[Photo : Brooke Bullock (ou est-ce Sandra Adams ?) - Le Marquis]

Forcément, comme je le disais en conclusion de la première partie de cet article, il est difficile d’enchaîner après un film comme INNOCENCE, et le film qui suit, les films qui suivent, risquent fort de pâtir de la comparaison. Poursuivons néanmoins : chaque film visionné me rapproche d’une prochaine merveille, et c’est dans cet esprit optimiste que je poursuis rédaction et visionnage, avec un décalage qui tend peu à peu à se réduire – avec un peu de chance, je serai à nouveau synchrone en septembre prochain !
 
J comme… JEUX PERVERS, de Max Makowski (USA, 2002)
Vous connaissez peut-être le jeu de société « Taboo » – consistant principalement à poser des questions orientées et embarrassantes à tour de rôles et entre amis. Oui, c’est passionnant, presque autant que les Hippo-Gloutons. Mais saviez-vous que le jeu a généré ce film, TABOO en version originale, où une bande de jeunes tendance friquée (comme dans PETIT MASSACRE ENTRE AMIS) fait une partie lors d’une petite fête dans le manoir familial de l’un d’entre eux. Des cartes anonymes sont distribuées sur lesquelles chacun doit se prononcer sur un tabou donné (homosexualité, échangisme, viol, prostitution, onanisme, inceste, amour sincère, etc.) ; la partie fait sourire mais aussi grincer des dents. Un an plus tard, lors d’une nouvelle réunion du groupe d’amis, un colis leur parvient avec des cartes plus laconiques (homosexuel, violeur, prostituée etc.) : l’un d’entre eux l’a certainement envoyé, mais lequel ? Il devient de plus en plus urgent de le découvrir, car un meurtrier se cache parmi eux.
C’est donc ce slasher aux petits pieds qui succède à INNOCENCE, et sa belle constance dans la médiocrité en fait le film-tampon idéal : prévisible jusqu’à la dernière minute, incohérent jusqu’à la bêtise (le groupe voit ses membres mourir un à un, mais attend la fin de l’orage pour aller à la police), JEUX PERVERS est en réalité d’une politesse et d’une platitude très vite fatigantes. On ne croit pas une seule minute à ce « groupe d’amis » composé de gens qui se détestent tous les uns les autres et sont campés par une énième brochette d’acteurs de second plan ou de série TV (dont Nick Stahl et Eddie Kaye Thomas), tous mauvais sans exception, mais il est concevable qu’aucun d’entre eux n’ait vraiment cru à un scénario aussi stupide, où les meurtres s’avèrent n’être qu’une grosse blague conçue par les jeunes pour se venger de l’un d’entre eux, sauf que finalement, il se met à y avoir de vrais meurtres, que c’est original et astucieux. Film poussif, insipide et sans le moindre intérêt.
 
K comme… KNIGHTS, LES CHEVALIERS DU FUTUR, d’Albert Pyun (USA, 1993)
Ah ! Albert Pyun ! Ce vieux routard hawaïen de la série B, ancien stagiaire d’Akira Kurosawa au penchant très prononcé pour les histoires de cyborgs, n’a pas disparu avec les années 80, et quelque part, ça fait plaisir. Pourquoi ? Peut-être parce que ses films, aussi simplistes et limités soient-ils, sont toujours réalisés à l’ancienne, à grands renforts de cascades et de maquillages, de décors naturels et d’effets spéciaux réalisés sur le plateau, à une époque où ses comparses ont déjà jeté l’éponge, truffant leurs métrages d’effets en images de synthèse comme des forcenés, peu regardants sur la qualité de la synthèse en question, souvent en-deçà du niveau d’une animation de jeu vidéo, mais qu’importe : c’est la mode, et l’important c’est qu’il y en ait un max, avec si possible quelques cascades câblées.
Rien de tout ça dans ce KNIGHTS on ne peut plus représentatif du cinéma d’Albert Pyun : c’est une histoire de cyborgs, dirigés par Job le Manufacturier (l’inénarrable Lance Henriksen), dominant la planète après un quelconque holocauste, contre lesquels va se rebeller la musculeuse Nea, belle tête blonde collée sur un corps de Big Jim pas très ragoûtant mais hautement performant, épaulée, il faut le préciser, par un des tout premiers cyborgs, Gabriel (Kris Kristofferson !), programmé pour les éliminer et ainsi sauver l’humanité.
C’est un peu idiot et très sommaire, mais au rayon divertissement, ça fait très bien l’affaire. Le directeur de la photographie nous convie à un véritable festival du filtre avec ses textures chatoyantes et vivement colorées. Les acteurs en roue libre confèrent au film un ton décalé et passablement hilarant : entre Gabriel, qui possède cette étrange faculté de changer totalement de physionomie dès qu’il combat style art martial (Kris étant un peu fatigué, on le remplace alors par un cascadeur parfaitement distinct), et Job qui se fait rouler des pelles langoureuses par son perroquet (Lance Henriksen prend manifestement un malin plaisir à baver autant que possible dès qu’il sent venir un gros plan), la sculpturale Kathy Long semble se sentir portée et embrasse son rôle avec une conviction qui ne laisse guère de place au talent, mais fait plaisir à voir. Des raccords de montage vertigineux et quelques répliques improbables (« Oh, non, je prends feu maintenant, il manquait plus que ça ! », s’exclame le premier cyborg éliminé par Gabriel) complètent agréablement une plaisante petite série B dont les références bibliques s’arrêtent au choix des prénoms, qui se termine en queue de poisson lorsque Job s’enfuit en deltaplane avec le petit frère de Nea en s’écriant : « Si tu veux revoir ton frère vivant, rendez-vous à Cyborg City ! », car les cyborgs occupent une place si chère dans le cœur d’Albert qu’il a souvent du mal à considérer ses histoires autrement que sous la forme de trilogies, pas toujours achevées mais trilogies quand même : nous nous pencherons prochainement sur le second volet de sa trilogie NEMESIS, parce qu’un cyborg en passant, ça ne fait jamais de mal. En attendant de découvrir le dernier film en date de Pyun, INFECTION, tourné en un seul plan-séquence et en temps réel !
 
L comme… LA LEÇON DE PIANO, de Jane Campion (Australie / Nouvelle-Zélande / France, 1993)
Reprenons notre sérieux, un peu de tenue que Diable, nous parlons maintenant d’une Palme d’Or, obtenue ex aequo avec le très beau mais moins consensuel ADIEU MA CONCUBINE (à quand un palmarès à la Jacques Martin – tous les films ont gagné !). Je vous fais d’ailleurs remarquer que, curieusement, les deux films palmés présentaient tous les deux une séquence montrant l’amputation du doigt du personnage principal.
À vrai dire, et même s’il n’égale pas UN ANGE À MA TABLE, qui reste à mes yeux le meilleur travail de Jane Campion, LA LEÇON DE PIANO est lui aussi un assez beau film, malgré ou grâce à son lyrisme très appuyé, souligné – parfois lourdement – par la musique de Michael Nyman, oscillant entre réelle inspiration et élans larmoyants style « Mort de la Schtroumfette ». Le film parvient à rendre fascinante cette forme d’autisme confortable, installé, complaisamment nourri dans une relation mère-fille qui va peu à peu, non pas se détériorer, mais se rééquilibrer dans la tourmente de l’adultère proposé par Harvey Keitel, qui s’abstient finalement de se masturber à la BAD LIEUTENANT pendant que Holly Hunter joue du piano, et accepté par celle-ci d’abord parce qu’elle veut récupérer l’instrument autour duquel elle a construit sa bulle, ensuite parce qu’elle s’éveille à une sensualité qui la terrifiait. Très belle idée que de développer discrètement une thématique du voyeurisme, celui de la fille d’Holly Hunter, Anna Paquin (pas toujours très juste), qui trompe son ennui en martyrisant un chien pendant que sa mère découvre l’amour, celui plus tard du mari cocu (Sam Neill) – avec ce plan extraordinaire du chien qui vient lui lécher la main pendant qu’il regarde sa femme le tromper ; une thématique bien sûr renforcée par la représentation théâtrale de « Barbe-Bleue ». C’est dans la mise en scène de l’érotisme et de la frustration que le film trouve ses plus belles qualités. L’écriture parfois un rien schématique est correctement contrebalancée par une mise en scène riche à l’imagerie parfois spectaculaire (l’image singulière du piano abandonné sur la plage ne doit pas occulter un goût prononcé pour les plans étranges et presque fantastiques, ceux qui ponctuent les ballades d’Anna Paquin notamment), et surtout par l’humour sous-jacent de Jane Campion. Intéressant.
 
M comme… MAD JAKE, de Tucker Johnston (USA, 1990)
Édition on ne peut plus économique pour cette petite série B : VF bien sûr, copie piteuse naturellement, pas de menu ni de chapitrage, le film se lance dès qu’il est inséré dans le lecteur et s’achève avant la fin du générique par un arrêt de la lecture du disque. Quant au film, également titré BLOOD SALVAGE, c’est une nouvelle histoire de rednecks dégénérés issue de la vague post-MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, qui a connu ses petites réussites (NUITS DE CAUCHEMAR, MOTHER’S DAY) et ses navets (CANNIBAL CAMPOUT). MAD JAKE bénéficie des aspects toujours sympathiques de ce type de sujet et tente d’y adjoindre des éléments bizarres : la famille de ploucs tueurs est ici menée par un garagiste chirurgien à ses heures, qui prélève des organes chez ses victimes qu’il revend à un médecin peu scrupuleux (le vieux Ray Walston) avant de transformer ses proies en sortes de sculptures mi-hommes mi-voitures, tout en les maintenant artificiellement en vie bien sûr – occasion de livrer une série de maquillages (dont un inattendu Elvis Presley) qui avaient fait beaucoup parler du film avant sa sortie, mais sont curieusement très mal et très peu montrés dans le film, par ailleurs très mal réalisé (cascades pitoyables). Ce garagiste tombe sous le charme d’une jeune fille croisée à un concours de Miss en fauteuil roulant (!) et s’empresse donc de la kidnapper avec le reste de sa famille (le papa étant interprété par John Saxon).
L’héroïne a beau être en fauteuil roulant, elle n’en est pas moins détestable et très antipathique, bien qu’il soit très difficile de savoir si c’est intentionnel ou pas. MAD JAKE pioche ses idées à droite et à gauche, empruntant le saurien du CROCODILE DE LA MORT, la complicité du patelin qui évoque fortement LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, etc., mais ses quelques rares idées originales sur le papier échouent totalement leur passage à l’écran. Soutenu par une musique insupportablement nulle, le film s’efforce de taper dans le registre de l’humour noir et du sordide pseudo-distancié (fanatisme religieux du garagiste et de ses créations qu’il surnomme les convertis), mais il ne parvient jamais à instaurer un rythme, une efficacité à son film laborieux et quelconque, qui ne dépasse à aucun moment le niveau de simple curiosité pour cinéphile hautement désœuvré.
 
