(Photo :"La Hachette" par Dr Devo)

Tom Stall mène une vie heureuse et paisible jusqu’au jour où il abat deux hommes qui voulaient commettre un hold-up dans son restaurant. Les médias, qui présentent Tom comme un héros, attirent l’attention de gangsters de haut vol qui le prennent pour quelqu’un d’autre...

Sur cette trame toute simple, le dernier film de David Cronenberg ne ressemble a priori pas à du Cronenberg. A priori seulement, car même si l'histoire de AHOV (A HISTORY OF VIOLENCE) reste classique, le roi du faux-semblant s'amuse ici avec les thèmes fondateurs du cinéma américain : la violence, la famille. AHOV est un western, un thriller, une fable. Oui, tout ça à la fois ! Bref, le film dépiaute, analyse, scanne le cinéma comme moyen d'expression ainsi, bien entendu, que les méandres du cerveau humain. C'est ça qui le rend passionnant.

Comme pour SPIDER, le scénario de AHOV n'est pas signé du maître lui-même. Deux solutions : soit Cronenberg a une chance folle de trouver des scripts pareils, soit il est doté de mandibules ultra sensibles à l'affût de projets susceptibles de lui convenir. La deuxième solution me semble évidemment la plus probable. Malin le David, car avec AHOV, Cronenberg fait d'une pierre deux coups. Non seulement il se refait une santé commerciale (toujours très utile pour explorer davantage son univers particulier dans ses futurs films), mais il réalise peut-être ici son film le plus profond et le plus ambitieux. Ce coup double est l'œuvre d'un grand. C'est même comme ça, à mon humble avis, qu'on reconnaît les cinéastes importants (on le savait déjà, merci), dans cette faculté de rebondir, d'être toujours là quand il faut, mais jamais où on les attend.
 
Comme bon nombre de ses précédents films, AHOV raconte l'histoire d'une contamination. Pourtant dans ce film pas l'ombre d'une bestiole parasite ni d'une maladie purulente. Seule la contamination d'une famille américaine par la violence nous est ici disséquée. Et c'est bien pire car elle est abstraite, immatérielle, insidieuse, malheureusement plausible... et finalement si humaine. Encore une fois Cronenberg ne juge pas, ne démontre pas. Il montre. "Le cinéma est un œil qui regarde, pas une pensée qui articule" comme a l'habitude de dire ce bon vieux polonais de Zulawski. Les deux scènes d'une violence inouïe qui ponctuent le film nous renvoient aux délires gore du cinéaste : nez enfoncé dans la tête d'un homme suite à plusieurs coups de poings bien placés, moitié de visage arraché par un coup de feu tiré à bout portant. Nous sommes en terrain connu à la différence près que ce film-là est "réaliste" au contraire des œuvres passées du réalisateur de DEAD ZONE qui se réfugiaient sous les codes d'un cinéma de genre de bon aloi. Logique donc de constater que les deux scènes de sexe présentées dans AHOV sont "perverses" (c’est-à-dire, pour résumer, découlant d'un comportement inhabituel ou minoritaire) comme si la sexualité chez le cinéaste canadien ne pouvait décidément pas être tout bonnement romantique ou, plus simplement, répondre aux canons esthétiques d’un Hollywood de plus en plus coincé question bagatelle. La deuxième scène de sexe est capitale à mon sens. Elle nous renvoie à nos contradictions, à nos ambiguïtés et à nos désirs les plus sombres ou enfouis. Cronenberg a d'ailleurs rallongé cette séquence initialement écrite, et beaucoup plus courte (incomplète ?), par le scénariste Josh Olson. Il la prolonge de manière stupéfiante, mais finalement logique, en marquant à cet endroit précis le film de son empreinte (génétique ?) si particulière. On ne se refait pas.
 
D'un point de vue formel, le film est à tomber par terre : réalisation élégante et économe (les scènes chocs n'ont que plus d'impact). Chaque plan est ici pensé, millimétré par le réalisateur et son chef opérateur habituel, le francophile et génial Peter Sushitzky (il éclaire le prochain film de Guillaume Nicloux tiens !). On sent presque une démarche quasi scientifique de la mise en scène. Pourtant l'intrigue est linéaire, les décors peu nombreux et l'interprétation se résume à quelques acteurs de choix (God bless Ed Harris for ever !). Tout ce qu'en France on est incapable de faire en quelque sorte... Quant à la musique d'Howard Shore, elle phagocyte (dans le bon sens du terme) une fois de plus le film en lui donnant dès sa première note une gravité et une profondeur instantanées. (longue parenthèse : je me suis souvent posé la question de ce que donneraient les films de Cronenberg sans la musique d'Howard Shore. J'espère pas comme ceux de Kusturica sans la musique de Goran Bregovic...). La fin de AHOV, tient du miracle. Sans la dévoiler entièrement, elle se résume en un échange de regards autour d'une table de cuisine filmée en champ contre-champ. Pas de dialogue. On comprend tout. Le puzzle s'assemble tout seul et l’on se met à rêver de ce que le cinéma aurait pu devenir sans le recours systématique aux dialogues…

TOURNEVIS.
 
PS : Petite anecdote pour terminer. Un critique de cinéma américain a écrit à Cronenberg pour lui dire, qu'enfin, il aimait et comprenait un de ses films. Le journaliste a reconnu que les réactions du personnage de Tom Stall étaient justifiées, qu'il se comportait en héros américain, défenseur des valeurs familiales traditionnelles. L'imbécile heureux a vu AHOV au premier degrés sans évidemment en percevoir sa subtilité et son ironie désespérée. La route est encore longue pour les cinéastes de la trempe de Cronenberg. Keep the faith, David !

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Mardi 1 novembre 2005

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(Photo : Affiche de THE PLOTCH, film fictif produit par le Dr Devo dans le cadre d'un jeu sur le site Cinéjeu, et premier film virtuel produit par Matiere Focale Prod ! Affiche réalisée par Dr Devo.)

Chères Sarahs, Chers François,
 
Tiens, c'est marrant, tandis que j'attendais dans la salle, bien en avance, je me disais : "Tiens, t'as déjà ta première phrase pour l'article."
Abel Ferrara, Woody Allen (malgré son MATCH POINT) et aujourd'hui, Bertrand Blier, ça va, merci, ça assure, ça sent la pointure aujourd'hui sur Matière Focale. On a déjà parlé de Blier il y a peu, me disais-je avant le film, mais après vérification, c'était en mai ! Tempus fugit, ça fout les boules !
 
Si on parlait un peu de dignité ? OK, si ça vous va, moi ça me va. Ça fait un petit moment qu’on n’a pas parlé de nos amis les Critiques Professionnels. [Professionnel est d'ailleurs un mot très imprécis, un abus de langage presque ; il faudrait dire officiel, même si ces critiques sont effectivement des professionnels. Officiels me paraît être plus caractéristique.] Je voulais aller voir les critiques ce matin sur allocine.com, mais là, je n’ai pas eu le courage, et je me suis arrêté à Libération. Bon, il y en a qui détestent Blier par délit de sale gueule. Ça m'arrive à moi aussi, surtout pour les acteurs, et vous savez quoi ? On va même en parler ici, du délit de sale gueule. Tout à l'heure. Mais, délit de sale ou pas, on doit être juste, et encore plus quand on est un Pro. J'ai failli pleurer en relisant, pourtant, la critique de Libé hier, après la séance. Ne pas aimer n'est pas un pêché. Mais une critique d'une telle idiotie... Que c'est malhonnête...
 
Par pitié, chers lecteurs que j'adore, arrêtez de lire les critiques. Vous verrez plus de bons films en allant au ciné au hasard qu'en lisant la Critique Officielle. Voir à ce sujet mon splendouillet article sentimental et fantastique (et donc complètement bluastro !) SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE.
 
[Fais un rêve. Mes collègues Pierrot, KUHE IM HALBTRAUER et NadjaLover, nous faisions un blog de vigilance critique. Nous sommes tous les quatre bien différents, mais je pense que notre vision de la critique arrive à la même conclusion. Je sais que KUHE n'aime pas Blier, mais je suis sûr également que la critique de Libé le dégoûterait, parce c'est quasiment un meurtre par bêtise.
Je vous propose tous les quatre de faire un blog où l’on consignerait tous les articles vraiment dégueulasses et mensongers de l'année critique. Pour ne pas oublier, et enfin pour noter les critiques, comme au Gault ET Millaut. Pour qu'il reste une trace. Je veux bien m'en occuper, mais je ne le fais pas seul.
Le drame, c'est que tout le monde oublie que tel ou tel article était dégueulasse, qu'il tuait le film sur sa gueule, ou parce qu'il méprise le réalisateur, ou au contraire qu'il cire les pompes d'un autre parce que c'est un copain, ou parce que son journal soutient la distribution du film, etc.
Ça serait un site de fiches, une fiche par critique... ]
 
Passons. Piqûre de rappel. MON HOMME fut une expérience délicieuse. On considèrera que Blier est sans doute un des rares français qui n’ait pas à rougir d’être réalisateur, un des seuls encore en prospection, qui prenne des risques et propose des pistes de cinématographe. Pas de répétitions ici, sinon internes. Allez, on peut l’y mettre, le bonhomme, dans le club des Grands. Avec les Straub, Garrel, Cavalier et deux ou trois autres. Blier a un atout en plus, enfin si on veut : c’est le plus populaire. La France n’est pas une terre féconde en Lars Von Trier, et il faut s’y faire.
 
