(Photo : "Les Gentils vont pleurer..." par Dr Devo, d'après une idée de Bernard RAPP et du Marquis)

Visionneurs, Visionneuses,
 
Et bien ça y est, c'est vu, c'est fait, je suis allé à la fameuse séance "camembert-view" à laquelle j'étais invité par mon cinéma Pathugmont. L'expression "camembert-view" est de notre ami Tournevis, collaborateur de ce site, et que j'eus hier au téléphone, quelques minutes avant la séance. "En fait, dit-il, c'est comme une sneak preview à la française, et sans enjeu car le film est déjà fini." Oui, oui, c'est exactement ça : ça donne faim, c'est gratuit mais ça pue un peu, c'est le camembert-view, dont le nom est aussi vulgaire que les films présentés, peut-être ? Ça, on va voir.
Pathugmont soutient certains films en imposant un "label des spectateurs Pathugmont", très bon label, car en général, vous pouvez fuir à toute allure quand vous le voyez : en général, c'est ignoblement mauvais, ce qui fait, de facto, de ce label un excellent indicateur. Et donc, j'étais hier invité à une séance où le jeu consistait à voir un film mystère. On ne sait rien du tout, et le titre du film n'est même pas affiché sur le panneau électronique à l'entrée de la salle ! La tension monte, tu la sens ?
 
Madame étant submergée de travail, la pauvre, je suis allé goûter le munster en compagnie de Bertrand, le blogmeistre du site Nadjalover, hilare et salivant à l'avance à l’idée du procédé qui, il le savait, allait sûrement nous mener devant un film qu'on avait pas envie de voir. Mais l'œil du Bertrand, malicieux et joueur, brillait de mille feux. Nous nous sommes d'ailleurs remémorés l'avant-première de FOON, la "délirante" comédie que nous avions vue il y a quinze jours et qui sort aujourd'hui. Si on était au même niveau encore ce soir, il y aurait ou de quoi rire, ou de quoi se pendre. L'heure approche, et nous allons vers le contrôle où l’on nous remet un petit crayon de bois et un mini-questionnaire en forme de QCM. Les lumières s’éteignent et le générique démarre, le logo Focus Feature apparaît, chic ! un film américain, et non pas vraiment, mais ce n’est pas français, chic ! le Scott McGehee, dit-il, mais non, pas ça non plus...
 
Ralph Fiennes (je sais...) est un haut diplomate anglais, souvent en poste en Afrique, et dont le hobby est l'horticulture. Il rencontre Rachel Weisz qui est on ne sait quoi, une sorte de lobbyiste, ou une sorte d'alter-mondialiste. Dur à dire. En tout cas, c'est une jeune femme passionnée et remplie de convictions, qui gravite autour des ONG qui aident les populations misérables du globe.
Les deux se rencontrent lors d'une conférence donnée par Fiennes, qui se finit par une intervention hystérique et stupide de la part de Rachel, qui se met à reprocher à Fiennes, représentant du gouvernement britannique, l'intervention du pays en Irak. Le pauv' Ralph n'y est bien sûr pour rien, et la Rachel s'excuse in peto. Quelques heures et quelques verres après, la pasionaria et le diplomate finissent au lit à faire des galipettes. C’est le début d'une histoire d'amour. Rachel demande à suivre Ralph en Afrique, là où il travaille.
Quelques mois / années plus tard. Ralph apprend que Rachel et un de leurs amis noirs se sont fait exécuter violemment sur une route déserte, alors qu'ils se rendaient dans un petit village. Choqué, Ralph va essayer de démêler le vrai du faux, et essayer de savoir ce que sa femme faisait avec cet homme, ami du couple, et s'ils étaient amants. Il va aussi s'interroger sur les motivations de Rachel : enquêtait-elle sur quelque chose pour le compte d'une ONG ? Avait-elle découvert un scandale politique ? À mesure qu'il enquête, Ralph se rappelle les temps forts de son existence avec celle qui fut sa femme...
 
Réalisé par Fernando Meirelles, réalisateur totalement  surestimé (et qui devait beaucoup, encore une fois, au mouvement tarantiniste), de LA CITE DE DIEU, plongée violente, baroque et réaliste (si, si) dans les favelas racailleuses et les quartiers gangstérisés du Brésil, THE CONSTANT GARDENER se veut une dénonciation de la mainmise peu scrupuleuse des industries pharmaceutiques sur le continent africain, déjà rongé par la misère et la violence, où elles trouvent un merveilleux laboratoire à échelle continentale pour tester des produits dangereux, autour du sida notamment, sur des cobayes humains désargentés et n’ayant d’autre choix que d’expérimenter ou mourir. Opération d’autant plus « maligne » qu’à terme, à la vitesse affolante à laquelle se propage la pandémie, l’Afrique va devenir un marché plus que juteux, et des milliards de dollars sont à la clé !
Comme le dit très bien un lecteur-scripteur de imdb.com, le film est un 3-en-1, puisque qu’il se déploie sur trois niveaux : la romance, autrement dit l’histoire d’amour, le thriller géopolitique et le réalisme social, oui, encore lui.
 
Avanie et Framboise sont décidément les mamelles du Destin, comme disait le poète. Et ne tournons pas autour du pot. Après avoir vaguement espéré que nous allions regarder LORD OF WAR, le prochain Andrew Niccol, il a fallu se rendre à l’évidence, ce n’était pas ça, pour de simples raisons plastiques. On ne va pas tourner autour du pot, disais-je : THE CONSTANT GARDENER est d’une laideur esthétique remarquable ! C’est quasiment un festival. Projeté au format 1.85, je me suis même demandé si le projectionniste n’avait pas un peu confondu avec le 1.66, mais non, malgré moult fronts d’acteurs coupés et autres horreurs du même métal, nous étions bien dans le cadre original. La chose est juste ignoblement mal cadrée. Bien en-dessous du niveau esthétique du moindre téléfilm, le film est une horreur de mise en scène, dont les défauts, bien entendu, sont intimement liés, mais pas seulement, au scénario. Mauvais cadre donc, dont on peut même dire qu’il fait mal aux yeux, et dont on se demanderait presque s’il ne fut pas tourné au caméscope, comme au désormais mythique anniversaire de ma Tata Jeannette dont nous parlions, il y a quelques jours. Non pas que ça tremblote de partout. Effectivement, ça tremblote un peu, filmage à l’épaule, « style réaliste » oblige (joli oxymoron), mais surtout la volonté de ne pas faire d’images belles, surtout pas, c’est péché sans doute, fait glisser en quelques plans le film dans une espèce de n’importe quoi de composition. Rough is the color, sans doute, comme ne disent pas nos amis anglo-saxons, mais quand même, me dis-je in peto, ça commence bien, déjà il n’y aura pas de cadre, et déjà on sait qu’esthétiquement, ça va côtoyer l’ignominieux pendant une heure et demie. Devant la salle bourrée à bloc, tu m’étonnes, d’heureux possesseurs de cartes illimitées, salle où nous fûmes accueillis par un des salariés du cinéma par un « ce soir, c’est vous les critiques ! », qui nous fit bien rire Bertrand et moi (cette délicieuse sensation d’être un espion au venin insidieux…), je me dis que tiens, paradoxe, nous étions tous venus pour voir du… cinéma, en fin de compte. Ben oui. Mais non.
 
S’il n’y avait que le cadre, peut-être aurions nous été plus indulgents, mais malheureusement il y a aussi le reste. La photographie d’abord. Etrange choix, comme un écho aux étalonnages stylés et multiples (et pas très intéressants) de LA CITE DE DIEU, le film est filmé en 35mm et aussi en super 16, le tout sans doute repassé à la moulinette du transfert vidéo. Bah, c’est de la cuisine, bien sûr. Le résultat est sans appel : la photographie est dégueulasse. Les scènes de nuit ne valent même pas celles d’un bon Derrick, les intérieurs, naturalistes à souhait, sont granuleux et gris, par opposition bien naïve à une tentative ratée de textures sur-contrastées et sur-étalonnées quand on s’aventure dans les territoires si exotiques des villes et villages africains. Comme une volonté de jouer sur le coté ocre, bleu et sang des belles images de Geo ou du National Geographic, mais passées au crible de la texture des films tournés à l’arrache, tu comprends Coco, c’est quand même du cinéma à message. Quoi qu’il en soit, le résultat est ignoble, et résume, outre son outrecuidante condescendance à l’égard de ce joli continent rempli de tiers-mondistes au cœur si pur (on y reviendra), la fabuleuse destinée immodeste du réalisateur, qui fait parti de ces cinéastes qui croient pouvoir s’affranchir de faire un objet qui soit beau. Etonnant, non ? Imaginez un tableau dans un musée qui soit mal exécuté et dont les couleurs et les traits soient très laids. Irions-nous nous extasier sur la toile au prétexte que le sujet est bien ? Bon, ceci dit, on voit le fantasme de cinéma « à l’épaule » qui se cache derrière tout ça. On sent les influences de filmage. Comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK : "Ça serait bien d'avoir ce ton Cassavetes !"  Et là bien sûr, on ne peut que conseiller à Meirelles d’aller les revoir, les films de Cassavetes, cinéaste qui fait fantasmer tout l’art et essai, et dont personne ne retient rien. Parce que, chez l’américain dont on vante à tour de bras le « génie » (terme vague et socialement imposant qui permet de ne pas citer des qualités plastiques qu’on serait bien incapables de nommer, d’ailleurs), c’était quand même autre chose. Les cinéastes branchés contemporains s’en revendiquent, et revendiquent encore plus le retour à un cinéma brut (caméra-stylo ?), et l’attention fétichiste portée aux acteurs et aux personnages. Des films qui avaient du sens, quoi. Je respecte profondément notre ami John. Mais, outre le fait qu’il ait eu des acteurs formidables et qu’il ait travaillé sérieusement avec eux (c’est bien la moindre des choses !), le mérite principal du bonhomme, c’était quand même de faire des films qui se nourrissent non pas des pseudo-valeurs sus-citées, mais d’un sublime cadrage et d’un montage très rigoureux ! Cassavetes, c’est d’abord du montage, les cocos ! Et du cadrage ! Arrêtez deux secondes de nous bassiner avec des théories fétichistes sur les interprètes, Cassavetes, c’est d’abord une mise en scène rigoureuse. Et Meirelles, comme les autres, devrait quand même revoir tous les films du Maître, parce que manifestement, ils n’y ont rien compris, ou n’ont retenu aucune leçon. [On retrouve ici un trait caractéristique, dans cette volonté de ne retenir que le vernis, des ces gens qui veulent être réalisateurs de profession avant de mettre en scène des films, si vous voyez la nuance. On ne retient que la couche supérieure (ici, les acteurs et le filmage à l’épaule), on confond les symptômes merveilleux et la cause beaucoup plus magistrale, et on est incapable de comprendre en fait comment le chef-d’œuvre originel a pu fonctionner. Evidemment, on pourra légitimement être dégoûté par le suivisme de ces réalisateurs qui jouent les écorchés vifs, en pompant, mal, leurs aînés talentueux. C’est pas très punk, tout ça. Et ce n’est pas avec ces gens qu’on va faire avancer la cause de l’Art !]
 