N comme… LES NOUVEAUX BARBARES, d’Enzo G. Castellari (Italie / USA, 1982)
Quittons les Etats-Unis. Traversons l’Atlantique et pénétrons dans l’Europe par le détroit de Gibraltar pour aller chatouiller le G de Enzo Castellari dans la botte italienne. Jusqu’à ces dernières années, Castellari était, dans ma propre cinéphilie, resté dans l’ombre des autres cinéastes italien de la tranche « inférieure », ceux qui n’ont pas la réputation d’un Bava, d’un Fulci ou d’un Argento mais sont pourtant capables, à leurs meilleures heures, de livrer de forts beaux films de genre ; des cinéastes comme Sergio Corbucci (dont j’adore DJANGO et LE GRAND SILENCE au point de les préférer aux westerns de Sergio Leone), Antonio Margheriti (je n’ai hélas encore jamais vu son très réputé DANSE MACABRE, mais j’aime énormément ses FANTÔMES DE HURLEVENT), Riccardo Freda (grand souvenir du SPECTRE DU PROFESSEUR HITCHCOCK), voire même Lamberto Bava (dont DÉMONS me semble être un modèle de série B), Ruggero Deodato (au moins auteur d’un film formidable, THE WASHING MACHINE) ou Bruno Mattei (dont le très Z VIRUS CANNIBALE est à hurler de rire). De Castellari, je connaissais surtout LES GUERRIERS DU BRONX, sous-MAD MAX un peu mollasson mais amusant visionné en présence du Dr Devo, et un SINBAD redoutablement mauvais incarné par Lou Ferrigno. On creuse patiemment dans la filmographie du bonhomme, somme toute sympathique, avec ces NOUVEAUX BARBARES coulés dans le même moule que les guerriers du Bronx, en attendant que LES GUERRIERS DU BRONX II, LA MORT AU LARGE et KEOMA trouvent prochainement leur place dans cet Abécédaire.
Tourné la même année que LES GUERRIERS DU BRONX à une époque où le cinéma de genre italien commençait à s’essouffler et à s’enliser dans le Bis et les pompages en série des succès du moment, LES NOUVEAUX BARBARES s’ouvre sur un générique nous montrant une explosion nucléaire dévastant une maquette qui n’avait pas dit ouf. Bien que pure déclinaison du MAD MAX de George Miller, le film ne crache pas sur quelques emprunts à John Carpenter, sa musique évoquant irrésistiblement celle de NEW YORK 1997. Le monde a donc basculé dans le chaos, et les Templars, sorte de motards du futur, ont pris le pouvoir, décimant les survivants considérés comme des êtres inférieurs. Un héros récalcitrant va venir faire un peu de ménage et défendre l’opprimé.
Rien à dire du scénario, bout à bout de poncifs sans originalité : tout est dans le décorum et dans la façon de faire. De ce point de vue, le film est assez plaisant. Bruitages totalement absurdes, effets spéciaux délicieusement datés, look puissamment folklorique des Templars et tunning kitschissime entre la Batmobile et le jouet Kinder, sans parler de ses armures transparentes vraiment cocasses et qui valent bien le coup d’œil, la direction artistique très typée fait beaucoup pour le charme rétro, et pour le comique involontaire. Quant à la mise en scène de Castellari, entre expérimentations de montage parfois saugrenues et superbe photographie (très beau cinémascope), elle inscrit prévisiblement le film dans le registre du Bis soigné qui ne fait pas trop mal aux yeux cinématographiquement parlant (la direction artistique s’en charge), mais n’empêche tout de même pas le film, par ailleurs correct divertissement, d’être parfois un peu longuet. L’ennui ponctuel ne détournera cependant pas les amateurs du cinéma fantastique italien, le cocktail de plans ultra composés cadrant des éclats de violence quasi parodique et des costumes improbables se fait aujourd’hui trop rare pour être snobé.
 
P comme… LE PORNOGRAPHE, de Bertrand Bonello (France / Canada, 2001)
Je pourrais vous faire croire que c’est l’excellence d’INNOCENCE qui m’a encouragé à revenir à la production francophone, mais ce serait un gros mensonge, puisque la liste des films est toujours programmée longtemps à l’avance. Mais le hasard fait tout de même bien les choses, dans la mesure où, avec le film de Lucile Hadzihalilovic et le sympathique ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…, LE PORNOGRAPHE tend à relever un peu le niveau.
Le film évoque le retour aux affaires d’un ancien pornographe (Jean-Pierre Léaud), qui accepte d’entreprendre le tournage d’un nouveau film, un peu contraint et forcé par des dettes. Ce qui ne l’empêche pas de persévérer dans la voie à prétentions artistiques qui avait à l’époque mis un terme à sa carrière. Un film étrange et assez attachant, qui joue du contraste à la fois drôle et amer entre les postures de metteur en scène de Léaud (qui rêve de conclure son film par un accouchement et par l’image d’un nouveau-né) et les regards perplexes que son entourage lui jette – avant que le producteur ne reprenne les choses en main pour tourner du porno sommaire. Cet aspect du récit n’est cependant pas forcément prédominant, le film développant également quelques personnages secondaires (dont le fils de Léaud, choqué par la profession de son père, militant qui lance avec un petit groupe une grève du silence dérisoire et non dénuée d’humour dans son traitement – ils regardent en groupe des films muets), et surtout creusant la personnalité fantasque et vaguement mélancolique du personnage de Léaud, qui quitte sa compagne sans savoir pourquoi, entreprend de construire seul une maison sur un terrain cédé par un proche, accepte à contrecœur une interview sur sa carrière et fantasme sur le film qu’il ne fera jamais.
La mise en scène de Bonello est soignée, très composée, avec une majorité de plans fixes nourrissant un rythme lent et très distancié, un humour pince-sans-rire parfaitement servi par Jean-Pierre Léaud, très bon bien qu’il soit souvent à deux doigts de paralyser le film, souvent focalisé sur sa performance, de façon parfois un peu exclusive. Le film tient sur un fil, et flirte constamment avec l’ennui, mais à chaque fois qu’il m’a semblé me détacher du projet, une idée séduisante, un plan intrigant sont venu relancer l’intérêt d’un film elliptique, original et intelligent, le premier qui plus est à m’avoir vraiment intéressé à son acteur principal, jusqu’alors perçu avec méfiance – sans doute à cause du lien au cinéma de Truffaut, qui ne m’a jamais plu. Ce n’est pas une merveille, mais, c’est indéniable, il y a là beaucoup de personnalité, et ça donne envie de voir d’autres titres de Bonello.
 
R comme… RIEN À PERDRE, de Steve Oedekerk (USA, 1997)
De Steve Oedekerk, nous avions beaucoup aimé ici le film KUNG POW (ENTER THE FIST), parodie hilarante (et techniquement surprenante) du cinéma d’arts martiaux, découvert un peu par hazard, le prix modique du DVD permettant de surmonter l’aversion suscitée par une jaquette hideuse. Une chance pour l’acteur-scénariste-réalisateur, puisque sa filmographie n’est pas composée que de merveilles, loin de là ; toujours est-il qu’il en a gardé à mes yeux un petit potentiel sympathique, suffisamment en tout cas pour jeter un œil à ce RIEN À PERDRE. (Attention, les amateurs de VOST ne maîtrisant pas la langue de Shakespeare noteront bien que le DVD disponible ne comporte pas de sous-titres français.)
Bon, le film montre d’emblée ses limites et son appartenance à la comédie américaine classico-classique, basée sur un sujet pas très original mais assez entraînant – Tim Robbins est braqué dans sa voiture alors qu’il vient de découvrir que sa femme le trompe, il pète les plombs et c’est lui qui kidnappe son agresseur, Martin Lawrence. Le riche blanc et le pauvre noir vont peu à peu s’entendre dans un projet de cambriolage du bureau du patron de Tim Robbins. Vous l’aurez compris, les acteurs sont une fois de plus le moteur du projet, le scénario ne brillera pas par son originalité, la mise en scène va s’installer dans un confort esthétiquement neutre et sans réel intérêt, tout juste soutenu par un rythme enlevé.
Le résultat est inégal. D’un côté, on peut apprécier la façon dont Oedekerk torpille et distord les clichés raciaux sur lesquels son film semblait au départ devoir s’engager sur un mode plus conformiste, et, il faut l’avouer, il met parfois dans le mille. Son film bénéficie en outre d’une violence sous-jacente qui n’est pas sans évoquer parfois, sur un mode mineur, le ton d’ARIZONA JUNIOR des frères Coen, et développe, en plus de quelques séquences très réussies (dont un braquage maladroit évalué par la victime elle-même), l’idée bizarre de faire se croiser le chemin du duo avec celui de deux malfaiteurs de même profil, un grand blanc et un petit noir. D’un autre côté, en plus de la fadeur de sa mise en scène, le film souffre régulièrement de fautes de goût (bande son parfois pénible) et, incontournablement (mais ça ne devrait plus être le cas), d’une morale bien formatée, bien conformiste, dans sa dernière ligne droite, ce dont on se serait bien passé. Vaut-il le détour ? C’est à vous de voir, mais je souligne que la brève apparition de Steve Oedekerk en gardien de nuit est un des passages les plus drôles du film, et qu’elle mérite bien un petit coup d’œil distrait, même si, manifestement, le réalisateur est capable de faire beaucoup mieux.
 
