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[Photo : "Kermit Spleen : Une deuxième mort", par Le Marquis]

Sortons quelques instants du cadre défini de l’Abécédaire, c’est inhabituel, je sais, mais parfois, il faut juste que ça sorte.

Vous vous en doutez probablement, le grand retour des Muppets, qui colonise les couvertures de programmes TV et accessoirement le créneau horaire de Vidéo Gag le dimanche après-midi, n’est pas étranger à cette digression, mais il vous faudra attendre la dernière partie de cet article pour avoir mon sentiment sur cette résurrection - mais je sais : vous me voyez venir...

 

 

 

La création de Jim Henson fête grosso modo ses trente ans cette année. Le Muppet Show, qu’on ne présente plus, est apparu en 1976 puis a prématurément fermé ses portes en 1981 ; Jim Henson avait le sentiment d’avoir mené en cinq saisons le projet à son terme et craignait en prolongeant l’expérience de voir le spectacle décliner et se banaliser. Malgré le succès de l’émission anglaise, le concept est donc abandonné, d’autant plus que Henson souhaite se consacrer pleinement au cinéma, en l’occurrence avec le très beau DARK CRYSTAL – sa carrière de metteur en scène sera hélas contrariée par l’échec cuisant de LABYRINTH, un film énormément sous-estimé. Mais si le Muppet Show, brillant divertissement aux invités de marque, qui ménageait d’ailleurs régulièrement une place à la découverte de marionnettistes de talent, a disparu, Jim Henson n’abandonne pas pour autant ses personnages, qu’il a déjà conviés en salles en 1979 avec THE MUPPET MOVIE et qu’il retrouvera par la suite à l’occasion de deux autres longs-métrages (THE GREAT MUPPET CAPER et THE MUPPETS TAKE MANHATTAN), sans compter deux émissions spéciales, l’excellent A MUPPET FAMILY CHRISTMAS, et THE MUPPETS AT WALT DISNEY WORLD en 1990, dernier projet auquel il sera associé avant son décès. Comme le titre l’indique clairement, les droits de distribution des Muppets venaient alors d’être acquis par la firme de Mickey, qui en profitait grassement pour se faire de la pub, ce qui a fait grincer les dents des fans les plus puristes.

Pourtant, cette transaction aura eu des effets plutôt bénéfiques. Brian Henson reprend le concept de son père (et les personnages auxquels il avait donné la vie), qu’il va prolonger avec un certain talent dans trois nouveaux longs-métrages conçus pour le grand écran, des films visuellement assez ambitieux, produits et dirigés avec une indéniable originalité, et un téléfilm sympathique mais moins percutant, ainsi qu’une nouvelle série télévisée, Muppets Tonight (1996-1998) – le résultat, injustement décrié par les fans hardcore, est très réussi mais ne rencontre pas le succès escompté : deux saisons et 22 épisodes plus tard, l’émission est mise au rancard.

En 2004, c’est la franchise elle-même qui est rachetée par Disney, et c’est vraiment là que les choses se gâtent – les pisse-vinaigre des années 90 risquent fort aujourd’hui de regretter Brian Henson ! La firme a conscience du potentiel commercial du show et de la popularité de ses personnages à travers le monde, mais elle souhaite en contrôler le ton et la confection, pas très portée sur l’humour insolent et l’irrévérence qui, contrairement à ce qu’ont persiflé les mauvaises langues, n’avaient pas été enterrées avec le grand Jim. Cette frilosité à l’égard du concept lui-même explique d’ailleurs peut-être le peu d’efforts que Disney aura consacré à faire véritablement distribuer les films (en France, seul le NOËL CHEZ LES MUPPETS, brillante relecture de Dickens, aura été vu en salles ; le DVD paru en France est du reste d’une qualité lamentable, et pour l’avoir vu sur grand écran, je peux vous confirmer que le film, recadré en 1.33, en souffre énormément). Après avoir produit un téléfilm inédit dans notre beau pays (une adaptation du Magicien d’Oz), Disney décide de franchiser le concept et de ramasser le pactole en vendant le concept à l’étranger ; et voilà donc que débarque sur TF1 le « Muppets TV » relooké et supervisé par Sébastien Cauet.

 

 

 

Deux mots avant de poursuivre sur la perception du Muppet Show en France. Je suis un peu agacé par la trop grande popularité de la version française. Oui, Roger Carel, Micheline Dax, Claire Nadeau & Cie ont fait un excellent travail, c’est vrai. Voix typées, caractéristiques, familières, attachantes. OK. Mais ceux qui la défendent aveuglément ont-ils jeté un œil à la VOST ? Lorsqu’on revoit aujourd’hui un vieil épisode du Muppet Show en VF, on réalise à quel point, d’une part, les traductions échouent souvent à restituer l’humour très anglais de l’émission, s’engouffrant avec plus ou moins de réussite dans le jeu de mots à deux balles sans rendre justice à des dialogues non-sensiques de très haute volée en anglais. D’autre part se pose le problème de la nature même de l’émission, en particulier la présence de célébrités : le fait qu’elles soient doublées (même lorsqu’elles sont françaises, n’est-ce pas Aznavour ?) fait perdre beaucoup de l’intérêt de leur présence, et s’effectue en outre en s’accompagnant de très gros problèmes de mixage sonore, qui nuisent considérablement à certaines prestations. Les passages chantés ne sont pas traduits – ils ne sont pas sous-titrés non plus, tant pis pour les gags et le parallèle avec les actions des Muppets – et lorsqu’un dialogue vient s’intercaler dans un passage musical (voir par exemple l’épisode avec Cléo Laine), l’atmosphère sonore est tout bonnement supprimée, remplacée par une version instrumentale du générique sur laquelle interviennent les doubleurs : l’effet est vraiment désastreux. Lorsqu’on a goûté à la version originale, on réalise qu’en plus des performances des voix originales (celles de Jim Henson ou d’un Frank Oz grandiose en Miss Piggy), supérieures aux (valeureux) efforts des acteurs français, c’est l’essentiel de l’humour et de l’atmosphère du spectacle qui part à la corbeille avec la VF. Respect, encore une fois, à Carel ou à Dax, mais au bout du compte, cette popularité est une vraie nuisance, qui semble légitimer le scandale des coffrets du Muppet Show édités en France dans leur seule version française, qui plus est dans des copies pas terribles, et dans le désordre le plus complet, alors qu’en Angleterre existe déjà un coffret de l’intégrale de la saison 1 en VOST. Et si l’émergence de ce lamentable « Muppets TV » laissait espérer une ré-évaluation du show original, c’est peine perdue, puisque la première de l’émission de Cauet s’accompagne d’une vente en kiosque des mêmes DVD, toujours en VF.

Ce qui explique sans doute des propos comme ceux de Cauet, qui dit avoir apprécié dans le Muppet Show les personnages, mais « pas trop les histoires et les chansons » - oui, vous comprenez, en France, nous n’avons pas cette culture, blablabla… Il doit être satisfait, car les personnages, c’est bien tout ce qui lui revient : des tas de chiffons éviscérés dans lesquels n’importe quel chaland va pouvoir glisser sa grosse paluche. Et après tout, rien d’autre ne subsiste à l’écran que des « personnages », à savoir des marionnettes confisquées à leurs animateurs respectifs, des enveloppes vides que l’animateur hype va pouvoir remplir avec ce qui fait sa propre personnalité – c’est dire à quel point le projet est excitant…

Les aménagements de programmes en eux-mêmes n’ont rien de nouveau : le 1 RUE SÉSAME français diffère énormément de l’original (Toccata n’a lui-même qu’une ressemblance lointaine avec le véritable Big Bird), et on se souvient de Michel Robin en maître de Croquette dans Fraggle Rock. Mais avec « Muppets TV », c’est l’entière responsabilité de la conception du show qui est marchandée, avec pour seul contrôle créatif une censure ponctuelle totalement absurde imposée par Disney : interdiction de mettre en scène un pastiche de président américain (alors qu’on se souvient encore du robot Nixon fou de Muppets Tonight), interdiction de montrer Kermit embrasser un invité (?????), quant aux plaisanteries sur la dyslexie d’un Muppet, elles sont bannies car connotées trop « maladie » ! Ce genre de censure visant naturellement à préserver l’image de marque politiquement correcte jusqu’au grotesque de la souris aux grandes oreilles, tout en pissant sur l’identité profonde de la création de Jim Henson – et quand on pense que le bon vieux barbu râlait contre un Bébête Show plagiaire, on n’ose imaginer ce qu’il penserait d’une telle entreprise de sape de ses personnages et de son univers, bien plus préjudiciable que l’inoffensive parodie crétine de Collaro & Roucas. Ce pastiche plagiaire ne pèse pas lourd, comparé à la dénaturation profonde, le viol dont sa création fait aujourd’hui l’objet.

 

 

 

Avant son décès, Charles Schultz, moins naïf, avait pris les mesures pour s’assurer que Snoopy et les Peanuts ne seraient jamais re-créés, sous quelque forme que ce soit. Il a eu bien du flair, sans quoi on pourrait parfaitement se retrouver aujourd’hui dans la même impasse, avec un « grand retour en fanfare » des Peanuts revus et sodomisés par l’auteur de Titeuf. Ceux qui ont jeté un œil sur la reprise française des sketches des Monty Python voient bien de quoi je parle. Car, dans l’absolu, il y a là un non-sens et un manque de respect à mes yeux profondément impardonnables. Frank Oz, Dave Goelz, Steve Whitmire, Bill Barretta, Jerry Nelson, Brian Henson, Kevin Clash incarnaient leur personnage, et chaque muppet avait une personnalité et des tics pensés et développés par chaque marionnettiste auquel un personnage était attribué. Lorsque l’animateur Richard Hunt est décédé, la plupart des personnages qu’il incarnait (dont le « va-chercher » Scooter ressuscité dimanche dernier) ont disparu avec lui. Simple respect de la part de l’équipe créative qui habitait la troupe et conférait son âme à cet univers.

La transaction de Disney marque très clairement la fin du Muppet Show, dont les personnages ne valent désormais pas davantage que des costumes de Dingo campés par des smicards exploités dans chaque camp de divertissement obligatoire où viennent s’entasser les petites têtes blondes. Peu importe qui leur donne la vie, peu importe leur personnalité, peu importent les dialogues qu’on leur prête, les marionnettes sont à l’écran et personne ne fera la différence, les « personnages » ont été achetés, c’est super cool, et s’agitent sur le petit écran, voilà un revival d’emballé, vive le tiroir-caisse.

 

 

 

Muppets TV est donc écrit et réalisé en France, supervisé par Cauet (l'adéquation créative est mise au rencard au profit de sa seule popularité). Rien à dire sur le travail de Cauet, figure médiatique dont je me contrefous – et qui espère naturellement une visite de Kermit sur le plateau de son émission du jeudi soir, les parois sont bien poreuses, pas vrai ? Quelqu’un devait s’y coller, c’est lui, il s'approprie logiquement le matériau pour faire ce qu'il fait déjà ailleurs, puisque ce sont ses auteurs de la « Méthode Cauet » et de « Cauet retourne à la TV » qui s’y collent. Mais est-ce vraiment compatible ? Si une petite poignée de gags font mouche, ça reste bien léger, et surtout très typé dans un humour très franco-français, qui singe laborieusement les gags de l’émission originale. Rien n’y fait. Les personnages familiers paraissent dévitalisés, vides, zombifiés, et la magie ne fonctionne pas une seconde.

Je vous renvoie ici à ce que je disais plus haut sur la perception du Muppet Show en France, puisque le problème se fait déjà sentir : le show est-il culturellement transposable en France, surtout quand des générations encensent la célèbre VF aux voix souvent percutantes mais aux traductions affligeantes – sans parler du montage sonore entre VF et VO, désastreux ?

À voir le résultat à l’écran dimanche dernier, proprement affligeant, le doute n’est hélas pas permis. Photo hideuse de plateau télé sur-éclairé ; direction artistique quasi absente avec de grossières erreurs de cadrage ; figuration quasi nulle ; marionnettes animées sans le moindre talent et parfois vraiment foireuses – non mais vous avez vu Clifford ? ; écriture trempée dans un humour français de prime time, truffé de références musicales exclusivement françaises, dont une « Muppets Academy » atterrante et pas drôle pour un sou, qui semble juste placée là pour faire de la pub à un programme semble-t-il déclinant. Le tout s’achève sur une énième promo d’Obispo et de son horrible dernier tube 80’s balancé en play-back dans une séquence affreusement statique et dénuée d’imagination, là où chaque artiste invité dans le Muppet Show réinventait son style pour l’émission, dotée il est vrai d’une véritable équipe de musiciens.

Comment, de toute façon, espérer égaler la longue expérience et le talent d’un Dave Goelz ? Est-ce seulement l'ambition du show ? Ah, non, j’oubliais, on s’en fout des histoires et des chansons, ce qu’on veut, c’est les personnages. Sauf qu’en l'état, on est plus au « Village dans les nuages » que dans les décors et l'univers familiers, manifestement partis en fumée.

On peut faiblement espérer une amélioration technique, sans trop y compter, mais les bases sont pourries, et l'émission donne véritablement le sentiment de la fin, d'un univers attachant commué en franchise, que nous voyons se déliter et s'éteindre sous nos yeux – et très franchement, l’admirateur sincère que je suis souhaiterait ne jamais voir les Muppets revenir que de les voir dépecés et empaillés de la sorte. Car même si, qui sait, d’autres bons films peuvent encore peut-être se produire aux Etats-Unis à l’avenir, on sait déjà par qui ils seront désormais doublés en France, et plus généralement, c’est l’image même des personnages qui est aujourd’hui piétinée, ridiculisée, infantilisée : quel attachement un spectateur qui passe va-t-il éprouver pour un Cauet affublé d’un Tatayé vert pomme ?

 

 

 

Si quelqu’un me parle encore une fois de la « magie Disney », je tue.

 

 

 

Article dédié aux Dingo & Minnie lubriques filmés à Disneyland, qui ont risqué leur place pour mettre en boîte des personnages depuis longtemps déjà animés d’une vie sinistre.

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Mardi 31 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica
[Photo : "Spartacus 1 : Awake as a Slave" par le Dr Devo]
Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
On fête Halloween toute l'année chez le Marquis, c'est ça qui est bien. Certes, on l'a déjà répété cinquante fois ici, sa "dévédéthèque nationale" est la plus fournie d'Europe, et même la plus éclectique (faites-moi penser à vous parler du film porno pour enfants avec le Père Noël), mais quand même, on note avec délice un très net penchant non seulement pour le film d'exploitation, mais surtout pour le film fantastique ou d'horreur.
 
Un peu épuisé par le pseudo-téléfilm SPIRIT OF THE NIGHT de Mark Manos (USA, 1995), nous avons décidé de changer le fusil d'épaule et surtout de considérer le film comme un moment festif et inventif, histoire, comme disait le poète, de "faire la java et boire du champagne". Un petit mot sur SPIRIT OF THE NIGHT quand même, histoire de ne pas avoir vu le film totalement pour rien. La jaquette du DVD, que vous trouverez chez Auchan un de ces quatre pour 1,99€ neuf, promet un film fantastique de série, et en quelque sorte, le contrat n'est pas rempli. La chose commence par une scène érotico-soft (très soft, tout en évocation et en regards ténébreux !) de fantasme branché, enfin… dans les années 80. L'héroïne est malheureusement dans un train et rêvasse à son voisin d'en face qui lit le journal ! Elle est en fait en Roumanie, où elle vient enterrer son père, à moins que ce ne soit le Pays de Galles. De l'arnaque immobilière, un village peu accueillant, des scènes érotiques peu nombreuses et surtout à peine dignes d'entrer dans la charte qualité de feu les films M6 du dimanche soir (observez le mâle retors dans la scène de trio, observez-le en train de planifier secrètement son repas du lendemain !). Et puis, quand même, il y a du fantastique dont on ne sait s'il est mal fichu en premier lieu, ou juste feignasse ou de guingois, faute à un budget modeste. En tout cas, même si après 90 minutes, on ne peut pas le dire avec exactitude, il semble, mais ni moi ni le Marquis ne pouvions le certifier à 100%, ce qui est quand même un comble, il semble, dis-je, que l'héroïne (Jenna Bodnar, mais ça intéresse qui ?) soit non pas mordue mais contaminée par la lycanthropie ! Elle croise une femme nue qui se fait poursuivre mollement par des figurants villageois un soir où ce n'est peut-être même pas la pleine lune ! Une lumière infographique sort de la jeune traquée, se ballade dans le plan et atterrit sur la pauvre Jenna. Par la suite, elle a un comportement de "bête" : sens exacerbés, envie de boire du champagne avec le Ministre de la Culture et frénésie d'exhibition dans le pure style Hollywood Night de TF1. C'est-à-dire qu'elle ne se transformera jamais en bête, ne hurlera jamais à la lune, etc. On sait juste qu'elle est victime de la malédiction qui a déjà tué sa mère (oh, mon dieu...). Pour tous ceux qui trouveraient génial un film de vampire dont le concept novateur serait que les affreuses créatures puissent sortir le jour, n'aient plus peur des croix et des pieux en bois, boivent de l'eau bénite au petit-déjeuner, ou n'aient plus de canines proéminentes, et qui d'ailleurs ne se nourriraient plus de sang (j'entends d'ici NADJALOVER dire : "Ben oui, UNDERWORLD II, quoi !"), ce SPIRIT OF THE NIGHT, film de lycanthrope sans loup et sans Garou (je sais, je sais...), est fait pour vous, surtout si vous kiffez à mort les playmates du samedi soir qui se trémoussent en plissant les yeux et en mettant la bouche en cul de poule, sans jamais quitter leur robe de chambre... Sinon, on s'ennuie assez ferme, malgré la splendouilleterie des situations et le casting assez tartignole de l'ensemble. Évidemment, de mise en scène, il n'y a point. On pense quelquefois vaguement à une adaptation de la collection "Frisson d'angoisse érotique" de la collection Harlequin, qui d'ailleurs, et là aussi le Marquis et moi-même avons testé, produit de bien meilleurs téléfilms (si on a envie de se marrer à peu de frais) adaptés de leur roman. C'est génial, ceci dit, qu'il y ait dans le monde des producteurs qui fassent des films dont on sait pertinemment qu'ils ne vont que décevoir tout le monde : l'amateur de fantastique, l'érotomane, l'amateur de documentaire sur la Roumanie ou le pays de Galles... Tiens, j'ai déjà oublié de quoi on parle en fait ! [La seule originalité du film : l'héroïne est vaguement rousse !]
 
On change de tactique, et on passe direc', comme disait le poète, à du bon vieux fantastique poilu des familles grâce à ce AU SERVICE DE SATAN, dont la conjonction de l'ignoble jaquette (internationale respectée) et du titre pas honteux mais pas très sexy rebutera la totalité de ses acheteurs potentiels. J'ai proposé un autre titre plus littéral, tout aussi peu vendeur, mais plus ironique, "Les petites mains du Diable", plus fidèle au SATAN'S LITTLE HELPER, dénomination originale de ce film de Jeff Lieberman, réalisateur américain malin comme un singe qui avait une petite réputation dans les années 70 et 80, un peu mis au garage depuis. On lui doit aussi un paraît-il très bon, malgré son titre, LA NUIT DES VERTS GÉANTS (popom pom...), et le classique des vidéoclubs des années 80 LE RAYON BLEU (BLUE SUNSHINE, film à la célébrissime affiche). [Je le signale avant d’oublier : j'ai découvert en faisant cet article que Lieberman est en train de préparer une série qui s'appellerait ‘TIL DEATH DO US APART et qui raconterait à chaque épisode le récit de meurtre d'un époux par un autre, chouette concept que Larry Cohen n'aurait pas renié ! Si quelqu'un a vu ça, qu'il nous laisse un petit commentaire... John Waters jouerait dans le pilote apparemment !]
 
C'est Halloween (on ne l'avait pas fait exprès, c'est ce qu'on appelle le talent) ce soir. Nous sommes sur une petite île aux États-Unis qui rappelle un peu le charme sympathique des îles anglo-normandes. Amanda Plummer (qu'on perd un peu trop de vue, je trouve) est l'heureuse maman, un peu excentrique quand même, du petit Alexander Brickel (déjà vu dans PALINDROMES de Solondz), un petit garçon de onze ans. Ce dernier voue une passion sans borne pour sa grande sœur Katheryn Winnick, étudiante en art dramatique qui ne louperait pour rien au monde un soir de Halloween avec son petit frère. Et la voilà qui débarque par le ferry. Au grand dam du petit Alexandre, qui voit son monde s'écrouler quand sa sœur présente à la famille son petit copain Stephen Graham, qu'elle a ramené pour le faire connaître. Alexander se fâche (il voulait se marier avec sa sœur !). Il est d'autant plus déçu que pour Halloween, il s'est habillé en Petit Serviteur de Satan, le héros du jeu vidéo qui porte le même nom et auquel il ne cesse de jouer sur sa gameboy (euh pardon, sa DS !). Fâché, le gamin décide d'arpenter les rues de la ville tout seul. Il rencontre alors un gars déguisé en Satan. Naïvement, il lui offre ses services de petit assistant du Diable ! Le Satan accepte, sans rien dire. Et c'est bien là qu'est le problème : car sous le masque de Satan se cache un vrai serial-killer ! Et Alexandre, qui ignore tout de la véritable identité du héros de son jeu vidéo préféré, va effectivement devenir l'assistant le plus zélé que le tueur n'ait jamais eu. En quelque sorte, les espérances d'Alexandre risquent d'être plus que comblées ! Le sang va couler...
 
 
Hé-hé, voilà qui promet, se dit-on immédiatement. Ce scénario pourrait être l’œuvre folle et débridée de Larry Cohen, le célèbre scénariste-réalisateur, toujours au top lorsqu’il s’agit de dégotter des bases d’histoire absolument hallucinantes, simples et irrésistibles. Ici donc, il y a un peu de ça.
On est dans un premier surpris par le décor, cette île assez verte qui rappelle quasiment l’Europe, cette petite bourgade soignée et bourgeoise qui rappelle autant le village qu’une petite ville. Un décor naturel et modeste, se dit-on, oui, mais assez atypique pour créer son petit effet. Deuxième facteur de découverte dans le film : l’humour ou la satire. La satire sera finalement presque une fausse piste. Reste l’humour tout court. Quand Solondz a engagé Alexander Brickel, il a eu le nez creux, une fois de plus, mais il a sûrement vu ce film. Le jeune acteur y va vraiment à fond, assure complètement et ce en évitant l’écueil, justement, de faire son malin et de paraître plus mature que son âge, ou de paraître tout simplement plus âgé que son rôle. Il y a une vraie débrouillardise et un vrai plaisir d’acteur et de construction de jeu chez lui, mais toujours soumis à l’exigence d’un rôle bien plus proche du monde enfantin que de celui des adultes. Vu l’histoire, qui joue, ou du moins commence en jouant sur la confusion entre réalité symbolique et événements réels, si j’ose, cette nuance apportée par le petit acteur (de la précision, du sérieux et aussi du second degré, en restant un enfant) est vitale. Une fois construite, elle est le moteur du film. C’’était une prise de risque, mais aussi un très beau calcul sensible. À ses côtés, Amanda Plummer, actrice chouchou de jadis, un peu égarée soit dans les rôles de barges, soit dans les films improbables (l’ineffable SEPT JOURS À VIVRE, film allemand « chez nous en Amérique » complètement cruche et grand classique de bacs à solde ! [à éviter soigneusement, pour ce que j’en dis ! NdC]). Oui, on a compris que les réalisateurs la trouvaient loufoque, ce qui est assez vrai, mais la nuance lui colle désormais à la peau et fait qu’on oublie souvent la bonne comédienne, sobre en plus, qu’elle a été. La faute au succès planétaire et culte de sa prestation aux côtés de Tim Roth dans PULP FICTION (le hold-up dans un restaurant), grand moment foufou. Bref. Bon, ici, en une scène et quatre dialogues (qui tournent autour de la notion d’inceste chez le frère et la sœur ! La classe), on comprend pourquoi on a engagé Amanda : cette maman est complètement loufoque ! Ceci dit, au fur et à mesure que le film avance, on comprend que c’est un choix plus que judicieux : il est stratégique ! Effectivement, Plummer fait le parcours inverse du film. Au début, elle apporte de la loufoquerie à un sujet bizarre mais terre à terre et assez sérieux. La routine. Et au fur et à mesure, le film gagne justement en loufoquerie fantastique (presque), quand le personnage d’Amanda, lui, devient de plus en plus sérieux, voire pathétique. C’est alors son personnage qui sert de repère pour jauger l’ambiance globale du film. Cette espèce de swing entre deux ambiances a priori antinomiques est très efficace, et multiplie les nuances drôles et / ou loufoques, en même temps qu’il démultiplie comme un pédalier le niveau de suspense, voire d’horreur, imposé par le sujet. À travers ces deux comédiens, le pari est déjà quasiment gagné. Le film est atypique et bien construit dans ses nuances, se dit-on. C’est vrai, mais ce n’est pas tout.
 