Pour les textures, on conseillera par exemple LES IDIOTS de Lars Von Trier, film à propos duquel on pourra également faire les mêmes remarques qu’à propos de Cassavetes. Le danois et l’américain ne se seraient jamais permis de faire des choses aussi laides (ce qui peut arriver, remarquez…), ou du moins, n’auraient jamais renoncé à faire ce qui fait de leur moyen d’expression un art digne de ce nom.
 
Je passe rapidement, pas la peine de gaspiller de l’encre virtuelle, sur le montage, très laid lui aussi, sans aucune logique, et dont la  seule expressivité, bien pauvre, consiste à placer dans l’introduction une poignée de plans en flash-forward qui seront repris au "temps présent" plus tard, dans la dernière partie (Dieu que c’est original !), et à faire un pauvre montage alterné entre présent et passé en ce qui concerne la relation entre Ralph Fiennes et Rachel Weisz. Evidemment dans les tout derniers plans, les apparitions fantomatiques et flash-backiques (si je veux) de la défunte rejoindront le présent funeste de Ralph Fiennes, dans une sorte de paradis temporel fantastique, comme on peut en trouver dans tout bon roman Harlequin qui se respecte. Bref, le montage n’est vraiment pas original, et n’est de toute façon utilisé de manière significative que dans une petite dizaine de plans, une ou deux minutes sur les 129 que compte le film. Le reste consiste simplement à caser le maximum de gros plans, faisant fi, de cette manière, de tout montage.
Côté son, il ne se passe rien, c’est de l’illustratif. Geoffrey Oryema ou un de ses confrères déboulent à tout bout de champs dès qu’on voit des autochtones (on ne dit plus indigènes, c’est connoté), et même, dans une des scènes clés du film, on a droit à un pompage ostentatoire et en règle d’un des plus célèbres thèmes de la BO de LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST, de Peter Gabriel. Là aussi, une chouette conception de la création artistique comme pillage de tombe, c’est classe !
 
[Surtout que le pillage est clairement dénoncé dans le film... Enfin bon, je dis ça, je ne dis rien, passons...]
Pour toutes ces raisons, le film est complètement ignoble. C’est tout. Quant au fond, il y aurait évidemment énormément à dire.  On va essayer de ne pas traîner. Le film est d’abord lamentable pour des raisons cinématographiques, et les quelques apartés que je vais ajouter ci-dessous, s’ils reprennent des termes du vocabulaire "politique", sont d’abord à interpréter, comme toujours sur ce site, comme des éléments cinématographiques. [De la même manière que lorsque je disais dans un article que MILLION DOLLAR BABY était réactionnaire ; il faut entendre qu’il était réactionnaire, de manière intrinsèque, sur le plan du cinéma. Les opinions politiques ou autres d’Eastwood ne m’intéressent pas.]
 
Evidemment, THE CONSTANT GARDENER, adapté d’un roman de John LeCarré (ben oui...), se veut bougrement iconoclaste. À travers son entreprise de dénonciation des industries pharmaceutiques, le récit se dit adulte et mature. On parle effectivement du comportement criminel de ces industries, intimement liées à la complaisance meurtrière des grands états qui sacrifient sur l’autel du profit les Intouchables du tiers-monde, cibles faciles car pauvres en tout et engluées dans de désastreux problèmes multiples : pauvreté générale, corruption, violence des bandes armées, pouvoir fantoche, maladie, etc. Tout cela est vrai, bien entendu, les pontes de l’industrie ont décidément du sang sur les mains. La nouveauté consiste ici à faire aussi baigner dans la bouillabaisse ougandaise les ONG, complètement inutiles, dépassées, débordées par tout et par tous, dernier chaînon de ce qui se fait de pire en Occident : le chagrin, la pitié et la bonne conscience incarnée dans la participation aux œuvres de charité en faveur du Petit Noir qui crève là-bas, c’est trop injuste. Ne voyez pas dans cette dernière remarque du cynisme de ma part. Oui, c’est injuste, effectivement, et oui, il y a des éléments tout à fait véritables et authentiques dans ce film, bien sûr. Or, faire un film, et accessoirement un scénario, c’est assembler divers éléments pour en faire une construction logique et / ou baroque / subjective. Il ne suffit pas d’assembler des morceaux de vérité pour faire acte de pertinence. De ce point de vue, le film de Moreilles fait figure d’incroyable dé-monstration.
 
Tout d’abord parce que le film, qui tire sur tout ce qui bouge et sur trois niveaux en plus, comme on l’a dit plus haut, aboutit à un vaste gloubiboulga, un maelström chaotique d’évidences qui ne forment jamais une chaîne de réflexion, déjà, et qui ne proposent pas non plus un regard subjectif sur la situation traitée. Et le résultat est purement abominable ! On pourrait même y lire une forme de cynisme épouvantable, des plus bêtes. Le film est quand même vu par le prisme du couple principal, dont les relations sont bien symboliques. Elle, pasionaria impliquée, constamment révoltée par la moindre injustice, et ne pouvant se résoudre à se taire sur la Misère de ce pauvre monde. Lui, diplomate, non pas inhumain, très loin de là, il est même sensible le garçon, mais représentant d’une société et d’un Etat de droit, qui de fait incarne le système et la croyance du bon fonctionnement des institutions. Non pas qu’il s’agisse pour lui de fermer les yeux et de ne pas voir la corruption et le meurtre, mais par simple attitude opposée à sa femme, en ce qu’il incarne aussi une institution. Et un politique ne peut taper sans cesse dans la fourmilière. Le film joue donc sur l’opposition entre Individu libre et révolté et Société inerte et indéboulonnable. Et bien sûr, l’individu réveille les consciences dans un joli parcours romantique.
Que c’est naïf ! Évidemment, ça ne peut pas marcher. Parce que justement, le film joue sur la carte du réveil de la conscience individuelle, et que le "point de vue" (enfin, façon de parler) s’exprime constamment sur l’échelle du collectif, justement ! Comment voulez-vous que ça marche ? En fait, l’opposition entre les deux champs de vision n’est qu’une façade, sans doute inconsciente. Parce qu’ignorer que les arguments d’une grille de lecture sont appliqués à une autre, c’est se mettre le doigt dans l’œil. C’est comme commenter le saut à la perche avec des termes de football ! Ou danser sur l’architecture, pour reprendre la célébrissime phrase de Steve Martin ! Ça n’a aucun sens. Le film pèche autant par l’absurde situation africaine, ici romantiquement évoquée dans un romantisme noir (sans jeu de mot, bien évidemment), que par l’absurde double grille de lecture.
 
Il y a dans le film, dans sa partie finale, une scène qui en dit plus que de longs discours. Un médecin qui s’occupe d’un village paumé dans le désert montre à Ralph Fiennes une boîte entière de médicaments qu’il est obligé de mettre au feu, car la date de péremption est dépassée depuis des lustres. Or, ces médicaments viennent des ONG, et donc de l’effort de la communauté internationale. Le médecin déclare que dans cette boîte de médicaments, c’est toute la bonne conscience des peuples d’occident qui s’incarne ! [En plus, que cette phrase soit juste ou non, elle vous donne une idée de l’incroyable condescendance du réalisateur face aux spectateurs, qu’il se met tout à coup à traiter de criminel et d’inculte !]
Mais que fait le film justement, dans le portrait sentimental (c’est l’adjectif qui importe ici) du tout et tous pourris ? Il fait, incarne et alimente ce qu’il dénonce ! Et c’est là le scandale absolu de ce film !
Ben oui, finalement, le film, dans son hollywoodisme concret (j’y reviens), nourrit les maux mêmes qu’il dénonce, à savoir nourrir la bonne conscience de l’occident.  En mélangeant tout, sans point de vue et sans avis, le film revient, malgré ses volontés "adultes", au fameux : c’est con la guerre, c’est con la maladie, et ici, c’est con la misère ! Retour au niveau de la dissertation de collège. C’est du brutal.
 
Et comme tout film à thèse propagandiste qui se respecte, THE CONSTANT GARDENER, bien loin d’avoir un quelconque avis subversif, se noie dans les clichés africains les plus salaces et les plus banals. Dictateurs corrompus qui s’achètent des Mercedes (dont je note qu’ils sont présentés en premier dans le film, et donc désignés comme responsables majeurs du désastre, là où le film veut nous montrer au contraire qu’ils ne sont que des pions à la solde de l’occident), petits enfants noirs au grand cœur, peuple noir à l’art primitivo-moderniste détourné en mode d’action éducatif (l’ignoblissime scène de théâtre de rue, qui joue une pièce didactique sur le sida, la télévision de l’Afrique, tu vois, brother, l’utilité de détourner le médium archaïque, merci, y’a bon les blancs), police partout, justice nulle part, hôpitaux surpeuplés, grands noirs au grand cœur, mosaïques bigarrées et tellement généreuses des cités bidonvillesques, si riches en couleurs, diplomates ne cherchant qu’à baisouiller tout ce qui bouge, mercenaires noirs encore plus sauvages que le blanc (on coupe les parties génitales, on crucifie, on ne se contente pas de tuer en gentleman, on sadise), pilleurs de villages, et bien sûr le formidable pilote d’avion, noir bien sûr et travailleur humanitaire si grand de cœur et tellement si juste. Et bien sûr, in fine, l’Afrique majestueuse des grands paysages sauvages !
 
