Calendrier

Août 2007
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

W3C

  • Flux RSS des articles

lavilliers-devo.jpg
[Photo : "Tu te foutrais pas de ma gueule ou tu prendrais pas le train" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens, 

Tiens, aujourd'hui on va jouer à un jeu : essayer de faire dans le court et le synthétique, là où d'habitude on fait dans le détail et la longueur. Suivons les traces du Marquis et son exemple, lui qui fait les deux, toujours plus fort que les autres, dans ces fameux et délicieux abécédaires. Voilà qui sera pour moi l'occasion d'évoquer les films que je n'ai pas eu le temps de chroniquer ces derniers temps.

Ben alors, Docteur, qu'est qui ne va pas ? Une crise de masochisme aiguë ? Qu'est-ce qui vous prend d'aller voir un biopic, déjà, et en costumes en plus ? C'est vrai, ce VIVALDI... est tout ce que j'aime ! Mais pris dans les obligations professionnelles, me voilà obligé de voir le film, et mieux, figurez-vous, je fus en quelque sorte payé pour le voir ! C'est pas beau la vie ?

Cinéaste confidentiel, Guillermou, que je ne connaissais pas, ancien de l'ORTF et réalisateur de pubs, est un spécialiste du film musical. Il sortit en 2003 un IL ÉTAIT UNE FOIS JEAN-SÉBASTIEN BACH (un concurrent des CHRONIQUES D'ANNA MAGADLENA BACH des Straub ?)  Et aussi une MESSE EN SI MINEUR en 1990. On lui doit aussi la seule adaptation du PETIT PRINCE en film, toujours en 1990 (miam miam !), et DEUX CLOCHES À LA NEIGE, titre pécasien en diable, avec les ineffables Stéphane Collaro et Bouboule que les spécialistes reconnaîtront.
Bon, tu la commences ta chronique synthétique ? Ok, ok, j'arrive. Tourné pour une somme modeste à Venise même, dans des décors de rêve, bien entendu, VIVALDI... est une catastrophe sans nom, et pour une fois, la critique, complètement unanime et moi-même nous rangeons du même côté. Film biographique, sans doute assez bien documenté, VIVALDI... donne largement l'impression de lire la notice biographique de l'encyclopédie Universalis. Nous suivons donc le Vivaldi, interprété comme il peut par Stefano Dionisi, déjà vu dans le rôle titre de FARINELLI (les directeurs de casting ont de l'idée quand même !) mais aussi dans GINOSTRA et bien sûr LE SANG DES INNOCENTS de Dario Argento, compositeur mais aussi, on l'ignore, hein, on le savait pas, prêtre. Et c'est bien là le problème. Car les autorités religieuses, à savoir le cardinal Michel Serrault, goûte peu le style Vivaldi et surtout ses œuvres profanes. Vivaldi ne célébrant plus la messe, étant malade (ha oui !!!), pour se consacrer uniquement à son art, le clergé est largement fâché et lui mettra des bâtons dans les roues. Il devra se battre et trouver de riches mécènes privés. Une vie de travail, donc, et aussi de lutte contre une société hostile et comploteuse, où Vivaldi sera aidé par sa chanteuse fétiche, une femme entièrement consacrée à l'Art, qui saura défendre ses œuvres sur scène et aussi protéger les intérêt du maître de musique...
Bah oui ! Si vous voulez savoir en quelle année est né le célèbre compositeur ("Ne quittez pas, nous cherchons votre correspondant...."), ce film est fait pour vous. Que dire sinon ? Tourné en vidéo HD, ce qui n'est pas le point le plus désagréable du film et qui nous vaut quelques plans éclairés moins conventionnellement, Guillermou nous fait ici un festival. Outre le scénario, très didactique mais dégagé de toute passion (point de folie amoureuse par exemple,  le personnage étant un prêtre, et vertueux en plus !) et versant donc dans l'encyclopédisme (on est très heureux de savoir que telle pièce fut jouée en 1707 dans telle cour royale...), le réalisateur aligne les saynètes, souvent détachées les unes des autres, ou au contraire, trop reliées dans un effort de démonstration pathétique. Par exemple, Untel dira : "Vivaldi veut se lancer dans l'opéra, mais le Cardinal s'y opposera", et dans la scène suivante on verra effectivement Serrault dire : "Tant que je serais vivant, il est hors de question que Vivaldi mette un seul opéra en scène". La classe, et très instructif en plus ! Tout cela est donc fortement mal écrit, et rayonne de naïveté narrative dans un secteur du marché où les choses sont beaucoup plus glamour et où la concurrence est pétée de thunes !
Mais le mieux, c'est la mise en scène. Un festival ! Des montagnes de gros plans, des cadrages presque tous laids (une fuite dans les ruelles sombres assez réussie cependant), maladroite mise en valeur de décors pourtant assez lyriques (on est bien loin de l'expression graphique du WASHING MACHINE de Ruggero Deodato, film pourtant modeste du point de vue budget également, et qui tirait parfaitement partie de ses décors urbains "naturels"), coupes dans l'axe incessantes et avec changement d'échelles les plus absurdes, axes calamiteux, acteurs filmés comme au théâtre dans de nombreux plans, et surtout une gestion désastreuse des scènes musicales ! Alors, sur ce point c'est hallucinant ! Les "chanteurs" non-musiciens n'ont pas été coachés et respirent n'importe où, les coups d'archet ne tombent juste qu'une fois sur deux, et mieux, dans une scène où est exécutée une pièce pour orchestre à cordes et clavecin, les plans sur la claveciniste en train de jouer tombent exclusivement sur des moments où le clavecin ne joue pas ! Au fur et à mesure, Guillermou qui voit que le temps presse et qui ne sait plus comment bidouiller les scènes prévues dans le scénario se lance sans vergogne dans les saynètes qui ne sont pas reliées entre elles, sinon par les personnages du film eux-mêmes, qui se tournent vers la caméra pour nous expliquer ce que fait Vivaldi ensuite mais que nous ne verrons pas à l'écran, faute de temps ! Mon dieu ! Je passe sur le mixage souvent approximatif. Enfin, les acteurs, souvent mauvais ou complètement paumés, sont délicieux. Dionisi fait ce qu'il peut, et c'est le plus crédible. Les scènes avec les sœurs de Vivaldi (dont une est jouée par Delphine Depardieu, nom à retenir, elle est sublime, et on aurait aimé la voir dans un Bruno Mattei, poursuivie par des zombies cannibales de l'espace !) sont hilarantes et cumulent toute la maladresse du film dans un maelström atomique de sublime puissance faisandée. Moments de grâce involontaire et de rires francs, c'est le meilleur du film, d'autant plus que ce sont des scènes en général pathétiques. On est en territoire Z, vous l'aurez compris. Serrault, dont c'est le dernier rôle, est absolument épouvantable la plupart du temps, pas aidé il faut le dire par le montage qui sélectionne avec une même générosité les prises ratées et les "réussies". Un autre grand moment : une scène où Serrault, qui lâche les freins du tractopelle dans un moment très sérieux, fait rire accidentellement son partenaire qui n'arrive pas à se contenir et finit par sourire franchement, comme dans un bêtisier, à la limite du fou rire. Le gars est clairement en train de rigoler dans ce dialogue sérieux, sans doute amusé par le farceur Serrault toujours très déconneur sur les plateaux. Guillermou, alors que la scène est interrompue par ce rire à peine caché par l'acteur, il garde la prise ! On voit donc le gars rire, comme ça, à brûle-pourpoint... Je vous laisse aussi découvrir la "scène onirique" ridiculissime. Lorsqu'elle arrive, on se dit "tiens, mais c'est quoi ce truc, il essaie de dire quoi là ?!!!????", puis ça coupe, et là, Vivaldi s'éveille en sueur en disant "Quel cauchemar  horrible !", chose qui nous rassure. Ceci dit, il ne l'aurait pas dit, nous aurions cru que tout cela faisait partie de la maladresse globale du film. Bref, ce VIVALDI... est un vrai nanar des familles, de la "série Z" dotée, et si vous voulez vous éclater un bon coup, allez le voir en groupe pendant la rentrée du cinéma, dans quelques jours ! [Je passe sur les pneus qui protègent les gondoles et sur les éclairages électriques des rues de Venise.] Scénario sans ampleur et qui grince comme une porte de château hanté, acteurs complètement à côté de la plaque à une ou deux exceptions près, prises où les acteurs butent sur le texte mais retenues quand même dans le montage, coursflorentisme exacerbé des jeunes acteurs, dialogues ampoulés complètement tartempionnissime, Serrault sans aucun contrôle, cadrage hasardeux et montage catastrophique, et bien sûr désynchronisation de nombreux passages musicaux...
Que voulez-vous de plus ? Les plus fortunés d'entre nous n'hésiteront pas et iront dépenser huit euros dans cette série Z pour le cinéma, chose qui se perd... Si j'étais vous, j'irais avec un lecteur MP3, histoire d'essayer d'écouter du Motorhead pendant une scène d'opéra ! Bravo Monsieur Guillermou, c'est très bien, continuez comme ça ! Bravo ! [Bonne nouvelle : le film ne fait qu'une heure trente !]

Pas facile de concilier sa passion avec la vie réelle et notamment familiale. C'est ce que va apprendre à ses dépends Vincent Elbaz qui se découvre sur le tard une passion pour CHANTONS SOUS LA PLUIE et les claquettes, poursuivant ainsi, sans le savoir, les traces de son grand-père et de son père qui eux aussi eurent la passion des claquettes mais qui échouèrent à en vivre, et même perdirent tout (travail, famille...), comme nous l'explique ce professeur de fac en 2030 (???!!!???) pendant un cours de fac sur l'atavisme !
Ben voilà. Là aussi, on est bien. J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR est une chronique familiale, glissant d'une époque à l'autre, avec un poil d'anticipation werbberienne pour lier le tout, et racontant une malédiction familiale qui se transmet par les petits mensonges et autres secrets. Bon, ça c'est la note d'intention, qui nous vaut ceci dit des passages assez croquignolets, comme ce petit effet spécial où on voit une petite lumière brillante sur la nuque des différents personnages passionnés de claquette, afin de bien nous faire comprendre que le virus de la danse s'est propagé de père en fils et petit-fils, chose que l'on avait amplement comprise sinon, tant le scénario est d'une absolue simplicité, si j'ose dire. Passons.
Comme dans VIVALDI, UN PRINCE À VENISE, qui sort aussi cette semaine, J'AURAIS VOULU... est un film sur la musique et la passion, et à peine mieux réalisé ou presque. Je suis un peu dur. Berliner fait du cinéma classiquement, et avec un sérieux qui l'éloigne de fait de la catastrophe vivaldienne qui, elle, est une vraie série Z. Ceci dit, rien ne fonctionne, et là aussi, on est proche de la catastrophe, versant pathétique et triste cette fois. Bien que vu en avant-première, et souvent c'est là l'occasion de voir les films dans des copies soignées et bien meilleures que celles que nous voyons en salles (rappelons que deux copies sur trois sont déplorablement tirées, ce qui est un vrai scandale français, surtout au prix où on paye la place), la photographie est l’élément le plus triste du film. La photographie très sombre n'est sans doute donc pas aidée par un tirage médiocre, et empile les mauvaises idées notamment au travers de nombreux scènes éclairées de manière grise-bleue ou encore dans l'effet de désaturation, vu mille fois et très laid, des scènes au passé. [Parce que c'est trop ringard le noir et blanc pour les "flash-back" ? On a peur que le spectateur se perde ? Ben merci pour lui, les gars, mais on a déjà vu des flash-back ! Depuis cinquante ans, on est habitué, vous pensez bien !!!] Le cadrage, lui, favorise le plan rapproché, et le montage suit uniquement le scénario. Outre les tunnels de champs/contrechamps où on débite le dialogue tranquilou, c'est dans les séquences musicales que la mise en scène est la plus douloureuse. En plus d'une direction artistique maladroite et jamais enchanteresse, que ce soit dans les décors ou la photo qui rendent très kitsch ces scènes quelquefois "oniriques" ou fantasmées,  c'est le choix des axes et de l'échelle de plans, et le montage, qui sont très douloureux dans les scènes de danse. Le jeu consiste souvent à faire un plan rapproché sur l'acteur puis sur ses pieds, puis alterner ces champs et ces contrechamps, sans aucun travail expressif sur les axes. Les plans plus larges sont souvent mal cadrés, et le montage est de fait impossible, réduisant les maladroits efforts de mouvement d'appareil à néant. Tous les plans sentent la collure, et à aucun moment on ne sent une quelconque fulgurance. On a plutôt l'impression  de plans étriqués s'enchaînant maladroitement et qui n'arrivent pas à nous faire oublier le sentiment de captation du tournage. On est donc bien loin de la magie onirique des séquences des comédies musicales américaines classiques auquel le film de Berliner rend hommage. Empesé, illisible et sans aucune fantaisie, et même d'une extrême répétition d'un scène à l'autre (toujours les mêmes trois pauvres axes, le même petit mouvement de travelling), les scènes de danse sont sans originalité et bancales. On reverra plutôt les scènes de danse du beau CQ2 (PLUS PRÈS DU SOL), le beau film de Carole Laure, dont la mise en scène, très originale, avait bien plus de personnalité et arrivait à rendre compte avec dynamisme et musicalité des chorégraphies soignées, et ce malgré des moyens modestes. Là où Laure faisait un travail original sur le rythme et le cadrage et soignait des axes originaux et toujours beaux, Berliner essaie de copier maladroitement ses modèles, sans que ces séquences n'aient une quelconque construction dramatique dans la mise en scène. Il faut dire que la sauce est d'autant plus indigeste que la musique est désastreuse, signée d'un des membres du groupe opportuniste NOUVELLE VAGUE, et mixe les chansons les plus surprenantes dans des arrangements d'une kitscherie absolue. Les Five Young Cannibals, les Innocents... Que des bonnes idées ! La séquence musicale principale utilise la chanson dance vulgaire mais efficace (et pour laquelle j'ai, je le confesse honteusement, une grande tendresse amusée) le tube PUMP UP THE JAM, machine de guerre commerciale mais maline dont il ne reste absolument plus rien dans une version sud-américanisée déplorable. Dans ce passage par contre, on est pas loin d'un certain effet de nanardisation.
Dans les scènes "réalistes", ce n'est pas tellement mieux. Les dialogues, toujours très symboliques et manquant complètement de naturel, sentent l'encre fraîche et suivent les diktats d'un scénario très directif. La mise en scène de ces séquences est plate et anonyme, et reprend les problèmes d'échelle et d'axe des autres scènes. La reconstitution presque téléfilmesque des scènes du passé n'a aucune saveur. Et comme globalement le montage se veut assez "coulé", rien ne jaillit, rien ne fait saillie, rendant les 100 minutes du visionnage bien longues.
Les acteurs ne sont pas très à l'aise. Jean-Pierre Cassel, dont c'est un des derniers rôles, est confiné à un rôle prévisible et imposant, c'est un archétype qui lui laisse peu de place et où il ne brille pas une seconde. Curieusement, c'est Cécile de France (dont le maquillage et la coiffure font penser curieusement à la Patricia Arquette du LOST HIGHWAY de David Lynch) qui se débat avec le plus d'énergie, mais elle aussi est prisonnière de la prévisibilité de son rôle. On est donc en face d'un film de scénario, un de plus, où l'absence de personnalité dans la mise en scène, c'est-à-dire l’absence d'options de mise en scène et de choix personnels (autrement dit le refus de faire autre chose que les autres)  rend douloureux le moindre effort de lyrisme. Plus qu'un film énervant ou je ne sais quoi, J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR n'exprime aucune fantaisie, alors même que c'est sans doute le sujet du métrage. Le scénario quant à lui est beaucoup trop lisible ou balisé pour exprimer un quelconque sentiment de vertige passionnel. À quoi bon faire un film de plus dans ces conditions, c'est-à-dire un film qui ressemble aux autres, alors même que le sujet est la passion et le rêve ?
CQ2 de Carole Laure, qui a pourtant une base mélodramatique forte (proche de l'émotion franche et directe d'un Percy Adlon) et un sujet également balisé sur le papier, était une tentative très réussie de cinéma populaire, précis et personnel, avec de forts parti-pris artistiques et scénaristiques, un film bien plus rigoureux et bien plus risqué, dont l'écriture même, plus que de se contenter de suivre le scénario à la lettre, développait une gamme de nuances très entendues, ne rechignant pas à explorer des zones ambiguës ou imprévisibles, et par conséquent exprimait une passion qui est ici bien absente. Il serait peut-être temps que le cinéma français arrête de développer des projets qui tiennent uniquement sur des idées de scénario, sur des réseaux métaphoriques écrits, pour essayer par la suite de rendre cohérentes des idées qui ne sont jamais écrites de manière graphique ou en termes de mise en scène (cadrage et montage surtout). Car à vouloir rattraper le scénario, on ne peut que rester sur le plancher des vaches, et ramer pour illustrer les intentions de départ. Peut-être faudrait-il pour cela également arrêter de produire des projets qui ne sont que des adaptations ou des hommages à des films déjà existants, et qu'on commence, enfin, à produire des choses qui nous ressemblent, et à faire des films qui se tiennent tout seul, par eux-mêmes, sans avoir à souligner les choses uniquement dans le dialogue ou dans la continuité narrative. En gros, faire des films un peu fous qui essayent de ne "ressembler à rien" comme on dit, sinon à eux-mêmes (ce qui est toujours le plus beau compliment possible). La beauté, la fulgurance et la passion se construisent avec les ciseaux et le scotch du montage, et jamais avec le stylo et le papier du scénariste. J'AURAIS VOULU ÊTRE UN DANSEUR est un projet mort-né, parce que ça crève les yeux qu'il s'agit un projet de scénario (Berliner a d'ailleurs gagné des concours d'aide à l'écriture avec ce film), des plus conventionnels en plus. Voilà qui en dit long sur les conditions de production et sur la façon dont sont choisis les films qui reçoivent les aides nécessaires à leur réalisation. C’est très triste, et cette absence d'originalité artistique finira par coûter très cher au cinéma français. À moins que ça ne soit déjà le cas. Quelle tristesse !
 
Bon ben moi, en tout cas, en ce qui concerne mon projet de synthèse rapide et de critiques condensées, c'est encore raté !
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Vendredi 31 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

 

anti-babas-mekouyes-devo.jpg


["On s'en bat les Cools... (ordonnance contre le mouvement baba)". 
De gauche à droite : Sharon Stone, Elijah Wood, Demi Moore, Emilio Estevez (hors-champ). Photo de Mek-Ouyes, tirée de
son site.]


Chers Focaliens,
 
Une fois n'est pas coutume, ou plutôt ce n'est pas souvent que ça arrive, mais aujourd'hui, je vais faire un peu de pub pour un site voisin et ami d'un personnage discret, lisant fidèlement Matière Focale depuis le début... Cela arrive rarement, mais cette fois, j'ai deux bonnes raisons de le faire.
Ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on parle ici de sites internet. Il y a quelques mois, Mek-Ouyes, webmeistre du site qui porte son nom, me brisait le cœur ainsi que celui de ses peu nombreux lecteurs fidèles, puisque son jeune site semblait avoir fermé les portes de manière définitive. Or, depuis quelques jours, Mek-Ouyes a repris du service. C'est l'occasion pour moi de parler de ce site. La deuxième est que le brave Mek-Ouyes m'a dédié une photo hilarante ! C'est bon pour l'ego et ça vaut un bon steak.
MEK-OUYES (le site !) est un endroit pas comme les autres. Des blogs qui présentent le travail photo de leurs auteurs, il y en a des milliers, en général très peu intéressants. Il faut bien dire que si on enlève les blogs photographiques consacrés aux petits animaux, à la famille de leur concepteur ou à leurs bébés, il y a déjà moins de monde. Mek-Ouyes n'a jamais clairement exposé son concept (il y a très peu de texte et aucune profession de foi, directe et franche du moins). Son site est donc un espace de présentation de ses photos. En principe, il publie une photo par jour, certes, mais avec une cadence parfois chahutée et irrégulière. [Il prépare une photo par jour, mais les publie quelquefois avec quelques heures de retard, ce qui fait que concrètement, il arrive qu'il publie la photo du jour et celle de la veille : mais en tout, ça fait une photo par jour !] La photo est en général titrée, et les titres, croyez moi, valent le déplacement. Souvent, ils sont absurdes ou surréalistes. Sous la photo, point de date, point d'indication géographique (ou alors tronquée, comme certaines photos étant  présentées comme prises en pays étrangers, alors qu'il les a visiblement prises chez lui, sans bouger de sa chaise... Le pire c'est que ça marche !), mais des légendes qui se présentent de deux manières possibles. La première est une "description" de la photo qui présente les éléments qui la composent. Le texte de la légende commence alors par "de gauche à droite", et est suivi par un texte descriptif absurde. Exemple : "de gauche à droite: Le tirage qui rend fou (interdit de publication en 1945 suite aux incidents de Malmö)" pour une photo représentant une tapisserie des années 70, intitulée LA MIRE DU COSMOS et qui se présente comme un autoportrait ! Ou encore : "de gauche à droite : oui, non, ne se prononce pas" pour une photo représentant des bimbos alignées sur un canapé, intitulée THE MILD BUNCH... Deuxième type de légendes sur le site : une petite phrase souvent prise en cours de route, commençant donc par "..." et qui livre un texte au passé simple, souvent très pesante, comme tirée d'un roman classique ampoulé mais étrange. C’est souvent complètement abscons et très beau. Exemple : "...cette sensation de déjà-vu avait un goût de grotesque, qu'aucune tristesse ne pouvait empêcher." sur une photo intitulée LE SYNDROME DAVID et représentant un personnage de dessin animé qu'on croirait tiré d'un épisode de POKEMON... Comme vous pouvez le deviner, logiquement, sur Matière Focale, on se sent un peu en famille chez Mek-Ouyes !
MEK-OUYES n'est donc pas complètement un site de photos mais aussi un lieu de collages étranges entre photos et textes abstraits et/ou drôles. Au fur et à mesure de la lecture, on finit par décoller dans une autre contrée, inexplorée et sauvage, quelquefois un peu inquiétante. On a du mal à suivre le fil de la composition du site, souvent obscure Et pourtant, impossible de ne pas penser que ces photos assez éclectiques forment un sorte de suite logique ! Moi qui suis quotidiennement le site, j'en suis persuadé. Mais Mek-Ouyes refuse de s'expliquer, refuse d'être interviewé ici et préfère l'exploration de son travail à tout autre commentaire, malgré mon insistance. MEK-OUYES, le site, est sans doute un manifeste contre la photographie contemporaine [cf. son hilarante campagne contre Diane Arbus (une photo s'intitule LA JEUNESSE EMMERDE DIANE ARBUS ! Fallait oser !), celle contre le photoshopisme ou encore son féroce combat contre "l'instant décisif" qui selon lui est une vaste supercherie pour contraindre les amateurs à faire des photos médiocres et protéger le marché professionnel !]. Mek-Ouyes semble se battre contre le polissage photographique et se vante de ne faire ses retouches, quand il y en a, qu'avec des logiciels plus que rudimentaires, genre Photofiltre ou Paint, le logiciel fourni d'office par Windows ! Les cadrages et les textures sont souvent dures, malpropres et finissent par déployer, à cause du texte aussi, un univers parfois assez noir ou inquiétant. Mek-Ouyes aime aussi les séries. LA PIN-UP DU MOIS est une série de photos pornographiques récurrentes ménagères où sont représentés des frigos ! [Mek-Ouyes se propose de venir chez vous pour photographier le vôtre !] Et que dire de la série NONOSSE à laquelle je ne comprends absolument rien, mais qui est émaillée de références politiques bizarres (voir une des nouvelles photos, sûrement une photo de vacances, intitulée HOMMAGE A RAYMOND BARRE) ? La seule concession de Mek-Ouyes a été de me déclarer, et je me l'empresse de vous reporter la citation ici : "Je fais une photo pour tous. Mon œuvre entière est faite pour être vue sur des tirages d'expert ou bien par impression, chez soi, sur imprimante jet d'encre d'entrée de gamme."
C'est donc un refus complet de la photographie contemporaine auquel se livre Mek-Ouyes. Il fait des photos dans n'importe quel format, avec des cadres impossibles. Il fait des collages dissymétriques. Il vénère la photo floue. Il refuse le photo-reportage ("une perte de temps, un vol d'argent, et une façon de faire de la photo qui ne peut déboucher que sur du médiocre") bien qu'il s'essaya à l'exercice alors que je l'emmenais sur le tournage du deuxième long-métrage de Jean-Christophe Sanchez [LA CONSPIRATION DE L'ENERGIE BRÛLANTE avec Jean-Claude Bourret dans le rôle principal. On peut voir la série sur MEK-OUYES et le film annonce du film de Sanchez ici. Gageons que le film sera distribué !]. Il recycle les images déjà existantes. Il fait des autoportraits où il n'apparaît jamais sous les mêmes traits physiques, ou alors sous forme d'objets ! Il fait rire et il fait peur. Alors, MEK-OUYES est-il un site de photos absurde mais classique ? Est-ce un journal intime ? Une chronique politique et/ou une réflexion sur la société contemporaine ? Est-ce un manifeste trash ?  Est-ce un feuilleton ? Est-ce un jeu dadaïste ? Je vous laisse juges... 
En tout cas, MEK-OUYES n'a pas d'équivalent, et ce zazou de premier ordre arrive à évoquer, avec ces collages photo-texte absurdes, de belles sensations poétiques et souvent drôles qui laissent bizarrement le sentiment de "mettre le doigt dessus" sans qu'on sache vraiment pourquoi, alors même que la base du travail repose sur le collage d'éléments hétérogènes et abscons. Avec les sites de Er-Töshtük ou LE JOUR DES VIDANGES, site canadien et frappadingue, je suis en tout cas très fier d'avoir le site de Mek-Ouyes dans mes liens sur Matière Focale. Ça faisait longtemps que je voulais vous parler du monsieur, et la réouverture officielle de son site me donne l'occasion de le faire, non sans joie. Voilà un retour aux affaires qui me paraît des plus salutaires. J’espère en tout cas que ce modeste article permettra enfin au site de notre ami d'être plus fréquenté que jusqu'ici, car il le mérite... 
Fidèlement Vôtre, 
Dr Devo. 

