[Photo : "Kermit Spleen : Une deuxième mort", par Le Marquis]

Sortons quelques instants du cadre défini de l’Abécédaire, c’est inhabituel, je sais, mais parfois, il faut juste que ça sorte.

Vous vous en doutez probablement, le grand retour des Muppets, qui colonise les couvertures de programmes TV et accessoirement le créneau horaire de Vidéo Gag le dimanche après-midi, n’est pas étranger à cette digression, mais il vous faudra attendre la dernière partie de cet article pour avoir mon sentiment sur cette résurrection - mais je sais : vous me voyez venir...

 

 

 

La création de Jim Henson fête grosso modo ses trente ans cette année. Le Muppet Show, qu’on ne présente plus, est apparu en 1976 puis a prématurément fermé ses portes en 1981 ; Jim Henson avait le sentiment d’avoir mené en cinq saisons le projet à son terme et craignait en prolongeant l’expérience de voir le spectacle décliner et se banaliser. Malgré le succès de l’émission anglaise, le concept est donc abandonné, d’autant plus que Henson souhaite se consacrer pleinement au cinéma, en l’occurrence avec le très beau DARK CRYSTAL – sa carrière de metteur en scène sera hélas contrariée par l’échec cuisant de LABYRINTH, un film énormément sous-estimé. Mais si le Muppet Show, brillant divertissement aux invités de marque, qui ménageait d’ailleurs régulièrement une place à la découverte de marionnettistes de talent, a disparu, Jim Henson n’abandonne pas pour autant ses personnages, qu’il a déjà conviés en salles en 1979 avec THE MUPPET MOVIE et qu’il retrouvera par la suite à l’occasion de deux autres longs-métrages (THE GREAT MUPPET CAPER et THE MUPPETS TAKE MANHATTAN), sans compter deux émissions spéciales, l’excellent A MUPPET FAMILY CHRISTMAS, et THE MUPPETS AT WALT DISNEY WORLD en 1990, dernier projet auquel il sera associé avant son décès. Comme le titre l’indique clairement, les droits de distribution des Muppets venaient alors d’être acquis par la firme de Mickey, qui en profitait grassement pour se faire de la pub, ce qui a fait grincer les dents des fans les plus puristes.

Pourtant, cette transaction aura eu des effets plutôt bénéfiques. Brian Henson reprend le concept de son père (et les personnages auxquels il avait donné la vie), qu’il va prolonger avec un certain talent dans trois nouveaux longs-métrages conçus pour le grand écran, des films visuellement assez ambitieux, produits et dirigés avec une indéniable originalité, et un téléfilm sympathique mais moins percutant, ainsi qu’une nouvelle série télévisée, Muppets Tonight (1996-1998) – le résultat, injustement décrié par les fans hardcore, est très réussi mais ne rencontre pas le succès escompté : deux saisons et 22 épisodes plus tard, l’émission est mise au rancard.

En 2004, c’est la franchise elle-même qui est rachetée par Disney, et c’est vraiment là que les choses se gâtent – les pisse-vinaigre des années 90 risquent fort aujourd’hui de regretter Brian Henson ! La firme a conscience du potentiel commercial du show et de la popularité de ses personnages à travers le monde, mais elle souhaite en contrôler le ton et la confection, pas très portée sur l’humour insolent et l’irrévérence qui, contrairement à ce qu’ont persiflé les mauvaises langues, n’avaient pas été enterrées avec le grand Jim. Cette frilosité à l’égard du concept lui-même explique d’ailleurs peut-être le peu d’efforts que Disney aura consacré à faire véritablement distribuer les films (en France, seul le NOËL CHEZ LES MUPPETS, brillante relecture de Dickens, aura été vu en salles ; le DVD paru en France est du reste d’une qualité lamentable, et pour l’avoir vu sur grand écran, je peux vous confirmer que le film, recadré en 1.33, en souffre énormément). Après avoir produit un téléfilm inédit dans notre beau pays (une adaptation du Magicien d’Oz), Disney décide de franchiser le concept et de ramasser le pactole en vendant le concept à l’étranger ; et voilà donc que débarque sur TF1 le « Muppets TV » relooké et supervisé par Sébastien Cauet.

 

 

 

Deux mots avant de poursuivre sur la perception du Muppet Show en France. Je suis un peu agacé par la trop grande popularité de la version française. Oui, Roger Carel, Micheline Dax, Claire Nadeau & Cie ont fait un excellent travail, c’est vrai. Voix typées, caractéristiques, familières, attachantes. OK. Mais ceux qui la défendent aveuglément ont-ils jeté un œil à la VOST ? Lorsqu’on revoit aujourd’hui un vieil épisode du Muppet Show en VF, on réalise à quel point, d’une part, les traductions échouent souvent à restituer l’humour très anglais de l’émission, s’engouffrant avec plus ou moins de réussite dans le jeu de mots à deux balles sans rendre justice à des dialogues non-sensiques de très haute volée en anglais. D’autre part se pose le problème de la nature même de l’émission, en particulier la présence de célébrités : le fait qu’elles soient doublées (même lorsqu’elles sont françaises, n’est-ce pas Aznavour ?) fait perdre beaucoup de l’intérêt de leur présence, et s’effectue en outre en s’accompagnant de très gros problèmes de mixage sonore, qui nuisent considérablement à certaines prestations. Les passages chantés ne sont pas traduits – ils ne sont pas sous-titrés non plus, tant pis pour les gags et le parallèle avec les actions des Muppets – et lorsqu’un dialogue vient s’intercaler dans un passage musical (voir par exemple l’épisode avec Cléo Laine), l’atmosphère sonore est tout bonnement supprimée, remplacée par une version instrumentale du générique sur laquelle interviennent les doubleurs : l’effet est vraiment désastreux. Lorsqu’on a goûté à la version originale, on réalise qu’en plus des performances des voix originales (celles de Jim Henson ou d’un Frank Oz grandiose en Miss Piggy), supérieures aux (valeureux) efforts des acteurs français, c’est l’essentiel de l’humour et de l’atmosphère du spectacle qui part à la corbeille avec la VF. Respect, encore une fois, à Carel ou à Dax, mais au bout du compte, cette popularité est une vraie nuisance, qui semble légitimer le scandale des coffrets du Muppet Show édités en France dans leur seule version française, qui plus est dans des copies pas terribles, et dans le désordre le plus complet, alors qu’en Angleterre existe déjà un coffret de l’intégrale de la saison 1 en VOST. Et si l’émergence de ce lamentable « Muppets TV » laissait espérer une ré-évaluation du show original, c’est peine perdue, puisque la première de l’émission de Cauet s’accompagne d’une vente en kiosque des mêmes DVD, toujours en VF.

Ce qui explique sans doute des propos comme ceux de Cauet, qui dit avoir apprécié dans le Muppet Show les personnages, mais « pas trop les histoires et les chansons » - oui, vous comprenez, en France, nous n’avons pas cette culture, blablabla… Il doit être satisfait, car les personnages, c’est bien tout ce qui lui revient : des tas de chiffons éviscérés dans lesquels n’importe quel chaland va pouvoir glisser sa grosse paluche. Et après tout, rien d’autre ne subsiste à l’écran que des « personnages », à savoir des marionnettes confisquées à leurs animateurs respectifs, des enveloppes vides que l’animateur hype va pouvoir remplir avec ce qui fait sa propre personnalité – c’est dire à quel point le projet est excitant…

Les aménagements de programmes en eux-mêmes n’ont rien de nouveau : le 1 RUE SÉSAME français diffère énormément de l’original (Toccata n’a lui-même qu’une ressemblance lointaine avec le véritable Big Bird), et on se souvient de Michel Robin en maître de Croquette dans Fraggle Rock. Mais avec « Muppets TV », c’est l’entière responsabilité de la conception du show qui est marchandée, avec pour seul contrôle créatif une censure ponctuelle totalement absurde imposée par Disney : interdiction de mettre en scène un pastiche de président américain (alors qu’on se souvient encore du robot Nixon fou de Muppets Tonight), interdiction de montrer Kermit embrasser un invité (?????), quant aux plaisanteries sur la dyslexie d’un Muppet, elles sont bannies car connotées trop « maladie » ! Ce genre de censure visant naturellement à préserver l’image de marque politiquement correcte jusqu’au grotesque de la souris aux grandes oreilles, tout en pissant sur l’identité profonde de la création de Jim Henson – et quand on pense que le bon vieux barbu râlait contre un Bébête Show plagiaire, on n’ose imaginer ce qu’il penserait d’une telle entreprise de sape de ses personnages et de son univers, bien plus préjudiciable que l’inoffensive parodie crétine de Collaro & Roucas. Ce pastiche plagiaire ne pèse pas lourd, comparé à la dénaturation profonde, le viol dont sa création fait aujourd’hui l’objet.

 

 

 

Avant son décès, Charles Schultz, moins naïf, avait pris les mesures pour s’assurer que Snoopy et les Peanuts ne seraient jamais re-créés, sous quelque forme que ce soit. Il a eu bien du flair, sans quoi on pourrait parfaitement se retrouver aujourd’hui dans la même impasse, avec un « grand retour en fanfare » des Peanuts revus et sodomisés par l’auteur de Titeuf. Ceux qui ont jeté un œil sur la reprise française des sketches des Monty Python voient bien de quoi je parle. Car, dans l’absolu, il y a là un non-sens et un manque de respect à mes yeux profondément impardonnables. Frank Oz, Dave Goelz, Steve Whitmire, Bill Barretta, Jerry Nelson, Brian Henson, Kevin Clash incarnaient leur personnage, et chaque muppet avait une personnalité et des tics pensés et développés par chaque marionnettiste auquel un personnage était attribué. Lorsque l’animateur Richard Hunt est décédé, la plupart des personnages qu’il incarnait (dont le « va-chercher » Scooter ressuscité dimanche dernier) ont disparu avec lui. Simple respect de la part de l’équipe créative qui habitait la troupe et conférait son âme à cet univers.