Impossible de discerner le moindre éclairage. Le chantage à l’émotion est constant : fille-mère mourrant après avoir accouché (et bébé à suivre, nourri au sein de la femme blanche qu’on interpelle à coups de Maman dans les rues défoncées de la ville), petite fille de 6 ans qu’on est obligé d’abandonner aux pilleurs, petits enfants et jeunes adultes majestueux tout en puissance sportive de leurs beaux corps musclés, qu’on va placer bien sûr face aux kalachnikovs des mercenaires, ralentis sur les villages brûlés, ralentis sur les bébés qui pleurent, sacrifice accidentel (faut oser quand même) de la femme noire qui prend une balle à la place du héros, plan en hélicoptère sur les massifs sauvages (oui, parce que pour filmer comme la nature et la montagne sont belles, on ne va pas te faire un plan à l’épaule, on va, comme dans la pub pour Côte D’or, te filmer tout ça en hélico !), beauté si pure de la Vierge Marie à oualpé et enceinte (forcément si douce quand la nuit se couche, comme disait, à peu de choses près, l'ignoble poète), métaphore du jardin-pays dont on ne tirera rien, jamais rien, etc.
Un M16 dans le champ, et un bébé qui pleure dans le contrechamp, voilà la morale du film. On l’aura compris, et même sans entrer dans la lénifiante intrigue sentimentale, ou encore la sur-compliquée mais simplissime intrigue du thriller, on est totalement dans l’emballage hollywoodien habituel, sans aucun soucis de discernement. On se retrouve donc avec un objet complètement mélo, complètement manipulateur dans la façon de violer la raison du spectateur à coups de bébés qui pleurent, et bien loin, bien sûr, du portrait éclairé et réaliste promis. En fait, le réalisateur se comporte comme cette ONG qui est sûrement derrière la scène de théâtre de rue sur le sida : il nous prend, nous, spectateurs, pour des petits (et je pèse mes mots) « bamboulas » des savanes ou des « negw’ » qui ne peuvent pas réfléchir tout seuls, et qu’il faut abreuver aux sources d’un genre mielleux si l’on veut en tirer un quelconque soubresaut humaniste et intellectuel. Ce genre de culpabilisation ne passera pas par moi. Le cinéma n’est vraiment pas fait pour ça. Ce film dessert la cause qu’il veut défendre (si tant est ce film ait une cause !).  Voilà qui en dit plus sur le réalisateur que sur nous-même. Et qu’enfin on lui dise que non, on n’a pas attendu les bons samaritains pour prendre conscience du scandale que vit l’Afrique, que oui, oui, je sais lire et ouvrir un livre et un journal, et que finalement, tous, africains là-bas dans la misère, et spectateurs ici, nous ne sommes pas des nègres. Et si l’Afrique stagne et meurt dans un silence poli, c’est aussi à cause de l’absence de réflexion que le monde occidental porte sur ce continent et sur ses habitants (habitants absents du film bien sûr, que des figurants !), qu’on nous "force" (et je pèse mes mots, une nouvelle fois) à avoir un sentiment de pitié et de compassion de dame patronnesse, bien au chaud dans notre salle de cinéma. Un sentiment bien utile dont on est sûr qu’il ne provoquera qu’inertie et impotence. Un événement parmi tant d’autres, équivalant exactement aux tsunamis, aux Téléthons, aux enfoirés de toute sorte, et à tout ce qui peut nous faire pousser une larme au coin de l’œil pendant Noël, tout ce qui peut nous pousser à faire un chèque et à reprendre deux fois de la viande, avant d'envoyer un SMS à sa maman, quand sonne minuit. Tout cela se noiera dans la masse des événements qu’on continuera de trouver "normaux". "C’est comme ça". C’est très cynique.
 
Le cinéma en sort sali. La culture, instrument nécessaire à l’émancipation des Individus, en sort une de fois plus atomisée. Et la Misère est une fois de plus diabolisée comme un état de fait contre lequel le cerveau humain ne peut rien, mais que notre porte-monnaie peut soulager.
 
Cette idéologie nauséabonde et cynique ne passera pas par moi.
 
Le film sort le 28 décembre.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 30 novembre 2005

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(Photo : "Ascendant Scorpion" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le hasard fait les choses bizarrement, puisqu'on avait déjà parlé ici de l'obscur réalisateur américain Mark Waters (pas le fils de). On avait vu son film HOUSE OF YES, avec Parker Posey et Geneviève Bujold, film pas trop mal mais très littéraire, tendance hemingwo-symboliste. Disons que ça faisait un excellent petit DVD du dimanche soir, ou du samedi d'ailleurs, et puis voilà. Il faut que j'aille relire mon propre article, car il me semble qu'il y avait quand même une scène particulièrement réussie.
 
Pour adapter le livre  célèbrissime de Marc Lévy, c'est Mark Waters qui s'y colle. Le petit français qui avait vu les droits de son best-seller, dont on n'aurait pas lu une ligne, rachetés par Spielberg, s'est ici tenu à l'écart... Officiellement du moins, comme il aime à le répéter. Il a quand même investi dans la chose en tant que producteur. Pas folle la guêpe. En attendant de voir ce que donneront les scénarios que Marc Lévy dit avoir déjà écrits "spécialement pour le cinéma", on ne se précipite pas sur ET SI C'ETAIT VRAI, mais on y va, parce qu'il y a Reese Witherspoon, qu'on aime bien et qui rappelle des abysses anciens à ceux qui avaient vu le beau SEXE INTENTIONS, et parce qu'il y a également Mark Ruffalo, et oui Mesdames, pour votre plus grand plaisir, et sans sa moustache tel qu'on (enfin "je") l'avait découvert dans IN THE CUT de Jane Campion. On a vu couple plus désagréable, mais dans le même temps, l'ignoblissime bande-annonce, qui nous rappelle que 500 Millions de fans d’Elvis ne peuvent avoir tort, et que le roman s'est très bien vendu, le tout sur une splendouillette VF enregistrée par des petits enfants cambodgiens payés une roupie de l'heure... On y va avec méfiance quand même.
 
Reese est médecin. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça bosse dure. Quand le film commence, elle entame, après une micro-sieste de 6 minutes, sa 36ème heure de travail. Et il faut voir avec quel dévouement. Reese, c'est une passionnée, c'est tout pour les autres, et donc tout pour le boulot. Elle attend d'ailleurs une réponse professionnelle qui va être très importante pour sa carrière. Un grand chef de service de l'hôpital va bientôt nommer un assistant. C'est le tremplin de toute une carrière, et du coup, Reese ne ménage pas sa peine et ne compte pas ses heures. Ce soir-là, après le service, elle doit aller dîner chez sa sœur, à l'autre bout de la ville. Mais Reese n'y arrivera jamais, car elle percute un camion.
Mark Ruffalo cherche un appartement. Après en avoir visité des dizaines sans trouver chaussure à son pied, il finit par en visiter un par hasard et, coïncidence, c'est celui-là qu'il veut. Bizarrement, pour des raisons familiales de la part des propriétaires, le bail est renouvelé tous les mois. Mais malgré cet inconvénient, Mark accepte et s'installe. Il commence alors à végéter, comme à son habitude, et à boire de la bière en regardant la télé, en ne quittant jamais le canapé.
En allant chercher une bière dans le frigo, il croise Reese. Elle lui demande de partir, car il est dans son appartement ! Mais non, pas du tout, répond-il, je viens d'emménager, je suis chez moi !... En fait, c'est Reese qui se plante. Elle n'est effectivement plus complètement chez elle, car elle est devenue un fantôme, et la seule personne à pouvoir la voir et lui parler, c'est Mark ! Zut alors !
 
Vous pouvez, un jour où vous avez le temps, aller à la Fnuck et lire un peu du livre de Marc Lévy, mais je vous mets personnellement au défi d'en lire plus de deux pages d'affilée ! En fait, là n'est pas vraiment le propos, puisque ce n'est pas forcément dans les sources les plus sombres qu'on fait forcément les plus mauvaises soupes, et inversement.
En tout cas, aussi bien THE HOUSE OF YES avait une certaine qualité manufacturée et une photo gentiment soignée, entre autres (encore une fois si ma mémoire est bonne). ET SI C'ETAIT VRAI, lui, marque le pas. De la même manière que nos réalisateurs font un film malin ou respecté en France afin de mieux partir ensuite aux USA faire le  yes-man sur un film anonyme de série, le même mouvement existe aussi, en interne, aux states. Mark Waters a fait THE HOUS OF YES  sa carte de visite arty-indépendantE, "je vais faire du ski à Sundance !", et dès cette petite réputation faIte, on vire sa cuti et on fait un joli virage en épingle afin de faire la comédie la plus neutre qui soit. C'est totalement le cas ici.
ET SI C'ETAIT VRAI célèbre avec enthousiasme la plus grande volonté d'anonymat. Faire le moins de vagues possible, mettre en place un scénario qui fasse le moins de remous possible, jouer la carte de la comédie old-fashioned moderne pour fans d’Ally Mc Beal esseulées, entre ou sans copine, et en tournant la chose en faisant en sorte que la critique remarque, coude-coude, t'as vu, hein, coude-coude, la touche Capra, tu sais, ce ton "Capra" comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK.
 