PS : Cet article ne fait que décrire mes perceptions concernant le site de Mek-Ouyes. Peut-être les vôtres seront totalement différentes ! Si Mek-Ouyes refuse d'expliquer sa démarche, c'est aussi sûrement parce que justement, il refuse de plaquer quelque chose de vraiment définitif sur son travail...
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mardi 28 août 2007

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis
country-devo.jpg
[Photo :"Erotica Domestica" par Dr Devo, d'après une photo du groupe Country Sisters]

 

 

Chers Focaliens,

Les 'ricains, y'a pas à dire, pour le show bizness, ils sont très forts, ils débarquent avec la grosse artillerie, ils rasent tout, et puis ils reconstruisent en maousse, ça impressionne ! C'est leur truc, le ‘plus grand que nature’, le tractopelle et les sunlights. Faut que ça pète, faut que ça brille de mille feux ensuite, en technicolor et avec une musique dans le pur style Broadway qui hurle en 5.1 ! Et il faut reconnaître que pour le meilleur et pour le pire, ben ça, ils savent faire !
Alors, voilà des choses qui donnent du très beau et du très populaire, ou des produits de grande consommation dont certains sont bons, et la plupart bourratifs ou sans intérêt, et voilà qui donne aussi l'occasion à des petits malins de jouer avec le système, le contourner ou encore de se marginaliser face au système justement en produisant des choses plus atypiques. Car ça aussi, les américains savent le faire : développer la marge.
Alors, ils nous donnent de belles choses de temps en temps, des choses banales souvent et certaines fois, il faut bien le dire, on a quand même du mal à suivre. Alors que cette semaine débarque l'ignoble HAIRSPRAY d’Adam Shankman, chorégraphe et réalisateur de comédie de baby-sitting avec Vin Diesel, adaptation non pas du film original et splendide de John Waters mais de la comédie musicale de Broadway (ignoblissime) tirée du film de Waters, nuance de taille, voici que cette semaine je pus voir SISTERS, le remake du superbe film éponyme de Brian DePalma.
 
En voilà une étrange idée ! Si SŒURS DE SANG est assez différemment apprécié par le Depalmophile hardcore (je remarque que les moins de 30 ans n'accrochent pas vraiment et que les autres vénèrent, en général !), il faut bien dire que l'original du cinéaste américain iconoclaste est un de ses films les plus tordus, ou plutôt, pour être précis, des plus incongrus qui soient. Outre le fait que le film annonce avec force et une puissance étonnante les thèmes et les systèmes de mise en scène que DePalma développera par la suite dans ses films, ce qui caractérise SŒURS DE SANG, thriller foufou, angoissant et haletant, c'est ce sens de l'Incongru, avec un grand "i", ce sentiment que rien ne se déroule comme dans un film "normal" et que le réalisateur barbu peut nous emmener dans les contrées les plus inexplorées et surprenantes en deux coups de cuillère à pot, et avec une facilité déconcertante, au moins aussi déconcertante que les invraisemblables loufoqueries d'une mise en scène sublime mais fofolle. Mise en scène qui, si elle développe un étrange sens de l'humour, absolument constant ou presque, nous fait également sacrément peur, et nous ferait presque pleurer. Ceux qui ne l'ont pas vu peuvent se dire que SŒURS DE SANG est un film qui ne ressemble absolument à aucun autre, un film qui est un modèle unique et une expérience de cinéma très marquante, voire hallucinante ! Vous n'en reviendrez pas ! Ayons une pensée émue d'ailleurs pour les deux actrices principales Jennifer Salt et l'immense Margot Kidder qui propulsaient alors dans les contrées du sublimissime cosmique un film qui déjà sans elles serait une splendeur absolue. On me permettra de ne pas en dire plus pour ne rien gâcher pour vous, chère lectrice, qui n'a peut-être pas encore vu le film...
 
Les USA sont un peu perdus malgré tout et depuis quelques années, les franchises se vendent comme des petits pains, et également les remakes qu'on adapte à toutes les sauces, ou qu'on fait semblant d'adapter, pas toujours maladroitement d'ailleurs, comme la reprise du concept MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE récemment, films qui n'ont plus rien à voir avec les originaux bien sûr (et malheureusement) mais qui sont quand même des petits machins gentiment troussés. En ce moment, la grande tendance c'est d'aller fouiller dans le cinéma de genre des années 70 : L'ARMÉE DES MORTS comme faux-remake plutôt réussi mais très éloigné du ZOMBIE de Romero, LA COLLINE A DES YEUX, FOG (remake désastreux), ASSAUT (plutôt pas mal paraît-il), WICKER MAN (remake du très beau film assez méconnu en France de Robin Hardy)  et bientôt LE JOUR DES MORTS-VIVANTS, n'en jetez plus la cour est pleine. C'est donc assez logique que, dans cette perspective, les exécutives hollywoodiens se jette sur l'œuvre de DePalma. Mais quand j'appris qu'on réalisait un remake de SŒURS DE SANG, j'avoue que là, j'étais scotché... Quelle idée ! Pourquoi adapter un film aussi foufou et aussi bizarre ? Je comprendrais qu'on fasse un remake de PULSIONS ou de PHANTOM OF THE PARADISE, mais là, copier le film frappadingue de cette époque-là de DePalma, voilà un projet qui sent bizarre, et quand on a vu l'original, on voit mal comment ils vont s'y prendre, les petits gars ! SŒURS DE SANG est tellement éloigné des canons actuels (et même de l'époque) et si peu adapté pour créer les atmosphères horrifiques à la mode dans le genre des projets actuels de remake, qu'on se dit que le résultat sera sans aucun doute une catastrophe astrale du plus bel acabit !
 
Dylan (William B. Davis) est docteur, et c'est dans l'institution pour enfants psychologiquement perturbés du Docteur Lacan (si si, je vous assure, et joué par Stephen Rea !) qu'il rencontre l'étrange Angélique, une jeune femme ténébreuse qui n'est autre que l'ex-compagne du Dr Lacan, qui semble d'ailleurs d'une rare possessivité avec elle. Les deux ex-époux ont une altercation à laquelle assiste Dylan et celui-ci se voit proposer par Angélique de la ramener chez elle, en ville, loin de l'institution. Une fois devant son immeuble, Angélique propose un dernier verre à Dylan, qui accepte. Grace Collier (Chloé Sevigny), jeune journaliste tenace qui enquête sur les étranges et mystérieuses méthodes du Dr Lacan dont elle soupçonne qu'elles sont ignobles et contraires à la loi, suit le couple jusqu'à l'appartement d'Angélique et fait le guet toute la nuit. Car Dylan et Angélique vont coucher ensemble dans l'appartement de cette dernière, et ce malgré la présence d’Annabelle, la sœur jumelle d'Angélique, fort malade. La nuit se passe à peu près bien, mais le réveil est plus musclé. Dylan se fait surprendre par Annabelle qui l'assassine derechef, sous les yeux impuissants de Grace la journaliste, qu'un concours de circonstance a amenée dans un appartement de l'autre côté de la rue ! Elle assiste médusée au meurtre ! Une spirale malsaine et folle s'enclenche alors, et bien des certitudes vont être balayées...
 
Il faut bien le dire, on est assez surpris par l'entame du film de  Douglas Buck, réalisateur de FAMILY PORTRAIT, sorti dans l'indifférence générale il y a peu, et ancien scénariste pour la firme TROMA (boîte de production qui, pour ceux qui ne connaissent pas, est aussi une sorte d'école de cinéma in vivo et gratuite, où on ne fait quasiment que du cinéma fantastique très B et même souvent carrément Z, généralement très drôle). En effet, si le décorum de la fête des enfants malades nous place un peu facilement dans la symbolique enfantine (défaut qui émaillera le film ici et là), on est surpris, dis-je, par le découpage de la séquence qui se présente comme un ensemble assez ludique et assez précis, bien qu'avec de petites maladresses, de champs et contrechamps qui s'interpénètrent puis se déplacent, aidés en cela par un cadrage un peu recherché. C'est déjà pas mal. La séquence étant très sonorisée mais dans une ambiance calme voire mortifère. On est surpris de ce ton d'entrée de jeu, d'autant plus que la dite séquence, très éloignée de la loufoquerie "hénaurme" de l'ouverture depalmienne, essaie, non sans charme, d'instaurer un climat décalé morbide et un peu foufou. En bref, cette séquence d'ouverture est calme, avec un son pas courant pour un film qui se veut populaire, et un vrai découpage ! Bref, il y a de l'idée, et voilà qui dégage sa petite atmosphère.
En fait, cette séquence donne bien le ton du film. Et aussi bien dans ses gros défauts que dans ses qualités... C'est pas souvent le cas, mais j'ai vu le film dans une copie absolument superbe (la copie de présentation pour Gérardmer, m'a dit le projectionniste !) et il faut reconnaître un effort certain sur la photo aux tons sombres et changeants, ainsi que sur l'étalonnage. Si le cadre de cette première séquence est organisé, ce qui sera moins le cas par la suite, on note que Douglas Buck est, comme 98,56% de ses contemporains, un adepte du plan rapproché qu'il met à toutes les sauces ! C'est vraiment dommage et c'est le défaut principal du film qui rendra bien des plans complètement banals et sans saveur (cf. la première altercation en caméra subjective entre Stephen Rea et Lou Doillon) oui qui enlaidira beaucoup certaines bonnes idées de mise en scène. Je pense notamment à cette scène ou Chloé Sevigny entre de nuit en loucedé dans l'Institution, et où le contrechamp montre des enfants en train de se battre (belle idée, violente et douce). Les contrechamps sur les enfants sont serrés et très indigents, alors que le champ sur Sevigny est un des rares plans moyens du film, absolument superbe ! Car le chef-opérateur du film, John  Campbell (photographe doué mais méconnu des premiers Gus Van Sant et aussi d'un beau film inédit en France que je profite de citer ici : REACH THE ROCK de William Ryan) est très loin d'être un manchot. Et SŒURS DE SANG, malgré son budget modeste, lui doit beaucoup, car cette photo plus poussée que la moyenne donne une vraie impression de luxe à l'ensemble. Dommage donc que cette maudite échelle de plans soit si réduite ! D'autant plus que bien souvent, Douglas Buck essaie vraiment de faire des choses qui dépassent la moyenne du film fantastique de série ! Ainsi, on peut noter les arrivées des personnages dans les différentes pièces du film, en général superbement cadrées, ou encore ces petits jeux de micro-travelling lors des déplacements en appartement, très bien relayés par un montage soigné (au moins pendant ces travellings, et malheureusement plus banals ensuite) qui montrent que Buck veut soigner tous les postes et surtout qu'il fait de la mise en scène et pas seulement de l'illustration ! C’est un point assez remarquable pour un film populaire, et voilà qui tire la chose vers le haut. Je note également un son qui, s’il appuie souvent beaucoup les effets même s'il essaie de rester discret, est aussi, ô paradoxe, souvent réussi, voire franchement soigné. Écoutez bien les jeux d'ambiances et de grain dans le calme de la première nuit dans l'appartement d’Angélique : c'est vraiment très très beau, et ça met une belle ambiance très calme à l'ensemble du film. Résumons : des cadrages assez indigents ou banals parfois, mais un soin de la photo certain, un son trop ostentatoire mais plus réussi avec souvent un vrai travail de montage (les sonneries de téléphones dans la dernière partie) qui en fait un bel atout du film et développe une identité agréable, quelques idées de mise en scène, et une volonté générale de livrer un métrage dont le travail esthétique sera largement au-dessus de la moyenne. Ce soin réel et passionné, même s'il rate souvent sa cible, prouve la volonté artistique de Buck, son envie de faire vraiment du cinéma, et permet au film d'acquérir une ambiance qui fait son petit effet. On est effectivement surpris de voir que le remake du film de DePalma soit si calme et si pesant. Ça marche donc pas mal. Malheureusement, cette belle direction artistique frôle tout le temps une certaine convenance, c'est un vrai paradoxe, et trop de plans encore sont banals même si soignés.
Le film globalement, donc, ne décolle pas vraiment et fait un peu l'effet d'une douche mal réglée. L'eau est souvent trop tiède pour qu'on apprécie complètement la chaleur artistique du métrage par ailleurs. SISTERS est donc curieusement bancal. On pourra reprocher d'abord au montage global de ne rien faire saillir vraiment, et d'avoir du mal (c'est difficile aussi, il faut le reconnaître, dans l'ambiance feutrée du film, c'est un défi même !) à trouver un vrai rythme qui fasse oublier l'enchaînement purement scénaristique. C’est sur ce poste, après les cadrages que Buck devra soigner les choses à l'avenir.
L'autre gros problème, c'est simplement le projet, éminemment casse-gueule ! Buck veut adapter le film de DePalma, mais sans en faire un truc fun à la mode, ce que je craignais et qui aurait abouti à une horreur ! Pas de kitsch donc, mais une ambiance plus classieuse. On perd dans le même temps l'aspect vertigineux de l'original et sa loufoquerie intrinsèque pour ne garder que quelques morceaux incongrus, ce qui, vous me direz et vous n'aurez pas tort, n’est déjà pas si mal pour un film de série américain. Par contre, cette adaptation a aussi ses revers, presque structurels serais-je tenté de dire. En réadaptant le film original, Buck tente aussi de remettre l'histoire sur la piste d'un thriller fantastique plus balisé, plus conventionnel forcément que le film de DePalma qui, disons le encore une fois, était totalement incongru, et même carrément foldingue ! Et là, sur ce point précis je veux dire, c'est un peu le mariage de la carpe et du lapin, d'autant plus que DePalma, comme tous les très grands cinéastes, n'écrit pas seulement dans le scénario, et  sa narration se développe et s'enrichit dans la mise en scène brute ! Ici, nous sommes donc en présence d'un film qui cherche plus le conventionnel, mène le spectateur un peu par la main, en ce se sens qu'il ne cherche pas à le perdre totalement, ce qui est sans doute une erreur stratégique. Dans les séquences plus folles de la fin depalmesque dont Buck a beaucoup de mal à s'affranchir (notamment dans le jeu de poupées russes et de narrations enchâssées que sont les séquences oniriques finales qui sont ici reprises sur le plan scénaristique de manière fidèle, et qui broient en mille morceaux le travail de Buck qui se retrouve du coup esclave de DePalma), si Buck déploie un certain sens du grotesque propre au rêve, on est bien loin de la puissance qu'on pouvait attendre. Moitié fou, moitié classique dans son ambition narratrice, le film de Buck tourne donc à l'imbroglio artistique, et peine à trouver les chemins de l'originalité et de l'indépendance, ce qui se voit beaucoup dans la séquence finale bien entendu où DePalma avait lâché les chiens comme rarement dans sa carrière ! Là où la mise en scène faisait des efforts, même si curieusement elle est aussi remplie de choses conventionnelles (cf. l'échelle de plans dont je parlais tout à l'heure), sur le plan du scénario par contre, c'est aussi bancal mais beaucoup plus douloureux pour Buck qui accouche d'un film certes bizarre (un peu) mais surtout fabuleusement de guingois. L'échappatoire aurait pu être un montage global nerveux et personnel, mais on en est assez loin encore, comme si Buck n'osait pas vraiment pousser sa mise en scène complètement et préférait "assurer" le côté "thriller fantastique soigné" de son film. Ceci rend le choix de ce remake particulièrement délicat, car il y a un côté "je vais vaillamment au casse-pipe" un peu étonnant dans cette démarche artistique qui essaie de ménager la chèvre et le chou !
Côté casting, il faut faire quelques remarques également. Si globalement on pouvait craindre un grand numéro de Madame Foldingue de la part de Lou Doillon, on est plutôt agréablement surpris par la relative sobriété de son travail, et même une certaine froideur ce qui est loin d'être un mauvais calcul. En tout cas, on n'est pas du tout dans la tentative de reproduction de l'incroyable performance originale de Margot Kidder, ce qui était effectivement la chose à faire. [Une parenthèse ici : j'entendais Doillon parler de ses influences d'actrice l'autre jour, et ce n'est pas mal du tout : on est plus proche de Toni Collette ou de Tilda Swinton qu'autre chose, fait rare pour une jeune actrice, française de surcroît ; c'est tout à son honneur). William Davis, plus fadasse, me semble tirer le film vers son caractère neurasthénique ; c'est un drôle de choix que je ne comprends pas vraiment. Plus grave à mon sens est celui de Stephen Rea, pas mauvais acteur jadis d'ailleurs, mais qui retrouve ici un rôle qu'il a incarné trois mille fois, ce qui une vraie erreur stratégique. C’est beaucoup trop attendu et  trop largement  peu surprenant. L'acteur a bien du mal d'ailleurs à rendre vivant et sensuel son jeu (à l'exception peut-être d'un dialogue ou deux dans la scène onirique où il débite ses phrases sur un ton presque blanc, ce qui amène un décalage intéressant). Tout le contraire de Chloé Sevigny, absolument écrasante malgré un rôle bougrement balisé. Elle est d'un précision extrême et pousse même avec finesse les caractérisations assez loin, jouant avec les frontières du travail ostentatoire ce qui, pour le coup, amène un vent de décalage et de folie diffuse tout à fait ludique. Elle ballade dynamisme et tristesse avec une belle force et lance peu de missiles mais d'une manière chirurgicale. Elle entrouvre la porte sur ce qu'aurait pu être le film. Dommage qu'on la voit si peu au cinéma. Espérons qu'on lui redonne bientôt des premiers rôles. Lou Doillon doit sûrement la compter parmi ses modèles et c'est bien normal. Sevigny montre qu'elle est vraiment du niveau des actrices citées plus haut.
Douglas Buck n'est donc pas un tâcheron, et on sent chez lui, et on le voit même ici et là, une volonté de soigner la copie et de sortir du lot, notamment grâce à la photo et au son, atout majeur de ce SISTERS. Par contre, on comprend mal que quelqu'un qui veuille faire avec autant de sérieux de la mise  en scène se lance dans un projet aussi casse-gueule et qui justement essaie de trop baliser le sentier. Il y a là une contradiction assez énorme. Par contre, on ressent une certaine sincérité, même si elle ne suffit pas à en faire un film rigoureux et original, ou tout bêtement, réussi. Cette version est donc à mille lieues de celle de DePalma, sans aucun doute. Et Buck devrait, avec un projet plus personnel et plus décomplexé, montrer qu'il a quelque chose à faire de beau, comme semble le suggérer, bien timidement, certaines qualités de son film. L'ensemble est désarmant : on est à mille lieues de l'original, mais encore trop proche, on est bien au-dessus de la qualité des films américains du moment, on est en présence de quelqu'un qui se pose de bonnes questions souvent, on sent l'envie de faire décoller le medium et le respect de faire du travail luxueux et soigné en travaillant les bases, mais, en même temps, c'est encore mille fois trop timide, et beaucoup trop balisé pour que quelque chose de scotchant en sorte. Ce SISTERS est donc un objet à l'ambiance particulière, presque anti-hollywoodienne souvent, ce qui est assez rare pour être dit. Le ton silencieux et étrange du film (son générique de fin presque mutique par exemple) surprend, mais Buck se  prend les pieds dans le tapis un peu chargé du projet et rate souvent les fondamentaux qu'il utilise dans sa mise en scène, alors que dans le même film, il réussit grâce à ses mêmes fondamentaux à faire des choses assez belles ! Allez comprendre ! Il faut espérer que Buck, en fait, se mette à des projets plus personnels qui permettront d'exprimer et de faire mûrir les quelques qualités (vraiment bienvenues et je pense sincères) qu'il montre ici par instants souvent trop courts. SISTERS risque en tout cas de prendre à peu près tout le monde à contre-pied, pour le meilleur et pour le pire, en quelque sorte. A suivre.

Le film sort en France le 7 novembre prochain.
 
