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[Photo : "Devo Or Die (special Kassdédi to the Cahiers)" par Dr Devo, 
d'après une photo du sympathique groupe Polysics]

 

 

 

 

Chers Focaliens, 

 

C'est samedi et je sais que vous voudriez qu'on vous aime, oh-oh, et je ne vous promets pas le Grand Soir, mais juste un peu d'espièglerie et à boire, si vous apportez un peu d'eau (!), car ce samedi, de 14 à15 heures, je participerai à l'émission célébrissime LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES, sur radio Campus Lille, fréquence 106.6 FM !  

 

Et on va bien s'amuser ! Je dirais même plus, il va y avoir du sport, puisque nous parlerons de PARANOID PARK, le superbe film de Gus Van Sant déjà évoqué ici avant-hier, mais aussi, tenez-vous bien, non tenez-vous mieux, de DETROMPEZ-VOUS, comédie française de Bruno Dega (meilleure artiste que son père, le peintre ???) et Jeanne Le Guillou (meilleure cuisinière que sa mère, femme au foyer). Enfin, nous parlerons du SECOND SOUFFLE d'Alain Corneau ! Houlala, ça c'est Paris, comme dirait le Marquis ! On va rire, je sens...



Si vous n'habitez ni le Nord, ni le Pas-de-Calais, vous pourrez écoutez l'émission en direct ici, sur le site de radio Campus !
Si vous avez loupé le direct, vous pourrez toujours télécharger l'émission dès dimanche et pendant une semaine (jusqu'au samedi inclus donc) sur le site du Quotidien du Cinéma : pour ce faire,
cliquez ici!
Ah, si je ne devais pas dormir la nuit ni travailler, j'aurais pu aller voir LE FOIE DES HOMMES 3 ET DEMI, ou le bidule fait avec Photoshop-Capture sur les pingouins (j'espère qu'un des pingouins apprend qu'il a le cancer de l'orteil ou que Lady Di est morte !), mais là, ça n'a pas été possible du tout ! A moins que je prenne mon courage à deux mains ce samedi matin, mais ne rêvons pas !


[ça fait longtemps que je n'ai pas fait, cette expérience : vous demander de choisir le film que j'irai voir et dont je ferai la critique ! On avait fait ça au début de Matière Focale !!] 

 

 

Bon, ben bon week-end, et bon courage, les p'tits gars !  

 

Nonchalamment Vôtre, 

 

Dr Devo. 

 

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Samedi 27 octobre 2007

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[Photo : "All the soaring days in our lives" par Dr Devo, d'après une photo de PARANOID PARK]

 

Chers Focaliens,
 
La rentrée presque fin novembre ! Pourquoi pas ? Je suis de retour, faites passer le mot.
 
Oui bon, ben alors, oui, les éléphants sortent du cimetière, la foule des spectateurs avides aussi. La masse semble avoir soif, ce qui nous fait au moins un point commun. Van Sant, le loulou de la classe, bon élève qu'ils disent, ce qui est plutôt vrai, même s'il vaut mieux regarder dans ses cahiers de brouillon consciencieusement noircis que dans les devoirs sur table, car Gus c'est chic, now and always. Le garçon est en orbite en sorte, en sorte de Laïka forcément besogneuse et tant mieux (ce prénom de femme, ce prénom communiste). En tout cas, la transmission est toujours intéressante, à un film près peut-être (non, je ne pense pas à WILL HUNTING, moins personnel mais bien troussé), et cela même en dépit de cette vieille peau d'ELEPHANT, qui peinait, peut-être, à notre bouche du moins, à s'incarner durablement. L'expérience c'est bien, le baiser c'est mieux. Mais pas de rancune, le couvert est toujours bon, qu'on y mange des nouilles ou du surfin. Résumé des épisodes précédent : PSYCHO (superbe projet, bien sûr : la forme bon sang, la forme !!) et LAST DAYS défendu ici en position du rieur couché car nous pensions qu'il s'agissait d'une comédie à accent tragique. Avec limite là aussi, mais bon... Ça valait mieux, toute proportion gardée et analogiquement, que le BROKEN FLOWERS de l'ami Jarmush en quelque sorte. Quoique... Tout cela, notamment se discute. Étant plus Ohio que Iwo Jima, je replonge, me dis-je, à la faveur de la vague rumeur pré-sortie et post-Cannes, médaille en chocolat à l'appui (Prix du Soixantième Anniversaire, pour l'ensemble de son œuvre ! Ah bah bravo le concours !!!!). Plus pachyderme once again qu'autre chose, disent-ils... Pas grave en fait, j'y vais bien sûr.
 
Gabe Nevins est lycéen d'environ 17 ans. Sa passion, c'est le skate-board. Le reste, c'est la vie douce et calme qui coule, nébuleuse, à moins que cela n'ait été différent avant ? Comment savoir ? Sur un cahier, il commence l'écriture de notes intitulées "Paranoid Park", du nom d'un terrain de skate, vaguement underground, et servant aussi de squat où toute la communauté roulettes se retrouve. Un beau matin, alors qu'il est en cours de physique, Gabe se fait convoquer dans les bureaux administratifs du lycée afin d'être interrogé par Daniel Liu, inspecteur de police qui enquête sur la mort peut-être accidentelle, ou pas du tout, d'un vigile près d'une voie ferrée longeant Paranoid Park. Un témoin aurait vu un gamin suspect se débarrasser d'un skate ensanglanté, et donc tous les skatters du lycée sont interrogés. Procédure usuelle. Gabe continue d'écrire et de revenir sur les circonstances qui l'ont amené à aller rouler à Paranoid Park. La douceur tiède et lourde de l'existence l'entoure, et l'amène à divaguer, à moins que ce ne soit son écriture et son cahier qui prennent vie. Le cœur est un chasseur solitaire. La  vie semble proche, et l'indéniable solitude du monde s'approche à pas feutrés. Tout d'un coup, un ange apparaît et l'invite au cinéma...

Après le carton de MICHAEL CLAYTON, enfin, le goût du carton qui envahit la bouche à la vision de ce film, PARANOID PARK propose quasiment le contraire. Outre le beau cadre du premier plan (le générique), merveilleux 1.37 (si vous ne voyez pas le film dans un ciné équipé, vous verrez le film en 1.66 ou 1.85, et à ce moment là, n'y allez pas. Renseignez vous auprès de votre projectionniste.), nous sommes surpris. PARANOID PARK sera sans doute le contraire de l'homogène ELEPHANT. Ici, place à la cassure, à la cicatrice, à la couture devrais-je même dire, à la frankensteinisation de l'existence, forcément multiple (ce que Robbe-Grillet appelle les vérités avec petit v, en opposition à la Veritas avec grand V), où la quiétude n'est jamais là, mais où, surprise et trahison magnifique de Van Sant, la douceur sera partout. Pas une douceur sucrée, pas une douceur confortable à la tendance certaine et art-et-essai habituelle (le fameux doux-amer qui fait vendre tant de films médiocres, à la grande satisfaction du grand public art-et-essai), non. Plutôt une tendresse plus qu'une douceur en fait. Celle qui accroche, qui frotte un peu, tel le bisou barbu (geste sublime mais qui pique un peu), fameux syndrome lui aussi sublime. Ici ça ne glisse pas, ça frotte peau à peau, entre vous et lui, si j'ose dire. Le sentiment recherché n'est pas le confortable, mais la distance douloureuse mais tendre qui se glisse entre vous et le monde, et entre Vous (grand V, vous remarquerez) et Ça (pas le "ça" psychanalytique, ça n'a rien à voir, mais Ça, avec grand Ç, c'est-à-dire la vérité multiple). Pas de violence non plus, ceci dit, pas physique du moins, mais pas une douceur lisse. America, one point.
 
