux plus la voir, j… », mais le montage coupe sa réplique avant la conclusion, et si Sidéro était présent dans la régie, il proférerait sans doute un cinglant « Malpoli ! Malpoli ! »
Lorsque Jil découvre Lisa malade à crever, il est un peu contrarié, et l’est encore davantage quand Leira/Furia lui fait croire qu’Ayato est un assassin, et qu’il est responsable de la propagation du virus. Regrettant amèrement de lui avoir montré son pistolet, Jil se lance à sa poursuite, et il va lui falloir courir vite, car de son côté, livré à lui-même avec une mission pour lui tout seul, Ayato trotte. Trotte, Ayato, trotte. Regarde Ayato trotter. Il tombe sur un village contaminé dont la population bédouine jonche le sol de ses ressortissants agonisants, et réalise qu’il est lui-même affecté par le virus. Un flash-back de sa première rencontre avec Leira l’amène soudain à réaliser que quand elle lui disait : « Tiens, prend cette mallette, elle contient le virus et son antidote », elle voulait en fait lui dire que la mallette contenait un antidote. Aaaaaah ! Un antidote !!! Bon sang mais c’est bien sûr ! Pas de temps à perdre : trotte, Ayato, trotte comme le vent ! Il court toujours, mais désormais, il sait pourquoi.
Plus au nord, à bord du Cosmosaur, Koménor fait son rapport, équipé de sa panoplie complète : cape sonore, sabre ornementé et chapelet, pourquoi pas. Le roi Golem XIII vient s’enquérir par micrâne interposé de la progression de ce projet de « Contamination de l’Univers par la Maladie » (CUM). On fait aller. « Et les flacons volés, ont-ils été retrouvés ? » « On y travaille d’arrache-pied », répond Volkor, à la place de son supérieur Koménor, ce qui semble exaspérer ce dernier (le personnage ou l’acteur, le mystère reste entier).
Sans transition, plan sur Jil, qui met enfin la main sur un Ayato hors-champ et le braque de son pistolet, sa fierté : « C’est toi qui les a tués ! » Ayato bondit d’un saut dans le plan pour s’écrier « Même pas vrai ! », ce qui évite astucieusement de tourner un contrechamps. Bang ! Bang !, rétorque Jil en tirant à bout portant sur Ayato. Il le manque ! (S’il ne lance pas trop tôt, Jil semblerait tirer un peu trop à gauche.) Ayato s’enfuit sur une distance de cinq mètres avant de tomber nez à nez avec Gorgon et Furia : il est cerné ! Mais la mascarade a assez duré, Furia tombe le masque exfoliant et jette aux pieds d’Ayato et d’un Jil consterné une capsule de fumigène rouge viral.
Ayato et Jil ont-ils péri dans les volutes empoisonnés du virus Stressos ? Non, car si c’est comme ça, Ayato aussi peut lancer des fumigènes, et toc. Et il ne s’en prive pas, profitant du petit pouf de fumée blanche pour s’enfuir avec Jil dans une carrière non loin de là. Mais Jil s’écroule, il ne peut aller plus loin. Ayato l’empoigne vigoureusement et lui crie : « Allez, sois un homme ! » Jil gémit, transpire, halète d’une voix rauque, mais Ayato réalise soudain que son jeune compagnon d’infortune n’est pas submergé par le désir : il est contaminé par le virus CUM ! Jil s’attache à convaincre Ayato de poursuivre une nouvelle fois son chemin en abandonnant derrière lui un comparse mal en point : Trotte, Ayato, trotte ! « Moi, je ne compte pas ! » « Il a raison », se dit en voix-off un Ayato bien volage, « et si je réussis, il sera sauvé ! » Avant son départ, Jil, dans un dernier souffle, lui offre son pistolet : « tu es le seul à qui je veux bien le donner ! » Long échange de regards – ils ont eu un moment, là, non ? Peut-être, mais il est terminé : trotte, Ayato, trotte !
Dans la série, il y a aussi Ryu et Siman, qui ont passé une majeure partie de l’épisode à chercher Ayato en marge du récit, et en vain. « Mais où il est ? » Soudain, un souffle féerique. Soudain, une douce mélodie jouée au piano synthétique. L’Azuris surgit majestueusement d’entre les cieux, et la si douce, si divinement blonde Eolia apparaît, implorant Ryu et Siman de sauver Ayato. « Merci pour lui ! », rétorque Siman, qui laisse à cet instant transparaître ce que lui, son glabre compagnon et nous-mêmes pensons tout bas : les villageois peuvent crever le CUM aux lèvres, il faut sauver Ayato. Parce que ça ne fait pas des heures qu’on le cherche partout, non non, on est là, assis sur notre derrière à éplucher des clémentines en chantant « Fernando ». Rien de nouveau sur Belda ou ailleurs, Ayato est le petit préféré de la déesse aux cheveux d’or. Allons, pas de mauvais esprit, continuons à chercher.
Et Ayato trotte, trotte, trotte encore, Marathon Man de l’an 70 du Calendrier Spatial se ruant sans le savoir vers une embuscade Stressos. Affaibli par le virus CUM, Ayato est sur le point de recevoir le coup fatal de la lame piccolo de Gorgon, quand la main de celui-ci est soudain stoppée par la réception douloureuse et impromptue d’une étoile ninja. « Qui a osé ??? », s’offusque-t-il. « C’est moi ! Et je vais même oser te battre ! », s’écrie fièrement Ryu grimé en Staros, qui a retrouvé la trace de son disciple après avoir rencontré un Jil faible mais bien disposé. Furieux, Gorgon regarde à ses pieds pour constater qu’Ayato a disparu ! « Mais où il est ? » Là-bas, tout en haut de la falaise, quelle vitesse fulgurante, Ayato en costume de Fantôme lui répond : « Ici ! Je descends ! ». Ce qui me plonge dans perplexité la plus complète : pourquoi alors est-il monté là haut ? Juste pour lui dire qu’il redescendait ? C’est un style…
S’ensuit une brève bagarre finale, occasion rêvée pour Ayato Fantôme et Ryu Staros d’inaugurer la technique du lancer de canif travaillée au début de l’épisode sur la personne de Gorgon, qui n’a que le temps de… Ah, non, il ne dit rien, il explose. Furia aussi, mais de rage, encore une journée foutue.
Notre épisode 15 s’achève dans le recueillement. Cette mystérieuse ellipse qui avait si grossièrement coupé la parole à Furia a donc été fatale à la pauvre Leira, qui a sacrifié sa vie pour le bien de tous, blablabla, etc., amen. Lisa est guérie, c’est super. Jil aussi, et Ayato lui rend son pistolet : merci mais non merci, je repars avec Ryu, Siman et Sidéro (lui-même sidéré de s’être fait appeler « Tonto », son nom dans la version originale, au détour d’un dialogue). Je ne sais pas pour vous, mais ce que j’en dis, c’est : vivement la suite.
 
Le Marquis
 
Il faut te battre pour mettre à jour les archives, Ayato.
 
Episode 2 : Les Ninjas
Episode 4 : Le Camp
Episode 6 : Le Roi Golem
Episode 8 : Du sang froid
Episode 11 : Princesse
Episode 12 : Le grand combat
Episode 13 : Le Miracle
Episode 14 : L’agent secret
 
Affaire classée (Le Marquis)
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Lundi 17 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

D'après l'affiche du film LEVRES DE SANG.

Suite et fin du début, qui n’était que le commencement, et l’on attaque très fort avec un très beau film fantastique français qui a coûté moins cher que le budget promo de PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS, comme quoi, finalement, on est bien peu de chose.
 
L comme… LÈVRES DE SANG, de Jean Rollin (France, 1975)
C’est peut-être la première fois sur Matière Focale que le cinéaste Jean Rollin a droit à un petit article, même s’il est fréquemment fait allusion à son cinéma étrange et très personnel, comme c’était le cas il y a quelques jours dans cet article du Dr Devo. Je saisis l’occasion pour dire tout le bien que je pense de ce réalisateur atypique, dont la filmographie passe trop souvent pour un amas de séries Z sur lesquelles il est de bon ton d’ironiser, et que l’on compare, pas vraiment à juste titre, à Jess Franco, dont la carrière compte bien quelques titres intéressants (LA COMTESSE NOIRE et L’HORRIBLE Dr ORLOFF ont été traités dans ces pages, comme le sera très prochainement le film EUGÉNIE DE SADE), mais qui est également l’auteur de films exécrables comme L’ABÎME DES MORTS-VIVANTS ou MONDO CANNIBALE. L’œuvre de Jean Rollin m’a toujours paru plus égale et plus cohérente, et certains de ces films (notamment LA ROSE DE FER et LA NUIT DES TRAQUÉES) sont à mes yeux assez remarquables. Bien sûr, comme je le dis souvent dans ce genre de comparaisons, il n’existe pas d’entité suprême exigeant de nous que nous choisissions l’un ou l’autre, et préférer Rollin ne me prive pas d’apprécier à sa juste valeur un beau film comme UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS (oui, je sais, le titre est idiot, Jess Franco voulait l’appeler LA NUIT DES ÉTOILES FILANTES !).
LÈVRES DE SANG est une très belle réussite, et nous prend par la main pour nous emmener, à pas mesurés dans un premier temps, dans un univers qui peut paraître banal (ou ridicule aux yeux des railleurs), mais le quotidien chez Jean Rollin est toujours d’un détachement irréaliste assez surprenant, où les intérieurs sont encombrés d’objets insolites, et où les êtres humains paraissent totalement désincarnés, réduits à des instincts primaires, sexuels notamment, un peu tristes – inanité des dialogues (atonaux, qui sonnent comme des enregistrements datés, usés, répétés à l’infini jusqu’à en perdre leur sens même), fréquente nudité, froide et peu engageante. Absents d’eux-mêmes en somme, à l’exception de ceux qui savent voir au-delà des apparences et ont conscience de l’existence des « Parallèles », ces créatures de la nuit qui peuplent l’imaginaire de Jean Rollin, que ce soit pour chercher à les rejoindre ou pour tenter de les cacher encore davantage, d’essayer de les exterminer.
C’est l’enjeu frontal de ce film, où un homme est hanté par le souvenir d’une jeune fille rencontrée dans les ruines d’un château alors qu’il était enfant, souvenir que sa mère cherche en vain à lui faire oublier, lui dissimulant la vérité : « le vampirisme est une terrible maladie » dit-elle, réplique qui pourra faire sourire – et pourquoi pas, rien ne l’interdit – mais qui montre bien à quel point le fantastique chez Jean Rollin n’est pas lié à un événement extraordinaire venant bousculer l’ordre du monde, mais cohabite dans une harmonie aux contours surréalistes avec une réalité d’emblée extrêmement fragile et illusoire. Un univers hybride et très personnel donc, qu’il serait inexact de qualifier d’onirisme, et qui culmine dans le point de basculement de LÈVRES DE SANG via la superbe séquence où le personnage principal se réfugie dans la salle d’un cinéma de quartier projetant LA VAMPIRE NUE de Jean Rollin. Loin de n’être qu’un clin d’œil facile et nombriliste, cette scène où l’étrangeté du film projeté déborde peu à peu sur la salle de cinéma illustre un thème récurrent chez Rollin, celui de la frontière sensible entre fiction et réalité – et c’est d’ailleurs dans LA VAMPIRE NUE que l’on découvre, avec pour ma part une certaine stupéfaction, un concept de pièce isolée du récit et de la fiction, sorte de salle d’attente, de carrefour au sol marqué de rayures noires et blanches et aux murs couverts par des rideaux de velours, qui constitue l’intersection entre les inventions de Cocteau et celles de David Lynch pour TWIN PEAKS.
À cette séquence de franchissement succède une plongée dans le cœur du fantastique de Jean Rollin, bien plus sombre et mélancolique que kitsch, une randonnée nocturne fantasmagorique qui se distingue par un soin maniaque porté sur les repérages et sur la photographie, et là encore, loin de sa réputation de faiseur fauché et ringard, Jean Rollin nous plonge dans un monde très composé et admirablement bien cadré, soutenu par une assez belle musique, ponctué d’idées un peu folles et mystérieuses – voir la rencontre de l’homme avec une vieille femme qui prétend être la jeune fille de son souvenir, sans qu’il soit réellement possible à ce stade du récit de savoir s’il s’agit d’imposture, d’ubiquité ou d’une cruelle désillusion.
Pour le coup, les quelques défauts du film, et plus généralement du cinéma de Jean Rollin (liés au manque de moyens et à une interprétation incertaine dont le décalage manque parfois de mesure, ou tout simplement de charisme), paraissent bien négligeables au regard de la forte personnalité qui s’en dégage, de ses réelles qualités plastiques, de son inépuisable originalité, de précieuses qualités hélas souvent balayées d’un revers dédaigneux de la main dans un pays où l’on peine pourtant à accoucher d’œuvres fantastiques le plus souvent poussives, américanisées jusqu’à la caricature. Quoi qu’il en soit, très beau film.
Deux mots pour conclure pour signaler l’édition de la quasi-totalité de la filmographie de Jean Rollin en DVD : service un peu minimum, avec une poignée de bandes-annonces, une galerie de photos et d’affiches et une seule et unique interview de Rollin, intéressante, mais commune hélas à l’ensemble des titres de la collection. Un gros reproche : la laideur des jaquettes, identiques à celles des DVD anglo-saxons, qui préfèrent illustrer, à l’exception de ce LÈVRES DE SANG, chaque film par une photographie vulgaire, d’un érotisme kitscho-morbide un peu débile : où sont les magnifiques affiches conçues pour le cinéaste, par Druillet notamment ???
 
M comme… LE MEXICAIN, de Gore Verbinski (USA/Mexique, 2001)
Retour aux Etats-Unis pour ce film réalisé par Gore Verbinski, cinéaste totalement impersonnel, mais au savoir-faire tout de même estimable, à qui l’on doit une SOURIS franchement sympathique et un remake de RING, LE CERCLE, qui n’est pas indigne de son modèle (malgré quelques défauts vraiment pesants, le psychologisme à deux balles et l’interprétation un peu maladroite de Naomi Watts qui en découle), est superbement photographié et fait même preuve parfois d’une belle inventivité – et vaut donc mieux, semble-t-il, que le CERCLE II réalisé par Hideo Nakata lui-même.
Des qualités que l’on retrouve dans ce MEXICAIN, dont l’affiche peut faire peur (comédie romantique avec Brad Pitt et Julia Roberts, le café et l’addition, merci), mais qui bénéficie pourtant d’un bon scénario, absolument pas centré sur la romance (si je veux) fleur bleue d’ailleurs. Les enjeux tournent autour d’un pistolet ancien dont la valeur inestimable est liée à l’histoire de sa création, histoire disséminée au cours du récit par des flash-back d’un lyrisme de western exacerbé, naturellement soutenu par une musique pastichant les compositions d’Ennio Morricone. Brad Pitt, qui rend régulièrement, contraint et forcé, des services pas tout à fait légaux à un malfrat, doit se rendre au Mexique et le récupérer pour lui ; c’est la goutte d’eau de trop pour Julia Roberts (en pleine imitation de Sandra Bullock), qui le plaque et fait ses valises, mais est enlevée par un tueur à gages à la solde d’un autre malfrat convoitant le même pistolet.
Le film est plutôt agréable, fort bien rythmé, et fait parfois un peu penser aux AVENTURES DE JACK BURTON de John Carpenter dans la manière dont Brad Pitt, anti-héros maladroit et un peu demeuré, se heurte à un univers un peu irréaliste où les clichés sud-américains sont systématiquement tournés en dérision. Vif, spirituel et assez enlevé, LE MEXICAIN n’est de plus pas si engoncé qu’il n’y paraît dans un moule conformiste américain, et surprend même beaucoup, avant une dernière demi-heure moins réussie, notamment dans le développement du personnage du kidnappeur de Julia Bullock, solidement campé par James Gandolfini, Verbinski prenant notamment le risque de profondément déplaire au grand public dans l’aboutissement inattendu du parcours de ce personnage : toute petite audace, mais qui, dans le contexte de ce film principalement structuré par des ressorts comiques, fait son petit effet.
Pas un grand film, loin de là, mais LE MEXICAIN vaut mieux que sa tiède réputation, et s’avère, dans les limites de ses ambitions et malgré une longueur excessive, aimablement visible.
 