S comme… SUSAN A UN PLAN, de John Landis (USA, 1998)
Existe-t-il un cinéaste plus inégal que John Landis sur cette planète ? A-t-il du talent ? Comment ça, on s’en fout ? Je me souviens pour ma part d’une critique du film INNOCENT BLOOD par les Cahiers du Cinéma, surestimant et sur-interprétant en partie ce film bancal dont le versant « de guingois » était l’aspect le plus attachant. Reste que, même si sa mise en scène me laisse sceptique à peu près une fois sur deux, je prends toujours un certain plaisir à regarder ses films – tout particulièrement LE LOUP-GAROU DE LONDRES (que je préfère d’un poil au HURLEMENTS de Joe Dante, puisqu’il semble y avoir là deux écoles, voilà ma position !) et UN FAUTEUIL POUR DEUX, porté il est vrai par la performance de Jamie Lee Curtis. J’aimerais revoir un de ces quatre BLUES BROTHERS, même si c’est sa suite (que je n’ai jamais vue) qui se profile à l’horizon lointain de l’Abécédaire – je n’en attends strictement rien, ce qui est encore le meilleur moyen d’être agréablement surpris.
Bon point pour l’éditeur Action et Communication, capable du meilleur comme du pire, et qui fournit ici une belle copie en VOST, c’est toujours ça de pris. Le film est une sorte de comédie policière construite autour du personnage de Susan (excellente Nastassja Kinski), organisant le meurtre de son ex-mari pour toucher le pactole, et se distingue très vite par un mélange assez percutant d’érotisme et de violence d’une belle absence de retenue. Le film est très bien photographié par Ken Kelsch (collaborateur régulier d’Abel Ferrara) et bénéficie d’un fort joli casting aux choix improbables mais efficaces – Adrian Paul en ex-mari, Lara Flynn Boyle en idiote congénitale, ou encore Dan Aykroyd en tueur à gages incontrôlable.
Moins inoffensif que la plupart des comédies de John Landis, SUSAN A UN PLAN est une vraie comédie noire, à l’humour acerbe et parfois très cruel. On y retrouve sans surprise le manque de maîtrise de Landis, qui ose un rythme un peu fou et de très fréquentes ruptures de ton, particulièrement abruptes (recyclant d’ailleurs de façon inattendue et très spectaculaire les rêves de morts-vivants du LOUP-GAROU DE LONDRES) ; des séquences anodines peuvent subitement dégénérer dans des éclats de violence ou des excès de bizarrerie qui font toute la saveur du métrage, constamment dynamisé, voire dynamité, ce qui le rend parfois très déstabilisant ; elles font aussi toutes ses limites, la fin abrupte, notamment, soulignant douloureusement les défauts de structure d’un film à la fois audacieux et peu maîtrisé. Un ratage passionnant ? Je ne sais pas… Je suis personnellement si fatigué par l’avalanche de scripts à tiroirs qui affichent leur complexité en étendard, tout en ne prenant pas le moindre risque dans leur gestion du montage ou de la narration, que ce n’importe quoi désarçonnant et profondément instable en finit par avoir d’autant plus de charme à mes yeux.
 
T comme… TO BE OR NOT TO BE, d’Ernst Lubitsch (USA, 1942)
Lubitsch ! Je connais peu son cinéma; je n’avais vu avant TO BE OR NOT TO BE que le film LA HUITIÈME FEMME DE BARBE BLEUE, et au risque de faire hurler les puristes, je n’y avais pas trouvé grand intérêt, n’y voyant qu’un aimable vaudeville badin, un rien désuet et plutôt terne – et n’y voyez pas une allergie de principe aux comédies américaines des années 30/40, puisqu’à l’époque, j’avais adoré L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ de Howard Hawks. Difficile d’enchaîner sur une nouvelle expérience avec un cinéaste m’ayant fait si piètre impression, mais il en faut toujours plus pour me décourager.
Et c’est une bonne chose car, sans pour autant me faire grimper aux rideaux, TO BE OR NOT TO BE m’a pour le coup paru très réussi et vraiment drôle. Tourné en 1941, cette comédie se déroulant à Varsovie sous l’occupation nazie a dû attendre quelques mois que les Etats-Unis rentrent dans le conflit pour être distribué, suite à la polémique du DICTATEUR de Charlie Chaplin, suivant l’idée encore aujourd’hui très ancrée selon laquelle il existe une ligne éthique séparant ce dont on peut rire et ce dont on se doit de parler avec la plus austère des commisérations – car faire de l’humour, c’est forcément se moquer, bien entendu. Ce qui n’a pas empêché le film d’être (et d’être encore) critiqué par certains pour sa légèreté. Cette controverse a bien vieilli, le film n’étant corrosif (et il l’est) que dans le cadre d’une production hollywoodienne, et dans un contexte où les Etats-Unis ignoraient en grande partie la réalité de la situation en Europe. À l’écran, l’occupant nazi est tourné en dérision dans des séquences parfois hilarantes (l’enfant et le jouet tank), mais la menace reste conventionnelle et peu percutante – quelques ruines, des arrestations, des officiers nazis quasi clownesques.
Ce qui n’empêche pas le film de traiter avec une belle vivacité et une certaine intelligence son intrigue d’espionnage, et bien sûr le cœur de son sujet, l’implication d’une troupe de comédiens célèbres tentant de neutraliser un espion. Et c’est là que le film trouve ses plus belles qualités, dans cette balance humoristique entre les enjeux dramatiques et l’ego surdimensionné des acteurs, toujours sur le point de les mettre en péril. Le film démarre sur les chapeaux de roue, et fait preuve d'une véritable énergie burlesque de sa première partie (qui frôle presque le style de Tex Avery, avec sa voix-off fiévreuse et son montage très nerveux), même s’il connaît parfois quelques tassements par la suite (je n’accroche pas beaucoup aux apartés vaudevillesques autour de la liaison entre Carole Lombard – morte dans un accident d’avion à la fin du tournage – et Robert Stack). C’est une excellente comédie, ce qui me réconcilie avec Lubitsch, sur lequel je reviendrai à l’occasion.
 
U comme… THE UNBORN, de Rodman Flender (USA, 1991)
Réputé pour la qualité effective de ses mises en scène et pour le flair dont il a toujours fait preuve pour dénicher de nouveaux talents, Roger Corman producteur aura accessoirement fait œuvre de recyclage intensif, en alignant les plagiats oscillant entre la série B estimable (PIRANHAS) et le navet plaisant (RAPTOR).
Avec THE UNBORN, on retrouve un démarcage tardif de l’intéressante série LE MONSTRE EST VIVANT de Larry Cohen, à ceci près que la mutation des bébés n’est plus le fruit de la pollution mais de manipulations génétiques. Pour le reste, les enjeux et la structure du récit sont sensiblement identiques, ce qui n’empêche pas le film de fonctionner correctement et de développer par moments un réel malaise, renforcé par quelques idées assez dérangeantes – femme enceinte paniquée se poignardant le ventre, bébé avorté clandestinement qui retrouve le chemin de la maison familiale après avoir été jeté dans une poubelle.
Si le film n’a pas la finesse d’écriture des films de Larry Cohen, il n’en est pas moins assez inventif, glissant ça et là des idées surprenantes (les incubateurs du scientifique dirigeant la clinique permettraient à l’humanité de se passer des femmes !), et sa mise en scène, plus frontale et parfois très graphique, est souvent plus percutante, le film bénéficiant d’une réalisation soignée et parfois inspirée, ce qu’annonce un très beau générique d’ouverture ; il est d’ailleurs dommage que le film ne soit disponible qu’en VF, d’autant plus que le doublage, pas fameux, gâche totalement le travail sur le son d’une séquence en particulier (celle de l’écoute d’une cassette audio). Autre atout majeur, la présence dans le rôle principal de Brooke Adams (DEAD ZONE, GAS FOOD LODGING), excellente comédienne, qui se fait rare hélas, et qui devait d’ailleurs mettre en scène la suite de THE UNBORN (THE UNBORN II ou NÉ POUR TUER selon les éditions, toutes en VF, suite elle-même très malsaine mais plus maladroite dans ses effets, et d’un comique pas toujours volontaire), avant de se fâcher avec Roger Corman, qui ne voulait pas faire le même film qu’elle. Bref, sans faire dans la dentelle, THE UNBORN est une bonne série B, avec de très bons moments (ah ! la séquence érotique dans le rocking-chair !), c’est un film pas trop idiot, très sombre et franchement agréable.
 
V comme… 28 JOURS, EN SURSIS, de Betty Thomas (USA, 2000)
Je sais, je sais, c’est un peu mon péché mignon, j’ai cette tendance à toujours faire un crochet pour jeter un œil sur les films de Sandra Bullock, ce qui, soyons honnêtes, ne m’arrive tout de même pas trop souvent, et je l’assume parfaitement, d’autant plus que ce penchant n’est pas totalement aveugle. C’est quand même bien ce qui m’a amené à visionner ce 28 JOURS, EN SURSIS qu’il ne faudrait pas confondre avec l’excellent 28 JOURS PLUS TARD de Danny Boyle, l’un comme l’autre n’ayant du reste strictement rien à voir avec le cycle menstruel.
Et il faut vraiment avoir une certaine indulgence envers Sandra pour se plonger dans cette comédie dramatique au sujet redoutable et au traitement à l’avenant. Le sujet se pose là : Sandra joue une jeune femme que son alcoolisme contraint à passer un mois en centre de désintoxication. Dans le cadre d’une bonne grosse série A avec casting trois étoiles (dont Viggo Mortensen en alcoolique secrètement épris du sitcom « Santa Cruz »), ce genre de films donne rarement de bons résultats, façon polie de dire qu’on est en général confronté à une infecte flaque de sentimentalisme moralisateur en diable. Et sans surprises, 28 JOURS, EN SURSIS est un film infect. L’équilibre entre la comédie et le drame, qui peut donner des merveilles lorsqu’un scénariste de talent se joue des transitions et de la co-habitation des deux tonalités (voir l’extraordinaire LA GARÇONNIÈRE de Billy Wilder), est bizarrement maltraité dans la plupart des cas par une alternance foncièrement mécanique où les scènes de comédie (ici une pièce de théâtre organisée par Sandra pour fêter le départ d’un autre pensionnaire) s’ensuivent de soudains psychodrames (suicide de sa compagne de chambrée), avec l’impression d’entendre littéralement le déclic scénaristique du basculement on/off – impensable en effet de faire rire de choses graves, ou de distiller de la mélancolie dans un épisode fantasque, c’est soit l’un, soit l’autre, « comme dans la vie » voudrait nous faire gober Betty Thomas : des fois c’est drôle, des fois c’est triste.
Et si les passages de comédie peuvent parfois fonctionner aimablement (surtout si l’on fait preuve, comme c’est mon cas, d’une certaine indulgence pour l’actrice principale), les séquences dramatiques sont d’une lourdeur démonstrative tout simplement écœurante, dont l’hypocrisie finit largement par l’emporter sur la tonalité de la dernière demi-heure. La réalisatrice s’essaie à entrecouper son récit de scènes où les membres de la communauté (le mot finit par être lâché) témoignent face caméra de leur souffrance et de leurs difficultés ; ça, c’est le Message, les sacs à vin vont s’identifier et les sobres vont compatir comme des bêtes. Ben voyons. Face à une vision aussi imbécile de l’alcoolisme (qui suscite des comportements très rigolos mais socialement inconvenants), on grince déjà pas mal des dents, mais la confiserie qui va suivre finit vraiment par donner l’envie de vider une bouteille. Belle illustration du manque d’honnêteté du projet, alors que la sirupeuse chanson « Lean on me », sorte d’hymne du centre de désintoxication, est épinglée par le personnage de Sandra B. comme un torrent de niaiserie mortifère, c’est pourtant bien celle qui sera choisie par la cinéaste pour accompagner le générique de fin, interprétée qui plus est par le sémillant Tom Jones, dont la capacité naturelle à transformer ce qu’il touche en sommet de vulgarité peut ulcérer (Dr Devo) ou réjouir (moi-même, sous mon jour le plus pervers). Mais avec un pareil amas de poncifs antipathiques, je jette l’éponge, j’ai mes limites, merci !
 