Bernard Campan (ben oui, je sais…) est un employé de bureau. C’est tout. Il tombe en béatitude devant une pute au corps de déesse, Monica Bellucci. Une pute chic, à 150 euros la passe, enfin moi j’en sais rien, mais une pute classe disons, et effectivement très belle. D’origine italienne, avec accent presque exagéré et tutti quanti, bien sûr, bien sûr. Campan propose un étrange marché à Monica. Pas en fanfaronnant, mais timidement justement, du bout des lèvres, naïvement, avec la foi du charbonnier. C’est la situation qui est extraordinaire, c’est sa proposition qui est hors norme. Le personnage lui est commun (chose qui se perd dans le cinéma populaire d’ailleurs).
Comme il a gagné au loto, il propose à la pute Monica un marché « de dupe » comme dirait le poète (déjà deux citations en deux semaines !). Il la paye 100 000 euros par mois, jusqu’à qu’il n’ait plus un rond, pour qu’elle devienne sa compagne. Elle accepte, après avoir demandé un acompte tout de même, et elle emménage chez lui. Mais ce n’est pas facile pour Bernard. Fragile du cœur, tu m’étonnes, le bonhomme a du mal à réaliser, et la divinité palpable de Bellucci le fait défaillir. Ce n’est pas coton. Pourtant, la Dame y met du cœur et du talent, et du cerveau aussi. Le couple hors-norme, et même impossible, prend un peu ses marques. Mais il faut souvent que Jean-Pierre Darroussin, meilleur pote de Bernard et docteur, intervienne et mette un peu le holà. Faut pas trop l’exciter, mon Bernard, c’est une santé fragile, et il faut le ménager. Le désir c’est difficile, déjà, et l’Amour alors, c’est un Mystère insoluble, impossible. Le parcours du combattant, en autant de mots que vous voulez, commence… Ça feutre, mais ça fait mal, et un long voyage commence dans la nuit…
 
Voilà. On ne peut rien dire de plus. Il y a trois millions de choses à dire sur le film, mais ne pouvant être précis que sur peu d’éléments, votre virginité spectatrice en dépendant, on va faire au plus serré, au plus basique et aux principes.
 
C’est sûr, sans le savoir, il a été plus sage de voir ce film après le Woody Allen, dont le MATCH POINT n’est qu’une narration avec très peu de cinéma dedans. Des idées, certes, un scénario, oui, mais de la mise en scène, quasiment pas. Point A menant vers Point B, sans ellipse significative, sans trou, sans béance, comme une caricature de roman omniscient. Pauvre, pauvre narration, même comparée aux autres films du réalisateur, pourtant pas manchot. Beau téléfilm en fait, mais téléfilm dans le sens symbolique. Comme diraient les Monty Python (que je citais avec naïveté à propos de MON HOMME, des fois, on se demande…) : où est le Montache ? Où est l’échelle de plans ? Où sont les axes ? En un mot : « Où sont les foyacheurs ? » [Bon anniversaire d’ailleurs à John Cleese, 66 ans hier, tempus fugit repetita…]
 
Blier, la classe lui, fait du cinéma, et n’a pas renoncé. Capot.
Décor construit au maximum, façon SFP, mais attention, avec lumière superbe et malicieuse, source d’ellipse (et d’émotion) à elle toute seule. Rien que pour les ruptures d’éclairages en surexposition, c’est le Top Ten des meilleurs films de l’année direct ! Ben oui, les gars cinématographeurs ! La lumière, c’est aussi un signifiant, c’est aussi de la mise en scène ! Or, ceux qui en ont joué dans leur film cette année se comptent sur les doigts d’une main.
Lumière sublime donc, écrin froid et déjà rempli de montage. Oui, je la sens l’émotion qui monte. Les extérieurs sont également magnifiques et transcendent tout, comme cette scène de sexe dans la voiture, pourtant susceptible d’être d’une banalité affligeante et éculée, si j’ose.
 
Bien. L’échelle de plans. Sublime, aidée par des jeux d’axes et de ruptures là aussi d’une grande précision sémantique et émotionnelle. La coupe en fin de plan n’est jamais anodine et toujours obsessionnelle (un peu comme un cousin de Michel Deville d’ailleurs, dira mon ami Bernard RAPP). Exemple : le plan dans la fête où Depardieu et les autres dansent. Plan hilarant déjà, le plus drôle de l’année, nucléaire et cosmique, même dans l’humour, même dans la beauté (les deux, oui, les deux !) et qui offre une double, voir triple coupe. 1ère lame : ça coupe rapidement sans faire durer l’humour. 2ème lame : le plan d’après est tellement contradictoire et tellement en rupture que ce n’est plus une ellipse, c’est un GOUFFRE… de poésie bien sûr. [On retrouve, dans le plan suivant, les même acteurs dans l’axe opposé, dos à ce qui aurait pu être le contrechamp, déjà, quand même, et en plus à l’extérieur de la pièce, et dans le silence ! C’EST PAS LA CLASSE, ÇA ? Deux plans liés et liants, sémantiquement parfaits, rythmiquement jouissifs et complètement asynchrones ou incompatibles a priori… On appelle ça la poésie, mon pote.] 3ème lame : la coupe au son, coupe justement, non pas une phrase mélodique, mais une note sur une montée dans l'accompagnement ! Contre-pied total ! Sublime. Et ça, les cocos, c’est juste un plan.
 
Le son. Là, c’est clair, ça n’arrête pas. L’idiot de service à Libération a reproché à Blier d’avoir mis des musiques belles… Je passe pour rester poli ! [Comme les crétins qui ont trouvé que J’ADORE HUCKABEES avait un casting snob ! En "révisionnant" Jason Schwartzman sur le banc de touche, bien sûr !] Le son est d’une splendeur galactique immense, ne serait-ce que pour la musique. Des fois je te mets un morceau en entier en jouant sur le volume et le mixage, des fois je te mets juste une phrase musicale intercalée entre deux moments du même morceau, des fois je te mets seulement une note ! La classe.
Sans parler de musique, le reste du son est splendide. Délicieux travail sur le mixage des voix, opposées aux ambiances et à la musique, grand travail sur le timbre de ces voix, notamment Campan. Un exemple d’ambiance sublimissime : ces voix de gens qui crient dans la rue, vous savez, comme des fois deux marginaux s’engueulent dans la rue des grandes villes, en vomissant de désespoir et avec vulgarité des phrases à l’eau de rose, mais qui dans le moment présent expriment sincèrement leur cœur brisé (et alcoolisé, des fois). Blier prend ces voix et les dépose comme un bébé dans une couveuse, avec précaution, à la lisière de la dolby… Superbe, on les entend sans pouvoir complètement pouvoir les comprendre, mais l’intonation est parfaitement audible, et sans entendre, on sait les mots qui sont dits ! Et en plus, le Blier, il fait ça pendant que les acteurs en gros plan parlent eux-mêmes. C’est sur deux pistes, quoi. Quelle claque, que ce monde qui hurle aux portes des personnages ou du film (ben non, c’est dedans), ou aux portes du monde.
 
C’est juste un exemple comme ça. Parce qu’aujourd’hui, je fais le contraire. Je ne cite qu’un exemple pour le tout. Changement de méthode. Pour attiser la curiosité et protéger le film. Je ne serai exhaustif, dans cet article, que sur un point, et vous allez voir, rien que pour le principe, je vais vous faire tomber de votre chaise d’étonnement…
 
Revenons à l’avant-dernier paragraphe… Qui fait du son en France dans ses films ? Et aux USA, où est le son dans le dernier Jarmusch ou le Woody Allen (chose chez Allen que je n’ai pas précisée dans l’article : quel opportunisme que ce petit morceau de jazz antique, qui n’a rien à faire là, qui n’est qu’une séparation sans but, pour aérer le manque de son du film justement, son bavardage sans fin, à l’instar des séquences de rêve obsolètes et pas très belles de BROKEN FLOWERS).
 
Voilà, j’arrête là pour l’analyse du moteur. Il y a déjà assez dans ces trois petits exemples pour se déplacer…
 
Accrochez-vous. Je suis, vous le savez, très dur envers le cinéma français, et pour cause : il y a de l’argent, il y a du talent, mais jamais exploité, et il y a une histoire riche de bons cinéastes, et pourtant le niveau est nullissime ! Dur peut-être, mais surtout juste ! Tenez-vous mieux.
Et je suis encore plus dur, et le suis encore plus justement, avec les acteurs, éléments secondaires dans la fabrication d’un film.
 
Et bien, Mesdames et Messieurs, je vais dans quelques instants vous stupéfier !
Vous vous souvenez, dans la critique de MON HOMME, je vous parlais du syndrome Sabine Azéma. J’avais présenté officiellement mes excuses à la Dame. Aujourd’hui, je lui donne le nom d’un de mes syndromes, découvert ici, dans les labos de Matière Focale.
 
Mesdames et Messieurs, voici le syndrome Azéma !
 
Monica Bellucci. Ben, sa filmographie est sans doute inégale, elle joue à fond sa carte de star, mais on ne peut pas lui reprocher de régulièrement faire un film ambitieux. Bravo. Elle est très bonne, on le savait déjà (pas tout le temps, mais c’est arrivé). Elle se soumet avec joie à ce rôle, dont elle a compris le second degré délicat et le non-sens. La progression de son personnage, de plus en plus pur, est vraiment très belle. On notera d’ailleurs qu’elle est remarquablement maquillée, avec rides apparentes et humanisation progressive. Le maquillage peut donc être un élément de mise en scène. Compris, les français ? Pour Bellucci donc, et avec un rôle pas facile, c’est du précis, et c’est sans faute.
 