N comme… NOTRE DAME DE PARIS, de Wallace Worsley (USA, 1923)
Attention, je vous enlève les couleurs et le son, gare aux syncopes et aux crises de rage de ceux pour qui le cinéma antérieur aux années 90 n’existe pas, nous allons faire un petit tour du côté du cinéma muet, rarement visité sur Matière Focale, pas par manque d’intérêt mais bien plus par manque de matière. Bon, le film en question ne sera pas pour moi l’occasion de vous rappeler à quel point le cinéma a régressé avec l’apparition du parlant en termes d’expressivité, dans la mesure où cette adaptation du roman de Victor Hugo est bien académique et décevante à plus d’un titre, tant sur le plan de la mise en scène que sur celui du scénario.
Par contre, je peux vous toucher un mot de ce que ce genre de projection peut avoir d’agréable, à cause de l’absence (rare) ou de la franche nullité (c’est beaucoup plus fréquent) de l’accompagnement musical proposé. Si la musique de classiques comme les Fritz Lang (METROPOLIS ou LES TROIS LUMIÈRES) bénéficient de compositions remarquables, la plupart des films muets se voient affligés sur ce plan de choix historiques rigoristes, ou tout simplement de choix aléatoires, aux effets désastreux – petites ritournelles hyper répétitives et profondément irritantes, mélodies naïves et désuètes censées souligner le grand âge des images qu’elles écrasent lourdement dans un élan pseudo nostalgique écœurant, tentatives ponctuelles et exécrables de sonorisation maison (avec ici l’emploi de cloches pour faire ding-dong en chœur avec Quasimodo). Bref, c’est l’occasion rêvée pour, tout simplement, couper le son et faire taire les besogneux anonymes, et sélectionner soi-même un accompagnement musical qui, de fait, a de fortes chances d’être bien plus adapté au film visionné (à moins que votre côté pervers ne vous pousse au décalage forcené, du genre NAISSANCE D’UNE NATION sur fond de Jean-Michel Jarre), et évitera surtout le synchronisme niais consistant à employer le thème pleurnichard (je dis bien « le » car en général il n’y en a qu’un seul, bien sûr) quand les images sont tristes, le thème guilleret quand les acteurs ont l’air content, etc. Croyez-moi sur parole, en considérant l’alternative avec la bande-son disponible dans les éditions proposées, il n’y a pas photo. Mon choix s’est donc porté, pour NOTRE-DAME DE PARIS, sur un disque d’Arvo Part aux tonalités abstraites et lyriques à la fois, qui a magnifié ce qu’il était possible de sauver dans cet assez mauvais film.
Car le film de Wallace Worlsey est mauvais. Empêtré dans une reconstitution historique luxueuse aux décors pharaoniques et assez impressionnants, le film fait (déjà !) preuve d’un académisme pachydermique. Certes, et dans le cadre du cinéma muet, il est appréciable de trouver des qualités de mise en scène, principalement de montage, dont la plupart des cinéastes contemporains seraient bien inspirés de s’inspirer puisqu’elles sont quasiment absentes d’une grande partie des métrages distribués en salles : multiplicité des cadrages et des plans dans quelques séquences, utilisation pondérée et toujours justifiée des gros plans. C’est tout, malheureusement, et c’est un peu court, le film, sans relever du théâtre filmé, mettant tout de même complaisamment en avant ses décors et ses costumes dans des séquences trop souvent filmées platement, en plan fixe et frontal, ce qui est vite lassant.
Pour ce qui est de l’adaptation elle-même, elle déçoit franchement. Hugo n’est pourtant pas le Marquis de Sade, mais rien n’y fait, les scénaristes ont décidé de dépouiller le film de tout élément susceptible de contrarier les sensibilités les plus conservatrices. Le prêtre Frollo devient ainsi un aimable paroissien qui ne regarde pas Esmeralda autrement que comme une créature du Bon Dieu, c’est un homme d’église tout de même, que diable ! C’est donc son frère Jehan qui devient le méchant identifié du récit, complotant fielleusement pour se mettre la gitane dans la poche, et d’ailleurs, indice, ce monstre a rompu ses vœux lorsque le film démarre, ce salaud. Quasimodo intervient logiquement pour la sauver des bras de cet impur, et y trouve la mort sous les yeux de l’éplorée confortablement calée au creux des bras de son Phoebus adoré, alors que le brave Frollo bénit sa dépouille dans un élan de gratitude post-mortem fort attendrissant. « Ben oui, c’est pas comme ça que ça finit, normalement Quasimodo y’ meurt pas ! », déclare le petit Jean-Benoît, 12 ans, Villeneuve-d’ascq, intimement persuadé que le roman de Victor Hugo s’intitule « Le Bossu de Notre-Dame », et qui ferait mieux de se taire et d’ouvrir un bouquin avant que je me fâche. Non, pas Harry Potter, je te les ai confisqués, petit morveux.
Bien plus que l’ampleur imposante de la production ou la neutralité piètre du récit, c’est bien évidemment la performance de l’acteur Lon Chaney qui retient l’attention et fait aujourd’hui le seul intérêt de ce film. La star, c’est lui, et il est d’ailleurs le seul acteur dont la première apparition s’accompagne dans le film d’un carton associant le nom de Quasimodo à celui, souligné, de son interprète. Du coup, le bossu nous est montré très tôt – trop tôt probablement, mais inutile de continuer à torpiller un aussi médiocre scénario. Et il faut bien reconnaître qu’en plus d’un maquillage saisissant comme Lon Chaney en avait le secret, sa performance d’acteur est vraiment admirable. Et ça vaut le coup d’œil, même si, très honnêtement, il est sans doute préférable de le voir évoluer dans un film digne de ce nom – au hasard, THE UNKNOWN de Tod Browning, par exemple.
 
O comme… OXYGEN, de Richard Shepard (USA, 1999)
Le thème de l’enterré vivant est toujours au moins un peu payant, comme on le constate dans ce petit thriller remarqué à sa sortie, principalement pour l’interprétation d’Adrien Brody (correcte mais pas vraiment renversante), dont le sujet, sur un versant nettement plus classique de film de serial killer dérivé du SILENCE DES AGNEAUX (agents du FBI, interrogatoires serrés, course contre la montre pour retrouver la prochaine victime et psychologisme forcené des dialogues), évoque le bien meilleur L’HOMME QUI VOULAIT SAVOIR de Georges Sluizer (ou son remake américain ripoliné avec Sandra Bullock et un happy end, LA DISPARUE).
Ceci dit, OXYGEN me paraît assez terne, plutôt mal écrit et pas très bien réalisé. La façon qu’a Richard Shepard de développer le personnage de la femme flic me semble par exemple assez tiré par les cheveux : après une longue séquence de poursuite urbaine au cours de laquelle elle procède à l’arrestation musclée d’une brute épaisse (je suis une femme forte), nous la découvrons totalement et honteusement soumise à un amant dans une séquence sado-masochiste soft (je cache en moi une fragilité), et l’instrumentalisation de ces deux séquences dans la progression du récit, notamment dans les échanges mi-pervers mi-intimistes avec le serial killer appréhendé, me semble pour le coup très artificielle, mécanique et dénuée d’une vraie finesse d’écriture – de ce point de vue, OXYGEN est vraiment un film de scénariste, pour le meilleur et pour le pire. La réalisation est d’une franche platitude, souffrant en son milieu d’un manque d’imagination désolant dans la mise en scène des séquences d’interrogatoire (interminables tunnels de champs/contrechamps), avec des choix esthétiques pour le moins curieux – la photographie aux teintes grisâtres et blafardes échoue totalement à suggérer la canicule, l’atmosphère de chaleur moite constamment évoquée dans les dialogues, qui reste donc lettre morte à l’écran.
Certains se laisseront peut-être porter par une dernière partie plus mouvementée au cours de laquelle Richard Shepard a soudain l’idée d’utiliser le montage à bon escient, mais le suspense fonctionne sans doute surtout grâce à ce que l’idée d’être enterré vivant peut avoir de dérangeant. On fermera les yeux sur la façon qu’a le film de détourner à son profit, mais sans aucun talent, le final ambigu du BLUE STEEL de Kathryn Bigelow, car au fond, OXYGEN, fonctionnel et fade, est surtout voué à l’oubli.
 
P comme… PETITS MEURTRES ENTRE AMIS, de Danny Boyle (Angleterre, 1994)
Je n’ai personnellement découvert Danny Boyle que très tardivement, à l’occasion de 28 JOURS PLUS TARD, film remarquable et brillant. Mon entourage m’assurait que je n’avais rien perdu et qu’il s’agissait sans doute de son premier bon film, mais des films, j’en vois des tonnes, et j’ai eu envie de visiter ses débuts de carrière très populaires. J’ai donc visionné le film UNE VIE MOINS ORDINAIRE, audacieux mais plutôt raté, avant de découvrir PETITS MEURTRES ENTRE AMIS – reste encore à voir TRANSPOTTING, qui ne me motive pas des masses, et LA PLAGE, pour lequel il me faudra surmonter mon aversion viscérale pour l’acteur Guillaume Canet (la présence de Tilda Swinton devrait aider).
Comme UNE VIE MOINS ORDINAIRE, ce film me laisse sur un sentiment très mitigé, douloureusement amorcé par un générique d’ouverture technoïde et branchouille, pas du meilleur goût, qui n’est heureusement pas trop représentatif de la suite du programme, suspense cynique soigné et très sophistiqué, pas toujours très bien mis en scène, mais qui recèle quelques très belles idées – tout particulièrement un flash-back, souvenir d’un des personnages terré dans le grenier avec sa lampe torche : il la recouvre de sa main à travers laquelle filtre une lumière rougeoyante qui va déteindre sur la photographie du plan en flash-back. L’effet est aussi séduisant qu’il est cohérent.
Pour le reste, le film, relativement efficace et intéressant, se regarde sans déplaisir. L’interprétation très inégale est dominée par l’excellente Kerry Fox (dont je me dis toujours qu’elle formerait un très beau duo avec Toni Collette), les cadrages sont encore incertains, les éclats de violence sont véritablement douloureux (très beau travail sur le son), le montage est vif et agité (trop, la recherche des effets est ostentatoire et finit par sembler assez superficielle). Le résultat est loin d’être à la hauteur de sa réputation et débouche à mon sens sur une impasse dans la dernière partie, mais l’ensemble est soigné et plutôt plaisant, le scénario bénéficiant dans son développement d’idées étranges (dont celle du co-locataire cloîtré dans le grenier, qui perce des trous dans les plafonds pour observer ses complices) qui donnent au film une certaine singularité lui permettant de sortir du lot, sans pour autant être très abouti – mieux vaut revoir l’excellent UN PLAN SIMPLE de Sam Raimi.
 
R comme… ROLLERBOYS, de Rick King (USA/Japon, 1991)
Allez hop, retour à la série B fauchée avec ce PRAYER OF THE ROLLERBOYS (en VO) qui imagine une énième mouture d’univers post-apocalyptique où l’humanité (comprendre les Etats-Unis) a sombré dans le chaos, d’où surgit un nouvel ordre représenté par un gang d’adolescents montés sur patins à roulettes, lancés dans une campagne d’extermination des races impures, avec pour slogan : « L’ère du Surhomme est toute prochaine ! » Bref, on aurait parfaitement pu intituler ce film « Rollerskating Nazis Must Die ».
Le film, mou et un peu assommant, traîne de toute façon un boulet en confiant le rôle principal du jeune héros tenté par le prestige du gang, mais qui décidera « in extrémiste » de se rebeller et de rester dans le droit chemin, à l’un des acteurs les plus grotesques de la planète. J’ai nommé l’affreux Corey Haim, vedette ado des années 80 (GÉNÉRATION PERDUE, PEUR BLEUE) qui aura vaillamment tenté de poursuivre une carrière dans les années 90, malgré la nullité de son jeu et le ridicule achevé de ses spectaculaires coupes de cheveux – le voir ici rouler des mécaniques en séduisant la débutante Patricia Arquette dans une séquence de flirte poussé serait d’un comique irrésistible s’il n’y avait cet élan de compassion pour la pauvre Patricia, tripotée par ce gringalet arrogant avec un renoncement tout simplement admirable : son succès, elle ne l’aura pas volé…
Que vous dire d’autre ? Si vous avez lu mon résumé, vous êtes aussi capables que moi de tracer le fil des événements fort prévisibles de ce scénario à dormir debout – allez, je vous aide, il a aussi un petit frère. Petite curiosité (pas spécialement plaisante en ce qui me concerne), une séquence est bizarrement illustrée par le tube « King Kong Five » de la Mano Negra – visualisez une bande d’ados faire du roller-skate synchronisé à grands coups de bras balancés gracieusement de gauche à droite avec ce fond sonore, et dites-vous bien que c’est au moins aussi ridicule que ça en a l’air. Ceci dit, le film lui-même n’est pas vraiment ridicule (si seulement !), il est surtout morne, fauché et d’une banalité à pleurer.
 
S comme… SATAN’S SLAVE, de Norman J. Warren (Angleterre, 1976)
Distribué en France dans les années 70 sous le titre bidon « Diaboliques passions », ce film est l’un des premiers titres d’une collection de films du cinéaste méconnu Norman J. Warren, collection proposée par l’excellent éditeur Néo Publishing (allez, pour ne pas faire de jaloux avec la Petite Boutique du Cinéma, je vous mets le lien vers le site de l’éditeur – désolé, je n’ai par contre pas pu localiser celui de Prism Leisure, c’est très bizarre !). Belle occasion de mettre enfin, non pas un visage sur un nom, mais une appréciation sur des titres à la fois familiers et invisibles pour le fantasticophile de longue date que je suis, comme, prochainement dans l’Abécédaire, LE ZOMBIE VENU D’AILLEURS (plus sobrement intitulé PREY en VO, quels poètes, ces distributeurs français) ou INSEMINOÏD.
On entame donc cette découverte avec le curieux SATAN’S SLAVE, film étrange et savoureux où le fantastique gothique anglais de facture classique (secrets de famille, demeure familiale labyrinthique, messes noires) est fortement contaminé par l’influence du giallo italien (fétichisme, gants noirs, érotisme morbide, obsession du verre brisé, violence très graphique). Le parallèle avec Dario Argento s’impose naturellement, d’autant plus qu’une très belle séquence dans un ascenseur préfigure totalement une scène jumelle du futur INFERNO.
Le cocktail n’est pas désagréable, d’autant plus que le film est fort bien réalisé. Le trop grand classicisme du sujet (une jeune fille se découvre un oncle caché et décide de lui rendre visite, réalisant trop tard qu’elle est l’objet d’un complot à base de magie noire et de sacrifice humain) empêche sans doute le film d’aboutir à un résultat vraiment original, mais ce mélange curieux entre esthétique raffinée et scènes choc (vraiment choc, parfois) n’hésitant pas à faire preuve d’un mauvais goût tapageur, entre le moderne et le suranné (typique des productions fantastiques les plus originales des années 70, comme TRAUMA ou LA RÉSIDENCE), adjoint à un dénouement foncièrement illogique et pervers, confère au film un charme indéniable. Je suis du coup impatient de découvrir PREY, d’autant plus qu’il développe semble-t-il un sujet nettement plus atypique.
 
T comme… LA TURBULENCE DES FLUIDES, de Manon Briand (Canada/France, 2002)
Une sismologue (Pascale Bussières) exilée au Japon suite à une déception amoureuse est contrainte de retourner dans sa petite ville natale sur la côte est du Canada pour observer et chercher à comprendre un phénomène mystérieux : la marée s’est stoppée net. Malgré de laborieuses recherches (autopsie d’une moule, recueil de témoignages qui révèle surtout des comportements décales depuis l’interruption de la marée – querelles de voisinage, dialogue avec un four micro-ondes, soudaine attirance d’un ouvrier pour la gent masculine…), le phénomène reste inexpliqué, mais au fur et à mesure que ce récit étrange progresse, il semble de plus en plus lié à la disparition en mer de l’épouse d’un homme dont Pascale Bussières est tombée amoureuse, au grand dam de sa meilleure amie lesbienne. Fichtre.
Bon, ouvrons le capot, j’ai pas que ça à faire. Alors, le film est produit par Luc Besson ; je dis ça, je ne dis rien. La mise en scène très stylisée s’attaque, non sans humour, à l’élaboration d’un climat étrange, en suspens, et ça marche doucement dans la première partie du film, durant laquelle il est bien difficile de définir ce vers quoi tout ça nous emmène, même si certaines séquences oniriques le sont à peu près autant qu’une publicité pour téléphone portable. On y croise une Geneviève Bujold impénétrable siégeant derrière le comptoir de son bar de nuit, une fillette asiatique somnambule, des références appuyées à l’esthétique d’Edward Hopper, et bien sûr une immersion dans l’accent kébékué qui, je sais, c’est consternant, me fait toujours plaisir.
C’est bien joli, tout ça, mais reste à savoir quels en sont les enjeux. Et c’est là que le bât blesse, car la mise en scène poseuse, qui peut intriguer pendant une petite demi-heure, finit franchement par fatiguer, reposant sur un propos d’une insondable vacuité. On a très envie de rentrer dans ce sujet intriguant, de s’attacher à des personnages qui ont plus que le temps de prendre de l’épaisseur, de trouver aux prétentions esthétiques et atmosphériques de la mise en scène une raison d’être, qu’elle soit narrative ou cinématographique. C’est peine perdue. Les effets prennent peu à peu le dessus, n’existant que pour eux mêmes, pour entretenir une étrangeté de surface, artificielle, manquant cruellement de spontanéité, et surtout de mystère. Car c’est au fond à une énigme que nous avons affaire, et l’explication, d’un fantastique forcément intimiste, qui nous est proposée dans la dernière partie cherche à susciter une émotion sur la base d’une mise en scène creuse comme une poire en plâtre, s’appuyant sur des révélations d’une consternante mièvrerie, renforcée par des séquences aussi imbuvables que ce montage sur fond de « Ave Maria » où chaque protagoniste fond en larmes dans le décors qui lui a été attribué au cours du récit. Élaborer un échafaudage aussi inutilement complexe et apprêté pour aboutir à un tel néant artistique a quand même de quoi faire sourire. Une grosse tranche de fantastique pseudo-poétique et auteurisant, totalement insipide, mais ce n’est pas la première fois qu’un cinéaste vient se casser les dents sur une approche aussi laborieuse qu’elle est vaine.
 