Car AU SERVICE DE SATAN est une petite machine de guerre ! Le sujet peut paraître gentiment loufoque à la lecture. A l’écran par contre, c’est du grand huit ! C’est du grand braquet. Sur un principe simple, avec un décorum et un contexte lui aussi simple mais un peu atypique, Lieberman a délimité un jardin petit mais bougrement personnel. Le petit héros du film mélange ses propres sentiments. Bien que parfaitement intelligent, il « suspend » sa raison à un fil, fragile en plus, par lequel il peut alors confondre son sentiment (sa sœur a un copain, c’est la fin de la complicité), et son analyse du monde. Il est en colère, et par le truchement d’un déguisement dont il suspend la portée symbolique pour le prendre au premier degré, il va pouvoir exprimer sa colère dans les rues, et de manière sanglante, à l’occasion d’Halloween. Le coup de génie est d’introduire un VRAI serial-killer dans le jeu ! C’est complètement exagéré, quasiment gratuit, mais ça fonctionne du tonnerre. L’autre trait malin du film est de mettre de fait le spectateur dans une situation de suspense inconfortable. Car nous sommes les seuls à replacer le second degré à bon escient, et surtout à pouvoir anticiper les dangers à venir, aussi bien pour les individus que pour la Société dans son entier. Et c’est là que Lieberman frise le génial : il fait en sorte, sans que cela ne devienne complètement ostensible ou prévisible, que, dans un troisième temps, toutes les craintes les plus basiques et les plus « hénaumes » du spectateur à propos de la catastrophe sociale possible qui pourrait arriver, non seulement se réalisent, mais décuplent en force des jeux de conséquences en dominos qu’on n’avait même pas envisagés et qui rendent la situation bien pire encore que nos pires craintes, donc ! La chute est plus dangereuse que prévu, et beaucoup plus longue. On rit donc énormément, mais en criant ! Et le film nous emmènera dans les abysses de l’horreur. Et bien entendu, c’est une horreur complètement sociale aussi. [On remarque que dans certaines exactions collectives, on pourrait dire que AU SERVICE DE SATAN ressemble presque à un film de zombies.]
Vous voilà prévenus. C’est de l’abyssal... dans une comédie fantastique tout à fait « banale » si on peut dire. Et c’est le Marquis qui a mis le doigt dessus. Avant de procéder à l’énonciation de la précieuse remarque, on me permettra de prévenir le public adoré que ceci est une remarque d’ordre général, et qu’il y a suffisamment de personnalité dans ce film pour que la référence soit vue comme un cousinage d’un point de vue généalogique, et non comme un rapport père-fils.
Lâchons le morceau : dans son obstination à prendre une idée de base originale mais aux principes simples et excitants, dans sa volonté de la mettre en application avec tout le zèle possible, dans toutes les perspectives possibles et imaginables, en faisant de son film un laboratoire du thème et de ses variations, Lieberman se pose un peu dans le sillage de Joe Dante, référence dont, si on peut dire, ni l’un ni l’autre n’ont à rougir. C’est quelque chose que j’ai partiellement exprimé quelques lignes plus haut. On a nettement l’impression que la chute n’en finit plus, que chaque conséquence nous paraît fatale, ultime, et qu’il n’en est rien. Le fond de la piscine recule sans cesse, nous enfonçant sous toujours plus de pression certes, mais aussi de frissons et de drôleries.
 
On en arrive à des extrémités horrifiques et comiques bougrement étonnantes. Il serait facile de donner quelques exemples... Je préfère tout de même que vous me croyiez sur parole (la vision du film n’en sera que plus drôle). On peut quand même dire que le film devient tellement frappadingue qu’on a la nette impression, dans des séquences entières, que Lieberman n’a qu’une seule envie : virer les acteurs de son film et les remplacer par des figurants costumés ! L’effet est pervers et très efficace. [Il rappelle d’ailleurs une sublime séquence de la série des PANTHÈRE ROSE de Blake Edwards.] Le vertige est immense. L’humour est à son potentiel le plus noir, et le film se transforme en petit alchimiste à la précision infernale, où un gag simple peut être placé avec une finesse infinie dans une séquence comique et horrifique construite avec la précision la plus extrême, afin que, dans cet écrin, ce petit gag-là, justement, explose dans une déflagration fatale et atomique qui sera absolument renversante. [Exemple : quand Amanda Plummer se prend la rampe d’escalier dans la séquence au manoir.]
D’un autre côté, le réalisateur dépasse complètement son sujet, ou plutôt lui fait subir les mêmes traitements qu’à son film lui-même. Il s’agit ici de jouer sur la mise à plat du premier et du second degré, du récit des événements bruts et de leur portée. Une fois que cela est fait, la Société est au bord du chaos, c’est bien logique. C’est dans le seul regard du spectateur, témoin gêné de cette comédie horrifique de quiproquos, qu’apparaît la vérité seule, nous aussi nous sommes prisonniers de notre rôle. On compte les points en ne pouvant rien faire d’autre que de constater les dégâts, une position bien dévolutionniste comme on les aime ! Liberman, lui, n’enfonce même pas le clou, il aplatit les perspectives et les vide. On sent venir la critique de la Société Politiquement Correcte (celle qui dénonce les jeux vidéos), mais il n’en est rien. La famille héroïne de ce film est composée de gens complètement normaux et libéraux, sympathiques même, ni plus malins ni plus bêtes que les autres. Des familles plus stupides ou plus méchantes auraient bien mieux mérité leur place dans le film, à la limite. Mais il n’en est rien. Même si ces sujets du politiquement correct et autres sont évidemment abordés, Lieberman les dépasse et amène les enjeux horribles de son film drôle (et réciproquement) sur un terrain plus profondément enfoui en nous, dans notre Individu. La violence rejaillit donc, en même temps que la peur, de manière très forte, et on s’investit drôlement dans ce qui n’aurait dû être qu’un petit film sympatoche. Lieberman sait jouer avec les choses fondatrices sur lesquelles il n’est pas évident de mettre le doigt. Il appuie là où ça fait mal, là où ça chatouille, avec une belle précision. Son film, loin d’être la critique d’une époque, met le doigt, disais-je, sur des paradoxes bien plus universels et basiques, et pose la question de la civilisation, de la Société dans ses fondements propres. Ça fait mal, et encore plus, ça très peur ! Ainsi, le film ne s’inscrit jamais dans un mouvement parabolique ou politique, et sait se garder de toute portée sociétale pour rester au cœur de l’humain et dépasser les enjeux de base (la critique de la société contemporaine, justement) qui, ceci dit, auraient déjà, avec un réalisateur normal (même doué !) nettement suffi à faire un film ! Lieberman, mine de rien, tente et réussit un film bien plus ambitieux et bien plus drôle. [Très belle image du Masque final, qui apparaîtra presque comme une maladresse à des yeux pas assez attentifs. C’est un belle idée qui est reliée aux plans précédents, privilégiant la caméra subjective et nous mettant de fait, nous, spectateurs, dans une position plus qu’inconfortable !]
 
[Je remarque les constantes allusions sexuelles dans les deux tiers du film, allusions qui suggèrent que la famille est déjà atomisée quand elle se libéralise. Les frontières générationnelles sont floues, une espèce d’inceste en mode mineur plane sans réellement se développer (quoique...), en restant à l’état de fantasme sous-jacent. C’est dans ces nouveaux rapports et dans les ancestraux combats oedipiens, dans la confusion des deux, leur mise à plat sur le même niveau (et donc dans la destruction symbolique qui les accompagne) que le Massacre et le Sang des Innocents peut couler en tout réalisme, et en toute violence. AU SERVICE DE SATAN est peut-être le premier film que je vois qui parle de manière tout à fait banale et normale, sans la caricature télévisuelle qui a lancé le mythe, du syndrome dit de la « Maman du Petit Juju ». Ici, les mamans et papas (quoique, pour les papas...) ne sont pas les monstres d’hystérie des papas et mamans de Koh-Lanta. Ce sont des gens normaux. Mais le film fait peut-être l’analyse de la place du syndrome dans notre société riche ! C’est bien entendu complètement effrayant, très abstrait et assez drôle ça et là !]
 
La mise en scène n’a quant à elle rien d’infamant, même si elle cherche d’abord l’efficacité. Le cadre est sympa, sans plus. La lumière est soignée. Tout ce qui touche à la direction artistique est vraiment impeccable avec de moyens modestes. Lieberman apporte là aussi son intelligence. Le scénario élargit son film dans une ambiance apocalyptique entre ZOMBIE et le fabuleux film oublié des années 80, MIRACLE MILE (APPEL D’URGENCE en français !). Mais il sait que les moyens sont modestes. Il joue alors sur deux facteurs. D’une part, il va laisser avec une malice sublimissime la situation de la ville dans le hors-champs, le plus souvent possible, n’appuyant sur ce sujet que par petites touches, pour l’aborder de manière plus symbolique (dans une séquence où justement le symbolique est écrasé, et où la violence, de fait, se déchaîne avec le plus de force) dans la scène du bal masqué. C’est sans doute un choix économique, mais même s’il avait eu les moyens, le réalisateur aurait eu tout à fait raison de faire le même choix de la synecdoque. Très belle idée. Une autre idée est également très belle et agit de manière concrète mais inconsciente sur le spectateur, et là encore, c’est le Marquis qui a mis le doigt dessus. La géographie de la ville grandit au fur et à mesure ! Petit village au début, la ville semble très étendue au fur et à mesure, comme s’il y avait mutation de son plan à mesure que la peur grandissait. C’est quelque chose d’assez beau, une sorte de géographie intérieure assez remarquable, et un joli conseil pratique pour les réalisateurs peu fortunés !
Le montage, quant à lui, est rythmé et efficace. C’est sans doute dans les lumières de jour que le film est le plus créatif sur le plan esthétique. On remarque également un très, très beau son qui privilégie les petits moments très fugitifs de silence et de son-ON, qui permettent au film de ne jamais sombrer totalement dans le fantastique ou dans le parodique.
 
Bien loin des recettes aseptisées, Lieberman signe avec ce film quelque chose de complètement remarquable et original, qui pousse le cinéma populaire dans ses extrêmes, l’oblige à devenir un bain de jouvence, une source d’inédit et de surprise. La charge poétique, voire abstraite, fonctionne également à fond. Encore une fois, alors qu’il faudra se promettre de découvrir la chose en DVD, la vraie question de cinéma fantastique et / ou d’horreur demeure : pourquoi un film aussi abouti n’est-il pas sorti en salles ?! Ça faisait longtemps que je n’avais pas dit le mot : c’est un scandale.
 
Plutôt que d’acheter des bonbons pour les enfants de votre quartier, investissez cet argent dans l’achat du DVD de AU SERVICE DE SATAN, et regardez-le avec vos proches. Ce sera un moment délicieux.
 
[On remarquera que cet article remplit le beau défi de ne dévoiler aucun gag du film, et qu’il a essayé de donner envie sans rien en dévoiler ! Je n’en suis pas peu fier.]
 
Malicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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[Photo : "Spartacus 2 : Die as a slave, you idiot !", par le Dr Devo]
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Dimanche 29 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

(Photo : "Un instant de flottement dans ma carrière..." par Dr Devo)

 

Oui, oui, ben à peu près tout, si l’on excepte SCARFACE, qui est quand même très indigent, avec cette fin qui n'est même pas montée, un simple bout à bout, et les acteurs complètement absents mais persuadés d'être des stradivarius... MISSION TO MARS, complètement débilosse... LES INCORRUPTIBLES... Mais le reste, je prends, et si je devais n’en garder que trois ou quatre, ça serait dur... Sans doute FEMME FATALE, SISTERS, L'ESPRIT DE CAÏN, et enfin... On est à l'antenne là ? Je...
Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
Bonjour à vous. Vacances, j'oublie tout ? Même les frontières du bon goût ? Non, bien sûr, le focalien ne s'est pas extrait avec difficulté de la chaîne cromagnonesque pour faire n'importe quoi et ne pas exiger l'exigence. La vie est en effet bien trop courte. Il faut faire vite. Nous revoilà dans l'antre immense et magique du Marquis. Il y aura bientôt un étage complet de la maison consacré aux DVD. Il y en a partout. Marquis a présélectionné pour moi une quarantaine de galettes, très orientées, dans l'ensemble, cinéma fantastique ou B (une proportion affolante de films avec Lorenzo Lamas notamment... Ça surprend !). Je fais semblant de respecter ce pré-choix, mais il est bien évident que j'irai chercher dans les rayonnages les films que le Marquis me cache, trop pressé de me faire découvrir ceci ou cela...
Les premiers films de ces visionnages marquisiens sont en général très improbables (ah, le BLACK NINJA dont je vous parlais il y a quelques mois, avec cet acteur qu'on retrouve aujourd'hui dans LA MÉMOIRE DE NOS PÈRES, le nouveau Eastwood, mais qui, lorsqu'il faisait de la série Z, arrivait complètement drogué jusqu'aux yeux devant la caméra. Eastwood aurait-il vu BLACK NINJA ?). Je commence par ce FLESH FOR THE BEAST de Terry West, dont je découvre ce matin même, au lendemain du visionnage donc, que le réalisateur est quelqu'un de très underground mais de connu des amateurs d'horreurs. Le garçon étant aussi écrivain, créateur de BD, etc. Il est même le metteur en scène de SATAN'S SCHOOL FOR LUST, film avec Misty Mundae, la grande folle dans le rôle principal, actrice dont on vous avait parlé à l'occasion du SICK GIRL de Lucky McKee, épisode de la série MASTERS OF HORROR. Mais revenons à nos moutons. Terry West est aussi acteur ! Voilà qui nous fait une belle jambe, et qui ravira les encyclopédistes ou notre ami Google. Approchons-nous.
Ce film sponsorisé par Mad Movies (LE magazine de la politique des auteurs), commence très vite, après une bien gore et étrange introduction. Vous vous souvenez de GHOSTBUSTERS ? Bon, ben ici, c'est un peu pareil. Nos héros ont créé une agence spécialisée dans le paranormal. Mouais. Évidemment, la PME est au bord du dépôt de bilan. Heureusement, in extremis, ils se font engager par un mystérieux châtelain rappelant très vaguement un Malcom McDowell mûr, quoique... Ce dernier tient à faire analyser ou exorciser son manoir. Et il paie très cher. Il double même la mise d'entrée de jeu... Nos héros ne peuvent refuser. Il faut commencer fissa l'exploration de la maison. On branche les talkies-walkies et zouh ! on explore. Une fois que tout le monde est bien séparé, les ennuis commencent... Je ne sais pas ce que c'est, mais une chose  est claire : il s'est passé un truc pas clair dans le coin dans un passé lointain. Nos héros, un par un, vont affronter les démons de la maison...
PAR OÙ T'ES ENTRÉ, ON T'A PAS VU SORTIR DE LA MAISON DE L'HORREUR était le titre parfait pour ce long-métrage, qui fait partie de ce que les utilisateurs de IMDB appellent l'industrie des films à micro-budget. Mouais. Ils n'ont sans doute jamais vu I SPIT ON YOUR CORPSE, I PISS ON YOUR GRAVE, déjà évoqué dans ces pages et bien plus douloureux. En tout cas, ce n'est pas de la grosse machine. C’est de l'artisanal "soigné", pourrait-on dire. Tournage vidéo mais grand soin d’éclairage et même d’étalonnage en post-production (un peu trop d'ailleurs, à l'image de cette scène de dévoration à la lueur de la lune, où un bon coup de logiciel After Effects permet de faire ressortir un sang plus vermillon et  plus ripoliné que nature !). Budget modeste mais pas ruiné, volonté de proposer un produit de qualité surtout pas Z. Voilà pour les espoirs sur le papier.

Le film démarre plutôt vite après une intro assez épileptique et frimeuse qui fait craindre le pire. On est prévenu, ça va être du gothique et du gore saupoudré de hard-rock musculeux à travers la présence en vedette américaine du groupe BUCKETHEAD (voire photo de cet article) qui avait déjà participé à la B.O. de GHOSTS OF MARS, et qui, je suppose si j'en juge par la manière dont la musique est utilisée dans le film, bénéficie d'une grosse réputation dans le milieu des chanteuses, euh pardon, chanteurs à cheveux longs et à voix caverneuses. Riffs de guitares gras et secs, rythme martelé avec des tractopelles de basses surcoupées, on est accueilli à bras ouverts par nos amis goths. Terry West ne perd pas de temps, le film avance vite. Le principe est simple. Chaque membre de l'équipe va se retrouver en face de, non pas ses propres démons, mais de démones sexy et peu farouches qui vont les pousser dans la Grande Tentation, qui sera sans doute leur dernière. Aux confins du cauchemar et de la malédiction, on a du mal à faire le tri. Heureusement, tout le monde, sérieux comme un pape (à part le personnage du mec voleur, plutôt dans la veine Matthew Lillard – plus soft quand même !), joue son rôle avec une dévotion qui aurait été tout à fait remarquable s'ils n'avaient été aussi maladroits ! Non pas qu'ils soient archi-nuls. Ils ne sont juste absolument pas dedans. Notamment le délicieux chef de l'équipe, black au nez égyptien, qui se lance ici dans un grand numéro de splendouille que les autres auront du mal à égaler, malgré de très louables efforts. De leur côté, nos amies les démones y vont à fond et répondent au "mais qui êtes-vous" avec des petits sourires chafouins et entendus de rigueur. Les petites sexy bitches sont accueillantes et bien trop peu farouches pour être honnêtes, et les héros vont se faire avoir un par un.
Bon. Ben, c'est sympa tout ça, mais quand même... On note d'abord que le film se construit sur un principe répétitif assumé qui permet deux choses : laisser libre court à la mise en scène (au moins sur le papier, sur fond d'incessantes variations) et dévoiler petit à petit, en mêlant réalité et fantasme, ou passé et présent, ce qui s'est vraiment passé dans cette maison.
Premier écueil, les situations de tentation horrifico-charnelles sont bien trop répétitives, et jouent là aussi avec variations sur exactement le même thème tout le temps. La démone se déshabille, montre ses charmes, joue l'ingénue ou la fille jeune et peu farouche, déjà offerte, gagnée d'avance, et là, le héros de service fait semblant d'hésiter et s'apprête à consommer. La demoiselle finit par le tuer dans une mise en scène sadique. On est prévenu.
La mise en scène n'y va non plus par quatre chemins ; on essaie de faire des choses stylées, pas toujours d'un goût certain, pas toujours d'une originalité surprenante, mais on essaie. La lumière, encore un peu vidéo, est l'élément le plus travaillé. Les passages dans la "réalité" sont dans un bleu nuit de bon aloi. Ils sont contredits par de brusques variations d'étalonnage où l’on passe dans d'ostensibles teintes oranges et de jour, dans la même scène. Changement d’étalonnage qui annonce le basculement dans le piège fantasmagorique des nos amies les playmates du démon. C'est très dichotomique, mais par endroits, malgré la dualité de l'effet, ça fonctionne gentiment. Notamment parce que cela permet de bénéficier d'un jeu de mise en scène supplémentaire simple d'accès, et parce que voir les scènes gore en pleine lumière, ça change, et c'est bien. On a l'impression que quelque chose de pas normal se passe, ce qui aurait tendance à servir, sur le papier du moins, le sujet. C'est grâce à ce dispositif qu'on a les deux ou trois scènes plutôt réussies du film.

Terry West, dont la spécialité est pourtant le montage, propose un découpage à la djeunz qui multiplie les axes dans une totale gratuité, et encourage les coupes nombreuses. Ainsi, plus q'une mise en scène ample et en mouvement, on privilégie le plan par plan hétéroclite, qu'on couple bien entendu par un rythme de coupe peut-être pas hystérique, mais soutenu, que viendra renforcer l'utilisation de la musique de Buckethead, justement. On va vu largement pire, mais on a vu bien mieux construit, ou même construit tout court ! Les plans se multiplient jusqu'à plus soif. Dans ces conditions, il est évident que temps en temps, on a un plan plus joli que les autres. Mais West ne cherche pas l'épure, il est plus rentre-dedans que ça, et ces petites choses jolies arrivent en chemin, dans le flot plus banal des autres plans. Il cherche l'efficacité sans doute, et par voie de conséquence, le fignolage attendra. De toute façon, notre ami n'est pas, loin s'en faut, un structuraliste. On reprochera cependant un cadre plus indigent par endroits, et qui l'est même assez souvent, peut-être à cause du décor utilisé, décor naturel bien sûr et donc un peu serré dans certaines pièces du manoir. En tout cas, les plans rapprochés, sur les personnages notamment, sont souvent assez laids, avec des coupes de visages un peu brusques. Quelques axes dans les champs / contrechamps me paraissent également un peu cavaliers, là aussi sans doute faute de place. [Et là-dessus, je suis intransigeant : dans ce cas-là, il est impératif de renvoyer la scripte et d'abandonner le champ / contrechamp si on veut que le film soit beau, ce qui est quand même la moindre des choses.]
 