Bernard Campan (oui, je sais...). Bon, ben, mon Campan, je ne suis pas fan de toi, je n’aime pas tes films du tout (l’ignoble machin Alzheimer, avec Isabelle Carré encore pire, beurk !). Tu ne m’es pas antipathique, mais bon… Te voir chez Blier, c’est un facteur de doute, quand même.
Et bien, ça passe, et même plutôt bien. La dragée est haute, mais le gars n’est pas ridicule, et à bien des égards, touchant. On sent que l’ami Bernard fait avec les moyens du bord, qu’il travaille pour être à niveau. Ce n’est pas toujours aussi clean que ses collègues, mais bon dieu, quelle envie ! Petit miracle, et premier miracle : Campan est bien, pas le  nouveau Brando, mais d’une dévotion étonnante, d’une intelligence certaine, et avide de précision. Il n'a pas à rougir de sa prestation, loin de là. Bravo.
 
Ah, je vous avais dit, c’est étonnant aujourd’hui ! Je vais vous surprendre !
 
Jean-Pierre Darroussin.  Acteur que je déteste sincèrement. Le gars est sans doute sympa, mais en temps qu’acteur, non merci. C’est un peu comme Bacri et consorts, dans un style différent bien sûr, c’est du monolithique, c’est toujours la même chose quel que soit le film, c’est toujours cette putain de qualité française, soi disant populaire. Toujours dans les films de merde à la Jaoui ou dans les comédies à trois balles ou les petits étrons à la Guédiguian ! Une horreur ! Là aussi, on débande en apprenant qu’il est sur l’affiche.
AZEMA !
Monsieur Darroussin, solennellement, je vous présente mes excuses. Non pas que je retire ce que j’ai dit. Mais il va falloir s’y habituer : ce type est un acteur EPOUSTOUFLANT ! J’étais sur les fesses pendant la projection ! J’avais l’impression que le bon jumeau avait remplacé le jumeau malfaisant ! Ce type est quasiment génial dans le film ! Blier, sur ce coup-là, lui doit énormément ! Darroussin est un grand acteur ! Voilà, je l’ai dit, j’ai encore du mal à le croire tant  ça parait énorme, lui qui nous a abreuvés de conneries années après années… Il faut être honnête et dire ce qu’on ressent : il est très grand… Je pleure presque en y repensant, c’est beau, c’est ça aussi Matière Focale !
 
Depardieu. Grand pourvoyeur de merde, ex-acteur autrefois capable, retourneur de chemise sur le dos du peuple, mauvais comme un cochon, acteur de série Z depuis 20 ans, salaud de première, le type qui n’apprend plus ces textes, qui joue avec oreillette, qui pompe le fric avec avidité, le type qui a renoncé à toute expression artistique. Depuis 1995 et son dernier rôle décent (LE GARCU), le gars a fait  53 films ! Deux ou trois sont regardables à la limite, mais tout est médiocre et nullosse, épouvantable, une honte ! 53 films et pas un de bon !
AZEMA !
C’est ici l’un de ses plus grands rôles, et de très loin. Précis, soumis à mort à Blier, le gars se délecte certes, mais travaille avec une précision de chirurgien. Ce n’est que de la finesse, que des choses difficiles, et il s’en tire avec une impression de facilité hallucinante ! C’est simple, j’en ai pleuré ! Ce type est ici GENIAL ! Gérard, je ne retire rien de ce que j’ai dit, comme pour les autres, mais je m’incline et je ne vous dirai qu’une chose : arrangez-vous pour faire un film avec Jason Schwartzman ! Ça fait très longtemps que je n’ai pas été ému de la sorte par un acteur français. Depardieu n’est pas bon dans ce film, ce qui serait déjà un miracle, il est au top, il est génial, oui, encore et si je veux, et croyez-moi, si c’est le cas, ce n’est pas dû au hasard mais uniquement à son talent et à son travail !
 
[Si seulement on m’avait dit que je dirais ça, il y a seulement trois jours !]
 
François Rollin. Bon là, c’est différent. François, je vous adore. Avec J.C. Averty et quelques rares autres, toutes catégories confondues, vous êtes un des rares qui pourraient me pousser à dire que nous avons de la chance de vivre en France ! Je suis un grand admirateur.
Quand j’ai su que vous alliez jouer ici, je me suis dit : "mais oui, c’est évident ! Comment diable cela n’est-il pas  arrivé avant ?"
Votre présence dans le film est aussi un moment divin. Vous êtes à pleine puissance, et c’est beau. Vous m’avez encore étonné, plus que jamais. Merci.
 
L’actrice Farida Harouadj, je ne la connaissais pas, mais je ne dirai qu’un mot. Merci d’abord, et surtout, par quel scandale est-il possible qu’on vous voie si peu au cinéma et que je ne vous connaisse pas ?
 
Edouard Baer. Ben oui, c’est parfait, très bien. On va peut-être arrêter de jouer dans les conneries, maintenant qu’on a prouvé ce qu’on valait, hein?
Pour ceux qui ne peuvent pas supporter le gars, je dirai que je les comprends, même si ce n’est pas vraiment mon cas, mais ici, il vous étonnera sans doute. Très joli rôle en plus, le seul à bénéficier d’une aparté sans commentaire. Etonnant.
 
Sara Forestier. Toi, ma petite, je te déteste. Grande gueule idiote, mauvaise comme un cochon dans l’épouvantable L’ESQUIVE, film adulé, d’une misère cinématographique hallucinante (et d’une complaisance sociale proprement à vomir ! Une honte !). Tu es le summum de tout ce que je déteste. M’as-tu vu, sans culture, fière de sa médiocrité, brandissant le label banlieue que je déteste de toute façon (ce label est encore une façon, comme le Téléthon ou le tsunami, de nous faire cracher nos euros issus du SMIC, alors qu’au fond, ça arrange tout le monde, la banlieue). Je me rappelle de Mr Mort quand il a parlé de toi dans un article, te traitant de petite conne, je crois, suite à ton immonde prestation qui faillit me faire vomir lors de la cérémonie des Césars, et pourtant, de ce côté-là, je suis blasé. Je ne t’aime pas. Il n’y a une part de délit de sale gueule, sans doute et même sûrement, tu prends sans doute pour les autres, et pour ce putain de cinéma français, mais je ne retire rien. Dans L’ ESQUIVE, ce n’est pas bon, et le film lui-même est un étron dégueulasse. Bien. Ceci posé…
Ben, oui…
AZEMA !
Sara, je te présente mes excuses. Tu sais, j’ai commencé cette panoplie avec Darrousssin. Quand je l’ai vu dans ce film, je me suis dit que j’assistais à l’apparition de la Vierge, le genre de miracle qui n’arrive qu’une seule fois par génération.  Et bien non ! Tu es hallucinante dans le film. Sobre, précise, d’une attention phénoménale, d’une grande classe, délaissant enfin votre "chien", comme on dit, pour montrer une grande énergie créatrice. Vous m’avez stupéfait, et comme Darroussin, vous m’avez ému au dernier degré ! Pourtant, autour de vous, ça assure drôlement, et vous avez une séquence vraiment difficile. Vous êtes le second, sinon le premier miracle de ce film. Là aussi, je n’aurais jamais pensé le dire un jour, mais j’ai vraiment hâte de voir la suite. Espérons que le cinéma français puisse vous offrir quelque chose à votre hauteur.
 
Résumons. Bon, ben, la mise en scène, c’est peut-être pas MERCI LA VIE, mais c’est d’une magnificence incroyable. Le casting est le plus étonnant du siècle. Quant au propos, c’est tellement évident qu’on ne va pas se vautrer dans l’explicatif, mon article est déjà assez long. C’est très simple. Les gens qui "traitent" ce film de méchant, cynique, misogyne, vulgaire, etc., sont des imbéciles ou des incompétents. Même si on n’accroche pas, il faut reconnaître l’incroyable précision, la tendresse phénoménale et la pudeur divine de COMBIEN TU M’AIMES ? Blier, contrairement à sa réputation, n’est pas là pour choquer le bourgeois, mais alors pas du tout. Ce film va vous prendre dans ses bras, va vous accueillir avec gravité certes, mais avec une infinie douceur, si appréciable et si rare, surtout quand elle est exprimée avec une telle honnêteté.
De toute façon, le dernier plan vous illuminera le cœur, sans doute. Il vous prouvera en tout cas que, malgré ce que disent les Brutes de la profession, ce type là, Blier, c’est une crème et un amour. En 90 minutes, il a fait plus pour le cinéma français que tout le monde en dix ans, et d’une. Et la générosité du projet global, sans parler de sa maestria artistique, fait qu’il faut se précipiter.
 
Il y avait très peu de monde dans la salle hier. Dépêchez-vous d’aller voir le film. C’est une occasion en or de redistribuer les richesses du cinéma français. Cinéphiles français, saisissez la chance d’investir votre argent dans une valeur porteuse d’avenir !
 
Et apportez des kleenex, c’est plus prudent…
 
Amen !
 
Extatiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : J’ai oublié de dire que le film était quand même fabuleusement drôle !
Si quelqu'un dans la pace connaît Sara Forestier ou Darroussin, qu'il transmette. Merci. 
 
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Vendredi 28 octobre 2005

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(Photo : "En vérité, On s'en Fout !" par Dr Devo)

Chères Emmas, Chers Johns,
 
Allez, on retourne en salles, OK ? Et puisqu'en ce moment, on visite nos classiques (Ferrara, hier), je me précipite avec lenteur sur MATCH POINT, de Woody Allen.
 
