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[Photo : Brooke Bullock (ou est-ce Sandra Adams ?) - Le Marquis]

Forcément, comme je le disais en conclusion de la première partie de cet article, il est difficile d’enchaîner après un film comme INNOCENCE, et le film qui suit, les films qui suivent, risquent fort de pâtir de la comparaison. Poursuivons néanmoins : chaque film visionné me rapproche d’une prochaine merveille, et c’est dans cet esprit optimiste que je poursuis rédaction et visionnage, avec un décalage qui tend peu à peu à se réduire – avec un peu de chance, je serai à nouveau synchrone en septembre prochain !
 
J comme… JEUX PERVERS, de Max Makowski (USA, 2002)
Vous connaissez peut-être le jeu de société « Taboo » – consistant principalement à poser des questions orientées et embarrassantes à tour de rôles et entre amis. Oui, c’est passionnant, presque autant que les Hippo-Gloutons. Mais saviez-vous que le jeu a généré ce film, TABOO en version originale, où une bande de jeunes tendance friquée (comme dans PETIT MASSACRE ENTRE AMIS) fait une partie lors d’une petite fête dans le manoir familial de l’un d’entre eux. Des cartes anonymes sont distribuées sur lesquelles chacun doit se prononcer sur un tabou donné (homosexualité, échangisme, viol, prostitution, onanisme, inceste, amour sincère, etc.) ; la partie fait sourire mais aussi grincer des dents. Un an plus tard, lors d’une nouvelle réunion du groupe d’amis, un colis leur parvient avec des cartes plus laconiques (homosexuel, violeur, prostituée etc.) : l’un d’entre eux l’a certainement envoyé, mais lequel ? Il devient de plus en plus urgent de le découvrir, car un meurtrier se cache parmi eux.
C’est donc ce slasher aux petits pieds qui succède à INNOCENCE, et sa belle constance dans la médiocrité en fait le film-tampon idéal : prévisible jusqu’à la dernière minute, incohérent jusqu’à la bêtise (le groupe voit ses membres mourir un à un, mais attend la fin de l’orage pour aller à la police), JEUX PERVERS est en réalité d’une politesse et d’une platitude très vite fatigantes. On ne croit pas une seule minute à ce « groupe d’amis » composé de gens qui se détestent tous les uns les autres et sont campés par une énième brochette d’acteurs de second plan ou de série TV (dont Nick Stahl et Eddie Kaye Thomas), tous mauvais sans exception, mais il est concevable qu’aucun d’entre eux n’ait vraiment cru à un scénario aussi stupide, où les meurtres s’avèrent n’être qu’une grosse blague conçue par les jeunes pour se venger de l’un d’entre eux, sauf que finalement, il se met à y avoir de vrais meurtres, que c’est original et astucieux. Film poussif, insipide et sans le moindre intérêt.
 
K comme… KNIGHTS, LES CHEVALIERS DU FUTUR, d’Albert Pyun (USA, 1993)
Ah ! Albert Pyun ! Ce vieux routard hawaïen de la série B, ancien stagiaire d’Akira Kurosawa au penchant très prononcé pour les histoires de cyborgs, n’a pas disparu avec les années 80, et quelque part, ça fait plaisir. Pourquoi ? Peut-être parce que ses films, aussi simplistes et limités soient-ils, sont toujours réalisés à l’ancienne, à grands renforts de cascades et de maquillages, de décors naturels et d’effets spéciaux réalisés sur le plateau, à une époque où ses comparses ont déjà jeté l’éponge, truffant leurs métrages d’effets en images de synthèse comme des forcenés, peu regardants sur la qualité de la synthèse en question, souvent en-deçà du niveau d’une animation de jeu vidéo, mais qu’importe : c’est la mode, et l’important c’est qu’il y en ait un max, avec si possible quelques cascades câblées.
Rien de tout ça dans ce KNIGHTS on ne peut plus représentatif du cinéma d’Albert Pyun : c’est une histoire de cyborgs, dirigés par Job le Manufacturier (l’inénarrable Lance Henriksen), dominant la planète après un quelconque holocauste, contre lesquels va se rebeller la musculeuse Nea, belle tête blonde collée sur un corps de Big Jim pas très ragoûtant mais hautement performant, épaulée, il faut le préciser, par un des tout premiers cyborgs, Gabriel (Kris Kristofferson !), programmé pour les éliminer et ainsi sauver l’humanité.
C’est un peu idiot et très sommaire, mais au rayon divertissement, ça fait très bien l’affaire. Le directeur de la photographie nous convie à un véritable festival du filtre avec ses textures chatoyantes et vivement colorées. Les acteurs en roue libre confèrent au film un ton décalé et passablement hilarant : entre Gabriel, qui possède cette étrange faculté de changer totalement de physionomie dès qu’il combat style art martial (Kris étant un peu fatigué, on le remplace alors par un cascadeur parfaitement distinct), et Job qui se fait rouler des pelles langoureuses par son perroquet (Lance Henriksen prend manifestement un malin plaisir à baver autant que possible dès qu’il sent venir un gros plan), la sculpturale Kathy Long semble se sentir portée et embrasse son rôle avec une conviction qui ne laisse guère de place au talent, mais fait plaisir à voir. Des raccords de montage vertigineux et quelques répliques improbables (« Oh, non, je prends feu maintenant, il manquait plus que ça ! », s’exclame le premier cyborg éliminé par Gabriel) complètent agréablement une plaisante petite série B dont les références bibliques s’arrêtent au choix des prénoms, qui se termine en queue de poisson lorsque Job s’enfuit en deltaplane avec le petit frère de Nea en s’écriant : « Si tu veux revoir ton frère vivant, rendez-vous à Cyborg City ! », car les cyborgs occupent une place si chère dans le cœur d’Albert qu’il a souvent du mal à considérer ses histoires autrement que sous la forme de trilogies, pas toujours achevées mais trilogies quand même : nous nous pencherons prochainement sur le second volet de sa trilogie NEMESIS, parce qu’un cyborg en passant, ça ne fait jamais de mal. En attendant de découvrir le dernier film en date de Pyun, INFECTION, tourné en un seul plan-séquence et en temps réel !
 
L comme… LA LEÇON DE PIANO, de Jane Campion (Australie / Nouvelle-Zélande / France, 1993)
Reprenons notre sérieux, un peu de tenue que Diable, nous parlons maintenant d’une Palme d’Or, obtenue ex aequo avec le très beau mais moins consensuel ADIEU MA CONCUBINE (à quand un palmarès à la Jacques Martin – tous les films ont gagné !). Je vous fais d’ailleurs remarquer que, curieusement, les deux films palmés présentaient tous les deux une séquence montrant l’amputation du doigt du personnage principal.
À vrai dire, et même s’il n’égale pas UN ANGE À MA TABLE, qui reste à mes yeux le meilleur travail de Jane Campion, LA LEÇON DE PIANO est lui aussi un assez beau film, malgré ou grâce à son lyrisme très appuyé, souligné – parfois lourdement – par la musique de Michael Nyman, oscillant entre réelle inspiration et élans larmoyants style « Mort de la Schtroumfette ». Le film parvient à rendre fascinante cette forme d’autisme confortable, installé, complaisamment nourri dans une relation mère-fille qui va peu à peu, non pas se détériorer, mais se rééquilibrer dans la tourmente de l’adultère proposé par Harvey Keitel, qui s’abstient finalement de se masturber à la BAD LIEUTENANT pendant que Holly Hunter joue du piano, et accepté par celle-ci d’abord parce qu’elle veut récupérer l’instrument autour duquel elle a construit sa bulle, ensuite parce qu’elle s’éveille à une sensualité qui la terrifiait. Très belle idée que de développer discrètement une thématique du voyeurisme, celui de la fille d’Holly Hunter, Anna Paquin (pas toujours très juste), qui trompe son ennui en martyrisant un chien pendant que sa mère découvre l’amour, celui plus tard du mari cocu (Sam Neill) – avec ce plan extraordinaire du chien qui vient lui lécher la main pendant qu’il regarde sa femme le tromper ; une thématique bien sûr renforcée par la représentation théâtrale de « Barbe-Bleue ». C’est dans la mise en scène de l’érotisme et de la frustration que le film trouve ses plus belles qualités. L’écriture parfois un rien schématique est correctement contrebalancée par une mise en scène riche à l’imagerie parfois spectaculaire (l’image singulière du piano abandonné sur la plage ne doit pas occulter un goût prononcé pour les plans étranges et presque fantastiques, ceux qui ponctuent les ballades d’Anna Paquin notamment), et surtout par l’humour sous-jacent de Jane Campion. Intéressant.
 
M comme… MAD JAKE, de Tucker Johnston (USA, 1990)
Édition on ne peut plus économique pour cette petite série B : VF bien sûr, copie piteuse naturellement, pas de menu ni de chapitrage, le film se lance dès qu’il est inséré dans le lecteur et s’achève avant la fin du générique par un arrêt de la lecture du disque. Quant au film, également titré BLOOD SALVAGE, c’est une nouvelle histoire de rednecks dégénérés issue de la vague post-MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, qui a connu ses petites réussites (NUITS DE CAUCHEMAR, MOTHER’S DAY) et ses navets (CANNIBAL CAMPOUT). MAD JAKE bénéficie des aspects toujours sympathiques de ce type de sujet et tente d’y adjoindre des éléments bizarres : la famille de ploucs tueurs est ici menée par un garagiste chirurgien à ses heures, qui prélève des organes chez ses victimes qu’il revend à un médecin peu scrupuleux (le vieux Ray Walston) avant de transformer ses proies en sortes de sculptures mi-hommes mi-voitures, tout en les maintenant artificiellement en vie bien sûr – occasion de livrer une série de maquillages (dont un inattendu Elvis Presley) qui avaient fait beaucoup parler du film avant sa sortie, mais sont curieusement très mal et très peu montrés dans le film, par ailleurs très mal réalisé (cascades pitoyables). Ce garagiste tombe sous le charme d’une jeune fille croisée à un concours de Miss en fauteuil roulant (!) et s’empresse donc de la kidnapper avec le reste de sa famille (le papa étant interprété par John Saxon).
L’héroïne a beau être en fauteuil roulant, elle n’en est pas moins détestable et très antipathique, bien qu’il soit très difficile de savoir si c’est intentionnel ou pas. MAD JAKE pioche ses idées à droite et à gauche, empruntant le saurien du CROCODILE DE LA MORT, la complicité du patelin qui évoque fortement LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, etc., mais ses quelques rares idées originales sur le papier échouent totalement leur passage à l’écran. Soutenu par une musique insupportablement nulle, le film s’efforce de taper dans le registre de l’humour noir et du sordide pseudo-distancié (fanatisme religieux du garagiste et de ses créations qu’il surnomme les convertis), mais il ne parvient jamais à instaurer un rythme, une efficacité à son film laborieux et quelconque, qui ne dépasse à aucun moment le niveau de simple curiosité pour cinéphile hautement désœuvré.
 
N comme… LES NOUVEAUX BARBARES, d’Enzo G. Castellari (Italie / USA, 1982)
Quittons les Etats-Unis. Traversons l’Atlantique et pénétrons dans l’Europe par le détroit de Gibraltar pour aller chatouiller le G de Enzo Castellari dans la botte italienne. Jusqu’à ces dernières années, Castellari était, dans ma propre cinéphilie, resté dans l’ombre des autres cinéastes italien de la tranche « inférieure », ceux qui n’ont pas la réputation d’un Bava, d’un Fulci ou d’un Argento mais sont pourtant capables, à leurs meilleures heures, de livrer de forts beaux films de genre ; des cinéastes comme Sergio Corbucci (dont j’adore DJANGO et LE GRAND SILENCE au point de les préférer aux westerns de Sergio Leone), Antonio Margheriti (je n’ai hélas encore jamais vu son très réputé DANSE MACABRE, mais j’aime énormément ses FANTÔMES DE HURLEVENT), Riccardo Freda (grand souvenir du SPECTRE DU PROFESSEUR HITCHCOCK), voire même Lamberto Bava (dont DÉMONS me semble être un modèle de série B), Ruggero Deodato (au moins auteur d’un film formidable, THE WASHING MACHINE) ou Bruno Mattei (dont le très Z VIRUS CANNIBALE est à hurler de rire). De Castellari, je connaissais surtout LES GUERRIERS DU BRONX, sous-MAD MAX un peu mollasson mais amusant visionné en présence du Dr Devo, et un SINBAD redoutablement mauvais incarné par Lou Ferrigno. On creuse patiemment dans la filmographie du bonhomme, somme toute sympathique, avec ces NOUVEAUX BARBARES coulés dans le même moule que les guerriers du Bronx, en attendant que LES GUERRIERS DU BRONX II, LA MORT AU LARGE et KEOMA trouvent prochainement leur place dans cet Abécédaire.
Tourné la même année que LES GUERRIERS DU BRONX à une époque où le cinéma de genre italien commençait à s’essouffler et à s’enliser dans le Bis et les pompages en série des succès du moment, LES NOUVEAUX BARBARES s’ouvre sur un générique nous montrant une explosion nucléaire dévastant une maquette qui n’avait pas dit ouf. Bien que pure déclinaison du MAD MAX de George Miller, le film ne crache pas sur quelques emprunts à John Carpenter, sa musique évoquant irrésistiblement celle de NEW YORK 1997. Le monde a donc basculé dans le chaos, et les Templars, sorte de motards du futur, ont pris le pouvoir, décimant les survivants considérés comme des êtres inférieurs. Un héros récalcitrant va venir faire un peu de ménage et défendre l’opprimé.
Rien à dire du scénario, bout à bout de poncifs sans originalité : tout est dans le décorum et dans la façon de faire. De ce point de vue, le film est assez plaisant. Bruitages totalement absurdes, effets spéciaux délicieusement datés, look puissamment folklorique des Templars et tunning kitschissime entre la Batmobile et le jouet Kinder, sans parler de ses armures transparentes vraiment cocasses et qui valent bien le coup d’œil, la direction artistique très typée fait beaucoup pour le charme rétro, et pour le comique involontaire. Quant à la mise en scène de Castellari, entre expérimentations de montage parfois saugrenues et superbe photographie (très beau cinémascope), elle inscrit prévisiblement le film dans le registre du Bis soigné qui ne fait pas trop mal aux yeux cinématographiquement parlant (la direction artistique s’en charge), mais n’empêche tout de même pas le film, par ailleurs correct divertissement, d’être parfois un peu longuet. L’ennui ponctuel ne détournera cependant pas les amateurs du cinéma fantastique italien, le cocktail de plans ultra composés cadrant des éclats de violence quasi parodique et des costumes improbables se fait aujourd’hui trop rare pour être snobé.
 
P comme… LE PORNOGRAPHE, de Bertrand Bonello (France / Canada, 2001)
Je pourrais vous faire croire que c’est l’excellence d’INNOCENCE qui m’a encouragé à revenir à la production francophone, mais ce serait un gros mensonge, puisque la liste des films est toujours programmée longtemps à l’avance. Mais le hasard fait tout de même bien les choses, dans la mesure où, avec le film de Lucile Hadzihalilovic et le sympathique ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…, LE PORNOGRAPHE tend à relever un peu le niveau.
Le film évoque le retour aux affaires d’un ancien pornographe (Jean-Pierre Léaud), qui accepte d’entreprendre le tournage d’un nouveau film, un peu contraint et forcé par des dettes. Ce qui ne l’empêche pas de persévérer dans la voie à prétentions artistiques qui avait à l’époque mis un terme à sa carrière. Un film étrange et assez attachant, qui joue du contraste à la fois drôle et amer entre les postures de metteur en scène de Léaud (qui rêve de conclure son film par un accouchement et par l’image d’un nouveau-né) et les regards perplexes que son entourage lui jette – avant que le producteur ne reprenne les choses en main pour tourner du porno sommaire. Cet aspect du récit n’est cependant pas forcément prédominant, le film développant également quelques personnages secondaires (dont le fils de Léaud, choqué par la profession de son père, militant qui lance avec un petit groupe une grève du silence dérisoire et non dénuée d’humour dans son traitement – ils regardent en groupe des films muets), et surtout creusant la personnalité fantasque et vaguement mélancolique du personnage de Léaud, qui quitte sa compagne sans savoir pourquoi, entreprend de construire seul une maison sur un terrain cédé par un proche, accepte à contrecœur une interview sur sa carrière et fantasme sur le film qu’il ne fera jamais.
La mise en scène de Bonello est soignée, très composée, avec une majorité de plans fixes nourrissant un rythme lent et très distancié, un humour pince-sans-rire parfaitement servi par Jean-Pierre Léaud, très bon bien qu’il soit souvent à deux doigts de paralyser le film, souvent focalisé sur sa performance, de façon parfois un peu exclusive. Le film tient sur un fil, et flirte constamment avec l’ennui, mais à chaque fois qu’il m’a semblé me détacher du projet, une idée séduisante, un plan intrigant sont venu relancer l’intérêt d’un film elliptique, original et intelligent, le premier qui plus est à m’avoir vraiment intéressé à son acteur principal, jusqu’alors perçu avec méfiance – sans doute à cause du lien au cinéma de Truffaut, qui ne m’a jamais plu. Ce n’est pas une merveille, mais, c’est indéniable, il y a là beaucoup de personnalité, et ça donne envie de voir d’autres titres de Bonello.
 
R comme… RIEN À PERDRE, de Steve Oedekerk (USA, 1997)
De Steve Oedekerk, nous avions beaucoup aimé ici le film KUNG POW (ENTER THE FIST), parodie hilarante (et techniquement surprenante) du cinéma d’arts martiaux, découvert un peu par hazard, le prix modique du DVD permettant de surmonter l’aversion suscitée par une jaquette hideuse. Une chance pour l’acteur-scénariste-réalisateur, puisque sa filmographie n’est pas composée que de merveilles, loin de là ; toujours est-il qu’il en a gardé à mes yeux un petit potentiel sympathique, suffisamment en tout cas pour jeter un œil à ce RIEN À PERDRE. (Attention, les amateurs de VOST ne maîtrisant pas la langue de Shakespeare noteront bien que le DVD disponible ne comporte pas de sous-titres français.)
Bon, le film montre d’emblée ses limites et son appartenance à la comédie américaine classico-classique, basée sur un sujet pas très original mais assez entraînant – Tim Robbins est braqué dans sa voiture alors qu’il vient de découvrir que sa femme le trompe, il pète les plombs et c’est lui qui kidnappe son agresseur, Martin Lawrence. Le riche blanc et le pauvre noir vont peu à peu s’entendre dans un projet de cambriolage du bureau du patron de Tim Robbins. Vous l’aurez compris, les acteurs sont une fois de plus le moteur du projet, le scénario ne brillera pas par son originalité, la mise en scène va s’installer dans un confort esthétiquement neutre et sans réel intérêt, tout juste soutenu par un rythme enlevé.
Le résultat est inégal. D’un côté, on peut apprécier la façon dont Oedekerk torpille et distord les clichés raciaux sur lesquels son film semblait au départ devoir s’engager sur un mode plus conformiste, et, il faut l’avouer, il met parfois dans le mille. Son film bénéficie en outre d’une violence sous-jacente qui n’est pas sans évoquer parfois, sur un mode mineur, le ton d’ARIZONA JUNIOR des frères Coen, et développe, en plus de quelques séquences très réussies (dont un braquage maladroit évalué par la victime elle-même), l’idée bizarre de faire se croiser le chemin du duo avec celui de deux malfaiteurs de même profil, un grand blanc et un petit noir. D’un autre côté, en plus de la fadeur de sa mise en scène, le film souffre régulièrement de fautes de goût (bande son parfois pénible) et, incontournablement (mais ça ne devrait plus être le cas), d’une morale bien formatée, bien conformiste, dans sa dernière ligne droite, ce dont on se serait bien passé. Vaut-il le détour ? C’est à vous de voir, mais je souligne que la brève apparition de Steve Oedekerk en gardien de nuit est un des passages les plus drôles du film, et qu’elle mérite bien un petit coup d’œil distrait, même si, manifestement, le réalisateur est capable de faire beaucoup mieux.
 
S comme… SUSAN A UN PLAN, de John Landis (USA, 1998)
Existe-t-il un cinéaste plus inégal que John Landis sur cette planète ? A-t-il du talent ? Comment ça, on s’en fout ? Je me souviens pour ma part d’une critique du film INNOCENT BLOOD par les Cahiers du Cinéma, surestimant et sur-interprétant en partie ce film bancal dont le versant « de guingois » était l’aspect le plus attachant. Reste que, même si sa mise en scène me laisse sceptique à peu près une fois sur deux, je prends toujours un certain plaisir à regarder ses films – tout particulièrement LE LOUP-GAROU DE LONDRES (que je préfère d’un poil au HURLEMENTS de Joe Dante, puisqu’il semble y avoir là deux écoles, voilà ma position !) et UN FAUTEUIL POUR DEUX, porté il est vrai par la performance de Jamie Lee Curtis. J’aimerais revoir un de ces quatre BLUES BROTHERS, même si c’est sa suite (que je n’ai jamais vue) qui se profile à l’horizon lointain de l’Abécédaire – je n’en attends strictement rien, ce qui est encore le meilleur moyen d’être agréablement surpris.
Bon point pour l’éditeur Action et Communication, capable du meilleur comme du pire, et qui fournit ici une belle copie en VOST, c’est toujours ça de pris. Le film est une sorte de comédie policière construite autour du personnage de Susan (excellente Nastassja Kinski), organisant le meurtre de son ex-mari pour toucher le pactole, et se distingue très vite par un mélange assez percutant d’érotisme et de violence d’une belle absence de retenue. Le film est très bien photographié par Ken Kelsch (collaborateur régulier d’Abel Ferrara) et bénéficie d’un fort joli casting aux choix improbables mais efficaces – Adrian Paul en ex-mari, Lara Flynn Boyle en idiote congénitale, ou encore Dan Aykroyd en tueur à gages incontrôlable.
Moins inoffensif que la plupart des comédies de John Landis, SUSAN A UN PLAN est une vraie comédie noire, à l’humour acerbe et parfois très cruel. On y retrouve sans surprise le manque de maîtrise de Landis, qui ose un rythme un peu fou et de très fréquentes ruptures de ton, particulièrement abruptes (recyclant d’ailleurs de façon inattendue et très spectaculaire les rêves de morts-vivants du LOUP-GAROU DE LONDRES) ; des séquences anodines peuvent subitement dégénérer dans des éclats de violence ou des excès de bizarrerie qui font toute la saveur du métrage, constamment dynamisé, voire dynamité, ce qui le rend parfois très déstabilisant ; elles font aussi toutes ses limites, la fin abrupte, notamment, soulignant douloureusement les défauts de structure d’un film à la fois audacieux et peu maîtrisé. Un ratage passionnant ? Je ne sais pas… Je suis personnellement si fatigué par l’avalanche de scripts à tiroirs qui affichent leur complexité en étendard, tout en ne prenant pas le moindre risque dans leur gestion du montage ou de la narration, que ce n’importe quoi désarçonnant et profondément instable en finit par avoir d’autant plus de charme à mes yeux.
 
T comme… TO BE OR NOT TO BE, d’Ernst Lubitsch (USA, 1942)
Lubitsch ! Je connais peu son cinéma; je n’avais vu avant TO BE OR NOT TO BE que le film LA HUITIÈME FEMME DE BARBE BLEUE, et au risque de faire hurler les puristes, je n’y avais pas trouvé grand intérêt, n’y voyant qu’un aimable vaudeville badin, un rien désuet et plutôt terne – et n’y voyez pas une allergie de principe aux comédies américaines des années 30/40, puisqu’à l’époque, j’avais adoré L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ de Howard Hawks. Difficile d’enchaîner sur une nouvelle expérience avec un cinéaste m’ayant fait si piètre impression, mais il en faut toujours plus pour me décourager.
Et c’est une bonne chose car, sans pour autant me faire grimper aux rideaux, TO BE OR NOT TO BE m’a pour le coup paru très réussi et vraiment drôle. Tourné en 1941, cette comédie se déroulant à Varsovie sous l’occupation nazie a dû attendre quelques mois que les Etats-Unis rentrent dans le conflit pour être distribué, suite à la polémique du DICTATEUR de Charlie Chaplin, suivant l’idée encore aujourd’hui très ancrée selon laquelle il existe une ligne éthique séparant ce dont on peut rire et ce dont on se doit de parler avec la plus austère des commisérations – car faire de l’humour, c’est forcément se moquer, bien entendu. Ce qui n’a pas empêché le film d’être (et d’être encore) critiqué par certains pour sa légèreté. Cette controverse a bien vieilli, le film n’étant corrosif (et il l’est) que dans le cadre d’une production hollywoodienne, et dans un contexte où les Etats-Unis ignoraient en grande partie la réalité de la situation en Europe. À l’écran, l’occupant nazi est tourné en dérision dans des séquences parfois hilarantes (l’enfant et le jouet tank), mais la menace reste conventionnelle et peu percutante – quelques ruines, des arrestations, des officiers nazis quasi clownesques.
Ce qui n’empêche pas le film de traiter avec une belle vivacité et une certaine intelligence son intrigue d’espionnage, et bien sûr le cœur de son sujet, l’implication d’une troupe de comédiens célèbres tentant de neutraliser un espion. Et c’est là que le film trouve ses plus belles qualités, dans cette balance humoristique entre les enjeux dramatiques et l’ego surdimensionné des acteurs, toujours sur le point de les mettre en péril. Le film démarre sur les chapeaux de roue, et fait preuve d'une véritable énergie burlesque de sa première partie (qui frôle presque le style de Tex Avery, avec sa voix-off fiévreuse et son montage très nerveux), même s’il connaît parfois quelques tassements par la suite (je n’accroche pas beaucoup aux apartés vaudevillesques autour de la liaison entre Carole Lombard – morte dans un accident d’avion à la fin du tournage – et Robert Stack). C’est une excellente comédie, ce qui me réconcilie avec Lubitsch, sur lequel je reviendrai à l’occasion.
 
U comme… THE UNBORN, de Rodman Flender (USA, 1991)
Réputé pour la qualité effective de ses mises en scène et pour le flair dont il a toujours fait preuve pour dénicher de nouveaux talents, Roger Corman producteur aura accessoirement fait œuvre de recyclage intensif, en alignant les plagiats oscillant entre la série B estimable (PIRANHAS) et le navet plaisant (RAPTOR).
Avec THE UNBORN, on retrouve un démarcage tardif de l’intéressante série LE MONSTRE EST VIVANT de Larry Cohen, à ceci près que la mutation des bébés n’est plus le fruit de la pollution mais de manipulations génétiques. Pour le reste, les enjeux et la structure du récit sont sensiblement identiques, ce qui n’empêche pas le film de fonctionner correctement et de développer par moments un réel malaise, renforcé par quelques idées assez dérangeantes – femme enceinte paniquée se poignardant le ventre, bébé avorté clandestinement qui retrouve le chemin de la maison familiale après avoir été jeté dans une poubelle.
Si le film n’a pas la finesse d’écriture des films de Larry Cohen, il n’en est pas moins assez inventif, glissant ça et là des idées surprenantes (les incubateurs du scientifique dirigeant la clinique permettraient à l’humanité de se passer des femmes !), et sa mise en scène, plus frontale et parfois très graphique, est souvent plus percutante, le film bénéficiant d’une réalisation soignée et parfois inspirée, ce qu’annonce un très beau générique d’ouverture ; il est d’ailleurs dommage que le film ne soit disponible qu’en VF, d’autant plus que le doublage, pas fameux, gâche totalement le travail sur le son d’une séquence en particulier (celle de l’écoute d’une cassette audio). Autre atout majeur, la présence dans le rôle principal de Brooke Adams (DEAD ZONE, GAS FOOD LODGING), excellente comédienne, qui se fait rare hélas, et qui devait d’ailleurs mettre en scène la suite de THE UNBORN (THE UNBORN II ou NÉ POUR TUER selon les éditions, toutes en VF, suite elle-même très malsaine mais plus maladroite dans ses effets, et d’un comique pas toujours volontaire), avant de se fâcher avec Roger Corman, qui ne voulait pas faire le même film qu’elle. Bref, sans faire dans la dentelle, THE UNBORN est une bonne série B, avec de très bons moments (ah ! la séquence érotique dans le rocking-chair !), c’est un film pas trop idiot, très sombre et franchement agréable.
 
V comme… 28 JOURS, EN SURSIS, de Betty Thomas (USA, 2000)
Je sais, je sais, c’est un peu mon péché mignon, j’ai cette tendance à toujours faire un crochet pour jeter un œil sur les films de Sandra Bullock, ce qui, soyons honnêtes, ne m’arrive tout de même pas trop souvent, et je l’assume parfaitement, d’autant plus que ce penchant n’est pas totalement aveugle. C’est quand même bien ce qui m’a amené à visionner ce 28 JOURS, EN SURSIS qu’il ne faudrait pas confondre avec l’excellent 28 JOURS PLUS TARD de Danny Boyle, l’un comme l’autre n’ayant du reste strictement rien à voir avec le cycle menstruel.
Et il faut vraiment avoir une certaine indulgence envers Sandra pour se plonger dans cette comédie dramatique au sujet redoutable et au traitement à l’avenant. Le sujet se pose là : Sandra joue une jeune femme que son alcoolisme contraint à passer un mois en centre de désintoxication. Dans le cadre d’une bonne grosse série A avec casting trois étoiles (dont Viggo Mortensen en alcoolique secrètement épris du sitcom « Santa Cruz »), ce genre de films donne rarement de bons résultats, façon polie de dire qu’on est en général confronté à une infecte flaque de sentimentalisme moralisateur en diable. Et sans surprises, 28 JOURS, EN SURSIS est un film infect. L’équilibre entre la comédie et le drame, qui peut donner des merveilles lorsqu’un scénariste de talent se joue des transitions et de la co-habitation des deux tonalités (voir l’extraordinaire LA GARÇONNIÈRE de Billy Wilder), est bizarrement maltraité dans la plupart des cas par une alternance foncièrement mécanique où les scènes de comédie (ici une pièce de théâtre organisée par Sandra pour fêter le départ d’un autre pensionnaire) s’ensuivent de soudains psychodrames (suicide de sa compagne de chambrée), avec l’impression d’entendre littéralement le déclic scénaristique du basculement on/off – impensable en effet de faire rire de choses graves, ou de distiller de la mélancolie dans un épisode fantasque, c’est soit l’un, soit l’autre, « comme dans la vie » voudrait nous faire gober Betty Thomas : des fois c’est drôle, des fois c’est triste.
Et si les passages de comédie peuvent parfois fonctionner aimablement (surtout si l’on fait preuve, comme c’est mon cas, d’une certaine indulgence pour l’actrice principale), les séquences dramatiques sont d’une lourdeur démonstrative tout simplement écœurante, dont l’hypocrisie finit largement par l’emporter sur la tonalité de la dernière demi-heure. La réalisatrice s’essaie à entrecouper son récit de scènes où les membres de la communauté (le mot finit par être lâché) témoignent face caméra de leur souffrance et de leurs difficultés ; ça, c’est le Message, les sacs à vin vont s’identifier et les sobres vont compatir comme des bêtes. Ben voyons. Face à une vision aussi imbécile de l’alcoolisme (qui suscite des comportements très rigolos mais socialement inconvenants), on grince déjà pas mal des dents, mais la confiserie qui va suivre finit vraiment par donner l’envie de vider une bouteille. Belle illustration du manque d’honnêteté du projet, alors que la sirupeuse chanson « Lean on me », sorte d’hymne du centre de désintoxication, est épinglée par le personnage de Sandra B. comme un torrent de niaiserie mortifère, c’est pourtant bien celle qui sera choisie par la cinéaste pour accompagner le générique de fin, interprétée qui plus est par le sémillant Tom Jones, dont la capacité naturelle à transformer ce qu’il touche en sommet de vulgarité peut ulcérer (Dr Devo) ou réjouir (moi-même, sous mon jour le plus pervers). Mais avec un pareil amas de poncifs antipathiques, je jette l’éponge, j’ai mes limites, merci !
 
W comme… WALKER TEXAS RANGER, de Virgil W. Vogel (USA, 1993)
Histoire de finir cette sélection dans le désastre le plus complet, je vous propose cet épisode spécial de la redoutable série de Chuck Norris, offerte sur un plateau par l’éditeur Prism Leisure, qui a bien failli être absent de cette sélection et se fait appeler ici « Supra Vision ». « La justice, c’est lui ! », nous annonce fièrement la jaquette, avant de nous révéler la nature des ennemis auxquels le ranger Walker va être confronté : « Cruels, sur-équipés, ne reculant devant rien et surtout pas la violence, ils ont projeté des actions aussi explosives que meurtrières ! » Alléchant, non ? En réalité, le récit oppose notre héros à une bande de braqueurs de banques utilisant des cendriers en forme de mouches qui explosent à point nommé ; mais le ranger Walker est si formidable qu’il trouve tout de même le temps, entre deux règlements de comptes, de participer à des rodéos caritatifs pour venir en aide aux enfants sans abris. Quel homme, quand même…
Comme ce téléfilm est en fait le pilote de la première saison, on a droit à la mise en place de cet univers d'une richesse mesurable qui doit certainement satisfaire les fidèles de la série TV, s’il en existe : ainsi, le fidèle adjoint de Walker est assassiné, ce qui nous vaut de la part de Chuck Norris un regard-caméra empli de douleur, témoignage graphique de sa grande consternation ; il va donc falloir lui en trouver un nouveau, ce qui sera chose faite bien avant le générique de fin. Par ailleurs, on apprend d'emblée quelques informations précieuses (si, si) sur le passé du ranger, via le personnage du chef indien qui l’a élevé après la mort de ses parents : par exemple un flash back sur la mort des dits parents, qui crée un soudain parallèle avec le personnage de Batman, quel bonheur.
C’est amusant, me diriez-vous, mais ça l’est nettement moins lorsque l’on passe 90 longues minutes devant… Réalisé par un membre de la confrérie des plans basculés, le film se traîne dans un démarcage soporifique de western, et le temps passe lentement. Jusqu’à la fin du film, on se surprend à contempler les reflets sur l’écran, à penser à la liste des courses, et seule la VF vient relever l’intérêt de temps à autres, par ses élans de sagesse (« Leur devise, c’est : Une émeute Un ranger ? Je dirais plutôt : Un souvenir du Texas, Un ranger ! ») et par sa syntaxe très personnelle (« Maintenant, assez rigolé : on va voir à la vitesse où tu vas dégager ! »). Bref, encore une expérience de la durée pure.
[Partenaires... Photo du film TOP DOG, qui me fait très envie.]
 
Et c’est sur ces deux piètres métrages que s’achève mollement la seconde partie d’une sélection dominée sans surprise par INNOCENCE. À l’exception notable du très beau CHÂTEAU DANS LE CIEL, rien de véritablement incontournable pour cette fois-ci, même si le cinéphile curieux peut aller revoir ses classiques anciens (Lubitsch) ou récents (Campion) sans trop perdre son temps, découvrir un John Landis moyen mais bizarre ou se rincer l’œil avec l’estimable LE PORNOGRAPHE. Rayon Z, avec peut-être LES NOUVEAUX BARBARES, seule LA FURIE DES VAMPIRES me semble valoir la séance, et j’en profite d’ailleurs pour signaler la parution récente en DVD d’une copie du film en VOST qui ne peut pas faire de mal. Et la suite, bordel ! Elle est en cours de rédaction : à bientôt !
 
Le Marquis
 
INNOCENCE
LE CHÂTEAU DANS LE CIEL
TO BE OR NOT TO BE
LA LEÇON DE PIANO
LE PORNOGRAPHE
SUSAN A UN PLAN
À LA POURSUITE DU DIAMANT VERT
THE UNBORN
ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…
RIEN À PERDRE
LES NOUVEAUX BARBARES
KNIGHTS
LA FURIE DES VAMPIRES
28 JOURS, EN SURSIS
Dr JEKYLL ET Mr HYDE
HALLOWEEN 5
MAD JAKE
JEUX PERVERS
LE GRAND TOURNOI
LA BELLE AU BOIS DORMANT
WALKER, TEXAS RANGER
 
Bande annonce de l’épisode 10 : conséquences d’une contrefaçon monétaire, hard-rockeuses dans une cage électrifiée, un meurtrier à la rescousse de l’humanité, un tigre dans un couvent de junkies, un inceste sadique, un môme américain abducté, un môme tibétain kidnappé, un amnésique SDF, une succube sévissant exclusivement chez les afro-américains, un flic fasciste du futur, un tueur à gages en pleine rédemption, un triangle amoureux et encore incestueux, décidément, un dresseur de chiens, une walkyrie musculeuse, l’être le plus ignoble du monde, des vampires câblés qui jouent à Matrix, une adorable grand-mère qui tricote de la chair humaine, un duo comique à la caserne, un tank incontrôlable, une femme sauvage avec des serpents en guise de cheveux.
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici !
 

