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[Photo : "Kein Mitleid für die Merheit" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens,
 
Oui, oui, oui c'était bien les vacances, mais vous me manquiez (tu la sens l'audience qui monte ?). Allez, on s'y remet de plus belle ! Tous en salles ! The show must go on (du Chaâba !).
 
On met les petits plats dans les grands et on commence tout de suite ("pour cela, on accueille Petit Critique", comme disait le poète) Alexandre Sokourov, qui, rappelons-le pour ceux qui n'ont vu aucun de ses films, est sans aucune espèce de doute l’un des plus grands réalisateurs vivants sur notre globe. Je m'étais extasié ici même, déjà, de son dernier film LE SOLEIL, biographie loufedingue et sublimissime des derniers instants de pouvoir de Hiro-Hito, empereur du Japon à la fin de la dernière guerre. [Ce qui me permet de parler des deux autres films qui forment une trilogie avec LE SOLEIL : le sublime MOLOCH, qui raconte un week-end dans le nid d'aigle avec Eva Braun et Adolf Hitler (pique-niques, ballades dans la montagne...), et TAURUS, le film sur Lénine, qu'aucun distributeur français n'a jugé bon, ou n'a jugé bon de nous offrir à regarder !). Ici, avec ALEXANDRA, on change d'époque...
Quand le film commence, Alexandra, une vieille grand-mère russe un peu râleuse et un peu fatiguée, a déjà bien entamé le voyage qui la sépare de sa ville (Saint-Pétersbourg je crois...) et de la Tchétchénie où elle se rend. Elle cherche à revoir son petit-fils, coincé là-bas dans une base militaire. Elle emprunte notamment des trains de marchandises transformés en transports de troupes. Le voyage est long et assez ténébreux, surtout pour une vieille dame. Elle finit néanmoins par trouver la base de son petit-fils, qui l'accueille volontiers. Après avoir un peu erré dans le grand campement, elle le retrouve. Commence alors un séjour bizarre et lent entre conversations digressives avec son descendant, et exploration de la petite ville tchétchène à proximité du campement. Et cette ville n'est pas belle à voir tant elle a été bombardée. Alexandra, en allant chercher des cigarettes pour les militaires de la base sur le marché noir où les femmes tchétchènes essaient de survivre en vendant ceci ou cela, a un gros coup de barre et se fait recueillir par une femme du marché un peu plus jeune qu'elle. Lorsque Alexandra a fini de se reposer, la russe et la tchétchène se mettent à parler tranquillement... Drôle d'endroit pour une rencontre comme disait l'autre...
Bon, il faut bien avouer, ce n'est pas si facile de décrire ALEXANDRA sans  rendre trop simpliste son intrigue qui, il est vrai, se déploie sur un canevas assez dépouillé. Mais j'ai pris un certains plaisir dans ces quelques lignes à décrire le film de Sokourov comme un film art et essai classique ! D'abord, il faut bien le dire, pour me moquer un peu du marché, mais aussi pour faire la nique au désastreux accueil critique, à Cannes notamment, d'où, re-précisons-le, Sokourov est encore, pour la millième fois, revenu les mains vides, même pas avec une médaille en chocolat (il avait eu le prix du scénario pour TAURUS ! Gag !). Rien de nouveau sous et après LE SOLEIL donc.
Une fois encore, c’est totalement injuste. Si ALEXANDRA est moins foufou que son prédécesseur, et encore moins que MOLOCH, et s'il appartient comme je le disais hier (en plaisantant) avec mon ami Bernard RAPP, "à la veine naturaliste de Sokourov" (petits rires entendus !), c'est-à-dire à la branche fantastique armée, mais à mains nues en quelque sorte, du réalisateur.

J’ai quand même eu peur une demi-minute pendant le film, croyant que le réalisateur russe sombrerait peut-être dans le portrait d’une "mère-courage russe" (comme on dit souvent dans les pitchs de films asiatiques art-et-essai "mère-courage chinoise"), traversant le front à la recherche d’un petit-fiston qui mourrait dans ces bras après que le parcours, forcément initiatique, nous eut montré l’ampleur du massacre du conflit tchétchène, le tout arrosé de vodka de contrebande qu’on boit cul-sec ! Avec les yeux qui s’embuent. Envoyez la fanfare de rue tzigane qui joue l’adagio de Barber à pleins poumons ! Envoyez la russitude russe de l’âme soviético-soviétique ! Entre ici Yvan Rebroff avec ton cortège de troïkas ! "Oh mon petit-fils chéri ! Je te retrouve le jour même où tu as reçu un samovar sur le front et au front ! Tu agonises maintenant dans mes bras ! HAAAAH !!!! La guerre c’est injuste ! La guerre, ça tue !!! Heureusement j’ai le cancer, et je vais bientôt te rejoindre, Yvan !!!"
Vous voyez le genre ? "Bouge pas, meurs, et remporte des prix dans les festivals".
Laissons les incapables incapabiliser et sifflons tranquillement en nous baladant sur le champ de bataille réalisico-critique…
Bonjour Alexandre, c’est toi ? Tu n’as pas beaucoup changé ! Je vais m’asseoir, oui. Une tasse de café ? Merci !
Alexandra, petite grand-mère pas aimable, un peu conne, au début au moins, qui ne comprend rien et qui profite un peu de son âge pour râler. Militaires un peu perdus et hagards. Méfiance envers ce moujik tchétchène en Sergio Tachini, méfiance certaine même sur le mode BODY SNATCHERS (version Ferrara, scène des toilettes), mais même là c’est passager, ça effleure le voyage et le spectateur, on n'en parle plus, et c’est encore plus effrayant en quelque sorte, plus "réel" en quelque sorte (et tellement moins sondage IFOP, dit-il à l’oreille), tellement réel que ça débouche sur une belle incise onirique.
Par contre, la sensualité est au rendez-vous. Comme d’habitude, l’amitié, ou simplement la chaleur amicale d’un contact même fugace, a la charge érotique titanesque d’un geste amoureux chargé de désir ! Ce petit-fils a des gestes d’amants avec cette grand-mère qui elle-même a soif de lui. Ces militaires qui se regardent, ils veulent s’embrasser à pleine bouche ! Pareil pour Alexandra et sa nouvelle copine tchétchène : scène à la charge lesbienne (comme on dit un orage – sans le son – chargé d’électricité, potentiellement). Le mouvement humain, celui de l’attirance vers l’amitié de l’autre, est le même que le geste de l’amour. C’est comme ça. C’est un parti-pris esthétique. C’est sublime. L’atmosphère se décline, l’intensité parcourt le métrage et le temps (comprendre le temps et l’espace) comme un grondement de tonnerre menace mais n’apparaît pas (le son, surtout) dans une après-midi frôlant l’orage. Sensualité extrême, vent  soufflant dans les oreilles, blés lumineux gilgameshant comme des sumos avec des cieux d’encre, sensation extrême du présent, et douce absurdité de relations humaines choisies par soif… Voilà ce qu’est ALEXANDRA, portrait d’une grand-mère se faisant chier, sans doute, et qui décide d’aller au supermarché militaire pour se payer un petit-fils (vous remarquez comment elle choisit son petit-fils pendant les 30 premières minutes du film : elle regarde tous les soldats comme le type de la pub Jacques Fabre, et finalement, même dans le fond du magasin (le campement), elle hésite… Et elle choisit un gars qui sera son petit-fils, un peu comme chez Blier. Et d’ailleurs, lui aussi la choisit !!! Alexandra et son beau militaire, c’est un choix, pas un lien du sang justement (ça, les critiques officiels qui ont reproché à Sokourov son manque de vision politique auraient pu le remarquer : elle est là, la vrai dénonciation, s’il y en a !). Ce qui est beau dans la fin de cette première partie, c’est que curieusement, in extremis, le "petit-fils" accepte le rôle, et choisit aussi Alexandra comme grand-mère. [Autre chose belle : au moment du choix, Alexandra est bien embêtée car elle ne voit pas son visage ! Surprise par son réveil, elle semble dire "allez, hop, va pour celui-là", beau geste gratuit !
À suivre, autre belle séquence dans le char, qui est filmée et scénographiée comme une scène de voiture, dans la Kiss Drive, chez Nous en Amérique, comme une scène de drague au drive-in, dans un film de collège. Sublime sensualité, gérontophile diront les mauvaises langues, d’Alexandra s’intéressant à la kalachnikov. C’est beau. Le pire, c’est que c’est senti : ce n’est pas un choix moral, ce n’est pas un détournement de code, c’est la rencontre de deux modes, amitié vs sensualité (sexualité presque) qui finalement exprime la rare  profondeur, nécessaire profondeur, des gestes et regards de deux êtres qui se rencontrent et qui ont, ils le savent dès le départ, profondément besoin l’un de l’autre. [Comme quand vous rencontrez un copain, et vous vous dites : "Toi et moi, mon petit gars, il fallait bien qu’on se croise et qu’on se rencontre", ce que j’appellerais la sensualité de la nécessité amicale !]
 
