
[Photo : "HihiHihi !" par Dr Devo]
Chers Focaliens,
Changement de style, et aujourd'hui, nouveau concours de micro-critiques en essayant de suivre l'exemple du Marquis.
Astrée est un bergère, amoureuse de Céladon, lui-même pareil, bien qu'issu d'une famille aisée. Problème, les familles respectives des deux jeunes gens ne s'entendent pas et les
deux amoureux utilisent un stratagème : Céladon fait semblant de flirter avec d'autres filles du village ! Mais Astrée se fait avoir à son propre jeu, et suite à un malentendu, elle congédie
violemment Céladon et lui ordonne ne plus jamais lui adresser la parole, sauf contre-ordre. Le jeune homme, désespéré, se jette dans la rivière, rivière qui mène aux gorges qui mènent à la
mort... Sauf que... Céladon, laissé pour mort par les gens de son village et laissant une Astrée désespérée et ébahie de sa propre bêtise (elle découvrira un poème de son feu amoureux, gravé
sur un arbre, qui lui prouvera son indéfectible amour !), est en fait bien vivant ou presque. Recueilli par une jeune noble issue d'une famille de druides qui en ferait bien son quatre-heure,
puis séquestré, il se remet vite sur pieds. La cousine de la noble vorace, elle-même druide, le fait s'échapper, pensant que Céladon ira retrouver son Astrée. Hélas, le pauvre jeune homme est lié
par sa promesse de ne jamais la revoir, sauf si contre-ordre. Et il n’est pas prêt de la revoir puisque la belle le croit mort ! On n’est pas sorti de l'auberge !
Rohmer est un sacré gugusse, dans son genre. Je disais dans la critique de ...REINETTE ET MIRABELLE que le garçon faisait du cinéma qui tient à peu : intrigues de jeunes filles
(faussement) en fleurs, cadrage l'air de rien (mais précis), montage sans heurt mais diaboliquement précis, écriture se frottant au ridicule, son discret mais joueur, etc. Il fait du cinéma qui
bizarrement dépasse complètement les credo "réalistes" français de l’art et essai vulgum pour aller explorer des contrées inexplorées souvent riches en violences sociales... et souvent drôles !
C’est donc un malin qui, mine de rien, finit par "mettre le doigt dessus", disais-je.
Hélas, trois fois hélas, rien ne m'a embarqué dans ces AMOURS... Avec un système aussi fragile (mais qui est dans son genre très fulgurant et donc producteur de beauté originale),
il suffit de peu pour que l'édifice ne s'écroule, me disais-je in peto. Est-ce le fait que le film soit en costumes (bon, c'est pas jamesivoryste non plus, dieu merci ; "à costumes à la Rohmer"
devrais-je dire) et parce que l'écriture, précieuse, essaie de se rapprocher du livre original (écrit à l'époque de Henry IV) ? Sans doute un peu, mais cela n'explique pas tout. L'intrigue
princessedeclevesque n'est pas mauvaise et oppose la dure réalité des faits à la fidélité sans borne de Céladon, jeune homme pétri de principes, ce qui est toujours bon signe. La fidélité au
serment est poussée à son extrême, jusqu'à l'absurde même, et tend à plonger le pauvre gars dans une situation ubuesque où les envies et les quêtes vont s'inverser pour incarner leurs pires
contraires ! C’est donc assez nonsensique, pourrait-on dire. Et cette intrigue n'est pas dénuée d'intérêt. Sur le papier, et entre les mains du vieux maître, voilà qui fleure très bon.