W comme… WALKER TEXAS RANGER, de Virgil W. Vogel (USA, 1993)
Histoire de finir cette sélection dans le désastre le plus complet, je vous propose cet épisode spécial de la redoutable série de Chuck Norris, offerte sur un plateau par l’éditeur Prism Leisure, qui a bien failli être absent de cette sélection et se fait appeler ici « Supra Vision ». « La justice, c’est lui ! », nous annonce fièrement la jaquette, avant de nous révéler la nature des ennemis auxquels le ranger Walker va être confronté : « Cruels, sur-équipés, ne reculant devant rien et surtout pas la violence, ils ont projeté des actions aussi explosives que meurtrières ! » Alléchant, non ? En réalité, le récit oppose notre héros à une bande de braqueurs de banques utilisant des cendriers en forme de mouches qui explosent à point nommé ; mais le ranger Walker est si formidable qu’il trouve tout de même le temps, entre deux règlements de comptes, de participer à des rodéos caritatifs pour venir en aide aux enfants sans abris. Quel homme, quand même…
Comme ce téléfilm est en fait le pilote de la première saison, on a droit à la mise en place de cet univers d'une richesse mesurable qui doit certainement satisfaire les fidèles de la série TV, s’il en existe : ainsi, le fidèle adjoint de Walker est assassiné, ce qui nous vaut de la part de Chuck Norris un regard-caméra empli de douleur, témoignage graphique de sa grande consternation ; il va donc falloir lui en trouver un nouveau, ce qui sera chose faite bien avant le générique de fin. Par ailleurs, on apprend d'emblée quelques informations précieuses (si, si) sur le passé du ranger, via le personnage du chef indien qui l’a élevé après la mort de ses parents : par exemple un flash back sur la mort des dits parents, qui crée un soudain parallèle avec le personnage de Batman, quel bonheur.
C’est amusant, me diriez-vous, mais ça l’est nettement moins lorsque l’on passe 90 longues minutes devant… Réalisé par un membre de la confrérie des plans basculés, le film se traîne dans un démarcage soporifique de western, et le temps passe lentement. Jusqu’à la fin du film, on se surprend à contempler les reflets sur l’écran, à penser à la liste des courses, et seule la VF vient relever l’intérêt de temps à autres, par ses élans de sagesse (« Leur devise, c’est : Une émeute Un ranger ? Je dirais plutôt : Un souvenir du Texas, Un ranger ! ») et par sa syntaxe très personnelle (« Maintenant, assez rigolé : on va voir à la vitesse où tu vas dégager ! »). Bref, encore une expérience de la durée pure.
[Partenaires... Photo du film TOP DOG, qui me fait très envie.]
 
Et c’est sur ces deux piètres métrages que s’achève mollement la seconde partie d’une sélection dominée sans surprise par INNOCENCE. À l’exception notable du très beau CHÂTEAU DANS LE CIEL, rien de véritablement incontournable pour cette fois-ci, même si le cinéphile curieux peut aller revoir ses classiques anciens (Lubitsch) ou récents (Campion) sans trop perdre son temps, découvrir un John Landis moyen mais bizarre ou se rincer l’œil avec l’estimable LE PORNOGRAPHE. Rayon Z, avec peut-être LES NOUVEAUX BARBARES, seule LA FURIE DES VAMPIRES me semble valoir la séance, et j’en profite d’ailleurs pour signaler la parution récente en DVD d’une copie du film en VOST qui ne peut pas faire de mal. Et la suite, bordel ! Elle est en cours de rédaction : à bientôt !
 
Le Marquis
 
INNOCENCE
LE CHÂTEAU DANS LE CIEL
TO BE OR NOT TO BE
LA LEÇON DE PIANO
LE PORNOGRAPHE
SUSAN A UN PLAN
À LA POURSUITE DU DIAMANT VERT
THE UNBORN
ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…
RIEN À PERDRE
LES NOUVEAUX BARBARES
KNIGHTS
LA FURIE DES VAMPIRES
28 JOURS, EN SURSIS
Dr JEKYLL ET Mr HYDE
HALLOWEEN 5
MAD JAKE
JEUX PERVERS
LE GRAND TOURNOI
LA BELLE AU BOIS DORMANT
WALKER, TEXAS RANGER
 
Bande annonce de l’épisode 10 : conséquences d’une contrefaçon monétaire, hard-rockeuses dans une cage électrifiée, un meurtrier à la rescousse de l’humanité, un tigre dans un couvent de junkies, un inceste sadique, un môme américain abducté, un môme tibétain kidnappé, un amnésique SDF, une succube sévissant exclusivement chez les afro-américains, un flic fasciste du futur, un tueur à gages en pleine rédemption, un triangle amoureux et encore incestueux, décidément, un dresseur de chiens, une walkyrie musculeuse, l’être le plus ignoble du monde, des vampires câblés qui jouent à Matrix, une adorable grand-mère qui tricote de la chair humaine, un duo comique à la caserne, un tank incontrôlable, une femme sauvage avec des serpents en guise de cheveux.
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici !
 

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[Photo : d'après INNOCENCE, qu'il vous faut avoir vu. Le Marquis]

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Mercredi 30 août 2006

recommander publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[Photo : "We're off to see the Wizard...", par le Marquis]