Le son est assez brut de décoffrage dans les parties dialoguées, qui privilégient les enregistrements dans les conditions naturelles. Beaucoup de bruitages gothiques en OFF (rires en écho, portes qui grincent, etc.). Et puis, c'est le Buckethead Show. Donc, du hard, du hard, du hard. [Les amateurs vont s'arracher les cheveux avec mon vocabulaire de rustre. Peut-être qu’on appelle ça du Néo-speed-fusion-goth-métal !] Bref, c'est eux les stars. Il s'agit, pour ceux qui ne connaissent pas, de métal lourd donc (ha-ha !) guttural, massif et sec, plutôt bien mixé, mais qui va souvent chercher dans un syncrétisme, à mes yeux,  bien opportuniste en introduisant des bout de satrianisme (grosse maladie très grave), de dérives concréto-jazz qui relient parfois Buckethead aux rockers progressifs de jadis ! Bref, ça mélange dur, mais West est content, ils les a ! Ils ont accepté de jouer pour lui. Du coup, ben faudra faire de la place, comme dans cette interminable scène de pentacle (plan de départ assez joli, pourtant) qui constituera une véritable pause pseudo-lyrique dans le film, pause interminable dans un film qui a déjà un peu de mal à trouver son rythme. Les fans de Buckethead vont se rouler par terre de plaisir, les autres vont se demander s'ils ont fermé le gaz en partant de chez eux, ou vont en profiter pour constituer mentalement la liste des courses du lendemain.
Bon, tout cela ne respire ni l'originalité divine, ni la beauté absolue. C’est quand même gentiment laborieux, malgré une légère nuance de rentre-dedans toujours acceptable. On trouve quand même deux ou trois scènes qui fonctionnent gentiment ou même très bien, à savoir : la disparition du black qui anime l'équipe, et la réminiscence absurde de l'héroïne médium qui se dédouble dans une vision réussie pour le coup, et d'un "érotisme" plus troublant que le reste. On note aussi, dans le passage avec les jouets, un changement d'éclairage court et soudain où l’on semble presque passer d'un éclairage normal à celui d'un film pornographique, ce qui semble un instant détruire une scène de sexe dont on sait qu'elle va virer au fantastique et au gore. Comme ce changement intervient au cours d'un travelling-pano, c'est assez surprenant, surtout qu'il s'agit d'une fausse alerte. Je ne sais pas si c'est fait exprès, mais c'est assez surprenant. Enfin, l'élimination du précoce de la bande (celui qui fait le monitoring de l'équipe) est rigolote comme tout, et bien plus malicieuse et / ou cruelle que les autres séquences de tuerie du film, qui justement peinent à trouver complètement un ton qui soit à elles.
Au final, West ne signe pas, loin de là, le film du siècle. Son film manque globalement de rythme, certaines scènes se traînent, et malgré le soin global (au vu des moyens, si on peut dire, ce qui ne devrait pas constituer une excuse), on se dit qu'un petit conseil extérieur (et focalien tant qu'à faire !) aurait été le bienvenu, notamment pour alléger les nombreuses redondances de ce film qui aurait pu durer assez facilement une bobine de moins !  [Il y a notamment beaucoup trop de personnages pour un rythme langoureux mais haletant, ce qui semble être l'ambition du film.] Terry West se rapproche, mais dans sa propre division et dans sa propre économie, de cette génération nouvelle de réalisateurs "d'ambiance", serait-on tenté de dire, comme les nombreux faiseurs qu'on nous vend au cinéma dans le moment. Après tout, ici, ce n'est pas plus laid ni plus mal fichu qu'un SAW (ouais, je sais, c'est pas difficile) ou qu'un WOLF CREEK, ou qu'un DEVIL'S REJECTS. Il manque un petit coup de production en plus qui, de toute façon, serait là si le budget était le même que ces films plus nantis. West tente au moins, contrairement à ses collègues, de faire quelque chose de stylisé qui ne se base pas uniquement sur le gigotis et avec des cadres qui essaient au moins de ressembler à de beaux plans (avec plus ou moins de succès donc, on l'aura compris).
Enfin... Ça se joue à peu, et je coupe le cheveux en quatre ! En tout cas, une fois remonté, FLESH FOR THE BEAST pourrait être un petit divertissement pas forcément antipathique. Là, en l'état, c'est un peu indigeste. Et globalement, on peut dire que c'est n'est pas forcément la malice ou l'originalité qui habitent ces réalisateurs qui bizarrement, à l'image de la musique de Buckethead, sont plus dans le mélange de nuances ou d'ambiances, dans la fusion musicale de sous-genres fantastiques, que dans la pure création. On préférerait quand même une plus grande prise de risque, plus de personnalité que ce cinéma qui, un peu comme la musique donc, essaie de nous vendre de l'originalité en faisant des mélanges de nuances ultra-spécialisées ! ["Ouais, moi je fais du Néo-Musette-Progressif-Gothique !"]. Comme disait Monsieur Mothersbaugh ou Monsieur Casale, "faites plutôt quelque chose qui n'ait jamais été fait, sans quoi votre travail n'aura pas beaucoup d'intérêt !"
Tranquillement Vôtre,
Dr Devo.
PS : Le Marquis et moi-même nous sommes considérablement poilés à inventer des paroles débiles pour ses riffs métal, qui nous ont fait penser à ces parodies de hard du groupe DVDA, le groupe de Matt Stone et Trey Parker, les inventeurs de South Park - on vous recommande à l'unanimité leur chanson supra-drôle NOW YOU’RE A MAN ! 
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Jeudi 26 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

                                                       [Photo : "Papilles Oculaires", par Le Marquis]

Bonjour à tous et à toutes, et à toi aussi.

Bien calme, le site, depuis quelques jours… Que voulez-vous, le travail, le travail… Mais restons calmes, cette passade n’est en rien le signe d’un quelconque essoufflement, de mon côté, les visionnages se poursuivent avec entrain, avec la perspective de vacances prochaines illuminées par la visite attendue du Dr Devo en personne. Quels films ai-je vu depuis ma dernière intervention ? C’est un secret, petits curieux.

Mais avant de poursuivre, je peux juste préciser que les séries TV, interludes bien pratiques,  progressent de leur côté à vitesse réduite mais certaine. Curieux, cette frénésie récente pour les séries TV, vous ne trouvez pas ? Je n’y porte aucun jugement, d’autant plus que je passe à côté de la plupart d’entre elles, et n’y voyez  aucun mépris. Mais à la base, je ne suis jamais très attiré par la fidélisation sur la petite lucarne, TWIN PEAKS et CORKY ayant en leur temps fait exception – oui, CORKY, j’assume, que dis-je, je revendique. Ce n’est donc pas vers les modes du moment que mes papilles oculaires (?) me portent : après avoir achevé le visionnage (un tantinet laborieux) de la première saison d’AU-DELÀ DU RÉEL (1963, c’est dire si je suis à la page !), dont je tâcherai de vous parler un jour prochain, je viens de boucler celui de L’HÔPITAL ET SES FANTÔMES de Lars Von Trier, dans la plus grande des frustrations d’ailleurs, puisque cette merveille s’achève en queue de poisson pour cause de non-reconduction du programme et de décès d’un de ses acteurs principaux, Ernst-Hugo Jaregaard. Misère, je ne saurai jamais vers quel mystère cet ascenseur conduit la pauvre vieille Mme Drusse ! Tant pis, on fera travailler l’imagination… Reste que les deux saisons de cette série me semblent vraiment incontournables : c’est captivant, c’est inquiétant, c’est émouvant, c’est prodigieusement drôle. Le coffret sorti en début d’année, agrémenté d’un bon documentaire sur le cinéaste et d’un clip à hurler de rire, vaut très largement l’investissement : entre un PRISON BREAK et un LOST, si vous n’en avez jamais fait l’expérience, je vous recommande vivement de faire le détour. Mais nous avons un mouton sur la planche et nous y revenons de ce pas, avec un film en A comme…

 

 

 

 

 

ALICE N'EST PLUS ICI, de Martin Scorsese (USA, 1974)

Tiens, Scorsese… En voilà un dont je n’ai jamais vraiment su quoi penser. Sympathique, cultivé, du talent, un penchant pour les expérimentations relativement audacieuses dans le cadre du cinéma de studios (voir LES NERFS À VIF), un autre pour les films de mafieux (LES AFFRANCHIS), genre qui ne me passionne pas vraiment et ne me touche que dans des œuvres qui parviennent à aller au-delà de leur sujet (KING OF NEW YORK de Ferrara, LES FRÈRES KRAY de Peter Medak) ; et quelques réussites, petites (À TOMBEAU OUVERT, AFTER HOURS) ou grandes (TAXI DRIVER, porté par la superbe musique de Bernard Herrmann). Pourtant, et cela semble d’autant plus s’affirmer ces dernières années (THE AVIATOR), ce qui me frappe surtout, c’est le peu de cohérence et de constance d’une carrière en dents de scie à laquelle manque peut-être une unité, une véritable identité – quel fil se tisse entre MEAN STREETS, LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST et CASINO, je n’ai jamais su le distinguer. Bref, Scorsese est un réalisateur que j’apprécie au coup par coup, un peu, beaucoup ou pas du tout, sans vraiment associer à son nom une image, une émotion spécifique, le résultat dépendant trop souvent de son inspiration personnelle, de son entourage artistique ou tout simplement de son scénariste. Et allons-y pour la formule, je pourrais presque l’évoquer comme le Renny Harlin intellectuel : pas d’univers, pas de réelle identité, juste une petite personnalité et un grand savoir-faire qui tape (parfois) dans le mille.

Avec ALICE N’EST PLUS ICI, nous revenons sur la première partie de sa carrière, et les premiers pas dans ce film s’avèrent séduisants et d’une indéniable puissance ; l’introduction de ce métrage réaliste et mélancolique est par contraste totalement irréaliste et visuellement splendide : hommage désuet au MAGICIEN D’OZ, aux tonalités ocres, instantané de l’enfance d’Alice, moment en suspension, onirique, brutalement balayé par un effet sonore déstabilisant qui nous plonge, des dizaines d’années plus tard, dans le quotidien de la même Alice, aspirante chanteuse dont la carrière n’a jamais existé, oubliée dans le mariage avec un ours mal léché. Le décès de son mari est pour elle l’occasion de tenter une dernière fois sa chance et de partir avec son fils pour réaliser son rêve : aussi fauchée soit-elle, elle s’entête à ne chercher que des emplois de chanteuse…

Le film bénéficie avant tout de la performance admirable d’Ellen Burstyn dans le rôle principal, et ne reviendra plus par la suite sur des audaces stylistiques comparables à sa superbe introduction – ce qui est sans doute ce qu’il y avait de mieux à faire : cette saillie présente une puissance évocatrice, oscillant entre l’émerveillement, la nostalgie et le malaise, dont le souvenir porte le film et rend parfaitement crédible l’entêtement d’Alice, la force obsessive de son ambition. Loin des boursouflures esthétiques auxquelles Scorsese nous a habitués, ALICE N’EST PLUS ICI trouve donc un équilibre dans un style un rien hésitant qui développe pourtant, par son montage nerveux, par ses cadrages dynamiques, une alternance particulièrement efficace de rythmes vifs, lents, lourds, emportés… Le scénario, qui ne sort jamais vraiment d’un registre aussi sensible que prévisible de chronique douce-amère, de road-movie mélancolique, est attachant et soigné, mais trouve principalement sa force dans la justesse de ses interprètes (dont Kris Kristofferson, Diane Ladd, Harvey Keitel et une toute jeune Jodie Foster dans un petit rôle de garçon manqué). Si vous n’êtes pas spécialement disposés à vous contenter d’une jolie histoire qui tire à la ligne, (vous avez raison, et) vous serez surtout sensibles à la finesse de cette mise en scène sobre qui parvient à tirer d’un récit potentiellement mélodramatique et lénifiant une atmosphère volontairement instable, déséquilibrée, chaotique et attachante. Bon film.

 

 

 

B comme… BLIZZARD, LE RENNE MAGIQUE DU PÈRE NOËL, de LeVar Burton (Canada / USA, 2003)

Ah ! Burton, quel cinéaste ! Et quel plaisir que de retrouver une fois de plus son univers si attachant, l’enfance, le rêve, les choristes, la neige, tout ça quoi ! Ah, euh, pardon, je vous parle de LeVar, pas de Tim, hein, nous sommes bien d’accord ?

Derrière ce titre redoutable se cache un film pour enfants effectivement en partie influencé par Burton (Tim), LeVar semblant avoir décidé d’assumer pleinement son patronyme pour œuvrer dans une voie similaire, bien qu’il s’efforce, soyons justes, de s’en distinguer un minimum, ne serait-ce que par son attachement aux normes classiques de l’imaginaire usuel – je doute fort que Tim B. se soit un jour intéressé à une reconstitution fidèle, conforme et dénuée d’ironie du village du Père Noël, du moins si j’en juge par la vision qu’il nous en offre dans L’ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK de Henry Selick.

Allez, avouez, combien d’entre vous consacreraient du temps à la vision d’un film de ce type, sans parler dans faire l’acquisition, ne serait-ce que pour deux euros comme ce fut mon cas ? C’est toujours le même principe qui me guide, celui de varier les plaisirs et les déplaisirs, de ne pas écarter un film pour son sujet, son genre, sa provenance ou le public qu’il vise – même si, comme tout le monde, j’ai tout de même mes limites, je les espère aussi ténues et localisées que possible. Et comme la transposition du merveilleux au cinéma est un sujet auquel j’ai déjà travaillé par le passé, j’ai une raison de plus de m’intéresser à des films de ce type, bien que le concept du Père Noël, d’aussi loin que je m’en souvienne, est resté à mes yeux bien davantage représentatif d’une démarche mercantile s’infiltrant en sous-marin dans les ménages épris de pseudo-traditions culturelles que d’un quelconque sens du merveilleux. (Rappelons, et ce n’est qu’un exemple, que nous devons le concept de père noël tel que nous le visualisons aujourd’hui à une publicité de la firme Coca-Cola !).

L’histoire ? Oh, vous allez voir, elle est jolie, très jolie et avec des couettes. La petite Jessie est effondrée : un déménagement va la séparer de son meilleur ami, et la musique du film nous informe que c’est très triste. Inconsolable ? Faut voir… Sa tante (Brenda Blethyn) décide quand même de la dérider en lui racontant l’histoire (oh, elle est jolie, vous allez voir !) d’une amitié impossible entre Blizzard (voix de Whoopi Goldberg, qui fait décidément tout et n’importe quoi), renne magique du Père Noël © donc, doté de divers dons magiques (dont une fascinante « navigation empathique » !) et une fille passionnée de patinage artistique… Au début, Jessie n’en a rien à carrer de l’histoire de Blizzard, mais petit à petit, PRINCESS BRIDE, blablabla, etc., ad lib.

Allons, rangeons un instant le cynisme au placard, et mettons brièvement entre parenthèses notre détestation atavique du gros con distributeur de joujoux : mieux vaut ne pas être allergique au sirop. Dans le genre qui est le sien, BLIZZARD fonctionne gentiment par moments. C’est visuellement correct (LeVar Burton ne charge pas trop la mule, ha-ha), la photographie est très acceptable et la plupart des effets spéciaux sont de très bonne tenue, notamment les séquences de vol, parfois très belles. Totalement dénué d’originalité (sans mentionner, donc, un imaginaire fondé sur des bases bien pauvres), le moins qu’on puisse en dire, c’est que ce n’est pas du Jim Henson. L’avantage, c’est que ce n’est pas non plus SANTA CLAUS, l’atroce long-métrage de Jeannot Szwarc que tout le monde s’efforce d’oublier. Sans éclats, fonctionnel, le film fait son boulot sans trop faire mal aux yeux, et ne trouve au fond ses propres limites, radicales ceci dit, que dans ses élans (ha-ha) de sentimentalisme glaireux, un peu trop appuyés pour ne pas faire grimacer de douleur, notamment dans sa conclusion stupide et antipathique qui commet l’erreur impardonnable de confondre en fin de course la fiction avec l’histoire racontée dans la fiction. « Mais alors, cette petite fille, c’était toi Tata ? », vous voyez le genre. Ce genre de conclusions me semble toujours plus qu’imbécile : c’est une erreur fondamentale, à peu près aussi aberrante que de vouloir farcir une dinde avec sa propre fiente pour la rendre plus succulente à la cuisson.

 

 

 

C comme… LE CLOWN DE L'HORREUR, de Jean Pellerin (Canada, 1998)

Après le renne tendre et généreux, voici le clown meurtrier, autour duquel s’est construit un petit slasher méconnu doté d’un joli casting et d’une réputation flatteuse. Les clowns effrayants ne sont pourtant pas bien nouveaux au cinéma, même s’ils ont rarement fait l’objet de films très aboutis : on pense par exemple à OUT OF THE DARK, réalisé par Michael Schroeder, également à l’œuvre sur GLASS SHADOW dont il est question ci-dessous, un film pas très réussi qui vaut surtout le coup d’œil pour la présence dans un petit rôle de Divine dans son minuscule et tout dernier rôle ; à l’adaptation sous forme de mini-série de ÇA de Stephen King, mauvais téléfilm qui ratait constamment le coche et dans lequel Tim Curry, habituellement étincelant, était très décevant, la faute à une conception idiote et réductrice de son personnage ; au fond, en dehors de quelques silhouettes inquiétantes égarées dans des films dont ce n’est pas le sujet, le meilleur souvenir dans cette forme de sous-genre reste le KILLER KLOWNS FROM OUTER SPACE des frères Chiodo, épatante série B parodique et prodigieusement inventive.

Mais revenons donc à ce CLOWN DE L’HORREUR, présenté dans une assez belle copie en VOST et dans un format 1 :33 non recadré. Les conditions sont réunies pour apprécier à sa juste (et modeste) valeur un film soigneusement composé, bénéficiant d’une très belle photographie caractérisée par une utilisation judicieuse et parfois très efficace de la profondeur de champ. Une diva est assassinée par un clown dans la loge de l’opéra où elle vient de livrer sa dernière prestation. Quinze ans plus tard, sa fille (Sarah Lassez, violée dans THE BLACKOUT et dans NOWHERE) et ses camarades d’une classe d’art dramatique dirigée par Margot Kidder décident d’investir l’opéra désaffecté afin de le restaurer et de lui rendre son prestige passé, avec l’accord de son propriétaire Christopher Plummer. Bien entendu, le clown dément semble ne pas avoir quitté les lieux, et tout ce petit monde va vite en faire les frais.

Rien d’original donc, et passée une introduction assez belle, le métrage s’oriente vite vers le slasher classique – mais d’assez bonne qualité au demeurant. Le réalisateur Jean Pellerin semble avoir beaucoup apprécié le cinéma italien, puisqu’il place régulièrement des allusions au film OPERA de Dario Argento. Mais il n’a pas oublié non plus le BLOODY BIRD de Michele Soavi, ici très largement mis à contribution, un peu trop d’ailleurs (plagiat de la séquence des cadavres disposés sur scène et du magnétophone à bande). Mais d’une façon générale, le scénario n’est qu’un tissu d’emprunts de ce genre, auxquels on peut ajouter des titres moins connus comme POPCORN ou CURTAINS. C’est donc la forme qui prédomine, et c’est une chance qu’elle soit aussi attrayante. Dommage que l’adjonction totalement inutile d’un élément fantastique (les visions de Sarah Lassez), argument qui ne débouche strictement sur rien du reste si ce n’est une dernière partie un peu tirée par les cheveux, vienne déséquilibrer à la fois le récit et la mise en scène, très efficace, mais trop impersonnelle, le film ayant principalement l’attrait de ses propres références. Agréable, sans plus.

 

 

 

D comme… 2 GARÇONS, 1 FILLE, 3 POSSIBILITÉS, d’Andrew Fleming (USA, 1994)

Le sujet est inscrit dans le titre : lors d’une rentrée universitaire, trois étudiants sont amenés à partager un logement sur le campus – un macho fêtard (Stephen Baldwin), un jeune à l’homosexualité encore refoulée (Josh Charles) et une superbe jeune femme (Lara Flynn Boyle), qui va naturellement tomber amoureuse du gay, lequel est lui-même attiré par son colocataire qui pour sa part n’est pas indifférent aux charmes de, etc. On est donc, une fois de plus, face à un « film de college », genre fréquemment visité sur ce site (voir SLACKERS ou LES TRONCHES par exemple), et qui est loin de provoquer chez moi le même enthousiasme, ou du moins, pas systématiquement – contrairement au Dr Devo, je n’aime pas AMERICAN PIE, pour n’en citer qu’un. Ce qui ne m’empêche pas de reconnaître les caractéristiques et le potentiel d’un genre à part entière, bien qu’il soit typiquement américain, et donc assez peu reconnu dans nos contrées (malgré quelques tentatives d’imitation redoutables du type SEXY BOYS), et même d’avoir beaucoup de sympathie (COLLEGE ATTITUDE) ou parfois d’estime (LES LOIS DE L’ATTRACTION, ou le superbe RUSHMORE, à mes yeux le meilleur travail de Wes Anderson) pour une partie de ces films – mais une partie seulement : je reviendrai prochainement sur mes propres réserves à l’occasion de SLACKERS et d’AMERICAN PARTY (VAN WILDER, PARTY LIAISON), préférant glisser pour le moment sur ce point de vue.

Pourquoi ? Sans doute, tout simplement, parce que le film d’Andrew Fleming m’a semblé assez réussi – je n’aurais peut-être pas fait l’effort d’y jeter un œil si mes collègues ne m’avaient pas promis un très bon film, et j’avoue honnêtement que je n’en attendais pas grand-chose. D’autant plus que Fleming ne m’avait jusqu’alors pas impressionné par ses talents de cinéaste avec des films comme PANICS ou encore, avec toujours un pied dans le film de college, THE CRAFT (DANGEREUSE ALLIANCE), film médiocre qu’il faut tout de même faire l’effort de voir pour la très belle performance de la trop rare Fairuza Balk.

Attention : je ne suis pas en train de dire que 2 GARÇONS, 1 FILLE, 3 POSSIBILITÉS est une merveille de mise en scène, loin de là : la réalisation n’a d’autre qualité que celle d’être fonctionnelle dans un registre purement illustratif. Mais les comédiens font un excellent travail, et apportent beaucoup de spontanéité au récit. Plus encore, la sexualité, qui dans ce genre de film est toujours omniprésente mais dans une approche assez creuse et parodique, est ici abordée de façon frontale, non sans parfois une certaine gravité ; le film traite de l’érotisme, de la sensualité, avec un indéniable tact, qui parvient à rendre assez touchant un métrage qui ne dérape, à l’occasion, que dans quelques scènes de comédie plus maladroites, ou dans certains dialogues un peu téléphonés (dont une voix-off un rien lénifiante). La vraie limite du film, c’est surtout sa mise en scène conventionnelle (séquences-montages d’une insondable banalité, références appuyées à JULES ET JIM, qui est un film que je déteste), mais on sent un projet sincère, qui n’évacue pas certains aspects très cruels du récit (le trio humilie une fille un peu cruche dans une séquence drôle et méchante à la fois) et qui parvient à développer un ton relativement personnel et attachant dans le cadre d’un genre aux pentes bien savonneuses. Un peu fabriqué, certes, mais loin d’être inexistant.

 

 

 

E comme… L'ÉTALON ITALIEN, de Morton Lewis (USA, 1970)

Bon, la délicatesse se range dans le deuxième tiroir, là, à gauche. C’est bon ? Bien, alors on enchaîne.

Quand on est amateur de curiosités filmiques et de films de 3e zone, il y a des films qu’on se doit d’avoir vus, aussi nuls soient-ils. Je pense que la plupart d’entre vous ont déjà entendu parler de cet ÉTALON ITALIEN, petit porno soft qui n’existe que parce que le rôle principal en est tenu par Sylvester Stallone, une casserole que l’acteur aurait tant souhaité voir disparaître dans les limbes. Mais que voulez-vous ! C’est ça, la célébrité. Quand on se fait un nom, on s’expose à la curiosité d’une frange de la population toujours curieuse de voir des fesses de stars (c’était même, si je ne me trompe, l’objet d’une rubrique dans Première), et au bon sens mercantile des ayant-droit, toujours prompts à déterrer un bout de pellicule pour peu qu’un des protagonistes en soit arrivé au stade où il pourrait en avoir honte. En réalité, le film, réalisé en 1970 et alors intitulé « Party at Kitty & Stud’s », était tellement nul qu’il n’a jamais été distribué… du moins jusqu’en 1978, alors que Stallone venait d’être élevé au rang de vedette avec son ROCKY ; trop belle occasion de ressortir le film du chapeau en le re-titrant ITALIAN STALION, histoire de bien focaliser l’attention sur la présence au générique d’un Sylvestre dépité, qui croyait oublié ce petit tournage alimentaire effectué pour un cachet royal de 200 $. Aussi affriolant qu’une enclume rose, le film circule depuis en vidéo, et continue encore aujourd’hui à rapporter des espèces sonnantes et trébuchantes à ses producteurs.

Et d’ailleurs, le DVD (en VO non sous-titrée) a fatalement fini par atterrir sur mes étagères déjà encombrées d’items d’un goût sûr – chouette et piranha empaillés, cendrier monté sur un vieux fusil de chasse, portrait de Demis Roussos, et bien sûr DVD absurdes ; le meilleur, dans l’histoire, c’est que je n’ai même pas eu à affronter la honte de passer à la caisse avec un boîtier orné d’un sticker clamant fièrement « Le porno soft de Stallone ! », quelqu’un l’a fait à ma place, le Captain Pangolin en l’occurrence, focalien bien qu’il ne soit l’auteur que d’un seul et unique article (MADAGASCAR), qui m’avait appelé depuis ses contrées lointaines pour me faire part du contenu d’un bac de soldes et pour savoir si je souhaitais qu’il me fasse quelques courses – ça, c’est la classe, qu’il soit remercié pour sa bravoure et son sens kamikaze de l’initiative.