Ceci posé, on décidera seulement de mettre des gants pour trier la chose. La mise en scène consacre, je pense, le terme splendouillet comme étant le paroxysme du bon goût. La photo, exécutée à 115% en studio, est absolument immonde, et kitschement retouchée en post-prod, ce qui donne des raies de lumière synthétique du meilleur effet, aussi naturel que les images de synthèse dans TRON. L'étalonnage et le tirage de la copie suit ce mouvement et est complètement hétérogène. Dans une même scène, champ et contrechamp peuvent n'être pas de la même couleur puis, par exemple, le champ peut changer d'étalonnage à chaque nouvelle apparition ! Baaah, je vais vous dire, non, ne vous énervez pas, ça n'est même pas grave.
Montage, échelle de plans et cadre ont été confiés à HAL, l'ordinateur de 2001. 2001, formidable film de propagande quand on y pense, non ? Ils nous avaient dit qu'ils l'avaient débranché, l'ordinateur maléfique, mais non, HAL va bien et il bosse à Hollywood. [Je trouvais un peu gros qu'un puissant calculateur comme lui chante une comptine pendant qu'on le débranche. A posteriori, c'était bien exagéré !] En termes de mise en scène donc, il ne se passe quasiment rien. Mais alors rien du tout, sinon des plans à effets spéciaux, tout à fait splendouillets (encore), qui feront passer les pires bluettes spielbergiennes (E.T., L’EXTRA-TERRESTRE, ALWAYS, etc.) pour des films gore. Autant le dire, on est en plein BLUASTRO !!! C'est fantastique, c'est ringard, c'est sentimental. Sauf que, dans la notion de Bluastro telle que je l'ai définie dans mon article sur LE DERNIER SIGNE, film dont vous ne connaissez pas le titre et c'est bien normal, il y a une nuance de ringardise, ou plutôt de jusqu'au-boutisme à pousser avec énergie et difficulté son film, bien qu'il ne fonctionne pas. Ce qui est bien, dans le bluastro, c'est que le film patine de plus en plus, mais que l'énergie inutile pour le faire avancer est drôle et touchante. Plus le réalisateur s'enfonce dans les sables mouvants, plus il se débat pour s'en sortir.
HAL n'a pas eu ce problème, et son film n'est même pas ridicule, car il a été calculé sur une base de données de 1,550,003 films romantiques. Ça ne patine pas, ça glisse au pays des merveilles. Vas-y, je sens tes groseilles, comme disait le poète créole. Froidement calculé, supervisé avec l'attention d'un agent de goulag stalinien, rien ne dépasse, et tout est fait, avec force d'ailleurs, pour que rien ne sorte du lot, je ne veux voir qu'une tête. Dès qu'une écharde se dresse, on envoie le rabot.
Au final, on nage évidemment en plein coma ! C’est bien foutu ! Quel ennui ! Le paradis est vraiment un endroit où rien ne se passe, où jamais rien n'arrive. Tandis que le film coule de sa veine la plus énergiquement monotone, vous sentez vos paupières se refermer, et vous entendez votre pouls battre avec une régularité décroissante. Votre encéphale vous semble léger comme une plume. Quel bonheur de mettre un terme à son irrigation et se laisser aller jusqu'au néant et jusqu'au Grand-Tout, ce pays où tout se vaut. Infirmière, je suis prête, vous pouvez ouvrir la perfusion qui m'administrera la dose létale.
Ah, c'est marrant la morphine, il y a le héros qui essaie des canapés ! [Quand le film passera un dimanche sur TF1, ne loupez pas les deux premiers plans d'essayage de canapé : une vraie honte !] C’est marrant, il fait de drôles de gestes avec sa tête, et la fille, elle est marrante aussi, avec ses gros yeux, ses Grrrr ! et ses points serrés, et son index fermement tendu...
 
Il ne se passe rien, vous l'aurez compris. J’aurais sombré moi aussi dans le lavage de cerveau si je n'avais pas amené avec moi une aiguille. Je pris l'aiguille entre le pouce et l'index, et pendant le reste de la séance, je me suis titillé la pulpe du majeur, ce qui provoquait une petite douleur qui a maintenu mon cerveau insensible au lavage. Et j'ai vu la chose !
Outre l'incroyable habileté, de la part de HAL, à rendre des acteurs comme Ruffalo ou Witherspoon complètement fadasses ou totalement insupportables (faut le faire quand même, rien que pour ça, ça vaut un grammy award), on notera également que notre ordinateur paranoïaque préféré a réussi à injecter dans le film une bonne dose de social ! On apprend ainsi que le Merveilleux existe, que le feng-shui, ce n'est pas pour les chiens, que boire de la bière c'est pas bien, que les filles qui vont boire des coups dans les  bars sont des bitches, que les compétents sont toujours des tricheurs, et qu'il faut laisser à Dieu le soin de décider des promotions, que les enfants (ici appelés "crevettes" quand même) sont purs et merveilleux, et qu'ils voient les fantômes (Casper, le Père Noël...), que le mariage est la seule institution qui vaille, avant la démocratie et la justice, etc.
On est décidément en plein petit-bourgeoisisme. L'enjeu principal du film est à peine caché. Mark Ruffalo ne met pas de sous-verre sur la table basse, et ça fait des traces. Des traces indélébiles qu'il faut nettoyer sans cesse. Et ça, ça, bordel de Dieu, ça n'arrive pas au Paradis, mon paradis, ma Maison, mon Chez-Moi, déjà que j'habitais avant qu'un sale routier de mes deux, un vietnamien sans doute, ce gros roturier imbibé de musique country et de mauvais vin m'ait percuté avec son gros truck ! Et ça, c'est insupportable. Dès lors, Reese va tout faire pour redevenir un être humain incarné, et pour qu’ENFIN, Ruffalo mette des dessous de verres, c'est pas compliqué pourtant. Elle arrive à ses fins, redevient humaine, et remet des dessous de verres partout, ouf ! l'appartement est sauvé. Pas chienne, elle utilise l'artiste Ruffalo (il est artiste puisqu'il est paysagiste, euh pardon, "architecte paysager") pour qu'il lui fasse un super-jardin. Il mangea bio jusqu'à la fin de ses jours. Ils se marièrent et ils achetèrent des actions EDF. L'assurance remboursa la voiture de Reese, ainsi que l'autoradio MP3 embarqué, où elle pourra jusqu'à la fin des temps passer l'ignoble reprise de JUST LIKE HEAVEN par une sorte d'ignoblissime gnome, clone de Norah Jones ! [Evidemment, la version de The Cure arrivera seulement en deuxième position et ne passera qu'au générique de fin !].
 
Tout va bien. Il est 10h16, supposa-t-il. Bonne journée, citoyen !
 
Doucement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Vous vous souvenez cette scène de BAD TASTE où Peter Jackson est caché dans l’assemblée d’extraterrestres et où il regarde avec horreur le bol de vomi verdâtre passer de main en main et s’approcher dangereusement de lui ?
 
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Mardi 29 novembre 2005

recommander publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Clique sur la photo pour voir si tu as gagné" par Dr Devo)

Article paru originellement le 3 mars 2005 sur le défunt site Cinémort.
Juste une mise au point.
Alors que sort le désastreux NINE SONGS de Michael Winterbottom, qui pose la très mauvaise question de la représentation du sexe à l'écran (question inutile et inintéressante... À moins qu'on se mette un jour à réaliser des snuff movies, auquel cas on pourra alors se la reposer), reviens donc sur L'ASSOCIÉ DU DIABLE, film improbable avec l'affreux Al Pacino et l'homme-bûche en personne : Keanu Reeves qui, accrochez-vous, va jouer dans l'adaptation de "Susbtance Mort", d'après Philip K. Dick (!), puis dans l'adaptation d'un bouquin de James Ellroy réalisée par Spike Lee (!!!), et enfin dans une comédie romantique avec Sandra Bullock (et Jeremy Irons, tant qu’à faire). N'importe quoi...
Il y a une scène de sexe dans L'ASSOCIÉ DU DIABLE, qui, rappelons-le pour ceux qui ont eu la chance de ne pas le voir, est un "petit étron" (marque déposée) de genre fantastique, dans lequel un brillant avocat (non, perdu, ça c'est Keanu Reeves) rejoint le cabinet (au singulier, mais c'est moins drôle que si ça avait été au pluriel) d'un étrange bonhomme (Al Pacino) qui se révèle être... LE DIABLE !!! OOOOOOOOOOuuuuuuhhhhh ! Ça fait peur.
Keanu Reeves étant apprécié mystérieusement par beaucoup d'hommes hétérosexuels, et plus logiquement par beaucoup de jeunes filles, revenons sur cette scène.
Reeves a beaucoup de travail, et son couple prend l'eau. Sa femme, Charlize Theron (nom débile, actrice débile) déprime un peu. Un moment, ils essaient de faire l'amour. Reeves, hypnotisé par son diabolique patron, sait qu'il fait l'amour à sa femme, mais en même temps, il voit clairement que c'est une des Bimbos de son cabinet d'avocat (ou la femme d'un de ses collègues, je ne sais plus). C'est une scène de sexe chaude, sensuelle et angoissante en principe. Madame se cabre pas mal, Keanu monte là dessus. Madame est bien sûr à oualpé, et Keanu a encore son pantalon, ce qui n'empêche pas Madame de souffler et de soupirer tout ce qu'elle peut. Enlevage du pantalon et du caleçon de Monsieur, dévoilant une immonde paire de fesses poilues avec vagues traces de résidus pubiens, si on regarde bien. Un coup je vois ma femme, un coup je vois la pétasse du bureau. Ça t'excite, hein, Keanu ? Tu m'étonnes mon salaud.
C'est bien, hein ? Allez, on se repasse la scène. Et là, la vérité éclate au grand jour, même aux yeux des gamines les plus ferventes. Et vous, messieurs les admirateurs, vous avez une preuve indiscutable de la vraie nature de Reeves. Regardez comment Keanu laboure, écorche et mange les lèvres de sa femme. C'est immonde. Et regardez ensuite comment il malaxe les pauvres seins (fort jolis et complètement naturels, ce qui est rare pour une actrice qui gagne autant d'argent) de la dame. On dirait qu'il s'essuie dans un paquet de linge sale ! Quelle allégresse, quelle passion. Tu parles. Il est en train d'essayer de les arracher. Je peux vous garantir trois choses en scrutant cette séquence instructive :
1- Charlize Theron a dû avoir super mal, la pauvre.
2- Aucune femme n'aurait pu avoir du plaisir avec un mec aussi peu délicat.
3- Pour jouer une scène de la sorte, aucun doute n'est permis : Keanu Reeves est un mauvais coup.
4- Keanu Reeves n'a sans doute jamais caressé des seins d’une femme.
 