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[Photo : d'après INNOCENCE, qu'il vous faut avoir vu. Le Marquis]

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Mercredi 30 août 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[Photo : "We're off to see the Wizard...", par le Marquis]

Bonsoir à tous. Au pied du volcan, au milieu du Pacifique, les 16 naufragés luttent toujours contre les éléments. Les huit survivants se survivent à eux-mêmes, les huit candidats éliminés, ou "retirés" dans l'Au-delà, ne sont plus qu'ombres fugitives du générique. Telle est la loi impitoyable de Koh-Lanta. Votre correspondant local, Le Shériff, vous dresse un compte-rendu tapé sur machine Steinwood, entre deux gorgées de Tequila. Moustiques. Les volutes du cigare flottent dans l'air lourd, déchirées par les pales du ventilo poussif de la Pension. Adorable lectrice, sagace lecteur, nous attaquons la vingt-cinquième nuit d'aventure. Et malheur au vaincu. NATHALIE a été condamnée au départ à cause de sa perfidité. CATHERINE avoue s'être laissée piéger, et ne se prive pas de la dénigrer, après des semaines d'allégeance ; elle progresse dans son cheminement, comme on dit. Nous aussi. L'expérience Koh-lantesque, c'est l'expérimentation sur la matière humaine, c'est la Rencontre par procuration, c'est le Soin par l'image. Vérité et Image, Mesdames et Messieurs, pour vous, sur Matière Focale.
Apaisement total sur le campement, GAELLE abandonne tout scrupule, elle entame une nouvelle partie de jeu. JEAN passe une première fois voir LUDOVIC, qui porte mal son prénom, pour une entorse légère au genoux, séquelle de la dernière course à la survie. Les naufragés sont convoqués sur la plage pour l'épreuve de confort. Tous trottinent sauf le blessé. Fébrilité, "On va attendre LUDOVIC, quand même !" C'est la classique épreuve des sacs. Il ne s'agit pas d'une simple course, où l'on court pour l'équipe Jaune ou Rouge. Il ne s'agit pas non plus d'une course de rapidité, style 110 mètres haies. Non, il s'agit de courir contre les autres et de prendre position contre ses camarades. L'illusion du collectif s'effrite à grands coups de sacs dans la figure. Les deux derniers de chaque étape confient leurs charges au candidat restant de leur choix. Pas de rébellion, la règle est connue de longue date. Epreuve splendouillette, qui a perdu de son cachet puisqu'elle est éventée. GAELLE et SEB se disputent un sac, "agacé mais galant, SEBASTIEN lâche prise", synthés dramatiques et gros plans, regards inquiets de GAELLE qui craint l'esclandre, mais non, il est beau joueur, pas aventurier. Au bout de deux courses, FD porte 37kg, ce sera 12 pour GAELLE et 7 pour MARIE. Cette dernière emporte la mise et se jette dans les bras de son amie et rivale ; FD au second plan, en difficulté, ne peut se débarrasser de sa lourde charge. SEB l'aide, c'est bien. Il a beau être chef d'entreprise, ce gaillard est sympathique en diable. La récompense, c'est pour MARIE et l'invitéede-son-choix, une nuit avec TIMOTHY, shamane de son état. Chants, danses, transes, Kava (racine de poivrier mâchée par des enfants, "âpre en bouche"), mythes et légendes, Lap-lap (déjà vu, pour les fidèles lecteurs), conseils pratiques mais peu pragmatiques, deux nattes décorées et surtout offertes par des pauvres autochtones. Un vrai souvenir, quoi. Retour à la casbah, les autres aventuriers semblent indifférents à cette expérience humaine. Il faut bien avouer qu'il est difficile pour les deux privilégiées de bien la "raconter". Convocation à l'épreuve d'Immunité, topo sur la valeur de la pirogue comme moyen de communication, lieu de diplomatie et temple de sorcellerie. Les aventuriers en saisissent tous les enjeux, LUDOVIC l'emporte malgré sa blessure, SEB se fait griller sa place par GAELLE, qui doit être dangereuse sur la route quand elle est contrariée. LUDOVIC avoue qu'il s'agissait pour les ex-jaunes d'empêcher ALAIN de gagner l'immunité. GAELLE et MARIE s'isolent, duo individualiste soudé. ALAIN prend FD et lui enseigne l'art de la survie. Le travail d'équipe devient plus personnel au fil des épisodes, l'esprit de groupe s'effrite. Les nouvelles familiales arrivent par pirogue, échangées contre des victuailles. L'écosystème local est bouleversé par l'anxiété irréfléchie. GAELLE devient hystérique, CATHERINE refuse l'échange, FD veut un juste milieu, aux trois-quarts. Folie, destruction, pillage, sacrifice pascal. ALAIN toussote en évoquant son petit-fils, MARIE accuse SEB d'être indifférent à son fils. Vote et revote, garçons contre filles. Larmes, on se souvient que le monde existe, l'isolement rappelle les vraies valeurs humaines. Mais dévoile aussi une certaine avidité sentimentale, dangereuse pour gérer leur quotidien actuel. Au Conseil, GAELLE défend MARIE qui a blessé FD. Evolution parallèle entre des aventuriers plus philosophes mais joueurs impitoyables. Questions sur la tactique des jaunes. LUDOVIC dément avoir pensé au ralentissement imposé aux anciens Rouges, affrontement larvé avec FD. Rappel à la loi : "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire". DENIS BROGNIART cherche ses mots pour mettre en mots le mal ("Euh…sabotage…pas glorieux, pas nécessaire"). Il est vrai que les Jaunes s'en tiennent aveuglément à leur stratégie initiale du refus de l'étranger, entre jaunes. C'est toi et moi contre le monde entier, la porte ouverte à des heures sombres. Le sort d'ALAIN est réglé le soir même.
Sur le flanc du volcan, deux esprits s'élèvent. SEB est lucide et s'excuse pour leur manque de sportivité. Il sait que les enfants regardent Koh-Lanta. FD réfute cette "entité jaune". GAELLE détourne les yeux. CATHERINE est "négative" selon MARIE, qui a pourtant explosé "d'amour". Nouvelle attaque sentimentale avec une vidéo, promise au gagnant de l'épreuve de confort. Tronc biseauté à garder à la verticale. Patience et concentration, comprenez torture. Montage, récompense-douleur : "Orgueil sportif à contenter". A bout de bras, MARIE emporte une caisse vide, offre 20 mn de vidéo à sa seule amie. Retour au camp, dévasté par un incendie. Effets partis en fumée. La main du destin semble concrétiser les reproches de Dieu l'animateur. "Faut voir le bon dans le mauvais", leitmotiv de FD. Journée de déprime et de faim. Séquence sur FD, écorché, chevaleresque et droit. EMILIE souffre de ses échecs répétés aux jeux, "à chier". Poule au pot. Tremblement (très attendu) de terre, le totem est mutilé. LUDOVIC l'imite et s'immole dans la cuisine. Epreuve d'immunité, les nageurs noient leurs rivaux avec des anneaux plombés. La conscience collective épargne deux candidats. LUDOVIC, honte à lui, laisse gagner EMILIE. La foudre s'abat sur l'insolent, EMILIE refuse le cadeau in-extremis, personne ne sera immunisé. FD déclare que EMILIE a de la valeur : plan sur ses fesses. Dans les bois, une poule s'est perdue dans le piège des aventuriers. Rééquilibrage. Réaménagement du camp. Scission chez les jaunes, qui approuvent ou désapprouvent le geste de LUDOVIC. Au Conseil, reproches à ceux qui ont bafoué l'Immunité. CATHERINE est logiquement, implacablement éliminée. Il ne reste plus que des anciens Jaunes, la meute va se déchirer, la sentence est irrévocable. Nouvelle escalade de la violence, on passe au cœur du volcan. "Que le meilleur gagne", disait ALAIN.

Le Shériff

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Mardi 29 août 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo: "Apocalypse Jamais" par Dr Devo, Proctoman et Mr Mort)


Vive la Mort ! Vive la mort du Cinéma ! Vive la Cinémort !

Comme dirait le patron, les statistiques du cinéma se chiffrent dans des proportions hallucinantes. Pour bien comprendre le médium dans sa contemporanéité, il ne faut retenir qu'un seul chiffre (donné par le patron de ces pages, donc) : 98,56%.

98,56% des films ne valent absolument pas les huit euros, voire neuf, voire dix, du prix du ticket. Les maux sont connus : scénarii vu 3000 fois, mise en scène de téléfilm, tirages des copies lavasses (on ripolinera le film ensuite pour le DVD vendu 28 euros en gros store, et de toute façon, la photo 35 mm des films n'a aucune importance et prépare cette exploitation DVD, l'expérience en salles étant devenue intermédiaire), voisinage de salles absolument honteux, quel que soit le public (on discute pendant le film autant dans les salles Pathugmont que dans les salles art et essai), acteurs qui ne savent plus qu'en faire des caisses, refus du montage, refus des échelles de plans, musique débile, etc.
Il y a une raison à tout cela. 98,56% des réalisateurs n'aspirent plus à faire des films, mais à être réalisateurs justement. Le même pourcentage en sait autant sur la mise en scène que la caissière de votre Shopy. Le même pourcentage croit qu'en écrivant une continuité dialoguée appelée scénario, ils ont inventé le beurre à couper le film, prenant bien soin de s'appuyer sur le "talent éclatant" de tel ou tel acteur. Tout cela dans une perspective de total recyclage, et de pillage des uns des autres. En bref, c'est la misère totale. La maladie du siècle pour les réalisateurs, c'est bien la sclérose en plaque.

Y en a qui doutent ? Revoyez vos classiques. Un petit Zulawski ou un petit Greenaway fera l'affaire.

Chien-Malade, dans ce contexte, n'aura pas volé son nom. Artisan dévoué à sa cause, il touche le pactole depuis le début, enchaîne les films et engrange le grisbi les doigts dans le nez. On peut ne pas aimer. Pour un INCASSABLE tout à fait sensationnel, enfin, le reste, quoique habile et répétitif, reste avant tout du cinéma de scénario avec mise en scène. Lui aussi recycle à l'infini, mais ses propres films, ne rechignant jamais à son mot d'ordre "come on everybody" : le twist ! Twist caché, twist évident, twist en trompe-l'œil révélant un autre twist, etc. Chien-Malade n'a pas d'état d'âme, et se revendique cinéaste de la manipulation. Bien plus qu'un autre (Brian De P., 60 ans, émancipé), c'est le cinéaste, Chien-Malade, qui descend de Hitchcock ! Les différences entre le petit-fils et grand-papa sont énormes, mais rendons nous à l'évidence. Chien-Malade est le petit-fils auto-adoptif d'Hitchcock.

A priori, on a tout pour le détester. Il appartient à la pire des races de cinéastes : les artisans ! Mais Chien-Malade a un petit quelque chose en plus. Il fait ce qui lui plaît, et c'est tout, ce qui est toujours plus facile, quand on est millionnaire en dollars, je suis d'accord. N'empêche. Pété de thunes, il pourrait faire du plus grand, du plus cher (quoique...), du plus "arty", du plus intello. Mais non. Chien-Malade est vraiment malade.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU n'y va pas par quatre chemins. Aura mystérieuse de l'Histoire (c'est le nom de l'héroïne, ce qui vaut de toute façon les huit euros d'investissement, et encore, dans ce texte, on ne peut pas voir sa tête, qui vaut également son pesant de cacahuètes), fantastique contemporain bon ton, prise par la main, bordage du spectateur, et bien sûr twist, twist, twist. Normal, quoi...
Chien-Malade annonce la tactique au bout de trois secondes de film : "je vais vous raconter mon film sous l'angle fantastique, tout de suite et en entier, dès le départ." Et effectivement, il balance sous forme de fable le contenu entier de son film. Adieu suspense, adieu twist sans doute. En fait, il y en aura un ou deux, mais tellement mécaniques au vu du procédé utilisé que ça n'a aucune importance.

Une sirène égarée dans un cité résidentielle tenue par un concierge bègue (Oh no !), et où l’on ne trouve que des gros et mauvais personnages dont personne ne voudrait. La fille étrange débarque de nulle part, et on se dit que ça va bien nous prendre 50 minutes ou une heure, le temps que le concierge qui a la charge de la bête comprenne les tenants et les aboutissants de sa quête indevinable. Nous, on sait, on nous a tout expliqué dans le détail au générique. Lui non, mais c'est pas grave : dans l'immeuble, il y a une vieille chinoise qui sait tout ! Allez hop, quarante minutes de gagnées ! Le reste, c'est VOISIN VOISINE (la meilleure chose que n'ait jamais faite la télé française) avec des personnages amerloques (comme "loque") tous psychopathes au dernier degré. Une galerie des horreurs.
Je me souviens d'un passage du film où l’on doit trouver, comme au Cluedo (matrice du film), qui est l'écrivain, le Story-teller. Le concierge enquête, et en fait, dans l'immeuble, tout le monde écrit ! Formidable idée (même si le scénario fait mine de croire qu'il y en a qu'un qui écrive vraiment). Les personnages sont en effet : un critique de cinéma, une écrivaine d'antan mais dont les ouvrages sont désormais épuisés (tu ne produis pas, tu es mort artistiquement, beau message), un essayiste du dimanche... Le concierge lui-même écrit un journal intime bouleversant selon les mots de Histoire elle-même ! Donc, c'est lui l'Ecrivain. [Note d'humour : l'étudiante asiatique et suprêmement vulgosse n'écrit pas à la fac, elle répond seulement à des QCM ! Très beau. Et renvoi direct au critique qui ne voit les films qu'en structures de scénario ! Le critique aussi fait du QCM. Capiche ? C'est pour cela que sa mort n'est pas une attaque des critiques par vengeance du réalisateur. Il meurt parce que le scénario de LA JEUNE FILLE DE L'EAU est exactement le contraire des mauvais films qu'il voit ! Et parce que la mise en scène l'exige !] Et puis finalement, non, ce n'est pas le concierge, ce qui aboutira à des confusions twistées absolument minables et sans enjeu. Ce n'est pas une maladresse. C'EST CE QU'IL FALLAIT FAIRE ! Une fois la confusion installée, bah, ça roule tout seul. Chien-Malade a cassé son jouet.

Récit enfantin, limite trisomique, archétypes charactérisés à outrance, bien plus que chez la concurrence, récit annoncé complètement dès le départ... Chien-Malade tue tout dans l'embryon, et finalement emmerde l'entertainment, ou, pour les plus cyniques d'entre-nous, le fait imploser par excès de zèle.

Le film ne se construit finalement plus que dans ses excès et dans l'attente complète. On feint le suspense ça et là (ralentis, mise en scène De Palmesque de la scène de fête et du décor de la piscine, mais en fait, Chien-Malade ne le fera pas ! C'était pour rire !), mais personne n'est dupe. Ce sont les archétypes qui comptent. Il ne finit par rester que les plus stupides, dont le formidable homme bodybuildé, idée sublime. (Ce sera lui finalement qui aura le moins et le plus d'importance.)

Finalement, on ne sait pas : 1) de quoi parle le film. 2) pourquoi on l'a fait. 3) ce qu'en pense Chien-Malade. Et si on s'en fichait ? La vérité est bien ailleurs : LA JEUNE FILLE DE L'EAU est un documentaire. Sans doute sur le cinéma. C'est aussi un journal intime en 35mm. Chien-Malade va sauver le monde, et c'est pour bien vous faire comprendre cela qu'il joue dans son film. Il attend que vous veniez le saluer à la fin du film. Quand vous tendrez la main, il répondra de la même façon à votre geste. Vous aurez juste le temps de voir la grenade dégoupillée tomber par terre. Il sera déjà trop tard, mais la poignée de mains ultime sera sincère. Ensuite, la Cinémort. CQFD.

LA JEUNE FILLE DE L'EAU reprend complètement la dialectique dévolutionniste (merci patron !). Du Cinéma de Faisan. Pas de "faisant" justement, "faisant" dont Chien-Malade sort enfin grâce à ce film. Il faisande son film, le détruit de l'intérieur, le débilise. Ce qu'il reste : le Cinéma (d'époque Cinémort).

C'est beau, un cinéaste (la nuit) qui se renouvelle et trouve sa voie.

C'est beau le cinéma faisandé.

C'est beau.

La seule petite angoisse qui persiste à la fin de la projection est : pourquoi est-ce beau finalement ? On serait tenté de dire : parce que ce film anti-Duras est exactement durassien, valide Duras puisque c'est l'extrême inverse. Mais en fait, ce n'est pas que cela. Chien-Malade sort de la nuit. Il fait enfin ce que font les plus grands : son film se fiche d'avoir l'air ridicule !

Chien-Malade, par ce film, ce n'est plus un artisan. C’est un artiste !

Mr Mort.
 
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Lundi 28 août 2006

Recommander - Publié dans : Cinémort

(Photo : "Boucherie" par Dr Devo et Proctoman)

Chers Focaliens,

Semaine chargée pour le brave docteur, qui est de garde et doit courir par monts et par vaux pour aller voir les films... et rencontrer les réalisateurs ! On en parlera bientôt, bien sûr. Ainsi, sans entrer dans le détail et rien que pour vous mettre l'eau à la bouche, le conseil du jour sera de se préparer à aller jeter un œil étonné sur le dernier Brisseau, LES ANGES EXTERMINATEURS, très beau film, puis sur FLANDRES de Bruno Dumont que je croise demain en personne. Je vous raconterai tout ça prochainement. [Sinon, mais je pense que soit Bill soit moi reviendrons dessus, on peut s'abstenir d'aller mettre huit euros dans JE VAIS BIEN, NE T'EN FAIS PAS, à moins qu'on aime passionnément le téléfilm.] [Ce paragraphe est uniquement technique. Le critique montre que c'est un travailleur acharné, et que ce n'est pas parce qu'il n'a pas écrit depuis quelques jours qu'il n'a pas bossé comme un dur, idée qui nourrit de plus le phantasme auprès du lectorat que Matière Focale et ses articles ne sont que la partie immergée d'un immense iceberg. Plus encore, en mentionnant des rencontres avec des réalisateurs, le critique impose par là-même une supériorité sociale certaine. Il a la confidence des professionnels de la Profession, et plus encore, il va aux projections de gala dans son smoking blanc. Si, de cette manière, il provoque quelques jalousies toujours bienvenues, le critique montre aussi qu'il voit les films avant tout le monde, qu'il est courtisé, et rappelle ainsi son ascendant social par rapport à ses lecteurs. Ceux-ci, envieux certes, croient enfin être au sommet de la branchitude, au plus près du processus, et se parfument aux petites gouttes de gloire qui rejaillissent de la sorte sur eux. Leur odeur est désormais celle de l'air branché du temps !]
Évidemment, la réalité est moins glamour, et je pense que d'ici quelques mois, je vous ferai un petit topo sur la façon dont les critiques travaillent et surtout se comportent lors des projections de presse et des rencontres avec les faiseurs de films. Vous verrez, ce n’est pas triste... Et définitivement pas glamour.

On essaie quand même de se traîner parallèlement dans les salles, mais côté public cette fois. Malgré l'abondante programmation (les cinémas du coin proposant moult avant-premières et des cycles de reprises contenant des choses tout à fait regardables, voir inloupables), il a fallu trancher.

LA SCIENCE DES RÊVES, donc. [Là aussi le paragraphe/phrase nominale est technique, et met un peu d'ordre dans un paragraphe précédent quelque peu complexe. Il est la promesse d'une plus grande clarté à venir. Le soulagement envahi le lecteur, qui se dit derechef que les lignes suivantes vont être facile, donc d'un délice goûteux.]

Gael Garcia Bernal (qu'on aurait pu appeler Gael pour des raisons de commodités, et qu'on préférera appeler Bernal, car le prénom Gael, même au masculin, rappelle des souvenirs douloureux aux spectateurs, voir photo), est un jeune homme mexicain qui rentre à Paris, auprès de sa mère (française), suite au décès de son père (mexicain). Sa maman (Miou-Miou dites donc ! Décidément très en forme) lui a trouvé un travail créatif dans une petite entreprise de fabrication de calendriers promotionnels où il travaille en binôme avec Alain Chabat. Bernal est vite déçu par son travail. Lui qui est très créatif (dessins, inventions diverses et variées, etc.) se retrouve en fait maquettiste, et pas du tout illustrateur des dits calendriers !
Parallèlement, il fait accidentellement, et c'est le cas de le dire, connaissance avec une nouvelle voisine de palier, Charlotte Gainsbourg. Bernal et sa loufoquerie naturelle (et son hasardeuse compréhension du français) font que Charlotte et sa copine Emma De Caunes (Oh no !) trouvent absolument charmante la visite impromptue (ça, c'est trop long à expliquer) du jeune homme. Bernal croit alors être sous le charme d’Emma. Il reste donc en contact avec Charlotte, qui n'a pas du tout compris qu'il était son voisin de palier ! Très vite, les choses se compliquent.
Et oui ! Car je ne vous ai pas dit l'essentiel : Bernal a un gros problème avec la réalité et le rêve, dont les limites ne sont jamais assez fixes, ou au contraire trop étanches...
[Ici, on notera la volonté de retrouver le traditionnel petit résumé de la brioche du film (sur la notion de brioche : voir ici). On peut remarquer dans ce cas précis comment l'auteur arrive à rendre ce passage obligé tout à fait agréable et surprenant. Tout d'abord, il fait un résumé trop long. Puis il raconte l'histoire absolument à l'envers. (Ici, il aurait dû commencer par dire que le personnage de Gael Garcia Bernal a un problème de perception de la réalité). Malgré tout, il impose un rythme certain à son texte, un portrait fidèle mais subjectif de la façon dont est construit le film, et un résumé plutôt surprenant et quelque peu différent de celui qu'auront fait les amis du lecteur qui ont déjà vu le film. Par ce décalage assez savoureux, quoiqu'un peu désinvolte, le lecteur se sent attiré par le film, croit percevoir son originalité (ce qui n'est pas forcément le cas), et surtout, piqué par sa curiosité, veut en savoir plus. Moralité : la partie la moins intéressante d'un article peut être l'élément fondateur de la séduction...]

C'est toujours avec un plaisir certain qu'on retrouve Michel Gondry. [Là aussi, cette phrase est purement technique ; elle ne présente en elle-même aucun intérêt. Au pire, elle serait même incroyablement orgueilleuse, dans le sens où le critique suggérerait par là la prépondérance de son jugement ! En fait, elle sert aussi d'invitation, de repère banal aux lecteurs peu habitués du style de l'auteur et qui découvriraient l'article par hasard.] Comme d'habitude, le sujet du film est complètement original par rapport à la masse de la production, ce qui représente déjà un petit courant d'air frais dans le contexte. [Même remarque que précédemment. Fin de l'introduction.]
En choisissant un sujet qui lui permet de mêler réalité et passages oniriques, Gondry trouve là un terrain privilégié à ses délires créatifs et aux modus imperandi [expression destinée à écraser le spectateur et à se démarquer de la masse grouillante des autres critiques. L'auteur a fait du latin, lui. Ou alors il a vu énormément de films de sewiaeul-killeuh.] Plus étonnant, le film, malgré son casting international (avec vedette "américaine"), est pour la première fois tourné en France, loin des conditions américaines de tournage et de préparation. [Blah blah blah...]

Côté montage [Enfin !], même si on retrouve un style assez vif et heurté, c'est, il faut bien le dire, un peu le bordel, surtout dans la première bobine, un poil sur-découpée malgré de jolis choses comme la très bonne introduction (premier passage de Stéphane TV) tout à fait réjouissante et qui joue notamment, avec désinvolture, sur le son, chose toujours rare et appréciable. Le découpage se calmera quelque peu par la suite pour atteindre un rythme plus construit peut-être, et surtout plus équilibré. On notera que le cadrage, un peu brinquebalant, un peu pourri quelquefois aux encornures, rappelle davantage le beau HUMAN NATURE, mais en moins construit, dans un style volontairement à l'arrachée, ou qui veut donner cette impression. (On peut noter par exemple la volonté de Gondry de faire des plans et des coupes impossibles, comme par exemple la scène du piano qui tombe, dont la spatialisation elle-même est complètement casse-gueule, ce qui ne le dérange pas; au contraire, il semble s'amuser !) En même temps, il semble que l'on retrouve quand même des rythmes de coupes pas si éloignés du quasiment magnifique mais juste en dessous ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (film intéressant car handicapé par un petit point de scénario aussi bizarre que maladroit). Le retour français n'est pas du tout handicapant [Oh la la, que c'est maladroit, et même maladroit], et prouve que le Gondry sait s'adapter sans rien lâcher. Tant mieux. Côté son, ça bosse, bien entendu, chose toujours assez rare au cinéma pour être signalée : micro qui ne se rapproche pas des personnages qui s'éloignent (lorsque que Bernal arrive dans la cage d'escalier pour la première fois), sous-mixage d'ambiance, mélanges de sons hétérogènes, dialogues passant à l'envers, brusques plages de calme, coupes intempestives, etc. Du bel ouvrage, brut de décoffrage et franc. Voilà donc une mise en scène qui travaille bien plus que la moyenne, mais toujours avec un petit côté pourri et de guingois tout à fait à l'avenant. Et malgré les nombreux passages en animation (c'est pas mon truc en général) [ici, on note le respect de la
Charte Devo de la Critique et ses 69 Points Merveilleux, par ce "je" ostentatoire], il faut se rendre à l'évidence : Gondry n'est sans doute pas le frimeur de service, ou le petit malin du moment, comme il en circule énormément de nos jours. Si certains pourront lui reprocher d'imposer un style visuel trop prégnant (ce qui serait encore une fois un jugement bien gonflé dans le contexte d'absence de personnalité complète de 98,57% des films qui sortent en salles), il est évident, avant de faire l'erreur d'éloigner ce film d'un mouvement de main dédaigneux, que le gars Gondry, certes, pousse à ses limites la direction artistique, quitte à gaver (ce qui ne serait pas illogique, vu la logique douloureuse du film), mais travaille toujours ses points fondamentaux, à savoir le montage son et image, de manière très franche, du collier en plus. On ne va quand même pas faire la fine bouche. Vas-y Gondry, c'est bon ! [Très vulgaire, ça !]

On pourra ajouter que, oui mais tout ça, c'est quand même pas mal de scénario et d'idées papier. Là aussi, je rétorque que, oui c'est vrai, mais on est bien loin du scénario-roi souvent et justement critiqué dans ces pages. De plus, en laissant une forme assez bordélique envahir la narration, Gondry semble montrer un visage assez humble ; il n'est pas ici occupé à faire du "ciné qui en jette", et c'est justement, à mon sens, cette désinvolture [répétition !] qui est remarquable et même touchante. Les réalisateurs, même un peu délirants, cherchent toujours à ne pas laisser paraître aux yeux du grand public la façon dont fonctionne l'arrière-cuisine. Ici, c'est le contraire, et les coutures sont complètement apparentes, chose qui bien souvent révèle une très bonne compréhension du Baroque, donc je prends.
Et puis, il y a quand même des choses très belles et qu'on utilise plus guère, notamment l'utilisation, toujours payante à mon sens, de la surimpression et du re-filmage de fonds hétérogènes. Que ce soit chez Russell ou chez Cronenberg (EXISTENZ), voilà quelque chose qui me réjouit toujours au plus haut point.
Si l'esthétique crépon et carton-pâte peut personnellement gaver, car elle est quasiment omnipotente et omniprésente [Mon Dieu], elle est non pas une facilité, mais d'une certaine logique maladive, propre au sujet, non ? Et si cet excès de carton n'était pas là pour faire joli, mais au contraire pour déranger ? T'y as pensé, à ça ? [Ne jamais faire ça dans un article ! Tutoyer le lecteur ! Et pour lui faire la morale en plus !] Personnellement, donc, et malgré mon manque d'affinités pour les surfaces papier et le stick UHU, l'esthétique globale ne m'a pas dérangé. Bien plus gênante était, une fois de plus, le tirage de la copie que j'ai vue, vraiment ternasse, et ne me permettant pas de profiter de la photographie. Et encore, j'ai vu le film dans une grande ville.

Comme d'habitude, Gondry ne fait pas dans la poésie douce-amère, comme le veut sa réputation. Bien au contraire, et on ne perd pas au change, LA SCIENCE DES RÊVES mélange des puissances de drôlerie tricatelienne remarquables et un courant plus profond et glauquasse, ce qui était déjà le cas avec ses deux films précédents. C’est là que le film est le plus émouvant et le plus extrémiste. Il ne fait pas l'impasse sur la solitude épouvantable des personnages, et sur la Mort qui rôde autour. (De ce point de vue, si j'ai du mal avec la dernière scène, et c'est une des rares, elle a au moins pour elle d'avoir pour objectif de soulever le voile, et de voir à quoi ressemble Bernal vu de l'autre côté de la lorgnette. C'est quand même très glauque). Tout se subit, rien n'est vraiment complètement magique, et la pourriture finit toujours par gagner. C'est vraiment beau. En ce sens, la Machine à Voyager dans le Temps Une Seconde est une idée sublime de contrôle inutile et d'impuissance extrême. [C'est une des plus belles idées du film ; la plus belle, encore plus forte, étant l'utilisation qu'en fait Charlotte Gainsbourg lorsque que Bernal joue au piano : là, l'idée, la mise en scène et les personnages se rencontrent de manière concomitante et vraiment délicieuse et joyeuse ! Et l'idée des samples est merveilleuse ! Ça ne dure que deux ou trois secondes, mais ce passage vaut largement huit euros !]

Bon. Sinon le film est soutenu par une interprétation solide. Bernal, que je redécouvrais ici (je me méfie des stars et des sex-symbols), est vraiment impeccable et rêche quand il faut. Charlotte Gainsbourg, une fois de plus, est parfaite, et si vous n'avez jamais vu CEMENT GARDEN, film vendu entre deux et cinq euros neuf en DVD, vous avez tort. Avec elle, c'est du précis, du franc du collier. C’est décidément l’une de nos deux ou trois grandes actrices. Les seconds rôles sont traités et choisis avec un soin maniaque, et je pense que le film doit beaucoup à Sacha Bourdo et à l'hallucinante Aurélia Petit, elle aussi maniant le scalpel, à l'instar de Charlotte (je peux, on a le même âge), de manière chirurgicale. Miou-Miou est très bonne, et Chabat, qui trouve enfin un rôle un peu étoffé (beau personnage) est bon.

Si les réalisateurs faisaient leur boulot, le cinéma populaire ressemblerait à ça. [Quelle erreur de finir l'article sur un coup de poing !] Gondry qui, à mon avis, je le disais déjà à propos de ETERNAL SUNSHINE..., en a largement sous le pied, il bosse. On a le droit, bien entendu, on est en démocratie, de ne pas aimer, mais au moins, lui, il bosse, et il ne se contente pas de recycler. Les jaloux et les autres n'ont qu'à faire pareil après tout. [Répétition de la dernière erreur, en insultant le lectorat, au moins virtuellement, et toute la Profession !]

Résolument Vôtre,

Dr Devo.

[9/20]

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Dimanche 27 août 2006

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[Photo : "V pour Visiteur", Le Marquis]

(Article initialement paru dans LA REVUE DU CINEMA n°2)

Hollywood cherche depuis quelques années à rentabiliser de multiples franchises, et cherche, il faut bien le dire, à trouver de nouvelles sources pour nourrir sa soif de projets porteurs. Elle se tourne évidemment avec intérêt, succès commerciaux obligent (SPIDERMAN de Sam Raimi, notamment) vers l'adaptation d'un des supports les plus fédérateurs de la culture américaine : le comic.
 
En attendant de réadapter les aventures de personnages ayant déjà eu l'honneur d’une version cinéma (SUPERMAN très bientôt, ou encore X-MEN 3), les frères Wachowski, réalisateurs de la série MATRIX, assez surestimée (dont David Cronenberg pensait, avec malice, qu'elle s'adressait surtout aux enfants de sept ans), mettent ici sur rails l'adaptation de la fameuse graphic novel d’Alan Moore, grand personnage de la BD contemporaine américaine. Les deux frères ont signé ici le scénario et produit la chose, laissant la réalisation à James McTeigue, ancien de l'équipe MATRIX et réalisateur réputé de seconde équipe.
 
Ce n'est pas la première fois qu’Alan Moore est adapté pour le grand écran. C'était déjà le cas de FROM HELL, variation iconoclaste sur Jack L'Éventreur, et dont le film fut dirigé par les frères Hughes cette fois-ci, en 2001. Alan Moore est sorti de l'expérience complètement furieux, quittant la projection-test avant la première bobine et jurant que jamais plus on l'y reprendrait. Mais les lois du commerce sont difficiles à contourner, et si Moore qui avait pris la résolution de ne plus jamais s'acoquiner avec Hollywood, il n'a pas pu empêcher que V POUR VENDETTA soit adapté. Chose rare, il a quand même exigé qu'il ne soit fait mention dans aucun des deux génériques de son nom et de l'origine du projet, c'est-à-dire la bande dessinée. Voilà qui est fort inhabituel.
 
Nous sommes à Londres, dans une petite vingtaine d'années. Suite à une série de catastrophes plus ou moins lourdes, dans tous les domaines (épidémie, guerre civile américaine, déstabilisation de la géopolitique mondiale, bouleversement de l'économie à l'échelle planétaire, augmentation catastrophique de la délinquance, etc.), les anglais ont confié le pouvoir à John Hurt, ancien député qui dirige maintenant le paix d'une main de fer. L'opposition a disparu. C'est un système de marché, certes, mais sévèrement régulé et contrôlé à tous les niveaux. Au fil des ans, toute déviance sociale ou psychologique de n'importe quel type est devenue illégale, et a été petit à petit éradiquée. John Hurt a la mainmise sur le pouvoir, qu'il a concentré au maximum, et contrôle bien sûr l'intégralité du jeu politique et médiatique (les médias indépendants appartiennent au passé). Si le régime, quand même moderne, est complètement autoritaire, les anglais ont paradoxalement "gagné au change" un pays enfin stable et sécurisé.
Natalie Portman est une jeune femme qui travaille comme éternelle assistante en stage photocopie (je caricature à peine) dans une des grandes chaînes de télé du pays. Elle se rend un soir chez un des présentateurs vedettes de la chaîne, mais se fait surprendre par Le Doigt, c'est-à-dire les agents de la police politique qui ont quasiment tous les droits et quadrillent la ville dès la nuit tombée. Alors qu'elle s'attend à se faire arrêter, les hommes du Doigt qui l'ont interpellée s'apprêtent en fait à la violer en toute impunité. Elle est sauvée in extremis par un puissant et mystérieux personnage masqué. Et ce masque ne représente qu'une version stylisée (un sourire ambigu) de Guy Fawkes, personnage britannique ayant réellement existé, célèbre pour avoir organisé en 1605 le fameux gunpowder plot : un attentat souterrain visant à faire exploser le parlement pour protester contre la politique de Jacques Ier, jugée intolérante à ses yeux en matière de religion. (L'attentat échoua, et Fawkes fut condamné à mort l'année suivante !). L'homme masqué, redoutablement puissant, tue sans problème les hommes du Doigt et se présente en citant Shakespeare et en parlant quasiment en vers, comme V. V invite ensuite Natalie Portman à venir sur les toits de la ville pour assister à l'explosion d’un grand bâtiment public, attentat qu'il a lui-même organisé.
Le lendemain, John Hurt est forcément furieux. Il réussit à faire passer l'attentat pour une destruction prévue longtemps à l'avance grâce à son responsable de propagande qui se charge de relayer l'information sur les grands réseaux hertziens. Et il charge surtout Stephen Rea, chef de la police, de retrouver la trace de ce mystérieux vengeur masqué. V, de son côté, ne laisse aucun répit au pouvoir, puisque, dans la même journée, il entre dans une des grandes chaînes télévisées (celle où travaille Natalie Portman) et pirate l'antenne pour dénoncer les abus de pouvoir et donner rendez-vous aux anglais dans un an jour pour jour devant le parlement, afin de le renverser. En s'enfuyant des studios de télé, V manque de se faire arrêter, mais Natalie portman lui donne un coup de main, sans vraiment se rendre compte de la portée de son geste. V est alors obligé de la "séquestrer" dans sa base secrète. En effet, en tant que complice de l'ennemi public N°1, et ayant été clairement identifiée par les caméras de vidéosurveillance, elle devient de fait la personne la plus recherchée d'Angleterre... L'enquête policière (bougrement compliquée) de Stephen Rea commence, et va révéler des éléments plus que troubles...
 
Alan Moore fait partie de ces "écrivains de BD", serait-on tenté de dire, qui considèrent à juste titre leur art comme étant aussi le support d'une expression sombre et tout à fait adulte. Ses pavés, plusieurs centaines de pages, d'où le terme anglais de "roman graphique", sont des œuvres effectivement très ambitieuses. Les enjeux sont sombres et ambigus, la narration est souvent complexe, voire expérimentale, et les aspects les plus iconoclastes foisonnent (comme par exemple des anachronismes graphiques insolites, des buildings modernes notamment, dans FROM HELL, aspects que le film des frères Hughes, aussi sympathique soit-il, a totalement escamotés).
Même si, pour ma part, je trouve effectivement que la série MATRIX n’était vraiment pas bien écrite, ni même intéressante du point de vue de la construction (sans parler du propos qui, contrairement à la réputation de la trilogie, est tout sauf ambigu, et bien sûr sans parler de l'incroyable médiocrité de la réalisation), il faut avouer qu'on ne va pas à reculons vers ce V POUR VENDETTA. Le sujet est splendide, et les œuvres d'Alan Moore sont incroyablement fascinantes et poétiques. Ceci dit, si j'avais lu ses WATCHMEN (que Terry Gilliam a vainement essayé d’adapter pendant des années), je n'ai jamais eu entre les mains le comic V POUR VENDETTA. La critique de ce film sera donc vierge, en quelque sorte, de toute attente.
 
Oui, sans aucun doute, le sujet de V POUR VENDETTA est complètement soufflant d'originalité, et d'une richesse tout bonnement ébouriffante. Fable politique on ne peut plus sombre, elle trouve en effet des échos absolument glaçants dans les enjeux politiques récents des pays démocratiques occidentaux. Le film, pour une bonne part, profite assez largement de cette richesse.
L'intérêt principal du film, et ce qui le rend terriblement crédible, est la situation sous-jacente au contexte général, la généalogie de ce contexte en quelque sorte. Comme je l'ai dit plus haut, la société a eu exactement ce qu'elle a demandé : la sécurité et la stabilité, et le film, comme sans doute la bande-dessinée, met particulièrement bien le doigt dessus. On sent en effet très bien, sans que le processus ne soit raconté ni démontré (il y aura des flash back explicatifs, mais beaucoup moins percutants, on le verra), que la montée du pouvoir pour le député John Hurt s'est faite progressivement, sans provoquer un tollé digne de ce nom, non pas dans une espèce d'indifférence, mais plutôt dans une forme d'acceptation passive d'intérêts bien compris et hautement désirés. Les anglais voulaient ce pouvoir qui leur a été petit à petit proposé ! Pas de coup d'état, pas de manipulation (il y en a eu une, bien sûr, mais elle n'interviendra, et c'est une idée très noire, que dans le plan de V pour faire se soulever le peuple, et donc bien a posteriori). C'est cette base bougrement moderne qui glace le sang d'emblée, et installe le film dans un réel sentiment de tristesse, de peur et d'abnégation assez touchant.
Tout le reste ne fait que découler de cette situation passée, ce qui donne à V une espèce de légitimité bizarroïde, lui qui se réclame du passé et trouve ces racine dans un des événements pionniers et fondateurs de l'histoire de son pays ! Premier bon point en tout cas.
 
La dramaturgie du récit exploite quant à elle de nombreux éléments ambigus qui, mis bout à bout, tissent une toile assez palpitante. V essaie de faire se soulever le peuple, et de dévoiler la mainmise de la Société au détriment de l'Individu, thème forcément poignant, et ici bien relayé par le complot à dévoiler (échelle collective) intimement lié, de manière délicieusement artificielle et presque arbitraire (c'est un compliment !) au parcours de Natalie Portman, pas spécialement révoltée malgré son passé si symboliquement douloureux. Ce parcours sera d'ailleurs le sommet même de l'ambiguïté, dans des termes qui seront ici assez difficiles à évoquer si l’on ne souhaite pas dévoiler les ressorts principaux du film. On dira seulement que les épreuves (la prison notamment, mais aussi la trahison et l'absence de contrôle) font de son cheminement un parcours douloureux, mais qui dans le même temps sème autant le chaos que la renaissance ! Et cela est diaboliquement bien relayé par V lui-même, dont les méthodes sont scotchantes à plus d'un titre. Certes, dans cette océan de tristesse, il est assez jouissif (et anxiogène, paradoxalement) de voir l'ampleur de son plan minutieusement préparé des années à l'avance. Un plan malin, plein d'humour ou d'ironie pourrait-on dire, et dont le déploiement, au niveau de la dramaturgie notamment, est complètement jouissif, malgré sa dangerosité. D'un autre côté, ce V est bien inquiétant. Ses méthodes sont quasiment celles du pouvoir en place. Certes, on se dit que le bonhomme se trouve du côté de la Justice, mais les méthodes sont très ambiguës là encore. V utilise finalement un plan dangereux dont le succès n'est pas assuré d'apporter un changement positif, et pourrait au contraire mettre au pouvoir une force dictatoriale (la sienne) à la place d'une autre (celle de John Hurt). Ce qui rend bien sûr le parcours de Natalie Portman encore plus douloureux et émouvant. Car comment être sûr, si l’on donne les clés du soulèvement et du pouvoir à V, qu'il ira les rendre au Peuple ? On le voit bien, la thématique est très riche. John hurt traite V de terroriste, évidemment, mais peut-être est-il encore plus dans le vrai, potentiellement, qu'il ne le croit.
 