La transaction de Disney marque très clairement la fin du Muppet Show, dont les personnages ne valent désormais pas davantage que des costumes de Dingo campés par des smicards exploités dans chaque camp de divertissement obligatoire où viennent s’entasser les petites têtes blondes. Peu importe qui leur donne la vie, peu importe leur personnalité, peu importent les dialogues qu’on leur prête, les marionnettes sont à l’écran et personne ne fera la différence, les « personnages » ont été achetés, c’est super cool, et s’agitent sur le petit écran, voilà un revival d’emballé, vive le tiroir-caisse.

 

 

 

Muppets TV est donc écrit et réalisé en France, supervisé par Cauet (l'adéquation créative est mise au rencard au profit de sa seule popularité). Rien à dire sur le travail de Cauet, figure médiatique dont je me contrefous – et qui espère naturellement une visite de Kermit sur le plateau de son émission du jeudi soir, les parois sont bien poreuses, pas vrai ? Quelqu’un devait s’y coller, c’est lui, il s'approprie logiquement le matériau pour faire ce qu'il fait déjà ailleurs, puisque ce sont ses auteurs de la « Méthode Cauet » et de « Cauet retourne à la TV » qui s’y collent. Mais est-ce vraiment compatible ? Si une petite poignée de gags font mouche, ça reste bien léger, et surtout très typé dans un humour très franco-français, qui singe laborieusement les gags de l’émission originale. Rien n’y fait. Les personnages familiers paraissent dévitalisés, vides, zombifiés, et la magie ne fonctionne pas une seconde.

Je vous renvoie ici à ce que je disais plus haut sur la perception du Muppet Show en France, puisque le problème se fait déjà sentir : le show est-il culturellement transposable en France, surtout quand des générations encensent la célèbre VF aux voix souvent percutantes mais aux traductions affligeantes – sans parler du montage sonore entre VF et VO, désastreux ?

À voir le résultat à l’écran dimanche dernier, proprement affligeant, le doute n’est hélas pas permis. Photo hideuse de plateau télé sur-éclairé ; direction artistique quasi absente avec de grossières erreurs de cadrage ; figuration quasi nulle ; marionnettes animées sans le moindre talent et parfois vraiment foireuses – non mais vous avez vu Clifford ? ; écriture trempée dans un humour français de prime time, truffé de références musicales exclusivement françaises, dont une « Muppets Academy » atterrante et pas drôle pour un sou, qui semble juste placée là pour faire de la pub à un programme semble-t-il déclinant. Le tout s’achève sur une énième promo d’Obispo et de son horrible dernier tube 80’s balancé en play-back dans une séquence affreusement statique et dénuée d’imagination, là où chaque artiste invité dans le Muppet Show réinventait son style pour l’émission, dotée il est vrai d’une véritable équipe de musiciens.

Comment, de toute façon, espérer égaler la longue expérience et le talent d’un Dave Goelz ? Est-ce seulement l'ambition du show ? Ah, non, j’oubliais, on s’en fout des histoires et des chansons, ce qu’on veut, c’est les personnages. Sauf qu’en l'état, on est plus au « Village dans les nuages » que dans les décors et l'univers familiers, manifestement partis en fumée.

On peut faiblement espérer une amélioration technique, sans trop y compter, mais les bases sont pourries, et l'émission donne véritablement le sentiment de la fin, d'un univers attachant commué en franchise, que nous voyons se déliter et s'éteindre sous nos yeux – et très franchement, l’admirateur sincère que je suis souhaiterait ne jamais voir les Muppets revenir que de les voir dépecés et empaillés de la sorte. Car même si, qui sait, d’autres bons films peuvent encore peut-être se produire aux Etats-Unis à l’avenir, on sait déjà par qui ils seront désormais doublés en France, et plus généralement, c’est l’image même des personnages qui est aujourd’hui piétinée, ridiculisée, infantilisée : quel attachement un spectateur qui passe va-t-il éprouver pour un Cauet affublé d’un Tatayé vert pomme ?

 

 

 

Si quelqu’un me parle encore une fois de la « magie Disney », je tue.

 

 

 

Article dédié aux Dingo & Minnie lubriques filmés à Disneyland, qui ont risqué leur place pour mettre en boîte des personnages depuis longtemps déjà animés d’une vie sinistre.

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Mardi 31 octobre 2006

recommander publié dans : Lucarnus Magica
[Photo : "Spartacus 1 : Awake as a Slave" par le Dr Devo]
Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
On fête Halloween toute l'année chez le Marquis, c'est ça qui est bien. Certes, on l'a déjà répété cinquante fois ici, sa "dévédéthèque nationale" est la plus fournie d'Europe, et même la plus éclectique (faites-moi penser à vous parler du film porno pour enfants avec le Père Noël), mais quand même, on note avec délice un très net penchant non seulement pour le film d'exploitation, mais surtout pour le film fantastique ou d'horreur.
 
Un peu épuisé par le pseudo-téléfilm SPIRIT OF THE NIGHT de Mark Manos (USA, 1995), nous avons décidé de changer le fusil d'épaule et surtout de considérer le film comme un moment festif et inventif, histoire, comme disait le poète, de "faire la java et boire du champagne". Un petit mot sur SPIRIT OF THE NIGHT quand même, histoire de ne pas avoir vu le film totalement pour rien. La jaquette du DVD, que vous trouverez chez Auchan un de ces quatre pour 1,99€ neuf, promet un film fantastique de série, et en quelque sorte, le contrat n'est pas rempli. La chose commence par une scène érotico-soft (très soft, tout en évocation et en regards ténébreux !) de fantasme branché, enfin… dans les années 80. L'héroïne est malheureusement dans un train et rêvasse à son voisin d'en face qui lit le journal ! Elle est en fait en Roumanie, où elle vient enterrer son père, à moins que ce ne soit le Pays de Galles. De l'arnaque immobilière, un village peu accueillant, des scènes érotiques peu nombreuses et surtout à peine dignes d'entrer dans la charte qualité de feu les films M6 du dimanche soir (observez le mâle retors dans la scène de trio, observez-le en train de planifier secrètement son repas du lendemain !). Et puis, quand même, il y a du fantastique dont on ne sait s'il est mal fichu en premier lieu, ou juste feignasse ou de guingois, faute à un budget modeste. En tout cas, même si après 90 minutes, on ne peut pas le dire avec exactitude, il semble, mais ni moi ni le Marquis ne pouvions le certifier à 100%, ce qui est quand même un comble, il semble, dis-je, que l'héroïne (Jenna Bodnar, mais ça intéresse qui ?) soit non pas mordue mais contaminée par la lycanthropie ! Elle croise une femme nue qui se fait poursuivre mollement par des figurants villageois un soir où ce n'est peut-être même pas la pleine lune ! Une lumière infographique sort de la jeune traquée, se ballade dans le plan et atterrit sur la pauvre Jenna. Par la suite, elle a un comportement de "bête" : sens exacerbés, envie de boire du champagne avec le Ministre de la Culture et frénésie d'exhibition dans le pure style Hollywood Night de TF1. C'est-à-dire qu'elle ne se transformera jamais en bête, ne hurlera jamais à la lune, etc. On sait juste qu'elle est victime de la malédiction qui a déjà tué sa mère (oh, mon dieu...). Pour tous ceux qui trouveraient génial un film de vampire dont le concept novateur serait que les affreuses créatures puissent sortir le jour, n'aient plus peur des croix et des pieux en bois, boivent de l'eau bénite au petit-déjeuner, ou n'aient plus de canines proéminentes, et qui d'ailleurs ne se nourriraient plus de sang (j'entends d'ici NADJALOVER dire : "Ben oui, UNDERWORLD II, quoi !"), ce SPIRIT OF THE NIGHT, film de lycanthrope sans loup et sans Garou (je sais, je sais...), est fait pour vous, surtout si vous kiffez à mort les playmates du samedi soir qui se trémoussent en plissant les yeux et en mettant la bouche en cul de poule, sans jamais quitter leur robe de chambre... Sinon, on s'ennuie assez ferme, malgré la splendouilleterie des situations et le casting assez tartignole de l'ensemble. Évidemment, de mise en scène, il n'y a point. On pense quelquefois vaguement à une adaptation de la collection "Frisson d'angoisse érotique" de la collection Harlequin, qui d'ailleurs, et là aussi le Marquis et moi-même avons testé, produit de bien meilleurs téléfilms (si on a envie de se marrer à peu de frais) adaptés de leur roman. C'est génial, ceci dit, qu'il y ait dans le monde des producteurs qui fassent des films dont on sait pertinemment qu'ils ne vont que décevoir tout le monde : l'amateur de fantastique, l'érotomane, l'amateur de documentaire sur la Roumanie ou le pays de Galles... Tiens, j'ai déjà oublié de quoi on parle en fait ! [La seule originalité du film : l'héroïne est vaguement rousse !]
 
On change de tactique, et on passe direc', comme disait le poète, à du bon vieux fantastique poilu des familles grâce à ce AU SERVICE DE SATAN, dont la conjonction de l'ignoble jaquette (internationale respectée) et du titre pas honteux mais pas très sexy rebutera la totalité de ses acheteurs potentiels. J'ai proposé un autre titre plus littéral, tout aussi peu vendeur, mais plus ironique, "Les petites mains du Diable", plus fidèle au SATAN'S LITTLE HELPER, dénomination originale de ce film de Jeff Lieberman, réalisateur américain malin comme un singe qui avait une petite réputation dans les années 70 et 80, un peu mis au garage depuis. On lui doit aussi un paraît-il très bon, malgré son titre, LA NUIT DES VERTS GÉANTS (popom pom...), et le classique des vidéoclubs des années 80 LE RAYON BLEU (BLUE SUNSHINE, film à la célébrissime affiche). [Je le signale avant d’oublier : j'ai découvert en faisant cet article que Lieberman est en train de préparer une série qui s'appellerait ‘TIL DEATH DO US APART et qui raconterait à chaque épisode le récit de meurtre d'un époux par un autre, chouette concept que Larry Cohen n'aurait pas renié ! Si quelqu'un a vu ça, qu'il nous laisse un petit commentaire... John Waters jouerait dans le pilote apparemment !]
 