Qu'il retourne dans son Idaho privé qui est le sien. Et qu'il arrête de nous les briser. La seule bonne nouvelle, elle est pour Steevy.
 
Mr Mort.
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Lundi 28 novembre 2005

recommander publié dans : Cinémort

(Photo : "La vérité si je mens sort de la bouche des enfants" par Dr Devo)

NB: Ne pouvant faire d'article aujourd'hui, je vais faire remonter le maximum d'articles de l'ancien site Cinémort, site que nous avons décidé  d'héberger ici sous forme de rubrique. En voici ici un premier. (Dr Devo)

Article publié originalement sur le Site Cinémort le 25 Février 2005.
Dakota Fanning, j'ai vu TROUBLE JEU avant-hier, le jour de tes onze ans, et sache que c'est un accident, car si j'avais su cela avant je n'aurais jamais fait une chose pareille.
Il n'est pas bon de t'encourager à suivre cette voie. Pour le bien de tous et pour ton propre bien, change de métier. De toute façon, le 7ème art, c'est fini, enterré par des gens comme toi, et la voie est bouchée donc, de fait. Des petits singes de ta sorte, il y en a des milliers qui prendront vite ta place. Tu as l'air de savoir ce que tu veux, et même un peu trop pour ton âge, alors suis le conseil, et trouve une autre profession où tu seras, si ce n'est pas trop tard, unique en ton genre. Genre coiffure, vendeuse de cigarette, ou comique de cabaret.
En plus, tu es une fausse brune...
No offence.

Mr Mort.

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Lundi 28 novembre 2005

recommander publié dans : Cinémort

(Photo : "Hommage à Maître Cappelo" par Dr Devo.)

Chers Focaliens,
 
Et bien, ça n'aura pas mis longtemps à se gâter, cette petite semaine cinématographique. Malgré une grosse envie d'aller manger du film, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent. On y va donc, en provoquant le hasard. Mon ciné Pathugmont étant avare en ce moment de films fantastique (pas de RED EYE, le film de Wes Craven, pas de DOOM, probablement débilissime mais qui m'aurait bien convenu ces jours-ci). Bon, allez, faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Donne au cinéma sa chance.
 
On commence par DOMINO, le nouveau Tony Scott, frère de l'autre criminel au mauvais goût totalement sûr. On avait parlé ici de l'épouvantable KINGDOM OF HEAVEN, gros machin inutile et terne, au scénario tragique à cause de la connerie ou du masochisme d'un de ses personnages. [Dans ce film, le personnage d'Orlando Bloom a tout pour être heureux, mais, trop bête, il ne comprend pas que toutes les cartes sont dans ses mains, préfère déclencher une guerre thermonucléaire mondiale, et tout perdre. Quelqu'un peut m'expliquer ?] Malgré l'oppression marketing, on ne peut recommander que de ne pas acheter le DVD à Tata Jeannette pour Noël. Passons. Je ne suis pas fan de Tony, comme je ne suis pas fan de Ridley. J'aime assez BLADE RUNNER, ça a du charme, même si c'est une adaptation assez ratée de Philip K. Dick. En ce qui concerne Tony, j'ai un très bon souvenir du très stylisé LES PREDATEURS, vu à la télé il y a deux ou trois ans. Sinon, le reste, même TRUE ROMANCE, vraiment, je n’aime pas.
 
DOMINO raconte l'histoire de Domino Harvey (Keira Knightley, l'actrice de THE JACKET), personnage réel, petite fille rebelle, fille d'acteur, ancien mannequin, junkie (pas dans le film !), chasseuse de prime, et décédée en juin dernier d'une overdose alcool / tranquillisants.
On suit l'histoire de Domino alors qu'elle intègre un groupe de chasseur de primes mené par Mickey Rourke. Ces chasseurs de prime doivent retrouver des gens en liberté conditionnelle et en attente de procès, à qui Delroy Lindo (second rôle récurrent) a payé la caution en attendant le procès (métier que Robert Forster faisait dans JACKIE BROWN). Quand les libérés sous caution se font la malle pour éviter le procès à venir, Delroy Lindo fait appel à Mickey Rourke et à son équipe pour retrouver le fugitif. Domino, punkette qui n'a pas froid aux yeux, reine du Nunchaku (véridique !), armophile distinguée, s'intègre avec succès dans l'équipe de Rourke. Quand la femme de Delroy veut faire soigner son petit Juju de fils atteint d'une maladie incurable, elle fait un coup monté désastreux, qui va mettre toute l'équipe en péril. Le film est le récit que fait Domino à Lucy Liu, agent du FBI.
 
Une chose est sûre. Tony Scott a plusieurs idées précises dans la tête. Il veut faire un film iconoclaste, un polar déjanté et sur-compliqué (en fait non, pas du tout), ouvertement inspiré du personnage réel, et complètement romancé dans le même mouvement, le vrai se mêlant au faux. Et il n'y va pas de main morte, le Tony. Le film est très ostensiblement mis en scène. Lumière sur-étalonnée en teintes vertes-jaunes ultra-contrastées (rappelant un peu, si vous voulez, certaines scènes du TRAFFIC de Soderbergh), pellicule gros grain, etc. Tout est retravaillé, délavé et repeint en post-prod, notamment par des rajouts de contrastes et de lumières (cf. le plan de profil sur Kiera Knightley et Lucy Liu devant les casiers pendant l'interrogatoire). Gros travail sans doute, très branchouille, mais pas discret du tout !
Le son se multiplie et se démultiplie dans la Dolby Digital, la voix-off dominesque se déployant sur plusieurs équalisations, on, off, façon video killed the radio star. Générique supra-branchouille. Bon. C’est la grosse bouillabaisse californienne, avec un net effort plastique marchant sur les traces de MTV, appliqué ici au 35mm et au format 2.35 (scope). Why not ?
Ben, à vrai dire, parce qu'il y a deux ou trois problèmes. D'abord, et avant tout, le montage. Comme dirait les djeunz, cible visée, c'est du n'importe nainwak, du raccourci, du court sur patte dans la droite ligne de Jean-Marie Poiret époque LES VISITEURS. Pas un plan ne durant plus de 1,5 secondes, gros plans, plans larges tous mélangés, changements d'axes brutaux et sans justification, jeu de flou, focales à la mord moi le truc, c’est absolument n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Pendant ce temps, pendant que Scott éjacule son montage sur notre face (ce qui est, vous en conviendrez, un peu discourtois), le son, travaillé, remixé, se baladant sur toutes les enceintes, s'assure en voix-off que nous comprenions bien tout, et sur-narratise tout ce qu'il peut, alors qu’au final, c'est assez bête comme chou, cette historiette. Mais bon, il y a effet de brouille, car le visuel est tellement surchargé et épileptique qu'on a l'impression que ça hystérise de partout.  Il en faut évidemment plus pour effrayer un focalien.
Le résultat est là : c'est gavant. La trame narrative essaie de nous refaire le coup de SNATCH et consorts, matinée de honteuse resucée de TRUE ROMANCE (les séquences de la fin et celle du Jerry Springer Show), du cinéma de petits malins en mal de cartes de visites branchouilles. On a déjà vu ça mille fois, mais le "design" est effectivement particulier, et tellement jusqu'au-boutiste dans son aspect VISITEURS que ça peut marcher, pour les cerveaux lents. Mouvement ne veut pas dire construction. Ça pogotte de partout, mais ça ne va nulle part, ça ne raconte rien, sinon une histoire de petit fifille qui n'a pas dit je t'aime à sa maman (Mon dieu... C'est véridique et moins "macho" que le film le voudrait, non ?) et qui essaie du coup d'en sauver une autre, de petite fille, en se "rebellant" contre le Sys-Tem comme disent nos amis rappeurs. Pillant honteusement le beau TUEURS-NÉS d’Oliver Stone, notamment dans sa vison burlesque et dans son montage musical, Scott salit tout, ne retient que la croûte, et n'intègre rien. LA BO est infecte et opportuniste (pollution nocturne, là aussi, de nos oreilles, puis il vient nettoyer son gros liquide dégueulasse avec le coton classe et ouaté de Tom Waits, aussi acteur ici) : c'est dégueulasse !), et, erreur encore plus impardonnable, elle n'est absolument pas variée, cette BO, contrairement à son modèle, celle du film de Oliver Stone. Scott n'a rien compris dans le travail de son collègue, mais lui pique tout. La preuve : le couteau dans le pare-brise, réminiscence de la hache dans la vitrine (plan sublimissime de TUEURS-NÉS, que je ne raconte pas ici pour que vous le découvriez vous-même), sauf que... ici, c'est sans l'utilisation de la musique, et sans cadre, et sans montage. Pourquoi le faire alors ? Ben, pour le faire comme Oliver Stone, pour avoir ce "ton Oliver Stone" comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK. Bonjour le niveau.
 
[Je passe sur la scène du lavomatic, directement inspiré de la pub Lee Cooper. La sexualité du film est vraiment adolescente.]
 