Hélas, disais-je c'est sur les autres postes, curieusement, que le bât blesse. Si les premières minutes font penser pour le cinéphile pervers aux films en toges des époux Straub,
la comparaison s'arrête là très vite, tant le film de Rohmer est dépourvu de tension et des lourdeurs torturées de nos deux expérimentaux français. Rien ne m'a conquis chez cette Astrée et ce
Céladon. Les acteurs, qui sont souvent facteurs de rejet chez la plupart des cinéphiles qui s'essaient à Rohmer, sont assez mous et bien moins précis que chez ...MIRABELLE, par exemple. Très
premier degré, et surtout d'un jeu quasi monolithique (c'est-à-dire variant très peu quel que soit le moment du métrage), ils sont bien loin des ambiguïtés et de l'incarnation des acteurs
rohmeriens habituels. Et ça se ressent même chez les seconds rôles, peut-être à l'exception de l'acteur jouant le père druide (un habitué de Rohmer), et éventuellement de l'actrice qui joue
sa fille. Sinon, il manque une locomotive, c'est certain. [Par contre, le petit gars qui joue le troubadour libertin patate sa mère et fonce à toute berzingue sur son tractopelle sans se poser de
questions, ce qui est absolument hilarant quand on aime le faisan, comme moi !] Côté mise en scène brute, pas grand chose non plus à se mettre sous la dent. La copie n'avait pas l'air de grande
qualité, une de fois plus (et Tchoulkatourine, grand rohmerien lui aussi, qui a vu le film à l'autre bout de la France, me confirmait la médiocrité du tirage) mais laissait entrevoir une lumière
sans intérêt, voire molasse. Le cadre, plus curieusement encore, un des points forts de Rohmer, ne dégage rien, organise peu ou n'est pas vraiment beau. Ce qui semble gêner considérablement le
montage, bien moins achoppé que d'habitude et qui vient facilement à bout de nos forces pour devenir assez anonyme ; ici et là, même, et c'est la plus violente surprise du film, beaucoup de plans
simplement pas beaux du tout ! C'est très curieux. Bref, voilà qui donne un rythme constant et monotone au possible d'où quasiment rien ne jaillit. On sauvera l'idée du vidéo-clip moyenâgeux,
assez drôle sur le papier avec ses fondus rappelant, comme me le soufflait Tchoulkatourine, "les meilleurs moments de Glenn Medeiros", fin de citation. Sinon, c'est l'ennui qui jaillit assez
fermement, ou plutôt une platitude assez étonnante de la part de Rohmer, bien plus sautillant, cruel et malicieux d'habitude.
Ignoré avant-hier, adulé hier, et rejeté aujourd'hui, Michael Moore poursuit son bonhomme de chemin avec SICKO, sans trop se poser de questions et sur le même "Maude Husse opère
Andy" que d'habitude ou presque. Il s'intéresse cette fois au système de santé américain, qu'il va opposer sans se poser de question et de manière assez juste et (surtout) drôle, aux systèmes
européens à travers l'exemple de la Grande-Bretagne et de la France.
Quelle situation surréaliste ! Aux USA, le système de couverture santé est entièrement géré par des grosses firmes privées, et bien sûr les prix sont élevés, même si ce n'est qu'un
des très nombreux inconvénients de ce système complètement ubuesque. De fait, ne serait-ce que pour des raisons financières, pas loin de 60 millions d'américains n'ont tout simplement pas de
mutuelle de santé. Leur seul recours est la prière en quelque sorte, et mieux vaut qu'il ne leur arrive rien, sous peine de devoir se soigner eux-mêmes (très drôle et très désespérante séquence
d'ouverture avec ce type qui se fait lui-même des points de suture au genou) ou d'attendre tranquillement la mort dans les cas les plus graves ! Ainsi, une partie des américains n'ont plus accès
aux soins, même s'ils travaillent ! Premier point. Secondo, si vous avez une mutuelle, elle va vous coûter la peau du postérieur ! Et tertio, si vous est assuré social et si vous tombez assez
gravement malade, là aussi vous pouvez commencer à prier ! Car ces grosses boîtes d'assurance médicale sont assez bien organisées, et dans l'expression "assurance médicale", il y a le mot
assurance ! Hé hé, vous imaginez, vous, un système privé de santé avec des mœurs d'assureurs ? Rigolo, non ?
Moore est un malin, et avec son air de ne pas y toucher, il compose un portrait assez complet des problèmes qui peuvent vous noyer en cas de pépin de santé. Une fois qu'il a
démontré que l'assurance médicale était inaccessible pour raisons financières à une partie non négligeable des contribuables américains, Moore consacre les ¾ de son film aux autres, c'est-à-dire
à ceux qui ont une assurance santé ou qui pourraient en avoir une. Et là, c'est le festival. Il montre d'abord l'énorme travail du lobby médical dans l'affaire, et la corruption brute et
totale des politiciens américains, largement arrosés par ces dites compagnies. Il montre la chose à travers l'exemple de Hillary Clinton. Et dans Hillary, il y a hilarant ! [D'ailleurs, ce