U comme… URBAN CANNIBALS, de Chad Ferrin (USA, 2003)
URBAN CANNIBALS (THE GHOULS) nous fait opérer un spectaculaire virage à 180° qui, soit dit entre nous, est le bienvenu. À cette mise en scène stylisée sur papier glacé, URBAN CANNIBALS oppose son semi-amateurisme, son tournage en DV, son grain âpre, sa redoutable crudité. À ce fantastique noble et guindé, Chad Ferrin oppose un univers gore, sordide, passablement vulgaire et d’une rare noirceur. Voilà exposés en deux films successifs l’Alpha et l’Oméga inconciliables d’une perception du fantastique.
Alors que la série B se fait de plus en plus rare, on voit émerger depuis ces dernières années de plus en plus de petits films indépendants tournés avec les moyens du bord sur support DV, et c’est sans doute ce qui se rapproche le plus aujourd’hui des séries Z et du cinéma Bis tels qu’on les a connus et qui ne se produisent plus. C’est, mine de rien, une petite révolution qui nous arrive sur la pointe des pieds, guère médiatisée ou même remarquée puisqu’elle concerne, il faut bien le reconnaître, une majorité de très mauvais films conçus pour le marché de la vidéo, le contexte et la nature de ces petites productions étant totalement éclipsés par les productions plus officielles du type Dogme et autres films indépendants au sens « festival de Sundance » du terme – si vous voyez ce que je veux dire. Le changement de support s’accompagne d’une profonde modification de la texture, et donc de l’esthétique, de la mise en scène des nanars modernes – comparez donc un film aussi grotesque que HOUSE IV (1992) à un film comme le très improbable LA MAISON HANTÉE (THE HOUSE THAT SCREAMED, 2000), pour me référer à des titres disponibles en DVD pour le prix d’un timbre – ce double programme devrait de toute façon vous divertir, croyez-moi sur parole. Le cinéma Z n’est pas mort, il a juste changé de visage, mais le fond reste le même, quel bonheur.
Cet URBAN CANNIBALS est tout aussi Z, mais d’une façon bien différente, qui n’a rien à voir avec un film comme le cocasse UN WEEK-END EN ENFER, la minceur des moyens s’accompagnant ici d’une véritable liberté de ton. Le film suit les pas d’un caméraman spécialisé dans les reportages sordides et les sujets les plus morbides, lancé dans une enquête sur des créatures nocturnes et cannibales, à mi-chemin entre le clochard, le mutant et le mort-vivant, qui évoquent, pour les plus nostalgiques d’entre nous, le film C.H.U.D. des années 80. Contexte inhabituel nous confrontant à une frange marginale de clochards, de SDF, de désaxés, un univers nocturne, glauque, urbain, qui n’est pas sans faire penser aux premiers films de Frank Henenlotter, dont le célèbre BASKET CASE – d’autant plus qu’on devine un tournage pas toujours très légal et des images volées, sur lesquelles joue d’ailleurs le générique de fin, où les passants remarquent la caméra et reviennent même sur leurs pas pour voir ce qui se passe.
Quelles que soient les qualités effectives du métrage, sur lesquelles je vais revenir, il faut bien admettre que ce film nous plonge dans un univers non pas inédit, mais qui se fait bien rare de nos jours. Le qualifier de « politiquement incorrect » serait un doux euphémisme, et Chad Ferrin use de l’indépendance dont il dispose pour nous balancer des séquences et des idées qu’il serait probablement impossible de faire passer dans le cadre d’une production classique : les effets gore sont très complaisants, mais dérangent moins que de voir un bébé recevoir une balle (fût-il fils de mutant !) ; le voyeurisme autour duquel le récit est structuré est d’une noirceur froide qui met parfois vraiment mal à l’aise. Mais le pompon, c’est l’apparition de ce personnage interprété par un acteur trisomique, qui nous livre une performance hilarante sur la base d’une idée d’un culot monstrueux qu’il m’est impossible de vous révéler, ce serait trop idiot de vous gâcher cette scène qui devrait provoquer moult évanouissements et dénonciations outragées chez les fans du HUITIÈME JOUR (mais pas chez ceux de la série TV « Corky, un adolescent pas comme les autres » manifestement, puisque j’en fais partie !).
Nanar ? Je ne le vois pas comme tel. Il faut cependant admettre que le film est dans l’ensemble très mal cadré, malgré, ou peut-être à cause des efforts constants que déploie Chad Ferrin à imiter une mise en scène classique et stylisée avec les outils peu adaptés dont il dispose, ce qui donne le plus souvent des résultats poussifs et maladroits, renforcés par plusieurs scènes d’un pur amateurisme qui, paradoxalement, passent mieux : Chad Ferrin oserait-il un cinéma aussi dur et expérimental s’il disposait d’un budget confortable ? Pas si sûr. Cette volonté de courir après les mouvements de caméra inaccessibles dans une apparente volonté de « faire comme au cinéma » est d’ailleurs le principal défaut d’URBAN CANNIBALS, et le film aurait nettement gagné à être mis en scène de façon plus sèche, plus spontanée. Le cinéaste fait pourtant preuve d’une belle énergie, et l’on devine constamment à l’image des impossibles (plan du pare-brise brisé par le tir d’une arme à feu) contournés vaille que vaille par le système D et par un recours peu maîtrisé mais valeureux au montage et au cadrage. Ce manque de maîtrise est le plus souvent évident, et handicape une volonté manifeste de soigner un montage un tant soit peu inventif, la composition de plans étudiés sur un support mal apprivoisé laissant parfois transparaître des idées audacieuses un peu gâchées par une exécution malhabile – et par l’absence de VO, soit dit en passant, la VF étant vraiment médiocre et parfois superposée au son original.
Ceci dit, j’ai tout de même envie de dire que ce semi-amateurisme provocateur qui se cherche vaut mieux que bien des films distribués (et hop, citons encore une fois le lamentable SAW, ça ne mange pas de pain). Qu’URBAN CANNIBALS soit mauvais ou pas, l’idée du personnage trisomique à elle seule, drôle, iconoclaste et intelligente, me contraint à avoir pour le film une certaine considération.
 
V comme… VAMPIRE HUNTERS, de Wellson Chin (Chine/Japon/Pays-Bas, 2002)
Je risque fort de glisser plus rapidement sur cette production de Tsui Hark sortie directement en vidéo dans notre beau pays pas champion du monde, pour la simple et bonne raison que je n’ai pas grand chose à en dire, sinon que VAMPIRE HUNTERS est bien loin de renouveler la surprise du séduisant HISTOIRES DE FANTÔMES CHINOIS.
La direction artistique est certes très soignée, l’humour candide des productions hong-kongaises répond présent, ainsi que la narration joyeusement enlevée et bordélique, mais malgré mon attachement à ce cinéma hyper expressif et acrobatique jusque dans sa narration, je n’ai pourtant éprouvé aucune sympathie pour ce métrage spectaculaire, mais totalement dénué de poésie, à la mise en scène hystérique tout simplement éreintante, empesée par un mixage sonore désastreux (notamment en ce qui concerne la musique, plutôt médiocre au demeurant). Les effets restent souvent très étonnants, mais ils sont un peu noyés par un abus lassant et laid d’images de synthèse. Le film souffre, en somme, des défauts inhérents aux productions de Tsui Hark lorsqu’elles ne sont pas cadrées, contenues par un cinéaste de talent : c’est un foutoir agité et lassant dont l’esbroufe dissimule mal le manque radical de personnalité. Lorsque le film se termine enfin, il est presque impossible d’en conserver le moindre souvenir, la moindre impression favorable – c’est le blanc, le silence, et à la rigueur une petite migraine.
 
W comme… WITCHBOARD III, de Peter Svatek (Canada/USA, 1995)
Après la tempête hermétique et la folie furieuse du titre précédent, cet Abécédaire s’achève dans le calme d’une petite série B d’assez bonne facture, plutôt sympathique, bien qu’elle soit tout de même un peu longuette et sans grande originalité.
Il y est question de Brian, au chômage mais affectueusement soutenu par son épouse. Il rencontre le propriétaire de son immeuble quelques jours avant le décès de celui-ci, qui lui propose d’utiliser une planche ouija pour boursicoter sans risques. Sceptique mais curieux, Brian fait une tentative qui s’avère très fructueuse, et devient vite accroc au ouija. Mais quand le propriétaire décède, Brian est victime d’un accident par électrocution. Et lorsqu’il revient à lui, ma foi, il n’est plus tout à fait lui-même, et si vous voulez savoir ce que j’en pense, moi je dis qu’il est possédé, et que tout ça va mal finir.
Pas grand chose à signaler dans cette routine confortable : une photographie décorative aux teintes très chaudes et vivement colorées de rouge, de noir et d’orangé, quelques scènes gore divertissantes, une poignée d’effets visuels vraiment nuls et quelques idées curieuses, dont la seule séquence un peu mémorable nous montre un homme d’affaire agressé et tué par sa collection de papillons épinglés aux murs. Un petit programme très anodin à réserver pour les soirs de grande flemme.
 
 
Pas de révélation avec un grand R pour cet Abécédaire opus 7, mais tout de même pas mal de vrais plaisirs de cinéma. Le BLUE HOLOCAUST que je tenais pour être un très mauvais film est la meilleure surprise de cette sélection, en partie parce que je n’en attendais strictement rien, mais aussi parce que le film m’a pour le coup vraiment touché. Quant à Jean Rollin, c’est avec un très beau film qu’il met pour la première fois officiellement les pieds dans Matière Focale, et je pense que ce ne sera pas la dernière. Vous trouverez ci-dessous le traditionnel classement – sans oublier la bande-annonce du prochain épisode ; classement auquel je n’attache personnellement pas une grande importance, mais qui met la sélection en perspective à un instant T. Si l’envie vous prend de faire une découverte, je vous recommande tout particulièrement, en plus de Jean Rollin et de Joe d’Amato, URBAN CANNIBALS et L’ÉVENTREUR DE NEW YORK, deux œuvres qui ne sont certainement pas les plus abouties de la sélection, mais dont la bizarrerie devrait, d’une façon ou d’une autre, vous faire réagir. Quoi qu’il en soit : bons films, et à bientôt !
 
AMERICAN WAY
LÈVRES DE SANG
BLUE HOLOCAUST
FULL FRONTAL
IN THE CUT
DES MONSTRES ET DES HOMMES
SATAN’S SLAVE
LE MEXICAIN
CAPITAINE SKY ET LE MONDE DE DEMAIN
L’ÉVENTREUR DE NEW YORK
URBAN CANNIBALS
PETITS MEURTRES ENTRE AMIS
HEDWIG AND THE ANGRY INCH
JAWBREAKER
OXYGEN
LA TURBULENCE DES FLUIDES
NOTRE DAME DE PARIS
WITCHBOARD III
VAMPIRE HUNTERS
ROLLERBOYS
KOLOBOS
GOLDDIGGER
 
Bande-annonce de l’épisode 8 : une croisière qui ne s’amuse pas du tout, des gnomes lubriques s’invitant à une soirée SM, un océan de confiseries, la biographie d’un groupe de primates aux velléités artistiques douteuses, deux épées légendaires, des sorcières jouant à la Playstation, un vol de gargouilles, le retour d’un tueur masqué, une avalanche de gadgets idiots, une espionne à l’essai, un tueur à gages baby-sitter, Tolède comme vous ne l’avez jamais vue, un loft hanté par un serpent, des strip-teaseuses en péril, un homme poursuivi par lui-même, des robots terroristes, une montagne de purée, une tête dans un micro-ondes, un visiteur sexuellement peu farouche, une anglaise dépressive, une réincarnation dispensable.
 
Le Marquis
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Photo: "Agnès est une planche." (Le Marquis)

Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Samedi 15 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

Les Soeurs Jacob célèbrent le retour du Marquis.

Je sais, je sais, ça faisait longtemps, la dernière ligne droite fut éreintante et mes articles se sont fait attendre, c’est très mal – je tiens à préciser que cette attente ne doit absolument rien à la croupe du monde de football, je n’ai pas vu le moindre ballon évoluer sur mon écran, et l’affaire du coup de boule franco-italien me laisse froid comme le cadavre d’une pute morte. Mais n’allez pas croire que, dans un haussement d’épaule, j’ai abandonné lâchement le principe et le système même de l’Abécédaire, qui a été maintenu dans mon salon avec la dernière des sévérités, et j’ai fait depuis l’épisode 6 de belles découvertes, quelques chaleureuses retrouvailles, sans parler d’heures de grande solitude appliquée devant quelques œuvrettes piteuses, riches ou moins riches. J’ai simplement quelques wagons de retard, et je profite des vacances estivales pour cravacher sauvagement et rattraper ainsi le retard qui s’est accumulé ces dernières semaines, ce à quoi je me suis attelé avec énergie et enthousiasme, car, je l’avoue, la rédaction de ces articles me manquait.
De l’eau a coulé sous les ponts, depuis, et je ne déroge pas à mes habitudes en vous faisant part en introduction des quelques visionnages et perspectives hors Abécédaire. Je suis allé au cinéma, messieurs dames, sonnez tambours et trompettes, d’abord pour aller voir le BUBBA HO-TEP de Coscarelli, arrivé très tardivement dans mes contrées, mais arrivé quand même, c’est le principal : son sujet a beau être totalement excentrique, le ton du film n’est jamais dominé par la parodie, c’est une ambiance profondément mélancolique qui imprègne le film, d’une belle personnalité, et son humour triste m’a fait forte impression. Forte impression également à la vision de TIDELAND, le dernier film de Terry Gilliam, qui risque fort de déplaire au plus grand nombre, mais que je compte parmi ses plus belles réussites. C’est sans doute l’une de ses œuvres les plus personnelles, et le film échappe aux grilles de lecture auxquelles nous sommes habitués pour nous livrer un projet chaotique, épuisant et profondément original. Dans un tout autre registre, les caprices des visiteurs m’ont permis de découvrir un double-programme Z assez sensationnel paru en DVD, formé par un SAKURA KILLERS confondant d’absurdité et par un BLACK NINJA plus désopilant encore – les amateurs de saloperies filmiques ne doivent surtout pas laisser passer ce double impact qui devrait susciter quelques bonnes crises d’hilarité, si je ne me trompe.
Signalons enfin la venue prochaine dans ma boîte aux lettres d’un coffret de 50 films (10 fois 5, cinquante, fifty, etc.), un programme extrêmement alléchant où l’on trouve presque exclusivement de vraies raretés, ce qui fait le prix d’une édition par ailleurs de piètre qualité (VO anglaise non sous-titrée, y compris pour les films italiens, mexicains ou autres, une grande majorité de films recadrés et un emballage en carton). TRACK OF THE MOON BEAST, THE MILPITAS MONSTER, UNE SI GENTILLE PETITE FILLE, LADY FRANKENSTEIN, CAPTURE OF BIGFOOT, SCREAM BLOODY MURDER (et je vous laisse des surprises), entre autres confiseries pelliculaires, composent un programme mystérieux qui va nourrir mon Abécédaire dans les temps prochains – et sur le nombre, je vais forcément faire des découvertes, oui, mes lesquelles ??? Quel suspense… J’en profite au passage pour faire de la publicité non rémunérée et non sollicitée pour un petit site de VPC découvert récemment, et dont j’apprécie autant le catalogue que le sérieux et la cordialité : si vous ne connaissez pas déjà, ça s’appelle La Petite Boutique Du Cinéma, et on y accède par exemple en cliquant ici. Mais revenons à nos moutons, et aux affaires, avec un film en A comme…
 