Côté mise en scène, même si on n’atteint pas vraiment des sommets de génie, on est quand même surpris, grosso modo, dans le bon sens. L'introduction, qui commence fort mal (par un flash back sur Guy Fawkes, la figure historique, séquence plutôt laide malgré l'utilisation brusque de la voix-off) se poursuit sous de bons auspices par un montage parallèle tout simple mais fort bien développé, dont on ne sait a priori si c'est une opposition ou une possible réunion, et qui a l'avantage de nous présenter V de manière plutôt inattendue. Bien vu. On se réjouira par la suite que James McTeigue officie avec plus de calme et de maîtrise que ses mentors, les frères Wachowski. Le découpage est plutôt posé et effectif, malgré une échelle de plans encore un peu trop réduite (et qui, dans certains décors récurrents, peut les faire apparaître comme malins, ou au contraire un peu pauvrets, selon la scène). On est dans un style beaucoup plus tempéré, qui sied mieux à cet univers triste et désenchanté, loin donc de l’esbroufe quasiment maladive et bien souvent très laide des films des deux frangins. On obtient alors une facture plus classique, mais que le découpage narratif rend plus dynamique et plus intrigante que prévu. C'est déjà ça. Dans ce genre de grosses productions, souvent incroyablement boursouflées, V POUR VENDETTA surprend déjà un peu par cette langueur développée. Langueur qui n'empêche pas quelques (rares) moments plus lyriques, à l'image de ce plan de V dans l'incendie du laboratoire vu dans le reflet sur la pupille de la doctoresse ! On en vient d'ailleurs à se demander pourquoi il n'y aurait pas plus de belles saillies de la sorte. Le son, lui, est plutôt classique, sans expressivité mais sans fautes de goût, et la photographie est l'élément le plus soigné, même si elle reste trop souvent illustrative. Là où c'est un peu moins bon, c'est peut-être, ça et là, dans le montage, toujours un peu conventionnel, et dans le cadre, pas moche non plus mais un peu en-dessous de la qualité de facture du reste. Les scènes d'action quant à elles (hormis le piratage de la télévision) sont relativement mal montées, ou plutôt ne présentent pas d'intérêt fondamental, même si, ici encore, on est quand même à plusieurs coudées au dessus de MATRIX.
 
Si les acteurs s'en sortent plutôt bien (notamment un John Hurt qui passe du rôle de victime de l'adaptation cinématographique de 1984, le roman de George Orwell, à celui de Big Brother, quasiment, ironie agréable), on sera peut-être un peu plus sévère avec la structure narrative. On se doute que l'adaptation au pied de la lettre de la bande dessinée est chose impossible dans le cadre d'un film commercial et hollywoodien. De toute façon, une adaptation au pied de la lettre est, en matière de cinéma, toujours une erreur fatale, sans exception. Mais le scénario n'est pas exempt de défauts, et ses manques handicapent sérieusement le rythme global du métrage, qui se perd un peu dans une grande masse molle. Ainsi, le flash back "lesbien" semble bien maladroit, il est vrai peu aidé par la mise en scène de ce passage qui aurait dû être plus iconoclaste et plus ironique. Là, ça sent un peu l'illustration naïve. La différence se fait bien sentir. Quand Natalie Portman découvre la trahison dont elle est victime, là par contre, on est assez étonné que sa réflexion et ses hésitations soient résolues quasiment dans le même plan. Quel dommage ! C'est en effet le point nodal de sa relation à V, et l'instant crucial du film. Malgré la belle énergie de Portman dans cette scène, on est un peu déçu tout de même que la chose ne se passe qu'en deux temps trois mouvements, là où le film a fait preuve à de nombreuses reprises de beaucoup plus d'ambiguïté. La scène qui suit celle-ci, à la mise en scène lyrique mais plus attendue, se teinte du coup de gris, là où l'idée, sur le papier, était vraiment magnifique (opposition feu/eau, et surtout résolution et souffrance de la destinée de Portman ; on aurait souhaité par exemple un traitement plus iconoclaste, comme dans la scène avec l’évêque, bien dirigée artistiquement, qui prenait le risque du ridicule et annonçait d'entrée de jeu, par le simple travestissement de Portman, que l'opération serait sans doute un échec, ce qui fait très peur). De manière générale, si on sentait intensément, et de manière un peu sensuelle, la tristesse globale de cette société, si on sentait un certain fatalisme et une certaine solitude, on découvre la suite des événements de manière beaucoup plus passive. Et comme le rythme du film n'est pas forcément son point fort, V POUR VENDETTA perd de son acuité pour devenir un peu mélasse.
 

De manière globale, et pour peu qu'on ait vu le film-annonce, qui malheureusement éventait une belle idée graphique, la dernière partie est assez flemmarde et curieusement, les enjeux s’appauvrissent, malgré l'attente que laissait suggérer l'histoire. Une faute de goût impardonnable dans le final, d'une naïveté racoleuse qui plonge la séquence dans la bêtise la plus profonde (les plans sur la petite fille et les victimes de l'histoire, placés en douce en insert très court, comme avec honte, presque en s'excusant, et pour bien marteler dans notre pauvre petit cerveau de spectateur que la chose tourne au happy end) un dénouement qui détruit tous les efforts du film dans un élan de romantisme benêt et destructeur, et minimise dramatiquement l'impact du métrage en nous rappelant que oui, on l'avait oublié, on est quand même dans un film grand public. Et même si le film est relativement sympathique, sans casser des briques, mais avec certaines choses vraiment réussies, on ne peut que regretter de voir un scénario trop dirigiste qui n'a sans doute pas osé trancher dans le lard, ou du moins retenir les idées les plus abstraites ou les plus dérangeantes. V POUR VENDETTA reste largement visible, et son rythme, pour le meilleur et pour le pire, un peu langoureux et noir, a quand même un charme relatif. On regrette seulement d'avoir cette impression, malgré le soin global, que le réalisateur et les producteurs n'osent pas larguer les amarres et partir pour le grand large. Une frilosité vraiment dommageable, car pour une fois dans un blockbuster, on avait l'impression que le plus dur à faire n'était pas forcément raté. Pour voir un projet commercial mais plus frondeur (et beaucoup plus beau dans ses parties les plus réussies, on préférera largement voir SILENT HILL de Christophe Gans, qui a lui vraiment tenté de faire autre chose. V POUR VENDETTA n'en reste pas moins intéressant. Mais peut-être la lecture de la bande-dessinée originale, sûrement d'une richesse et d'une complexité jouissives, nous ferait-elle revoir ce petit film sympathique à la baisse. À brûle pourpoint, malgré sa timidité, le film se regarde, ne serait-ce que pour son sujet passionnant, même en l'état.

Dr Devo

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Vendredi 25 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


(Photo : "No Justice" par Dr Devo et Proctoman)



Chers Focaliens,

C'est l'événement cinématographique de l'année ! Il y a quelques temps, je vous parlais du magnifique THE RALLY 444, du réalisateur français Jean-Christophe Sanchez.... Et bien figurez-vous que le film va passer, pour la première fois à l'Étrange Festival dans quelques jours.
Allez relire mon article sur le film. C'est le plus beau que j'ai vu cette année (sans conteste). Gageons qu'enfin, Sanchez puisse sortir de l’anonymat et gagner  sa place dans  le paysage cinématographique français (ce qui reviendrait pour lui à écraser tout le monde, sauf quatre ou cinq...).
Ça se passera à 22h00 au CINÉMA DU MONDE (l'ancienne Cinémathèque Française, en face du Grand Rex) le lundi 4 Septembre. On peut réserver ses places sur le site de l
'Étrange Festival. (Ne vous laissez pas impressionner par l'étiquette "expérimental" dans le programme du festival. THE RALLY 444 est au contraire un film narratif, beau à couper le souffle, et en plus bourré d'humour.)
Si vous n'aviez qu'un seul de mes conseils à suivre de toute votre existence, c'est celui-là ! NE LOUPEZ PAS CE FILM ! La séance aura lieu en présence du réalisateur, et d'une, et en ma présence ! [En complément de programme du film de Sanchez sera diffusé un documentaire sur le tournage du dernier film de Matthew Barney. Si vous y allez, faites-vous connaître ! On ira boire un verre tous ensemble ! Je vois d'ici des dizaines d'inconnus en train de s'aborder en se disant : "C'est toi, le Docteur ?" Ça va être merveilleux. Sans rire, si vous y allez, envoyez-moi un petit mail. Et de toute façon, relisez mon article ! Comme ça, on ne pourra pas dire que je vous avais pas prévenus !)

Commençons par la fin, et par trois remarques. Moi qui peste bien volontiers contre les exploitants de cinéma art et essai et qui bougonne lorsque ceux-ci, l'été venu, proposent des rétrospectives des "meilleurs films de l'année" (comprendre : ceux qui ont le mieux marché !), comme s’il n'y avait déjà pas assez de festivals Télérama, et bien, je me suis engouffré (en me traînant par la peau du postérieur, il faut bien le dire) vers LES FRÈRES GRIMM de Terry Gilliam, reprogrammé dans le cadre d'une telle rétrospective. Il faut dire que ce cinéma art et essai de ma ville ne fait pas que ça pendant les vacances, et propose aussi une rétro années 70 (c'est la mode, c'est très "cahiers") où l’on trouve des films vraiment chouettes, des pas chouettes, mais, ô surprise, des choses plus inattendues que dans les cahiers justement. Comme quoi, on n'est pas toujours si mal loti.
Secondo, alors que nous vîmes tous deux TIDELAND du même Gilliam, Le Marquis et moi avons discuté longuement de ce très beau film (article du Marquis dans le N°3 de la REVUE DU CINÉMA). Et je dois dire que nous n'avons pas été déçus de l'accueil public et critique qui, une fois encore, a déversé un flot assez rigoureux de choses avec lesquelles nous n'étions tous deux pas d'accord (ce qui n'est pas grave du tout !), mais aussi des remarques absolument hallucinantes et qui marquaient, il faut bien le dire, un sacré état d'esprit du peuple cinéphile envers ce à quoi ils s'attendent de la part d'un film. Je ne rentre pas dans les détails, mais, grosso modo, notre conclusion était : les gens sont d'accord pour avoir des films originaux qui sortent un peu des sentiers battus... à condition qu'on ne casse pas le moule quand même, c'est-à-dire à condition que "le film ait l'air de cinéma". Faut que ça y ressemble, sinon c'est la porte ouverte au grand n'importe quoi. À cette occasion, le Marquis, plus instinctif et plus posé que moi-même bien souvent, ce qui fait qu'il garde la tête sur les épaules et que j'aboie inutilement comme un jeune chiot fou, a prononcé la phrase suivante, alors même qu'il n'avait pas vu le film dont nous parlons aujourd'hui : "MMMmmm... My guess is, huh... Pinneaple is mas macho que knife ! Et je dirais même plus : les gens qui mettent avec rage TIDELAND hors des frontières du cinéma et trouvent cela un peu lamentable quand même (en prenant des gants, car le réalisateur s'appelle Terry Gilliam), et bien, mon cher Watson, il semblerait que ce soient les mêmes qui ont dit que LES FRÈRES GRIMM était trop aseptisé, trop commercial et pas assez personnel. Voyez ?". La formule me fit rire, bien que je l’ait trouvée intéressante. Une façon de parler.
Troisio... Non, je vais arrêter là, on verra ça plus tard.

Ah, l'Allemagne du XVIIIème siècle ! Ses hameaux boueux, son vin dégueulasse qui pique la gorge, ses petits enfants sales qui mendient dans la rue et sa belle occupation par les soldats français de Napoléon qui squattent une grosse partie du territoire ! Toute une ambiance.
En ces temps moroses de famine, d'obscurantisme et d'occupation du Territoire donc, les frangins Grimm, malins comme des singes, font plutôt bien prospérer leur petite affaire. Et ils ont un métier bien particulier. Ils envoient leurs associés dans des villes et des villages, petits de préférence. Ceux-ci, à l'aide d'un peu de machinerie et de beaucoup d'astuce, font croire aux autochtones que les lieux sont hantés par les esprits, les sorcières, les trolls ou autres. Les villageois, incultes et crédules, marchent à fond et tremblent de peur. Déjà, la période est sombre, mais en plus, si les sorcières s'en mêlent... Là-dessus, les deux frangins débarquent la bouche en cœur en se proclamant Rois du Désenchantement. Et contre quelques lourdes bourses remplies de pognon, ils sont prêts à débarrasser la région des fantômes qui l'habitent. Une affaire bien rodée ! Et qui marche à tous les coups. Les Grimm s'en mettent plein les poches. Jusqu'au jour où un général français, qui pense que le rationalisme empêche les superstitions, ou plutôt qui pense que les superstitions engendrent les nationalismes, envoient de force les Grimm désenfumer une région prétendument hantée. Sans doute par des concurrents des Grimm. Les deux frangins vont voir sur place. Manque de bol, la région est hantée, mais pour de bon cette fois...

Film de commande certes, et film nanti encore plus, LES FRÈRES GRIMM démarre avec toute ses aises et moult moyens. On reconnaît la patte Gilliam d’assez loin. Il n’a pas peur, le Terry, loin de là même, et pousse le bouchon d’une direction artistique lourde, répondant à la commande richement dotée, mais avec une patte tout à fait artificielle et aussi surchargée que ses confrères, mais dans un style, non pas kitsch, mais disons peut-être patinée de teintes ocres ou griso-noirâtres, faisant presque ressembler la chose à un livre d’images animées. L’histoire s’installe joliment, mécanique efficace et tout à fait classique, matinée ici et là de clins d’œil à l’univers de Gilliam (forgeron, mendiants, tonneliers, et grand angle aussi !). Ça illustre, ça illustre. Matt Damon se prend au jeu très facilement, et semble même impliqué de fort belle manière, loin du sur-jeu d’un Johnny Depp (où il est soit très bon, soit trop libre), mais ayant bien compris le mélange satirique et légèrement slapstick de la chose. Slapstick, mot ici un peu exagéré quand même, ça rime avec élastique et plastique, comme disait la poète. Plastique, élastique et illustratif, donc. De très belles choses ont lieu. Bien qu’on soit à la fois surpris et charmé par le choix du format 1.85 (format utilisé de manière complètement insipide, même dans les films qui ont un peu de cadrage), la chose contient des éléments forts beaux qu’on trouvera d’ailleurs tout le long du métrage. Notamment de très compliqués et anarchiques déplacements d’appareil où l’on reconnaît la patte de Nicola Pecorini (opérateur steady-cam chez Argento) et Michele Soavi (ici réalisateur de seconde équipe), complice de Gilliam et de l’italien, mais aussi depuis peu, enfin, de nouveau réalisateur de cinéma (voir ici).
De beaux mouvements donc, avec, pointe bizarre, un montage assez haché dans les passages virtuoses de cette première partie. Tiens, tiens, me dis-je.
Suivi bientôt par un : « Ce film, je n’ai rien à en dire, je le regarde, c’est tout. Merdre ! ». Ben oui, c’est sympa, c’est marrant, mais c’est un peu frisquet, convenu, ou un peu égal, sans surprise. Voilà que je suis fort marri, rajoutais-je derechef,  ce n’est vraiment pas la passion qui me dévore. Mon petit cœur m’envoie deux signaux électriques. 1) Mouais, c’est un peu froid, la chose. 2) Encore un truc d’intello, de commande, qui minore les deux aspects. 3, oui 3 finalement) « mon petit gars, t’es en train de payer l’incroyable liberté de TIDELAND, et il aurait fallu voir les deux films dans l’ordre inverse ». Oui, oui c’est peut-être ça, peut-être tout cela semble un peu vain quand le champ immense du Baroque et de la Liberté s’est ouvert devant toi quelques semaines plus tôt (TIDELAND, donc). Voilà, grosso modo où j’en suis.

Une scène notable où il se passe quelque chose de bizarre. Quand les Grimm arrivent dans le village où va se dérouler le film, on assiste, pour la deuxième fois depuis le début du métrage, à une scène où l’on entend les villageois raconter leurs aventures au contact des Esprits et Fantômes. La première fois, c’est sans plus, et là, tout à coup et in extremis, sur la fin de la scène, c’est sublimement jubilatoire et incroyablement drôle, notamment grâce au son (ON, puis OFF). Voilà qui me trouble. Dans cette fin de scène, plusieurs lignes de drôlerie s’entrecroisent tranquillement, et travaillent ensemble, chacune de leur côté, principe du comique réussi et anglo-saxon (Cf. THE PARTY). Et là, tout d’un coup, le film ne fait plus sourire, mais carrément rigoler de franc cœur. Que se passe-t-il alors, se dit-il. Pourquoi le Gilliam ne nous fait pas rire aussi richement (et avec la mise en scène, en plus) tout le temps ? C’est ça qu’on veut ! Lâche les chiens, Terry ! Las, on retombe à la vitesse de croisière aussitôt après. Fausse alerte.

Syncrétisme classique avec éléments gilliamesques appropriés pour donner dans "la cohérence de l’auteur". Rien de passionnant, mais rien d’infamant. Voilà où j’en suis. Du pépère pour engranger les soussous dans la popoche, tactique connue que du reste Gilliam a toujours été obligé de suivre. Tant pis pour moi, si ça me passionne pas.

Première surprise, le public (notamment les amis) m’avait prévenu, il y a deux parties distinctes, la deuxième est pire, ça se perd en route. Première surprise donc (j’aurais dû le mettre là), les deux parties, si elles existent, ne sont pas vraiment annoncées, ou n’épousent pas du tout la forme d’une cassure nette ! Un torrent d’effets spéciaux a bien lieu dans la deuxième moitié, mais c’était aussi le cas dans la première partie très surchargée de ce point de vue. De plus, la cassure n’apparaît pas clairement !…

… et c’est là que s’opère ma bifurcation divine ! Oui, il y a un changement, mais non, il ne se joue pas sur les effets spéciaux, mais sur la construction narrative et la mise en scène. Et deuxièmement, d’abord, il n’y a pas cassure mais au contraire mutation dont on serait bien embêté, et c’est ça justement qui est passionnant, de nommer le moment précis ! Il y a fondu entre deux parties, et pas cassure. Ça se passe autour de la deuxième ballade inquiétante en forêt. Et là, les amis, le film décolle. Accrochez les ceintures.

Le Gilliam, c’est un malin. Sur un ton pépère et un peu attendu, il place, à la façon d’un joueur d’échec, ses pièces, ses thématiques et sa mise en scène, sans se faire remarquer, nous faisant croire à la grosse commande rigoureuse. Puis un engrenage se crée et se met à tourner, puis un autre, puis un autre, et encore un autre, et encore… Quel vertige ! Que c’est délicieux ! À un moment X, on s’aperçoit que ce film est complètement fou, et surtout que sa mise en scène a muté elle aussi. Adieu le déroulé narratif à la limite du " tout-scénario" (avec beau savoir-faire, quand même), et bonjour complexité et éclatement, au propre comme au figuré (le visage-miroir) ! La mise en scène mute, se transforme et devient sauvage. Accidents, lignes de crête brusques, rocailles, pics et mouvements de saillies incessants, on entre dans une sphère plus cubiste, plus morcelée et totalement inédite. Le rythme s’accélère, la confusion a droit de cité, les champs-contrechamps ont tendance à exploser autant que faire se peut. La liberté du récit et de la mise en scène (le montage se morcelle avec précision, privilégiant la figure en saillie, le son n’en finit plus de se rajouter à lui-même, et a même de beaux moments créatifs, sur les timbres notamment) est totale et folle. L’humour est plus cruel et le récit a tout bêtement plus d’enjeux. Un opéra baroque et chaotique a lieu. Ouf, du cinéma !

Et oui, c’était malin. En plaçant ses pions en donnant l’impression de faire autre chose (la métaphore du prestidigitateur que Gilliam a toujours revendiquée, notamment en ce qui concerne les effets spéciaux de BRAZIL), Gilliam nous a bien eus ! Et comme par miracle (qui passe par l’émotion de certains personnages, c’est assez beau), on s’aperçoit que les choses dites dans le premier mouvement se révèlent cruellement, et j’insiste, incarnées par la suite. Plus qu’une juxtaposition systématique et classique de thématiques du conte merveilleux (dont, je le rappelle, Le Marquis est un des plus grands spécialistes), plus qu’un melting-pot ou compilation de sujet et de clins d’œil, on s’aperçoit que la film et son histoire ont pris Chair, avec un grand C (et sans vocodeur, aurait ajouté malicieusement Bernard RAPP !). Tout s’imbrique de manière déchirante et belle, et pas du tout à la manière américaine, pas du tout selon la doxa americana dont nous avons parlé longuement ces derniers temps sur Matière Focale (voir mon article sur REEKER). Non pas que chaque élément trouve son importance dans les dénouements, comme d’habitude dans le cinéma américain. [Je ne critique d’ailleurs pas, je constate.] Au contraire, ici, c’est le Chaos, c’est l’apogée du Concret (au sens musical, ou quasiment, du terme), c’est un mouvement de Déconstruction que Gilliam nous impose. Et c’est délicieux : plus drôle, plus malicieux, plus gourmand et bien plus passionnant dans la mise en scène. Les personnages ne sont plus des personnages-symboles plats (vision que le Cinéma, dans ses adaptations en général et quasiment sans exception toutes débiles du conte merveilleux, a fini par imposer au conte Merveilleux littéraire lui-même ; le cinéma a changé dans sa pire forme notre façon de lire les Contes), mais des êtres de chair et de sang. Les enjeux sont là, et pas fantoches en plus, et pas pour faire pleurer la petite Margot (et pas pour l’enchanter !). Le conte et le film ont trouvé leur expression riche et adulte. La dichotomie sert enfin à faire des nuances, et plus important encore, à faire jaillir des ambiguïtés… et de l’humour, puisqu’on est dans la maison de Terry Gilliam.

Nous avons donc un film de bout en bout remarquable ! Une restauration des paradoxes salutaires. [C’est le sujet du film : le Total, sur tous les plans. Quand les choses sont lues afin de gommer les paradoxes, on est dans le Totalitaire, politique ou artistique. Et ce qui est très beau, c’est que LES FRÈRES GRIMM est un film courageux finalement, car il va à l’encontre, et même à l’opposé, de tout ce qu’attend le public, c'est-à-dire une lecture dichotomique mais plate, sans violence, du Merveilleux. Gilliam fait subir un lavement, dans tous les sens du terme, à l’Imaginaire que nous impose la société, soit les émetteurs d’imaginaire (le Cinéma notamment, Disney et ses suiveurs, par exemple…). C’est très beau, surtout dans une époque où justement l’idée de violence n’a jamais été aussi banalisée, normalisée, privée d'image et vidée de sens. La Petite Sirène se suicide à la fin, comme le rappelait récemment le Marquis, mais quel parent oserait encore de nos jours lire ça à son gamin de quatre ans !]
Du chaotique, du décomposé-recomposé, de l’abstrait tout le temps, et jamais sans esprit gnan-gnan, sans arrondir les angles, et sans éviter de voir le monde et l’humanité dans toute son injustice et sa cruauté. Gilliam redonne un ton adulte à ce fantasme assassin du Merveilleux Monde de l’Imaginaire, dessoude l’entreprise marchande du monde et nous livre un film magnifique où le projet esthétique, en plus du sens global du film, est ambitieux. LES FRÈRES GRIMM est généreux, mais pas forcément aimable. Et on le rangera, justement et malgré la rumeur, du côté des LAS VEGAS PARANO, BRAZIL ou TIDELAND. Même si on peut préférer à juste titre les autres films de Gilliam, on ne boudera pas la prise de risque et le réel aboutissement de ce projet qui, en plus, nous réserve quelques gourmandises (fabuleux effet spécial du visage-miroir, ou encore la malicieuse coupe du plan lors d’une des dernières transformation du loup-garou, transformation numérique certes, mais qu’on stoppera volontairement (c’est malpoli) pour l'entériner non pas par l’effet spécial, mais au contraire par le point de montage qui conduit au plan suivant tourné "en direct " ! Ben quand t’as compris ça, on peut dire que tu n’es plus un artisan, mais que tu fais du cinéma !).

Bref, on se rendra à l’évidence. Gilliam, loin de se reposer sur ses lauriers, est vraiment, depuis quelques années, au mieux de sa forme. Le projet a beau être moins personnel que les autres titres récents, le résultat est tout à fait intelligent et jouissif ! Qu’on se le dise !

[Les acteurs sont vraiment bons, et contrairement là aussi à la rumeur, Monica Belluci, loin d’une apparition de star à la Kidman, semble avoir complètement compris le projet. Elle est impeccable. Notons aussi le très beau personnage (qui représente bien le film, d’ailleurs) de Peter Stormare, toujours au volant du tractopelle atomique à moteur triple, presque aussi "sobre" que dans le beau BRUISER de George Romero, mais d’une précision, encore une fois tout à fait subtile et remarquable. C’est ça, le conte, faire du subtil avec du blanc et du noir !]

Pour les parents focaliens qui souhaitent offrir à leurs enfants la meilleure éducation possible, on conseillera, outre l’interdiction formelle de voir les Disney, tous ratés, de voir RETURN TO OZ (OZ, UN MONDE EXTRAORDINAIRE en VF), produit par Disney (paradoxe !), et qui est une suite, plusieurs décennies après, du MAGICIEN D’OZ. Allez vous jeter là-dessus, c’est vraiment magnifique, comme nous l’avait déjà signalé le Marquis.

Absolument Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mardi 22 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo: "Valeur Actuelle, Image d'Immonde" par Dr Devo et Le Marquis)




Tambours rageurs, éclairs jaunes, fanions rouges, grimaçant totem d'acajou, l'épopée Koh-Lanta revient sur Matière Focale. Tendre lectrice, farouche lecteur, le prochain épisode de la saga mélanésienne, c'est mardi ! L'aventure des deux dernières semaines, c'est quatre épisodes, beaucoup de labeur pour le Shériff. Et le temps est compté. Laisse moi, petit, te conter l'aventure, avant que ta jeunesse ne passe. Petit artifice, écran de fumée, je vais me substituer à la voix off si familière. Entre Théogonie et Testament, viens lire entre les lignes… Dieu confère le Verbe à son humble prêtre. Voici la Paraphrase.

Les naufragés ont quitté leurs campements respectifs, emportant les "chaudrons de feu". Sentiers à peine balisés le long des précipices, jungle hantée par les mystérieux et coléreux cochons sauvages, les ailes nues des Flying Fox se faufilent entre les lianes. Chute de MIKA, le feu rouge s'éteint dans une nuée de vapeur. Ses larmes se perdent sur la terre sombre, diamants brillants sur le basalt. Les deux équipes recueillent les colliers de dents de cochon sauvage, amulettes témoignant de la valeur de leur propriétaire. Les Tana sont les plus vaillants, c'est la vérité : SEB se rallie à eux et les Vanuatais les célèbrent en leur offrant de goûter au Lap-lap, réservé aux grands chefs. Les Mosso digèrent le retour de NATHALIE ; ALAIN n'a pas de remords, il imagine qu'elle ne lui en veut pas. Les seniors imaginent que le Destin favorise injustement leurs adversaires. Mise au point avant l'épreuve d'Immunité : "Je vous invite à vous concentrer sur l'épreuve, d'accord ?" La divinité se fâche, et semble réclamer la construction d'un temple. 40kg de basalt à rapporter sur le rivage, offrande destinée à calmer le courroux des dieux. Efforts inutiles, les Rouges ne sont pas les élus. Ils reçoivent la visite de JEAN, médecin, qui leur porte la bonne parole et les invite à lutter contre "l'effervescence bactériologique". Plan noir et blanc sur feu NICOLAS, émotion. Son périple le mène ensuite chez les Mosso pour voir MARIE et lui appliquer trois points de suture. "Ca va piquer !" Il ne s'est pas trompé. Au Conseil, on évoque la cohésion chez les Mosso ; MIKA et ESTELLE demandent pardon. ALAIN, "excessivement introverti" selon NATHALIE, ne demande pas pardon à la "grande prêtresse". Diabolique, persévérant, il est chassé par les siens, mais ne laisse rien paraître.

L'Epreuve suivante, c'est la traversée du désert nautique. Les Rouges, pourtant conseillés par MIKA, piétinent sur l'eau. MIKA, touche à tout impulsif, est ébéniste, pas charpentier. Les Jaunes, c'est la pure vérité, peuvent donc entendre les voix de leurs proches, si loin. Nouveau coup du sort contre les malheureux seniors ; JEAN-CLAUDE s'est blessé : l'index enflé, il succombe à une surinfection et quitte la tribu des Mosso. MIKA, accablé par les calamités, décide de se faire pêcheur. Mais la Plaie s'abat également sur les Tana. Pourtant GAELLE, qui semble bénie par on ne sait quelle sainte onction, survit aux nuées de guêpes. Epreuve d'Immunité. Aide-toi… Une procession est organisée pour conjurer le mauvais sort. On s'encorde pour passer les obstacles, danse macabre et nouvelle débâcle pour les Mosso. Au Conseil, on apprend l'abandon de JEAN-CLAUDE ; le fils maudit ALAIN revient. Les femmes chassent MIKA.


La huitième Roue de Feu est embrasée. La Roue de la Fortune bascule légèrement, nouveau cycle ; les compteurs seront-ils mis à zéro ? Pas de remords chez les Mosso, mais ALAIN donne des signes de bonne volonté. Un être olympien enjoint aux survivants de s'emparer des anneaux, amulettes protectrices. SEB utilise son libre arbitre pour rester en équilibre sur la voie, les Tana gagnent leur pain pour la journée. Mais la Réunification est en vue, GAELLE exploite la fragilité calculatrice de NATHALIE . Conviction et faux-discours, les Tana avalent les Mosso dans une vague syncrétique tout-sourire. On partage le pain avec un rictus. C'est le baiser de Judas, comme on dit. GAELLE se perche et gagne l'immunité. Les Mosso apportent leur art de la pêche dans les lagons, la nutrition fait des progrès. Gagnera-t-on en longévité ? ESTELLE esquisse un testament, la fin la surprend. Pas si vite… Cette fois, c'est son étoile qui pâlit, elle part dans le sombre firmament, nimbée d'autosatisfaction.

Agriculture et épilation progressent de paire, la tentation du cannibalisme s'éloigne lors des temps d'opulence. NATHALIE cherche la faille, CATHERINE ne veut pas passer dans l'interstice. Crises de larmes, gospels, abandons. On se couvre de boue et de cendres. FD se vautre dans la luxure et se fait masser. Embrouilles pas mini, NATHALIE cherche les dominants. SEB seul est immunisé contre l'inquiétude. Au Conseil, après trois jours de douleur, NATHALIE assume ses actes.

Mysticisme, abus de substances hallucinatoires ? Pas de réponse(s). Je fais le Pari d'approcher de la Vérité. Je regarde Koh-Lanta. Mais sache que le Shériff, la main sur le colt, ne se laissera jamais "soigner". Bon lecteur, fidèle lectrice, tu veux ton étoile ? Mardi, tu sais où la trouver…


Le Shériff
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Lundi 21 août 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
[Photo : "RIP Rapp (there can be only one)" par Dr Devo]



Avant-Propos
Cet article du Marquis fut initialement écrit pour la REVUE DU CINEMA N°2 (Juin-juillet 2006).



Avant toute chose, il convient au préalable de montrer patte blanche. Le dernier film de Christophe Gans est adapté d’un jeu vidéo japonais ambitieux et réputé, et s’est logiquement trouvé confronté à une polémique évasive, assez comparable d’ailleurs à celle dont a souffert à sa sortie le film FIRE WALK WITH ME de David Lynch, adapté de la série TWIN PEAKS, à ceci près que si David Lynch s’est réapproprié l’univers de TWIN PEAKS pour en briser les règles, Christophe Gans semble pour sa part avoir cherché à transposer en salles une relecture fidèle, parfois servile, du jeu vidéo, dans ses choix narratifs comme dans son esthétique. Les attentes induites par LE PACTE DES LOUPS, film audacieux malheureusement noyé dans ses ambitions démesurées et dans ses pièges référentiels, ne sont du reste pas forcément favorables, et font sans doute oublier à certains les indéniables qualités de CRYING FREEMAN ou du segment réalisé pour NECRONOMICON. Difficile donc de garder la tête froide et les idées claires face aux réactions vives, qu’elles soient positives ou pas, des passionnés du jeu vidéo, extrêmement critiques et exigeants devant l’adaptation attendue et redoutée du jeu en question, face également aux spectateurs étrangers à cet univers, méfiants à l’idée de pénétrer dans un univers déjà développé sur un autre support dont ils ne connaissent et ne maîtrisent pas les règles et les codes, méfiants peut-être aussi à l’idée même d’un pont jeté entre jeu vidéo et cinéma, entre la position d’acteur et celle de spectateur – d’autant plus que la majorité des œuvres issues du jeu vidéo n’ont convaincu personne. Fantasme de cinéma interactif qui n’est pas si récent : le cinéaste William Castle, avec son film Mr. SARDONICUS en 1961, proposait déjà à ses spectateurs le choix établi par vote entre deux conclusions différentes, même si Castle, aussi roublard qu’astucieux, connaissait déjà l’option toujours choisie par des spectateurs épris de morale et n’avait en réalité jamais tourné la conclusion pessimiste !
En ce qui me concerne, puisque c’est bien ce qui semble pour le moment préoccuper amateurs et détracteurs de SILENT HILL, je ne suis donc pas familier du jeu adapté, ni même des jeux vidéo en général. Je connaissais néanmoins l’univers de Silent Hill, croisé par accident après en avoir acheté la bande originale par pure curiosité, et sans me rendre compte qu’il s’agissait de la musique d’un jeu vidéo. Mes préjugés m’ont fait grincer des dents lorsque j’ai réalisé la nature de cette acquisition, mais ils ont été balayés par le plaisir ressenti à l’écoute de cette composition étrange et originale signée Akira Yamaoka, mélange d’influences atmosphériques et industrielles usant intelligemment de la structuration en boucle liée de fait au support auquel elle se rattache, une musique évocatrice, sombre et séduisante dont Christophe Gans fait d’ailleurs un usage judicieux dans son adaptation. La curiosité suscitée par cette écoute m’a amené à esquisser, très brièvement, quelques pas dans les décors virtuels de "Silent Hill 2", et même sans être particulièrement séduit par le principe de l’interactivité, j’ai tout de même apprécié l’esthétique du jeu, ses atmosphères sonores, l’intelligence de sa conception, particulièrement dans le choix d’ajouter du grain à l’image pour altérer une texture visuelle trop lisse qui contribue en partie à mon désintérêt personnel pour le support.

Ce qui frappe avant tout en découvrant SILENT HILL, l’écoute de la bande originale m’ayant peut-être sensibilisé à cet aspect de la mise en scène, c’est le soin porté au son, au-delà de la simple reprise de phrases et d’atmosphères musicales en rupture avec les modes actuelles. Le film s’ouvre sur un écran noir, et l’on distingue des appels presque inaudibles. Quand apparaît le plan d’ouverture sur la maison occupée par Rose, l’actrice surgit en gros plan dans le champ et hurle le nom de sa fille. On comprend alors la panique des parents après la disparition de leur fille somnambule, et Christophe Gans introduit d’emblée une utilisation récurrente de sons oppressants dont la source n’est identifiée qu’après l’effet qu’elle produit (camions circulant au-dessus du tunnel qu’emprunte la mère partie chercher sa fille, grondement des chutes d’eau sur la falaise au bord de laquelle elle la retrouve, vrombissement de la moto approchant de la station service…). Ce décalage entre le son et ce qui le produit va trouver une prolongation sur un mode plus déstabilisant encore lorsque Rose explorera les rues de Silent Hill, ville dont le nom suggère déjà une atmosphère sonore, rues noyées dans les brumes ou plongées dans les ténèbres, développant dans un film pourtant parfois très démonstratif une prédominance de la suggestion.
C’est par un effet sonore saisissant (les sirènes retentissant régulièrement dans la ville) que s’amorce le basculement de l’univers clos et feutré dans un monde de ténèbres, passage abrupt de la clarté blafarde de décors noyés dans les brumes et dans une neige de cendres à l’obscurité la plus noire, peuplée de créatures indescriptibles semblant surgir d’une toile de Bacon, êtres aux gestes saccadés et mécaniques évoquant l’inquiétante étrangeté des animations des frères Quay, et que Christophe Gans a l’intelligence de faire interpréter par des acteurs plutôt que d’avoir recours à l’image de synthèse, utilisée pour une fois avec modération et discernement. L’effet produit par l’association du bruit des sirènes à ce basculement dans le cauchemar est particulièrement intense lorsqu’il se produit la première fois, et là encore, plus que la débauche d’effets spéciaux, c’est l’attente douloureuse de ce son qui reviendra régulièrement par la suite, surgissant au cœur d’atmosphères sonores lymphatiques, qui confère au film un fort pouvoir de suggestion et d’appréhension.