Fabuleusement Vôtre,

Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
 


 

Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Dimanche 26 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

 

propagandafocaledevo1.jpg


[Photo : "I've seen the Future and , boy, it's rough..." par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,
 
Tiens, je double la mise et je dis re-banco, je remets tout ce que j'ai sur le tapis et je rejoue. Je mise encore sur le documentaire, ce qui n'est pas dans mes habitudes, vous le savez, et en plus comme il y a quelques jours, on va reparler de musique !
Jeff Feuerzeig (oh mon Dieu ! Ce nom est un cauchemar pour le critique mal réveillé !), qui apparemment se spécialise dans le doc musical (il a réalisé un truc sur le groupe Half Japaneese, qu'on croise aussi ici et que je ne connais pas, ni le groupe ni le film, je veux dire), nous propose ici de suivre les pas de l'étrange Daniel Johnston que, lui, je connais, et je m'en vais vous dire pourquoi. J'ai toujours aimé écouter des musiques un peu bizarres, mais surtout dans le sens d'improbable ou d'incongru, en parallèle des autres choses que j'écoute. Et comme souvent, j'ai découvert totalement par hasard Daniel Johnston, il y a quatre ou cinq ans, juste avant qu'il ne devienne célèbre, ou plutôt "culte", en Europe. Juste un quart de millisecondes avant, ce qui est généralement le cas, j'ai une espèce de talent pour ça, arriver dans les contrées vierges trois millisecondes avant le débarquement des cars de touristes ! Là, c'était au détour d'une célèbre compilation de musique américaine improbable. J'ai tout écouté et ai accroché à divers morceaux, surtout le formidable Langley School Project et sa fabuleuse reprise du MAJOR TOM de Bowie (quasiment mieux que l'original !), ou encore, c'est là que j'ai enfin retrouvé la piste de la très improbable Mrs Miller, grosse dame noir au jeu de piano et à la voix très approximatifs et qui tire tous les tubes des années 60 dans toutes les directions les plus inavouables. J'étais tellement heureux d'écouter de nouveau Mrs Miller que j'avais découverte par hasard sur une radio étudiante en 1996, alors qu'était à mes côtés Overfab! Je me souviens très bien de ce dimanche après-midi où nous nous sommes regardés, médusés, hilares et sans doute émus devant le rouleau compresseur de la brave dame ! Bref. Très vite je n'écoute dans la compilation que ces deux chansons.
Ce n'est que plus tard, en préparant un court-métrage, que je réécoute tout en entier et là, par contre, le seul morceau qui m'ait sauté aux yeux fut le WALKING THE COW de Daniel Johnston, un truc visiblement auto-produit, enregistré, sans doute en direct et à l'arrache, et dont j'aurais bien eu du mal à identifier la source. Là aussi, on était en pleine musique improbable, dans une sorte d'innommable souffrance, absolument dévastatrice pour mon petit cœur d'artichaut. Comme souvent dans ce cas-là, j’ai bien pris le soin de ne pas me renseigner sur le bonhomme, ce qui est sans doute le mieux à faire, le temps de digérer la chose. Ce n'est qu'après que je découvris qui était ce gars étrange, et depuis, THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est venu nous raconter le personnage.
 
Johnston est né dans une famille sans vraiment de problèmes, où il vit avec ses parents et ses deux sœurs. Une personnalité un peu décalée, certes, mais dont rien ne préfigure son étrange destin. Très vite, il est attiré par tous les moyens d'expression quels qu'ils soient, du dessin (sur cahier à spirales) à l'enregistrement d'interminables cassettes sur un petit magnétophone bas de gamme. Le reste est fourni par les parents, à savoir un vieux piano et une caméra super 8. Tout se passe pour le mieux, jusqu'à ses débuts à la fac. Très actif, Daniel participe à tout ce qui est artistique, du marching-band de l'école à la collaboration aux projets graphiques d'un de ses camarades qui deviendra un fidèle ami. Ce dernier dit bien que Johnston est un autodidacte complet, qu'il n'apprend rien mais développe et perfectionne sa capacité à dessiner de manière étrange des choses souvent au feutre ou au stylo bille, inspiré de l'univers des comics ou enfantins qu'il détourne, absorbe et rejette sur le papier comme un reflet étrange de sa propre existence. Les choses se gâtent vite. Les parents Johnston sont vite avertis par la fac que leur fils ne suit pas les cours ou presque, qu'il divague quelque peu. Daniel Johnston semble complètement incompatible pour une vie autonome et solitaire. Bien que jeune adulte, il semble errer plus que vivre quand il est tout seul. Est-ce une forme de dépression ? Ou est-ce un petit grain de folie ? En tout cas, il ne peut rester seul et s'assumer normalement comme un garçon de son âge. Ses parents le ramènent chez lui, et Johnston continue là de faire ce qu'il fait de mieux, c'est-à-dire enregistrer des chansons bizarres sur une sorte de petit home studio rudimentaire fait d'un magnétophone relié à un micro, du piano familial, et de petits magnétophones monos pourris pour faire les dubs ! Il décroche un job à MacDonald où bien vite on s'aperçoit qu'il ne peut pas faire grand chose. On le met donc responsable du nettoyage des tables, le poste le plus simple. Johnston devient alors cette espèce de grand inadapté bizarre. Il produit des albums dans sa chambre qu'il enregistre sur cassettes, cassettes dont il assure le design par ses propres dessins, et qu'il ré-enregistre sans fin à chaque fois qu'il veut donner une "copie" à ses amis ou aux gens qui veulent simplement bien l'écouter, ce qui représente un travail de titan. Il acquiert une petite réputation bizarre, régulièrement des gens passent au MacDo voir l'auteur de ces chansons décalées jusqu'à ce que l'animateur d'une émission de musique locale le rencontre, et stupéfait, assiste au spectacle de Daniel Johnston lui donnant son premier album auto-produit. C'est le choc ! Certains de ses amis sont déjà sur le cul, mais pour cet animateur, au delà de l'aspect un peu foufou et dingo de son auteur, ces chansons sont quelque chose d'inclassable et de fascinant, sorte de folk déglingué qui ne ressemble à rien. L'audience de Johnston s'étend un peu plus dans la région grâce à cette émission de radio. Mais parallèlement, l'inadaptation de Daniel Johnston gagne du terrain. Le type est visiblement rongé par un trouble existentiel, et sans doute maladif, plus profond. A travers le documentaire, on suit le parcours chaotique de Daniel à mesure que ces troubles l’embrument de plus en plus. La maladie (autisme ? trouble bipolaire ?) s'étend, et la petite renommée de Johnston aussi. Il participera à un festival à Austin, pas loin de chez lui, où il médusera son public, et se fera remarquer, un peu plus tard, dans une émission sur MTV où un animateur sillonne les USA pour montrer les groupes locaux. Quand Johnston passe, c'est un premier choc, et une première audience nationale. On finira par parler de lui de plus en plus. Les Sonic Youth, premier grand soutien de Johnston, essaieront de le faire travailler, notamment, en le faisant venir à New York. Et en 1992, c'est l'explosion, un peu par hasard. Kurt Cobain, leader de Nirvana, porte un t-shirt à l'effigie d'un des premiers albums de Johnston lors d'une remise de prix sur MTV. Voilà qui intrigue le monde et le grand public. Et pendant un an, dans la presse ou dans les émissions, Cobain continuera de porter le même t-shirt qui va intriguer les fans et la profession, et qui va propulser Johnston, le sortir de l'anonymat. Et cette année-là, Johnston est interné dans un établissement psychiatrique, bien loin du buzz qu'il est en train de déchaîner dans les médias. Car pendant tout ce temps, il s'est enfoncé encore plus dans sa maladie et dans les brumes de son cerveau qui le rendent imprévisible, voire violent...
 
En regardant THE DEVIL..., si vous ne connaissez pas Johnston, vous allez effectivement tomber des nues, et pénétrer dans un univers très étrange. La personnalité de Johnston est proprement insaisissable. Bien que le réalisateur interviewe longuement sa famille et ses proches qui expliquent avec patience comment ils ont découvert sa musique (ça fait quand même un choc au début !), et surtout les parents de Johnston, dans la maison familiale, là où il vit encore de nos jours. S'il est présent ça et là dans ces images prises de nos jours, Johnston parait paradoxalement assez loin de nous. Je m'explique. Tous les protagonistes de l'histoire témoignent, bien sûr. On voit quand même Johnston en concert ou backstage, de nos jours. Dans la maison familiale, on le voit passer dans le salon ou regarder un film super 8. On le voit chanter en direct une seule fois spécialement pour le documentaire, dans sa chambre. Mais malgré cela, il ne dira rien ou presque au réalisateur, et semble toujours un peu lointain. Physiquement, Johnston (pourtant énorme maintenant, il doit bien faire 120 kilos ou quelque chose comme ça) est une sorte de présence fantomatique, une présence/absence, un coup je suis là, un coup non. On parle de lui sans jamais s'arrêter, on essaie de démêler ce qui se passe dans sa vie (qui outre sa maladie n'a pas grand chose d'extraordinaire ou plutôt se situe à la frontière du banal et de l'extraordinaire), mais alors même que l'intéressé n'est que quelques mètres plus loin, on ne le voit quasiment pas ! C'est la première qualité de ce documentaire ! On sent que le processus s'est fait sans doute assez naturellement, mais n'empêche, ça fonctionne : Daniel est là, mais loin, si loin et si proche, et la connaissance qu'on peut avoir de lui, même physiquement, semble un peu floue, un peu lointaine, et décalée, assez décalée pour qu'on ne comprenne pas totalement ce qu'on est en train de nous raconter ! C’est une grande qualité du film, je le disais. Là où dans n'importe quel documentaire, surtout sur la musique, on est censé se rapprocher de l'artiste, ici, on s'éloigne au fur et à mesure, ou plutôt on tourne autour, alors qu'il est là, juste sous notre nez. Le système fonctionne à 100%, et rend le film, malgré certains aspects formels assez classiques (dont les satanées interviews qui, ici, curieusement, passent assez bien !) bizarrement sensuel ! Ça a de la texture et de la matière. Evidemment, le système "fantomatique" nous renvoie cruellement et même avec violence la maladie de Daniel dans la figure (chose que le documentariste sait aussi désamorcer par un certain humour à froid ! J'y reviens !). Mais cette présence spectrale qu'incarne Daniel est renforcée par un autre aspect du film, très important et dont je ne vous parlais pas volontairement. En faisant ce documentaire, Feuerzeig dispose d'une chance inouïe, quelque chose qui va l'aider à faire un portrait incarné (même s'il est spectral et étrange, comme je le disais) : Johnston n'a jamais arrêté d'enregistrer des trucs. Sa passion pour les musicassettes qui lui servent autant de bandes masters pour sa musique que de journal intime sont déjà une source extraordinaire. Et là où le film devient stupéfiant, c'est à cause de la quantité astronomique de films super-8, quelquefois sonores, puis vidéo (Mmmmmmm ! Du Hi-8 en plus, le plus beau de tous les formats vidéo !). Ces films, souvent couplés au contenu des musicassettes, tordent le documentaire et le mènent dans une dimension supplémentaire étonnante. Si le Daniel Johnston contemporain hante le film, nous sommes abreuvés d'images plus ou moins vieilles de lui, de photos aussi, qui tracent un portrait mouvant du garçon. En même temps que ces images, plutôt anciennes mais pas seulement, prennent de la place dans le film et cristallisent le personnage dans sa jeunesse d’adolescent et de jeune adulte, point de départ de ses problèmes mentaux, on assiste aussi, paradoxalement, au changement et au vieillissement de cet étrange héros, on assiste médusé au travail du temps, ce qui est aussi un facteur de sensualité du film, quelque chose qui le rend étonnamment incarné et qui décuple largement son impact, et le fait dépasser ainsi le cadre d'un documentaire classique. La quantité énorme de ces documents d'époque permet de découvrir le personnage, mais aussi dessiner son énigmatique silhouette, et voilà qui nous plonge, à distance bien sûr, dans une espèce de brume mentale, brume qui nous fait ressentir avec force l'étrange mal qui ronge Johnston. C'est à mon sens la grande force du film, le fait que la chose soit complètement immergente en quelque sorte, et qu'on garde une espèce d'intimité mais aussi de distance avec le personnage qui du coup, reste impénétrable et dont la détresse touche logiquement au plus profond.
 
Un mot sur la "mise en scène". [Quoi ? On n’a pas le droit d'employer ce mot pour parler d'un documentaire ? Ah pardon, je ne savais pas !] Feuerzeig soigne beaucoup sa copie. Le cadrage des interviews est plutôt soigné, voire même très correct, et la photographie et l'étalonnage (dans la copie que j'ai vue, c'est-à-dire en DVD) est très loin de l'indigence habituelle du genre. Le travail sur les images retouchées (dont certaines pour avoir un "rendu" super-8) passe curieusement très bien. Les interviews sont toujours intéressantes, bien que certaines soient plus convenues, ce qui d'ailleurs permet d'aérer assez stratégiquement l'ensemble du documentaire. Le reste est tellement intéressant que même ce passage obligé passe très bien, c'est un bon point. Le montage des archives est souvent pertinent, et le seul split-screen du film (lorsque Johnston regarde les vieux rushes super-8 où on voit son amour de lycée) est hallucinant, car il montre à la fois la puissance de cette fille dans l'univers de Johnston et ancre notre héros dans une sorte de no man's land intense (des deux côtés du split-screen !) entre fossilisation du passé, et éternel présent. C’est un plan presque violent que Feuerzeig place assez tôt dans le film, avec un sens certain de l'intelligence stratégique. Bien vu. Sinon, certains passages sont "en reconstitution" mais selon un modus operandi assez rigolo, car il s'agit de faire des petites séquences naïves presque en caméra subjective. Le reste du documentaire est tellement mature que cette naïveté voulue, un peu fabriquée, marche d'une étrange manière et donne paradoxalement beaucoup de force aux témoignages qui accompagnent ces moments qui racontent souvent des périodes de grand désespoir, de violence et de tristesse insondable de la vie de Johnston. Le système permet de se rendre compte, mais toujours à distance, de la difficulté quotidienne de sa vie. Et puis toutes ces petites séquences se heurtent à une autre séquence, qui utilise le même dispositif (caméra subjective) sauf qu'il s'agit là d'un document réel et non-mis en scène, d'époque donc, auquel les séquences de "reconstitution" de Feuerzeig s'opposent et s'enrichissent, créant là un étrange point de vue, très riche et beau. Il s'agit de la séquence où les Sonic Youth essayent de retrouver un Johnston errant dans les rues de New York, très inquiets visiblement. Un des membres du groupe (qui n'apparaît pas à l'écran dans la séquence mais dont on entend les voix) filme les rues à travers la vitre d'une voiture, et au fur et à mesure l'image devient de moins en moins précise, jusqu'à se terminer par le moment où ils retrouvent effectivement Johnston errant sur un parking. A ce moment précis, le plan est quasiment noir, on ne voit rien sinon quelques vagues lumières. C'est le deuxième trou noir bouleversant du film (avec la séquence en split-screen). Je note aussi un beau moment dans le dernier hôpital psychiatrique où Feuerzeig cadre un distributeur de boisson ! Je vous laisse découvrir ça. [Ce passage était pour moi d'autant plus délicieux que je ne savais absolument pas ce qu'était le Mountain Dew !] Le reste, c'est l'histoire que le fait ! Il y a plein de chose bouleversantes (l'hallucinant accident d'avion) comme des choses assez anodines mais touchantes. Là aussi, je vous laisse le plaisir de la découverte.
En filigrane, on voit très bien également comment Johnston est vu par ses fans. Les archives parlent aussi d'elles-mêmes, très souvent. Daniel méduse les gens et une bonne part du public se rend à ses performances un peu comme on va au zoo, souvent incrédules, voire rigolards. [Ce que le doc n'élude pas, ce que je trouve assez honnête !] Quoi qu'il en soit, on voit bien que Johnston traîne un public fervent de fidèles, malgré la rudesse de sa musique. Car il reste aussi la musique, assez dure à décrire. Souvent brute de décoffrage, utilisant un système d'enregistrement low-fi dans les premiers temps, on pourrait la ranger du côté du folk. Johnston est extrêmement prolifique et dans le tas, je trouve que pas mal de ses chansons ne présentent que peu d'intérêt (à mes yeux !!!!!) et sont assez brinquebalantes. Pour la moitié d'entre elles, c'est vraiment étonnant ! On peut même être sur le cul ! Là c'est souvent passionnant, voire même à l'occasion totalement sublime. J’ai une préférence pour les vieilles chansons mais pas seulement, les chansons les plus tradis (les plus proches du folklore américain ancien), et celles qui ont les paroles les moins événementielles, voire les plus abstraites (WALKING THE COW encore une fois, qui est une splendeur galactique) même si, là aussi, ce n'est pas une règle absolue. Certains textes anecdotiques (au sens propre) sont vraiment beaux et offrent des ellipses ou des débrayages complètement incongrus mais superbes. Les chansons qui ont des variations rythmiques plus marquées sont souvent très belles. Quand on écoute les morceaux plus produits, on s'aperçoit qu'il ne faut pas pousser très loin cette production pour donner un habillage différent mais souvent magnifique aux chansons de Johnston. C’est quelque chose qu'il faudra que j'explore d'ailleurs. [Et encore, je dis ça, alors que ma préférence naturelle va aux chansons enregistrées sur le mode low-fi !] Comme pour n'importe quel artiste, Johnston donne dans le boire et le manger, mais quand ça frappe, ça frappe très juste, et sans chercher beaucoup vous pouvez trouver une bonne dizaine de chansons absolument sidérantes de beauté, et touchantes bien au delà du personnage, c'est-à-dire musicalement, ce qui est l'essentiel.
Le documentaire pourrait peut-être être plus un chouïa plus concis dans son extrême dernière partie, mais Feuerzeig a fait un travail soigné, souvent bouleversant mais de la bonne manière. Si on peut être légitimement ému par le personnage et son entourage qui ont vécu des épreuves assez dures, la personnalité de Johnston évite qu'on sombre dans le pathos le plus suintant. Le gars et sa maladie ne sont jamais aimables, et limitent bien le fameux syndrome Elephant Man ("c'est un humain comme nous finalement") et la condescendance qui va avec. Le documentaire, s'il peu légitimement passionner, n'est pas un parcours sympa et émouvant au pays du Joyeux Handicap, mais aussi un parcours difficile, voire douloureux. Si Feuerzeig a su aussi mettre en évidence le désarroi quelquefois amusé des proches de Johnston, souvent avec une petit pointe d'humour d'ailleurs, le personnage lui-même est suffisamment brut de décoffrage et son parcours inamical pour créer éventuellement des affinités fraternels sans jamais laisser la porte ouverte à l'apitoiement sordide, humide et convenu des spectateurs en mal de compassion. Si c'est pour verser une larme d'empathie sur le "petit génie débile" (qu'il n'est pas !) mais tellement attachant que vous regardez le documentaire, vous allez être très déçus et sans doute mal accueillis. Car la force de THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est justement de garder son "héros" à distance, de réaliser la difficulté de l'approche et de nous confronter à l'énigme finalement. La brume dans le cerveau de Johnston fait écho à celle qui est la nôtre à mesure qu'on essaie de l'approcher. On ne verra le bonhomme que d'assez loin, mais il sera là pour nous hanter d'une manière rugueuse. Ses chansons étranges étant sûrement une passerelle improbable entre notre rive et la sienne. Il serait quand même judicieux à l'heure où les documentaires sont si facilement distribués en salles (malgré leur qualité souvent exécrable esthétiquement, formellement ou dans le fond, rappelez-vous de JESUS CAMP ou de l'ignoble UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) que ce film bizarre, sans prêchi-prêcha, plutôt franc du collier, et pas laid en plus, trouve le chemin du public français. [D'autant plus qu’avec un bon étalonnage comme celui-là, voilà qui serait fort beau à regarder en 35mm !]
 
Scrupuleusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Vendredi 24 août 2007

Recommander - Publié dans : Pellicula Invisablae

[Photo : "The Shock of Contact" par Bertrand du site Multa Paucis et Dr Devo, 
d'après une photo de Bertrand tirée de la série télévisée HOW I MET YOUR MOTHER]

 

 

"Je n'ai jamais été aussi heureux de faire quoi que ce soit depuis que nous avons monté Vasektömia, et c'est parce que c'est un groupe de non-musiciens, au moins à la base. Et c'est peut-être la seule raison valable de monter un groupe, non ? De faire de la musique, c'est-à-dire... C'est la seule façon de faire de la musique, et c'est la seule façon de faire de la musique qui en soit ! Les autres, je mets ça entre guillemets, les autres "groupes" devraient avoir honte ou au moins la décence d'envoyer leurs slips sales en offrande à David Bowie, Talking Heads et Tom Tom Club. Parce qu'on ne peut pas tous piller les deux ou trois mêmes sources, sans contrepartie. Oui, c'est ça, c'est une question de décence au fond. Une question de décence. Et si les autres, entre guillemets, "groupes" n'ont pas cette décence, qu'ils aient au moins celle d'être de véritables non-musiciens. Autrement, le rock est perdu !"

Mr Mort dans le documentaire IN THE TOILETS WITH VASEKTÖMIA, réalisé par Margaret Tanaka (FRANCE-2007).

Chers Focaliens,
 
Et bien ça faisait un petit moment que je cherchais à voir ce DiG! que j'avais loupé à l'époque de sa sortie en salles, d'abord sans doute parce que les documentaires rock ne m'attirent pas spécialement, curieusement, et aussi parce que j'ai su par la suite que tout le monde aimait le film, mais bien après sa sortie. Que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, pour une fois, on peut le dire, les gens sont à peu près unanimes et ont été plutôt surpris, ou même carrément emballés par le film de la réalisatrice Ondi Timoner.

Et effectivement, c'est assez passionnant à plus d'un titre, et pour ce qui nous concerne, moi et ma propre personne et mon ego, je dois dire que c'est quelque chose d'assez inattendu. Sans doute parce que ma vision du rock ou de la musique électrique populaire en général est plus chaotique, ou du moins, moins évidente que pour les autres petits gars de ma génération, ce qui transparaîtra et même sera abordé dans le reste de cet article.

DiG! est d'abord un film assez inattendu dans le sens où Ondi Timoner a eu le nez creux et/ou a bien organisé sa petite affaire. Loin de faire un doc rock de plus, elle a suivi pendant 4 ans non pas un mais deux groupes de rock, alors presque débutants ou du moins assez loin des feux médiatiques, à savoir les Dandy Warhols, qui n'ont cessé depuis de connaître un succès grandissant, et Brian Jonestown Massacre (BJM pour les intimes) qui, avant que ne sorte ce film, n'avait pas connu complètement le succès et de toute façon n’en connaîtrait vraisemblablement jamais de semblable à celui de leurs collègues. Un groupe de winners et un autre de losers en quelque sorte, l'action se concentrant sur BJM et étant mise en parallèle avec la carrière des Warhols. Voilà qui est déjà une riche idée que de prendre et comparer l'évolution de deux groupes. Plus intéressant encore, les deux groupes sont, au moins au départ, des groupes amis. Ils se fréquentent, s'entendent jouer, jouent ensemble sur scène, se motivent et s'inspirent les uns les autres ! Voilà déjà quelque chose de plus bizarre encore ! La destinée fera le reste, séparant les deux groupes sur des critères surtout sociaux (et multiples). Là où Timoner marque un point et pas le moindre, c'est aussi dans le dispositif. Elle et son équipe filment énormément, accumulent des quantités sans doute invraisemblables de rushes, que ce soit de concerts, d'enregistrements d'albums ou de vie quotidienne des deux groupes. Et la réalisatrice ne s'arrête pas là car elle filme les zigotos de BMJ pendant 4 ans, période fabuleusement longue qui va faire du film une radiographie assez passionnante, (ce qui n'empêche pas la répétition d'ailleurs, mais la vie rock est sans doute organisée comme ça) de l'industrie de la musique électrique ! 4 ans, c'est long pour un documentaire, et pourtant en quelque sorte les choses vont assez lentement. DiG! retrace haut la main cette ambiance de stagnation, puis de décollage en ce qui concerne les Dandy Warhols, et dans le portrait double et antagoniste de cet univers rock, qui parfois frise l'allégorie, se dessine la fable bête et tragi-comique des groupes de rock.