Bien, on rentre dans le détail ? Comme dirait Kitty : « Go ahead, Stud, gimme all the juice ! »

Premier plan : on aperçoit une jeune femme de l’autre côté d’un pont couvert, zoom avant, puis flou artistique. Mon dieu, et si c’était de l’Art ? Ah, non, le générique vient vite calmer les ardeurs de l’esthète avec sa chanson profondément débile et ses plans fixes vulgos, images volées au programme qui va suivre, mettant d’emblée les choses bien au clair : c’est bien du soft, du nudie inoffensif qui n’est effectivement mémorable que pour la présence, dans le rôle de Stud, d’un Sylvestre jeune, avec d’atroces rouflaquettes, très occupé dans sa première scène à courir dans un parc comme un chien qu’on aurait laissé là pour qu’il se défoule. S’ensuit un retour au domicile où l’attend sa compagne Kitty, et hop ! Petite scène de douche touche-pipi zoom avant / zoom arrière, commentée en voix-off par la voix morne et peu convaincue de l’actrice vantant les mérites de son amant. C’est d’ailleurs le son qui frappe avant tout dans ce métrage : la quasi totalité des séquences ont été tournées sans le son, ajouté en post-production et essentiellement composé de musiques d’ascenseur d’un pittoresque 70’s appuyé, et bien sûr de longs monologues de Kitty, qui se distinguent autant par l’absence de conviction de la comédienne (Henrietta Holm, qui elle n’est jamais devenue célèbre) et par la nullité abyssale de son texte, manifestement en grande partie improvisé. Échantillon : « Je vais méditer… C’est drôle ! Je suis toute excitée dès que je prends la position du lotus… Et si je dansais ? » Voilà, sur un plan sonore, toute la texture du métrage : voix-off crétine ad lib, aucun dialogue, juste cette voix-off qui débite au kilo des considérations stupides sur fond de sirop musical.

Kitty aime Stud, surtout quand il lui file des baffes, alors ils invitent des gens et font la fête. Le scénario est ici surtout affaire de remplissage, quitte à filmer pendant des plombes une ronde nudiste profondément grotesque. La réalisation est d’une réjouissante nullité, qui évoque par moments le film dans le film de John Landis, « See you next wednesday », softcore ridicule que regardent à l’occasion les personnages dans plusieurs de ses comédies. Mais le remplissage, ici, c’est la mise en scène, et la mise en scène est pur remplissage. Le « réalisateur » comble les vides avec des miroirs, et il adore ça. Stallone fait saillir ses muscles devant un miroir dans le reflet duquel on aperçoit deux filles derrière lui, en train de se pâmer sur un lit ; l’acteur caresse alors leur reflet dans l’espace vide face à lui, à destination de l’objectif, comme ça, pour faire joli. Et ça, c’est ce qu’on trouve de plus élaboré dans le film, car dès que Morton Lewis met la main sur un miroir déformant, vague réminiscence psychédélique, alors là, c’est parti pour un quart d’heure de filmage, d’une complaisance enfantine, des reflets déformés de son casting, qui ne sait plus à la fin dans quel sens tourner sa nudité et finit par évoquer une poignée d’asticots s’ébattant mollement au fond d’un pot sous un beau soleil d’été (moi aussi, je veux faire joli). Très vaguement SM – mais alors, très vaguement, hein ! – le film ébauche quelques pas dans cette direction sans la moindre conviction, à l’image des gifles qu’administre Stallone à la douce Henriette, sans même l’effleurer : l’un des deux acteurs, si ce n’est les deux, n’était pas du tout décidé à recevoir des coups pour 200 misérables dollars, et ces accès de violence sont à peu près aussi redoutables que ceux d’un nouveau-né contrarié. Petit faible pour une scène où Stud s’est blessé à la main : Kitty suce sa blessure, tandis que sa voix-off donne dans la suggestion raffinée (« I wish I was sucking his cock ! ») – ce qui n’empêche pas, curieusement, l’éditeur de biper le mot « fuck » à chaque fois qu’il est prononcé par Sylvestre – petits arrangements avec Rambo himself ?

Au final, ce sommet de laideur, d’un mauvais goût hallucinant, laborieux, totalement futile et affreusement daté, pourrait bien réjouir les plus cinéphiliquement pervers d’entre vous – peut-être en double programme avec HERCULE À NEW YORK, mais bon, ce n’est jamais qu’une suggestion, n’est-ce pas ?

 

 

 

F comme… FLYING VIRUS, de Jeff Hare (USA / Brésil, 2001)

On passe maintenant à une petite série B totalement insignifiante, sorte de mélange entre AIRPORT et GUÊPES ATTACK, qui brasse les clichés d’une catégorie annexe au film d’agression animale qui m’a toujours ennuyé (les films avec abeilles, guêpes et autres frelons, genre L’INÉVITABLE CATASTROPHE), sur fond de considérations écologiques bien d’actualité, le film se déroulant en Amazonie, avec naturellement un casting composé de has-been qui se défendent (Rutger Hauer, David Naughton) et d’une poignée de never-been (Gabrielle Anwar de BODY SNATCHERS, Craig Sheffer de CABAL).

Une mystérieuse tribu indigène (mais donnez-leur des sous quoi !) lutte vaillamment contre la déforestation, à l’aide d’un essaim d’abeilles tueuses. Malheureusement, un scientifique véreux parvient à s’emparer d’une ruche, placée dans la soute d’un avion en direction vers les Etats-Unis. Une journaliste mène l’enquête sur la tribu du « peuple de l’ombre », tandis que dans l’avion, son ex doit faire preuve d’héroïsme lorsque les abeilles tueuses envahissent l’appareil, d’autant plus que pendant ce temps-là, l’armée traque l’avion afin de l’abattre, vous suivez ?

Sans grande surprise, le spectacle est morne, passablement incohérent et redoutablement cheap : des personnages semblant échappés d’un soap luttent contre des nuées d’abeilles en images de synthèse pourries, jusqu’à une conclusion typique de film catastrophe où l’ex rejeté regagne le cœur de sa dulcinée – facile, vous me direz, le concurrent s’est avéré être le méchant de l’histoire, mais je vous répondrai que c’est quand même très logique, Gabrielle Anwar et Craig Sheffer étant en couple à la vie comme à l’écran, comme ils disent. Pour le reste, voilà bien un titre illustrant le degré zéro absolu de la création.

 

 

 

G comme… GLASS SHADOW, de Michael Schroeder (USA, 1993)

Ne croyez surtout pas que, parce que nous allons encore parler de cyborgs, il s’agit encore d’un film d’Albert Puyn (voir NEMESIS II ou KNIGHTS). Non, vraiment, ça n’a rien, mais alors rien à voir. Sauf que… Bon, en fait, il s’agit en fait ici de CYBORG II, suite du film de Puyn avec Jean-Claude Van Damme (que je n’ai jamais vu, contrairement aux apparences, je ne suis pas un spécialiste), Albert étant probablement occupé ailleurs à faire la même chose. Jean-Claude lui-même laisse la place à une autre comédienne d’envergure – de son envergure, je veux dire : la subtile et délicate Angelina Jolie, embarquée dans un récit préfigurant, toutes proportions gardées, le GHOST IN THE SHELL de Mamoru Oshii (notamment pour son générique d’ouverture) : elle y interprète Cash Reese, cyborg destinée à séduire de grands chefs d’entreprise pour mieux exploser pendant l’acte sexuel. Mais ses concepteurs ont peut-être trop bien fait leur boulot, car sa part humaine se dit que flûte, exploser en milles miettes avant l’orgasme et se farcir des hommes d’affaire adipeux qui bandent mou est une destinée moyennement excitante. Elle décide donc de se révolter et s’enfuit avec un technicien malencontreusement tombé amoureux d’elle (le bon Elias Koteas). Et comme elle n’a pas été conçue dans les usines Seb, le duo se retrouve vite avec des exterminateurs sur les talons.

Pourquoi pas, après tout ? C’est sommaire, mais ça peut bien faire l’affaire avec un petit savoir faire. Et de ce point de vue, le film s’avère visuellement assez soigné dans les limites de son budget de série B, avec ses maquettes juste assez cheap pour être plaisantes et sa photographie saturée à la HARDWARE.  Malheureusement, les maigres qualités du film s’arrêtent là : Angelina est totalement fade, et le film s’engouffre prestement dans une juxtaposition de scènes de poursuite et d’affrontements divers et variés, très mollement mis en scène – avec quelques couacs au montage et une musique affligeante, le tout étant saupoudré de romantisme cyber franchement tarte (voir la séquence érotique dans le lit à baldaquin, ou pire, la conclusion nunuche et sa voix-off sirupeuse). Malgré les efforts, le résultat est terne et très quelconque.

 

 

 

H comme… THE HOURS, de Stephen Daldry (USA, 2002)

 

 

THE HOURS bénéficie d’un projet autrement plus excitant que la love story robotique de Michael Schroeder : développer sur écran l’univers littéraire de Virginia Woolf, une expérience dont le remarquable ORLANDO de Sally Potter m’avait laissé un excellent souvenir, dans une approche juxtaposant la fiction romanesque et la narration cinématographique. De quoi générer bien des attentes après les essais de David Cronenberg (William Burroughs et LE FESTIN NU) ou de Steven Soderbergh (KAFKA).

Attentes vite déçues d’ailleurs, même si le film fonctionne gentiment. Il y a du travail, principalement dans l’écriture du scénario (signé David Hare, lui-même adapté d’un roman de Michael Cunningham), c’est indéniable. Mais le film manque singulièrement de personnalité. Après une introduction (le suicide de Virginia Woolf) un peu plaquée sur un style « à la Jane Campion » (PORTRAIT DE FEMME, LA LEÇON DE PIANO), Stephen Daldry tente une narration morcelée en trois personnages et trois époques distinctes, chacune contenue dans une seule journée : partie biographique consacrée à l’écrivain, interprétée par Nicole Kidman ; partie consacrée à une femme (Julianne Moore) sur le point de quitter son mari lorsqu’elle entame la lecture d’un roman de Virginia Woolf ; partie consacrée à une femme (Meryl Streep) dont le parcours évoque les grands thèmes des livres en question. Le récit alterne ces segments en accentuant son approche dans des raccords au montage plus ou moins habiles, hélas sans véritables audaces, qui trouve d’autant plus ses limites dans sa proximité à la structure narrative du film choral façon GRAND CANYON que les deux segments finissent par se rejoindre dans une dernière partie classique, certes émouvante, mais bougrement prévisible et téléphonée. Un système d’échos et de répétitions en somme, qui n’échappe pas par moments à une certaine lourdeur démonstrative. Cet aspect du film résulte cependant bien plus du travail du monteur Peter Boyle (INSTINCTS MEURTRIERS, INSEMINOÏD) que d’un véritable projet de mise en scène : au sein de chaque segment, ce sont les acteurs qui mènent la danse. Daldry leur laisse beaucoup de place, et ils font d’ailleurs tous un excellent travail ; c’est tant mieux, car leurs dialogues sont trop souvent platement filmés et pas merveilleusement bien cadrés.

Suicide, ambivalence sexuelle, culpabilité, souvenirs, connections, le tissu est potentiellement riche et assez beau, trempé dans une réelle amertume, mais la mise en scène ne lui rend pas vraiment justice, et si la sauce prend, c’est en grande partie grâce à la superbe musique composée par Philip Glass, qui porte le film, et paradoxalement le dessert – son lyrisme exacerbé « charge » souvent des images pas forcément à la hauteur. THE HOURS est pourtant un assez beau film ; mais c’est avant tout un film d’acteurs et un film de scénario, dont la réalisation, l’esthétique, ne dépassent jamais le stade un peu fade d’un drame un rien académique. C’est bien, mais ça aurait pu et dû être bien davantage.

 

 

 

I comme… INVADER, de Mark H. Baker (USA, 1996)

Un module envoyé sur Mars et perdu de vue en 1983 revient sur Terre avec à son bord un organisme extra-terrestre dangereux. Euh… Voilà ! Bon. Voici donc une nouvelle version, ici assez télévisuelle, d’un sujet bien galvaudé à la ALIEN, très proche de ce dont je vous avais parlé dernièrement en évoquant LA MUTANTE II, seul bon film de sa franchise.

Soit. Là encore : pourquoi pas ? C’est dans les vieilles marmites, etc. Et dans ce genre de films, l’intérêt réside rarement dans l’histoire racontée, et c’est la texture, le visuel qui font la différence, ou ne la font pas. INVADER (LIFEFORM en VO) ne sort jamais du lot, bien qu’il bénéficie grandement d’effets spéciaux agréables nourrissant un aimable petit suspense, aussi convenu qu’il est relaxant. La réalisation est par contre franchement plate, et le film souffre de quelques scories – ou en tire profit si vous prenez le parti d’en rire. La base militaro-scientifique dans laquelle se déroule l’action est relativement soignée par le directeur artistique, mais il est parfois bien difficile de prendre au sérieux les personnages qui y évoluent – comment ne pas ricaner devant le jeune Ryan Phillippe, absolument pas crédible en soldat (il faut le sauver !!!) avec son minois de gosse de quinze ans ? Le scénario se prend de temps à autres les pieds dans le tapis, notamment lorsqu’un soldat est contaminé par l’organisme : panique, auscultations, désespoir, quarantaine, mais une demi-heure de film plus tard, on réalise soudain que c’est juste une crise d’appendicite ! La VF n’arrange rien, et balance avec nonchalance quelques répliques délicieusement stupides (« On sait que cette créature pond des œufs, et s’il y en a d’autres, ils doivent être quelque part ! »), dotées parfois d’une syntaxe très personnelle (« À ce qui paraît que vous êtes en quarantaine ? »).

Bon, ceci dit, je n’ai pas non plus envie de faire mes griffes sur ce petit film de série, d’autant plus qu’il dispose, avant une conclusion plutôt nihiliste, d’une ou deux jolies séquences, comme celle montrant la créature prendre le temps d’observer et de palper le visage de l’homme qu’elle vient de tuer, ou sa fascination pour la lune lorsqu’elle parvient à s’évader de la base. À consommer sur place, sans plus.

 

 

 

J comme… JAY ET SILENT BOB CONTRE-ATTAQUENT, de Kevin Smith (USA, 2001)

Pour ceux qui seraient totalement passés à côté, je rappelle tout d’abord que Jay & Silent Bob sont deux personnages créés par Kevin Smith (interprétant lui-même Silent Bob), duo comique succédant aux Cheech & Chong et autres Bill & Ted des années 80, dont la popularité a toujours eu un peu de mal à traverser l’Atlantique, et qui a parasité les différents films du cinéaste, lequel affirme vouloir tourner la page et leur offrir, en guise de bouquet final, un cinquième et dernier long-métrage qui cette fois leur offre la vedette. C’est peut-être une bonne chose, dans la mesure où, à l’image du film – et de la carrière de Kevin Smith (excellent DOGMA, médiocre MALLRATS) – leurs prestations s’avèrent bien inégales. D’ailleurs, le début du film a quand même de quoi inquiéter : c’est lourd, gras et pas d’une très grande drôlerie.

Ça s’arrange un peu par la suite, au point même que le film devient parfois très, très drôle. Le sujet est assez savoureux : Jay & Silent Bob apprennent qu’un film les mettant en scène rentre en tournage à Hollywood, et, furieux, décident de se rendre sur place pour mettre un terme au projet. Et c’est aussi un sujet très prometteur, puisqu’en substance, l’objectif des deux personnages principaux de JAY ET SILENT BOB CONTRE-ATTAQUENT est tout simplement d’empêcher le film de se faire, ce qui (pour une fois, si j’ose dire) justifie pleinement la démultiplication des sketches, des apartés, des hors-sujet et des digressions qui caractérisent l’écriture de Kevin Smith – même une bonne grosse comédie comme celui-ci fait une durée tout de même conséquente, sans compter les 90 minutes de scènes coupées, habituelles chez le cinéaste, ce qui me laisse toujours assez perplexe : pourquoi les tourner quand il est évident que le film ne pourra jamais durer quatre heures ? Mais ici, c’est en partie un avantage, en lien avec le projet lui-même. En partie seulement, parce qu’encore une fois, les sketches en question oscillent entre le très bien vu et le consternant, mais aussi parce que la structure générale paraît bien fragile et parfois discutable, en comparaison avec un script aussi solide que celui de DOGMA, qui n’élude pourtant pas ce penchant pour la dispersion.

Pour peu qu’on se laisse porter, le film finit tout de même par taper dans le mille, tout en développant un petit charme pas négligeable, à grands renforts de parodies, bien évidemment : CHARLIE ET SES DRÔLES DE DAMES, LA PLANÈTE DES SINGES, SCREAM sont ainsi mis en boîte, même si ma préférence va plutôt pour WILL HUNTING II, dont les deux héros viennent perturber le tournage, belle occasion pour Matt Damon et Ben Affleck, habitués de l’univers du cinéaste, de s’auto-parodier avec une réjouissante férocité, et pour SCOOBY-DOO (en chemin vers Hollywood, le duo croise le Mystery Van dont les occupants poursuivent les mêmes objectifs : stopper l’adaptation cinéma de leurs aventures), revu et corrigé sur un registre psychotique et d’une vulgarité effarante.

Dommage cependant que Kevin Smith ne pousse pas à son terme la logique interne d’un projet a priori programmé pour l’auto-destruction. Au lieu de cela, il semble ne pas trop savoir sur quel pied danser en fin de course, et la dernière partie du film s’en ressent cruellement. Tantôt amusant, tantôt juste stupide ou pire, plat et poussif, tantôt hilarant, le résultat se suit somme toute agréablement, le défilé de guest-stars aidant, et vaut bien le coup d’œil, mais vous êtes avertis, il vous faudra probablement en laisser sur le bord de l’assiette !

 

 

 

K comme… KO, c’est ce que je suis dans l’instant, aussi vous faudra-t-il patienter quelques jours pour pouvoir découvrir la suite et fin de cette 11e sélection.

 

 

 

Le Marquis

 

 

 

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[Photo : "Maintenant, Digestion", par Le Marquis]

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Dimanche 22 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire


(Photo : "Do You Think You Are ?" par Dr Devo)


Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le cinéma, ça tient à quoi ? À peu, à très peu... On peut bricoler dans son coin un film fantastique quasiment tourné en décors réels, sans rien y rajouter sinon trois acteurs, et ça marche du tonnerre, comme chez Cassavetes. On peut faire des grosses productions boursouflées et obtenir quelque chose de tout à fait convenable, comme SIN CITY par exemple. Il suffit d'oublier un détail dans une grosse machinerie ("Ooops, l'échelle de plans !") et tout tombe par terre malgré les trois ou quatre cents spécialistes impliqués dans la fabrication du film. [Il paraît que pour le slasher débilosse mais fortuné URBAN LEGEND 2, dont tout le suspense tient sur le retournement final, la production (réalisateur, producteurs, acteurs, distributeurs, scénaristes, consultants divers...) ne s'est rendue compte que le scénario était tout bonnement surréaliste et strictement impossible que quelques semaines après la sortie du film en salles !] Ça tient donc à peu.
 
Il y a des moments divins dans la vie d'un cinéphile. Des moments qui constituent une frontière, avec un avant et un après très nets. Plus rien en sera jamais comme avant. Belle phrase. Ça n'arrive pas tous les jours. Ce qui n'empêche pas d'être fabuleusement ému régulièrement. Mais cette impression de pas en avant devant un film, c'est autre chose et ça dépasse le fait qu'un film soit sublime ou non. Il y a une catégorie de films, catégorie très subjective (quoique... pas plus que le reste après tout) qui transcende tout. La crème de la crème, la liqueur exquise des Dieux. Pour le dire simplement, il y a des films qui sont tellement sublimes qu'ils semblent n'avoir été faits que pour vous, et parfois même, par vous ! Ça, les amis, croyez-moi, c'est le point G du cinéma !
 
Doris Wishman, dont le nom ne dira quelque chose qu'à une poignée d'aficionados (personnellement, je ne la connaissais pas) est une pionnière en son genre. Elle fut la prêtresse du cinéma de sexploitation américain, souvent (et sans doute abusivement, si j'en crois les témoignages et même si les deux ont des points communs) considérée comme une Russ Meyer au féminin. [Rappelons aux plus jeunes d'entre nous, Russ Meyer est un des plus grands cinéastes que nous ayons eu la chance d'avoir, chez nous, en Amérique !] Plutôt que de dire des bêtises, je vous conseille de lire le très drôle et très complet article de notre ami, sur son site Série Bis. Là, vous trouverez tous les "énormes" détails sur Wishman !
 
L'histoire nous est racontée par un inspecteur de police (je crois). Il s'agit de la famille Kent, qui vit dans une ville tranquille des USA dans les années 70 ou 80. Le père Kent est content. Il a réussi à élever ses deux filles tout à fait correctement, et les voilà jeunes femmes désormais. Justement, un soir, la première, dont je me rappelle pas le nom mais que nous appellerons Laurie, se fait assassiner (alors qu'elle prenait un bain, comme par hasard) par sa propre sœur Jenny. Après ce geste macabre, Jenny trébuche et s'empale accidentellement sur la hache qu'elle vient d'utiliser pour mettre fin aux jours de sa sœur ! Sur ce, le mari de Laurie, qui était en voyage pour la journée, travail oblige, découvre les deux cadavres et, affolé, appelle la police, où il tombe sur notre narrateur-inspecteur. Quand ce dernier arrive sur place, il découvre que le mari s'est pendu ! [C'est plus compliqué que ça, et sur ce point, le récit se contredit, mais c'est dur à expliquer !] C'était un 15 octobre ! Pauvre famille Kent.
Restons dans la famille. Le père de Laurie et Jenny a un frère qui, lui aussi, a deux superbes filles. Il s'agit de Sally et Vicky. Ce n’est pas non plus la joie chez ces deux cousines (par rapport aux deux mortes du premier paragraphe. Suivez un peu !). Il y a quelques années (sublime séquence de flash-back), Vicky a été enfermée dans un centre psychiatrique après avoir tué deux jeunes hommes qui couraient dans les espaces verts alentours. C'était un quinze octobre. Et la voilà qui, des années après, ressort, une fois sa peine purgée. Encore très faible, Vicky découvre comment les choses ont évolué autour d'elle. Sa sœur Sally et son frère sont opposés à sa remise en liberté ! Voilà qui promet une chaude ambiance à la maison, d'autant plus que Sally a profité de l'enfermement de Vicky pour sortir avec Billy, son petit ami ! La cata !
Un grand sentiment de solitude s'abat sur Vicky. Encore fragile, elle ne sait comment réagir dans un monde aussi hostile... Jusqu'au jour où elle croit encore entendre des voix qui la poussent à la violence... Incapable de savoir si elle est redevenue folle ou non, Vicky va voir son oncle (le père de Laurie et Jenny, capice ?) la seule personne qu'elle estime et en qui elle ait confiance. Mais ce dernier refuse de la voir... Sally et Billy, de leur côté, font tout pour que Vicky retourne en hôpital psychiatrique. Tandis que Vicky s'enfonce dans la confusion mentale, les meurtres reprennent de plus belle !
 
Voilà grossièrement résumées les cinq premières minutes de A NIGHT TO DISMEMBER. Et jamais film n'aura aussi bien porté son nom. Là où le film se fait lors du visionnage évidence et beautés divines, il confronte le témoin que je suis à un problème qui tient quasiment du cas d’école. Comment vous faire entendre, dans tous les sens du terme, ne serait-ce que le début d’un embryon de sensation, même par procuration ?
 
La reprise.
 
Ce qui est bien dans ce film, c’est que la scène suivante est totalement possible. Un homme discute avec une femme, à l’intérieur d’une maison. Champ sur la femme, il fait jour, le soleil frappe à travers les carreaux. Contrechamp sur l’homme : il fait nuit ! Retour sur la femme : il fait effectivement nuit et ce n’est plus la même actrice. Voilà A NIGHT TO DISMEMBER. Maintenant, l’erreur serait d’imaginer un film truffé d’erreurs de script ou de raccords. Ce n’est pas le cas. L’erreur serait d’imaginer, comme on le dit souvent, Doris Wishman en lointaine cousine d’Ed Wood, le ringardissime (voire nullissime) dont on dit que ses films (dont certains sont très mauvais, il faut bien le dire, et sont dénués d’un quelconque intérêt) sont les plus mauvais du monde… Et puis un jour, on tombe sur un GLEN OR GLENDA complètement expérimental certes, mais superbe et qui se tient de bout en bout, sans l’ombre d’un second degré. Malheureusement, je n’ai pas vu d’autres films de Doris Wishman. Ils sont, de l’avis de tous, assez nanaresques. Ceci dit, ici, point de cela. Il convient de prendre A NIGHT TO DISMEMBER avec un absolu sérieux. Certes, il est permis de rire devant les raccourcis géniaux et les ellipses quantiques qui ne cessent de défiler sous nos yeux, mais c’est parce que le film est ludique, et que de fait, si on le compare à la façon (médiocre, car c’est un art qui n’a quasiment pas évolué) de faire du Cinéma qu’ont les autres (et comme disait la poète « Je ne suis pas les Autres… »), le métrage devient bien sûr très malpoli, inversé serait-on tenté de dire. On rirait alors comme nous rîmes il y a peu en regardant le superbe et très inédit, si j’ose, LONESOME COWBOYS, vague cousin du film de Wishman, mais "enfant de l’évidence" comme dirait un autre poète, enfant du même sang. Car il y avait aussi de ça, et que de ça même, dans le western inversé (dans tous les sens du terme !) de Warhol. [On reparlera de ce film très bientôt.]
 