Le film dans son entier tente de superposer plusieurs niveaux de réalité aux textures définies, articulées sur ce mode instable et mouvant du basculement correctement relayé par une photographie riche et soignée. Si la ville de Silent Hill nous est présentée comme une ville fantôme, inhabitable suite à un incendie dans les mines de charbon souterraines dont les flammes perdurent, la découverte de ses rues noyées sous une neige de cendres n’est évidemment pas réaliste (la ville visitée par l’époux de Rose parti à sa recherche, éclairée dans des tons chaleureux et sur un mode plus réaliste, n’est d’ailleurs qu’une petite bourgade désertée et anodine). C’est une forme d’image mentale qui évoque autant, sur un mode imaginaire, les retombées de cet incendie qui a conduit la population à l’exode que la nature d’un site de plus en plus clairement identifié au fil du récit comme un purgatoire, un espace placé hors du temps, coupé de la réalité, et reposant sur un infernal brasier souterrain, vision littéralement dantesque déjà entrevue par les yeux de la petite Sharon lors de la séquence d’introduction. Dans l’exploration des nombreux décors du film, souvent verticale, l’architecture, évoquant parfois celle du film INFERNO de Dario Argento en nourrissant des ambiances de plus en plus fantasmagoriques au fur et à mesure que les personnages descendent dans les niveaux inférieurs, la mise en scène prolonge cette succession cyclique de changements d’atmosphère par la mise en place de nombreux travellings latéraux, marqués, lorsque la caméra franchit une paroi, par le passage vers une nouvelle ambiance sonore et par la révélation d’un nouveau décor. Cette ville défigurée et irréaliste est elle-même l’objet d’une régulière mutation lorsque retentissent les sirènes, qui ne s’accompagne pas simplement de l’apparition de créatures, mais d’une métamorphose des décors (très beaux effets visuels, impressionnant travail de direction artistique), la plongée dans les ténèbres se teintant alors, dans ce qu’il nous est donné de percevoir, de tons et de couleurs sombres et violemment contrastées. Ce qui semblait n’être que rues rectilignes et couloirs sans mystères prend brusquement l’apparence d’un véritable labyrinthe : de ce point de vue, on appréciera la réplique d’un personnage donnant une lampe-torche à Rose (« La lumière les attire, mais sans elle, vous ne verrez rien. »). Si les transitions sont brusques, elles s’accompagnent souvent de fondus au noir juste un peu trop longs et anxiogènes, qui trouveront leur contraire dans la dernière partie du film avec cette séquence de flash back explicative, introduite par un aveuglant fondu au blanc et développant une nouvelle texture visuelle, révélant étrangement sa nature cinématographique (couleurs passées, pellicule abîmée au son détérioré et aux images griffées). Il est d’ailleurs dommage que cette texture soit prématurément utilisée lors d’un bref flash back dans la salle de classe, choix de montage curieux qui ruine la cohérence de la séquence dont il est extrait en assimilant ce court plan montrant une fillette harcelée par ses camarades à un flash back plus classique où l’altération de la photographie ne semble avoir pour objet que de se démarquer un peu gratuitement de la séquence dans laquelle le plan est inséré.
Mais plus généralement, l’alternance de ces textures et de ces différents niveaux de réalité a tout de même le défaut de trop souvent rester formelle et assez maniériste, mécanique. Elle a aussi celui d’être délayée sur la durée d’un film très long, peut-être trop. À ce titre, il faut tout de même remarquer que les séquences se déroulant dans une réalité matérielle, tangible, au sein de laquelle se développe la sous-intrigue du mari interprété par Sean Bean, ralentissent inutilement la progression du récit sans pour autant l’enrichir, puisque ces séquences n’apportent rien, sinon quelques éléments explicatifs dispensables. Cette partie du film, qui ressemble fort à une pièce rapportée, s’intègre très mal au reste, déséquilibre gravement le rythme du métrage et ne débouche sur rien de valable, dans la mesure où la co-existence de l’univers fantastique et de la réalité n’est, même dans le dénouement du film, pas vraiment exploitée, que ce soit sur un plan narratif ou esthétique. Il est certes intéressant de signaler l’absence du personnage de Rose dans une ville qu’elle est pourtant en train d’explorer (mais un plan de transition aurait largement fait l’affaire), tout comme il aurait été intéressant de montrer l’époux chercher sa femme, proche de lui et hors de portée à la fois, une option que Christophe Gans garde d’ailleurs peut-être en réserve pour une éventuelle suite à SILENT HILL. Mais le retour régulier à la réalité et à l’enquête insignifiante menée par le mari me semble constituer une énorme erreur de jugement, hélas trop souvent commise lorsqu’une production importante aborde une situation de claustration. Comme dans le film MISERY de Rob Reiner, l’introduction de personnages et de situations extérieurs au huis clos (et à l’œuvre adaptée : existe-t-il des personnages extérieurs au déroulement du jeu "Silent Hill" ?) n’a pour effet que de déséquilibrer le film dans son rythme et dans sa narration. Christophe Gans nous prive d’une véritable immersion dans cet univers claustrophobe, en nous offrant maladroitement le cadeau empoisonné de « récréations » insipides (vol des archives, visite à l’orphelinat) qui désamorcent trop souvent le climat de malaise recherché et brisent ainsi une partie du pouvoir de séduction du film.

SILENT HILL rencontre d’autres limites. Sur la base d’un postulat vénéneux consistant, sans trop le dévoiler, à plonger une partie de la population dans « le plus noir des cauchemars » d’une fillette martyrisée, le film aurait certainement gagné à renforcer les quelques entorses au sein de la cohérence interne un peu figée de cet univers. Les détails illogiques et fantastiques, trop rares, sont de beaux instants de poésie qui s’intègrent parfaitement à la fuite onirique dans laquelle se développe le récit : dans les toilettes de l’école alors que retentissent les sirènes, Rose est confrontée à une créature terrifiante, et dans l’instant qui suit, elle fuit dans les couloirs sans qu’on l’ait vue s’extraire de la pièce dans laquelle elle était enfermée. Plus encore, lorsque la mère et la jeune motarde de la police qui l’accompagne sont enfermées dans un cagibi exigu, les effets spéciaux introduisent un contraste singulier, peur enfantine partagée entre le minuscule (insectes au visage humain) et le géant (lame démesurée traversant la porte qui les sépare du monstre cherchant à s’introduire dans leur refuge) qui évoque par instants les textes de Lewis Carroll. Quelques très belles idées parsèment ainsi le cours du récit, mais elles sont toujours inscrites à l’intérieur de séquences isolées, jamais dans l’enchaînement, l’encastrement même de ces séquences, patinant dans un mécanisme on/off hérité du jeu vidéo adapté, qui a son charme certes, mais qui, dans le cadre d’une œuvre de fiction, aurait mérité un traitement plus inventif, plus audacieux ; en l’état, SILENT HILL, malgré sa technique irréprochable et son écriture rigoureuse, court constamment le risque de lasser.
Christophe Gans peine à prendre des distances avec le matériau transposé à l’écran, dont il retranscrit avec talent l’esthétique et l’atmosphère, en s’appuyant excessivement sur un mode de narration qui faisait la richesse conceptuelle du jeu mais trouve ses limites dans un média qui ne s’y prête pas. Il est d’ailleurs curieux d’entendre parler du film en termes d’interactivité, voire de « jouabilité », termes ici totalement dépourvus de sens et de substance. C’est discrètement par le biais d’un ordinateur, celui des parents de Sharon, ouvert sur un site exposant l’histoire et les rumeurs de la ville de Silent Hill dont le nom hante les rêves de Sharon, que s’amorce l’intrigue du film. En plaçant l’outil informatique dès les premières minutes du métrage et sans plus jamais y revenir, il était permis d’espérer de Christophe Gans marquait là sa volonté de laisser derrière lui les codes narratifs propres aux sources de son propre projet. En réalité, le film préserve ces codes narratifs et en fait même le moteur de son récit, pour le meilleur et pour le pire : l’héroïne revient fréquemment sur ses pas ; certains personnages semblent pour un temps confinés dans un décor localisé (la femme flic poursuivant Rose en moto ne réapparaît que lorsque celle-ci retourne sur les lieux de l’accident, et reste sur place quand la mère s’enfuit, menottes aux poignets, quittant ainsi l’endroit et la scène avec un handicap) ; les indices s’accumulent (dessins d’enfant, clé d’un hôtel), donnant accès à un nouveau décor pensé comme un autre niveau de jeu… Malgré le soin porté au scénario par le talentueux Roger Avary, ces constants ponts jetés entre la narration du film et la progression du joueur font parfois l’effet de poncifs un peu laborieux, en partie seulement compensés par un sens de l’espace remarquable et par la densité d’un récit complexe et torturé. La seule véritable concession à l’interactivité, dans la séquence finale, est d’ailleurs assez troublante : Sharon s’avance dans un couloir en regardant fixement la caméra, dévisageant le spectateur comme si elle avait conscience de sa présence.

C’est aussi cette proximité (un peu trop) poussée au jeu adapté qui brouille les pistes d’un défaut récurrent chez Christophe Gans, à savoir sa propension à démultiplier les références cinématographiques, déjà très présente dans l’un de ses premiers courts-métrages, SILVER SLIME : jeu de mot un peu facile d’un titre construit à partir des noms des deux cinéastes vénérés (Argento / Bava) auxquels le film rendait un hommage soigné mais creux et stérile, reproche fréquemment formulé à l’encontre de son cinéma : l’addition de références ne suffit pas à nourrir un style personnel, qui fait parfois défaut dans la mise en scène du cinéaste au-delà de son indéniable maîtrise technique. Cette tendance, qui faisait de CRYING FREEMAN une expérience de spectateur assez ludique mais entravait lourdement les ambitions du PACTE DES LOUPS, est ici contrariée par sa fidélité à un univers adapté qui est lui-même truffé de références, pas toutes cinématographiques du reste. En parlant de SILENT HILL, on a beaucoup évoqué David Lynch, référence un peu creuse et assez superficielle consistant à plaquer sur tout et n’importe quoi une image réductrice du cinéaste américain pour peu que l’objet de cette comparaison sorte un tant soit peu des normes : le rapport de Silent Hill à la ville de Twin Peaks reste, quoi qu’on en dise, pour le moins ténu. Et si l’on retrouve ici ou là quelques allusions aux films de Mario Bava (notamment OPÉRATION PEUR) ou à Dario Argento (reprise d’un plan de PHENOMENA, lui-même inspiré par NE VOUS RETOURNEZ PAS de Nicolas Roeg, lorsque Rose entre pour la première fois en contact direct avec une mystérieuse fillette tournée face à un mur), c’est dans d’autres sources que SILENT HILL va puiser, consciemment ou pas.
On pense ainsi beaucoup au cinéma de John Carpenter, en partie parce que les brumes noyant la ville évoquent irrésistiblement le film FOG, mais surtout pour le parallèle qu’il est possible d’établir avec L’ANTRE DE LA FOLIE, film par ailleurs nettement plus abouti, ne serait-ce que parce qu’il fait véritablement disparaître les parois séparant le rêve, fiction et réalité : comme Silent Hill, Hobb’s End est une ville absente des cartes, maudite, minée par un culte déviant, située à l’écart du reste du monde, isolée, insolite ; on y accède en franchissant un pont qui marque le passage dans une autre dimension, et il n’est par la suite plus possible d’en sortir sans que la ville-piège ne le permette, en prenant alors le risque d’étendre le territoire de la contamination, d’emporter avec soi le mal qui la ronge et altère la réalité.
L’immersion dans les ténèbres est peut-être un cliché du cinéma fantastique, mais elle est rarement l’objet d’un véritable dispositif de mise en scène. C’est sans doute la raison pour laquelle SILENT HILL semble parfois se faire l’écho d’un film comme LE CERCLE INFERNAL de Richard Loncraine, dans lequel une mère bouleversée par la disparition (le décès) de sa fille est hantée par la présence fantomatique d’une autre petite fille aux traits similaires mais au caractère plus trouble, plus pervers : dans une séquence mémorable, elle se retrouve isolée et coupée du monde lorsque se manifeste le fantôme, et les décors derrière elle disparaissent alors totalement dans un fondu au noir progressif. Mais c’est avec DARKNESS de Jaume Balaguero que le film de Christophe Gans entretient des liens troublants : similitudes de mise en scène dans la captation des ténèbres, créatures ressemblant à celles de SILENT HILL et conçues par le même directeur des effets spéciaux, Patrick Tatopoulos, apocalypse née de sombres secrets de famille en lien avec un culte aux allures sectaires, contamination provoquée par le contact d’une goutte de sang sur le sol d’un sanctuaire, l’esthétique et les thèmes développés sont comparables à plus d’un titre, et le film de Balaguero a certainement eu une influence dans la conception du film de Christophe Gans. Influence, et non plagiat, car cette référence, la plus évidente, et toutes celles qui tissent le réseau narratif et esthétique du film, jouant de thèmes au fond assez classiques (l’innocence pervertie, la vengeance et ses conséquences), s’intègrent harmonieusement à un récit ambitieux qui s’efforce de tracer sa propre voie.

Le film tente en effet un parallèle assez audacieux entre le thème de la maternité et celui de la religion, et plus généralement de la croyance. Christophe Gans prend le pari risqué de privilégier dans son introduction la relation entre la mère et sa fille adoptive : la décision dangereuse et lourde de conséquences de se rendre à Silent Hill pour y chercher la cause des troubles perturbant dangereusement Sharon ne naît pas d’un long développement concernant la maladie dont souffre la fillette, et lorsque le film débute, la situation a déjà atteint un paroxysme et les parents sont à court de solutions, ce que le cinéaste préfère suggérer, préférant à cette approche une séquence paisible et ensoleillée au cours de laquelle Rose choisit avec sa fille de prendre cette décision – sans consulter son mari, et sans même l’en avertir. L’image du père est d’emblée oblitérée, de même que l’absence de père va s’avérer être en grande partie la cause des bouleversements à Silent Hill – et c’est peut-être aussi en cela que le développement filandreux du personnage de Sean Bean alourdit à ce point le propos. La maternité s’impose peu à peu comme la figure centrale du récit. Il n’existe pas de liens de sang entre Rose et Sharon, et c’est sans doute parce que leur relation est d’ordre spirituel, instinctif (« dès que j’ai posé mes yeux sur Sharon, j’ai su que c’était ma fille »), qu’elles échappent à cette peinture en noir de la figure maternelle, caractérisée par sa faiblesse (Dahlia), sa perversion (Alyssa) ou son emprise spirituelle dominatrice (solidement interprétée par la talentueuse Alice Krige, Christabella n’est pas mère elle-même, mais guide ses paroissiens en sévère matriarche). Curieusement, le film escamote assez maladroitement le lien de parenté d’Alyssa et de Sharon en glissant négligemment sur les conséquences du viol dont Alyssa a été victime, signalé par un plan fugace dans le flash back de la salle de classe. Mais cette relation forte qui préserve Rose et Sharon de la corruption ambiante est aussi ce qui attire sur elles la convoitise du démon : l’amour incorruptible de Sharon pour sa fille les sauve et les condamne à la fois, la mère aimante devenant le véhicule, l’instrument du mal, dépassée par les liens du sang : malgré les apparences, Rose, comme Dahlia, est une mère seule, perdue dans les limbes au terme du récit. Limbes, purgatoire, enfer, il est surprenant de trouver avec la clef de cet univers une explication qui ne relève en rien de la science-fiction ou d’un fantastique pur, mais s’avère bien plutôt d’ordre spirituel, mystique. « Une mère est un dieu aux yeux de son enfant », la phrase sur laquelle se conclut le périple de Rose n’est pas qu’une sentence romantique et mielleuse : elle révèle aussi le caractère extrêmement enfantin de la croyance qui guide ou entrave les différents protagonistes, et n’occulte pas tout à fait une idée troublante : la mère naturelle de Sharon n’est-elle pas en effet devenue un dieu, noir et maléfique ? « J’aime mon enfant », répond Rose quand Christabella lui demande si elle est croyante, et la réponse ne semble pas satisfaire celle-ci : le film joue habilement sur les termes, et oppose croyance et aveuglement, acte de foi (lorsque Rose traverse un groupe d’infirmières monstrueuses, séquence très dérangeante) et autodafé (le bûcher). Mais si Christabella parle de foi, le démon évoque lui une « conviction » qui lui ferme les portes de l’église, et c’est là aussi de la peur et du déni enfantins que naît l’illusion de l’apocalypse qui soude la communauté, la protège fragilement et la mène dans le même mouvement à sa perte.

Tourmenté, vénéneux, dépressif, SILENT HILL n’est pas à proprement parler un film d’épouvante, et parvient à échapper au style conventionnel et surfait qu’illustre paradoxalement son générique de fin. Le film ne suscite pas vraiment la peur, et il faut d’ailleurs souligner qu’il n’a presque jamais recours aux effets de surgissement classiques : les créatures se donnent à voir progressivement, émergent lentement de la brume ou des ténèbres dans des scènes soutenues par des effets spéciaux misant avant tout sur le malaise, l’étrangeté, au sein d’un onirisme mécanique (cycles réguliers de basculements on /off) dérangeant et novateur, bien qu’il soit un peu écrasé par une structure parfois maladroite, qui devrait peut-être prendre davantage de distances au mode de narration hérité du jeu interactif. C’est une forme étonnante de mélodrame profondément cauchemardesque, mais qui ne se dépare pas d’une certaine mélancolie. Si le film est imparfait, il faut accorder à Christophe Gans qu’il a en partie atteint sa cible, ne serait-ce qu’en parvenant à livrer une œuvre relativement homogène malgré son mode de production aux influences culturelles diversifiées – adaptation d’une œuvre japonaise par un cinéaste français à Hollywood, pourrait-on résumer pour faire court, ce que ne fait pas SILENT HILL, un peu trop long et encombré de quelques séquences franchement inutiles. Gans nous épargne certains tics de mise en scène qui parasitaient son PACTE DES LOUPS, parfois jusqu’au ridicule (disparition quasi totale, et bienvenue, des effets faciles de ralentis/accéléré). Sa mise en scène est plus qu’honorable, sa maîtrise technique imparable. Mais il manque toutefois de spontanéité, se permet trop peu d’initiatives et s’égare à plusieurs reprises dans ses références un peu appuyées et dans sa trop grande fidélité, non pas à l’esprit de Silent Hill, mais à sa forme et à sa structure. Reste que le cinéaste a les moyens de ses ambitions, transportés et bridés dans le même mouvement par une véritable inspiration visuelle, trop exclusivement formelle peut-être, mais plus digne d’intérêt que l’immense majorité des tentatives récentes d’apprivoisement du genre fantastique en France. Quoi qu’il en soit, un film riche. Et un parcours à suivre.

Le Marquis.



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Vendredi 18 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Don't Be The Little Guy in the Club" par Dr Devo)




Chers Focaliens,

Il y a cette semaine en salles un poil plus d'agitation. Ça n'est pas grand chose, mais quand même ; on va faire avec, en attendant l'avalanche de petites sorties anticipées qui va ruisseler sur moi la semaine prochaine (suspense). Ça commence moyennement avec le froid (chic), mais long (harrrgh) et sans rythme MIAMI VICE, à propos duquel on s'aperçoit que les gens, tout comme moi, ont du mal à dire du mal de Mann. Ce qui me fait rappeler la belle bourde de l'article d'hier consacré au film : Mann est carrément le co-créateur de la série. Le journal Libération, qui s'évertue dans son article à nous convaincre, pour noter bien que si MIAMI VICE est moins bon, c'est en fait parce qu'il est meilleur (ils font ça de temps en temps, et c'est toujours un grand moment), rappelle que la série originale était drôlement noire, ce qui contredit complètement ce que je vous disais hier. J'ai au contraire un souvenir plutôt de kitsch et d'artificiel. S'il y a des courageux dans la salle, ils iront vérifier et nous le diront. Si on ne sait pas, on n'en fera pas un drame non plus.

Gros "A" hier, et hop, à fond Sundance (encore !) le lendemain. Sundance, le festival exportateur de machins indépendants dans le monde. Et bien, c'est fou, le nombre de films issus de Sundance qu'on voit ! Bientôt, ils auront le monopole des films dits "indépendants" américains distribués en France. Bref, après ECHO PARK L.A. (vu, mais je ne vous en ai pas parlé ; ce n'est pas grand chose), après WOLF CREEK, voici donc BRICK, qui gagna cette année ou l'année dernière le Prix Spécial du Jury ! Bon, on ne va pas mouiller notre culotte pour autant, et on va au contraire garder son calme. On s'apercevra après la projection que le film est réalisé par le monteur de MAY de Lucky McKee, beau film, même si je n'avais pas complètement adhéré au deuxième de McKee, le fameux SICK GIRL dont on a déjà parlé. Bah... Le bruit de couloir (impossible de voir un film complètement vierge, ou disons très difficile, surtout quand on bosse dans le bizness) disait qu'il y avait du film de college dedans, alors tu parles si on va va, mon frère, prends ton Yop et ton ticket !

Joseph Gordon-Levitt (qu'on appellera Joseph pour des raisons de commodités, et qu'on avait déjà vu, avec grand plaisir, dans MYSTERIOUS SKIN de Gregg Araki) n'a pas énormément de chance. Son ex-copine (Emilie De Ravin) l'appelle curieusement trois mois après leur séparation : elle a peur, elle panique, elle a besoin d'aide, elle s'inquiète des dégâts causés par la "Brique"... Voilà qui est bien étrange... Joseph, qui semble avoir tourné la page, va quand même chercher à retrouver la trace d’Emilie, qu'il n'a pas revue depuis la rupture, et qui en a profité pour "changer de bande". Joseph découvre alors les nouvelles fréquentations de son ex-girlfriend : un portrait de groupe assez hétéroclite qui prend racine dans une famille huppée de la ville, celle de l'étrange Nora Zehetner, belle poupée mais bien mystérieuse... Deux jours après le début de l'enquête, Joseph retrouve le corps sans vie d’Emilie dans un égout. Il décide de cacher le corps. Un jeu de dupes et de dissimulation commence, où il est bien difficile de recoller les morceaux pour savoir ce qui s'est passé, et de comprendre ce qu'est cette fameuse "Brique".

Et bien, les amis, ça commence plutôt pas bien, si j’ose dire (le style est un peu désinvolte, ce matin), avec une narration qui, comme le veut l’expression focalienne consacrée, "annonce la couleur d’entrée de jeu", et les règles justement semblent immédiatement séduisantes. BRICK, pour le meilleur et pour le pire, se posera volontairement dans le mode «branchouille» si j’ose dire, avec des cadres un peu originaux et surtout stylisés, et une façon de faire avancer la narration qui a son charme dans cette introduction. On apprend deux choses. D’abord, le récit prendra une forme éclatée qui privilégie les petites scènes, pas forcément décisives d’ailleurs, et des morceaux d’intrigue détachés de l’histoire globale. On ne sait pas trop d’où ça vient, ni où ça part, et on n’a pas tous les éléments en mains, très loin de là même, les personnages, pourtant eux-mêmes noyés dans les complications, sachant énormément plus de choses que nous, ce qui renforce les énigmes tordues, le film n’étant que chausse-trappes et faux-semblants. Le tout donne un ton décalé, très souvent absurde, où la logique des sentiments et des événements n’est pas forcément réaliste et est guidée par un détachement romanesque teinté d’humour à froid et de tristesse (du moins, je le suppose pour les raisons qu’on va découvrir plus bas).
Deuxième bonne surprise, la narration. Ça commence par une scène énigmatique et même maniériste (le mégot), s’achevant sur le corps sans vie d’Emilie, la tête dans le ruisseau (littéralement). On comprend peu, tout nous échappe, mais c’est attirant. Puis, ensuite, flash-back, ou plutôt retour deux jours en arrière, et le film commence une deuxième fois ! Deux débuts pour le prix d’un, en somme. Une fois le deuxième départ lancé, on retrouve tout de même le ton absurde dont je parlais, et assez vite, il est évident que l’absurde ne sera pas l’unique tonalité, mais aussi une sorte de cynisme assez noir, teinté de hard-boiled, cher à la littérature policière. Film de college, thriller, absurde, cynisme, tenants et aboutissants bien cachés pour le spectateur et aussi pour les personnages… On pense évidemment, bien que le ton soit très différent, à TWIN PEAKS, la série (pas le film). Toute proportion gardée, bien sûr. Une espèce de (petit) cousin éloigné.

Voir un peu de cadre, et surtout un film qui n’utilise pas que des gros plans ou des plans rapprochés, voilà qui vous rafraîchit son homme, voilà qui fait du bien, car, comme le veut le private joke que le Marquis et moi utilisons souvent, on se demandait si les objectifs grand angle ou large n’avaient pas été perdus ! Comme je le disais plus haut, il y a un peu de découpage, et surtout des plans plus aérés que la moyenne. On note aussi, et c’est vraiment très bien, que le réalisateur n’hésite pas à jouer sur la répétition des plans (le champ/contrechamp sur le terrain de football, qui en plus sera repris une troisième fois avec un personnage différent !). Miam !
Pourtant, quelque chose ne va pas. Ce film a l’air tout à fait sympathique, mais quelque chose ne décolle pas. Ça frotte là où ça ne devrait pas, sans qu’on mette précisément le doigt dessus. Et puis arrive la première scène entre Joseph et son copain Brain (son éminence grise dans l’enquête). Et là, tout s’éclaire. Le premier problème de BRICK, ce sont d'abord les acteurs ! Joseph Gordon-Levitt (avis aux lectrices : belle créature !) est un excellent acteur, comme l’avait prouvé MYSTERIOUS SKIN. Ici, c’est déjà moins évident. Joseph est déjà plus calme, plus en retrait, et disons le tout net, son jeu est moins riche.  Rien d’infamant, mais ça ne décolle pas. Plus grave, les seconds rôles sont carrément plus faibles. Si quelques-uns surnagent (le petit dealer minable Noah Segan, curieusement, alors qu’il a un rôle assez tartignole, passe plutôt bien et me semble être complètement au diapason du film), les autres rament carrément, malgré leur apparente assurance. Brain en plein glass acting (la seconde fois cette année, après TRUMAN CAPOTE), l’actrice asiatique qui joue la pétasse méchante et dangereuse (sur laquelle le réalisateur va placer beaucoup d’espoirs pour mettre en place l’absurdité revendiquée de son film), Emilie De Ravin pas bonne du tout, Nora Zehetner complètement uniforme, etc. Curieusement, on est dans le monolithique et le vacillant. Et surtout, on est très loin des modèles que prend Johnson (et qu’il ne cache pas, d’ailleurs), c'est-à-dire une interprétation qui serait plutôt du côté de Gregg Araki, TWIN PEAKS ou encore DONNIE DARKO. On en est très loin. Si les personnages intéressent ça et là par intermittence, c’est parce que l’histoire est pleine de trous (chic !) et qu'on a envie de savoir.
Par contre, complètement froid et distant, sans aucune intention de jeu particulière et ostentatoire, Lukas Haas (très bon acteur : précipitez vous sur BREAKFAST OF CHAMPIONS d’Alan Rudolph) est vraiment très bon. On sent l’expérience, sans aucun doute. Et pourtant, lui aussi est en dessous de ses moyens…

Deuxième problème. Bah, la narration, boudiu ! Et la mise en scène, aussi. Johnson essaie de travailler le montage, au moins en ce qui concerne le rythme. Il construit beaucoup pour un résultat quelquefois assez séduisant (l’introduction). Pour le reste, c’est finalement assez calme. Les ellipses et les temps morts sont guidés par le scénario. Disons qu’il y a un effort et quelques idées et principes qui, s’il ne font pas décoller in situ, sont, sur le papier, rigolos, comme par exemple la multiplication des plans noirs (pas assez nombreux et donc un peu frileux à mon goût). Sur une ou deux scènes, on se demande même ce qu’il essaie de faire. La scène dans la chambre chez Nora Zehetner (pendant la fête) où Johnson nous construit son plan de demi-ensemble qui montre toute la pièce, le répète et finalement… n’en fait rien, c’est curieux. Ça et là, on note aussi des choses de très mauvais goût, mais complètement à la mode comme le "dernier cri" des films "iconoclastes" (mouais...) : couper un plan pour coller derrière exactement le même, dans le même axe, mais à une échelle différente ! C’est marrant, je ne vois pas trop pourquoi ça plaît, cette espèce d’anti-jumpcut (il n’y a pas de mouvement et on change d'échelle), et en général, ensuite, les réalisateurs essaient de danser sur la vaseline, comme disait le poète, et de rattraper les wagons et le découpage du reste de la scène avec difficulté. Curieux. On avait déjà observé le phénomène cette semaine dans WOLF CREEK d’ailleurs.
J’en étais où… Oui, le montage, où ça bosse plus que la moyenne, n’est pas franchement abouti ou significatif, avec quelques maladresses ça et là, mais au moins, ça bosse. Par les temps qui courent...

Deux autres facteurs viennent troubler la fête. D’abord, la photographie (signée Steve Yedlin, qui avait fait celle de MAY également). Bon, c’est un peu léchouillé. Johnson privilégie les ambiances d’après-midi ensoleillé, voire les moments de changement de lumière justement. C’est assez évident. Pourtant, la photo est très froide, étrangement un peu fadasse, bien loin par exemple de belles ambiances naturelles à la Hartley, ou celles, artificielles, à la Araki. De deux choses l’une. Où la photo n’est pas très belle, ou, ce qui est très probable au vu de la froideur mollassonne et de certaines teintes observées durant la projection, le tirage de la copie que j’ai vue est vraiment minable (ce qui arrive fréquemment, et de plus en plus souvent : de ce point de vue, mieux vaut voir les films sur les Champs-Élysées à Paris ou au Pathugmont des Halles, et surtout, surtout, évitez la Province… Malheureusement, ce n’est pas mon cas, je suis en grosse métropole mais les copies sont très souvent infectes !). Sur ce point précis,  je vais envoyer Coltar, le chien sanglant de la révolution (ici), et mascotte de ce site, en salles, et il nous dira ce qu’il en pense.

Et puis, le problème le plus gros, et assez largement : la narration, et pas forcément le scénario d’ailleurs ! Paradoxe, approche-toi que tout le monde te voie bien ! Ben oui, quelle déception ! On nous promet dans l’introduction un récit éclaté bougrement elliptique. On s’en lèche les babines à l’avance. Et puis, une fois qu’elle est passée, on tombe dans le bon gros linéaire des familles ! Bien sûr, Rian Johnson cache beaucoup d’indices et de pistes. Il se garde bien de nous donner toutes les informations, et comme je le disais, les personnages qui sont loin de tout savoir et tout maîtriser en savent pourtant plus que nous. Le principe affiché du film, très proche en cela du roman noir, est de nous faire miroiter des énigmes et des zones d’ombre qui, une fois révélées, cacheront des zones encore plus sombres qui elles-mêmes révéleront des points obscurs ! Ce en quoi on est carrément dans le film noir, donc. Mais finalement, le scénario, bien qu’étrange et plein de trous mystérieux, est tout de même d’une linéarité exemplaire. Rien de gratuit, rien d’absurde intrinsèquement, et rien d’abstrait. La chose est bougrement complexe, mais sans aucun mystère. Fatalement, on finit assez vite par assister au déroulement du tapis sur un rythme prévisible. Le fleuve est bien plus tranquille et prévisible que ce à quoi on pouvait s’attendre. Le film fait son bonhomme de chemin, et on observe de loin. Bien sûr, les petites réserves que j’émettais ça et là (acteurs, par exemple) n’aident pas à l’implication, et contribuent à rendre le film moins sensuel que prévu.
C’est assez dommage, car le réalisateur, ça et là, quand il apparaît brièvement au détour d’un rouage de la machine, semblait effectivement assez malicieux (ça y est ! j’ai trouvé le mot !). On sent chez lui la volonté de faire un grand film noir dans un milieu banal et avec des moyens modestes (une des plus belles idées du film : la lampe de chevet "luxueuse" achetée pour 1 euros et 50 centimes à la trocante du coin, et que Lukas Haas, dandy de banlieue, installe dans son van !). La narration et le scénario, eux, poussent le film dans une direction opposée : faire un film complexe, parfait, impressionnant, classe, imparable. Effet pervers de la chose, le film paraît être un gros ensemble dominé par le Verbeux ! Que de dialogues sans fin et sans gourmandise !

Dommage. Les petites touches de faisan ça et là rendaient la chose plutôt rigolote, et à mon avis, n’auraient pas empêché l’angoisse, ou n’auraient pas détruit le mystère du film qui, du coup, en contient peu ou pas. Une pièce du décor résume bien l’ambiguïté douloureuse du film, et c’est bien sûr la cave de Lukas Haas, à la fois complètement cheap, mais lorgnant ostensiblement vers Lynch, de manière trop ouverte (avec un antipathique et racoleur son de bourdonnement électrique que des millions de réalisateurs piquent dès qu’ils veulent instaurer de force le fantastique dans leur film ; LEMMING par exemple !). D’un côté, la débrouille, et de l’autre, l’ostentation, un peu arriviste quand même. Et globalement, c’est la prévisibilité et la maladresse qui l’emportent, et qui nous empêchent de voyager avec le film.

Alors oui, on peut le dire, la structure du film est son gros point faible. BRICK montre bien un paradoxe : la narration n’est pas le ton. Le film est extrêmement complexe, jusqu’à plus soif (une espèce de clone de REVOLVER en quelque sorte, bien que les deux films ne se ressemblent pas ; ce sont des cousins très éloignés !), mais d’une limpidité et d’une univocité complètes. L’ensemble paraît bavard, chose gênante avec ces acteurs-là, et assez peu lisible ou digeste. Il faut toujours mieux voir ce BRICK que WOLF CREEK, plus ouvertement sûr de lui et beaucoup plus laid, car BRICK, si ses dents frottent un peu le parquet, a pris un risque. Sans l’assumer totalement. Celui de l'exagération. Le film est un peu calme, le jeu des acteurs un peu attendu. Avec plus de contrastes, un poil d’hystérie arakienne ou zulawskienne, le film aurait pu s’affranchir de son scénario, et surtout développer les quelques (peu nombreuses, mais présentes) graines de malice qu’il contient. Ça manque de folie, notamment esthétique. Quand on est jeune, on semble avoir du mal à casser le moule ! C’est le comble. En voilà, un paradoxe bien étrange ! Messieurs les jeunes réalisateurs, soyez punks ! Vous vous sentirez mieux !

[L’idée que le petit ami noir footballeur répète toujours la même tartine de dialogues, dont on ne sait pas d’ailleurs si c’est un dialogue réel ou celui d’une pièce de théâtre, est une superbe idée, malheureusement répétée une seule fois. Mais ça, c’était très bien vu ! Bravo !]

Bien qu’il soit différent et fait avec plus de moyens, je ne saurais trop conseiller, pour ceux que BRICK aurait titillé, d’aller voir GO, très beau film sorti dans l’anonymat le plus complet il y a trois ou quatre ans, avec Sarah Polley (et William Fichtner !). Le film avait été descendu par la critique, mais il n’empêche, il était tout à fait réussi, précisément sur les points qui frottent dans BRICK. Le DVD est vendu pour une bouchée de pain en plus, qu’on se le dise…

Habituellement Vôtre,

Dr Devo.


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Jeudi 17 août 2006

Recommander - Publié dans : Mon Général

(Photo : "It's no wonder your girlfriend is very angry !" par Dr devo et Proctoman)

 

Chers Focaliens,

Le docteur était de sortie hier soir, invité par la grâce de sa carte illimitée Pathugmont à l'avant-première (deux jours avant, pas de quoi pavoiser !) de MIAMI VICE, où il côtoya une salle assez bondée et où il invita un spectateur au hasard ! L'invitation était pour deux personnes, et Mme Devo n'ayant pu m'accompagner, je jugeais alors qu'il aurait été fort dommage de ne pas faire profiter quelqu'un de cette place ! [D'ailleurs, ça n'a pas été facile de trouver quelqu'un ! Les gens sont méfiants !]

Ah, MIAMI VICE, les années 80, le pétage de thunes, les couleurs chamarrées, toute une ambiance ! Michael Mann revient d'ailleurs là à ces premières amours, ou du moins à ses premiers contrats, ayant déjà réalisé des épisodes à l'époque. Même si COLLATERAL, son dernier film, ne m'avait pas complètement emballé, c'est toujours un plaisir de retrouver Mann. Une carrière assez intéressante que celle du bonhomme, émaillée de projets intéressants (LA FORTERESSE NOIRE) et de franches réussites (RÉVÉLATIONS, film sublime de A à Z). Michael Mann est un supra-styliste. Cinéaste certes doué, on reconnaît sa patte à douze kilomètres à la ronde, tant son envie iconoclaste de léchouillage de l'image et de la mise en scène est ostentatoire. Joli scope, lumières néons, douze mille reflets dans un même plan, couleurs chirurgicales et lyrisme. Mann, bien que réalisateur de séries A désormais, est finalement un type qui n'en fait qu'à sa tête, et qui possède un sacré style, bien particulier. Par dessus tout, c'est un gros, très gros gourmand. Ses films débordent en général de mignardises diverses. Et aussi bien la série, très vulgosse (ça donne presque envie d'en revoir un : avec le décalage temporel, ça doit être délicieux !), ne m'a jamais intéressé, aussi bien on va avec plaisir jeter un œil au film. Car voir un Michael Mann est toujours une expérience délicieuse et artistiquement jouissive.

On prend les mêmes silhouettes et on recommence. Colin Farrell, hé-hé, Colin Farrell, hahaha, travaille pour la brigade des stups de Miami avec son pote Jamie Foxx. Un duo de choc, épaulé par une équipe de fidèles co-équipiers. Alors qu'ils bossent sur le cas d'un mafieux bizarre (Isaach de Bankolé, dites donc !), les deux flics très potes assistent quasiment à la mort d'un de leur indic. Ils comprennent alors qu'il a été trahi, d'une part, et que sa couverture a été dévoilée par un des services officiels qui garantissaient sa sécurité. Oui, mais qui : le FBI de Miami ? Le FBI de Washington ? Les Stups ? La Douane ? Afin d'en avoir le cœur net, une grosse huile du FBI local propose à nos deux héros d'infiltrer un réseau sud-américain de trafic de substances qui brasse des quantités de produits absolument hallucinantes. Foxx et Farrell se font donc embaucher par un dangereux parrain de la drogue en tant que convoyeurs. Ça marche plutôt bien, mais Farrell, ha-ha, Farrell couche tout de suite avec le bras droit du parrain, une jolie cubaine aux traits asiatiques ! Le cœur s'emmêle en même temps que les corps (prends des notes !), et le business, au fur et à mesure, se complique. Foxx et Farrell vont devoir affronter un sacré coup fourré, car John Ortiz, bras gauche du parrain employeur, contrairement à ses collègues, sent bien qu'il y a Ang Lee sous France Roche avec ces "convoyeurs". Ça va chauffer pour les petites fesses de Foxx et Farrell !

Ça commence par un sublimissime plan : une danseuse de boîte de nuit dont la silhouette se découpe sous l'image géante d'un vidéo projecteur qui diffuse des images de synthèse colorées absolument tape-à-l’œil, plan amené brusquement et qui est envahi d'entrée de jeu par de la musique très houaliguène de la bande-annonce à fond les ballons ! Punaise, me dis-je, accroche ta ceinture, c'est du gros ! Bon, malheureusement, le plan coupe un peu rapidement, mais on semble deviner Mann qui, ironiquement, note sur un coin de la salle de montage : "bon, le balançage de la musique imposée : c'est fait !". Chic, me dis-je, il va se débarrasser des contraintes de studio en les appuyant et les démultipliant tellement que ça finira par devenir beau ; et après, il va lâcher les chiens ! Chose que la pseudo scène de sexe avec Jamie Foxx qui s’ensuit semble confirmer, avec la tentation évidente de l'éjaculation précoce (très drôle) mais malheureusement dans le dialogue (aussi). En tout cas, une chose est sûre, dans les scènes de sexe, on minimisera la chose et on fera le contraire des autres. Non que cette scène soit particulièrement réussie, mais au moins, elle se démarque (un tout petit peu). [Plus tard, la scène de sexe de Colin Farrell, hey hey, Colin Farrell, sera beaucoup plus splendouillette et kitsch, notamment par ce détail : il lui fait tellement bien le sexe qu'elle verse un larme (ou alors elle pressent la tragédie qui arrive ?). Fallait oser ! De toute façon mettre une scène de sexe avec Farrell, faut oser, n'est-il pas ?]

Premier constat, on est clairement dans l'ère COLLATERAL. Même filmage de la vidéo à gros grain à 97% (et 3% de plans en vidéo très léchouillée, trop précise, qui me plait encore plus ; pareil que dans COLLATERAL, en somme). Scope bien sûr, éclairages néons en veux-tu, je t'en donne, et éclairage de ville jaune-orange. Ce sont les tonalités de COLLATERAL, peu ou prou, ici dans le décorum assez splendouillet, encore, du Miami des gros trafics (grosses bagnoles, gros hors-bord à cadrans lumineux, fringues en lin de chez Smalto, Rolex, phrasé minimum à distorsions syntaxico-lexicales maximum, presque "t'as craché dans mon Yop, mon frère" mais tendance Cuba très libre, ce qui évite, à peine, le hip-hopisme de l'époque ambiante).