Le film est ponctué, et finalement narré même si c'est de manière discontinue, par la voix-off du leader des Warhols, Courtney Taylor, qui adresse ce film comme un hommage au BMJ, curieusement, alors que les deux groupes ont une histoire commune plus que mouvementée. Un documentaire sur les BMJ au final, ponctué de parallèles avec les Warhols mais quasiment commandité par les Warhols eux-mêmes, inconsciemment ou pas, voilà qui est fort curieux ou du moins paradoxal. Qu'apprend-on grossièrement ?
Curieusement, pas de véritables scoops. Les deux groupes copains vont peu à peu s'éloigner, à mesure que d'une part, les Warhols arrivent à faire difficilement leur trou puis connaissent le succès, là où les BMJ vont s'enfermer dans une assez magnifique spirale de décollages ratés, de querelles internes incessantes et surtout dans la constance remarquable de son leader dans la consommation de stupéfiants, ce qui, notons-le, ne les empêchera pas d'être extrêmement productifs ! Les BMJ, c'est d'abord l'hallucinante emprise de son leader Anton Newcombe, bonhomme plutôt beau gosse, totalement en phase avec les canons du rock (tous les membres des deux groupes sont des gravures de l'imagerie rock en quelque sorte.... J'essaierai d'y revenir plus bas), mais très auto-centré et qui est sans doute ce qu'on peut s'imaginer de la figure rock typique du leader : doué vraisemblablement, charismatique ou du moins magnétique, dégaine de zazou, esprit bohème, égocentrique, susceptible, imprévisible et bien entendu, drug-addict ! La panoplie est complète, y compris chez les autres membres des deux groupes, et les amateurs ne seront pas déçus : tout ce qu'on vous raconte sur le rock'n'roll est vrai, ça se passe comme ça dans les faits, exactement comme le veut la légende. Alors, je ne vais pas m'étendre là-dessus, même si ça peut être intéressant (et à bien des égards, ça l'est, c'est ça le pire !), mais vous dire quand même le fond de ma pensée sur le rock ou plutôt sur ce que j'appelle la musique électrique. Les rockers sont bien habillés, choisissent soigneusement leur look pour être dans la totale attitude de l'artiste, exactement comme les étudiants des beaux arts lorsqu'ils les imitent ! Bien. Ça ne me dérange pas, mais ça m'a toujours fait bizarre, car être cool, dans la laïfe comme sur scène, voilà bien un mystère que je n’explique pas totalement même si je le comprends. On va me dire que le rock, c'est le sexe, le rock, c'est l'histoire et tout ça, et je suis partiellement d'accord, mais ce genre de décorum obligé, cette fameuse rock-attitude vantée par de grands artistes tel Johnny Hallyday, au fond, je n'aime pas du tout ça ! Je ne vais pas m'étendre mais je pense que cet état de fait qu'il serait stupide de nier de ma part fait que le rock vit autant qu'il ne se ronge de l'intérieur, créant ainsi son propre cancer. C'est ainsi qu'on arrive, quand on fréquente les concerts ou qu'on écoute cette musique, à des clichés hilarants, certes, mais complètement énervants. Je citerais les exemples de ces milliers de groupes qui ont cassé des guitares sur scène pour imiter ce qui avait déjà été fait (mille fois en plus) par leurs aînés, ou encore le sublime exemple de Michael Jackson qui fait monter une vraie-fausse spectatrice pour danser un slow avec elle, ou encore les Bono qui passent des clips pour Greenpeace au concert, ou encore David Bowie (aussi honorable soit-il) qui, lorsqu'il fait la tournée suivant un de ses plus ambitieux albums, nous ressert pour la millième fois les hits des années Ziggy, reprend au minimum ce dernier album passionnant, avant de jeter sa chemise à la foule (qui hurle de plaisir en voyant se déshabiller le papy !) tel un dieu asiatique qui offre généreusement une goûte de sa semence pour créer le monde ! Tout découle de là : la rock-attitude ! C'est stupide mais c'est comme ça, de la loge remplie de coco et de caviar par contrat, de la limousine obligatoire pour chercher la star à l'hôtel, ou encore jusqu'aux exigences de Dire Straits qui "exige" de jouer sur cordes neuves à chaque concert alors qu'ils n'accordent même pas eux-mêmes leur guitare (anecdote rapportée par je ne sais plus quel membre de Talking Heads qui s'en étonnait auprès de Mark Knopfler : "pourquoi, vous faites comment, vous ?" , ce à quoi un des Heads répondit : "ben nous on change de corde quand ça casse !"). rock-attitude, donc, sors de cet article ! Moi, ce que j'aime bien dans le rock, ce sont les petits gars qui s'en moquent (voir les concerts récents de Suicide ou d’Alan Vega en solo, d'une extrême nonchalance (je joue quasiment dos au public en mimant la virtuosité ! Très drôle), ou les Devo jouant tous collés les uns contre les autres pour occuper le moins d'espace scénique possible tout en faisant des chorégraphies robotiques et stupides, ou mieux encore, et même sans doute imbattable, Die Tödliche Doris engageant des musiciens qui ne les connaissent pas cinq heures avant le concert sans leur filer une grille d'accords (à la rigueur, les paroles !), et qui pendant le show distribue des flyers parmi les spectateurs expliquant que le line-up de la soirée n'est pas le même. Ça, c'est rigolo, et c'est rock dans l'attitude, le reste c'est du décorum, et bien qu'aimant le rock, ça ne m'intéresse pas. [Remarquez comme ces exemples de "vrais" esprit rock sont drôles... 'see what I mean, 'see what I mean ?] Ceci dit dans DiG!, on peut s'apercevoir que c'est encore ça qui régit l'esprit du rock. Bah, s'ils s'amusent après tout, pourquoi pas, mais faudra pas venir se plaindre de Bono après !

Revenons au film. D’un côté donc, des petits gars appliqués, les Dandy Warhols, un poil moins foufous et destroy, et plus stables sans doute. De l’autre, les BJM qui n’arrêtent pas de se droguer, de travailler, de besogner même, et qui désespèrent de ne rien voir bouger, persuadés que leurs petits camarades, eux, vont percer plus ou moins facilement. Côté BMJ, c’est du sérieux, c’est du gros rock’n’rollisme qui tache, et ceux qui aiment ces ambiances ou alors qui ne les aiment pas du tout (comme moi donc) vont passer un joyeux moment : sniffage de rails de coco au kilomètre, scènes de ménage nocturnes, métaphysique de comptoir, bagarre dans les salles de concert mais aussi sur scène entre musiciens, costumes extravagants, arrogance à pleine puissance, désespoir beat existentiel, dépression profonde, démission du groupe, renvoi pur et simple de certains musiciens puis retour dans le groupe, arrêt à la case police pour usage de stupéfiants, alcool et même de la cithare, n’en jetez plus la coupe est pleine à déborder. C’est le rock’n’roll tel que vous en rêviez, on nage en plein jim-morrisonisme, et il faut bien le dire, les légendes sont vraies ! C’est à la fois désespérant et drôle.

Mais l’intérêt principal du documentaire, réalisé dans un style clinquant et varié sans être d’une grande beauté ceci dit, mais relativement au-dessus de la moyenne disons, tient en deux points. D’abord, on constate le parcours du combattant hallucinant qui mène un groupe rock vers sa destinée, qu’elle soit ou non glorieuse. Quelle que soit l’issue, on frôle souvent le pathétique et pas seulement à cause du groupe lui-même. Et c’est là que DiG! est le plus passionnant, c'est-à-dire par le deuxième point abordé en conséquence. On n’apprend pas dans le film grand-chose qu’on n’ait déjà entendu, mais par contre ici, on le voit et on le vit, c'est-à-dire qu’on assiste assez clairement à toutes les humiliantes étapes obligées dans la vie d’un groupe, et on constate que la façon dont se comporte l’industrie du disque est absolument ignoble de A à Z. Incapable de gérer quoi que ce soit, les professionnels entourant les groupes, bien qu’en face de situations identiques depuis des décennies (je pense au fait de gérer le travail des groupes et les égos démesurés des artistes, car cela semble un cliché insurpassable pour les groupes aspirant à vivre de leur musique). Les groupes sont laissés à eux-mêmes, à la fois entretenus et totalement arnaqués, signés toujours au dernier moment. Le professionnalisme de ces gens-là consistant grosso modo à fournir un logement au groupe, ainsi que de la bière, et à croiser les doigts en attendant que les tubes pleuvent comme par magie. Au lieu de jouer aux courses, les maisons disques et leurs executives trouvent pertinent d’investir ainsi un peu d’argent sur des dizaines et des dizaines de groupes, perdant au total sûrement pas mal de pognon, et de tenter le truc avec 100 groupes, leur faisant miroiter une quelconque aide, alors qu’ils savent très bien que seuls un ou deux feront à leurs yeux quelque chose de potable, et que tous les autres, même certains qui ont un peu de talent, seront étouffés par ce système. Le job des responsables de maisons de disques est donc de se faire payer des disques pour écouter chez soi, sans doute serrer des poulettes (c’est pas dit dans le film, mais regardez bien le physique des gens qui traînent là dedans…), de porter des vêtements super-chics mais rock’n’roll et de manger des petits fours. C’est bien sûr totalement violent et pathétique. Le dernier maillon de la chaîne, c’est bien le groupe et encore plus la musique qui n'a pas vraiment d’importance et ne guide pas, comme ça devrait l’être, une quelconque direction artistique car il n’y en a pas ! Anton Newcombe a raison de râler : c’est quand même lui et ses confrères qui font la musique et rapportent de l'argent dans la caisse, mais ce sont eux qui ont le moins d’importance. De leur côté, les maisons de disques continuent de faire marcher la machine broyeuse d’hommes et de talents, bientôt suivis en cas de résultats par la machine marketing qui broiera le mélomane à grands coups de matraquage publicitaire sauvage ! Les vendeurs d’espaces publicitaires s’en mettent donc plein les poches ! Ce sont des executives eux aussi après tout ! Comme le dit un responsable de label de disque, l’industrie du disque est l’industrie avec le plus gros taux d’échec ! Là où 90% des albums devraient être rentables, c’est le contraire qui se passe ! 90% des groupes se plantent, et les dix autres pour cent servent à couvrir les frais démentiels de cette politique du petit bonheur la malchance. On sent également très bien dans le documentaire que les responsables des boîtes de production, s'ils sont mélomanes sincères, ne comprennent rien, essaient seulement de deviner la prochaine tendance avec le petit doigt mouillé aux vents, et n’ont aucune idée de la façon dont leurs poulains travaillent ou ce dont ils ont artistiquement besoin. Ils préfèrent, là encore, plonger ces petits jeunes ambitieux dans leurs fantasmes ados de rockers du samedi soir, espérant là aussi qu’une "attitude" ou que quelque chose de vendable en sorte ! Complètement démunis, les groupes sombrent, perdent toute notion. Et le documentaire, sur ces points précis, est implacable : on n’y parle jamais de musique ni de création, si ce n’est pour dire des trucs très intelligents du genre "les dandy Warhols sont le plus grand groupe depuis Bob Dylan" ou encore "les BMJ sont dix fois plus forts que le Velvet, c’est tellement so amazing". Et puis quand il s’agit de vendre les petits gars, là non plus, il n’y a plus personne. On essaie seulement de débourser des sommes fabuleuses dans des clips débilissimes sans aucune vocation artistique. Tendance et attitude là aussi. Les intermédiaires eux vivent très bien dans des maisons cossues pendant ce temps-là. La distribution coûte très cher et se fait parce que les sommes investies sont ubuesques et que personne ne peut suivre. Ce que dit clairement le film, c’est aussi que le succès n’a rien à voir avec le talent : c’est le hasard qui compte ! Pendant ce temps-là, les groupes trinquent. Pour les plus ambitieux lecteurs de ce site, je dis : lancez-vous dans le disque au sein d’une major, c'est-à-dire dans la bête spéculation (au sens financier du terme) artistique. Que vous n’ayez aucune culture musicale ou aucun talent pour défendre vos artistes, voire une absence totale de goût (ce qui est quasiment toujours le cas) n’a aucune espèce d’importance comme le dit très bien et dans une langue magnifique le fondateur de Throbbing Gristle, très très grand groupe lui, Genesis P-Orridge, dont les interventions, de temps en temps, vont vraiment du bien.

Côté artistes, c’est aussi souvent assez désespérant mais eux, au moins, ils bossent. Comme dit une responsable un peu plus futée que les autres, la machine tourne à l’envers, notamment en ce qui concerne la drogue : "Avant, on prenait des acides quand on était célèbre une fois le boulot fait et une fois le succès atteint, maintenant c’est le contraire !" Se dessine alors, par petites touches non appuyées, et c’est pour moi ce que DiG! a de largement plus intelligent, un portrait dur peut-être, à mes yeux, mais véridique de ce que les groupes attendent de leur musique : la gloire, mais aussi paradoxalement, la rébellion, les milliers d’albums vendus, et la reconnaissance de leur suprême génie ! Et un look d’enfer ! BMJ est vraiment un cas étonnant et moins prévisible que leurs concurrents dans le sens où justement, ils sont très prolifiques et mettent vraiment la main à la pâte en produisant albums sur albums dans l’anonymat complet et sans que cela n’ait aucune espèce d’incidence, alors même qu’intérieurement le poète Anton Newcombe ne rêve que d’une chose : être rocker, bien avant de produire des albums ! Tout ce petit monde veut faire carrière avant de se bâtir une œuvre, et ce constat est d’autant plus violent et drôle que, il me semble, les BMJ sont des types assez sincères, très certainement !
Même la documentariste est un peu piégée dans sa passion rock’n’roll (ce en quoi le film est sincère) quant elle décrit, les yeux émus de larmes (c’est une métaphore !), la légende d’un Newcombe qui préfère sa position d’artiste maudit (en fait, une bonne part de hasard intervient comme le montre très bien l’épisode avec les flics en Georgie) et, je cite et on admirera le paradoxe, de "révolutionnaire caché", plutôt que la position de punk actif en quelque sorte. Car la fascination pour le mythe est plus forte que tout. Et s’il s’agit de montrer la violence du milieu, il semble que les gens impliqués dans le business du rock, ou tout simplement les fans hardcore de rock ne puissent s’empêcher de pleurer sur le système qui broie les artistes et d’en être complètement fascinés, parfois jusqu’à l’extase. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que révèle, même pas en filigrane mais de manière inconsciente, DiG!, et que son dispositif de tournage très long met vraiment en lumière de manière pertinente. C’est donc complètement une réussite qui a le mérite d’inscrire la destructive légende dans le quotidien le plus crasseux et le plus sordide. La musique, elle, est inconsciemment ou pas finalement, mise en arrière plan, et quasiment jamais commentée, sauf dans les termes hallucinants décris plus haut. Ça veut tout dire.

[Note : Que vous aimiez ou pas la musique des Dandy Warhols ou des BMJ n’a aucune espèce d’importance, et le film vous paraîtra quel que soit le cas d’une égale pertinence ! Pour ma part, même si cela n’est pas intéressant en soi, je ne connaissais pas les deux groupes. Les Dandy et BMJ semblent avoir une base commune bien sûr. Mais les Dandy semblent se "popiser" au fur et à mesure, là où les BMJ restent plus fidèles au rock de leur début (quoique les derniers machins folks composés par Newcombe aient l’air assez croquignolets, ce qui bien sûr n‘engage que moi ! Les BMJ me paraissent donc bien plus intéressants, même si dans les deux cas, je ne trouve quasiment rien de neuf ou de révolutionnaire dans la musique que j’ai entendue dans le film ! A vérifier ceci dit, mais voilà ma première impression…]

Docilement Vôtre,

Dr Devo.
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 20 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

[Photo : "Shoot The Mother Giving Birth" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,


A-t-elle enfin sonné, l'heure de nos retrouvailles ? En tout cas, on s'était égaré, je m'en souviens, plusieurs fois dans les salles obscures avec plus ou moins de bonheur, et même parfois sous le regard du mauvais sort qui m'écarta, contre ma volonté et sous la forme d'un planning d'enfer, du WAITER de Alex Van Warmerdam, réalisateur sublime et hollandais qui fut pour une période courte un peu chouchouté en France et dont la sortie de ce dernier film, en catimini et en plein été, histoire d'être bien sûr de ne faire aucune entrée, tenait quand même du miracle. Deux séances par jour complètement pourries en première semaine d'exploitation (genre 11h et 17h45), puis une séance la deuxième semaine et puis plus rien ! Il fallu donc me résoudre à louper le film de l'année et de ne pas pouvoir soutenir le réalisateur ! C'est injuste !

C’est de bonne humeur, malgré tout, que nous nous dirigions vers PLANÈTE TERREUR, deuxième volet du diptyque, originellement unifié, de Tarantino et Robert Rodriguez. Le film de Tarantino nous avait franchement passionnés dans son abstraction et l’efficacité de sa mise en scène. On gardait alors à l’esprit, très confiants pour le coup, que le deuxième volet réalisé par Rodriguez serait forcément très différent. C’est le cas. Changement de service, et surtout balles neuves.

Dans un petit coin paumé du Texas, de nos jours, en 1987, comme c’était déjà le cas dans BOULEVARD DE LA MORT. Une nuit comme les autres. Wray (Freddy Rodriguez), énigmatique homme à la moto, croise dans un bon petit resto de nuit du coin son ex-copine, Cherry (Rose McGowan, déjà présente dans BOULEVARD DE LA MORT). Les époux Block, tous deux docteurs dans la même clinique, s’apprêtent à prendre leur service de nuit et déposent leur gamin chez deux baby-sitters jumelles et chicanos, alors même que Mr Block, dur à cuire malin mais brutal, a de forts soupçons sur la fidélité de sa femme ! La routine quoi…
Un peu plus loin, dans un coin déserté de la campagne, une étrange compagnie de commandos militaires dirigés par Bruce Willis vient prendre possession d’étranges containers toxiques que leur amène une bande de mercenaires, semble-t-il. L’échange se déroule mal, finit dans le sang, et le chef des mercenaires répand dans l’atmosphère l’étrange gaz contenu dans les mystérieux containers.
Wray raccompagne Cherry chez elle lorsqu’il heurte quelque chose sur la route, ce qui vaut à tout deux un superbe accident au cours duquel des créatures étranges s’en prennent à la jambe accidentée de Cherry. Une fois à l’hôpital, Cherry est amputée et Wray entendu par le shérif local (Michael Biehn) qui visiblement connaît bien le jeune homme et l’arrête. Mais un étrange ballet commence dans la clinique, point névralgique du film : de plus en plus d’habitants sont victimes de morsures qui dégénèrent en de désastreuse infections purulentes ! Quelque chose de louche se passe. Et effectivement, quelques heures plus tard, toute la région est infestée de zombies avides de chair humaine…

Dès les premières minutes de PLANÈTE TERREUR, on comprend mieux ce qui s‘est passé entre Tarantino et Rodriguez et ce qu’ils ont voulu faire. Outre l’élaboration d’un projet "grindhouse", c'est-à-dire d’un double programme d’exploitation, et donc d’un hommage aux cinéma de série des années 70 et 80, c’est à un grand jeu oulipien qu’on assiste avec, presque, son lot de contraintes imposées. Le formalisme du duo n’est pas que visuel. On imagine bien qu'ils se sont bien amusés a priori pour imaginer ces contraintes. Des personnages communs ayant sans doute le même fond mais développés différemment (dont le personnage de Marley Shelton, encore une fois très bien et très à l’aise dans le mélange d’émotion et de comédie, et qui incarne une nouvelle fois la fameuse doctoresse Block), obligation de faire une scène de strip-tease, un personnage doit perdre une jambe, etc. Un petit jeu de contraintes entre amis qui fonctionne bien du reste. Voilà pour le projet.
Sinon, PLANÈTE TERREUR s’en va chasser sur d’autres terres que le slasher sentimental et abstrait qu’était BOULEVARD DE LA MORT (ça ne vous gêne pas si je dis DEATH PROOF la prochaine fois ?) pour se concentrer sur le film de zombies musclé, dans une perspective de divertissement assumée très loin de la charge politique ou sociale d’un Romero.

Rodriguez, ça aussi, c'est le projet, utilise le support film, tel qu’il était projeté dans ces années-là, et rajoute artificiellement des rayures, comme Tarantino une fois de plus, mais de manière constante pendant tout le film, lui. Rodriguez pousse le jeu plus loin de sorte qu’aucun plan n’est intact, qu’ils sont tous déformés par les aléas de la projection, ce qui inclut aussi des jeux de son, des plans coupés, des images en moins, des brûlures de pellicule, et une très bonne idée : une des bobines du film est manquante ! Cette bobine manquante est d’ailleurs un des points curieusement un peu faibles du film. L’idée elle-même suffit à réjouir le Devo qui sommeille en vous. Néanmoins, l’ellipse forcée et violente provoquée par la bobine manquante est plus douce que prévue, et ne se résume qu’à une saute. Quand on reprend le cours du film, une bobine plus loin donc, le premier plan fonctionne (une maison était calme et dans le plan suivant elle est en feu sans qu’on sache vraiment pourquoi), mais ne bouleverse pas la narration outre mesure, ce qui est un peu dommage. Le point d’amusement concernant cette bobine manquante sera pour Rodriguez d’éliminer la "révélation" twistesque concernant le personnage de Wray, dont on ne voit que les conséquences à travers un dialogue drôle parce que du coup pas vraiment explicatif… Si ce n’est que le film-annonce de MACHETTE (réalisé par Rodriguez, ce film-annonce et bien d‘autres réalisés par des réalisateurs invités dont Rob Zombie par exemple faisait partie du programme unique aux USA : car PLANET TERROR et DEATH PROOF sont projetés ensemble aux USA et non pas en deux séances distinctes comme dans le reste du monde. Devant le tollé de la part des fans non-américains des deux réalisateurs, les frères Weinstein ont finalement concédé à nous lâcher un nonosse sous la forme du film annonce de MACHETTE, piètre récompense à vrai dire, dans le sens où, si MACHETTE est très drôle, on reste sur notre faim parce qu’on en a loupé un paquet de ces faux-films annonces…), ne vende un peu la mèche sur le même sujet. Bref, cette bobine absente ne bouleverse curieusement pas grand-chose, même si le procédé reste très jouissif, et c’est bien dommage car elle est bien placée et aurait pu donner un relais satisfaisant à la très bonne première partie de PLANET TERROR !