Bon, l'annonce est claire dès le départ, et le pont du générique le prouve, Van Sant propose deux choses : un vrai film de collège et son application de la théorie du remake (voir PSYCHO) en quelque sorte. Ici, le son est presque maître de la maison. D'abord ce générique presque sorti de SUEURS FROIDES, puis à suivre divagation musicale en français (!) de collage musical hétéroclite et poétique qui annonce très bien les règles du jeu. Au long du film, musiques années 60 classiques, métal, rêveries électroniques presque enoesques, etc... De la collure, je vous dis, de la collure. Le cinéma, je le répète, c'est l'art du ciseau et du scotch. Dans la scène de la voiture (putain de cadrage, comme dirait Blier), c'est dit clairement, presque de manière drôle d'ailleurs, et de façon encore plus touchante, bouleversante même. Le récit avance par tracé en forme d'hélice évolutive (les retours en arrière n'en sont pas vraiment, quitte à revenir différemment, presque de manière rashomonesque, sur certains plans, mais attention, et c'est une des merveilles du film, sans changer de point de vue par exemple. C'est vérités, pas Veritas !!!! Sublime construction, intelligence sensuelle du cerveau qui amènent la confusion et la beauté des sens à laquelle, rajouterais-je in petto, il faut toujours être attentif. Plutôt que de voir un énième ELEPHANT comme le prédisait la rumeur, même la rumeur "spectatresque" (décidément la rumeur est TOUJOURS à côté de la plaque), ici rien à voir, mais alors rien. On peut rapprocher le film d'autres objets, mais pas à ça. Et l'espèce d'application du remake, comme j'en parlais plus haut, est une application interne au film lui-même. Remake n'est pas le bon mot, et Van Sant utilise ses répétitions de différentes manières, très variées et très riches que je ne voudrais surtout pas vous dévoiler. Mais on est, et la scène de la voiture est pour ça encore une fois primordiale, dans la superposition de sentiments simultanées : le rire, le tragique, la solitude, la mystique, la douceur, puis la tendresse. S'il faut voir certains plans plusieurs fois, c'est qu'ils sont racontés plusieurs fois, ou alors c'est qu'un plan ne suffit pas par exemple pour dire à la fois la peur et le rire. Alors on répète le plan et on en change les paramètres. Il y aura un seul clin d'œil extérieur au film, celui qui convoque de manière totalement incongrue mais sublimissime (et quelle clairvoyance) le CARRIE de Brian de Palma, que Van Sant se réapproprie et détourne avec un tact bouleversant. [Sur ce point : que fait la Critique ? Ils sont où, bon sang ? Qu'ils restent simples et s'occupent du film, rien que du film, et laissent les dossiers de presse à l'extérieur !]
On notera donc : réutilisation d'images à brut (en croupe, pourrait-on dire) ou au contraire modifiées par le son et le montage, diverses sensibilité à l'œuvre (dont le film de collège ou le policier), superposition impressionniste et en forme de révolution déviante de la narration traçant les formes d'une ressort, en colimaçon pour ainsi dire.  Tout le reste n'est que magnificence : photo de folie et étalonnage de furieux par un Christopher Doyle enfin sorti du système Wong Kar Wai, et re-prouvant là l'étendue diverse de son talent, cadres à tomber mais pas souvent, vraiment tout le temps, parti-pris formel (35mm, 8mm, vignettage de l'image dans certains plans en grand angle), etc. Ce n'est pas le scénario qui fait avancer et comprendre et ressentir le film mais bien la mise en scène. Et c'est toujours mieux comme ça : quelle précision et quelle ouverture laissées au spectateur dans la réception des sentiments, dans la précision chirurgicale des idées dont très peu passent par le dialogue... Si on veut du fond (et pas des sentiments généraux, je parle de sentiments et de réflexion grandioses), il faut que la forme soit 1) irréprochable, et 2) expérimentale. Le son est sublimissime, peut-être le plus beau de l'année avec celui d'un autre film de montage sublime qu'est LE DIREKTOR de Lars Von Trier : variation dans le plan ou la scène des niveaux de volume, sous-mixage, décalage, équalisation et mixage très beaux. Là encore, c'est le partie pris du collage et la puissance de la coupe, la fulgurance de la coupe même, qui prédomine comme dans ses 5 ou 6 façons de monter les ralentis par exemple : une fois ralenti avec décalage léger du son, des fois avec recalage en cours du son, ou alors avec le son d'origine, et le tout avec des vitesse de ralentis très différentes !!! Toutes les combinaisons sont permises. Décors à couper le souffle, direction artistique rigoureuse et construite. C'est du billard. Et que dire, comment décrire, le résultat final ? Peut-être en écrivant ceci : maîtrise absolue du rythme (et dieu sait que le film est court pourtant). Ce sont des outils simples au service d'une épure qui ne cherche pas à écraser le spectateur sous le poids de l'Admiration Obligatoire Standard ou de la déférence autoritaire et arrogante. C'est la fulgurance. Le cinéma, ou plutôt un film, c'est une créature de Frankenstein, un collage de sens (comprendre sensualité). il faut que le plan et la séquence vibre, que ça tremble, que ça donne à toucher, ce que nous avait très bien expliqué Bruno Dumont, du reste. Le travail de critique est dès lors inutile. Ce métier ne sert à rien. Chaque plan, ou plutôt chaque collage de deux plans (1+1=3, nous disait fort justement Godard) provoque un sens possible, et par conséquent aucun plan n'est illustratif ou explicatif. C'est ça aussi la fulgurance. Exemple simple avec les acteurs : la fille qui joue l'ange (tous les acteurs sont au top, mais alors elle !!!! Elle est HA-LU-CI-NAN-TE : Lauren McKinney qu'elle s'appelle !). Rappelez vous de sa copine Rachel, qu'on ne voit qu'une fois (scène du supermarché et de l'invitation au cinéma). Au passage, vous avez vu la précision de la coupe et des points de montage. Cette Rachel a les mêmes yeux que la copine de Gabe (le personnage de Jennifer) et le travail de fulgurance, justement, va être d'amener le gros plan sur Rachel dans le découpage global, le faire jaillir comme élément de rupture dans le jeu d'axe et d'échelle de plans. Faut que ça vibre !!!! [Et là, le fond peut exister et trouver une légitimité autre que purement mélodramatique, et avec précision en plus : Rachel et Jennifer auraient pu presque se ressembler mais elles sont opposées ! Ce sont des contraires (je signale que l'idée est renforcée par le maquillage acnéique de Rachel et de Lauren McKinney). On pense tout de suite à la conversation (merveilleuse) dans le bar avec Lauren : il devrait y avoir plus que ça, plus que le simple jeu girlfriend/boyfriend (Gabe parle là de sa relation avec Jennifer, sa copine "officielle"] Du coup, voir Rachel, c'est comprendre l'importance de Lauren. Ça devrait être elle. [Je crypte ici un peu mon propos pour ne pas trop dévoiler de choses ou en imposer aux lecteurs de cet article !] Autre jeu très simple, et c'est la scène la plus bouleversante du film, la fabuleuse ballade en vélo et en skate ! Observez le son et voyez comment la dernière ligne de texte est mise en valeur ! C’est pour ça que l'émotion passe, c'est ça que j'appelle la fulgurance ! À cause du montage sonore, vous allez pleurer en une seconde, à cause d'une seule petite phrase, sans en faire des caisses ! C'est le nœud du film. Et puis tout bêtement dans le premier dialogue avec Gabe et Lauren, voyez les coupes et les renversements d'axes par rapport aux dialogues. Voilà ! Ça c'est du champ/contrechamp. Et bien ça, ça devrait le minimum syndical. Le cinéma, c'est ça. Le reste, c'est de la sociologie, de la psychanalyse, de l'histoire, de la cuisine ou de l'architecture. Ou de la critique cinématographique. Et tout ça, ça ne sert à rien. Le cinéma n'est rien d'autre qu'un système de correspondance sensuelle (pouvant amener une réflexion intellectuelle) entre des éléments disparates qui se font échos. Pour monter deux plans ensemble, il faut être sur que ces deux plans n'ont rien à voir et qu'il n'ont jamais été montés ensemble.
 