Bref, tout cela nage dans une sensualité cubiste, abstraite un peu, de quoi parle-t-il au fond, il cherche l’humain et la description sensuelle (comprendre non dialoguée, non symboliquement chargée dans le scénario) du sentiment : L’INTELLIGENCE POÉTIQUE !!!! Voilà la bonne expression !. [Ce que n’est pas loin de faire les Roeg ou Alex Cox par exemple, c’est marrant ça, je n’y avais jamais pensé !]
ALEXANDRA, vaste recomposition arbitraire mais exacte du sentiment,  portrait abstrait et blieriste de la rencontre fortuite, composition concrète, est forcément, pour toutes ces raisons l’incarnation même du cinéma du Réel. Ce qui nous vaut des choses sublimissimes : comme l’arrivée en char absolument cronenbergienne, la photo et l'étalonnage splendides, le montage fabuleux de la musique, les bruits de grillons sur-mixés qui apparaissent comme par magie [si les critiques avaient des oreilles, ils auraient écouté le son et auraient réalisé que le son n’était pas celui d’un film de Ken Loach !], photo sublimissime je le répète (ceux qui n’ont jamais vu un Sokourov : vous ne savez même pas que c’est possible ! Un délice !], des blancs à la limite de cramer mais qui passent avec précision, cadre sublime, et surtout, sens du rythme superbe, presque sans y toucher qui donne beaucoup dans l’impression de douceur absurde du film, de la même manière que le jeu simple mais déconstruit (un peu) des axes et cette espèce de volonté de faire exploser au ralenti (tranquillement) le champ/contrechamp.
Alors évidemment, c’est un des films de l’année ! C’est sublime ! Pas besoin de faire une critique ! Comme disait Brigitte, avec sa voix vulgosse délicieuse : "Y’a pas de mystère !!!".  Je laisse aux critiques dits "pros " qui ont trouvé ALEXANDRA dégueulasse [cf. l’article du MONDE d’hier : en gros, ils reprochent au réalisateur russe de ne pas dénoncer la guerre en Tchétchénie, et donc d’être pro-Poutine ! Bien entendu le film, en vrai, ne parle pas de la guerre en Tchétchénie, d’ailleurs ce n’est pas le sujet ; lisez l’article, c’est hilarant !], je leur laisse, dis-je, le film avec Angelina Jolie sur Daniel Pearl, et autres cours de catéchisme bien pensants. Reprocher à ce film de ne pas être politique, c’est comme reprocher à une paire de ciseaux de ne pas savoir allumer une cigarette. Et faire du cinéma un vecteur de bienséance politique ou morale ou catéchiste ou autre, c’est comme demander à la Cuisine (l’art culinaire, je veux dire) de dénoncer la torture en Algérie, ou le travail des enfants sur les marchés du Sexe thaïlandais. Votre tarte aux pommes, même faite par Robuchon ou Bocuse, ne diminuera jamais l’effet de serre ! Bref…

Évidemment, si la critique parlait de mise en scène au moins dans un article par an et par journaliste, on n’arriverait pas à de tels non-sens de lecture ! [Quand je pense qu’ils sont si paumés devant l’abstraction légère d'un film aussi simple et direct qu’ALEXANDRA, j’aimerais bien savoir ce qui se passe dans leur petite tête quand ils voient PERSONA de Bergman !!! Ou LE MIROIR de Tarkovski ! Ça doit être mignon là-dedans ! D’ailleurs, c’est une honte, PERSONA ne dénonce pas le libéralisme et LE MIROIR ne dénonce pas le stalinisme !] On voit bien que le danger anti-démocratique, en France cette fois, n’est pas forcément dans les jeux de pouvoirs d’un président ou d'un gouvernement, mais dans la bêtise et l’auto-esclavagisme des gens de sous-pouvoirs, ici la critique, quelquefois les spectateurs ou les cinéphiles, qui sont trop contents d’être asservis et se mettent eux-mêmes les chaînes de la censure et de l’ordre moral aux pieds. La prochaine fois qu’on fait un film qui se passe en Tchétchénie, on demandera à ce journaliste du Monde (dire que ce type est payé pour ça !!!!! Quelle misère !) de bien avaliser le scénario, de mettre son cachet, pour être bien sûr  que tout soit correct, juste et approuvé !! Et puis on pourra aussi demander aux lecteurs de ce type de bien vouloir signer le devis du film. Et on fera un grand film humaniste. Un de plus !
Je laisse à tous ces gens toutes les petites merdes de films qu’on voit à longueur d’année, tous les films à thèses complaisants et pertinents comme un reportage de TF1 (ils ont beau dos de critiquer la télé !), tous ces films dégueulasses à force de renoncement esthétique que sont 99,58% des films faits dans les pays émergeants ou du tiers-monde, et tous ces films européo-américains d’auteurs où rien d’autre ne passe et ne s'exprime que dans le dialogue et le scénario, sans aucun soucis de bâtir une esthétique ou, rêvons un peu, quelque chose qui soit beau ! Je vous laisse ça !!! Allez vous vautrer dans le film de chambre et dans les dossiers de l’écran !!! Moi je garde Sokourov.
 
Non, sans rire, arrêtez de lire la critique, ces gens-là sont des criminels et des incompétents… Ils ont déjà sur les mains le sang des aliénations futures, et montrent sans le vouloir, j’en ai peur, qu’on est déjà à Facholand, depuis un temps certain même. Les mêmes iront pleurer quand les têtes commenceront à tomber sans doute… Bah…
En tout cas, laissez les clowns pleurer. La poésie, comme celle de Sokourov, est peut-être notre planche de salut. En tout cas, c’est une preuve d’intégrité. Are we not men ?
 
La suite, demain…
 
Holyjesusment Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : En fait, cette attitude journalistique est profondément raciste car elle considère le pays lointain, toujours émergeant, qui n'en finit pas d'émerger même, comme vecteur de films au "bon goût de là-bas, dis", comme la pub de Gotainer pour le couscous, avec les gros cheikhs arabes qui font du karaoké, c'est-à-dire avec des thèses autorisées qui sont uniquement "tiers-mondistes". En fait, ils maintiennent ces pays dans une forme de censure esthétique, ce qu’on fait aussi en France d'ailleurs, où le mec de banlieue n’a le droit que de faire L’ESQUIVE !!!!  Imagine un gars des quartiers de Sarcelles ou de Trappes qui vient demander des financements pour faire un giallo se passant dans le milieu de la musique classique ! Bref, en maintenant le gars de Sarcelles dans le ghetto rapisant de la banlieue, ou le cinéaste éthiopien dans le cinéma misérabiliste, ou le cinéaste russe dans le cinéma de dénonciation anti-Poutine, on interdit à ceux-ci de parler et de créer autour des choses qui les touchent, et on les cantonne dans une sorte d’apartheid thématique de sujets "autorisés" (comprendre ceux auxquels ils ont le droit) ! C’est profondément raciste bien entendu ! Si c’est ça l’exception culturelle… 