Ah bah oui, il y a de l'acteur, Knightley en tête, Jacqueline Bisset (au secours...) en supra-bitch, Walken en  producteur de télé-réalité, deux acteurs de la série BEVERLY HILLS (qu'on critique ouvertement pendant le film), etc. N'importe quoi, la roue libre, vaguement inspirée des romans de Chuck Palahniuk, l'écrivain à l'origine de FIGHT CLUB. Bouillabaisse qui salit tout le monde, même les participants. La cuisine est faite devant nous, mais quand il faut goûter le plat, ça ne donne pas envie, surtout quand on voit de la nourriture sur le plafond et les murs de la cuisine. Seul îlot de classe dans le désastre : Mena Suvari (ex-allumeuse de AMERICAN BEAUTY) sublime, perdue, triste. [Elle est à l'écran comme à la ville d'ailleurs : elle porte les bagages très lourds du reste du casting qui, pendant qu'elle fait la groom, cachetonne honteusement en se la jouant cool, seul plan documentaire du film, qui trahit toutes les intentions. Dès qu'il y a une Conchita en perdition dans le star-system, on peut mater tranquillement la nouvelle coqueluche d'Hollywood faire son peep-show dégoûtant.] Pour le reste, jetez tout. C'est lamentable.
 
Passer de la peinture sur une carrosserie rouillée de partout n'est jamais une bonne technique. Le flacon sans l'ivresse. C'est triste. Évidemment, c'est d'une monotonie empiriquement extraordinaire. C'est cynique, c'est laid, et ça n'a aucune passion, même vulgaire, comme je l'avais apprécié dans REVOLVER de Guy Ritchie récemment. Ritchie, avec SNATCH, avait déjà donné dans le même genre que DOMINO. Mais il y avait une construction passionnée et un peu soignée dans REVOLVER, un jeu baroque sur la vulgarité de la mise en scène. Ici, dans DOMINO, il n'y a rien, sinon l'effroi glacé et pornographique des films qui "balancent tout", avec cynisme et calcul, un parfum synthétique et stérile qui serait drôle comme une série Z si la chose n'était pas si globalement prétentieuse, et ne nous prenait pas ouvertement pour des imbéciles de race inférieure. DOMINO, c’est comme ces gros mecs supra-musclés et fringués en DIESEL, empruntant la jagu' à Papa, et que vous observez le samedi soir sur le dance-floor, moulinant ostensiblement des mouvements de danse stériles, mais qui prennent beaucoup de place sur la piste, obligeant tout le monde à se serrer sur les bords. Du cinéma de K-K (en français et en anglais), avec caleçon Calvin Klein ostentatoire, qui finit toujours par attirer deux ou trois idiotes, mais qui est bien loin de pouvoir fournir le moindre grand frisson. On évitera, dès lors, de se salir. Dis lui merde au dealer. Scott, tu sors !
 
Kamikazement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 27 novembre 2005

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(Photo : "What Could Mean Freedom ?" par Dr Devo, d'après la pochette de ANTHOLOGY, compilation du groupe Manowar.)

Focaliens de tous les pays,
 
Allez, on retourne en salles après nos brillantes analyses et polémiques sur le "cinéma du réel", que nous appellerons comme ça, à défaut de mieux. Ou alors non, peut-être nous allons carrément continuer dans cette voie. Souvent, les extrêmes se rejoignent, après tout.
C'était bien calme en tout cas cette semaine, dans mon cinéma Pathugmont. Un peu de monde mercredi après-midi, et de grands halls vides, et presque étranges, le reste de la semaine. Pas énormément de nouveaux films, pas de choses ultra-attirantes ou gentiment gourmandes, pas une grosse envie d'aller voir le Tommy Lee Jones (le David Hemmings américain, qui d'ailleurs, comme son modèle, passe ici à la mise en scène ; il faudra qu'on parle un jour de ce beau film de David Hemmings, LES SURVIVANTS D’UN MONDE PARALLELE, qu'on trouve en dividi pour une bouchée de pain, et qui était ma foi très surprenant et de fort belle facture, pas du tout un caprice de "star", malgré le titre idiotissime), pas envie, non, au vu de la volonté ostentatoire et  de l'empressement avec lequel on l'a primé dans tous les sens lors du dernier festival de Cannes. On ira jeter un œil, mais ce n'est pas pressé.
 
Tiens, une petite anecdote avant de commencer. Mon cinéma Pathugmont m'invite régulièrement à des avant-premières auxquelles je ne vais jamais d'ailleurs, car le soir, on préfère regarder un chouette bidule en dividi, et en buvant une tisane avec Madame. Les films proposés, en plus, sont souvent anti-jubilatoires au possible. Aller voir le BOUDU de Gérard Jugnot, même en sa présence (surtout !), je passe, non merci, fais tourner. Malgré cela, il y a quinze jours, pour la première fois, j'allais voir FOON (sortie mercredi prochain), avec Bertrand, heureux blogmeister du site NadjaLover, et garçon tout à fait sympathique. Ce n’était pas du Ronsard. Quoi qu'il en soit, Pathugmont vient de m'envoyer un mail : ils m'invitent mardi prochain à une sneak preview ! Bon, ce n’est pas tout à fait une sneak preview. Pathugmont estampille en effet certains de ses films d'un "label du spectateur Pathugmont". En général, ce sont des horreurs, genre LES SŒURS FACHEES (ça faisait longtemps que je t'avais pas cité, toi !), MAN TO MAN, JOYEUX NOEL, MAR ADENTRO, bref du gros mélo qui tâche de partout, ou des bidules vaguement art et essai, versant consuelo mol'. Donc, mardi soir prochain, ils m'ont invité à une avant-première. On verra un film mystère-surprise, et après le film, on nous fera remplir des questionnaires, afin de savoir si on va, oui ou non, le filer ou pas, ce fameux label. La révolution focalienne est en marche, camarades ! Nous allons investir tous les niveaux du paysage cinématographique ! J'ai déjà placé des Sympathisants dans une grande école de cinéma européenne, bientôt nous investirons la critique pro, il y a des focaliens qui travaillent à la télé, d'autres dans le cinéma, etc. Il faut aussi noyauter le dernier maillon de la chaîne : le public. Ce sera désormais chose faite. Ne désespérons pas, Camarades, notre influence finira par se distiller comme un poison merveilleux et doux.
Plus sérieusement, on va sûrement voir un petit machin nullosse. Mais j'ai un espoir bien maigre, une chance sur 100. Scott McGehee et David Siegel, réalisateurs méconnus américains, mais sans doute parmi la poignée de metteurs en scène les plus originaux de ce pays, auteurs de BLEU PROFOND (DEEP END) et de SUTURE, ont signé un gros film de studio, LES MOTS RETROUVÉS, qui doit sortir sous peu (ce qui est un peu inquiétant, mais bon, ce sont des malins !), et je croise les doigts pour que ce soit ça, notre film mystère. Suspense... On en parle mercredi, en tout cas.
 
Ah oui, le seul film sympathique a priori de la semaine, c'est quand même PALAIS ROYAL, de Valérie Lemercier. On avait vu LE DERRIERE, petite chose de mise en scène, mais très sympathique, pas idiote du tout, et aux accents (toutes proportions gardées, on ne s'emballe pas) wildiens. [Pause : je remarque d'ailleurs que le critique de Télérama qui s'est occupé de PALAIS ROYAL, critique hilarante et complètement injuste (le film n'est pas très bon car il est quand même drôlement méchant avec les têtes couronnées ! Télérama défenseur de la Royauté ! Il faut le faire ! En plus, c'est un contresens quasiment, nous le verrons, et encore une fois, c'est un article qui ne fait que parler de "l'histoire" du film, d'où le contresens, vous allez voir...), cite aussi Wilder ! Je vous dis qu'on commence à avoir de l'influence ! Involontaire dans ce cas. L'argument étant parfaitement malhonnête, car à l'époque du DERRIERE, ce blog n'existait pas.]
 
Armelle (Lemercier) est la femme de Lambert Wilson, fils cadet du roi d'une cour francophone (rappelant Monaco, on imagine bien). Elle, femme nature, sûrement issue de la roture. Lui désinvolte, bien jeune dans sa tête, fumeur de pétard et adultérin. Le couple est très proche d'un autre couple, roturier, composé de Mathilde Seigner et Denis Podalydès (oui, je sais...).
Alors qu'ils sont en week-end shopping à Londres, ils apprennent la mort du Roi, et doivent rentrer dare-dare au palais. Michel Vuillermoz, plus âgé que son frère Lambert Wilson, devrait logiquement hériter du trône. Mais, récemment largué par sa fiancée, il ne sera pas choisi au profit de Wilson. La reine mère et veuve, Catherine Deneuve, fouillant dans les papiers de la royauté, a préféré en effet utiliser une vieille loi clanique qui exige que le successeur soit marié, et conseillée par son très dévoué secrétaire particulier (Michel Aumont), elle décide d'une main de fer que Lambert Wilson sera le nouveau roi.
Valérie Lemercier commence alors à vivre une période stressante, où Deneuve va essayer de re-coacher cette roturière devenue Princesse afin qu'elle évite les gaffes dont elle est coutumière. Lemercier, franche et de bon cœur, ira de désillusions en désillusions. Mais elle ne se laissera pas faire, bien décidée à prendre la Maison Royale à son propre jeu : celui du pouvoir. Une reconquête ambiguë commence pour celle qui est méprisée par tous, Catherine Deneuve en tête...
 
[Je vous jure sur ma propre tête que pendant que je rédigeais ce résumé, un fournisseur internet m'a téléphoné pour me démarcher, et l'opératrice répondait au nom de... Valérie Mercier ! C'EST UN SIGNE ! DIEU EST FOCALIEN ! Je vous jure que c'est vrai, croix de bois, croix de fer !]
 