PARANOID PARK est le minimum que nous méritions. Le reste c'est de la gnognotte !
 
This goddamned starving life !

Bisous !
 
Précisément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Dès le début, dès qu'on voit sa tête, bizarrement j’ai pensé que le vigile ressemblait à George Romero.
PS 2 : Soukourov, Von Trier, et ce film...Comme par hasard...
 
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Jeudi 25 octobre 2007

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titanic-von-trier-devo.jpg
[Photo : "Et hop ! L'incident..." par Dr Devo, d'après une photo trouvée sur un site sans doute russe, 
langue peu maîtrisée sur Matière Focale, ce qui ne nous a pas permis d'identifier l'auteur ; 
ça représente TITANIC si le film avait réalisé par... Lars Von Trier. Plus de renseignement
ici!]

 

Chers Focaliens,
 
Je suis revenu en paix. Faites passer le mot !
Après 6 semaines d'absence en salles ou presque, où je vis quand même deux films pour des raisons professionnelles (oui, oui, en étant payé pour ça !), je reviens vers le bénévolat mais pas l'amateurisme (ça, c'est juste pour énerver quelques amis, faites comme si je n'avais rien dit), et décide tout seul de voir un film que j'ai choisi, fût-ce au hasard. Impression de luxe quand je rentre dans la salle, tel le SDF qui arrive dans le supermarché pour acheter enfin le saucisson qui fera de sa journée une journée de prince. [Remarquez : le prix du saucisson est formidablement élevé, au propre et au figuré.]
 
George Clooney est avocat.... Quoi ? Y'en a qui sont pas contents ? C'est moi qui choisis le film, et j'ai décidé que c'est George Clooney ! Rires, ponctua-t-il. Clooney disais-je est avocat et pas n'importe lequel. Brillant élément, il travaille dans un cabinet notamment dirigé par Sydney Pollack (cette vieille ganache, comme dirait notre ami Tournevis) et quelques autres associés dont, bizarrement, Clooney ne fait pas partie malgré ses 20 ans de boîte et son talent qui consiste à "conseiller" les fortunés clients qui se sont mis dans des cacas (comment ça, on ne dit pas "caca" dans une critique sérieuse ?) juridiques sans nom. Bref, c'est le conseiller de la dernière chance, le spécialiste qui essaie de démêler les cas les plus étriqués.
Parmi ses amis au cabinet (rires !), il y a Tom Wilkinson qui, depuis plusieurs années, prépare la défense d'un grand groupe de semences agricoles dans un futur procès qui les oppose à des fermiers de l'Arkansas qui ont été malencontreusement cancérisés par un pesticide un peu bizarre produit par la dite grande boîte ! Lors d'une confrontation préparatoire entre le puissant marchand de semis (une multinationale) et les représentants des paysans, Wilkinson, pourtant un gars très sérieux, se fout à poil en disant n'importe quoi !!! Problème pour Clooney et son cabinet d'avocat : Wilkinson a pété une durite, mais c'est lui qui s'occupait du procès des pesticides ! Il décrédibilise la firme agricole et du coup fout en l'air 8 ans de boulot et de pré-instruction. La firme envoie d'ailleurs une de ses dirigeantes, l'excellentissime Tilda Swinton qui, rappelons-le, est quand même la meilleure actrice du monde, pour étouffer cette histoire d'exhibitionnisme, tandis que le cabinet charge Clooney de mettre de l'ordre dans cette histoire bizarre ! Tilda, femme qui sait très bien que des millions et des millions sont en jeu et viennent sans doute de partir en fumée à cause d'un simple pétage de plomb humain, met la pression sur Clooney qui lui-même est pressurisé par sa hiérarchie (Pollack en tête) pour que tout rentre dans l'ordre. Ce n'est pas gagné du tout, car le gros George décide de régler la situation en couvrant son pote Wilkinson. Quand ce dernier disparaît de la circulation pour de mystérieuses raisons, Clooney découvre que son ami et collègue sait quelque chose de très très louche. Et Tilda Swinton décide de sauver les intérêt de son entreprise agroalimentaire coûte que coûte ! Et quand Tilda prend une décision comme ça, ça ne rigole pas, mais alors pas du tout ! Un long voyage entre le marteau et l'enclume commence pour George !
 