Intervient ici la question du volontaire. Oui, mais on s’en fout ! L’imagination et le travail sont les deux valeurs qui semblent fonder ou non l’intérêt d’une œuvre d’art. Duras nous a pourtant répété que non, c'est une affaire d'Intuition et de Fulgurance. Alors bien sûr, les fervents défenseurs intégristes de la politique des auteurs (où les analystes considèrent que la carrière globale des réalisateurs est plus importante que le film lui-même, vaste fumisterie), ça les intéresse, vous comprenez, cette histoire de volontarisme, et c’est pour ça, pour se rassurer, comme si d’ailleurs l’Histoire et l’histoire apportaient les preuves d’une quelconque valeur artistique, qu'ils convoquent la notion qui induit, bien sûr, une autre vue de l'esprit : la Beauté Universelle, mythe récurrent ! [On sait depuis de nombreuses recherches focaliennes que la Beauté Absolue et Objective n'existe pas, et que de plus, s'il fallait tendre vers quelque chose de semblable le critère ne serait pas forcément géographie ET temporel ! Passons.] Ça leur permet de donner une valeur objective et quantifiable au film, comme au patinage qu'on dit "artistique" justement. Il n’est alors pas illogique de donner une note ! Trois axels, un double salto, 6.8 ! Or il n’en est rien. Sur les sites Internet, on trouve des critiques de A NIGHT TO DISMEMBER… Et pas qu’un peu. Dont celles des admirateurs, ou plutôt des aficionados de Wishman. Et tous de considérer le film comme la poilade surréaliste du siècle. Le nec plus n’importe quoi. L’imbattable. Tous !
 
Entre ici, Doris Wishman, et que tout le reste te soit pardonné. Comment est-il possible, par quelle malédiction suprême, ce film ne fut jamais cité nulle part, et personne qui ne le prenne au sérieux, c'est-à-dire comme un projet totalement abouti !
Voici l’histoire. En 1979, Wishman tourne un film. Le labo chargé de développer les bobines en perd 60% ! 60% du film ont disparu ! Quatre ans plus tard, en utilisant des stock-shots de ses autres tournages et en retournant certaines scènes, Wishman réussit à boucler A NIGHT TO DISMEMBER. Quatre ans après ! Imaginez ça, au calme, assis sur votre chaise pendant cinq secondes, et dans le silence le plus complet. 4 ans. Comment ne pas considérer dès lors ce film comme une œuvre à part entière ? Comment ne pas prendre en compte l’abnégation sublime de Doris Wishman, qui tenait tellement à ce film qu’elle ne l’a jamais laissé tomber ! Quelle passion ! Alors oui, même aux yeux des amateurs hardcore de la politique des auteurs, oui, même pour eux, A NIGTH TO DISMEMBER ne peut pas être considéré par dessus la jambe. [Ce paragraphe est surtout destiné aux lecteurs de Mad Movies, magazine qui justement est aussi intégriste sur ces questions de politique des auteurs que nos amis des Cahiers ou de Positif ! Comme quoi les extrêmes se rejoignent.] Arrêtons le second degré cinq minutes, par pitié. Et voyons le film pour ce qu’il est : une chose sublimissime, où certains raccords vous plongeront dans le vertige absolu du plus beau des grand-8 poétiques, où un collage, où une ellipse, qu’elle soit dans l’image ou dans le son (ici industriel jusqu’à la moelle) vous arrachera des larmes d’émotion. Car la voilà, au fond, la vérité : A NIGHT TO DISMEMBER se regarde avec un kleenex, avec une boîte de kleenex même. La structure est la plus grande source de sensualité et de poésie. Ce film est beau. Et quand c’est beau, on pleure. [Pas quand c’est émouvant, c’est différent. Cf. le plan large sur Shirley McLaine dans IN HER SHOES, qui valait bien un an de cinéma art et essai français.]
 
Allez, pour vous donner une idée, dévoilons trois beaux principes du film.
 
Tout d’abord, le film est tourné à l’italienne. C’est une des raisons pour lesquelles le son du film est merveilleux. En effet, tous les dialogues et les bruitages (quand il y en a) sont post-synchronisés. Et comme il n’y pas énormément de moyens, c’est souvent l’inspecteur-narrateur qui fait toutes les voix. On voit alors tel personnage, homme ou femme, parler à l’image, et l’inspecteur qui dit la réplique en même temps. Très joli. Mais ce n’est pas systématique. De temps en temps, une actrice vient doubler les personnages féminins. Encore mieux, quelquefois, il y a du son-ON (direct) mais qui n’est pas enregistré de la même manière que le reste, à savoir avec un son plus étouffé, plus sourd, avec beaucoup de souffle. Voilà une superbe façon de mettre des phrases en exergue, qui, du coup, nous paraissent fabuleusement poétiques par l’enregistrement lui-même, qui leur donne alors une portée émotive indéniable (je pense notamment à ce pourtant simple "quelque chose ne va pas avec Vicky" qui m’a ému aux larmes). Ajoutez à cela une musique incessante et orchestrale, probablement piquée à un autre film, musique dramatique qui est interrompue constamment, par elle-même ou par des espèces de passages jazzy-funky de pacotille fabuleux. Les deux registres s’interrompent sans cesse. Ça peut commencer par la musique orchestrale pendant dix secondes, puis cinq secondes jazz, puis trois secondes d’orchestre de nouveau interrompu, mais par lui-même (par un autre morceau, par exemple) quatre secondes plus tard. Wishman sait ce qu’elle fait : elle joue avec les timbres, elle fait varier en direct les niveaux de volume ! Imaginez les millions de possibilités de ce système superbe. Le montage image est déjà très perturbé et complètement cubiste. Mais avec ce son complètement industriel et sériel, le film gagne en abstraction et voit sa poésie exp(l)osée à la puissance deux ! Car l’image et le son se contredisent tout le temps, ou non, instaurent plutôt des rythmes de collage et des ellipses qui ne sont pas raccords entre eux, qui ne jouent pas de simultanéité, mais qui obéissent chacun à une logique indépendante, avec en plus, régulièrement, des moments d’interaction et de contradiction plus ouvertes. Il y a alors une espèce de duel chaotique du son envers l’image et réciproquement. Déjà le thème des hémisphères.
 
Le montage image et la mise en scène globale sont aussi très heurtés, mais ne jouent pas complètement sur le chaos. Il interviennent plutôt sur une logique de destruction partielle, nuance. On se dit rapidement que l’image et le montage narratif en général ne visent pas le collage abstrait, mais qu’ils ne sont pas non plus valides au sens conventionnel du mot montage (raccords, ellipses, etc. n’ont pas la logique des films narratifs traditionnels). En fait, le film est entre les deux. On se dit que c’est trop "mal foutu" en apparence pour être du cinéma classique, et pas assez abstrait pour être quelque chose de totalement non-narratif. L’impression superbe qui s’en dégage est celle, totalement onirique et banale (d’où l’impression souvent dans le film, et c’est une de ses thématiques, de rêve éveillé ou de réalité déformée), d’un film qui semble tomber et tout de suite se rattraper. Comme dans un rêve donc, où l’échappée lyrique, poétique et incontrôlable contredit sans cesse, et est contrariée sans cesse, par le besoin d’un retour à l’ordre logique de la pensée rationnelle. Que peut-il y avoir de plus émouvant que cette logique hybride qui donne naissance à une superbe ode dis-narrative, et qui fait sans doute qu’on n’est jamais sûr de ne pas regarder un documentaire (eh oui !) dont on ignore un peu, ou dont on ne sait pas complètement quel est le sujet. [Comme la conclusion du film l'indique clairement, de manière simple et encore une fois poétique...]
 
Enfin, la mise en scène reprend quelques thèmes rassemblés autour de celui de l’identité. Celui de l’identité de la personne agissante (magnifique cadrage sur les pieds qui semblent être les vrais personnages de l’histoire par moments, thématique introduite par le super dialogue "pourquoi mets-tu les vêtements de ta sœur ?", bien en amont de la résolution du film ! Que c’est beau !). On retrouve également un jeu de perceptions non pas troublées, mais doubles, à la fois réelles et symboliques, dans lequel le film se construit (car le film se construit sur le chaos). On pense bien sûr alors à PERSONA de Bergman et à son jumeau astral TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME de David Lynch. On pense énormément à ce dernier film, bien sûr. Peut-être à cause de la tristesse outrée du jeu de son actrice (Samantha Fox, présentatrice américaine de télé devenue égérie du film pour adultes, et qui critiqua vivement ensuite l’industrie pornographique – on ne la confondra pas avec la chanteuse homonyme anglaise et protubérante des années 80). Et aussi à cause de certaines scènes à tomber par terre, comme celle de la première hallucination de Vicky (quand elle sort de sa chambre pour arriver dans une pièce qui se plonge dans le noir, thème récurrent qui contaminera les autres personnages), ou encore la fabuleuse séquence de la panne électrique (j’ai rarement vu plus beau) où Vicky et sa sœur se rapprochent en miroir dans un champ/contrechamp impossible, car interrompu par trop de plans d’inserts (Vicky=Sally dès lors ? Ou est-ce Samantha Fox qui regarde son personnage ?). C’est sublime.
 
Un autre exemple vous donnera une idée de la chose. La scène du massacre en voiture. C’est assez lent. La tante sort de la voiture, horrifiée par ce qui est en train d’arriver. Elle commence à courir, mais au bout de deux pas, préfère s’endormir sur le bitume, presque dans un geste de prière ! Cut. Une silhouette en plan subjectif, en contre-plongée et flou, baignée dans une lumière bleue et froide (comme si la balance des blancs était ratée). Cut. La main de la tante sur le bitume. Cut. Retour sur la silhouette de l’assaillante. Cut. Gros plan sur une hache. Cut. Retour sur les doigts de la tante bizarrement posés sur une plaque de métal bleu ! Les doigts viennent d’être coupés par la hache ! Pourquoi cette plaque métallique bleue ? Mais oui, bien sûr, a-t-on à peine le temps de se dire, c’est la couleur du contrechamps sur l’assaillante, mais c’est trop tard, cut, on revient sur l’assaillante qui, une fois le meurtre effectué et les doigts coupés (sur ce plan donc), est enfin identifiable (disparition du flou !). Que c’est beau ! Que c’est abstrait, cette construction en parallèle absurde et cette couleur bleue du meurtre qui voyage d’un plan à l’autre et permet la cohérence de l’ensemble. [Normal dès lors qu’on sache qui est l’agresseur. Les éléments disparates (comment croire à une tentative de meurtre si soudaine ?) sont enfin rassemblés, d’abord par le thème chromatique. Ensuite, le montage lui-même peut valider la scène comme étant logique ou faisant partie d’un même ensemble. C’est magnifique. Sur cette petite scène, là, carrément, il y a plus de cinéma qu’en vingt ans de cinéma européen ! [Si l’on excepte Von Trier, Greenaway ou Russell !]
 
Comme on le voit, les motivations de A NIGHT TO DISMEMBER (titre qui, au-delà du jeu de mot, dit clairement les intentions de montage, et évoque aussi clairement le sujet du film lui-même : comprendre une suite d’éléments hétérogènes dont il est vital qu’on puisse donner un sens, fût-il abstrait) sont clairement poétiques, et le modus operandi est d’une radicalité tout à fait magnifique. Il est impensable que ce film n’ait jamais dépassé son statut d’œuvrette débilo-culte, de grand film foutraque. Comme les réalisateurs les plus prestigieux le savent, un film se construit sur l’accident, sur la déviation irrégulière de la couture. C’est sans doute pour ça que A NIGHT TO DISMEMBER semble nous plonger au cœur même, au cœur le plus sombre, du Cinéma. Nous sommes là exactement dans ce que les américains (donc nous) appellent le HOME OF THE BRAVE.
 
Il est urgent de restaurer l’intégrité critique de ce film.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : Ce qu’on pourrait faire, c’est consacrer une série d’articles sans fin à ce film. Je peux prêter ma copie à ceux qui veulent en faire une critique (positive ou non). Ça pourrait faire un bon feuilleton, ça ! Et les réactions seraient sans doute très différentes d'une critique à l'autre. Allez… Si ça intéresse quelqu’un, contactez-moi (colonne de droite !).
J’ai oublié de vous parler du plus important : la façon dont les gens sont tués dans le film ! Allez, je vous laisse découvrir ça et je ne pipe mot !
Il est clairement évident que le jour où je gagne au loto, ce film est le premier dont je rachète les droits et que je distribue sur notre territoire !
Dans la séquence du meurtre des deux garçons, Wishman introduit clairement l'idée que c'est la répétition qui crée le meurtre, ou tout du moins le macabre. La boucle est mortifère !
Très étonnante scène de sexe, moins bien filmée que le reste, mais dont on pourrait reprendre le principe ailleurs...
 
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Mardi 17 octobre 2006

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(Photo : "Exposition : 100 zazas" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Non, même pas peur ! Pinder ? Connaît pas !
Nouvelle invitation de mon cinéma Pathugmont à voir ce POLTERGAY d’Éric Lavaine, en projection de presse et avant tout le monde. Tiens, j'ai une théorie pour vous. Savez-vous pourquoi les critiques de cinéma sont si hautains, si pinaillous, et avec si peu d'humour ? Parce qu'ils voient les films en avance ! Ce qui fait d'eux une noblesse obscure des salles du même nom. C'est ça. Et le fait qu'ils ne payent pas leur place. Moi, je ne paye plus tout le temps mes places, mais je les paye encore. La moitié à peu près. Ceci dit, mettons cette pensée de côté, et voyons si l'observation sur le terrain confirme ou infime cette théorie !

Clovis Cornillac (allez, salut...) et Julie Depardieu (oh no !) sont un jeune couple.
Clovis Cornillac.
Et Julie Depardieu.
Clovis Cornillac et Julie Depardieu sont un jeune couple. Sont un jeune couple. Ils achètent donc une fort jolie et décatie maison-manoir (très à la mode ça, souvenons-nous de ILS), en banlieue parisienne. Assez vite les choses se gâtent, malgré la perfection affichée de la paire. Clovis se met rapidement à avoir un problème : il entend des voix ! Enfin, non, pas vraiment. Il entend de la musique. De l'ignoble dance, tendance discoïde kitsch. Une horreur. Alors évidemment, le pauvre, ça le perturbe. Et ce n'est pas le moment : une maison à payer, un déménagement, des travaux herculéens, le magnétoscope à programmer pour enregistrer Deco 6, et un patron qui le pressurise ! Ça commence à faire beaucoup. Puis c'est Julie qui s'inquiète... Et pour cause : Clovis est persuadé que des mecs passent toutes les nuits de la musique dans la cave, à fond les ballons. Il se lève toutes les nuits pour les engueuler, jusqu'à ce que Julie s'aperçoive que c'est lui, Clovis, son époux, qui déraille ! Il imagine voir des gens, mais en fait, il n'y a personne. La tension monte entre les deux amoureux. Clovis continue d'avoir des visions ; Julie excédée décide de faire ses valises, et retourne chez son père !
En fait, Clovis voit des fantômes habillés comme des grosses folles en paillettes ! Et pour cause : la cave de la maison était, dans les années 70, une boîte de nuit gay, jusqu'à ce soir funeste où une soirée mousse déclencha un vaste incendie, tuant plusieurs clients. Clovis n'a pas rêvé, mais il voit quand même des fantômes... Ce n’est pas gagné !

Ah ça non ! Certaines fois, même, c'est perdu au bout de deux secondes. J’exagère bien sûr, mais à peine. J'ai cru que j'allais sortir pendant le générique ! Quelle horreur… Mais bon, ce genre de choses ne se fait pas. Et puis, après tout, on en a vu d’autres.
Ce générique en tout cas est un vrai mystère. Ça commence très fort par cette scène de danse dans la boîte gay, matrice du film. Pseudo peuple du village, mâtiné dji-dji comme disait Gérard de Suresnes, costumes paillettes, boules à facettes, chorégraphie alignée, et improbable invasion, au final, de la mousse funeste. Lavaine relève un véritable défi technique. Malgré un montage assez peu rapide, il arrive à cadrer, à bouger et à monter exactement de manière à ce qu’on ne voie pas ce qui se passe à l’écran. C’est tellement laid, tellement mal goupillé qu’on cherche le point sur l’image où accrocher le regard, la chose à scruter. Mais rien. J’ai rarement vu ça au cinéma, et là, Lavaine tient très sérieusement une piste : filmer des plans avec des gens et des actions dedans, mais pour qu’on ne les voie pas. Encore plus fort que PROFONDO ROSSO, puisque c’est l’action globale ici qui est invisible. Tout est là, et je ne vois rien ! Le concept (et qui marche, en plus) est tellement étonnant qu’on imagine sa fabuleuse portée dans d'autres films, d'autres styles ! Miam !
Ceci dit, c’est tellement laid, vulgaire et attendu (scène disco d’entrée de jeu ! Quelle surprise !) qu’au-delà de la prouesse conceptuelle, on a très envie ou de se crever les yeux dans un geste oedipien, ou de partir au plus vite.
Calmons-nous cependant. Restons calmes dans l’adversité. Dieu merci, si on peut dire, POLTERGAY tend à se stabiliser par la suite. On ne comprend toujours pas pourquoi cette séquence d’ouverture fut si catastrophique et, osons le mot, invisible. Si déjà Lavaine avait attendu trente secondes pour commencer l’affichage des noms sur l’écran, tout en synthèse kitsch, il aurait déjà rendu un fier service à son spectateur en rendant le champ un peu plus lisible. [Surtout qu’après le plan du titre, il y a le temps de placer des noms. Dans la catastrophique séquence de l’arrivée dans la maison par exemple !]
Car ce n’est pas sensationnel, effectivement, après non plus. Plus stable donc, mais assez mauvaise également, cette séquence 2 où l’on découvre, un peu à l’américaine, tous les personnages (le meilleur copain, sa femme volage, le papa…). Là, c’est festival des axes, et ça sent à peine bon (juste pour le jeu de mot). Ils sont combien dans la scène ? Surtout, ils sont où ? Ça découpe n’importe comment, et tout en petits plans rapprochés "de bien entendu". Au final, deux minutes plus tard, on n'a rien compris à cette disposition géographique des personnages, et l’ensemble a paru bien laid et maladroit. On est déjà fatigué. La mise en mal-scène de cette séquence de présentation des personnages met en évidence deux choses : le découpage tend à isoler chaque personnage dans un champ respectif, et la collection des champs individuels, ben, même collés de manière disparate, ça te fait une bande filmique ! On sent, cependant, dans cette tentative de présentation hollywoodienne des personnages principaux, qu’on est parti dans un projet de comédie de quiproquos à l’américaine.

Enfin, ça se calme vraiment, et la mise en scène, jamais vraiment plus belle, tend à viser un rythme de croisière gentiment lent, où l’auteur n’est pas obligé de faire dans le sautillant scénaristique et visuel, comme lors de la présentation des personnages. Du coup, la réalisation est plus posée, ou du moins paraît ainsi, car les dispositions spatiales des comédiens, les axes et le découpage n’ont pas vraiment une importance fondamentale. Ça roule à fond de train-train avec coup de klaxon à vapeur à chaque articulation. Car, c’est sûr, là-dessus, pas de problème, ils sont forts ces amerloques, ils savent y faire avec le scénario bien découpé. Trois parties, les sous-parties qui vont bien et symétriques comme il faut, une page une minute, quête principale, obstacles, quêtes secondaires, patati, Aristote. Tu la sens, la poétique qui monte ? Sans aucun doute. POLTERGAY, comme je le disais, c’est chez nous en Amérique, ça a un modèle pas du tout caché. Pourquoi pas, dans le fond ? Les américains écrivent en général largement mieux que nous. Ils arrivent à pondre des œuvrettes sympathiques au kilomètre. Ils sont capables de pondre du 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU ou du PRISON BREAK les doigts dans le nez. Alors oui, pourquoi pas essayer, ça fera avancer notre expérience très mince de l’écriture.

Je note en aparté, comme disait le grand philosophe Blaise Pascal (un philosophe qui s’appelle Blaise, quand même ! Je trouve ça génial !), que la photo, signée Vincent Mathias, n’est pas trop mal. On dirait de la vidéo, un peu, notamment dans les reflets de projos sur la peau, la nuit, et le côté un peu lavé des teintes subtiles. Moi j’aime bien, c’est un peu cracra, ça ne cache pas l’artifice, j’aime assez, et je trouve que les scènes de nuit dans la maison dans l’acte I, ben c’est ce qu’il y a de mieux dans le film, haut la main. [Mathias a signé la photo de plein de bouses françaises, mais aussi celles de TROUBLES ou du récent PRÉSIDENT (tiens, je n’en ai pas parlé, faute !), et il a été responsable de la mise au point sur THE PILLOW BOOK de Greenaway !]
À part ça ? Rien, ou presque. Grâce à sa photo, le film est un poil moins laid, quand même, restons honnêtes, que la moyenne des blockbusters français. Voilà qui fait donc automatiquement un peu moins pauvre. Pour le reste, c’est l’absence de rythme qui frappe. Le scénario n’est jamais enlevé, dévoile ses intentions très vite, et le mélange des genres ne fonctionne pas. D’abord parce que la mise en scène n’a rien d’alerte. Ensuite à cause des fantômes ! Et encore, ils sont plutôt bien servis, en quelque sorte (bien que cela n’ait en pratique aucune conséquence, les dés sont jetés à l’écriture et dans la direction artistique, dans le choix des costumes par exemple), notamment par Gilles Gaston-Dreyfus (excellent narrateur de AKOIBON, film qui vaut mieux que la critique que j’en ai faite !) ou encore par Philippe Duquesne qui hérite du gay le moins outré, mais qui sera quand même exploité de manière lamentable par le scénario (ah, la leçon de tolérance !). Duquesne est vraiment pas mal, et il contribue sans doute au peu d’intérêt de la chose. Ces fantômes gays sont vraiment décevants, hormis des nuances qui ne changeront rien (et encore, les autres acteurs "fantômes" sont assez ignobles, notamment le plus jeune, un bisexuel bien sûr, merci IFOP). Paillettes, grandes zazas, boots, chemises à fleur travoltiennes, fans de Village People, rien ne nous est épargné. Et c’est là que ça ne va pas. Ben oui ! C’était pourtant simple ! Les américains ne seraient sans doute pas tombés dans le panneau, eux. Peu ou prou, et malgré les aspects contemporains du scénario, totalement années 2000, ces folles sont dans la pure tradition des années 70 et de la fameuse Cage, ici aggravée par un déferlement kitsch les concernant. Un scénariste américain ne les aurait jamais autant « charactérisés » au niveau du look, et aurait fait passer l’extravaganza des attitudes en loucedé, par petites touches. Alors que là, c’est la pédale atomique qui est enfoncée sur le tractopelle du cinéma populaire ! Ces fantômes ne sont jamais crédibles, ne sont que des clichés ambulants. C’est très embêtant. D’abord parce que, quand le réalisateur entame la partie "les gays vont aider notre héros, ils ont des sentiments aussi", on n’y croit pas une seule seconde, car on les a vus pendant une heure dix imiter les Village People et regarder Sissi (je vous jure !). Deuxièmement, voilà qui décrédibilise toute la quête d’identité du héros, qui finit bien sûr par douter de son identité sexuelle. Là non plus, on n’y croit pas une seconde, et les enjeux sont déjà vidés avant que cette partie ne s’enclenche. Les fantômes devraient être le moteur, le corps subtil du film. Ce ne sont que de vulgaires pantins.

