
[Photo : Madame la Ministre de la Culture qui fait le ménage pendant que les locataires ont le dos tourné ?
Non, il s'agit plutôt de Miharu Shima, actrice du film QUAND L'EMBRYON PART BRACONNER.]
Chers Focaliens,
Ce n'est pas tous les jours, mais pour une fois, je vais faire ce que font la plupart des blogs ! Je sais, c'est mal, très mal, mais on me pardonnera, car c'est aussi très drôle et
très triste, et donc je fais ce que font les "autres" : reporter des infos trouvées dans la presse. Mais ne vous inquiétez pas, je vais y aller de mon petit commentaire, "my two cents" comme
disait le poète fictif !
LE CANARD ENCHAÎNÉ est un excellent journal, peut-être le dernier où il est encore possible de trouver des infos, rien que de l'info, c'est-à-dire des choses précises et objectives
dont on se demande par quelle malice parfois, ils arrivent à les dénicher. Le plus remarquable est que le Canard..., bien qu'étant de gauche (ce qui, sur ce site, n'a aucune importance), donne
l'impression totalement justifiée d'être d'une impartialité à toute épreuve, et de privilégier les faits plus que l'avis ! Certes, ils donnent leur avis, mais c'est d'abord ce processus des faits
qui est démonté. Et il faut bien le dire, ils arrivent à rendre limpide des dossiers compliqués (le scandale EADS récemment) dont pourtant ils ne passent sous silence aucun détail. Superbe talent
! Bref, nous voilà avec une information claire, très drôle à lire et pleine d'esprit, et qui généralement, est bien plus détaillée et/ou pertinente que la concurrence. D'une rigueur impitoyable,
LE CANARD.... vérifie et croise tout, et on ne les prend pas souvent à défaut ! Ils ont un œil sur tout, parlent de tout, et tirent leur lecteur vers le haut, avec malice en plus. Que demander de
plus ? Comme par hasard, le journal politique satirique qui paraît le mercredi est sans pub, et ne vit QUE, oui oui messieurs dames, ne vit que grâce à l'argent des ventes et des abonnements !
Étonnant, non ? Des petits gars bien, en somme ! Fermez l'intro !
J'ai quand même un grief à leur faire ! Si la page culturelle est plutôt bien fichue, je trouve que le cinéma est largement le parent pauvre du journal. Remarque, l'exercice est
assez rigolo : faire des critiques de films en une phrase ! Au moins, ils disent moins de conneries que leurs confrères, brièveté oblige, mais on reste un peu sur sa faim. Les critiques théâtre
et littéraires sont bien mieux loties !
Il n'empêche, dans le numéro du mercredi 10 octobre, on trouve une info, déjà relayée par d'autres journaux, que je me permets de reporter ici (le nouveau CANARD... est sorti
depuis, il y a prescription !), car, en effet, aller faire de temps en temps un tour dans les coulisses de la distribution de films est très intéressant, et même toujours instructif ! On se
rend bien compte, en général, que les autorités en la matière ont des vues, comment dire...., surprenantes sur le cinéma. Et si elles font et décident de notre vie de spectateurs, c'est
toujours sympathique de voir comment elles se comportent en coulisses, nos "autorités".
Accrochez vos ceintures, c'est surréaliste. Pendant la lecture qui va suivre, gardez à l'esprit que ces gens-là sont en haut de la pyramide, et que ce sont des professionnels,
c'est-à-dire des gens payés pour ça.
Francis Ford Coppola a le nez creux. On peut louer le bonhomme aisément à l'aune de ses quelques très bons films, et aussi lui envoyer quelques piques si on juge quelques autres
(un volontaire pour défendre JACK ?), mais toujours est-il que le gros Francis a une activité pas connue du grand public, mais à laquelle il excelle en toute discrétion : il adore
distribuer des films et inciter, ou inspirer, les autres à distribuer les pépites qu'il remet discrètement sous les sunlights. Et Coppola, je l'ignorais encore il y a quelques années, est un
cinéphile pointu qui ne se contente pas comme ses collègues de ne jurer que par les classiques encensés de tous, loin de là. C'est grâce à lui que HITLER, UN FILM D'ALLEMAGNE, un des chef-d'œuvre
de l'immense Syberberg, est sorti (modestement) aux USA, notamment. Bref, Coppola, quand il joue au distributeur, c'est pas de la gnognote, et c'est pas pour ressortir des polars années 70 de
Sydney Lumet ! Il rachète donc les droits de distribution et incite les autres pays à sortir les films qu'il a pris sous son aile.