PALAIS ROYAL conserve les qualités du DERRIERE, et même dans une certaine mesure les améliore un peu. Le sujet est plutôt original, même s'il fleure la bonne comédie classique. Ici, c'est l'écriture qui est la plus étonnante. Les enjeux ont l'air moins ouvertement pathétiques que LE DERRIERE (où Lemercier recherchait son père homosexuel en se travestissant), mais c'est un faux-semblant. On se dit que le milieu de la Royauté va autoriser une approche moins "véridique" et donc plus loufoque. Pas sûr, en fait, et même très loin de là.
Etrange comédie donc, par laquelle on rentre comme dans du beurre, grâce à l'épisode introductif du shopping londonien, très bien écrit et plutôt bien rythmé. Certes, on a vu la bande-annonce, et on sait à quelle sauce on va être mangé. Mais si on découvre le film totalement vierge de son sujet (ce qui devrait toujours être le cas), on est bien surpris par la narration et la présentation des personnages. Il faut un sacré bout de temps avant qu’il soit dit que le couple Wilson-Lemercier fait partie d'une famille royale, par exemple. On croit plutôt assister à un week-end entre gens friqués. On entre donc, avec rythme, dans le film, mais par la petite porte. Et mine de rien, sans que cela soit ostentatoire, Valérie Lemercier fonde là son modus operandi, comme disent les agents du FBI, et en sous-marin en plus. Etrange.
En effet, PALAIS ROYAL est une comédie étrange (encore) sur le pouvoir, et son usage. Le fait que le film se passe dans le milieu des têtes couronnées est d'ailleurs drôlement intéressant, dans ce qu'il nous place dans une atmosphère extra-terrestre à nos yeux de roturiers et, encore plus, dans une ambiance peu ou non crédible, et donc diablement "fictionnelle". Les répliques font mouche et jouent sur plusieurs niveaux, du gros mot à la comédie classique américaine. Une vraie  polysémie qui a tendance à bien fonctionner, et qui est tout à fait entraînante, Lemercier sachant y faire, et donnant généreusement son "la", son ton très particulier, décalé. On retrouve l'écriture stylée et originale de la comédienne, bien loin des normes de la comédie française en général. Bon point. Les JET SET et autres BRICE DE NICE sont quand même extrêmement répétitifs, jouent toujours sur le même ton, extrêmement poussif. Ici, c'est beaucoup plus écrit, plus original, et ça ne met jamais, contrairement aux autres franchouilleries, le cerveau au fond du placard. C'est vif, généreux et bien vu.
Mais ce n'est pas le plus étonnant. On est en effet surpris par l'incroyable noirceur du ton. Non pas que Lemercier la cache, cette noirceur. Elle joue plutôt une partition plus inattendue. La grosse comédie (ceci dit sans que ce soit péjoratif) est en devanture, dans la vitrine. Bien foutue en plus. Et tout de suite après, la noirceur. Elle n'est donc pas cachée ou dissimulée, elle n'arrive pas en loucedé, mais disons qu'elle est "voilée" derrière la comédie franche. Intéressant.
Ça serait déjà pas mal si des choses assez étonnantes ne se passaient au niveau de la narration. Et là, Valérie Lemercier sait par contre faire passer des choses en contrebande. La comédie suit son fil léger, même si réussi, et rien de plus n'est dit. Par contre, là où c'est intéressant, et d'autant plus intéressant que personne ne prend ce parti pris, ici en France, c'est qu'il y a une autre narration sous-jacente qui accompagne et montre l'évolution du personnage d’Armelle. Et là, c'est tout en loucedé, par contre ! Et ce principe joue, ou plutôt se camoufle (c'est d'autant plus délicieux) sous un autre voile. Lemercier ne cesse, comme dans l'intro,  de retarder des faits évidents. Bon. Mais elle le fait tout le temps ! Sans qu'on s'en rende compte, un doute s'installe. On apprend très tard, et même trop tard dans le cadre d'une comédie "simple", que Lermercier-Wilson est un couple royal, les rapports entre Deneuve et Michel Aumont, les liens entre Lemercier et Melki, etc. Ça arrive toujours un peu trop tard. Le spectateur aura comblé le différé par lui-même, mais du coup, il est piégé sans le savoir dans une comédie des apparences (puisqu'il est forcé à interpréter des choses qui tardent à s'expliquer, mais juste d'un poil de chouïa), comédie des apparences que jouent à fond, et avec cynisme, tous les personnages du film. Ceci posé, dans la couche immédiatement souterraine à celle-ci, Lemercier fait le portrait évident de son personnage. Il lui en arrive, des trucs, à Armelle, on la voit s'agiter, se reprendre et utiliser les armes à sa disposition, mais en dessous encore, c'est un autre destin, beaucoup plus décidé qui se joue. Je ne peux pas vous dire quoi, afin que vous gardiez votre fraîcheur face au film, comme d'habitude, et cela va rendre un peu absconse ou ésotérique cette critique. On va parler en langage codé ! Mais c'est très étonnant de voir le parcours caché que Lemercier fait faire à son personnage. Et in fine, les jouissives attaques d'une Armelle se débattant becs et ongles cachent une réalité calme, sereine ou plutôt déterminée qui fait froid dans le dos, et mine définitivement le film dans le pessimisme ou plutôt le nihilisme le plus noir. Et cette fois, sans le dire verbalement. [Je me demande ce que le spectateur lambda comprend à cette fin.] C’est le jeu de la structure comique, des contradictions et des habitudes de visionnage qui montre de manière muette, mais éclatante, l'incroyable vérité. Tous ces personnages nous faisaient regarder le doigt. Très belle construction. Chapeau.
 
[Evidemment, le spectateur est amené à remplir les trous avec force de faux-semblants, en utilisant également ce qu'il sait des "modèles" évidents du film : Albert De Monaco, et encore plus Lady Di ! Ça aide Lemercier à user avec un talent certain de ce jeu de dupe.
Un beau couple de personnages nous est envoyé "à la gueule" : celui du couple prolo qui regarde tout ça à la télé, sans avoir une quelconque influence dans l'histoire. Ils interviennent peu, mais leur présence valide le jeu de poudre aux yeux. C'est assez beau. Et ça élargit le sujet du film au-delà du milieu des têtes couronnées, comme ne l'ont pas compris les journalistes ! C'est une fable, un conte qui parle au moins autant de nous, petits ploucs, que de la royauté ! J'aurais mieux compris si les journalistes avaient vu ça et avaient reproché à Lemercier de faire de ce couple un symbole trop évident, trop lourd. Ce n'est pas le cas, mais ça, j'aurais pu comprendre. Dire maintenant que le film n'est qu'un puéril jeu de massacre des têtes couronnées est un non-sens, et même un contresens absolu. Et pourtant, Lemercier y va franco de porc, en montrant bien que la Principauté est une entreprise. C’est clair comme de l'eau de roche : le film pourrait se passer par exemple parmi une équipe de cadres, en entreprise ! Le film en dit évidemment plus sur nous que sur les familles royales. Décidément, ces critiques sont vraiment incompétents.
J'ai assez aimé l'usage de Pavarotti. Dans le premier plan, à l'enterrement, je n'ai pas du tout reconnu le personnage. La deuxième fois, on se dit : "Mais c'est Pavarotti, qu'est-ce qu'il fout là ?". Et la troisième fois, il me parait de nouveau être factice !  Voulu ou pas, j'ai trouvé ça très bon. Je pense donc que c'est totalement volontaire.]
 
Noir, c'est noir, donc. La Armelle envoie chier tout le monde ! Et propulse accessoirement le film dans l'Horreur. Bien vu. Et là, oui, le lien de parenté avec le Wilder de LA GARÇONNIERE est justifié, Lemercier tentant  de retourner le film du maître symétriquement, à tous point de vue, mais tout ça, c'est jumeau. C'est très bien construit, et rien que pour ça, on peut saluer Valérie Lemercier, malgré les coupables et délicieuses connivences qu'on entretient avec son travail par ailleurs, hé hé !
 
Là où je suis plus déçu, un peu comme pour LE DERRIERE, c'est par la mise en scène. La séquence d'introduction m'a paru assez correcte. Mais par la suite, ce n’est pas toujours à la hauteur, non pas des prétentions, mais de la belle construction thématique et narrative. Le cadre, en général, n'est pas beau, la lumière peut être vraiment pas mal (par exemple la scène de danse) ou alors complètement anonyme, même si c'est quand même moins grisouille que celle du PETIT LIEUTENANT, par exemple. [Ceci dit, prenez ces informations avec précaution. Je vais être un peu technique : le projecteur "pompait"  pendant la séance, et donc un léger scintillement était visible, et il se peut donc que le Xénon du projo ait été plus qu'en fin de course, dénaturant ainsi l'étalonnage du film.]
Cadre pas joli, montage sans astuce et beaucoup moins complexe que le reste, pénalisent une comédie fort bien écrite et fort bien jouée. On sent une vraie volonté de faire du cinéma chez Lemercier, et de ne pas s'offrir un gadget de plus. Elle place même la barre assez haut. Mais le film pâtit un peu du rythme de montage, et surtout, on se dit que tout cela pourrait être d'une vraie splendeur, et même assez extraordinaire, si c'était plus original, ou plutôt moins anonyme dans la mise en scène et dans l'utilisation, pas très cohérente, de l'échelle de plans, qui du coup fait ressortir encore la non-beauté du cadre. Je sais que j'ai l'air d'enfoncer la dame en trois lignes. Mais en fait, il n'y a malheureusement pas grand chose de plus à dire sur la mise en scène elle-même. Ce n’est pas très beau, et ce n’est pas très signifiant. Un peu d'indépendance par rapport au scénario (brillant) ne nuirait pas. Et là, elle casserait la baraque, notre amie Valérie. Non pas que le film s'alourdisse au point de s'enliser. Assez loin de là, même. On passe un moment formidable, on rit beaucoup ; mais tout cela, avec un autre dispositif de montage et de filmage, aurait été plus dynamique et plus scotchant. C’est parce qu'on aime bien l'écriture et le propos radical du film qu'on ne peut que regretter, avec une certaine force, que la mise en scène ne suive pas. Et encore, c'est carrément moins laid, et beaucoup plus soigné que toutes les comédies françaises que l'on voit au cinéma (IZNOGOUD, ESPACE DETENTE...). Ici, le travail n'est pas abouti en ce sens, mais dans tous les autres films, c'est d'une laideur stupéfiante et d'un mépris total du spectateur. Et ça, c'est bien le contraire de Valérie Lemercier, ambitieuse, et qui semble nous parler d'égal à égal sans la moindre condescendance. Cette générosité, ça fait longtemps que les films de comédie de notre beau pays l’ont perdue (remember Michel Audiard). On ne boude donc pas ce plaisir, et on soutient malgré tout PALAIS ROYAL.
 