Ah, Woody Allen ! "Chaime le France !" Comme Ferrara jusqu'à hier, Woody Allen n’était curieusement pas encore passé sur ce site. On le cite peu souvent, en plus. Faisons donc le point.
Je vais sûrement oublier quelques titres, mais disons que Woody Allen, et ce malgré sa réputation, c'est quand même assez inégal, voir très inégal, n'est-il pas ? Un peu à l'image de Bergman, son maître : l’ennuyeux absolu (FANNY ET ALEXANDRE), le gentiment ennuyeux (SONATE D'AUTOMNE), le sublime (LE SILENCE), et le Supra-génial (PERSONA, L'HEURE DU LOUPS).
Il y a des Woody Allen vraiment très beaux : ZELIG, STARDUST MEMORIES, MANHATTAN, CRIMES ET DELITS, et le très beau GUERRE ET AMOUR, tout ça, c'est vraiment très bien, avec mention spéciale pour les deux derniers. Par contre, si ALICE est très réussi également, SEPTEMBER, film sincère sans doute, est complètement raté, presque jusqu'au comique. Pas grave, ici il y a aussi de la place pour les cinéastes inégaux ! On aime bien Wes Craven, par exemple, qui, hasard du calendrier, sort un film cette semaine aussi (RED EYE, que je ne verrai pas malheureusement, le film ne passant pas curieusement dans mon pathugmont... L'autre ciné ayant des prix prohibitifs, c'est niet !).
 
Qu'est-ce que je disais ? Oui, le problème avec Allen, c'est que les derniers, c'était pas super-super. Dans les années 90, il y a eu des choses pas incroyablement abouties, mais relativement sympathiques, comme CELEBRITY par exemple. Mais le reste, pfff.... LE SCORPION DE JADE, TOUT LE MONDE DIT I LOVE YOU et MAUDITE APHRODITE, un bon paquet d'horreurs grisâtres... Et puis, il y a quelques années, je vois HOLLYWOOD ENDING, et là je tombe des nues.
Je savais qu’Allen faisait des films plus ou moins bons, et que ces derniers temps, ça devenait de plus en plus difficile pour lui, mais là !!!! C'est une horreur que ce film : cadré avec les pieds, pas de jeu sur le son, photo dégueulasse, décors hideux, scénario complètement nullosse (ce qui est rare), etc.
Ce jour-là, je me suis juré que jamais plus je ne verrais un Allen en salles. Et puis, aujourd'hui, rien que pour vous, je romps mon vœu, et je vais voir ce MATCH POINT, espérant que la chose serait le petit écrin sur la période grisâtre, comme ACCORDS ET DESACCORDS (que j'aime beaucoup) le fut à son époque. On ouvre le capot.
 
Jonathan Rhys-Meyers vient d’abandonner une carrière pourtant plutôt prometteuse de joueur de tennis professionnel. Il a joué contre les plus grands, mais s’estime trop irrégulier pour poursuivre (on apprendra par la suite que ce n’était pas forcément le cas, dans la bouche d’un de ses collègues). Il débarque à Londres, et son récent passé prestigieux le fait embaucher sans problème comme prof de tennis dans un club très fermé et ultra-huppé de la ville.
Il donne notamment des cours à Matthew Goode, fils d’un riche industriel anglais, du même âge que lui (aux environs de trente ans), avec qui le courant passe très bien. De fil en aiguille, il fait la connaissance de la sœur de ce dernier, Emily Mortimer. Cette dernière n’est pas insensible aux charmes de Jonathan, et les deux sortent beaucoup ensemble : musée, opéra, cinéma. Lors d’un week-end où il est invité chez les parents d’Emily et Matthew, il fait la connaissance de la jolie Scarlett Johansson, une américaine, apprentie actrice dont la carrière stagne avant d’avoir commencé. Jonathan est absolument sous le charme, mais Scarlett sort déjà avec Matthew.
Entre-deux, le flirt entre Jonathan et Emily tourne à la liaison officielle, et le beau-papa (Brian Cox) propose à Jonathan de quitter son petit job de prof de tennis pour faire une formation dans les affaires, et l’embauche dans l’une de ses nombreuses entreprises. Jonathan s’acclimate très vite à ce nouveau monde, et voilà une occasion rêvée pour grimper l’échelle sociale facilement. Il épouse Emily. Mais un jour, il passe à l’acte et couche avec Scarlett, qui refuse ensuite de réitérer l’expérience. Mais Scarlett hante toujours les pensées de Jonathan… Et quand celle-ci quitte Matthew définitivement, Jonathan reprend sa liaison avec elle. Le voilà donc partagé entre deux femmes : sa femme grande bourgeoise et sa maîtresse fauchée mais sexy !
 
Allen met vite les points sur les i. Ce ne sera pas une comédie, mais plutôt ce que Télé 7 Jours appellerait un drame psychologique. Jonathan a curieusement abandonné le circuit pro, et si son job de prof de tennis l’ennuie mais rapporte, sa rencontre avec la famille d’Emily est pour lui un formidable tremplin social. Le voilà donc adopté, formé et formaté gratuitement, avec un pistonnage d’enfer pour le monde des affaires, où d’ailleurs il n’est pas mauvais. Il était en effet plutôt intéressant de se pencher sur ce personnage assez fin et cultivé, malgré ses origines (supposées) modestes, invité via le lien matrimonial à grimper au plus haut étage de la tour, celui de la très haute bourgeoisie, qui l’accueille d’ailleurs, et curieusement, avec une chaleur non feinte. [Contrairement à Scarlett, dont la carrière d’actrice est assez méprisée, notamment par sa belle mère !]
Beau gosse je suppose, relativement doué ou pragmatique dans son nouveau travail, cultivé donc, malgré son milieu d’origine (un peu condescendant, ça !), Jonathan est potentiellement un personnage intéressant, dans le sens où c’est une sorte d’idiot indécis jusqu’à l’absurde.  Un peu à la Dostoïevski, qu’il lit et dont il s’inspire dans sa foi désespérée envers le monde. (Lors d’une conversation, on lui rétorque qu’il n’y a pas de plus grande facilité que de céder au désespoir, là où Jonathan pense le contraire… La conversation étant jugée ennuyeuse par sa femme, on passe à autre chose, l’opéra par exemple !)
Un personnage sombre donc, arriviste sans doute, mais sans calcul à long terme. Jonathan croit à la chance comme facteur du destin, et glisse de dérapage contrôlé en dérapage contrôlé, avec une perspicacité terne, sur les opportunités de la vie, et ça marche !
 
C’est vraiment la semaine Spéciale Bourgeoisisme, sur Matière Focale ! Hier, les dealers de la PME de la drogue avec CHRISTMAS de Ferrara, et aujourd’hui l’étage du dessus. Arrivisme, sexe, impossibilité de se décider et de choisir, Jonathan est un faible. Le nouveau milieu dans lequel il évolue avec naïveté et habileté n’est pas tendre non plus : chaleureux, mais hautains, forcément détachés du matériel (quand on a un manoir en guise de maison de campagne, ça aide !), guindés dans leur choix culturel (forcément éclectique, puisqu’on va aussi bien voir la TRAVIATA à l’Opéra de Londres (alors qu’on trouve le dit-opéra complètement ennuyeux d’ailleurs ; on va à l’Opéra avant d’aller voir un opéra en quelque sorte) qu’une comédie musicale qui a la réputation d’être soignée ! En un mot comme en cent, tout les personnages sont montrés sous un jour policé, c’est certain, mais aussi sombre et condescendant. Que Jonathan devienne dangereux au fur et à mesure du film donne un contrepoint charmant à ces gros bourgeois condescendants, car le jeune homme, en s’enfonçant dans l’ombre jusqu’à l’absurde et en s’engluant dans ses contradictions, rend par jeu de vases communicants les ultra-bourgeois simples et sympathiques !
 
On l’aura compris, il y avait de quoi faire avec ce background gentiment misanthrope et cynique. Un peu comme dans COLLISION , dans un tout autre style, on se dit que c’est bien intéressant de suivre des personnages qui sont assez stupides et méchants ! Ça change, et ça n’empêche pas le sentiment, comme dirait l’autre. Mais tout ça, c’est le scénario, et un scénario, aussi construit soit-il, ça ne fait jamais un film, malgré le mythe très répandu !
D’entrée de jeu, et à mon léger soulagement, on comprend que la mise en scène n’aura pas l’indigence fière et satisfaite de ce mauvais téléfilm qu’était HOLLYWOOD ENDING. Ouf ! La photo notamment est plutôt soignée, et lorgne sur les ambiances asiatiques qu’Allen avait rencontrées dernièrement, notamment dans ACCORDS ET DESACCORS, où son chef-op’ venait effectivement d’Asie. Lumière marron et jaune doré donc, plutôt douce, flirtant avec le terne sans jamais vraiment y tomber. De ce point de vue, le film ne fait pas pitié du tout.
Quant au reste, ça se gâte. D’abord dans le cadre qui, sans être d’une laideur rédhibitoire, est quand même joliment anonyme, sans fioritures. Ça fait mal, en ayant vu la veille le Ferrara, lui aussi discret mais d’une beauté plastique vraiment classieuse, même si relativement discrète. Ici, on s’ennuie donc, dans ce cadre, d’autant plus qu’il est associé à une échelle de plans complètement anonyme, et très vite carrément rébarbative. Un plan américain pour commencer la scène (exceptionnellement, un plan moyen !), puis, que du plan rapproché ou du gros plan. Pas de travail vraiment concret sur les axes, et des kilomètres de champs / contrechamps qui, même s’ils ne sont pas ce qu’on a vu de plus laid, font régner une atmosphère terrible de langueur et surtout d’anonymat poli, pas maladroit, mais d’anonymat quand même ! Du coup, très logiquement, ce sont les dialogues qui prennent le pas, dialogues au kilomètre là aussi, et que je n’ai pas trouvés particulièrement perspicaces ou brillants. On suit le scénario à la lettre, c’est du dialogue d’action, clair comme de l’eau de roche le plus souvent, et au final, bien moins ambigu et trouble que les personnages le sont sur le papier. Ce qui ne manque pas de les affadir, très logiquement. Chaque dialogue a une fonction précise, exprime une idée théorique, ou alors, deuxième possibilité, est assez terne. Mouais… On se traînasse donc gentiment, surtout que le montage ne fait rien pour aider, réduit au strict service minimum, presque en grève pour ainsi dire !
 