AMERICAN WAY, de Maurice Phillips (Angleterre/USA, 1986)
Très remarqué lors de son passage au défunt festival d’Avoriaz, bien qu’il ne relève pas véritablement du genre fantastique, AMERICAN WAY bénéficie depuis d’une petite réputation culte. La sortie fort discrète du DVD m’a fait plaisir, car j’étais un peu passé à côté à sa sortie et souhaitais vivement le revoir. Le film nous présente une bande de vétérans du Vietnam, vivant à bord de l’Uncle Slam, avion de guerre planant au-dessus des Etats-Unis. Le groupe de désaxés, soudé dans une veine contestataire, semi-anarchiste et totalement chaotique, s’adonne à une forme réjouissante de terrorisme intellectuel en piratant les chaînes de télévision américaines pour diffuser ses propres programmes (SM TV). Bête noire des autorités contraintes à la négociation, les baroudeurs sont en effet extrêmement populaires. Mais lorsque le film débute, le groupe est essoufflé, à bout de nerfs, au bord de la mutinerie, et le commandant de bord (Dennis Hopper, excellent) est sur le point d’accepter à contre-cœur et sous la pression de ses compagnons un contrat de diffusion officiel, qui risque fort de les amener à sagement rentrer dans le rang. Mais à la vision des prémisses de la campagne présidentielle d’une femme siégeant au Sénat, rigoriste et belligérante, Dennis Hopper décide d’assumer une dernière mission terroriste afin de ruiner la carrière de cette Dame de Fer.
Bien que le film ne soit pas toujours très bien réalisé, il reste étonnamment audacieux, iconoclaste et vivement original dans sa synthèse savoureuse entre Dr FOLAMOUR de Kubrick, le cinéma de Joe Dante et celui d’Alex Cox (REPO MAN, WALKER) auquel on pense fréquemment. Le registre dominant, très porté sur l’absurde, est bien celui de la comédie satirique, et la place laissée à des éléments plus noirs lui permet de dépasser la simple farce corrosive : très beau personnage muet du vietnamien recueilli à bord à la fin de la guerre (qui a peut-être été une désertion), qui médite en silence, installé sur la bombe que transporte toujours l’avion, tandis que des images sont projetées sur les parois autour de lui, images d’archives célèbres du conflit, et pas les plus anodines loin de là. Dommage que le film n’aille d’ailleurs pas plus loin, il souffre parfois un peu de tassements et de piétinements dans le rythme, notamment dans sa seconde partie. Mais l’enthousiasme ambiant et l’inventivité finissent par emporter notre adhésion, soutenus par une bande originale dynamique et insolente (excellent parasitage du journal télévisé par un clip d’Alice Cooper) dans laquelle manque curieusement à l’appel le groupe Devo, qui y aurait parfaitement trouvé sa place.
 
B comme… BLUE HOLOCAUST, de Joe D’Amato (Italie, 1979)
Comme je vous le dis régulièrement, revoir un film que l’on n’a pas aimé n’est jamais vraiment une perte de temps, pour peu qu’on fasse preuve d’un peu de bonne volonté. Il est souvent intéressant de mieux comprendre les raisons précises (pas exclusivement inscrites dans le scénario donc) pour lesquelles le film a déplu (SUPERMAN, E.T.), avec surtout l’éventualité d’un jugement à la hausse parfois spectaculaire (L’EMPRISE, L’ESPRIT DE CAÏN). Parce qu’il m’arrive parfois de passer totalement à côté d’un bon film : le regard critique s’affûte davantage à chaque film, et des écailles tombent parfois.
Je n’avais pas du tout aimé ce BLUE HOLOCAUST réalisé par Joe D’Amato, réalisateur bis italien surtout célèbre pour son ANTHROPOPHAGEOUS – qui m’a également paru exécrable, mais m’avait assez amusé par ses excès. Mal joué, mal réalisé, mal écrit, etc., la vision du film sur VHS recadrée et en VF m’avait vraiment fait une piètre impression. Je vais donc faire ici mon mea culpa, après avoir redonné sa chance au film de D’Amato à l’occasion de la sortie du film dans une belle copie chez l’excellent éditeur Néo Publishing.
Non pas que le film me paraisse soudain esthétiquement renversant : la mise en scène reste sommaire, la photographie inégale et frôlant parfois l’indigence pure et simple, les cadrages parfois douteux, le rythme général peu maîtrisé, l’acteur Kieran Canter toujours aussi nul et les scènes gore complaisantes et gratuites (bien que ces scènes soient bien moins nombreuses que dans mon souvenir). Mais ce qui m’a échappé lors de la première vision, c’est l’excellence d’un scénario original, audacieux et très évocateur, singulier au point de faire du film une expérience assez unique et personnelle. BLUE HOLOCAUST est une sorte de poème nécrophile, constamment guidé par des références au conte merveilleux. Frank (Kieran Canter, un film, une expression) est un jeune taxidermiste désespéré après le décès de sa fiancée Anna, morte après qu’Iris, la gouvernante de Frank (impressionnante Franca Stoppi), possessive et mortellement jalouse, soit allée voir une sorcière pour lui jeter un sort. Frank bascule dans la folie, et décide de déterrer puis d’embaumer Anna afin de la garder à ses côtés. Mais ce qui satisfait le cœur romantique ne soulage pas le désir charnel compulsif, et Frank, protégé par Iris, se met à assassiner des jeunes filles. Tout se fige dans la noirceur putride d’une lente descente aux enfers, jusqu’à l’irruption de Theodora, sœur d’Anna venue réconforter Frank.
Si les références au conte sont limpides (la méchante marâtre, la belle au bois dormant…), leur développement et leur incarnation à l’écran s’avèrent véritablement troublantes, mêlant les tonalités naïves et manichéennes à des séquences nettement plus démonstratives. Iris possède Frank, et écarte par magie les concurrentes, pesant de tout son poids pour préserver son statut de mère (incestueuse, qui donne le sein à un Frank âgé d’une trentaine d’années, et n’est sans doute pas étrangère au décès de sa mère naturelle, dont elle jalouse encore le portrait), de maîtresse (qui masturbe machinalement Frank devant le cadavre de sa fiancée), d’ogresse (répugnante scène du repas) se refusant à détourner Frank de sa psychose meurtrière aux manifestations infantiles (il arrache les ongles qui l’ont griffé, mord après avoir été mordu), la culpabilité de Frank étant peut-être le meilleur moyen de la détourner de la sienne.
Le film a beau être truffé de défauts de conception (combien de jours pour le tournage ?), il est pourtant admirablement bien construit, infiniment plus riche que le simplet ANTHROPOPHAGEOUS. Ses maladresses finissent même souvent par jouer en sa faveur, donnant à l’image une crudité, une sécheresse nourrissant un malaise tangible, renforcé par la musique monocorde, synthétique et hyper répétitive des Goblin, un aspect rugueux, bancal et spontané que l’intelligence du propos équilibre admirablement. Est-ce alors cette maladresse de la réalisation de D’Amato qui explique que le dénouement du film ne semble jamais avoir été compris par aucun des critiques l’ayant chroniqué ? Car ils font tous erreur « sur la personne », la même erreur que les personnages du film, lorsqu’ils évoquent un plan final qu’ils estiment « un peu forcé », « cédant à un fantastique plus convenu », « inutile, gratuit », etc. Je suis bien placé pour le savoir : peut-être influencé par mes lectures, j’avais moi-même fait la même erreur d’interprétation lors de la première vision ! La conclusion de BLUE HOLOCAUST m’est donc tombée sur le coin de la figure sans que je l’aie vue venir, et ça change tout ! Je préfère ne pas trop en dire, et simplement souligner que BLUE HOLOCAUST vaut très largement le détour.
 
C comme… CAPITAINE SKY ET LE MONDE DE DEMAIN, de Kerry Conran (USA/Angleterre/Italie, 2004)
Une fois n’est pas coutume, ayant remarqué la présence du court-métrage à l’origine du film dans la section des suppléments du DVD, j’y suis allé faire un tour avant de visionner le long-métrage : assez joli travail, qui pastiche les vieilles bandes annonces des années 30 et pourrait visuellement évoquer ce que ça donnerait si Guy Maddin se piquait de faire un blockbuster de science-fiction à la Roland Emmerich.
Le court-métrage est pratiquement refait à l’identique en guise d’introduction, même si Kerry Conran n’ose pas le noir et blanc pour cette version cinéma, ce qui est assez dommage, je trouve. Mais j’ai été nettement plus gêné par le déséquilibre créé entre la mise en scène issue d’un court-métrage travaillé sur une longue période (réalisation riche et assez audacieuse mêlant transparences faussement naïves, superpositions d’images et insertion dans le cadre de cartons à la EUROPA de Lars von Trier), et la suite du programme qui marque très nettement le pas d’un certain tassement visuel. Passées les très belles premières minutes (remake du court-métrage), la mise en scène s’assagit au point parfois de sombrer dans une certaine banalité – la disparition des belles superpositions d’images laissant la place à des techniques d’animation plus classiques et surtout à un découpage très sage et à vrai dire plutôt quelconque, certes un peu plus séduisant qu’IMMORTEL (AD VITAM) d’Enki Bilal (qui se prenait les pieds dans ses personnages en images de synthèse, hideux), mais l’ensemble souffre de la comparaison à des tentatives semblables plus convaincantes (AVALON, SIN CITY). La faute, en partie, à une mise en scène très inégale, qui n’est jamais meilleure que quand elle joue sur l’artificialité de l’univers développé, mais peut dans la foulée devenir plate et impersonnelle dans des séquences d’action proches de storyboards animés.
Voilà toujours de quoi réfléchir une fois de plus à la question de la texture, ici volontairement ripolinée et artificielle, en forme d’album d’images rétro, de roman-photo animé et d’ailleurs assez charmant. Hélas, l’intégration des acteurs à cet univers entièrement artificiel laisse vite pointer des limites : l’effet est parfois maladroit (première attaque des robots), moins pour des questions de transparences visibles (c’est le cas et ça ne m’a pas gêné) que pour des problèmes de mise en scène : le réalisateur alterne presque exclusivement les plans d’ensemble et les gros plans ou plans moyens, et de ce point de vue, les cadrages deviennent vite monotones et laissent par instants deviner l’étroitesse du plateau de tournage. Un trop plein d’images de synthèse, pas toujours à la hauteur et parfois vraiment envahissantes (séquence de poursuite en avion entre les buildings, spectaculaire, ça oui, mais tout aussi laide), aux textures lisses et peu incarnées (notez l’absence de figurants dans les plans d’ensemble), fait beaucoup regretter le jeu sur le grain et le flou, la texture plus brut, moins policée, du court-métrage, visuellement supérieur, même si une photographie soignée compense ici en partie les défauts.
Ceci dit, il ne faut pas non plus bouder son plaisir. Le récit, qui nous promène de la métropole au Tibet ou à une jungle de serial, est agréablement enlevé et spectaculaire, correctement interprété, attachant et très divertissant, curieusement truffé de références plus ou moins explicites au MAGICIEN D’OZ de 1939.
 
D comme… DES MONSTRES ET DES HOMMES, d’Aleksei Balabanov (Russie, 1998)
On reste, esthétiquement – mais sur un autre mode, dans des tonalités rétro avec ce film pour lequel j’ai joué les arbitres : alors que le Dr Devo aime assez DES MONSTRES ET DES HOMMES, Bernard RAPP le déteste. Et moi dans l’histoire ? Je crois que je vais faire pencher la balance plutôt du côté positif. Même si je ne trouve pas le film extraordinaire, il m’a semblé visuellement tenu, parfois très beau, drôle et intrigant.
DES MONSTRES ET DES HOMMES se déroule dans la Russie du début du XXe siècle, aux premiers balbutiements du cinématographe, ici utilisé pour tourner de petites saynètes érotiques au cours desquelles divers personnages sont fessés par une vieille gouvernante un peu folle, soigneusement « rangée » entre deux séances dans un placard dont elle surgit régulièrement pour faire son office, toujours en grommelant sur un ton de reproche : « Pourquoi tu as tout sali ? ». Les films tournés sont l’objet d’un trafic commercial au sein duquel s’embourbe une galerie de personnages singuliers, tous intéressés ou affectés à des degrés divers par la photographie et par l’émergence du cinéma. Et tous les moyens sont bons (chantage, séquestration, meurtre) pour parvenir à des fins perverses visant à exploiter une jeune fille innocente après le décès (provoqué) de son père, une veuve aveugle ou plus encore les « monstres » du titre, deux très jeunes jumeaux conjoints. Le tout, filmé dans des tonalités ocres et monochromes, accompagné par la musique de Prokofiev, finit par tisser un catalogue des petites et des grandes perversions au sein duquel les valeurs (familiales, sociales) se renversent (la domestique prenant l’ascendant sur la maison après le décès du maître) et les liens inaltérables se dissolvent dans un élan aussi comique que sordide (l’alcoolisme naissant d’un des frères siamois).
Malgré quelques lenteurs dues à un penchant un peu poseur pour les plans de transition contemplatifs parfois redondants (balades en barque dans le canal), DES MONSTRES ET DES HOMMES parvient peu à peu à nourrir une atmosphère atypique très forte, mélange d’humour absurde, caustique, de cruauté et de malaise. Une farce dramatique au dénouement assez dérangeant – par contre, les critiques qui y ont trouvé de l’onirisme ne doivent pas rêver souvent.
 
E comme… L’ÉVENTREUR DE NEW YORK, de Lucio Fulci (Italie, 1982)
Changement de style et d’horizons avec la découverte de ce film très étrange de Lucio Fulci, souvent considéré comme sa dernière œuvre importante, ce que je trouve discutable – j’aime énormément le très décrié MANHATTAN BABY, tourné la même année mais distribué tardivement et discrètement.
Film étrange, donc, qui semble vouloir faire le trait d’union un peu indécis entre le giallo italien alors en perte d’inspiration et le psychokiller urbain et réaliste à la MANIAC – avec des allusions assez ouvertes au PULSIONS de De Palma dans son traitement de l’érotisme. Film très inégal aussi, qui alterne réussites et maladresses, peinant parfois à assumer des choix narratifs et esthétiques pour le moins surprenants. Les séquences de meurtre sont d’une complaisance gore très appuyée, guère différente des excès de FRAYEURS ou de L’AU-DELÀ, mais elles se déroulent ici dans un contexte différent : alors que le gore trouvait sa place dans la grande période fantastique de Fulci dans des séquences ouvertement irréalistes et assez poétiques, il se manifeste ici dans des scènes d’une crudité copieusement vulgaire, la poésie, qui n’a pas été éradiquée, allant se percher dans des séquences plus atmosphériques et surréalistes qui sont ce que le film a de meilleur.
L’idée la plus absurde du film, et de loin, reste la voix de l’assassin. Il est fréquent dans le giallo que la voix du tueur soit légèrement trafiquée et déformée (murmures dans la pénombre, appels téléphoniques), et l’on retrouve cette idée exploitée ici sur un versant ahurissant d’absurdité : la voix du tueur est celle de Donald Duck (!?!), et le tueur agresse ses victimes ou nargue les inspecteurs de police à grands coups de « Coin ! Coin ! Coin ! Je vais la tuer ce soir, coin ! coin ! ». Inutile de préciser que l’effet provoquera immanquablement l’hilarité du spectateur égaré (j’avoue que, moi-même…), et sa justification par le scénario dans la séquence finale paraît bien faible et tirée par les cheveux si l’on considère le ridicule auquel le film s’expose pour pouvoir placer cette petite révélation saugrenue en fin de métrage.
On reconnaît là, et même si pour le coup le film risque fort de paraître stupide à un spectateur non averti, la personnalité de Fulci, le sens de la provocation d’un cinéaste qui se définissait souvent comme « le terroriste des genres », formule non usurpée dans la mesure où Fulci a souvent œuvré dans des genres qu’il poussait à leurs dernières extrémités, n’hésitant pas à les désosser et à livrer de leurs caractéristiques propres une relecture excessive, jusqu’au-boutiste – les titres cités plus haut, avec LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE, étant ainsi des versions dégénérées du fantastique gothique italien, dont les codes sont l’ossature de cette part de sa filmographie. Un goût très prononcé pour les genres populaires associé à un réel talent de cinéaste, très différent d’un Argento ou d’un Bava, ce qui l’a considérablement singularisé, voire marginalisé, comme le rappelle cette anecdote – Visconti abordant Fulci dans un restaurant pour lui glisser : « Monsieur Fulci, vous n’imaginez pas à quel point vous m’avez déçu. » La grande classe.
Le talent de Fulci soutient admirablement bien ce film bancal et pas toujours très abouti, bien plus sophistiqué que ne le laisse entendre sa réputation, et qui vaut le détour, ne serait-ce que pour quelques séquences magnifiques – le peep show (superbe montage), ou cette agression dans le métro qui devient de plus en plus onirique lorsque la victime se réfugie dans une salle de cinéma avant de s’achever dans une chambre d’hôpital par un retour progressif, lent et oppressant à la réalité. De très beaux morceaux de cinéma
 