Évidemment, on aura droit au couplet. Oui, oui, on l’a compris, le message sur la tolérance. Allez, on va le dire, "les gays sont des humains comme les autres !". Vous savez, chers lecteurs, ce que je pense de ce genre d’axiomes bien pensant et ce qu’ils révèlent en fait. Nous venons d’en parler dans l’article sur UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE. D’ailleurs, le film, inconsciemment, se trahit en deux endroits. Un premier passage d’abord où Cornillac engueule son meilleur pote qui lui demande un conseil pour sa cravate (ou quelque chose comme ça). Cornillac est en plein doute et se dit que finalement, il est peut-être homo ! Il demande à son pote pourquoi il veut son avis pour la cravate, et le pote répond : "Vous, les pédés, vous avez tellement de goût ». Cornillac l’engueule comme de juste. Plus loin, à la fin du film, les fantômes gays aident Cornillac à reconquérir le cœur de Julie Depardieu, et là, on découvre qu’ils font super-bien la cuisine, qu’ils sont très doués pour la décoration, pour la danse, qu’ils sont hyper-sensibles et romantiques, qu’ils sont cultivés (surtout en ce qui concerne la Grèce Antique ! Je vous jure que c’est dit !), etc. Bref, que nous dit le film dans cette scène ? Que les gays, ils ont tellement de goût ! Axiome que le personnage de Cornillac lui-même trouvait dégueulasse 50 minutes plus tôt. On voit là que le film s’avère totalement dégoûtant.

POLTERGAY fait largement oublier Cornillac ou Miss Depardieu, ou les autres acteurs, bien moins à l’aise encore. On remarque une fois de plus que le minimum syndical en termes techniques n’est absolument pas respecté, ce qui rend un peu honteux les 8,50 euros du ticket. [À ce prix-là, on peut exiger des champs/contrechamps corrects !] Seule la photo est un peu travaillée, dieu merci. Mais le plus insupportable, bien sûr, c’est cette gestion panel IFOP des grands sujets de société que ce film, comme la majorité des films gros public français, construit. Les pires clichés sont confortés, la moindre ambiguïté est jetée à la corbeille à papier (alors que c’est le sujet même du film), et on essaie de noyer le tout sous de bons sentiments qui, je pense, ne font que révéler le contraire. Le réchauffement climatique, c’est mal ! Le racisme, c’est mal ! La guerre, ça fait mal ! La mort, ça tue ! La maladie, ça fait souffrir ! Et bien sûr, un homme noir est un être humain comme les autres ! Encore une fois, outre le profond mépris du public que cela montre (les gens de cinéma nous prennent vraiment pour des bouseux crasseux et analphabètes prêts à pendre le moindre pervers, comme les citadins dégueux du film LE PARFUM ou les villageois de SACRÉ GRAAL, prêts à pendre la première sorcière qui passe !), ce genre de processus en dit bien plus sur eux, finalement, que la phrase prononcée elle-même !

On sera en tout cas effrayé de voir ces dernières semaines le déchaînement incessant des films idéologiques et bien-pensants qui essaient coûte que coûte de graver dans le marbre ce que nous DEVONS penser (en général des axiomes de cours de primaire, voir ci-dessus !). Aurions-nous franchi la ligne jaune, et serions-nous entrés définitivement dans l’ère du cinéma réactionnaire ?
En tout cas, POLTERGAY, échec avant tout artistique, sinon de production, loupe son objectif, et on ne saurait que trop conseiller à son équipe que de visionner un beau film comme BLACK/WHITE pour voir ce qu’on peut faire avec des sujets aussi passionnants et ambigus, par exemple, que l’identité ethnique ou sexuelle. Ou de revoir une série comme FREAKS AND GEEKS pour la simple volonté d’une écriture efficace, grand public au possible et bougrement nuancée…

[Quand j’ai vu la scène où les fantômes découvrent le Marais en disant : "Mais.. C’est l’Eldorado !", j’ai cru pleurer de tristesse ! Voilà exactement ce à quoi nous en sommes arrivés, la réflexion ne concernent pas forcément à la communauté gay, mais en général toutes les grandes questions sociales de notre pays. Le gay est devenu un personnage, comme celui de telle ou telle émission de télé-réalité. Comme la bimbo blonde, forcément. Comme l’africain sans-papiers, forcément pauvre, malheureux et abusé (c’est devenu normal ! tous les africains (les Noirs ?) sont pauvres et sans papiers, et malheureux). Comme le chômeur feignant. Comme le self-made man qui s’est sorti de sa misère tout seul. Comme la maman du petit Juju qui ferait tout pour "son fils, sa bataille". (Tenez, Katrina, pendant que vous y êtes, servez-moi un martini on the rocks !) Tous ces axiomes nous empêchent consciencieusement de réfléchir, confisquent le champ même de la réflexion et imposent de fait les pires conservatismes, justement.

Préparation de la fatigue mentale, comme disait Debord. Confiscation du langage, comme disait très bien Syberberg dans son superbe HITLER, UN FILM D’ALLEMAGNE. Que c’est triste…]

Tranquillement Vôtre,

Dr Devo.
 
PS : Les américains auraient rajeuni tout le casting ! Je note également la relative instabilité qui brouille l'esprit dans la première partie, notamment dans la gestion temporelle douteuse de la partie à Pompéi (et son immonde latin lover !).


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Vendredi 13 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


(Photo : "Et merdre !" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

La nouvelle vient de tomber sur les téléscripteurs focaliens du monde entier. Danielle Huillet est morte d'un cancer.

Sans chichi ni mondanité, c'est un jour triste, tant les époux Straub-Huillet font partie de nos meubles. On pense à Jean-Marie.

Les commentaires font offices de cahier de condoléances.

Pour ceux qui ne connaissent pas la Dame et qui ne mesurent pas la perte immense, une idée
ici et ici. Il ne pouvait y avoir de plus mauvaise nouvelle pour le cinéma français. Ça va être dur. D'ailleurs, c'est déjà dur.

Dr Devo.
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Mercredi 11 octobre 2006

Recommander - Publié dans : De Profundis


(Photo : "Freedom of Choice is what you want, Freedom From Choice is what you need")


Chers Focaliens,

Bah, il faut bien le dire, cet article va rendre quelqu'un très malheureux ! Mais dans le même temps, il va en rendre d'autres très contents. Car figurez-vous, Messieurs Dames, que je suis allé voir un documentaire au cinéma. Bon, ce n'est pas le premier documentaire que je vois, et je dois même dire que c'est le deuxième en deux mois (l'exploit !), après CAPTURING THE FRIEDMANS, doc ayant eu une large et bonne presse, et que je trouve assez médiocre, sans point de vue, surtout à la vue du sujet absolument terrible et fascinant. [Ça raconte, des années après, les soupçons de pédophilie qui planent sur un père de famille. S'il est avéré que l'homme a un penchant pour les petits garçons, rien ne prouve qu'il ait abusé d'eux. Un de ses fils sera aussi condamné. Une histoire terrible que l'on suit notamment grâce aux films et aux cassettes vidéo que cette famille fan de home-movies confectionnait sans cesse. L'aspect intéressant du doc, au moins sur le papier, est que, d'une part, l'accusation est fine comme un papier à cigarette et truffée d'erreurs et d'approximations, et que d'autre part, la famille Friedman est une famille de gens que je qualifierais, en dehors des faits abordés, de psychopathe, notamment dans leur rapport à l'image. Et bien entendu, ce dernier point n'est absolument pas traité. Le doc n'est jamais poétique. Et on a au final, c'est un film bien banal surtout quand on pense au phénoménal sujet qui était là, sur le tapis... Encore raté !]


C'est quoi, un focalien qui rêve ? Bah... C'est un type qui trouve que 96,52% des docs sont plus proches du reportage ou du film à thèse art et essai que du cinéma et de l'enquête. Et puis, ça pense que les documentaires sont d'une laideur épouvantable ! Hé-hé ! Et oui, le focalien, des fois, il est très rock 'n' roll ! Un documentaire sérieux est mal cadré, ignoblement éclairé, et se concentre sur le "dit". La structure n'a pas d'importance. L'émotion prime.
Moi je pense le contraire. Les documentaires devraient être somptueux. Aussi bien je suis contre les grosses équipes de tournage en ce qui concerne la fiction (je pense qu'une équipe de film, hors acteurs, mais réalisateur inclus, ne devrait jamais, jamais, jamais, même pour un blockbuster, dépasser les 4 personnes. Sur le plateau, j'entends. Puis, en post-production, pas plus de dix personnes. Je ferai un article là-dessus une fois...), aussi bien je pense que les équipes de docs, au contraire, devraient être immenses ! Et ça devrait être éclairé comme des films de Mario Bava ou de Nicolas Roeg. Les mouvements de caméra à l'épaule devraient être interdits. Le cadre devrait être sublimissime. Et surtout, les dialogues (après enquête bien sûr) devraient pouvoir être réécrits ou tout du moins, si la personne interrogée est imprécise ou hésitante, il faudrait absolument refaire les prises ! Très sérieusement, tant que le documentaire ne prendra pas ces règles en compte, quitte à les adapter, il continuera à faire des machins de plus en plus proches du reportage télé. Et il disparaîtra. Ce qui est, du reste, quasiment fait. [Et ce que les documentaristes ont bien cherché ! On en avait déjà parlé ici... Les calculs faits par cette profession ont visé le court terme. Et en acceptant des millions de choses imposées par les télés, ils ont finit par devenir des réalisateurs de reportages ! Tout cela est logique.]

Bon. Je suis donc allé voir cette VÉRITÉ QUI DÉRANGE. Ah bah oui ! Ce n'est pas du petit budget ! C’est du lourd.
Al Gore, ancien candidat démocrate, battu par George Bush, est bien embêté. Il a un caillou qui lui fait mal dans la chaussure, et en plus il est très concerné par l'écologie, depuis très longtemps (on le voit martyriser des lampistes de grandes compagnies polluantes au Congrès, et ce déjà dans les années 80 !). Comme il a du temps libre, il décide de monter une superbe conférence. Alors attention, ce n'est pas une conférence de papy, avec une pupitre et deux heures de bla-bla. Non. En fait, c'est un slide-show ! Un show-Diapo, avec Powerpoint et tout et tout ! Bon, avec projection en 16/9e et des écrans partout dans la salle, etc. Il y a même un moment un monte charge ! UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE montre, démontre et remontre la conférence qui parle d'un problème qui concerne tous les hommes de cette planète : le réchauffement testiculaire à l'arrivée de l'andropause.... NON, non ! Stop ! Arrêtez ça ! C'est sérieux, nom d'une pipe ! Stop ! Fini ! Allez, on arrête les jeux de mots !

UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE aborde la difficile question qui nous concerne tous : le réchauffement climatique !
[Katrina, mon petit, allez me chercher un verre d'eau... Merci...]
Hum. Et bien figurez-vous que le film est assez intéressant ! Par la petite bande, bien sûr. Sur le fond (écologique), je n'en discuterai pas ici. Gore n'a pas inventé le fil à couper le beurre, et il balance des choses plus ou moins évidentes et acquises (en gros), parfois exprimées comme on le verra de manière totalement maladroite, voire fantaisiste ! Ce qui est très intéressant, c'est de voir le Show lui-même. Diapos, diagrammes, extraits vidéo, simulations en images de synthèse, images d'archives (cyclone Katrina, compte des bulletins de vote en Floride, radios des testicules de Tom Green, Tata Jeannette en vacances dans le Missouri...), petites punchlines millimétrées ! C’est du stand-up, c'est du soap-opera. Le discours de Gore est écrit par un bataillon de professionnels, sans doute du spectacle, et sa conférence, smart au possible, bondissante, émouvante, est l'exemple type de la grande compétence (et je le dis sans aucune once d'ironie cette fois) hollywoodienne. Comme certaines séries (HOW I MET YOUR MOTHER, par exemple), sur un mode simple et grand public, la conférence est très bonne. Gore est le mec le plus sympa, très séduisant, et il faut bien l'admettre, ma première réaction a été de dire : "Aux USA, au moins, leur Président, enfin potentiel président, il a l'air d'être cultivé, drôle et d'avoir un cerveau. Il ressemble vraiment à un être humain. On a beau les critiquer, là dessus, c'est quand même le contraire de la France."
Bon. Soit. Par charité chrétienne, je ne parlerai pas, bien entendu, du film-annonce de cette VÉRITÉ QUI DÉRANGE, bel hommage, dans un style télévisuel, aux jolis films de vacances forcées de Leni Riefenstahl, dans le style : "Si tu triomphes dans ta Volonté, et si tu aimes ta patrie et tes enfants, tu iras voir ce film, c'est un ordre et j'ai les noms de ceux qui n'y sont pas allés !". Brrrr... Terrifiant.

Le film repose sur deux ou trois principes. Il ne montre, tout d'abord, pas la conférence en entier; dans une salle de cinéma, ça pourrait être un poil rébarbatif. Alors on a aéré logiquement le système. Certains morceaux de la conférence sont non pas captés en direct, mais recréés dans des faux morceaux de réalité "dans les coulisses", ou bien alors expliqués en voix-off par Gore lui-même. Dans les parties faux-vrai documentaire, j’adore la mise en scène, qui met clairement en avant le fait que Apple est sponsor du film, et aussi de grand moment de splendouilleterie comme le "coup de fil à un ami" qui enquête dans le milieu des affaires, et qui est d'un ridicule achevé ! Ça ne convaincra pas le moindre fan de la série 24 HEURES, ça c'est certain. Mais, c'est rigolo.
Deuxième aération de la conférence : des morceaux des autres activités d'Al Gore. Al Gore visite des scientifiques chinois. Al Gore qui se renseigne ici ou là, et patati et patata.

Enfin, troisièmement, la séquence émotion. Ben oui. La chose qu'il fallait commencer à dire en parlant de ce film (effet de rétention, toujours bon dans un article), c'était : la conf' se base presque uniquement sur des données "scientifiques", dont les deux tiers sont statistiques. Bon. Premièrement, une statistique n'a jamais rien prouvé ! Deuxièmement, la plupart des données scientifiques, même si elles sont exactes, sont présentées de manière fantaisiste (pas d'échelle sur les photos satellites, courbe d'évolution dans le temps sans indications chiffrées... euh, ni de temps ! Un bon tiers des documents, tels qu'ils sont présentés, n'ont aucune rigueur scientifique, et/ou sont incompréhensibles, ce qui rend le show un peu semblable, par vagues ici et là, à un tour de bonneteau !). Donc, sur le fond, même si les choses décrites sont communément admises par 92,41% de la population (ce qui ne justifie rien), la démonstration est d'un rigorisme bien relatif.
Et puis, c'est beaucoup de chiffres, beaucoup de bla-bla. Après avoir utilisé son monte-charge, Al Gore est embêté. Que faire de plus ? Il introduit donc des séquences émotion. "Gore, c'est, outre ce brillant analyste, un mec qui souffre et qui des fois a des bobos à la vie". Et hop, on exploite la bio du Monsieur. Ce qui nous vaut de splendouillettes séquences assez proches de l'émission du rideau sur TF1. Des portraits pour faire pleurer la ménagère. On découvre de manière édifiante que si Al Gore veut sauver la planète, c'est parce que son fils, le petit Juju, a été tamponné par une voiture (ça lui apprendra à ne pas regarder avant de traverser) et qu'il a failli passer l'arme à gauche ! Il a eu chaud, le père Gore ! Alors, le réchauffement global, ça le connaît !
Le raisonnement est spécieux, mais bon, ils y vont à fond ! Il y a comme ça trois passages émotion, disposés en crescendo. Si l'histoire du petit Juju est déjà too much, la seconde est sublime, car elle brasse des faits qui n'ont rien à voir avec le réchauffement climatique, ce qui nous vaut une belle tranche de rire, tellement c'est tiré par les cheveux ! La troisième est encore plus hors-sujet ! Un délice !

Alors voilà. La messe est dite, et effectivement, il s'agit d'une messe. Inexactitude dans la représentation des faits scientifiques, mockumentary et passages bidonnés pour la caméra, séquences émotion, et le plus insupportable : l'ignoblissime générique truffé de conseils de vie écolo, grand moment hommage au chanteur Bernard Minet qui, et ce n'est pas la première fois qu'on le note, avait sacrément saisi l'air du temps dans son texte NOUS ALLONS CHANGER TOUT ÇA (une des choses les plus justes depuis le PETIT TAMBOUR de Nana Mouskouri). UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, que ce soit un film sur une bonne cause ou non, ne change rien, n'est rien de plus qu'un film, plutôt construit, de propagande, qui met bien entendu l'intellect hors-jeu (en prétendant faire le contraire, bien sûr). On se dit que décidément, les films à thèse fleurissent en ce moment (WORLD TRADE CENTER, INDIGÈNES,...). Ces films-sommes essaient finalement de faire gagner l'émotion, tous sans aucune créativité ou presque, de la manière la plus mélodramatique et la plus convenue possible. Films d'école, de cours d'école, avec souvent des réflexions simplissimes. Leurs cibles, c'est l'école primaire et le collège. Au-delà, c'est un peu cuit. Il faudra bien, un moment ou à un autre, apprendre aussi aux gens à réfléchir par eux-mêmes, au lieu de les "infléchir", à les placer dans des dispositifs de réflexion adultes, et à les amener à aborder des problèmes plus sous-jacents, plus ambigus, plus paradoxaux. "Polluer c'est mal", "les noirs sont des êtres humains comme les autres" (phrase qui en dit plus sur celui qui la prononce qu'autre chose), ou "la mort, ça fait mal et ça tue", c'est bien pour les enfants de cinq ou six ans, et encore. UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, film bien plus agréable que les deux autres, contribue au moins à une chose : montrer la pauvreté intellectuelle de nos sociétés modernes occidentales. C'est exactement ce genre de démarche qui "organise la fatigue mentale", comme aurait dit Debord ! On sent bien ici qu'un processus intellectuel est quelque chose de plus en plus difficile à tenir. Encore plus, on voit que la responsabilité ou l'éthique sont devenues non des choix ou des terrains de réflexion individuelle, mais des injonctions, des ordres ! Il y a ici une idée de Fraternité Standard, d'évidences fondatrices des "gens de bien" qui est absolument effrayante. Non seulement ce processus nie le choix de l'individu (on doit être en face du choix qu consiste à jeter un papier par terre ou non, de croire à telle ou telle évidence ou non), et donc sa responsabilité (y compris de trouver la réflexion trop fatigante ou de zapper le sujet) au profit d'un mot d'ordre collectif et total. Il est très triste de voir les associations qui militent dans ces domaines cautionner ce genre de démarches qui, à moyen ou à long terme, se révéleront désastreuses, bien sûr. On voit bien ici que les questions de morale sont vraiment une histoire de forme, encore plus que de fond. Obliger à la Fraternité Planétaire, nier l'Individu et la possibilité éventuelle de voir son intelligence, ou bien sa bêtise, fleurir, c'est déjà tuer un peu plus l'humanité, et surtout, sur un plan plus terre à terre, desservir la cause que l'on défend. Quand le discours est sans enjeu, gagné d'avance, sans possibilité de contradiction, il n'y a pas de victoire de l'homme ou du bon sens. Il y a la simple résolution d'une équation technique.

Ce film involontairement très drôle est en quelque sorte un moment de grande régression. Il participe de manière planétaire et même cosmique à l'appauvrissement de notre société, bien plus par exemple, ou au moins autant, que la machine de guerre STAR ACADEMY que le public de ce film (la salle était remplie de gens convaincus d'avance et de gens installés dans le confort et la stabilité économique, moi compris), j'en suis sûr, ne manque pas de railler à longueur de journée ou de magazine.

Comme disait Duras : "que le monde aille sa perte, c'est la seule politique possible". Comme dirait l'autre, c'est mon choix. Mais bon sang, laissez le moi, ce choix !

Bisous !


Cordialement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Soyez attentifs à la façon dont certaines questions intéressantes sont abordées. Je pense notamment aux liens entre écologie et économie, deux facteurs qui semblent contradictoires. Voilà une question bougrement intéressante et loin d'être résolue. Vous verrez alors que la démonstration s'amorce, mais s'arrête en cours et que, in fine, une fois le tapis de la réflexion retiré de sous nos pieds, on nous demande de le croire sur parole ! Or rien n'a été démontré ! C'est typique.
Le film véhicule aussi ces détestables comptages d'apothicaires, pour savoir quelle mort est la plus injuste... Brrr.... Évidemment, et symboliquement dans le film, mais de manière inconsciente, le réalisateur démontre que la mort du petit Juju est plus grave que la mort d'un adulte, et donc par extension plus importante que la mort de l'Humanité elle-même. Drôle de métaphore, je trouve...
Il est très clair, à la vision de ce film (notamment dans certains détails, notamment les allusions religieuses), que Al Gore va être Candidat aux prochaines présidentielles. Ce film est clairement un film électoral.
Juste pour rire, un extrait de la critique des Cahiers du Cinéma : « Il arrive essentiellement qu’UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE se promeuve au rang de chef-d'œuvre de la pédagogie. »
Ah, et j'allais oublier, l'article va rendre quelqu'un très malheureux, car j'apprends que le réalisateur n'est autre que l'homme qui a épousé Elisabeth Shue. Désolé, Marquis !
 
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Mardi 10 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "Elle s'aperçut qu'elle était complètement Devo (chez elle)..."]



Chères Focaliennes, Chers Focaliens,

Je vous ai abandonnés à vous-mêmes, je vous ai laissé les clés de la maison pendant une semaine, et j'espère que du coup, elle n'a pas été trop rude à vivre, sans notre petit symposium mi-quotidien (un article tous les deux jours, quoi !).
Ça fait un moment que vous me voyez à la peine, confiant les tâches à mes collaborateurs, que je remercie ici publiquement d'ailleurs (Bill Yeleuze, Anne Archy et bien entendu le Marquis). Je n'ai pu passer que de temps en temps, car il m’en manquait énormément pour faire des articles dignes de ce nom. Et pour cause ! Dans quelques jours maintenant, vous saurez pourquoi il a été si dur de travailler dernièrement. C’est qu'on était pris ailleurs. Jusqu’ici, la question focalienne ne se posait qu'à un petit groupe d'initiés ou d'amateurs, via ce beau site. Rassurez-vous, ce n'est pas près de changer. Mais dans quelques jours ou quelques semaines, la bonne parole va être dispersée de manière hallucinante, et de façon totalement rock 'n' roll. Ça chatouille et ça gratouille ? C'est normal. Je n'en dis pas plus, mais bon, comment dire, pendant ce temps, j'étais en train de graver le Marbre... Suspense, on en reparle bientôt !

Ce n'est pas tous les jours qu'on peut alimenter la plus maigre rubrique de ce site : "le courrier des lecteurs". Je me souviens de Léna (je ne sais pas où tu es, mais tous te saluons !), pas d'accord du tout avec notre critique de MILLION DOLLAR BABY de Clint Eastwood, et qui, après un bref échange de mail, avait accepté de proposer le sien, complètement opposé, et que nous avons bien sûr publié ! Ça arrive de temps en temps. On reçoit régulièrement des petits mots des lecteurs, certains sont devenus des "habituels", comme disait notre ami Gérard de Suresnes, mais la rubrique en tant que telle est très peu utilisée.

Cette semaine cependant, j'ai deux courriers fort sympathiques en 24 heures. Voici donc, Mesdames et Messieurs, la toute nouvelle et passionnante rubrique : LES DOCTEURS A L'HÔP... Euh non, voici la rubrique "Courrier des Lecteurs" !

[Si toi aussi tu veux communiquer avec n'importe quel membre de la rédaction Focale, clique sur la pin-up au biniou, dans la colonne de droite, et envoie ton message au docteur, qui transmettra au besoin... Essayez de préciser votre âge et votre localisation, sinon je suis obligé d'inventer !]
 
 
 

"MA VIE A CHANGÉ GRÂCE AU CULTURISME", Antoine, 33 ans, La Rochelle, France.