Ha ! Encore une production Soderbergh/Clooney, ici augmentée du très bon réalisateur Anthony Minghella qui co-produit avec ses deux camarades. [Rappelons que Minghella est un très bon réalisateur, si l’on excepte le médiocre PATIENT ANGLAIS, et même si son dernier film était plus sage. Je conseille son fabuleux court-métrage PLAY, adapté de Beckett, et splendeur absolue que j'ai eu la chance de voir en salles d'ailleurs !!] Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand le Steven et le George produisent un film la main dans la main, ça donne toujours à peu près le même résultat : des sujets intéressants voire passionnants, une mise en scène un peu supérieure à la moyenne, mais de gros problèmes généraux et des univers qui ne fonctionnent pas, révélant en général que le soin apporté à la réalisation est plombé par une mise en scène, stricto sensu, fade. CONFESSIONS D'UN HOMME DANGEREUX par exemple, qui ne fonctionne jamais, ou encore THE GOOD GERMAN. Bref, les deux compagnons ont réussi à produire des films estampillés pour le meilleur et pour le pire "qualité américaine", largement tournés vers l'Europe et le Hollywood période classique, dont la valeur ajoutée est en général, attention, le contenu ! Des films populaires et divertissants, oui ! Mais qui font réfléchir et éclairent ! Et là, ça donne de petites horreurs gentiment et anonymement réalisées (SYRIANA par exemple) dont le contenu fait quand même doucement sourire les anciens fans des DOSSIERS DE L'ÉCRAN.
Que dire ici ? Effectivement, il y a un effort de soin de la mise en scène. Décors plutôt soignés, belles chemises blanches pour Clooney et rabotage de tailleurs stricto Chanel pour Swinton, quelques scènes en extérieur pour aérer, petite musique gentiment enoesque pour faire passer et créer un climat étrange. Enfin, et c'est là que l'investissement est le plus "judicieux", c'est Robert Elswit, chef-op' très en vue et habitué du duo Clooney-Soderbergh (qui signa aussi celle de PUNCH-DRUNK LOVE, qui était vraiment pas mal dans mon souvenir) qui fait la photo ! Du coup, c'est à peu près soigné, et cela donne une impression de luxe certain. Moi j'aime pas trop ce style de photographie, simple et technique, toujours très homogène avec des passages de bravoure un peu convenus (la scène des chevaux, par exemple) où on jouera sur des ambiances un poil plus extrêmes. Si j’aime assez les plans finaux sur Swinton (très joli blanc en contre-jour), le reste me parait bien pépère, joli mais fade, déjà vu mais très soigné. Mouais. Du coup, je loupe l'intérêt principal de la mise en scène.
Comme dirait Mr Mort (qui a encore disparu de la circulation et qui réapparaîtra comme Jack dans sa boîte dans quelques temps... Je me demande s'il ne bosse pas pour la CIA...), c'est de la mise en scène Lesieur, sans heurt, Alice, au-dessus de la moyenne, mais au taux en expression artistique (c'est-à-dire en choix marquants et personnels) pas très élevé, au dessus de la concurrence en quelque sorte (notamment des grands studios), soigné et pas balancé comme un sagouin dilettante, mais sans véritable parti-pris et sans volonté organisationnelle, si vous me permettez. La mise en scène, quasiment à tous les niveaux, et ça se voit très bien ici dans la direction artistique en général, ne dit pas grand chose, n'exprime pas de point de vue particulier, n'organise pas. Ce qui se voit particulièrement aux autres postes-clés : cadrage et montage. On a vu certes largement pire, mais il ne se passe pas grand chose. Le découpage et les ellipses sont sans aucun doute déjà inscrits dans le scénario, et le cadre qui sait aérer un petit peu et a quand même le mérite de ne pas rendre l'ensemble trop claustrophobe, est constitué dans son "quotidien" (comprendre la plupart du temps), de plans rapprochés. C'est d'ailleurs assez significatifs : les tâcherons habituels auraient mis du gros plans partout, et ici, puisque le choix du format s'est porté sur un classieux scope (format 2.35), Tony Gilroy, le réalisateur, préfère le plan rapproché donc, moins anonyme, moins laid et facilitant le montage sans bousiller les efforts des autres postes de réalisation, photo en tête. "Qualité américaine", pourrait-on dire, comme on pouvait dire à une époque "qualité française".  Mais, malgré cela, ce montage est fort mou, très fonctionnel mais sans éclat. Et c'est un peu la faute au réalisateur qui a bien délimité son projet artistique : le soin dans la discrétion ! Ça découpe, ça rend lisible, mais pas de parti pris, pas de point de vue un peu personnel. Ça illustre. Gilroy suit son scénario en Sergent Pépère. La mise en scène est quasiment une affaire de design, lui aussi au service du scénario. Car la mise en scène suit les intentions de l'histoire et se veut, c'est assez clair et franc remarquez, soignée, triste, et sans heurts, ou plutôt tout en fureur rentrée. Les situations décrites sont sordides et violentes, mais tout cela se fait sur un tapis d’épais et luxueux velours. Gilroy est logique : il créé une atmosphère presque feutrée où la colère ou la révolte cachée doivent se lire sur les visages, mais sans que le monde ne ressemble à un espace chaotique. C'est exactement le monde ultra-violent mais policé que décrit le film. Le sujet est respecté, mais du coup, il faut bien avouer qu'on s'embête beaucoup ! Bah oui, Margaret !!! Ça mitonne tranquilou dans la cocotte, ça sentirait presque bon, mais on reste sur sa faim quand on déguste. Pas de jeux d'axe, pas de débrayage rythmique, du suspense attendu, et un rythme homogène certes, mais monotone aussi. Il n'y a pas assez de malice et/ou d'expression dans ce projet de scénario/réalisation (ici, mots collés) pour que la sauce prenne véritablement et pour que ce MICHAEL CLAYTON émeuve, tout simplement... Bah oui, un peu d'émotion, c'est pas mal aussi !
Logiquement, Gilroy, scénariste pas manchot (la série des MÉMOIRE DANS LA PEAU, et la très belle adaptation du DOLORES CLAYBORNE de Stephen King, film très beau d'ailleurs, et très réussi, à la mise en scène pleine de partis-pris... Avec un plan de miroir qui m'a fait hurler de peur !) puisqu'il utilise la technique et les options artistiques décrites ci-avant, compte beaucoup sur les acteurs. Pollack (aussi co-producteur !) fait grosso modo là où on lui a appris, et semble tout droit sorti de son rôle dans EYES WIDE SHUT. Il est pourtant assez fade, bien qu'il ne commette pas d'erreurs. [Je t'aurais mis le Walken parcheminé actuel, ou mieux, Albert Finney ou Michael Caine, moi, ça n’aurait pas traîné !]. Un rôle beaucoup trop convenu pour l'acteur-réalisateur qui a déjà fait ça trois mille fois. Miscasting, à mon avis, comme dit Alain Delon. Clooney suit totalement son réalisateur : pas de vague, mais pas d'erreur non plus. Il est totalement lisse, et contribue à rendre le film bien cotonneux. Ceci dit, il suit la ligne.
Évidemment, ça s'agite un peu plus avec notre camarade Tilda Swinton, bizarrement caractérisée en mochasse de 50 ans le temps d'une intro (plans spécial bourrelets qui vendent la mèche trop vite), qui, elle, y va plutôt à fond et sait justement, pousser son personnage vers quelque chose de plus lisible et de plus franc du collier. Ceci dit, le rôle, très respecté par l'actrice là aussi, attentive au projet artistique globale, est très univoque, la faute sans doute à la trop grande lisibilité d'un scénario volontairement sans péripéties. Le petit jeu sans conséquence se déroule sans heurt, de manière policée encore une fois, mais là aussi, il manque un peu de mystère et de trouble pour que l'actrice puisse faire plus, pour qu'elle puisse incarner autre chose qu'un personnage-papier. En gros, elle fait bien, mais ne peut pas déployer grand chose, son rôle d'executive woman étant univoque et surtout développant toujours les mêmes idées et les mêmes nuances quel que soit l'endroit du film. Tom Wilkinson a le rôle le plus expressif, le sert correctement et sans surprise. Mouais... On notera quand même une chouette inconnue, belle créature au physique particulier : la jeune Merrit Wever, déjà aperçue dans le superbe TWELVE AND HOLDING de Michael Cuesta cette année, et qui malgré un rôle très limité et très défini, arrive à faire passer, c'est bien la seule, un peu de chaleur. Ça joue. Et paradoxalement, avec le rôle le moins intéressant et le plus convenu dans un univers pourtant déjà pas très rock'n'roll (elle joue la paysanne plouc, si j'ose dire). Je note son nom en tout cas. À suivre...
 
Bref. MICHAEL CLAYTON, comme souvent les projets du duo Steven/George, se veut un film soigné certes, mais est surtout poli, du verbe "polir". Sans accroc, sans heurt... et sans émotion ou frisson, là où l'histoire totalement révoltante aurait dû donner quelque chose de bougrement plus incarné. À force de vouloir viser la frange haute du minimum syndical et classieux, Gilroy loupe assez largement son objectif et délivre une copie d'élève studieux, certes, bien élevé et pro, c'est évident, mais qui n'a absolument aucun goût sinon celui du carton. On sort de la salle gentiment ennuyé et on doit faire d'énormes efforts dix minutes après le film pour en tirer un quelconque souvenir. Tout cela est finalement très volatile. Viser le haut du panier médian, c'est bien, mais viser le sublime, quitte à se retrouver un peu en-dessous, c'est peut-être là le vrai minimum syndical, c'est peut-être là l'ambition simple qu'on pourrait et devrait demander à un artiste. MICHAEL CLAYTON oublie qu'on est pas là pour voir une bande audiovisuelle sympa, mais plutôt un projet artistique, une oeuvre d'art quoi ! Et comme il s'aventure sur des plates-bandes déjà foulées avant lui, on sera gentil avec Gilroy de ne pas rappeler ERIN BROKOVICH, film appréciable de Soderbergh justement était bien plus incarné et moins chichiteux (bah, c'est la force de la campagne ! Rires !), sans parler du sublime RÉVÉLATIONS de Michael Mann, très grand film, qui savait mettre en valeur dans une histoire énorme, les enjeux individuels, les peurs et les colères, en prenant de gigantesques risques et de vraies options très personnelles. L'artisanat, c'est bien, mais l'Art c'est quand même le minimum exigible. Sans provoquer la colère, MICHAEL CLAYTON est quand même bougrement léger et attendu. Un peu d'ambition ne fait pas de mal, et nous spectateurs, avons assez d'estomac pour encaisser plus et plus profond, si j'ose. Il y a dans ce film un petit vent de didactisme. C’est sans doute le seul vrai point, amis quel point, antipathique d'un film qui n'est au final que tristement fade.
 
Tendrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : En matière de photographie et de cadre qui organisent le plan et le film, je me disais l'autre jour, en regardant SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN (film de genre et film populaire !) de Mario Bava qui a presque 45 ans (!???!), que, quand même, on ne pouvait pas faire comme si cela n'avait pas été fait ! On peut là aussi demander plus à une travail photographique que de jouer le simple "designer" du film. La photo n'est pas qu'un choix de direction artistique ! Dans un registre contemporain et moins ouvertement baroque, on pourra se reporter aussi au cinéma de Nicolas Roeg. Je pense notamment aux éclairages hallucinants de son film EUREKA...
 
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Mercredi 24 octobre 2007

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embryon-devo.jpg
[Photo : Madame la Ministre de la Culture qui fait le ménage pendant que les locataires ont le dos tourné ? 
Non, il s'agit plutôt de Miharu Shima, actrice du film QUAND L'EMBRYON PART BRACONNER.]

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas tous les jours, mais pour une fois, je vais faire ce que font la plupart des blogs ! Je sais, c'est mal, très mal, mais on me pardonnera, car c'est aussi très drôle et très triste, et donc je fais ce que font les "autres" : reporter des infos trouvées dans la presse. Mais ne vous inquiétez pas, je vais y aller de mon petit commentaire, "my two cents" comme disait le poète fictif !
LE CANARD ENCHAÎNÉ est un excellent journal, peut-être le dernier où il est encore possible de trouver des infos, rien que de l'info, c'est-à-dire des choses précises et objectives dont on se demande par quelle malice parfois, ils arrivent à les dénicher. Le plus remarquable est que le Canard..., bien qu'étant de gauche (ce qui, sur ce site, n'a aucune importance), donne l'impression totalement justifiée d'être d'une impartialité à toute épreuve, et de privilégier les faits plus que l'avis ! Certes, ils donnent leur avis, mais c'est d'abord ce processus des faits qui est démonté. Et il faut bien le dire, ils arrivent à rendre limpide des dossiers compliqués (le scandale EADS récemment) dont pourtant ils ne passent sous silence aucun détail. Superbe talent ! Bref, nous voilà avec une information claire, très drôle à lire et pleine d'esprit, et qui généralement, est bien plus détaillée et/ou pertinente que la concurrence. D'une rigueur impitoyable, LE CANARD.... vérifie et croise tout, et on ne les prend pas souvent à défaut ! Ils ont un œil sur tout, parlent de tout, et tirent leur lecteur vers le haut, avec malice en plus. Que demander de plus ? Comme par hasard, le journal politique satirique qui paraît le mercredi est sans pub, et ne vit QUE, oui oui messieurs dames, ne vit que grâce à l'argent des ventes et des abonnements ! Étonnant, non ? Des petits gars bien, en somme ! Fermez l'intro !
 
J'ai quand même un grief à leur faire ! Si la page culturelle est plutôt bien fichue, je trouve que le cinéma est largement le parent pauvre du journal. Remarque, l'exercice est assez rigolo : faire des critiques de films en une phrase ! Au moins, ils disent moins de conneries que leurs confrères, brièveté oblige, mais on reste un peu sur sa faim. Les critiques théâtre et littéraires sont bien mieux loties !
Il n'empêche, dans le numéro du mercredi 10 octobre, on trouve une info, déjà relayée par d'autres journaux, que je me permets de reporter ici (le nouveau CANARD... est sorti depuis, il y a prescription !), car, en effet, aller faire de temps en temps un tour dans les coulisses de la distribution de films est très intéressant, et même toujours instructif ! On se rend bien compte, en général,  que les autorités en la matière ont des vues, comment dire...., surprenantes sur le cinéma. Et si elles font et décident de notre vie de spectateurs, c'est toujours sympathique de voir comment elles se comportent en coulisses, nos "autorités".
Accrochez vos ceintures, c'est surréaliste. Pendant la lecture qui va suivre, gardez à l'esprit que ces gens-là sont en haut de la pyramide, et que ce sont des professionnels, c'est-à-dire des gens payés pour ça.
Francis Ford Coppola a le nez creux. On peut louer le bonhomme aisément à l'aune de ses quelques très bons films, et aussi lui envoyer quelques piques si on juge quelques autres (un volontaire pour défendre JACK ?), mais toujours est-il que le gros Francis a une activité pas connue du grand public, mais à laquelle il excelle en toute discrétion : il adore distribuer des films et inciter, ou inspirer, les autres à distribuer les pépites qu'il remet discrètement sous les sunlights. Et Coppola, je l'ignorais encore il y a quelques années, est un cinéphile pointu qui ne se contente pas comme ses collègues de ne jurer que par les classiques encensés de tous, loin de là. C'est grâce à lui que HITLER, UN FILM D'ALLEMAGNE, un des chef-d'œuvre de l'immense Syberberg, est sorti (modestement) aux USA, notamment. Bref, Coppola, quand il joue au distributeur, c'est pas de la gnognote, et c'est pas pour ressortir des polars années 70 de Sydney Lumet ! Il rachète donc les droits de distribution et incite les autres pays à sortir les films qu'il a pris sous son aile.
Cette fois-ci, Fat Francis ressort des oubliettes un film érotique japonais de Koji Wakamatsu (réalisateur de "pinku eiga", bandes érotiques souvent fauchées et iconoclastes, ancien de l'Armée Rouge et qui  très tôt dénonça  et critiqua violemment le PC ce qui lui valu des ennuis en Chine et en URSS) au titre improbable mais assez beau : QUAND L'EMBRYON PART BRACONNER. Et il se trouve que le film est sorti en France il y a quelques jours, sous l'impulsion de Coppola  et de sa boîte Zootrope donc. Premier point.
Quand un film sort en France, il lui faut un visa, c'est-à-dire un numéro de matricule administratif, fort utile d'ailleurs pour les exploitants de salles notamment. Il est délivré par la Commission de Classification des Films, organe officiel qui est chargé de voir le film, vérifier son contenu, et surtout "classer" le film comme on dit, c'est-à-dire décider impartialement s'il peut être tout public, interdit aux moins de 12 ou de 16 ans. [Anecdote : ce n'est pas toujours si impartial ! je me souviens que IL FAUT TUER LE SOLDAT RYAN de Spielberg, film très violent, assez gore même, n'avait même pas été interdit aux moins de 12, alors que pour le coup cela pouvait se comprendre, mais n'avait écopé que d'un "avertissement" (un texte devant être affiché à la caisse du cinéma) décourageant les plus jeunes d'aller voir le film). Par contre, un petit thriller avec une actrice légèrement dénudée ou avec un sujet un peu sombre, c'est du moins de douze ans direct ! Rires ! Donc, on n'est pas tous à la même enseigne devant la Commission de Classification, et on peut supposer que ça négocie sec en coulisses !]
Que raconte QUAND L'EMBRYON PART BRACONNER ? Le portrait d'une femme japonaise très humiliée par un patron pas bien dans sa tête, sur un ton, nous dit Le Canard, "sombre et intello". Bref, c'est pas du provocateur, la violence, comme souvent à cette époque assez punk du cinéma japonais, est très symbolique, et le film ne contient aucune scène de sexe explicite. Bref, comme disait l'autre, ce n'est pas là-dessus qu'un vieil érotomane ira se défouler ! Deuxième point.
Et maintenant, sortez les clowns ! On va rire.
Bizarrement, le 2 octobre dernier, la ministre de la culture Aldabert dont dépend la commission de classification, rue dans les brancards et déboule toute sirène hurlante pour classer le film de Wakamatsu de l'infâme X, en fait l'interdiction aux moins de dix-huit ans. [Ce qui implique notamment des restrictions d'affichages ou de publicité !!] Et ce n'est pas tous les jours qu'on utilise le classement "moins de 18 ans" !  Or, le film japonais ne justifie pas du tout cette sanction, ne serait-ce que pour sa représentation métaphorique du sexe, ou de la violence. Que s'est-il passé ?
Flashback. Le 27 septembre, la commission de classification des films visionne le film. Et, vous allez le voir, il y avait de l'ambiance et des arguments !!!! Norbert Saada est producteur à la retraite. On lui doit un Jacques Deray (j'en vois qui souffrent d'ici !), l'horrible PARRAIN à la française qu'est LE GRAND PARDON (dont je ne saurais vous recommander l'hilarant mais très nul n°2 avec Christopher Walken ! Un grand moment ! Par Alexandre Arcady, encore un professionnel, l'homme qui, publiquement, sur l'antenne d'Europe 1, a déclaré que pour lui, un film se terminait le dernier jour de tournage, et qu'il laissé le soin à sa monteuse de faire le montage de ses films !!! Classe !). On lui doit aussi l'intéressant ATTENTION LES ENFANTS REGARDENT ou LE PRIX DU DANGER. Bref... Saada voit le film et comme dit le Canard "envoie balader [les] critères" de la commission de classification et justifie  le classement moins de 18 ans avec une pertinence certaine en déclarant : "C'est de la merde !"
Ah ça, on ne le savait pas, on ne nous l'avait pas dit : la commission classe les films en tenant compte de leur valeur artistique ! Et avec quelle prestance ! C’est intéressant ! Et Saada ne s'arrête pas là du reste, et traite de "gestapistes" les défenseurs de l'interdiction plus conventionnelle aux moins de 16 ans !
Jean-Pierre Quignaux, qui représente l'Union Nationale des associations familiales et qui fait aussi partie de la Commission de classification, est lui aussi un esthète et il ne supporte pas les mauvais films si on en croit son jugement justifiant le classement X de QUAND L'EMBRYON... : "les pseudo-références du réalisateur à Sade ou à Bataille ont été mal assimilées par le réalisateur..." C'est mal ! C'est très mal ! Allez, hop, moins de 18 ans ! 