F comme… FULL FRONTAL, de Steven Soderbergh (USA, 2002)
La carrière de cinéaste de Soderbergh est pour le moins surprenante. Un peu à la manière de Terry Gilliam, qu’il n’égale pas, il semble vouloir enchaîner les films les plus populaires, pas toujours du meilleur cru (si HORS D’ATTEINTE vaut le coup d’œil, OCEAN’S 12 paraît bien frelaté), et les œuvres plus expérimentales et plus personnelles (SCHIZOPOLIS, BUBBLE), avec une réussite inégale. FULL FRONTAL, malgré son casting trois étoiles, se rattache à cette dernière catégorie, et s’avère plutôt intéressant.
Le projet est fondé sur une relecture très personnelle, plaquée sur le système hollywoodien (puisqu’elle est presque exclusivement axée sur le travail avec les comédiens, dont les caprices – chauffeur, cantine, loge personnelle et surtout travail d’acteur – sont tournés en dérision), du Dogme de Lars Von Trier. Soderbergh intègre ainsi à son récit, déjà très déconstruit, des séquences d’interview des acteurs, appelés à s’exprimer sur le personnage qu’ils interprètent, mais aussi à répondre à des questions surprises farfelues et parfois déconcertantes. Le récit lui-même propose une peinture acerbe du microcosme hollywoodien, alternant les séquences cocasses (où excelle Catherine Keener) et les passages plus sombres et plus âpres (rôle étonnant pour David Duchovny), le tout étant tourné en DV pour, semble-t-il, ménager un espace pour le film dans le film, tourné en pellicule (avec David Fincher, visage masqué, à la réalisation) – même si Soderbergh oriente peu à peu son propos pour suggérer que l’aspect pseudo-réaliste du tournage en DV est tout aussi illusoire et manipulateur. Le propos ici n’est peut-être pas d’une grande originalité, mais il faut bien reconnaître qu’il est admirablement bien mis en scène, et quand Soderbergh nous tire brutalement le tapis sous les pieds, il est souvent difficile de ne pas être véritablement saisi par le tour de passe-passe lentement amorcé par la variation constante des supports, des textures et du montage.
FULL FRONTAL parvient cependant à surpasser la simple mise en boîte d’un milieu confit d’absurdité et de suffisance, et, après le temps nécessaire au spectateur pour entrer dans ce projet mouvant et étrange, les saynètes se succèdent avec une belle vivacité – place des acteurs noirs dans le système, chien défoncé au space-cake, comment trouver son nom d’acteur porno, entretien d’embauche proche de la séance d’humiliation, coulisses d’une représentation théâtrale de la vie d’Adolf Hitler. Sans être franchement renversant, le film me semble très bon et nous rappelle que Soberbergh est très capable quand il s’en donne les moyens.
 
G comme… GOLDDIGGER, de Mike Richardson & Jack Shaoul (USA, 1994)
En sortant ce GOLDDIGGER (« Mon ami robot »), Prism Leisure se concentre très fort : c’est le bon titre, la bonne affiche, le résumé correspond grosso modo au récit effectif et il est rédigé presque sans fautes – l’attention se relâche hélas avec la dernière phrase (« Souhaitons que ses cicruits ne lâchent pas cette fois ! »). Bon, les crédits au dos de la jaquette sont totalement hors sujet (pas de Peter Weller au générique, non, ce n’est pas ROBOCOP), mais une jaquette Prism Leisure sans quelques aberrations ne serait pas une jaquette Prism Leisure.
Alors voilà. Un casque ancien, vénéré et précieux est dérobé dans une Grande Mosquée quelque part en Afrique. De son côté, Jack, antiquaire fauché et inventeur fantasque interprété par Joe Pantoliano (et qu’on croirait doublé en VF par Edouardo) déteste son voisin Eli (John Rhys-Davies), antiquaire aussi, mais malhonnête, dont on se dit qu’il serait mêlé au vol du Saint Casque que ça ne serait pas plus surprenant qu’autre chose, et d’ailleurs, c’est le cas. Ils se détestent tellement qu’ils s’insultent certainement dans une langue précise en VO, ce que révèlent les sous-titres anglais incrustés à l’image - puisqu'en VF, la dispute est, et bien, en VF, quoi ! Au bord de la ruine, Jack vient pourtant d’inventer Golddigger, un robot, donc, et notre ami, il faut croire (il a tout l’air de sortir d’un film de SF des années 50, cet acteur en train de transpirer dans un costume ridicule plein de bidules qui clignotent à qui mieux mieux). Et devinez quoi, Golddigger va l’aider à récupérer le Casque volé, à envoyer le méchant Eli en prison et à remettre les affaires à flot.
Si vous adorez les ambiances de film familial neuneu et profondément débile, ce film est pour vous, mais je suis davantage prêt à croire en l’existence d’extra-terrestres qu’en la vôtre. Le réalisateur Jack Shaoul, lui-même immigré, tente de truffer son film de personnages déracinés et de représentations « impertinentes » du Moyen Orient, mais l’humour vole à ce point au ras des pâquerettes que ces éléments sombrent vite dans les clichés racistes les plus désolants (salon de massage ching-chong, guerre au Moyen Orient filmée comme un passe-temps routinier de peuplades bébêtes – on se bat parce que le Casque Trucmuche a été volé sans chercher à savoir sur qui on tire, tandis qu’à New York, un pugilat éclate entre un bouddhiste, un rabbin et un aveugle). Vous pouvez vous taper sur les cuisses à trois. Un, deux, trois. Merci. Et dans la mesure où la mise en boîte foireuse du melting pot est à peu près tout ce qu’il y a à signaler dans cette comédie poussive aux effets spéciaux désolants, inutile de préciser que c’est là le genre de film interminable et vide qui vous laisse tout le loisir de plonger pendant 90 minutes dans une insondable introspection.
 
H comme… HEDWIG AND THE ANGRY INCH, de John Cameron Mitchell (USA, 2001)
À vue de nez, sur le point de visionner ce film acquis par curiosité, je me disais qu’il risquait très probablement de souffrir de la comparaison à une autre comédie musicale autour du glam-rock vue peu de temps auparavant, le sensationnel VELVET GOLDMINE de Todd Haynes. Et effectivement, il n’y a pas photo : le film de John Cameron Mitchell, adapté de sa comédie musicale, est infiniment moins riche et intéressant, tant sur un plan visuel que musical – d’autant plus que les apparats punk/rock du métrage cèdent très souvent la place à un registre nettement plus sage et conventionnel de pop/folk, les passages musicaux étant parfois à mes yeux d’une redoutable platitude.
Mais la comparaison à un film aussi abouti que VELVET GOLDMINE est peut-être injuste. La mise en scène de John Cameron Mitchell est d’ailleurs loin d’être indigente, et décolle même parfois, du moins dans ses meilleures séquences (la rencontre en Allemagne avec le soldat américain), pour venir frôler des expérimentations pas si éloignées des comédies musicales de Ken Russell – je suis nettement moins convaincu par les passages en animation. Il y a là une apparente envie de livrer un film énergique et visuellement attrayant et original, et ces velléités s’avèrent payantes de temps à autres, dans un ensemble tape-à-l’œil qui se met hélas vite à tourner en rond.
La faute sans doute à un récit pas très palpitant, qui démarre d’assez belle façon avec le parcours d’Hedwig, transsexuel à la carrière mouvementée mais un peu sur le retour, mais s’enlise trop rapidement dans le récit détaillé de sa relation passionnelle avec Tommy, un adolescent qui finira par lui voler ses chansons (ce qui s’appelle pomper), devenant la star qu’Hedwig rêvait d’être un jour. Les enjeux d’abord si amples et imprévisibles se recentrent alors de façon assez mesquine sur Tommy, personnage bien terne piètrement interprété par un Michael Pitt (CALCULS MEURTRIERS) absolument pas crédible en rock-star, et à vrai dire souvent ridicule. Profondément déséquilibré, le film finit par piétiner et se regarde avec un certain ennui. Manifestement, ce n’est pas demain la veille que le ROCKY HORROR PICTURE SHOW se verra surpassé…
 
I comme… IN THE CUT, de Jane Campion (Australie/USA/Angleterre, 2003)
Jane Campion signe ici un film étrange et assez atypique, surtout remarqué à l’époque de sa sortie pour la performance de Meg Ryan – performance consistant surtout en réalité à se montrer bonne actrice, ce qui ne lui était pas arrivé depuis belle lurette, puisqu’elle ne fait qu’égaler ici le talent d’Holly Hunter, à laquelle elle ressemble assez pour le coup, et qui du reste aurait elle-même parfaitement fait l’affaire.
L’intérêt – relatif, le film étant tout de même très loin de la réussite d’UN ANGE À MA TABLE – de IN THE CUT est de voir Jane Campion se fondre avec un certain talent dans le moule d’un genre a priori très éloigné de ses préoccupations, le thriller érotique, l’originalité de son approche consistant à se tenir finalement assez éloignée des éléments relevant du genre policier. Le film évite en effet la plupart des poncifs inhérents à ce genre de métrages, se focalisant sur un personnage (Meg Ryan) en marge de l’intrigue, et sur sa relation avec l’enquêteur (Mark Ruffallo), les meurtres et l’enquête elle-même étant relégués hors du récit filmé. Beau personnage d’ailleurs, autour duquel Jane Campion construit une mise en scène assez riche et atmosphérique, notamment par le biais d’une superbe photographie jouant habilement sur les zones floues, sur le regard, sur la perception – voyeurisme, bien sûr, puisque c’est la qualité qui fait de Meg Ryan un témoin, mais aussi fantasme, rêverie (très belles séquences oniriques) d’une femme obsédée par les mots, par les détails, incapable de faire les quelques pas en arrière qui lui permettraient de mettre ces éléments singuliers en perspective dans un ensemble cohérent et révélateur.
Le jeu sur les symboles est de ce point de vue assez ludique et discrètement ironique (image récurrente et vulgairement turgescente du phare rouge, qui transite de personnage en personnage), de même que l’approche de l’érotisme, révélé très tôt de façon totalement crue par la scène de fellation que surprend Meg Ryan dans les toilettes d’un bar : l’érotisme ne sera jamais aussi frontal que dans cette séquence placée dans les premières minutes du métrage, mais génère une attente et une véritable obsession chez le personnage principal, épaulé du reste par de remarquables seconds rôles (Jennifer Jason Leigh superbe, comme souvent, et Kevin Bacon étonnant en ex paumé). Sur un mode un peu ténu, en sourdine, IN THE CUT n’est en rien renversant, mais sa vision n’en est pas moins hypnotique et très séduisante.
 
J comme… JAWBREAKER, de Darren Stein (USA, 1999)
Basculons vers un autre genre typiquement américain avec le film de college, version noire, avec ce JAWBREAKER qu’on pourrait ranger à côté du FATAL GAMES (HEATHERS) de Michael Lehmann – même si le film de Darren Stein ne fait jamais preuve des mêmes audaces. Le propos tourne autour des affres de la popularité sur le campus, et de la jalousie d’un trio de bimbos pour la fille la plus apprécié du bahut, qui l’est curieusement pour son extraordinaire gentillesse. Elle est donc la victime d’une mauvaise blague de la part du trio, qui tourne mal et les laisse avec le cadavre sur les bras.
JAWBREAKER s’installe d’emblée sur un sentiment mitigé qui ne le quittera plus : la méchanceté gratuite du scénario et l’accumulation de détails et de scènes corrosives (dont une hilarante montrant Rose McGowan forçant un aspirant boyfriend à fellationner une glace avec la dernière des cruautés) est indéniablement drôle et parfois réjouissante, mais le cinéaste force le trait jusqu’à la caricature – effets sonores cartoonesques – sans assumer jusqu’au bout le versant irréaliste de son film, s’orientant au contraire dans sa dernière demi-heure vers un ton nettement plus conventionnel, marqué par un rassurant retour à l’ordre au cours duquel la méchante Rose McGowan sera punie et humiliée en public… lors de son couronnement au bal de fin d’année, naturellement. Et en parlant de bal de fin d’année, il serait dommage de ne pas signaler un détail cocasse : la jeune fille assassinée et sa famille sont exclusivement campées par des acteurs vus dans CARRIE ou sa suite – dont P.J.Soles et William Katt.
Dommage donc que le film se cantonne vite à un trash sucré et au bout du compte aussi inoffensif que quelconque, car le sujet et l’univers développé (où les « castes » distinctes du lycée sont les aveugles, les sourds-muets et les anorexiques !) avaient un potentiel autrement plus provocateur et iconoclaste. En l’état, le film se regarde gentiment et distrait agréablement, sans plus.
 
K comme… KOLOBOS, de Daniel Liatowitsch & David Todd Ocvrik (USA, 1999)
Peut-être n’avez-vous jamais entendu parler de ce film a la discrète petite réputation culte. En ce qui me concerne, c’est pour l’avoir (re)vu que cette réputation, appuyée sur la jaquette de l’éditeur par une citation enthousiaste de Dionnet, me semble totalement usurpée, au regard de la franche nullité de ce petit métrage plagiaire et atrocement mal réalisé.
Le principe en est simple, pour ne pas dire simpliste : dans le cadre d’un projet de télé-réalité bien mystérieux, une bande de jeunes accepte de se faire enfermer dans une maison qui va vite s’avérer abriter dans son sein un tueur masqué et une flopée de pièges mortels. Tina, seule rescapée mutilée, est-elle coupable ? Folle ? Manipulée ? A-t-elle tout rêvé ? Au terme de cette purge filandreuse, j’avoue très honnêtement que je m’en fous comme de ma première couche.
Ce qui m’a sans doute le plus énervé dans ce KOLOBOS fort pénible, ce sont les constants emprunts à Dario Argento, et ce dès le générique (avec en cours de métrage une scène volée à L’AU-DELÀ de Fulci). L’accumulation de larcins esthétiques et scénaristiques est incessante au point que le piètre BROCÉLIANDE en est presque battu à plates coutures, la différence se faisant sans conteste sur la stupéfiante médiocrité technique du film, et sur l’extrême bêtise de son script, qui place grassement un film dans le film pour ironiser sur les poncifs du genre, ce qui ne l’empêche pas d’y sombrer à la première occasion – le film dans le film en question s’intitule « L’antre de l’horreur sans fin » et est l’objet entre les personnages d’un échange remarquable de pertinence (« Bah, c’est comme VENDREDI 13 ! » « Rien à voir ! Là, c’est une femme qui tue ! » Ouaih. Comme dans VENDREDI 13, quoi.)
Pour le reste, le film présente une photographie hideuse et une inaptitude navrante dans le recours au montage, atrocement mauvais, notamment dans la longue séquence d’introduction en caméra subjective. Bref, voilà un projet bien antipathique, qui oscille entre gore (bonne idée des scies circulaires) et parodie (avec une écriture de sitcom d’une platitude assommante), tout en se prenant affreusement au sérieux dans sa conclusion. Inepte assemblage de CUBE et du cinéma d’Argento, film de suiveurs sans la moindre inspiration, KOLOBOS prépare déjà soigneusement le terrain, sur un registre plus Z, au pénible SAW.
 
La suite ? Pas dans un mois, tenez-vous-le pour dit !
 
Le Marquis
Mansuétude (Le Marquis)
 

Pour accéder à la seconde partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Vendredi 14 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
(Photo : "Une Equitation Sentimentale" par Dr Devo)



Chers Focaliens,

Voilà que nous vous avions mis en vacances focaliennes forcées ! C’est que la maîtrise du temps est une affaire compliquée, et il nous a donc été impossible de nourrir la bête pendant quelques jours de manière convenable ! Mais tout devrait rentrer dans l'ordre. Et nous revoilà de nouveau aux affaires.