En effet, le très bon film-annonce (puisqu'on en parle...) de PLANÈTE TERREUR promettait quelque chose de très carré et d’assez potache et amusant. Le début du film nous conforte dans ce sentiment de joie taxidermiste, mais nous emmène également plus loin. La séquence de générique, absolument magnifique, dans une très bonne photographie un peu marronnée par la dégradation du support, place le ton et la barre très hauts si j’ose dire. Certes on reconnaît une introduction classique de ce genre de films (il s’agit d’une scène de gogo-dancing), mais le montage très rentre-dedans et en totale adéquation avec les effets de dégradations ou les effets spéciaux, donne un ton assez fulgurant, dépassant assez vite, au bout de deux trois ou quatre points de montage, la "reprise" et l’hommage pour faire un ensemble plus déconstruit, plus personnel et surtout au ton très différent. Loin de seulement commencer par la vision poulette à et au poil (ce qui est également le cas de cette séquence, remarquez !), Rodriguez instaure un climat étrange, très rentre-dedans mais aussi d’une réelle beauté, un peu abstraite, et finalement assez émouvante. Le film irait-il nager entre plusieurs eaux, à savoir celle de la malice et de l’hommage, mais aussi de la tension et de l’émotion ? Ce sera effectivement le cas. Si Rodriguez fait un film plus ouvertement proche du cahier des charges du film d’exploitation que Tarantino (qui semblait utiliser le cahier des charges à des fins beaucoup plus abstraites, jusqu’à rendre difficile pour le spectateur de pointer le sujet réel du film), il ne se contente pas de faire mumuse avec le matériau de ses jeunes années cinéphiles. Bien qu’étant assez preneur de certains films de Rodriguez (pas tous, ceci dit, loin de là), je fus surpris des qualités de ce début de film. La chose est vraiment très bien écrite, avec une belle malice. On reconnaît la structure exploitationniste (si je veux !) générale, bien sûr, mais le réalisateur construit également une petite dentelle efficace d’éclatement d’intrigues qui donnent vraiment de l’énergie et un peu de mystère à la présentation du contexte et des personnages, et qui permet de faire monter la pression de manière tranquille mais absolument certaine. Bref, Rodriguez pousse le bouchon plus loin, creuse le travail un peu plus qu’il n’était "obligé" de le faire, et finalement on ressent très fort en tant que spectateur, ce qui est assez beau et touchant, la vision subjective et personnelle que Rodriguez a de ce cinéma-là, cinéma qu’il utilise donc mais aussi contourne afin de développer un ton plus prenant, plus intime tout bêtement. La surprise est donc de se retrouver face à une structure brute de décoffrage mais ciselée, dépassant nettement le ton de la simple parodie pour devenir un objet beau. Et ça, c’est déjà le cas à propos de l’écriture, mais pas seulement car la chose est poussée en avant avec énormément d’énergie par une mise en scène vraiment très belle (mais n’hésitant pas à jouer avec certaines formes de vulgarité structurelle, je pense à l’utilisation des plans rapprochés très nombreux mais vraiment bien amenés, comme quoi c’est possible, et toujours appuyés par des points de montage rythmiquement dynamiques, voire beaux, et ce ne sont pas forcément des inserts d’ailleurs, bravo !), mise en scène qui est sans doute la plus belle qu’ait signée Rodriguez jusqu’ici, quelle que soit la qualité de certains de ces autres films par ailleurs.

Le montage, assez old school, c'est-à-dire pas forcément hystérique, mais au contraire jouant énormément sur les fondamentaux (échelle de plans, axes, hauteur de caméra) est assez direct et franco de porc, sait aussi se bousculer et devenir plus "injustifiable" (avec plus de partis pris personnels) dans les moments souvent cruciaux ou aux enjeux plutôt émouvants), plus abstrait aussi, jusqu’à donner un beau vertige de sentiments et de rythme, un peu obscur ce qui est assez délicieux. Et c'est ce que permet la structure éclatée dont je parlais plus haut, ce qui tend à prouver que le Rodriguez a vraiment écrit son scénario dans une perspective de mise en scène. Rien que pour ça, la première partie est volontiers troublante, et même donne des petits coloris inattendus et anxiogènes dont on se demande bien vers quelle horreur (souvent intérieure d’ailleurs), ils vont nous mener. Le point d’orgue de cette tension et de cette émotion magnifiques est le centre névralgique qu’est la clinique où on reconnaît à la fois la mise en place des bâtons de dynamite qui vont propulser l’histoire de manière classiquement vulgaire (l’amputation du bras du premier contaminé par l’infirmier asiatique), et celle (la mise en place) de passages plus iconoclastes et plus surprenants, souvent énormément tendus et qui mettent le spectateur sous pression. Je pense à la sous-intrigue entre les époux Block qui marche du feu de Dieu, notamment, mais pas seulement, parce que Rodriguez, à travers le personnage du Mr Block, a fait preuve d’une écriture subtile et ambiguë (le mari Block est une sorte de sale type, mais aussi un mec attentif à son environnement et très efficace, donc pas totalement antipathique lorsqu’il arrive à la clinique : il fait donc peur mais c’est lui aussi le témoin de la situation telle qu’elle est en train de dégénérer. Ça marche très bien.). Un joli montage donc, rentre-dedans mais personnel, mais qui est aussi très largement supporté par un autre élément de mise en scène pour lequel PLANÈTE TERREUR sera un festival par contre !
En effet, Rodriguez, comme Tarantino du reste, a mis la main à la pâte sur un maximum de postes : musique (un peu), écriture, co-montage, co-cadrage et surtout la photographie. Et c’est sur ce point que le film est sans doute le plus réussi. Et pas seulement de manière technique, mais également dans l’utilisation de celle-ci comme élément de mise en scène. Bon, avouons le tout de suite, si la photo marche autant, c’est que la direction artistique est vraiment soignée au possible, voire maniaque : costumes, objets, et surtout décors qui peuvent être simplistes ou très travaillés (magnifique géographie, gourmande même, du restaurant, qui permet des combinaisons d’effets de photo assez beaux, je pense à la cascade notamment). Mais il n’empêche, quelle photo superbe ! On sent Rodriguez assez admiratif des contrastes et des coloris des années 70 et plus encore des années 80, qui règnent ici en maîtres. Chaque plan propose son ambiance bien particulière en matière de lumière, et beaucoup d’entre eux sont remplis d’idées malignes ou magnifiques, où règne une légère prédominance du maronnasse un peu chaud (qui rappelle les tirages commençant à virer de couleur avec le temps), très beau. Et des idées d’éclairages magnifiques et non illustratives, on en trouve à la pelle : variations d‘étalonnage sur des plans particulièrement importants ou émouvants (Rodriguez met en exergue ces plans-là en changeant la tonalité des couleurs, et aussi à de nombreuses occasions en jouant avec les rayures et autres incidents de projection : les plans sont ainsi séparés du reste du film, mis sur un piédestal par la détérioration calculée ce qui est presque toujours touchant et terrifiant, l’accident étant ici le signe que quelque chose ne va pas ou que quelque chose est désespéré ; ce point précis propulse littéralement le film vers l’avant, et montre un versant plus personnel, et donc assez inattendu, du réalisateur Rodriguez), éclairages basiques aux gros projos ou au contraire ciselage de certaines scènes d’intérieur, jeux d’éclairage sur les acteurs ou au contraire soin des arrières plans, etc. On est surpris, le jeu est constant et le film, du coup, par la photo, est très tendu. Voilà pour le principe. Dans le concret, je pourrais vous donner des dizaines d’exemples de plans sublimes. Citons en quelques-uns : les premiers éclairages de scènes de route (gros projo, étalonnage passé verdâtre ) notamment dans la scène où la première jeune fille se fait tuer après une panne de voiture), le plan où Madame Block (très belle scène très bien découpée) essaie de rentrer dans sa voiture, y arrive après d’immondes efforts et se relâche quelques secondes très émue, tandis que le monde s’écroule derrière elle (Rodriguez crée une explosion gratuite dans l’arrière-plan à l’exact moment où l’actrice se laisse gagner par l’émotion, c’est magnifique et c’est une idée de mise en scène les amis, pas seulement de l’illustration technique), ou encore la fameuse cascade près du restaurant ou les variations précises du générique d’ouverture, ou encore la pulsation rythmique des gyrophares lorsque les militaires abattent le troupeau de zombies, pulsations qui se calent sur le rythme des crépitements des mitraillettes ! Je vous laisse découvrir le reste, c’est une merveille, notamment parce que ce jeu de photographie consolide les jeux d’exergue de certains plans importants dont je parlais. Rien que pour ça, PLANÈTE TERREUR vaut largement le déplacement.

On est donc dans un superbe terrain de jeu avec ce film. Hélas, j’ai aussi quelques bémols à formuler, principalement dus à l’écriture. La première partie est tenue d’une main de fer, au moins jusqu’à l’échappée de la clinique, sinon jusqu’à l’échappée du restaurant. Par contre, par la suite, j’ai ressenti un net virage qui malheureusement place le film en terrain plus balisé, et peut-être plus proche de la parodie, là où justement la première partie développait un ton nettement plus personnel, et plus effrayant aussi. Car pendant l’échappée (seconde partie donc), si certains points de scénario marchent assez bien, on est dans un univers nettement plus connu, privilégiant l’action et se plaçant plus nettement dans le ton du pastiche moqueur. Le scénario devient plus indépendant de la mise en scène, la mise en scène (et notamment la photo) plus illustrative. Le ton change : la punchline est constante dans les dialogues, les gags se multiplient, et Rodriguez se repose plus sur un jeu de gentille dénonciation des conventions narratives du genre. En redevenant plus basique, si le film gagne en action hard-boiled, il perd un peu le spectateur ému que je suis, et même certains personnages en cours de route, pour franchir des étapes plus balisées (retournement, morts subites, déchirements des personnages). Les gags s’accumulent gentiment, la mise en scène a moins son mot à dire, même si tout cela est toujours correctement réalisé techniquement. Ou même si certains points sont assez touchants, je pense notamment à ce moment où la petite Block s’entête mystérieusement à monter dans le deuxième hélicoptère, très jolie idée. Ceci dit, on avait déjà un peu de ces clins d’œil dans la première partie, un peu d‘humour potache aussi. Mais dans la seconde partie, ces clins d’œil et autres gags ne servent plus la mise en scène, les personnages ou la progression narrative, mais au contraire instaurent un jeu de coudes entendu, une série de clins d‘œil entre Rodriguez et le spectateur dont il s‘agira dès lors de sceller l’amitié indéfectible et les regards de connivence même pas sous-entendus. Le film perd de sa dimension horrifique du coup, et se transforme en action-movie plus classique où la narration finalement a moins d’importance et devient plus artificielle. On perd donc en mise en scène et en personnalité dans cette deuxième partie, globalement plus prévisible et sans abysse, où c’est l’humour parodique à la MACHETTE justement qui prend le dessus. Dommage car la première partie, elle, était moins référencée et contenait aussi des gags drôles mais plus au service du mélange des tons (je pense au petit geste de poignet cassé de Mme Block, "bent" (tordue) au propre comme au figuré !). La rupture se fait assez cruellement ressentir et coupe le bel envol du film, replonge dans la convention, et curieusement contredit la belle promesse du générique de début qui promettait des choses plus bizarres, plus rentre-dedans et plus expressives. On rejoint dans la deuxième partie le domaine de la convention, c’est plus geek en quelque sorte, mais c’est dommage car le film perd de son homogénéité bizarre et surtout s’auto-limite de manière curieuse dans le registre d’un divertissement simple, direct et connu. L’effroi, la surprise et la malice rebondissante du premier segment du film sont perdus, l’équilibre entre écriture, mise en scène, acteurs, se rompt, et l’entreprise devient plus mécanique et curieusement plus prévisible, ce que Rodriguez avait réussi à éviter jusqu’à présent dans le film. Arrivé en haut de la montée, Rodriguez se laisse aller en descente, et arrête de pédaler. La différence est sans doute subtile, se joue à peu mais éclate comme un bouton sur le nez en plein milieu de la figure ! C’est donc de manière assez imprévisible, au moment où le plus dur est fait, que Rodriguez se veut potache et réduit l’ambition de son film de manière étrange, n’osant peut-être pas détruire totalement la marque de fabrique apocalyptiquo-délirante de ses autres films. Ce basculement dans un divertissement plus convenu fait passer le réalisateur à côté d’une œuvre personnelle étonnante, ce qui ne gâche en rien les choses magnifiques évoquées ci-dessus mais laisse le spectateur sur un goût de déjà-vu, sur une impression de coïtus interruptus. De peu, et pour pas grand-chose, on a loupé l’orgasme, au profit d’un gentil flirt, certes, mais qui du coup ne tient pas totalement toutes ses promesses.

Calmement Vôtre,

Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Mercredi 15 août 2007

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "Elle ne pense à lui que lorsqu'il la regarde", par le Marquis.]
Suite et fin de ce quinzième Abécédaire, un programme un peu faiblard tout de même relevé par trois films plus intéressants, à commencer par la lettre M comme…
 
THE MANSON FAMILY, de Jim van Bebber (USA, 2003)
Montré dans festivals divers en 1997 dans un premier bout-à-bout inachevé mais finalisé seulement en 2003, THE MANSON FAMILY est le second long-métrage de Jim van Bebber après un anonyme DEADBEAT AT DAWN, film de gang de la fin des années 80. Van Bebber, également réalisateur de clips (notamment pour Skinny Puppy), persiste dans un sous-genre dont il semble s’être fait une spécialité : l’adaptation de faits divers impliquant drogue et serial-killers, déjà abordés dans ces courts-métrages ROADKILL, MY SWEET SATAN et DOPER. Après John Martin Crawford, il s’attaque ici au gros morceau de sa curieuse spécialisation en développant un récit étrange et chaotique autour des méfaits de Charles Manson et de ses adeptes.
THE MANSON FAMILY divise semble-t-il l’opinion entre ceux qui lui reprochent ses entorses à la véracité des faits et ceux qui déplorent la bizarrerie ambiante assez prononcée – sans compter ceux qui ont simplement adoré le film. Sans faire partie d’aucune de ces trois catégories, je dois bien admettre que le film parvient, fort heureusement, à se démarquer du marché un peu encombré des films pseudo-réalistes tissant le portrait de divers tueurs en série, dérivés d’œuvres passionnantes comme HENRY ou son ancêtre DERANGED – lesquels peuvent s’avérer aussi maladroits et pénibles qu’ils se veulent malsains et dérangeants, voir par exemple le très mauvais LA VIE SECRÈTE DE JEFFREY DAHMER.
La relative réussite du film tient en partie à une mise en scène ne cherchant pas à verser dans l’observation clinique (belle excuse pour pondre une réalisation totalement indigente) ; Van Bebber tente une alternance de textures oscillant entre le faux documentaire psychédélique façon 70’s et les expérimentations de cinéastes comme Kenneth Anger – qu’il ne parvient jamais vraiment à égaler cependant. Le résultat n’est pas toujours très convaincant, mais rend le film dans l’ensemble assez attrayant et imprévisible. Autre aspect intéressant, le film insère des séquences contemporaines visant à mettre en perspective les événements et la personnalité de Manson en esquissant le portrait de désaxés des années 2000 affichant leur fidélité à un mouvement déviant dont l’esprit, solidement ancré dans une époque et un contexte précis, leur échappe pourtant totalement – sans compter cette séquence isolée montrant un jeune homme un peu plouc dont la subversion se résume à porter un T-shirt à l’effigie du gourou se faire sévèrement passer à tabac par des types agacés par le versant has-been de la figure de Charlie. À défaut d’être vraiment abouti, THE MANSON FAMILY sort du lot, et parvient à générer le malaise sans avoir recours aux ficelles attendues du suspense fabriqué et de la complaisance gratuite, ce qui n’est déjà pas si mal.
 
N comme… LA NUIT DE L'IGUANE, de John Huston (USA, 1964)
Possiblement émoustillés par le scandale de la relation entre Richard Burton et Ava Gardner, les distributeurs du film à l’époque l’avaient lancé dans les salles avec un slogan erroné et particulièrement stupide (« Un homme, trois femmes, une nuit ») : sans même relever le simple fait que lorsque survient la nuit en question, le personnage de Sue Lyon (deux ans après LOLITA et sensiblement dans le même emploi) a déjà été mis hors-circuit du récit, cette accroche met exclusivement en avant une tension sexuelle indéniablement présente dans le métrage, mais certainement pas au centre des enjeux du film, plus graves, plus vastes et bien plus intéressants.
Bien que je ne sois pas particulièrement un inconditionnel de John Huston (pour l’être, il faudrait aussi adorer ANNIE !) ou de Tennessee Williams (j’apprécie assez L’HOMME À LA PEAU DE SERPENT, mais beaucoup moins le trop lourdement psychanalytique SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER), LA NUIT DE L’IGUANE compte parmi ces films qui tiennent une place particulière dans ma cinéphilie, le genre de films sur lesquels j’éprouve régulièrement le besoin de revenir… et l’un de ces rares films que j’achète neuf dès qu’ils sont disponibles !!!
Très sensible, je suppose, à ce type de situations au cinéma : des personnages malmenés échouent dans un endroit étrange et isolé où les tensions vont se révéler, se dénouer, certains vont repartir, d’autres vont choisir de rester… Une atmosphère insolite en forme de « huis-clos ouvert », certainement à l’origine de la grande popularité du BAGDAD CAFÉ de Percy Adlon (et les gens ont tellement aimé ça qu’ils ne lui ont jamais accordé la chance de leur montrer un autre film, quelles que soient les grandes qualités de ROSALIE FAIT SES COURSES, SALMONBERRIES ou avant cela de ZUCKERBABY) ; certainement aussi ce qui fait que je m’attache à de petits films méconnus comme STRANGERS IN GOOD COMPANY de Cynthia Scott (qui n’a rien fait depuis elle non plus !). Et LA NUIT DE L’IGUANE est à mes yeux le film le plus fort et le plus abouti dans cette approche.
Finesse et vivacité de l’écriture, le scénario évite soigneusement les rives du mélodrame vers lesquelles le désespoir ambiant semblait devoir mener le récit (option fort bien relayée par l’utilisation de la musique, parcimonieuse et toujours juste) par un humour constant, sous-jacent et parfois très noir ; les passages où le vernis d’ironie se craquèle en sont d’autant plus émouvants. Et si l’humour est la politesse du désespoir, il est certain que les personnages du film en ont plein les yeux. Casting remarquable, mais on a ailleurs beaucoup complimenté Richard Burton et Ava Gardner ; je préfère pour ma part mettre en avant la performance admirable de Deborah Kerr, dont la subtilité et la rigueur m’ont évoqué les qualités d’une autre grande actrice contemporaine, Tilda Swinton. Et visuellement, le film est splendide – superbe photographie de Gabriel Figueroa. Mais bon, n’en jetez plus, il me sera difficile d’exprimer l’intensité et la force de l’atmosphère que dégage ce très beau film ou de lui rendre justice par une avalanche d’adjectifs flatteurs. Allez donc y faire un tour, et prévoyez un ou deux verres de rhum-coco.
 
P comme… LA PROCHAINE VICTIME, de Skip Schoolnik (USA, 1988)
Après ce remède contre l’amertume, LA PROCHAINE VICTIME permet de revenir à la réalité de l’Abécédaire et de son esprit « du coq à l’âne » parfois un peu violent. Va donc pour un modeste petit slasher de la fin des années 80, répondant en VO au doux titre de « Hide and Go Shriek ! ».
Introduction amorçant très faussement une tonalité réaliste à la MANIAC : un homme endosse costard et cravate, sans oublier de se mettre un peu de rouge à lèvres (ah bon), va se lever une prostituée qu’il assassine dans la foulée : soft, pas très impressionnant et insipide. Mais nous sommes sauvés, débarque alors la traditionnelle brochette d’adolescents des années 80 – les meilleurs, ceux qui n’étaient pas encore de simples extensions pour téléphones portables. Les filles d’un côté (sucrées et très vulgaires entre elles, elles veulent avoir du drôle je crois), les garçons de l’autre (lourds, gras et fiers comme des coqs, et ils ne pleurent pas), acteurs atroces et VF à l’avenant, tout ce petit monde inepte prépare activement et joyeusement une super fête pour célébrer la fin du lycée, avec l’idée qui tue, ha-ha : faire ça dans le magasin de meubles de papa après la fermeture, c’est grand, il y a des lits et c’est tranquille, il y a juste le gardien louche et tatoué qui ne cherchera sûrement pas à nous faire du mal, puisqu’il s’agit visiblement d’une fausse piste ménageant une révélation plus fracassante encore. Et hop, hélas, les voilà lancés dans une très laborieuse partie de cache-cache qui va durer trèèèèèèèès longtemps, et de temps en temps, un jeune se fait tuer histoire de justifier le titre.
Maigres petites initiatives pour sortir du lot : le tueur endosse les vêtements de ses victimes, hommes ou femmes, au fur et à mesure (une idée gentiment volée au sympathique LE MONSTRE DU TRAIN), et le décor, à peu de choses près la seule variante d’un slasher à un autre, pas formidablement bien éclairé et truffé de mannequins inquiétants (les mannequins dans les magasins vides sont toujours inquiétants) qui ne devraient faire frémir que celui qui n’a jamais vu TOURIST TRAP. Ah oui, et on applaudit chaleureusement une scène de décapitation par ascenseur étonnamment réussie et assez impressionnante, seule vraie réussite d’un film par ailleurs mollasson surtout affairé à remplir le cahier des charges du genre sans chercher à s’en démarquer d’aucune façon.
 
Q comme… QUASIMODO - NOTRE DAME DE PARIS, de Peter Medak (USA/Canada/Hongrie/République Tchèque, 1997)
Quasimodo est de retour ! Il revient promener sa bosse après le muet NOTRE-DAME DE PARIS interprété par Lon Chaney, lequel était à peu de choses près la seule qualité d’une adaptation par ailleurs assez libre du roman de Victor Hugo. Et n’allez pas croire que je suis un passionné de ce récit, mais que voulez-vous : le Q se fait rare, et le (télé)film est mis en scène par le très capable Peter Medak (LES FRÈRES KRAY, ROMEO IS BLEEDING). Bon, l’enthousiasme est quand même modéré : dans le fond, je n’aime pas beaucoup cette histoire, et la copie proposée en DVD est recadrée et en VF.
Verdict sans surprise : c’est assez mauvais. Le film, pauvrement doté, est assez cheap – au passage, je me demande pourquoi les cinéastes compensent si souvent une figuration insuffisante en y mettant des nains, à part pour me faire plaisir, je veux dire. Medak n’a pas l’air d’y croire des masses, et assure proprement ce qui ressemble fort à un minimum syndical, tout juste relevé par quelques plans insolites comme la première apparition d’un Frollo sans tête en prière… Ah, ma grand-mère me tire sur la manche et insiste pour que je lui dise qui joue qui, alors voilà : Quasimodo, c’est Mandy Patinkin, très moyen sous une tonne de latex, Frollo c’est Richard Harris, un peu éteint, et Esmeralda, c’est la jolie Salma Hayek, qui danse comme une folle pour célébrer sa propre compassion pour les moches. Et Olga Antal joue une femme dans la foule, ça te va mémé ? OK, reprenons.
Si le film n’est pas fameux et raconte une fois encore une histoire usée jusqu’à la corde, comment fait-il pour sortir du lot ? Sachant que pour le reste, tous les personnages sont développés sans développer de point de vue particulier, la caméra étant surtout focalisée sur les décors et les costumes… Là aussi, pas de surprise du chef, on se réapproprie le récit comme une bête : en gros, on nous ressert en conclusion le même happy end idiot de la version avec Lon Chaney, mais ici, on va encore plus loin, tellement on a envie de délivrer un joli message en plus de la classique beauté cachée des laids. Frollo condamne l’imprimerie naissante de Wittenberg, et condamner la liberté d’expression (fichtre, déjà ?), c’est mal, alors Quasimodo, qui est lettré et romancier, utilise la presse confisquée pour imprimer en cachette des bulletins révolutionnaires, tandis qu’Esmeralda devient une monnaie d’échange pour la liberté de la presse… Ouiiiiiiiii… Bien sûr ! Pourquoi pas ? Ben voyons ! Je vous laisse, j’ai mal à mon cerveau.
 