Le film se déroule. C'est bien. On regarde le machin. Bon. Une seule chose intéresse Mann, faire des jolis plans, mettre la caméra sur l'épaule et roule poupoule. L'histoire, on doit pouvoir dire qu'il s'en balance. Le son paraît un peu plus faible que d'habitude, dans le sens où, par exemple, la juxtaposition ou la mise en exergue de certains plans par des décrochages artificiels de la B.O. au profit de "musique off" pourrait-on dire, est un peu moins lyrique que d'habitude, un peu plus coulé, moins contrasté, et c'est dommage. Bon, il change la musique sur un plan intermédiaire, alors qu'on est en pleine boîte de nuit, avant de remettre la musique de la dite boîte (son ON, donc) dès que le plan est fini. C’est déjà ça. Mais bon... Chez Mann, on déjà vu encore plus malpoli et compliqué... Toujours est-il qu'il y a un peu de jeu qui, en général, vient souligner les articulations manichéennes de la narration. C'est un style rentre-dedans et accessible, à la limite de la caricature, mais ça peut avoir du caractère, et de toute façon, le sur-lignage un peu vulgaire, ostentatoire, mais aussi artificiel et personnel, ce n'est pas moi qui vais cracher dessus, surtout que Mann est toujours plus prompt à jouer sur une mise en scène faite de ruptures incessantes qu’à construire au contraire une mise en scène "qui coule". C’est pour ça aussi qu'on l'aime bien. [Les éléments qu'ils utilisent (bouts d'images, décadrages, bouts de sons recollés) sont de l'ordre de la saillie, de l'interruption, mais appartiennent à une logique lyrique et coulée de la scène globale. Ça aussi, c'est un peu, d'habitude, la façon de faire de Mann.] Le camembert, de toute façon, c'est comme l'amour, c'est bon quand c'est bien fait [Ah, moi, je le préfère plâtreux… NdC]. Cinéma, même combat. [Haaaaaa....]

Le petit machin se déroule tranquillement. Mann est assez content. Il semble un peu distant par rapport aux enjeux et aux poncifs du genre (bézouillage de la méchante par le gentil, kidnapping de la girlfriend, grosses plages de dialogues avec les têtes mafieuses sur fond de confiance (ou non), menaces démentes ("it means Crazy Pig !"), visite interminable du Buena Vista machin chose dans l'interminable passage cubain, etc.). Pendant ce temps-là, alors qu'on essaie de suivre l'histoire, Mann fait des plans avec des avions, avec des hors-bords intérieur cuir, avec des voitures (mais pas autant que je pensais), etc. Si vous aimez les moyens de locomotion luxueux et aux formes oblongues, et si vous aimez, en plus, les chambres de passage aux tons pastels, ce film est pour vous, comme on dit chez les confrères. Mann fait joujou, suivant ainsi, les mains dans les poches, la feuille de route : de la thune, de la thune, de la thune. Tellement de thune que l'espace et les êtres se dématérialisent et semblent flotter dans le vide, comme un cosmonaute de 2001 que l'ordinateur central laisse dériver dans le cosmos. Mann n'est pas dupe, il sait qu'il vide des espaces avec des fantômes dedans, comme ne va pas manquer de le préciser la revue POSITIF. C'est effectivement très clair.

De ce point de vue, le projet MIAMI VICE est d'une très grande clarté, diaboliquement franc du collier et représentatif. La série était, même à l'époque, très vulgaire, un peu en carton pâte (malgré beaucoup de décors réels dans mon souvenir) et complètement kitsch. Ici, c'est un peu les mêmes prérogatives sauf que... c'est un gros film, et donc un film sérieux. On engage un type avec de la personnalité pour le réaliser, et il ne se prive pas pour en faire un grand film froid, presque mutique. [Tous les acteurs semblent parler un autre langage que l'anglais. On se dit au début que ce sont les étrangers qui déforment la langue et la diction, mais en fait, même les "miamiens" de souche dérèglent le son du langage. Là aussi, logique fantomatique.] Il y a donc entre la série et le film, entre les années 80 et les années 200, un décalage, une transposition pas si infidèle, et même représentative car elle entérine aussi la transposition de la série télé en grosse série A bourrée de dollars. Il faut livrer un produit "sérieux". Mann sait le faire. MIAMI VICE le film est un film fait par et pour des adultes. Ce n’est pas de la gaudriole. Et cet écart, cette transposition, retrace bizarrement un vrai parcours de fidélité. Le cinéma est devenu ça ! Paradoxalement, on ne se sépare pas du ridicule, de l'exagération d'origine, mais on la "re-designe" dans les aspirations, notamment économiques, de l'époque. MIAMI VICE montre clairement le lien indéfectible du cinéma A avec son inspiration de basse extraction. Le film de Mann est sérieux comme un pape, mais garde toute l'essence fabriquée, de carton pâte, en trompe-l'œil, de l'original. Le vulgaire de grande consommation est devenu un produit de luxe. Constat froid, triste à pleurer, mais ici, constat franc.

Cette étrange ambiance est bien sûr accentuée par les acteurs, finalement bien choisis. Jamie Foxx est transparent. Comme ses collègues, il fronce le regard dès que le film donne une information importante pour le déroulé narratif. Quelquefois même, encore plus fort, il fronce du regard en regardant un méchant qui lui aussi fronce de retour en contrechamp. T’as vu ce que j'ai vu ou entendu ? Oui, j'ai vu, répond l'autre. Incarnés, désincarnés, les personnages eux-mêmes semblent avoir conscience du plan de narration, et eux-mêmes sortent de leur réserve de personnages, sortent de leur inconscience de personnage, comme s'ils réalisaient qu'ils étaient plongés dans une fiction à gros rouages, et réalisent que tiens, là, on est train de changer de braquet, ou là, tiens, on est en train de passer au troisième acte. De plus, l'utilité supplémentaire de ces fronçages est de bien faire comprendre aux spectateurs, sans le dire mais en insistant à mort, qu'il y a transition ou information importante. C'est le stabylo atomique qui est en marche, mais cette fois, les acteurs-personnages participent ! Étonnant.
À part ces marques de narration, les acteurs sont froids. Les seconds rôles sont complètement dans la chorégraphie de l'ensemble et ne sortent jamais du second plan, même quand ils mènent le dialogue (scène hallucinante de ouate que celle où les seconds rôles essaient de convaincre le contact mafieux d'introduire Foxx et Farrell dans le business de la drogue !). Foxx ne fait rien, une statue. Farrell pareil, mais pas tout à fait. C’est lui qui met en avant le sentiment (contredit par le non-rythme du montage, très artificiel et très raté) qu'on est en train de regarder un documentaire sur le tournage du film. Absent, fatigué, lessivé, Farrell est. Il est. Dans un halo invisible, sinon pour nos tripes, on sent bien que le gars ne maîtrise que peu de choses. Il se dit, et c'est assez évident, assez fort, qu'il est en train de faire une construction en allumettes avec des gants de boxe, et qu'on a dû mettre un machin dans son verre de Canada Dry. Chose rigolote, Farrell joue ici un flic anti-drogue ! C’est drôle, non ? Si ! Un flic anti-drogue ! Regardez le.... Ha ! Vous voyez ! On se comprend.
Globalement, les acteurs hantent le film comme des enfants engagés très sérieusement dans un jeu de gendarmes-voleurs pour lequel ils sont payés des millions, et qui, de fait, subissent une énorme pression. C'est très troublant et assez malsain. Un sentiment de tristesse flotte dans l'air.

Mann, lui, au final, livre un film qui, paradoxalement, est froid, découpé en blocs petits et souvent elliptiques, mais qui suivent un scénario à la ligne rouge bien marquée. Le montage n'impose finalement aucun rythme. Tout se succède sans vraiment de conséquences, et les plans se multiplient sans fin. Quelques mignardises ici et là, mais sans plus. La longueur est rédhibitoire et les passages cubains et haïtiens sont d'une lourdeur exceptionnelle. L’ensemble est une bouillabaisse étouffe-chrétienne, et les jolies choses ça et là (le plus beau plan : un garde du corps russe dans la limo avec derrière lui un moniteur qui montre des enfants pauvres qui trient du polystyrène, dehors) sont peut-être là, ou peut-être les a-t-on imaginées, mais noyées dans la masse peu signifiante et à la dérive, seulement rythmée par les allers, les retours, les allers et les retours en hors-bords dans le désert maritime uniforme. C'est la ouate ! Le film, en dépit de cet assez pitoyable sentiment de tristesse, n'exprime rien. On finit par scruter dans l'image les traits de couleur qui bariolent le plan, à ne plus comprendre ce que l'image représente, la tête prise dans une spirale (involontairement) cubiste. Lessivé par l'absence de rythme, par l'absence cruelle même d'un quelconque surgissement, à quelque niveau que ce soit, on ressort de la séance lessivé, repassé, zombiesque, comme au sortir d'une parenthèse désenchantée. Et finalement, on n’est toujours pas sûr le lendemain d'avoir vu le film.

Si je réfléchis bien, je dirais que ce MIAMI VICE, clairement donc dans la veine COLLATERAL, est bien moins réussi. C'est dire. Et qu'on a hâte de retrouver le Michael Mann de RÉVÉLATIONS, par exemple.
 
Naturellement Vôtre,

Dr Devo.
 
PS : On finit par regretter, depuis ALI, Tangerine Dream...
 

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Mardi 15 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

 

(Photo : "Princess Hoover" par Dr Devo et Proctoman)


Cet article est originellement paru dans LA REVUE DU CINEMA N°2 (Juin-Juillet 06). Je rajoute des commentaires écrits aujourd'hui entre parenthèses et en italique.

Premier long-métrage de l'américain Duncan Tucker, TRANSAMERICA débarque sur nos écrans après avoir écumé les festivals et récolté une impressionnante moisson de prix, notamment à Berlin, Deauville, et aux Golden Globes. Felicity Huffman, l'actrice principale, et Tucker ont ainsi raflé à eux deux bon nombre de prix. Alors que le Festival de Cannes démarre (calamiteuse, cette proposition, on croirait du Giordano !), il nous a semblé bon d'aller jeter un œil à ce film effectivement fort bien accueilli par le public et par la critique.

Film indépendant et road-movie dans le sens classique du terme, TRANSAMERICA est une comédie (mélo-)dramatique, mettant en scène le personnage de Bree (Felicity Huffman), un transsexuel qui, lorsque le film débute, voit enfin la lumière au bout du tunnel. Bree a en effet obtenu toutes les autorisations médicales, psychologiques et sociales pour se faire opérer, enfin changer de sexe et devenir une vraie femme. Une semaine avant la date fatidique, elle reçoit un coup de fil pour Stanley, son ancienne identité d'homme (qu'elle a déjà rejeté depuis longtemps dans sa tête). Il s'agit de Toby, qui se dit être le fils de Stanley et qui l’appelle de l'autre bout des États-Unis, d'un commissariat new-yorkais précisément, où il a été arrêté pour possession de drogue. Bree répond que Stanley n'habite plus ici. Elle en parle néanmoins à sa thérapeute et amie, qui l'incite à régler le problème avant son opération, sans quoi elle devra lui retirer son agrément. Bree décide alors à contrecœur de faire le voyage jusqu'à New York. Une fois sur place, la caution de Toby payée (1 dollar !), Bree se présente à lui comme une espèce de missionnaire chrétienne, et lui propose de voyager en voiture jusqu'en Californie, où Toby, enfin séparé des mauvaises influences de la côte est, devrait pouvoir prendre un nouveau départ dans la vie. Malgré l'énormité du mensonge, Toby accepte. Le road-movie commence. Entre Bree, femme mais aussi père génétique du jeune homme, engoncée dans son splendouillet tailleur orange, et Toby, jeune homme au parcours plus qu'accidenté, ayant grandi trop vite, le voyage s'annonce comme rempli de difficultés... Première gaffe de Bree : elle emmène le garçon dans le village où il a été élevé par son beau-père...

TRANSAMERICA semble avoir été tourné avec des moyens modestes. Soutenu et produit par l'acteur William H. Macy (gueule sympathique du cinéma américain qu'on a vu en mari dépassé qui paye un tueur pour kidnapper sa femme dans FARGO des frères Coen, ou encore très bon en super-héros raté dans le méconnu MYSTERY MEN), le film ne s'est offert qu'un seul luxe à travers la présence de Felicity Huffman, actrice populaire de la série DESPERATE HOUSEWIVES, et du second couteau très sympathique Burt Young, ici encore dans un second rôle. Pour le reste, le film sera même filmé en super 16 (c'est-à-dire en 16 mm gonflé en 35mm, procédé qu'avait par exemple utilisé Gaspar Noé pour SEUL CONTRE TOUS).
Le sujet du film vise lui aussi une certaine simplicité. Road-movie classique, le film oscille entre comédie et drame, sur un mode à la fois grave et léger, comme dit certainement le dossier de presse. Rassurez-vous, à la Revue du Cinéma, nous avons banni la lecture de ces dossiers de presse (enfin, moi, au moins... Remplacez par Matière Focale !) qui parasitent allégrement le paysage critique français. Dernière exemple en date, la fameuse notion "d'interactivité" dans SILENT HILL, le film de Christophe Gans (article du Marquis très bientôt, et c'est un de ses meilleurs ! Miam-Miam !) : c'est un non-sens complet (à moins d'être en Odorama, comme le POLYESTER de John Waters, le film n'est ni de près ni de loin "interactif"), mais la presse, huit fois sur dix, a développé cette dialectique. Vous pouvez être sûrs que "l'interactivité" est l’une des notions fondatrices du dossier de presse ! Passons.

Une fois de plus, on n'est pas pris au dépourvu. Le film annonce en quelques minutes la couleur, et sa dépendance au schéma classique de la comédie mélodramatique américaine. On pourrait même dire hollywoodienne. TRANSAMERICA est un film à thème, comme on dit film à thèse, ce qu'il est d'ailleurs aussi, probablement. Il pose frontalement la question de la trans-sexualité (giordanisme là-aussi : l'avantage de Matière Focale, c'est qu'on peut se passer de ce genre de pincettes inutiles et qui ne veut rien dire ; c'est bon d'être à la maison !). Bree, dont le rôle a été confié assez judicieusement à une femme (dont les traits "masculins" seront renforcés, tactique plutôt maline), va se faire opérer, et on comprend qu'elle est plutôt solitaire. De son propre aveu, sa seule amie est sa thérapeute. Ce parcours trans-genres, on le comprend instantanément, n'a pas dû être une sinécure, ou tout au moins, a fait que Bree a glissé doucement mais sûrement vers la solitude absolue. Ce qui n'empêche pas le personnage, figure "improbable" ou plutôt incongrue, d'être assez drôle. La première séquence, dans son appartement où elle regarde une VHS qui apprend aux transsexuels à développer une tessiture vocale féminine, est assez rigolote. Bree est un personnage hors-norme, mais sans doute également assez loufoque et décalé pour faire sourire des aléas de la vie, qui ne doivent pourtant pas faire de sa vie un chemin couvert de pétales de rose. Le réalisateur insiste, dans des détails ou dans des scènes entières, sur les ambiguïtés même du personnage. Si Bree est décidée depuis longtemps à devenir une femme et attend avec l'impatience qu'on imagine l'opération qui réalisera son souhait, on comprend également que la vie sociale, le regard des autres et ce corps encore incomplet (femme à l'extérieur, mais terriblement homme sous les vêtements) le handicapent énormément, et la placent dans un entre-deux qui la gêne quotidiennement (voir la scène où elle attend le bus). Un personnage doux-amer, donc, entre détermination et perpétuelle gène.
Du côté de Toby (Kevin Zegers), là aussi, ce n'est pas facile tous les jours. On l'imagine aisément enfant de la rue, sans véritable famille (il n'a jamais connu Bree, et sa mère s'est suicidée). Il partage un taudis minuscule avec trois autres colocataires, eux aussi sans doute à la dérive. Il sniffe de la drogue. Il vit de système D, il n'a aucune éducation. Et pour survivre, il fait régulièrement le trottoir pour des passes à 40 dollars. En une seconde, on imagine sa belle gueule entre les pattes de messieurs d'âge mûr ! Un peu dissimulateur, un peu menteur, réflexes de survie obligent, Toby est bien sûr à l'opposé, socialement du moins, de son ex-père. Un jeune homme plus qu'à la dérive d'un côté, et de l’autre une future femme qui a lutté pour avoir la place qu'elle voulait dans la société.

Alors oui, on peut ressortir, au bout d'un quart de bobine projetée, le fameux mantra du cinéma populaire, qu'il soit commercial ou art et essai : tu la sens, l'émotion qui monte ? On regarde son voisin de siège rapidement, et on pense lui dire : "n'en jetez plus, la cour est pleine !" Car qu'aurait-il pu arriver de plus à Toby ou à Bree ? Les tentatives de suicide ? Mais elles sont là ! L'homosexualité ? Elle est là ! La misère financière ? (le Sida !) Elle est là ! En un mot comme en cent, les difficultés du jeune Toby et le croisement de son histoire avec celle de Bree forment quasiment un parcours exhaustif. Mineur minoritaire au sein même de la minorité, voilà ce qu'est Toby ! Il ne lui manque plus qu'une difficulté pour être définitivement paria dans la société américaine : être musulman par exemple, ce qui doit ne pas être très populaire en ce moment par là-bas ! Mais le scénariste et réalisateur a choisi une autre option : Toby a des origines Cherokee, ce qui nous vaut un discret appel du pied tout en secousses tractopelliques, dans le parallèle entre luttes de la minorité indienne/ de la reconnaissance homosexuelle / du mouvement trans-genre. Dans chaque cas, la lutte, ses oppressions et les dettes de la Société à son égard. Comme disait le poète francophone, c'est pas du Ronsard, c'est de l'amerloque. [Je dis ça sans aucune animosité envers nos amis américains, amerloque s'entendant ici en terme de cinéma, voulant dire bien sûr "hollywoodien", et comme nous le savons, la majorité des films français le sont aussi, hollywoodiens... Pas d'offense, donc !]

L'anecdote précédente sur la "charactérisation" des situations et des personnages était intéressante à relever, car à elle seule, elle représente quasiment ce qu'est tout le film. TRANSAMERICA est peut-être un film indépendant dans son montage financier (quoique cette notion soit de plus en plus ambiguë et perde en pertinence année après année, refermons la parenthèse), ce n'en est pas moins un film de genre, ni plus ni moins, et même un film de genre hollywoodien. Intrinsèquement, s'entend. Road-movie mélodramatique mais drôle, loufoque mais touchant comme hymne à la différence. C'est un sous-genre de la comédie dramatique classique hollywoodienne, comme je le soulignerai avec de bien pertinents exemples un peu plus bas. Souvent, ces "meilleurs intentions" donnent des films (et moult téléfilms !) assez médiocres et gentiment racoleurs. Dans quelques cas, plus espacés, plus rares, le film est bon, on le verra. Avant de faire la lumière sur ce point et d’élargir le sujet au-delà du film, voyons ce que TRANSAMERICA a dans le moteur.

On pourra peut-être émettre des réserves, notamment sur le traitement, certes. Mais quand on ouvre le capot pour jeter un coup d'œil à la mise en scène, le bilan est sans appel. Le genre est certes très codifié, et il est donc complètement logique en quelque sorte que TRANSAMERICA soit un film à la narration linéaire, et à la ligne claire, comme on dirait pour la bande-dessinée. On est prévenu bien vite, on n'est pas pris en traîtres sur ce point. Nous ne sommes pas chez Ruiz (voir l'article sur KLIMT). Ceci dit, il faut savoir rester exigeant, au moins un minimum. Du point de vue du cadrage, il n'y a rien à dire. C'est d'une absence de goût quasi-totale. On a certes déjà vu des cadres plus laids et plus mal fagotés, mais ici, il n'y a aucun effort pour faire quelque chose qui soit beau ou un tant soit peu original. Aucun effort, serait-on tenté de dire. En fait, il apparaît clairement que cela n'intéresse pas du tout Duncan Tucker. Le cadre ne consiste qu'à définir le processus d'enregistrement de la prise. Celui qui parle est à l'écran, et quand on a besoin de situer un décor, on fait un plan de demi-ensemble un tout petit peu plus large, et basta. Le montage suit, bien sûr, et ne développe aucune espèce d'expressivité. Au final, on se retrouve avec un film qui n'est qu'un tunnel presque sans fin de plans rapprochés et de gros plans, où le montage (la narration quand même !) ne raconte rien de plus que ce qui est donné à entendre. D'une certaine manière, le film est donc une pièce de théâtre (et encore, c'est méchant envers les dramaturges dont le rôle en principe n'est pas que de pondre un script ou une continuité dialoguée !). Filmée certes, mais une pièce de théâtre. Le travers est certes assez commun. Par voie de conséquence, la spatialisation de l'action est nulle (au sens strict, ce n'est pas un jugement qualitatif) et n'a aucune importance là non plus. Du moment que le point est fait (il ne manquerait plus que l'image soit floue !) et que les têtes ne soient pas coupées dans le cadre... Côté photographie, comment dire ? Je n'ai rien contre le super-16, et d'ailleurs, l'exemple que je citais plus haut (SEUL CONTRE TOUS) est judicieux, car, que l'on aime ou pas le film de Noé, c'était d'une beauté plastique (et avec peu de moyens) parfaitement stupéfiante. Ici, l'image est forcément grisâtre, virant sur les teintes orangées, avec des choix d'exposition souvent un peu curieux. En tout cas, comme pour le reste, ce n'est même pas que ça ne soit pas beau, c'est que ça n'a aucune expression. Le son quant à lui est un tout petit peu plus énervant en ce sens qu'il case de temps à autres (rarement, en fait) quelques musiques d'une naïveté confondante tant elle est illustrative. Je vous laisse deviner quelle musique on entend dans le restaurant mexicain où travaille Bree... Là aussi, du moment que le dialogue est audible, la prise est bonne.

Certes, cela arrive souvent, mais curieusement, je n'arrive pas à m'y habituer. TRANSAMERICA, comme beaucoup d'autres, est bêtement laid, par renoncement pourrait-on dire. C'est encore plus flagrant ici, du fait qu'on soit en super-16. Pour faire vite, si le film avait été directement tourné en 35mm, on aurait eu un objet proche du désastreux et grisouille SIDEWAYS d'Alexander Payne, un des grands succès art et essai de l'année passée ! Sur le plan artistique en tout cas – quoique... sur les autres plan aussi, hé-hé ! On est bien dans une logique de théâtre filmé, version moderne du cinéma de Pagnol finalement, où tout est fait de manière frontale. Que TRANSAMERICA soit un film de cinéma, un téléfilm, une pièce radiophonique ou un roman-photo n'a finalement aucune importance. Le genre effectif de la chose sera uniquement induit par le support d'enregistrement. En cela, TRANSAMERICA est quasiment un documentaire sur le tournage.

Pour le reste, les autres défauts du film sont bien entendu mineurs. Si l'interprétation de Burt Young (le grand-père), Carrie Preston (la sœur) et Graham Greene (l'indien bien sûr, car ils vont croiser un indien !) est vraiment agréable, Felicity Huffman, pas du tout infamante à quelques prises près, est très limitée par la simplicité de son personnage dans un scénario désert. Kevin Zegers, beau gosse et belle gueule, est complètement transparent. Fionnula Flanagan (la grand-mère) y va à fond la caisse, et détruit quasiment tout sur son passage, ce qui, dans la perspective globale du film, peut avoir son charme, même si on reste perplexe sur la responsabilité du metteur en scène.
Comme je le disais plus haut, ce que TRANSAMERICA a de plus antipathique, c'est sa façon de se vautrer sans vergogne, comme d'autres films avant lui, dans un (sous) genre souvent source de films et d'histoires éculés, et qu'il ne cherche jamais à sortir des rails les plus usés et les plus bêtement convenus. C'est donc une "ode à la tolérance et à la différence", sorte de DOSSIERS DE L'ÉCRAN, tendance comédie quand même, pleine de bons sentiments, et qui "détend" ou fait passer "intelligemment" un "bon moment", comme on dit. Une fable légère et douce-amère... Exactement comme des dizaines ou des centaines de films par an. On pourra s'interroger sur la volonté des producteurs, volonté éminemment calculatrice que de faire le "premier film sur" ou le "film définitif" sur tel ou tel sujet. Un coup l'euthanasie et la maladie (Denys Arcand récemment), un coup la différence sexuelle, un coup la différence ethnique, un coup la religion, etc. Tourné avec des moyens de série A, cela donne MOLLY par exemple, sur cette adulte autiste qui retrouve pour un moment ses facultés intellectuelles (film quasiment insupportable de John Duigan, avec la grande Elizabeth Shue, malheureusement ici en pleine route vers les Oscars... qu'elle n'a pas eus, du reste ! Un vrai tire-larme !). La différence avec TRANSAMERICA étant le budget, et donc de riches décors et une lumière pointilleuse... Pour se rafraîchir un peu, on conseillera plutôt un film des années 80, VOYAGEURS SANS PERMIS de Andrei Konchalovsky, avec Whoopi Goldberg et James Belushi. C'est également un road-movie, c'est ouvertement un mélodrame et un film de genre. Néanmoins, c'est cadré, monté, et photographié avec goût et dans une autre perspective que celle de l'enregistrement stricto sensu. Les personnages sont également minoritaires (autisme pour Belushi, marginalisation, peau noire et crises de démence pour Goldberg), mais à aucun moment nous n'avons l'impression d'être dans un film à thèse, ou d'être ensevelis dans une avalanche des bons sentiments les plus racoleurs. C'est au contraire un film tout en délicatesse et en ambiguïté, qui a lui pour ambition de faire du cinéma et de la mise en scène. Et non pas, comme ici avec Duncan Tucker, de faire pleurer Margot ou d'afficher sa "tolérance" et son "humanité" comme on crache à la figure de quelqu'un (c’est un peu fort, non ?). Car le plus déprimant et antipathique dans ce mauvais film de festivals, certes, mais même pas exécrable, c'est d'avoir renoncé à faire tout simplement du cinéma ! Et là, la tolérance montre ses limites (ça aussi, ça aurait pu être dit autrement !). On aimerait quand même un peu de respect pour le spectateur qui a payé sa place de cinéma entre huit et onze euros !

Très Vôtre,

Dr Devo.


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Lundi 14 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "Vente aux enchères à la criée au Marché du Film Indépendant de Saint-Thégonnec"
par Dr Devo et Bernard RAPP
 d'après (possiblement, mais la vérification est en cours)
une photo du film LE VIOL DU VAMPIRE de Jean Rollin]


Chers Focaliens,

Il y a de l'ambiance en ce moment sur Matière Focale : ça débat, ça s'agite, ça poste des commentaires à qui mieux-mieux... Entre les articles sur ARRIVERDERCI AMORE, CIAO, LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER ou la superbe défense de INNOCENCE par le Marquis, voilà une chouette semaine bien remplie comme on les aime !

On prend le temps cependant de ne pas laisser les salles obscures vides, et on va jeter un œil sur le fameux WOLF CREEK, film fantastique (de genre, quoi !) précédé d'une excellente réputation, et que je n'ai pas pu voir mercredi parce que j'avais oublié ma carte illimitée Pathugmont dans mon blouson, à la maison ! C'est malin ! [Remarque, ça m'a permis de voir le film de Renoir !]

Décidément, on mange un bon paquet de films fantastique, ces derniers temps. C'est un peu la mode, et surtout, les distributeurs et les grands studios ont bien compris leur intérêt : un petit film d'horreur, ça peut rapporter énormément, et en plus, ça ne coûte pas si cher à l'achat quand c'est indépendant. Et quand les droits sont acquis, en général, la réputation du film est déjà faite en festivals et sur Internet, où les aficionados commentent sans fin le film dans les forums dédiés. Et puis, de toute façon, il faut toujours de petits films "chair à canon", c'est-à-dire des petits machins pour occuper l'espace entre deux gros ou moyens films plus importants. Le cinéma de genre et d'horreur provoque ces temps-ci de tels "buzzs", comme ils disent, que c'est vraiment le moment de tenter. Il n'y a qu'à sortir et ça tombe tout seul, surtout si votre film a l'image d'un film indépendant. [Je note que les petits boudins fantastico-horrifiques des grands studios, pendant ce temps-là, prennent quelques gamelles !]

Alors, c'est de nos jours en Australie. Sur la côte d'une station balnéaire. John Jarrat, un jeune homme de 20/25 ans, passe de belles vacances. Il a proposé à deux anglaises (Cassandra Magrath et Kestie Morassi) de faire un tour dans l'intérieur des terres, pendant quelques jours. En effet, en plein milieu du désert australien, il y a le joli site de Wolf Creek, un énorme et stupéfiant cratère (la trace d'une énorme météorite s'étant écrasée là à l'aube des temps). Il propose donc d'emmener les deux filles, qui acceptent, et achète une voiture d'occasion pour faire le voyage, et c'est parti. Le voyage est long, mais nos trois jeunes arrivent au cratère de Wolf Creek. Après l'avoir visité, ils s'aperçoivent que la voiture ne marche plus, que les montres se sont arrêtées et qu'ils vont devoir passer la nuit là, en plein milieu du désert australien, où l'on ne peut voir âme qui vive à des dizaines de kilomètres à la ronde... Tu la sens, l'odeur de massacre qui monte ?

Et oui, WOLF CREEK est australien, c'est un premier film, et qui plus est, c'est un "film de survie" (allez, on va commencer notre croisade pour le bon-parler de chez nous dans le vocabulaire de cinéma...). Le film de survie, pour ceux qui n'en ont jamais vu, c'est très simple : quelques héros normaux, sans compétences particulières, un univers hostile et inconnu, un massacre qui approche. Simple. Ça se décline dans tous les sens : avec couteau, avec ou sans scènes de tortures, fantastique, "réaliste", etc.
Ici, on pourrait parler de "gas-station film" (pardon, "film de station service"), tant cet endroit et cette inclinaison sont devenus un passage obligé. Citons quelques exemples : CABIN FEVER, REEKER récemment, LA COLLINE A DES YEUX, TOURIST TRAP (sublime film qui n'est pas du tout récent, mais que j'avais envie de citer), la pub pour les Espaces Culturels Leclerc, etc. Ces derniers temps, on en a passé, du temps dans la station-service.
Le film est donc un premier long-métrage. Mais c'est aussi un film "vieille école" qui prône ouvertement son admiration pour les grands classiques du fantastique des années 70 (
MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE par exemple). Ça se voit dans la photographie notamment.

Bref, si vous aimez les premiers films indépendants de survie et de station-service vieille école australiens, alors c'est clair, WOLF CREEK est pour vous le film de l'année ! Approchons-nous.
Greg McLean a choisi une option un peu différente. Exceptée une scène de fête en introduction, le réalisateur a choisi le minimalisme, comme certains de ses concurrents, mais poussé à l'extrême. WOLF CREEK peut être résumé en deux phrases, même si je l'ai décrit de manière différente. Comme DUEL,
MASSACRE... ou HALLOWEEN, le scénario tient presque sur un timbre-poste, ce qui, et ces films nous le prouvent, n'est pas du tout rédhibitoire. McLean pousse le bouchon encore un peu plus loin, dans le sens où les personnages sont au nombre de quatre et basta, pendant 90% du film. Plus étonnant, il joue sur un rythme lent, langoureux, propre à développer une ambiance âpre, malsaine et sauvage. Pas de séquences speedées tous les quarts d’heure, McLean jouant au contraire sur un temps qui n'en finit pas, sur une sensation d'échappée impossible et d'arrêt du temps. Tout semble stoppé. Ça change un peu.

Malheureusement, un peu seulement. Qu'un film soit lent n'est pas un problème en soi, et on peut même dire que cette option n'est pas assez souvent utilisée au cinéma. Lenteur n'est pas synonyme d'ennui ou d'absence de rythme. C’est une nuance, voilà tout.
Ceci dit, on est bien embêté devant WOLF CREEK. [Je place cette phrase débile à peu près dans tous mes 20/30 articles, en changeant le nom du film !] L'introduction prend son temps. Malgré le fait que le réalisateur ne présente pas le background de ses personnages (tant mieux), le temps de partir et de faire le voyage jusqu'à l'action est assez long, et occupe même une bonne partie du métrage. Ce après quoi, le film peut enfin se dérouler. Voilà pour le parti-pris.

Hélas, trois fois hélas, quelques vers dévorent la pomme de l'intérieur, et ce dès le départ. Apparemment, le film est tourné en vidéo. Si quelques plans utilisent volontairement le côté artificiel du support et montrent clairement les artefacts numériques de l'image, le reste ressemble plutôt de la vidéo qui essaie de se faire passer pour du 35mm, option quasiment jamais payante en terme de plaisir cinématographique. [Surtout qu'on peut faire de la très belle photographie en vidéo : FESTEN par exemple (quand on veut exploiter le côté low-fi) ou DANCER IN THE DARK quand on veut faire du riche et du léché.] Ceci dit, McLean surfe carrément sur la vague en essayant de construire une photo volontairement délavée : jaunasse épuisée dans les scènes de jour, et bleu-vert après 10 lavages sans adoucissant pour les plans de nuit. On reconnaît là la petite mode du moment : retrouver les couleurs des films des années 70, ce que faisait déjà
THE DEVIL'S REJECTS très récemment.
Malheureusement, disais-je, au final, cette photo, certes rêche, est surtout d'une grande laideur et sans véritable nuance. Là encore, aucune expressivité (ou si peu), et surtout aucune malice ne se dégage de ce travail photographique bien banal. Et comme ce n'est pas très beau, voilà qui devient fortement fâcheux quand ce n'est ni malin ni malicieux. Donc, la photo, on s'en passera.
Dès les premières minutes, on comprend également que le format 1.85 ne va pas nous réserver énormément de surprises non plus. Au contraire, le cadre est très laid, ne se contente de faire que de la monstration (le film étant ostensiblement une captation du scénario) et n'organise ni ne délimite rien. On suit simplement ce qui est signifiant dans l'action. On se retrouve avec pleins de petits plans panouillés où l'opérateur, souvent surpris, recadre à vue des acteurs qui se déplacent... Mon dieu, que cela est suiviste. Le cadre est donc intrinsèquement plus laid que la photo, car il ne fait aucun effort. C'est anonyme, ça n'est jamais beau ni surprenant, et ça suit la continuité dialoguée... ce qui est d'ailleurs un problème de montage ! Mon beau soucis, comme disait l'autre. Euh... Non. Pas forcément. Ici, ne cherchons pas midi à 14h, celui qui parle est dans le plan. Point Barre. Le reste n'est que descriptif. Comme souvent, le plan se délimite par rapport à lui-même, et ne vient jamais jouer dans une structure plus grande que lui (la scène !). Là encore, il s'agit de suivre le scénario. Jamais deux plans qui se suivent n'entérineront une nuance particulière, jamais deux plans collés l'un à l'autre ne seront signifiants (si l’on excepte les ennuyeux champs/contrechamps). Pour paraphraser le poète-cinéaste, c'est du 1=1 ! Montage, connaît pas, donc. De ce fait, et comme il n'y a pas de cadre non plus, adieu échelle de plans (on est quasiment constamment en plans rapprochés ; et encore, étant de le désert, McLean balance des plans d'ensemble d'une laideur, d'une répétition et d'un sens du cliché marqués), adieu les axes. Et globalement, adieu le rythme. Le film se déroule tranquillement. Les voitures accélèrent ça et là, mais jamais la mise en scène. Faire un film lent n'est pas un problème. Mais faire un film sans rythme, si. [Un prof de musique de ma jeunesse me disait qu'une nuance n'avait de sens que par rapport à une autre. Un "double forte" n'a pas de valeurs en décibel. Dans une sonate de Chopin, il aura un effet désastreux et cataclysmique, mais dans un opéra de Wagner, il équivaudra à un "mezzo forte" chez un autre. Un tout petit mezzo forte dans une pièce qui se joue principalement piano ou pianissimo aura l'effet d'une bombe équivalente à celle que produit toute une section de cuivres en quadruple forte chez Wagner ou Strauss ! La nuance, c'est faire du relief. Que les différences de volume se jouent sur une échelle réduite ou énorme, ça, c'est un choix artistique. Mais les nuances, prenez des notes,  c'est une histoire de relief...]
Alors oui, moi je suis preneur a priori. Vive les petits budgets, vive le système D, et vive l'épure, vive les contraintes ! Oui, oui et oui ! Mais par pitié, est-ce qu'on pourrait avoir un peu de cinéma avec ? Parce que là... Les bras m'en tombent. McLean n'a rien à dire. Rien. Il a eu le fantasme de faire un film "old school" (oops...) et c'est tout. Son point de vue ? Son parti-pris de mise en scène ? Sa personnalité ? RIEN.

[Et encore, je ne vous parle pas des plans les plus ignobles, comme la fuite en 4x4 ! Quelle Horreur ! L’utilisation usée jusqu’à la corde de la caméra Mini-DV familiale. Les coupes dans le plan pour reprendre le même plan dans une différente prise et surtout à une autre échelle (bonjour la saute !). Et, clou du spectacle, un tranchage, et même deux, à la machette, très mal amenés. Je remarque aussi (mais ici,  c’est pire), comme dans ILS et dans beaucoup de films à suspense contemporains, que le son est absolument illustratif (enfin, ici, dans WOLF CREEK) et sert de guide-ligne (dans les deux cas) sans jamais qu’il ne propose de motifs troubles ou abstraits, ou même signifiants. La plupart des effets sonores et musicaux guident le sentiment du spectateur dans un sens univoque. Malheureusement, pour faire un plan troublant ou effrayant, il faut plus que le souligner par une musique, procédé complètement hollywoodien. Dans WOLF CREEK, la musique n’est pas orchestrale comme dans les grands studios, mais c’est une sorte de pompage pompier dans le style Arvo Part, très en vogue dans le moment, et qui se déroule au kilomètre. Une musique d’ascenseur (sauce horreur) en quelque sorte. En tout cas, l’utilisation de la musique dans WOLF CREEK et les films d’horreur récents est à peu près la même que celle des mélos ou des films policiers des Majors. Elle désamorce tout effet de surprise car trop annonciatrice, et surtout elle dit au spectateur quand il faut avoir peur, quand il faut pleurer ! Un comble, quand même, pour un film d'horreur.]

[Je ferais remarquer d'ailleurs que faire un film fantastique ou d'horreur "low-fi" n'est pas du tout un défi. C'est même carrément la mode. Rien de plus facile pour se faire produire. Je crois qu'un film indépendant est plus difficile à transformer en succès commercial s'il s'agit d'une comédie dramatique par exemple.]