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Jeudi 27 septembre 2007

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[Photo : "HihiHihi !" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Changement de style, et aujourd'hui, nouveau concours de micro-critiques en essayant de suivre l'exemple du Marquis.
Comme vous le savez, je suis, depuis peu (deux ans je dirais), assez rohmerophile, c'est-à-dire fan d’Eric Rohmer et de George Romero. En même temps ! Surtout grâce à QUATRE AVENTURES DE REINETTE ET MIRABELLEet L'ARBRE, LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE. Je vais donc voir LES AMOURS D'ASTRÉE ET CELADON le cœur léger...
Astrée est un bergère, amoureuse de Céladon, lui-même pareil, bien qu'issu d'une famille aisée. Problème, les familles respectives des deux jeunes gens ne s'entendent pas et les deux amoureux utilisent un stratagème : Céladon fait semblant de flirter avec d'autres filles du village ! Mais Astrée se fait avoir à son propre jeu, et suite à un malentendu, elle congédie violemment Céladon et lui ordonne ne plus jamais lui adresser la parole, sauf contre-ordre. Le jeune homme, désespéré, se jette dans la rivière, rivière qui mène aux gorges qui mènent à la mort... Sauf que... Céladon, laissé pour mort par les gens de son village et laissant une Astrée désespérée et ébahie de sa propre bêtise (elle découvrira un poème de son feu amoureux, gravé sur un arbre, qui lui prouvera son indéfectible amour !), est en fait bien vivant ou presque. Recueilli par une jeune noble issue d'une famille de druides qui en ferait bien son quatre-heure, puis séquestré, il se remet vite sur pieds. La cousine de la noble vorace, elle-même druide, le fait s'échapper, pensant que Céladon ira retrouver son Astrée. Hélas, le pauvre jeune homme est lié par sa promesse de ne jamais la revoir, sauf si contre-ordre. Et il n’est pas prêt de la revoir puisque la belle le croit mort ! On n’est pas sorti de l'auberge !

Rohmer est un sacré gugusse, dans son genre. Je disais dans la critique de ...REINETTE ET MIRABELLE que le garçon faisait du cinéma qui tient à peu : intrigues de jeunes filles (faussement) en fleurs, cadrage l'air de rien (mais précis), montage sans heurt mais diaboliquement précis, écriture se frottant au ridicule, son discret mais joueur, etc. Il fait du cinéma qui bizarrement dépasse complètement les credo "réalistes" français de l’art et essai vulgum pour aller explorer des contrées inexplorées souvent riches en violences sociales... et souvent drôles ! C’est donc un malin qui, mine de rien, finit par "mettre le doigt dessus", disais-je.
Hélas, trois fois hélas, rien ne m'a embarqué dans ces AMOURS... Avec un système aussi fragile (mais qui est dans son genre très fulgurant et donc producteur de beauté originale), il suffit de peu pour que l'édifice ne s'écroule, me disais-je in peto. Est-ce le fait que le film soit en costumes (bon, c'est pas jamesivoryste non plus, dieu merci ; "à costumes à la Rohmer" devrais-je dire) et parce que l'écriture, précieuse, essaie de se rapprocher du livre original (écrit à l'époque de Henry IV) ? Sans doute un peu, mais cela n'explique pas tout. L'intrigue princessedeclevesque n'est pas mauvaise et oppose la dure réalité des faits à la fidélité sans borne de Céladon, jeune homme pétri de principes, ce qui est toujours bon signe. La fidélité au serment est poussée à son extrême, jusqu'à l'absurde même, et tend à plonger le pauvre gars dans une situation ubuesque où les envies et les quêtes vont s'inverser pour incarner leurs pires contraires ! C’est donc assez nonsensique, pourrait-on dire. Et cette intrigue n'est pas dénuée d'intérêt. Sur le papier, et entre les mains du vieux maître, voilà qui fleure très bon.
Hélas, disais-je c'est sur les autres postes, curieusement, que le bât blesse. Si les premières minutes font penser pour le cinéphile pervers aux films en toges des époux Straub, la comparaison s'arrête là très vite, tant le film de Rohmer est dépourvu de tension et des lourdeurs torturées de nos deux expérimentaux français. Rien ne m'a conquis chez cette Astrée et ce Céladon. Les acteurs, qui sont souvent facteurs de rejet chez la plupart des cinéphiles qui s'essaient à Rohmer, sont assez mous et bien moins précis que chez ...MIRABELLE, par exemple. Très premier degré, et surtout d'un jeu quasi monolithique (c'est-à-dire variant très peu quel que soit le moment du métrage), ils sont bien loin des ambiguïtés et de l'incarnation des acteurs rohmeriens habituels. Et ça se ressent même chez les seconds rôles, peut-être à l'exception de l'acteur jouant le père druide (un habitué de Rohmer), et éventuellement de l'actrice qui joue sa fille. Sinon, il manque une locomotive, c'est certain. [Par contre, le petit gars qui joue le troubadour libertin patate sa mère et fonce à toute berzingue sur son tractopelle sans se poser de questions, ce qui est absolument hilarant quand on aime le faisan, comme moi !] Côté mise en scène brute, pas grand chose non plus à se mettre sous la dent. La copie n'avait pas l'air de grande qualité, une de fois plus (et Tchoulkatourine, grand rohmerien lui aussi, qui a vu le film à l'autre bout de la France, me confirmait la médiocrité du tirage) mais laissait entrevoir une lumière sans intérêt, voire molasse. Le cadre, plus curieusement encore, un des points forts de Rohmer, ne dégage rien, organise peu ou n'est pas vraiment beau. Ce qui semble gêner considérablement le montage, bien moins achoppé que d'habitude et qui vient facilement à bout de nos forces pour devenir assez anonyme ; ici et là, même, et c'est la plus violente surprise du film, beaucoup de plans simplement pas beaux du tout ! C'est très curieux. Bref, voilà qui donne un rythme constant et monotone au possible d'où quasiment rien ne jaillit. On sauvera l'idée du vidéo-clip moyenâgeux, assez drôle sur le papier avec ses fondus rappelant, comme me le soufflait Tchoulkatourine, "les meilleurs moments de Glenn Medeiros", fin de citation. Sinon, c'est l'ennui qui jaillit assez fermement, ou plutôt une platitude assez étonnante de la part de Rohmer, bien plus sautillant, cruel et malicieux d'habitude.