C'est Halloween (on ne l'avait pas fait exprès, c'est ce qu'on appelle le talent) ce soir. Nous sommes sur une petite île aux États-Unis qui rappelle un peu le charme sympathique des îles anglo-normandes. Amanda Plummer (qu'on perd un peu trop de vue, je trouve) est l'heureuse maman, un peu excentrique quand même, du petit Alexander Brickel (déjà vu dans PALINDROMES de Solondz), un petit garçon de onze ans. Ce dernier voue une passion sans borne pour sa grande sœur Katheryn Winnick, étudiante en art dramatique qui ne louperait pour rien au monde un soir de Halloween avec son petit frère. Et la voilà qui débarque par le ferry. Au grand dam du petit Alexandre, qui voit son monde s'écrouler quand sa sœur présente à la famille son petit copain Stephen Graham, qu'elle a ramené pour le faire connaître. Alexander se fâche (il voulait se marier avec sa sœur !). Il est d'autant plus déçu que pour Halloween, il s'est habillé en Petit Serviteur de Satan, le héros du jeu vidéo qui porte le même nom et auquel il ne cesse de jouer sur sa gameboy (euh pardon, sa DS !). Fâché, le gamin décide d'arpenter les rues de la ville tout seul. Il rencontre alors un gars déguisé en Satan. Naïvement, il lui offre ses services de petit assistant du Diable ! Le Satan accepte, sans rien dire. Et c'est bien là qu'est le problème : car sous le masque de Satan se cache un vrai serial-killer ! Et Alexandre, qui ignore tout de la véritable identité du héros de son jeu vidéo préféré, va effectivement devenir l'assistant le plus zélé que le tueur n'ait jamais eu. En quelque sorte, les espérances d'Alexandre risquent d'être plus que comblées ! Le sang va couler...
 
 
Hé-hé, voilà qui promet, se dit-on immédiatement. Ce scénario pourrait être l’œuvre folle et débridée de Larry Cohen, le célèbre scénariste-réalisateur, toujours au top lorsqu’il s’agit de dégotter des bases d’histoire absolument hallucinantes, simples et irrésistibles. Ici donc, il y a un peu de ça.
On est dans un premier surpris par le décor, cette île assez verte qui rappelle quasiment l’Europe, cette petite bourgade soignée et bourgeoise qui rappelle autant le village qu’une petite ville. Un décor naturel et modeste, se dit-on, oui, mais assez atypique pour créer son petit effet. Deuxième facteur de découverte dans le film : l’humour ou la satire. La satire sera finalement presque une fausse piste. Reste l’humour tout court. Quand Solondz a engagé Alexander Brickel, il a eu le nez creux, une fois de plus, mais il a sûrement vu ce film. Le jeune acteur y va vraiment à fond, assure complètement et ce en évitant l’écueil, justement, de faire son malin et de paraître plus mature que son âge, ou de paraître tout simplement plus âgé que son rôle. Il y a une vraie débrouillardise et un vrai plaisir d’acteur et de construction de jeu chez lui, mais toujours soumis à l’exigence d’un rôle bien plus proche du monde enfantin que de celui des adultes. Vu l’histoire, qui joue, ou du moins commence en jouant sur la confusion entre réalité symbolique et événements réels, si j’ose, cette nuance apportée par le petit acteur (de la précision, du sérieux et aussi du second degré, en restant un enfant) est vitale. Une fois construite, elle est le moteur du film. C’’était une prise de risque, mais aussi un très beau calcul sensible. À ses côtés, Amanda Plummer, actrice chouchou de jadis, un peu égarée soit dans les rôles de barges, soit dans les films improbables (l’ineffable SEPT JOURS À VIVRE, film allemand « chez nous en Amérique » complètement cruche et grand classique de bacs à solde ! [à éviter soigneusement, pour ce que j’en dis ! NdC]). Oui, on a compris que les réalisateurs la trouvaient loufoque, ce qui est assez vrai, mais la nuance lui colle désormais à la peau et fait qu’on oublie souvent la bonne comédienne, sobre en plus, qu’elle a été. La faute au succès planétaire et culte de sa prestation aux côtés de Tim Roth dans PULP FICTION (le hold-up dans un restaurant), grand moment foufou. Bref. Bon, ici, en une scène et quatre dialogues (qui tournent autour de la notion d’inceste chez le frère et la sœur ! La classe), on comprend pourquoi on a engagé Amanda : cette maman est complètement loufoque ! Ceci dit, au fur et à mesure que le film avance, on comprend que c’est un choix plus que judicieux : il est stratégique ! Effectivement, Plummer fait le parcours inverse du film. Au début, elle apporte de la loufoquerie à un sujet bizarre mais terre à terre et assez sérieux. La routine. Et au fur et à mesure, le film gagne justement en loufoquerie fantastique (presque), quand le personnage d’Amanda, lui, devient de plus en plus sérieux, voire pathétique. C’est alors son personnage qui sert de repère pour jauger l’ambiance globale du film. Cette espèce de swing entre deux ambiances a priori antinomiques est très efficace, et multiplie les nuances drôles et / ou loufoques, en même temps qu’il démultiplie comme un pédalier le niveau de suspense, voire d’horreur, imposé par le sujet. À travers ces deux comédiens, le pari est déjà quasiment gagné. Le film est atypique et bien construit dans ses nuances, se dit-on. C’est vrai, mais ce n’est pas tout.
 
Car AU SERVICE DE SATAN est une petite machine de guerre ! Le sujet peut paraître gentiment loufoque à la lecture. A l’écran par contre, c’est du grand huit ! C’est du grand braquet. Sur un principe simple, avec un décorum et un contexte lui aussi simple mais un peu atypique, Lieberman a délimité un jardin petit mais bougrement personnel. Le petit héros du film mélange ses propres sentiments. Bien que parfaitement intelligent, il « suspend » sa raison à un fil, fragile en plus, par lequel il peut alors confondre son sentiment (sa sœur a un copain, c’est la fin de la complicité), et son analyse du monde. Il est en colère, et par le truchement d’un déguisement dont il suspend la portée symbolique pour le prendre au premier degré, il va pouvoir exprimer sa colère dans les rues, et de manière sanglante, à l’occasion d’Halloween. Le coup de génie est d’introduire un VRAI serial-killer dans le jeu ! C’est complètement exagéré, quasiment gratuit, mais ça fonctionne du tonnerre. L’autre trait malin du film est de mettre de fait le spectateur dans une situation de suspense inconfortable. Car nous sommes les seuls à replacer le second degré à bon escient, et surtout à pouvoir anticiper les dangers à venir, aussi bien pour les individus que pour la Société dans son entier. Et c’est là que Lieberman frise le génial : il fait en sorte, sans que cela ne devienne complètement ostensible ou prévisible, que, dans un troisième temps, toutes les craintes les plus basiques et les plus « hénaumes » du spectateur à propos de la catastrophe sociale possible qui pourrait arriver, non seulement se réalisent, mais décuplent en force des jeux de conséquences en dominos qu’on n’avait même pas envisagés et qui rendent la situation bien pire encore que nos pires craintes, donc ! La chute est plus dangereuse que prévu, et beaucoup plus longue. On rit donc énormément, mais en criant ! Et le film nous emmènera dans les abysses de l’horreur. Et bien entendu, c’est une horreur complètement sociale aussi. [On remarque que dans certaines exactions collectives, on pourrait dire que AU SERVICE DE SATAN ressemble presque à un film de zombies.]
Vous voilà prévenus. C’est de l’abyssal... dans une comédie fantastique tout à fait « banale » si on peut dire. Et c’est le Marquis qui a mis le doigt dessus. Avant de procéder à l’énonciation de la précieuse remarque, on me permettra de prévenir le public adoré que ceci est une remarque d’ordre général, et qu’il y a suffisamment de personnalité dans ce film pour que la référence soit vue comme un cousinage d’un point de vue généalogique, et non comme un rapport père-fils.
Lâchons le morceau : dans son obstination à prendre une idée de base originale mais aux principes simples et excitants, dans sa volonté de la mettre en application avec tout le zèle possible, dans toutes les perspectives possibles et imaginables, en faisant de son film un laboratoire du thème et de ses variations, Lieberman se pose un peu dans le sillage de Joe Dante, référence dont, si on peut dire, ni l’un ni l’autre n’ont à rougir. C’est quelque chose que j’ai partiellement exprimé quelques lignes plus haut. On a nettement l’impression que la chute n’en finit plus, que chaque conséquence nous paraît fatale, ultime, et qu’il n’en est rien. Le fond de la piscine recule sans cesse, nous enfonçant sous toujours plus de pression certes, mais aussi de frissons et de drôleries.
 