Bonsoir à tous. Au pied du volcan, au milieu du Pacifique, les 16 naufragés luttent toujours contre les éléments. Les huit survivants se survivent à eux-mêmes, les huit candidats éliminés, ou "retirés" dans l'Au-delà, ne sont plus qu'ombres fugitives du générique. Telle est la loi impitoyable de Koh-Lanta. Votre correspondant local, Le Shériff, vous dresse un compte-rendu tapé sur machine Steinwood, entre deux gorgées de Tequila. Moustiques. Les volutes du cigare flottent dans l'air lourd, déchirées par les pales du ventilo poussif de la Pension. Adorable lectrice, sagace lecteur, nous attaquons la vingt-cinquième nuit d'aventure. Et malheur au vaincu. NATHALIE a été condamnée au départ à cause de sa perfidité. CATHERINE avoue s'être laissée piéger, et ne se prive pas de la dénigrer, après des semaines d'allégeance ; elle progresse dans son cheminement, comme on dit. Nous aussi. L'expérience Koh-lantesque, c'est l'expérimentation sur la matière humaine, c'est la Rencontre par procuration, c'est le Soin par l'image. Vérité et Image, Mesdames et Messieurs, pour vous, sur Matière Focale.
Apaisement total sur le campement, GAELLE abandonne tout scrupule, elle entame une nouvelle partie de jeu. JEAN passe une première fois voir LUDOVIC, qui porte mal son prénom, pour une entorse légère au genoux, séquelle de la dernière course à la survie. Les naufragés sont convoqués sur la plage pour l'épreuve de confort. Tous trottinent sauf le blessé. Fébrilité, "On va attendre LUDOVIC, quand même !" C'est la classique épreuve des sacs. Il ne s'agit pas d'une simple course, où l'on court pour l'équipe Jaune ou Rouge. Il ne s'agit pas non plus d'une course de rapidité, style 110 mètres haies. Non, il s'agit de courir contre les autres et de prendre position contre ses camarades. L'illusion du collectif s'effrite à grands coups de sacs dans la figure. Les deux derniers de chaque étape confient leurs charges au candidat restant de leur choix. Pas de rébellion, la règle est connue de longue date. Epreuve splendouillette, qui a perdu de son cachet puisqu'elle est éventée. GAELLE et SEB se disputent un sac, "agacé mais galant, SEBASTIEN lâche prise", synthés dramatiques et gros plans, regards inquiets de GAELLE qui craint l'esclandre, mais non, il est beau joueur, pas aventurier. Au bout de deux courses, FD porte 37kg, ce sera 12 pour GAELLE et 7 pour MARIE. Cette dernière emporte la mise et se jette dans les bras de son amie et rivale ; FD au second plan, en difficulté, ne peut se débarrasser de sa lourde charge. SEB l'aide, c'est bien. Il a beau être chef d'entreprise, ce gaillard est sympathique en diable. La récompense, c'est pour MARIE et l'invitéede-son-choix, une nuit avec TIMOTHY, shamane de son état. Chants, danses, transes, Kava (racine de poivrier mâchée par des enfants, "âpre en bouche"), mythes et légendes, Lap-lap (déjà vu, pour les fidèles lecteurs), conseils pratiques mais peu pragmatiques, deux nattes décorées et surtout offertes par des pauvres autochtones. Un vrai souvenir, quoi. Retour à la casbah, les autres aventuriers semblent indifférents à cette expérience humaine. Il faut bien avouer qu'il est difficile pour les deux privilégiées de bien la "raconter". Convocation à l'épreuve d'Immunité, topo sur la valeur de la pirogue comme moyen de communication, lieu de diplomatie et temple de sorcellerie. Les aventuriers en saisissent tous les enjeux, LUDOVIC l'emporte malgré sa blessure, SEB se fait griller sa place par GAELLE, qui doit être dangereuse sur la route quand elle est contrariée. LUDOVIC avoue qu'il s'agissait pour les ex-jaunes d'empêcher ALAIN de gagner l'immunité. GAELLE et MARIE s'isolent, duo individualiste soudé. ALAIN prend FD et lui enseigne l'art de la survie. Le travail d'équipe devient plus personnel au fil des épisodes, l'esprit de groupe s'effrite. Les nouvelles familiales arrivent par pirogue, échangées contre des victuailles. L'écosystème local est bouleversé par l'anxiété irréfléchie. GAELLE devient hystérique, CATHERINE refuse l'échange, FD veut un juste milieu, aux trois-quarts. Folie, destruction, pillage, sacrifice pascal. ALAIN toussote en évoquant son petit-fils, MARIE accuse SEB d'être indifférent à son fils. Vote et revote, garçons contre filles. Larmes, on se souvient que le monde existe, l'isolement rappelle les vraies valeurs humaines. Mais dévoile aussi une certaine avidité sentimentale, dangereuse pour gérer leur quotidien actuel. Au Conseil, GAELLE défend MARIE qui a blessé FD. Evolution parallèle entre des aventuriers plus philosophes mais joueurs impitoyables. Questions sur la tactique des jaunes. LUDOVIC dément avoir pensé au ralentissement imposé aux anciens Rouges, affrontement larvé avec FD. Rappel à la loi : "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire". DENIS BROGNIART cherche ses mots pour mettre en mots le mal ("Euh…sabotage…pas glorieux, pas nécessaire"). Il est vrai que les Jaunes s'en tiennent aveuglément à leur stratégie initiale du refus de l'étranger, entre jaunes. C'est toi et moi contre le monde entier, la porte ouverte à des heures sombres. Le sort d'ALAIN est réglé le soir même.
Sur le flanc du volcan, deux esprits s'élèvent. SEB est lucide et s'excuse pour leur manque de sportivité. Il sait que les enfants regardent Koh-Lanta. FD réfute cette "entité jaune". GAELLE détourne les yeux. CATHERINE est "négative" selon MARIE, qui a pourtant explosé "d'amour". Nouvelle attaque sentimentale avec une vidéo, promise au gagnant de l'épreuve de confort. Tronc biseauté à garder à la verticale. Patience et concentration, comprenez torture. Montage, récompense-douleur : "Orgueil sportif à contenter". A bout de bras, MARIE emporte une caisse vide, offre 20 mn de vidéo à sa seule amie. Retour au camp, dévasté par un incendie. Effets partis en fumée. La main du destin semble concrétiser les reproches de Dieu l'animateur. "Faut voir le bon dans le mauvais", leitmotiv de FD. Journée de déprime et de faim. Séquence sur FD, écorché, chevaleresque et droit. EMILIE souffre de ses échecs répétés aux jeux, "à chier". Poule au pot. Tremblement (très attendu) de terre, le totem est mutilé. LUDOVIC l'imite et s'immole dans la cuisine. Epreuve d'immunité, les nageurs noient leurs rivaux avec des anneaux plombés. La conscience collective épargne deux candidats. LUDOVIC, honte à lui, laisse gagner EMILIE. La foudre s'abat sur l'insolent, EMILIE refuse le cadeau in-extremis, personne ne sera immunisé. FD déclare que EMILIE a de la valeur : plan sur ses fesses. Dans les bois, une poule s'est perdue dans le piège des aventuriers. Rééquilibrage. Réaménagement du camp. Scission chez les jaunes, qui approuvent ou désapprouvent le geste de LUDOVIC. Au Conseil, reproches à ceux qui ont bafoué l'Immunité. CATHERINE est logiquement, implacablement éliminée. Il ne reste plus que des anciens Jaunes, la meute va se déchirer, la sentence est irrévocable. Nouvelle escalade de la violence, on passe au cœur du volcan. "Que le meilleur gagne", disait ALAIN.

Le Shériff

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Mardi 29 août 2006

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(Photo: "Apocalypse Jamais" par Dr Devo, Proctoman et Mr Mort)


Vive la Mort ! Vive la mort du Cinéma ! Vive la Cinémort !

Comme dirait le patron, les statistiques du cinéma se chiffrent dans des proportions hallucinantes. Pour bien comprendre le médium dans sa contemporanéité, il ne faut retenir qu'un seul chiffre (donné par le patron de ces pages, donc) : 98,56%.

98,56% des films ne valent absolument pas les huit euros, voire neuf, voire dix, du prix du ticket. Les maux sont connus : scénarii vu 3000 fois, mise en scène de téléfilm, tirages des copies lavasses (on ripolinera le film ensuite pour le DVD vendu 28 euros en gros store, et de toute façon, la photo 35 mm des films n'a aucune importance et prépare cette exploitation DVD, l'expérience en salles étant devenue intermédiaire), voisinage de salles absolument honteux, quel que soit le public (on discute pendant le film autant dans les salles Pathugmont que dans les salles art et essai), acteurs qui ne savent plus qu'en faire des caisses, refus du montage, refus des échelles de plans, musique débile, etc.
Il y a une raison à tout cela. 98,56% des réalisateurs n'aspirent plus à faire des films, mais à être réalisateurs justement. Le même pourcentage en sait autant sur la mise en scène que la caissière de votre Shopy. Le même pourcentage croit qu'en écrivant une continuité dialoguée appelée scénario, ils ont inventé le beurre à couper le film, prenant bien soin de s'appuyer sur le "talent éclatant" de tel ou tel acteur. Tout cela dans une perspective de total recyclage, et de pillage des uns des autres. En bref, c'est la misère totale. La maladie du siècle pour les réalisateurs, c'est bien la sclérose en plaque.

Y en a qui doutent ? Revoyez vos classiques. Un petit Zulawski ou un petit Greenaway fera l'affaire.

Chien-Malade, dans ce contexte, n'aura pas volé son nom. Artisan dévoué à sa cause, il touche le pactole depuis le début, enchaîne les films et engrange le grisbi les doigts dans le nez. On peut ne pas aimer. Pour un INCASSABLE tout à fait sensationnel, enfin, le reste, quoique habile et répétitif, reste avant tout du cinéma de scénario avec mise en scène. Lui aussi recycle à l'infini, mais ses propres films, ne rechignant jamais à son mot d'ordre "come on everybody" : le twist ! Twist caché, twist évident, twist en trompe-l'œil révélant un autre twist, etc. Chien-Malade n'a pas d'état d'âme, et se revendique cinéaste de la manipulation. Bien plus qu'un autre (Brian De P., 60 ans, émancipé), c'est le cinéaste, Chien-Malade, qui descend de Hitchcock ! Les différences entre le petit-fils et grand-papa sont énormes, mais rendons nous à l'évidence. Chien-Malade est le petit-fils auto-adoptif d'Hitchcock.

A priori, on a tout pour le détester. Il appartient à la pire des races de cinéastes : les artisans ! Mais Chien-Malade a un petit quelque chose en plus. Il fait ce qui lui plaît, et c'est tout, ce qui est toujours plus facile, quand on est millionnaire en dollars, je suis d'accord. N'empêche. Pété de thunes, il pourrait faire du plus grand, du plus cher (quoique...), du plus "arty", du plus intello. Mais non. Chien-Malade est vraiment malade.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU n'y va pas par quatre chemins. Aura mystérieuse de l'Histoire (c'est le nom de l'héroïne, ce qui vaut de toute façon les huit euros d'investissement, et encore, dans ce texte, on ne peut pas voir sa tête, qui vaut également son pesant de cacahuètes), fantastique contemporain bon ton, prise par la main, bordage du spectateur, et bien sûr twist, twist, twist. Normal, quoi...
Chien-Malade annonce la tactique au bout de trois secondes de film : "je vais vous raconter mon film sous l'angle fantastique, tout de suite et en entier, dès le départ." Et effectivement, il balance sous forme de fable le contenu entier de son film. Adieu suspense, adieu twist sans doute. En fait, il y en aura un ou deux, mais tellement mécaniques au vu du procédé utilisé que ça n'a aucune importance.

Une sirène égarée dans un cité résidentielle tenue par un concierge bègue (Oh no !), et où l’on ne trouve que des gros et mauvais personnages dont personne ne voudrait. La fille étrange débarque de nulle part, et on se dit que ça va bien nous prendre 50 minutes ou une heure, le temps que le concierge qui a la charge de la bête comprenne les tenants et les aboutissants de sa quête indevinable. Nous, on sait, on nous a tout expliqué dans le détail au générique. Lui non, mais c'est pas grave : dans l'immeuble, il y a une vieille chinoise qui sait tout ! Allez hop, quarante minutes de gagnées ! Le reste, c'est VOISIN VOISINE (la meilleure chose que n'ait jamais faite la télé française) avec des personnages amerloques (comme "loque") tous psychopathes au dernier degré. Une galerie des horreurs.
Je me souviens d'un passage du film où l’on doit trouver, comme au Cluedo (matrice du film), qui est l'écrivain, le Story-teller. Le concierge enquête, et en fait, dans l'immeuble, tout le monde écrit ! Formidable idée (même si le scénario fait mine de croire qu'il y en a qu'un qui écrive vraiment). Les personnages sont en effet : un critique de cinéma, une écrivaine d'antan mais dont les ouvrages sont désormais épuisés (tu ne produis pas, tu es mort artistiquement, beau message), un essayiste du dimanche... Le concierge lui-même écrit un journal intime bouleversant selon les mots de Histoire elle-même ! Donc, c'est lui l'Ecrivain. [Note d'humour : l'étudiante asiatique et suprêmement vulgosse n'écrit pas à la fac, elle répond seulement à des QCM ! Très beau. Et renvoi direct au critique qui ne voit les films qu'en structures de scénario ! Le critique aussi fait du QCM. Capiche ? C'est pour cela que sa mort n'est pas une attaque des critiques par vengeance du réalisateur. Il meurt parce que le scénario de LA JEUNE FILLE DE L'EAU est exactement le contraire des mauvais films qu'il voit ! Et parce que la mise en scène l'exige !] Et puis finalement, non, ce n'est pas le concierge, ce qui aboutira à des confusions twistées absolument minables et sans enjeu. Ce n'est pas une maladresse. C'EST CE QU'IL FALLAIT FAIRE ! Une fois la confusion installée, bah, ça roule tout seul. Chien-Malade a cassé son jouet.