Ignoré avant-hier, adulé hier, et rejeté aujourd'hui, Michael Moore poursuit son bonhomme de chemin avec SICKO, sans trop se poser de questions et sur le même "Maude Husse opère Andy" que d'habitude ou presque. Il s'intéresse cette fois au système de santé américain, qu'il va opposer sans se poser de question et de manière assez juste et (surtout) drôle, aux systèmes européens à travers l'exemple de la Grande-Bretagne et de la France.
Quelle situation surréaliste ! Aux USA, le système de couverture santé est entièrement géré par des grosses firmes privées, et bien sûr les prix sont élevés, même si ce n'est qu'un des très nombreux inconvénients de ce système complètement ubuesque. De fait, ne serait-ce que pour des raisons financières, pas loin de 60 millions d'américains n'ont tout simplement pas de mutuelle de santé. Leur seul recours est la prière en quelque sorte, et mieux vaut qu'il ne leur arrive rien, sous peine de devoir se soigner eux-mêmes (très drôle et très désespérante séquence d'ouverture avec ce type qui se fait lui-même des points de suture au genou) ou d'attendre tranquillement la mort dans les cas les plus graves ! Ainsi, une partie des américains n'ont plus accès aux soins, même s'ils travaillent ! Premier point. Secondo, si vous avez une mutuelle, elle va vous coûter la peau du postérieur ! Et tertio, si vous est assuré social et si vous tombez assez gravement malade, là aussi vous pouvez commencer à prier ! Car ces grosses boîtes d'assurance médicale sont assez bien organisées, et dans l'expression "assurance médicale", il y a le mot assurance ! Hé hé, vous imaginez, vous, un système privé de santé avec des mœurs d'assureurs ? Rigolo, non ?
Moore est un malin, et avec son air de ne pas y toucher, il compose un portrait assez complet des problèmes qui peuvent vous noyer en cas de pépin de santé. Une fois qu'il a démontré que l'assurance médicale était inaccessible pour raisons financières à une partie non négligeable des contribuables américains, Moore consacre les ¾ de son film aux autres, c'est-à-dire à ceux qui ont une assurance santé ou qui pourraient en avoir une. Et là, c'est le festival. Il montre d'abord l'énorme travail du lobby médical dans l'affaire, et la corruption brute et totale des politiciens américains, largement arrosés par ces dites compagnies. Il montre la chose à travers l'exemple de Hillary Clinton. Et dans Hillary, il y a hilarant !  [D'ailleurs, ce passage a commencé par m'énerver ! Après avoir soutenu Ralph Nader, le farouche indépendant, candidat à la présidence depuis des siècles, Moore s'est rapproché, le con, des démocrates ! S'engager politiquement pour un artiste et/ou un intellectuel indépendant, c'est mal, très mal, et même tout à fait contraire au code de bonne conduite focalienne. Regardez la situation des intellectuels et artistes engagés en France, à droite comme à gauche, et vous constaterez l'étendue sinistre des dégâts. (En plus, ce genre d'engagement mène toujours à une paupérisation de la réflexion intellectuelle, c'est prouvé scientifiquement, et je vous le rappelle, je suis docteur !) Bref, Moore avait bien déconné en s'approchant ouvertement des démocrates, et quand le passage sur Mme Clinton a commencé, j'ai senti tout de suite l'arnaque propagandiste...] Hillary, alors que son mari est encore au pouvoir, se lance dans une quête courageuse et même un peu suicidaire : lancer une couverture médicale pour tous, et même les plus démunis ! Elle s'accroche et se lance à corps perdu. Très vite, les lobbies concernés par une telle révolution ont peur et prennent les choses en mains à gros coups de dollars ! Une fois quelques millions distribués aux congressmen, l'affaire est vite pliée, aussi grâce à la montée au créneau des journalistes et éditorialistes de tout poil, brandissant le spectre de l'exemple canadien, et du socialisme d'état ! Evidemment, une fois que les hommes politiques s'en sont mis plein les poches, Hillary n'a qu’à rentrer chez elle pour faire des crumbles aux pommes, et pendant le reste du mandat présidentiel de Monsieur, elle n'aura le droit d'ouvrir son clapet que pour inaugurer des écoles maternelles et pour organiser des goûters de bambins dans les jardins de la maison blanche ! Pour être bien sûr qu'elle ne recommencera plus, Hillary, et sur ce point, je tire mon chapeau à Moore qui a vraiment beaucoup de testicules et reconnaît son erreur, Hillary, dis-je, recevra aussi son petit pactole provenant de l'industrie médicale ! Ben comme ça c'est réglé, l'opinion américaine a le cerveau pourri par la propagande, les politiciens se sont auto-muselés, et l'industrie de la couverture sociale peut dormir sur ses deux oreilles.
Ensuite, Moore se lance dans une jolie description des vices et coutumes de ces dites entreprises d'assurance médicale. Et là, c'est sublime ! Un vrai paradis. D'abord, il faudra rentrer dans la norme et les moyennes statistiques, sinon aucune compagnie ne voudra vous assurer. Alors les gros et les maigres qui ont de l'argent peuvent aller à l'église, pour eux, ce n'est même pas la peine de demander un dossier d'inscription ! Une fois dans la place, il faudra prier pour que vous n'ayez pas une maladie que ces compagnies n'assurent pas ! Et la liste est longue de plusieurs centaines d'affections ! Si vous êtes encore éligibles, il faudra prier pour que vous ne tombiez pas sur un conseiller trop zélé. Et c'est là le problème ! Les compagnies ne sont pas sévères, elles sont logiques. Et elles ont des règles strictes comme n'importes quelles autres grosses boîtes américaines. Pour faire des bénéfices et voir son action grimper en bourse, la compagnie d'assurance médicale a des quotas à respecter, et en cas de maladie, les ordres sont stricts : 10% des demandes de remboursement doivent être refusées. C’est un objectif commercial. Et ça marche. Une greffe de moelle osseuse qui pourra vous sauver (peut-être) de votre cancer généralisé est considérée comme expérimentale ! Pas remboursé ! Un médicament récent est aussi expérimental ! Votre enfant est sourd des deux oreilles, et bien on lui posera un implant dans seulement une des deux ! Etc. Si vous passez entre les mailles du filet, alors là, le mot assurance prend tout son sens, et votre compagnie prendra un malin soin à vous chercher des poux, dans votre passé médical notamment, afin de pouvoir dénoncer le contrat vous liant, et ainsi vous mettre à la porte du système (avec remboursements rétroactifs des soins jadis payés !). Bref, comme une assurance, la couverture médicale se doit d'être rentable et utilise les mêmes méthodes. Gens très aisés mais ruinés par des déconvenues de santé, procès à rallonge, accidentés qui doivent choisir quel doigt coupé il faut recoudre après un accident, maman qui perd son enfant car les urgences de l'hôpital où elle amène sa gamine ne sont pas affiliées à sa compagnie d'assurance (la gamine meurt pendant le trajet qui l'emmène dans l'hôpital correctement franchisé !), responsables médicaux qui avouent avoir débouté des demandes d'opération qui auraient pu sauver en deux coups de cuillères à pots leur client, etc. C'est sublime ! Et je vous laisse découvrir ça !
Comme ces compagnies sont gérées comme des entreprises lambdas, avec les mêmes méthodes de stratégie commerciale, ces boîtes ne peuvent absolument pas être déficitaires, même si tous leurs assurés attrapaient la peste bubonique en même temps ! Tandis que le client moyen atteint d'une tumeur au cerveau doit batailler à mort pour avoir le droit de faire un simple IRM ou un scanner, les cours en bourse flambent et l'industrie de la couverture médicale est une des plus rentables. Dans ces conditions, Moore ne peut qu'halluciner en allant balader son équipe au Canada ou en Europe. Et le gros réalisateur n'est pas seulement drôle, il est aussi malin ! L'exemple canadien permet d'abord de montrer à ses concitoyens l'énormité de la propagande anti-publique en matière de santé. Non seulement les canadiens sont correctement soignés, mais en plus, tout ce qu'on a dit là-dessus aux USA pendant la contre-campagne anti-Hillary est faux ! Bien. En allant en Europe, Moore veut faire marrer, et même halluciner, ses compatriotes. Car pour une fois, son film ne s'adresse pas à tous le monde, mais aux américains, et débarquer dans le système de santé européen doit être pour eux aussi exotique que visiter la Corée Du Nord pour un milliardaire vivant à Beverly Hills ! Si on excepte un passage bizarre (à mon avis Moore a mal compris quelque chose là) où une mère de famille parisienne explique que sa nounou est payée par l'état (si vous avez compris ce à quoi fait allusion cette séquence, expliquez-nous en commentaire de cet article), le reste est d'une assez grande finesse stratégique de la part de Moore, notamment lorsqu'il nous montre ce couple de français aisés, passage qui a dégoûté la critique française... et c'est bien normal parce qu'ils n’ont complètement rien compris à ce passage pourtant judicieux ! Pour faire court, la critique française et une partie du public ont reproché au réalisateur américain de montrer une famille dite "moyenne" française alors que le couple gagne 7000 euros par mois et vit dans un appartement immense en plein Paris ! Bande d'imbéciles (je vous aime bien mais là, vous poussez ; nettoyez vos lunettes et branchez votre sonotone bon sang !). Moore n'a non seulement jamais dit que c'était une famille représentative ou moyenne, mais au contraire, a justement choisi cette famille parce qu'ils sont pétés de thunes ! De la même manière que la partie américaine du film montre aussi les énormes problèmes que peuvent rencontrer les familles aisées américaines, cette scène a pour but de montrer comment s'organise un budget dans une famille à l'abri du besoin. Et là, Moore fait extrêmement fort : il montre l'énorme disparité entre aisés européens et aisés américains. C’est très judicieux. Fin de la polémique. Evidemment, il y aura toujours un grincheux pour dire que le film ne décrit pas les difficultés de la Sécu. Ce à quoi je répondrai que ce serait quand même un peu fort de café, voire complètement hors-sujet quand on voit la cible du film.
Passons. Moore, en fait, réalise des comédies documentaires, et c'est vrai qu'on rigole beaucoup. Si son style assez immuable a perdu de vivacité de montage depuis le fabuleux ROGER ET MOI, et que le cadrage n'apporte rien (à un plan près, lors du déménagement en voiture !), le gars fait mouche. Ici, curieusement, on pourra lui reprocher deux passages particulièrement dégoûtants pour des raisons de réalisation, deux passages assez émouvants, il est vrai, de manière brute, mais dont Moore accompagne l'image par des musiques tire-larmes insupportables (dont l'adagio de Barber bien connu des fans de ELEPHANT MAN !). Ça, c'est vraiment indigne. La dernière bobine, quant à elle, si elle part sur une idée tout à fait réjouissante (emmener des vétérans du 11 septembre se faire soigner gratos et efficacement en pleine dictature castriste ! C'est rigolo !), est beaucoup trop longue, mise beaucoup trop sur l'émotion et réduit à mon sens la portée du film en s'enfonçant dans un hommage larmoyant aux sauveteurs de Ground Zero. Le reste du film est beaucoup plus incisif et surtout plus riche pour les neurones que cette virée à Kleenex Land.
Malgré cela, on a beau dire dans nos contrées que Moore est un sale petit propagandiste à petits bras (ce qui est assez fort quand on voit les machines décérébrées que sont JESUS CAMPou UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, qui utilisent des méthodes autrement plus discutables et bien moins riches intellectuellement, sont saluées unanimement par nos critiques et le public français ; se reporter aux articles), il n'empêche qu'on rêverait par chez nous d'avoir un bonhomme aussi frondeur et marrant que notre ami Moore. Au lieu de donner des leçons de bon goût documentaire, on ferait mieux de balayer devant notre porte. Car à part l'exception Pierre Carles (et encore, il faut voir comment sont distribués ses films), on ne peut pas dire que le champ documentaire français arrive ne serait-ce qu'à la cheville de Moore. Et quand on voit l'énorme travail lobbyiste concernant cette même question  dans les sphères médiatiques, intellectuelles et politiques françaises, je trouve qu'on n’a absolument aucune leçon à donner, d'autant plus que les réformes de notre système de santé sont déjà enclenchées ! Allez, bonne journée et bienvenue dans notre futur !
 