On en arrive à des extrémités horrifiques et comiques bougrement étonnantes. Il serait facile de donner quelques exemples... Je préfère tout de même que vous me croyiez sur parole (la vision du film n’en sera que plus drôle). On peut quand même dire que le film devient tellement frappadingue qu’on a la nette impression, dans des séquences entières, que Lieberman n’a qu’une seule envie : virer les acteurs de son film et les remplacer par des figurants costumés ! L’effet est pervers et très efficace. [Il rappelle d’ailleurs une sublime séquence de la série des PANTHÈRE ROSE de Blake Edwards.] Le vertige est immense. L’humour est à son potentiel le plus noir, et le film se transforme en petit alchimiste à la précision infernale, où un gag simple peut être placé avec une finesse infinie dans une séquence comique et horrifique construite avec la précision la plus extrême, afin que, dans cet écrin, ce petit gag-là, justement, explose dans une déflagration fatale et atomique qui sera absolument renversante. [Exemple : quand Amanda Plummer se prend la rampe d’escalier dans la séquence au manoir.]
D’un autre côté, le réalisateur dépasse complètement son sujet, ou plutôt lui fait subir les mêmes traitements qu’à son film lui-même. Il s’agit ici de jouer sur la mise à plat du premier et du second degré, du récit des événements bruts et de leur portée. Une fois que cela est fait, la Société est au bord du chaos, c’est bien logique. C’est dans le seul regard du spectateur, témoin gêné de cette comédie horrifique de quiproquos, qu’apparaît la vérité seule, nous aussi nous sommes prisonniers de notre rôle. On compte les points en ne pouvant rien faire d’autre que de constater les dégâts, une position bien dévolutionniste comme on les aime ! Liberman, lui, n’enfonce même pas le clou, il aplatit les perspectives et les vide. On sent venir la critique de la Société Politiquement Correcte (celle qui dénonce les jeux vidéos), mais il n’en est rien. La famille héroïne de ce film est composée de gens complètement normaux et libéraux, sympathiques même, ni plus malins ni plus bêtes que les autres. Des familles plus stupides ou plus méchantes auraient bien mieux mérité leur place dans le film, à la limite. Mais il n’en est rien. Même si ces sujets du politiquement correct et autres sont évidemment abordés, Lieberman les dépasse et amène les enjeux horribles de son film drôle (et réciproquement) sur un terrain plus profondément enfoui en nous, dans notre Individu. La violence rejaillit donc, en même temps que la peur, de manière très forte, et on s’investit drôlement dans ce qui n’aurait dû être qu’un petit film sympatoche. Lieberman sait jouer avec les choses fondatrices sur lesquelles il n’est pas évident de mettre le doigt. Il appuie là où ça fait mal, là où ça chatouille, avec une belle précision. Son film, loin d’être la critique d’une époque, met le doigt, disais-je, sur des paradoxes bien plus universels et basiques, et pose la question de la civilisation, de la Société dans ses fondements propres. Ça fait mal, et encore plus, ça très peur ! Ainsi, le film ne s’inscrit jamais dans un mouvement parabolique ou politique, et sait se garder de toute portée sociétale pour rester au cœur de l’humain et dépasser les enjeux de base (la critique de la société contemporaine, justement) qui, ceci dit, auraient déjà, avec un réalisateur normal (même doué !) nettement suffi à faire un film ! Lieberman, mine de rien, tente et réussit un film bien plus ambitieux et bien plus drôle. [Très belle image du Masque final, qui apparaîtra presque comme une maladresse à des yeux pas assez attentifs. C’est un belle idée qui est reliée aux plans précédents, privilégiant la caméra subjective et nous mettant de fait, nous, spectateurs, dans une position plus qu’inconfortable !]
 
[Je remarque les constantes allusions sexuelles dans les deux tiers du film, allusions qui suggèrent que la famille est déjà atomisée quand elle se libéralise. Les frontières générationnelles sont floues, une espèce d’inceste en mode mineur plane sans réellement se développer (quoique...), en restant à l’état de fantasme sous-jacent. C’est dans ces nouveaux rapports et dans les ancestraux combats oedipiens, dans la confusion des deux, leur mise à plat sur le même niveau (et donc dans la destruction symbolique qui les accompagne) que le Massacre et le Sang des Innocents peut couler en tout réalisme, et en toute violence. AU SERVICE DE SATAN est peut-être le premier film que je vois qui parle de manière tout à fait banale et normale, sans la caricature télévisuelle qui a lancé le mythe, du syndrome dit de la « Maman du Petit Juju ». Ici, les mamans et papas (quoique, pour les papas...) ne sont pas les monstres d’hystérie des papas et mamans de Koh-Lanta. Ce sont des gens normaux. Mais le film fait peut-être l’analyse de la place du syndrome dans notre société riche ! C’est bien entendu complètement effrayant, très abstrait et assez drôle ça et là !]
 
La mise en scène n’a quant à elle rien d’infamant, même si elle cherche d’abord l’efficacité. Le cadre est sympa, sans plus. La lumière est soignée. Tout ce qui touche à la direction artistique est vraiment impeccable avec de moyens modestes. Lieberman apporte là aussi son intelligence. Le scénario élargit son film dans une ambiance apocalyptique entre ZOMBIE et le fabuleux film oublié des années 80, MIRACLE MILE (APPEL D’URGENCE en français !). Mais il sait que les moyens sont modestes. Il joue alors sur deux facteurs. D’une part, il va laisser avec une malice sublimissime la situation de la ville dans le hors-champs, le plus souvent possible, n’appuyant sur ce sujet que par petites touches, pour l’aborder de manière plus symbolique (dans une séquence où justement le symbolique est écrasé, et où la violence, de fait, se déchaîne avec le plus de force) dans la scène du bal masqué. C’est sans doute un choix économique, mais même s’il avait eu les moyens, le réalisateur aurait eu tout à fait raison de faire le même choix de la synecdoque. Très belle idée. Une autre idée est également très belle et agit de manière concrète mais inconsciente sur le spectateur, et là encore, c’est le Marquis qui a mis le doigt dessus. La géographie de la ville grandit au fur et à mesure ! Petit village au début, la ville semble très étendue au fur et à mesure, comme s’il y avait mutation de son plan à mesure que la peur grandissait. C’est quelque chose d’assez beau, une sorte de géographie intérieure assez remarquable, et un joli conseil pratique pour les réalisateurs peu fortunés !
Le montage, quant à lui, est rythmé et efficace. C’est sans doute dans les lumières de jour que le film est le plus créatif sur le plan esthétique. On remarque également un très, très beau son qui privilégie les petits moments très fugitifs de silence et de son-ON, qui permettent au film de ne jamais sombrer totalement dans le fantastique ou dans le parodique.
 
Bien loin des recettes aseptisées, Lieberman signe avec ce film quelque chose de complètement remarquable et original, qui pousse le cinéma populaire dans ses extrêmes, l’oblige à devenir un bain de jouvence, une source d’inédit et de surprise. La charge poétique, voire abstraite, fonctionne également à fond. Encore une fois, alors qu’il faudra se promettre de découvrir la chose en DVD, la vraie question de cinéma fantastique et / ou d’horreur demeure : pourquoi un film aussi abouti n’est-il pas sorti en salles ?! Ça faisait longtemps que je n’avais pas dit le mot : c’est un scandale.
 
Plutôt que d’acheter des bonbons pour les enfants de votre quartier, investissez cet argent dans l’achat du DVD de AU SERVICE DE SATAN, et regardez-le avec vos proches. Ce sera un moment délicieux.
 
[On remarquera que cet article remplit le beau défi de ne dévoiler aucun gag du film, et qu’il a essayé de donner envie sans rien en dévoiler ! Je n’en suis pas peu fier.]
 
Malicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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[Photo : "Spartacus 2 : Die as a slave, you idiot !", par le Dr Devo]
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Dimanche 29 octobre 2006

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(Photo : "Un instant de flottement dans ma carrière..." par Dr Devo)

 

Oui, oui, ben à peu près tout, si l’on excepte SCARFACE, qui est quand même très indigent, avec cette fin qui n'est même pas montée, un simple bout à bout, et les acteurs complètement absents mais persuadés d'être des stradivarius... MISSION TO MARS, complètement débilosse... LES INCORRUPTIBLES... Mais le reste, je prends, et si je devais n’en garder que trois ou quatre, ça serait dur... Sans doute FEMME FATALE, SISTERS, L'ESPRIT DE CAÏN, et enfin... On est à l'antenne là ? Je...
Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
Bonjour à vous. Vacances, j'oublie tout ? Même les frontières du bon goût ? Non, bien sûr, le focalien ne s'est pas extrait avec difficulté de la chaîne cromagnonesque pour faire n'importe quoi et ne pas exiger l'exigence. La vie est en effet bien trop courte. Il faut faire vite. Nous revoilà dans l'antre immense et magique du Marquis. Il y aura bientôt un étage complet de la maison consacré aux DVD. Il y en a partout. Marquis a présélectionné pour moi une quarantaine de galettes, très orientées, dans l'ensemble, cinéma fantastique ou B (une proportion affolante de films avec Lorenzo Lamas notamment... Ça surprend !). Je fais semblant de respecter ce pré-choix, mais il est bien évident que j'irai chercher dans les rayonnages les films que le Marquis me cache, trop pressé de me faire découvrir ceci ou cela...
Les premiers films de ces visionnages marquisiens sont en général très improbables (ah, le BLACK NINJA dont je vous parlais il y a quelques mois, avec cet acteur qu'on retrouve aujourd'hui dans LA MÉMOIRE DE NOS PÈRES, le nouveau Eastwood, mais qui, lorsqu'il faisait de la série Z, arrivait complètement drogué jusqu'aux yeux devant la caméra. Eastwood aurait-il vu BLACK NINJA ?). Je commence par ce FLESH FOR THE BEAST de Terry West, dont je découvre ce matin même, au lendemain du visionnage donc, que le réalisateur est quelqu'un de très underground mais de connu des amateurs d'horreurs. Le garçon étant aussi écrivain, créateur de BD, etc. Il est même le metteur en scène de SATAN'S SCHOOL FOR LUST, film avec Misty Mundae, la grande folle dans le rôle principal, actrice dont on vous avait parlé à l'occasion du SICK GIRL de Lucky McKee, épisode de la série MASTERS OF HORROR. Mais revenons à nos moutons. Terry West est aussi acteur ! Voilà qui nous fait une belle jambe, et qui ravira les encyclopédistes ou notre ami Google. Approchons-nous.
Ce film sponsorisé par Mad Movies (LE magazine de la politique des auteurs), commence très vite, après une bien gore et étrange introduction. Vous vous souvenez de GHOSTBUSTERS ? Bon, ben ici, c'est un peu pareil. Nos héros ont créé une agence spécialisée dans le paranormal. Mouais. Évidemment, la PME est au bord du dépôt de bilan. Heureusement, in extremis, ils se font engager par un mystérieux châtelain rappelant très vaguement un Malcom McDowell mûr, quoique... Ce dernier tient à faire analyser ou exorciser son manoir. Et il paie très cher. Il double même la mise d'entrée de jeu... Nos héros ne peuvent refuser. Il faut commencer fissa l'exploration de la maison. On branche les talkies-walkies et zouh ! on explore. Une fois que tout le monde est bien séparé, les ennuis commencent... Je ne sais pas ce que c'est, mais une chose  est claire : il s'est passé un truc pas clair dans le coin dans un passé lointain. Nos héros, un par un, vont affronter les démons de la maison...
PAR OÙ T'ES ENTRÉ, ON T'A PAS VU SORTIR DE LA MAISON DE L'HORREUR était le titre parfait pour ce long-métrage, qui fait partie de ce que les utilisateurs de IMDB appellent l'industrie des films à micro-budget. Mouais. Ils n'ont sans doute jamais vu I SPIT ON YOUR CORPSE, I PISS ON YOUR GRAVE, déjà évoqué dans ces pages et bien plus douloureux. En tout cas, ce n'est pas de la grosse machine. C’est de l'artisanal "soigné", pourrait-on dire. Tournage vidéo mais grand soin d’éclairage et même d’étalonnage en post-production (un peu trop d'ailleurs, à l'image de cette scène de dévoration à la lueur de la lune, où un bon coup de logiciel After Effects permet de faire ressortir un sang plus vermillon et  plus ripoliné que nature !). Budget modeste mais pas ruiné, volonté de proposer un produit de qualité surtout pas Z. Voilà pour les espoirs sur le papier.