Franchement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Samedi 26 novembre 2005

recommander publié dans : Corpus Filmi

(Photo extraite de l'émission LA CLASSE. C'est parfait et je n'ai donc, pour une fois, rien retouché.)

Chères lectrices de Taipei (Taiwan), Chers lecteurs de Fort Collins (Colorado, USA),
 
Et bien nous y voilà, à la troisième et dernière partie de notre petite série impromptue, qui a démarré de manière absolument non-calculée avec LE PETIT LIEUTENANT de Xavier Beauvois, puis s'est poursuivie hier avec LE VOLEUR DE BICYCLETTE de Vittorio De Sica. C'est le hasard qui a fait la chose, articulant des réflexions éparses sur un des mythes omniprésents dans le cinéma contemporain : le cinéma du réel, ou cinéma social, ou réalisme au cinéma, etc. Les commentaires furent très fournis, fouillis mais féconds de points de vue différents et parfois antagonistes.
 
Aujourd'hui, nous revenons sur un cinéaste, ou plutôt sur un couple de cinéastes, dont nous avions déjà parlé ici il y a quelques temps, à l'occasion du visionnage du très beau documentaire qui leur avait été consacré par Pedro Costa.
 
Ah, les Straub ! Tout un poème ! De sacrés loulous même ! Et cette CHRONIQUE D'ANNA MAGDALENA BACH va nous intéresser à plus d'un titre, dans le cadre de notre réflexion. Pierrot, blogueur-collègue-ami, proposait il y a quelques jours que les collaborateurs de Matière Focale établissent une liste des films qu'ils considèrent comme les plus érotiques (on en reparlera bientôt). Ce serait intéressant de faire un top des films musicaux les plus intéressants. Il faudrait sans nul y placer ce film.
 
CHRONIQUE... raconte les trente dernières années de la vie de Jean-Sébastien Bach, à travers un dispositif tellement singulier que ça en est complètement vertigineux. Sa femme, Anna Magdalena, est omniprésente dans le film. On la voit régulièrement à l'écran, mais plus encore, sa voix-off est partout, et n'est interrompue que par la musique du Maître. Elle nous narre la chronologie assez objective (pas tout à fait, car la sélection des événements qu'elle choisit de nous narrer est, sans qu'on s'en rende compte, très subjective) des grands événements ou petits faits dont l'importance fut indéniable pour elle et son mari. On apprend ainsi quel fut le parcours de Jean-Sébastien, compositeur acharné de musique profane, puis surtout religieuse, qui a dû pour survivre écrire une quantité astronomique de musiques pour diverses messes et services religieux. Une tâche de Sisyphe certes, mais choisie. En lisant des extraits de lettres que Bach envoyait à ses employeurs ou à ses mécènes, on apprend par là le parcours professionnel du bonhomme, parcours fait d'exigence et de relations diplomatiques tendues envers ses commanditaires. Anna Magdalena narre aussi les événements de chronique familiale, mais attention, et j'insiste, sans pathos ni émotion ostentatoire, comme un inventaire aussi important que le reste, aussi important que les incessantes missives où Bach renégocie à l'infini ses gages et salaires (ces lettres familiales étant la plupart du temps des constats des décès des enfants du couple). Cette voix-off auto et biographique ne cesse jamais, incarnée par l'actrice musicienne Christiane Land-Drewanz, sans doute une allemande, dont le fort accent saxon n'a d'égale que l'incroyable vélocité (à la limite de la compréhension d'ailleurs, car le style est très ampoulé et d'une précision fabuleuse) de la diction.
À l'image, on voit soit des musiciens répéter (Bach lui-même, chez lui ou pendant les messes, Anna Magdalena), soit les lettres originales d'où est puisé le texte du film (de manière arbitraire et sans souci de garder les sources objectives du point de vue historique). Puis, au fur et à mesure, après une quarantaine ou une cinquantaine de minutes, des passages anodins de la vie de Bach : regardant dehors par la fenêtre, réfléchissant pendant un voyage en calèche, ou dans ses fonctions de professeur de musique (superbe scène de l'explication de ce qu'est la basse continue, mais qui arrive, quelle classe (!), très tard, bien après que nous ayons écouté, encore et encore et encore, trois tonnes de sa musique, et que nous ayons peut-être, sans nous en être aperçus, déjà compris ce qu’était la basse continue ! Que c'est gourmand !). Principalement, ce sont des musiciens en train de jouer, et des lettres originales de l'époque que nous voyons. Sans cesse. Car le film est saturé et empli de la musique de Bach, qu'on entend quasiment tout le temps, comme si Straub maximisait l'espace sonore qui lui était dévolu. [C'est un peu plus complexe que ça, comme on le verra par rebond, plus bas.]
 
Encore une fois, il a été très émouvant de voir ce film des Straub, non pas parce que Jean-Marie Straub et son épouse Danièle Huillet était présents, mais parce que ce film est absolument éblouissant dans sa mise en scène, et qu'il est sans doute une des plus belles choses que l'on puisse voir au cinéma, à cause et malgré son extrême rigueur (ce qui n'empêche pas d'ailleurs l'incroyable lyrisme du film, un lyrisme pudique, éclatant et retenu, bien loin des guimauves et autres sucre-d'orgies dégoûtantes du cinéma en général ; c'est sans doute, à nos yeux de spectateurs lambda, un paradoxe, malheureusement).
Il est dur de décrire avec des mots qui soient justes empiriquement, l'incroyable beauté plastique de ce film, comme beaucoup de films des Straub d'ailleurs. Il est tourné en noir et blanc, mais un noir et blanc somptueusement photographié, peut-être le plus beau, sinon l’un des plus beaux, que j'ai eu l'occasion de voir (profitons en pour dénoncer les heureux responsables : Giovanni Canfarelli, Savero Diamante (opérateur caméra sur OPERATION PEUR de Mario Bava), Ugo Piccone). Magnificence exponentielle de la photographie, qui s'allie avec un cadre absolument magnifique et d'une variété de choix sublimissimes. Cadre 1.33 (quel beau format !), rigoureusement composé et choisi avec une précision extrême, sans jamais se répéter, fait de nombreux plans fixes, mais interrompus aussi, assez souvent, par de superbes travellings presque diaboliques tant ils sont jouissifs, et qui rendent compte d'une manière inédite et hallucinante des performances musicales. Travellings descendant sur les lettres d'époque, ou avancée et reculade lors des prestations musicales, ou plans fixes, mais à chaque fois avec un soucis de composition qui est une véritable invitation au spectateur à investir le champs, à jauger de sa pertinence, quelquefois, pour ne pas dire toujours, multiple. Ils transcendent complètement, et font exploser les limites de l'image enregistrée pour nous livrer une des expériences les plus sensuelles (et intellectuelles aussi, je vais essayer d'y revenir, mais ça ne sera pas facile) et les plus fantastiques, dans l'acception polysémique du terme, que peut nous offrir le cinéma. Le montage, très épuré mais bougrement précis, suit tout ça avec un soin de chirurgien. Osons le mot : c'est fabuleux.
Le son quant à lui est sublimissime (encore) et constitue à lui seul un scandale fabuleux pour le Cinéma, une bombe atomique dans le milieu. Ce n'est, en ce qui concerne la musique, que du son direct ! Un mono superbe (délice d'entendre de telles basses au cinéma) qui rend complètement compte de l'expérience musicale, car les micros sont placés bien sûr au milieu, ou très près des exécutants. Une occasion de plus de pleurer sa mère et le monde devant tant de beauté. Comme si l'image ne suffisait pas ! C'est exquis et gourmand !
 
Il  en a sûrement fallu, de l'amour, pour cette musique ! On ne pense jamais qu'on a affaire à un couple de cinéastes érudits. Ce n'est pas une question de connaissance de l'œuvre de Bach qui est en jeu, mais de compréhension profonde de son expérience, même si les époux Straub sont effectivement très érudits en la matière.
Le film explicite clairement certains points intéressants, et très peu abordés par le cinéma lorsqu'il parle de musique. D'abord à travers le sens des informations délivrées en voix-off par Anna Magdalena. On voit la lutte incessante de Bach pour défendre sa subsistance, et surtout l'incroyable somme de travail qu'il a dû abattre, c'est déjà quelque chose, mais dont il s'est chargé (bien obligé, en même temps, faut nourrir les gosses, comme disait la chanson) par dévotion complète et complètement mystique à son art, über alles. Il faut bien parler ici de dévotion, même s'il s'agit d'une dévotion pratique, matérielle. Etre bien payé afin d'être libre dans son art, et ensuite seulement, pour faire survivre la smala familiale. Ce film, en plus, dit deux choses très importantes sur la musique en général, et une chose primordiale et fabuleusement belle sur la musique de Bach (chose dont on pourra se servir pour aborder d'autres musiques, d'ailleurs).
J'ai pratiqué la musique il y a quelques années, à un épouvantable petit niveau, et c'est une passion réelle que je nourris depuis avec soin, même si j'ai dû abandonner la pratique. Je n'ai jamais vu une œuvre qui rende si bien compte, ou plutôt qui arrive à rendre compte, de deux choses fondamentales avec la musique. D'abord, on sent et on vit dans ce film avec une intensité sidérante ce que représente la pratique musicale, et ce que veut dire son travail incessant, cette lutte délicieuse mais coriace, qui engage une vie entière. Un recommencement éternel et un approfondissement toujours inédit. C'est complètement miraculeux que les Straub soient arrivés &agr