Le scénario, dans ces conditions, devient d’une pesanteur palpable, bien sûr. Tout paraît trop symbolique, trop lissé et trop métaphorique, comme par exemple ce jeu de constructions sur les boutiques de vêtements de plus en plus luxueuses que fréquente Jonathan (et, comme par hasard, Scarlett travaille dans une boutique de fringues de luxe !). Le seul intérêt de cette peinture des classes hautes et de sa dangereuse ascension par les esprits faibles est le rapport à la culture, qui a bien changé depuis les anciens Allen. Ses héros sont de plus en plus déculturés, si j’ose dire. Ils semblaient jadis vraiment hantés par la littérature qu’ils lisaient, mais ici, la culture est objet de consommation (d’ailleurs, Jonathan, très finement, se perd dans la bibliothèque déserte, et Emily s’ennuie le dimanche en lisant ! C’est bien vu). L’autre idée intéressante, mais rendue complètement désincarnée par la mise en scène, c’est l’aliénation sociale passant par le sexe et la procréation. Idée atomique et fort intéressante.
 
Mais que voulez-vous, un film reste un film, et sans point de vue esthétique, sans montage quasiment, tout cela n’est que du blabla théorique pour le dossier de presse.
Les acteurs eux-mêmes semblent s’embourber. Emily Mortimer est gentiment enlaidie et ringardisée, seul parti pris un peu antipathique du film. Jonathan Rhys-Meyers, figure de mode, quasi-mannequin, sans doute beau gosse, est gentiment fadasse, plus que son rôle ne l’exige, et s’enlise ce qui est assez normal. On ne lui en voudra pas. [Là aussi, s’investir dans un film sans mise en scène ne doit pas être chose aisée ! Les scènes finales (l’interrogatoire, les bijoux, etc.) sont quand même bien froides et décevantes.] Monsieur était bien meilleur et bien plus expressif dans VELVET GOLDMINE. Là, on croit le voir sortir d’un défilé pour Armani, sans plus ni moins d’expression. Brian Cox, très brillant acteur, ne fait qu’apparaître ça et là. Bref, tout cela est bien mou, bien englué.
Le seul sursaut de vie, très curieusement, c’est Scarlett Johansson, qui pourtant m’avait marqué par sa Barbiedollisation fabuleusement rapide observée dans ses deux derniers films (EN BONNE COMPAGNIE et THE ISLAND). Si je confirme qu’elle s’est bel et bien fait refaire les lèvres, elle montre un peu d’énervement et de « jus ». C’est la seule, en fait, qui essaie d’aller un peu plus loin que le ronronnement pépère de cette sieste cinématographique ! Étonnant, de la part de celle qui est passée du statut d’actrice adulée à bimbo fadasse en trois film. Et bien ici, contre toute attente, c’est la seule qui se bat un peu. Ça n’ajoute pas énormément d’intérêt au film, mais on salue l’effort.
 
Le responsable de ce petit naufrage entre amis, calme comme une autoroute vers Nulle Part, est quand même notre ami Woody Allen. Par manque de point de vue, et surtout par absence de rythme (pendant deux longues heures en plus !), MATCH POINT n’est qu’un « machin » théorique, le blue print (c’est chic) d’un film qui aurait pu exister, mais qui s’enlise ici dans la démonstration métaphorique, quoique pépère. On frôle parfois le ridicule, même dans certaines scènes où la désincarnation globale du projet fait sourire, notamment dans la maladroite caractérisation des scènes de sexe. [À ce propos, Mr Allen, un T-shirt ne se déchire jamais pendant l’amour. C’est très improbable, et le résultat final est plus proche d’un film de Pamela Anderson qu’autre chose !] Le film n’est pas une honte, comme certains autres du réalisateur, mais on trouve quand même une certaine abdication dont on parlait ces derniers jours, un laisser-aller qui dérange. C’est un film de plus, sans vraiment d’intérêt. Pas antipathique, pas de quoi se mettre en colère, mais c’est terne. Et encore une fois, si on renonce aux enjeux simples du cinéma, on ne fait que des choses grises et mécaniques. On peut ranger ce film à côté de BROKEN FLOWERS. Des films dont les réalisateurs ont (provisoirement) refusé de pédaler (Allen), ou ont choisi de se laisser entraîner dans la descente (Jarmusch).
En tout cas, et encore plus que chez Jarmusch, pas beaucoup de cinématographe là-dedans.
 
Zenement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 27 octobre 2005

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(Photo : "Peuple Heureux de sa Propre Présence" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,

Ça fait drôle de revenir sur Ferrara, surtout quand on est né dans les années 70 et que, de fait, nous avons assisté à la montée en puissance de ce réalisateur, alors incroyablement défendu par la critique et les distributeurs. Tout lasse, tout passe, enfin je suppose, et son dernier film, CHRISTMAS, dont nous allons parler aujourd'hui, fut horriblement distribué (aucune copie dans le département où j'habitais à l'époque !), et le film fut descendu par la critique, comme souvent, jugeant là que nous avions affaire à un étron. Dans le milieu du Cinéma, les rumeurs les plus folles couraient, notamment celle selon laquelle c'est Ken Kelsch, fidèle compagnon de Ferrara et brillant directeur de la photo, qui aurait réalisé le film, Ferrara étant incapable de lever son nez de la coco étalée sur la table de verre de sa chambre d'hôtel. Le film n'intéressa personne, évidemment. L’achat de la chose pour une bouchée de pain en DVD permet enfin de vérifier cette affaire sur place, et de voir enfin le film.
 
[Note : Ferrara a de la chance. Il y a 4 ans, quand CHRISTMAS est sorti, je me disais que cette distribution exécrable (moins de copies que pour un film social irakien !) signait l'arrêt de la carrière d’Abel, ou au moins l'arrêt de sa distribution en salles. "Tu verras, au mieux, le prochain ne sera distribué qu'en vidéo", disais-je alors. Ferrara est plus malin qu'il n'y paraît, puisque son prochain film, MARY, compte Forest Whitaker, Matthew Modine et surtout Juliette Binoche dans son casting, signe que le film sera sans doute amplement distribué.
On aura une pensée émue pour ces réalisateurs chouchous des années 90, amplement distribués jadis et soutenus par la critique, puis méprisés par elle, et qui continuent d'avoir le courage de tourner mais dont on ne voit plus les films, malgré la qualité constante de leur travail. Je pense à l'immense Hal Hartley par exemple. Ses HENRY FOOL et NO SUCH THING sont pourtant sublimes. Il a réalisé un film ensuite en 2005, et un autre est prévu en 2006 ! Mais on ne les verra pas, ni en salles ni en DVD, ce qui est quand même un scandale absolu, surtout quand on voit les piètres performances des films phares de l'art et essai en ce moment, notamment le Jarmusch il n'y a pas si longtemps. On est très heureux bien sûr de continuer à pouvoir aller voir les films de Jarmusch, mais il est bouleversant de voir qu'il faut se battre de plus en plus pour voir un Todd Solondz (nombre de copies oblige) ou qu'on perde de vue un Hal Hartley qui pourtant tourne encore et encore ! C'est un scandale complet, bien sûr, et encore une fois, la critique pro a énormément de responsabilité dans ce désastre. Gardons en mémoire, et n'oublions jamais, que c'est quand même grâce à eux qu'un des types les plus talentueux du cinéma, et de loin (Nicolas Roeg) a arrêté de faire du cinéma ! Le spectateur a aussi sa part de responsabilité. Plus que jamais, généreusement mais fermement, choisis ton camp, camarade !]
 
Ferrara, chouchou déchu, prouve une nouvelle fois l'adage jamais démenti, et répété ici encore et encore : "On a du succès ou de l'insuccès, TOUJOURS pour de mauvaises raisons". Maintenant que ce grand bébé a été jeté avec l'eau du bain (maman a vidé la baignoire parce qu'elle voulait que l'eau soit rose, sans doute), on peut se remémorer les beaux films de Ferrara. Nos dernières impressions vont vers de très beaux films, plutôt ambitieux (SNAKE EYES), vers des choses sublimes (NEW ROSE HOTEL), et enfin vers des chefs-d’œuvre insurpassables comme THE ADDICTION et THE BLACKOUT, qui sont deux films über alles, largement au-dessus de tout le reste et surtout de tout le monde, films faisant drôlement avancer le schmilblick cinématographique, et dont les efforts de narration feraient passer le moindre réalisateur art et essai pour un mongolien sévère.
 
Alors c'est sûr, THE BLACKOUT, chef-d'œuvre absolu, semble un peu insurpassable, et on attend toujours que Ferrara continue cette entreprise de démolition-reconstruction du cinéma. Ce ne sera pas le cas avec CHRISTMAS, beaucoup plus narratif et linéaire, plus terre à terre. Néanmoins, faut-il jeter la chose aux oubliettes ? Pas sûr. Surtout en ce moment. Car il est quand même drôlement intéressant de voir CHRISTMAS en ce mois d'octobre 2005, alors que nous venons de voir KEANE et BROKEN FLOWERS, justement. On y revient.
 