Le film démarre plutôt vite après une intro assez épileptique et frimeuse qui fait craindre le pire. On est prévenu, ça va être du gothique et du gore saupoudré de hard-rock musculeux à travers la présence en vedette américaine du groupe BUCKETHEAD (voire photo de cet article) qui avait déjà participé à la B.O. de GHOSTS OF MARS, et qui, je suppose si j'en juge par la manière dont la musique est utilisée dans le film, bénéficie d'une grosse réputation dans le milieu des chanteuses, euh pardon, chanteurs à cheveux longs et à voix caverneuses. Riffs de guitares gras et secs, rythme martelé avec des tractopelles de basses surcoupées, on est accueilli à bras ouverts par nos amis goths. Terry West ne perd pas de temps, le film avance vite. Le principe est simple. Chaque membre de l'équipe va se retrouver en face de, non pas ses propres démons, mais de démones sexy et peu farouches qui vont les pousser dans la Grande Tentation, qui sera sans doute leur dernière. Aux confins du cauchemar et de la malédiction, on a du mal à faire le tri. Heureusement, tout le monde, sérieux comme un pape (à part le personnage du mec voleur, plutôt dans la veine Matthew Lillard – plus soft quand même !), joue son rôle avec une dévotion qui aurait été tout à fait remarquable s'ils n'avaient été aussi maladroits ! Non pas qu'ils soient archi-nuls. Ils ne sont juste absolument pas dedans. Notamment le délicieux chef de l'équipe, black au nez égyptien, qui se lance ici dans un grand numéro de splendouille que les autres auront du mal à égaler, malgré de très louables efforts. De leur côté, nos amies les démones y vont à fond et répondent au "mais qui êtes-vous" avec des petits sourires chafouins et entendus de rigueur. Les petites sexy bitches sont accueillantes et bien trop peu farouches pour être honnêtes, et les héros vont se faire avoir un par un.
Bon. Ben, c'est sympa tout ça, mais quand même... On note d'abord que le film se construit sur un principe répétitif assumé qui permet deux choses : laisser libre court à la mise en scène (au moins sur le papier, sur fond d'incessantes variations) et dévoiler petit à petit, en mêlant réalité et fantasme, ou passé et présent, ce qui s'est vraiment passé dans cette maison.
Premier écueil, les situations de tentation horrifico-charnelles sont bien trop répétitives, et jouent là aussi avec variations sur exactement le même thème tout le temps. La démone se déshabille, montre ses charmes, joue l'ingénue ou la fille jeune et peu farouche, déjà offerte, gagnée d'avance, et là, le héros de service fait semblant d'hésiter et s'apprête à consommer. La demoiselle finit par le tuer dans une mise en scène sadique. On est prévenu.
La mise en scène n'y va non plus par quatre chemins ; on essaie de faire des choses stylées, pas toujours d'un goût certain, pas toujours d'une originalité surprenante, mais on essaie. La lumière, encore un peu vidéo, est l'élément le plus travaillé. Les passages dans la "réalité" sont dans un bleu nuit de bon aloi. Ils sont contredits par de brusques variations d'étalonnage où l’on passe dans d'ostensibles teintes oranges et de jour, dans la même scène. Changement d’étalonnage qui annonce le basculement dans le piège fantasmagorique des nos amies les playmates du démon. C'est très dichotomique, mais par endroits, malgré la dualité de l'effet, ça fonctionne gentiment. Notamment parce que cela permet de bénéficier d'un jeu de mise en scène supplémentaire simple d'accès, et parce que voir les scènes gore en pleine lumière, ça change, et c'est bien. On a l'impression que quelque chose de pas normal se passe, ce qui aurait tendance à servir, sur le papier du moins, le sujet. C'est grâce à ce dispositif qu'on a les deux ou trois scènes plutôt réussies du film.

Terry West, dont la spécialité est pourtant le montage, propose un découpage à la djeunz qui multiplie les axes dans une totale gratuité, et encourage les coupes nombreuses. Ainsi, plus q'une mise en scène ample et en mouvement, on privilégie le plan par plan hétéroclite, qu'on couple bien entendu par un rythme de coupe peut-être pas hystérique, mais soutenu, que viendra renforcer l'utilisation de la musique de Buckethead, justement. On va vu largement pire, mais on a vu bien mieux construit, ou même construit tout court ! Les plans se multiplient jusqu'à plus soif. Dans ces conditions, il est évident que temps en temps, on a un plan plus joli que les autres. Mais West ne cherche pas l'épure, il est plus rentre-dedans que ça, et ces petites choses jolies arrivent en chemin, dans le flot plus banal des autres plans. Il cherche l'efficacité sans doute, et par voie de conséquence, le fignolage attendra. De toute façon, notre ami n'est pas, loin s'en faut, un structuraliste. On reprochera cependant un cadre plus indigent par endroits, et qui l'est même assez souvent, peut-être à cause du décor utilisé, décor naturel bien sûr et donc un peu serré dans certaines pièces du manoir. En tout cas, les plans rapprochés, sur les personnages notamment, sont souvent assez laids, avec des coupes de visages un peu brusques. Quelques axes dans les champs / contrechamps me paraissent également un peu cavaliers, là aussi sans doute faute de place. [Et là-dessus, je suis intransigeant : dans ce cas-là, il est impératif de renvoyer la scripte et d'abandonner le champ / contrechamp si on veut que le film soit beau, ce qui est quand même la moindre des choses.]
 
Le son est assez brut de décoffrage dans les parties dialoguées, qui privilégient les enregistrements dans les conditions naturelles. Beaucoup de bruitages gothiques en OFF (rires en écho, portes qui grincent, etc.). Et puis, c'est le Buckethead Show. Donc, du hard, du hard, du hard. [Les amateurs vont s'arracher les cheveux avec mon vocabulaire de rustre. Peut-être qu’on appelle ça du Néo-speed-fusion-goth-métal !] Bref, c'est eux les stars. Il s'agit, pour ceux qui ne connaissent pas, de métal lourd donc (ha-ha !) guttural, massif et sec, plutôt bien mixé, mais qui va souvent chercher dans un syncrétisme, à mes yeux,  bien opportuniste en introduisant des bout de satrianisme (grosse maladie très grave), de dérives concréto-jazz qui relient parfois Buckethead aux rockers progressifs de jadis ! Bref, ça mélange dur, mais West est content, ils les a ! Ils ont accepté de jouer pour lui. Du coup, ben faudra faire de la place, comme dans cette interminable scène de pentacle (plan de départ assez joli, pourtant) qui constituera une véritable pause pseudo-lyrique dans le film, pause interminable dans un film qui a déjà un peu de mal à trouver son rythme. Les fans de Buckethead vont se rouler par terre de plaisir, les autres vont se demander s'ils ont fermé le gaz en partant de chez eux, ou vont en profiter pour constituer mentalement la liste des courses du lendemain.
Bon, tout cela ne respire ni l'originalité divine, ni la beauté absolue. C’est quand même gentiment laborieux, malgré une légère nuance de rentre-dedans toujours acceptable. On trouve quand même deux ou trois scènes qui fonctionnent gentiment ou même très bien, à savoir : la disparition du black qui anime l'équipe, et la réminiscence absurde de l'héroïne médium qui se dédouble dans une vision réussie pour le coup, et d'un "érotisme" plus troublant que le reste. On note aussi, dans le passage avec les jouets, un changement d'éclairage court et soudain où l’on semble presque passer d'un éclairage normal à celui d'un film pornographique, ce qui semble un instant détruire une scène de sexe dont on sait qu'elle va virer au fantastique et au gore. Comme ce changement intervient au cours d'un travelling-pano, c'est assez surprenant, surtout qu'il s'agit d'une fausse alerte. Je ne sais pas si c'est fait exprès, mais c'est assez surprenant. Enfin, l'élimination du précoce de la bande (celui qui fait le monitoring de l'équipe) est rigolote comme tout, et bien plus malicieuse et / ou cruelle que les autres séquences de tuerie du film, qui justement peinent à trouver complètement un ton qui soit à elles.
Au final, West ne signe pas, loin de là, le film du siècle. Son film manque globalement de rythme, certaines scènes se traînent, et malgré le soin global (au vu des moyens, si on peut dire, ce qui ne devrait pas constituer une excuse), on se dit qu'un petit conseil extérieur (et focalien tant qu'à faire !) aurait été le bienvenu, notamment pour alléger les nombreuses redondances de ce film qui aurait pu durer assez facilement une bobine de moins !  [Il y a notamment beaucoup trop de personnages pour un rythme langoureux mais haletant, ce qui semble être l'ambition du film.] Terry West se rapproche, mais dans sa propre division et dans sa propre économie, de cette génération nouvelle de réalisateurs "d'ambiance", serait-on tenté de dire, comme les nombreux faiseurs qu'on nous vend au cinéma dans le moment. Après tout, ici, ce n'est pas plus laid ni plus mal fichu qu'un SAW (ouais, je sais, c'est pas difficile) ou qu'un WOLF CREEK, ou qu'un DEVIL'S REJECTS. Il manque un petit coup de production en plus qui, de toute façon, serait là si le budget était le même que ces films plus nantis. West tente au moins, contrairement à ses collègues, de faire quelque chose de stylisé qui ne se base pas uniquement sur le gigotis et avec des cadres qui essaient au moins de ressembler à de beaux plans (avec plus ou moins de succès donc, on l'aura compris).
Enfin... Ça se joue à peu, et je coupe le cheveux en quatre ! En tout cas, une fois remonté, FLESH FOR THE BEAST pourrait être un petit divertissement pas forcément antipathique. Là, en l'état, c'est un peu indigeste. Et globalement, on peut dire que c'est n'est pas forcément la malice ou l'originalité qui habitent ces réalisateurs qui bizarrement, à l'image de la musique de Buckethead, sont plus dans le mélange de nuances ou d'ambiances, dans la fusion musicale de sous-genres fantastiques, que dans la pure création. On préférerait quand même une plus grande prise de risque, plus de personnalité que ce cinéma qui, un peu comme la musique donc, essaie de nous vendre de l'originalité en faisant des mélanges de nuances ultra-spécialisées ! ["Ouais, moi je fais du Néo-Musette-Progressif-Gothique !"]. Comme disait Monsieur Mothersbaugh ou Monsieur Casale, "faites plutôt quelque chose qui n'ait jamais été fait, sans quoi votre travail n'aura pas beaucoup d'intérêt !"
Tranquillement Vôtre,
Dr Devo.
PS : Le Marquis et moi-même nous sommes considérablement poilés à inventer des paroles débiles pour ses riffs métal, qui nous ont fait penser à ces parodies de hard du groupe DVDA, le groupe de Matt Stone et Trey Parker, les inventeurs de South Park - on vous recommande à l'unanimité leur chanson supra-drôle NOW YOU’RE A MAN ! 
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Jeudi 26 octobre 2006