Récit enfantin, limite trisomique, archétypes charactérisés à outrance, bien plus que chez la concurrence, récit annoncé complètement dès le départ... Chien-Malade tue tout dans l'embryon, et finalement emmerde l'entertainment, ou, pour les plus cyniques d'entre-nous, le fait imploser par excès de zèle.

Le film ne se construit finalement plus que dans ses excès et dans l'attente complète. On feint le suspense ça et là (ralentis, mise en scène De Palmesque de la scène de fête et du décor de la piscine, mais en fait, Chien-Malade ne le fera pas ! C'était pour rire !), mais personne n'est dupe. Ce sont les archétypes qui comptent. Il ne finit par rester que les plus stupides, dont le formidable homme bodybuildé, idée sublime. (Ce sera lui finalement qui aura le moins et le plus d'importance.)

Finalement, on ne sait pas : 1) de quoi parle le film. 2) pourquoi on l'a fait. 3) ce qu'en pense Chien-Malade. Et si on s'en fichait ? La vérité est bien ailleurs : LA JEUNE FILLE DE L'EAU est un documentaire. Sans doute sur le cinéma. C'est aussi un journal intime en 35mm. Chien-Malade va sauver le monde, et c'est pour bien vous faire comprendre cela qu'il joue dans son film. Il attend que vous veniez le saluer à la fin du film. Quand vous tendrez la main, il répondra de la même façon à votre geste. Vous aurez juste le temps de voir la grenade dégoupillée tomber par terre. Il sera déjà trop tard, mais la poignée de mains ultime sera sincère. Ensuite, la Cinémort. CQFD.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU reprend complètement la dialectique dévolutionniste (merci patron !). Du Cinéma de Faisan. Pas de "faisant" justement, "faisant" dont Chien-Malade sort enfin grâce à ce film. Il faisande son film, le détruit de l'intérieur, le débilise. Ce qu'il reste : le Cinéma (d'époque Cinémort).

C'est beau, un cinéaste (la nuit) qui se renouvelle et trouve sa voie.

C'est beau le cinéma faisandé.

C'est beau.

La seule petite angoisse qui persiste à la fin de la projection est : pourquoi est-ce beau finalement ? On serait tenté de dire : parce que ce film anti-Duras est exactement durassien, valide Duras puisque c'est l'extrême inverse. Mais en fait, ce n'est pas que cela. Chien-Malade sort de la nuit. Il fait enfin ce que font les plus grands : son film se fiche d'avoir l'air ridicule !

Chien-Malade, par ce film, ce n'est plus un artisan. C’est un artiste !

Mr Mort.
 
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Lundi 28 août 2006

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(Photo : "Boucherie" par Dr Devo et Proctoman)

Chers Focaliens,

Semaine chargée pour le brave docteur, qui est de garde et doit courir par monts et par vaux pour aller voir les films... et rencontrer les réalisateurs ! On en parlera bientôt, bien sûr. Ainsi, sans entrer dans le détail et rien que pour vous mettre l'eau à la bouche, le conseil du jour sera de se préparer à aller jeter un œil étonné sur le dernier Brisseau, LES ANGES EXTERMINATEURS, très beau film, puis sur FLANDRES de Bruno Dumont que je croise demain en personne. Je vous raconterai tout ça prochainement. [Sinon, mais je pense que soit Bill soit moi reviendrons dessus, on peut s'abstenir d'aller mettre huit euros dans JE VAIS BIEN, NE T'EN FAIS PAS, à moins qu'on aime passionnément le téléfilm.] [Ce paragraphe est uniquement technique. Le critique montre que c'est un travailleur acharné, et que ce n'est pas parce qu'il n'a pas écrit depuis quelques jours qu'il n'a pas bossé comme un dur, idée qui nourrit de plus le phantasme auprès du lectorat que Matière Focale et ses articles ne sont que la partie immergée d'un immense iceberg. Plus encore, en mentionnant des rencontres avec des réalisateurs, le critique impose par là-même une supériorité sociale certaine. Il a la confidence des professionnels de la Profession, et plus encore, il va aux projections de gala dans son smoking blanc. Si, de cette manière, il provoque quelques jalousies toujours bienvenues, le critique montre aussi qu'il voit les films avant tout le monde, qu'il est courtisé, et rappelle ainsi son ascendant social par rapport à ses lecteurs. Ceux-ci, envieux certes, croient enfin être au sommet de la branchitude, au plus près du processus, et se parfument aux petites gouttes de gloire qui rejaillissent de la sorte sur eux. Leur odeur est désormais celle de l'air branché du temps !]
Évidemment, la réalité est moins glamour, et je pense que d'ici quelques mois, je vous ferai un petit topo sur la façon dont les critiques travaillent et surtout se comportent lors des projections de presse et des rencontres avec les faiseurs de films. Vous verrez, ce n’est pas triste... Et définitivement pas glamour.

On essaie quand même de se traîner parallèlement dans les salles, mais côté public cette fois. Malgré l'abondante programmation (les cinémas du coin proposant moult avant-premières et des cycles de reprises contenant des choses tout à fait regardables, voir inloupables), il a fallu trancher.

LA SCIENCE DES RÊVES, donc. [Là aussi le paragraphe/phrase nominale est technique, et met un peu d'ordre dans un paragraphe précédent quelque peu complexe. Il est la promesse d'une plus grande clarté à venir. Le soulagement envahi le lecteur, qui se dit derechef que les lignes suivantes vont être facile, donc d'un délice goûteux.]

Gael Garcia Bernal (qu'on aurait pu appeler Gael pour des raisons de commodités, et qu'on préférera appeler Bernal, car le prénom Gael, même au masculin, rappelle des souvenirs douloureux aux spectateurs, voir photo), est un jeune homme mexicain qui rentre à Paris, auprès de sa mère (française), suite au décès de son père (mexicain). Sa maman (Miou-Miou dites donc ! Décidément très en forme) lui a trouvé un travail créatif dans une petite entreprise de fabrication de calendriers promotionnels où il travaille en binôme avec Alain Chabat. Bernal est vite déçu par son travail. Lui qui est très créatif (dessins, inventions diverses et variées, etc.) se retrouve en fait maquettiste, et pas du tout illustrateur des dits calendriers !
Parallèlement, il fait accidentellement, et c'est le cas de le dire, connaissance avec une nouvelle voisine de palier, Charlotte Gainsbourg. Bernal et sa loufoquerie naturelle (et son hasardeuse compréhension du français) font que Charlotte et sa copine Emma De Caunes (Oh no !) trouvent absolument charmante la visite impromptue (ça, c'est trop long à expliquer) du jeune homme. Bernal croit alors être sous le charme d’Emma. Il reste donc en contact avec Charlotte, qui n'a pas du tout compris qu'il était son voisin de palier ! Très vite, les choses se compliquent.
Et oui ! Car je ne vous ai pas dit l'essentiel : Bernal a un gros problème avec la réalité et le rêve, dont les limites ne sont jamais assez fixes, ou au contraire trop étanches...
[Ici, on notera la volonté de retrouver le traditionnel petit résumé de la brioche du film (sur la notion de brioche : voir ici). On peut remarquer dans ce cas précis comment l'auteur arrive à rendre ce passage obligé tout à fait agréable et surprenant. Tout d'abord, il fait un résumé trop long. Puis il raconte l'histoire absolument à l'envers. (Ici, il aurait dû commencer par dire que le personnage de Gael Garcia Bernal a un problème de perception de la réalité). Malgré tout, il impose un rythme certain à son texte, un portrait fidèle mais subjectif de la façon dont est construit le film, et un résumé plutôt surprenant et quelque peu différent de celui qu'auront fait les amis du lecteur qui ont déjà vu le film. Par ce décalage assez savoureux, quoiqu'un peu désinvolte, le lecteur se sent attiré par le film, croit percevoir son originalité (ce qui n'est pas forcément le cas), et surtout, piqué par sa curiosité, veut en savoir plus. Moralité : la partie la moins intéressante d'un article peut être l'élément fondateur de la séduction...]

C'est toujours avec un plaisir certain qu'on retrouve Michel Gondry. [Là aussi, cette phrase est purement technique ; elle ne présente en elle-même aucun intérêt. Au pire, elle serait même incroyablement orgueilleuse, dans le sens où le critique suggérerait par là la prépondérance de son jugement ! En fait, elle sert aussi d'invitation, de repère banal aux lecteurs peu habitués du style de l'auteur et qui découvriraient l'article par hasard.] Comme d'habitude, le sujet du film est complètement original par rapport à la masse de la production, ce qui représente déjà un petit courant d'air frais dans le contexte. [Même remarque que précédemment. Fin de l'introduction.]
En choisissant un sujet qui lui permet de mêler réalité et passages oniriques, Gondry trouve là un terrain privilégié à ses délires créatifs et aux modus imperandi [expression destinée à écraser le spectateur et à se démarquer de la masse grouillante des autres critiques. L'auteur a fait du latin, lui. Ou alors il a vu énormément de films de sewiaeul-killeuh.] Plus étonnant, le film, malgré son casting international (avec vedette "américaine"), est pour la première fois tourné en France, loin des conditions américaines de tournage et de préparation. [Blah blah blah...]