Et pas n'importe comment. Nous avions déjà parlé il y a peu de temps de Rohmer et de L'ARBRE, LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE, un peu poussés par notre ami Tchoulkatourine, grand fan du Monsieur. Nous ne l'avions pas regretté une seule seconde, bien entendu.

Mirabelle, jeune fille dans la très petite vingtaine, fait du vélo sur une petite route de campagne. Son pneu est dégonflé. Reinette, fille du cru et du même âge, passe par là et finit par apprendre à Mirabelle la parisienne comment on répare un vélo avec une bassine, de la colle et une rustine. Pendant que la chambre à air sèche, les deux filles visitent la campagne environnante et décident finalement de passer quelques jours ensemble. Quatre histoires s'ensuivent. La première, que je viens de commencer, où il s'agira de se présenter l'une à l'autre, et où Reinette essaiera de montrer à sa nouvelle camarade "l'heure bleue", c'est-à-dire cette heure où la nuit est terminée mais où le jour n'a pas commencé. Ensuite, on retrouve nos deux copines à Paris pendant l'année scolaire, en colocation. Mirabelle continue ses études d'ethnologie (mouais !) tandis que Reinette fait les beaux arts, car elle peint splendouillettement, de manière intéressante (et symboliste, en quelque sorte), mais de manière autodidacte. La deuxième histoire commence, avec un garçon de café qui refuse que Reinette paie son petit café avec un gros billet. La troisième nous montre Mirabelle qui essaie de venir au secours d'une kleptomane dans un supermarché, ce qui nous vaudra in fine une belle dispute éthique entre les deux filles. Enfin, la dernière histoire nous montrera comment Reinette est obligée, pour payer le loyer, d'essayer de vendre un tableau à un galeriste (Fabrice Luchini, petite cerise délicieusement insupportable), tout en honorant un pari débile (entre elle et Mirabelle, bien sûr). Voilà.

Et bien, dites donc, décidément, on risque, j'ai l'impression, de se faire la réflexion à chaque fois qu'on va en voir un, de Rohmer : quel drôle de film. C'est quoi, Rohmer, vu de loin ? Un type qui raconte des histoires anodines de jeunes filles (surtout) avec une mise en scène sous le signe du minimum, voire du délicieusement suranné, le tout saupoudré à la salière atomique de dialogues délicieusement (aussi) empreints de littérature. Ça ne donne pas envie, n'est-ce pas ? Un vieux papy gâteux qui déblatère à n'en plus finir dans son univers anodin petit-bourgeois et, osons le mot familier, prout-prout. L'adaptateur officiel de la série des MARTINE, en quelque sorte. [Ici, MARTINE MONTE À PARIS.]

Dieu merci, l'image d'Épinal, une fois de plus, est complètement à côté de la plaque. Dieu soit loué même. Drôle de film donc, dont il est au final assez difficile de rendre compte de manière fidèle. Ce qui est déjà un indice : le film de Rohmer se place dans un espèce d'entre-deux, et fait partie de ces œuvres dont on peut dire qu’elles "mettent le doigt dessus", c'est-à-dire sur des choses précises mais fugaces, des choses peu exprimées mais qui sont constamment sous notre nez.
Reinette, finalement, c'est une fille assez brute de décoffrage. Gentille, plutôt prévenante, et, comme elle le dit elle-même, autodidacte dans tous les domaines. Fille de la campagne, mais pas Bécassine pour un sou (loin de là même, comme nous allons le voir), la Reinette est une franche, une fille qui finalement n'en fait qu'à sa tête. De l'extérieur, on dirait une sorte de godiche naïve et mal dégrossie. En fait, Reinette est plus simple et directe que plouc. Disons qu'elle ne fait aucun effort pour se mettre en valeur, et qu'elle a cette propension à considérer que son discours et ses actes se suffisent à eux-mêmes. Pas de chichis donc, aucune sophistication, et tant pis si elle parait "gentille" ou un peu con-con. Elle s'en fout.
Mirabelle est plus sophistiquée, plus "moderne" en quelque sorte. Jeune fille moins singulière que Reinette (elle, on a cassé le moule, comme on dit), elle est plus à l'image de son temps. Moins en demande que l'autre aussi (ou peut-être). Elle connaît bien son monde, la vie parisienne n'a aucun secret pour elle, et on sent bien qu'elle maîtrise complètement le jeu social. Elle possède notamment complètement la culture dont elle est issue. Une fille de son temps, quoi, ce que n'est pas, au premier abord, sa copine Reinette. Comme d'habitude (et le film étant réalisé en 1987, c'est quand même un de ses délices : le décalage temporel), Rohmer soigne sa direction artistique, on le verra, et notamment dans l'utilisation des vêtements. Reinette porte toujours une robe un peu empâtée, un peu ringarde. [Sur ses tableaux, la fille avec la robe, car elle en met partout, voit celle-ci soulevée par une brise invisible, dévoilant les fesses du personnage, les fesses étant pour Reinette "la plus belle partie du corps d'une femme" ! Imaginez ça dans la bouche de Reinette, telle que je viens de vous la décrire ! C'est délicieux ! Que c'est drôle !] De son côté, Mirabelle est beaucoup mieux habillée, à la mode même. Plus jolie et plus apprêtée en quelque sorte.

Deux personnages bien définis donc, mais assez subtils. Reinette ne cherche certes jamais à se mettre en valeur ou à apparaître sous des jours séduisants. Elle est de la campagne, mais ce n'est pas non plus une illettrée, et oui, merci, elle est déjà sortie de sa cambrousse, et semble d'ailleurs avoir beaucoup voyagé. Il y a des paradoxes chez cette fille. Mirabelle de son coté n'est pas non plus complètement hautaine et superficielle. C’est une fille normale et intégrée à son milieu.
Avec deux copines comme ça, pas forcément dans une ligne d'amitié "à la vie, à la mort", Rohmer montre bien ici et là ce que cette relation peut avoir de légèrement agressif ou de froid. On peut s'amuser sans fin. Ce que fait le réalisateur en mettant en scène, sur l'air de "mine de rien", des situations assez absurdes (voire complètement), mais qui révèlent toujours des enjeux aussi anodins que... moraux ! Ou éthiques, plus précisément ! Fichtre alors !

Et c'est là la force du projet. On le verra, la mise en scène, comme d'habitude, est spéciale. Tout ça n'a absolument l'air de rien, ça ne ressemble à rien, et pourtant c'est du précis. Petit à petit se dessine un monde incroyablement proche de notre quotidien, mais rendu complètement fantastique par un décalage surréaliste qui n'apparaît non pas d'un maniérisme destructeur, ce qui serait logique vu la force de la charge, mais comme légèrement déstabilisateur. Comme si on avait fait un petit pas de côté, imperceptible, et que la mise en perspective de notre quotidien le faisait devenir complètement fantastique, et diaboliquement réaliste. [Moralité : plus on s'éloigne du réalisme, plus on construit quelque chose de fidèle à la réalité, chose qu'on a toujours défendue ici. Le cinéma réaliste, c'est Rohmer ou Argento !] Le basculement vers le fantastique quotidien et vers l'éblouissante mise en perspective se fait, bien sûr, par Reinette. Car elle nous dévoile deux traits de caractère au fur et à mesure. C’est une vertueuse, une moraliste dans le noble sens du terme. Elle applique ses principes moraux, et pas qu'un peu ! Si elle pense que quelque chose est juste, elle refusera de le contredire, mais seulement si cette contradiction est sans conséquence sur la vie collective. [Ce que montre très bien la scène où il s'agit de manger la nourriture issue du vol de la kleptomane. La nourriture sera mangée ou jetée à la poubelle de toute façon.] De plus, inconsciemment, et par voie de conséquence, elle a compris qu'il fallait protéger les Forts des Faibles !

Et c'est là que Rohmer marque tous les points ! Dieu que c'est implacable et malin. Rohmer n'est pas le petit cinéaste des petits états d'âme de la petite bourgeoisie, bon sang ! C'est un type, comme me disait fort justement Tchoulkatourine, qui ne s'intéresse qu'à une chose : la violence dans les sociétés industrielles. Les films de Rohmer sont drôles (et non pas kitsch), mais ce sont, à leur manière, des films d'horreur. C'est un cinéma qui montre le sang en train de couler. Et toute la problématique se situe là, dans le balancement entre le chaos et la pressurisation de la Société par l'Ordre. Rohmer montre très clairement la lutte de la Société pour mettre au pas et dans le rang l'Individu. Reinette regarde le Chaos et il y injecte sa rectitude, sa justesse morale. C'est une forte. Mirabelle est intégrée, fille de son temps, et elle injecte dans l'ordre de la Société un relativisme moral s'adaptant des circonstances et ignorant les conséquences, surtout les plus symboliques. Entre les deux, évidemment, le tiraillement est incessant, jusqu'à pousser, pour ceux que ça intéresse, à voir dans les deux personnages les deux faces d'une même pièce. [Ce que personnellement je me refuserai de faire d'ailleurs !] L'histoire du garçon de café est carrément sublime de ce point de vue. Voilà un gars qui va faire un enfer à Reinette (jusqu'à l'enchaîner à la table de la terrasse, quasiment !) au nom de principes... qui s'appuient sur une logique spécieuse qui ne fait que faire remonter à la surface un ressenti tout personnel (celui du serveur, je veux dire), qui effectivement s'appuie sur une expérience malheureuse (les clients qui cherchent à esquiver la note ou à abuser du service rendu), mais finalement détournée dans un but d'autorité et d'ordre implacable. On est en plein "catch 22" comme diraient nos amis anglo-saxons : pile je gagne, et face tu perds ! Reinette accepte le chaos et se sert de sa Vertu comme guide. Là où les autres le refusent et veulent lui substituer un ordre se basant sur l'oppression sociale, un ordre terrible qui sera justifié par tous les arguments les plus individuels... et n’ayant donc aucune portée universelle ! L'ordre se justifie, du côté du faible, par des arguments personnels et changeants ! L'horreur ! Reinette est en fait l'exact opposé de la Grace du MANDERLAY de Lars Von Trier ! C'est magnifique ! Et comme disait l'autre, il n'y a de l'ordre que dans les cimetières !

[Je remarque que ces enjeux et ces oppositions ne sont pas du tout cyniques, cependant, et ils n'enlèvent rien, par exemple, à la beauté de l'heure bleue que les deux amies finiront par connaître en début de film. Il y a ça, et il y a aussi ce qui va suivre. Rohmer n'est pas dupe ! Par contre, c'est triste et c'est violent. Dieu merci, Rohmer a énormément d'humour. Deuxièmement, il trace aussi un sacré portrait de la culture, dans les deux sens du terme. La conclusion est terrible : la culture est évidemment une des armes d'oppression servant l'Ordre.]

Bon tout ça devrait déjà vous mettre l'eau à la bouche. Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi la mise en scène, qui vaut également son pesant de cacahuètes ! Le cadre est moins rigoriste que dans L'ARBRE LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE. Ceci dit, ça reste très beau et précis. Les décors, comme d'habitude, n'ont l'air de rien, et semblent avoir été empruntés. On se croirait dans l'appartement de notre voisine Mme Michu. Rien d'exotique ni de dépaysant, donc. Rohmer a le chic pour placer ses films dans des décors apparemment pauvres, mais dont le repérage et l'utilisation sont d'une précision folle. Tout est cadré, l'espace est découpé, et les champs/contrechamps de ce cinéaste réputé pourtant bavard ne se font jamais sans mise en scène signifiante, ne sont jamais des tunnels sans fin "un coup à droite, un coup à gauche". Bref, il se passe toujours quelque chose. Le montage, lui, est très précis, très sensuel et même curieusement organique. C'est d'un rythme assez dingue, avec trois fois rien. Rohmer finit par accoucher de films qui ont l'air, de loin, banals à mourir, mais qui s’avèrent ne ressembler à rien, sinon à eux-mêmes. C’est grâce, sans doute, à un dispositif de tournage astucieux. Rohmer utilise très bien ses comédiennes, et le choix des prises est ciselé par le montage. Il récupère même les incidents, d'énonciation par exemple, ou les rajouts des deux comédiennes. Il les pousse finalement. Il repère et utilise les accidents (un peu comme le faisait Haneke dans ce fameux plan sur Binoche, chose magnifique dans CACHÉ; je vous en avais déjà parlé). Loin d'être de l'ordre de la ringardise absolue, la direction des comédiens est au contraire précise... mais décalée. [Chose qu'on retrouve aussi chez Lelouch, d'ailleurs, et je pèse mes mots). En fait, il m'est apparu quelque chose d'évident. Un raccourci auquel je n'avais pas pensé avant, et qui ici m'a été soufflé par les tableaux de Reinette (entre Delvaux à côté de la plaque et Clovis Trouille "naïf"). Eric Rohmer me semble énormément lié à Jean Rollin. C'est une analogie, bien sûr, les deux univers et leurs thématiques respectives n'étant pas comparables. Ces deux gars-là font non seulement un cinéma qui ne ressemble à personne, mais dont l'économie (dans tous les sens du terme), la direction des comédiens et le surréalisme fondateur sont semblables, malgré un jeu de nuances différent. On a souvent raillé Rollin comme étant le ringard du cinéma fantastique, le plus pauvre de la classe (en termes de moyens). Or, non. On a dit que Rollin était si pauvre qu'il ne pouvait pas se payer de travelling ! Mais était-ce le cas ? Lui et Rohmer ont-ils besoin de ces travellings ? Non. Bien au contraire, les deux hommes soignent les repérages, et arrivent à recréer, dans des atmosphères quotidiennes, des gouffres fantastiques. Et les deux essaient d'utiliser, à leur sauce, les outils simples mis à leur disposition. Et tout deux arrivent au final à ouvrir des univers vertigineux avec quasiment rien... Quasiment rien, certes, mais pas dans la mise en scène, où il se passe toujours quelque chose ! Le surréalisme et la malice relient les deux, sans aucun doute. Jean Rollin n'est pas le Ed Wood français, c'est le Eric Rohmer du fantastique ! [De la même manière, et bien qu'aimant les deux cinéastes (quoique je sois plus critique envers l'américain), je ne comprends absolument pas qu'on puisse comparer Rohmer et Woody Allen, comme je l'ai déjà entendu ! C'est complètement absurde, et même antinomique !).

[Remarques annexe : la qualité de la direction artistique se voit aussi dans l'incessant jeu avec les accessoires, souvent anti-naturels (voir l'utilisation de la couleur rouge). Un mot aussi sur l'utilisation du son, particulièrement rigolo et brillant dans la scène de rue (à propos des mendiants) et les deux formidables morceaux électroniques qui ressemblent à du Telex naïf ! Si j'ose dire ! C’est délicieux.]

Et bien, je ne sais pas pour vous, mais moi, les amis, j'ai très hâte de voir un nouveau Rohmer ! En tout cas, on peut se précipiter avec gourmandise sur ces 4 AVENTURES DE REINETTE ET MIRABELLE. C'est un grand film !

Malicieusement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Les deux comédiennes sont sublimes. Joëlle Miquel (Reinette) semble être à l’origine du projet. Elle a réalisé un film en 2004. Tout comme Jessica Forde (Mirabelle), réalisatrice elle-aussi (dont un superbe titre : UNE EQUITATION SENTIMENTALE) et à la splendouillette filmographie, puisqu’on a pu la voir dans DOUBLE TEAM de Tsui Hark, aux côtés de Jean-Claude Van Damme (et aussi chez Raul Ruiz). Étonnant, non ?
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mercredi 12 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia


(Photo : "And guess... Me Too !" par Dr Devo)



Hello les Mercenaires !

Le docteur a disparu. Je remets donc ma ceinture et mon colt. Et c'est reparti pour une chevauchée sauvage.