Cette fois-ci, Fat Francis ressort des oubliettes un film érotique japonais de Koji Wakamatsu (réalisateur de "pinku eiga", bandes érotiques souvent fauchées et iconoclastes,
ancien de l'Armée Rouge et qui très tôt dénonça et critiqua violemment le PC ce qui lui valu des ennuis en Chine et en URSS) au titre improbable mais assez beau : QUAND L'EMBRYON PART
BRACONNER. Et il se trouve que le film est sorti en France il y a quelques jours, sous l'impulsion de Coppola et de sa boîte Zootrope donc. Premier point.
Quand un film sort en France, il lui faut un visa, c'est-à-dire un numéro de matricule administratif, fort utile d'ailleurs pour les exploitants de salles notamment. Il est délivré
par la Commission de Classification des Films, organe officiel qui est chargé de voir le film, vérifier son contenu, et surtout "classer" le film comme on dit, c'est-à-dire décider impartialement
s'il peut être tout public, interdit aux moins de 12 ou de 16 ans. [Anecdote : ce n'est pas toujours si impartial ! je me souviens que IL FAUT TUER LE SOLDAT RYAN de Spielberg, film très violent,
assez gore même, n'avait même pas été interdit aux moins de 12, alors que pour le coup cela pouvait se comprendre, mais n'avait écopé que d'un "avertissement" (un texte devant être affiché à la
caisse du cinéma) décourageant les plus jeunes d'aller voir le film). Par contre, un petit thriller avec une actrice légèrement dénudée ou avec un sujet un peu sombre, c'est du moins de douze ans
direct ! Rires ! Donc, on n'est pas tous à la même enseigne devant la Commission de Classification, et on peut supposer que ça négocie sec en coulisses !]
Que raconte QUAND L'EMBRYON PART BRACONNER ? Le portrait d'une femme japonaise très humiliée par un patron pas bien dans sa tête, sur un ton, nous dit Le Canard, "sombre et intello". Bref, c'est
pas du provocateur, la violence, comme souvent à cette époque assez punk du cinéma japonais, est très symbolique, et le film ne contient aucune scène de sexe explicite. Bref, comme disait
l'autre, ce n'est pas là-dessus qu'un vieil érotomane ira se défouler ! Deuxième point.
Et maintenant, sortez les clowns ! On va rire.
Bizarrement, le 2 octobre dernier, la ministre de la culture Aldabert dont dépend la commission de classification, rue dans les brancards et déboule toute sirène hurlante pour
classer le film de Wakamatsu de l'infâme X, en fait l'interdiction aux moins de dix-huit ans. [Ce qui implique notamment des restrictions d'affichages ou de publicité !!] Et ce n'est pas tous les
jours qu'on utilise le classement "moins de 18 ans" ! Or, le film japonais ne justifie pas du tout cette sanction, ne serait-ce que pour sa représentation métaphorique du sexe, ou de la
violence. Que s'est-il passé ?
Flashback. Le 27 septembre, la commission de classification des films visionne le film. Et, vous allez le voir, il y avait de l'ambiance et des arguments !!!! Norbert Saada est
producteur à la retraite. On lui doit un Jacques Deray (j'en vois qui souffrent d'ici !), l'horrible PARRAIN à la française qu'est LE GRAND PARDON (dont je ne saurais vous recommander l'hilarant
mais très nul n°2 avec Christopher Walken ! Un grand moment ! Par Alexandre Arcady, encore un professionnel, l'homme qui, publiquement, sur l'antenne d'Europe 1, a déclaré que pour lui, un film
se terminait le dernier jour de tournage, et qu'il laissé le soin à sa monteuse de faire le montage de ses films !!! Classe !). On lui doit aussi l'intéressant ATTENTION LES ENFANTS REGARDENT ou
LE PRIX DU DANGER. Bref... Saada voit le film et comme dit le Canard "envoie balader [les] critères" de la commission de classification et justifie le classement moins de 18 ans avec une
pertinence certaine en déclarant : "C'est de la merde !"
Ah ça, on ne le savait pas, on ne nous l'avait pas dit : la commission classe les films en tenant compte de leur valeur artistique ! Et avec quelle prestance ! C’est intéressant !