Petit film, donc, du point de vue économique. Pas de stars, si l’on excepte le rappeur Ice-T (très bon d'ailleurs, assez ambigu malgré un rôle très carré). Ferrara saisit la chance de faire un film de plus, en bon boulimique qui se respecte.
L'action se passe à New York une fois de plus, au début des années 90, juste avant que Giuliani ne s'empare du poste de maire (information largement mis en exergue par Ferrara, en ouverture et en conclusion du film). Lillo Brancato et Drea De Matteo sont un couple des plus normaux, issus de la communauté dominicaine. Ils ont une petite fille et un splendide appartement dans un quartier chic de New York, et sont peut-être voisins de Woody Allen ! Ils gagnent très bien leur vie, et ont même un deuxième appartement, ce qui est quand même hallucinant dans une ville comme New York, qui n'a rien à envier, question prix de l'immobilier, à notre propre capitale ou aux autres grandes villes de l'Hexagone !
C'est Noël. Période de courses et d'achats de cadeaux.  La petite veut une poupée Party Doll (la dernière méga-Barbie à la mode), et nos deux parents sont très préoccupés par cela, le jouet étant quasiment épuisé dans les magasins. Lillo, très respecté malgré son jeune âge, distribue des étrennes, généreusement, à son gardien d'immeuble, à son voiturier, etc. Un homme et un couple honnêtes.
Mais ce n'est parce que Noël est là que les affaires cessent ! Et le soir, une fois la petite couchée, il faut faire tourner la petite entreprise. Lillo et Drea vont alors dans leur second appartement, reconverti en bureau et lieu de rendez-vous. Là, ils coupent de la drogue, la mettent en sachet avec quelques collègues et revendent le tout par gros paquets aux petits revendeurs qui écouleront la marchandise sur le trottoir, auprès des consommateurs new-yorkais ! Un job consciencieux, organisé, méthodique et propre, loin de l'image glorieuse et policière qu'en donne Hollywood. Drea et Lillo ne sont pas des mafieux ou des caïds. Ce sont des dirigeants de PME ! Ce portrait de petits patrons très prospères est interrompu par un événement aussi simple qu'inattendu. Un grain de sable idiot et (scénaristiquement et volontairement) naïf qui va changer la donne... ou peut-être pas ! Le conte de noël aura-t-il lieu ?
 
N'y allons pas quatre chemins. On le comprend vite dans l'assez hallucinante séquence d'ouverture sur le bizeness, notre couple de héros ne sont pas des parrains, ni des caïds, mais des bizenessmen justement. Leur petite entreprise ne connaît évidemment pas la crise. Ce sont d'abord, et avant tout, de grands bourgeois issus de la rue certes (mais cela change-t-il quelque chose ?) et ils ont réussi en étant grossistes sur le marché de la drogue. Ces artisans bossent dur et gagnent énormément d'argent. La PME est familiale (le couple travaille avec quelques amis), et tous les soirs, on se réunit, loin de l'imagerie hollywoodienne, dans le second appartement pour couper la drogue, la peser, la mettre en sachets, méthodiquement et rigoureusement, sans gloire, tranquillement, sans flingues et tout le fatras des films hollywoodiens, indépendants ou pas. Les détails livrés par Ferrara sont hallucinants de perspicacité. Monsieur et Madame descendent de leur appartement cossu du West Side (lieu de résidence des grands bourgeois des films de Woody Allen, par exemple, pour vous donner une idée), habillés de fringues de designers luxueuses. Arrivés à l'appartement, ils enfilent des habits street-wear comme un cadre enfile un costume pour aller au bureau, de façon à avoir le look de l'emploi ! On parle de bizeness encore et encore. Froidement et sans pathos, Ferrara dépeint clairement son couple : des gens qui travaillent dur. De grands bourgeois très riches, des entrepreneurs, issus "d'en bas" probablement, et incarnant totalement le rêve américain. Immigrés ayant réussi par le travail, en quelque sorte. Leurs préoccupations sont celles d'un petit couple de leur milieu. On sur-gâte les enfants à Noël, on s'inquiète des charges qui augmentent, et quand le système vacille un peu, on se demande comment on va payer le loyer de l'immense loft et l'inscription de Kevina (6 ans) dans sa prestigieuse école privée ! À 30 ans, nos jeunes "amis" sont devenus des petits-bourgeois pur sucre ! [Hallucinantes scènes autour de l'achat de la poupée ! Dans la première, où deux bonnes femmes "alleniennes" sont prêtes à se battre pour avoir le dernier exemplaire disponible de la fameuse Party Doll (une petite pimbêche star-académicienne complètement bourgeoisiste !), Lillo est clairement mis sur le même niveau que ces deux "mamans du petit Juju" (comme on dit sur Koh-Lanta, émission décidément très efficace). La deuxième scène montre la mère acheter sous le manteau deux de ces poupées pour 2500 dollars ! Quand même! Home sweet Home über alles, libéralisme tranquille de la France des Affaires, on est en plein dedans. Aucune vision dans ce couple, associés à l'écran comme à la ville, en quelque sorte. Rien sinon le bizenesse, "pour le bien des enfants", bien sûr ! Quand les choses tournent tranquillement mal, le rapport de Ferrara est sans tache. Le couple se méfie de tous comme de la peste. Ils sont amis et partenaires avant d'être mari et femme. La famille autour d'eux, et comme les autres, n’est intéressée que par les intérêts et l'argent. La petite Kevina est le point d'horizon par dessus tout. C’est elle, la petite reine, les parents se sacrifient ! Si le film se passait en banlieue ou dans une petite ville, vous en faites pas, il y aurait un joli gazon devant la maison, et un 4x4, et un chien ! Madame ne sera d'ailleurs que mollement ébranlée par les événements qui surviendront. Elle le sera quand même, mais plus que pour son mari, elle s'inquiète pour la pérennité de son entreprise et donc de son train de vie, et encore plus, sur la façon dont il faudra justifier l'absence du Père face sa fille en cas de malheur. J'accumule pour les enfants, dans un égoïsme sordide mais banal, loin de toutes considérations morales ou autres. Le couple est très catholique, et dans une scène hallucinante, Ferrara prouve par A+B que son couple n'est qu’un grand  couple petit-bourgeois : ils ont aussi leurs bonnes œuvres, et font beaucoup pour les pauvres du quartier et l'insertion des membres les moins fortunés de leur communauté. Et ce n'est pas la portée morale ambiguë du geste qui intéresse Ferrara (j'y reviens tout de suite). Il montre là clairement que ses deux personnages ne sont que des dames patronnesses et des entrepreneurs ! C’est délicieux. "Et si je dis ça, je casse mon image, et ça serait dommage...." comme dirait le poète !
 
Dieu que c'est intéressant. Pas étonnant que Ferrara ait déçu tout le monde, ses fans et les autres ! Il détruit ici complètement son image de "cinéaste destroy, halluciné, ultra-cocaïné, underground". L’objet scandaleux vient de l'intervention complètement ex-machina, et donc insupportable, du personnage de Ice-T, qui vient rappeler sans emphase, et dans une jolie parodie messianique (encore un cliché qui vole en éclat, j'y reviens) les responsabilités morales du couples, mais attention, sans dramaturgie à la BAD LIEUTENANT justement, de la manière la plus banale possible. Et c'est la peur de voir la PME fermer qui inquiète le plus Drea. Le questionnement moral n'est pas du tout entendu, et n'arrive pas à ses oreilles, ou alors de manière tellement ouatée que cela n'effleure au final aucunement Madame. Et c'est là qu'on découvre l'ironie mordante et l'humour dévastateur de Ferrara ! Car c'est un film très iconoclaste de ce point de vue. Ferrara sait qu'on a fait de lui le "cinéaste catho de la rédemption". Il tord ici le cou à cette dialectique stupide et réductrice ! Les prêtres fournissent la drogue en gros, directement importée de la république dominicaine ! Et surtout, il s'amuse, mais avec rigueur, de la dialectique de conte de noël qu'il installe ! Le couple, qui a quand même eu très peur pendant le film (que l'activité cesse donc), a même envisagé la reconversion dans un métier légal (le pêché ultime pour ceux qui voulaient voir le nouveau film du cinéaste de la drogue !) afin de pouvoir payer le loyer et habiller Kevina des fringues les plus chères de Manhattan ! Moins rock 'n roll, tu meurs ! Et le pire est bien sûr, et c'est le comble de l'horreur petite-bourgeoise, que rien ne changera ! Mais alors rien du tout ! La liberté d'entreprendre, dans une perspective morale, est quand même le ciment du Pays, chez nous en Amérique ! Rien ne changera, même si Ferrara feint de proposer une morale de noël, feint le joli conte de saison, mais non. La réalité bourgeoise est plus banale et plus pragmatique. Le cinéaste s'amuse, sans perdre son mordant ceci dit, et ne livre ses pistes et conclusions qu'en filigrane. On appelle ça la classe !
 
Côté mise en scène, et malgré la modestie de la production, ça assure gentiment. Encore une fois, on est bien dessous de la magnificence généreuse et expérimentale de THE BLACKOUT, et en cela, ce film est sans doute, expression que je déteste, un "film mineur du cinéaste". Il n'empêche, c'est un bon film.
D'abord pour l'humour et le cassage d'image comme on a vu. Mais aussi parce que tout cela est magnifiquement cadré et éclairé, avec un soin qui confine au luxe, prouvant ainsi qu'on peut faire un beau film avec trois fois rien (suivez mon regard, de ce côté-ci de l'Atlantique). De jolis mouvements d'appareils discrets sont mis en valeur par de beaux fondus enchaînés, qui peu à peu, au fil du film, s'estompent, pour revenir à des plans cut, plus terre à terre. Ça fonctionne. Beaucoup d'humour également dans cette mise en scène, comme par exemple ce plan dans le rétroviseur sur la poupée, sorte de contrepoint ironique et comique aux derniers plans de KING OF NEW YORK (décidément, la morale n'existe plus, et le héros de jadis interprété par Christopher Walken, héros classique, presque figure hollywoodienne, a été remplacé par des figures banales et grises à l'image de Drea qui, finalement, n'est qu'une poupée de plus !).
Le montage, s'il est discret, est complètement alerte. Je finis le film en me disant que flûte, quarante-cinq minutes, c'est court ! Et non, le film a duré un peu moins d’une heure et demie ! J'étais bien évidemment subjugué par la durée ressentie du film, qui pourtant ne joue pas sur des fractures événementielles ou rythmiques ! Belle maîtrise, preuve d'un montage maîtrisé et sec ! Pas de fioritures et un sens de la narration huilé ! [Une petite note sur l’intro du film, avec son film à costume qui envoie balader Scorsese et ses GANG OF NEW YORKeries ! Quelle intelligence que de faire ce passage à costumes tout à fait dans la perspective de mon article SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE !).
Sans en avoir l'air, Ferrara fait donc un film qui, s'il est "mineur" (brrrr....), n'en est pas moins alerte. Son et images sont toujours aussi classieux. L’interprétation suit gentiment, sans faille. Bon casting.
 