[Ceci dit, mon cher Michael, je ne n'oublie pas le coup de l'adagio de Barber !]

Positivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 11 septembre 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

instant-decisifmekouyes.jpg
[Photo intitulée L'INSTANT DECISIF MEK-OUYES... par
Mek-Ouyes
Légende de la photo : "Photo prise à New-York avec de gauche à droite : Marie-Gérard, Mireille, Debbie..."]





Chers Focaliens,

C'est votre week-end et c'est ma rentrée... sur les ondes de Radio-Campus Lille, où, cette année encore je vais participer à l'émission LES AVENTURIERS DU CINEMA.
J'y serai ce samedi à 14 heures et en direct. Et j'en ai vu du film cette semaine ! Je pourrai donc parler de
WAITRESS d'Adrienne Shelly, dont je parlais avant-hier ici, des AVENTURES DE CELADON ET D'ASTREE de Eric Rohmer (sortez vos chapeaux de cow-boys !), LA VIE D'ARTISTE de Marc Fitoussi et SICKO de Michael Moore. Un programme plutôt éclectique donc. [Peut-être parlerons-nous des films de la semaine précédente, ce qui serait très marrant aussi, car j'en ai vu pas mal...]

Pour écouter l'émission, rien de plus facile. Pour le faire en direct, rendez-vous sur le site de Radio-Campus Lille. Si vous loupez l'émission, ou si vous avez mieux à faire, ce dont je doute, arrêtez de culpabiliser car dès demain dimanche jusqu'au samedi suivant, vous pourrez écouter et même enregistrer l'émission sur le site du QUOTIDIEN DU CINEMA. Sinon, si vous êtes dans la région Nord Pas de Calais, prenez un bon whisky, un bon fauteuil et un transistor en état de marche et branchez-vous sur le 106.6 FM.

Je vais donc de ce pas aller repasser mon plus beau smoking (oui, je fais l'émission en smoking) et mettre de la gomina sur les cheveux afin d'être fin prêt et en pleine forme tout à l'heure...


Etrangement Vôtre,

Dr Devo.

 

  

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Samedi 8 septembre 2007

recommander publié dans : Mon Général

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[Photo : "La Presse Unanime" par Dr Devo]

 

 NB: notre hebergeur Over-Blog semble avopir quelques problèmes avec l'interface de gestion des sites. Des phrases se sont mélangées et les liens vers les articles concernant les films déjà traités sur le site se sont transformés en gros pavé de phrases entières. Nous n'arrivons pas à l'heure qu'il est à réparer la chose. Vous aurez compris que normalement ce ne sont que les titres de ces films qui devraient apparaître en lien, et nous nous excusons de la gêne occasionnée pendant la lecture de cet article.




 

Chers Focaliens,
 
C'est la rentrée et le cinéma redevient quelque chose de sérieux, disent-ils. Avant que ne commencent les embouteillages d'une année qui s'annonce riche (notamment Cronenberg, et le sublime nouveau film de Sokourov), et puisqu'on ne peut pas aller à Venise voir la sublime sélection de cette année (entre autres : DePalma, Wes Anderson et le grand retour de Alex Cox! Chic ! Cannes devrait en prendre la graine !), allons dans les salles en tant que vulgus pecnum que nous sommes...
 
Ah, si vous êtes nés dans les années 70, vous vous souvenez sûrement d'Adrienne Shelly, superbe femme au physique improbable qui marqua nos jeunes esprits dans les années 90 alors qu'elle était l'égérie des films de Hal Hartley, grand réalisateur, toujours en activité mais dont la critique et les distributeurs ont décidé de nous priver en arguant que "c'était mieux avant et c'est pas assez bien pour vous, et de toute façon, c'est plus terrible du tout ce qu'il fait maintenant", chose que ce site a démentie les doigts dans le nez en chroniquant dans ses pages le superbe NO SUCH THING. Mais ne leur dites rien... ILS savent... Prière de ne pas déranger. On en reparle lors de la prochaine crise des entrées...

Adrienne Shelly, c'est un peu le fantasme de la "sexy librarian type" comme disent les héros de la série
 FREAKS AND GEEKS, c'est-à-dire une fille à lunettes qui sait lire un livre, ne rentre dans aucun archétype justement, et elle a enchanté nos visions Hartleysienne notamment dans TRUST ME et THE INVISIBLE TRUTH. Grande actrice, très précise. La voilà qui revient d'entre les morts à travers WAITRESS, son troisième film. Car, vous le saviez peut-être, en novembre dernier l'actrice décédait malgré son jeune âge (!), d'un suicide semble-t-il. Quelques jours plus tard, on apprenait qu'il s'agissait d'un meurtre ! Shelly rejoint Gérard de Suresnes dans la galerie des jeunes gloires de notre jeunesse qui nous ont quitté trop tôt et qui laissent un fauteuil vide que personne ne reprendra, tant il était hors-normes.
Bon, finis les kleenex, La chaux doit continuer (à repeindre les murs), et penchons nous sur ce WAITRESS.
Keri Russell (qui n'est pas la fille de Ken Russell, ni même de Kurt, ni la fille de Theresa !) est une jeune femme qui travaille dans un petit restaurant comme les USA savent nous en proposer, spécialisé dans les tartes. Serveuse, c'est aussi elle qui conçoit les tartes, salées ou sucrées, toutes plus originales les unes que les autres. Le travail n'est pas facile. Keri apprend qu'elle est enceinte de son mari, Jeremy Sisto, un gars macho dans le style old school, et quasiment psychopathe. Il ne donne pas d'argent ou presque à sa femme, lui refuse tout, la prend pour une espèce de boniche bonne à faire le ménage, la cuisine et les câlins, et cache en lui une certaine violence, une autorité digne du XIXème siècle. Bref, un plouc doublé d'un malade mental. Malgré tout, Keri, fille timide et soumise, essaie tant bien que mal de répondre aux desiderata de son mari. Il n'empêche, cette grossesse est une mauvaise nouvelle. Mais Keri, bizarrement, tombe amoureuse de Nathan Fillion, qui n'est autre que son nouveau gynécologue...
 