Et Saada ne s'arrête pas là du reste, et traite de "gestapistes" les défenseurs de l'interdiction plus conventionnelle aux moins de 16 ans !
Jean-Pierre Quignaux, qui représente l'Union Nationale des associations familiales et qui fait aussi partie de la Commission de classification, est lui aussi un esthète et il
ne supporte pas les mauvais films si on en croit son jugement justifiant le classement X de QUAND L'EMBRYON... : "les pseudo-références du réalisateur à Sade ou à Bataille ont été mal assimilées
par le réalisateur..." C'est mal ! C'est très mal ! Allez, hop, moins de 18 ans !
Cher focalien, comme moi, tu es très étonné. Les hautes autorités administratives en matière de cinéma sont en fait des cinéphiles à la straubienne rigueur, et la commission
est noyautée par des esthètes impitoyables ! Bizarrement, LE GRAND PARDON 2 n'a jamais été censuré ! C'était pourtant très très mauvais, et les références à Puzzi et Coppola étaient très mal
assimilées !
Quand la commission a vu le film ce jour-là, nous apprend le Canard, la Présidente de la commission, Sylvie Hubac, qui est aussi ministre d'État, n'est pas là. Elle doit sûrement
être à la cinémathèque de Berlin pour une rétrospective Werner Schroeter, ou en train d'essayer de mettre la main sur des inédits de Christoph Schliengensief... Elle n'a donc pas vu le
film. Mais elle conseille avec force à la Ministre de la Culture de sévir et de classer le film "moins de 18 ans". Ce que fait la ministre dans la précipitation, la veille de la sortie du film !
Sylvie Hubac, elle, ne demandera une copie en DVD du film auprès du distributeur que le lendemain. Et le Canard rapporte un de ses propos assez croquignolesques, (propos tenus avant cette
affaire) : "dès l'instant où l'interdiction aux moins de 18 ans existe, il faut pouvoir s'en servir..."
Alors que Matière Focale passe en général pour un méchant repère de brutes assoiffés de forme dont l'intransigeance est sans pitié, on s'aperçoit que c'est bien pire dans les
couloirs du Ministère, repère de véritables ayatollahs du point de montage, des ingénieurs en axes et échelle de plans et autres spécialistes élevés à la Straub et à la Duras ! Ils sont durs et
ne laissent rien passer. C'est pour ça qu'ils savent ce qui est bon pour nous. Pour mes français, c'est comme pour mes chiens, j'utilise Pal et je ne veux que le meilleur. Si c'est pas du Murnau
ou si c'est pas du Greenaway, hop, je classe, interdit aux moins de 18 ans !!! L'administration française (en matière de cinéma) est donc bien plus rigoureuse que ce modeste site dont les
auteurs n'hésitent pas, de temps en temps à voir un films des frères Farrelly ou même un film en costumes. Modestement, nous nous inclinons, et nous réjouissons de cette très bonne nouvelle
!
[Je signale l'excellent papier du journaliste Threanor, dont je me suis également servi, publié sur le film par CANARD PC, excellent journal qui paraît tous les 15 jours
et qui parle du monde des jeux PC (et aussi de matériel !), vif observatoire du monde informatique. Un journal très bien écrit, d'une vraie drôlerie, écrit avec le cerveau et dont je me permets
au passage de saluer l'intégrité dans un monde au moins aussi vérolé par les prises d'intérêts que celui du cinéma ou de la presse en général. Comme son volatile cousin le CANARD
ENCHAÎNÉ, CANARD PC est totalement indépendant, n'appartient à aucun groupe et donc est complètement libre de pensée, ce qu'il prouve haut la main, à chaque numéro. Et comme l'autre CANARD...,
CANARD PC vit quasiment uniquement de ses ventes et de ses abonnements ! Comme par hasard...
Tiens et si vous avez envie de vous amuser, allez faire un tour ici, sur le forum des Cahiers du Cinéma
où Matière Focale se prend une bonne baffe et se fait insulter joyeusement, le site étant, je l'apprends avec vous "mussolinien", coupé du monde et algébrique ! Rires !
Cliquez ici, et amusez-vous bien. c'est long, mais c'est très bon, et bien sûr : ça vaut un bon steak !]
Tendrement Vôtre,
Dr Devo.
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