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                                                       [Photo : "Papilles Oculaires", par Le Marquis]

Bonjour à tous et à toutes, et à toi aussi.

Bien calme, le site, depuis quelques jours… Que voulez-vous, le travail, le travail… Mais restons calmes, cette passade n’est en rien le signe d’un quelconque essoufflement, de mon côté, les visionnages se poursuivent avec entrain, avec la perspective de vacances prochaines illuminées par la visite attendue du Dr Devo en personne. Quels films ai-je vu depuis ma dernière intervention ? C’est un secret, petits curieux.

Mais avant de poursuivre, je peux juste préciser que les séries TV, interludes bien pratiques,  progressent de leur côté à vitesse réduite mais certaine. Curieux, cette frénésie récente pour les séries TV, vous ne trouvez pas ? Je n’y porte aucun jugement, d’autant plus que je passe à côté de la plupart d’entre elles, et n’y voyez  aucun mépris. Mais à la base, je ne suis jamais très attiré par la fidélisation sur la petite lucarne, TWIN PEAKS et CORKY ayant en leur temps fait exception – oui, CORKY, j’assume, que dis-je, je revendique. Ce n’est donc pas vers les modes du moment que mes papilles oculaires (?) me portent : après avoir achevé le visionnage (un tantinet laborieux) de la première saison d’AU-DELÀ DU RÉEL (1963, c’est dire si je suis à la page !), dont je tâcherai de vous parler un jour prochain, je viens de boucler celui de L’HÔPITAL ET SES FANTÔMES de Lars Von Trier, dans la plus grande des frustrations d’ailleurs, puisque cette merveille s’achève en queue de poisson pour cause de non-reconduction du programme et de décès d’un de ses acteurs principaux, Ernst-Hugo Jaregaard. Misère, je ne saurai jamais vers quel mystère cet ascenseur conduit la pauvre vieille Mme Drusse ! Tant pis, on fera travailler l’imagination… Reste que les deux saisons de cette série me semblent vraiment incontournables : c’est captivant, c’est inquiétant, c’est émouvant, c’est prodigieusement drôle. Le coffret sorti en début d’année, agrémenté d’un bon documentaire sur le cinéaste et d’un clip à hurler de rire, vaut très largement l’investissement : entre un PRISON BREAK et un LOST, si vous n’en avez jamais fait l’expérience, je vous recommande vivement de faire le détour. Mais nous avons un mouton sur la planche et nous y revenons de ce pas, avec un film en A comme…

 

 

 

 

 

ALICE N'EST PLUS ICI, de Martin Scorsese (USA, 1974)

Tiens, Scorsese… En voilà un dont je n’ai jamais vraiment su quoi penser. Sympathique, cultivé, du talent, un penchant pour les expérimentations relativement audacieuses dans le cadre du cinéma de studios (voir LES NERFS À VIF), un autre pour les films de mafieux (LES AFFRANCHIS), genre qui ne me passionne pas vraiment et ne me touche que dans des œuvres qui parviennent à aller au-delà de leur sujet (KING OF NEW YORK de Ferrara, LES FRÈRES KRAY de Peter Medak) ; et quelques réussites, petites (À TOMBEAU OUVERT, AFTER HOURS) ou grandes (TAXI DRIVER, porté par la superbe musique de Bernard Herrmann). Pourtant, et cela semble d’autant plus s’affirmer ces dernières années (THE AVIATOR), ce qui me frappe surtout, c’est le peu de cohérence et de constance d’une carrière en dents de scie à laquelle manque peut-être une unité, une véritable identité – quel fil se tisse entre MEAN STREETS, LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST et CASINO, je n’ai jamais su le distinguer. Bref, Scorsese est un réalisateur que j’apprécie au coup par coup, un peu, beaucoup ou pas du tout, sans vraiment associer à son nom une image, une émotion spécifique, le résultat dépendant trop souvent de son inspiration personnelle, de son entourage artistique ou tout simplement de son scénariste. Et allons-y pour la formule, je pourrais presque l’évoquer comme le Renny Harlin intellectuel : pas d’univers, pas de réelle identité, juste une petite personnalité et un grand savoir-faire qui tape (parfois) dans le mille.

Avec ALICE N’EST PLUS ICI, nous revenons sur la première partie de sa carrière, et les premiers pas dans ce film s’avèrent séduisants et d’une indéniable puissance ; l’introduction de ce métrage réaliste et mélancolique est par contraste totalement irréaliste et visuellement splendide : hommage désuet au MAGICIEN D’OZ, aux tonalités ocres, instantané de l’enfance d’Alice, moment en suspension, onirique, brutalement balayé par un effet sonore déstabilisant qui nous plonge, des dizaines d’années plus tard, dans le quotidien de la même Alice, aspirante chanteuse dont la carrière n’a jamais existé, oubliée dans le mariage avec un ours mal léché. Le décès de son mari est pour elle l’occasion de tenter une dernière fois sa chance et de partir avec son fils pour réaliser son rêve : aussi fauchée soit-elle, elle s’entête à ne chercher que des emplois de chanteuse…

Le film bénéficie avant tout de la performance admirable d’Ellen Burstyn dans le rôle principal, et ne reviendra plus par la suite sur des audaces stylistiques comparables à sa superbe introduction – ce qui est sans doute ce qu’il y avait de mieux à faire : cette saillie présente une puissance évocatrice, oscillant entre l’émerveillement, la nostalgie et le malaise, dont le souvenir porte le film et rend parfaitement crédible l’entêtement d’Alice, la force obsessive de son ambition. Loin des boursouflures esthétiques auxquelles Scorsese nous a habitués, ALICE N’EST PLUS ICI trouve donc un équilibre dans un style un rien hésitant qui développe pourtant, par son montage nerveux, par ses cadrages dynamiques, une alternance particulièrement efficace de rythmes vifs, lents, lourds, emportés… Le scénario, qui ne sort jamais vraiment d’un registre aussi sensible que prévisible de chronique douce-amère, de road-movie mélancolique, est attachant et soigné, mais trouve principalement sa force dans la justesse de ses interprètes (dont Kris Kristofferson, Diane Ladd, Harvey Keitel et une toute jeune Jodie Foster dans un petit rôle de garçon manqué). Si vous n’êtes pas spécialement disposés à vous contenter d’une jolie histoire qui tire à la ligne, (vous avez raison, et) vous serez surtout sensibles à la finesse de cette mise en scène sobre qui parvient à tirer d’un récit potentiellement mélodramatique et lénifiant une atmosphère volontairement instable, déséquilibrée, chaotique et attachante. Bon film.

 

 

 

B comme… BLIZZARD, LE RENNE MAGIQUE DU PÈRE NOËL, de LeVar Burton (Canada / USA, 2003)

Ah ! Burton, quel cinéaste ! Et quel plaisir que de retrouver une fois de plus son univers si attachant, l’enfance, le rêve, les choristes, la neige, tout ça quoi ! Ah, euh, pardon, je vous parle de LeVar, pas de Tim, hein, nous sommes bien d’accord ?

Derrière ce titre redoutable se cache un film pour enfants effectivement en partie influencé par Burton (Tim), LeVar semblant avoir décidé d’assumer pleinement son patronyme pour œuvrer dans une voie similaire, bien qu’il s’efforce, soyons justes, de s’en distinguer un minimum, ne serait-ce que par son attachement aux normes classiques de l’imaginaire usuel – je doute fort que Tim B. se soit un jour intéressé à une reconstitution fidèle, conforme et dénuée d’ironie du village du Père Noël, du moins si j’en juge par la vision qu’il nous en offre dans L’ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK de Henry Selick.