À quoi rêvent les cinéastes indépendants ? À faire un film "qui fasse cinéma", qui ressemble à du cinéma. McLean a réussi, son film cartonne partout et a écumé tous les festivals indépendants de la terre. Le milieu des amateurs du fantastique est encore une fois tombé dans le panneau, en validant largement à l'avance un film qu'ils n'avaient pas encore vu, sur le simple fait de "la rumeur", souvent portée d'ailleurs par les gens de la profession. Mais, chut...
Bref, loin de vouloir s'exprimer de façon personnelle, les réalisateurs de fantastique ont une toute autre ambition : se faire une place, et bien plus encore, livrer un film "correct". Mission réussie pour McLean, qui réussit à faire un film qui ressemble déjà aux centaines d'autres de ses concurrents. Les indépendants cherchent l'anonymat ! Surtout ne pas s'exprimer de manière originale ! Car, comprenez vous, la mode est au "retour aux sources" dans le cinéma d'horreur. Ah, dans les années 70, on savait faire peur avec peu de moyens. La photo était brûlée dans MASSACRE..., je peux faire pareil. Ils cherchent tous le "ton Barton Fink" comme disait le producteur dans le film éponyme. Et ils le trouvent. Loin d'être un cinéma revendicatif sur la FORME et énervé sur le fond comme les Carpenter, Romero et consorts à l'époque, les jeunes réalisateurs sont prisonniers de leurs références, et incapables d'analyser pourquoi ces ancêtres ont agi comme ça l'époque (nos jeunes réalisateurs ayant vécu ces films fondateurs comme des classiques, alors qu'au contraire, ils étaient avant-gardistes). Comme disait Jerry Casale du groupe Devo : "N'essayez pas d'être les Sex Pistols des années 2000, ou les Rolling Stones de l'âge électronique. Essayez de faire quelque chose de nouveau".
La jeune garde ne crée rien, cherche à se placer "dans la lignée de...",  à nourrir le système, et c’est tout. Il faudrait quand même que quelqu'un leur dise qu'à l'époque, MASSACRE..., HALLOWEEN ou ERASERHEAD étaient des films qui n'avaient AUCUN équivalent : ça ne ressemblait à rien !
Et puis, je me demande également si nos jeunes ont vu des films récents, comme DETOUR MORTEL ou THE DESCENT ? [Y compris d’ailleurs dans l’utilisation et la création des personnages, sans parler de la mise en scène, très belle dans les deux cas. Le réalisateur de THE DESCENT a clairement le chic pour créer ses héros. C’est du carré, mais tout en nuances, le casting est choisi avec un soin maniaque, et mieux encore, bien que les personnages soit définis, et avec quelle précision, en trois coups de cuillère à pot, voilà qui n’empêche pas la nuance, bien au contraire. Bref, en plus d’utiliser des archétypes finement ciselés, le gars sait parfaitement s’en servir pour nourrir son film et sa mise en scène. On est bien loin du compte dans WOLF CREEK, à l’image de son méchant, déjà vu 100 fois et sans saveur, et pire, sans la moindre ambiguïté. Côté victimes, c'est la même chose : ils sont tous interchangeables !]

En tout cas, ce retour aux années 70, on n’en est qu'au début, et on va en manger ! La référence aux basiques, à la vieille école, servira de prétexte au manque de moyens et surtout de talents. L'effet spécial sera décrié jusqu'à la prochaine mode. Les majors se frottent les mains devant les volontaires enthousiastes cherchant à devenir yes-men. Les festivals "indépendants" jouent complètement leur rôle d'entremetteuses qui vendent leurs "enfants" au cinéma A.

On dit que Carpenter, Lynch ou Cronenberg ont investi le système pour mieux le pervertir ! Mouais... C'est qu'ils ont construit leur réputation sur des films entièrement indépendants (et pas distribués par des majors) et que, lorsqu'ils ont travaillé dans des structures plus grandes, ils avaient déjà vendu et réalisé leurs chefs-d'œuvre punks. Ils n'ont pas investi le cinéma A. Ils ont réalisé dans leur cuisine des films sublimes et audacieux qui, après un temps assez long, ont été considérés comme importants, et seulement ensuite les studios sont venus les chercher. Jamais ils n'ont cherché à se faire une carte de visite ou un CV.
[Combien de temps entre la réalisation dans sa cuisine de ERASERHEAD et la distribution du film par Mel Brooks : 6 ou 7 ans ! Et encore, Lynch peut embrasser les chaussures de Brooks ! C’est une chance inouïe.]

Ces gens-là étaient des punks !

Stoïquement Vôtre,

Dr Devo.

PS : La prochaine fois, je peux avoir un peu de cinéma avec mon film ? En tout cas, ne vous laissez pas abuser par les photos du films : elles ne sont en général pas dans le format, et de toute façon, jamais conformes au grain et à l'étalonnage du film en salles !


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Dimanche 13 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photos : "La saloperie des fabriques" par le Marquis, d'après INNOCENCE)

L’été se poursuit tranquillement, et avec lui les projections domestiques, dont la plupart seront traitées dans un prochain Abécédaire, donc : shhh ! En complément de programme, le rendez-vous hebdomadaire avec les aventuriers de Koh-Lanta, incontournable rituel et occasion de réceptions mondaines à la réputation grandissante, spectacle de gladiateurs modernes admirablement couvert par les articles indispensables du Shériff. Parmi les invités, Tchoulkatourine en vacances dans mes contrées se présente régulièrement à ma porte pour venir combler quelques lacunes, l’occasion pour moi de faire des pauses dans le défrichage alphabético-cinématographique et de revoir des films comme SOCIETY, CE JOUR-LÀ, FOG, DARKLY NOON ou encore les classiques de Lucio Fulci. Un épisode embarrassant toutefois : passionné par Eric Rohmer, Tchoulkatourine m’a prêté le film CONTE D’ÉTÉ, et il m’a ensuite fallu en passer par ce moment toujours pénible où il s’agit de dire en termes aussi délicats que possible tout le manque d’intérêt et le déplaisir que j’ai pris à voir un film qui enchante mon interlocuteur. C’est toujours difficile de voir l’ombre d’une petite déception fugace voiler le regard de celui qui cherchait à faire partager son enthousiasme, mais rien n’y fait : le film m’a paru insipide et visuellement sans aucun intérêt dans son pseudo-naturalisme parfois très mal cadré (séquence de la partie de volley-ball) où les figurants dévisagent la caméra avec l’air de se demander ce qu’elle fout là, ce qui est manifestement intentionnel – non pas le comportement des passants mais la volonté de Rohmer de conserver ces artefacts dans son montage – mais ne m’en paraît pas moins terne et superficiel. J’étais pourtant disposer à faire de vaillants efforts pour entrer dans cet univers où les adolescents s’expriment comme des personnes âgées, mais la longueur excessive, adjointe à une esthétique à mes yeux très pauvre, s’est mal mariée à des enjeux de film de plage (Gaspard va-t-il aller à Ouessant avec Margot, Solenne ou Léna ? Suspense !) dont la vacuité assumée m’a assommé. Choses qui arrivent, et même à moi parfois – mon amour immodéré pour la série « Corky, un adolescent pas comme les autres » en laisse d’ailleurs plus d’un perplexe. J’ai pourtant du mal à croire que la situation puisse se présenter avec le film qui clôt cette première partie de l’épisode 9, certainement le meilleur film visionné cette année. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, et commençons par le commencement avec un film en A comme…
 
À LA POURSUITE DU DIAMANT VERT, de Robert Zemeckis (USA / Mexique, 1984)
L’épisode 9 s’ouvre donc sur un petit élan de nostalgie – petit car le film de Zemeckis n’est tout de même pas formidable, mais il est toujours bon de revenir sur de petits classiques des années 80 pour voir comment ils ont vieilli, et nous aussi (putain, c’est beau). Conçu dans la foulée du succès de la série des INDIANA JONES qui a remis au goût du jour les aventures exotiques, ROMANCING THE STONE (titre anglais plus joli et au sens double, qui aurait aussi été plus court si je ne m’étais pas engouffré dans cette parenthèse) nous présente donc les déboires de Kathleen Turner (épatante), romancière à succès spécialisée dans les romans à l’eau de rose de type Harlequin – le film s’ouvre d’ailleurs sur la conclusion du livre dont elle est en train d’achever la rédaction, belle parodie d’un Harlequin collection Western, conclusion dont elle est la première émue puisqu’elle est elle-même en larmes en tapant le mot Fin (comme dirait Snoopy, c’est si gratifiant quand on sait que c’est bon). Le film enchaîne sur une autre parodie, celle d’une pub pour Sheba, la reine de la romance étant une vieille fille avec un chat pour seule compagnie. Lorsqu’elle apprend que sa sœur a été enlevée en Amérique du Sud, elle décide de voler à son secours, et va rencontrer en chemin un rustre aventurier, Michael Douglas, également producteur du film, et qui forme avec elle un premier duo avant le délicieux LA GUERRE DES ROSE (sans s à rose, c’est la famille Rose, par leur parterre de fleurs, ce que certains programmes TV semblent avoir du mal à ingérer) – il faudrait plutôt parler de trio, puisque Danny DeVito complète le casting en petit malfrat lancé lui aussi dans la quête du diamant vert en question.
S’il ne vaut pas, loin s’en faut, le film de Danny Devito, ROMANCING THE STONE est par contre bien meilleur qu’un récent et filandreux SAHARA : la mise en scène de Zemeckis n’excède jamais le niveau d’une efficacité de bonne facture, sans plus, mais le film est très bien photographié par Dean Cundey, et l’énergie des acteurs contribue pour beaucoup à donner son charme à un film sympathique, déjà un peu rétro et assez attachant, ce que ne sera pas sa suite décevante réalisée par Lewis Teague, LE DIAMANT DU NIL.
 
B comme… LA BELLE AU BOIS DORMANT, de David Irving (USA / Israël, 1986)
Après la découverte du délicieusement ringard LE PETIT CHAPERON ROUGE, produit dans le cadre des « Cannon Movie Tales », série d’adaptations fauchées tournée en Israël, difficile de ne pas résister à l’envie de s’en servir une seconde tranche, même si, bien qu’il soit toujours mal foutu et assez amusant au 36e degré, cet opus est un peu plus laborieux.
On retrouve donc le récit de la princesse endormie, interprétée par Tahnee Welch, très maladroitement prolongé de sous-intrigues de façon à tenir sur la durée d’un long-métrage. Par exemple en développant le personnage d’un lutin interprété par le nain Kenny Baker, qui joue les utilités grotesques, notamment dans cette séquence où il réunit les ingrédients permettant à la Reine de devenir féconde en enfilant les bottes de Sept Lieues, l’effet spécial nous renvoyant aux heures glorieuses de « Papivole », pour ceux qui s’en souviennent.
Il est très souvent difficile de rendre justice aux contes en les portant à l’écran, ce qui est d’autant plus flagrant avec un tel film de patronage, d’une laideur compulsive. Les matte-paintings semblent avoir été découpés dans des boîtes de chocolats suisses, les séquences musicales, bien plus statiques que dans LE PETIT CHAPERON ROUGE, supportent d’autant plus mal la nullité des compositions (les trompettes Bontempi annonçant la venue du Roi font irrésistiblement penser à un sketch des Robins des Bois) ; ceci dit, les séquences chantées interprétées par Tahnee Welch valent leur pesant de cacahuètes, l’actrice chantant atrocement faux. Au rayon bande-son, les chansons traduites dans la version française sont aussi lamentables que celles du CHAPERON, mais je recommande plus particulièrement de jeter une oreille sur la version allemande, totalement surréaliste : une voix off sortie de nulle part prenant parfois le relais de séquences non doublées, ce qui ne serait pas si ahurissant si le narrateur germanique n’était pas perpétuellement hilare. Mais si l’envie vous prend de sourire de maladresses chroniques, je vous recommande plutôt le CHAPERON ROUGE ; de mon côté, je jetterai un œil prochainement sur un autre film de la collection, à l’occasion (seulement si moins de deux euros l’occasion, ceci dit).
 
C comme… LE CHÂTEAU DANS LE CIEL, de Hayao Miyazaki (Japon, 1986)
Ce n’est pas un fait-exprès puisque le film a été visionné début juin, les choses sont juste bien faites, comme dirait Pangloss (attention les yeux, référence littéraire Madame) : alors que certains lecteurs, que je salue, réclamaient à corps et à cris de l’animation, voilà que se présente l’occasion d’aborder un film du talentueux Miyazaki, dont il avait été question il y a quelques mois lors de la sortie de son CHÂTEAU AMBULANT. Quelques dents auront grincé à l’annonce du rachat des droits de distribution des films par Walt Disney, accusant notamment la firme de n’avoir racheté les droits de PRINCESSE MONONOKE que pour en empêcher la sortie (qui s’est effectivement faite attendre), mais il faut bien avouer que depuis, les films du cinéaste sont correctement distribués en salles et en vidéo, sans être remontés ou dénaturés de quelque façon que ce soit, et sans altérer l’intégrité du bonhomme. Les quelques scories de ce contrat ont finalement peu d’importance, surtout lorsqu’on découvre les films en VO sans avoir besoin de se farcir les versions anglaises alignant les vedettes au micro – elles semblent soignées, mais les traductions sont parfois trop remaniées, notamment lorsque des dialogues sont sur-ajoutés dès qu’un personnage tourne le dos, histoire de rentabiliser la présence des stars au doublage (il en reste des traces dans les sous-titres français, traduisant des répliques inexistantes dans la version japonaise). Il est d’ailleurs assez comique (et un rien irritant) de regarder les bonus des DVD (comme souvent d’un intérêt frôlant le néant absolu), le plus souvent focalisés sur la participation prestigieuse des Mark Hamill, Anna Paquin, James Van Der Beek et autres Gillian Anderson, sacralisés au point que le responsable du doublage américain est crédité comme co-scénariste sur le site Imdb, ce qui est gentiment ridicule. Passons.
Librement inspiré de Swift, à qui l’on doit le concept de Laputa, ici revisité avec originalité, LE CHÂTEAU DANS LE CIEL, réalisé en 1986, n’a visuellement pas pris une ride : malgré sa densité et sa longueur (près de deux heures), le film ne parvient jamais à épuiser son inspiration, autant dans un récit enlevé qui, après une introduction à la fois spectaculaire et mystérieuse, fait preuve de vivacité et d’humour avant d’aborder des tonalités plus sombres et plus méditatives dans sa superbe dernière partie, que dans sa richesse picturale, fortement influencée par des références occidentales – Swift bien sûr, mais on y trouve aussi du Jules Verne poétisé (dont certaines trouvailles seront prolongées par l’étonnant STEAM BOY de Katsuhiro Otomo) et des allusions directes au très beau LE ROI ET L’OISEAU de Paul Grimault, notamment dans la conception de personnages portant chapeau melon et de robots auxquels Miyazaki apporte un design assez fascinant, asymétrique et presque organique par certains aspects, apportant à l’héroïne une aide imposante et vaguement inquiétante.
Lorsque les personnages parviennent enfin à poser le pied sur l’île de Laputa, dérivant dans le ciel, le film devient alors passionnant dans son exploration inépuisable de décors d’une richesse, d’une complexité et d’une poésie assez indescriptibles, symbiose utopique de la Nature et de la Technologie, sorte d’Eden paisible au potentiel destructeur qui finira par s’arracher à l’emprise de l’Homme dans une conclusion splendide d’amertume et de mélancolie. C’est assez extraordinaire de voir le Merveilleux abordé avec une telle maturité, et avec une sensibilité qui ne se mêle jamais de sensiblerie, particulièrement dans nos contrées où ce type d’univers prend plus généralement la forme d’une soupe de mièvrerie infantile qui se doit de faire chanter les couleurs, les animaux et le service à thé avant de finir dans la liesse générale – bonjour « la première émotion cinématographique » !
 
D comme… Dr JEKYLL ET Mr HYDE, de Maurice Phillips (Angleterre, 2002)
Très remarqué avec son AMERICAN WAY insolent et très original à la fin des années 80, le cinéaste Maurice Phillips a depuis sombré dans l’anonymat le plus total. Il signe ici une énième adaptation du roman de Stevenson, l’un des plus fréquemment adaptés au cinéma, sous les formes les plus variées – on a parlé sur le site de EDGE OF SANITY de Gérard Kikoïne, mais on pourrait également évoquer le superbe Dr JEKYLL AND SISTER HYDE de Roy Ward Baker ou le mitigé MARY REILLY de Stephen Frears, pour ne mentionner que certaines des adaptations ayant tenté, avec plus ou moins de succès, de se démarquer de la ligne droite du roman original.
Maurice Phillips, pour sa part, propose une adaptation relativement fidèle, toute en reconstitution d’époque à grands renforts de décors et de costumes, approche dont on peut légitimement se demander quel en est l’intérêt aujourd’hui. Dans la mesure où la mise en scène de Phillips n’est pas très brillante, on peut d’emblée répondre que l’intérêt est quasi nul, surtout si c’est pour voir le rôle principal confié à un John Hannah peu convaincant abordant le double rôle sans maquillages, par la seule force de son sur-jeu en roue libre. Ralentis pesants, cadrages discutables, photographie assez laide et black-out peu subtils lors des changements de personnalité, le film semble par moments s’efforcer de proposer des trouvailles visuelles, mais les moyens et les talents sont visiblement limités, et le film, qui n’a pour originalité qu’une vague ébauche d’auto-sexualité tout juste suggérée, en s’engouffrant bille en tête sur un versant hyper classique, échoue totalement à trouver sa propre personnalité, et est à ranger sur la pile des adaptations de fonctionnaires, suprêmement inutiles.
 
E comme… ET LA TENDRESSE ? BORDEL !…, de Patrick Schulmann (France, 1979)
Tiens, voilà bien un genre que je n’aborde que très rarement, et en général avec la plus grande méfiance : la comédie à la française. La grande laideur du terme « franchouillard » semble devoir très souvent s’appliquer à merveille aux « grands classiques » du rire dans notre beau pays, dont certains me font me sentir bien seul lorsque j’ai l’impression d’être le seul sur la planète à trouver ça bête, laid et résolument pas drôle – grands moments de solitude devant LES BRONZÉS FONT DU SKI, LES VISITEURS, LE DÎNER DE CONS et autres ABSOLUMENT FABULEUX, qui me font soigneusement éviter des films comme BRICE DE NICE. Je suppose que je suis plutôt sensible à un humour plus sophistiqué qu’à de la gaudriole jouée avec les pieds (puisque même LE DÎNER DE CONS, moins pachydermique que les autres titres mentionnés, et dont on m’avait vanté la subtilité et le ton amer, m’a paru téléphoné, constamment prévisible et visuellement indigent de A à Z), et je prends bien davantage de plaisir devant un Blier ou un Ruiz (CE JOUR-LÀ me fait beaucoup rire, et sa réalisation est extraordinaire). C’est comme ça, question d’affinités je suppose, n’en dégoûte pas les autres comme dirait ma grand-mère – et j’essaie, j’essaie, même si me retrouver consterné au milieu d’une salle hilare devant le sinistre ABSOLUMENT FABULEUX relève pour moi d’une véritable séance de torture.
Si j’aborde ici le film de Patrick Schulmann, c’est parce que je ne suis pas aussi borné que je peux en donner l’air, et surtout parce qu’ayant vu le film dans les années 80, j’ai eu envie d’y revenir, à cause du souvenir flou et bizarre qu’il m’avait laissé. Évacuons tout de suite les eaux sales pour pouvoir ensuite en dire quelques mots tranquillement : la mise en scène est dans l’ensemble plutôt médiocre, l’écriture est très décousue et, sur un plan technique, sans mentionner la photographie extrêmement fade, la prise de son m’a souvent semblé presque relever de l’amateurisme. Bon, ça, c’est fait.
Pour le reste, ma foi, le film n’est pas si mal. J’apprécie tout particulièrement l’humour très décalé, et parfois assez surréaliste, d’un film où la monnaie d’échange est constituée de trombones et de billets de métro, où l’on croise avec détachement des nonnes enceintes. Si le récit me paraît décousu, c’est parce que Schulmann ose un récit totalement éclaté, portrait de trois couples (romantiques, tendres et phallocrates) complété par des saynètes détachées de tout contexte, et même par quelques fausses publicités parodiques, et par de timides tentatives de montage qui donnent parfois de bons résultats (notamment la séquence d’ouverture, percutante). Il s’y perd régulièrement, mais le film s’enrichit énormément de son goût prononcé pour le non-sens, l’absurdité, mais aussi par ce que son sous-texte peut avoir d’assez pessimiste (personnage de la femme internée après avoir sectionné le sexe de son compagnon). L’interprétation, à quelques maladresses près, est correcte – Bernard Giraudeau est assez bon, et Jean-Luc Bideau, dont le personnage s’exprime presque exclusivement en rimes, est excellent. Quelques plans saugrenus (un sexe animé image par image) et plusieurs situations assez cocasses (le chat Clitoris) sont même franchement drôles. Rien de renversant, et le film est tout de même un peu long, mais dans l’ensemble, c’est assez honorable et attachant, et ça a du caractère, ce qui, dans le contexte, est déjà énorme à mes yeux.
 
F comme… LA FURIE DES VAMPIRES, de Leon Klimowsky (Espagne / Allemagne, 1971)
LA FURIE DES VAMPIRES est le quatrième film de la série des films consacrés aux mésaventures du loup-garou espagnol Waldemar Daninsky interprété par Paul Naschy, et c’est, en ce qui me concerne, le second film de l’acteur que j’ai l’occasion de voir après un mal nommé L’EMPREINTE DE DRACULA (puisqu’il n’y avait ni Dracula, ni même de vampires), un film pas très fameux du reste, mais il en faut plus pour me décourager ! Je précise en passant que la copie est assez belle, mais que le film est en VF, l’exception d’une frustrante séquence réintégrée en VOST.
Waldemar Daninsky est mort en ce début de FURIE DES VAMPIRES, mais n’allez pas croire que cet état va le préserver des nouvelles misères qui le guettent : les médecins qui l’autopsient ont la bonne idée de retirer les balles d’argent de son corps, ce qui suffit pour le ramener à la vie. Le loup-garou, qui bave à profusion, c’est un bonheur, s’enfuit et va tranquillement trucider une jeune fille dans la forêt avoisinante. Après cette ouverture inscrivant le film dans une vulgarité tapageuse très typée 70’s – et plutôt réjouissante, j’avoue, le film se poursuit sur un mode plus vif et plus démonstratif que le précédent. Nous suivons les pas d’une jeune femme passionnée d’occultisme lancée, dans le cadre de ses études, dans la recherche, non pas d’un diamant vert ou de la sœur de Kathleen Turner, mais de la tombe de la terrible Comtesse Wandesa Darvula De Nadesky (avec un nom pareil, elle ne peut qu’être terrible). Un flash-back, initié par le premier fondu au kaléidoscope de ma vie de spectateur (c’est très joli, et d’un goût sûr), nous apprend tout ce qu’il faut savoir de cette Comtesse vampire dont la tombe, comme c’est pratique, est dissimulée non loin de la petite villa où notre bon vieux Waldemar, pas si méchant que ça au fond, tente de s’isoler du monde. Lorsqu’il rencontre notre douce étudiante, il tombe très amoureux d’elle. Or, seul l’amour d’une femme peut le délivrer de sa malédiction – ça et un poignard en argent planté dans le cœur, bien entendu.
Recyclant les thématiques et, très maladroitement, l’esthétique des films de la Hammer, LA FURIE DES VAMPIRES ne peut pourtant en aucun cas se rapprocher de la maîtrise d’un Mario Bava. Malgré quelques efforts dans la direction artistique, le film accuse ses nombreuses maladresses et son style très daté, qui évoque d’ailleurs parfois (dans des scènes tournées dans un ralenti hilarant) celui d’Amando de Ossorio et de sa série des Templiers morts-vivants. Ceci dit, les nombreux défauts du film le rendent davantage bancal et donc attachant que L’EMPREINTE DE DRACULA. Actrices nulles mais exhibant leur poitrine à la demande, scénario truffé d’idioties, dialogues calamiteux (ma réplique préférée : « Il n’y a pas de poste dans notre petit village, mais nous avons une jolie boucherie et un cimetière très tranquille, j’y vais chaque dimanche ! » - quoique, « Elvire, fais attention, ton âme de terre neuve pourrait te mettre dans une situation bien trop grave… » ne soit pas mal non plus). Petit faible par ailleurs pour un plan où l’héroïne est successivement effrayée par une araignée, une poupée pendue et par la main de Paul Naschy posée sur son épaule (« Ha !… Ho !… Ha !… »). Somme toute, cet opus très bis se regarde agréablement, pour sa maladroite volonté de bien faire et de faire comme, pour ses faux pas amusants et son petit charme désuet.
 
G comme… LE GRAND TOURNOI, de Jean-Claude Van Damme (USA, 1996)
Alors là, attention, on ne rigole pas. Un Van Damme, c’est toujours quelque chose, et je n’enfoncerai pas le clou dans le registre philosophe orateur de l’acteur bilingual (d’après ses propres termes), d’autres le feront mieux que moi, et plus souvent. Je peux juste recommander à l’amateur de surréalisme de se procurer REPLICANT (film à mes yeux très surestimé) et de se passer le film avec son commentaire audio, prodigieux, d’un certain point de vue. Mais là, on parle de THE QUEST, et donc des débuts de Jean-Claude dans une carrière de metteur en scène à laquelle il semble ne pas avoir donné suite.
Calmons tout de suite les enthousiasmes, si vous voulez vous payer une petite tranche de rire, allez plutôt la chercher dans LA FURIE DES VAMPIRES, le film étant nettement moins drôle que son auteur-interprète en conférence, et c’est loin d’être une perle, bien qu’il soit produit par Moshe Diamant. Mais tout de même. Le premier plan est fascinant : un acteur entre dans le plan, de dos, et en une fraction de seconde, avant qu’il n’ait fait le moindre mouvement, on sait qu’il s’agit de Jean-Claude grimé en vieillard, comme si l’acteur était foncièrement incapable d’être autre chose que lui-même à l’écran. Provoqué par quelques voyous dans le bar où il allait prendre un verre, le petit vieux leur met une trempe radicale et expéditive. Admiratif, le barman lui demande où il a bien pu apprendre à se battre de cette façon. (voix chevrotante) « Eh bien, voyez-vous, tout ça a commencé au Tibet en 1925… » Visite de décors et de paysages pittoresques amorçant déjà un penchant coupable pour le plan basculé dans une introduction touristique qui devrait enchanter le Dr Devo, dont je vous rappelle tout de même qu’il est bouddhiste suite à un pari malheureux. Des moines tibétains sont envoyés de par le monde pour transmettre aux plus valeureux lutteurs une invitation à un championnat mondial, c’est cela, oui. Jean-Claude est-il invité ? Non, c’est plus compliqué : clown sur échasses survivant à la dure dans le New York de l’époque, notre héros est un homme avec un cœur gros comme ça qui fait tout pour faciliter la vie des enfants vivant à la rue. Mais suite à un larcin malencontreux, le voilà contraint de fuir à bord d’un navire marchand, bientôt attaqué par une bande de pirates menés par le fringuant Roger Moore. Si, j’ai dit qu’il était fringuant, c’est comme ça. Et comme Jean-Claude a un cerveau petit comme ça, il ne se méfie absolument pas lorsque les pirates le vendent comme esclave à de fourbes thaïlandais qui vont lui apprendre leur technique de combat, le Muay Thaï, qui va sûrement finir par lui monter au nez au cours du championnat mondial auquel il va, évidemment, participer.
On le sait, dans le système hollywoodien, la présence d’un metteur en scène peut être tout ce qu’il y a de plus facultatif, le film pouvant potentiellement se faire tout seul en étant simplement encadré par une équipe technique professionnelle (« On filme ce dialogue en plan moyen ou en plan large ? – Pffff… Demande-lui, toi. »). Les quelques images de tournage disponibles sur le DVD nous montrent un Jean-Claude surtout préoccupé par les chorégraphies sur le ring, courant sur le plateau comme un Macauley Culkin sous ecstasy dès que les coups de pied sont au point. Ceci dit, loin de moi l’idée de vouloir lui en contester la paternité, le film souffrant précisément de choix parfois désastreux exécutés au mieux, étrange cocktail d’amateurisme et de professionnalisme notamment flagrant dans le filmage de certains combats, dont l’efficacité martiale est annihilée par un abus de ralentis sur des plans larges, totalement inefficaces. Pour le reste, le film suit un schéma narratif extraordinairement simpliste qui ne sort à aucun moment des poncifs laborieux du film de compétition, au terme de laquelle le film semble d’ailleurs ne plus savoir que faire pour conclure, nous balançant à tout hasard un plan saisissant nous révélant que le vieillard dans le bar n’est autre que Jean-Claude (encore plus fort que le SIXIÈME SENS !), une voix off expéditive nous apprenant que tout s’est bien terminé pour Jean-Claude et que les enfants des rues ne s’en sont pas portés plus mal, pour conclure cérémonieusement sur un plan montrant se refermer un imposant ouvrage relié de cuir intitulé « The Quest », ouvrage que, du reste, nous n’auront jamais vu s’ouvrir au préalable. Très sincèrement, tout ça est assez pénible au bout du compte.
 
H comme… HALLOWEEN 5, de Dominique Othenin-Girard (USA, 1989)
Suite et fin, possiblement provisoire, des aventures de Michael Myers après un dérisoire HALLOWEEN IV, puisque je n’ai encore jamais vu l’épisode 6 (réputé être le pire, ce qui est peut-être bon signe), et qu’il y a sans doute mieux à faire dans l’instant. Quant à HALLOWEEN, 20 ANS APRÈS, vendu par certaine revue spécialisée comme étant le grand retour du tueur en termes de qualité cinématographique, et marqué par celui de Jamie Lee Curtis dans le rôle principal (ce qui m’a contrait à voir le film en salles, expérience douloureuse, Jamie Lee), il tente tout simplement d’ignorer l’existence des HALLOWEEN quatre à six (et celle de la fille de Jamie Lee Curtis donc, jetée avec l’eau du bain comme la dernière des souillons) pour revenir à l’essentiel. Bernique, le film n’est qu’un slasher de plus, piètrement réalisé par un des réalisateurs des premiers VENDREDI 13 après que John Carpenter ait réitéré son « non merci, sans façon ». Malgré sa conclusion radicale, au cours de laquelle Jamie Lee Curtis, seule raison valable d’endurer ce film de couloirs, tranche la tête de son « frère » (que ça m’énerve), les producteurs enchaîneront prestement sur un huitième film : la tête de Michael aurait-elle repoussé ? Non, non, il semblerait, puisque je n’ai pas vu ce dernier épisode, que Michael Myers ait profité de l’accident de l’ambulance pour échanger ses vêtements avec ceux d’un infirmier avant de lui coller son masque sur la figure – oui, c’est assez stupide, je suis bien d’accord, même si le procédé évoque un peu la licence poétique des vieilles série de Frankenstein, Dracula et autres grands monstres classiques des années 30/40, franchises prolongées jusqu’à l’absurde et, bien entendu, la parodie. Quant à Jamie Lee Curtis, elle semble absente de ce dernier Halloween avant le prochain, à moins qu’entre temps, Myers n’ait pu lui faire la peau, ce qui introduirait un nouveau suspense : irait-il alors s’attaquer à son arrière-grand-tante ? À son cousin germain ? À son beau-frère ? À sa nièce par alliance ? Bref.
Revenons à notre H5 (N1 ?), réalisé par le malchanceux Dominique Othenin-Girard, vaguement remarqué grâce à une petite série B assez anodine (DELIVER US FROM EVIL) et disparu depuis dans les limbes télévisuelles suite à la spectaculaire contre-performance du catastrophique (mais hilarant) LA MALEDICTION IV, et débarqué sur ce projet avec plein d’envies iconoclastes prestement tuées dans l’œuf par ses producteurs – il souhaitait notamment que Michael Myers troque dans la première partie du métrage son traditionnel masque blanc (originellement conçu à partir d’un masque de William Shatner !) contre un masque à l’effigie de Ronald Reagan !!!
Le jeune chien fou, qui n’est depuis pas parvenu à se faire un nom, remballe ses idées les plus originales et rentre soigneusement dans le rang ; s’il parvient à nous livrer un métrage bien moins formaté que le désastreux épisode 4, sa mise en scène souffre hélas d’une médiocrité chronique, le film étant notamment souvent très mal cadré. Après un joli générique d’ouverture, le film s’amorce par un classique montage de la dernière partie d’HALLOWEEN IV (la pire) avant de reprendre le cours du récit dans la foulée.
Le cinéaste semble lui aussi avoir pensé très fort à FRANKENSTEIN : tombé au fond d’une galerie semi-inondée (sans que personne ne se soit préoccupé de vérifier s’il était bien mort), Myers s’en échappe par une brèche ouverte et va trouver refuge chez un vieil ermite pour souffler un peu avant de repartir à la chasse à la petite nièce, Jamie. Celle-ci semblait avoir basculé dans la folie à la fin de l’opus 4, mais ouf, ce n’était pas si méchant que ça, il faut juste qu’elle se repose parce que le choc de ses mésaventures l’a rendue muette ; et il faut souhaiter qu’elle se soit bien reposée, la petite chérie, parce qu’elle va encore passer le plus clair de son temps à cavaler. Quant à Donald Pleasence, qui vieillissait déjà à vue d’œil, il radote et cabotine dans le plus complet ridicule, ça fait vraiment peine à voir. Il a l’idée brillante de tenter une thérapie de choc en confrontant Michael Myers, dans la vieille maison de famille, à tout le mal qu’il a fait, ce qui revient à attraper son chien pour lui coller le nez dans son pipi. Pauvre Michael Myers, personnage de plus en plus dénaturé, qui raye la voiture d’un adolescent maniaque avant de se faire passer pour lui (ils portent le même costume, lequel est le bon, suspense) dans un rencard avec sa petite amie, qu’il conduit même en voiture à une fête, poussant le vice jusqu’à s’arrêter devant un drugstore pour qu’elle puisse s’acheter des cigarettes, quel chevalier servant… Le comble, c’est tout de même quand la petite Jamie lui arrache son masque et le tance, pleine de reproches (Tonton, pourquoi tu es si méchant) : contre toute attente et toute bonne logique, Michael Myers écrase une petite larme, avant de se reprendre, on n’est pas des fillettes, que diable, on est des hommes, des incarnations du mal absolu, oui ou merde ? Malgré quelques timides tentatives d’originalité et parfois même d’humour (ah ! ce plan sur les adorables petits chatons de carte postale en train de lécher une flaque de sang !), HALLOWEEN 5 se déroule sur les rails bien rectilignes et tranquilles du slasher de pure convention, et son réalisateur a quand même la politesse de faciliter le passage de relais déjà sur les starting-blocks en se contentant d’enfermer Myers derrière des barreaux, presque immédiatement libéré par un mystérieux inconnu aux bottes de cow-boy. On n’est plus à ça près, de toute façon.
 