En conclusion, on pourra n'être qu'étonné de la vivacité et de l'énergie de Ferrara, bien loin de son image extatique, comme dans une parenthèse assez belle. Le réalisateur ne renonce jamais, malgré la faiblesse des moyens, et malgré sans doute les contraintes qu'on lui a imposées, à faire du cinéma : c'est-à-dire un cadrage très beau, une lumière luxueuse et un montage narratif mais sans failles.
On peut le comparer aux récents KEANE et BROKEN FLOWERS qui, du coup apparaissent comme des machineries un peu feignasses, se reposant sur leurs lauriers. Ce qui n'enlève en rien mon respect pour Jarmusch ou Kerrigan. Plus lucide, et surtout plus courageux, Ferrara, lui, n'a pas oublié de faire du cinéma et même (!) du scénario. Il n'a pas renoncé à faire quelque chose de poétique, à l'opposé, sans doute, de là où on l'attendait. Et au final, avec une modestie très étonnante, on s'aperçoit que le gars Ferrara, lui, n'a jamais mis le cinéma en mode pause, ne serait-ce que le temps d'un film. Il y a tellement plus à manger dans son film que dans les deux autres titres cités ! Bel espoir, et beau panache dans l'œil de ce cinéaste qui n'a pas oublié la mise en scène, ni abdiqué devant ses marques de fabrique. Et si c'était ça, être rock 'n roll ? Décidément, ce film interroge complètement notre petit-bourgesoisisme (encore une fois), qu'il soit réel ou en devenir.
 
Joyeusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 26 octobre 2005

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(Photo : "L'ignomineux Dr Devo (conférence du Dr Devo à la FEMIS en 1999)" par Dr Devo)

Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
 
Retour au Home Sweet Home après quelques moments passés sur la terre des ancêtres, et moult films vus en présence du Marquis, divin(s), n'en doutez pas.
Tiens, nous avons vu le dernier soir LA VIE AQUATIQUE de Wes Anderson, que je revoyais, et que le Marquis découvrait. On en avait déjà parlé. Le film supporte plus qu'aisément une deuxième vision, c'est le moins que l'on puisse dire, et je peux même rajouter que la chose fut encore plus appréciée (miracle !), lors de cette deuxième vision. Ce qui m'amène à quelques réflexions.
D’abord, regardons la scène où les dauphins espions font enfin leur office. Une série de cinq ou six plans. La situation elle-même est très drôle, certes, mais ce rire est diaboliquement redoublé, et décuple en puissance, grâce à un excellent montage, simple et beau, sec et épuré (une qualité qui fait de CACHÉ de Haneke un film jouissif et beau). À chaque changement de plan, et dans un laps de temps assez court, on franchit un nouveau palier de drôlerie (et d'émotion). Chaque nouveau plan a sa fonction, et chacun d'eux nous prend, au moins un peu, à contre-pied. Plus important encore, chaque plan ajoute une nuance ! À chaque point de montage, une autre facette de l'idée est dévoilée ! En six plans et quelques secondes, Anderson développe une architecture de sensations et de sentiments qu'un autre réalisateur aurait éludée (se contentant  sans doute de révéler l'activité des dauphins espions sans aller à fond dans les conséquences), ou aurait mis cinq minutes à la mettre en place. Ici, c'est du sec, de l'épure, et plus on rajoute des plans dans cette scène, plus le rire et l'émotion se fondent sur la structure de la mise en scène, et jamais directement sur les deux ou trois idées qu'elles expriment. Voilà pourquoi cette scène est tellement représentative du film dans son entier. On écrit une mise en scène d'abord, plus qu'une idée ! Contrairement à ce qui paraît au premier coup d'œil, Anderson ne fait pas de film de scénario (ne raconte pas une histoire de manière bêtement narrative). Ce qui le botte, c'est la mise en scène, et ses efforts, malgré les apparences et la loufoquerie de son propos, se font dans la structure et s'expriment par le montage. Ce qui surprend chez lui, et laisse baba  tout le monde, c'est simplement que le rire et l'émotion ne passent dans le dialogue qu'en derniers recours. [C'est pourquoi les dialogues dans ses films ne contiennent qu'une partie de l'information émotive et comique, ou paraissent décalés : ils n'ont de sens qu'avec le découpage du film.] Avec Anderson, même si on est ahuri devant la précision globale de la structure (surtout dans ce film, où la structure générale et son contrepoint dans le découpage à l'intérieur de la scène sont d'une précision d'orfèvre et d'une abstraction époustouflantes), il y a une espèce de simplicité et d'épure. On ne cherche pas midi à quatorze heures, on ne remplit pas son scénario des "meilleurs intentions", on ne surcharge pas d'idées extérieures au film, en un mot, on ne construit pas le film avec le dossier de presse ! Une belle leçon, simplissime, qu'on aimerait voir appliquée en Europe chez les jeunes réalisateurs !
Et puis, c'est cet effort de faire en sorte que son film ne reste et ne soit qu'un film de mise en scène et de montage qui permet des miracles fabuleux, à l'image de la séquence sous-marine finale, sans doute la plus belle, alors qu’elle repose complètement sur les images de synthèse ! Etonnant, non ?
[J'avais complètement oublié ma réplique préférée sur l'âge du gamin, qui est sans doute la plus belle et la plus étrange phrase du film ! Que c’est beau ! LA VIE AQUATIQUE est peut-être le meilleur film de l’année, et d’assez loin !]
 
Avant de retourner en salles voir une cochonnerie quelconque, plus ou moins délicieuse, on va faire un tour en Espagne dans les années 60, et on retrouve avec plaisir notre ami Jess Franco, souvent évoqué, en bien et en mal, dans ces pages !
 
L’action se passe en France (le suppose-t-on, du moins) à la fin des années 50 ou quelque chose comme ça (le film est très bizarre de ce point de vue,  car il mélange époques et lieux !). Dans une sorte de petit bourg, des femmes disparaissent mystérieusement, et pas qu’un peu : cinq en seulement trois semaines.
Notre héros est un jeune commissaire assez doué. Il revient de vacances en très grande forme ! Et pour cause, il a rencontré une jeune et belle danseuse classique, et les deux vont se marier ! Pas le temps cependant de se réjouir. Une nouvelle jeune femme a été enlevée. Et comme d’habitude, il n’y a ni cadavre, ni indice. Mais cette fois, des témoins ont vu le kidnappeur. Jeune homme monstrueux et défiguré selon les uns, ou homme mûr et élégant selon les autres… L’inspecteur n’est pas sorti de l’auberge.
Il s’agit en fait de l’ignoble Docteur Orlof (encore un collègue psychopathe), et de son assistant, l’affreux Morpho, aveugle, muet et défiguré ! Dans son manoir, Orlof essaie, sans aucun scrupule, de redonner un beau visage à sa fille Melissa, affreusement défigurée elle aussi. Et pour ça, le Docteur horrible a besoin de tissus humains. Comme il est plutôt beau gosse, le soir, il joue les séducteurs dans le cabaret de la ville et attire dans ses griffes de jeunes et jolies proies ! Greffe après greffe, Orlof échoue dans ses recherches, et les meurtres, en conséquence, ne sont pas prêts de s’arrêter !
 
Si on compte ses films cochons, qui l’ont quand même fait vivre un petit moment, notre ami Jess Franco a réalisé un nombre hallucinant de films : un peu plus de 180 ! Le bonhomme est également doué pour la musique (Le Marquis nous en parlera sûrement dans le commentaire de cet article) et pour la littérature populaire. Il adapte ici un des ses propres romans.
Le film est réalisé en 1962, et donc en début de carrière. Je n’avais vu qu’un film de Franco, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, film intéressant et même carrément beau selon moi. Si l’on n’est pas allergique aux zooms italiens (incessants), il faudra jeter un œil sur ce film (4 ou 5 euros neuf en DVD) ne serait-ce que pour sa superbe séquence de Papa pendu surréalistiquement (c’est le cadre qui lui sert de poutre !), séquence qui est quand même une des plus belles choses que j’ai vues cette année. Ceci dit, le film est assez bizarre et toujours de guingois, ce qui peut séduire complètement (c’est mon cas) ou refroidir un peu.  Notons que le dit métrage ne comporte aucun mort-vivant, et que l’héroïne, selon toute vraisemblance, n’est plus vraiment vierge !
 