Cher focalien, comme moi, tu es très étonné. Les hautes autorités administratives en matière de cinéma sont  en fait des cinéphiles à la straubienne rigueur, et la commission est noyautée par des esthètes impitoyables ! Bizarrement, LE GRAND PARDON 2 n'a jamais été censuré ! C'était pourtant très très mauvais, et les références à Puzzi et Coppola étaient très mal assimilées !
Quand la commission a vu le film ce jour-là, nous apprend le Canard, la Présidente de la commission, Sylvie Hubac, qui est aussi ministre d'État, n'est pas là. Elle doit sûrement être à la cinémathèque de Berlin pour une rétrospective Werner Schroeter, ou en train d'essayer de mettre la main sur des inédits de Christoph Schliengensief... Elle n'a donc pas vu le film. Mais elle conseille avec force à la Ministre de la Culture de sévir et de classer le film "moins de 18 ans". Ce que fait la ministre dans la précipitation, la veille de la sortie du film ! Sylvie Hubac, elle, ne demandera une copie en DVD du film auprès du distributeur que le lendemain. Et le Canard rapporte un de ses propos assez croquignolesques, (propos tenus avant cette affaire) : "dès l'instant où l'interdiction aux moins de 18 ans existe, il faut pouvoir s'en servir..."

Alors que Matière Focale passe en général pour un méchant repère de brutes assoiffés de forme dont l'intransigeance est sans pitié, on s'aperçoit que c'est bien pire dans les couloirs du Ministère, repère de véritables ayatollahs du point de montage, des ingénieurs en axes et échelle de plans et autres spécialistes élevés à la Straub et à la Duras ! Ils sont durs et ne laissent rien passer. C'est pour ça qu'ils savent ce qui est bon pour nous. Pour mes français, c'est comme pour mes chiens, j'utilise Pal et je ne veux que le meilleur. Si c'est pas du Murnau ou si c'est pas du Greenaway, hop, je classe, interdit aux moins de 18 ans !!! L'administration française (en matière de cinéma) est donc bien plus rigoureuse que ce modeste site dont les auteurs n'hésitent pas, de temps en temps à voir un films des frères Farrelly ou même un film en costumes. Modestement, nous nous inclinons, et nous réjouissons de cette très bonne nouvelle !

[Je signale l'excellent papier  du journaliste Threanor, dont je me suis également servi, publié sur le film par CANARD PC, excellent journal qui paraît tous les 15 jours et qui parle du monde des jeux PC (et aussi de matériel !), vif observatoire du monde informatique. Un journal très bien écrit, d'une vraie drôlerie, écrit avec le cerveau et dont je me permets au passage de saluer l'intégrité dans un monde au moins aussi vérolé par les prises d'intérêts que celui du cinéma ou de la presse en général. Comme son volatile cousin le CANARD ENCHAÎNÉ, CANARD PC est totalement indépendant, n'appartient à aucun groupe et donc est complètement libre de pensée, ce qu'il prouve haut la main, à chaque numéro. Et comme l'autre CANARD..., CANARD PC vit quasiment uniquement de ses ventes et de ses abonnements ! Comme par hasard...
 
Tiens et si vous avez envie de vous amuser, allez faire un tour ici, sur le forum des Cahiers du Cinéma où Matière Focale se prend une bonne baffe et se fait insulter joyeusement, le site étant, je l'apprends avec vous "mussolinien", coupé du monde et algébrique ! Rires ! Cliquez ici, et amusez-vous bien. c'est long, mais c'est très bon, et bien sûr : ça vaut un bon steak !]


Tendrement Vôtre,


Dr Devo.
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Lundi 22 octobre 2007

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ossang.jpg
[Photo du réalisateur F.J. Ossang]




Avant-Propos :
Chers Focaliens, 
Nous continuons notre virée iconoclaste, dans l'autre cinéma français, avec ce sixième épisode bien trempé et totalement rock'n'roll où nous retrouvons F.J. Ossang, que nous avons interviewé à l'occasion de la réalisation de SILENCIO, son dernier court-métrage dont nous parlions la dernière fois. Cette interview focalienne exclusive a été réalisé par un focalien discret mais pas piqué du hanneton, François Cavalier, que nous accueillons avec plaisir dans ces pages ! C'est court mais ça dépote !
Dr Devo.