Côté montage [Enfin !], même si on retrouve un style assez vif et heurté, c'est, il faut bien le dire, un peu le bordel, surtout dans la première bobine, un poil sur-découpée malgré de jolis choses comme la très bonne introduction (premier passage de Stéphane TV) tout à fait réjouissante et qui joue notamment, avec désinvolture, sur le son, chose toujours rare et appréciable. Le découpage se calmera quelque peu par la suite pour atteindre un rythme plus construit peut-être, et surtout plus équilibré. On notera que le cadrage, un peu brinquebalant, un peu pourri quelquefois aux encornures, rappelle davantage le beau HUMAN NATURE, mais en moins construit, dans un style volontairement à l'arrachée, ou qui veut donner cette impression. (On peut noter par exemple la volonté de Gondry de faire des plans et des coupes impossibles, comme par exemple la scène du piano qui tombe, dont la spatialisation elle-même est complètement casse-gueule, ce qui ne le dérange pas; au contraire, il semble s'amuser !) En même temps, il semble que l'on retrouve quand même des rythmes de coupes pas si éloignés du quasiment magnifique mais juste en dessous ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (film intéressant car handicapé par un petit point de scénario aussi bizarre que maladroit). Le retour français n'est pas du tout handicapant [Oh la la, que c'est maladroit, et même maladroit], et prouve que le Gondry sait s'adapter sans rien lâcher. Tant mieux. Côté son, ça bosse, bien entendu, chose toujours assez rare au cinéma pour être signalée : micro qui ne se rapproche pas des personnages qui s'éloignent (lorsque que Bernal arrive dans la cage d'escalier pour la première fois), sous-mixage d'ambiance, mélanges de sons hétérogènes, dialogues passant à l'envers, brusques plages de calme, coupes intempestives, etc. Du bel ouvrage, brut de décoffrage et franc. Voilà donc une mise en scène qui travaille bien plus que la moyenne, mais toujours avec un petit côté pourri et de guingois tout à fait à l'avenant. Et malgré les nombreux passages en animation (c'est pas mon truc en général) [ici, on note le respect de la
Charte Devo de la Critique et ses 69 Points Merveilleux, par ce "je" ostentatoire], il faut se rendre à l'évidence : Gondry n'est sans doute pas le frimeur de service, ou le petit malin du moment, comme il en circule énormément de nos jours. Si certains pourront lui reprocher d'imposer un style visuel trop prégnant (ce qui serait encore une fois un jugement bien gonflé dans le contexte d'absence de personnalité complète de 98,57% des films qui sortent en salles), il est évident, avant de faire l'erreur d'éloigner ce film d'un mouvement de main dédaigneux, que le gars Gondry, certes, pousse à ses limites la direction artistique, quitte à gaver (ce qui ne serait pas illogique, vu la logique douloureuse du film), mais travaille toujours ses points fondamentaux, à savoir le montage son et image, de manière très franche, du collier en plus. On ne va quand même pas faire la fine bouche. Vas-y Gondry, c'est bon ! [Très vulgaire, ça !]

On pourra ajouter que, oui mais tout ça, c'est quand même pas mal de scénario et d'idées papier. Là aussi, je rétorque que, oui c'est vrai, mais on est bien loin du scénario-roi souvent et justement critiqué dans ces pages. De plus, en laissant une forme assez bordélique envahir la narration, Gondry semble montrer un visage assez humble ; il n'est pas ici occupé à faire du "ciné qui en jette", et c'est justement, à mon sens, cette désinvolture [répétition !] qui est remarquable et même touchante. Les réalisateurs, même un peu délirants, cherchent toujours à ne pas laisser paraître aux yeux du grand public la façon dont fonctionne l'arrière-cuisine. Ici, c'est le contraire, et les coutures sont complètement apparentes, chose qui bien souvent révèle une très bonne compréhension du Baroque, donc je prends.
Et puis, il y a quand même des choses très belles et qu'on utilise plus guère, notamment l'utilisation, toujours payante à mon sens, de la surimpression et du re-filmage de fonds hétérogènes. Que ce soit chez Russell ou chez Cronenberg (EXISTENZ), voilà quelque chose qui me réjouit toujours au plus haut point.
Si l'esthétique crépon et carton-pâte peut personnellement gaver, car elle est quasiment omnipotente et omniprésente [Mon Dieu], elle est non pas une facilité, mais d'une certaine logique maladive, propre au sujet, non ? Et si cet excès de carton n'était pas là pour faire joli, mais au contraire pour déranger ? T'y as pensé, à ça ? [Ne jamais faire ça dans un article ! Tutoyer le lecteur ! Et pour lui faire la morale en plus !] Personnellement, donc, et malgré mon manque d'affinités pour les surfaces papier et le stick UHU, l'esthétique globale ne m'a pas dérangé. Bien plus gênante était, une fois de plus, le tirage de la copie que j'ai vue, vraiment ternasse, et ne me permettant pas de profiter de la photographie. Et encore, j'ai vu le film dans une grande ville.

Comme d'habitude, Gondry ne fait pas dans la poésie douce-amère, comme le veut sa réputation. Bien au contraire, et on ne perd pas au change, LA SCIENCE DES RÊVES mélange des puissances de drôlerie tricatelienne remarquables et un courant plus profond et glauquasse, ce qui était déjà le cas avec ses deux films précédents. C’est là que le film est le plus émouvant et le plus extrémiste. Il ne fait pas l'impasse sur la solitude épouvantable des personnages, et sur la Mort qui rôde autour. (De ce point de vue, si j'ai du mal avec la dernière scène, et c'est une des rares, elle a au moins pour elle d'avoir pour objectif de soulever le voile, et de voir à quoi ressemble Bernal vu de l'autre côté de la lorgnette. C'est quand même très glauque). Tout se subit, rien n'est vraiment complètement magique, et la pourriture finit toujours par gagner. C'est vraiment beau. En ce sens, la Machine à Voyager dans le Temps Une Seconde est une idée sublime de contrôle inutile et d'impuissance extrême. [C'est une des plus belles idées du film ; la plus belle, encore plus forte, étant l'utilisation qu'en fait Charlotte Gainsbourg lorsque que Bernal joue au piano : là, l'idée, la mise en scène et les personnages se rencontrent de manière concomitante et vraiment délicieuse et joyeuse ! Et l'idée des samples est merveilleuse ! Ça ne dure que deux ou trois secondes, mais ce passage vaut largement huit euros !]

Bon. Sinon le film est soutenu par une interprétation solide. Bernal, que je redécouvrais ici (je me méfie des stars et des sex-symbols), est vraiment impeccable et rêche quand il faut. Charlotte Gainsbourg, une fois de plus, est parfaite, et si vous n'avez jamais vu CEMENT GARDEN, film vendu entre deux et cinq euros neuf en DVD, vous avez tort. Avec elle, c'est du précis, du franc du collier. C’est décidément l’une de nos deux ou trois grandes actrices. Les seconds rôles sont traités et choisis avec un soin maniaque, et je pense que le film doit beaucoup à Sacha Bourdo et à l'hallucinante Aurélia Petit, elle aussi maniant le scalpel, à l'instar de Charlotte (je peux, on a le même âge), de manière chirurgicale. Miou-Miou est très bonne, et Chabat, qui trouve enfin un rôle un peu étoffé (beau personnage) est bon.

Si les réalisateurs faisaient leur boulot, le cinéma populaire ressemblerait à ça. [Quelle erreur de finir l'article sur un coup de poing !] Gondry qui, à mon avis, je le disais déjà à propos de ETERNAL SUNSHINE..., en a largement sous le pied, il bosse. On a le droit, bien entendu, on est en démocratie, de ne pas aimer, mais au moins, lui, il bosse, et il ne se contente pas de recycler. Les jaloux et les autres n'ont qu'à faire pareil après tout. [Répétition de la dernière erreur, en insultant le lectorat, au moins virtuellement, et toute la Profession !]

Résolument Vôtre,

Dr Devo.

[9/20]

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Dimanche 27 août 2006

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[Photo : "V pour Visiteur", Le Marquis]

(Article initialement paru dans LA REVUE DU CINEMA n°2)

Hollywood cherche depuis quelques années à rentabiliser de multiples franchises, et cherche, il faut bien le dire, à trouver de nouvelles sources pour nourrir sa soif de projets porteurs. Elle se tourne évidemment avec intérêt, succès commerciaux obligent (SPIDERMAN de Sam Raimi, notamment) vers l'adaptation d'un des supports les plus fédérateurs de la culture américaine : le comic.
 
En attendant de réadapter les aventures de personnages ayant déjà eu l'honneur d’une version cinéma (SUPERMAN très bientôt, ou encore X-MEN 3), les frères Wachowski, réalisateurs de la série MATRIX, assez surestimée (dont David Cronenberg pensait, avec malice, qu'elle s'adressait surtout aux enfants de sept ans), mettent ici sur rails l'adaptation de la fameuse graphic novel d’Alan Moore, grand personnage de la BD contemporaine américaine. Les deux frères ont signé ici le scénario et produit la chose, laissant la réalisation à James McTeigue, ancien de l'équipe MATRIX et réalisateur réputé de seconde équipe.
 
Ce n'est pas la première fois qu’Alan Moore est adapté pour le grand écran. C'était déjà le cas de FROM HELL, variation iconoclaste sur Jack L'Éventreur, et dont le film fut dirigé par les frères Hughes cette fois-ci, en 2001. Alan Moore est sorti de l'expérience complètement furieux, quittant la projection-test avant la première bobine et jurant que jamais plus on l'y reprendrait. Mais les lois du commerce sont difficiles à contourner, et si Moore qui avait pris la résolution de ne plus jamais s'acoquiner avec Hollywood, il n'a pas pu empêcher que V POUR VENDETTA soit adapté. Chose rare, il a quand même exigé qu'il ne soit fait mention dans aucun des deux génériques de son nom et de l'origine du projet, c'est-à-dire la bande dessinée. Voilà qui est fort inhabituel.
 