Il y a des jours comme ça, quand ça veut pas, ça veut pas, ça rebondit toujours sur la barre transversale, si vous me permettez l'opportuniste métaphore. [Si le foot se jouait avec des barres diagonales, ça aurait une autre gueule ! En attendant, chez nous, aux USA, on a le meilleur des sports : la Crosse.]
Comme je vous l'avais dit dans mon précédent rapport, le Docteur, un peu vicieux sur les bords, m'envoya regarder I SPIT ON YOUR CORPSE, I PISS ON YOUR GRAVE, dont je ressortis lessivé, certes, mais surtout entre deux sentiments : "c'est bien, je l'ai fait, tout le monde va saluer mon courage" et un "c'était super rigolo et en même temps j'ai envie de me pendre". Bref, le film flirtait, malgré sa faible teneur en expression, avec un sentiment de glauquasse, de vautrage dans la boue. Et à l'heure des comptes, disons que c'était quand même à moitié déprimant, mais notons-le, une bonne dépression de cinéphile pervers. Pas la dépression qui guette quand on va dans les salles art et essai en ce moment, où les films sont, en dépit des sympathies qu'on peut avoir pour telle ou telle histoire (et encore, quand je dis ça, je suis gentil, on se croirait quand même en dissertation de cours de CE2), entièrement construits sur le principe de non mise en scène. Ces gars-là (les réalisateurs, parce que metteur en scène, faut pas exagérer non plus) se refusent absolument à tout lyrisme. Le docteur me racontait ses récentes interviews de réalisateurs. Des français pour la plupart, et tous dans le circuit art et essai. Dès qu'on leur propose des ouvertures vers des cinémas plus marqués, ça coince, ils grimacent. Il m'a raconté qu'un d'eux disait adorer Wes Anderson, mais que non, son film ne pouvait pas aller vers ça ! Moralité : les réalisateurs hexagonaux ont une confiance fabuleuse en leur scénario. Mais ils vivent, inconsciemment peut-être, le lyrisme (où tout ce qui est un tant soit peu excentré, sinon excentrique) comme une chose dangereuse. Un beau film sérieux et touchant doit être sérieux ! Un film doit ressembler à un film de cinéma. Pas étonnant de voir la réaction des spectateurs et des critiques à TIDELAND de Terry Gilliam, film qui ne calcule rien de la réception de ses effets... Mais, plus grave, les réalisateurs refusent aussi, tout bêtement, la mise en scène : et tous les films art et essai français du moment refusent, ou presque, de faire du cinéma. Comme dit le Grand Absent : pas de jeu de son, pas de jeu de cadre, de montage, d'axe, rien ! Des acteurs, des dialogues, un scénario, un sujet, basta ! Finalement, I SPIT ON YOUR CORPSE...ressemble beaucoup à de l'art et essai du moment. Dans ce film, comme je l'avais expliqué, le scénario est débilistique et les effets sont ratés. Mais le réalisateur amateur américain n'a pas fait de stage de développement de son scénario avec le CNC, son film n'a pas été fait avec une équipe de 80 techniciens, et il n'a rien coûté ou presque, sinon le prix des cassettes mini-DV. Par contre, les points communs entre ce film et, par exemple, BLED NUMBER ONE ou ECHO PARK L.A. (sorti cette semaine, et dont le docteur va nous parler bientôt) sont nombreux : plans fixes et très longs où seuls les acteurs fixent la règle de la coupe, films tournés dans la région où l’on a ses origines ou bien là où l’on a construit sa petite vie, influence certaine du Home Vidéo, influence documentaire, dramatisation et même mélodramatisation des histoires (bêtes comme chou), confiance aveugle aux acteurs, utilisation des pathos personnels (plus dans le fantasme dans le cas de la série Z américaine), même échelle de plans (ben ouais !), même utilisation des axes, même plâtrage par la musique (et même passion pour la musique), mêmes acteurs amateurs, etc.
I SPIT... s'en sort avec une aura de ridicule, parce que c'est un film de genre, bien entendu, et parce qu'il pousse le bouchon scatophile ou pornographique assez loin. Donc, c'est plus cheap, c'est plus crapoteux. Mais de manière intrinsèque, il faut compter I SPIT... comme étant fortement influencé par le cinéma art et essai européen.

Le Dr Devo, qui avait réalisé ces interviews pour la Revue du cinéma, ne souhaite pas les utiliser pour ce site ! C'est vrai qu'en elles-mêmes, et malgré certaines questions intéressantes (d'ailleurs, où va-t-il chercher ces questions sur la post-production ou sur la narration, le docteur ? Il pose vraiment des questions chiadées pour des films bêtes comme chou ! C’est presque du jansénisme !), ces interviews sont aussi intéressantes qu'un dossier de presse, au point que d'ailleurs, les deux objets se confondent ! Mais je crois qu’ici et là, on voit bien la vision du cinéma qu'ont ces réalisateurs. Et tous ont les mêmes peurs et les mêmes envies. C’est intéressant et étonnant. J'essaie donc de faire du lobbying pour que le patron fasse une compilation de ces propos. Ça ferait une bonne analyse pratique.

Je disais que oui, décidément, il y a des jours où ça ne veut pas... passer, ça ne veut pas rigoler, ça déprime. Ce jour-là, j'étais d'excellente humeur. Je regardais donc I SPIT..., puis j'ai enchaîné sur 21 GRAMMES que j'avais loupé à l'époque. Alejandro Gonzalez Inarritu, regarde bien cette phrase, car je ne vais pas écrire ton nom beaucoup dans cet article, pour de simples raisons pratiques ! Disons qu'on peut t'appeler Alex !

21 GRAMMES fait partie de ce genre nouveau à la mode : le film-choral. En général, c'est un genre grand pourvoyeur de choses pas belles et incroyablement manipulatrices, et un jour, je pense, si la mode se poursuit, ce sera une chose aussi détestable que le film à costumes ou le film de maladie... Mais je m'égare !
Le bon docteur (non, n'aie pas peur !) avait fort bien décrit COLLISION, bêtise oscarisée de partout, au propos débile et réactionnaire, et surtout d'une mise en scène laide à pleurer, et très fière d'elle ! Et bien, j'avoue qu'ici il y a de l'enjeu, et que j'ai été surpris.
Comme dans tous les films du genre, précision pour ceux qui y ont échappé, ce film-choral raconte de manière éclatée plusieurs histoires et plusieurs destins que rien ne rattache ensemble, du moins en apparence. Au fur et à mesure, tiens, c'est bizarre, ils sont tous liés, comme si la flatulence d'un éclairagiste sur le tournage d'un film de zombies thaïlandais provoquait la signature d'un gros chèque chez un producteur hollywoodien ! C’est la théorie du gros papillon, avec ses grosses bombes au napalm sous les ailes.
Ici, il est question, et dans le désordre donc : d'une voiture gagnée à une tombola, d'ecstasy et de poudre blanche, de Jésus notre sauveur, de piscines (y'en a plusieurs), de prison, du petit gars qui balaye les feuilles devant chez vous, d'insémination artificielle, de deuil, d'hôpital, et surtout, d'accidents de voiture, car un film choral sans accident de voiture, c'est comme une comédie musicale mais muette, c'est un projet génial (pour moi !), mais pas très crédible si on veut faire carrière dans le bizness !

Bref, en trois minutes, on a compris, c'est pas marrant, c'est pas un film pour petit rigolo ! Punaise ! C'est même carrément la grosse déprime !

Bon, faut bien le dire, ça commence plutôt bien ! Soyons honnêtes.
Mr Mort, qui écrit aussi sur ce site, personnage délicieux mais qu'on n’a pas vu depuis longtemps dans les parages, me parlait il y a peu, de façon très drôle et très malpolie, de sa vision du film-choral. Je résume sa pensée. Faire un film-choral, ça parait difficile, ça en jette au final, mais en fait, c'est d'une simplicité enfantine, et c'est exactement aussi aisé que d'écrire un épisode de COLOMBO. Pour peterfalker à mort, il suffit d'écrire le scénario à l'envers en commençant par la dernière scène, et ainsi de suite, en terminant par la scène d'ouverture. Un jeu d'enfant. Pour le film-choral, le processus est similaire. Ecrivez le scénario dans l'ordre, comme un film normal, en privilégiant les scènes courtes, les sentiments très marqués (la vie, la mort, le destin) et surtout, surtout, ne rentrez pas dans le détail. Très important : respectez le schéma aristotélicien et les trois actes, les quêtes, les empêchements de quête, etc. Ça, tout le monde peut le faire. Ensuite, munissez vous d'une paire de ciseaux et découpez le scénario. Faites trois paquets. Un pour le premier acte, un pour le deuxième et un pour le final. Prenez un paquet, lancez les feuilles en l'air dans votre cuisine. Ramassez les feuilles au hasard. Si l’une d'elles est tachée avec de l'huile (car vous n'avez pas nettoyé votre cuisine), balancez-la à la poubelle. Ainsi, vos scènes sont organisées de manière discontinue. Répétez l'opération pour chaque paquet, et le tour est joué. Si deux scènes successives concernent les mêmes personnages, remettez la deuxième au hasard dans le paquet ! Reliez le tout. Lisez, c'est prêt. Laissez reposer 24 heures au frigo. Reprendre la lecture et écrire une nouvelle scène finale. Voilà vous pouvez servir !

Tout le monde peut le faire. Et c'est pour ça que les films-chorals sont un peu insupportables de frime : en fait, ils sont éclatés dans la narration, mais ils sont extrêmement LINEAIRES ! Bon sang, ça se voit quand même ! [C'est pour ça que PULP FICTION est un film durassien, et pas un film-choral !]
Revenons à 21 GRAMMES.
Ô Joie Infinie, et vrai plaisir de spectateur, le film n'est pas linéaire, et joue sur un principe simple et efficace (qui, de fait, fait de ce film le premier film-choral ambitieux !) : le mélange temporel.
C’est simple, dans la première heure du film, on s'aperçoit que trois époques sont mélangées : le passé lointain, le passé antérieur (il n'y a pas longtemps) et le présent de la résolution. Alex, en bon réalisateur choralien, mélange le tout et passe d'un personnage à l'autre comme on joue à saute-mouton. Mais avec ce dispositif de mélange temporel, le jeu est complètement renouvelé et excitant. Un personnage est sous respirateur dans une scène, et cinq minutes plus tard, il pète la forme ! Une junkie sniffe de la coke dans les toilettes d'un bar minable, et cinq minutes plus tard elle est bonne mère de famille qui fait la popote à ses enfants et à son mari dans sa grande maison !
Et bien les amis, ça fait du bien. Alors oui, 21 GRAMMES est rempli jusqu'à la gueule de sentiments tragiques et forts, de gros malheurs comme il n'en arrive qu'à la famille Capwell, de tragédies incessantes, etc. Mais la première heure du film est absolument délicieuse, en quelque sorte, car on ne sait pas où on va, on comprend peu de choses, et on a l'impression de regarder le film de biais, ce qui est très agréable et nous place, enfin, un peu, à distance d'une histoire sur-émotionnelle, et des acteurs (autre plaie des films-chorals, car en général ils en font des mégatonnes, jouent tous la course aux Oscars et se chamaillent pour tirer à eux la couverture ! Ça m'étonne que Meryl Streep n'ait pas encore fait un film-choral, tiens !).

Miam Miam, donc.
[En fait, je mens un peu, car même dans cette première partie, j'ai eu des doutes et suis resté très méfiant. Mais bon, c'est plus facile à expliquer comme ça.]

Cher lecteur, si tu n'as pas vu 21 GRAMMES, ne lis pas ce paragraphe et passe au suivant directement, sans quoi tu vas te gâcher le plaisir. Allez, ouste ! Déguerpis, chenapan ! Bon, on est entre nous ? Ceux qui n’ont pas vu le film sont partis ? Je peux y aller alors. Deuxième bonne surprise, encore plus grande... [Si tu n'as pas vu le film il est encore temps de zapper ce paragraphe, à la fin de la phrase, il sera trop tard], le film ne se contente pas de faire du mélange temporel. Il joue avec, et non sans malice, non sans dextérité ! C’est le plus beau du film, une chose vraiment magnifique. Quand on a compris le système, on s'investit dans le film. On essaie de recoller les morceaux et les parties manquantes, on fait le puzzle. Or, le scénario est très malin. On s'apercevra en effet que l'ordre temporel qu'on pensait être le bon est complètement faux ! Ce qu'on pensait être "avant" est en fait "l'après" ! C'est une sublime idée, c'est formidable. Et c'était gonflé, je trouve, de jouer de manière inconsciente avec l'idée subliminale enfouie en chacun de nous que le temps calmera les choses, que le Temps est sagesse et calme ! Très belle idée. C’est vraiment superbe. C’est ce que le film a de plus beau. Voilà, ici, je rajoute une phrase inutile pour allonger la sauce, histoire qu'un œil de spectateur futur qui s’égare sur ce paragraphe n'apprenne rien de rédhibitoire. Voilà, c'est fait. On est bien là. Comment ça va, vous ? Elles sont confortables, ces charentaises, non ? Tiens, je vais en profiter pour glisser des horreurs, maintenant qu'on est en petit comité. Bertrand Tavernier est une femme. Macha Béranger a réalisé CRIS ET CHUCHOTEMENTS pour son pote Bergman qui était malade. J'ai une copine qui a fait du camping avec Famke Jansen ! (Véridique !) Pour la prochaine saison, ils vont mettre des armes à feu dans Koh-Lanta !
Jésus ! Mao ! Alain Madelin ! Denny Crane ! Ça y est, je pense qu'on peut continuer, les tricheurs sont partis !

Où en étions-nous ? Ah oui, je disais donc que ce petit mélange temporel, mine de rien, produisait sa petite magie à l'aise Blaise, et malgré l'hénaurmité du propos qui concentre à peu près tout ce qui peut vous arriver de moche dans la vie si vous êtes le plus fini des poissards (hormis le viol et l'infanticide, je pense que tout ce qui fait mal est dans le film), et nous sommes bien attirés par cette étrange façon de faire. Bien.

Oui, oui, c'est bien beau, ton truc, mais la mise en scène dans tout ça ? Bah, bande de outlaws buveurs de mauvais whisky de saloon, c'est du soigné. On retrouve un soin évident pour la photographie, telle qu'elle se trouvait déjà dans le précédent opus du Alex : AMOURS CHIENNES. [Un film quand même surestimé, quoique réalisé avec soin, mais sans réel éclat. C'est regardable disons, et son principal défaut est sans doute le classicisme de sa trame. Mais bon, c'est du travaillé.] Elle est signée Rodrigo Prieto, qui avait travaillé avec Spike Lee (LA 25ème Heure) ou encore ALEXANDRE et donc AMOURS CHIENNES. C'est donc très sur-travaillé, c'est du précis, c'est du précieux, c'est réussi. Ce n'est pas du tout mon goût, mais alors pas du tout. Mais c'est très travaillé. La plupart du temps, la caméra est baladeuse, et utilise le format 2.35 (scope) d'une manière également très esthétisante. Ce qui m'empêche de décoller (merci docteur de m'avoir inoculé le virus, j'ai l'air malin maintenant), c'est l'échelle de plans souvent très près des personnages, et un peu claustrophobe. Je pense qu'Alex se sent assez suffisamment fort avec son dispositif narratif, sa photo, son casting luxueux et sa charge émotionnelle. Bon. Mais moi, le vieux grincheux des plaines du Missouri, je reste sur ma faim et j'attends de voir.

Tout se passe bien. Le malheur et la souffrance s'abattent en fines gouttelettes d’acide sur tous les personnages dont la peau est brûlée très lentement mais aussi très sûrement. La séance de torture se suit très aimablement, et encore une fois, on y est bien aidé par le malicieux dispositif temporel. Bien. Bien sûr, le système a son revers. Quoique... Pourquoi serait-ce si sûr ? Disons qu’Alex a mis la barre bien haut, et qu'il sait qu'il va devoir encaisser la monnaie de sa pièce. Ben oui, c'est tout bête, tellement bête que je fus moi-même surpris de ne pas avoir anticipé la chose : plus le film va avancer, plus le scénario va perdre en charme, moins il va devenir opaque en quelque sorte. Les personnages sont nombreux, les temps mélangés, les points communs (savamment distillés) ne sont pas légions. On est donc ballotté, il nous manque des tas d'informations, et on est obligé de remplir les trous ou, au contraire, on se retrouve dans l'impossibilité de les remplir. C’est très agréable.
Et puis, arrive le moment où il y a eu assez de trous de remplis ou de révélations faites pour que nous voyions très bien de quoi il en retourne dans cette histoire. Il y a un moment où l’on a très bien compris tout ce qui se passe. On sait que Machine est reliée à Bidule à cause de tel événement, d'où l'intérêt de Trucmuche de faire ceci, etc. Et on se retrouve en milieu de film, et la bise vient. Et elle est très étrange.
Ben oui, ma pauvre dame, une fois qu'on a recollé les morceaux, qu'est-ce qu'il reste ? Et bien, il reste un film-choral (presque) dans sa forme classique, avec visibilité complète sur la situation ! Fichtre ! Du coup, les mélanges temporels, et bien, ils sont bien lisses, c'est-à-dire moins intéressants. C'est un peu original quand même, mais on a l'impression de nous retirer l'assiette sous le nez, et même si la serveuse est somptueusement habillée, ben on reste sur notre faim et on se retrouve nez à nez avec... l'histoire, et encore plus, les acteurs.
Rupture donc. Ou plutôt, changement de notre point de vue. Jusqu’ici, on était bougrement attiré par le dispositif. Là, comme la photo ou la mise en scène ne me font pas pousser des soupirs d'extase (bien que soignées, je le répète, et bien loin, je le répète aussi, de l'incroyable médiocrité de la réalisation d'un COLLISION), du coup, j'ai tendance à m'ennuyer. De plus, le côté balourd de l'histoire (on dirait presque que Von Trier, avec ses surcharges émotionnelles jusqu'à la lie, et que j'adore, est un petit joueur ; je force le trait, bien sûr) nous revient comme un boomerang avec une force décuplée dans la pesanteur justement.
Deuxième problème, la longueur. Ben oui, c'est qu'il reste encore une heure de film à tirer ! Et c'est là qu’Alex loupe peut-être une élégante porte de sortie. Car, en effet, s'il assume complètement le côté surchargé de son propos, Alex aurait très bien pu surprendre son monde en beauté (et moi avec) en raccourcissant de manière brutale et ostentatoire cette deuxième partie ! Du coup, il aurait relativisé le sur-tragédisme de son film, il aurait fait quelque chose de pudique et de bien plus élégant, et surtout il aurait bien mieux mis en valeur la quasi non-rencontre entre ses deux protagonistes principaux (Del Toro et Watts). Ça, ça aurait eu de la gueule, ça aurait été super-malin, et comme disent les mauvaises langues, c'est marrant, c'est Bill Yeleuze qui en a eu l'idée ! Gros mythomane !