Bonjour Docteur, Bonjour Marquis,
Je viens de lire votre petit article sur THE COMEBACK, ou PUMPING IRON 2 à la sauce Prism Leisure, et je suis heureux de constater que quelqu'un d'autre ait pu partager ce moment de bonheur. Je confirme, ce film est d'une onctuosité richissime, le doublage est époustouflant, les phrases cultes sont légion (vous lisez de la philosophie, j'en lie tous les jours... génial), ce documentaire est une perle.
Je l'ai trouvé sur la toile en cherchant le PUMPING IRON 1 et je n'ai vraiment pas été déçu. Je suis super heureux que vous ayez pu mettre un nom sur la musique du générique, en l'occurrence "Talking Heads : Drugs" ; la bande son est d'ailleurs différente de la version originale. Par contre, savez-vous de qui est le morceau utilisé pour le passage de Frank Zane ? Il n'y a pas de paroles, mais en entendant ça, j'ai l'impression de me prendre une énorme bouffée d'années 80 dans la tronche, c'est tout à fait délectable.
Voilà, merci pour cet article, je vais m'empresser de lire le reste de votre bloc.

Antoine


Cher Antoine,

Il est 6h30 du matin (j'en profite pour me vanter), je lis votre mail et je suis heureux. On me dit souvent : "Pourquoi fais-tu un article sur PUMPING IRON 2 (THE COMEBACK) qui fait 3 kilomètres de long et est aussi détaillé qu'un article sur un Mizoguchi ? Pourquoi bêtement écrire sur l'obscur nanarissime BLACK NINJA (qu'on trouve dans le même bac à solde que celui où vous avez trouvé THE COMEBACK) ? Ou alors : "Deux articles sur MAC ET MOI, c'est pas un peu beaucoup ? Genre, deux fois trop ?" Etc, etc.
Et puis un jour, il y a votre mail, camarade... Et là, je sais que cet article sur le film de Geoff Bennett, qui a fait sourire quelques uns et qui a été oublié en cinq sets par tous les autres, a été conçu spécifiquement pour une personne : VOUS !
Non seulement vous avez été ébloui par le film lui-même, mais en plus, grâce à moi, vous avez découvert le sublime groupe TALKING HEADS (si vous êtes djeunz, l'avantage est double : alors que vos camarades écoutent Franz Ferdinand et tous ces groupes, vous, vous écoutez le groupe qu'ils sont tous en train de pomper comme des gros nuls en ce moment... J'étais dans un grand magasin genre Fnuck hier, et ils passaient le dernier alboume de Beck : même chose, c'est du pillage de vikings, sans une des dominantes essentielles des Talking Heads : cet étrange humour). Cet article, Antoine, il est pour vous !
[Et cette boucle de son ! L'expérimental selon Prism Leisure. Si vous voulez en savoir encore plus sur Prism Leisure, lisez l'article du Marquis sur le film GNAW.]
Une doute me taraude en tout cas, car il me semblait que la version de DRUG était la même que sur l'album... Quant à l'autre morceau, je vais me renseigner : c'est le Marquis (le bras droit et l'œil gauche de Matière Focale) qui a le DVD, et on va faire une enquête. J’ai transmis en tout cas la question au Marquis, et si un lecteur peut identifier la chose, qu’il le dise et ne se taise pas à jamais. (Le morceau en question est à 14 minutes du début du film).
Allez, je vous laisse regarder le site, et j'espère qu'il vous plaira. [Au fait : Vous faites du culturisme ? Vous aimez quoi dans le cinéma ? Vous connaissez comment le site ?]
À bientôt, et encore merci !

Dr Devo
 


"Faut-il Cracher sur la Moquette d'une Suite Hilton ?", par Vierasouto, 46 ans, Rouen.

Cher Docteur,
Il manque la rubrique de liens : "demander conseil à Dr D...". Bref, je m'adresse à vous car je suis désemparée devant des commentaires furieux (je suis "con, aigri" – intéressant d'ailleurs, cette idée qu'on voit du masculin chez le blogeur pas cinématiquement correct) après avoir mis en ligne un billet expliquant que je n'avais pas aimé le film "Dans Paris"...
Bien entendu, je n'ai pas votre bagage d'arguments cinéphiliques et techniques pour défendre mon point de vue, mais j'ai essayé d'être sincère en n'engageant que mon avis : ce que j'ai vu avec ma paire de lunettes de spectatrice assidue mais subjective par définition...
Je n'ai pas davantage d'arguments que mon ressenti et mon passé/passif de cinéphage quand je m'extasie sur un autre film, mais ça passe mieux...
J'avais eu les mêmes réactions avec "La Science des rêves", deux films qui ciblent le trentenaire en mal d'identification (si j'avais écrit ça noir sur blanc, je pourrais fermer mon blog...), ça se sentait très bien dans la salle à leur façon de réagir, et je ne parle pas du casting des gens dans la salle... La salle en dit souvent long sur ce qu'on va voir sur l'écran... Hier, je suis allée voir "Le Grand Meaulnes", il y avait surtout des mamies romantiques beaucoup plus cool que les défendeurs de "Dans Paris", aussi tolérants que les supporters du PSG...
J'ai tenu compte de vos remarques pour décrire ce que je voyais au cinéma au lieu d'essayer de recopier un dossier de presse que, par dessus le marché, je ne possède pas la plupart du temps !!!
[Viera fait allusion à l'article CHARTE DEVO POUR LA CRITIQUE ET SES 69 POINTS SUBLIMES. D'ailleurs, fort ironiquement et avec drôlerie, Viera a mis cet article en lien sur son site, dans la rubrique "liens" donc, avec la mention "ce qu'il ne faut surtout pas faire si on veut devenir journaliste" ! Amusant, non ?]
Petit effet secondaire, soit dit en passant, mes avis sur les films ont rétréci... en rayant tout ce qui n'aurait pas d'intérêt, il ne resterait plus grand chose... [Et oui... Je comprends...]
Deux questions : 1. Avez-vous aimé le film ? (Je me sentirais tellement moins seule si vous n'aviez pas aimé, mais ne vous forcez pas...) 2. Dois-je retirer cette critique du blog ? 2 bis. Dois-je répondre fermement ou laisser passer ?
Merci pour votre réponse... A+ sur MF !

Vierasouto



Chère Viera,
Voici mon conseil. Votre blog, c'est chez vous, c'est votre dazibao. Personne n'est obligé de le lire. Premier point.
Ensuite, la production française est quasiment nulle (on va y revenir en long et en large dans les prochaines semaines sur ce site, où l’on va énormément parler du cinéma français, comme on ne l'a jamais fait). Nous sommes bouffés par la Nouvelle Vague qui est loin de s'arrêter à Rohmer, Truffaut ou Godard. Eux, c'était la pré-nouvelle vague. La Nouvelle Vague va très bien, merci, et d'ailleurs, on est en plein dedans. LA NOUVELLE VAGUE N'A JAMAIS EU AUTANT DE REPRÉSENTANTS QU'AUJOURD'HUI ! À tel point que de nos jours, et même depuis une quinzaine d'années, quand on veut voir un film français, on a le choix entre des gros blockbusters, pâles imitations américaines débiles, OU des films Nouvelle-Vague art et essai ! Pas de milieu ! Alors oui, je crois, qu'on aime ou qu'on n'aime pas Truffaut, je crois qu'on peut dire raisonnablement que voir encore un mec qui nous cite la Nouvelle Vague comme référence, c'est vraiment à se pendre ! Truffaut n'a jamais été aussi vivant ! (D’ailleurs, pourrait-on voir un film français qui ne ressemble et ne fasse référence à rien ? Comme ici par exemple, belle exception.)
Troisième point. Plus votre blog va grossir, plus vous aurez des polémiques, certes, mais aussi des attaques violentes. Allez jeter un œil aux commentaires qui ont suivi mon article sur MILION DOLLAR BABY! Vous allez voir, c'est du lourd. Et vous constaterez une chose. D'abord, on vous accusera toujours, et j’insiste et répète, TOUJOURS, d'avoir des a priori ! Tu es trop expérimental(e), trop penché(e) sur la mise en scène, tu aimes trop l'art et essai, ou tu aimes trop le cinéma populaire américain, etc. Tout et son contraire. Le problème, c'est cette idée reçue que les gens qui ont répondu à votre article croient dur comme fer : il existe un Beau Universel ! Ce qui induit que: 1) un chef-d'œuvre ne reste jamais méconnu éternellement. 2) que le Beau d'un film est repérable par tous et objectivement. 3) que le temps finit toujours par faire le tri. 4) que le Beau fait l'unanimité. 5) que le Beau est un facteur, un processus intellectuel (pourquoi pas à la limite) et scientifique ! Ils récuseront en masse cet adjectif, mais c'est en fait, peut-être inconsciemment, le sens de leur pensée. 6) Ils sont persuadés qu'il y a une Histoire du Cinéma à retenir et qui trace la ligne entre les événements importants ou anodins de l'Histoire du Cinéma !
Tout cela est faux. Bien entendu. Dans 80 ans, on nous dira encore que LA RÈGLE DU JEU ou AUTANT EN EMPORTE LE VENT sont des films très importants dans l'Histoire du Cinéma, et que ce sont des chef-d’œuvre impérissables et/ou des œuvres difficilement contournables. C'est faux ! Par contre, pas un dictionnaire du cinéma ne dira que TRUE STORIES, le sublime film de David Byrne, est un des très grands films de la Création. Personne ne consacre par exemple une seule rétrospective au cinéma d'un des derniers génies vivants du XXème siècle : Ken Russell. Et dans 20 ans, tout le monde aura oublié Nicolas Roeg ! Alors, l'Histoire du cinéma, underground ou mainstream, c'est une notion hasardeuse !
Quant à l'Universalité du Beau, du Beau Objectif (ces deux notions se nourrissent et, contrairement aux apparences, sont la même chose), je ris ! Un des plus beaux films que j'aie vus ces dernières années est A NIGHT TO DISMEMBER de Doris Wishman, réalisatrice de film de genre dénudés, et qui, dans ce thriller hard-boiled, fait n'importe quoi : un personnage parle avec un autre dans la rue. Au premier plan, on s'aperçoit qu'il fait jour. Contrechamps : il fait nuit. Retour au premier plan : le personnage a complètement changé de vêtements. Plan N°4 : ce n'est plus le même personnage qui lui répond ! Bref, tout est raté. On a l'impression que la réalisatrice n'a fait qu'assembler des stock-shots piqués ici et là dans des films qui n'ont rien à voir. C'est joué avec les pieds, et le son défie toute définition. C'est une série Z hénaurme, bien plus impressionnante qu'un Ed Wood, où tout est involontaire ou presque (en fait, je n’en suis pas sûr). En tout cas, ce n'est sûrement pas un film qui restera, même pour des raisons comiques ! Et bien figurez-vous que j'ai trouvé ça tellement beau que j'ai failli en pleurer ! Pour moi, le film est quasiment parfait, et sur une île déserte, je l'emporte ! [On vous dira que Ed Wood est un ringard de l'espace et que ses films sont bons au second degré, coude-coude ! Et bien, je pense, et le Marquis avec moi, que GLEN OR GLENDA est une splendeur et un film très sérieux !] Donc, l'histoire du Beau Universel, c'est du conte pour enfant.
En conséquence, il n'y a pas d'avis sur quelque film que ce soit sur lequel on pourrait, détracteur ou défenseur, s'accorder ! Ça n'existe pas ! Qu'on vous reproche d'être passée à côté de la Beauté Intrinsèque du film me fait doucement rire ! Et c'est le conseil que je vous donne. Ne vous excusez surtout pas. Essayez de ré-exposer vos arguments, éventuellement, et surtout le plus calmement possible. Et si ça reste borné, si vos détracteurs ne changent pas de ton, c'est-à-dire que lire votre avis est toujours un tel affront (car c'est ça qu'ils vous reprochent, il vous disent : "on ne peut pas dire ça !"), alors lâchez un commentaire plein d'humour, de distance et de sérénité. On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux. Si ça leur fait mal aux yeux et que ça leur donne le mildiou ou la myxomatose de vous lire, ben qu'ils arrêtent ! Mais montrez que vous persistez, mais comme une Princesse, avec un port impeccable, une grande classe, et avec amour (montrez que vous les aimez et que vous écrivez ces articles pour eux, pour leur dire que vous les adorez, utilisez la technique du Bisou Barbu). Mettez-vous au-dessus, et regardez-les comme une mère poule, avec ce petit sourire serein, comme une reine mère qui adore ses sujets. Soyez Victoria (très beau prénom !). Répétez vos arguments une fois. La deuxième fois, toujours avec ce même sentiment délicat et magnanime, répondez avec humour, renvoyez les dans leur 22 mètres avec un sourire. Mais surtout, ne vous excusez pas. On est en démocratie, on n'est pas obligé de vous lire. [Évidemment, c'est une des raisons qui rendent l'art de la critique difficile : le but n'est pas de rechercher l'accord du lecteur, et d'une, et l'argumentaire doit être sensible mais fort ! Pas facile !]

Quant à DANS PARIS, je ne l'ai pas vu. Mais j'ai une anecdote. L'autre jour, je visitais un cinéma que j'aime beaucoup, et dont je connais quelques membres du personnel, dont le projectionniste. C’était mercredi dernier, jour des sorties. Le projectionniste, fort occupé comme toujours (c'est la course pendant la première séance, où il faut vérifier toutes les salles en même temps !), m'a demandé d'aller vérifier en salle le niveau du volume sonore dans le film d'Honoré. Je rends ce service avec plaisir. Je vois une scène de dialogue. Par deux fois, je vois un jeu sublimissime sur le son : un dialogue qu'on croyait en direct, et qui est en fait une voix-off, ou qui le devient - le dialogue continue alors que la comédienne s'est arrêtée de parler ! - et la même chose avec une musique en son-ON qui est en fait la musique du film, chose dont on s'aperçoit lorsque l'héroïne s'approche de la chaîne hi-fi pour mettre un CD qui est complètement différent ! Très belle idée, surtout que Honoré laisse les deux musiques en même temps, créant la cacophonie ! Joli ! Par contre, je me suis dit que les comédiens (le fils Garrel n'était pas dans la scène) étaient ignoblissimes. Et je ne sais pas si je pourrais supporter Duris (que j'apprécie peu en général) et ses collègues là-dedans. Ça me parait au-dessus de mes forces, surtout quand on aime Zulawski et Lelouch, et donc j'avoue que j'hésite. Je vais essayer d'y aller pour me faire une idée, et surtout pour ne pas louper d'autres belles idées de mise en scène ! On en voit tellement peu au cinéma en ce moment, surtout dans les films français ("il en reste un peu, je vous le mets ?").

Tenez bon, Viera !

Dr Devo.


 
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Dimanche 8 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Courrier des Lecteurs


(Photo : "Kind Hearts Don't Make a New Story, Kind Hearts Don't  Grab Any Glory" par  Dr Devo)

Cher Devo,

C'est avec un plaisir jamais contredit que je reçois chacune de vos lettres, y compris la dernière qui m'a mis l'eau à la bouche, si vous me permettez cette expression, vous qui digérez si mal.
L'exil autrichien, pas si forcé que ça si vous y pensez, vous va très bien, en fait. Je vous imagine acheter des Ours en Guimauve en cachette dans les arrières-boutiques de la station thermale.
Nous sommes également ici submergés de travail, mais il semble que les choses avancent petit à petit. Nous voyons le bout du tunnel. Par contre, j'apprend que les délais annoncés n'étaient pas les bons, et que nous disposions en fait de plus de temps. Je suis alors furieuse, car le travail s'est fait dans l'urgence, et je dois dire qu'il aurait sans doute été plus concis, plus pertinent et plus détaillé si nous avions su que nous ne disposions pas de dix jours, mais de dix-sept. Toute l'équipe est derrière moi, et nous sommes plus que dégoûtés, d'autant plus que nous avions accepté la commande pour sauver un précédent travail qui avait déjà été bâclé et raté par le choix de notre responsable hiérarchique ! L'idiot nous presse en toute connaissance de cause, n'ayant même pas une seconde à l'idée que le travail, le contenu même de la grande-œuvre que nous sommes en train de bâtir puisse en pâtir. Peut-on à ce point se moquer du contenu du travail, et négliger, dans la forme, les gens qui travaillent pour vous ? Je trouve ça inadmissible, une fois de plus, mais je fus tellement émue lorsque j'appris que les délais étaient plus longs que cette fois, il faudra réagir et de manière forte. S'il n'y avait pas vos lecteurs, docteur, je pense que nous aurions, et vous aussi peut-être, abandonné ce projet depuis longtemps, et c'est la perspective seule de faire une œuvre grandiose dans son domaine (et tellement rare qu'elle en est scandaleuse, pour reprendre votre mot) qui donne encore un peu d'énergie, alors que nous sommes tous épuisés, voire démoralisés par cet affront venu d'en haut. La réplique, notre réplique, sera terrible.

Car en plus, nous n'annulons pas tout le reste, et nous continuons d'aller au cinéma. Les nouvelles sont moyennes de ce côté-là. Nous avions, une fois de plus, c'est "à se flinguer" aurait dit le Marquis, mille fois raisons avec notre Palmarès Tanaka, mille fois. Plus on avance dans le temps, plus je m'aperçois une fois encore après tant d'années, de la nullissime médiocrité stellaire du dernier palmarès de Cannes, grosso modo. Après l'ignoble espagnol, le gros qui cache peut-être pas la forêt mais au moins Julio Medem, bien plus svelte, voilà les hommes. C'est à peine mieux, et pis, c'est encore moins bien !

Dans les années 40, l'ambiance était moyennement à la fête. Hitler décide d'interdire les rave-parties, et déclare que les participants à la Gay Pride auront le droit de festoyer en huis-clos sur des terrains prêtés par la mairie sous surveillance militaire. L'Afrique coloniale commence à paniquer, fort logiquement, et décide d'envoyer ses meilleures pauvres en France pour nous délivrer du mal. Après un entraînement succinct qui bien souvent se borne à l'apprentissage des hits militaires ("Prends ton sac et viens sauter", "Le Jour où ma Mère m'a fait une Surprise", "Ça serait un Camion", "Vous n'aurez pas Kolwesi et le XIXème", sans oublier le célébrissime "Super, de la sauce roquefort !"), les troupes nord-africaines et même africaines quelquefois dans le fond du plan, sont envoyées en Italie pour un premier round d'observation où les conventions ne seront pas respectées. Le repère de Wonder Woman (qui rejoint les troupes nazies en 1942 après une déception sentimentale), encastré dans la montagne, fut notamment un moment difficile, sans doute à cause de l'utilisation par cette nouvelle Furya, de son avion invisible (délicieusement hors-champs, vrai moment malicieux du film, du reste). Malgré de lourdes pertes (notamment le caporal-chef Prokovski), une fête est organisée pour célébrer la victoire. Le Chianti sans âge coule à flot, et c'est la ruée sur les pizzas 4 fromages. Nous suivons particulièrement 4 soldats, pas tous dans la même unité, mais qui bien souvent travaillent ensemble. Mais nous n'avons pas le temps de rire et de pleurer avec eux, car bientôt, ce sera la France, Monsieur, la France. Jamel Debbouze, sur le bateau, a juste le temps de remplir son Questionnaire des Michel (on en reparlera bientôt sur ce site) qu'il faut débarquer puis marcher pendant des heures, car on marche beaucoup dans ce film, et c'est quasiment toujours l'Italie, sauf un peu dans la forêt (belle séquence où le réalisateur, encore une fois comme nous le verrons, rend hommage au cinéma de Richard Marquand, dernière période). Les combats reprennent, et il n'y a pas qu'eux, car très vite, les chaussettes F1 réglementaires ne suffisent plus et se trouent, ce qui est une mauvaise nouvelle, car les permissions et vacances sur le front alsacien promettent d'être sportives. À la cantine, entre deux batailles et deux services, une bagarre éclate entre Roschdy Zem (vous étiez tellement jaloux, Docteur, quand il draguait jadis Emma Suarez, je m'en souviens comme si c'était hier pour moi aussi), et puis aussi le sergent-chef Sevran qui aurait fait une mauvaise blague sur "le décompte de bananes", plaisanterie pas drôle et douteuse que bien sûr les indigènes de l'armée française n'acceptent pas. On frôle la mutinerie, Mylène Farmer n'est pas loin. Zem aura raison finalement, même auprès de sa hiérarchie complètement blanche, tu t'en doutes. Les femmes françaises sont assez peu jolies en plan rapproché comme en gros plan, mais les combats épuisent, et l'accueil est bon : les couples se font plus qu'il ne se défont sur le dance-floor, lors de la fête qui suit. Samy commence son entraînement de chevalier Jedi en vendant des swatchs trouvées pendant et dans la campagne d'Italie, tandis que ses amis emballent sec sur un vieux tube de Scorpion. Et quand ils débarquent dans un village, nos soldats sont considérés en héros, mais aussi accueillis avec une bande-son qui sonne comme un ersatz de Glenn Miller, ce qui est assez représentatif et cocasse, et qui résume bien la splendouilleterie comme tu dirais, du projet du film. Heureusement, il n'y a pas de scènes où les nazis attaquent en hélicoptère, sinon on aurait entendu le London Symphonic Orchestra jouer un morceau des Doors, tandis qu'au sol une armée de femmes à cheval menées par Nina Hagen auraient donné l'assaut, sabre au clair ! Mais trêve de plaisanterie, nos héros doivent rejoindre l'Alsace, où on leur a promis un accueil beaucoup moins chaleureux. C'est le cas, une fois sur place. Seule Mélanie Laurent, très élégante dans son nouvel ensemble Dior, accepte de dire à Jamel, et encore, à demi-mots, où se trouve l'usine de bretzels.
[J'ai aimé, l'autre jour dans l'émission, la différence établie entre le ralenti, forcément fictionnel et manipulateur, et le plan cut qui empêche tout débordement de violence inutile, ou toute tentation de cinéma gore ! C'était une bien curieuse façon d'évoquer les caractéristiques du cinéma de Peckinpah !]
À l'orée du village, le caporal Schultz, malgré un certain embonpoint, décide de donner l'ordre à ses hommes bien plus sveltes de fixer les vaches, et de préparer les bazooka-bananes. Avant de donner l'assaut, les nazis mangent des vers de terre, selon la légende aryenne qui veut qu'en accomplissant ce processus, on absorbe l'âme et la puissance de l'animal. L'assaut est donné, et c'est sanglant. Très bientôt, un saxophone hurle sur le champs de bataille et ne cesse de souffler à tue-tête sa musique folle. Les soldats des deux camps s'aperçoivent qu'ils sont très déconcentrés pour tirer, et qu'ils ne peuvent s'empêcher de faire leurs mouvements et de se déplacer à une vitesse bizarrement vertigineuse ! La poursuite commence. Mélanie Laurent râle, car les vibrations du saxophone en son-off font des vrilles à la surface du lait de vache et le font tourner. C'est pas très malin. Nouveau malheur : le QG américain installé dans le centre ville miraculeusement indemne de Mulhouse s'aperçoit qu'il ne peut envoyer de renfort. Comme tu le dirais toi-même, c'est pas gagné...

Outre un incident de projection sublime, qui couvrit le son du film sous un ronflement complètement indus', pile au moment où un avion nazi passait hors-champs (décidément !) dans le ciel pour lancer des tracts sur la tête à Jamel ("Oulalala! Ça fait mal !", dit-il alors, gros éclat de rire dans la salle), le film est complètement attendu, certes, dans le sujet, car on n'est pas volé sur la marchandise, c'est du tout cuit pour les dossiers de l'écran, et dans la forme, c'est exactement un film français, c'est-à-dire hollywoodien et petit-bras (oops...), à savoir :
- pas d'échelle de plans (tu as raison, au fait... rapprochés interminables dans toutes les séquences, et ensembles en début de scène !)
- sons narratifs au possible, si on excepte la citation glennmillerienne !
- cadre hideux
- montage absent, ce qui nous vaut des spatialisations plus proches de Kaufman (ah, les productions Troma !) que de Peckinpah ! D'ailleurs, j'adore ce plan où Jamel et Roschdy chantent le soir à 00h28 en plein milieu de la rue et en plein milieu de l'histoire, comme ça, gratosse, comme un interlude. C'est le moment le plus délicieux de cette belle série Z.
Seule la photo est un peu travaillée et acceptable. Sinon, rien à dire. Ce n'est pas du cinéma, c'est du téléfilm (et encore... PJ est bien meilleur, comme tu dis, je m'en rends compte...). Comme à l'époque de ROCKY IV et  tout à fait pour les mêmes raisons, les gens applaudissent à la fin ! C'est tout dire.