Nous sommes à Londres, dans une petite vingtaine d'années. Suite à une série de catastrophes plus ou moins lourdes, dans tous les domaines (épidémie, guerre civile américaine, déstabilisation de la géopolitique mondiale, bouleversement de l'économie à l'échelle planétaire, augmentation catastrophique de la délinquance, etc.), les anglais ont confié le pouvoir à John Hurt, ancien député qui dirige maintenant le paix d'une main de fer. L'opposition a disparu. C'est un système de marché, certes, mais sévèrement régulé et contrôlé à tous les niveaux. Au fil des ans, toute déviance sociale ou psychologique de n'importe quel type est devenue illégale, et a été petit à petit éradiquée. John Hurt a la mainmise sur le pouvoir, qu'il a concentré au maximum, et contrôle bien sûr l'intégralité du jeu politique et médiatique (les médias indépendants appartiennent au passé). Si le régime, quand même moderne, est complètement autoritaire, les anglais ont paradoxalement "gagné au change" un pays enfin stable et sécurisé.
Natalie Portman est une jeune femme qui travaille comme éternelle assistante en stage photocopie (je caricature à peine) dans une des grandes chaînes de télé du pays. Elle se rend un soir chez un des présentateurs vedettes de la chaîne, mais se fait surprendre par Le Doigt, c'est-à-dire les agents de la police politique qui ont quasiment tous les droits et quadrillent la ville dès la nuit tombée. Alors qu'elle s'attend à se faire arrêter, les hommes du Doigt qui l'ont interpellée s'apprêtent en fait à la violer en toute impunité. Elle est sauvée in extremis par un puissant et mystérieux personnage masqué. Et ce masque ne représente qu'une version stylisée (un sourire ambigu) de Guy Fawkes, personnage britannique ayant réellement existé, célèbre pour avoir organisé en 1605 le fameux gunpowder plot : un attentat souterrain visant à faire exploser le parlement pour protester contre la politique de Jacques Ier, jugée intolérante à ses yeux en matière de religion. (L'attentat échoua, et Fawkes fut condamné à mort l'année suivante !). L'homme masqué, redoutablement puissant, tue sans problème les hommes du Doigt et se présente en citant Shakespeare et en parlant quasiment en vers, comme V. V invite ensuite Natalie Portman à venir sur les toits de la ville pour assister à l'explosion d’un grand bâtiment public, attentat qu'il a lui-même organisé.
Le lendemain, John Hurt est forcément furieux. Il réussit à faire passer l'attentat pour une destruction prévue longtemps à l'avance grâce à son responsable de propagande qui se charge de relayer l'information sur les grands réseaux hertziens. Et il charge surtout Stephen Rea, chef de la police, de retrouver la trace de ce mystérieux vengeur masqué. V, de son côté, ne laisse aucun répit au pouvoir, puisque, dans la même journée, il entre dans une des grandes chaînes télévisées (celle où travaille Natalie Portman) et pirate l'antenne pour dénoncer les abus de pouvoir et donner rendez-vous aux anglais dans un an jour pour jour devant le parlement, afin de le renverser. En s'enfuyant des studios de télé, V manque de se faire arrêter, mais Natalie portman lui donne un coup de main, sans vraiment se rendre compte de la portée de son geste. V est alors obligé de la "séquestrer" dans sa base secrète. En effet, en tant que complice de l'ennemi public N°1, et ayant été clairement identifiée par les caméras de vidéosurveillance, elle devient de fait la personne la plus recherchée d'Angleterre... L'enquête policière (bougrement compliquée) de Stephen Rea commence, et va révéler des éléments plus que troubles...
 
Alan Moore fait partie de ces "écrivains de BD", serait-on tenté de dire, qui considèrent à juste titre leur art comme étant aussi le support d'une expression sombre et tout à fait adulte. Ses pavés, plusieurs centaines de pages, d'où le terme anglais de "roman graphique", sont des œuvres effectivement très ambitieuses. Les enjeux sont sombres et ambigus, la narration est souvent complexe, voire expérimentale, et les aspects les plus iconoclastes foisonnent (comme par exemple des anachronismes graphiques insolites, des buildings modernes notamment, dans FROM HELL, aspects que le film des frères Hughes, aussi sympathique soit-il, a totalement escamotés).
Même si, pour ma part, je trouve effectivement que la série MATRIX n’était vraiment pas bien écrite, ni même intéressante du point de vue de la construction (sans parler du propos qui, contrairement à la réputation de la trilogie, est tout sauf ambigu, et bien sûr sans parler de l'incroyable médiocrité de la réalisation), il faut avouer qu'on ne va pas à reculons vers ce V POUR VENDETTA. Le sujet est splendide, et les œuvres d'Alan Moore sont incroyablement fascinantes et poétiques. Ceci dit, si j'avais lu ses WATCHMEN (que Terry Gilliam a vainement essayé d’adapter pendant des années), je n'ai jamais eu entre les mains le comic V POUR VENDETTA. La critique de ce film sera donc vierge, en quelque sorte, de toute attente.
 
Oui, sans aucun doute, le sujet de V POUR VENDETTA est complètement soufflant d'originalité, et d'une richesse tout bonnement ébouriffante. Fable politique on ne peut plus sombre, elle trouve en effet des échos absolument glaçants dans les enjeux politiques récents des pays démocratiques occidentaux. Le film, pour une bonne part, profite assez largement de cette richesse.
L'intérêt principal du film, et ce qui le rend terriblement crédible, est la situation sous-jacente au contexte général, la généalogie de ce contexte en quelque sorte. Comme je l'ai dit plus haut, la société a eu exactement ce qu'elle a demandé : la sécurité et la stabilité, et le film, comme sans doute la bande-dessinée, met particulièrement bien le doigt dessus. On sent en effet très bien, sans que le processus ne soit raconté ni démontré (il y aura des flash back explicatifs, mais beaucoup moins percutants, on le verra), que la montée du pouvoir pour le député John Hurt s'est faite progressivement, sans provoquer un tollé digne de ce nom, non pas dans une espèce d'indifférence, mais plutôt dans une forme d'acceptation passive d'intérêts bien compris et hautement désirés. Les anglais voulaient ce pouvoir qui leur a été petit à petit proposé ! Pas de coup d'état, pas de manipulation (il y en a eu une, bien sûr, mais elle n'interviendra, et c'est une idée très noire, que dans le plan de V pour faire se soulever le peuple, et donc bien a posteriori). C'est cette base bougrement moderne qui glace le sang d'emblée, et installe le film dans un réel sentiment de tristesse, de peur et d'abnégation assez touchant.
Tout le reste ne fait que découler de cette situation passée, ce qui donne à V une espèce de légitimité bizarroïde, lui qui se réclame du passé et trouve ces racine dans un des événements pionniers et fondateurs de l'histoire de son pays ! Premier bon point en tout cas.
 
La dramaturgie du récit exploite quant à elle de nombreux éléments ambigus qui, mis bout à bout, tissent une toile assez palpitante. V essaie de faire se soulever le peuple, et de dévoiler la mainmise de la Société au détriment de l'Individu, thème forcément poignant, et ici bien relayé par le complot à dévoiler (échelle collective) intimement lié, de manière délicieusement artificielle et presque arbitraire (c'est un compliment !) au parcours de Natalie Portman, pas spécialement révoltée malgré son passé si symboliquement douloureux. Ce parcours sera d'ailleurs le sommet même de l'ambiguïté, dans des termes qui seront ici assez difficiles à évoquer si l’on ne souhaite pas dévoiler les ressorts principaux du film. On dira seulement que les épreuves (la prison notamment, mais aussi la trahison et l'absence de contrôle) font de son cheminement un parcours douloureux, mais qui dans le même temps sème autant le chaos que la renaissance ! Et cela est diaboliquement bien relayé par V lui-même, dont les méthodes sont scotchantes à plus d'un titre. Certes, dans cette océan de tristesse, il est assez jouissif (et anxiogène, paradoxalement) de voir l'ampleur de son plan minutieusement préparé des années à l'avance. Un plan malin, plein d'humour ou d'ironie pourrait-on dire, et dont le déploiement, au niveau de la dramaturgie notamment, est complètement jouissif, malgré sa dangerosité. D'un autre côté, ce V est bien inquiétant. Ses méthodes sont quasiment celles du pouvoir en place. Certes, on se dit que le bonhomme se trouve du côté de la Justice, mais les méthodes sont très ambiguës là encore. V utilise finalement un plan dangereux dont le succès n'est pas assuré d'apporter un changement positif, et pourrait au contraire mettre au pouvoir une force dictatoriale (la sienne) à la place d'une autre (celle de John Hurt). Ce qui rend bien sûr le parcours de Natalie Portman encore plus douloureux et émouvant. Car comment être sûr, si l’on donne les clés du soulèvement et du pouvoir à V, qu'il ira les rendre au Peuple ? On le voit bien, la thématique est très riche. John hurt traite V de terroriste, évidemment, mais peut-être est-il encore plus dans le vrai, potentiellement, qu'il ne le croit.
 
Côté mise en scène, même si on n’atteint pas vraiment des sommets de génie, on est quand même surpris, grosso modo, dans le bon sens. L'introduction, qui commence fort mal (par un flash back sur Guy Fawkes, la figure historique, séquence plutôt laide malgré l'utilisation brusque de la voix-off) se poursuit sous de bons auspices par un montage parallèle tout simple mais fort bien développé, dont on ne sait a priori si c'est une opposition ou une possible réunion, et qui a l'avantage de nous présenter V de manière plutôt inattendue. Bien vu. On se réjouira par la suite que James McTeigue officie avec plus de calme et de maîtrise que ses mentors, les frères Wachowski. Le découpage est plutôt posé et effectif, malgré une échelle de plans encore un peu trop réduite (et qui, dans certains décors récurrents, peut les faire apparaître comme malins, ou au contraire un peu pauvrets, selon la scène). On est dans un style beaucoup plus tempéré, qui sied mieux à cet univers triste et désenchanté, loin donc de l’esbroufe quasiment maladive et bien souvent très laide des films des deux frangins. On obtient alors une facture plus classique, mais que le découpage narratif rend plus dynamique et plus intrigante que prévu. C'est déjà ça. Dans ce genre de grosses productions, souvent incroyablement boursouflées, V POUR VENDETTA surprend déjà un peu par cette langueur développée. Langueur qui n'empêche pas quelques (rares) moments plus lyriques, à l'image de ce plan de V dans l'incendie du laboratoire vu dans le reflet sur la pupille de la doctoresse ! On en vient d'ailleurs à se demander pourquoi il n'y aurait pas plus de belles saillies de la sorte. Le son, lui, est plutôt classique, sans expressivité mais sans fautes de goût, et la photographie est l'élément le plus soigné, même si elle reste trop souvent illustrative. Là où c'est un peu moins bon, c'est peut-être, ça et là, dans le montage, toujours un peu conventionnel, et dans le cadre, pas moche non plus mais un peu en-dessous de la qualité de facture du reste. Les scènes d'action quant à elles (hormis le piratage de la télévision) sont relativement mal montées, ou plutôt ne présentent pas d'intérêt fondamental, même si, ici encore, on est quand même à plusieurs coudées au dessus de MATRIX.
 
Si les acteurs s'en sortent plutôt bien (notamment un John Hurt qui passe du rôle de victime de l'adaptation cinématographique de 1984, le roman de George Orwell, à celui de Big Brother, quasiment, ironie agréable), on sera peut-être un peu plus sévère avec la structure narrative. On se doute que l'adaptation au pied de la lettre de la bande dessinée est chose impossible dans le cadre d'un film commercial et hollywoodien. De toute façon, une adaptation