I comme… INNOCENCE, de Lucile Hadzihalilovic (Belgique / France / Angleterre, 2004)
Une fois n’est pas coutume, un petit extrait de la revue de presse s’impose.
« Lucile Hadzihalilovic a signé le PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK français où là aussi de mystérieuses disparues possèdent la beauté miraculeuse des anges de Botticelli. Un film d'un autre temps, quelque part entre le cauchemar familier et le songe lointain. » (aVoir-aLire.com) Voilà l’une des quelques critiques positives, car il y en a tout de même eu un certain nombre heureusement, que l’on complètera avec l’article du Dr Devo, ici. Mais venons-en au fait.
« Voilà un OVNI bien intrigant dont on se demande s'il n'est pas l'œuvre d'un vieux libidineux tant les petites culottes, les corps impubères et les tresses bien sages occupent l'écran. » (Le Figaroscope) « On serait agréablement impressionné par l'originalité du projet, l'ambition esthétique et la rigueur altière du récit si l'insistance à filmer les gamines comme des fantasmes pour pervers pépères ne devenait assez vite gênante. » (TéléCinéObs) « On se demande bien ce que sont venues faire Marion Cotillard et Hélène de Fougerolles dans cet objet cinématographique très malsain. » (Paris Match) « Un scénario qui aujourd'hui, dans le traitement qu'en fait Lucile Hadzihalilovic, est plutôt porteur de troubles, de dérapages et d'ambiguïtés. Plus encore que les prétentions esthétisantes et les choix maniérés de la mise en scène qui rendent ce récit interminable, c'est le fond du sujet de ce premier film, couronné au Festival de Saint Sébastien, qui est sujet à caution. » (Ouest France) « Au-delà d'une ambiance qui se voudrait shyamalanesque, suinte à chaque plan une conception malade de l'enfance, perçue sous l'angle exclusif de la défloration. Qu'un sous-titre possible à INNOCENCE soit quelque chose comme LA FABRIQUE DES SALOPES, voilà ce que la cinéaste voudrait imputer à la perversité du regard masculin. » (Les Cahiers du Cinéma) « Malgré son originalité bienvenue et un traitement proche des films d’horreur japonais, le regard porté sur le corps des fillettes flirte avec l’ignoble » (Les Années Laser) « D'innocence il est tout sauf question dans cette exposition sacrificielle de jeunes filles pré-pubères, qui franchit la ligne rouge de l'immonde. Indéfendable. » (Ciné Live)
Voilà un petit condensé de l’accueil réservé à INNOCENCE lors de sa trop discrète sortie en salles. Hem, fillettes, prenez garde : si vous vous mettez en culotte pour aller nager, si vous vous posez des questions sur les garçons ou si vous vous y intéressez à l’âge de 13/14 ans, vous êtes des salopes !!! Alors qu’habituellement, je trouve assez futile de compulser les revues de presse, le cas du film de Lucile Hadzihalilovic est trop intolérable pour me laisser de marbre : je suis aussi stupéfait qu’enragé par des réactions aussi stupides et réactionnaires, qui démontrent bien le peu (ou l’absence) de culture cinématographique de certains critiques professionnels, tout en nous rappelant pesamment que la perversion réside souvent dans le regard du spectateur, et que ce spectateur est devenu, ces quinze dernières années, d’une hypocrisie et/ou d’une pudibonderie totalement désarmantes. Et encore, comme le soulignent Bernard RAPP ou le Dr Devo, qu’en aurait-il été si le film n’avait pas été réalisé par une femme !…
Rapprocher le film du cinéma hitchcockien en diable de M.Night Shyamalan ou des codes du fantastique japonais (ben oui, quoi, la petite Iris a les yeux bridés, la preuve), c’est avoir la mémoire bien courte et les idées à l’avenant, en allant puiser des références hors-sujet et sans le moindre rapport esthétique ou narratif, mais qui ont pour elles d’être dans l’air du temps – de la même façon que le critique confronté à un univers narratif déstabilisant y accolera presque systématiquement une comparaison en creux avec le cinéma de David Lynch, case fourre-tout pratique pour tout objet bizarre et, même vaguement, hors normes, et ce, même si la majeure partie de ces comparaisons ne tiendraient pas debout avec un déambulateur. INNOCENCE, dont il faut rappeler qu’il adapte une nouvelle de Wedekind écrite en 1888, dans la mouvance des nombreux textes initiés par la mode des nouvelles théories éducatives, va pour sa part puiser son inspiration dans le SUSPIRIA de Dario Argento (lui-même inspiré de son propre aveu par Wedekind) et son école de danse pour jeunes filles perdue aux abords d’une forêt, mais aussi dans le superbe PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK de Peter Weir, autre vision fantasmatique d’une école pour jeunes filles, et dans le film (beau à pleurer) du trop rare Victor Erice, L’ESPRIT DE LA RUCHE, pour sa représentation ambivalente du monde par le truchement du regard d’une petite fille incarnée par Ana Torrent – sans parler de certaines images très belles (le voyage en cercueil, la porte cachée dans une horloge) qui n’auraient pas déplu à Jean Rollin. On peut également retrouver dans le film le souvenir du trop méconnu ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE de Claude Chabrol, auquel la cinéaste rend d’ailleurs un très bel hommage via le personnage de la petite Alice (voir la scène où elle escalade le mur d’enceinte). Ah, oui, bien sûr, ce sont des films des années 70 dont les DVD ne remplissent pas les étalages du supermarché du coin, encore faut-il en avoir entendu parler…
Quand à vouloir voir dans INNOCENCE une espèce d’objet malsain et pédophile (puisque pas un de ces critiques ne veut cracher le mot, je me dévoue), cela en dit certainement plus long sur les rédacteurs de ces petites missives imbéciles que sur le film lui-même. Je pense qu’à ce titre, les plages devraient logiquement être fermées au public, puisqu’elles exposent elles aussi des enfants en maillot de bain, ce qui n’est pas moins indécent que ce qu’on trouve dans le film de Lucile Hadzihalilovic. Mais là encore, c’est probablement la culture qui fait défaut et la mémoire qui est bien sélective. Lorsque j’évoquais l’intéressant PRÉPAREZ VOS MOUCHOIRS de Bertrand Blier, je soulignais à quel point le film, pourtant bien plus touchant et léger qu’il n’est provocateur, ne pourrait absolument plus se faire aujourd’hui. Mais en réalité, et sans même parler de L’EMPIRE DES SENS d’Oshima, la représentation de l’enfant au cinéma a connu un changement radical, au point que même un film aussi inoffensif que TOM ET LOLA, pour ceux d’entre vous qui s’en souviennent, ferait certainement grincer des dents aujourd’hui, et ce d’autant plus si la référence en termes de représentation de l’enfance (et la richesse culturelle des critiques cités plus haut semble hélas le confirmer) siège plus probablement dans le passéisme plan-plan des CHORISTES. On prend des gants, des bottes et des lunettes de protection pour aborder ce terrain, pétrifié par le retentissement de faits divers sordides, au point de vouloir nous faire croire que l’enfant est innocent au sens Disney du terme, qu’il ne se pose pas l’ombre d’une question sur la Sexualité ou sur la Mort, qu’il est pur, moral et par nature généreux et gentil – quand à le représenter en maillot de bain dans ce contexte, mais si c’est pour prendre un bain dans une rivière, non, c’est « indéfendable », et se positionner contre un mouvement critique frôlant de très près l’hystérie collective, c’est forcément prendre des risques… Le pervers de passage, pour sa part, attiré par ces hurlements de jouvencelles effarouchées, risque d’être cruellement déçu et trouvera plus de pitance à regarder « C’est quoi l’amour » sur TF1.
Et si on parlait un peu du film lui-même ? Parce que c’est quand même l’un des plus beaux films francophones de ces dernières années, mine de rien. Je vous renvoie encore à l’article du Dr Devo pour le détail, en rappelant juste qu’en ce qui concerne le montage, le cadrage ou le son, le film nage dans les eaux pures de la perfection : c’est d’une beauté plastique proprement extraordinaire. Le scénario s’avère tout à fait à la hauteur de cette esthétique saisissante, en déroulant un récit au déroulé parfaitement limpide imprégné d’une opacité sous-jacente qui a certainement contribué au malaise de certains, mais qui ne fait qu’exprimer les interrogations et les peurs enfantines : qu’y a-t-il en dehors de cette mystérieuse institution aux règles rigides et aux multiples interdits ? Que se passe-t-il quand on grandit ? Quand on meurt ?
Dans cette institution, chaque groupe est composé de fillettes de classes d’âge différentes, chacune symbolisée par la couleur du ruban leur nouant les cheveux ; ce procédé permet à la réalisatrice de multiplier les points de vue en fonction de ce que chaque élève apprend et découvre en grandissant. C’est un risque narratif qui pouvait déboucher sur un développement filandreux, mais qui est merveilleusement bien équilibré et structuré : on découvre tout d’abord le personnage de la cadette, Iris, nouvelle arrivante par les yeux de laquelle nous allons découvrir les codes et les mystères de l’établissement, et celui de la cadette d’un autre groupe qui ne parviendra pas à trouver ses marques dans cet univers clos et un rien oppressant. Le film lui permet, et nous avec, de s’installer dans ce monde singulier avant de prendre ses distances pour approfondir les personnages des aînées, notamment les plus âgées d’entre elles, s’éveillant à la sexualité (des fillettes de 16 ans, c’est scandaleux il faut croire), adolescentes dont la formation est terminée et qui vont bientôt pouvoir quitter l’institution pour rejoindre le monde.
Une fabrique de salopes ? Je laisse au rédacteur des Cahiers du Cinéma l’entière responsabilité de ses propos, qui attribuent aussi, implicitement, une « perversité » au regard masculin (dans l’absolu ? mais encore ?), soulignant simplement que la séquence de la sortie de l’institution est d’une pureté, d’une grâce et d’une délicatesse apaisantes, lumineuses, apportant au film un souffle, une respiration merveilleuse. Car, malgré les appréhensions et les craintes irrationnelles des plus petites lorsqu’elles voient s’absenter les plus grandes, INNOCENCE ne développe pas une énigme, mais un mystère : il n’y a pas de révélation, pas de noirs desseins cachés dans cette école imaginaire, simplement une opacité, l’oppression, l’impatience inquiète ou fébrile de fillettes face au temps qui passe, à leur propre devenir et aux mille et unes questions sans réponses que ces incertitudes nourrissent. Dans cet univers, la sensualité est presque omniprésente, mais elle n’est pas synonyme de promiscuité ou d’ambivalence : la nature, l’eau, le vent, la nuit, les arbres, un crapaud prisonnier du gel, les éléments véhiculent un érotisme impalpable qui ne dévie jamais vers la scabreux ou la simple facilité.
Et qu’il est bon de voir un film aborder l’enfance avec une telle poésie, qui ne cherche jamais à en voiler les contours parfois cruels, les attitudes insolites et profondément subjectives, l’instabilité fondamentale, l’angoisse et l’émerveillement qui en découlent : un film qui, en somme, restitue à l’enfance l’innocence, au sens premier, que bon nombre de cinéastes s’efforcent d’étouffer. INNOCENCE est un film unique en son genre, une œuvre où une actrice comme Edith Scob aurait parfaitement trouvé sa place, qui parvient à utiliser une musique aussi galvaudée que celle de Prokofiev en lui restituant sa magie et son ampleur (on pense d’ailleurs parfois à JE SUIS LE SEIGNEUR DU CHÂTEAU, seul bon film de Régis Wargnier soit dit en passant). C’est aussi, et de loin, le meilleur film qu’il m’ait été donné de voir depuis des mois (et vous êtes les premiers à savoir que j’en vois un paquet !), et je suis extrêmement impatient de voir Lucile Hadzihalilovic se remettre à l’ouvrage. Et si quelqu’un y voit quelque chose « d’ignoble et d’indéfendable », qu’il se manifeste et pointe une séquence, un dialogue, un plan en particulier : je serais très curieux de voir exactement, précisément, sur quoi dans le film (et pas dans sa perception par des esprits férocement orientés), est venue s’appuyer cette salve d’attaques assez incompréhensibles, d’une étroitesse d’esprit et d’une malhonnêteté assez désolantes.
 
Fichtre ! Cette dernière note était un peu longue, mais que voulez-vous : le film s’y prête admirablement bien et méritait franchement que je prenne sa défense, même si j’arrive hélas un peu après la guerre. Et c’est sans aucun doute le meilleur film chroniqué depuis la naissance de cet Abécédaire. Autant dire que la suite risque de paraître bien fade : mieux vaut maintenant césurer l’article : la suite au prochain virage, mais sans doute vous faudra-t-il attendre quelques jours : les mondanités vont me tenir éloigné pour les quelques jours prochains, alors patience...
 
Le Marquis
 
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Samedi 12 août 2006

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(Photo : "Les Chutes, disent-ils" par Dr Devo et Proctoman)




Chers Focaliens,

La parole, ça va un moment. Ce que demande le public, ce sont des actes. Et le public a toujours raison (?). N'écoutant que mon courage, et me lançant dans l'expérience malgré la peur, je choisis sciemment et en pleine possession de mes moyens physiques et mentaux le DVD de Jean Renoir, à la médiathèque de ma ville ! (Applaudissements).

Jean Renoir. Ah, Jean Renoir... JEAN RENOIR ! JEAN RENOIR, quoi ! Adulé dans tous les sens par quasiment toute la planète cinéphile, considéré comme LE cinéaste français par beaucoup... Des tonnes de papier imprimés, des colloques, des rétrospectives éternelles et perpétuelles, des fans prosternés. Faut pas toucher ! Chasse gardée.

Ouais, ben Renoir, me disais-je en me grattant la tête en attendant le métro, c'est quand même, quand on ne fait pas partie de la secte, un peu l'arnaque sur les bords. Mais bon, tu ne diras point de mal de ton dieu, donc motus...
Sérieusement, Renoir est largement sur-coté, et l'auteur profite largement de cette tendance des yeux cinéphiles français à voir dans les œuvres des informations symboliques sur le sens du film, comme d'autres lisent les présages dans le marc de café. Bref, on dit beaucoup de choses de Renoir, alors qu'en général, c'est bête comme chou, ses films. Mais bon, ne le dites pas aux membres du culte, le choc serait trop violent. Les amateurs de Variétoche ont Johnny, et les amateurs de Cinéma ont Renoir : c'est pas grand chose, mais c'est leur truc, ils achètent tous les albums. On saura gré aux descendants du cinéaste de ne pas vendre de T-shirts !

En fait... Quand vous arrivez en Enfer, la légende dit que Belzébuth passe certains films de Renoir en boucle aux nouveaux arrivants !
Cessons de plaisanter : Renoir, c'est insupportable. Renoir, c'est pas grand-chose ! Il n'y a pas grand-chose dans les films de Renoir qui, sur le plan cinématographique, bien souvent, sont tout à fait miséreux...

Ça va mieux en le disant ! [Je ne voulais pas commencer comme ça...]

Évidemment, j'entends déjà hurler les loups dans la plaine. Et pourtant, je mets au défi quiconque de regarder en entier sans pousser de cris de douleur LA GRANDE ILLUSION (beurk beurk beurk, Satan sort de ce film !), ou encore pire, la laideur faite film, le plus moche de tous les films tournés en couleur, insupportable de A à Z, et qui, en plus, parle de ce que l'Humanité a créé de plus stupide et dangereux après la bombe H, j'ai nommé le théâtre : LE CARROSSE D'OR. J'en frémis encore rien qu'en tapant le titre. Que c'est laid ! Que c'est pauvre....
Paradoxalement, un des mes réalisateurs préférés est un des plus grands adorateurs de Renoir, et a même travaillé avec lui : il s'agit de Jean-Marie Straub. Il y a beaucoup de mystère dans la nature, dont celui du culte des français pour Renoir, et aussi la métempsycose, et l'enterrement des œufs chez les tortues, mais le plus grand de tous, c'est celui des époux Straub, auteurs des films les plus beaux et les plus intégristes de la planète, qui trouvent que le meilleur de tous les temps, c'est Renoir. Un peu comme si Beethoven avouait que sa musique préférée, c'était quand même celle de Michel Fugain. Il y a là un mystère, quelque chose d'irrésolu, une impossibilité qui, malgré tout, existe tangiblement. C'est pour les époux Straub que je me suis sacrifié sur l'autel de l'ennui et la non-expressivité, et que j'ai choisi de voir, encore, un Renoir. On saluera mon courage. On en prendra de la graine. On mettra ma photo dans toutes les salles de classe de France et de Navarre.

Maître Joly, interprété par (attention, ça va faire mal) Teddy Billis (je vous avais prévenus ; s'est-il rendu compte en choisissant son pseudo ?) est notaire dans une petite ville de banlieue à quelques kilomètres de Paris, où il vit seul avec son domestique. Quelle n'est pas sa surprise quand il lit le testament de son ancien ami de régiment et voisin, le docteur Cordelier (Jean-Louis Barrault). En effet, ce dernier lègue à un inconnu toutes ses possessions. Voilà qui est étrange, mais Cordelier ayant l'air d'avoir toute sa tête, l'affaire est classée, et le testament dûment déposé.
Quelques temps plus tard, en fermant ses volets en pleine nuit, Joly remarque qu'une petite gamine de 7 ou 8 ans marche seule dans la rue. Voilà qui est fort imprudent... Mais le plus étrange n'est pas là, puisque la fillette se fait agresser par une espèce d'affreux marginal horrible et boiteux ! Joly descend immédiatement dans la rue pour secourir la petite fille et l'étrange agresseur se met en fuite... Alertés par les cris, quelques personnes viennent voir ce qui se passe... Joly essaie de suivre l'agresseur qui le frappe violemment en retour... Il arrive à s'enfuir, mais Joly voit qu'il s'est réfugié dans la propriété de son ami le Docteur Cordelier. Il décide de prévenir ce dernier sur le champ...
Quelques heures plus tard, Cordelier annonce à Joly qu'il sait très bien qui est l'agresseur : c'est Opale, son légataire testamentaire... Joly est scandalisé, mais Cordelier lui demande de ne pas ébruiter l'affaire en échange de la promesse qu’Opale ne fera plus rien de mal. Opale, le marginal taré, n'est autre qu'un patient de Cordelier, et celui-ci en a besoin pour ses recherches...
Joly accepte de se taire, mais, inquiet pour son ami Cordelier qu'il craint d'être victime de quelque pression, mène son enquête... Malheureusement, quelques jours après, Opale frappe encore et finit par tuer quelqu'un...

Bon. Par où on va commencer ?
Dès le départ, et sans ambiguïté, je sens tous les poils de mon corps se hérisser de concert à la vue de Jean Renoir lui-même dans son propre rôle, arrivant à l'ORTF, entrant dans les studios et se préparant à introduire en direct son téléfilm LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER. Essai micro, un deux, un deux... Longue visite dans les coulisses, aplatissement jusqu'à terre de tout le personnel de la télévision, confis dans l'admiration la plus totale ! Ça démarre fort ! Une horreur. Dieu merci (enfin, façon de parler...), le film commence vite.
Une fois la crise de nannimoretisme dépassée, on retrouve le Renoir que je connais et que je déteste. Acteurs théâtraux, découpage sans saveur, décors minus. Évidemment, le plus insupportable, ce sont les acteurs. Si Jean-Louis Barrault, pétri de solennité, passe encore, Teddy Billis est épouvantable, toute en déclamation IIIème république, fort sans doute d'une expérience théâtrale marquée, me dis-je, ce qui n'est pas spécialement prouvé. Les figurants de la scène d'agression de la petite fille sont à gifler, et les dialogues bougrement explicatifs (c'est déjà pénible) deviennent 90% du temps des redondances absolues de ce qu'on a compris en un quart de secondes, disant tout haut ce qu'il "faut" penser de l'histoire. Le texte est bien de son époque : descriptif jusqu'à la lie, et s'acharnant à gommer la moindre aspérité afin que chaque spectateur, même le plus attardé mentalement, puisse parfaitement comprendre ce qui se passe. Aucun des acteurs principaux ne joue sur le même ton, ça déclame jusqu'à plus soif, ça pue, ça pue, ça pue le théâtre. Le tractopelle des intentions balaye tout sur son passage, ne laissant derrière lui qu'un terrain aplati comme un crêpe et répandant une dégoûtante odeur de naphtaline. L'horreur complète, quoi. Seul minuscule réconfort, le personnage du débile-marginal Opale, caractérisé par une démarche très burlesque, presque de music-hall (qui ne dépareillerait pas dans une version de L'OPÉRA DE QUATRE SOUS). Un personnage complètement à l'Ouest, très maquillé, mais dont l'apparence fabriquée et loufoque marche plutôt bien... pour qui a suffisamment de courage de se taper le reste, absolument innommable !

On suit la chose tranquillement, avec le sentiment un peu pénible de faire son devoir. On pense au lecteur adoré, on se dit que tout cela, c'est pour lui, et que l'amour, celui qu'on lui voue, est payé ici au prix fort.
Ceci dit, le personnage d'Opale sert de carotte, et on s'accroche. Tant mieux, car la chose, même si elle ne se débarrassera pas toujours complètement des défauts atomiques sus-cités, aura tendance à aller dans le sens de l'amélioration (ce qui n'est pas non plus un exploit, la marge de progression étant assez énorme).
Si l'ensemble a fort peu de rythme et de personnalité, une première séquence m'accroche : celle de la deuxième vague d'agression d’Opale, qui s'en prend à des passants (scène du déchargement de la charrette) puis à un couple d'amoureux en train de se bécoter à l'ombre des réverbères à gaz. Pour ce passage, changement qualitatif certain : le cadre est drôlement joli, mettant en valeur de chouettes décors naturels (pour la charrette, du moins), découpage alerte contredisant ce qu'on vient de voir quasiment sur tous les points, et superbe photo. Tout d'un coup, le film de Renoir a du rythme, et plus important encore, de la personnalité ! Bien bien. Grosse surprise.
Évidemment, le film ne sera pas un chemin de pétales de rose. La pression retombe beaucoup dans les scènes suivantes, on retrouve l'emphase et le découpage narratif sur-explicatif, défaut rédhibitoire. On a bien envie de tuer Billis à plusieurs reprises. La séquence où la police essaie d'arrêter Opale dans le bureau du psychanalyste est extrêmement longue, sans fin même, et évacue toute ellipse, s'en méfie comme la peste, reflétant ce qu'est le cinéma de Renoir : un cinéma de papa et anti-moderne, un cinéma de gare épouvantable. Certes, de temps en temps, on a un cadre un peu plus soigné. Mais pas de quoi se réveiller la nuit non plus. On notera quelques faits sur la réalisation. En général, les extérieurs sont moins indigents. C’est là que la photo est largement la plus belle, et c'est là qu'on trouve les cadres les plus jolis ou les moins anonymes. Deuxièmement, en général encore une fois, les plans rapprochés sont les plus laborieux et les moins réussis. C'est là aussi que la photo est la plus pénible (des ombres portées en veux tu en voilà).

Ceci dit, maintenant que le petit père Renoir nous a montré qu'il était capable (ce que la vision de plusieurs de ces films ne prouvait absolument pas) dans la séquence d'agression dont je parlais, on reste à l'affût. Et on a raison. C’est sûr, la séquence dans le cabinet de psychanalyse est absolument un cap à franchir. Mais ensuite, le film mue lentement en quelque chose d'autre, de bien plus intéressant... Et on se rend compte, même si on a compris déjà très bien de quoi il en retournait (le film étant un démarquage de Stevenson), que le film se pousse avec langueur vers le laboratoire du docteur Cordelier, où il s'arrête pour laisser place à une narration simplement enchâssée et à un nouveau récit (qu'on écoute sur un magnétophone à bande, c'est délicieux). Quand cette dernière partie commence, on comprend que le film était déjà auparavant en train de fissurer. Ces flash-back sur bande magnétique qui nous font voir l'histoire de l'autre côté (petit effet RASHOMON) entérinent l'explosion du sujet. Enfin, le film va devenir fantastique et subjectif ! Si cette dernière partie fait aussi la part belle au théâtral, on sent que tout est plus tenu, y compris dans les intermèdes au présent (entre deux flash-back). On sait dès lors que c'est là que le père Renoir voulait en venir. Non pas qu'il voulait un final éblouissant pour son histoire (les scènes souvent très belles de cette partie sont assez banales et quotidiennes), mais Renoir souhaitait en fait faire craquer le vernis et aboutir sur un film fantastique, un film de genre, un peu à l'américaine. [Le thème musical aurait dû me mettre la puce à l'oreille, avec ses ondes Martenot !]
C'est assez délicieux. Renoir commence enfin à placer ses acteurs dans le cadre plutôt que de les suivre, pour faire de très belles perspectives ou cadrer untel par rapport aux motifs de la tapisserie en arrière plan par exemple, etc. Le montage est bien meilleur, plus incisif et tout simplement plus cinématographique. L'histoire se révèle moins nunuche et beaucoup plus violente et pertinent, quelquefois à peu de frais, comme dans l'incroyable scène de la bonne. [Une mère de famille vient dans le cabinet de Cordelier car son fils est un détraqué sexuel : il couche avec la bonne ! Ce que Cordelier fait lui-même avec sa propre bonne ! Une apposition de situations qui n'y va pas de main morte et fonctionne curieusement très bien.] Les plus belles choses de cette dernière partie qui, enfin, transforme le film en un vrai film fantastique (ce qui lui donne mystère et épaisseur, il était temps) sont, à mon sens : un très joli plan sur Cordelier au sortir du cabinet de psychanalyse, plan cadré à outrance, d'une symétrie funeste. Un plan où Opale rentre dans la propriété Cordelier en plan large : il devient flou quand il franchit la porte et le plan se coupe brutalement (très beau). Et enfin, la très belle séquence, la meilleure sans doute, de l'endormissement de Françoise, la patiente hystérique, ou nymphomane, ou les deux ! Là, c'est sublime : jeu sur le son très beau (ce n'est pas le fort du film pourtant), très beau cadrage avec une évocation masquée mais violente de masturbation qui est hallucinante, gros plans superbement amenés, et ce plan incroyable où Cordelier est penché sur la fille, et où son visage n'apparaît que dans le coin en haut et à gauche ! Ça, c'est très beau. Bravo. L'actrice qui joue la patiente fait le reste avec un jeu gonflé et vraiment moderne (et c'est bien la seule !). C'est vraiment un très beau passage qui, finalement, utilise le minimum de ressources, mais fait vraiment du cinéma.

Bref, LE TESTAMENT DU DOCTEUR CORDELIER est vraiment un cas ! D'un côté, et malgré le bel éloge que je viens de faire, c'est quand même une belle démonstration de tous les défauts fondateurs de Renoir, toute l'indigence de l'expression minimum et anonyme. Et en même temps, Renoir utilise la chose (le scénario est de ce point de vue relativement malin), et fissure petit à petit son film bien convenu pour lâcher, un peu, les chiens. Le film sombre dans le genre, devient plus abstrait, plus rigoureux, et se débarrasse un peu du théâtre. Si on supporte les acteurs (c'est pas gagné) et les lourdeurs de style ou de narration (la séquence d'arrestation ratée), la surprise est assez belle, et le film sera généreux (un peu). Il y a du Jekyll chez Renoir : et la transformation de son film en quelque chose d'enfin cinématographique est un processus laborieux !

[Je remarque deux choses cependant : d'une part, les acteurs sont presque tous épouvantables, et d'autre part, Renoir leur fait faire des choses très bizarres – avez-vous remarqué la gestion des détails ? Tous les personnages (sauf un ou presque) font tomber des objets, trébuchent, etc. Renoir les montre en flagrant délit de maladresse ou en train de mal comprendre (comme la bonne de Cordelier à qui le majordome tend le manteau d'un invité, qui le prend et reste là les bras ballants pendant une seconde : elle a fait le geste sans réfléchir, et pendant un instant très court, la connexion ne se fait pas, et elle ne sait pas quoi en faire ! Elle finit par aller le ranger, après cet instant de vide ou d'hésitation).
Deuxième point : Kubrick et/ou Burgess ont sans aucun doute vu le film avant de faire ORANGE MÉCANIQUE]

Courageusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 11 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia
(Photo : "Tu ferais mieux de revoir tes vieux amis" par Dr Devo et Proctoman)




Hello les Squaws ! Salut les Cow-boys !

Bon. Ce n'est pas le tout. On quitte le cabinet et on va au choral choisir la meilleure monture afin de rattraper le retard et le temps perdu.

Ce sera vidéo aujourd'hui. Mon docteur m'autorise une petite incursion sur son domaine de chasse, et me voilà, chic, à regarder HAECKEL'S TALE, épisode 12 et dernier de la série MASTERS OF HORRORS, enfin, dernier épisode si on ne compte pas le film de Takashi Miike, plus ou moins censuré.

Le film raconte l'histoire de Haeckel, jeune docteur du début XVIIIème, enfin, étudiant en médecine, qui a récupéré les notes d'un certain Docteur F., ce qui devrait permettre de l'aider à percer le secret des Mystères de la Vie. Haeckel n'a qu'une obsession : délivrer l'homme de la Mort, et prouver qu'on peut ramener un cadavre de trépas à vie. Libre penseur, impétueux, passionné, fort peu aimable et d'une assurance qui peut le faire passer pour un jeune con, Haeckel s'attire les foudres de ses professeurs à l'Université de Médecine, et sa passion dévorante lui vaut le mépris de ses camarades d'étude. Là où tous voient le mystère de Dieu, Haeckel voit juste un problème scientifique à comprendre et à surmonter. Ses recherches n'avancent pas, chaque tentative de résurrection est un échec cuisant. Il finit par essayer d'approcher un nécromancien (Jon Polito), mettant ainsi en jeu sa foi dans la science, mais le bonhomme ne le convainc pas.
Notre héros bizarre reçoit une lettre fort triste. Son père est en train de mourir. Haeckel se met donc en chemin. Au bout de quelques jours de voyage, il doit s'arrêter dans un petit hameau et dormir à la belle étoile. Il est recueilli par un autochtone qui l'invite chez lui afin que le jeune homme soit en sécurité, le village n'étant pas sûr la nuit, et surtout cette nuit en particulier. Haeckel accepte l'hospitalité de son hôte inquiet. Une fois dans la maison du villageois, le jeune docteur découvre la belle mais mutique femme du vieux paysan : c'est une sublime jeune femme, d'une beauté et d'une tristesse à couper le souffle. Le couple, mal assorti (lui a 50 ans et elle un petit 25/30), est visiblement plus qu'inquiet et guette sans cesse ce qui se passe dans les rues désertes du village... Il y a Ang Lee sous France Roche, visiblement. Dans la nuit, Haeckel surprend son hôte en train de parler avec Jon Polito le nécromancien.... Voilà qui est bien étrange...

C'est apparemment George Romero qui devait réaliser ce film, mais il en fut empêché par la promotion titanesque de LAND OF THE DEAD (ici l'article du Dr Devo, ici l'article du Marquis). John McNaughton, réalisateur talentueux de HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER (et dont on ne peut pas dire qu'il ait fait grand chose depuis, à part le sympathique SEXCRIMES ; je n'ai pas vu THE BORROWER...[Docteur, vous oubliez MAD DOG AND GLORY ! NdC]) reprend le flambeau pour adapter ce scénario de Mick Garris. Ach ! Voilà qui est fâcheux... Garris, on en a déjà parlé : c'est l'instigateur de la série, d'une part, et c'est le réalisateur d'un des épisodes (CHOCOLATE) dont on avait parlé et qui est un des plus médiocres, assez nettement, de toute la saison. [Le DANCE OF THE DEAD de Hooper est complètement raté et vaut  également son pesant de cigarillos cubains, mais loin du classicisme terne de l'épisode de Garris. Le Tobe n'a pas fait dans la dentelle et a préféré le baroque. Si son film n'est pas tellement meilleur que celui de Garris, il est dix fois plus drôle et donc, beaucoup moins ennuyeux. C’est l'avantage de faire à peu près n'importe quoi !] Garris a donc signé le scénario de ce film qui est en fait l’adaptation d'une nouvelle de l'écrivain cinéaste Clive Barker, dont, au passage, on ne peut que conseiller le fabuleux HELLRAISER, classique de l'époque, un peu oublié désormais (tout est relatif). En tout cas, voir Garris le petit classique adapter avec son maigre talent du Barker, dont les textes sont excessivement bizarres, voilà qui est inattendu.

Comme dans quasiment tous les épisodes de la série, HAECKEL'S TALE est doté de jolis moyens et la facture globale est bougrement soignée. Sans atteindre des sommets divins, la photo est léchée, les repérages (surtout en décors naturels) sont très bons. C'est bien monté et correctement cadré. Le récit est introduit par un prologue où, en fait, c'est une nécromancienne qui raconte l'histoire de Haeckel à un jeune veuf qui lui supplie de ressusciter sa défunte femme. La structure enchâssée (à peine) est très classique et annonce une prévisible conclusion à laquelle, effectivement, on n'échappe pas. Cependant, on note une différence de ton entre le gros du film (l'histoire de Haeckel donc, assez sérieuse et emprunte de gravité) et ce prologue. La nécromancienne semble bien baroque tout de même, l'actrice n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Fort logiquement, le film se concentre sur l'omniprésence de la mort, et la cruauté de la période. C'est ce qui marche le mieux, avec le portrait de notre héros docteur. Les scènes avec Jon Polito vantant ses résurrections comme un phénomène de foire intriguent comme il faut. Et Haeckel apparaît à la fois énervé, déterminé, mais aussi libre par rapport à son époque en quelque sorte. Ça fonctionne. Le fait que l'intrigue principale (aller rejoindre le papa mourant) n'arrive pas tout de suite a du charme. On note également une très belle distribution en ce qui concerne les seconds rôles, notamment le professeur de médecine et le récupérateur de cadavres, tous les deux très bien interprétés.

En s'arrêtant au village, on sent bien que le récit va finir par suivre une piste et devenir plus classique. C'est effectivement le cas.
Et c'est bien là le problème. HAECKEL'S TALE ne soulève pas grand chose, malgré un soin certain et une jolie entame. Le film se déroule, jamais infamant mais sans vraiment de rythme, et il arrive un moment où l’on commence à attendre les événements (qu'on pressent parfaitement, qui plus est). C’est vrai que si le rôle de la jeune villageoise n'avait pas été confié à Leela Savasta, ça serait sans doute mieux passé. Si la demoiselle est fort jolie, elle est aussi sans saveur aucune et son physique de poupée de Beverly Hills dessert bien le film. Quand on la voit débarquer, on se dit que si un soin aussi précis a été effectué dans le choix d'une femme à la plastique parfaite et dans l'air du temps (comprendre : une petite bimbo bien "canon"), c'est que le film s'arrête ici. Le sentiment assez joli selon lequel "tout peut arriver" fait alors place à une stabilisation sans vraiment de suspense. On attend, dès lors. Ce n'est pas qu'elle joue comme une patate, c'est qu'elle est sans saveur, surtout que son vieux mari, lui, est drôlement bien interprété, même s'il n'y va pas avec le dos de la cuillère.
Le film se déroule tranquillement, sans heurt et sans grosse faiblesse... Il se termine sans qu'on s'en aperçoive, pour ainsi dire. Au final, on finit par deviner ce que pouvait être la nouvelle de Clive Barker. On est assez étonné de voir que le film, en son milieu, devient si peu ambigu, ce qui est assez contraire à ce que fait l'auteur anglais. L'épisode ne retient au final qu'une chose, le tabou principal de l'intrigue (chut !) dont la supposée délectation est justement la "fameuse scène" qui l'incarne, ce tabou. C’est rigolo, mais à peine. Et surtout on a la désagréable sensation que la chose s'est effectivement arrêtée en route. Que la moitié du film avance en roue libre, dans le sens de la descente.

Pas de quoi en faire un drame, bien entendu. Encore une fois, la première partie du film marche bien, et le soin général est agréable. Mais on se retrouve fort marri, au final, quand on doit rédiger un article (pauvre de moi ! vicieux docteur !). Le film, dès son générique commencé, est quasiment oublié. Bizarrement, sans qu'on ait contre lui de griefs particuliers, HAECKEL'S TALE, joli mais sans prise de risque à l'image de son héroïne, est plutôt anonyme. Le fantastique du dimanche soir, en quelque sorte.

Bill Yeleuze.
 
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Jeudi 10 août 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
(photo: "Pendant ce Temps-Là dans les Atomes du Grain de Beauté" par Dr Devo et Proctoman d'après une photo de Proctoman)

Avant Propos
Vous retrouvez ci-dessous le compte-rendu fidèle, précis et métaphysique du Shériff sur l'excellente double diffusion des deux derniers épisodes de KOH-LANTA. Notez que les épisodes sont rediffusés le jeudi (à vous magnétoscopes, car ceux de Vendredi font partie des tout meilleurs jamais diffusés).
Enfin, je tenais à signaler l'excellent article LE ESHONNEUR ET LA GUERRE, sous un angle totalement différent, de notre collaboratrice épisodique maais appréciée Anne Archy sur son blog: cliquez ici!
Enjoy!

Dr Devo.




Voici venue la troisième gorgée, et c'est fois à double dose, 2h10 de jeu, une densité exceptionnelle de retournements. Pas besoin d'élément naturels, l'administration Ludiciaire suffit amplement cette semaine. La première séquence reste consacrée à la présentation des équipes. Chez les Mosso, "on" note une paire de comploteuses, NATHALIE et CATHERINE. Plus généralement, les points communs et les oppositions permettent des transitions, autant d'indices et de fausses pistes. Le feu, lui, permet une transition familière entre les équipes. Qui s'arrange avec qui, contre qui, qui dort près de qui, qui travaille ou pas, etc. L'élimination de SEBASTIEN apporte une amorce à l'épisode XL de cette semaine. On embraye aussitôt sur une alliance féminine chez les Tana. FRANCOIS-DAVID, séduit par EMILIE, s'allie aux "suffragettes", les copinages avec les autres garçons lui sont anecdotiques. On le voit aussitôt en pleine chamaillerie avec NICO, "les nerfs sont à vif " chez les Tana. Sourires condescendants de GAELLE, cette année les requins sont des femmes.

Plans aériens sur des dauphins et la faune marine. Visite matinale d'une tortue marine pondeuse, JEAN-CLAUDE imagine qu'un prélèvement d'un œuf sur cinq leur irait très bien. Amis des animaux, il est trop tard pour agir ! Mais peut-être les aventuriers s'entre-dévoreront-ils : "Nous sommes tous des prédateurs, c'est une chaîne sans fin." Regard de NATHALIE, à la dérobée. C'est le "truisme" de SARRAUTE, un coup de tam-tam et le doute s'installe, NATHALIE est-elle une femme humaine ou une prédatrice tueuse ?

L'appel à la danse, la bouteille échouée prévient les naufragés, par une formule à peine énigmatique, qu'il va falloir y aller. Jeu de confort dans la mangrove de Meten River. Ciel bleu, arbres verts, vers blancs ; hommage format mini à FEAR FACTOR. "Festin, dégustation", les formules pince-sans-rire se succèdent, pour une épreuve devenue incontournable. Round d'observation, CATHERINE est soupçonnée de bluff : elle est de Marseille. Connivence entre les filles Rouges et Jaunes, exil de la peur. GAELLE, véritable héroïne souterraine du match, encourage en négatif EMILIE ("Elle va vomir"). Mais ESTELLE au nez rose se rattrape au poteau et vide la première les dix vers, jusqu'à la lie. Hallali, les Mosso repartent avec un harpon.
Retour victorieux mais piques violentes, MIKA s'emporte contre la reine-mère. Séquence confession inter équipes, une société secrète s'est formée, "quoi qu'il arrive", une femme gagnera. Les femmes au pouvoir, c'est le rationnement, tous doivent marcher droit ; les pompes, "rayon de soleil" matinal des sportifs NICO et FD, doivent cesser. C'est, nous rappelle la voix off, l'éternelle lutte des "jeunes mamans responsables" contre "l'immaturité des fougueux célibataires". Leçon d'Histoire, de Philosophie, la psychologie Koh-lantesque donne à réfléchir, et c'est très bien.
Le juvénile NICOLAS, chez les Mosso, gagné par l'euphorie de la chasse victorieuse, tarde à revenir vers les adultes de son groupe. Son butin de poisson recueille les suffrages Rouges. Ils arrivent en position idéale pour l'épreuve d'immunité à Namosso Pass. Background historique avec les épaves de la dernière guerre mondiale officielle. Les naufragés devront eux se contenter de relever quatre pirogues immergées. GAELLE s'énerve, c'est conforme à son portrait, NICO bosse très bien, MIKA fait des merveilles (musique synthé sur ses efforts, est-ce là un indice "à long terme" ?) Les croupes féminines permettent des transitions efficaces, le montage est, comment dit-on, nerveux. Les Tana l'emportent grâce à NICO. L'occasion d'un portrait… Retour au camp, il déclare : "Les filles m'ont félicité un minimum". Suivent des répliques aigres de GAELLE et EMILIE sur un candidat en danger qui consent quelques efforts.

Chez les Mosso, polémiques sur les pinces de crabes ; CATHERINE soutient NATHALIE en lui répétant que MIKA est un "frustré de la vie" ? Ca commence où un frustré de la vie ? Au nord de Marseille ? En tout cas, l'équipe secret-girls dans et hors de l'équipe est soudée. Portrait de NATHALIE. "Icône à vénérer", elle prend l'ascendant par le biais de relations fusionnelles. La voix off évoque le "torrent de violence verbale" qu'elle vient de subir, elle part pleurer dans la jungle. Les mots "mensonges, hypocrite, feignasse" sont lâchés tous azimuts. NATHALIE déclare "On ne peut pas faire confiance à une femme", la sincérité de la crise est indéniable. Tu l'as compris cher lecteur, adorable lectrice, le Conseil lui est fatal. MAMA, mission accomplie, tire alors sa révérence, les nerfs et les cuisses ont abandonné la partie.
Les Tana eux, rendent "héroïquement" devant l'objectif les vivres apportés depuis leur lointain village par des Vanuatais. GAELLE lâche un compliment sur les autochtones ; SEBASTIEN, s'il avait été là, aurait exulté, ou pleuré. Les Mosso eux, chassent, cueillent et pêchent avec efficacité. Arrive l'épreuve de confort avec à la clé une pizza cuite sur pierrade volcanique. LUDO mène les siens, en aveugle, vers la victoire, malgré l'emportement percutant de FD. Les Jaunes déposent leurs yeux sur d'artistiques totems.
Mais les yeux restent plus gros que les ventres. NICOLAS tombe "malade peuchère", tout comme MIKA. La "courante" emporte les deux naufragés dans ses flots boueux, NATHALIE fait sa maline. GAELLE, qui vient des Alpes, découvre la vigueur de l'Océan, et se blesse à la jambe. Gros plan sur les mouches.

Epreuve d'Immunité, il faut se mouiller et pratiquer l'apnée ; GAELLE est dispensée, MARIE échoue, les seniors l'emportent grâe à ESTELLE, qui termine élégamment échouée sur la barge.
Au camp des juniors, FD avoue son allégeance à l'alliance des dames, au grand dam des garçons.

Les Tana retrouvent NATHALIE, ramenée par le sort ; ESTELLE, conformément au portrait qu'on brosse d'elle, fait la girouette, les aînés s'engagent sur la voie de la réconciliation. MIKA, de retour, fait allégeance à NATHALIE ! La famille réconciliée, NICOLAS peut alors faire sereinement ses adieux sur son lit d'hôpital. Le sort, une nouvelle fois, relance les dés, et SEBASTIEN peut trouver sa place parmi les Mosso.
Résurrection ! Métempsycose ! Allelujah !