François Cavalier: "Comment le projet de votre nouveau film SILENCIO est-il né (scénario, idée et parti pris de départ) ?
F.J. Ossang: Il m'était proposé de tourner un film sur le Silence. J'ai eu l'idée de tourner un "Silent Movie", en n'observant que les états de la nature – sans adjonction de lumière électrique... SILENCIO est un film élémentaire. Et primitif...
En quoi SILENCIO est-il une expérience nouvelle pour vous ?
C'est un retour au point Zéro. Une caméra 16 et le Soleil – punto. Parti avec quelques mots – qui d'ailleurs ne sont pas ceux figurant au final dans les intertitres...
SILENCIO n'est pas une narration classique. Comment avez-vous organisé, articulé les séquences, les images du film ?
C'est le récit des éléments. Partant de mégalithes jusqu'à un pont de fer – selon quatre cycles, et une présence humaine (Elvire). De l'Est à l'Ouest – de la cristallisation à la dissolution – et retour – passages de vent, de lumière, de terre et d'océan... Le film n'est tourné qu'aux premières et dernières heures du jour...
Quel est le rôle de l'intertitre dans vos films ? A-t-il la même fonction dans SILENCIO ?
Partant de son utilisation dans le cinéma muet, j'ai toujours été intrigué par l'effraction des mots et du noir dans la succession fluide des plans. Rupture, anticipation, dispersion ou intuition du sens... Un intertitre est un plan comme un autre, et "je est un autre". Mais avant tout, photographie, titres et musique contribuent à fabriquer un récit par réseaux (au lieu d'obéir à l'habituel récit séquentiel en usage dans la plupart des films).
La comédienne Elvire, déjà présente dans DOCTEUR CHANCE, traverse le film de part en part, comme une sorte de témoin muet ou de guide mystérieux. Comment avez-vous envisagé son rôle ?
SILENCIO est aussi une sorte de documentaire affectif. Si l'on considère qu'il existe deux cinémas premiers : celui du visage et celui du paysage – SILENCIO aborde frontalement ces deux relations au monde. Je n'étais plus revenu au Portugal depuis LE TRÉSOR DES ÎLES CHIENNES (1991), et j'ai filmé (interrogé) ces lieux comme de retour dans une vie antérieure – en y adjoignant l'Inconnue... SILENCIO est sans doute une métaphore...
La musique en général, une sorte d'énergie punk-industrielle en particulier (de Cabaret Voltaire à Throbbing Gristle, et de Nick Cave à La Muerte, en passant par votre groupe MKB) semble être un élément primordial dans vos films. À quel stade intervient-elle (idée du projet, pendant l'écriture, le tournage, au montage) ? 
À chaque degré. Comme les sujets que l'on filme, et qui soudain se révèlent dans l'évidence, la musique voyage comme une présence constante, une intuition que le film révèle. Ici la musique opère comme le Third Mind du film...
Quelles sont vos maîtres, quelle est votre famille, dans le cinéma français et international ?
En France, des "accidents de l'histoire officielle" Vigo, Epstein, Melville, Debord, Bresson... Beaucoup de Silent Movies... Des Soviétiques 20/30 : Eisenstein, Vertov, Poudovkine, Dovjenko – jusqu'à Tarkovski... Les allemands 20/30 : Murnau, Lang. Des nordiques, Sjoström et Dreyer... Le film noir américain 40/60... Rien que classique – et puis n'importe quoi...
Que pensez-vous de la production cinématographique actuelle en France ?
Quoi manque... Qui a disparu ? Les réalisateurs, les producteurs... Les deux ? Mais tout est provisoire, n'est-ce pas...
Que manque-t-il selon vous au cinéma français ?
À quoi bon des cinéastes en un temps de manque...
Est-ce que vous pouvez nous parler de vos projets, entre autres le long-métrage LA SUCCESION STARKOV ?
Après chacun de mes films, un énorme silence s'est abattu... Plus de réponse à aucun nouveau projet, et puis : un sursaut... J'ai fini par devenir une "erreur" du cinéma français... LA SUCCESSION STARKOV sera un film fantastique minimal – "il arrive que tout recommence..." À la Victoire !
Pourquoi avoir choisi le mode de souscription pour financer ce film ?
Pour croiser les "irréguliers"...



Signalons à nos lecteurs les deux sites internet permettant de suivre le réalisateur Ossang :
Signalons enfin le "nouvel" album de M.K.B., FRACTION PROVISOIRE, le groupe mythique du cinéaste F.J. Ossang. Il s'agit de la réédition en CD digipack collector de TERMINAL TOXIQUE, sur le label Seventeen Records (distribution : Overcome).
Propos recueillis par François Cavalier
 
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Mercredi 10 octobre 2007

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silencio-ossang-devo.jpg
[Photo tirée du film SILENCIO de F.J. Ossang, qui passe ce soir sur France 2 à 00h15)

 

AVANT-PROPOS :
Nous poursuivons aujourd’hui notre saga sur le cinéma français : L’EXCEPTION CULTURELLE SORT DU BOIS.  Et c’est avec plaisir que nous le faisons, car ce soir sur France 2 à 00h15, vous pourrez voir dans l’émission de France 2 HISTOIRES COURTES, le sublime court-métrage SILENCIO de F.J. Ossang, réalisateur français trop rare, que nous avions vu avant tout le monde puisque nous avions assisté à la fin du montage de film. Cet article a été publié dans feu (elle ne paraît plus, mais personne n’a prévenu les gens qui y écrivaient ! La classe !) LA REVUE DU CINEMA, dans un hors-série spécial sur le cinéma français qui bosse (!) et qui a été rédigé uniquement par des gens de Matière Focale dont moi-même, Invisible et le Marquis bien sûr.
 Quand nous avons vu SILENCIO, nous avons été scotché par la beauté de la chose au point que pour moi, ce court, format généralement décevant à 98,56% pour votre humble serviteur, fut un des grands films de l’année dernière. Depuis, le film a fait du chemin puisqu'il a été présenté au dernier festival de Cannes où il a été récompensé par le prix Jean Vigo du court-métrage. Donc ce soir, tous à vos cassettes ou à vos disques durs : enregistrez un des plus beaux films français que vous aurez l’occasion de voir cette année ! A la télé en plus ! De plus, les lecteurs focaliens auront une sacrée surprise en regardant le générique, et en y retrouvant un nom connu par ici...

Nous préparions ce numéro, il y a quelques jours, quand lors d’un moment commun de détente sur fond de musique punk-industrielle, survint l’évidence : il est un cinéaste français absolument atypique et inclassable, qui ne roule pour personne et qui est ouvert à tous, un cinéaste qui se bat de fort belle manière avec la chair de ses films, mais dont on ne place jamais le nom, un cinéaste, sans doute le seul sur nos terres dont on pourrait qualifier l’œuvre de rock‘n'roll : F.J. Ossang. La décision a été vite prise. Ce numéro ne pouvait pas vraiment exister sans sa présence, fût-elle au passé. Il était bien un de ceux qui méritaient le plus sa place dans ce hors-série. Si le français moyen que nous sommes ne semble, de nos jours, n’avoir le choix qu’entre, d'une part, les descendants du pire Truffaut (les jardineries Truffaut ? Les alexandrejardineries Truffaut ?) de la plus trouble Nouvelle Vague, et de l'autre côté de la clôture, des grosses machines de guerre télévisuelles que sont les blockbusters hexagonaux (les "bloquebusters" type GRAND MEAULNES), Ossang a une place tout particulière qui lui vaudrait quelques hectares, haut la main, dans le domaine du "Château de l’Art et de l’Essai", mais là encore, il serait une catégorie à lui tout seul. La phrase précédente étant interminable, il n'est pas interdit de prendre du recul en imaginant quelques secondes un thuya. Loin du tout-scénario, loin du tout-dialogue et du zéro mise en scène, loin des petits pathos persos, loin des ego du moindre comédien-nain, loin des Topaloffades des comiques s'improvisant metteurs en scène, loin des films de chambre post-FEMIS (où est ma femis grise ? où est ma femis grise ? hou, hou, hou), loin du signifiant de dossier de presse, et de ces films qui "interrogent notre regard", et qui "disent le Monde" (voire qui lisent Le Monde), loin de tout ça, il faut, à coups de dynamite, creuser une place pour Ossang, homme exigeant. Loin des films sur papier, la matière des films s’organise sur la table des opérations, in vivo et avec les mains dans le moteur. Ossang revient !
Le réalisateur français des longs-métrages LE TRÉSOR DES ÎLES CHIENNES et de DOCTEUR CHANCE n'avait malheureusement pas fait de cinéma depuis dix ans. Nous nous mettons quand même en marche, et nous le retrouvons facilement. Les nouvelles sont bonnes. Ossang nous invite à sa rencontre en pleine salle de montage cosy, dans un appartement secret du cœur de Paris. Les volets sont clos, l’atmosphère est concentrée, précise. Et en même temps, la richesse des échanges entre le cinéaste et ses collaborateurs (deux ou trois, le dernier rang) est naturelle et détendue. Il est alors émouvant pour nous de voir dans ce luxueux fauteuil de cuir sombre un Ossang lumineux et irradiant. Il ajuste quelques plans, ré-écoute quelques morceaux de musique, règle un intertitre, essaie le raccourcissement chirurgical d’un plan (un peu à la Straub !), puis se retourne vers nous, et nous propose de voir le dernier montage, final, de son film SILENCIO. Nous attendons le lancement. Et là, c’est le choc.
Il est vivant, l’animal. Tout s’explique. Ce nouveau court-métrage SILENCIO est absolument étonnant, et nous comprenons immédiatement que venir voir le Monsieur n’a pas été juste un coup de nez, mais une opération indispensable, dont SILENCIO est la cerise sur le gâteau. Ce numéro sans Ossang n’était pas chose envisageable, et encore moins a posteriori. On demande à revoir le film, ne pouvant croire une seule seconde que le cinéma français ait pu nous priver de lui aussi longtemps.
 