passage a commencé par m'énerver ! Après avoir soutenu Ralph Nader, le farouche indépendant, candidat à la présidence depuis des siècles, Moore s'est rapproché, le con, des démocrates ! S'engager
politiquement pour un artiste et/ou un intellectuel indépendant, c'est mal, très mal, et même tout à fait contraire au code de bonne conduite focalienne. Regardez la situation des intellectuels
et artistes engagés en France, à droite comme à gauche, et vous constaterez l'étendue sinistre des dégâts. (En plus, ce genre d'engagement mène toujours à une paupérisation de la réflexion
intellectuelle, c'est prouvé scientifiquement, et je vous le rappelle, je suis docteur !) Bref, Moore avait bien déconné en s'approchant ouvertement des démocrates, et quand le passage sur Mme
Clinton a commencé, j'ai senti tout de suite l'arnaque propagandiste...] Hillary, alors que son mari est encore au pouvoir, se lance dans une quête courageuse et même un peu suicidaire : lancer
une couverture médicale pour tous, et même les plus démunis ! Elle s'accroche et se lance à corps perdu. Très vite, les lobbies concernés par une telle révolution ont peur et prennent les choses
en mains à gros coups de dollars ! Une fois quelques millions distribués aux congressmen, l'affaire est vite pliée, aussi grâce à la montée au créneau des journalistes et éditorialistes de tout
poil, brandissant le spectre de l'exemple canadien, et du socialisme d'état ! Evidemment, une fois que les hommes politiques s'en sont mis plein les poches, Hillary n'a qu’à rentrer chez elle
pour faire des crumbles aux pommes, et pendant le reste du mandat présidentiel de Monsieur, elle n'aura le droit d'ouvrir son clapet que pour inaugurer des écoles maternelles et pour organiser
des goûters de bambins dans les jardins de la maison blanche ! Pour être bien sûr qu'elle ne recommencera plus, Hillary, et sur ce point, je tire mon chapeau à Moore qui a vraiment beaucoup de
testicules et reconnaît son erreur, Hillary, dis-je, recevra aussi son petit pactole provenant de l'industrie médicale ! Ben comme ça c'est réglé, l'opinion américaine a le cerveau pourri par la
propagande, les politiciens se sont auto-muselés, et l'industrie de la couverture sociale peut dormir sur ses deux oreilles.
Ensuite, Moore se lance dans une jolie description des vices et coutumes de ces dites entreprises d'assurance médicale. Et là, c'est sublime ! Un vrai paradis. D'abord, il faudra
rentrer dans la norme et les moyennes statistiques, sinon aucune compagnie ne voudra vous assurer. Alors les gros et les maigres qui ont de l'argent peuvent aller à l'église, pour eux, ce n'est
même pas la peine de demander un dossier d'inscription ! Une fois dans la place, il faudra prier pour que vous n'ayez pas une maladie que ces compagnies n'assurent pas ! Et la liste est longue de
plusieurs centaines d'affections ! Si vous êtes encore éligibles, il faudra prier pour que vous ne tombiez pas sur un conseiller trop zélé. Et c'est là le problème ! Les compagnies ne sont pas
sévères, elles sont logiques. Et elles ont des règles strictes comme n'importes quelles autres grosses boîtes américaines. Pour faire des bénéfices et voir son action grimper en bourse, la
compagnie d'assurance médicale a des quotas à respecter, et en cas de maladie, les ordres sont stricts : 10% des demandes de remboursement doivent être refusées. C’est un objectif commercial. Et
ça marche. Une greffe de moelle osseuse qui pourra vous sauver (peut-être) de votre cancer généralisé est considérée comme expérimentale ! Pas remboursé ! Un médicament récent est aussi
expérimental ! Votre enfant est sourd des deux oreilles, et bien on lui posera un implant dans seulement une des deux ! Etc. Si vous passez entre les mailles du filet, alors là, le mot assurance
prend tout son sens, et votre compagnie prendra un malin soin à vous chercher des poux, dans votre passé médical notamment, afin de pouvoir dénoncer le contrat vous liant, et ainsi vous mettre à
la porte du système (avec remboursements rétroactifs des soins jadis payés !). Bref, comme une assurance, la couverture médicale se doit d'être rentable et utilise les mêmes méthodes. Gens très
aisés mais ruinés par des déconvenues de santé, procès à rallonge, accidentés qui doivent choisir quel doigt coupé il faut recoudre après un accident, maman qui perd son enfant car les urgences
de l'hôpital où elle amène sa gamine ne sont pas affiliées à sa compagnie d'assurance (la gamine meurt pendant le trajet qui l'emmène dans l'hôpital correctement franchisé !), responsables
médicaux qui avouent avoir débouté des demandes d'opération qui auraient pu sauver en deux coups de cuillères à pots leur client, etc. C'est sublime ! Et je vous laisse découvrir ça !