INDIGÈNES, mon bon, révèle un cinéma français en plein grand-bourgeoisisme, qui vient donner à travers ces animations de patronage menées par des dames-patronnesses en mal d'activités physiques et peut-être intellectuelles, le message et le catéchisme au petit peuple, à qui on a préparé un livre d'image pour qu'il puisse comprendre. Tout cela est d'un mépris sans pareil. Les gens sont contents, ils ont tous gagnés (les spectateurs, je veux dire), ils ont tous leur diplôme, la leçon est finie, rangez vos cartables, on baisse les petites plaquettes (10 ! 10 ! 10 ! 10 ! 8 ? Tu t'es trompée de plaquette, Anne ! Ce que tu es étourdie !).

Question : la jeunesse emmerde-t-elle les films de l'Education Nationale ?

Le seul point d'Histoire a failli me faire pleurer, quand notre président a augmenté les pensions, sans bien sûr payer les arriérés ! Comme quoi ce n'était pas si dur ! Une vraie honte, doublée d'un scandale (depuis le temps que ça traîne...), et qui doit donner des envies de suicide aux pauvres vieux concernés, qui s'aperçoivent que le combat de reconnaissance qu'ils ont mené et qui a été justement soutenu par des dizaines d'associations, d'intellectuels, d'historiens, de juristes, etc. (c'est-à-dire des centaines de gens spécialistes dans leur domaine, les plus grands cerveaux de France, les plus compétents), n'a eu aucun effet, strictement aucun. Alors que les producteurs de ce film, eux, ont obtenu tout, et en plus ont pu choisir le jour de l'annonce de la Bonne Nouvelle : le samedi avant la sortie du film, comme par hasard.

C'est gros. C'est énorme. Mais tout le monde applaudit. On le voit bien, notre pays s'est vendu au tout-marketing. La fatigue mentale est organisée et effective. Tout le monde s'incline et dit merci à un scandale absolu. La valeur de la pensée, défendue pendant des années par des gens passionnés par le sujet, n'a plus aucune valeur. Nous sommes dirigés par le showbiz et le marketing. Nous sommes devenus un pays totalitaire, déjà. C'est triste, ou drôle, je ne sais pas.

Mais cessons de parler de faits de société ! Ce n'est pas l'endroit ! INDIGÈNES est simplement, encore une fois, un téléfilm Z ! Rien de plus !

Je vous embrasse,

Anne Archy.
 
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Mardi 3 octobre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

 


(Photo :  "Les chemins de la réussite, épisode 1" par Dr Devo)


 

Chère Anne,

L'Autriche n'a pas le même goût que la veille, me suis-je dit en descendant les quelques rues qui me séparent du Café Bernau ce matin, alors que les températures semblent enfin vouloir approcher leurs normes automnales. Il ne fait rien de bon ici, ajoutai-je aussitôt mais in peto, discrètement, un peu comme sous le pantalon, sous la jupe, toi, dirais-tu.

Il n'y avait pas de quoi réveiller le Festival de Göttingen et ses Moniques alanguies sur les canapés ou la table lourde mais blanche du salon de thé avoisinant le Palais des Arts, mais quelque part, je fus à l'aise lorsqu'il s'est agi de supporter la séance de cinématographe journalière. Des nouvelles de l'Amérique ne font jamais de mal, me dit mon voisin de gauche et de file avant que nous entrions dans la salle, surtout que c'est indépendant, rajoute-t-il de manière inélégante, comme le pervers regarde le chou à la crème, ce regard chafouin de québécois, ces yeux qui dégoulinent du péché à venir, que la morale classe déjà aux chapitres inéluctables des amours coupables et de la morale repentante, a priori donc, ce qui est toujours mauvais signe. Une justification qui n'arrive pas en retard est forcément malhonnête, deux fois même, d'abord parce qu'elle est justification (chose impardonnable de toute manière), puis par sa présence avant tout processus de fécondation de l'événement, avant que quoi que ce soit ne se déroule. Comme si l’on pouvait penser que le Destin agissait au présent, c'est ridicule. Manipulateur, malhonnête du moins.
Pour revenir à des choses plus terre à terre, mon impression première sur ce voisin, lui aussi critique, fut la bonne, car il me tint un discours effarant quelques minutes plus tard, sans avoir la classe d'attendre le quart d'heure, en disant que Scorcésé, Hissewoude et Stone était trois grands, bien sûr, je l'aurais parié, mais aussi trois frères en armes (de l'argent pour rien, et des chèques en blanc gratuit, rajoutai-je pour moi-même), trois destinées parallèles dont les énergies se nourrissaient, et patati. Je coupai court en allant aux toilettes où, lorsque j'aperçus furtivement mon regard lessivé dans la glace au dessus de l'évier inox, je crus que j'allais pleurer ou défaillir. Après avoir uriné préventivement, je me décidai à aller dans le siège afin de choper de mes doigts moites deux feuilles de papier hygiénique, même pas vétivers, ce qui aurait été drôle dans la circonstance, et je mouchai une truffe que j'avais quand même, et on vieillit après tout, comme tu le sais bien, quelque peu humide.

Je décidai alors de zapper les pubs et d'aller me chercher au salon Bocuse une tasse de Menthe Marrakech qu'une hôtesse trop indulgente m'autorisa à emporter en salle. Elle rougit lorsque je la remerciai en lui donnant du Madame. Bah, un ton badin et désinvolte ne nuit jamais quand il s'agit d'affaires sérieuses, n'est-ce pas ?

Le titre n’était pas si mal, non par rapport au film lui-même, mais au vu des événements que je viens de te narrer. Une bizarrerie nouveau-roman m'aurait fait le plus grand bien en ce début poussif d'après-midi, mais comme HARD CANDY était exactement l'opposé en quelque sorte, en tout cas si éloigné, l'affaire déroutait le parcours du temps de manière finalement assez sympathique. Pas gaie, pas sirupeuse, pas de séduction, mais des manières franches, vois-tu ? [Je sais que tu comprends ces choses.]

La première chose qui me vint (en sortant... Oui, oui je sais, on a eu tellement de mal à entrer !) à l'esprit fut une remembrance, si j'ose, de la jeune Bénédicte, te souviens-tu, qui avait quand même notre âge et cette impossible propension à ne pas pouvoir la fermer une seconde, à en dire toujours trop. [Avec l'âge, et maintenant que nous avons connu des gens qui "savent trop", voilà Bénédicte encore plus sympathique, gentille idiote, que nous avons tous été du reste, mais je m'égare.] Je vais essayer l'autre formule, en dire trop peu, "comme une caresse" rajouterait Emma D'Arcy.

Un homme assez âgé, dans les trente, trente-cinq ans. Photographe, je crois. Oui, c'est ça, photographe, à moins que ce ne soit pas dit. Bref. Il la rencontre, tu vois, elle, la fille, elle a à peine 14-15 ans, mais elle fait bien plus, et en même temps pas du tout. Disons qu'elle a encore dans le corps (c'est terrible de dire une chose comme ça, mais c'est vrai, c'est une force de penser et de vouloir montrer ça, je m'étais dit en y pensant moi-même et en voyant le réalisateur qui le faisait), elle a encore, j'ai pensé, dans le corps, la trace de sa jeunesse, c'est encore une fille, son corps. Plus tellement, mais encore un peu, alors que le reste n'est que maturité, presque (pas tout à fait, là aussi, c'est un peu de la poésie) lucide. Presque, ce n'est pas une mince affaire, ce mot. Et bien figure toi, Anne, toi qui porte ce beau patronyme (que je suis jaloux de ton nom de famille, éternellement) que toute la chose, toute l'œuvre tient sur cette minceur. C'est fragile, comme film, ça se perce vite, comme le papier à cigarette, mais là aussi je divague. Disons qu'elle veut aller chez le gars, et que lui accepte plus ou moins. Et là, il est gonflé, ce gars, me dis-je, il annonce, il fait des plans quand ils montent en voiture (une austin-mini !) pour montrer que la fille n'est pas gaie du tout, que le drame va éclater. Presque comme un suspense, quasiment comme le visage d'un film d'horreur éclairé par l'orage, sauf qu’ici, ce passage ressemble à une réclame pour les voitures, justement. C’est très laid, l'effet inverse du film gothique, mais c'est ça, en fait. C'est très laid, ces petits plans annonciateurs, je veux dire, pas le reste.

Je ne peux pas t'en dire plus, et je sais que tu me comprendras et que tu n'iras pas fouiner dans les coupures de presse où ils ont tous, bien sûr, les porcinets, ils ont tous trop lâché le morceau, détruisant le peu que le film offrait. C'était beau pourtant, au moins dans le principe, cette fragilité.

Il ne faudrait jamais lire, autrement que par soi-même. [Ça, ça paye toujours...]

Fichtre, ai-je murmuré dès le générique en resserrant ma cravate, et il y avait de quoi. Ce fut un moment superbe : une sorte de fond blanc, presque du papier de luxe, envahi par des courbes assez abstraites. Quelquefois, les lignes qui s’allongent ou se défont semblent presque former des pièces, mais pas tout à fait. "Il va finir par nous montrer que toutes ces petites lignes forment un plan précis" (dévoiler les courbes d’un objet et finir sur l’objet en plan large : un classique du générique), mais non, cela reste abstrait. Un carré rouge sombre se ballade sur le jeu de lignes. En passant sur certaines régions vierges du fond blanc, il révèle les noms de l’équipe. Calme, beau, abstrait, avec une forte idée graphique. Saul Bass aurait aimé, je pense.

La première surprise de taille consiste en une première scène très longue, très, très longue, même pour le cinéma américain qui sait de temps en temps prendre ce luxe. Mais là, très chère, c’est quasiment de l’inédit. La première scène dure une bonne bobine, facilement 20 minutes ! Mais ce n’est pas la seule surprise. Tu le sais, je suis souvent à râler contre les films sans échelle de plans. [Le téléfilm hongrois INDIGÈNES récemment, long moment de solitude avec gens qui applaudissent à la fin, l’horreur, est composée de plans moyens pendant les scènes d’actions, et c’est tout. Des plans rapprochés et des gros plans pendant les scènes de dialogues, et c’est tout. Et des plans d’ensemble pendant les voyages ! Et c’est tout !] Ici, ce n’est pas complètement pareil. Le responsable fait autre chose. Il décide très volontairement, car la chose est dite dans la mise en scène plus loin de manière explicite (j'y viens), de réduire volontairement le cordage. Ah, la contrainte !… Tu sais que je suis pour, quoiqu’il arrive. La contrainte est source de liberté. Le responsable, David Slade je crois, dit : "Mon film, je ne le ferai qu’avec des gros plans !" Imagine… Le film est au format 2.35, et ce ne sont que des gros plans. Très vite, on sent les premiers effets, et encore, ne pas oublier que la première scène fait plus de 20 minutes. 20 minutes de gros plans ! Et bien malgré tout, camarade, ça fonctionne. Il atomise sa mise en scène. C’est un peu saoulant, voire carrément, ce qui n’est pas un désavantage vu l’oppression de ce sujet, en huis-clos. [Souviens-toi que je te faisais la même remarque au sujet de la charte graphique de A SCANNER DARKLY, dont je soupçonne qu’elle ait été enlaidie encore par le réalisateur sur certains passages, ce qui là aussi, dans le contexte du film, c'est-à-dire la fatigue et le sentiment de chute, est plutôt finement joué, volontairement ou pas d’ailleurs.] Très vite, on ne suit plus du tout ce qui est à l’image, mais on assiste à de la radio filmée en quelque sorte : le film trouve son rythme dans les dialogues uniquement, par voie de conséquence ! Mais ce n’est pas tout.
Quand la photographie arrive comme sujet de conversation, (comme par hasard, me surpris-je à penser, si je veux), Slade fait quelque chose d’encore plus bizarre. Il annonce les règles suivantes : désormais, ce qui l’intéresse, c’est la couleur du fond du plan ! [Or, le fond du plan est flou, bien sûr,  puisqu’il ne fait que des gros plans sur les visages !] Dans ce flou de fond de plan, on ne verra quasiment jamais d’objet, mais seulement la couleur du mur (ce qui est de mauvais goût et délicieux, puisque la maison du photographe est ultra-design à la mords-moi-cette-sauge-sauvage, ce qui veut dire qu’il n’y a quasiment pas deux murs qui ont la même couleur, et de plus, c’est du flashy, c’est du pompier pourrait-on dire si on aime les métaphores dans le filet). Ainsi, quand je te disais qu’on assistait à de la radiophonie en 35 mm, ce n’est pas tout à fait juste. En fait, il se passe quelque chose d’assez étonnant (et c’est aussi pour ça qu’il ne faut rien savoir de ce film, et que, si tu as déjà lu un résumé, c’est trop tard ; le principe est si fragile que, s’il n’y a pas ce sentiment que tout peut arriver, l’anodin comme le tragique, le thriller comme le drame psychologique, le film est trop normé pour des principes aussi radicaux mais fragiles de mise en scène. Jamais l’expression "être vierge devant le film" n’a été aussi importante, et si jamais tu vas voir le film dans cette disposition, tu sauteras tellement de joie, tu me remercieras tellement que tu seras prête à offrir tous tes gages en remerciement). C’est étonnant disais-je, car on s’aperçoit que le type ne filme pas les visages. Et que nous, nous n’avons pas cessé de regarder ce qui se place dans le plan. [Comme les acteurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère, on ne les regarde plus non plus.] Dans l’arrière-plan disais-je, il n’y a jamais un objet, même flou. Et une fois la scène de la photographie entamée, on comprend la chose : Slade ne filme pas les visages, il filme la couleur dans le fond du plan, il filme cette couleur unie mais floue ! C’est ça qui l’intéresse. Et je suis sûr que s’il avait pu, il aurait fait en sorte que les deux personnages dialoguent en voix-off, et n’aurait filmé que des panneaux de couleurs criardes. [Hey, c’est une super idée de film, ça ! En cadrant une pièce dépouillée et design comme si les acteurs étaient dans le champ. Quelquefois, très sincèrement et avec ce sentiment étrange de modestie, il me semble que je sois assis sur une mine d’or, ou plus prosaïquement que j’ai de l’or entre les mains. Qu’est-ce que je fous ici, en Autriche ?] Voilà, la messe est dite : le type filme le fond du plan, qui est un à-plat de couleurs unies ! Le système est dévoilé au moment où la fille découvre l’atelier du photographe : le réalisateur la filme de face, puis de trois-quart, et à chaque fois, la couleur du fond du plan change. Puis il montre qu’il peut changer son plan sur elle, le choisir en fonction du sentiment (quand elle dit un truc inquiétant, ce sera le plan de face sur fond rouge, ou quand elle dit un truc gentil ce sera un plan de trois-quart sur fond jaune-orange). Tiens, cette scène très simple, cette présentation des règles du jeu, ça ferait un très bel exemple de ce qu’on peut faire avec des dialogues. On peut faire de la mise en scène avec des dialogues. Et voilà une scène ludique et didactique ! Un des meilleurs moments du film. Une des plus belles idées, sinon la plus belle, que j’aie vue dans un film industriel cette année. [Laissons aux autres le sentiment de croire que ce film est indépendant ! Sa visée est commerciale, bien sûr. Ce qui ne gâche rien, d’ailleurs, mais précisons-le, ou alors décidons une fois pour toute que les films à petit budget sont tous indépendants !]

Alors évidemment, il ne respecte sa règle que jusqu’à ce qu’il la brise, si j’ose. Dans les moments de transition ou d’action, là, on repasse à une échelle de plans classique, à des gigotis insupportables, et surtout à des jeux d’obturation redevenus, hélas, très à la mode grâce à Spielberg et à Ridley Scott, les idiots ! Ça, c’est très laid. Mais il y a l’idée principale, généreuse, qui quelque part induit la réflexion suivante : plus les personnages sont près de la caméra, plus ils sont à fond dans le jeu de dupe et les vraies-fausses théories en chausse-trappe. Plus ils sont dans le fond du plan, ce qui n’arrive quasiment jamais, plus ils sont décrits au plus près de ce qu’ils sont vraiment. [Exemple : le plan subjectif de la voisine qui voit la fille sur le toit, action objective, observable par un tiers, et qui sort enfin de la construction verbale, du jeu de faux semblants. Voilà une action (enfin, non-verbale donc) toute bête, mais dont le fond n’est pas manipulable.]

Deuxième mouvement délicieux, le sujet lui-même. Le film, je te le disais, est résumable en trois phrases qui videraient le suspense du film… [… qui n’est pas de savoir qui est qui, piste que malheureusement le réalisateur va finir par croire lui-même, mais qui est de savoir si Machin ou bidule va s’en sortir, si la justice s’en sortira grandie !] De ce point de vue, le film est passionnant. Je vais parler en codé, en utilisant les sobriquets Bidule et Machin pour qu'on ne sache pas de qui on parle si on n'a pas vu le film. Quoiqu’il se passe, que Bidule ait raison ou pas objectivement, Machin est perdu car Machin est en plein catch-22, comme diraient les anglo-saxons : pile je gagne et face tu perds ! Sauf qu’ici, cela ne se déroule pas dans une ambiance kafkaïenne ou non-sensique (le ventre fécond du catch-22) mais dans la logique la plus extrême. Dans le rationnel. C’est effrayant ! On fait le trois/huit ! Machin perd car Bidule construit un système logique qui lui donnera toujours raison. Et c’est là que se joue la question de la maturité. [J’ai développé une autre théorie. On ne peut pas gagner contre ce système, car le bon sens commun, la vérité établie (et partagée par la société) gagne toujours, toujours et toujours, quand elle est relayée par une opinion personnelle et affective. Bidule s’appuie sur le sens commun, sur le bien de la société, mais sait à quel moment embrayer sur l’émotion personnelle, sur son parcours affectif, sur son affectif propre pour faire avancer son raisonnement. Et comme c’est Bidule qui mène la danse, Bidule peut changer de braquet et de pédalier quand ça lui chante. Derrière le système logique, nourri à une forte culture instantanée, limite infuse, se cache une domination par l’affect. Machin a perdu parce que lui ne peut pas ignorer l’affect de l’autre et le piétiner. Machin est la civilisation ! Bidule est la rhétorique, le sentiment rationnel au service du "Plus Grand Dénominateur Commun", au service de la Société et de la Justice ! Quand on épouse totalement les causes de la majorité, même au nom du droit et du sens commun, on sert TOUJOURS des intérêts personnels, et pire encore, des pulsions affectives profondément enfouies. Ce qui est exactement le contraire du but affiché, de la motivation de départ ! Et ça, c’est le pire film d’horreur possible. C’est épouvantable et insupportable.

Slade développe bien l’intrigue, d’ailleurs, autour de deux belles idées encore plus splendides et émouvantes. Machin a tort quoiqu’il arrive (Machin est dans une position dickienne, car ce qu’il a fait dans le passé ne peut plus exister dans le présent, n’est plus compatible avec le présent ! Donc, il ment forcément !). Deuxio, même si Machin dit la vérité, ça n’a aucune importance, la logique démontre qu’il a tort, et la Société aussi. Les deux belles idées sont les suivantes, et, chère Anne, je te conseille de revenir lire ce paragraphe après avoir vu le film. Passe au suivant pour l’heure. Première idée : Machin abandonne et accepte le sort, son corps sera sa preuve, la seule preuve incarnée et palpable du film (c’est pour ça que le moment de "la pince" (codé, codé !) est très beau. C’est simplement, là aussi, un élément tangible qui devient un faux-semblant ! Même ça, même cette dignité d’incarner dans son corps la vérité sans lutter, même ça, c’est dévié. C’est ignoble. Mais quand Machin accepte sa condition et mise sur le futur de son corps comme preuve, c’est sublime ! Deuxième idée brillante, les photos. On sait qu’il y en a plusieurs, mais on n’en voit qu’une. Et ce qu’on sait des autres nous est dit que par Bidule, ce qui crée un malaise certain ! Ça, c’est une très belle idée. Dure mais belle.

Enfin, ce qui est inacceptable aux yeux du public, et qui a provoqué paraît-il le scandale, c’est que la Justice, le personnage qui défend la vérité, celui qui protège le sens commun et le fondement de la loi dans notre Société (et c’est valable aussi pour nous, spectateurs), le personnage qui administre l’antidote, la solution ou la punition est celui qui précisément utilise un système fasciste de démonstration. La Vérité et la Justice sont défendues par un personnage foncièrement ignoble et totalitaire ! Et ça, c’est dur à avaler… et c’est ce qui fait que le film est intéressant. C’est le fascisme qui fait que la justice est faite, en apparence du moins ! Choisis ton camp !

Alors oui, après, à mes yeux, ça se gâte, par trop d’action. Certes, tout le film est cousu de fils blancs, et c’est, je crois, ce qui fait qu’il marche. Mais à la fin, où l’action et le rebondissement sont privilégiés, on se dit que tout est dans tout. Si le film était resté dans la voie que je viens de décrire dans les paragraphes précédents, il aurait été plus sec, plus dur, plus prévisible mais plus violent. Là, on est entre le jeu de petit malin et le retirage du tapis sous les pieds au dernier moment. En cassant le jouet, Slade casse aussi son film, et entérine l’idée que tout est dans tout, et que dire une situation ou son contraire sert quand même le film, car de toute manière, les raisonnements de départ sont spécieux. Ce qui ne contredit pas forcément le film, mais le stigmatise à mes yeux et à mon goût, dans une perspective plus attendue. J’aurais joué l’âpre, l’inéluctable. Surtout que cette dernière partie est trahie par un plan dégueulasse qui bousille tout le film (un insert d’une seconde dans la voiture…. Vas-tu le voir ?), et que surtout, comme il y a plus d’action, on sort de la contrainte du gros plan, et le film n’est pas beau dans ces moments d’action.

Pour moi, donc, le film est à moitié réussi seulement. Disons que c’est l’exemple type du film faisandé que j’aime, à moitié pourri mais passionnant, et qui nous donne vraiment et curieusement l’impression furieuse qu’on est au cinéma ! La fragilité de HARD CANDY se joue à tous les niveaux, et il y a ici quelque chose de fondamentalement atypique. Espérons que tout cela se développe ensuite. C’est un premier film. Mais il y a certaines choses qu’il est bon de voir de temps en temps sur l’écran. La question posée est finalement celle de l’Empathie. C’est déjà pas mal…

Dr Devo.
 
PS : Ne lis pas les lignes ci-dessous si tu n’as pas vu le film.
En fait, ce film est un peu l’opposé, complémentaire, de la thématique de L’ENFER DU DEVOIR de William Friedkin. Ce personnage principal est vraiment pour moi l’incarnation du spécialiste, et aussi l’incarnation de l’esprit de forum, cher à Internet, ce qui en fait un personnage étonnement contemporain. Moi, j’aurais tenté l’abstraction finale en conclusion, après avoir arrêté l’intrigue quand Machin se relève de la table. Puis j’aurais mis un plan de Bidule dans la ville, et derrière, j’aurais tenté une séquence abstraite qui reprenne, mais avec des décors « live » et en dur, le jeu de lignes du générique de début. Même dans la dernière partie il y a une belle idée : même la mort sera volée à Machin ! Quelle horreur ! Mais bon, le reste de cette dernière partie, je n’y adhère pas. Le Marquis m’a dit que le réalisateur était quelqu’un de très modeste (ça change) et qu’il pensait lui-même que son film était à moitié raté. Il serait vraiment intéressant de voir quelles sont les choses qui lui paraissent ne pas fonctionner, de voir si le projet de départ incluait une fin plus abstraite, moins vivace, et s’il a eu des pressions de production…
Le vrai scandale est aussi qu’on ne puisse pas lutter devant l’apparence physique de Bidule. Un beau corps est toujours sûr de gagner.
Une autre chose très belle dans le film : le changement d’étalonnage dans le même plan ! Quelle belle idée. Un autre truc très moche : répéter le plan en travelling sur le mur quatre fois ! Il faut pas exagérer quand même !
À suivre.
 
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Dimanche 1 octobre 2006

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