Tourné dans un 16 mm noir et blanc brut, volontairement archaïque, SILENCIO s’annonce comme une errance énigmatique en territoire inconnu, quelque part dans le sud de l’Europe. Routes défilantes, paysages spectraux, sécheresse naturelle… Tous ces décors seraient d’une beauté émouvante en temps normal. Mais le voyage est déjà commencé quand nous embarquons. Et rien ne semble aller de soi, ni rappeler une balade gentille. Il y a une gravité là, tapie dans le cœur, qui apparaît très vite à l’écran mais dont on ne réalisera la présence que plus tard, alors qu’elle est déjà là. On comprend donc en retard que la ligne sinueuse du voyage est un trompe-l’œil, un voyage dans plusieurs dimensions qui finissent par n’en former plus qu’une, mais organisées non pas dans la longueur de la route, enfin pas seulement, mais surtout dans la superposition d’éléments qui s’affrontent avec langueur, tout en achoppements, dont les jeux d’oppositions et de réponses n’en finissent plus de la rendre encore moins sûre, ou plutôt encore moins prévisible. Reprenez un peu de thuya. On s’aperçoit qu’il n’y a pas que la Nature ou la Route, mais aussi cette (ces ?) femme(s), ou plutôt cette présence féminine vague mais qui irradie tout, derrière l’image la plus anodine (un baiser non-prévu et court dans une piscine), comme dans la présence des plans les plus fantomatiques où quelquefois, paradoxe, elle n’apparaît même pas (fabuleux plan du cimetière, dont on ne saurait dire la provenance, une image qui, pour ainsi dire, donne l’impression de n’avoir jamais existé avant). C’est lorsque nous croisons les hélices d’une éolienne cubiste et malicieuse (car le film a un humour malicieux, surréaliste) qui n’en finit plus de revenir et de redéfinir la trajectoire du film. [Ma théorie étant que la pointe des éoliennes dessine la carte du voyage, mais bon…] À partir d’elle, plus rien ne sera comme avant et comme je l'écrivais il n'y a pas cinq lignes, on comprend que le voyage se fait par segments interrompus sans cesse, plus que par courbes parfaites mais mortes, créant un véritable mille-feuilles dimensionnel (Hein ? Quoi ?). Image mentale d'un bel et bon mille-feuilles. Dès lors, aucune image ne sera anodine, la moindre coupe sera un élément de rêverie et d’inquiétude, élément fragmenté en lui-même, et perdu. Une espèce d’usine, un village, des roches, une voiture qui suit trop subjectivement notre regard (bien trop pour être honnête !), un champ d’oliviers ou un jeu de soleil, éléments qui semblent avoir perdu tout naturalisme et qui, eux-même, que c’est étonnant (plus d'une fois, on a envie de s'écrier à voix haute "nom d'une pipe" mais on ressent plus fort combien pousser la voix serait alors un crime) semblent, encore une fois, complètement fantomatiques. Tout est différent, tout est monté par nos rêves et interrompu par de nombreux intertitres, quasiment des slogans, dont l’absurdité ou l’humour ou la poésie ou l’ouverture trop offerte nous plongent aussi dans des interrogations et des doutes enfouis là-bas, au plus profond. Plus nous avançons dans ce voyage qui n’est pas (plus ?) le nôtre (impression renforcée par le fait que nous voyons le film sur la table de montage et inachevé !), plus on tombe lentement, ou plutôt, plus on s’enfonce dans un étrange no man’s land. Comme disait Laurie Anderson, on marche, et sans s’en rendre compte, on tombe. À chaque pas nous tombons et avançons doucement, puis nous nous retenons de tomber, encore et encore. Étrange sommeil quand même. Les intertitres ne sont qu’une voix poétique de plus dans le beau dispositif. Ils sont à la fois drôles, grandiloquents et touchants, base, repère et lieu de perditions, ponctuation caillouteuse et artificielle sans laquelle aucun voyage, finalement, en tout cas pas celui-ci, n’est possible. La musique superbe de Throbbing Gristle ("Hamburger Lady" si ma mémoire est bonne, qui vaut le déplacement à elle toute seule), complètement industrielle donc, déplace les liaisons de plans, déplace les sens et les centres de gravité, et établit de nouveaux rapports entre le cadre (magnifique à pleurer, d’une très grande originalité), la photographie hallucinante (cadre et photo de Denis Gaubert,  dont il ne fait ici aucun doute que c'est un immense chef-op' déjà) et dense placée elle aussi sous le signe des saillies et du chaotique, et on l’aura compris, Ossang, dans sa poésie noire, dans ce sable de grève, cherche à la fois la structure, la construction et la déconstruction immédiate ensuite, le tout sous le joug improbable et surréaliste de l’Intuition et la Sensibilité les plus débridées… et donc exigeantes.
Il est de retour, tout en lyrisme, on l’aura bien compris, et on a hâte que SILENCIO commence son chemin dans le monde, oui, il est de retour et en sublime forme. Entre ici, Docteur Fulgurance avec ton cortège de fantômes ! L’âme damnée de ce numéro, son beau parrain, c’est bien toi !
C’est dit !

(On me permettra de revenir sur les intertitres, en me citant moi-même, dans ma correspondance Outlook imaginaire avec quelqu'un qui leur trouverait un petit côté pompier :
« Je trouve que les intertitres de son film sont justement le point de contraste qui pourrait manquer (aurait manqué) chez un autre : poésie qui n'en est pas, slogans plutôt, surfaits, vraiment too much (comme dans "ce mec est too much"), poussant la poétique au ridicule un peu surgonflé de quelqu'un de timide. Bien entendu, ils ont une valeur ambiguë, tels quels. Ils amènent rupture et abstraction aux images, et ce sans désigner quoi que ce soit, plutôt comme s'ils étaient une évocation de quelque sentiment précis sur lequel on n’arrive pas à mettre le doigt, où on se plante quand il s'agit de choisir les mots pour l’exprimer. Ils sont donc comme dans tout bon contexte onirique (et donc un peu anxiogène) grotesques et timides. J'aime bien. Faut dire que pour moi la musique c'est du petit miel ! »)


Résolument Vôtre,

Dr Devo
 
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Mardi 2 octobre 2007

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