Il n'est cependant pas question une seule seconde de partir de la salle (à manger). Alors, on regarde le reste. Outre la longueur globale du film, on s'aperçoit alors (qu'est-ce que je m'aperçois, aujourd’hui !) de deux choses. Primo, les (durées de vie des) scènes sont très courtes. En général, et c'est un des points sympathiques du film, elles sont effectivement très brèves. Et bien malgré cela, on sent que dans la deuxième partie, ça manque singulièrement de rythme. Dans la globalité du montage, comme je l'ai dit, et aussi, plus surprenant, à l'intérieur même d'une de ces scènes courtes ! Ce n’est pas parce qu’une scène est courte qu'elle est rythmée ! A quoi c'est dû ? Bah, je crois que c'est dû à une mise en scène très répétitive. Ce sont toujours les mêmes plans et les mêmes découpages qui arrivent devant nos yeux.

Deuxio, cette seconde partie révèle un autre défaut qui ne sautait pas au yeux dans la première, mais qui explose là à nos mirettes (sans changement qualitatif) : le scénario est incroyablement utilitariste, et devient d'un lourdingue notable et même parfois ahurissant dans la symbolique. Ainsi, aucun élément du film ne sera gratuit ou inutile. Chaque détail est exploité de manière symbolique. L’histoire du tatouage de Del Toro qui renvoie au foulard de Watts, les deux piscines qui se répondent (et là, les sabots sont encore plus gros), etc. Je pense sincèrement que Dr Devo ou le Marquis pourraient peut-être être assez charmés par cet aspect des choses. Mais pour moi, c'est un peu la bouteille d'eau qui a fait déborder la citerne ! Tout est signifiant dans la vie d'un Américain, semble nous dire Alex. Que c'est lourd pour mes petites épaules ! Et que c'est mal joué, je pense, d'un point de vue stratégique, car on a un peu l'impression qu'il s'agit pour Alex de justifier le Destin, ce monstre, c'est-à-dire de lui enlever toute sa gratuité ! C'est Dieu qui est à l'œuvre quasiment. [Bouddha, plutôt.] Tout est dans tout, et réciproquement. [Vous me permettrez, sur ce point, de passer la brosse à reluire à mon patron. En effet, le Docteur avait fait une très pertinente remarque à ce sujet dans son article sur REEKER, remarque qui lui venait de Bernard RAPP d'ailleurs, si ma mémoire est bonne. Dans ce tout-utilitarisme, on peut reconnaître clairement un trait de caractère typiquement (et cinématographiquement) Américain. Ce qui était assez frappant, disait Devo, dans REEKER, c'est justement qu'il avait, en dépit de sa nationalité, une vraie conception européenne des choses, c'est-à-dire la gratuité et la non-justification über alles. De ce point de vue, 21 GRAMMES est donc, pour le meilleur et pour le moins bon, bel et bien un film américain !]

Et puis il y a les acteurs. Prenez des notes. Une fois que vous aurez, selon ma méthode, fait votre scénario de film-choral en moins de temps qu'il n’en faut pour le dire, bah, le plus dur sera de réunir le casting, qui se doit d'être ultra-luxueux.
Ici, je trouve les seconds rôles plutôt bons. [Clea DuVall, encore une fois, les écrase tous, et haut la main !] Les premiers rôles sont tenus par les vedettes, et ce ne sont pas des incapables. Ils y vont avec courage, au charbon. Ils défendent leur bifteck. Mais c'est sûr, c'est du lourd et ce n'est donc pas toujours facile ! Naomi Watts est correcte, et paraît bien plus maladroite dans la seconde partie, ce qui n'est pas un hasard, celle-ci étant aussi, d'un point de vue narratif, bien moins intéressante que la première. Son rôle est de plus en plus caricatural, et la belle Naomi (oh ho ho, joli poupée !) en bave des ronds de chapeau. Del Toro avait un rôle tractopellique dès le départ, et je trouve qu'il s'en sort, à une ou deux prises prêt, plutôt bien, même si on n’est que mollement passionné. Charlotte forever Gainsbourg est très très bonne. C’est elle qui y va le plus franco de porc, avec le plus de sobriété et de simplicité en plus. La classe.. Elle est formidable, mais malheureusement, elle a le rôle le plus fermé de tout le film. Son personnage est un point faible, je trouve. Dommage, car elle ferait respirer le film de belle manière, je pense. C’est vraiment une actrice formidable, et c'est dommage qu'on ne lui offre pas plus de rôles hors des sentiers battus. Ceux qui ont des doutes peuvent aller jeter un œil sur le formidable CEMENT GARDEN d’Andrew Birkin, film sublime où la Charlotte est formidable (Charlotte, je vous embrasse au nom de toute l'équipe ! Si vous voulez vous faire interviewer par nos soins, n'hésitez pas à nous contacter).
Sinon, le gros problème, c'est Sean Penn. C’est un acteur très bon et très pénible. Dans COMME UN CHIEN ENRAGÉ (Wouah, je me souviens de ça !), COLORS, le beau ACCORDS ET DÉSACCORDS ou L'IMPASSE, c'est impeccable. Par contre, donnez-lui un rôle dramatique qui ne soit pas inscrit dans un film de genre, et là, patatras, il devient immonde de pathos ! Ici, on est dans le deuxième cas, et encore une fois, il est mauvais comme un cochon, l'exact contraire, techniquement et artistiquement, de Charlotte Gainsbourg ! Il faut empêcher Penn de se jeter sur des rôles émotionnels (hors film de genre). Les plus masos d'entre vous iront voir l'affreux SHE'S SO LOVELY, un des plus grands nanars de l'espace jamais tournés, où tout le monde est mauvais jusqu'à plus soif, mais où surnage quand même la monstruosité totale des scènes entre Penn et John Travolta, qui fonctionne d'ailleurs sur le même schéma (je suis capable, mais je joue comme une patate radioactive sous acide !). Un grand moment que ce SHE'S SO LOVELY. On peut le regarder en se flagellant avec du barbelé rouillé, c'est encore plus délicieux.

Donc, voilà. On avait un joli dispositif qui s'effondre un peu et qui ne peut pas être relevé par le reste. Si on peut trouver, en tout bien et tout honneur, du vrai plaisir et de la malice de structure dans la première partie de 21 GRAMMES, le film nous renvoie à la figure ses défauts en deuxième mi-temps, et se révèle au final être assez simplet dans son propos, complètement maladroit dans l'ensemble. Il manque à notre ami Alex un peu de personnalité, de gratuité et de baroque dans sa mise en scène, une petite touche personnelle qui ne dépende pas du dispositif, justement. Là, c'est propre, mais c'est de l'étouffe-chrétien dans lequel tout le monde se perd : lui, les acteurs et les spectateurs, qui au final se retrouvent devant un film qui n'impose pas grand chose, sinon la théorie selon laquelle Dieu (en fait, Bouddha déguisé) nous juge constamment, pas seulement "en dernier", et n'arrête pas de nous balancer des pots de géraniums sur le sommet du crâne ! C'est lassant, et c'est cruel je trouve.

Bill Yeleuze.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Vendredi 7 juillet 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia


[Photo :"This is what your want, this is what you get..." par Dr Devo, d'après une photo où l'on peut voir Eric Stanze (premier à gauche, en retrait avec une casquette, et Emily Haack, tout à fait à droite. Je ne sais pas qui c'est, mais le deuxième à casquette, au milieu, s'appelle quand meme Bill Clifton !]




Salut les Marshalls ! Salut les Cow-Girls !

Le Docteur est dans l'escalier. Alors, on change de costume et c'est moi, Bill Yeleuze, qui chausse les éperons et le stetson de la critique focalienne.

Allez, un petit tour dans les prairies du Film Chez Soi. On commence très fort. Cachez les enfants. Ça va faire mal. Je tiens à dire que le film dont nous allons parler aujourd'hui a été conseillé au bon docteur par Bernard RAPP, éminence grise de ce site (les commentaires sont sur fond gris, d'où le surnom). Comme s'il n'avait que ça à faire. Je ne sais pas si c'est par réel manque de temps ou par perversité que la critique de I SPIT ON YOUR CORPSE, I PISS ON YOUR GRAVE (littéralement : "je crache sur ton cadavre, je pisse sur ta tombe", la classe !), film de l'inconnu Eric Stanze, m'a échu. Je suis victime du syndrome d'archysation, du nom de Anne Archy, collaboratrice de ce site, amoureuse folle des films les plus intellos de la galaxie cinéma (non, pas Truffaut ! Soyons sérieux : Straub, Greenaway, Duras, Robbe-Grillet, comme le docteur, mais avec une rigueur et une exigence bien plus intégristes !) qui, à chaque fois qu'on lui confie un article, se voit proposer de voir et d’écrire sur des films de kung-fu ! Il y a certainement un vicieux qui se cache sous le cochon qui se cache sous la peau du docteur !

I SPIT ON YOUR CORPSE... est le remake récent d'un film plus connu des amateurs de séries bis : DAY OF THE WOMAN de Meir Zarchi (enchanté !), connu aussi sous le titre I SPIT ON YOUR GRAVE, histoire glauque de femme vengeresse, et film tout à fait visible parait-il. Une petite aura dans le monde des petits films un peu cultes et underground. Bien.

Ici, ça se passe dans les vertes prairies vertes de bouses du Missouri, de nos jours. Sandy (étonnante Emily Haack – non, ce n'est pas étonnante que je voulais écrire, mais plutôt quelque chose entre improbable et irrecevable) nous raconte son histoire, si on en croit la jolie couleur noire-et-blanche. Elle explique qu'elle sortait avec Kevin. Le frère de ce dernier, Doug, assassine sauvagement une femme. Malheureusement, le meurtre a lieu sur un terrain qui appartient à Kevin. Lors du procès, Kevin s'implique dans le meurtre alors qu'il n'a rien fait, histoire de couvrir son frère un peu. Il va en prison. Dieu merci, à part le meurtre, on ne voit pas tout ça. Tout est raconté par Sandy dans un très gros plan sur ses lèvres, plan antonionien qui dure quand même, à l'aise Blaise, 4 bonnes minutes. 240 secondes de très gros plan. Vous êtes bien dans la quatrième dimension. Mais revenons à notre troupeau.
Kevin s'évade (toujours hors-champ), et donne rendez-vous à Sandy dans un cimetière. Après des retrouvailles bizarres, Sandy et Kevin font l'amour, mais celle-ci n'a pas oublié la lueur étrange qui brille dans ses yeux ("evil light" en V.O, mais où vont ils chercher tout ça ? Sandy, dans son fameux gros long plan, nous a expliqué que lors du procès elle a vu cette lueur dans le regard de Kevin, comme si un peu de la folie de son frère (à Kevin ! Doug ! Suivez un peu) était passé en lui... Misère...). Après avoir fait le sexe, le couple enfin réuni descend à la cave où Kevin a fait une surprise à sa girl de Sandy : il a kidnappé et drogué trois gars que Sandy connaît (son voisin, son boss et un autre gars...). Il va leur faire des misères et tuer Sandy ensuite, à moins que ce ne soit le contraire. Sandy, pas vraiment d'accord tout à coup, tue Kevin à même la cave (Oh mon dieu ! Quelle expression !)... Une fois cet échauffement accompli elle décide de s'occuper elle-même des trois gars ligotés. Envoyez les clowns !

Bon. Par où commencer ? J'ai appris par un ami, mais à la réflexion est-ce un ami ou un extra-terrestre déguisé, que ce film a été distribué en France. Il existe sur notre beau territoire des VHS de I SPIT ON YOUR CORPSE... Voilà, c'est dit, ça va mieux. Si un tel film a été édité en vidéo, c'est qu’il doit y avoir quelqu'un, dans ce pays, pour qui il est fait... En fait, c'est une hypothèse.
Que disais-je ?

I SPIT… n’est pas exactement ce qu’on pourrait appeler un film (richement) doté (de quoi que ce soit). Allez voir ici ce sublime article que m’envoie Charles, pioché sur Allociné, la grande source de propagande giordanesque sur le web. [Franchement les gars…. Vous lisez vraiment ça ? En tout cas, l’autre jour, un collègue que je croise et qui sortait de TIDELAND m’a dit : Faut qu’j’aille y voir, sur le ouèbe, les secrets de tournach’ sur allocinéééé ! » Jetez donc un œil à cette page et dites-moi comment on peut lire ces choses, que les films s’appellent LEGUM-MAN RETURNS de Bertrand Tavernier ou HUSBANDS de Cassavetes.]. Et bien, je crois que le budget de I SPIT… est à peu près cinq millions de fois inférieur à celui du budget « costume de Superman » du film SUPERMAN. Avec le budget cape de SUPERMAN, on peut faire cinq millions de films comme I SPIT…, ou alors on peut en faire 2 millions et garder la monnaie pour les distribuer facilement, ou alors on peut nourrir au restaurant tous les habitants d’un pays près du Bangladesh pendant cent ans. Ou on peut faire un don  à la Fondation AIDEZ LE DOCTEUR ! Bref…
I SPIT fait partie de ces films qui coûtent peu, voire rien, comme on en parlait l’autre jour à propos du magnifique THE RALLY 444 ! La comparaison s’arrête là. THE RALLY 444 donne une fantastique impression de luxe, là où I SPIT… donne un incroyable impression de pauvreté.

Il est clair que ce film, qui donc trouva distributeur dans notre beau pays sur le second marché (chez Uncut Movies, semble-t-il), a été tourné à Ploucville (Missouri), dans la maison de Tata Jeanette. On est d’abord complètement soufflé par l’image et la photo. Meilleure invention depuis la masse d’arme, le martinet ou tout autre objet dangereux commençant par M, le format Mini-DV ou DV (quelle importance ?) révèle ici toute la qualité de sa définition surpuissante. Une vraie arme domestique à l’usage des foules. Donc ici, c’est image DV ultra-lisse, sans l’ombre d’un grain, mille fois plus définie que n’importe quel rush de VIDEO GAG. [J’espère que les gens comprendront un jour que la définition de l’image vidéo, c’est la course à l’échalote. Les plus beaux formats sont : les tous premiers caméscopes VHS (avec valisette enregistreuse en bandoulière, les modèles des années 70 : plus c’est vieux, plus le grain est beau ; en général, on peut faire la balance des blancs en plus, manuellement, ce que plus aucun caméscope à 1000 euros ne propose !  Et aussi le Hi-8, formule 1 de la vidéo, beauté des beautés, un délice…]
Quelles leçons tirer de ces quelques informations ? Tout d’abord, cela veut dire que le film était destiné au marché du direct-to-video, bien sûr. Et cela est promesse également d’une photographie superbe. Si la balance des blancs est à peu près faite (justement) et  permet ainsi un étalonnage à peu près régulier et homogène, par contre, il ne faudra pas venir en demander trop pour le reste, notamment dans les extérieurs (toujours de jour). Par exemple, si la belle Sandy est assise sous un arbre et qu’on devine derrière, en arrière plan, une clairière où frappe un gros cagnard d’été du Missouri, et bien vous aurez une Sandy bien éclairée et une tâche de blanc brûlé à l’arrière pour la clai