Comme ces compagnies sont gérées comme des entreprises lambdas, avec les mêmes méthodes de stratégie commerciale, ces boîtes ne peuvent absolument pas être déficitaires, même si
tous leurs assurés attrapaient la peste bubonique en même temps ! Tandis que le client moyen atteint d'une tumeur au cerveau doit batailler à mort pour avoir le droit de faire un simple IRM ou un
scanner, les cours en bourse flambent et l'industrie de la couverture médicale est une des plus rentables. Dans ces conditions, Moore ne peut qu'halluciner en allant balader son équipe au Canada
ou en Europe. Et le gros réalisateur n'est pas seulement drôle, il est aussi malin ! L'exemple canadien permet d'abord de montrer à ses concitoyens l'énormité de la propagande anti-publique en
matière de santé. Non seulement les canadiens sont correctement soignés, mais en plus, tout ce qu'on a dit là-dessus aux USA pendant la contre-campagne anti-Hillary est faux ! Bien. En allant en
Europe, Moore veut faire marrer, et même halluciner, ses compatriotes. Car pour une fois, son film ne s'adresse pas à tous le monde, mais aux américains, et débarquer dans le système de santé
européen doit être pour eux aussi exotique que visiter la Corée Du Nord pour un milliardaire vivant à Beverly Hills ! Si on excepte un passage bizarre (à mon avis Moore a mal compris quelque
chose là) où une mère de famille parisienne explique que sa nounou est payée par l'état (si vous avez compris ce à quoi fait allusion cette séquence, expliquez-nous en commentaire de cet
article), le reste est d'une assez grande finesse stratégique de la part de Moore, notamment lorsqu'il nous montre ce couple de français aisés, passage qui a dégoûté la critique française... et
c'est bien normal parce qu'ils n’ont complètement rien compris à ce passage pourtant judicieux ! Pour faire court, la critique française et une partie du public ont reproché au réalisateur
américain de montrer une famille dite "moyenne" française alors que le couple gagne 7000 euros par mois et vit dans un appartement immense en plein Paris ! Bande d'imbéciles (je vous aime bien
mais là, vous poussez ; nettoyez vos lunettes et branchez votre sonotone bon sang !). Moore n'a non seulement jamais dit que c'était une famille représentative ou moyenne, mais au contraire, a
justement choisi cette famille parce qu'ils sont pétés de thunes ! De la même manière que la partie américaine du film montre aussi les énormes problèmes que peuvent rencontrer les familles
aisées américaines, cette scène a pour but de montrer comment s'organise un budget dans une famille à l'abri du besoin. Et là, Moore fait extrêmement fort : il montre l'énorme disparité entre
aisés européens et aisés américains. C’est très judicieux. Fin de la polémique. Evidemment, il y aura toujours un grincheux pour dire que le film ne décrit pas les difficultés de la Sécu. Ce à
quoi je répondrai que ce serait quand même un peu fort de café, voire complètement hors-sujet quand on voit la cible du film.
Passons. Moore, en fait, réalise des comédies documentaires, et c'est vrai qu'on rigole beaucoup. Si son style assez immuable a perdu de vivacité de montage depuis le fabuleux
ROGER ET MOI, et que le cadrage n'apporte rien (à un plan près, lors du déménagement en voiture !), le gars fait mouche. Ici, curieusement, on pourra lui reprocher deux passages particulièrement
dégoûtants pour des raisons de réalisation, deux passages assez émouvants, il est vrai, de manière brute, mais dont Moore accompagne l'image par des musiques tire-larmes insupportables (dont
l'adagio de Barber bien connu des fans de ELEPHANT MAN !). Ça, c'est vraiment indigne. La dernière bobine, quant à elle, si elle part sur une idée tout à fait réjouissante (emmener des vétérans
du 11 septembre se faire soigner gratos et efficacement en pleine dictature castriste ! C'est rigolo !), est beaucoup trop longue, mise beaucoup trop sur l'émotion et réduit à mon sens la portée
du film en s'enfonçant dans un hommage larmoyant aux sauveteurs de Ground Zero. Le reste du film est beaucoup plus incisif et surtout plus riche pour les neurones que cette virée à Kleenex
Land.
Malgré cela, on a beau dire dans nos contrées que Moore est un sale petit propagandiste à petits bras (ce qui est assez fort quand on voit les machines décérébrées que sont
JESUS CAMPou UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, qui utilisent des méthodes autrement plus
discutables et bien moins riches intellectuellement, sont saluées unanimement par nos critiques et le public français ; se reporter aux articles), il n'empêche qu'on rêverait par chez nous
d'avoir un bonhomme aussi frondeur et marrant que notre ami Moore. Au lieu de donner des leçons de bon goût documentaire, on ferait mieux de balayer devant notre porte. Car à part l'exception
Pierre Carles (et encore, il faut voir comment sont distribués ses films), on ne peut pas dire que le champ documentaire français arrive ne serait-ce qu'à la cheville de Moore. Et quand on
voit l'énorme travail lobbyiste concernant cette même question dans les sphères médiatiques, intellectuelles et politiques françaises, je trouve qu'on n’a absolument aucune leçon à donner,
d'autant plus que les réformes de notre système de santé sont déjà enclenchées ! Allez, bonne journée et bienvenue dans notre futur !
[Ceci dit, mon cher Michael, je ne n'oublie pas le coup de l'adagio de Barber !]
Positivement Vôtre,
Dr Devo.
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