R comme… RATS, de Tibor Takacs (USA, 2003)
Ah ! Tibor Takacs ! Encore un qui a failli se faire un nom dans le cinéma fantastique, mais une fois n’est pas coutume, je ne vais sans doute pas déplorer qu’il ait par la suite prestement sombré dans l’anonymat télévisuel et les petites séries B fauchées… Remarqué en 1987 pour le film THE GATE, qui se distinguait bien plus par l’originalité de ses excellents effets spéciaux que par un scénario plutôt médiocre, honoré par le grand prix du grand prix à Avoriaz en 1990 pour le très mauvais LECTURES DIABOLIQUES, ce cinéaste canadien d’origine hongroise a par la suite tenté une séquelle (exécrable) de THE GATE avant d’enchaîner les petites productions anonymes, et à défaut de gagner sa place au sein des MASTERS OF HORROR, il a fini par s’acoquiner avec la splendouillette firme Nu Image, assez portée sur les films de monstres de série B tirant doucement vers le Z (parmi lesquels on peut recommander l’amusant CROCODILE de Tobe Hooper et l’hilarant SHARK ATTACK III), avec des titres alléchants mais pas vus comme MEGASNAKE, KRAKEN : TENTACLES OF THE DEEP, MANSQUITO ou encore ce RATS dont il est question aujourd’hui.
Lancé par une bande-annonce très drôle, RATS est un tout petit film cheap mais plutôt amusant, l’histoire d’une journaliste qui se fait interner sous une fausse identité pour enquêter sur de mystérieuses disparitions dans un hôpital psychiatrique dirigé par le massif Ron Perlman, à qui le rôle de méchant échappe, puisque le nœud de l’affaire, c’est un employé qui a trop regardé WILLARD quand il était petit et a sympathisé avec une horde de rats mutants, télépathes et géants, qui s’en vont manger quelques patients quand ils ont un petit creux. Comme toujours, Nu Image devrait vraiment essayer d’en faire moins et de le faire mieux – les rats infographiques font franchement mal aux yeux. Ceci dit, le film comporte aussi quelques jolis effets, se montre assez cruel et parfois très démonstratif : ça se suit agréablement, jusqu’à un final très ringard. Rigolo mais visuellement hideux et mal fagoté, RATS ferait un apéritif sympathique lors d’une soirée à thème sur nos amis les rongeurs. Allez, pour le jeu, je vous propose un programme pour la suite de la soirée : l’intéressant D’ORIGINE INCONNUE, GRAVEYARD SHIFT qui vaut bien mieux que sa médiocre réputation, KRYZAR : LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN (un peu de culture aussi, que diable !) et pour finir, ça s’impose, LES RATS DE MANHATTAN du regretté Bruno Mattei. Bonne soirée ! Non, non, ne me remerciez pas.
 
S comme… SNAKE ATTACK, de Max Reid (Suisse/USA, 1994)
Chic, après les rats, les serpents ! Ils ont l’air énorme et féroce, ces reptiles s’agitant sur un DVD extrait de la « Monster Collection » ! Je vous arrête tout de suite et juste avant la proposition de programme pour soirée à thème sur nos amis les reptiles : on nous ment, on nous spolie ! Cet emballage (qui circule aussi sous le titre VENINS, prenez garde) dissimule un film qui n’a en réalité vraiment rien à voir avec la choucroute…
Ça s’appelle donc en réalité LA PART DU SERPENT, c’est interprété par Malcolm McDowell, Lois Chiles, Howard Vernon et Philippe Léotard (!), et c’est une espèce de psychodrame soporifique dans le milieu de l’herpétologie, qui n’est pas la science de l’herpès mais bien celle des serpents. Même pas de quoi faire frissonner la tante Gertrude un samedi en prime time, donc. On suit d’un œil morne l’évolution de ce récit construit autour d’un triangle amoureux, qui psychologise à fendre l’âme sur des enjeux profondément simplistes pendant ce qui semble durer des heures, et croyez-moi, si Joséphine ange gardien était apparue pour remettre un peu d’ordre et de bon sens à tout ce fourbi bien poussif et laborieux, on ne s’en serait pas porté plus mal. Le film présente des tonalités télévisuelles dont l’extrême frilosité empêche le film de vieillir, ou même de simplement exister. Seul point saillant de cette entreprise assommante, la musique de Patrick Moraz, possiblement la pire bande originale qu’il m’ait été donné d’entendre, et je pèse mes mots, ce qui rend certains passages assez cocasses. Sinon, comme apéritif, je propose plutôt LE REPAIRE DU VER BLANC de Ken Russell, croyez-moi sur parole, c’est sans commune mesure.
 
T comme… TRAITEMENT DE CHOC, d’Alain Jessua (France/Italie, 1973)
Vous l’avez remarqué, j’ai beau déplorer dans ses grandes lignes le peu d’inspiration du cinéma fantastique français, je suis toujours prêt à tenter une nouvelle expérience, particulièrement lorsqu’il s’agit de s’intéresser à un cinéaste sympathique comme Alain Jessua, régulièrement tenté par le genre – je n’ai pas vu LES CHIENS ni JEU DE MASSACRE, et son FRANKENSTEIN 90, vu dans les années 80, ne m’a pas vraiment laissé un très bon souvenir ceci dit.
Le sujet est sympathique et assez prometteur : Annie Girardot se rend dans un centre de thalassothérapie dirigé par Alain « Mise au point sur moi » Delon, et s’inquiète vite des malaises et des disparitions survenant au sein du personnel portugais du site ; elle va découvrir une vérité à faire dresser les cheveux sur la tête, du genre de celles qu’on croisera par la suite dans des métrages beaucoup plus aboutis comme le méconnu SOIF DE SANG de Rod Hardy ou le très intéressant (et français, cocorico) LA NUIT DE LA MORT de Raphaël Delpard (lequel comporte une scène gore et dévêtue pour Charlotte de Turkheim !).
Eh oui ! Malgré toute la sympathie que m’inspire Jessua, il faut bien admettre que son film n’est vraiment pas très bon. Le réalisateur peine à tirer quelque chose de son décor, il y a de fréquents problèmes d’axes, le découpage, le montage et le cadrage sont pauvres et maladroits, le film abuse de travellings/zooms très datés, et l’ensemble est d’une désolante platitude, à l’image d’une scène de fuite en bicyclette absurde, qui ressemble à une paisible promenade. La volonté de développer des sujets un peu originaux ne s’accompagne pas ici de celle de filmer différemment et de façon plus expressive, et c’est dommage pour ce récit pessimiste aux enjeux sociaux très radicaux, hélas dénué de personnalité et d’intensité.
 
U comme… UN NOËL DE FOLIE, de Joe Roth (USA, 2004)
… et un titre nul, qui va comme un gant à cette infecte comédie familiale. C’est l’histoire d’un couple qui, dans la mesure où leur grande fille est pour la première fois absente pendant les fêtes de fin d’année, décide de ne pas fêter Noël et de plutôt partir en croisière, pour changer. Mais le voisinage et l’entourage ne l’entend pas de cette oreille : Noël, c’est une tradition, et ceux qui ne respectent pas la tradition s’exposent aux franches hostilités. Avec ce genre de sujet, on a deux options : la charge subversive dans un style acerbe et ironique, dans le genre des meilleurs films de Danny de Vito (LA GUERRE DES ROSE ou CRÈVE, SMOOCHIE, CRÈVE !) ; ou cette option crapoteuse choisie par Joe Roth, où la timide critique des conventions sociales retourne prestement sa veste en chemin pour déboucher sur le conformisme le plus nauséabond.
Et si la première partie du film ne fonctionnait déjà pas des masses, les personnages se comportant tous comme des débiles profonds, la seconde, au cours de laquelle les enjeux sont retournés comme des crêpes (coup de théâtre, la fille revient, il faut organiser Noël en un temps record) donne carrément envie de se pendre, surtout qu’à ce stade, il reste encore largement plus d’une demi-heure de métrage. « Et là, c’est le drame ». Ce machin s’enlise peu à peu dans les digressions futiles (le cambriolage, qui ne semble là que pour atteindre la durée d’un long-métrage) et dans le sentimentalisme le plus ignoble : la solidarité se déchaîne dans le quartier (finalement, nos voisins sont si gentils), la fille chérie a trouvé l’amour pur (la famille se consolide et s’agrandit), on remarque enfin à quel point la voisine cancéreuse est malheureuse et mérite amplement les tickets pour la croisière (la maladie, c’est con), et peut-être même, je dis bien peut-être, que le Père Noël en personne, ému par cette guimauve fécale, vient faire un petit coucou le soir de Noël, clin d’œil clin d’œil, chers parents (excusez-moi, je vais me tirer une balle).
Le plus triste dans l’histoire, c’est bien que pour la première fois de ma vie, et je l’espère la dernière, j’ai ici trouvé Jamie Lee Curtis, pourtant à l’aise même dans des comédies pas fameuses, exécrable, laide et antipathique. On dira que sa présence dans cette sombre matière est due à son faible pour la nouvelle de John Grisham ici adaptée, et on passera l’éponge pour cette fois.
 
V comme… VIRGIN MACHINE, de Monika Treut (Allemagne de l’Ouest / USA, 1988)
Après cet enchaînement désastreux qui me fait regretter de ne pas avoir plutôt regardé LA NUIT DE L’IGUANE sept fois de suite, VIRGIN MACHINE vient à point nommer relever le niveau. C’est aussi l’occasion d’honorer l’intéressant éditeur K Films (j’étais moralement obligé d’acheter ce film perdu dans les étagères de mon fournisseur habituel) et de découvrir le travail de Monika Treut, dont je n’avais jamais entendu parler, fondatrice d’une boîte de production indépendante, réalisatrice de nombreux courts-métrages (VIRGIN MACHINE est son deuxième long) et collaboratrice au théâtre du talentueux Werner Schroeter.
Ce film étrange (et son intrigante affiche de type vaguement SM lesbien) semble dans ses très belles premières minutes amorcer un univers partagé entre Guy Maddin (probablement à cause de ce noir et blanc très contrasté évoquant le cinéma muet) et Patricia Rozema (excellente réalisatrice un peu perdue de vue, à qui l’on doit notamment le merveilleux LE CHANT DES SIRÈNES). En réalité, on écarte rapidement le rapprochement à Guy Maddin, le film présentant en réalité une mise en scène moins stylisée, moins ambitieuse – malgré quelques très belles échappées oniriques, et on pense bientôt davantage au cinéma de John Waters, de Jim Jarmusch ou de Percy Adlon : le film tempère son versant artistique par un certain sens de l’humour et de la décontraction.
VIRGIN MACHINE nous raconte le parcours initiatique de Dorothee (Ina Blum, lumineuse), jeune journaliste s’interrogeant sur l’amour sous toutes ses formes en se basant sur les rencontres vers lesquelles son enquête la porte, parmi lesquelles on peut notamment relever un spécialiste des hormones, Susie Sexpert et son impressionnante collection de godemichés, et surtout Ramona, psychothérapeute qui soigne ses patients du romantisme (métier utile) et exécute au cours du film un strip-tease mémorable (très belle séquence).
Sans être renversant, le film offre quelques splendides moments d’abstraction, souvent dans le rapport aux images projetées sur les écrans de télévision, et développe tranquillement une petite musique attachante et assez originale : c’est drôle, ça a du caractère et c’est vivifiant, mangez-en.
 
W comme… WILLOW, de Ron Howard (USA, 1988)
J’aimerais comprendre pourquoi, parmi les films produits par George Lucas, l’excellent LABYRINTH de Jim Henson (écrit par Terry Jones, et ça se voit !) ou le sympathique HOWARD THE DUCK de Willard Huyck se payent une réputation de sombres navets, tandis que WILLOW, quelconque, médiocre et souvent très laid, a pour sa part rencontré un joli succès et bénéficie encore aujourd’hui d’une flatteuse réputation…
L’histoire, développée sur deux heures interminables, n’est qu’un patchwork insipide d’emprunts divers (Moïse, Blanche Neige, « Le Seigneur des Anneaux »…), mais le manque d’originalité du récit aurait à la rigueur pu se reposer sur le seul divertissement émaillé de nombreux effets spéciaux spectaculaires. Mais très vite, rien ne fonctionne. Les effets spéciaux justement, parlons-en : si les animations de Phil Tippett sont très belles, on ne peut vraiment pas en dire autant du morphing alors balbutiant, le résultat (qui a atrocement mal vieilli) étant visuellement repoussant et du reste totalement dépassé six mois après la sortie du film. De plus, on nous colle dans les pattes deux lilliputiens chargés de faire rire dans les salles, qui ne sont hélas à peu près jamais drôles et justifient mal les nombreuses séquences à effets spéciaux nécessaires pour insérer deux personnages ineptes dans un scénario déjà bien filandreux.
Beaucoup plus gênantes dans le film, la laideur et la mièvrerie ambiantes. Je veux bien fermer les yeux sur la composition lénifiante de James Horner, musique à laquelle je suis quand même franchement allergique. Mais WILLOW enfile comme des perles les fautes de goût les plus puériles – voir par exemple ses changements de plans par volets latéraux accompagnés d’un bruit scintillant (« quand tu entends la cloche, tourne la page ! »). Et je ne parle même pas de cette plaie classique qu’est l’utilisation du bébé au centre des enjeux : un bébé sur-comprenant qui, comme le soleil gazouillant illuminant le monde pervers des Télétubbies, a toujours l’expression appropriée. Vous savez de quoi je parle – ALLO MAMAN ICI BÉBÉ sans la voix-off, en gros. L’horreur, quoi.
Bon, à part quelques jolis effets en image par image, on peut tout de même sauver l’interprétation énergique de Jean Marsh en reine maléfique : elle est aussi convaincante qu’elle l’était en princesse Mombi dans son film précédent, le superbe RETURN TO OZ de Walter Murch, autre bide injuste. Et bon, oui, bien sûr, le petit plus pour quelqu’un comme moi, c’est le castings de nains. C’est comme ça, je ne me l’explique pas, les acteurs nains, j’adore. Assez pour relever au premier coup d’œil quelques grands absents comme Kiran Shah ou Zelda Rubinstein. Je suis donc malgré tout content de retrouver Warwick Davis (même si je préfère le voir dans des films comme le déraisonnable ÉCORCHÉ VIF de Gabe Bartalos), le vétéran Billy Barty, et également Tony Cox (FOU(S) D’IRÈNE, BAD SANTA), Phil Fondacaro (LAND OF THE DEAD), ou dans de trop petits rôles Kenny « R2D2 » Baker, Jack Purvis (présent dans beaucoup de films de Terry Gilliam, un bon acteur, réduit ici à de la figuration non créditée) ; avec même une comédienne, Julie Peters, intéressante Sissi Spacek redux qui n’a rien fait d’autre mais qui est parfaite en épouse de Warwick Davis qui lui offre presque son scalp quand il part en mission. Bref, on reviendra une fois prochaine sur ce penchant personnel, de toute façon insuffisant pour m’amener à avoir de l’affection pour cette boursouflure familiale et mal fagotée.
 
Et voilà ! Un autre épisode s’achève, et tandis que mon esprit se tourne déjà vers la rédaction de l’épisode suivant – aurai-je le temps de le terminer avant mon séjour au royaume du Bretzel ? – je constate que cette quinzième sélection n’a dans l’ensemble pas été un très bon cru. Sans démériter, John Huston, Lars von Trier et John Waters se distinguent sans efforts. Quelques surprises (un bon film d’Albert Band !), quelques découvertes valables (Monika Treut, Paul Sarossy), un ou deux métrages honorables, beaucoup d’ennui par ailleurs, une vraie série Z (THE GAME) pour chatouiller les perplexités, et un gros coup de gueule pour l’infect NOËL DE FOLIE.
 
Le Marquis
[Photo : "Le Berceau de la Vie", par le Marquis.]
 
LA NUIT DE L’IGUANE
EPIDEMIC
DESPERATE LIVING
VIRGIN MACHINE
I BURY THE LIVING
KILLING ANGEL
THE MANSON FAMILY
HIDDEN
FUNERAL HOME
LOVE WILL TEAR US APART
BACKSTAGE
JANIS ET JOHN
TRAITEMENT DE CHOC
LE CHOC DES MONDES
WILLOW
QUASIMODO – NOTRE DAME DE PARIS
RATS
LA PROCHAINE VICTIME
AMERICAN NIGHTMARE
THE GAME
SNAKE ATTACK (LA PART DU SERPENT)
UN NOËL DE FOLIE
 
Bande-annonce de l’épisode 16 : Alors que dans l’arène un tueur en série lave un dinosaure à l’éponge, l’Europe court à sa perte absolue aux abords d’un lac hanté par une innocente et laide créature une dernière fois séduite par le simiesque bretteur à la tête d’un commando lancé aux trousses d’un extra-terrestre familier aux testicules protéiformes. Qu’a-t-il fait pour mériter tant d’acharnement ? Il a fait du patin à glace avec un ours blanc dans une contrée de ploucs dégénérés, tous les mêmes, en volant son tour à une petite fille pourtant si gentille, qui s’est consolée en laissant une accorte veuve l’emmener errer dans un supermarché.
 
Pour accéder à la première partie de cet article, cliquez ici.
 

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

[Photo : "Pourvu qu'elle soit douze", par le Marquis]

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 7 août 2007

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
[Photo : "Punaise !", par Le Marquis, d'après I BURY THE LIVING]
 
C’est l’été, il fait enfin beau, les râleurs doivent trouver autre chose à dire et à faire que de pester sur la pluie, en ce qui me concerne, peu importe : la rédaction retardataire se poursuit activement, et avec elle le visionnage des sélections d’épisodes ultérieurs, où je trouve toujours de quoi adorer ou détester, pendant que le Dr Devo, que d’autres accusent de négliger la prédominance du sacro-saint scénario, se voit reprocher de n’aimer que les histoires au cinéma. Comme d’habitude, mais c’est aussi le jeu, il faut s’exposer aux reproches les plus contradictoires en fonction de l’œuvre défendue ou critiquée, nous sommes incultes ou élitistes, nous parlons trop de technique ou pas assez, mais la roue tourne, c’est l’été, il fait beau. Et c’est, comme toujours, en toute subjectivité que je vous livre en pâture la sélection de l’épisode 15, en attaquant par la lettre A comme…
 
AMERICAN NIGHTMARE, de Jon Keeyes (USA, 2002)
Alors qu’ils fêtaient Halloween au cœur d’une forêt éloignée, une bande de jeunes est massacrée par une tueuse démente contre laquelle l’un d’entre eux avait commis l’imprudence de témoigner. Un an plus tard, c’est encore Halloween, et c’est encore une bande de jeunes, mais ce n’est plus une forêt, c’est un bar, et dans le bar, qui diffuse une émission de radio sur les phobies, la même tueuse démente sirote un alcool quelconque en écoutant nos fiers adolescents étatsuniens révéler leurs peurs les plus secrètes. Et si je les tuais en fonction de leur peur respective, se dit alors la tueuse démente, ça serait sympa, et ça ferait sûrement un très bon film en plus…
« Acclamé par la critique américaine », affirme la jaquette du DVD, sans se démonter, mais en prenant naturellement la sage précaution de n’en citer aucune. Difficile pour moi d’acclamer ce slasher laborieux qui se veut complexe et malin mais ne fait que compiler des idées volées à d’autres films comme HALLOWEEN, copieusement mis à contribution, ou encore TERREUR SUR LA LIGNE. Le film joue de toutes ses petites forces sur la carte de la cinéphilie, mais en oublie de soigner le récit, mouvementé certes, mais pas une seule seconde crédible ou même intéressant, qui emballe vite fait mal fait une conclusion en queue de poisson. La photographie d’une grande laideur et une VF atroce n’arrangent rien à l’affaire, et à part une morte qui cligne très fort des yeux et la présence pour les connaisseurs de Brinke Stevens et Debbie Rochon, cet AMERICAN NIGHTMARE ne présente pas le moindre intérêt ; le spectateur sera donc bien inspiré de lui préférer le documentaire homonyme et excellent réalisé par Adam Simon – disponible, je le rappelle, sur l’édition 2 disques du bon JEEPERS CREEPERS.
 
B comme… BACKSTAGE, d’Emmanuelle Bercot (France, 2005)
Je suis un peu plus curieux en découvrant ce film qui avait laissé le Docteur D. assez perplexe (cliquez sur le titre pour lire son article – enfin, si vous le voulez, je ne commande pas.) Je suis à vrai dire globalement de son avis : le sujet (stars et idolâtrie) est séduisant, et l’ouverture du film, qui fait se succéder le pastiche d’un concert de Mylène Farmer (sinistre, mais pas beaucoup plus que les vidéos de l’original…) et le tournage d’un simili-« Fan de » qui tourne au désastre personnel et télévisuel. La situation est à la fois glauque et un peu comique, et lorsque la jeune fan un rien désaxée (Isild Le Bescaud, bonne idée) se lance aux trousses de sa chimère, on se frotte les mains en s’attendant au pire, et en le souhaitant presque, naturellement.
Le film ne parvient hélas pas à tenir ses promesses à mon sens. Emmanuelle Seigner gère solidement un rôle pourtant bien chargé en clichés, le scénario comporte des portions intéressantes et bien construites, mais le film est trop long (près de deux heures), pas très bien cadré (étrange travail d’Agnès Godard, froid, terre à terre, blafard et privilégiant les gros plans, ce qui relève probablement d’une volonté de la part de la réalisatrice, mais le résultat n’est pas très réussi), et si les intentions sont bonnes, le film s’avère tiède, visuellement faible et surtout, surtout, totalement dénué de point de vue, ce que ne laissait pas présager sa belle introduction. Des choses arrivent, d’autres pas, mais dans le fond, c’est une fois de plus un pur film de scénario et un film d’acteurs de plus dans une production nationale qui en est déjà bien encombrée. Ça peut se voir par curiosité, mais le film n’est également pas autre chose qu’une curiosité, assez anodine. Pour information, un remake serait en préparation aux Etats-Unis. Le film a beau être perfectible, les remakes américains ont cependant la fâcheuse tendance à simplifier le propos à l’extrême : pas certain que l’idée soit brillante, donc…
 
C comme… LE CHOC DES MONDES, de Rudolph Maté (USA, 1951)
Quelques mots sur cet ancêtre de DEEP IMPACT produit par le sympathique George Pal (et officieusement par Cecil B. DeMille), surtout pour en dire que le film est terriblement daté et désuet, moins par ses effets spéciaux d’époque – plus attachants et vivants que bien des séquences en images de synthèses d’aujourd’hui – que par son écriture sentencieuse et très ampoulée : voix-off biblique, longs bavardages entre scientifiques, et quelques micro-mélodrames assez maladroits, notamment lors du tirage au sort déterminant les personnes admises à bord de la fusée quittant la Terre condamnée pour un hypothétique nouveau monde (la planète Zyra – dans la constellation Zaïus ?), lequel se concrétisera de façon assez désastreuse sous la forme d’un ignoble matte-painting dans le style calendrier des PTT, qui fit dit-on le désespoir de George Pal à qui il avait été imposé par le studio. À part ça, un remake serait en préparation aux Etats-Unis – c’est une impression, ou les studios américains n’ont jamais autant produit de remakes que ces dernières années ?
 