Le Shériff

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Mercredi 9 août 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

 

(Photo : "Coltar,le chien sanglant de la Révolution" par Dr Devo d'après une photo de Proctoman)

 


Avant-Propos

J'ai écrit cet article sur le film KLIMT pour La Revue Du Cinéma (N°2, juin-juillet 2006). Je suis très heureux de pouvoir enfin vous le livrer. Le texte après la signature de l'article ("Dr Devo") fait partie intégrante de l'article, et avait été dans la Revue... publié en avant-propos. Je préfère de cette manière.

Dr Devo




Alors oui, on peut le dire, Raul Ruiz est décidément un malin. Anamorphose : le mot est lâché, Klimt, comme Ruiz, étant fasciné par les informations sensibles, ce qui consiste à voir le monde en images anamorphosées, stricto sensu, et aussi au figuré.

Beaucoup de ses collègues réalisateurs se lanceraient dans le film biographique, et sans vergogne en plus, puisque ici à costumes (quelle aubaine !), mais Ruiz préfère au contraire le parti du (grand) jeu. Alors oui, on peut le dire, Raul Ruiz est décidément un malin. Bien décidé à ne rien lâcher de ses plus étranges obsessions artistiques, il cherche donc d'abord à construire un film en forme de film-valise, un film à tiroirs, un puzzle malicieux et extrême. Anamorphose : le mot est lâché, Klimt, comme Ruiz, étant fasciné par les informations sensibles, ce qui consiste à voir le monde en images anamorphosées, stricto sensu, et aussi au figuré. Bizarre, finalement, cette forme qui cherche à exalter le sensible et la déconstruction, dans un souci de réalisme poétique et de fidélité aux événements, mais aussi – et c'est là le tour de force, aux sentiments.

C'est finalement un sacré parti-pris que celui de Ruiz : filmer la mort de Klimt plutôt que le portrait de son vivant, mort que le personnage n'a de toute façon cessé de fréquenter, à moins que ce ne soit justement ce parti-pris qui jette cette lumière automnale sur le récit. Beaucoup de ses collègues réalisateurs se lanceraient dans le film biographique, et sans vergogne en plus, puisque ici à costumes (quelle aubaine !), mais Ruiz préfère au contraire le parti du (grand) jeu. Car c'est un challenge surprenant s'il en est que de vouloir privilégier une mosaïque de perceptions plutôt que la narration linéaire uniquement guidée par la somme biographique, et les faits dit "objectifs". Alors oui, on peut le dire, Raul Ruiz est décidément un malin. Créer, en terme de cinéma, c'est après tout simplement pour un réalisateur pousser toujours plus loin le montage, c'est-à-dire l'assemblage artificiel de sons et d'images, eux-mêmes disparates, évidence que pourtant peu pratiquent. Bien décidé à ne rien lâcher de ses plus étranges obsessions artistiques, il cherche donc d'abord à construire un film en forme de film-valise, un film à tiroirs, un puzzle malicieux et extrême. Cette volonté de "recentrer le débat" est vraiment remarquable, au sens strict du mot. Anamorphose : le mot est lâché, car Klimt, comme Ruiz, est fasciné par les informations sensibles, ce qui consiste à voir le monde en images anamorphosées, stricto sensu et aussi au figuré. C'est en toute logique dès lors que Ruiz décide que son Klimt sera plusieurs : Malkovich, bien sûr, mais aussi cet étrange ambassadeur français, son sosie chez Méliès, et même Schiele qui est "partiellement seulement" l’un de ces doubles, idée qui est sans doute la plus belle du film. Bizarre, finalement, cette forme qui cherche à exalter le sensible et la déconstruction, dans un souci de réalisme poétique et de fidélité aux événements, mais aussi – et c'est là le tour de force, aux sentiments. Ce qu'il faut voir alors dans KLIMT, c'est d'abord un film sentimental et "concret" (au sens musical), car justement le film l'est, musical !

Dès l'ouverture et le générique, on est prévenu : un détail simplement filmé d'une des toiles du peintre, et le mouvement tournoyant de la caméra, qui ensuite recadre (déjà du montage !), indiquant par la manière forte qu’ici, c'est la mise en scène qui l'emporte sur l'histoire et l'Histoire. C'est finalement un sacré parti-pris que celui de Ruiz : filmer la mort de Klimt plutôt que le portrait de son vivant, mort que le personnage n'a de toute façon cessé de fréquenter, à moins que ce ne soit justement ce parti-pris qui jette cette lumière automnale sur le récit. Dès lors, le film se déploie, à l'infini, comme un cancer. Beaucoup de ses collègues réalisateurs se lanceraient dans le film biographique, et sans vergogne en plus, puisque ici à costumes (quelle aubaine !), mais Ruiz préfère au contraire le parti du (grand) jeu. D'où l'incessant thème du double, véritablement omniprésent et pas seulement dans les personnages, puisque le bordel est aussi l'appartement du barman, puisque le fils de celui-ci est également son amant supposé, puisque la femme-cliente qui officie chez lui est aussi la compagne de Klimt, et aussi à cause des deux Elsa (qui en fait sont trois), à cause du fait que c'est Schiele qui commence le voyage imaginaire et intime de Klimt (c'est lui qui fait démarrer le film et le travail de mémoire !), à cause des deux scènes de boxe anglaise, etc. ; ça n'arrête pas. Car c'est un challenge surprenant s'il en est que de vouloir privilégier une mosaïque de perceptions plutôt que la narration linéaire uniquement guidée par la somme biographique, et les faits dits "objectifs". Du spectateur, Raul Ruiz exige, si c'est possible, qu'il dorme devant n'importe quel film, y compris les siens, afin de créer de nouvelles ellipses, toujours plus incongrues, système malicieux qui lui permet de combler lui-même, et selon sa propre logique, les trous sémantiques ainsi créés. Alors oui, on peut le dire, Raul Ruiz est décidément un malin. De la forme d'abord si l’on veut du fond, en quelque sorte. Créer, en terme de cinéma, c'est après tout et simplement pour un réalisateur pousser toujours plus loin le bouchon du montage, c'est-à-dire l'assemblage artificiel de sons et d'images eux-mêmes disparates, évidence que pourtant peu pratiquent. Dans cette perspective, tout sera visuellement disjoint et se placera, paradoxalement, sur un rythme étonnamment fluide, comme la larme de l'eau incessante sur la plaque de verre qu'utilise Klimt, ce qui n'empêchera pas Ruiz, et c'est encore un paradoxe (double, donc), de placer de beaux plans d'insert comme celui où la compagne du peintre observe à l'autre bout de la pièce et à la jumelle (que c'est drôle !) son homme, lui-même en pâmoison devant l’une des Elsa (je ne sais plus laquelle), un des plans les plus concis et les plus émouvants du film. Bien décidé à ne rien lâcher de ses plus étranges obsessions artistiques, il cherche donc d'abord à construire un film en forme de film-valise, un film à tiroirs, un puzzle malicieux et extrême. D'une manière impitoyable, Ruiz impose par ce jeu une nette dominante surréaliste. Cette volonté de "recentrer le débat" est vraiment remarquable, au sens strict du mot. Doit-on croire alors que seule la forme compte ? Anamorphose : le mot est lâché, Klimt, comme Ruiz, est fasciné par les informations sensibles, ce qui consiste à voir le monde en images anamorphosées, stricto sensu et aussi au figuré. Désassemblage est la devise, gourmandise est le mot d'ordre, même s'il faut pour cela flirter (et pourquoi pas sombrer) dans le bourratif, baroque oblige ! C'est en toute logique dès lors que Ruiz décide que son Klimt sera plusieurs : Malkovich, bien sûr, mais aussi cet étrange ambassadeur français, son sosie chez Méliès, et même Schiele qui est « partiellement seulement » l’un de ces doubles, idée qui est sans doute la plus belle du film. De toute façon, tous les coups sont permis. Bizarre, finalement, cette forme qui cherche à exalter le sensible et la déconstruction, dans un souci de réalisme poétique et de fidélité aux événements, mais aussi – et c'est là le tour de force, aux sentiments. Diantre, qu'il est délicieux de se perdre dans ce labyrinthe des sensibilités et des perceptions. Ce qu'il faut voir alors dans KLIMT, c'est d'abord un film sentimental et "concret" (au sens musical), car justement, le film l'est, musical ! Dormir dans la salle, c'est regarder le film, à moins justement que ce ne soit le contraire.

Encore heureux, il y a Ruiz ! Dès l'ouverture et le générique, on est prévenu : un détail simplement filmé d'une des toiles du peintre, et le mouvement tournoyant de la caméra, qui ensuite recadre (déjà du montage !), indiquant par la manière forte qu’ici, c'est la mise en scène qui l'emporte sur l'histoire, et l'Histoire. Élégance, à l'instar du travelling, tu es une affaire de morale ! C'est finalement un sacré parti-pris que celui de Ruiz : filmer la mort de Klimt plutôt que le portrait de son vivant, mort que le personnage n'a de toute façon cessé de fréquenter, à moins que ce ne soit justement ce parti-pris qui jette cette lumière automnale sur le récit. Ensuite, ce ne sont plus qu'évocation et réécriture des événements du passé, où l'Art était parasité par les mondanités et les violences sociales, où les femmes faisaient de la vie un maelström indomptable. Dès lors, le film se déploie à l'infini, comme un cancer. Et Ruiz s'enfonce dans la spirale du Temps et de la Mort, poussant le bouchon jusqu'à faire mourir Klimt en milieu de film et à le faire déambuler ensuite comme si de rien n’était et en toute logique (?!) dans le reste du métrage. Beaucoup de ses collègues réalisateurs se lanceraient dans le film biographique, et sans vergogne en plus, puisque ici à costumes (quelle aubaine !), mais Ruiz préfère au contraire le parti du (grand) jeu. Encourager la figure d’Elsa La Triple comme phare à la fois magnétique et dérisoire de toute la vie, oh ! pardon, de toute la mort de Klimt, est alors d'une logique à couper le souffle, la 3e femme et son jeu de miroir funeste en quelque sorte, serait-on même tenté de dire. D'où l'incessant thème du double, véritablement omniprésent, et pas seulement dans les personnages, puisque le bordel est aussi l'appartement du barman, puisque le fils de celui-ci est également son amant supposé, puisque la femme-cliente qui officie chez lui est aussi la compagne de Klimt, et aussi à cause des deux Elsa (qui en fait sont trois), à cause du fait que c'est Schiele qui commence le voyage imaginaire et intime de Klimt (c'est lui qui fait démarrer le film et le travail de mémoire !), à cause des deux scènes de boxe anglaise, etc. ; ça n'arrête pas. Escalier de logique et logique d'escalier finissent par ne faire plus qu'un, comme le contour et la surface, jusqu'à ce que l'on perde pieds, avec Klimt/Schiele, dans notre propre lecture de ce qui devient un peu, ou même énormément, notre histoire. Car c'est un challenge surprenant s'il en est que de vouloir privilégier une mosaïque de perceptions plutôt que la narration linéaire uniquement guidée par la somme biographique, et les faits dits "objectifs". Exiger de tels principes fait de nous, spectateurs, des Little Nemo, prisonniers et inventeurs d'une logique de chute, celle qui clôt irrémédiablement un rêve et enclenche le suivant avec le même joyeux fatalisme. Du spectateur, Raul Ruiz exige, si c'est possible, qu'il dorme devant n'importe quel film, y compris les siens, afin de créer de nouvelles ellipses, toujours plus incongrues, système malicieux qui lui permet de combler lui-même, et selon sa propre logique, les trous sémantiques ainsi créés. Étonnant, non ? Alors oui, on peut le dire, Raul Ruiz est décidément un malin. Et même un vicieux janséniste, comme tous les surréalistes ! De la forme d'abord si l’on veut du fond, en quelque sorte. Est-ce si étonnant, au final, de faire les choses autrement, à l'opposée de la grande majorité des autres ? Créer, en terme de cinéma, c'est après tout simplement pour un réalisateur pousser toujours plus loin le bouchon du montage, c'est-à-dire l'assemblage artificiel de sons et d'images eux-mêmes disparates, évidence que pourtant peu pratiquent. Encore et toujours la même obsession : celle de l'accident. Dans cette perspective, tout sera visuellement disjoint et se placera, paradoxalement, sur un rythme étonnamment fluide comme la larme de l'eau incessante sur la plaque de verre qu'utilise Klimt, ce qui n'empêchera pas Ruiz, et c'est encore un paradoxe (double, donc), de placer de beaux plans d'insert comme celui où la compagne du peintre observe à l'autre bout de la pièce et à la jumelle (que c'est drôle !) son homme, lui-même en pâmoison devant l’une des Elsa (je ne sais plus laquelle), un des plans les plus concis et les plus émouvants du film. En voyant le film, on imagine Ruiz nous observer dans le noir de la salle (en fermant les yeux, bien sûr), et rire "à voix basse" de nous voir ballottés dans son ouragan manufacturé. Bien décidé à ne rien lâcher de ses plus étranges obsessions artistiques, il cherche donc d'abord à construire un film en forme de film-valise, un film à tiroirs, un puzzle malicieux et extrême. Extrêmement habile sans doute, voire rusé, calculateur et... fulgurant, c'est-à-dire propre à faire de l'intuition (et non pas du travail) l'étalon-or du métrage, sa valeur absolue, sa seule échappatoire. D'une manière impitoyable, Ruiz impose par ce jeu une nette dominante surréaliste. Exit tout ce qui n’est pas prompt dans l’image et le son (celui de la baignoire où meurt Klimt d’ailleurs, qui se ballade dans plusieurs scènes) à faire dégénérer cette logique onirique. Cette volonté de "recentrer le débat" est vraiment remarquable, au sens strict du mot. En un mot, Ruiz semble penser que pour amener le cinéma vers son essence la plus pure, ou plutôt pour le construire, le rendre de nouveau créatif, il faut le détruire sans ménagement, chercher dans sa grammaire même les pierres d’achoppement qui permettront de construire les angles les plus absurdes et les plus incongrus. Doit-on croire alors que seule la forme compte ? En fait, ça serait plutôt la « déforme » ! Anamorphose : le mot est lâché, Klimt, comme Ruiz, est fasciné par les informations sensibles, ce qui consiste à voir le monde en images anamorphosées, stricto sensu et aussi au figuré. En ce sens, le film, comme le cinéma, est envisagé comme étant forcément monstrueux.
Désassemblage est la devise, gourmandise est le mot d'ordre, même s'il faut pour cela flirter (et pourquoi pas sombrer) dans le bourratif, baroque oblige ! En avant toutes les audaces ! C'est en toute logique dès lors que Ruiz décide que son Klimt sera plusieurs : Malkovich, bien sûr, mais aussi cet étrange ambassadeur français, son sosie chez Méliès, et même Schiele qui est « partiellement seulement » l’un de ces doubles, idée qui est sans doute la plus belle du film. Et là, dans cette scène où Méliès, dans un jeu d’ombres chinoises, fait apparaître sur le drap où la lumière se projette une Elsa dansante encore plus vraie que nature (elle déforme quasiment le drap-écran, comme si elle était derrière !), la portée symbolique de ce passage devient presque trop évidente, mais qu’importe. De toute façon, tous les coups sont permis. En l’espèce, Ruiz ne nous prend pas en traîtres, et annonce la couleur en exhibant dès la première scène un squelette de laboratoire dont chaque os provient d’un cadavre différent, le squelette du cinéma quasiment. Bizarre, finalement, cette forme qui cherche à exalter le sensible et la déconstruction, dans un souci de réalisme poétique et de fidélité aux événements, mais aussi – et c'est là le tour de force, aux sentiments. Et au final, comme le dit aussi Ruiz, c’est le spectateur, membre actif dans cette histoire, qui aura le « final cut », puisqu’il reconstruira/détruira le montage, et je reprends là la thèse du cinéaste, en clignant des yeux (comme un gamin joueur qui aurait fait une blague), et ce faisant en ajoutant des plans noirs ou en raccourcissant la durée des plans telle qu’elle est inscrite sur la pellicule. Diantre, qu'il est délicieux de se perdre dans ce labyrinthe des sensibilités et des perceptions. En effet, il se joue là l’expérience la plus sensuelle. Ce qu'il faut voir alors dans KLIMT, c'est d'abord un film sentimental et "concret" (au sens musical), car justement, le film l'est, musical ! Et tout notre corps, très logiquement, participe et donne chair au squelette proposé. Dormir dans la salle, c'est regarder le film, à moins justement que ce ne soit le contraire. En cela, Ruiz, véritable docteur Frankenstein, invite à redonner vie au cinéma en nous proposant de donner la chair nécessaire à l’entreprise, créant ainsi un film hybride, joyeusement mort et émotionnellement vivant, un film vaudou curieusement bien plus alerte que ses collègues qui clament à longueur de films et d’années qu’ils sont proches de la vie, la vraie.

Dr Devo.


Cet article veut se poser comme premier texte, à notre connaissance, de l’OUCRIPO (Ouvroir de Critique Potentiel), dont il se veut le texte fondateur. Il suit une contrainte double.
Il a été construit sur le schéma suivant :
1er paragraphe : A1 + A2.
2e paragraphe : B1+A1+B2+A2
3e paragraphe : C1+B1+C2+A1+C3+B2+C4+A2+C5
L’article applique aussi la contrainte suivante : Les phrases de la séquence A commencent par la lettre A, les phrases de la séquence B par la lettre B, etc.




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Mardi 8 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Ce qui s'est vraiment passé..." par Dr Devo)
Chers Focaliens,

On a essayé par tous les bouts. Avec de l'argent ou plus modestement. On cherche encore la formule, mais qu'est-ce qu'elle est dure à trouver, la recette du film fantastique "à la française", ou plus modestement du film fantastique fait en France. Et souvent, malgré des choses plus réussies que d'autres, la mayonnaise a du mal à prendre. C'est rageant, surtout si on regarde du côté de l'Espagne qui elle, avec Brian Yuzna, a su sortir son épingle du jeu en produisant des films qui, d'un point de vue technique, sont en général impeccables, et qui sont beaucoup plus ambitieux que les projets du type BROCÉLIANDE ou PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS.

Allez, on remet le couvert et on réessaie avec ILS de David Moreau (espérons qu'il ne soit pas docteur) et Xavier Palud (remarque, il pourra aider son copain comme ça...).

Olivia Bonamy est, depuis peu, professeur de français au lycée français de Bucarest. Elle vit avec Michael Cohen, jeune écrivain. Ils habitent tout deux dans une grande (immense même) maison dans la campagne environnante, une espèce de vieille bâtisse de maître aux plafonds délicieusement hauts, perdue dans la forêt. Un soir, Olivia est réveillée par des bruits et de la musique dans le parc. Elle réveille son compagnon. Ils s’aperçoivent que la voiture a changé de place. Avant qu’ils aient le temps de faire quoi que ce soit, le véhicule est volé sous leurs yeux. Il faut se rendre à l’évidence : des intrus rodent autour de la maison. Ils essaient d’y pénétrer, font du bruit, coupent l’électricité, le téléphone… Un terrible huis clos commence pour le couple, face à ses assaillants mystérieux dont on ne sait rien et qui semblent n’avoir aucun but, sinon celui de les terrifier, ou pire de les éliminer…

Alors, il faut bien le dire, je suis très embêté avec ce film. Ça arrive de temps en temps, ce n’est pas un péché en soi, mais tout de même… Comme vous le savez, j’adore les choses expérimentales, les projets hors normes qui envoient balader les schémas classiques. Ici, la donne est simple et se présente franchement d’entrée de jeu. ILS sera tourné entièrement en vidéo, avec un rendu vidéo (sans essayer de se faire passer pour du 35mm), et avec une photographie qui n’hésite pas à donner dans le maronnasse et dans le "low-fi", comme dirait l’autre. ILS se veut brut de décoffrage. Second point important, l’agression sur laquelle se base le film est complètement basique. Pas de justification, en principe du moins, et pas de revendication. Les agresseurs sont quasiment anonymes, leurs motivations sont absentes. Bref, Palud et Moreau font le pari, en quelque sorte, de faire un film fantastique, un survival quoi (comme on dit à Mad Movies !), sans histoire, sans canevas précis autre que l’action elle-même et la narration (comprendre ici la mise en scène). Un peu l’équivalent du DUEL de Spielberg appliqué au slasher. Là, c’était l’histoire stricte et sans rien de plus d’un gars poursuivi par un camion. Ici, ce sera un couple assailli par "des gens". Pourquoi pas ? Sur le papier, voilà quelque chose de plutôt réjouissant.

J’imagine d’ici, même si je n’ai rien lu sur le film, que les gens ont dû vendre la chose comme une espèce de PROJET BLAIR WITCH. En fait, il n’en est rien. Si la pauvreté volontaire du contexte fait forcément légèrement penser au film américain, les deux processus sont très différents. Si Palud et Moreau veulent un film brut de décoffrage, il est évident que ceux-ci ont une volonté certaine de faire de la mise en scène, et non pas de la détruire comme le processus de captation de BLAIR WITCH l’exigeait. Le tournage de ILS est donc clairement orienté vers un découpage classique, avec ses champs/contrechamps, ses ambiances de photographie, un mixage sonore très travaillé et ne jouant pas seulement avec un certain réalisme (certains sons sont ostensiblement mixés de manière non-naturelle et quasiment fantastique). Par contre, effectivement, la mise en scène se veut "crue" en quelque sorte.

Pour ce faire, nos réalisateurs ne se gênent pas et, régulièrement, utilisent la légèreté du dispositif vidéo (plans embarqués en voiture notamment). Dans la maison, on s’aperçoit que bien souvent, les plans sont tournés caméra à l’épaule. La photo est quasiment monocorde, très étalonnée dans l’ensemble, avec une volonté d’assombrir la chose au fur et à mesure.
La première chose qui me saute à la figure, outre le fait que cette photo ne me passionne guère (question de goût), c’est, plus gênant, avant que l’action ne démarre, les mouvement de caméra que je trouve très maladroits, qui bougeottent beaucoup et contribuent à me faire sortir de l’ambiance "crue" du film justement. Ces plans évoquent plus des choses un peu panouillées, ou plutôt à moitié panouillées, et ça me sort un peu du film. Ceci dit, on n’est pas envahi, donc ça passe. Quand l’action déferlera, là, ça va gigoter un maximum, mais disons que le processus de filmage en vidéo rendra la chose plus naturelle qu’en 35mm.
On s’aperçoit rapidement également que les réalisateurs font beaucoup de plans, et que les points de montage sont nombreux. Le "bon point" est qu’il n’y a pas autant de gros plans qu’on pourrait le craindre (la grosse mode du moment, comme le prouvait récemment
DEVIL’S REJECTS). Par contre, l’utilisation des axes et la spatialisation en général sont carrément moins construits, plus décousus. Évidemment, quand l’action va commencer, le film va pousser dans une autre direction : l’agresseur étant potentiellement partout mais presque jamais visible, le point de vue va se restreindre et va tendre à aplatir tout effort de spatialisation et réduire l’échelle de plans… Non, pas tout à fait : cela va plutôt amener à se servir du plan comme d’un cache plongeant les alentours des personnages dans un hors-champ forcément hostile, d’autant plus qu’il n’est pas visualisé (ainsi, le plan ne fonctionnera qu’en une seule cellule, non reliée aux autres, comme si la mise en scène était bloquée).
Au fur et à mesure, les plans deviennent donc une espèce de montage hétéroclite d’éléments répétitifs, et si le film était moins construit narrativement (car le film a clairement plusieurs parties), on pourrait dire qu’en avançant, le film voit se détruire sa mise en scène (ce qui est une idée), l’image ne devenant quasiment que mouvement (cf. les plans d’échappée en forêt où la caméra filme de face en reculant Olivia Bonamy avec un cadre chahuté au maximum, à la limite de la lecture de l’image, ou le montage dans le grenier où les plans trop courts atomisent tout et ne jouent plus que sur le rythme, ce que fait par exemple Tsukamoto dans un tout autre style).
Bon tout cela n’est pas l’invention du siècle, allez-vous me dire, et les conséquences du processus et du sujet sur la mise en scène (notamment l’atomisation du plan) semblent bien logiques. Certes. Toujours est-il que, de fait, on est ici devant un objet moins orthodoxe que les films que l’on voit d’habitude.

Plusieurs choses me gênent. D’un point de vue structurel d’abord, le film est très découpé sur le plan narratif. Pré-générique, générique, introduction, présentation, soirée-type, agression, échappée N°1, tentative N°2, Exploration N°3,etc… et dans le désordre). Ce n’est pas tout à fait une plongée brutale dans un univers qui ne serait qu’agression. On nous présente une histoire, et l’agression va stopper le film, disons. Dans cet esprit de présentation de l’histoire, deux choses me gênent : d’abord la présentation de l’histoire comme étant une histoire vraie. Ce n’est pas très grave, mais de fait, c’est un balisage. L’introduction du personnage de Bonamy me parait vraiment trop longue et inutile. Un bon petit plan (une correction de copies ? Un plan en salle des profs ? Un dialogue ?) et c’était réglé. Mais non, Palud et Moreau introduisent leur film comme un vrai film fantastique : pré-générique sur lequel je vais revenir, scène d’école, interminable retour vers la maison, passage de Bonamy devant le lieu de la première agression, présentation de Cohen, etc. Voilà qui m’a paru bien long, et surtout bien conventionnel. Vous allez me dire : « oui, mais docteur, t’avais peut-être vu la bande-annonce et tu savais peut-être que ILS allait être brut de décoffrage, et donc, à rebours, tu trouves l’intro artificielle ».
Et bien pas vraiment, les amis ! Car le film s’ouvre sur un pré-générique qui met la puce à l’oreille en quelque sorte, et qui est peut-être représentatif du projet des deux réalisateurs français, et de ce que j’ai ressenti. Approchons-nous.

Le film commence sur une agression de deux autochtones. Classiquement, si on peut dire, comme beaucoup de films fantastiques. Bien. Dans cette séquence, on se retrouve en fait vite plongé dans l’ambiance globale du film. Loin d’être une action "américanisée" dans la mise en scène, cette introduction nous montre le dispositif que va développer le film : action crue, filmage vidéo, concentration sur les personnages et non monstration de l’agression (pas de caméra subjective du côté de l’agresseur), rythme langoureux, pauses interminables (comprendre cet adjectif de manière non-péjorative !), effets épurés, photographie brute et pas aimable, ambiance glauque et arrêtée, etc. Moreau et Palud dévoilent ni plus ni moins que leur modus operandi. Première remarque, de fait, l’introduction du personnage de Bonamy qui suivra, dans un style plus classique, dans une ambiance de film plus commune, peut donc me sembler longue et un peu maladroite, sans que ce soit une lecture à rebours.
Plus intéressant, c’est aussi dans cette première agression qu’on va trouver la façon de monter et de découper. Et là, j’ai tiqué. Le rythme n’est pas forcément précis, ou plutôt, on constate un léger flottement (le plan de face sur la fille qui sort de la voiture par exemple m’a paru un poil long). Je retrouve aussi dans cette séquence un cadrage qui ne me plait pas forcément énormément.

Et c’est là que le film me gêne, et que je ne monte pas complètement dans le train. Si j’adhère complètement aux plans un peu crados, qui frôlent ou atteignent le mouvement pour le mouvement (la fuite de Bonamy dans la foret, encore une fois), je trouve que du point de vue du cadre, et malgré le filmage à l’épaule, il ne se passe pas grand-chose de renversant. Dans le passage avec les bâches transparentes dans le grenier par exemple. Ou dans la séquence avant l’agression où la vie du couple Bonamy-Cohen nous est présentée : ce n’est pas seulement le mouvement cahin-caha qui me gêne, mais aussi le cadrage, qui ne me paraît pas exceptionnel, et qui aurait pu servir de formidable contrepoint à ces plans brutaux et crados que j’aime bien sinon. Je trouve que le travail du cadreur dans les passages les moins agités est un peu banal, sans grande force. Dommage. [Lars Von Trier, par exemple, aurait très bien fait ça : il sait faire du cadrage précis tout en utilisant un procédé de tournage très brut.] Comme le montage est très basique, on reste sur sa faim. Dommage, dommage, dommage.
Du coup, si le procédé est extrémiste, ce qui est de toute façon tout à l’honneur des deux réalisateurs, il semble manquer une pierre d’achoppement, une autre volonté esthétique. Si les plans les plus secoués, les plus brutaux et les plus malpolis fonctionnent (notamment avec une utilisation du grain très malpolie, et en poussant les expositions dans les limites basses de la captation, chose que j’achète tout de suite !), et séduisent parce que je suis un grand pervers et que j’adore quand on brise ainsi les procédés esthétiques au cinéma, les autres plans me paraissent non seulement plus maladroits, mais également montés gentiment. Je sais, les deux réalisateurs ont pris un parti difficile, et le film, de toute façon, est très fragile, et l’aurait été quoi qu’il arrive. Mais il reste quand même que pour un film qui alterne agitation destructrice (la forêt) et suspense inquiétant (les moments plus calmes), ces moments plus posés mais qui devraient être tout aussi anxiogènes sont minorés par une mise en scène plus banale. Du coup, ILS se retrouve en porte à faux. Bizarrement, on a donc une impression de manque de rythme, de monotonie non pas due à l’épuration volontaire du processus global, mais à une relative absence ou banalité du rythme interne à certaines scènes. Le son, très important dans le projet, vient renforcer ce sentiment. Il devient souvent un guide plus qu’il ne perd, et surtout se construit de manière très répétitive (pourquoi pas) dans son montage, et plus grave, très peu riche en textures. J’avais l’impression que ce son allait être plus ambigu et plus riche que cela. Sur ce dernier point (le peu de jeu sur les textures sonores), je reste assez déçu, et j’ai la nette impression d’un rendez-vous manqué avec Moreau et Palud.
Il faut dire que le film promet une esthétique industrielle (au sens de la musique industrielle des années 80), l’est en partie, mais par endroit et par petites touches seulement, là où le dispositif risqué de ce film permettait, enfin, de tenter cette expérience au cinéma. La présentation classique des personnages y est aussi sans doute pour quelque chose. Mais en tout cas, le film semble du coup largement hésiter.

Autre facteur, plus grave, de non-embarquement dans le film : les acteurs. Sans nuance, répétitif et finalement anonyme. Si ça passe à peu près, et encore, avec Olivia Bonamy, je trouve que Michael Cohen est complètement à côté et très loin du film (ça sent le cours Florent). Impression sans doute renforcée par la longue présentation du couple, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit très utile au film. C’est vrai qu’il est difficile de s’impliquer dès lors. La scène de la clôture grillagée, par exemple, est vraiment pénible et froide de ce point de vue. Elle paraît même bien en-dessous du niveau global du film.

Bref, voilà un film dur à présenter dans un article ! C’est une construction de toute façon assez extrême, et donc fragile. Il y a une vraie prise de risque qu’on ne peut que louer. Si ça et là, des images à la texture très malpolie arrivent à l’écran pour notre plus grand plaisir (le dernier plan avec l’autobus par exemple, qu’on croirait tourné en S-VHS !), on reste un peu à distance devant la timidité des deux réalisateurs. Pas extrêmement précis dans le cadre, avec un montage un peu sage et peu expressif, et surtout un son bizarrement attendu, ils minorent leur expressivité, et adoucissent ce qui aurait pu être un grand film industriel (comme le fait superbement, dans un tout autre genre, Grandrieux, que j’adore, soit dit au passage). La rationalisation maladroite de la narration (cartons en entrée et sortie de films, introduction classique des personnages) et le jeu d’acteurs ouvertement plus critiquable par contre, font de ILS un film qui a le cul entre deux chaises, non pas par son projet (ça devrait être le cas) mais peut-être parce qu’il finit par faire preuve de trop de prudence. Si on ne peut que louer la volonté de faire quelque chose d’ aussi casse-gueule et fragile en ces temps très balisés dans le cinéma fantastique et de genre, difficile, en ce qui me concerne, d’embarquer totalement. On reste sur l’impression que, malgré la richesse du pauvre dispositif (moins tu m’en donnes, et plus j’ai d’espace, comme disait la poète), c’est encore ces choix de montage, de cadre et de sons qui empêchent ILS de décoller.

Entièrement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Lundi 7 août 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
(Photo : "Tout d'un coup, un inconnu vous offre une critique..." par Dr Devo
d'après une photo du film DELLAMORTE DELLAMORE de Michele Soavi)



Chers Focaliens,

Ah, l'été cinématographique français, quel poème, quel calme, quel vide ! [Toujours commencer son article par une phrase incontestable ; n'ayez pas peur des clichés.] Si l’on a conseillé à nos petits vieux d'aller officiellement et pour la patrie se promener dans les cinémas (ce qui en dit long sur le décalage entre nos dirigeants et le peuple : les retraités squattent déjà énormément les salles, ils ne sont pas nés de la dernière pluie), aucune statistique n'a été fournie par le gouvernement sur le nombre de vieux morts d'ennui au cinéma pendant la canicule.

Profitant de la popularité du film ROMANZO CRIMINALE, largement porté aux nues par la presse et le public, et dont on avait parlé ici, on a le droit cette année, et même en quelques mois, à un troisième film italien, si l’on compte également le téléfilm 35 mm de Moretti (auquel on préférera, si l’on aime la satire, la réédition des œuvres complètes, et vraiment télévisées pour le coup, des shows de Benny Hill en DVD, sur lesquelles nous nous attarderons prochainement). Trois films italiens, c'est la fête ! Curieusement, dans les esprits cinéphiles, le cinéma italien, qui a accouché de formidables cinéastes, est largement sur-coté sur le Marché du Bon Goût. Et plus curieux encore, dès qu'un film italien se traîne dans un long râle d'agonie jusqu'à nos écrans, on le félicite pour sa résistance, résistance à l'Italie de qui-vous-savez, résistance à la télévision transalpine, la pire du monde.
Mais soyons sérieux. En matière de télévision, on n'a de leçons à donner à absolument personne. De plus, si l'Italie a accouché de réalisateurs remarquables (Pasolini, Fulci, Bava, Argento, Fellini, etc., et des tas de petits maîtres tout à fait réjouissants), elle fut aussi la patrie d'un certain cinéma de papa détestable et souvent "à thèse", ou tout simplement mièvre (Risi, Scola, etc.). L'horreur ! Héritée, il faut bien le dire, de l'aura du cinéma néo-réaliste, lui aussi largement sur-coté et bougrement limité. Bref, pour un ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO regardable de justesse (une belle dernière partie), combien d'horreurs galactiques hollywoodiennes avec les De Sica, les Visconti et consorts ? L'Angleterre ou l'Allemagne des années 70, par exemple, étaient beaucoup plus intéressantes. Bon. Mais ceci dit, l'Italie exerce une aura sincère auprès des cinéphiles. C’est un fait. En tout cas, de nos jours, on peut constater à la lumière des deux films récents sus-cités la médiocrité tout à fait notable des pauvres métrages italiens qui nous parviennent. C'est simple, par endroits, on dirait des films français !

ARRIVEDERCI AMORE, CIAO est différent, sur le papier tout du moins, car il signe le retour de Michele Soavi aux affaires après 12 ans de purgatoire télévisé, justement. On évoque alors avec nostalgie le sublime DELLAMORTE DELLAMORE, film merveilleux et chef-d'œuvre de son réalisateur, qu'on trouve en DVD pour pas cher et dont la poésie et les partis pris esthétiques forcent le respect. Quelle beauté ! Les plus jeunes d'entre nous ignorent peut-être que Soavi troussa de forts agréables films fantastiques, dont BLOODY BIRD qui était alors fort coté dans les années 80 [Et que Neo Publishing va éditer prochainement ! NdC]. Soavi (qui fait de belles piges chez Gilliam ou Argento en tant que réalisateur de seconde équipe ou premier assistant [Quand il ne fait pas l’acteur ! NdC]) est quelqu'un de fabuleusement capable. Et DELLAMORTE... nous laissait sur notre faim, dans le sens où le garçon faisait enfin, avec ce film la preuve de son immense talent, son film étant bien plus original et abouti. Sa disparition des écrans au même moment fut une chose triste. Un envol majestueux brisé par la détonation atomique du fusil du chasseur... Mais cessons de pleurnicher.

Alesio Boni (acteur que je ne connaissais pas) est un homme d'une quarantaine d'années dont le passé est marqué par la lutte révolutionnaire communiste. Mais alors que la plupart de ses amis faisaient la révolution dans les facs et les salons, Alesio mettait la main à la pâte. C'était le temps des factions rouges et des plastiquages. Par la suite, Alesio n'abandonne pas la lutte armée et exporte son talent de guerrier révolutionnaire en Amérique du Sud, où il combat auprès des guérilleros locaux. Des années après, de nos jours, Alesio décide de quitter la jungle et la "résistance" armée. Celui que ses compagnons d'arme appellent Che Gevarra (héhé !), décide en effet, après l'exécution d'un ordre absurde, de revenir en Italie où il est toujours recherché pour des attentats. Las et usé, il obtient un passeport français et débarque à Paris. Il rencontre là un ancien communiste révolutionnaire devenu écrivain de polars à succès (et vrai révolutionnaire de salon, lui ! Ça vous rappelle quelqu'un ?). Mais les anciens amis communistes ont laissé la révolution au vestiaire. L’écrivain refuse de l'aider. Alesio part quand même en Italie, où il doit être entendu par l'inspecteur Michele Placido. Il se retrouve en prison quelques temps. Mais en échange de quelques noms, Alesio est relâché au nom de la loi de Réhabilitation. Selon cette loi, un ancien "activiste" peut voir sa peine annulée s'il trouve un travail et peut justifier sa bonne conduite pendant cinq ans. Alesio dit vouloir se ranger des voitures et avoir, enfin, une vie normale. Il trouve à sa sortie un emploi dans un bar à prostituées branché, où il assume la sécurité et le bon déroulement des divers trafics qui s'y déroulent... Elle commence bien, la réhabilitation...

Va-t-on retrouver le Soavi de DELLAMORTE DELLAMORE, me dis-je en début de séance ? La télé a-t-elle pourri notre homme ? La réponse ne tarde pas : un plan, puis un deuxième sublimement monté au troisième... On sait d'entrée de jeu que le garçon est en forme, et qu'on vient de voir un des plus beaux points de montage (sinon le plus beau) de cette année cinématographique. [Le troisième plan en lui-même est magnifique en plus, avec une belle utilisation absurde de la caméra subjective...] Bienvenue en Cinéma !
Et des choses magnifiques, il va y en avoir beaucoup ! Je brûle de vous décrire les tout premiers plans que je viens d'évoquer, mais je me retiens pour vous en laisser la surprise. L’introduction sud-américaine qui suit donne le La et renforce l'impression de retrouver un Soavi en forme. Reconstitution du camps de guérilleros presque fantastique, direction artistique travaillée (les costumes militaires sont des répliques de VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER quasiment), jeu de cadres gourmands (le miroir), spatialisation impeccable, montage alerte (champs/contrechamps très efficaces), jeu d'acteur subjectif, et jeu sur le son simple mais terrible (la bouteil