Bon. Malgré un film-annonce un peu désespérant et qui sent un peu trop fort le film indépendant en mode Sundance et la guimauve trop sucrée, WAITRESS essaie de faire son petit bonhomme de chemin un peu original, et cherche à raconter son histoire (pas antipathique, malgré le résumé que je viens de faire) de manière assez personnelle. Shelly, élevée au biberon Hartley, n'essaie pas de reproduire la voix de son maître, mais plutôt de raconter cette histoire simple de manière décalée et personnelle. De fait, WAITRESS distille son petit ton avec facilité. C'est une comédie, plutôt sentimentale, sur une femme trentenaire qui a raté sa vie et son mariage, mais racontée sur un ton plutôt drôle qui met au même niveau, et c'est la qualité principale du film, une loufoquerie quotidienne et une gravité certaine qui est traitée sur un mode décalé, drôle et assez loin du pathos attendu. Ainsi, le portrait assez fin du mari (plutôt bien joué par Sisto) passe très bien : on comprend tout de suite la bêtise et le danger du mec, mais sans que le film devienne un pamphlet. Au contraire, la cocasserie générale du film ne s'arrête pas dans les antichambres plus dramatiques de l'histoire. Que le mari soit violent ou manipulateur, le film continue de distiller ce parfum étrange et distant qui fait que tout reste gentiment loufoque même à ces moments-là. C'est bien joué, car, de fait, les nuances passent allégrement, et pas par le dialogue uniquement. Les acteurs ont de la place pour approfondir de manière originale leurs personnages, alors même que ceux-ci sont assez carrés sur le papier. Le ton est donc à la fois très fabriqué mais aussi terre à terre. Impossible de faire la comparaison avec Hartley, bien sûr (ça n'a rien à voir, et on est largement en-dessous bien sûr), mais on sent un étrange cousinage peut-être. Ce lien se ressent aussi, mais toujours par analogie, et donc toujours sans comparer, dans l'avancée du récit, plutôt direct, qui privilégie une narration qui va à l'essentiel, plutôt ramassée donc, et qui se permet même, de trop rares fois, des petites coupures brusques ou des inserts plus absurdes (le premier plan sur le mari qui vient interrompre le champ/contrechamp d'une scène déjà commencée !).

 

La mise en scène, c'est assez clair dès le début, ne promet rien de révolutionnaire. La lumière, signée Matthew Irving (je ne connais pas), essaie de créer une atmosphère adéquate entre le réel et le fabriqué, privilégiant souvent les teintes orangées-jaunâtres. Bah, c'est vraiment pas mon truc, et je trouve que, dans le même genre, la photo de SPLENDOR de Greg Arraki (qui essayait de faire un peu la même chose : une lumière directe, assez simple, entre naturalisme et construction) était bien meilleure. Sinon, le cadre, à une ou deux exceptions près (la première scène où les deux futurs amants s’assoient sur le banc) est soit correct, soit sans intérêt particulier. Si on excepte les quelques télescopages en forme d'inserts prévus par le scénario, il n'y a  dans cette réalisation rien de vraiment exceptionnel. Le film doit son ton surtout à l'écriture, et à un travail assez appuyé des acteurs parmi lesquels brillent particulièrement Nathan Fillion (décidément très bon et qu'on avait vu récemment dans HORRIBILIS) et Cheryl Hines (la collègue plus âgée de Keri Russell). Adrienne Shelly est bien, et Russell, sans faire d'étincelle, est relativement correcte. En bref, c'est plutôt un départ sympathique, ça nous change un peu des grands pathos art et essai, mais on sent bien que ce n'est pas la beauté de l'objet qui va nous couper le souffle...

 

Et puis, à la moitié du film, les choses finissent par se gâter. Une fois le flirt terminé, Shelly a quand même du mal à maintenir le cap, sans parler de passer à la vitesse supérieure. Alors que le rythme global du film était plutôt direct et emmené, lorsque le drame plus franc s'installe, Shelly semble avoir du mal à se dépatouiller. La musique (très attendue), est plus présente, des séquences de transitions musicales (une vraie plaie narrative ça ! On en parlait hier avec NOTHING) font leurs apparitions en forme d'illustration pour séquences-résumés, les enjeux se répètent, ce qui n'arrivait pas jusque là, et les personnages grosso modo cessent d'évoluer. L'ordre des scènes a de moins en moins d'importance, la répétition guette. Coincée avec le couple principal, Shelly en profite pour résoudre les "quêtes secondaires", comme on dit dans l'industrie du jeu vidéo, et c'est un assez mauvais calcul. Si les personnages secondaires passent bien dans la première partie du film, c'est parce qu'on ne fait que les croiser. En insistant dessus dans cette deuxième partie, la réalisatrice dévoile des enjeux déjà beaucoup plus naïfs et attendus : le petit moche colle-de-polle qui se révèle le couvercle du pot qu'est personnage de Shelly, les adieux programmés du petit vieux, etc. Tu la sens, la guimauve qui monte ? Oui, oui, et pas qu'un peu. Des enjeux secondaires très attendus mis en avant, un rythme qui se délite, et une réalisatrice-scénariste qui est bien embêtée pour finir son film, voilà l'impression que donne cette deuxième partie. Et comme la mise en scène est très calme.... Vous comprenez notre désarroi !

 

 

Toujours est-il qu'on arrive péniblement au paroxysme du film, soit l'accouchement, qui bizarrement (et ça, la première partie ne le faisait pas), est très attendu, et fait largement atterrir le film sur le plancher des vaches. Exit le joli ton décalé, dramatique et drôle du début du film. Bonjour les conclusions classiques et usées par la convention. Là où WAITRESS arrivait à surprendre les mains dans les poches en quelque sorte, sans en avoir l'air, le film paraît absolument sur rails dans cette dernière partie, très pontifiante : à chacun sa chacune, évacuation par séquence musicale du mari (geste presque antipathique : un moment il faut s'arrêter de rire ou de vouloir être drôle, semble nous dire Shelly), évacuation qui semblait impossible pendant la demi-heure précédente, et qui se débloque comme par enchantement devant la beauté du geste de l'accouchement qui résout tous les problèmes et permet à la Femme de retrouver son identité ! C'est beau l'utopie, je n'ai rien contre, mais en même temps voilà qui ressemble fort à un coup de baguette magique. La conclusion est à la fois un happy-end et une fin douce-amère (la vie quoi... !), l'art et essai indépendant quoi ! On s’extasie de longues minutes sur le retour à l'ordre (...du mérite ! L'héroïne sera récompensée bizarrement, mais était-ce le sujet du film ? Est-ce une nécessité et/ou une obligation ?). La renonciation de  l'héroïne (qui met bien mal à l'aise par rapport au personnage de la femme du gynécologue qui n'est, du coup, qu'une marionnette : où est l'ambiguïté originelle du film ?) est consciencieusement mise en parallèle avec l'aboutissement de la vie de ses collègues ! Une sorte de sacrifice ? J'exagère. En tout cas, elle a fait un bébé toute seule, elle est épanouie, s'est sacrifié pour sa communauté et Shelly peut s'extasier devant la bouille mignonne toute-pleine de la petite fille. Tout le sel, l'ambiguïté, le décalage et les étranges paradoxes du film ont disparu, tout est rentré dans l'ordre, et le spectateur sort avec un goût de guimauve trop sucré dans la bouche, se demandant bien où est le rapport avec le début du film, et où est passée la réalisatrice entre temps. La pauvre Adrienne Shelly serait-elle morte assez tôt durant le montage ? Tout cela donne l'impression en tout cas d'un retour à la banalité cinématographique dans un film qui se voulait un peu personnel, et résonne comme autant de deus ex-scénario bien maladroits, épuisant le film dans un rythme monotone et dévoilant sous un jour un peu cruel les faiblesses d'une mise en scène bien trop convenue.