Allez, avouez, combien d’entre vous consacreraient du temps à la vision d’un film de ce type, sans parler dans faire l’acquisition, ne serait-ce que pour deux euros comme ce fut mon cas ? C’est toujours le même principe qui me guide, celui de varier les plaisirs et les déplaisirs, de ne pas écarter un film pour son sujet, son genre, sa provenance ou le public qu’il vise – même si, comme tout le monde, j’ai tout de même mes limites, je les espère aussi ténues et localisées que possible. Et comme la transposition du merveilleux au cinéma est un sujet auquel j’ai déjà travaillé par le passé, j’ai une raison de plus de m’intéresser à des films de ce type, bien que le concept du Père Noël, d’aussi loin que je m’en souvienne, est resté à mes yeux bien davantage représentatif d’une démarche mercantile s’infiltrant en sous-marin dans les ménages épris de pseudo-traditions culturelles que d’un quelconque sens du merveilleux. (Rappelons, et ce n’est qu’un exemple, que nous devons le concept de père noël tel que nous le visualisons aujourd’hui à une publicité de la firme Coca-Cola !).

L’histoire ? Oh, vous allez voir, elle est jolie, très jolie et avec des couettes. La petite Jessie est effondrée : un déménagement va la séparer de son meilleur ami, et la musique du film nous informe que c’est très triste. Inconsolable ? Faut voir… Sa tante (Brenda Blethyn) décide quand même de la dérider en lui racontant l’histoire (oh, elle est jolie, vous allez voir !) d’une amitié impossible entre Blizzard (voix de Whoopi Goldberg, qui fait décidément tout et n’importe quoi), renne magique du Père Noël © donc, doté de divers dons magiques (dont une fascinante « navigation empathique » !) et une fille passionnée de patinage artistique… Au début, Jessie n’en a rien à carrer de l’histoire de Blizzard, mais petit à petit, PRINCESS BRIDE, blablabla, etc., ad lib.

Allons, rangeons un instant le cynisme au placard, et mettons brièvement entre parenthèses notre détestation atavique du gros con distributeur de joujoux : mieux vaut ne pas être allergique au sirop. Dans le genre qui est le sien, BLIZZARD fonctionne gentiment par moments. C’est visuellement correct (LeVar Burton ne charge pas trop la mule, ha-ha), la photographie est très acceptable et la plupart des effets spéciaux sont de très bonne tenue, notamment les séquences de vol, parfois très belles. Totalement dénué d’originalité (sans mentionner, donc, un imaginaire fondé sur des bases bien pauvres), le moins qu’on puisse en dire, c’est que ce n’est pas du Jim Henson. L’avantage, c’est que ce n’est pas non plus SANTA CLAUS, l’atroce long-métrage de Jeannot Szwarc que tout le monde s’efforce d’oublier. Sans éclats, fonctionnel, le film fait son boulot sans trop faire mal aux yeux, et ne trouve au fond ses propres limites, radicales ceci dit, que dans ses élans (ha-ha) de sentimentalisme glaireux, un peu trop appuyés pour ne pas faire grimacer de douleur, notamment dans sa conclusion stupide et antipathique qui commet l’erreur impardonnable de confondre en fin de course la fiction avec l’histoire racontée dans la fiction. « Mais alors, cette petite fille, c’était toi Tata ? », vous voyez le genre. Ce genre de conclusions me semble toujours plus qu’imbécile : c’est une erreur fondamentale, à peu près aussi aberrante que de vouloir farcir une dinde avec sa propre fiente pour la rendre plus succulente à la cuisson.

 

 

 

C comme… LE CLOWN DE L'HORREUR, de Jean Pellerin (Canada, 1998)

Après le renne tendre et généreux, voici le clown meurtrier, autour duquel s’est construit un petit slasher méconnu doté d’un joli casting et d’une réputation flatteuse. Les clowns effrayants ne sont pourtant pas bien nouveaux au cinéma, même s’ils ont rarement fait l’objet de films très aboutis : on pense par exemple à OUT OF THE DARK, réalisé par Michael Schroeder, également à l’œuvre sur GLASS SHADOW dont il est question ci-dessous, un film pas très réussi qui vaut surtout le coup d’œil pour la présence dans un petit rôle de Divine dans son minuscule et tout dernier rôle ; à l’adaptation sous forme de mini-série de ÇA de Stephen King, mauvais téléfilm qui ratait constamment le coche et dans lequel Tim Curry, habituellement étincelant, était très décevant, la faute à une conception idiote et réductrice de son personnage ; au fond, en dehors de quelques silhouettes inquiétantes égarées dans des films dont ce n’est pas le sujet, le meilleur souvenir dans cette forme de sous-genre reste le KILLER KLOWNS FROM OUTER SPACE des frères Chiodo, épatante série B parodique et prodigieusement inventive.

Mais revenons donc à ce CLOWN DE L’HORREUR, présenté dans une assez belle copie en VOST et dans un format 1 :33 non recadré. Les conditions sont réunies pour apprécier à sa juste (et modeste) valeur un film soigneusement composé, bénéficiant d’une très belle photographie caractérisée par une utilisation judicieuse et parfois très efficace de la profondeur de champ. Une diva est assassinée par un clown dans la loge de l’opéra où elle vient de livrer sa dernière prestation. Quinze ans plus tard, sa fille (Sarah Lassez, violée dans THE BLACKOUT et dans NOWHERE) et ses camarades d’une classe d’art dramatique dirigée par Margot Kidder décident d’investir l’opéra désaffecté afin de le restaurer et de lui rendre son prestige passé, avec l’accord de son propriétaire Christopher Plummer. Bien entendu, le clown dément semble ne pas avoir quitté les lieux, et tout ce petit monde va vite en faire les frais.

Rien d’original donc, et passée une introduction assez belle, le métrage s’oriente vite vers le slasher classique – mais d’assez bonne qualité au demeurant. Le réalisateur Jean Pellerin semble avoir beaucoup apprécié le cinéma italien, puisqu’il place régulièrement des allusions au film OPERA de Dario Argento. Mais il n’a pas oublié non plus le BLOODY BIRD de Michele Soavi, ici très largement mis à contribution, un peu trop d’ailleurs (plagiat de la séquence des cadavres disposés sur scène et du magnétophone à bande). Mais d’une façon générale, le scénario n’est qu’un tissu d’emprunts de ce genre, auxquels on peut ajouter des titres moins connus comme POPCORN ou CURTAINS. C’est donc la forme qui prédomine, et c’est une chance qu’elle soit aussi attrayante. Dommage que l’adjonction totalement inutile d’un élément fantastique (les visions de Sarah Lassez), argument qui ne débouche strictement sur rien du reste si ce n’est une dernière partie un peu tirée par les cheveux, vienne déséquilibrer à la fois le récit et la mise en scène, très efficace, mais trop impersonnelle, le film ayant principalement l’attrait de ses propres références. Agréable, sans plus.

 

 

 

D comme… 2 GARÇONS, 1 FILLE, 3 POSSIBILITÉS, d’Andrew Fleming (USA, 1994)

Le sujet est inscrit dans le titre : lors d’une rentrée universitaire, trois étudiants sont amenés à partager un logement sur le campus – un macho fêtard (Stephen Baldwin), un jeune à l’homosexualité encore refoulée (Josh Charles) et une superbe jeune femme (Lara Flynn Boyle), qui va naturellement tomber amoureuse du gay, lequel est lui-même attiré par son colocataire qui pour sa part n’est pas indifférent aux charmes de, etc. On est donc, une fois de plus, face à un « film de college », genre fréquemment visité sur ce site (voir SLACKERS ou LES TRONCHES par exemple), et qui est loin de provoquer chez moi le même enthousiasme, ou du moins, pas systématiquement – contrairement au Dr Devo, je n’aime pas AMERICAN PIE, pour n’en citer qu’un. Ce qui ne m’empêche pas de reconnaître les caractéristiques et le potentiel d’un genre à part entière, bien qu’il soit typiquement américain, et donc assez peu reconnu dans nos contrées (malgré quelques tentatives d’imitation redoutables du type SEXY BOYS), et même d’avoir beaucoup de sympathie (COLLEGE ATTITUDE) ou parfois d’estime (LES LOIS DE L’ATTRACTION, ou le superbe RUSHMORE, à mes yeux le meilleur travail de Wes Anderson) pour une partie de ces films – mais une partie seulement : je reviendrai prochainement sur mes propres réserves à l’occasion de SLACKERS et d’AMERICAN PARTY (VAN WILDER, PARTY LIAISON), préférant glisser pour le moment sur ce point de vue.

Pourquoi ? Sans doute, tout simplement, parce que le film d’Andrew Fleming m’a semblé assez réussi – je n’aurais peut-être pas fait l’effort d’y jeter un œil si mes collègues ne m’avaient pas promis un très bon film, et j’avoue honnêtement que je n’en attendais pas grand-chose. D’autant plus que Fleming ne m’avait jusqu’alors pas impressionné par ses talents de cinéaste avec des films comme PANICS ou encore, avec toujours un pied dans le film de college, THE CRAFT (DANGEREUSE ALLIANCE), film médiocre qu’il faut tout de même faire l’effort de voir pour la très belle performance de la trop rare Fairuza Balk.

Attention : je ne suis pas en train de dire que 2 GARÇONS, 1 FILLE, 3 POSSIBILITÉS est une merveille de mise en scène, loin de là : la réalisation n’a d’autre qualité que celle d’être fonctionnelle dans un registre purement illustratif. Mais les comédiens font un excellent travail, et apportent beaucoup de spontanéité au récit. Plus encore, la sexualité, qui dans ce genre de film est toujours omniprésente mais dans une approche assez creuse et parodique, est ici abordée de façon frontale, non sans parfois une certaine gravité ; le film traite de l’érotisme, de la sensualité, avec un indéniable tact, qui parvient à rendre assez touchant un métrage qui ne dérape, à l’occasion, que dans quelques scènes de comédie plus maladroites, ou dans certains dialogues un peu téléphonés (dont une voix-off un rien lénifiante). La vraie limite du film, c’est surtout sa mise en scène conventionnelle (séquences-montages d’une insondable banalité, références appuyées à JULES ET JIM, qui est un film que je déteste), mais on sent un projet sincère, qui n’évacue pas certains aspects très cruels du récit (le trio humilie une fille un peu cruche dans une séquence drôle et méchante à la fois) et qui parvient à développer un ton relativement personnel et attachant dans le cadre d’un genre aux pentes bien savonneuses. Un peu fabriqué, certes, mais loin d’être inexistant.