Revenons à L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOF. Réalisé en 1962, le film étonne d’abord par la sobriété de sa mise en scène, loin des excentricités et des béances narratives des autres Franco, dans le meilleur comme dans le pire (et dieu sait que c’est mauvais quand il rate ses films). Le dispositif est bien différent d’UNE VIERGE… On a droit, tout d’abord, à une sublime photographie en noir et blanc, souvent très complexe dans les passages les plus gothiques, et pas forcément illustrative comme nous le montre la première scène de séduction dans le cabaret, où une jeune demoiselle et future cobaye des abominables expériences du docteur est éclairée classiquement en pleine lumière, et où le docteur, justement, est éclairé tout en ténèbres, alors qu’il se tient à 10 centimètres de sa victime ; ou encore dans ce fabuleux jeu de lumières actionné par l’actrice elle-même avec son miroir de poche. Tout cela est magnifique, notamment dans la scène d’ouverture, et plus que de dégager des ambiances fort habilement, cette photographie joue à fond son rôle d’élément (fondateur) de mise en scène. Rien que pour ça, le film est un délice appréciable.
Côté son, c’est également du soigné, un poil plus loufoque, le film étant rythmé par une bande originale à mi-chemin entre la musique classique de films d’horreur de l’époque, et quelque chose de plus déstructuré, frôlant parfois l’enfantin, mais toujours horrible. L’ambiance sonore est d’ailleurs drôlement influencée par un montage assez sec, ce qui nous vaut de belles coupes au plans, assez osées et tout à fait plaisantes en ce qui me concerne, car les coupes sonores au plan, moi, j’adore ça ! Je fus donc gâté de ce point de vue, même si ces changement brutaux (qui en général débouchent sur un son direct et naturel du plus bel effet) se coulent curieusement, avec une belle spontanéité, dans l’épure globale de la mise en scène.
Le montage, tout aussi sérieux et développant de très belles choses au niveau de l’échelle de plans, est aussi rigoureux et efficace, et laisse la part belle à de très beaux cadrages, jouant sans cesse avec l’absence / présence de profondeur de champ qui est ici source d’une bonne partie du suspense et du stress du film.
On a donc, et aussi dans le scénario, une patte classique, peut-être, comme base de départ, mais qui débouche sur une réalisation loin d’être anonyme et bêtement classique justement. En ce sens (base classique menant à quelque chose d’original et personnel), le film se place un peu dans la lignée des films anglais de la Hammer, avec le même souci de style et d’inventivité. De fait, on constate, malgré un budget ici modeste, un très beau jeu de décors, et une direction artistique qui jamais ne parait pauvre, et dont on peut même dire qu’elle est joliment exploitée.
 
Le scénario, lui aussi, est habile. À la fois chose gothique et enquête terre à terre, le film se déroule sur un rythme dichotomique de bon aloi, avec une langueur assez anxiogène. Même géographiquement, pour ainsi dire, cette dichotomie gothique / banal joue à plein. C’est d’ailleurs dans les moments où les deux se rencontrent (superbe séquence de la première victime qui découvre la maison) qu’on a les moments les plus pathétiques et les plus terrifiants.
Les personnages, très simples à la base et malgré l’aspect un peu brut de décoffrage du scénario et de la narration, tissent une jolie toile complexe, centrée sur l’image du double qui se reflète et se répète, et dont les liens tracent une série de perspectives incongrues et étonnantes, bien aidés en cela par une galerie de personnages secondaires très belle et très bien développée. La fille muette répond à l’horrible assistant Morpho, lui-même proche de la servante du docteur, etc. Les perspectives s’entrechoquent sans cesse, avec une belle rigueur.
Les acteurs sont plutôt pas mal. Howard Vernon est parfait dans un rôle ambigu et brutal qui semble être taillé sur mesure. Ricardo Valle, dans le rôle de Morpho, est étonnant et émouvant malgré la brièveté savamment calculée de ses apparitions. Tout ce petit monde joue donc joliment, même si l’on peut saluer les rôles les plus réussis (le clochard, l’assistant du commissaire) et sourire à ceux qui sont plus faibles. Mais il est clair que les rôles principaux sont subtilement distribués et contribuent à l’étrange atmosphère du film. On oublie du coup complètement que le film nous rappelle LES YEUX SANS VISAGE de George Franju, dont nous avions déjà parlé ici. Les deux histoires sont jumelles bien sûr, mais on est ici loin de la violence froide et onirique du chef d’œuvre de Franju (réalisé trois ans plus tôt), et au final, les deux films ne se marchent pas sur les pieds. 
On notera également un érotisme certain et d’autant plus étonnant qu’il est distillé au compte-gouttes ! Les rares fois où il apparaît (assez osé pour l’époque, sans doute), c’est avec une force certaine qui, de fait, vient à hanter complètement la dernière partie du film. Etrange…
 
Il est clair qu’on peut donc investir dans ce très beau film, d’autant plus qu’il est presque donné, à ce prix là ! Signalons que le DVD contient deux versions. La VF ignoblement datée et sur-jouée, qu’on évitera comme la peste, et une version anglaise plus nuancée et très efficace qui, elle, n’a pas pris une ride. On est très loin de l’ignoble théâtralité de sa consœur française. Pas de sous-titres malheureusement pour cette VA, mais on notera que la compréhension est quand même terriblement aisée ! Que cela ne vous freine pas dans l’envie de voir le film !
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je vais commencer à faire le ménage dans le juke-box. Le titre AND SHE WAS des Talking Heads est erroné. Il s’agissait bien sûr de GIVE ME BACK MY NAME. Je rajoute donc le vrai AND SHE WAS.
Je vais enlever des chansons (notamment l’ignoble PING PONG !) et en ajouter d’autres dans la journée ou demain !
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Vous avez remarqué que la semaine dernière, il  n’y a pas eu un article par jour. C’était les vacances ! On revient désormais à la normale !
Bien, puisque j’y suis, je vais donc vous remercier de votre fidélité et de vos commentaires souvent drôles et pertinents, et quelquefois de haute volée (voir l’article sur INSTINCTS MEURTRIERS).
 
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Mardi 25 octobre 2005

recommander publié dans : Corpus Analogia

Mark 13, reviens, ils sont devenus fous !

Les robots font partie de notre quotidien en 2035, ne pas en avoir un, c’est pire que de ne pas avoir de téléphone portable en 2005, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si un robot n’était pas un jour soupçonné du meurtre de son créateur. Chaud devant, la révolution des robots est en marche.

Scénarisé par les auteurs respectifs des scripts de FINAL FANTASY et de PERDUS DANS L’ESPACE (tout un programme), I ROBOT vient retourner le couteau dans la plaie après le calamiteux L’HOMME BICENTENAIRE dans l’adaptation de l’oeuvre d’Isaac Asimov au cinéma, mais sous un autre angle d’attaque. Alors que la guimauve du film interprété par Robin Williams se vautrait dans le mélo pseudo-philosophique, le dernier film d’Alex Proyas fonce tête baissée dans le film d’action bourrin, mais pseudo-philosophique aussi.

Mille fois moins abouti qu’un MINORITY REPORT pourtant pas exempt de défauts, I ROBOT pointe avant tout la chute un peu prévisible de son réalisateur, brièvement considéré comme un cinéaste prometteur avec l’exécrable THE CROW, film culte auto-proclamé (c’était écrit sur l’affiche lors de la sortie en salles, ça, ça me plaît beaucoup, ce concept de film déjà culte avant même d’avoir été distribué). On s’en souvient, Proyas avait enchaîné avec DARK CITY, film hybride aux multiples influences. Un film souvent intéressant d’ailleurs, hélas en partie désamorcé par un trop plein de musique pompière, par un montage épileptique (particulièrement dans la première partie du film, indigeste) et par de nombreuses fautes de goût. Un potentiel pourtant, et des qualités qui auraient éventuellement pu déboucher sur l’affirmation d’une personnalité. Après une tentative plus intimiste (GARAGE DAYS), Alex Proyas risque fort de décevoir les attentes, s’il y en avait, avec un film aussi impersonnel et formaté que ce I ROBOT distrayant, parfois intrigant, mais malheureusement tout aussi laid et sans âme, qui aurait au fond pu être réalisé par n’importe quel yes-man désœuvré. Bien entendu, tout ça est très distrayant, avec derrière cette volonté de nous en mettre plein la vue, et sur ce registre, le film n’est ni meilleur, ni pire que le défilé des mastodontes blockbusterisés. Une façon polie de dire qu’on nage en pleine médiocrité. Pour ce qui est de la mise en scène, ces nombreuses séquences d’action « filmées » comme des animatiques de jeux vidéos m’ont paru aussi tonitruantes qu’elles sont laides à faire s’arrêter une horloge – je pense en particulier à cette séquence montrant Will Smith agressé dans un tunnel par deux camions pleins à craquer de robots malveillants : ça explose de partout, la voiture de Will Smith fonce et tourne comme une toupie, ce qui est à couper le souffle, surtout si on étouffe un bâillement. A vouloir avoir recours aux effets digitaux pour permettre à sa caméra d’effectuer des loopings à 360° autour de l’action, Alex Proyas néglige totalement sa mise en scène et confond mouvement et attraction de foire. Exit la trop grande densité de son montage pour DARK CITY, assommante mais un peu audacieuse, exit en réalité le moindre soupçon de point de vue, tout nous est donné à voir, jusqu’à la nausée, mais ces séquences épate-con ne dégagent pourtant pas une once d’énergie. Du reste, faut-il leur préférer ces séquences « à la MATRIX »  - suis-je le seul à trouver qu’elles sentent le réchauffé depuis déjà un bon moment, et qu’elles relèvent de la facilité, du renoncement à s’essayer à de la mise en scène, à un brin de montage, d’inventivité ?

Pour ce qui est des robots, rien ne fait retomber mon agacement. Leur conception est résolument pompée sur celle, brillante, du clip « All is full of love » de Bjork, mais curieusement, le résultat à l’écran est très nettement inférieur, sans texture, purement infographique, froid – comme une armada blanche de spidermen escaladant les buildings et défonçant les pare brises. Les effets peuvent leur faire pratiquer les pirouettes les plus acrobatiques, mais échouent à leur conférer une présence matérielle, tangible, à l’écran – souffrant en conséquence cruellement des quelques rares plans accordés aux effets plus classiques réalisés sur le plateau (voir le plan sur la main métallique lors de la destruction du faux Sonny).

Esthétiquement invis