 
Calmement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 6 septembre 2007

recommander publié dans : Corpus Filmi

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[Photo : "Projet pour une Révolution à Nougayork" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas pour dénoncer mes petits camarades, mais il faut bien dire que cet été, nous avons quand même eu pas mal de films intéressants à se mettre sous la dent. [On peut conseiller de commencer son article par une phrase absurde qui attirera l'attention du lecteur et qui emplira la totalité du texte d'une aura mystérieuse... Surtout ne donnez pas trop de détails, soyez évasif !] Et voilà qui continue, avec NOTHING de Vincenzo Natali qui sort dans l'indifférence générale puisque le film n'est tiré qu'à dix copies, et ce après qu'il soit resté dans les cartons un bon bout de temps ! Bref...
Natali est quelqu'un de fortement sympathique. Toujours à rechercher des sujets originaux et qui sortent un peu de l'ornière, le réalisateur américain investit le genre d'une manière en effet assez particulière et finit par accoucher de films plutôt originaux. On lui doit l'ambitieux CUBE dont nous avait parlé le Marquis, puis plus récemment CYPHER qui avait déçu la communauté cinéphile autant que CUBE l’avait enthousiasmée, ce qui est assez injuste au vu des énormes qualités de ce film où la mise en scène était soignée et où le scénario et les acteurs étaient passionnants même. Peut-être est ce dû au fait que les fans hardcore de CUBE se retrouvaient orphelins en quelque sorte d'un film cubesque digne de ce nom. Or, si CYPHER reprenait plus ostensiblement les traces du film de genre (à savoir thriller paranoïaque et anticipatoire), il n'en demeurait pas moins que la chose était drôlement bien ficelée et même carrément haletante. Mais bon, les rumeurs gonflant vite, notamment sur les communautés Internet, CYPHER s'est fait manger tout cru, et le film conserve sa désastreuse réputation, très injustement méritée donc.
 
Avec NOTHING, Natali propose un sujet complètement passionnant et je dois même dire gouleyant, dont on se régale d'avance.
Deux amis d'enfance vivent ensemble, de nos jours, dans la même maison, maison située étrangement sous une autoroute, et donc isolée dans un endroit complètement absurde. Très tôt, les deux amis ont appris à survivre dans notre monde absurde et violent, unissant ainsi leurs forces face à une société hostile. Le premier, loser presque total et souffre-douleur de tous malgré une bonne dose de méthode Coué, s'apprête à quitter la colocation pour aller vivre avec sa copine, au grand désespoir du second, extrême agoraphobe n'osant plus jamais sortir de la maison. Mais tout déraille. Mr Loser perd son job et sa copine en une poignée de minutes, non sans s'être fait humilier au préalable, comme d'habitude, par ses collègues de travail. Ses projets tombent donc à l'eau. Pour couronner le tout, suite à un imbroglio administratif, les deux compères reçoivent un avis d'expulsion, juste après que Mr Agoraphobe ait été accusé injustement de pédophilie ! Au moment où la maison doit être détruite, ils décident de ne pas en sortir. Quelques heures plus tard, c'est le silence autour de la maison. Nos deux "héros" sortent pour voir ce qui se passe dehors et là, c'est la stupeur : le monde a disparu et la maison est le seul élément d'un monde non pas vide, mais inexistant. Les voilà donc prisonniers d'une absence de monde se matérialisant par une immensité blanche et stérile, sans matière ni relief. Ils décident alors de parcourir le Rien afin de trouver "quelque chose" et pourquoi pas de la nourriture pour éviter de crever de faim !
 
Réalisé en 2004, juste après CYPHER, NOTHING est donc resté longtemps dans les cartons, chose absolument désespérante comme le remarquait justement le magazine Brazil, et il était passé, disons-le clairement, à l'ÉTRANGE FESTIVAL (qui n'aura malheureusement pas lieu cette année ! Pas bon signe tout ça !), encore eux ! On voit bien là la difficulté de nos distributeurs à vendre tout ce qui sort un peu des balises habituelles, théorie focalienne qui une fois encore se démontre aisément : les distributeurs ne savent pas vendre les films ! Gag.

Quel beau concept ! Une maison entourée d'un Rien immaculé et infini ! Même si un tel principe aurait pu accoucher d'un bon millier de traitements différents (on devrait faire des chaînes de remakes quand on a des films au concept aussi riche), comment ne pas être attiré sur le papier ! Les films qui sortent un peu de l'ordinaire scénaristique, il y en a peu, et ceux qui utilisent des concepts complètement inédits sont encore plus rares. Larry Cohen, je l'ai déjà dit aussi, à travers ses scénarios, développe souvent des concepts malicieux et "rodus" [je découvre le mot "rodu", ici au pluriel, en relisant ce texte ; c’est manifestement une faute de frappe dont je suis incapable de retrouver le sens initial et je propose donc de conserver l’adjectif "rodu" tel quel, je me chargerai de le replacer plus tard, dans d’autres articles… et de lui donner un sens !] ne reposant que sur une petite batterie d'idées mais qui renverse, au sens propre, le monde, que ses films soient réussis ou pas d'ailleurs. Joe Dante, et ça aussi je l'ai déjà dit (pardon aux fidèles lecteurs qui me voient ici radoter !), prend des principes également simples mais les pousse jusqu'à les épuiser totalement et explore toutes les pistes qu'ils contiennent avec un sens de la logique et de l'humour qui font exploser les frontières de manière tout à fait impressionnante. Il y a quelques semaines, non-sortait (enfin, dans deux ou trois salles et seulement pour une semaine ! On appelle ça une sortie technique, ça permet aux distributeurs de détourner le système pour s'en mettre plein les poches lors des sorties DVD  et télé) IDIOCRACY, film qui lui aussi partait d'un postulat loufoque et le poussait loin, de manière originale. Ici aussi, on a affaire à une simple idée mais dont les conséquences semblent absolument vertigineuses... Avouez que ce petit résumé vous met quand même l'eau à la bouche !
Le film a été écrit à quatre mains, à savoir par Natali, David Hewlett et Andrew Miller (les deux acteurs principaux, déjà présents dans CUBE), et également par Andrew Lowery (acteur ayant joué dans le splendouillet mais passionnant COLOR OF NIGHT, largement défendu ici, hé hé!). Une affaire de famille artistique, donc. Tout d'abord, je vous déconseille formellement de regarder le film-annonce qui, s'il est assez habile pour donner très envie de voir le film (et ce n'était pas évident), est relativement mensonger, car c'est quasiment la présentation d'un autre film, si j'ose dire. Notamment parce que NOTHING n'est pas un film fantastique paranoïaque et premier degré !
L'intro démarre sur les chapeaux de roue, et résume en trois coups de cuillère à pot et en animation low-fi plutôt maligne le background des personnages avant que l'histoire ne démarre. Bonne stratégie qui place aussi les thématiques du film : monde hostile et injuste, personnages broyés par la société et repli (bien obligé !) sur soi. Ensuite on enchaîne par une matinée symbolique avant la disparition du monde (ou plutôt avant l'envahissement du Rien), qui tire vers une satire quelque part entre un univers réel et contemporain mais à la BRAZIL, et à la DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH (je reviens plus bas sur ce dernier point). Dans ce premier groupe de séquence, intro exclue, le ton est donné et surprend. Si les rapports sociaux décrits sont assez violents, ils sont aussi placés sous le mode symbolique (tout arrive en une seule journée et illustre tous les pans de l'activité sociale), humoristique, voire même sur le ton de la farce. Ce qui ne nous vaut pas de mauvaises surprises, remarquez bien, notamment dans certains choix de direction artistique. Je pense à l'utilisation un peu originale des effets spéciaux sur une mode bricolage un poil low-fi là aussi, mais assez efficace, qui permet certains plans ou certaines idées assez astucieuses et séduisantes. Et ensuite apparaît le grand Rien...
En fait, je suis très embêté. Pas mal de choses dans ce film sont réussies ou très réussies. Ce qui est en effet très étonnant, c’est de voir que le scénario, même si on peut le trouver en dessous d’une capacité de développement à la Joe Dante qui, il faut bien le dire, est très doué pour la chose, ce scénario, dis-je, est quand même émaillé assez régulièrement de remarques assez justes ou même très précises, voire de superbes idées, comme ce très beau moment qu’est le "cours de batterie" qui exploite l’idée principale du dernier acte du film, à savoir "l’effacement" (je parle en langage codé pour ne rien dévoiler). Deux effets différents pour la même cause, voilà un passage intelligent, surprenant même, et qui dévoile une nuance drôle et triste remarquable, là où justement le principe de "l’effacement" limitait la portée du film volontairement. Ça marche, donc. Très souvent pendant la projection, on se dit donc que tel détail ou tel développement est bien trouvé… Je pense également à la très belle idée de l’enterrement. Bel effort, et très signifiant en plus... dans un ensemble qui, malheureusement marche plutôt cahin-caha !
 