 

 

 

E comme… L'ÉTALON ITALIEN, de Morton Lewis (USA, 1970)

Bon, la délicatesse se range dans le deuxième tiroir, là, à gauche. C’est bon ? Bien, alors on enchaîne.

Quand on est amateur de curiosités filmiques et de films de 3e zone, il y a des films qu’on se doit d’avoir vus, aussi nuls soient-ils. Je pense que la plupart d’entre vous ont déjà entendu parler de cet ÉTALON ITALIEN, petit porno soft qui n’existe que parce que le rôle principal en est tenu par Sylvester Stallone, une casserole que l’acteur aurait tant souhaité voir disparaître dans les limbes. Mais que voulez-vous ! C’est ça, la célébrité. Quand on se fait un nom, on s’expose à la curiosité d’une frange de la population toujours curieuse de voir des fesses de stars (c’était même, si je ne me trompe, l’objet d’une rubrique dans Première), et au bon sens mercantile des ayant-droit, toujours prompts à déterrer un bout de pellicule pour peu qu’un des protagonistes en soit arrivé au stade où il pourrait en avoir honte. En réalité, le film, réalisé en 1970 et alors intitulé « Party at Kitty & Stud’s », était tellement nul qu’il n’a jamais été distribué… du moins jusqu’en 1978, alors que Stallone venait d’être élevé au rang de vedette avec son ROCKY ; trop belle occasion de ressortir le film du chapeau en le re-titrant ITALIAN STALION, histoire de bien focaliser l’attention sur la présence au générique d’un Sylvestre dépité, qui croyait oublié ce petit tournage alimentaire effectué pour un cachet royal de 200 $. Aussi affriolant qu’une enclume rose, le film circule depuis en vidéo, et continue encore aujourd’hui à rapporter des espèces sonnantes et trébuchantes à ses producteurs.

Et d’ailleurs, le DVD (en VO non sous-titrée) a fatalement fini par atterrir sur mes étagères déjà encombrées d’items d’un goût sûr – chouette et piranha empaillés, cendrier monté sur un vieux fusil de chasse, portrait de Demis Roussos, et bien sûr DVD absurdes ; le meilleur, dans l’histoire, c’est que je n’ai même pas eu à affronter la honte de passer à la caisse avec un boîtier orné d’un sticker clamant fièrement « Le porno soft de Stallone ! », quelqu’un l’a fait à ma place, le Captain Pangolin en l’occurrence, focalien bien qu’il ne soit l’auteur que d’un seul et unique article (MADAGASCAR), qui m’avait appelé depuis ses contrées lointaines pour me faire part du contenu d’un bac de soldes et pour savoir si je souhaitais qu’il me fasse quelques courses – ça, c’est la classe, qu’il soit remercié pour sa bravoure et son sens kamikaze de l’initiative.

Bien, on rentre dans le détail ? Comme dirait Kitty : « Go ahead, Stud, gimme all the juice ! »

Premier plan : on aperçoit une jeune femme de l’autre côté d’un pont couvert, zoom avant, puis flou artistique. Mon dieu, et si c’était de l’Art ? Ah, non, le générique vient vite calmer les ardeurs de l’esthète avec sa chanson profondément débile et ses plans fixes vulgos, images volées au programme qui va suivre, mettant d’emblée les choses bien au clair : c’est bien du soft, du nudie inoffensif qui n’est effectivement mémorable que pour la présence, dans le rôle de Stud, d’un Sylvestre jeune, avec d’atroces rouflaquettes, très occupé dans sa première scène à courir dans un parc comme un chien qu’on aurait laissé là pour qu’il se défoule. S’ensuit un retour au domicile où l’attend sa compagne Kitty, et hop ! Petite scène de douche touche-pipi zoom avant / zoom arrière, commentée en voix-off par la voix morne et peu convaincue de l’actrice vantant les mérites de son amant. C’est d’ailleurs le son qui frappe avant tout dans ce métrage : la quasi totalité des séquences ont été tournées sans le son, ajouté en post-production et essentiellement composé de musiques d’ascenseur d’un pittoresque 70’s appuyé, et bien sûr de longs monologues de Kitty, qui se distinguent autant par l’absence de conviction de la comédienne (Henrietta Holm, qui elle n’est jamais devenue célèbre) et par la nullité abyssale de son texte, manifestement en grande partie improvisé. Échantillon : « Je vais méditer… C’est drôle ! Je suis toute excitée dès que je prends la position du lotus… Et si je dansais ? » Voilà, sur un plan sonore, toute la texture du métrage : voix-off crétine ad lib, aucun dialogue, juste cette voix-off qui débite au kilo des considérations stupides sur fond de sirop musical.

Kitty aime Stud, surtout quand il lui file des baffes, alors ils invitent des gens et font la fête. Le scénario est ici surtout affaire de remplissage, quitte à filmer pendant des plombes une ronde nudiste profondément grotesque. La réalisation est d’une réjouissante nullité, qui évoque par moments le film dans le film de John Landis, « See you next wednesday », softcore ridicule que regardent à l’occasion les personnages dans plusieurs de ses comédies. Mais le remplissage, ici, c’est la mise en scène, et la mise en scène est pur remplissage. Le « réalisateur » comble les vides avec des miroirs, et il adore ça. Stallone fait saillir ses muscles devant un miroir dans le reflet duquel on aperçoit deux filles derrière lui, en train de se pâmer sur un lit ; l’acteur caresse alors leur reflet dans l’espace vide face à lui, à destination de l’objectif, comme ça, pour faire joli. Et ça, c’est ce qu’on trouve de plus élaboré dans le film, car dès que Morton Lewis met la main sur un miroir déformant, vague réminiscence psychédélique, alors là, c’est parti pour un quart d’heure de filmage, d’une complaisance enfantine, des reflets déformés de son casting, qui ne sait plus à la fin dans quel sens tourner sa nudité et finit par évoquer une poignée d’asticots s’ébattant mollement au fond d’un pot sous un beau soleil d’été (moi aussi, je veux faire joli). Très vaguement SM – mais alors, très vaguement, hein ! – le film ébauche quelques pas dans cette direction sans la moindre conviction, à l’image des gifles qu’administre Stallone à la douce Henriette, sans même l’effleurer : l’un des deux acteurs, si ce n’est les deux, n’était pas du tout décidé à recevoir des coups pour 200 misérables dollars, et ces accès de violence sont à peu près aussi redoutables que ceux d’un nouveau-né contrarié. Petit faible pour une scène où Stud s’est blessé à la main : Kitty suce sa blessure, tandis que sa voix-off donne dans la suggestion raffinée (« I wish I was sucking his cock ! ») – ce qui n’empêche pas, curieusement, l’éditeur de biper le mot « fuck » à chaque fois qu’il est prononcé par Sylvestre – petits arrangements avec Rambo himself ?

Au final, ce sommet de laideur, d’un mauvais goût hallucinant, laborieux, totalement futile et affreusement daté, pourrait bien réjouir les plus cinéphiliquement pervers d’entre vous – peut-être en double programme avec HERCULE À NEW YORK, mais bon, ce n’est jamais qu’une suggestion, n’est-ce pas ?

 

 

 

F comme… FLYING VIRUS, de Jeff Hare (USA / Brésil, 2001)

On passe maintenant à une petite série B totalement insignifiante, sorte de mélange entre AIRPORT et GUÊPES ATTACK, qui brasse les clichés d’une catégorie annexe au film d’agression animale qui m’a toujours ennuyé (les films avec abeilles, guêpes et autres frelons, genre L’INÉVITABLE CATASTROPHE), sur fond de considérations écologiques bien d’actualité, le film se déroulant en Amazonie, avec naturellement un casting composé de has-been qui se défendent (Rutger Hauer, David Naughton) et d’une poignée de never-been (Gabrielle Anwar de BODY SNATCHERS, Craig Sheffer de CABAL).

Une mystérieuse tribu indigène (mais donnez-leur des sous quoi !) lutte vaillamment contre la déforestation, à l’aide d’un essaim d’abeilles tueuses. Malheureusement, un scientifique véreux parvient à s’emparer d’une ruche, placée dans la soute d’un avion en direction vers les Etats-Unis. Une journaliste mène l’enquête sur la tribu du « peuple de l’ombre », tandis que dans l’avion, son ex doit faire preuve d’héroïsme lorsque les abeilles tueuses envahissent l’appareil, d’autant plus que pendant ce temps-là, l’armée traque l’avion afin de l’abattre, vous suivez ?

Sans grande surprise, le spectacle est morne, passablement incohérent et redoutablement cheap : des personnages semblant échappés d’un soap luttent contre des nuées d’abeilles en images de synthèse pourries, jusqu’à une conclusion typique de film catastrophe où l’ex rejeté regagne le cœur de sa dulcinée – facile, vous me direz, le concurrent s’est avéré être le méchant de l’histoire, mais je vous répondrai que c’est quand même très logique, Gabrielle Anwar et Craig Sheffer étant en couple à la vie comme à l’écran, comme ils disent. Pour le reste, voilà bien un titre illustrant le degré zéro absolu de la création.

 

 

 

G comme… GLASS SHADOW, de Michael Schroeder (USA, 1993)

Ne croyez surtout pas que, parce que nous allons encore parler de cyborgs, il s’agit encore d’un film d’Albert Puyn (voir NEMESIS II ou KNIGHTS). Non, vraiment, ça n’a rien, mais alors rien à voir. Sauf que… Bon, en fait, il s’agit en fa