D comme…DESPERATE LIVING, de John Waters (USA, 1977)
Après PINK FLAMINGOS et FEMALE TROUBLE, je découvre avec grand plaisir le 3e titre de la collection John Waters, excellente initiative de Metropolitan/Seven7, complétée par les films POLYESTER et HAIRSPRAY (dont un remake, etc.). DESPERATE LIVING se distingue des films précédents par l’absence notable de David Lochary et surtout de Divine : chacun avait sa place ménagée dans le casting original, mais le premier est mort d’une overdose avant le début du tournage, et le second était retenu par des engagements au théâtre.
Le film n’en souffre pas cependant, d’autant plus que les autres habitués de Waters répondent présent et sont fantastiques : la grassieuse (sic) Edith Massey et Mary Vivian Pearce, respectivement reine et princesse d’un royaume chaotique et putride, Mink Stole dans un de ses meilleurs rôles, Susan Lowe incroyable en lesbienne capable de se faire greffer un pénis par amour (ou de l’arracher et de le jeter aux chiens en voyant la réaction horrifiée de sa dulcinée), sans compter la présence de la sympathique Liz Renay (décédée en janvier) et de l’énorme Jean Hill dans son seul rôle étoffé chez Waters (elle apparaît brièvement dans POLYESTER et dans A DIRTY SHAME).
Tout ce petit monde donne vie à une forme de décalque perverti du conte, particulièrement réussi. Waters y consolide une écriture de plus en plus rigoureuse, tout en laissant s’exprimer librement son versant subversif, d’autant plus intéressant – et furieusement drôle – que la subversion chez Waters relève moins d’une démarche contestataire et démonstrative que d’un élan spontané mêlant l’humour et la noirceur, la dérision et une réelle et sensible affection pour ses personnages, qu’il ne juge jamais, qu’il ne fige pas dans des stéréotypes même extrêmes, mais dont il étale avec une joyeuse complaisance les déviances, la naïveté, la cruauté… Paradoxe d’un film (et d’une œuvre) aussi trash et agressif qu’il est chaleureux et, à sa façon très particulière, assez touchant.
 
E comme… EPIDEMIC, de Lars von Trier (Danemark, 1987)
Ce second métrage extrait de la trilogie Europe, qui succède à THE ELEMENT OF CRIME et précède EUROPA, est sans doute le moins populaire des trois films, probablement parce qu’il se démarque de deux films maniéristes et visuellement somptueux par une esthétique plus sèche et un scénario plus abstrait – ce qui n’empêche pas le film, que Lars von Trier a souhaité réaliser avec un budget très restreint, d’être d’une très grande beauté plastique.
Le film parle de deux scénaristes qui, après avoir perdu le script sur lequel ils planchaient (« Le commissaire et la putain », probable allusion aux personnages principaux de THE ELEMENT OF CRIME), se lancent dans un nouveau scénario, l’histoire d’un médecin idéaliste qui répand une épidémie en Europe en cherchant à la combattre, sans se rendre compte que leur fiction contamine peu à peu la réalité. Le titre de ce nouveau scénario, « Epidemic », malicieusement accompagné de son ®, s’inscrit en lettres rouges sur l’écran, qu’il ne quittera plus : la fiction dont traite le film de Lars von Trier est ainsi constamment désamorcée, et dans le même mouvement, ce titre perpétuellement affiché circule immuablement d’un plan à un autre, du parcours des scénaristes au récit qu’ils développent, suggérant également le thème de la contamination.
EPIDEMIC mêle à une poésie sombre d’abord localisée dans les passages relevant de la fiction (l’histoire du médecin) à un humour noir qui évoque le ton de la future série L’HÔPITAL ET SES FANTÔMES, et de ce point de vue, le film se distingue aussi des autres titres de la trilogie par son sens de l’humour plus affirmé et plus ouvert (voir la fameuse séquence de la dissection d’un tube de dentifrice). Superbe photographie en noir et blanc, alternant deux textures, l’une assez réaliste et sans fioritures, l’autre (celle de ce qui relève de la fiction dans la fiction) plus expressive – et souvent splendide.
À l’image de ce thème classique de Wagner, toujours brutalement interrompu à l’apogée de son élan lyrique, le film suit un mouvement étrange, où le cauchemar succède soudain à une peinture ironique et distanciée du travail d’écriture cinématographique, l’alternance faisant petit à petit naître un malaise jusqu’à ce que la constante de la trilogie, l’hypnotisme, vienne tisser un lien surprenant et assez inquiétant entre les deux univers – séquence d’hypnose que n’aurait certainement pas reniée Zulawski, et qui débouche sur une conclusion admirable, amorce superbe et impressionnante de l’apocalypse. Passionnant.
Et en complément de programme, il faut souligner la présence du moyen-métrage de Lars von Trier, IMAGES OF A RELIEF, superbe brouillon de THE ELEMENT OF CRIME et de EUROPA.
 
F comme… FUNERAL HOME, de William Fruet (Canada, 1980)
Après l’épisode central de l’incontournable trilogie de von Trier, voici maintenant une autre trilogie, fortuite et hasardeuse, puisque ce n’est pas moins de trois films extraits du coffret « 50 Chilling Classics » qui complètent la sélection de cet épisode 15. FUNERAL HOME est le premier désigné par l’ordre alphabétique, et comme pour les autres films composant le programme de ce coffret, il est libre de droit et peut être légalement téléchargé sur le site « Public Domain Torrents » en cliquant ici.
Réalisé par William Fruet, réalisateur surtout dévoué au petit écran, également auteur d’un SPASMS qui aura fait les grandes heures de la défunte 5 (hommage au passage à Mr. Bourret), FUNERAL HOME est un petit film délassant et agréable à regarder, réalisé avec une efficace neutralité esthétique. Seul gros problème : après un démarrage très classique, le film s’installe dans un développement correct, sans bavures et parfaitement banal, pas inventif une seule seconde, et pour cause ! Ce que semblait amorcer l’introduction, le film s’y lance tête baissée : c’est un radical plagiat du PSYCHOSE d’Alfred Hitchcock, tout juste relevé par quelques éléments dérivés du slasher alors naissant : agréable, sympathique, mais plagiat quand même, de la voiture de la victime plongée dans le lac à cette révélation dans la cave éclairée par la lumière vacillante d’une ampoule qui se balance. Et un de plus, Norman ! Mouis… Autant revoir l’original, non ?
 
G comme… THE GAME, de Bill Rebane (USA, 1984)
Second film extrait de la boîte aux 50 découvertes, THE GAME (également inconnu sous le titre THE COLD, et téléchargeable ici) est aussi le premier des films signés Bill Rebane (il y en a plusieurs dans le coffret, des heures d’amusement en perspective !) que le hasard de la programmation me permet de découvrir.
Et c’est l’occasion de rendre hommage à Bill Rebane, sachant qu’il est préférable de le faire avant de parler de son film. Sa carrière, qui s’étend de 1962 à 1987, a entièrement été dévouée au cinéma fantastique, auquel il a vraiment donné de sa personne en assumant souvent, en plus de la mise en scène, le scénario, la production, la photographie, le montage, les décors, la musique, le son et sûrement même le café-crème. Au total, dix longs-métrages à son actif (dont quatre dans le coffret : prochainement donc, THE DEMONS OF LUDLOW, THE ALPHA INCIDENT et THE CAPTURE OF BIGFOOT), de MONSTER A-GO-GO à BLOOD HARVEST, son titre de gloire étant peut-être, qui sait, pour ce que j’en dis, THE GIANT SPIDER INVASION. Sauf que chacun de ces films se traîne la réputation de série Z frôlant l’amateurisme touchant. Fauché et pas doué, Rebane aura au moins compensé par la productivité, la constance et la persévérance, ce qui lui vaut bien un tabouret dans le Panthéon du cinéma bis, non ?
Et THE GAME ? Ah, oui… Euh… Bon. Avec pour accompagnement le son d’une boîte à musique, le narrateur lance un hasardeux « Il était une fois trois millionnaires… », lesquels, riches et désœuvrés, se divertissent en proposant à neuf personnes un jeu se déroulant dans leur propriété, et confrontant les invités à leurs peurs et à leurs phobies. Mais le jeu semble mal tourner cette fois-ci. Et je dis bien « semble », parce qu’après la sortie des millionnaires en boîte de nuit, séquence à hurler de rire, je n’ai strictement rien compris à ce dont le film pouvait bien vouloir parler…
Dans ce foutoir monté à la serpe et sonorisé façon Scooby-Doo (avec piccolos et rires démoniaques qui font « Muh-hu-hahahahahahaha »), rien ne semble avoir le moindre sens. Exemple : un couple fait trempette dans une piscine, soudain un requin les attaque, le couple marche tranquillement dans la forêt, pendant ce temps-là, les autres sont dans le jacuzzi et il y en a un qui fait de la musique avec une chanteuse qui était là. Perpétuellement incohérent et solidement installé dans un rythme au point mort, THE GAME semble écrit au fur et à mesure, voire en filmé-monté par moments, mettant bout à bout de superbes séquences dans des couloirs où il se passe des choses (ou peut-être rien). Le « style » de Rebane explose littéralement à l’écran lors d’un plan sidérant : un travelling suit un personnage en fuite, puis la caméra revient en arrière à son point de départ et attend, attend, et hop ! quand l’assaillant lancé aux trousses surgit, le travelling recommence. Mamma mia, ça c’est du cinéma ! Et le narrateur lui-même finit par jeter l’éponge en fin de course, avouant qu’il est bien incapable d’expliquer ce qui se déroule à l’écran. Probablement le métrage le plus nébuleux vu en 2006 : moi, je dis que ce n’est pas rien.
 
H comme… HIDDEN, de Jack Sholder (USA, 1987)
Petit classique un peu oublié de la série B et grand prix surévalué du festival d’Avoriaz en 1988 (PRINCE DES TÉNÈBRES de Carpenter ou ANGOISSE de Bigas Luna sélectionnés cette année là étaient tout de même largement plus intéressants), HIDDEN est un peu le titre de gloire de Jack Sholder, le seul de ses films à avoir véritablement rencontré un succès populaire – on lui devait précédemment un slasher paraît-il assez réussi (ALONE IN THE DARK) et la première séquelle des GRIFFES DE LA NUIT, LA REVANCHE DE FREDDY, film conspué et généralement pointé comme la pire des suites tournées, ce qui me semble assez injuste – film étrange, très belle musique de Christopher Young, sous-texte gay très prononcé (une option absurde et souvent franchement drôle), atmosphère décalée, le résultat m’a toujours semblé faire preuve de bien plus de personnalité que les fades épisodes 4, 5, 6, à suivre. Mais par la suite, Sholder s’est enlisé dans les productions télévisées et dans les séries B de piètre qualité comme le très mauvais WISHMASTER II, en plus d’avoir contribué à la mise en scène à plusieurs mains parfois gantées (Walter Hill, Francis Ford Coppola) du désastreux SUPERNOVA.
Plus proche dans sa forme du film policier (orienté « buddy movie ») que du fantastique pur, HIDDEN recycle à tour de bras avec cette histoire de parasite extra-terrestre prenant le contrôle de ses hôtes successifs, mais le fait sans la moindre prétention, et ne vise pas au-dessus du pur divertissement, mélange d’action et d’humour assuré avec une belle efficacité. Ce malfaiteur de l’espace, qui transite d’un corps à un autre sous la forme d’une répugnante limace arachnéenne, est un hédoniste simplet, amateur de Ferrari, qui s’empare de tout ce qui éveille sa convoitise sans trop se soucier de l’état de santé de son hôte involontaire. Il est pris en chasse par un bon gros flic de série B (Michael Nouri) accompagné d’un agent du FBI un peu louche et lui aussi très amateur de belles voitures (Kyle McLachlan, c’est donc sûrement un film Lynchien, ha-ha), en réalité un autre extra-terrestre habitant un corps humain, mais qui lui, comme il est gentil, circule d’un corps à un autre sous la forme d’une jolie lumière toute dorée et scintillante comme la rosée.
Bref, c’est du récit simple et direct, aux lignes claires, correctement emballé même si Sholder s’essaie dans une des scènes finales à un ralenti DePalmesque un peu foireux. HIDDEN ose même un petit soupçon d’ambivalence dans l’assez joli plan final, un instant élégant, juste et pas trop appuyé qui termine le film sur une note assez positive et attachante. Ça se regarde agréablement.
 
I comme… I BURY THE LIVING, d’Albert Band (USA, 1958)
On aborde maintenant le troisième et dernier extrait du coffret des 50 surprises, de très loin le plus intéressant, une excellente surprise de la part d’Albert Band, papa de Charles et comme son fils très attaché au cinéma de série B tirant parfois vers le Z, dont on retient surtout le cocasse et aimablement ringard ZOLTAN, LE CHIEN SANGLANT DE DRACULA.
Excellente surprise, car cette petite série B, qui démarre tranquillement, se montre au fur et à mesure que le film progresse tout à fait à la hauteur de son sujet pour le moins curieux : le nouveau gardien d’un cimetière découvre qu’en plantant une épingle sur les concessions réservées sur le plan du cimetière, il peut provoquer à distance la mort de leur détenteurs : il s’en rend compte par hasard, procède à quelques essais avant d’acquérir une certitude et développe peu à peu une certaine perversité devant la possibilité qui lui est offerte de régler d’un geste simple contrariétés et inimitiés.
Platement réalisé dans sa première partie, même si le soin porté à certains cadrages met déjà la puce à l’oreille, I BURY THE LIVING fait un peu penser à certains films de Roger Corman comme UN BAQUET DE SANG : le développement est sombre, ironique et mine de rien assez social, même si le rythme y est sans doute moins vif, moins percutant. Mais en cherchant à poursuivre cette étrange tentative visant à faire naître l’effroi d’un plan punaisé sur un mur, Albert Band parvient à développer une atmosphère et surtout une esthétique étranges, structurées autour des étranges motifs géographiques formés par le plan du cimetière. Les bonnes idées fusent dans l’écriture (la découverte des effets des punaises en fonction de leur couleur), de même que les effets et la composition des plans s’avère de plus en plus soignés. Le film aboutit dans sa dernière partie à une réelle originalité, et le résultat semble assez audacieux pour l’époque. La séquence finale est admirable, et à vrai dire, je n’en revenais pas de voir le réalisateur de ZOLTAN frôler l’abstraction pure en fin de course dans cette scène fulgurante qui pourrait vraiment séduire les têtes chercheuses de l’Institut Drahomira (voir THE RALLY 444).
Sans être renversant dans son propos – le récit lui-même n’ayant rien d’extraordinaire, I BURY THE LIVING vaut largement le détour pour la singularité de ses expérimentations esthétiques, et comme la vie est bien faite et que le film est libre de droits, vous pouvez le télécharger, c’est permis et très officiel, en cliquant ici.
 
J comme… JANIS ET JOHN, de Samuel Benchetrit (France/Espagne, 2003)
Seconde visite du paysage cinématographique français avant la prochaine et dernière d’une sélection marquée par le chiffre 3, décidément, avec le dernier long-métrage tourné par Marie Trintignant, excellente comédienne, avant son décès, film par ailleurs réalisé par son époux Samuel Benchetrit – et n’attendez pas de moi des commentaires sur l’affaire « Marie a tout pris ».
Casting bizarre et sujet casse-gueule au programme. Christophe Lambert y interprète un homme un peu simplet suite à un trip au LSD dont il n’est jamais vraiment sorti, vivant sur sa fortune familiale dans l’attente du retour de Janis Joplin et de John Lennon, persuadé qu’ils sont bien vivants et qu’ils feront un jour un album ensemble. Sergi Lopez, assureur véreux avec des problèmes financiers jusqu’au cou, sent l’arnaque facile, et décide de grimer son épouse (Marie Trintignant) et un acteur raté (François Cluzet, très à l’aise dans cet emploi, ha-ha) afin de les faire passer pour les idoles du neuneu, histoire de pouvoir lui soutirer le contenu de son compte en banque.
Montage survolté et voix-off fiévreuse de Sergi Lopez, JANIS ET JOHN amorce un démarrage en fanfare qui flaire l’enlisement au premier tournant du récit. Le film tente de fournir de petits efforts de mise en scène « à l’américaine », qui portent essentiellement sur les transitions et les montages musicaux, et au passage, on peut se demander pourquoi de tels efforts (filtres, ambitieux mouvements de caméra) sonnent toujours aussi faux et artificiel dans ce type de productions, mais dans le fond, le film repose sans grande surprise de tout son poids sur son casting, au point qu’on se dit que le cinémascope est bien décoratif et inutile si c’est pour filmer aussi platement des pages et des pages et des pages de dialogues en champs-contrechamps.
Pour le reste, le film passe franchement à côté d’un sujet ludique et amusant dont il ne retient que les enjeux et les thèmes habituels, prévisibles, usés et dénués d’originalité, un peu dans le fond à la façon de BACKSTAGE, qui n’osait pas lui non plus embrasser son sujet et préférait le tenir soigneusement à distance, solidement ancré dans les clichés scénaristiques et esthétiques les plus éculés, sans vraiment l’assumer. Le personnage de Christophe Lambert reste quasiment inexploité, le faux John Lennon est rapidement mis hors-circuit (mais Cluzet revient à temps dans la dernière partie pour mettre le film par terre), et on se concentre de préférence sur la crise du couple Lopez/Trintignant et sur la soif de liberté et d’indépendance de celle-ci. Sans être excessivement mauvais, JANIS ET JOHN préfère prudemment s’installer dans la platitude et dans la banalité, sans pour autant échapper à quelques dérapages vers les douces contrées du ridicule, bien qu’elles soient moins fréquentes que prévu. Pas très captivant, tout ça…
 
K comme… KILLING ANGEL, de Paul Sarossy (Angleterre, 2001)
L’éditeur « La Fabrique de Films », par le biais duquel j’avais découvert en compagnie du Dr Devo l’intéressant JERICHO MANSIONS, nous permet de faire une nouvelle découverte assez attachante avec cet étrange KILLING ANGEL, titre français un peu trop fade ceci dit, qui ne vaut pas le titre original Mr. IN-BETWEEN.
Il s’agit du premier film (et le seul à ce jour) de Paul Sarossy, chef-opérateur notamment pour Atom Egoyan sur les très beaux EXOTICA et LE VOYAGE DE FÉLICIA, et pour être honnête, il souffre d’ailleurs parfois des tics classiques du premier film : des tics visuels principalement, effets optiques et astuces de montage qui ne sont exploités que sur leur seul versant formel, mais Sarossy n’évite pas non plus un certain nombre de clichés esthétiques (Londres suintant, sophistication un peu gratuite) et narratifs, avec un penchant un rien prononcé pour les coïncidences utiles et / ou symboliques (mort du vieil homme à l’épicerie, braquage, voisinage inattendu…) qui forcent parfois le trait d’un scénario un peu maladroit.
Ces réserves émises, il faut cependant souligner que le résultat reste captivant, original et très attachant. Doté d’un casting solide (excellents acteurs au physique plutôt éloigné des clichés), Sarossy s’attaque à un sujet affreusement banal (la crise d’un tueur à gages confronté au dilemme moral et à des sentiments imprévus), non sans éviter un certain nombre de poncifs, mais il parvient pourtant à donner à son film une atmosphère particulièrement séduisante et singulière, en introduisant dans son récit des éléments étranges qui poussent le film jusqu’aux limites d’un fantastique impalpable et parfois assez troublant, scindant l’univers développé en deux mondes distincts, l’un quotidien et terre à terre, l’autre gothique et irréaliste, et en plaçant le personnage de ce tueur à gages, possiblement payé de ses services par des shoots du sang de son sinistre employeur, à l’exacte frontière entre ces deux mondes.
Il en ressort une personnalité qui gagnerait certainement à s’affiner et à s’affirmer, mais qui donne à ce film une saveur atypique, séduisante et vénéneuse, d’une noirceur assez radicale. Et si le résultat n’est pas sans défauts, il trouve malgré tout un équilibre surprenant, et trotte longtemps dans la tête après la vision du film, ce qui est toujours très bon signe. Recommandé, donc.
 
L comme… LOVE WILL TEAR US APART, de Nelson Yu Lik-Wai (Chine, 1999)
Produit par Stanley Kwan, LOVE WILL TEAR US APART se donne pour objectif de dépeindre le quotidien d’immigrés de la Chine populaire à Hong-Kong quelques temps après la rétrocession. Les nombreux personnages de ce film elliptique marqué par la photographie très « nouvelle vague chinoise » sont intrigants et solidement campés, dévoilant à l’écran leur désarroi, leur désœuvrement, leur désenchantement ou leurs illusions dans une série de saynètes pointant les travers de la fusion disharmonieuse, sexe, junk-food, néons, argent, télévision, clochards, prostituées, prolétaires, fêlures diverses, vies brisées, et le problème de communication d’un territoire où existent plusieurs langues. Bref, un torrent d’observations justes et parfois touchantes et probablement quelques wagons d’intentions louables.
Malheureusement, le film dure près de deux longues heures d’un récit flottant et d’une grande platitude visuelle, et j’avoue m’y être prodigieusement ennuyé, avec le vif sentiment que le film aurait parfaitement pu durer une heure de plus, ou mieux encore, s’être terminé une heure plus tôt. Le constat sec et détaché, pourquoi pas, mais la forme est trop morne et trop relâchée pour développer la moindre atmosphère. Insipide.
 
Voilà pour aujourd’hui ! Plein de mauvais films et le meilleur titre de la sélection à mes yeux dans la seconde partie de cet article.
 
Le Marquis
 
Pour accéder à la seconde partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

[Photo : "Bizarre Bizarre", par le Marquis]

Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Lundi 6 août 2007

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
[Photo : "Daniel Johnston Massacre" par Dr Devo,
d'après une image du film ULTRANOVA de Bouli Lanners]
 
Chers Focaliens,
Nous continuons le débalage sur le cinéma français. Nous avions parlé de AVIDA de Bruno Delépine et Auguste Kervern, et nous avions rencontré le premier à l'occasion de la sortie du film. 
Si vous n'avez pas suivi notre grande saga de l'été sur le cinéma français intitulé CINEMA FRANCAIS: L'EXCEPTION CULTURELLE SORT DU BOIS, voici la liste des épisodes précédents:
 
 
Episode 3, première partie: "je ne monte pas des films, je monte le spectateur": début de l'impressionant interview de Bruno Dumont à l'occasion de son film FLANDRES. Attention, ça décoiffe. 
Episode 3, deuxième partie: "La Californie ou Bailleul", suite de l'entretien avec Bruno Dumont. Toujours aussi rock 'n' roll.
  
 
 
 
Dr Devo: Assez clairement, AALTRA était un film qui se dirigeait vers Kaurismaki, alors qu'AVIDA semble se diriger vers Dali...
 