Certes, le sujet est intéressant et même passionnant. Mais le film trébuche à mon sens sur deux points. Le premier, c’est le ton. Une bonne question que devrait se poser le critique est : est-ce un mauvais film si son développement ne suit pas celui qui m’aurait passionné ou si le réalisateur ne prend pas la route que moi, j’aurais choisie ? Très bonne question, à laquelle je répondrai naturellement non, en toute bonne foi. Ceci dit, pas question de tomber dans l’excès inverse, et je prends un soin égal à rester dans les clous de ma propre subjectivité et surtout de mon propre goût. Ainsi, le film me laisse sur le quai de la gare pour une première raison subjective mais essentielle : le ton du film me paraît limitatif. En effet, et je ne pense pas que Natali nous prenne en traîtres là-dessus, ce qui me rend d’autant plus triste (car il est franc, le garçon, il annonce très vite la chose),  le film, loin du ton triste, désespéré et ironique de ses deux modèles (BRAZIL et DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH), privilégie sans doute la satire et la farce. Il déclenche une ambiance plus ouvertement axée sur la comédie, et sur un système de nuances, notamment dans le jeu des acteurs qui convoque plus le second degré que ses homologues que je viens de citer. Et le fait que le film tourne plus vers l’humour et se dévoue entièrement à la farce me dérange énormément, car à mon sens, le scénario avait déjà de l’humour dans son ossature même, et du coup, cette "farçitude" (si je veux !) entendue me paraît rendre explicative la potentielle ironie du film, ironie non pas, par conséquent, absente du film mais plutôt présente par petites touches et non de manière constante. On regarde donc NOTHING avec un ton détaché, un peu extérieur, très loin de l’implication que pouvait promettre un début de film pareil (et un tel principe de départ encore une fois). Deuxièmement, si les personnages sont très carrés, ce qui n’est pas un défaut comme le montre très bien CUBE, qui arrivait à tirer beaucoup d’angoisse de ce parti-pris, ce ton plus second degré, et là, au contraire de CUBE, affadit à mon sens la profondeur des personnages, et installe le film, très souvent, dans des routines de rythme. Un peu, si vous voulez, comme une impression de connaître un peu à l’avance la réaction des personnages qui de plus, sont joués de manière très rentre-dedans (là aussi c’est un  choix, assez homogène avec ce que je viens de dire précédemment du reste). L’avancée narrative et les enjeux me semblent donc fort diminués par cet ensemble de facteurs, et très curieusement, on craint assez peu pour ces personnages, et le merveilleux dispositif de départ se regarde, avais-je envie de dire, comme une "histoire de cinéma normale" qui a pas mal de défauts, dont le principal me semble l’absence totale d’effroi. Non pas que j’eus voulu que le film fasse peur et glace le sang en plongeant le spectateur dans une atmosphère glauque et sans répit en permanence.  Mais du coup, cette apparition du Rien paraît presque, je force un peu le trait, comme une simple découverte scénaristique. Sans plus, en quelque sorte. Et évidemment, les personnages semblent moins surprenants que prévu. Voilà pour la partie mineure.
Plus grave, mais c'est lié à mon avis, je ferai mes seconds griefs, mais griefs majeurs, à la mise en scène. Et là aussi, je le dis avec tristesse, le pire c’est qu’il n’y a pas que du mauvais ! Certains jeux de perspectives sont vraiment appréciables (et en général assez simples, ce qui ne  les rend pas moins drôles). On notera également des sortes de trompe-l’œil de la mise en scène (la caméra qui semble panoter alors que ce sont les acteurs qui tournent sur eux-mêmes par exemple). Ces petits jeux malicieux ne fonctionnent pas mal. Curieusement, même si je suis un grand amateur de la chose, la scène en split-screens qui n’en finissent plus m’a moins plu. Passons, c’est du détail. Par contre, la réalisation des parties d’introduction (avant l’apparition du Rien) ne me plaît pas du tout. Cette caméra à l’épaule veut sans doute imiter l’aspect un peu bringuebalant de …JOHN MALKOVICH, mais dieu que c’est maladroit. Et bien plus laid, malgré un ou deux plans réussis (généralement à effet spéciaux). Le cadrage ne me paraît vraiment pas beau du tout dans cette partie, et les plans trop rapprochés. Le jeu sur les axes est quasiment inexistant si on excepte les classiques champs/contrechamps, et le montage est brouillon. Dans la deuxième partie, il y a plus d’effets de déplacement ou de caméra, et la gamme de mouvements est très riche. Malheureusement, il m’est difficile de ne pas trouver l’ensemble simplement illustratif le plus souvent. Est-il question d’habillage ou de mise en scène ? En ce qui me concerne, la compréhension du film et de ses émotions s’est largement faite par la narration et le dialogue, et quasiment jamais, pour ne pas dire jamais, par la mise en scène ou dans le déploiement des incessants effets visuels.  Je trouve également curieux que le son soit si peu exploité : quelques ambiances, un ou deux déplacements, des jeux de distance, mais là encore ça reste bien calme, et Natali semble construire sa mise en scène au coup par coup, presque en suivant le story-board si je puis dire (c’est vraiment l’impression que ça donne), et chose plus curieuse, sans beaucoup d’impression de rupture dans le rythme, qui est relativement monotone, et souvent laissé à la discrétion du jeu des acteurs, souvent énervés ou quelquefois un peu plus perdus. Bref, la mayonnaise ne prend pas du tout, et cette impression d’illustration contredit beaucoup mon souvenir de CYPHER et CUBE qui me paraissaient beaucoup plus rythmés et intuitifs. Impossible donc pour ces raisons, et celles que j’avais évoquées dans le paragraphe précédent, de ne pas sentir le film couler tranquillement sur moi comme de la pluie sur un imperméable.
 
Voilà pourquoi je suis très embêté par ce film. Il contient pas mal de qualités, mais aussi des défauts petits ou gros. La mise en scène d’abord, assez laide esthétiquement (la photo de l’intro notamment). Et le ton ensuite. Le jeu d’acteurs ne me paraissant pas surprenant, l’impression d’être à l’extérieur du film est forte. Le fait que les effets spéciaux, souvent très cheap et laids pour certains (les effacements notamment) ne me dérangent pas plus que ça. Je peux me passer de ça. Par contre, outre la sympathie qu’on peut avoir pour un film qui a le courage de se faire sur une absence d’image finalement, et grâce soit rendue à Natali pour ça, on ne peut être que déçu du fait que curieusement, et sans doute contrairement à son habitude, le réalisateur n’ait pas de propositions esthétiques fortes à nous soumettre, et que sa mise en scène soit bougrement moins rock’n’roll que son concept. C’est même le contraire par endroits (l’insupportable séquence de transition musicale : "Non pas ici !", ai-je hurlé dans ma tête)  On est très loin du rythme d’un …JOHN MALKOVICH, et très loin de l’inventivité visuelle d’un BRAZIL ou d’un TIDELAND. S’il s’agissait de briser le moule en imposant à l’écran le tabou extrême du Rien, pourquoi ne pas avoir poussé le bouchon jusqu’à faire exploser  l’esthétisme d’un cinéma classique. Car c’est en cela que NOTHING semble pécher : il ne propose pas un jeu à la hauteur de son ambition. Et on se retrouve face à un objet quelquefois sympathique mais on ne ressent jamais un quelconque effroi ou même un frisson ; il ne nous propose jamais d’aller faire un tour dans des contrées inexplorées. Tout ce que CUBE curieusement arrivait à faire. Il aurait fallu à NOTHING plus de déviance et pour une fois un traitement, en terme de mise en scène, qui soit beaucoup plus iconoclaste.
 
Je reste donc, à mon grand désespoir sur le quai de la gare.
 
Tristement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mercredi 5 septembre 2007

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