Benoît Delepine : Un peu, mais c'était pas aussi net au départ. Pour AALTRA, Kaurismaki et arriver jusqu'en Finlande, c'était vraiment le but de notre voyage. Dans ce film, ça s'est passé différemment, dans le sens où l'idée du film est que quelqu'un qu'on prend pour un neuneu s'avère être fasciné par l'art, et il se dirige vers une toile pendant tout le film. On n'avait pas forcément choisi Dali comme but, on le voyait plutôt face à une toile de Jérôme Bosch. Mais il se trouve que si on avait choisi une toile de Jérôme Bosch, cela aurait amené notre héros à tuer énormément de gens ! (Rires !) C'était pas notre but.
AALTRA a été sélectionné au festival de Rotterdam, et on en a profité, alors qu’on avait déjà l’idée générale de notre film, pour visiter le musée Boijmans pour voir des toiles de Jérôme Bosch, et il se trouve qu'il y avait aussi des toiles de Dali qui nous ont vraiment fascinés, dans le sens où elles étaient beaucoup plus petites que ce que l’on pensait, qu’elles étaient beaucoup plus lumineuses. On a eu un vrai flash sur ces œuvres. En plus, ce jour-là, au musée, il y avait aussi une projection d'un film surréaliste de René Clair qui s'appelle ENTR’ACTE, un film absolument génial. Du coup, on est peu à peu parti vers le surréalisme.
Mais notre méthode n'est pas elle-même surréaliste : ce n'est pas un cadavre exquis, et ce n'est pas non plus lié à nos rêves – on n'a pas des rêves forcément intéressants. Mais dans le film, il y a une vraie histoire qui a sa logique interne, et qui pourrait être racontée d’une toute autre façon, avec beaucoup moins d’ellipses et beaucoup plus de dialogues, et beaucoup plus de choses qui nous rapprocheraient d’un cinéma classique. Mais nous, on a préféré raconter l’histoire comme ça, car on a voulu privilégier le mystère, que le spectateur fasse son film à lui… Que ce soit pour chacun un film différent, et à la limite, que l’histoire ne soit comprise en son entier qu’à la fin. Et ça, c’est aussi un peu ce qu’on a fait sur AALTRA, dans le sens où là aussi, au début, quand les deux personnages se retrouvent paralytiques et que l’aventure commence, il suffit qu’il y ait une longue scène, un dialogue où un dit : (air nunuche) « Oh, moi j’ai envie de voir tous les prix de moto-cross d’Europe » et l’autre dit : (air nunuche) « Oh , tu fais ce que tu veux, mais moi, ce que je veux, c’est aller en Finlande pour me faire rembourser », bon ben avec des dialogues comme ça, c’est fini, il n’y a plus de film ! Alors qu’avec notre façon de travailler avec des ellipses, c’est à la fin du film qu’on peut se remémorer les buts ou les motivations de chacun. Mais ce n’était pas une obsession du film. Il n’y avait pas dans le film des pancartes où il est écrit : « Attention, vous en êtes ici de l’histoire, et vous allez arrivez là ». Tous ça, ce sont des tics de scénario. On est tellement content d'avoir trouvé une histoire et des personnages qui tiennent debout qu'on a tendance à les raconter tout de suite, à leur faire dire «  moi, je fais tel métier, je suis comme ça et j'ai envie de faire ça , j’ai envie d’aller là-bas, etc. » C'est un peu pénible. Sur ce film-là, on s'est peu à peu rapproché des surréalistes, et donc on a encore plus dépouillé, « ellipsé » notre histoire, mais l'histoire elle-même, je peux vous la raconter...
 
Ce travail d’ellipses est-il naturel, ou c’est quelque chose de travaillé ? Est-ce que ce travail continue sur le plateau, dans le découpage des plans, ou dans la direction d’acteurs ?
 
On privilégie les gens que l'on montre. Les acteurs, les gens qu'on invite sur le film, sont très importants. On a une trame qui se tient, dont on espère qu’elle dure – au bout du compte – une heure et demie, comme sur AALTRA, où on ne savait pas si on allait faire un court ou un long métrage, d’une certaine façon, et ces personnages-là vont amener tellement de choses qu'il vaut mieux parfois se laisser perturber par ces personnages, qui généralement nous font un cadeau immense plutôt que de faire un dialogue qui amène la situation d'après. Tout en sachant que l'histoire elle-même n'est pas si compliquée. Il y avait beaucoup de choses qu'on avait prévu de dire et qu'on a enlevées : par exemple, cette histoire pourrait se passer aujourd’hui dans une île-paradis fiscal où il y aurait des maisons de milliardaires partout, et une forte présence de la Nature... On pensait à la Réunion ou aux Îles Sandwich. On aurait pu expliquer clairement beaucoup de choses (le paradis fiscal, la montagne juste à côté, etc., mais on a préféré les enlever pour rester sur une atmosphère plutôt que de rester sur une démonstration quasi politique. Ça dépend aussi du déroulement des choses pendant le tournage ; il se trouve que durant le tournage, l'humanité a eu raison de l'intellectualisme, d'une certaine façon. Nous, c’est ce qui nous plaît dans le film. On comprend aussi qu’il y ait des gens qui ne marchent pas dans la deuxième partie du film parce qu’ils sont pas ou moins émus, mais pour nous, c’est le contraire : une sorte de porte de sortie face à la catastrophe actuelle. Si on avait accumulé aussi des gags dans cette partie comme on sait très bien le faire (après tout, on le fait jour après jour), le film n’aurait pas eu cette même portée. Tout ça est venu de certains cadeaux sur le tournage, quelquefois complètement inattendus de la part des gens qui ont participé au film…
 
Faire un film très éloigné de ce pour quoi le grand public vous connaît, c’est une prise de risque , ou au contraire une nécessité ?
 
C’est pas vraiment une prise de risque, dans le sens où on a déjà un métier, Auguste et moi. On n’est pas des fous furieux. On a de quoi vivre, on n’a pas tout vendu et hypothéqué notre maison pour faire ce film. Ce n’est pas une prise de risque énorme non plus, quoi ! On peut se planter. On peut se moquer de nous (rires). On était quand même bien content d’être pris à Cannes, dans le sens où c’était quand même une prise de risque, car AVIDA est vraiment un film spécial. C’est tellement facile de le biffer d’un revers de main en disant : « ça, c’est vraiment nul, allez, au revoir… » On était quand même content de voir qu’il y avait des gens qui avaient accroché. Donc, prise de risque : à la fois non et oui. Mais nécessité… Oui, on a vraiment envie de continuer, avec Gustave, avec tous ces gens qu’on a rencontré pour nos films, en Belgique ou dans le Nord, ou en Finlande, parce ça nous paraît des gens formidables. Mais c’est ça, cette curiosité qui nous pousse. Faire parti de l’histoire du Cinéma, c’est pas du tout notre truc. On sait qu’on va crever, on n’a pas d’illusions… Je vous assure, quelquefois c’est vraiment incroyable. Arrabal, on l’a croisé dans un festival aux USA. On a vu tout de suite que c’était un monsieur d’une gentillesse, d’une fantaisie incroyable au quotidien, et une fois revenus à Paris, on l’a convaincu de jouer dans notre film. Il a tout de suite accroché : il était chez lui et il était content. Mais ensuite, pendant le tournage, il était censé jouer un picador suicidaire. Et avant la scène, on se voyait mal écrire des trucs pour la bouche d’Arrabal. Il a une telle façon, tellement originale, de s’exprimer, un tel vocabulaire, que ça aurait été aberrant de lui dire : « Fernando, tu vas dire ça, ça et ça ». On lui a juste demandé de dire vraiment ce qu’il dirait juste avant de mourir. Et il balance le truc de Topor. On est là comme des cons sous le tunnel du zoo de Maubeuge. Il y en avait pas un qui la ramenait. Et après, on se retrouve à monter le film, cette scène, qui aurait dû être une scène parmi d’autres (des zoophiles, des neuneus, des suicidaires) était tellement forte et représentait tellement l’ensemble du film, le résumait presque, qu’on l’a mise au début. En plus, c’était quand même autour de Topor, donc on s’est dit que si on la mettait au début, ça ferait un sublime hommage, surtout qu’on adore Topor. Bref, une fois de plus, l’humain a pris sur le gag. Car le gag, nous, en tant que scénaristes amateurs de la drôlerie, etc., ce qui nous faisait rire, c’était vraiment un picador qui balance ses deux pics sur un rhinocéros. Grâce à Fernando, c’est allé beaucoup plus loin. Sur chaque scène en fait, on laisse sa chance au destin, qui nous le rend bien et nous amène des choses supplémentaires qu’on n’imaginait même pas.
 
Les gens que vous invitez, qu'ils soient connus ou non, ne semblent pas être un critère pour vous...
 
Non, ce n'est pas un critère du tout. Le seul critère serait une espèce de voisinage d'idées, une famille intellectuelle un peu bizarre... Il y a même des gens dans le film que l'on ne connaissait pas, mais on savait qu'on les aimerait bien, comme Jean-Pierre Galland, qui est le représentant de la fumette en France, ou la chanteuse malienne Rokia Traoré sur qui j'avais flashé aux Musiques Métisses d'Angoulême. Albert Dupontel, on le connaît depuis sept ou huit ans, et il est venu en tant qu'ami, et nous a aussi donné cette scène incroyable. Claude Chabrol...
 
Justement : qu'avez-vous de commun avec Claude Chabrol ?
 
Chabrol est un peu anar sur les bords, il est vraiment pas prétentieux, quand on le pousse, il est vraiment rigolo. Quand il parle de ses films, il est capable de dire que l'avant-dernier est une merde absolue et qu'il s'en rend compte seulement maintenant, ou que le pire film jamais réalisé est l'un des siens, mais qu'il a été battu dernièrement par LE JOUR ET LA NUIT de BHL... (Rires) Et puis, il est vraiment drôle, c'est un vrai bon vivant, il a une malice extraordinaire. Mais c'est vrai que de là à lui proposer un rôle de zoophile... Pour certains universitaires par exemple, pour qui Chabrol, c’est la Nouvelle Vague, ça doit leur paraître bizarre, peut-être. Pour nous, c'est normal, et quand on le lui a proposé, il a trouvé ça normal aussi.
 
Comme pour AALTRA, vous avez opté pour le noir et blanc, mais cette fois, contrairement à votre premier film, vous avez choisi le format 1.37.
 
L'intérêt du noir et blanc, c'est que l'on est tout de suite dans la poésie. Si on fait un film comme ça en couleur, cela demanderait trois fois plus d'argent, d'énergie et de gens. En couleurs, les terrils ne sont que des tas de cendres, alors qu'en noir et blanc, ça devient un paysage lunaire et c'est beaucoup moins situable. C'est ça qui est bien avec le noir et blanc, c'est que c'est « insituable », ni dans le temps, ni dans l’espace. C’est donc poétique. En tout cas, pour ce film-là, ça s'est vraiment imposé tout seul, sachant qu'on ne voulait pas du Cinémascope comme dans AALTRA, qui était un road-movie qui se passait dans le Nord, et où le Cinémascope était comme une route jusqu'en Finlande. AVIDA traite beaucoup de l'enfermement des personnages, des captifs – que ce soit de la drogue, de l'ambition etc. – des gens que l'on voulait montrer comme des animaux dans leurs cages. Le format carré nous paraissait le bon format, comme le format carré d'une cage. Si on avait pris les terrils en cinémascope, c’était impossible, on aurait vu deux terrils, d’abord, et au milieu d’une plaine en plus. Alors que cadré comme dans AVIDA, ça passe, c’est un monde en soi. Alors on a tourné en 1.37 et en noir et blanc, en sachant déjà qu’on allait terminer sur la toile en couleur. Peut-être parce qu’on voulait montrer que la seule porte de sortie de cet esclave, de ce néo-captif, ben c’était l’art, que pour lui, c’était beaucoup plus que la vision d’un tableau, c’était ce à quoi il était confronté toute la journée, et la seule chose qui lui donnait envie de continuer à vivre. Pour le prochain film, s’il y en a un, peut-être qu'on passera à la couleur, mais c'est même pas sûr.
 
Avida, le personnage, est un sacré portrait, assez ambiguë : grande bourgeoise arrivée, et en même sincèrement désespérée ?
 
Oui, c’est vrai, elle est contradictoire. C’est une femme de milliardaire. Elle est là, dans cette grande maison. Elle bouffe toute la journée. Et elle se fait chier aussi ! On voulait montrer ce monde de milliardaires qui s’emmerdent aussi. C’est un mode terrifiant : même ceux qui ont tout l’argent s’emmerdent quand même ! Et puis, même si elle n’en parle pas beaucoup, on peut supposer, par exemple, qu’elle a été lâchée là par son mari, et donc elle en a par-dessus la tête de cette vie-là. Elle s’est mise à développer une passion ou une lubie pour les rites et la civilisation indienne, pour agrémenter son suicide qui, de toute façon, lui paraît inéluctable et écrit. C’est vrai qu’à l’écriture, on voulait la montrer plus antipathique. Et puis, ça s’est passé comme avec les autres personnages du film. Il se trouve qu’on a choisi Velvet pour tenir le rôle, et c’est une femme complètement extraordinaire. Quand elle a passé le casting, elle nous a énormément impressionnés, physiquement déjà, en terme de présence, et lorsqu’elle s’est mise à chanter un opéra dans le bureau alors qu’on lui avait rien demandé… C’était impressionnant. Et elle a une vraie douceur avec les gens. C’est tout ! Ça se ressent ! Quand on l’a filmée, on l’adorait déjà, on la connaissait, alors on pouvait la filmer comme un salaud. On aurait pu être plus dur dans notre façon de la filmer, mais on n’en voyait pas ou plus l’intérêt. Et on s’est rendu compte que Avida avait une humanité ordinaire, malgré son appartenance à cette caste-là… (silence) Effectivement, on a baissé notre garde (timidement).
 
Le montage sonore est très précis, très travaillé. On a même l’impression que c’est la pierre fondatrice, autant que la narration, de cette forme en ellipse et surréaliste…
 
Oui, c’est vrai. En fait, on a travaillé comme sur AALTRA. Dès le début, Gus (Kervern) et moi, on savait que le son c’était ultra-important. Et on rendu compte aussi que tous les copains qui font des films fauchés étaient toujours trahis par des sons pourris ! À la limite, aujourd’hui, avec une caméra DV, on peut tourner et gonfler le film en 35mm, le projeter en salles et donner l’impression que le film a de la tenue… si le son est bon ! Mais si le son n’est pas bon, c’est l’horreur. Nous, on donc voulu soigner le son. On a embauché deux ingénieurs du son à qui on a demandé de travailler sans discontinuer, pendant toute la journée, même quand ils n’ont pas de sons à capter sur la plateau de la scène en train d’être tournée. Ils cherchaient des sons partout. Et nous, pendant le montage, on va pêcher dans toute cette récolte, et sortir des sons pour appuyer ce qu’on veut dire par ailleurs dans les images. Si bien qu’on a un son direct très présent, alors qu’on est, Gustave et moi, de grands amateurs de musique ! En fait, sur les deux films, à chaque fois qu’on mettait de la vraie musique, elle avait l’air plaquée, de manipuler la scène dans telle ou telle direction émotive. Au bout du compte, peut-être l’ensemble des sons du film forme une sorte de musique.
 
Un peu à la manière dont la vraie musique se détruit et se recompose en un ensemble chaotique dans la scène étonnante avec Jean-Claude Carrière…
 
Oui, là, il y a de la musique, mais le lecteur CD merdoie et casse tout… Là aussi, on a eu de la chance. On a trouvé ça dans Nord. On était en train de tourner sur la plage où Avida apparaît nue à la fin. Et on voit débarquer une fille complètement bizarre, avec les couettes en l’air et tout… Et tout d’un coup, elle se met devant nous, elle se met debout sur la jetée et se met à réciter des poèmes. Elle était vraiment marrante. Faussement innocente, mais complètement folle. Très étonnante. On discute, et on lui raconte où on en est du tournage. Elle dit : ah ! Vous cherchez des musiques vraiment spéciales… Mon ami, il fait des musiques, mais c’est quand même très bizarre et très spécial ». Là, on s’est regardé, et je me suis dit : « Oh là ! Attends un peu ! Ça, c’est du gros ! Si elle, elle nous dit que son mari fait des musiques spéciales ! » (rires) Ça devait être quelque chose ! Quelques jours après, on reçoit un DVD home-made, quelque chose de très intéressant dans le style expérimental. Jeff Bellik, il s’appelle. C’est la seule « musique » qu’on ait utilisée dans la scène de la villa de Carrière, quand ça commence à partir en sucette…
 
Lorsque l'on voit AALTRA et AVIDA, et lorsque l'on vous entend en parler, on a l'impression que votre démarche, c'est d'évacuer le plus possible l'intellectualisme au profit du ressenti...
 
Oui, même si la trame elle-même est intellectuelle. Mais c'est vrai que notre volonté est de faire des films qui ont des tripes, et de les faire de manière « tripale ».
  
Le budget de AVIDA a-t-il été plus facile à boucler suite au succès de AALTRA et à son très bon accueil ?
 
Sur AALTRA, c’était assez radicalement différent. Tous ceux qui ont participé au film étaient payés par participation. Finalement, on a fini par toucher un peu d’argent. Le notaire belge qui nous avait avancé les 150.000 euros de départ devait se rembourser plusieurs fois avant que l’argent ne soit distribué, ce qui était un peu raide (sourire). Ceci dit, ça fait partie du jeu, sinon on n’aurait jamais fait le film. Mais enfin, il y a des retours pour tout le monde sur AALTRA, et tout le monde a été payé. Mais pour AVIDA, on ne pouvait pas repartir pour une participation, surtout que AALTRA avait connu un succès modeste, mais succès quand même. Non pas qu’il ait rapporté énormément d’argent, mais simplement, en termes de retombées, de festivals, etc. On voulait donc fonctionner différemment, sans participation, mais on voulait tourner avec la même équipe. Ça a donc été à Mathieu Kassovitz, notre producteur sur ce film, de trouver plus d’argent. Il a été tout de suite énormément emballé par AALTRA, et pour ce deuxième film, il pensait que l’argent allait se trouver assez facilement. Et pourtant, même pour lui, le financement a été un enfer. D’abord parce que les délais pour la fabrication du film n’étaient pas ceux qu’on utilise habituellement. Pour avoir des financements ou des accords des régions, du CNC ou qui que ce soit, ça prend du temps. Il faut qu’ils étudient le truc, qu’ils le discutent, se réunissent, et nous, on était à trois ou quatre mois du tournage potentiel. Pour la plupart des producteurs ou des institutionnels habituels, ça n’était pas vraiment possible, donc. Et puis surtout, nous, on veut pas faire de scénario comme les autres. Nous, on avait un scénario de 30-40 pages, car une scène de trois minutes, quelquefois, on peut la décrire en deux lignes. Alors que les films dits classiques, ce que demandent les producteurs d’ailleurs, la règle d’or, c’est : 1 page, 1 minute. (soupir) Ça donne des films hyper-dialogués, où les gens parlent tout le temps, et où tout le monde nous casse les couilles ! Et bien, c’est à cause de ça ! Donc, on avait un scénario qui ne correspondait pas à la norme, et un timing qui ne correspondait pas à la norme non plus, du noir et blanc (ce qui représente deux fois moins d’audience pour n’importe quelle chaîne). Bref, c’était une suite de handicaps énormes. On doit donc tout à Kassovitz, qui a mis tout son poids dans la balance. Le film aurait pu coûter deux millions d’euros, mais on avait prévu de trouver les villas de milliardaires du film en banlieue parisienne huppée, les volcans, ils étaient à la Réunion, etc. Kassovitz se prenait des râteaux partout, et on se rendait bien compte que plus on avançait, moins on y arrivait. Il était vraiment obligé de s’énerver avec les gens ! Il leur disait que s’ils ne donnaient pas le peu d’argent qu’il demandait sur AVIDA, il ne ferait pas son prochain film avec eux, etc. Il y a été vraiment à fond. Et à la fin, on est arrivé à une somme d’environ 800.000 euros, et on a eu l’idée de tout faire dans le Nord, petit à petit, et heureusement ! Sinon, il n’y aurait jamais eu de film ! L’un dans l’autre, ça tombe en plein dans la philosophie du film, et c’est bien qu’on l’ait fait comme ça. Le film n’est pas devenu un grosse machine, c’est resté à taille humaine. De toute façon, la Réunion, par exemple, ça ne nous aurait pas vraiment aidé. Déjà, on aurait chopé le chikungunya (rires). On aurait galéré, parce que ça veut dire d’incessants trajets en hélicoptère toute la journée. On n’aurait pas vraiment eu les moyens de faire des repérages. Que des galères… Alors que là, on s’est retrouvé au zoo de Maubeuge avec des grolandais incroyables qui nous ont aidés comme personne nous aurait aidés nulle part. Les quatre maisons qu’on a trouvées dans cette région sont d’une architecture folle, et nous ont été louées à des tarifs complètement raisonnables, alors que les maisons de richards en banlieue parisienne ou dans le sud, ils nous auraient loué ça à des prix astronomiques, parce qu’ils sont habitués aux tournages de pub et tout ça, et qu’ils n’ont plus aucune notion de rien... Tout ça nous a largement servi, en fait. Aucun doute.
 
Que pensez-vous aujourd'hui de votre premier film, MICHAEL KAEL CONTRE LA WORLD NEWS COMPANY ?
 
Sur le fond, je suis toujours d'accord avec le propos, sur l'ambiance post-11 septembre (bien que ça ait été écrit avant) et sur la démonstration du pouvoir... Mais à la limite, c'est bien que je me sois gaufré à ce point-là, parce que je me suis posé plein de questions sur le cinéma. « En quoi je me suis planté ? » Je ne peux même pas accuser mon copain réalisateur (parce que ce n'est pas moi qui l'ai réalisé, c'est Christophe Smith qui a tout fait) ; il a fait une illustration de mon scénario, mais mon scénario était trop didactique. Mais l'histoire elle-même était complexe, alors c'était difficile de ne pas le faire comme ça.

J'ai aussi regretté qu'il y ait autant de moyens, mais j'ai réussi à convaincre un producteur, alors je ne peux pas lui reprocher d'avoir trouvé autant d'argent. D'un côté, on tournait les sujets de Michael Kael avec une caméra DV dans des caves à trente mètres du bureau, et de l'autre, je fais un film sur Michael Kael et je vais vraiment à Madagascar et aux États-Unis... Il y avait quelque chose d'un peu forcené. C'est pourquoi, aujourd'hui, je préfère faire des films avec Gus (Kervern), à petit budget, à l'arrache... Il y a un vrai plaisir et une vraie liberté à faire les choses sans trop de pression... Le film va sortir dans une semaine. Bien sûr qu'on aimerait que ça marche, mais en même temps, c'est pas comme un film énorme où on a le couteau sous la gorge à 9h00 du matin le mercredi de la sortie... Et pourtant, le film va quand même être vu et exister par lui-même, qu'il soit apprécié ou non ; il a déjà été présenté à Cannes, et on est invité dans d'autres festivals... C'est déjà une forme de réussite.

Entretien réalisé par Dr Devo, qui était ce jour-là aussi en trois personnes puisqu'il était accompagné par Rémi Boiteux et Pierre Lucas, qui écrivent notamment au Quotidien du Cinéma.

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 1 août 2007

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis

Ô Superfocale

BUREAU DES QUESTIONS

clique sur l'image

et pose!

 

United + Stats










 
 





 

Il y a  8  personne(s) sur ce blog
 
visiteurs depuis le
26Août 2005



eXTReMe Tracker



Notez Matière Focale sur
Blogarama - The Blogs Directory

 


statistique

 
créer son blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus