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(Photo : "Les Gentils vont pleurer..." par Dr Devo, d'après une idée de Bernard RAPP et du Marquis)

Visionneurs, Visionneuses,
 
Et bien ça y est, c'est vu, c'est fait, je suis allé à la fameuse séance "camembert-view" à laquelle j'étais invité par mon cinéma Pathugmont. L'expression "camembert-view" est de notre ami Tournevis, collaborateur de ce site, et que j'eus hier au téléphone, quelques minutes avant la séance. "En fait, dit-il, c'est comme une sneak preview à la française, et sans enjeu car le film est déjà fini." Oui, oui, c'est exactement ça : ça donne faim, c'est gratuit mais ça pue un peu, c'est le camembert-view, dont le nom est aussi vulgaire que les films présentés, peut-être ? Ça, on va voir.
Pathugmont soutient certains films en imposant un "label des spectateurs Pathugmont", très bon label, car en général, vous pouvez fuir à toute allure quand vous le voyez : en général, c'est ignoblement mauvais, ce qui fait, de facto, de ce label un excellent indicateur. Et donc, j'étais hier invité à une séance où le jeu consistait à voir un film mystère. On ne sait rien du tout, et le titre du film n'est même pas affiché sur le panneau électronique à l'entrée de la salle ! La tension monte, tu la sens ?
 
Madame étant submergée de travail, la pauvre, je suis allé goûter le munster en compagnie de Bertrand, le blogmeistre du site Nadjalover, hilare et salivant à l'avance à l’idée du procédé qui, il le savait, allait sûrement nous mener devant un film qu'on avait pas envie de voir. Mais l'œil du Bertrand, malicieux et joueur, brillait de mille feux. Nous nous sommes d'ailleurs remémorés l'avant-première de FOON, la "délirante" comédie que nous avions vue il y a quinze jours et qui sort aujourd'hui. Si on était au même niveau encore ce soir, il y aurait ou de quoi rire, ou de quoi se pendre. L'heure approche, et nous allons vers le contrôle où l’on nous remet un petit crayon de bois et un mini-questionnaire en forme de QCM. Les lumières s’éteignent et le générique démarre, le logo Focus Feature apparaît, chic ! un film américain, et non pas vraiment, mais ce n’est pas français, chic ! le Scott McGehee, dit-il, mais non, pas ça non plus...
 
Ralph Fiennes (je sais...) est un haut diplomate anglais, souvent en poste en Afrique, et dont le hobby est l'horticulture. Il rencontre Rachel Weisz qui est on ne sait quoi, une sorte de lobbyiste, ou une sorte d'alter-mondialiste. Dur à dire. En tout cas, c'est une jeune femme passionnée et remplie de convictions, qui gravite autour des ONG qui aident les populations misérables du globe.
Les deux se rencontrent lors d'une conférence donnée par Fiennes, qui se finit par une intervention hystérique et stupide de la part de Rachel, qui se met à reprocher à Fiennes, représentant du gouvernement britannique, l'intervention du pays en Irak. Le pauv' Ralph n'y est bien sûr pour rien, et la Rachel s'excuse in peto. Quelques heures et quelques verres après, la pasionaria et le diplomate finissent au lit à faire des galipettes. C’est le début d'une histoire d'amour. Rachel demande à suivre Ralph en Afrique, là où il travaille.
Quelques mois / années plus tard. Ralph apprend que Rachel et un de leurs amis noirs se sont fait exécuter violemment sur une route déserte, alors qu'ils se rendaient dans un petit village. Choqué, Ralph va essayer de démêler le vrai du faux, et essayer de savoir ce que sa femme faisait avec cet homme, ami du couple, et s'ils étaient amants. Il va aussi s'interroger sur les motivations de Rachel : enquêtait-elle sur quelque chose pour le compte d'une ONG ? Avait-elle découvert un scandale politique ? À mesure qu'il enquête, Ralph se rappelle les temps forts de son existence avec celle qui fut sa femme...
 
Réalisé par Fernando Meirelles, réalisateur totalement  surestimé (et qui devait beaucoup, encore une fois, au mouvement tarantiniste), de LA CITE DE DIEU, plongée violente, baroque et réaliste (si, si) dans les favelas racailleuses et les quartiers gangstérisés du Brésil, THE CONSTANT GARDENER se veut une dénonciation de la mainmise peu scrupuleuse des industries pharmaceutiques sur le continent africain, déjà rongé par la misère et la violence, où elles trouvent un merveilleux laboratoire à échelle continentale pour tester des produits dangereux, autour du sida notamment, sur des cobayes humains désargentés et n’ayant d’autre choix que d’expérimenter ou mourir. Opération d’autant plus « maligne » qu’à terme, à la vitesse affolante à laquelle se propage la pandémie, l’Afrique va devenir un marché plus que juteux, et des milliards de dollars sont à la clé !
Comme le dit très bien un lecteur-scripteur de imdb.com, le film est un 3-en-1, puisque qu’il se déploie sur trois niveaux : la romance, autrement dit l’histoire d’amour, le thriller géopolitique et le réalisme social, oui, encore lui.
 
Avanie et Framboise sont décidément les mamelles du Destin, comme disait le poète. Et ne tournons pas autour du pot. Après avoir vaguement espéré que nous allions regarder LORD OF WAR, le prochain Andrew Niccol, il a fallu se rendre à l’évidence, ce n’était pas ça, pour de simples raisons plastiques. On ne va pas tourner autour du pot, disais-je : THE CONSTANT GARDENER est d’une laideur esthétique remarquable ! C’est quasiment un festival. Projeté au format 1.85, je me suis même demandé si le projectionniste n’avait pas un peu confondu avec le 1.66, mais non, malgré moult fronts d’acteurs coupés et autres horreurs du même métal, nous étions bien dans le cadre original. La chose est juste ignoblement mal cadrée. Bien en-dessous du niveau esthétique du moindre téléfilm, le film est une horreur de mise en scène, dont les défauts, bien entendu, sont intimement liés, mais pas seulement, au scénario. Mauvais cadre donc, dont on peut même dire qu’il fait mal aux yeux, et dont on se demanderait presque s’il ne fut pas tourné au caméscope, comme au désormais mythique anniversaire de ma Tata Jeannette dont nous parlions, il y a quelques jours. Non pas que ça tremblote de partout. Effectivement, ça tremblote un peu, filmage à l’épaule, « style réaliste » oblige (joli oxymoron), mais surtout la volonté de ne pas faire d’images belles, surtout pas, c’est péché sans doute, fait glisser en quelques plans le film dans une espèce de n’importe quoi de composition. Rough is the color, sans doute, comme ne disent pas nos amis anglo-saxons, mais quand même, me dis-je in peto, ça commence bien, déjà il n’y aura pas de cadre, et déjà on sait qu’esthétiquement, ça va côtoyer l’ignominieux pendant une heure et demie. Devant la salle bourrée à bloc, tu m’étonnes, d’heureux possesseurs de cartes illimitées, salle où nous fûmes accueillis par un des salariés du cinéma par un « ce soir, c’est vous les critiques ! », qui nous fit bien rire Bertrand et moi (cette délicieuse sensation d’être un espion au venin insidieux…), je me dis que tiens, paradoxe, nous étions tous venus pour voir du… cinéma, en fin de compte. Ben oui. Mais non.
 
S’il n’y avait que le cadre, peut-être aurions nous été plus indulgents, mais malheureusement il y a aussi le reste. La photographie d’abord. Etrange choix, comme un écho aux étalonnages stylés et multiples (et pas très intéressants) de LA CITE DE DIEU, le film est filmé en 35mm et aussi en super 16, le tout sans doute repassé à la moulinette du transfert vidéo. Bah, c’est de la cuisine, bien sûr. Le résultat est sans appel : la photographie est dégueulasse. Les scènes de nuit ne valent même pas celles d’un bon Derrick, les intérieurs, naturalistes à souhait, sont granuleux et gris, par opposition bien naïve à une tentative ratée de textures sur-contrastées et sur-étalonnées quand on s’aventure dans les territoires si exotiques des villes et villages africains. Comme une volonté de jouer sur le coté ocre, bleu et sang des belles images de Geo ou du National Geographic, mais passées au crible de la texture des films tournés à l’arrache, tu comprends Coco, c’est quand même du cinéma à message. Quoi qu’il en soit, le résultat est ignoble, et résume, outre son outrecuidante condescendance à l’égard de ce joli continent rempli de tiers-mondistes au cœur si pur (on y reviendra), la fabuleuse destinée immodeste du réalisateur, qui fait parti de ces cinéastes qui croient pouvoir s’affranchir de faire un objet qui soit beau. Etonnant, non ? Imaginez un tableau dans un musée qui soit mal exécuté et dont les couleurs et les traits soient très laids. Irions-nous nous extasier sur la toile au prétexte que le sujet est bien ? Bon, ceci dit, on voit le fantasme de cinéma « à l’épaule » qui se cache derrière tout ça. On sent les influences de filmage. Comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK : "Ça serait bien d'avoir ce ton Cassavetes !"  Et là bien sûr, on ne peut que conseiller à Meirelles d’aller les revoir, les films de Cassavetes, cinéaste qui fait fantasmer tout l’art et essai, et dont personne ne retient rien. Parce que, chez l’américain dont on vante à tour de bras le « génie » (terme vague et socialement imposant qui permet de ne pas citer des qualités plastiques qu’on serait bien incapables de nommer, d’ailleurs), c’était quand même autre chose. Les cinéastes branchés contemporains s’en revendiquent, et revendiquent encore plus le retour à un cinéma brut (caméra-stylo ?), et l’attention fétichiste portée aux acteurs et aux personnages. Des films qui avaient du sens, quoi. Je respecte profondément notre ami John. Mais, outre le fait qu’il ait eu des acteurs formidables et qu’il ait travaillé sérieusement avec eux (c’est bien la moindre des choses !), le mérite principal du bonhomme, c’était quand même de faire des films qui se nourrissent non pas des pseudo-valeurs sus-citées, mais d’un sublime cadrage et d’un montage très rigoureux ! Cassavetes, c’est d’abord du montage, les cocos ! Et du cadrage ! Arrêtez deux secondes de nous bassiner avec des théories fétichistes sur les interprètes, Cassavetes, c’est d’abord une mise en scène rigoureuse. Et Meirelles, comme les autres, devrait quand même revoir tous les films du Maître, parce que manifestement, ils n’y ont rien compris, ou n’ont retenu aucune leçon. [On retrouve ici un trait caractéristique, dans cette volonté de ne retenir que le vernis, des ces gens qui veulent être réalisateurs de profession avant de mettre en scène des films, si vous voyez la nuance. On ne retient que la couche supérieure (ici, les acteurs et le filmage à l’épaule), on confond les symptômes merveilleux et la cause beaucoup plus magistrale, et on est incapable de comprendre en fait comment le chef-d’œuvre originel a pu fonctionner. Evidemment, on pourra légitimement être dégoûté par le suivisme de ces réalisateurs qui jouent les écorchés vifs, en pompant, mal, leurs aînés talentueux. C’est pas très punk, tout ça. Et ce n’est pas avec ces gens qu’on va faire avancer la cause de l’Art !]
 
Pour les textures, on conseillera par exemple LES IDIOTS de Lars Von Trier, film à propos duquel on pourra également faire les mêmes remarques qu’à propos de Cassavetes. Le danois et l’américain ne se seraient jamais permis de faire des choses aussi laides (ce qui peut arriver, remarquez…), ou du moins, n’auraient jamais renoncé à faire ce qui fait de leur moyen d’expression un art digne de ce nom.
 
Je passe rapidement, pas la peine de gaspiller de l’encre virtuelle, sur le montage, très laid lui aussi, sans aucune logique, et dont la  seule expressivité, bien pauvre, consiste à placer dans l’introduction une poignée de plans en flash-forward qui seront repris au "temps présent" plus tard, dans la dernière partie (Dieu que c’est original !), et à faire un pauvre montage alterné entre présent et passé en ce qui concerne la relation entre Ralph Fiennes et Rachel Weisz. Evidemment dans les tout derniers plans, les apparitions fantomatiques et flash-backiques (si je veux) de la défunte rejoindront le présent funeste de Ralph Fiennes, dans une sorte de paradis temporel fantastique, comme on peut en trouver dans tout bon roman Harlequin qui se respecte. Bref, le montage n’est vraiment pas original, et n’est de toute façon utilisé de manière significative que dans une petite dizaine de plans, une ou deux minutes sur les 129 que compte le film. Le reste consiste simplement à caser le maximum de gros plans, faisant fi, de cette manière, de tout montage.
Côté son, il ne se passe rien, c’est de l’illustratif. Geoffrey Oryema ou un de ses confrères déboulent à tout bout de champs dès qu’on voit des autochtones (on ne dit plus indigènes, c’est connoté), et même, dans une des scènes clés du film, on a droit à un pompage ostentatoire et en règle d’un des plus célèbres thèmes de la BO de LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST, de Peter Gabriel. Là aussi, une chouette conception de la création artistique comme pillage de tombe, c’est classe !
 
[Surtout que le pillage est clairement dénoncé dans le film... Enfin bon, je dis ça, je ne dis rien, passons...]
Pour toutes ces raisons, le film est complètement ignoble. C’est tout. Quant au fond, il y aurait évidemment énormément à dire.  On va essayer de ne pas traîner. Le film est d’abord lamentable pour des raisons cinématographiques, et les quelques apartés que je vais ajouter ci-dessous, s’ils reprennent des termes du vocabulaire "politique", sont d’abord à interpréter, comme toujours sur ce site, comme des éléments cinématographiques. [De la même manière que lorsque je disais dans un article que MILLION DOLLAR BABY était réactionnaire ; il faut entendre qu’il était réactionnaire, de manière intrinsèque, sur le plan du cinéma. Les opinions politiques ou autres d’Eastwood ne m’intéressent pas.]
 
Evidemment, THE CONSTANT GARDENER, adapté d’un roman de John LeCarré (ben oui...), se veut bougrement iconoclaste. À travers son entreprise de dénonciation des industries pharmaceutiques, le récit se dit adulte et mature. On parle effectivement du comportement criminel de ces industries, intimement liées à la complaisance meurtrière des grands états qui sacrifient sur l’autel du profit les Intouchables du tiers-monde, cibles faciles car pauvres en tout et engluées dans de désastreux problèmes multiples : pauvreté générale, corruption, violence des bandes armées, pouvoir fantoche, maladie, etc. Tout cela est vrai, bien entendu, les pontes de l’industrie ont décidément du sang sur les mains. La nouveauté consiste ici à faire aussi baigner dans la bouillabaisse ougandaise les ONG, complètement inutiles, dépassées, débordées par tout et par tous, dernier chaînon de ce qui se fait de pire en Occident : le chagrin, la pitié et la bonne conscience incarnée dans la participation aux œuvres de charité en faveur du Petit Noir qui crève là-bas, c’est trop injuste. Ne voyez pas dans cette dernière remarque du cynisme de ma part. Oui, c’est injuste, effectivement, et oui, il y a des éléments tout à fait véritables et authentiques dans ce film, bien sûr. Or, faire un film, et accessoirement un scénario, c’est assembler divers éléments pour en faire une construction logique et / ou baroque / subjective. Il ne suffit pas d’assembler des morceaux de vérité pour faire acte de pertinence. De ce point de vue, le film de Moreilles fait figure d’incroyable dé-monstration.
 
Tout d’abord parce que le film, qui tire sur tout ce qui bouge et sur trois niveaux en plus, comme on l’a dit plus haut, aboutit à un vaste gloubiboulga, un maelström chaotique d’évidences qui ne forment jamais une chaîne de réflexion, déjà, et qui ne proposent pas non plus un regard subjectif sur la situation traitée. Et le résultat est purement abominable ! On pourrait même y lire une forme de cynisme épouvantable, des plus bêtes. Le film est quand même vu par le prisme du couple principal, dont les relations sont bien symboliques. Elle, pasionaria impliquée, constamment révoltée par la moindre injustice, et ne pouvant se résoudre à se taire sur la Misère de ce pauvre monde. Lui, diplomate, non pas inhumain, très loin de là, il est même sensible le garçon, mais représentant d’une société et d’un Etat de droit, qui de fait incarne le système et la croyance du bon fonctionnement des institutions. Non pas qu’il s’agisse pour lui de fermer les yeux et de ne pas voir la corruption et le meurtre, mais par simple attitude opposée à sa femme, en ce qu’il incarne aussi une institution. Et un politique ne peut taper sans cesse dans la fourmilière. Le film joue donc sur l’opposition entre Individu libre et révolté et Société inerte et indéboulonnable. Et bien sûr, l’individu réveille les consciences dans un joli parcours romantique.
Que c’est naïf ! Évidemment, ça ne peut pas marcher. Parce que justement, le film joue sur la carte du réveil de la conscience individuelle, et que le "point de vue" (enfin, façon de parler) s’exprime constamment sur l’échelle du collectif, justement ! Comment voulez-vous que ça marche ? En fait, l’opposition entre les deux champs de vision n’est qu’une façade, sans doute inconsciente. Parce qu’ignorer que les arguments d’une grille de lecture sont appliqués à une autre, c’est se mettre le doigt dans l’œil. C’est comme commenter le saut à la perche avec des termes de football ! Ou danser sur l’architecture, pour reprendre la célébrissime phrase de Steve Martin ! Ça n’a aucun sens. Le film pèche autant par l’absurde situation africaine, ici romantiquement évoquée dans un romantisme noir (sans jeu de mot, bien évidemment), que par l’absurde double grille de lecture.
 
Il y a dans le film, dans sa partie finale, une scène qui en dit plus que de longs discours. Un médecin qui s’occupe d’un village paumé dans le désert montre à Ralph Fiennes une boîte entière de médicaments qu’il est obligé de mettre au feu, car la date de péremption est dépassée depuis des lustres. Or, ces médicaments viennent des ONG, et donc de l’effort de la communauté internationale. Le médecin déclare que dans cette boîte de médicaments, c’est toute la bonne conscience des peuples d’occident qui s’incarne ! [En plus, que cette phrase soit juste ou non, elle vous donne une idée de l’incroyable condescendance du réalisateur face aux spectateurs, qu’il se met tout à coup à traiter de criminel et d’inculte !]
Mais que fait le film justement, dans le portrait sentimental (c’est l’adjectif qui importe ici) du tout et tous pourris ? Il fait, incarne et alimente ce qu’il dénonce ! Et c’est là le scandale absolu de ce film !
Ben oui, finalement, le film, dans son hollywoodisme concret (j’y reviens), nourrit les maux mêmes qu’il dénonce, à savoir nourrir la bonne conscience de l’occident.  En mélangeant tout, sans point de vue et sans avis, le film revient, malgré ses volontés "adultes", au fameux : c’est con la guerre, c’est con la maladie, et ici, c’est con la misère ! Retour au niveau de la dissertation de collège. C’est du brutal.
 
Et comme tout film à thèse propagandiste qui se respecte, THE CONSTANT GARDENER, bien loin d’avoir un quelconque avis subversif, se noie dans les clichés africains les plus salaces et les plus banals. Dictateurs corrompus qui s’achètent des Mercedes (dont je note qu’ils sont présentés en premier dans le film, et donc désignés comme responsables majeurs du désastre, là où le film veut nous montrer au contraire qu’ils ne sont que des pions à la solde de l’occident), petits enfants noirs au grand cœur, peuple noir à l’art primitivo-moderniste détourné en mode d’action éducatif (l’ignoblissime scène de théâtre de rue, qui joue une pièce didactique sur le sida, la télévision de l’Afrique, tu vois, brother, l’utilité de détourner le médium archaïque, merci, y’a bon les blancs), police partout, justice nulle part, hôpitaux surpeuplés, grands noirs au grand cœur, mosaïques bigarrées et tellement généreuses des cités bidonvillesques, si riches en couleurs, diplomates ne cherchant qu’à baisouiller tout ce qui bouge, mercenaires noirs encore plus sauvages que le blanc (on coupe les parties génitales, on crucifie, on ne se contente pas de tuer en gentleman, on sadise), pilleurs de villages, et bien sûr le formidable pilote d’avion, noir bien sûr et travailleur humanitaire si grand de cœur et tellement si juste. Et bien sûr, in fine, l’Afrique majestueuse des grands paysages sauvages !
 
Impossible de discerner le moindre éclairage. Le chantage à l’émotion est constant : fille-mère mourrant après avoir accouché (et bébé à suivre, nourri au sein de la femme blanche qu’on interpelle à coups de Maman dans les rues défoncées de la ville), petite fille de 6 ans qu’on est obligé d’abandonner aux pilleurs, petits enfants et jeunes adultes majestueux tout en puissance sportive de leurs beaux corps musclés, qu’on va placer bien sûr face aux kalachnikovs des mercenaires, ralentis sur les villages brûlés, ralentis sur les bébés qui pleurent, sacrifice accidentel (faut oser quand même) de la femme noire qui prend une balle à la place du héros, plan en hélicoptère sur les massifs sauvages (oui, parce que pour filmer comme la nature et la montagne sont belles, on ne va pas te faire un plan à l’épaule, on va, comme dans la pub pour Côte D’or, te filmer tout ça en hélico !), beauté si pure de la Vierge Marie à oualpé et enceinte (forcément si douce quand la nuit se couche, comme disait, à peu de choses près, l'ignoble poète), métaphore du jardin-pays dont on ne tirera rien, jamais rien, etc.
Un M16 dans le champ, et un bébé qui pleure dans le contrechamp, voilà la morale du film. On l’aura compris, et même sans entrer dans la lénifiante intrigue sentimentale, ou encore la sur-compliquée mais simplissime intrigue du thriller, on est totalement dans l’emballage hollywoodien habituel, sans aucun soucis de discernement. On se retrouve donc avec un objet complètement mélo, complètement manipulateur dans la façon de violer la raison du spectateur à coups de bébés qui pleurent, et bien loin, bien sûr, du portrait éclairé et réaliste promis. En fait, le réalisateur se comporte comme cette ONG qui est sûrement derrière la scène de théâtre de rue sur le sida : il nous prend, nous, spectateurs, pour des petits (et je pèse mes mots) « bamboulas » des savanes ou des « negw’ » qui ne peuvent pas réfléchir tout seuls, et qu’il faut abreuver aux sources d’un genre mielleux si l’on veut en tirer un quelconque soubresaut humaniste et intellectuel. Ce genre de culpabilisation ne passera pas par moi. Le cinéma n’est vraiment pas fait pour ça. Ce film dessert la cause qu’il veut défendre (si tant est ce film ait une cause !).  Voilà qui en dit plus sur le réalisateur que sur nous-même. Et qu’enfin on lui dise que non, on n’a pas attendu les bons samaritains pour prendre conscience du scandale que vit l’Afrique, que oui, oui, je sais lire et ouvrir un livre et un journal, et que finalement, tous, africains là-bas dans la misère, et spectateurs ici, nous ne sommes pas des nègres. Et si l’Afrique stagne et meurt dans un silence poli, c’est aussi à cause de l’absence de réflexion que le monde occidental porte sur ce continent et sur ses habitants (habitants absents du film bien sûr, que des figurants !), qu’on nous "force" (et je pèse mes mots, une nouvelle fois) à avoir un sentiment de pitié et de compassion de dame patronnesse, bien au chaud dans notre salle de cinéma. Un sentiment bien utile dont on est sûr qu’il ne provoquera qu’inertie et impotence. Un événement parmi tant d’autres, équivalant exactement aux tsunamis, aux Téléthons, aux enfoirés de toute sorte, et à tout ce qui peut nous faire pousser une larme au coin de l’œil pendant Noël, tout ce qui peut nous pousser à faire un chèque et à reprendre deux fois de la viande, avant d'envoyer un SMS à sa maman, quand sonne minuit. Tout cela se noiera dans la masse des événements qu’on continuera de trouver "normaux". "C’est comme ça". C’est très cynique.
 
Le cinéma en sort sali. La culture, instrument nécessaire à l’émancipation des Individus, en sort une de fois plus atomisée. Et la Misère est une fois de plus diabolisée comme un état de fait contre lequel le cerveau humain ne peut rien, mais que notre porte-monnaie peut soulager.
 
Cette idéologie nauséabonde et cynique ne passera pas par moi.
 
Le film sort le 28 décembre.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 30 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Ascendant Scorpion" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le hasard fait les choses bizarrement, puisqu'on avait déjà parlé ici de l'obscur réalisateur américain Mark Waters (pas le fils de). On avait vu son film HOUSE OF YES, avec Parker Posey et Geneviève Bujold, film pas trop mal mais très littéraire, tendance hemingwo-symboliste. Disons que ça faisait un excellent petit DVD du dimanche soir, ou du samedi d'ailleurs, et puis voilà. Il faut que j'aille relire mon propre article, car il me semble qu'il y avait quand même une scène particulièrement réussie.
 
Pour adapter le livre  célèbrissime de Marc Lévy, c'est Mark Waters qui s'y colle. Le petit français qui avait vu les droits de son best-seller, dont on n'aurait pas lu une ligne, rachetés par Spielberg, s'est ici tenu à l'écart... Officiellement du moins, comme il aime à le répéter. Il a quand même investi dans la chose en tant que producteur. Pas folle la guêpe. En attendant de voir ce que donneront les scénarios que Marc Lévy dit avoir déjà écrits "spécialement pour le cinéma", on ne se précipite pas sur ET SI C'ETAIT VRAI, mais on y va, parce qu'il y a Reese Witherspoon, qu'on aime bien et qui rappelle des abysses anciens à ceux qui avaient vu le beau SEXE INTENTIONS, et parce qu'il y a également Mark Ruffalo, et oui Mesdames, pour votre plus grand plaisir, et sans sa moustache tel qu'on (enfin "je") l'avait découvert dans IN THE CUT de Jane Campion. On a vu couple plus désagréable, mais dans le même temps, l'ignoblissime bande-annonce, qui nous rappelle que 500 Millions de fans d’Elvis ne peuvent avoir tort, et que le roman s'est très bien vendu, le tout sur une splendouillette VF enregistrée par des petits enfants cambodgiens payés une roupie de l'heure... On y va avec méfiance quand même.
 
Reese est médecin. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça bosse dure. Quand le film commence, elle entame, après une micro-sieste de 6 minutes, sa 36ème heure de travail. Et il faut voir avec quel dévouement. Reese, c'est une passionnée, c'est tout pour les autres, et donc tout pour le boulot. Elle attend d'ailleurs une réponse professionnelle qui va être très importante pour sa carrière. Un grand chef de service de l'hôpital va bientôt nommer un assistant. C'est le tremplin de toute une carrière, et du coup, Reese ne ménage pas sa peine et ne compte pas ses heures. Ce soir-là, après le service, elle doit aller dîner chez sa sœur, à l'autre bout de la ville. Mais Reese n'y arrivera jamais, car elle percute un camion.
Mark Ruffalo cherche un appartement. Après en avoir visité des dizaines sans trouver chaussure à son pied, il finit par en visiter un par hasard et, coïncidence, c'est celui-là qu'il veut. Bizarrement, pour des raisons familiales de la part des propriétaires, le bail est renouvelé tous les mois. Mais malgré cet inconvénient, Mark accepte et s'installe. Il commence alors à végéter, comme à son habitude, et à boire de la bière en regardant la télé, en ne quittant jamais le canapé.
En allant chercher une bière dans le frigo, il croise Reese. Elle lui demande de partir, car il est dans son appartement ! Mais non, pas du tout, répond-il, je viens d'emménager, je suis chez moi !... En fait, c'est Reese qui se plante. Elle n'est effectivement plus complètement chez elle, car elle est devenue un fantôme, et la seule personne à pouvoir la voir et lui parler, c'est Mark ! Zut alors !
 
Vous pouvez, un jour où vous avez le temps, aller à la Fnuck et lire un peu du livre de Marc Lévy, mais je vous mets personnellement au défi d'en lire plus de deux pages d'affilée ! En fait, là n'est pas vraiment le propos, puisque ce n'est pas forcément dans les sources les plus sombres qu'on fait forcément les plus mauvaises soupes, et inversement.
En tout cas, aussi bien THE HOUSE OF YES avait une certaine qualité manufacturée et une photo gentiment soignée, entre autres (encore une fois si ma mémoire est bonne). ET SI C'ETAIT VRAI, lui, marque le pas. De la même manière que nos réalisateurs font un film malin ou respecté en France afin de mieux partir ensuite aux USA faire le  yes-man sur un film anonyme de série, le même mouvement existe aussi, en interne, aux states. Mark Waters a fait THE HOUS OF YES  sa carte de visite arty-indépendantE, "je vais faire du ski à Sundance !", et dès cette petite réputation faIte, on vire sa cuti et on fait un joli virage en épingle afin de faire la comédie la plus neutre qui soit. C'est totalement le cas ici.
ET SI C'ETAIT VRAI célèbre avec enthousiasme la plus grande volonté d'anonymat. Faire le moins de vagues possible, mettre en place un scénario qui fasse le moins de remous possible, jouer la carte de la comédie old-fashioned moderne pour fans d’Ally Mc Beal esseulées, entre ou sans copine, et en tournant la chose en faisant en sorte que la critique remarque, coude-coude, t'as vu, hein, coude-coude, la touche Capra, tu sais, ce ton "Capra" comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK.
 
Ceci posé, on décidera seulement de mettre des gants pour trier la chose. La mise en scène consacre, je pense, le terme splendouillet comme étant le paroxysme du bon goût. La photo, exécutée à 115% en studio, est absolument immonde, et kitschement retouchée en post-prod, ce qui donne des raies de lumière synthétique du meilleur effet, aussi naturel que les images de synthèse dans TRON. L'étalonnage et le tirage de la copie suit ce mouvement et est complètement hétérogène. Dans une même scène, champ et contrechamp peuvent n'être pas de la même couleur puis, par exemple, le champ peut changer d'étalonnage à chaque nouvelle apparition ! Baaah, je vais vous dire, non, ne vous énervez pas, ça n'est même pas grave.
Montage, échelle de plans et cadre ont été confiés à HAL, l'ordinateur de 2001. 2001, formidable film de propagande quand on y pense, non ? Ils nous avaient dit qu'ils l'avaient débranché, l'ordinateur maléfique, mais non, HAL va bien et il bosse à Hollywood. [Je trouvais un peu gros qu'un puissant calculateur comme lui chante une comptine pendant qu'on le débranche. A posteriori, c'était bien exagéré !] En termes de mise en scène donc, il ne se passe quasiment rien. Mais alors rien du tout, sinon des plans à effets spéciaux, tout à fait splendouillets (encore), qui feront passer les pires bluettes spielbergiennes (E.T., L’EXTRA-TERRESTRE, ALWAYS, etc.) pour des films gore. Autant le dire, on est en plein BLUASTRO !!! C'est fantastique, c'est ringard, c'est sentimental. Sauf que, dans la notion de Bluastro telle que je l'ai définie dans mon article sur LE DERNIER SIGNE, film dont vous ne connaissez pas le titre et c'est bien normal, il y a une nuance de ringardise, ou plutôt de jusqu'au-boutisme à pousser avec énergie et difficulté son film, bien qu'il ne fonctionne pas. Ce qui est bien, dans le bluastro, c'est que le film patine de plus en plus, mais que l'énergie inutile pour le faire avancer est drôle et touchante. Plus le réalisateur s'enfonce dans les sables mouvants, plus il se débat pour s'en sortir.
HAL n'a pas eu ce problème, et son film n'est même pas ridicule, car il a été calculé sur une base de données de 1,550,003 films romantiques. Ça ne patine pas, ça glisse au pays des merveilles. Vas-y, je sens tes groseilles, comme disait le poète créole. Froidement calculé, supervisé avec l'attention d'un agent de goulag stalinien, rien ne dépasse, et tout est fait, avec force d'ailleurs, pour que rien ne sorte du lot, je ne veux voir qu'une tête. Dès qu'une écharde se dresse, on envoie le rabot.
Au final, on nage évidemment en plein coma ! C’est bien foutu ! Quel ennui ! Le paradis est vraiment un endroit où rien ne se passe, où jamais rien n'arrive. Tandis que le film coule de sa veine la plus énergiquement monotone, vous sentez vos paupières se refermer, et vous entendez votre pouls battre avec une régularité décroissante. Votre encéphale vous semble léger comme une plume. Quel bonheur de mettre un terme à son irrigation et se laisser aller jusqu'au néant et jusqu'au Grand-Tout, ce pays où tout se vaut. Infirmière, je suis prête, vous pouvez ouvrir la perfusion qui m'administrera la dose létale.
Ah, c'est marrant la morphine, il y a le héros qui essaie des canapés ! [Quand le film passera un dimanche sur TF1, ne loupez pas les deux premiers plans d'essayage de canapé : une vraie honte !] C’est marrant, il fait de drôles de gestes avec sa tête, et la fille, elle est marrante aussi, avec ses gros yeux, ses Grrrr ! et ses points serrés, et son index fermement tendu...
 
Il ne se passe rien, vous l'aurez compris. J’aurais sombré moi aussi dans le lavage de cerveau si je n'avais pas amené avec moi une aiguille. Je pris l'aiguille entre le pouce et l'index, et pendant le reste de la séance, je me suis titillé la pulpe du majeur, ce qui provoquait une petite douleur qui a maintenu mon cerveau insensible au lavage. Et j'ai vu la chose !
Outre l'incroyable habileté, de la part de HAL, à rendre des acteurs comme Ruffalo ou Witherspoon complètement fadasses ou totalement insupportables (faut le faire quand même, rien que pour ça, ça vaut un grammy award), on notera également que notre ordinateur paranoïaque préféré a réussi à injecter dans le film une bonne dose de social ! On apprend ainsi que le Merveilleux existe, que le feng-shui, ce n'est pas pour les chiens, que boire de la bière c'est pas bien, que les filles qui vont boire des coups dans les  bars sont des bitches, que les compétents sont toujours des tricheurs, et qu'il faut laisser à Dieu le soin de décider des promotions, que les enfants (ici appelés "crevettes" quand même) sont purs et merveilleux, et qu'ils voient les fantômes (Casper, le Père Noël...), que le mariage est la seule institution qui vaille, avant la démocratie et la justice, etc.
On est décidément en plein petit-bourgeoisisme. L'enjeu principal du film est à peine caché. Mark Ruffalo ne met pas de sous-verre sur la table basse, et ça fait des traces. Des traces indélébiles qu'il faut nettoyer sans cesse. Et ça, ça, bordel de Dieu, ça n'arrive pas au Paradis, mon paradis, ma Maison, mon Chez-Moi, déjà que j'habitais avant qu'un sale routier de mes deux, un vietnamien sans doute, ce gros roturier imbibé de musique country et de mauvais vin m'ait percuté avec son gros truck ! Et ça, c'est insupportable. Dès lors, Reese va tout faire pour redevenir un être humain incarné, et pour qu’ENFIN, Ruffalo mette des dessous de verres, c'est pas compliqué pourtant. Elle arrive à ses fins, redevient humaine, et remet des dessous de verres partout, ouf ! l'appartement est sauvé. Pas chienne, elle utilise l'artiste Ruffalo (il est artiste puisqu'il est paysagiste, euh pardon, "architecte paysager") pour qu'il lui fasse un super-jardin. Il mangea bio jusqu'à la fin de ses jours. Ils se marièrent et ils achetèrent des actions EDF. L'assurance remboursa la voiture de Reese, ainsi que l'autoradio MP3 embarqué, où elle pourra jusqu'à la fin des temps passer l'ignoble reprise de JUST LIKE HEAVEN par une sorte d'ignoblissime gnome, clone de Norah Jones ! [Evidemment, la version de The Cure arrivera seulement en deuxième position et ne passera qu'au générique de fin !].
 
Tout va bien. Il est 10h16, supposa-t-il. Bonne journée, citoyen !
 
Doucement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Vous vous souvenez cette scène de BAD TASTE où Peter Jackson est caché dans l’assemblée d’extraterrestres et où il regarde avec horreur le bol de vomi verdâtre passer de main en main et s’approcher dangereusement de lui ?
 
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Mardi 29 novembre 2005

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(Photo : "Clique sur la photo pour voir si tu as gagné" par Dr Devo)

Article paru originellement le 3 mars 2005 sur le défunt site Cinémort.
Juste une mise au point.
Alors que sort le désastreux NINE SONGS de Michael Winterbottom, qui pose la très mauvaise question de la représentation du sexe à l'écran (question inutile et inintéressante... À moins qu'on se mette un jour à réaliser des snuff movies, auquel cas on pourra alors se la reposer), reviens donc sur L'ASSOCIÉ DU DIABLE, film improbable avec l'affreux Al Pacino et l'homme-bûche en personne : Keanu Reeves qui, accrochez-vous, va jouer dans l'adaptation de "Susbtance Mort", d'après Philip K. Dick (!), puis dans l'adaptation d'un bouquin de James Ellroy réalisée par Spike Lee (!!!), et enfin dans une comédie romantique avec Sandra Bullock (et Jeremy Irons, tant qu’à faire). N'importe quoi...
Il y a une scène de sexe dans L'ASSOCIÉ DU DIABLE, qui, rappelons-le pour ceux qui ont eu la chance de ne pas le voir, est un "petit étron" (marque déposée) de genre fantastique, dans lequel un brillant avocat (non, perdu, ça c'est Keanu Reeves) rejoint le cabinet (au singulier, mais c'est moins drôle que si ça avait été au pluriel) d'un étrange bonhomme (Al Pacino) qui se révèle être... LE DIABLE !!! OOOOOOOOOOuuuuuuhhhhh ! Ça fait peur.
Keanu Reeves étant apprécié mystérieusement par beaucoup d'hommes hétérosexuels, et plus logiquement par beaucoup de jeunes filles, revenons sur cette scène.
Reeves a beaucoup de travail, et son couple prend l'eau. Sa femme, Charlize Theron (nom débile, actrice débile) déprime un peu. Un moment, ils essaient de faire l'amour. Reeves, hypnotisé par son diabolique patron, sait qu'il fait l'amour à sa femme, mais en même temps, il voit clairement que c'est une des Bimbos de son cabinet d'avocat (ou la femme d'un de ses collègues, je ne sais plus). C'est une scène de sexe chaude, sensuelle et angoissante en principe. Madame se cabre pas mal, Keanu monte là dessus. Madame est bien sûr à oualpé, et Keanu a encore son pantalon, ce qui n'empêche pas Madame de souffler et de soupirer tout ce qu'elle peut. Enlevage du pantalon et du caleçon de Monsieur, dévoilant une immonde paire de fesses poilues avec vagues traces de résidus pubiens, si on regarde bien. Un coup je vois ma femme, un coup je vois la pétasse du bureau. Ça t'excite, hein, Keanu ? Tu m'étonnes mon salaud.
C'est bien, hein ? Allez, on se repasse la scène. Et là, la vérité éclate au grand jour, même aux yeux des gamines les plus ferventes. Et vous, messieurs les admirateurs, vous avez une preuve indiscutable de la vraie nature de Reeves. Regardez comment Keanu laboure, écorche et mange les lèvres de sa femme. C'est immonde. Et regardez ensuite comment il malaxe les pauvres seins (fort jolis et complètement naturels, ce qui est rare pour une actrice qui gagne autant d'argent) de la dame. On dirait qu'il s'essuie dans un paquet de linge sale ! Quelle allégresse, quelle passion. Tu parles. Il est en train d'essayer de les arracher. Je peux vous garantir trois choses en scrutant cette séquence instructive :
1- Charlize Theron a dû avoir super mal, la pauvre.
2- Aucune femme n'aurait pu avoir du plaisir avec un mec aussi peu délicat.
3- Pour jouer une scène de la sorte, aucun doute n'est permis : Keanu Reeves est un mauvais coup.
4- Keanu Reeves n'a sans doute jamais caressé des seins d’une femme.
 
Qu'il retourne dans son Idaho privé qui est le sien. Et qu'il arrête de nous les briser. La seule bonne nouvelle, elle est pour Steevy.
 
Mr Mort.
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Lundi 28 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Cinémort

(Photo : "La vérité si je mens sort de la bouche des enfants" par Dr Devo)

NB: Ne pouvant faire d'article aujourd'hui, je vais faire remonter le maximum d'articles de l'ancien site Cinémort, site que nous avons décidé  d'héberger ici sous forme de rubrique. En voici ici un premier. (Dr Devo)

Article publié originalement sur le Site Cinémort le 25 Février 2005.
Dakota Fanning, j'ai vu TROUBLE JEU avant-hier, le jour de tes onze ans, et sache que c'est un accident, car si j'avais su cela avant je n'aurais jamais fait une chose pareille.
Il n'est pas bon de t'encourager à suivre cette voie. Pour le bien de tous et pour ton propre bien, change de métier. De toute façon, le 7ème art, c'est fini, enterré par des gens comme toi, et la voie est bouchée donc, de fait. Des petits singes de ta sorte, il y en a des milliers qui prendront vite ta place. Tu as l'air de savoir ce que tu veux, et même un peu trop pour ton âge, alors suis le conseil, et trouve une autre profession où tu seras, si ce n'est pas trop tard, unique en ton genre. Genre coiffure, vendeuse de cigarette, ou comique de cabaret.
En plus, tu es une fausse brune...
No offence.

Mr Mort.

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Lundi 28 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Cinémort

(Photo : "Hommage à Maître Cappelo" par Dr Devo.)

Chers Focaliens,
 
Et bien, ça n'aura pas mis longtemps à se gâter, cette petite semaine cinématographique. Malgré une grosse envie d'aller manger du film, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent. On y va donc, en provoquant le hasard. Mon ciné Pathugmont étant avare en ce moment de films fantastique (pas de RED EYE, le film de Wes Craven, pas de DOOM, probablement débilissime mais qui m'aurait bien convenu ces jours-ci). Bon, allez, faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Donne au cinéma sa chance.
 
On commence par DOMINO, le nouveau Tony Scott, frère de l'autre criminel au mauvais goût totalement sûr. On avait parlé ici de l'épouvantable KINGDOM OF HEAVEN, gros machin inutile et terne, au scénario tragique à cause de la connerie ou du masochisme d'un de ses personnages. [Dans ce film, le personnage d'Orlando Bloom a tout pour être heureux, mais, trop bête, il ne comprend pas que toutes les cartes sont dans ses mains, préfère déclencher une guerre thermonucléaire mondiale, et tout perdre. Quelqu'un peut m'expliquer ?] Malgré l'oppression marketing, on ne peut recommander que de ne pas acheter le DVD à Tata Jeannette pour Noël. Passons. Je ne suis pas fan de Tony, comme je ne suis pas fan de Ridley. J'aime assez BLADE RUNNER, ça a du charme, même si c'est une adaptation assez ratée de Philip K. Dick. En ce qui concerne Tony, j'ai un très bon souvenir du très stylisé LES PREDATEURS, vu à la télé il y a deux ou trois ans. Sinon, le reste, même TRUE ROMANCE, vraiment, je n’aime pas.
 
DOMINO raconte l'histoire de Domino Harvey (Keira Knightley, l'actrice de THE JACKET), personnage réel, petite fille rebelle, fille d'acteur, ancien mannequin, junkie (pas dans le film !), chasseuse de prime, et décédée en juin dernier d'une overdose alcool / tranquillisants.
On suit l'histoire de Domino alors qu'elle intègre un groupe de chasseur de primes mené par Mickey Rourke. Ces chasseurs de prime doivent retrouver des gens en liberté conditionnelle et en attente de procès, à qui Delroy Lindo (second rôle récurrent) a payé la caution en attendant le procès (métier que Robert Forster faisait dans JACKIE BROWN). Quand les libérés sous caution se font la malle pour éviter le procès à venir, Delroy Lindo fait appel à Mickey Rourke et à son équipe pour retrouver le fugitif. Domino, punkette qui n'a pas froid aux yeux, reine du Nunchaku (véridique !), armophile distinguée, s'intègre avec succès dans l'équipe de Rourke. Quand la femme de Delroy veut faire soigner son petit Juju de fils atteint d'une maladie incurable, elle fait un coup monté désastreux, qui va mettre toute l'équipe en péril. Le film est le récit que fait Domino à Lucy Liu, agent du FBI.
 
Une chose est sûre. Tony Scott a plusieurs idées précises dans la tête. Il veut faire un film iconoclaste, un polar déjanté et sur-compliqué (en fait non, pas du tout), ouvertement inspiré du personnage réel, et complètement romancé dans le même mouvement, le vrai se mêlant au faux. Et il n'y va pas de main morte, le Tony. Le film est très ostensiblement mis en scène. Lumière sur-étalonnée en teintes vertes-jaunes ultra-contrastées (rappelant un peu, si vous voulez, certaines scènes du TRAFFIC de Soderbergh), pellicule gros grain, etc. Tout est retravaillé, délavé et repeint en post-prod, notamment par des rajouts de contrastes et de lumières (cf. le plan de profil sur Kiera Knightley et Lucy Liu devant les casiers pendant l'interrogatoire). Gros travail sans doute, très branchouille, mais pas discret du tout !
Le son se multiplie et se démultiplie dans la Dolby Digital, la voix-off dominesque se déployant sur plusieurs équalisations, on, off, façon video killed the radio star. Générique supra-branchouille. Bon. C’est la grosse bouillabaisse californienne, avec un net effort plastique marchant sur les traces de MTV, appliqué ici au 35mm et au format 2.35 (scope). Why not ?
Ben, à vrai dire, parce qu'il y a deux ou trois problèmes. D'abord, et avant tout, le montage. Comme dirait les djeunz, cible visée, c'est du n'importe nainwak, du raccourci, du court sur patte dans la droite ligne de Jean-Marie Poiret époque LES VISITEURS. Pas un plan ne durant plus de 1,5 secondes, gros plans, plans larges tous mélangés, changements d'axes brutaux et sans justification, jeu de flou, focales à la mord moi le truc, c’est absolument n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Pendant ce temps, pendant que Scott éjacule son montage sur notre face (ce qui est, vous en conviendrez, un peu discourtois), le son, travaillé, remixé, se baladant sur toutes les enceintes, s'assure en voix-off que nous comprenions bien tout, et sur-narratise tout ce qu'il peut, alors qu’au final, c'est assez bête comme chou, cette historiette. Mais bon, il y a effet de brouille, car le visuel est tellement surchargé et épileptique qu'on a l'impression que ça hystérise de partout.  Il en faut évidemment plus pour effrayer un focalien.
Le résultat est là : c'est gavant. La trame narrative essaie de nous refaire le coup de SNATCH et consorts, matinée de honteuse resucée de TRUE ROMANCE (les séquences de la fin et celle du Jerry Springer Show), du cinéma de petits malins en mal de cartes de visites branchouilles. On a déjà vu ça mille fois, mais le "design" est effectivement particulier, et tellement jusqu'au-boutiste dans son aspect VISITEURS que ça peut marcher, pour les cerveaux lents. Mouvement ne veut pas dire construction. Ça pogotte de partout, mais ça ne va nulle part, ça ne raconte rien, sinon une histoire de petit fifille qui n'a pas dit je t'aime à sa maman (Mon dieu... C'est véridique et moins "macho" que le film le voudrait, non ?) et qui essaie du coup d'en sauver une autre, de petite fille, en se "rebellant" contre le Sys-Tem comme disent nos amis rappeurs. Pillant honteusement le beau TUEURS-NÉS d’Oliver Stone, notamment dans sa vison burlesque et dans son montage musical, Scott salit tout, ne retient que la croûte, et n'intègre rien. LA BO est infecte et opportuniste (pollution nocturne, là aussi, de nos oreilles, puis il vient nettoyer son gros liquide dégueulasse avec le coton classe et ouaté de Tom Waits, aussi acteur ici) : c'est dégueulasse !), et, erreur encore plus impardonnable, elle n'est absolument pas variée, cette BO, contrairement à son modèle, celle du film de Oliver Stone. Scott n'a rien compris dans le travail de son collègue, mais lui pique tout. La preuve : le couteau dans le pare-brise, réminiscence de la hache dans la vitrine (plan sublimissime de TUEURS-NÉS, que je ne raconte pas ici pour que vous le découvriez vous-même), sauf que... ici, c'est sans l'utilisation de la musique, et sans cadre, et sans montage. Pourquoi le faire alors ? Ben, pour le faire comme Oliver Stone, pour avoir ce "ton Oliver Stone" comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK. Bonjour le niveau.
 
[Je passe sur la scène du lavomatic, directement inspiré de la pub Lee Cooper. La sexualité du film est vraiment adolescente.]
 
Ah bah oui, il y a de l'acteur, Knightley en tête, Jacqueline Bisset (au secours...) en supra-bitch, Walken en  producteur de télé-réalité, deux acteurs de la série BEVERLY HILLS (qu'on critique ouvertement pendant le film), etc. N'importe quoi, la roue libre, vaguement inspirée des romans de Chuck Palahniuk, l'écrivain à l'origine de FIGHT CLUB. Bouillabaisse qui salit tout le monde, même les participants. La cuisine est faite devant nous, mais quand il faut goûter le plat, ça ne donne pas envie, surtout quand on voit de la nourriture sur le plafond et les murs de la cuisine. Seul îlot de classe dans le désastre : Mena Suvari (ex-allumeuse de AMERICAN BEAUTY) sublime, perdue, triste. [Elle est à l'écran comme à la ville d'ailleurs : elle porte les bagages très lourds du reste du casting qui, pendant qu'elle fait la groom, cachetonne honteusement en se la jouant cool, seul plan documentaire du film, qui trahit toutes les intentions. Dès qu'il y a une Conchita en perdition dans le star-system, on peut mater tranquillement la nouvelle coqueluche d'Hollywood faire son peep-show dégoûtant.] Pour le reste, jetez tout. C'est lamentable.
 
Passer de la peinture sur une carrosserie rouillée de partout n'est jamais une bonne technique. Le flacon sans l'ivresse. C'est triste. Évidemment, c'est d'une monotonie empiriquement extraordinaire. C'est cynique, c'est laid, et ça n'a aucune passion, même vulgaire, comme je l'avais apprécié dans REVOLVER de Guy Ritchie récemment. Ritchie, avec SNATCH, avait déjà donné dans le même genre que DOMINO. Mais il y avait une construction passionnée et un peu soignée dans REVOLVER, un jeu baroque sur la vulgarité de la mise en scène. Ici, dans DOMINO, il n'y a rien, sinon l'effroi glacé et pornographique des films qui "balancent tout", avec cynisme et calcul, un parfum synthétique et stérile qui serait drôle comme une série Z si la chose n'était pas si globalement prétentieuse, et ne nous prenait pas ouvertement pour des imbéciles de race inférieure. DOMINO, c’est comme ces gros mecs supra-musclés et fringués en DIESEL, empruntant la jagu' à Papa, et que vous observez le samedi soir sur le dance-floor, moulinant ostensiblement des mouvements de danse stériles, mais qui prennent beaucoup de place sur la piste, obligeant tout le monde à se serrer sur les bords. Du cinéma de K-K (en français et en anglais), avec caleçon Calvin Klein ostentatoire, qui finit toujours par attirer deux ou trois idiotes, mais qui est bien loin de pouvoir fournir le moindre grand frisson. On évitera, dès lors, de se salir. Dis lui merde au dealer. Scott, tu sors !
 
Kamikazement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 27 novembre 2005

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(Photo : "What Could Mean Freedom ?" par Dr Devo, d'après la pochette de ANTHOLOGY, compilation du groupe Manowar.)

Focaliens de tous les pays,
 
Allez, on retourne en salles après nos brillantes analyses et polémiques sur le "cinéma du réel", que nous appellerons comme ça, à défaut de mieux. Ou alors non, peut-être nous allons carrément continuer dans cette voie. Souvent, les extrêmes se rejoignent, après tout.
C'était bien calme en tout cas cette semaine, dans mon cinéma Pathugmont. Un peu de monde mercredi après-midi, et de grands halls vides, et presque étranges, le reste de la semaine. Pas énormément de nouveaux films, pas de choses ultra-attirantes ou gentiment gourmandes, pas une grosse envie d'aller voir le Tommy Lee Jones (le David Hemmings américain, qui d'ailleurs, comme son modèle, passe ici à la mise en scène ; il faudra qu'on parle un jour de ce beau film de David Hemmings, LES SURVIVANTS D’UN MONDE PARALLELE, qu'on trouve en dividi pour une bouchée de pain, et qui était ma foi très surprenant et de fort belle facture, pas du tout un caprice de "star", malgré le titre idiotissime), pas envie, non, au vu de la volonté ostentatoire et  de l'empressement avec lequel on l'a primé dans tous les sens lors du dernier festival de Cannes. On ira jeter un œil, mais ce n'est pas pressé.
 
Tiens, une petite anecdote avant de commencer. Mon cinéma Pathugmont m'invite régulièrement à des avant-premières auxquelles je ne vais jamais d'ailleurs, car le soir, on préfère regarder un chouette bidule en dividi, et en buvant une tisane avec Madame. Les films proposés, en plus, sont souvent anti-jubilatoires au possible. Aller voir le BOUDU de Gérard Jugnot, même en sa présence (surtout !), je passe, non merci, fais tourner. Malgré cela, il y a quinze jours, pour la première fois, j'allais voir FOON (sortie mercredi prochain), avec Bertrand, heureux blogmeister du site NadjaLover, et garçon tout à fait sympathique. Ce n’était pas du Ronsard. Quoi qu'il en soit, Pathugmont vient de m'envoyer un mail : ils m'invitent mardi prochain à une sneak preview ! Bon, ce n’est pas tout à fait une sneak preview. Pathugmont estampille en effet certains de ses films d'un "label du spectateur Pathugmont". En général, ce sont des horreurs, genre LES SŒURS FACHEES (ça faisait longtemps que je t'avais pas cité, toi !), MAN TO MAN, JOYEUX NOEL, MAR ADENTRO, bref du gros mélo qui tâche de partout, ou des bidules vaguement art et essai, versant consuelo mol'. Donc, mardi soir prochain, ils m'ont invité à une avant-première. On verra un film mystère-surprise, et après le film, on nous fera remplir des questionnaires, afin de savoir si on va, oui ou non, le filer ou pas, ce fameux label. La révolution focalienne est en marche, camarades ! Nous allons investir tous les niveaux du paysage cinématographique ! J'ai déjà placé des Sympathisants dans une grande école de cinéma européenne, bientôt nous investirons la critique pro, il y a des focaliens qui travaillent à la télé, d'autres dans le cinéma, etc. Il faut aussi noyauter le dernier maillon de la chaîne : le public. Ce sera désormais chose faite. Ne désespérons pas, Camarades, notre influence finira par se distiller comme un poison merveilleux et doux.
Plus sérieusement, on va sûrement voir un petit machin nullosse. Mais j'ai un espoir bien maigre, une chance sur 100. Scott McGehee et David Siegel, réalisateurs méconnus américains, mais sans doute parmi la poignée de metteurs en scène les plus originaux de ce pays, auteurs de BLEU PROFOND (DEEP END) et de SUTURE, ont signé un gros film de studio, LES MOTS RETROUVÉS, qui doit sortir sous peu (ce qui est un peu inquiétant, mais bon, ce sont des malins !), et je croise les doigts pour que ce soit ça, notre film mystère. Suspense... On en parle mercredi, en tout cas.
 
Ah oui, le seul film sympathique a priori de la semaine, c'est quand même PALAIS ROYAL, de Valérie Lemercier. On avait vu LE DERRIERE, petite chose de mise en scène, mais très sympathique, pas idiote du tout, et aux accents (toutes proportions gardées, on ne s'emballe pas) wildiens. [Pause : je remarque d'ailleurs que le critique de Télérama qui s'est occupé de PALAIS ROYAL, critique hilarante et complètement injuste (le film n'est pas très bon car il est quand même drôlement méchant avec les têtes couronnées ! Télérama défenseur de la Royauté ! Il faut le faire ! En plus, c'est un contresens quasiment, nous le verrons, et encore une fois, c'est un article qui ne fait que parler de "l'histoire" du film, d'où le contresens, vous allez voir...), cite aussi Wilder ! Je vous dis qu'on commence à avoir de l'influence ! Involontaire dans ce cas. L'argument étant parfaitement malhonnête, car à l'époque du DERRIERE, ce blog n'existait pas.]
 
Armelle (Lemercier) est la femme de Lambert Wilson, fils cadet du roi d'une cour francophone (rappelant Monaco, on imagine bien). Elle, femme nature, sûrement issue de la roture. Lui désinvolte, bien jeune dans sa tête, fumeur de pétard et adultérin. Le couple est très proche d'un autre couple, roturier, composé de Mathilde Seigner et Denis Podalydès (oui, je sais...).
Alors qu'ils sont en week-end shopping à Londres, ils apprennent la mort du Roi, et doivent rentrer dare-dare au palais. Michel Vuillermoz, plus âgé que son frère Lambert Wilson, devrait logiquement hériter du trône. Mais, récemment largué par sa fiancée, il ne sera pas choisi au profit de Wilson. La reine mère et veuve, Catherine Deneuve, fouillant dans les papiers de la royauté, a préféré en effet utiliser une vieille loi clanique qui exige que le successeur soit marié, et conseillée par son très dévoué secrétaire particulier (Michel Aumont), elle décide d'une main de fer que Lambert Wilson sera le nouveau roi.
Valérie Lemercier commence alors à vivre une période stressante, où Deneuve va essayer de re-coacher cette roturière devenue Princesse afin qu'elle évite les gaffes dont elle est coutumière. Lemercier, franche et de bon cœur, ira de désillusions en désillusions. Mais elle ne se laissera pas faire, bien décidée à prendre la Maison Royale à son propre jeu : celui du pouvoir. Une reconquête ambiguë commence pour celle qui est méprisée par tous, Catherine Deneuve en tête...
 
[Je vous jure sur ma propre tête que pendant que je rédigeais ce résumé, un fournisseur internet m'a téléphoné pour me démarcher, et l'opératrice répondait au nom de... Valérie Mercier ! C'EST UN SIGNE ! DIEU EST FOCALIEN ! Je vous jure que c'est vrai, croix de bois, croix de fer !]
 
PALAIS ROYAL conserve les qualités du DERRIERE, et même dans une certaine mesure les améliore un peu. Le sujet est plutôt original, même s'il fleure la bonne comédie classique. Ici, c'est l'écriture qui est la plus étonnante. Les enjeux ont l'air moins ouvertement pathétiques que LE DERRIERE (où Lemercier recherchait son père homosexuel en se travestissant), mais c'est un faux-semblant. On se dit que le milieu de la Royauté va autoriser une approche moins "véridique" et donc plus loufoque. Pas sûr, en fait, et même très loin de là.
Etrange comédie donc, par laquelle on rentre comme dans du beurre, grâce à l'épisode introductif du shopping londonien, très bien écrit et plutôt bien rythmé. Certes, on a vu la bande-annonce, et on sait à quelle sauce on va être mangé. Mais si on découvre le film totalement vierge de son sujet (ce qui devrait toujours être le cas), on est bien surpris par la narration et la présentation des personnages. Il faut un sacré bout de temps avant qu’il soit dit que le couple Wilson-Lemercier fait partie d'une famille royale, par exemple. On croit plutôt assister à un week-end entre gens friqués. On entre donc, avec rythme, dans le film, mais par la petite porte. Et mine de rien, sans que cela soit ostentatoire, Valérie Lemercier fonde là son modus operandi, comme disent les agents du FBI, et en sous-marin en plus. Etrange.
En effet, PALAIS ROYAL est une comédie étrange (encore) sur le pouvoir, et son usage. Le fait que le film se passe dans le milieu des têtes couronnées est d'ailleurs drôlement intéressant, dans ce qu'il nous place dans une atmosphère extra-terrestre à nos yeux de roturiers et, encore plus, dans une ambiance peu ou non crédible, et donc diablement "fictionnelle". Les répliques font mouche et jouent sur plusieurs niveaux, du gros mot à la comédie classique américaine. Une vraie  polysémie qui a tendance à bien fonctionner, et qui est tout à fait entraînante, Lemercier sachant y faire, et donnant généreusement son "la", son ton très particulier, décalé. On retrouve l'écriture stylée et originale de la comédienne, bien loin des normes de la comédie française en général. Bon point. Les JET SET et autres BRICE DE NICE sont quand même extrêmement répétitifs, jouent toujours sur le même ton, extrêmement poussif. Ici, c'est beaucoup plus écrit, plus original, et ça ne met jamais, contrairement aux autres franchouilleries, le cerveau au fond du placard. C'est vif, généreux et bien vu.
Mais ce n'est pas le plus étonnant. On est en effet surpris par l'incroyable noirceur du ton. Non pas que Lemercier la cache, cette noirceur. Elle joue plutôt une partition plus inattendue. La grosse comédie (ceci dit sans que ce soit péjoratif) est en devanture, dans la vitrine. Bien foutue en plus. Et tout de suite après, la noirceur. Elle n'est donc pas cachée ou dissimulée, elle n'arrive pas en loucedé, mais disons qu'elle est "voilée" derrière la comédie franche. Intéressant.
Ça serait déjà pas mal si des choses assez étonnantes ne se passaient au niveau de la narration. Et là, Valérie Lemercier sait par contre faire passer des choses en contrebande. La comédie suit son fil léger, même si réussi, et rien de plus n'est dit. Par contre, là où c'est intéressant, et d'autant plus intéressant que personne ne prend ce parti pris, ici en France, c'est qu'il y a une autre narration sous-jacente qui accompagne et montre l'évolution du personnage d’Armelle. Et là, c'est tout en loucedé, par contre ! Et ce principe joue, ou plutôt se camoufle (c'est d'autant plus délicieux) sous un autre voile. Lemercier ne cesse, comme dans l'intro,  de retarder des faits évidents. Bon. Mais elle le fait tout le temps ! Sans qu'on s'en rende compte, un doute s'installe. On apprend très tard, et même trop tard dans le cadre d'une comédie "simple", que Lermercier-Wilson est un couple royal, les rapports entre Deneuve et Michel Aumont, les liens entre Lemercier et Melki, etc. Ça arrive toujours un peu trop tard. Le spectateur aura comblé le différé par lui-même, mais du coup, il est piégé sans le savoir dans une comédie des apparences (puisqu'il est forcé à interpréter des choses qui tardent à s'expliquer, mais juste d'un poil de chouïa), comédie des apparences que jouent à fond, et avec cynisme, tous les personnages du film. Ceci posé, dans la couche immédiatement souterraine à celle-ci, Lemercier fait le portrait évident de son personnage. Il lui en arrive, des trucs, à Armelle, on la voit s'agiter, se reprendre et utiliser les armes à sa disposition, mais en dessous encore, c'est un autre destin, beaucoup plus décidé qui se joue. Je ne peux pas vous dire quoi, afin que vous gardiez votre fraîcheur face au film, comme d'habitude, et cela va rendre un peu absconse ou ésotérique cette critique. On va parler en langage codé ! Mais c'est très étonnant de voir le parcours caché que Lemercier fait faire à son personnage. Et in fine, les jouissives attaques d'une Armelle se débattant becs et ongles cachent une réalité calme, sereine ou plutôt déterminée qui fait froid dans le dos, et mine définitivement le film dans le pessimisme ou plutôt le nihilisme le plus noir. Et cette fois, sans le dire verbalement. [Je me demande ce que le spectateur lambda comprend à cette fin.] C’est le jeu de la structure comique, des contradictions et des habitudes de visionnage qui montre de manière muette, mais éclatante, l'incroyable vérité. Tous ces personnages nous faisaient regarder le doigt. Très belle construction. Chapeau.
 
[Evidemment, le spectateur est amené à remplir les trous avec force de faux-semblants, en utilisant également ce qu'il sait des "modèles" évidents du film : Albert De Monaco, et encore plus Lady Di ! Ça aide Lemercier à user avec un talent certain de ce jeu de dupe.
Un beau couple de personnages nous est envoyé "à la gueule" : celui du couple prolo qui regarde tout ça à la télé, sans avoir une quelconque influence dans l'histoire. Ils interviennent peu, mais leur présence valide le jeu de poudre aux yeux. C'est assez beau. Et ça élargit le sujet du film au-delà du milieu des têtes couronnées, comme ne l'ont pas compris les journalistes ! C'est une fable, un conte qui parle au moins autant de nous, petits ploucs, que de la royauté ! J'aurais mieux compris si les journalistes avaient vu ça et avaient reproché à Lemercier de faire de ce couple un symbole trop évident, trop lourd. Ce n'est pas le cas, mais ça, j'aurais pu comprendre. Dire maintenant que le film n'est qu'un puéril jeu de massacre des têtes couronnées est un non-sens, et même un contresens absolu. Et pourtant, Lemercier y va franco de porc, en montrant bien que la Principauté est une entreprise. C’est clair comme de l'eau de roche : le film pourrait se passer par exemple parmi une équipe de cadres, en entreprise ! Le film en dit évidemment plus sur nous que sur les familles royales. Décidément, ces critiques sont vraiment incompétents.
J'ai assez aimé l'usage de Pavarotti. Dans le premier plan, à l'enterrement, je n'ai pas du tout reconnu le personnage. La deuxième fois, on se dit : "Mais c'est Pavarotti, qu'est-ce qu'il fout là ?". Et la troisième fois, il me parait de nouveau être factice !  Voulu ou pas, j'ai trouvé ça très bon. Je pense donc que c'est totalement volontaire.]
 
Noir, c'est noir, donc. La Armelle envoie chier tout le monde ! Et propulse accessoirement le film dans l'Horreur. Bien vu. Et là, oui, le lien de parenté avec le Wilder de LA GARÇONNIERE est justifié, Lemercier tentant  de retourner le film du maître symétriquement, à tous point de vue, mais tout ça, c'est jumeau. C'est très bien construit, et rien que pour ça, on peut saluer Valérie Lemercier, malgré les coupables et délicieuses connivences qu'on entretient avec son travail par ailleurs, hé hé !
 
Là où je suis plus déçu, un peu comme pour LE DERRIERE, c'est par la mise en scène. La séquence d'introduction m'a paru assez correcte. Mais par la suite, ce n’est pas toujours à la hauteur, non pas des prétentions, mais de la belle construction thématique et narrative. Le cadre, en général, n'est pas beau, la lumière peut être vraiment pas mal (par exemple la scène de danse) ou alors complètement anonyme, même si c'est quand même moins grisouille que celle du PETIT LIEUTENANT, par exemple. [Ceci dit, prenez ces informations avec précaution. Je vais être un peu technique : le projecteur "pompait"  pendant la séance, et donc un léger scintillement était visible, et il se peut donc que le Xénon du projo ait été plus qu'en fin de course, dénaturant ainsi l'étalonnage du film.]
Cadre pas joli, montage sans astuce et beaucoup moins complexe que le reste, pénalisent une comédie fort bien écrite et fort bien jouée. On sent une vraie volonté de faire du cinéma chez Lemercier, et de ne pas s'offrir un gadget de plus. Elle place même la barre assez haut. Mais le film pâtit un peu du rythme de montage, et surtout, on se dit que tout cela pourrait être d'une vraie splendeur, et même assez extraordinaire, si c'était plus original, ou plutôt moins anonyme dans la mise en scène et dans l'utilisation, pas très cohérente, de l'échelle de plans, qui du coup fait ressortir encore la non-beauté du cadre. Je sais que j'ai l'air d'enfoncer la dame en trois lignes. Mais en fait, il n'y a malheureusement pas grand chose de plus à dire sur la mise en scène elle-même. Ce n’est pas très beau, et ce n’est pas très signifiant. Un peu d'indépendance par rapport au scénario (brillant) ne nuirait pas. Et là, elle casserait la baraque, notre amie Valérie. Non pas que le film s'alourdisse au point de s'enliser. Assez loin de là, même. On passe un moment formidable, on rit beaucoup ; mais tout cela, avec un autre dispositif de montage et de filmage, aurait été plus dynamique et plus scotchant. C’est parce qu'on aime bien l'écriture et le propos radical du film qu'on ne peut que regretter, avec une certaine force, que la mise en scène ne suive pas. Et encore, c'est carrément moins laid, et beaucoup plus soigné que toutes les comédies françaises que l'on voit au cinéma (IZNOGOUD, ESPACE DETENTE...). Ici, le travail n'est pas abouti en ce sens, mais dans tous les autres films, c'est d'une laideur stupéfiante et d'un mépris total du spectateur. Et ça, c'est bien le contraire de Valérie Lemercier, ambitieuse, et qui semble nous parler d'égal à égal sans la moindre condescendance. Cette générosité, ça fait longtemps que les films de comédie de notre beau pays l’ont perdue (remember Michel Audiard). On ne boude donc pas ce plaisir, et on soutient malgré tout PALAIS ROYAL.
 
Franchement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Samedi 26 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo extraite de l'émission LA CLASSE. C'est parfait et je n'ai donc, pour une fois, rien retouché.)

Chères lectrices de Taipei (Taiwan), Chers lecteurs de Fort Collins (Colorado, USA),
 
Et bien nous y voilà, à la troisième et dernière partie de notre petite série impromptue, qui a démarré de manière absolument non-calculée avec LE PETIT LIEUTENANT de Xavier Beauvois, puis s'est poursuivie hier avec LE VOLEUR DE BICYCLETTE de Vittorio De Sica. C'est le hasard qui a fait la chose, articulant des réflexions éparses sur un des mythes omniprésents dans le cinéma contemporain : le cinéma du réel, ou cinéma social, ou réalisme au cinéma, etc. Les commentaires furent très fournis, fouillis mais féconds de points de vue différents et parfois antagonistes.
 
Aujourd'hui, nous revenons sur un cinéaste, ou plutôt sur un couple de cinéastes, dont nous avions déjà parlé ici il y a quelques temps, à l'occasion du visionnage du très beau documentaire qui leur avait été consacré par Pedro Costa.
 
Ah, les Straub ! Tout un poème ! De sacrés loulous même ! Et cette CHRONIQUE D'ANNA MAGDALENA BACH va nous intéresser à plus d'un titre, dans le cadre de notre réflexion. Pierrot, blogueur-collègue-ami, proposait il y a quelques jours que les collaborateurs de Matière Focale établissent une liste des films qu'ils considèrent comme les plus érotiques (on en reparlera bientôt). Ce serait intéressant de faire un top des films musicaux les plus intéressants. Il faudrait sans nul y placer ce film.
 
CHRONIQUE... raconte les trente dernières années de la vie de Jean-Sébastien Bach, à travers un dispositif tellement singulier que ça en est complètement vertigineux. Sa femme, Anna Magdalena, est omniprésente dans le film. On la voit régulièrement à l'écran, mais plus encore, sa voix-off est partout, et n'est interrompue que par la musique du Maître. Elle nous narre la chronologie assez objective (pas tout à fait, car la sélection des événements qu'elle choisit de nous narrer est, sans qu'on s'en rende compte, très subjective) des grands événements ou petits faits dont l'importance fut indéniable pour elle et son mari. On apprend ainsi quel fut le parcours de Jean-Sébastien, compositeur acharné de musique profane, puis surtout religieuse, qui a dû pour survivre écrire une quantité astronomique de musiques pour diverses messes et services religieux. Une tâche de Sisyphe certes, mais choisie. En lisant des extraits de lettres que Bach envoyait à ses employeurs ou à ses mécènes, on apprend par là le parcours professionnel du bonhomme, parcours fait d'exigence et de relations diplomatiques tendues envers ses commanditaires. Anna Magdalena narre aussi les événements de chronique familiale, mais attention, et j'insiste, sans pathos ni émotion ostentatoire, comme un inventaire aussi important que le reste, aussi important que les incessantes missives où Bach renégocie à l'infini ses gages et salaires (ces lettres familiales étant la plupart du temps des constats des décès des enfants du couple). Cette voix-off auto et biographique ne cesse jamais, incarnée par l'actrice musicienne Christiane Land-Drewanz, sans doute une allemande, dont le fort accent saxon n'a d'égale que l'incroyable vélocité (à la limite de la compréhension d'ailleurs, car le style est très ampoulé et d'une précision fabuleuse) de la diction.
À l'image, on voit soit des musiciens répéter (Bach lui-même, chez lui ou pendant les messes, Anna Magdalena), soit les lettres originales d'où est puisé le texte du film (de manière arbitraire et sans souci de garder les sources objectives du point de vue historique). Puis, au fur et à mesure, après une quarantaine ou une cinquantaine de minutes, des passages anodins de la vie de Bach : regardant dehors par la fenêtre, réfléchissant pendant un voyage en calèche, ou dans ses fonctions de professeur de musique (superbe scène de l'explication de ce qu'est la basse continue, mais qui arrive, quelle classe (!), très tard, bien après que nous ayons écouté, encore et encore et encore, trois tonnes de sa musique, et que nous ayons peut-être, sans nous en être aperçus, déjà compris ce qu’était la basse continue ! Que c'est gourmand !). Principalement, ce sont des musiciens en train de jouer, et des lettres originales de l'époque que nous voyons. Sans cesse. Car le film est saturé et empli de la musique de Bach, qu'on entend quasiment tout le temps, comme si Straub maximisait l'espace sonore qui lui était dévolu. [C'est un peu plus complexe que ça, comme on le verra par rebond, plus bas.]
 
Encore une fois, il a été très émouvant de voir ce film des Straub, non pas parce que Jean-Marie Straub et son épouse Danièle Huillet était présents, mais parce que ce film est absolument éblouissant dans sa mise en scène, et qu'il est sans doute une des plus belles choses que l'on puisse voir au cinéma, à cause et malgré son extrême rigueur (ce qui n'empêche pas d'ailleurs l'incroyable lyrisme du film, un lyrisme pudique, éclatant et retenu, bien loin des guimauves et autres sucre-d'orgies dégoûtantes du cinéma en général ; c'est sans doute, à nos yeux de spectateurs lambda, un paradoxe, malheureusement).
Il est dur de décrire avec des mots qui soient justes empiriquement, l'incroyable beauté plastique de ce film, comme beaucoup de films des Straub d'ailleurs. Il est tourné en noir et blanc, mais un noir et blanc somptueusement photographié, peut-être le plus beau, sinon l’un des plus beaux, que j'ai eu l'occasion de voir (profitons en pour dénoncer les heureux responsables : Giovanni Canfarelli, Savero Diamante (opérateur caméra sur OPERATION PEUR de Mario Bava), Ugo Piccone). Magnificence exponentielle de la photographie, qui s'allie avec un cadre absolument magnifique et d'une variété de choix sublimissimes. Cadre 1.33 (quel beau format !), rigoureusement composé et choisi avec une précision extrême, sans jamais se répéter, fait de nombreux plans fixes, mais interrompus aussi, assez souvent, par de superbes travellings presque diaboliques tant ils sont jouissifs, et qui rendent compte d'une manière inédite et hallucinante des performances musicales. Travellings descendant sur les lettres d'époque, ou avancée et reculade lors des prestations musicales, ou plans fixes, mais à chaque fois avec un soucis de composition qui est une véritable invitation au spectateur à investir le champs, à jauger de sa pertinence, quelquefois, pour ne pas dire toujours, multiple. Ils transcendent complètement, et font exploser les limites de l'image enregistrée pour nous livrer une des expériences les plus sensuelles (et intellectuelles aussi, je vais essayer d'y revenir, mais ça ne sera pas facile) et les plus fantastiques, dans l'acception polysémique du terme, que peut nous offrir le cinéma. Le montage, très épuré mais bougrement précis, suit tout ça avec un soin de chirurgien. Osons le mot : c'est fabuleux.
Le son quant à lui est sublimissime (encore) et constitue à lui seul un scandale fabuleux pour le Cinéma, une bombe atomique dans le milieu. Ce n'est, en ce qui concerne la musique, que du son direct ! Un mono superbe (délice d'entendre de telles basses au cinéma) qui rend complètement compte de l'expérience musicale, car les micros sont placés bien sûr au milieu, ou très près des exécutants. Une occasion de plus de pleurer sa mère et le monde devant tant de beauté. Comme si l'image ne suffisait pas ! C'est exquis et gourmand !
 
Il  en a sûrement fallu, de l'amour, pour cette musique ! On ne pense jamais qu'on a affaire à un couple de cinéastes érudits. Ce n'est pas une question de connaissance de l'œuvre de Bach qui est en jeu, mais de compréhension profonde de son expérience, même si les époux Straub sont effectivement très érudits en la matière.
Le film explicite clairement certains points intéressants, et très peu abordés par le cinéma lorsqu'il parle de musique. D'abord à travers le sens des informations délivrées en voix-off par Anna Magdalena. On voit la lutte incessante de Bach pour défendre sa subsistance, et surtout l'incroyable somme de travail qu'il a dû abattre, c'est déjà quelque chose, mais dont il s'est chargé (bien obligé, en même temps, faut nourrir les gosses, comme disait la chanson) par dévotion complète et complètement mystique à son art, über alles. Il faut bien parler ici de dévotion, même s'il s'agit d'une dévotion pratique, matérielle. Etre bien payé afin d'être libre dans son art, et ensuite seulement, pour faire survivre la smala familiale. Ce film, en plus, dit deux choses très importantes sur la musique en général, et une chose primordiale et fabuleusement belle sur la musique de Bach (chose dont on pourra se servir pour aborder d'autres musiques, d'ailleurs).
J'ai pratiqué la musique il y a quelques années, à un épouvantable petit niveau, et c'est une passion réelle que je nourris depuis avec soin, même si j'ai dû abandonner la pratique. Je n'ai jamais vu une œuvre qui rende si bien compte, ou plutôt qui arrive à rendre compte, de deux choses fondamentales avec la musique. D'abord, on sent et on vit dans ce film avec une intensité sidérante ce que représente la pratique musicale, et ce que veut dire son travail incessant, cette lutte délicieuse mais coriace, qui engage une vie entière. Un recommencement éternel et un approfondissement toujours inédit. C'est complètement miraculeux que les Straub soient arrivés à mettre le doigt dessus, lors notamment des scènes de répétitions (souvent à la maison), et également dans la représentation physique de l'expérience musicale. Jetez dès aujourd'hui tous vos concerts filmés à la poubelle, qu'ils soient classiques ou rocks, car c'est strictement n'importe quoi. Pour ceux qui n'ont jamais eu la chance de pratiquer un instrument, allez voir ce film tout de suite ! Vous aurez une idée précise et exacte de que qu'est l'accomplissement de la performance live, le travail supplémentaire qu'il induit, et encore plus sur la circulation de l'information entre les artistes. On vit de manière incroyablement subjective également le déploiement de l'intelligence intellectuelle et physique, son parcours et sa lutte (son jeu plutôt) avec la matière et le concret (évidemment, la prise de son que je décrivais plus haut rend cette expérience fabuleusement sensuelle, bien plus qu'une écoute sur disque par exemple). C'est ce déploiement des corps et des intelligences, la chose la plus impalpable du monde, qui est représentée ici. Vous n'imaginez même pas...
 
Enfin, c'est une occasion formidable de comprendre la musique de Bach, que vous ayez fait du solfège ou non, que vous soyez vierge ou non de toute notion d'harmonie. On parlait l'autre jour, dans les commentaires sur GARDEN STATE, de l'émotion que pouvait nous donner une structure intellectuelle ou artistique, comment elle pouvait nous émouvoir aux larmes. C'est ce que l'on voit ici, à cause de la prise de son et du cadrage, encore une fois, et à cause également, du témoignage (et pas objectif en plus : SUB-JEC-TIF, construit uniquement sur des choix de mise en scène de cinéma !) sur l'exécution de cette musique. Vous comprendrez en quelques minutes ce qu'est une architecture harmonique, la corrélation entre lignes hautes et basses qui se redistribuent, construisent, luttent et déconstruisent sans cesse, et avec une malice extrême, la mélodie et les harmonies. Vous sentirez nettement que cette musique est une musique qui lutte avec les timbres et les dissonances, avec douze mille fois plus de force qu'un guitar heroe, n'importe lequel. Pour ceux qui ont vraiment du mal avec le baroque et le classique, vous serez ébahis de voir comment ce mec, il y a plusieurs siècles, s'est battu avec tout ce qui pouvait frotter, dissoner, faire clash dans la musique. Enfin, et là les non-musiciens seront ébahis, vous comprendrez de façon claire ce qu'est la respiration d'une structure ou d'une phrase musicale. C'est ahurissant. C'est fabuleusement punk ! [Je rappelle aux Inrocks et à Télérama que je cherche du travail...]
 
Maelström fabuleux de sensations et d'expériences, sentiment d'immersion et de saturation, jusqu'à la folie et l'enivrement, dans la musique du compositeur, ce film est une expérience vraiment étonnante, bien sûr soutenue par une construction et une sensualité remarquables. De plus, il fait éclater les frontières. Ce n'est pas un documentaire, mais en même temps, c'est plusieurs documentaires. C'est une fiction fabuleuse, et une construction inédite qui ne ressemble à aucune autre. C’est un objet indéfinissable qui semble s'approcher de ce qui est le cœur du cinéma : le point de vue. C'est-à-dire le mélange injustifiable, sinon par le film, des sources intellectuelles et d'enregistrement, la manipulation totale des informations objectives, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus en identifier les origines, et qu'elles se soient fondues dans une autre matière, et encore plus dans une autre substance qui n'appartient qu'à un champ d'expérience : le Cinématographe, c'est-à-dire le raccordement de sources multiples d'images et de sons hétérogènes, et dont les choix de montage transforment, non pas en narration verbale, mais en expressions cinématographiques (et donc inédites aux regards des autres arts), des choses des plus impalpables, des plus fortes mais aussi des plus diffuses. Par ce film, les Straub démontrent et rappellent (entre autres !) que le documentaire se doit obligatoirement d'être mis en scène, sans quoi il perd sa fonction, et que la fiction se doit de rendre compte de l'expérience de l'enregistrement, et que l'un sans l'autre est un non sens absolu qui propulse le document audiovisuel hors du champ du cinéma. Du point de vue formel ou du point de vue intellectuel ou sensuel, Mr et Mme Straub nous infligent avec une générosité absolue une sacrée leçon, et montrent que le cinéma est d'abord une affaire de conception. La conception, le moment de conception comme dit le poète, voilà vraiment ce qui est en jeu, et qui est montré ici (à travers les performances musicales en direct). Ce qui en fait un film intrinsèquement fondateur.
 
Incroyablement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 25 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Fermage de la Charentaise" par Dr Devo)

Chères lectrices de Sherbrooke (Canada), Chers Lecteur de Miettula (Finlande),
 
Oh lalala, ça, c'est Paris, je ne sais pas si vous avez vu, mais le dernier article de Mr Mort sur GARDEN STATE (dont d'ailleurs Tournevis avait publié sa propre critique : c'est ici) a été drôlement commenté : plus de 70 commentaires en quelques jours, c'est déjà plus qu'un de nos articles best-sellers, STAR WARS III, qui bien sûr déclencha l'ire de pas mal de fans hardcore (dont un commentaire très drôle il y a quelques jours !). Et on n’est déjà pas loin de notre plus "populaire" article, celui qui nous valut la gloire à travers tous les océans du globe et par delà les frontières (mais curieusement, depuis que c'est sorti en DVD, on n’a pas vraiment de nouveaux commentaires...) : MILLION DOLLAR BABY ! Là, amis finlandais et canadiens, c'est un festival !
Ceci dit, ce n'est pas au kilomètre qu'on mesure la pertinence de bons commentaires en l'occurrence, et ceux de ce récent article sur GARDEN STATE sont passionnants, et couvrent un pan entier de la culture, de Bach à Bézu, et ce n'est pas peu dire. En allant voir ces commentaires, vous trouverez, et là je ne plaisante absolument pas, des réflexions sur la valeur intrinsèque du cinéma, sur la question "Techniques Cinématographiques : limites émotionnelles du film ou éléments fondateurs ?". Il y a aussi un colloque sur le cinéma érotique de Bénazéraf, un symposium sur "BACH et MOZART : deux stratégies pour une même musique ?". Une conférence intitulée : "Mozart, musique vulgaire ?". On parle également des grands réalisateurs, notamment avec la célèbre dispute : "Renoir, un auteur moderne ou une vieille chouette ?", ancienne conférence qui provoqua le renvoi de Bernard RAPP de la Sorbonne où il enseignait à l'époque, alors que le cours s'appelait "Renoir a-t-il une chance si Franju, Duvivier, Dreyer et Bergman lui tombent dessus pour lui casser la gueule ?".
Bref, que des questions existentielles et des nouvelles pas toujours gaies, mais c'est la vie de nos amis Bézu, Blèze et Pompon, dont j'ai mis ici la photo. La photo se regarde en allumant le juke-box focalien (radio.blog), en haut dans la colonne de droite, et en mettant la belle chanson de Gérard Manset, comme un hommage.
Incroyable travail collectif, cette série de commentaires aurait pu être un chouette article. Allez jeter un œil : c'est ici.
 
Tout cela complète en plus, c'est merveilleux, les réflexions que nous nous faisions hier sur le Naturalisme et le cinéma dit "du réel". Continuons un peu sur ce chemin, voulez-vous ?
 
Il n'est jamais trop tard pour revoir ses classiques, et quand vous avez loupé ou évité l'incontournable, il est important, un jour ou l'autre, de passer à la caisse et de payer, je suppose, ce qui est dû. Là, ce fut Madame Devo qui décida du sort des choses, en choisissant la galette, sans conviction non plus, mais comme un défi, et avec le courage d'une Cosette, quoi ! Le sens du devoir (scolaire) en quelque sorte. En même temps, je ne me décharge pas sur autrui (bon, ça va, on arrête de rire dans le fond), mais les faits sont là : je pense que si j'avais choisi un film, ça aurait été autre chose, sans doute un John Landis ou un Woody Allen (ou le fabuleux... non, je vous dis pas... Suspense).
Nous voilà donc, avant-hier, devant LE VOLEUR DE BICYCLETTE, découvrant, je crois pour la première fois, en ce qui me concerne, Vittorio De Sica.
Il faut bien sûr être honnête, nous n'avons pas poussé de grands soupirs de soulagement en se disant que ça y est, dans une heure et demie, on en serait débarrassé pour toute la vie, etc. Ceci dit, une fois la décision prise, pourquoi pas ? C'est comme un défi, un peu mutin, un peu chafouin, une sorte de jeu. L'avantage de cet état d'esprit, c'est qu'au bout de trois minutes de film, j'étais complètement détendu. La hachette est vraiment restée au vestiaire. [Toutes ces précautions sont surtout destinées à mes proches, chers habitants des provinces de Québec et de Oulu, qui savent mes réticences et me connaissent comme ma poche.]
 
L'histoire est très simple. Antonio (joué par Lamberto Maggiorani, acteur non professionnel, comme tous les autres, mais ça ne se voit absolument pas ; il a dû être sévèrement coaché) est très embêté. Chômeur depuis deux ans dans l'Italie pré-fasciste et fauchée comme les blés, c'est quasiment la misère. On vit sur les allocs, très maigres, et le fiston de sept ou huit ans est même obligé de travailler. Antonio est embêté, car la Mairie de son quartier de Rome vient de lui trouver un boulot : colleur d'affiches. Pour cela, il doit avoir un vélo. Or, pour pouvoir manger, il a mis le vélo en gage chez Ma Tante. Maria, sa femme, décide de vendre les draps pour racheter le béclou (comme on disait par chez moi). Le lendemain, c'est la fête, car ce job signifie qu'ils sont sans doute tous les trois sortis de la misère totale.
Antonio débute donc le lendemain, à bicyclette, aux quatre coins de Rome. Malheureusement, il se fait voler son vélo ! C’est la catastrophe, c'est la vie décente qui s'en va en un seul geste ! Antonio porte plainte à la Police, sans que ça change quoi que ce soit. Après-demain, lundi, il doit absolument avoir retrouvé son vélo. Avec l'aide de quelques amis et de son fils, il consacre son dimanche à faire les marchés d'objets de seconde main pour retrouver le précieux, et parcourt la ville à l'affût du moindre indice...
 
Alors, comme de bien entendu, comme disait le poète, c'est du mélodrame, bien sûr, et ce n'est pas un scoop, vu que le film est une des pierres fondatrices du néoréalisme italien, souvent évité pour des raisons que vous devinez par mon auguste personne. C'est pourquoi il était diablement intéressant, même si le film n'a pas été choisi dans ce but, de voir le métrage au moment de l'écriture de l'article d'hier sur LE PETIT LIEUTENANT de Xavier Beauvois. On est bien sûr en plein cinéma du réel, LE VOLEUR DE BICYCLETTE étant l’un des grands-pères de ce fameux cinéma contemporain européen.
Deux choses frappent d'entrée de jeu. Mes remarques préambulesques dans l'article sur Beauvois sont complètement justes. Le naturalisme contient bien sûr sa part documentaire, et c'est du cinéma de "notre temps" (sans jeu de mots), comme on dit. Et dans le même mouvement, bicéphale donc, c'est complètement une chevauchée, presque fantastique, une construction complète et artificielle. L’un ne va pas sans l'autre, et je disais hier la fatigue éprouvée par le cinéphile quand il voit les petits-enfants modernes du cinéma néoréaliste : les réalisateurs, de nos jours, maximisent complètement le documentaire, minimisent la construction et l'artifice, accouchant de films bancals, dont généralement l'absurdité factice leur explose à la figure comme une grenade qu'ils auraient eux-mêmes dégoupillée. C’est comme ça qu'on accouche d'un psychologisme en feedback, en boomerang, comme dans LE PETIT LIEUTENANT donc, où le personnage de Baye devient tellement symbolique qu'il engendre dans son sillon un flot incommensurable de clichetons lourds comme des enclumes, et bébêtes comme des réflexions de cours primaires. Ce genre de films modernes et "réels" sont donc complètement déséquilibrés, et cachent, retenez bien ça, un abandon complet de la mise en scène, que les réalisateur essaient de transfigurer dans un habillage qu'ils empruntent sans vergogne, et sans réfléchir, au film documentaire (caméra à l'épaule, photo non travaillée, naïveté du son, etc.). C'est un fantasme évidemment très naïf que de croire à cette "vérité des moyens dépouillés", comme si l'artifice, indispensable quand on fait une fiction de cinéma (et peut-être aussi dans le documentaire d'ailleurs, comme on le verra dans la troisième partie de cette enquête) était vecteur de mensonges, et comme si la mise en scène était l'apanage de manipulateurs considérés dès lors comme d’odieux propagandistes ! Un cinéaste comme Beauvois semble dire : "Nous, cinéastes du réel, dépouilleront le cinéma de ses oripeaux artificiels pour permettre aux spectateurs de voir la vérité nue". C'est vraiment comique comme attitude, c'est complètement adolescent, sinon enfantin, et quelque part beaucoup plus manipulateur que les cinéastes qu'elle dénonce. Car au final, on se retrouve avec des conclusions et des clichés dignes de soap-opéra, comme par exemple l'idée conductrice que ce petit lieutenant du film de Beauvois, c'est un peu comme son fils, à Nathalie Baye ! Mon dieu !  C’est effectivement, ouhlalalah, trèèèèèès réééaliste, très proche de la vie de la rue, très complexe, comme la réalité !
 
Et c'est là qu'intervient mon deuxième point. Ma connaissance du néoréalisme est très loin d'être exhaustive, mais dans le cas du classique de De Sica, deux choses me frappent.
Tout d'abord, le film est très mis en scène. Et pas de la façon naïve, lisse et à trois balles-six sous que j'imaginais a priori. Le film a de réelles qualités plastiques. Evidemment, ce n'est pas la magnificence d'un Dreyer ou la sur-précision d'un Greenaway. C’est plus simple et simpliste (sans connotation péjorative) que ça. La photographie est très correcte, avec des moments ultra-travaillés et très artificiels, mais par petites touches courtes ici et là : comme ce plan où le fils et le père rentrent à la maison, à la fin de la première journée, en marchant près d'un chemin de halage. Ce plan est très marrant et assez beau. En fait, tous les petits plans sur-léchouillés (il n'y en pas tellement que ça au final, mais bon...) m'ont fait penser à des affiches de propagande ouvrière assez troublantes. Ça fonctionne.
Le reste est donc plutôt cadré. Il y a un réel travail de repérages et de choix de décors. Le tout étant filmé dans une Rome très réelle, elle, in vivo pour ainsi dire (à quelques séquences près, les intérieurs), mais paradoxalement aussi décrite comme une sorte de pieuvre labyrinthique (et donc fantasmagorique, un peu). Il y a par conséquent, ici et pas chez nous de nos jours (suivez mon regard), une vraie volonté de faire un film plastiquement joli ou beau, volonté complètement abandonnée et même repoussée 50-60 ans plus tard ! Bien.
 
Ceci dit, quittons le terrain théorique ou synthétique, et livrons nos conclusions sur le film.
Ben oui, malgré une facture qui m'a vraiment surpris (un peu) dans le bon sens, il faut bien se rendre à l'évidence : tout ça, c'est pas trop mon truc.
Formellement, je trouve tout d'abord que le début du film est plus réussi esthétiquement que la suite. On arrive même à certaines scènes quasiment anonymes. [C'est drôle d'ailleurs, c'est notamment le cas de la scène célébrissime du restaurant : les champs / contrechamps sont tout petits, presque piteux, tout bébêtes, et le discours du scénario devient tout d'un coup très marqué, avec de gros sabots de fer rouge ! Ça devient très lourd en quelques secondes.] On retrouve un peu de punch esthétique dans la dernière séquence, mais il y a un ventre mou formel certain dans le corps du film.
Le son est l'aspect le moins intéressant, bien que quelques ambiances soient gentiment amenées. Notamment à cause d'une musique difficile à supporter, en forme de scie musicale kidesque tendance Chaplin du plus désastreux effet. La première partie du film pâtit d'ailleurs un peu, outre ce thème, du sur-lignage du pathétique et du difficile par des motifs musicaux de transition discrets peut-être, mais qui ont un effet de dramatisation tractopellique là où le film n'en a pas vraiment besoin.
 
Le montage, c'est du classique, mais c'est déjà plus soigné, avec là aussi une nette préférence pour le début. Ceci dit, pas de quoi se rouler par terre et crier au génie. C’est du classique, mais ça et là, notamment dans l'échelle de plans (au propre comme au figuré, dans la séquence des draps, par exemple), il y a de la pensée. Bien, bien.
Une chose frappe. On peut, je pense, légitimement et sans que ce soit une critique, rapprocher paradoxalement LE VOLEUR DE BICYCLETTE du cinéma hollywoodien de l'époque ! Etonnant, non ? Evidemment, on est en plein loumpen, dans la misère et les cosetteries en tout genre, évidemment, on le verra, on est dans un film très politique d'une certaine manière, mais la facture et le statut du film, sans renier son néoréalisme, c'est clairement du mélo hollywoodien. Et ici, je parle aussi, mais pas seulement, de mise en scène ! Il ne faut surtout pas imaginer un cinéma pauvre, froid et dardennesque. Pas du tout. Ça ressemble assez, hormis le sujet bien sûr, à un vrai film de studio américain ! Et là, le petit porcinet iconoclaste qui sommeille en moi aurait tendance à dire : "dans ta face, Beauvois and Co !", mais vraiment, c'est pas mon genre, et je sais me tenir.
Une mise en scène proprette donc, avec quelques moments efficaces. Par contre, le montage manque incroyablement de rythme, pas vraiment dans sa globalité, mais à l'intérieur des scènes elles-mêmes. Il y a énormément de répétitions (scènes du restaurant ou du bordel, par exemple), de circonvolutions qui souvent plombent des scènes qui auraient gagné à être plus épurées et plus directes. Parce que là, on a quand même une impression de grand léchant mou, très appuyée même. Le film s'ankylose assez vite. De Sica en joue même, répétant les effets de piétinement représentant l'indécision, ou plutôt l'impuissance de son personnage. Si le film a du mal à fonctionner, c'est d'abord par le rythme.
 
Bon, après, il y a le scénario. C'est quasiment du SANS FAMILLE microcosmé ! C'est sans surprise, très mélo hollywoodien là aussi, avec un discours très de son temps, très terre à terre. Les sabots sont gros, c'est du lourd, c'est du panzer lesté, mais plutôt sincère. Ça joue énormément sur la surcharge, et sur la volonté d'émouvoir à tout prix. Sur ce point précis, le film aurait également gagné en misant sur l'épure et la retenue. On est presque en plein film de Shirley Temple ! [J'en reparlerai lors d'un prochain article où j'évoquerai les théories bressoniennes des époux Straub]. Et pas loin du Rémy japo-dessiné, tiens ! Maintenant que j'y pense ! Je ne dis pas ça par grande volonté de moquerie, mais sincèrement.  C'est du lourd. La Spirale de la Fatalité entraîne les innocents dans la Tornade du destin, et le loumpem est avalé par la crise et la violence comme des fétus de paille, par le feu dévastateur et meurtrier. Tout est inscrit, tout est prévisible, y compris, et c'est plus gênant, la dernière séquence. En fait, c'est un genre. C'est du discours et c'est du chargé. Et les acteurs, dont l'infernal Juju dans le rôle du fils, n'y vont pas de main morte, pour le meilleur et pour le pire. Au moins, c'est clair, c'est affiché, et cela fait partie de la nette et franche stratégie d'inscrire le film, non pas dans un réalisme documentaire, mais dans le mélo avoué !
C’est là que se synthétisent bien sûr tous les défauts du film, et aussi ses qualités. Le discours s'adresse clairement au peuple, ce qui devait être assez étonnant à l'époque. Alors on charge la mule, et c'est intéressant, on emprunte la forme la plus appréciée de ce peuple : le mélo. On sent De Sica clairement impliqué dans son propos, dans justement cette pugnacité à prendre le film à bras le corps, et à chausser les sabots les plus lourds, avec une réelle envie. C'est un choix. On est très loin de la condescendance des cinéastes du réel d'aujourd'hui, dont on devine, à chaque intention, l'incroyable petit-bourgeoisisme (qui est un état d'esprit disséminé dans toutes les couches de la population), la putasserie grandissante et ourdie, et cette incroyable condescendance. À moins que ce ne soit de la prétention mal placée (c'est-à-dire hors mise en scène, héhé !).
De Sica, même si je n'aime pas énormément ce film, c'est carrément autre chose, comme disait le poète. Il met les mains dans le cambouis, il dit ce qu'il fait, il présente la chose brute de décoffrage, et surtout, il montre clairement qu'il fait du cinéma, et jamais il n'a peur de l'artifice. Il a un plan, le Vittorio, naïf sans doute, mais il a un projet qui est un PROJET DE CINEMA : avec du montage, etc.
 
Alors évidemment, il faut un peu se farcir un discours politique ou poétique. C’est lourd, et ça handicape quelquefois des scènes qui auraient pu beaucoup mieux fonctionner (encore le restaurant par exemple). Tout est vraiment au premier degré, et c'est ça qu'il faut supporter. C’est là que je décroche, malgré quelques belles idées sur le papier. À la décharge du film, on sent très bien que l'Italie de ces années pré-musso, c'est un gigantesque vacarme où tout le monde essaie de parler plus fort que les autres. C’est la misère certes, mais le peuple, ou plutôt le groupe, est montré sans concession : corporatiste, magouilleur, très agressif et sans aucune pitié pour les plus faibles. C'est un monde ultra-libéral, où le droit du plus fort et du moins pauvre règne en maître, sans aucune pitié. Les petits sont écrasés sans ménagement. Certes, le peuple souffre de la misère, mais De Sica n'épargne personne (là aussi quelquefois avec lourdeur quand il parle des dames patronnesses ou des intellectuels, dont il fait sûrement partie, remarque...). Il n'excuse rien et montre une ville déchirée, atomisée par les groupes et les individus, où l’on sort de la loi à la moindre occasion (notamment dans le quartier où Antonio retrouve le jeune et se fait presque lyncher !), ou au contraire, on la convoque selon les circonstances, et sans aucun sens de l'éthique ou du principe. Rome est un monstre chaotique (les gens en masse dans le trafic routier et le trafic d'objets, hey Télérama, t'aurais pas une place pour moi ?), et également apathique, comme drogué. On vient aux meetings comme on vient au match de foot : en masse moutonneuse et livide, comme un gamin qui vient de passer 20 heures devant la télé. Ça casse. De Sica décrit la misère, maladroitement, mais il dénonce également toutes les incohérences, c'est-à-dire la société dans son entier : car on sait très bien que c'est foutu, cette société est déjà morte. Cette chose, on la sent  vraiment, sans que ce soit verbalisé. Le réalisateur montre in fine que le geste (d'un figurant) le moins chargé, le plus simple, est sans doute le seul qui contienne un peu d'humanité (et encore, c'est plus de la pitié, et dégoûtée en plus, que de la bonté !). Faible happy-end, quand même bien vérolé, loin de l'angélisme (même noir) d'un Chaplin, par exemple.
 
Il manque une chose essentielle pourtant à ce film sincère mais lourdaud, balourd mais pas sans quelques nuances (peu nombreuses, mais extrêmement pertinentes). Le film manque singulièrement de régularité dans sa mise en scène. C'est parfois inconstant, peut-être parce qu'il est débordé par le scénario, les idées sur papier en quelque sorte. Dommage, en équilibrant techniquement le métrage, notamment sur le plan du montage et du rythme général du film, De Sica aurait pu contenir les assauts de son ennemi intérieur bicéphale : le scénario et la volonté de tout dire. Du coup, il manque aussi un poil d'ouverture de début de second degré, un zeste d'humour, ou plutôt un léger bouquet d'ironie mordante hors mélodrame. C'est vraiment dommage. Le film n'est finalement que le résultat de son époque, et il a un peu le nez dans le guidon. Le mélo plus aéré et plus aérien, avec les mêmes idées, parait possible pourtant, mais De Sica ne fait que l'effleurer, et s'enferme lui-même. Mais lorsqu'on le compare à nos cinéastes d’aujourd’hui, on est loin de la même naïveté bête et crasse, et on n'est jamais dans le renoncement à faire de la mise en scène, ou dans le renoncement tout court. Parce que finalement, il est là, le problème.
 
À suivre...
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 24 novembre 2005

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(Photo : "Sexula's Sexual Healing" par Dr Devo, d'après une photo du clip de "Le Nombril" par Jeanne Moreau)

Chères Keith, Chers Ringo,
 
Je ne sais pas si vous avez vu ça quand vous étiez petits, ou moins grands, et je ne sais pas si vous étiez nés à l'époque, mais en des temps reculés, où Les Nuls officiaient à Canal+ (à l'époque où ils diffusaient TOUS les films ou presque, des inédits, des petits films, des vieux films, des films de tous les genres, et pas seulement des blockbusters ou des films qui ont fait plus de 500,000 entrées en Paris / périphérie), ils avaient pondu, les Nuls, une espèce de parodie des téléfilms des années (sfp) 50 intitulée LA GRANGE ET LA PAILLE. Délicieux mélodrame en costume fin XIXème qui se passait dans la campagne la plus crasse (genre croquant), déchirée par la guerre et les oppositions de village.
Je me souviens que la chose était drôlement bien vue, et largement trop longue (presque 20 minutes dans mon souvenir !), ce qui était, ma foi, une très bonne tactique, absurde et jusqu'au-boutiste, qui force bien entendu le respect. Mine de rien, ce mini-film mettait en plein dans le mille, et ce à deux reprises. D'abord, il faisait la nique au Naturalisme, et prouvait, avec tact sous la farce que ce fameux naturalisme audiovisuel (et sans doute littéraire) s'acoquinait autant, sinon plus, avec le mélodrame triplement étoilé qui tâche sur la nappe les jours de trop-boire, qu'avec le documentarisme excessif grâce auquel ces choses-là sont écrites. Les deux mouvements forment plus qu'un paradoxe : ils s'annulent et se contredisent sans cesse. C'est pour cela que le cinéma contemporain français (et européen dans une certaine mesure) n'a pas vraiment compris de quoi il en retournait en construisant de nos jours – et dieu sait si le film réalistico-social-naturaliste est vraiment le genre de chevet chez nous – des fictions du même type, mais en cachant ou plutôt en minimisant l'aspect mélodramatique de ces œuvres, au profit d'un sur-éclairage de la partie documentaire, ce qui donne des choses complètement splendouillettes, à l'image du PETIT LIEUTENANT, le dernier Xavier Beauvois qui, par maladresse (restons gentil, ne disons pas calcul), accouche d'un ignoble mélo dont la partie documentaire n'a strictement aucun intérêt, voire disparaît comme Casper s'évanouit dans un mur, ce qui est précisément un paradoxe.
Ils n'ont rien compris, dis-je, les artistes-défenseurs de la Cinématographie Française (tel Jean Merrant), en ne retenant que le versant "noble" du Cinéma du Réel (l'aspect doc), ils révèlent en fait dans leurs œuvres exactement le contraire (le mélo). Ce qui veut bien dire, comme je le mentionnais plus haut, que les deux mouvements sont bien opposés, bien vu Docteur, que les deux mouvements marchent ensemble, main dans la main, encore bien vu Docteur. L’exemple du dernier Beauvois est complètement frappant, et même idéal ici, tant on se retrouve au final avec un récit genre sous-Cosette (au puit), ou un sous-LA GRANGE ET LA PAILLE dont on reconnaît bien ici l'ironique patronage, ironique car Beauvois avoue avoir passé des heures dans les commissariats, et même avoir fait exprès de se faire arrêter pour voir ce que c'était qu'une garde à vue ! Je ne cherche même pas à savoir si c'est vrai. Pour ma part, je le crois sur parole. Mais qu'obtient-on au résultat ? Un gros mélo qui tâche, certes tourné à l'épaule dans un style vaguement Ken Loach (et là, je suis un peu vachard avec l'ami Ken, qui fait quand même, en général, bien mieux que ça, même si je n'apprécie guère ses films), mais absolument mélo, jusqu'au bout des tétons comme disait le poète, et dont les éléments métaphoriques et symboliques n'ont rien à envier à LA GRANGE ET LA PAILLE ! "En novembre 1868, le fils de la Jeannette partit à la guerre contre la Prusse, son beau ruban de calicot de Menton dans la poche intérieure de son uniforme, mais il fut grièvement blessé en plein champ de bataille, assommé par un samovar qui lui fit perdre la mémoire !"
On est évidemment en plein dedans. Il évident que si vous ou moi avions été engagés pour faire un film du réel qui se passe dans les commissariats, nous serions tous arrivés aux mêmes conclusions et aux mêmes scènes, mais nous, nous n'aurions sans doute pas quitté le fauteuil de notre bureau. [En fait, il y a une part de malhonnêteté plus ou moins consciente chez Beauvois, car avant de défendre son film de la plus belle manière qui soit (la mise en scène), il nous oblige à en valider la légitimité, en oblitérant sa valeur-travail ! Comme dirait KUHE, dont je vous conseille les deux merveilleux articles sur la situation cinématographique française (et complètement véridiques et documentaires d'ailleurs) : et , Beauvois en cela fait un film complètement ultra-libéral, dans le sens Madelin, par exemple ! [Je pourrais dire aussi sarkozyste, mais je ne veux pas qu'on croie que je parle de politique...]
 
Dans les commentaires de l'article sur BACKSTAGE (dont j'ai parlé ici il y a quelques jours), sur le site de Pierrot, j'ai écrit ceci :
"Je confirme que LE PETIT LIEUTENANT est un téléfilm, voire un étron. Heureusement que les acteurs, sans être stupéfiants, sont plus sobres que les velléités de cinéma du réel supra-naïves du réalisateur ! Les scènes sociales sont nullissimes (retour au havre, repas chez Roschdy Zem) et le dernier plan est absolument infect, en même temps qu'il est d'une laideur consommée.
Refus de faire de belles images, refus de faire un scénario iconoclaste, refus de l'échelle de plans, refus du montage : il ne reste pas grand chose. Encore une fois, la critique a encensé le machin ! On a vanté (c'est toujours mauvais signe) le TRAVAIL de Beauvois, qui aurait passé deux ans à enquêter dans les commissariats. Admettons que ce soit vrai...
Ça ne se voit absolument pas ! J'aurais écrit un scénario sur la vie de policiers dans mon bureau, sans faire un effort de documentation, on aurait eu exactement le même résultat !
[D'ailleurs, ça me fait rire, cette volonté de réel, alors que le film est basé sur son axe principal (le personnage de Nathalie Baye) d'une volonté ostentatoire de symbolisme et de mélo (son alcoolisme, et le fait qu'elle voie dans le jeune lieutenant son propre fils décédé ! Etc.).
Il faut toujours se méfier des réalisateurs qui prônent le travail (qui n'est pas une valeur, comme le disait Duras, et comme l'avait déjà prouvé Picasso : on s'en fout, qu'un film ou qu'une toile soit faite en dix ans, en deux heures ou en cinq semaines !), et donc, ça n'a aucune importance, la documentation sur le terrain (Tavernier par exemple, qui ne fait que du médiocre, quand même), ou encore l'imagination (toujours Duras, ou encore le DUEL de Spielberg, par exemple, excellent film mais dont on ne peut pas dire qu'il déborde, stricto sensu, d'imagination, et tant mieux d'ailleurs !).
Les artistes ne sont plus esthètes, et ont renoncé à ce qui fait la seule valeur d'une œuvre : sa fulgurance.
Sur le même terrain que LE PETIT LIEUTENANT, PJ (sur France 2), qui a le même niveau, me parait nettement plus franc du collier. Encore une fois, tout cela, c'est de la télévision.
Pierrot a tout à fait raison : on peut ne pas aimer Blier ou Von Trier, mais on se demande bien ce qui dérange la critique dans leurs films : la mise en scène ?
Pour le savoir, il faudrait que la critique en parle, justement, de mise en scène. Or elle ne le fait jamais, préférant parler de l'histoire (sacro-sainte pierre fondatrice) et des acteurs !
Qu'on se rassure : dans la salle où j'ai vu le film de Beauvois hier, c'était plein à ras bord ! Le cinéma français et européen va bien alors, non ?
 
Bon, évidemment, on m'excusera d'avoir été si peu diplomate. [J'ai laissé la partie sur la critique et Blier, par gourmandise !] Le fait est que LE PETIT LIEUTENANT est mal cadré. La lumière a été réalisée par le plus grand chef-op' super-héros français : SuperGrisouille. Une fois de plus. Donc, rien dans la mise en scène, mais tu comprends, Coco, c'est du réel.... Oui, oui, voir plus haut.
Les acteurs ne sont pas mauvais, Dieu merci, et ça permet d'aller au bout du film sans crier au scandale dans le noir de la salle. On est presque content d'être tombé sur Nathalie Baye, dites donc.
C'est clichetons sur clichetons : la logeuse, le cimetière (c'est pourtant interdit, comme je l'avais dit ici !), la petite copine qui ne comprend rien, le joint, le flic alcoolo, le flic raciste, le flic de gauche, le flic d'origine maghrébine, des sans-papiers, des SDF, Baye et Perrin (Mon dieu, ce mec !!!!) anciens amants, etc. Il manque quand même un personnage qui ait le sida, mais sinon tout est là !
Et ce dernier plan : quelle honte ! C'est ça, le "moment de mise en scène" ?!?  C'est ça, la diégèse ? C'est ça, le cinéma ? Non mais c'est un gag ? [D'ailleurs, la pauvre Baye est, et on la comprend, complètement perdue dans ce plan ; le plan est méprisant pour l'actrice, je trouve, dans le sens où il retient volontairement une prise foirée, ce qui peut être intéressant (c'est le cas dans CACHÉ) si ça apporte une nuance à la mise en scène, et uniquement dans la mise en scène (pas dans le scénario), pas dans le but d'utiliser un moment où l'actrice n'est pas bonne simplement, ce qui est cynique.]
La narration suit, et donc fatalement le montage. On est dans le règne du tout informatif, du tout doc', et du zéro poésie (sauf le fameux dernier plan bien sûr, mais c'est vraiment niveau collège). Il n'existe aucun moment où le film se pose ou fasse un détour, ou une petite circonvolution. Pas une ellipse, rien. Nada.
 
Bref, j'ai été assez dur avec le film BACKSTAGE d’Emmanuelle Bercot (quoique, non, pas spécialement...). Ça me parait souvent maladroit, il y a des défauts sans doute, etc. [Ceci dit, les 10 premières minutes sont tellement scotchantes ! Et avec un sujet galvaudé qui plus est ! Bravo !]  Mais Bercot, elle, s'est plongée à fond dedans, elle a pris des risques, elle a été franche de bout en bout, et elle a fait de la mise en scène, qu'on apprécie ou pas, peu importe. Il est évident qu’elle et ses actrices se sont mises en péril.
 
C'est assez marrant de constater qu'on a beaucoup parlé de ces deux films à la télé notamment, et que BACKSTAGE se casse la figure tandis que Beauvois fait le plein. C'est vraiment injuste. [237 copies pour Beauvois, et 69 pour Bercot, en fin de compte, c'est plus logique qu'injuste, malheureusement !] C'est vraiment triste...
 
Spectateur français, choisis ton camp, bon sang !
 
Bon, je pensais parler de néo-réalisme italien dans cet article, mais ça sera pour une prochaine fois...
 
Barbuement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mercredi 23 novembre 2005

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(Photo: "Trotro, la France au Boulot !" par Le Marquis et Dr Devo.)

Rappelons que vous pouvez retrouver les aventures de l'Âne Trotro (pas l'épisode où il fait pleurer sa mère à Spielberg en faisant un court-métrage, malheureusement) sur le DVD accompagnant le magazine ENFANTS MAG de décembre, pour moins de trois euros. Soyez Focaliens chez vous, et offrez-vous ce qu'il y a de meilleur, à vous et à vos enfants. Investir dans Trotro, c'est investir dans la France de demain. Trotro, l'ami des focaliens en culottes courtes, fait par un focalien (notamment), pour tous les focaliens !)

Enfant, j’avais apprécié le film E.T. L’EXTRA-TERRESTRE de Steven Spielberg. C’était de mon âge, je suppose. La revoyure quelques années plus tard – mais avant le lifting numérique (E.T. envoie e-mail maison ?) que j’ai prudemment évité – a été un choc esthétique, de ce genre d’expériences qui nous font parfois mesurer à quel point le regard porté sur une œuvre peut évoluer avec le temps, et avec le développement d’un esprit critique. Pour reprendre les termes utilisés par le petit Elliot, E.T. n’est pas un navet, c’est un film merveilleux, « mais les adultes ne peuvent pas le voir, y a que les enfants qui peuvent. » Ben voyons.

Ma découverte fut donc que le film de Spielberg était devenu à mes yeux totalement faisandé. La musique sirupeuse de John Williams tenait par la main un récit sans saveur, l’aidant à progresser dans une émotion, une naïveté totalement fabriquées, mettant souvent les pieds dans une soupe de niaiserie vaguement prétentieuse, sonnant faux, tout comme sonnait faux la parabole christique lourdement dissimulée derrière le scénario, discrète comme un éléphant sous le tapis. Usant de son archet sur la corde sensible, Spielberg a sans doute réussi son coup, son film faisant figure de classique, quitte à sombrer dans une guimauve s’étirant mollement dans un dénouement à rallonge, toujours noyé sous des violons déchaînés et vaguement laxatifs. Les enfants pleurent, la maman est très émue et toute bouleversée, Drew Barrymore (que les aléas de la vie allaient amener à devenir comédienne quelques années plus tard) renifle en offrant son pot de géraniums et le petit Elliot se fait pointer le cœur du doigt illuminé d’une figue sèche aux yeux de Bambi qui fera longtemps l’orgueil de l’insupportable Carlo Rambaldi. Rien n’y fait, en ce qui me concerne, la magie n’opère plus une seconde, du fait d’une mise en scène sans énergie, qui use des pires procédés mélodramatiques pour faire pleurer Margot, s’efforçant de faire passer le monde de l’enfance pour un univers doré et scintillant (et hop, une référence à Peter Pan), une vision qui, à défaut de poésie, trop engoncée dans une confusion entre sensibilité et sensiblerie, finit par me sembler très claustrophobe et, dans le fond, diablement proche d’œuvrettes familiales produites à la chaîne type MON CHIEN SPOT, le budget de série A en plus.
 
Correctement exécuté par un cinéaste qui n’est pas manchot, E.T. (the extra-terrible l’ont surnommé ses détracteurs aux USA) plonge malgré tout dans la médiocrité passée une introduction un peu mystérieuse, une médiocrité à laquelle je me sens en droit de préférer la franche nullité du remake officieux produit par Macdonald, MAC ET MOI (NduDr : auquel on a consacré deux articles et une rubrique : cliquez ici pour l'analyse et cliquez là pour les photos), magistral sommet de comique involontaire, quintessence du long-métrage publicitaire. Bien plus encore, E.T. ne tient pas la route face à un film au sujet assez similaire, STARMAN, de John Carpenter, qui certes ne se développe pas dans un univers enfantin (le film adopte la forme du road-movie là où E.T. s’ancre dans le microcosme familial) mais qui s’avère bien plus émouvant, précisément par sa retenue, son refus du symbolisme à deux balles. C’est là le plus gros problème du film de Spielberg : son film tire de bien grosses ficelles pour émouvoir son public, de façon presque obscène à force d’innocence chatoyante, de naïveté si caricaturale qu’elle en paraît presque cynique, et cette absence de pudeur, cette envie d’emporter la mise à grands coups de violons, de rires et de sanglots finit par déteindre sur la mise en scène de Spielberg, ailleurs parfois admirable, mais ici tristement figée dans des intentions, dans une envie de délivrer un message aussi simpliste qu’il est lourdement formulé.
 
Le Marquis.
 
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Mardi 22 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
Bonjour les Focaliens, salutations les Focaliennes !
 
Ça faisait longtemps, et donc voici le Grand Jeu du Film Mystérieux N°22. Il s'agit de reconnaître les photos, c'est-à-dire de dire de quels films elle sont extraites. Pour cela, appuie sur le lien commentaire, là, juste en bas, et donne ta réponse.
 
J'ai remis en jeu les photos qui n'avaient pas été trouvées lors du précédent jeu. J'ai changé les diapo, mais il s'agit bien de films que vous n'aviez pas trouvés !
 
Oui, mais c'est pas juste ! avec des fêlés de ciné, genre Le Marquis ou Bernard RAPP, j'ai aucune chance de gagner, moi ! Rassure-toi, gentil lecteur qui se sous-estime, le jeu est aussi pour toi. On adore tous spéculer et rêver. Alors lâchez-vous ! Essayez d'imaginer à quelle époque a été tourné le film, dans quel pays ? Essayez d'inventer des courtes histoires, des synopsis, ou des résumés de films imaginaires où ce plan irait parfaitement bien ? Allez-y par déduction, posez-moi des questions pour avoir des indices, etc. Comme disait un groupe de poètes célèbres : "No, No, No, No, No, No, There's No Limit !".
 
Les photos des films non trouvés seront reproposées au prochain jeu. C'est une nouveauté. Dans ce cas, n'hésitez pas à me poser des questions, et à demander des indices...
C'est parti !
 
 
 
Diapo N°2201 : Bon, là, il s'agit d'une photo du film que vous n'aviez pas trouvée la dernière fois, soit la photo 2101 du jeu précedent : pour vous rafraichir la mémoire, cliquez ici ! Avec cette deuxième photo, ça devrait être plus facile, non ?
 
 
 
 
Diapo N°o2202: Oops! Ça n'a pas l'air facile, ça ! En même temps, il y a des indices....



Diapo 2203 : Ah ben oui ! Là, on voit très bien de quoi il s'agit ! Piège ou pas piège ?


Diapo 2204 : Là aussi il s'agit d'un film que vous n'aviez pas trouvé lors du jeu N°21. Pour vous rafraîchir la mémoire, allez jeter un oeil sur la photo 2102 du jeu précédent : cliquez ici ! Est-ce plus facile maintenant ?

 
Et bien voilà, on a fait le tour. Amusez vous bien !
Dr Devo.
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Lundi 21 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis

(Photo : "La Raison" par Dr Devo, d'après Mark Romanek.)

AVANT-PROPOS
Il y a quelques temps, Mr Mort, le créateur du défunt site Cinémort, a rejoint, à ma demande, la petite équipe de Matière Focale. J'ai donc archivé tous les articles de son ancien site, mais je ne les ai pas tous mis en ligne encore.
Or, dans mon article sur IN HER SHOES, je faisais allusion à un article de Mr Mort sur GARDEN STATE. Je le mets donc en ligne aujourd'hui. Vous pouvez lire un avis complètement différent sur GARDEN STATE, en relisant l'article que Tournevis avait consacré au film à sa sortie : cliquez-ici !
Attention, ça décape.
Dr Devo.
 
(Cet article est paru originellement le 25 avril 2005 sur le défunt site Cinémort.)
 
Garden State est quand même un film intéressant, car complètement représentatif d'une supposée post-Cinémort (ce qui est encore, pour le moment, un peu de la science-fiction). Le film est une contre-réaction à l'absence d'échelle de plans souvent décriée par un site voisin (NduDr : Mr Mort parle ici de Matière Focale), sans dire ami, les propos y étant exposés étant beaucoup trop polis pour être complètement pertinents. En ce sens, Garden State est assez en avance sur son temps.
Néanmoins, quand on veut faire le malin, il faut s'attendre à ce que la grande Faucheuse décapite votre tête qui dépasse.
 
Voici les raisons indiscutables qui font de ce film une véritable gerbe :
 
1) Tous les habitants du New Jersey sont des cons, des ratés et des fous. Mais on les aime bien quand même. Et je suis né là (pour de faux). Un réalisateur comme celui-là accepterait-il d'en dire autant des habitants de New York ? Non, bien sûr, faut pas déconner. Cessez de vous en prendre au New Jersey et à l'Ohio. On remarque d'ailleurs que même des gens sympas habitent au Texas (dans les films).
 
2) La musique est complètement ignoble de A à Z. On se croirait dans la pub pour le téléphone qui transforme les gens en cubes "digital-matrix-internet" (Send it up !!!!!!!). On se croirait aussi dans la salle de rédaction des Inrocks ! On se croirait dans une chambre d'étudiant, ce qui est la plus impardonnable de toutes ces propositions. Le Cinéma devait essayer de viser plus haut, et le CinéMort actuel ne peut pas renoncer aussi vite ! Soyez un peu sportifs. Aux imbéciles, ce film est : "Un nouveau Cimémort. Le vôtre !".
 
3) Flagrants délits de Bourgeoisisme à tous les étages. GARDEN STATE vote OUI (c'est son choix), en bon Lis ! lis ! Beau ! Beau ! (ce qui est beaucoup plus impardonnable).
 
4) Héritier du Cinémort, GARDEN STATE s'inscrit en droite ligne dans la lignée de George Lucas dernière période, en réaction bien sûr, mais il s'inscrit bien dans cette lignée. Ah oui, moi je sais faire des plans larges. Mais alors, pourquoi filmer le moindre dialogue en gros plans ? Parce que c'est comme ça qu'on fait, et c'est ça qu'on veut. GARDEN STATE est donc le fils du prochain STAR WARS.
 
5) Monsieur joue comme une bite, à l'évidence. Natalie Portman, l'actrice fétiche de George Lucas comme par hasard, se débrouille comme elle peut et putasse dès qu'elle peut. De toute façon, elle n'est jamais meilleure que quand elle perd les pédales (en général quelques secondes dans certains de ses "meilleurs" films), comme dans STAR WARS Avant Dernier, dans la scène du parlement extra-terrestre où, visiblement épuisée réellement sur le plateau, elle manquait de pleurer en pleine prise. Ici, on en est loin, mais...
 
6) ... l'incident semble se répéter dans la dernière scène près de l'escalator. Elle pleure en plan large de profil. Ce connard de réalisateur, évidemment, bousille le seul moment émouvant du film, en faisant fissa le pire et le plus "gros pute" de gros plan de l'Histoire. Ce qui est : gros mépris des personnages, gros mépris de sa propre histoire, mise en valeur de lui-même (car c'est lui qui joue en face), gros mépris du spectateur, encore une fois insulté dans son intelligence perceptive, et raccord hideux, ce qui est encore plus grave.
 
7) Une seule chose réellement magnifique : les traces de doigts sur le téléviseur lors du passage de l'alligator en patin.
 
8) Quelles transitions de merde, tant sur le plan sonore que visuel. C'est là que le film est le plus constant.
 
9) Hideuse putasserie "chaleureuse de l'Amérique d'en bas" (le ventre sûrement), dans la séquence de la cabane du pêcheur (bonjour les références). Cette séquence est déjà désastreusement introduite, comme le 10) le prouve. Mais cette condescendance est gerbante et aussi franche qu'une scène de décès dans PEARL HARBOR. On ne croit pas une seconde que les personnages échangeraient leur place avec le couple dans la cabane, s'ils le pouvaient !
 
10) Toi aussi, repère le seul personnage laid de tout le film... Oui, oui... Le garçon poilu du bec dans le Bricorama. Comme par hasard ! On va quand même pas accepter avec nous le Loumpen ! Faut pas déconner ! Par contre, on lui fera la leçon quant à ses plans foireux, alors que le copain du héros vient de se faire 40 euros en arnaquant le magasin. Rien n’est trop beau pour sa maman.
 
11) On crache sur les milliardaires, on crache sur le laid dans le bricorama... Vous voyez... Non ? Lis, Lis, comme c'est beau, comme c'est beau !
 
12) Oui, alors là, oui dans ce cas, on trouve tout le monde au garde à vous pour nous dire que ce film est culte pour toute une génération ! Oui, là, on trouve du flouze pour tirer des copies. Max Fischer doit se retourner dans sa tombe, si généreusement pillé (cf. le médaillon ici, symbole) sur l'air de "de toute façon, je fais ce que je veux et je vous emmerde".
 
13) Ce film montre que le cinéma commercial, européen et américain, ne sait pas parler d'amitié, et ne parlera jamais de Fraternité ! C'est "toi et moi contre les autres". Moi, je trouve ça dégueulasse. De la même dégueulasserie que "on est tous frères" (les extrêmes s'attirent), dans des films tels JOURNAL INTIME ou  MILLION DOLLAR BABY.
 
Conclusion : nous sommes ici dans un film typiquement français, du point de vue de la cinématographie de jadis, et à tout point de vue, dans un film raffarinien, sur le plan politique et social. Allez ! Tous à la FNAC ! Le nouveau Vincent Delerm (ou Cali, je sais plus), est sorti !
 
Mr Mort.
 
PS : Je voulais dire Philippe Delerm.
 
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Dimanche 20 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Cinémort

(Photo : "C'est bon, mangez-en !" par Dr Devo)

AVANT-PROPOS
Le titre de cet article est emprunté à l'album éponyme du Drahomira Song Orchestra (on peut en écouter dans le juke-box dans la colonne de droite, ou trouver des renseignements sur ce groupe en cliquant ici (section music).
 
Dr Devo.
 
Chères Tinas, Chers Phils,
 
Les jours se suivent mais ne ressemblent pas sur Matière Focale, et on se dit que déjà, nous avons vu les quelques petits films excitants de la semaine. Comme souvent dans ces cas-là, on essaie de se rabattre sur autre chose, on se pousse à tenter des expériences. Ça vaut toujours mieux que d'attraper la scarlatine, comme disait l'autre.
 
Isild Le Besco est jeune, vit à la campagne, dans la brousse. Alors qu'elle rentre chez elle avec sa meilleure copine, une sacrée surprise l'attend. Sa mère lui a en effet réservé une surprise de taille : elle a demandé à l'émission Star À Domicile (ou quelque chose comme ça) de faire venir chez elle son idole : Lauren Waks (Emmanuelle Seigner), sorte de décalque de Mylène Farmer. En deux secondes, Isild reçoit un choc violent : son idole est là, dans la cuisine, en train de chanter une chanson rien que pour elle, sous l'œil d'une dizaine de techniciens très affairés. Isild est tétanisée, sous le choc, panique, pleure, tremble, et semble ne ressentir que de l'effroi et de la souffrance, alors qu'en général, dans ces émissions, les "surpris" sont fous de joie. À la fin de la chanson, Isild s'enferme dans sa chambre et refuse de sortir, furieuse et dévastée. Les producteurs de l'émission sont furax devant la réaction de la petite Isild : sa réaction de panique violente rend les images tournées obsolètes, et l'émission ne sera pas diffusée. Avant de partir, Lauren Waks dit un mot à Isild à travers la porte de sa chambre. Isild lui fait glisser une note écrite, puis la star s'en va dans sa belle limousine...
Le lendemain, après s'être accrochée avec sa mère, Isild décide de partir à Paris pour rencontrer de nouveau Lauren Waks, son idole. Elle commence à faire le pied de grue devant l'hôtel où réside la star, en compagnie d'autres fans hardcore !
 
Personne ne s'en cache et, bien au contraire, le film joue avec, sans faire de sentiment (ni d'ironie d'ailleurs), BACKSTAGE a choisi pour sujet la passion fusionnelle d'une jeune fille avec une star qui est, et c'est là que je veux en venir, largement inspirée par le personnage réel de Mylène Farmer, dont Lauren Waks n'est qu'une espèce de transposition, de décalque. Tout cela est très bien assumé, du reste. Non pas qu’Emmanuelle Seigner incarne une Mylène Farmer qui s'appellerait autrement pour des raisons de droit : elle incarne un personnage qui prend les mêmes apparences que Farmer, sans souci de transposition, car le personnage principal ici, c'est bien sûr Isild Le Besco.
Plus que les stars elles-mêmes (qui se sont banalisées avec leur surmultiplication), les fans hardcore et jusqu'au-boutistes, voilà un sujet bien passionnant, me dis-je.
 
Ça commence de manière assez intéressante, avec un générique en forme de chausse-trappe. Lauren Waks arrive sur scène, et un montage alterné, puis mélangé en fondu, présente de trop près la réaction des fans. L'image est granuleuse, vidéo quasiment, les couleurs sont vulgaires mais étonnantes, ça marche plutôt pas mal (surtout pour moi, qui me dit : "Ah oui, bien ce plan. Hola, celui-là, j'aurais pas fait ça comme ça... Oui, ça c'est bien... Oh mon dieu, c'est quoi ce cadre ?", etc. La douche écossaise de bon aloi, et tout à fait raccord avec la scène). La scène de générique se termine avec un fondu sonore sur de la musique plus classique, puis on change de décor avec une équipe de flics ou de commando qui arrive dans une maison. Flash-forward d'un drame... Non, c'est l'équipe de télévision ! Et dès que Lauren Waks débarque, on s'aperçoit qu'en fait, le générique n'est pas fini mais se poursuit là, dans une cuisine de Ploucville, et hop, la musique fermière re-débarque avec violence, apparition glauque de Seigner, succession de petits plans cadrés à gauche, des petits plans vulgaires, caméras de télé apparentes dans le champs, réflexion parasitaire des regards entre membres de l'équipe de tournage qui paniquent à la réaction de Le Besco, et s'effraient de la crasse plouc de cette maison, à juste titre d'ailleurs, mais avec condescendance. Le tout sur fond de musique fermière comme je disais, puis clash de la réaction de Le Besco, en transe, paniquée, pédalant à fond, faisant son Emily Watson (très bonne stratégie, d'ailleurs), nous confrontant avec un sentiment comme "quelque chose d'immonde est en train de se passer", un sentiment de pornographie et de viol, et ça ne finit jamais.
Violent, vulgaire, en chausse-trappe : le début de BACKSTAGE et ses longues six ou sept premières minutes sont peut-être le démarrage le plus glauque et le plus magistral de l'année !  C'est une séquence hallucinante, et j'avais les jambes qui tremblaient devant cette violence à montrer des choses vulgaires, sans relâche et de manière fantastique, en même temps que de manière sociale (il y a des remarques sociales dans cette scène, comme la réflexion sur la photo de PPDA, mais c'est tellement vulgaire comme argument, et de mettre ça dans son film, je veux dire à côté du reste) ; j'ai trouvé ça magnifique de putridité, de violence et peut-être de malice, car il faut quand même entendre les paroles de la chanson ! On devrait rire en fait, mais trop de sentiments sont mêlés, et en fait, c'est la panique cauchemardesque et crasse ! Brrr...
Ben, me dis-je, la petite Bercot, elle n’a pas froid aux yeux, et elle ne se pose pas la question du mauvais goût. Impressionnant ! (Surtout que je n'attendais rien de ce film, pour être honnête.)
 
[Pour vous donner une idée, c’est un peu comme si vous vous apprêtiez, à Matignon, à rentrer dans le bureau du Premier Ministre, qu’un valet en costume majestueux vous faisait entrer dans le bureau puis refermait la porte à clé, et qu’à l’intérieur, un DJ ringard vous balançait un remix techno à l’italienne d’un tube de Edith Piaf, en faisant hurler les enceintes tandis que, sans que vous ne puissiez comprendre quoi que ce soit, une machine déversait des tonnes de mousse (comme dans feu les soirées-mousses en boîte), et que la pièce soit envahie jusqu’au dernier centimètre cube ! C’est d’une violence absolue !]
 
Belle introduction, donc. La suite du film se divise en deux parties. Une première dans la chambre d’hôtel de Seigner, faite de rapports humains froids et baignés d’humeurs caractérielles, de toutes sortes et de la part de tous. On est alors dans quelque chose de glacial (même) et de glauque, même si tout cela nous paraît banal. Sans vous dévoiler quoi que ce soit, cette première partie aboutit à une espèce d’impasse ou de blocage assez logique, et le film se finit par une espèce d’échappée romantique (quand l’ex de Seigner ramène Isild qui, dans un mouvement volontaire cette fois, ce qui est très étonnant pour ce personnage tout en soumission pour son icône, regagne avec bonheur la maison familiale). Fin bizarre, et d’autant plus bizarre que ce n’est pas la fin.
Car après cette solution raisonnable, horreur des horreurs (et assez bonne idée) le film continue ! Et il continue, comme si cette fin en forme de retour au bercail n’avait pas eu lieu ! Il y avait donc là une volonté presque fantastique et manipulatrice. Intéressant. On revient à la case départ, et donc à l’hôtel. Sans s’en rendre compte (à cause de cette fin heureuse, qui est surtout une vraie décision, une vraie volonté du personnage d’Isild Le Besco), cette deuxième partie parait presque être celle d’un équilibre trouvé, d’une stabilité et d’un dépassement de la situation de départ. Il n’en est rien, rien n’a changé, et nous sommes seulement influencés par la certaine quiétude de la fausse fin ! Les situations dans l’hôtel deviennent plus caricaturales (notamment la séance d’enregistrement), de plus en plus  triviales. Jusqu’à des conclusions absurdes et glaciales (encore) qui achèveront définitivement le film, et combleront le fantasme absolu d’Isild. Il y a  une façon d’aller jusqu’au bout du cauchemar, d’en tirer des conclusions logiques et absurdes, qui enferme le personnage dans son rêve devenu réalité : et c’est pas beau à voir. Tu voulais ta chanson, tu l’as eu ! Brrr… Ça fait froid dans le dos.
 
On l’aura compris, je trouve sublime l’ouverture du film. La première partie semble assez sèche, plutôt bien jouée, avec des personnages intéressants et un réel sens du banal qui évite souvent la symbolisation hâtive. Jusqu’à cette fausse fin fantastique. Pas mal.
La deuxième partie me semble plus faible, le montage plus lâche  (si on peut dire), et on croit ressentir un enlisement certain, comme si tout cela durait trop longtemps, et qu’on se complaisait, et qu’on ne savait pas comment terminer ce film… Pourtant, on croit percevoir – mais n’est-on pas en en train de fantasmer le film, et lui trouver un sens qu’il n’a pas ? – que les éléments irréalistes se multiplient jusqu’à la caricature (l’arrivée de Benchetrit en studio) ou jusqu’à l’absurde (le «plan» d’Isild Le Besco que je ne dévoilerai pas !). En sortant de la salle, je me dis que la deuxième partie est quand même beaucoup moins bonne, voire complètement laborieuse !
Plus tard, je me dis qu’elle est malheureusement logique (pousser le film jusqu’à l’absurde et la logique, entrer dans une dimension plus fantastique). Et, peut-être, c’est la mise en scène qui fait patiner le film…
 
Point de vue mise en scène, c’est quand même pas le top. De petits plans très serrés, qui ont souvent l’air d’être tout panouillés. Pas beaucoup d’échelle de plans, cadre souvent pas beau, lumière quelquefois anonyme. Ça manque de but, ça manque de consistance, ça ressemble trop à un cahier des charges art et essai plein de sa propre caricature.
Il est certain que beaucoup de plans ne sont pas beaux, et qu’on a presque l’impression qu’Emmanuelle Bercot se refuse à faire quelque chose de beau, ou de gonflé et d’ostentatoire dans le dispositif, par exemple.  C’est donc du mou et du pas très joli, et c’est peut-être aussi là que la deuxième partie patine.
Dans la première, il y a aura quelques jolis plans, notamment à cause de la lumière (Agnès Godard) comme l’apparition de Lauren Waks dans le jardin ! Très beau. Le reste ne l’est pas forcément, et on a l’impression que ça se relâche au fur et à mesure. [Je pensais que la deuxième partie aurait pu être taillée au cordeau, ce qui aurait pu aider le sentiment d’absurde ou de fantastique. En fait, on a l’impression d’une espèce de modestie mal placée, un peu à la Claire Denis (que j'aime bien cependant), la peur de lâcher les chiens et de faire de l’ostentatoire. Du coup, on est dans une panouille plus anonyme, et même souvent pas intéressante. Ne reste plus que les acteurs et le scénario alors. Dommage. On remarque aussi de drôles de gros plans très serrés, pris de très loin avec un effet tremblé logique, pas très jolis mais complètement voulus : comme quoi, ça hésite.]
 
Pas grand-chose à dire donc de la mise en scène,  sans doute, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Les acteurs sont très bons en général, avec quelques faiblesses ici et là, mais bon… Le Besco, Seigner et Noémie Lvovsky sont très bonnes quasiment tout le temps. Le Besco et Seigner y vont même à fond, souvent en pédalant dans les descentes, sans se soucier  de rien, ce qui est plutôt pas mal.
L’autre gros atout du film, ce sont les chansons. Elles sont très bonnes. Pas parodiques, mais de biais, comme des copies carbones un peu imprécises du « style Farmer », ce qui donne un décalage sur des textes qui deviennent non pas drôles ou ironiques, mais glaçants et glauques, plus marrants du tout. Comme si Bercot avait voulu juste nous faire prendre un petit pas de recul, petit pas mais pas décisif qui noircit le trait de façon ludique mais noire. Bien joué. Dans la première partie, ça fait mouche, le montage sonore étant approprié. Dans la deuxième, c’est déjà moins bien, notamment dans la séquence d’enregistrement où la musique et les paroles sont tout à coup d’un banal frôlant la Star Ac’. [En même temps, me suis-je dit, c’est nul et anonyme, un peu comme si c’était Isild Le Besco qui avait écrit sans le savoir le texte, ce qui est, intellectuellement, une belle idée ! Quand c’est la fan N°1 qui écrit, ça donne de la soupe !]
Les chansons ne sont pas belles mais malignes, et décalent juste un peu le style Mylène, pour une mise en perspective ludique qui pourrait être drôle si le film n’était pas si inquiétant. La chanson de générique, avec des paroles encore plus de guingois, fait froid dans le dos.
 
En conclusion, on me verra plutôt embarrassé. Si l’ouverture du film est superbe et ose mettre les mains dans la vulgarité la plus crasse pour faire quelque chose d’improbable et d’oppressant, on est carrément plus refroidi par une deuxième partie (introduite pourtant de manière culottée) où les défauts de mise en scène ressortent plus. Pourquoi faire autant de plans serrés et jouer si peu de l’échelle de plans ? Dommage, car au fur et à mesure, le film se désincarne. Il manque peut-être un plan formel arbitraire, un système qui aurait pu laisser la part belle à une nuance entre le réel (plancher des vaches) et le fantastique.
Il y a quelque chose de profondément franc et glauque dans ce film qui, par timidité peut-être, ne semble pas se donner les moyens de faire quelque chose de…beau ?
 
Un peu dur, mais c’est ça, les bisous barbus de Matière Focale. J’aimerais beaucoup discuter de tout ça avec Miss Bercot.  Son film a quand même des qualités, et cette ouverture est tout bonnement superbe dans sa grande vulgarité. Voilà au moins qui n’est pas anonyme.
 
Bizarrement Vôtre
 
Dr Devo.
 
PS : Il y a un moment musical très ironique et très drôle, lorsque le père descend les escaliers avec la chanson sur l’inceste (et ses splendouillettes métaphores). C’est très bien, alors que le montage musical me semble également moins serré et moins judicieux dans la deuxième partie.
 
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Samedi 19 novembre 2005

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(Photo : "Piiiiieeeerce Brooooosnannnn" par Dr Devo)

Chères Amies, Chers Amis,
 
Comme je vous le disais Mercredi, voilà qui est bien étrange, mon cinéma Pathugmont, que j'écume grâce à ma carte illimitée, se re-pique de VO cette semaine, et sort en grande pompe semi-art et essai le film THE MATADOR, pas vraiment annoncé, et pas du tout attendu. Art et essai, et sans laisser augurer de la qualité du film, c'est vite dit, et le terme "film indépendant" conviendrait mieux, ou peut-être encore plus le terme co-production, le nombre de boîte produisant ces petits films étant assez hallucinant. Mais bon, il y a un petit marché pour ces choses là, pour ces films qui pourraient d'ailleurs très bien faire partie des séries A les plus huppées et les "mieux" vendues. [Ce qui en dit assez long sur la politique de production des grands studios, qui semblent plus prompts à acheter ces petites séries "malines" à l'étranger, NIGHT WATCH par exemple, que sur leur propre territoire. Enfin bon, c'est pas très grave...] On pourra également ajouter que ce qui fait aux USA le caractère indépendant d'un film, c'est avant tout son budget et son type de production. Et aux USA, indépendant se confond souvent avec art et essai. Bon, la terminologie a ses limites, passons.
 
Ah, Pierce Brosnan ! Voilà un acteur qui ne m'intéresse pas du tout, mais alors vraiment pas. Les James Bond dernière période sont soporifiques, et le pauvre vieux n'y a pas grand chose à faire. À la limite, il paraît presque arrogant, le bonhomme, prétentieux même dans son jeu d'acteur, tellement persuadé d'incarner la séduction brute, étiquette qu'on lui a donnée pour vendre le James Bond bien sûr, et qu'il cherche à vendre et à revendre lui-même avec un zèle douteux. Et pourtant, le type n'est pas vraiment charismatique, et sa plastique, même s'il n'est pas complètement moche j'imagine, me semble plutôt incarner le fantasme absolu, en effet, mais des lectrices Harlequin (ou des lecteurs Harlequin, n'est-ce pas Marquis ? [Euh, non, Brosnan n’est pas mon fantasme absolu, merci pour lui ! NdC]), le bel inconnu mode 70-80, old fashion, gros standard, un peu suranné.
 
Bon. Ceci dit, quand j'étais au collège (fan des années 80, fan jusqu'au bout des tétons, comme disait le poète en rémission, voir dans le juke-box), j'ai eu la chance de voir en salles et en VO le premier film d'un réalisateur que je n'apprécie pas vraiment, John McTiernan. Ce film s'appelait NOMADS, Brosnan jouait dedans, et je garde un très beau souvenir de ce film (dans le cadre de cet événement qui était, je me le rappelle, organisé par un club de jeux de rôle (très eighties, ça !), on nous a projeté dans la même journée LA FERME DE LA TERREUR de Wes Craven (avec Sharon Stone) et L'AU-DELÀ, la chose magnifique de Lucio Fulci. Oui, oui, j'ai vu L'AU-DELÀ sur grand écran !).
Depuis, Brosnan ne m'a jamais convaincu, c'est le moins que l'on puisse dire. Filmo médiocre, mauvais choix, etc. Par contre, il y a quelques années, et c'est pas si vieux (2-3 ans), Canal+ avait diffusé la nouvelle série du Muppet Show, très bonne d'ailleurs (surtout les nouveaux personnages, mes préférés étant : l'ours Bobo, bête jusqu'au délice, et le couple formé par Johnny Fiama, sorte de Sinatra raté et vieillissant, et Sal, son singe de manager ! C'était une belle bouffée de non-sens que cette série, bien plus créatrice et smart que les horribles choses débilosses qu'on passe à la jeunesse, excepté le fabuleux ANE TROTRO dont je parlais hier !). Un des épisodes accueillait Brosnan, et il avait été très bon ! Je me souviens notamment de la parodie de la chanson GOLDFINGER : "Pierce Brosnan ! C'est le mec le plus bête de la planète !", gag pas drôle sur le papier, mais absolument délicieux d'absurdisme (si je veux) dans le show ! [Je me demande si ce n'est pas dans cette épisode qu'on retrouve le fabuleux gag concernant l'animal désormais mythique, le (en anglais dans le texte) "Elyphino" ?
Et puis la semaine dernière, je ne vous en ai pas parlé, j'ai vu THE TAILOR OF PANAMA, jolie petite chose de John Boorman, où le Brosnan caricaturait légèrement son image de James Bond, en se télescopant à Jamie Lee Curtis (grrrr.... Miaow !) et l'excellentissime Geoffrey Rush. Petit film soigné, où Brosnan était bon. THE MATADOR poursuit la volonté monomaniaque de l'acteur de casser son image bondesque par tous les moyens à sa disposition.
 
Brosnan est tueur à gage (ça commence bien). Il travaille pour un mystérieux personnage qui sous-traite des demandes d'exécution émanant de la part de grosses entreprises ! Rien de mieux pour le commerce que d'éliminer un concurrent dangereux, ou un Ministre de l'économie récalcitrant, pour obtenir un marché ultra-juteux. Notre ami Pierce parcourt donc le monde, d'hôtel en hôtel. Une vie minable, bien loin de l'image glorieuse du tueur ultra-pro. Brosnan, qui commence à vieillir plus que sérieusement, est plus ou moins dépressif. Il picole comme un trou, il dort n'importe comment, il bézouille tout ce qui bouge (même les prostituées mineures !), malgré son physique dégradé par tous ces excès, et c'est que le début. Il est abîmé de partout, il fane à vue d'œil, et il est complètement à la ramasse.
Greg Kinnear (formidable Captain Amazing dans le sympathique MYSTERY MEN) est un petit gars qui accumule la poisse. Marié à Hope Davis, ils ont déjà perdu un gamin dans un accident stupide (accident de bus scolaire : tous les gamins survivent sauf le leur ! héhé !), et les affaires de Greg font plus que patiner. Il doit partir à Mexico avec son associé pour décrocher un marché qui pourrait les sauver financièrement ! Sur place, la négociation commerciale se passe plutôt bien, mais bizarrement, le marché n'est pas encore dans la poche, et Kinnear doit prolonger son séjour de quelques jours.
De son côté, Brosnan exécute un contrat. C'est le jour de son anniversaire, et en fait il s'en fout. Mais quand même, ça le mine, et il décide d'aller encore une fois descendre quelques verres d'alcool au bar, où il rencontre Kinnear.
Kinnear est un petit gars moyen, normal, et Brosnan est un type fantasque, alcoolique, très vulgaire. Les deux font connaissance, et passent quelques heures ensemble. Le lendemain, Brosnan force un peu la main à Kinnear et l'emmène à la corrida. Brosnan avoue son métier à Kinnear, qui est mi-incrédule mi-amusé par ce personnage complètement à l'ouest...
 
Le résumé sur le papier est un peu loin de l'ambiance réelle du film. S'il s'agit effectivement d'un personnage de tueur à gage, l'ambiance n'est pas tout à fait celle d'un thriller ou d'une comédie classique. THE MATADOR a pour projet, en effet, d'avancer en demi-teinte, et à pas tranquille, entre ironie et amertume spleenesque.
Avouons-le tout de suite, côté mise en scène, même si l’on ne navigue pas dans la grande laideur, c'est du ronronnant, sans envergure ni éclat. Il ne se passe pratiquement rien de ce côté-là. Ça ne fait pas mal aux yeux, mais c'est quand même anonyme. Ah oui, je suis d'accord, c'est bien malheureux, et voilà qui place immédiatement le film dans la catégorie cinéma plutôt que cinématographe. Ami esthète, passe ton chemin. [Ceci dit, on a vu quand même largement plus laid, comme le sympathique 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU récemment, mais ici, question montage notamment, ça roucoule...]
On devrait donc s'ennuyer ferme, surtout quand on s'appelle Dr D. (moi !), mais on s'accroche quelque peu malgré une ou deux fautes de goût, toutes musicales : horrible chanson rock anglaise au générique, et pour la 1589ème fois, encore le IT'S NOT UNUSUAL de Tom Jones qui, je suis d'accord, est complètement raccord avec la vulgarité ostentatoire du personnage de Brosnan, mais qui lasse au bout de la 1000ème fois. [Choix peu compréhensible d'ailleurs, dans le sens où les quelques secondes d'utilisation du tube doivent coûter la peau des noix de coco à la production !]
 
C'est donc un film d'acteurs et de scénario. Et c'est plutôt attachant à vrai dire. Le film joue sur deux axes qui se complètent. D'une part, l'amitié improbable et un peu forcée par les circonstances (les deux gars s'ennuient profondément, et tous deux frisent l'échec définitif). Une amitié qui est factice, mais seulement à moitié. Les deux ne vont se voir que quelques jours. Ils n'ont rien à partager, si ce n'est, et c'est intéressant, la politesse. Voilà quelque chose d'original : c'est parce qu'ils sont un peu obligés par les circonstances d'être polis et courtois que cette amitié, douce mais au rabais, peut avoir lieu. Et aussi parce qu'elle est, en principe, sans conséquence. Voilà qui est original.
Le deuxième point d'achoppement concerne le statut du personnage de Pierce Brosnan. Malotru, alcoolo et vulgaire (sans que le réalisateur essaie de glorifier ces aspects de son personnage principal, ni en bien, ni en mal ; il sait garder, et c'est assez étonnant, une certaine part de banalité, plus touchante que tout ce qu'auraient pu faire d'autres réalisateurs, c'est bien joué), il est complètement de guingois, ce personnage. Certes, le climat du film joue sur la banalité donc, mais dans le même mouvement, le personnage de Brosnan pousse exactement Kinnear et le spectateur (qui a quand même une longueur d'avance) dans une étrange posture. La situation de Brosnan est complètement excentrique, et on ne peut y croire. D'un autre côté, on tend à être fasciné quand même, même si le tueur à gages est complètement décrépi et pathétique. Fascination pour un type usé et vulgaire, voilà qui est troublant. Cette semi-incrédulité est toujours renforcée par un mélange a priori incompatible de méfiance (Brosnan, malgré une certaine sincérité, ment quand même énormément) et de danger. On ne sait pas à quel point on peut faire confiance à Brosnan, malgré le fait qu'il soit évident que l'amitié ici développée ne durera que quelques heures, ce qui la rend sans doute sans risques. Chose d'autant plus intrigante que c'est Brosnan qui est en position de demande.
 
Le casting est très bien foutu. Kinnear est bon, même si on le sent bizarrement légèrement limité et un peu simplet, ce qui n'est pas vraiment dans les habitudes de l'acteur, très bon en général. Il est un peu en dessous, mais ça passe quand même haut la main. Hope Davis, par contre, est vraiment très étonnante, et relaie complètement le sentiment d'incrédulité qui parcourt le film (et même l'innerve), mais sur un autre mode, très intéressant et étrangement sensuel (malgré le fait que l'actrice ne soit pas une petite pépé de magazines : très bon choix de casting, donc). Brosnan, quant à lui, se révèle absolument parfait, et le film lui doit beaucoup. L’aspect physique de son personnage colle merveilleusement au film, dans le sens où il est outrageusement "charactérisé" comme diraient nos amis anglo-saxons, et complètement crédible : ce qui est absolument l'enjeu du film. Du coup, le réalisateur, Richard Shepard (qui a réalisé jadis THE LINGUINI INCIDENT, superbe titre, que je n'ai malheureusement jamais réussi à voir [Un film amusant, surtout pour une séquence de pendaison accidentelle franchement hilarante. NdC]) doit beaucoup à notre ami Pierce qui, à lui tout seul et malgré les autres qualités du film, soutient avec énergie tout le projet. Il est vraiment parfait, enfin complètement affranchi (bien plus que dans le John Boorman), et pour la première fois, on se débarrasse définitivement de cet espèce de prétention séduisante grasse, mêlée d'autosatisfaction imbécile que l'acteur dégage d'habitude, plus ou moins malgré lui. On ne sait jamais s'il est en train de nous bananer, façon petit malin hollywoodien (jambon de York, donc), ou s'il cherche vraiment à se dépatouiller des situations de manière complètement désespérée. C’est très étonnant. Le jeu est précis, avec beaucoup de nuances malgré l'aspect caricatural (obligé, c'est le projet) du rôle. Et physiquement, ce jeu est pour la première fois très sensuel, très incarné, et c'est,  je pense, ce qui permet à Brosnan de se débarrasser de sa poisseuse et dégradante "séduction" habituelle. Bravo, bravo. Clap, clap.
 
Enfin, on notera une autre nuance assez nette de ce film : un aspect un peu libidineux ou sexuel très marqué. Il plane une espèce d'ambiguïté homosexuelle, ou plutôt, le comportement de Brosnan (je saute sur tout ce qui bouge et qui a deux seins pour passer le temps) induit une nuance sexuelle là aussi poisseuse, dont on sent qu'elle n'exclurait peut-être pas une vague tentation, tant qu'à faire, homosexuelle. L'aspect sexuel, mais attention, toujours fantasmé et inconscient (non revendiqué) est, une nouvelle fois, très bien relayé par Hope Davis, et apporte un trouble certain mais banal à l'ensemble.
On suit donc ce film assez généreux avec plaisir, même si l’on peut regretter que peu de travail ait été fait sur la mise en scène, plutôt mécanique. Richard Shepard travaille la trivialité, mais évite cependant la banalité certaine que contiennent certains éléments du film (l'aspect tueur à gages, notamment), et donne l'impression de mettre plusieurs fois le "doigt dessus", avec un charme plus franc du collier, moins collet monté qu’un LOST IN TRANSLATION par exemple, autre film d'hôtel et d'ennui, auquel on peut comparer, même s'il ne s'adresse a priori pas au même public, ce THE MATADOR avec lequel on passe un chouette moment.
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 18 novembre 2005

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(Photo : "Le Moment de la Conception" par Dr Devo)

Chères Associées, Chers Partenaires,
 
On est sauvé, se dit-il, par l'arrivée impromptue et pourtant prévisible du Mercredi et de son flot de films nouveaux, nous faisant échapper de peu, et provisoirement, à la raclure du fond de la piscine en apnée avec une petite cuillère (en argent). Ça, c'est de la métaphore, Brother ! Il soupira de soulagement en lisant les premiers lignes de l'article : ouf, ça serait drôle, envisagea-t-il d'un revers de main.
 
Mon cinéma Pathugmont, dont je suis propriétaire grâce à ma carte illimitée, se refait une petite crise de VO. Et bien tant mieux, on ne va pas cracher dans la soupe. On calcule savamment le temps d'arrivée dans le cinéma, la pause aux toilettes, la montée de l'escalator, le passage au contrôle, et même l'extinction du téléphone portable, afin d'échapper à l'ignoble film annonce de ET SI C'ETAIT VRAI, adapté du best-seller, se dit-il dans la voix-off de sa conscience, ou quelque chose comme ça, ça sent le papier recyclé en tout cas, dit-il, oh ouiiiii, continue comme ça, tu ferais mieux de revoir tes anciens amis, dit-elle, oh oui...
 
Il y a un certain charme à avoir un nom pour prénom, monologue-t-il en feuilletant "Elle".
 
Ah oui, c'est New York, je reconnais bien. Petit générique madonnesque, en montage parallèle, c'est plus simple, même pour une comédie pas bien cadrée (là, du moins), mais bof, c'est l'idée qu'on se dit. À ma gauche, Cameron Diaz, toujours le même look, les mêmes fringues, bizarre, bizarre, c'est par contrat peut-être. Grande donc, blonde bien sûr, en train de se taper un mec dans les toilettes lors d'une, je cite, "réunion d'anciens du lycée", crédibilo-symbolisation de scénario suprême un peu trop appuyée pour être crédible, et d'ailleurs, rien ne prouve que ce soit ça car on n'en verra rien, de la fête, juste les toilettes et une étiquette bien d'apparat, comme dans un casting. Diaz vomit, le mec se casse. Elle a bu.
À ma droite, divine Toni Collette, polymorphe un jour, polymorphe toujours, ici côté bouboule (et alors ?) qui ramène son patron chez elle et le saute itou, mais jusqu'au bout, elle, même si c'est hors-champs, et ajeun (comment ça s'écrit ? [à jeun, tu y étais presque !, NdC]), faut préciser, autrement le passant, il te comprend pas, c'est logique, continue comme ça. Les deux sont sisters, mais pour de vrai, et sans l'effroi jumel (singulier de l'adjectif jumelle, si je veux) de souvenirs antérieurs et vivaces.
Cameron, sexy-girl en début de fanage, inculte au chômage comme d'autres. Toni, classe 20 fois, 30 fois atomiquement plus que n'importe quelle Ally McBeal de mes fesses, osa-t-il en effleurant le clavier, bouboule (voir bouboule sur imdb, instructif) pour des yeux de new-yorkaises qui voient le film dans une salle huppée de Manhattan, normale sinon, sans beaucoup de mec (bon, sauf là, dès le générique, mais ce n'est pas habituel ; ça gonfle et ça marche !), vie non pas carrée, mais plongée dans le travail avec indépendance tranquille, même sans vue sur le Parc, mais pas loin à pieds. Brillante quoi, sans que ça se remarque, la meilleure de l'être, brillant, réfléchit-il en milieu de métrage, pendant que le trio de branchouilles-girls 22 ans tout sonnés pas plus, mais culturellement matures, on va quand même voir des films en VO, se comportent comme des barbies girls pour garçons streetwears, c'est-à-dire tout ce qu'elles méprisent sans doute (qu'on lise "inrocks" ou qu'on écoute du rap, même combat au final, culture urbaine se dit-il sans respirer, les trois en commando ou cellules dormantes se réveillèrent et piaillèrent jusqu'à la fin, alors que la salle est immense (400 ou 500 place) et qu'il n'y que 20 / 30 personnes, pourquoi se mettent-elles devant nous ? T'as payé 7,40 euros la place, et tu trouves qu'on fait du bruit, et bien nous, on s'en fout, et puis d'abord, aujourd'hui, c'est tarif réduit, alors tu mens, on peut pas te faire confiance, à quoi bon discuter avec toi... Oh misère, la prochaine fois, au restaurant, je fumerai dans ta gueule avant l'entrée et puis au dessert, ces deux bornes kilométriques que je marquerai de deux pylônes gaulois pour te faire chier, trio de barbie-girls (même pas vrai, on va chez zara) à qui je ne saurais recommander rien de mieux, sinon L'ÂNE TROTRO, dans l'épisode « l'âne trotro fait un gâteau », actuellement (ou presque) en vente avec le magazine ENFANTS MAG (2.90 euros seulement avec le DVD pour les mioches), allez-y, c'est une éminence focalienne qui bosse là dessus et c'est sûrement très bien, et cette simple phrase, oh ouiiii, continue comme ça, tu ferais mieux de revoir..., elle me disculpe, bien que j'eus le désir, l'envie et le besoin qu'elle me préférât, la phrase, dans sa nébuleuse structure érotique et sexy de jeux solitaires, Google mange, mange, et vous trois, ta gueule, pitié ta gueule, aller voir TROTRO, au moins vous ferez quelque chose de bien pour la société (achat=droits d'auteur=focalien heureux).
 
Les deux sœurs opposées donc, ou plutôt moins opposées que différentes, avec option incompatibilité, OK, OK. La première remarque, que dis-je, la first que je vois, c'est, tiens, quand elle fait son lit, Colette, en trois mouvements, l'action avance précisément et dans le découpage en même temps que se construit le dialogue et qu'il se structure (encore dans le symbole un poil too much), les deux en même temps, on ne voit plus jamais ça, et en 5-6 plans et 30 secondes c'est réglé-plié ! Bien, bien, on ne voit plus ça, me dis-je in peto, c'est soit dialogues soit action, mais jamais les deux en même temps, ou alors avec une des deux faces qui est importante et l'autre vide pour faire de la place, mais les deux importantes en même temps, comme un duo en contrepoint, c'est rare, c'est perdu. Pas exceptionnellement beau dans la mise en scène, mais efficace et, encore une fois, ça révèle la beauté de la structure, affirma-t-il. Surtout qu'à suivre, en fin de cette même scène, le dialogue du wouaff-wouaff de l'enfance, point de cliché et passage obligé, marche très bien. L'idée est grossière, d'accord, mais la structure est belle, puisque ça arrive............ quand le lit est fait, quand c'est bordé, quand c'est le silence et que le blah-blah a disparu. En fait, elles ont l'impression de se marcher sur les pieds, mais elles ont un truc à se dire, et non pas parce que c'est un mélo et à cause du passage obligé émouvant in petto, mais parce que la mise en scène était là, et on y a cru pendant toute la scène, et même, dans ce bordage avant de dormir : c'est le petit machin émouvant. Et non, elle (la scène) porte déjà la dureté, le passage émouvant est en fait le passage violent, même si on ne le sait pas tout à fait, ou qu'on ne s'en rend pas compte. C’est la violence, pas la leur, mais celle qu'elles ont vécue, qu'elles ont en commun. [Malpolie d'ailleurs, lorsque le scénario nous ressort le jour du drame et du chien : dans une conversation à trois dans un lieu même pas beau, avec Shirley MacLaine qui dit, venez ici mes filles, je vais vous montrer des photos, on va pleurer un coup, mais en fait non, elle fait ça pour avoir des renseignements et tirer l'affaire au clair. Diplomate mais calculateur, et ça marche. (Cette dernière phrase s'adresse aussi à la mise en scène de cette scène). Ça marche, dans le sens où c'est utile et que ça fait avancer les choses, ça mûrit. Deux axes divisés en bissectrice de la table de cuisine, mais en semi-leurre, car le découpage se fait sur trois axes (il y a trois personnages) et à ce moment là, oui, Collette est entre deux feu, fait le relais, et petit à petit l'axe se bouscule... Ce n'est plus une ligne MacLaine-Collette qui fait la transition-Diaz, mais MacLaine-Collete/Diaz. La grand-mère Shirley prend le fardeau pour elle, et reconstruit la famille en éclairant tout. Pas d'effusion, mais de l'émotion, et beau montage même si c'est façon jambon de York. Scène suivante très juste même si mélo, et bel aveu de Collette, puis plan en plongée sur elle assise sur les  toilettes, et sublime crispation du visage en serrant les fesses (drôle et beau, ce que je dis, non ?).
 
Autre chose. J'aime la petite mémé. Plus tard, très belle scène de banc, révélation et passage obligé. Mais une très belle chose quand même, et même c'est émouvant, et même contraire à ce que TOUT HOLLYWOOD fait, surtout récemment dans RENCONTRES À ELIZABETHTOWN, et encore plus dans GARDEN STATE (où moi et Mr Mort avions vu qu'il faisait le gros plan sur Portman et coupait en sagouin pour se rapprocher encore : manque de culture et de classe !). Ici, la scène de banc avec les deux vieilles est atomique, et folle de charme fou.
Parce que, montée en puissance mais froide, comme une vague qui gronde, "water flowing underground" (cf. Talking Heads : "Once in a Lifetime"), ça monte, mais rien ne frémit, jeu froid, jeu qui cache, la classe. On sent que ça va pleurer peut-être, mais c'est pas la montée en puissance façon grosse vache, comme par exemple Nicole Kidman  sur le quai de gare (ignoble, cette scène ! Ou cette prise ?). Ici, avec Shirley, c'est du froid. Du pudique dans une scène qui, structurellement, ne l'est pas. Et ça monte, ça monte, ça monte, et quand ça commence à écrêter, à se voir un chouïa (on est en plan rapproché), ça vient, la larme, ça vient, CUT ! Il coupe, le petit  salopiaud ! Et bing, plan suivant, plan moyen : il a élargi le cadre, il s'est éloigné ! Que c'est beau, que c'est beau, quel doigt tendu à ses collègues ! Pudeur et classe. Clap clap. Le contraire de la scène finale de GARDEN STATE. CQFD.
 
[Bon, il ne le fera qu'une fois et ne l'appliquera pas toujours, son principe. Mais à chaque fois, il coupe plus tôt que si son film était une pleurnicherie de Julia Roberts. À chaque fois.]
 
Gros sabots et gros symboles, scénario de mierda, carambar !, oui mais, mais de l'âme, surtout parce que les acteurs travaillent dans le découpage (encore une fois, les regards de Collette dans la cuisine). On est donc sur un chemin vu mille fois, mais Hanson essaie de le prendre discrètement, à rebrousse-poil, en essayant de faire de la mise en scène, avec plus ou moins de bonheur, et de ce fait, il fait avec le même scénario que les autres ce que les autres n'ont pas essayé de faire. Mais le contenu est le même, avec ses gros symboles (le prof !), mais il y a du tact par moments, et il y a une envie de faire vivre humainement, car dans la mise en scène, la chose.
 
Jolie période aussi, la prise de marques de Diaz chez les vieux : le temps s'arrête, ça va durer cinq heures, on se dit. Ça marche et ça permet au mélo de venir passer un coup de rouleau compresseur ensuite... C'est de l'aristotélicien, et tout sera résolu, of course, avec même plan final hideux et même fin maladroite : trop longue, trop de mari, trop d'Hollywood, le mari aurait pu rester un personnage secondaire et comprendre ça en licence poétique, sans qu'on voit le mariage, ou alors sans rien, juste le poème de Diaz (bien plus laid que le premier, mais ça passe). Donc, la fin un peu trop classique, mais le reste marche. Aussi pour des raisons de scénarios+actrices : c'est absolument vide et déprimant, les scènes d'appartement ou le plan automnale, superbe, sur Collette sur le banc. Ou le seul plan fantastique : quand Diaz sort du magasin et regarde intriguée pour sa voiture. Le premier contrechamp sur la rue montre qu'elle est concrètement émue de voir une femme en anorak (si ça pouvait être Collette) : là, le film a dérapé pendant deux plans. Contrairement au reste, il n'insiste pas, il n'a rien marqué, même pas dans le son, et c'est fin et limpide.
Oui donc, c'est bien déprimant quand même.
 
J'ai oublié de dire : regardez le regard de Collette dans la scène de la cuisine.
 
Bon ben, petits moyens d'artisans, mais tentative réelle d'artiste, même si la fin chie un peu dans les draps, comme dirait RAPP, et que tous les points doivent être résolus, malheureusement. Et malgré l'ignoble djembé petit-bourgeois et son immonde musique reggae, quelle faute de goût, en plus dans un mariage. En même temps, s'il n'y a que ça...
MacLaine superbe.
 
Vrai envie de cinéma. Bravo HANSON, doooowap !
 
Paradoxalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 17 novembre 2005

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(Photo : "Personne ne me reconnaît" par Dr Devo)

Chères Jackie, Chers Michels,
 
Et bien, ça n'aura pas fait long feu, et on ne peut pas dire que l'effort (supposé plus que réel !) exploitant ou distribuant aura vraiment porté ! Il y a une semaine jour pour jour, on regardait le nombre de copies par film. 63 copies pour MANDERLAY de Lars Von Trier, disions-nous. Et bien voilà, patatra, je viens de vérifier sur quatre villes françaises dont deux grandes métropoles : au bout d'une semaine, le film se retrouve avec une séance par jour (11h ou 17h). Ce qui veut dire que la semaine prochaine, le film aura disparu des écrans. Evidemment, dans ces conditions, comment voulez-vous que le film trouve son public ?
 
C'est honteux, mais Lars Von Trier n'a pas à se plaindre : ces films sortent au moins ! Tiens, tiens, où sont les trois, euh pardon, quatre nouveaux longs métrages de Greenaway ? Surtout le premier, qui est fini depuis deux ans et demi ?
Bien sûr, les trucs genre FREE ZONE d’Amos Gitaï, là par contre, on va en manger pendant 2 mois... Pourquoi ? Parce que c'est sûrement plus ouvertement émouvant. Parce qu’il y a un contexte politique mais pas trop ("c'est vraiment trop con / dur / injuste, la guerre au Proche-Orient..", discours désarmant de naïveté bébête devant les tragédies qui ont lieu là-bas, hélas). Parce qu'on adore les films venant de ces pays "exotiques" et pauvres : ça cartonne toujours en festival, ça ramène des prix, et bien sûr les distributeurs et les exploitants de salles touchent des subventions. Ben oui. Vous ne pensiez pas qu'on allait programmer ces films du tiers-monde pour leurs qualités cinématographiques, quand même ?
[C'est pour cela que les questions d'exception culturelle, en matière de cinéma, sont évidemment tronquées et vraiment inégalitaires...]
 
Enfin, le but n'était pas d'allumer le feu de la colère, mais de préciser ceci : si vous voulez voir MANDERLAY, que je considère comme le film de l'année, dépêchez-vous, c'est cette semaine, et après il sera trop tard. Je confirme ce que j'ai dit : les films du danois seront mal distribués à l'avenir et, dans deux films ou trois, seuls les habitants de Lyon, Paris, Marseille, Lille et des autres grandes villes pourront les voir. Cette fois, il y avait 63 copies, la prochaine fois, ce sera 15 ou 20. Rappelons que même si on n'est pas acteurs du système, ce sont quand même nous, spectateurs, qui sommes responsables de cet état de fait. Dans notre indulgence face aux films médiocres, dans la confiance aux critiques malgré les incessantes trahisons, etc. Plus que jamais, mon article SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE est complètement pertinent. Un plan d'urgence s'impose, non ?  [On a consacré deux articles au film de Von Trier : ici et ici !]
 
Allez, on passe.
 
Autre salle, autre ambiance hier, alors que pour la première fois, je me permettais d'accepter une des régulières invitations  que m'envoie mon cinéma Pathugmont, pour me remercier d'avoir pris une carte illimitée. Je n'y vais jamais, à ces avant-premières, en fait. En général, ce sont toujours des gros films français, et souvent en présence de l'équipe du film. Cette fois-ci me dis-je, je vais y aller, et j'emmène avec moi Mr Bertrand, heureux responsable du site Nadjalover. Oui, parce que j'ai le droit d'inviter... Alors on ne se gêne pas, et Champomy pour tout le monde !
 
L'action se passe à Phlidelphoon, dans la fameuse "high school" de la ville. C'est l'effervescence dans l'établissement, puisque le bal de fin d'année arrive, et avec lui, l'élection du Roi et de la Reine du Bal. Enfin, c'est l'effervescence au moins pour les Foons...
Le lycée est en effet divisé en deux clans. D'un côté, les Foons. Beaux, riches, très sapés, ils sont les maîtres et règnent à tous les niveaux. Ils brutalisent les plus faibles, sèchent les cours ou non à leur guise, et même plus que ça : leurs us, coutumes et humeurs font et défont le règlement intérieur du lycée. Ils sont les maîtres.
De l'autre côté, la vie est dure pour les Pas-Foons : moches, ringards, binoclards, puceaux et boutonneux, ce sont quasiment les nerds dont nous parlions l'autre jour à propos du film LES TRONCHES (REVENGE OF THE NERDS), la passion pour l'informatique des tronches étant ici remplacée par une passion pour un catholicisme très à droite ! Les pas-foons sont constamment martyrisés, et quasi-esclaves des Foons.
Par un truchement quasi-mystique (un peu compliqué à expliquer ici), la Proviseur du lycée, honteusement pro-foon, décide pour la première fois depuis des lustres d'ouvrir le bal de fin d'année aux Pas-Foons qui, en principe, en sont exclus. Scandale chez les Foons qui, bien entendu, vont redoubler de violence et de fourberie pour empêcher cette décision inattendue, qui sonne à leurs oreilles comme un désastre et une provocation face à leur "supériorité"...
 
Je peux avouer sans mentir que je me suis déplacé à cette avant-première pour la simple raison que FOON est une tentative de film de college à la française. Or, vous savez que je nourris une nette affection envers ces films, dont certains ont été chroniqués ici (AMERICAN COLLEGE, SEXE INTENTIONS (très beau malgré son titre !), ou SLACKERS, par exemple). Et je me plains souvent qu'on n'ait pas d'équivalent français. [Je pousse même le bouchon jusqu'à dire que cela serait une bonne chose pour le vivier d'acteurs hexagonal, dans le sens où le système des films de college fonctionne comme une formidable école de maturation pour les acteurs américains, et que l'effet pourrait être positif ici aussi !] Et on ne peut pas dire qu'on soit noyé de tentatives françaises dans le genre. Les "essais" sont rares, et pas toujours regardables, pour ne pas dire jamais.
 
I can avouer without mentir that je me suis deplaced to the avant-premiere for the simpeul raison that FOON is a tentative de college movies à la french, and you know je nourris a real affection pour ces movies dont some have been chroniqued here.
 
Ça y est, ça devait arriver, à force de faire tourner le petit vélo sans relâche dans sa petite tête, le Docteur nous a pété un câble, dites-vous. Que nenni ! Bien au contraire !
Et oui, les amis, s'il ne faut savoir qu'une chose sur FOON, c'est qu'il s'agit, effectivement, d'une tentative de film de college à la française, certes, mais plus encore, c'est une tentative sur le mode parodique. Premier point.
De plus, je me suis permis de reprendre une phrase du présent article, et de la traduire en cette espèce de franglais, parce que justement, TOUS les dialogues du film, absolument tous, sont écrits et joués de cette manière, avec l'accent français qui va avec ! Euh... Oui... Je sais...
[Avant de continuer et pour être honnête, précisons que c'était le cas du film-annonce, et je pensais que cet effet était réservé pour la pub, mais pas du tout. De plus, les personnages du film eux-mêmes jouent avec le système : quelquefois, une phrase en franglais est tellement tordue que le personnage qui doit répondre dit "quoi ???", et le locuteur répète sa phrase en bon français !]
 
Et oui. Tout le film, absolument tout le film, repose entièrement, dans sa totalité et dans son ensemble, sur ce principe franglais ! Dès les premières minutes de film, je me suis senti en pleine quatrième dimension, et j'ai dû me pincer à plusieurs reprises, et ce pratiquement jusqu'au sang, pour me prouver que je n'étais pas dans un rêve.
On est bien en France, me dis-je... C'est une abomination galactique ! J'en avais presque le museau et les yeux humides de désespoir. Je n'en revenais pas, sur mon petit siège, je me liquéfiais littéralement. Le cap de la première bobine a été, vous pouvez me croire, difficile à franchir.
 
Evidemment, un film de college, fût-il humoristique et satirique comme CRY BABY de John Waters, qui a aussi un côté farce très assumé, ce n'était pas possible. Et tout de suite, il a fallu qu'on sombre dans la parodie la plus outrancière. Vous voyez la nuance ? Quand on ouvre le capot, on comprend pourquoi le dispositif a été ainsi choisi, consciemment ou inconsciemment.
 
Je m'excuse par avance d'insister, mais vous ne pouvez pas savoir à quel point ce procédé linguistique est absolument terrifiant et gênant. Evidemment, le jeu des acteurs va complètement dans le sens du système, et encore une fois, c'est l'outrance qui est privilégiée, et pas seulement chez les jeunes membres du casting (chez les seniors : Dominique Frot (sœur de) et Martine Chevalier ; une des deux, je ne me rappelle plus laquelle, est à la Comédie Française !). Nuances tractopelliques, grimaces en tout sens, haussements de sourcils, les bouches qui font des O et des A, mains sur les hanches pour l'étonnement, mâchage incessant de chewing-gums côté foon, etc., tout est dans le même métal, et de nuances, en fait, furent-elles outrancières, il n'y en a pas, mais pas une, parce que justement, il y a deux choses certaines à propos du film : le rythme général ne varie pas d'un pouce en 80 minutes, et quelle que soit la situation, à n'importe quel endroit du métrage, le jeu est exactement le même. Enfermez ensemble un troupeau de 20 Jim Carrey des deux sexes dans un enclos (Le Carrey de la pire époque, et sans le talent splastick du monsieur), et vous aurez une vague idée de l'ampleur de la catastrophe.
 
Evidemment, il y a pléthore de gags, à une cadence presque digne des Zucker-Abraham-Zucker. L'essentiel du travail se faisant sur la référence en forme de clin d'œil au spectateur, forcément en connivence. Nous sommes en plein Idéal Standart. Le plus souvent, le décalage vient de : petits bruits ajoutés à la bande son (Bing ! Dwoiiing !), et de petits inserts décalés soutenant tel ou tel jeu de mot ou de référence. Le reste, c'est du dialogue. "I am a big salope, alors ?" et autre "she mouille sa moule pour him". Dieu ait pitié de moi...
 
On aurait pardonné tout ça, sans doute, s'il n'y avait pas eu le reste.
Le film, sans doute tourné en vidéo, bénéficie d'une lumière ignoblissime, la grisouille lumière la plus infecte de l'année, malgré que nous soyons en France, dans le pays de la lumière grisouille. Ignoble. Sur certains plans, même quand le point est fait, la netteté est dégueulasse. Les blancs débordent souvent. On voit les reflets des projecteurs, etc. Peut-être le monolinguisme (si je veux) du film n'aurait pas été si pénible si, visuellement aussi, FOON ne faisait pas si mal aux yeux. Le cadre est inexistant, prisonnier d'un 1.85 mort-né. Il est évident que les quatre réalisateurs (Quatre ! Bon sang ! Quatre !) n'ont à aucun moment pensé leur découpage, à l'image de ce plan où une pas-foon s'assied près d'un foon sur un banc. On voit d'abord le gars qui s'assoit, puis la fille qui arrive derrière du fond du plan et la caméra qui se relève péniblement, puis se rabaissant péniblement quand la fille s'assoit à son tour. C'est de l'impro totale. L'échelle de plans n'est pas construite, ce qui n'est pas étonnant du tout, car le montage suit exclusivement les dialogues (d'où l'utilisation hénaurme et incessante des inserts, bien sûr, presque toujours en gros plan !). Ça et rien d'autre : le découpage selon le dialogue... Quel manque de pragmatisme ! Celui qui parle est à l'écran, quasiment sans que soit posée la question de la durée du plan ou du rythme global de la scène.
Dans ces conditions, vous imaginez l'extrême pauvreté, même pas kitsch, des scènes de comédie musicale. [Oui, parce que c'est aussi une comédie musicale, une des sources objectives du film (et n'y voyez pas d'ironie) étant GREASE. La direction artistique du film, très laide et très cheap aussi, à l'image de la scène finale, est clairement orientée vers les années 60, notamment en ce qui concerne les chansons.] Le cadrage étant infect, tous les mouvements de caméra étant laborieux, et le découpage ne se faisant qu'aléatoirement ou sur le dialogue, vous imaginez que là, dans les séquences musicales, ça ne pardonne pas. Il est pourtant évident que les Quiches (le groupe de comédiens / réalisateurs qui a écrit, réalisé, et porté ce film) sont sûrement des fans de CRY BABY ou de LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS (version Frank Oz), par exemple. Se sont-ils (les Quiches) posé la question de savoir comment ont été découpés ces films ? Je pense également à ROCKY HORROR PICTURE SHOW, bien moins brillant que les deux autres du point de vue de la mise en scène, mais qui a quand même une autre pêche, et qui a le mérite de se battre avec les moyens du bords... [Je passe sur les "emprunts" au ROCKY HORROR... Et aux autres...]
 
Les Quiches, qui ont déjà tourné une soixantaine de courts-métrages qui passent souvent dans les festivals et sur les plages de courts à la télé (et moult fois primés) ont sans doute beaucoup d'influences (on voit d'ailleurs sur un mur du lycée une affiche de FASTER PUSSYCAT ! KILL !! KILL !!!). John Waters, Russ Meyer, le CARRIE de De Palma (pastiché ici dans la scène finale), et plus encore, dans la volonté (ratée malheureusement) d'une mise en scène typée et iconoclaste : PARKER LEWIS NE PERD JAMAIS, le feuilleton télévisé des années 90. C’est LA référence majeure. Et je suis perplexe quant aux intentions de la troupe. Que peuvent-ils aimer dans ces films ? Les gros seins chez Meyer ? L'aspect déconno grosse moumoute de Iggy Pop dans CRY BABY ? Le sang de cochon dans CARRIE ? Les chemises fluos dans PARKER LEWIS ? Comment ne pas comprendre quand on est fan de PARKER LEWIS..., par exemple, excellente série, pleine de trouvailles visuelles, que tout le travail se fait sur le montage et sur la fantaisie, et non pas sur le dialogue et la parodie ? Ont-ils regardé MALCOLM, autre sérié télé marchant sur les mêmes traces, où l'ambiance est souvent délirante, mais où les acteurs sont sérieux comme des papes, et pas avares en nuances et en décrochages rythmiques ? Et chez Russ Meyer, n'ont-ils pas vu ce qui fait de lui un grand cinéaste ? N'ont-ils pas vu le travail sur le cadre, sublimissime malgré des budgets plus qu'étriqués ?
 
De tout ça, les Quiches n'ont retenu que le vernis, l'apparence, sans jamais rien comprendre sans doute à la façon dont ces films étaient construits, et à la pertinence des propos qu'ils abordaient, et avec quelle richesse de niveaux de lecture en plus, bien loin du "mono-degré" (si je veux) de ce FOON. Le film fonctionne finalement sur un seul gag, un seul : le franglais. Comment oser faire un film pareil, et renier les questions techniques et artistiques (elles sont liées bien sûr) qui fondent le cinéma ? Comment refuser de faire cet effort indispensable, alors que justement, la chance leur est donnée d'accéder à ce médium ? Où est le respect des maîtres cités ? Comment justifier cet ignoble renoncement, à l'heure où certains crèvent la dalle, se font une vie de privations et de traîne-misère pour pouvoir continuer un tant soit peu dans le métier ? Ne voient-ils pas qu'un film qui sort, c'est 10 qui ne sortent pas ? Où est l'honneur, où est l'envie ? L'envie de faire quelque chose de beau ? CRY BABY est beau ! Les Russ Meyer sont magnifiques, d'abord et avant tout, non ?
 
Les Quiches sont évidemment soit des enfants naïfs qui n'ont pas conscience de ce qu'ils font, soit des cyniques. Dans le premier cas, qu'ils restent dans le circuit du court-métrage vidéo, ou mieux, de la télé, qui correspondra plus à leurs attentes. Dans le deuxième cas, que dire, sinon que c'est dégueulasse et injuste, et qu'on en a ras le bol d'être envahis de ces films où le minimum syndical n'est jamais assuré, ou rien n'est drôle, car rien n'est pensé ni logique. Car avec FOON, ne doutez pas que nous avons ici le fond du fond du tonneau, quelque part un tout petit peu en dessous, si c'est possible, de BRICE DE NICE. La vérité se situe sûrement entre les deux. En tout cas, il y a des responsabilités qu'il faut savoir prendre, quel que soit le cas de figure, le résultat est là, et même si les Quiches sont des gens sympas et gentils (ou le contraire, c'est pas mon problème), leur film, dont ils sont responsables, n'amène rien de plus qu'un simple mot à la bouche : dégueulasse.
 
Mr mort, à ma place, pourrait presque dire que c'est du viol, le viol d'un art. Et on en ressort, pour peu que le cinéma signifie quelque chose pour nous spectateurs (dont beaucoup vont payer huit euros, n'oublions jamais !), avec un sentiment poisseux : celui d'avoir été souillé.
 
Le film sort sur les écrans le 30 novembre prochain.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Un gros plan accidentel sur une jeune fille blonde au visage ensanglanté, dans la scène finale, est vraiment beau, malgré son côté faisandé, mais il est évident, sur les centaines de plans que contient le film, qu'il s'agit d'un accident.
 
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Mercredi 16 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Cosmos Icelle" par Dr Devo)

Chères Greta, Chers Hans,
 
On s'est laissé aller hier, un peu trop, à la poésie autochtone, et vous conviendrez aisément qu'il faut se reprendre quelque peu, et revenir à la rigueur scientifique qui est la nôtre.
 
L'avantage de faire un site sur le cinéma, et encore plus un blog, forme vulgat mais à tu et à toi, les uns les autres (les blogs étant principalement lus par des gens qui ont un blog, même s'il est spécialisé comme ici), l'avantage, dis-je, c'est qu'au fur et à mesure, et pour peu qu'on fasse les choses un tant soit peu originalement (ça sent le cirage tout d'un coup...), on développe sans le vouloir une petite cellule de fans, ou plutôt de proches (qu'est-ce que je disais). Soyons modestes, et avouons sans vergogne que oui, ça fait du bien, oui, oui, c'est assez agréable, oui je prends, merci.
Nous avons l'autre jour ouvert une nouvelle rubrique sur les Films Invisibles, perdus, ignorés, ou pas vus tout simplement, cette Toilette Zone du cinématographe où l'amateur se prend à jouer les dandys, et bien obligé, sinon c'est le néant, en important de pays lointains des films qui sont, dans les pays proches de la France, Monsieur, la France, même pas rares mais carrément inexistants, comme rayés des listes, pour des raisons X ou Y, mais généralement liées au Bon Goût et / ou au commerce, ce qui bien souvent, pour ne pas dire toujours, revient à la même chose.
Dans le cadre de cette Toilette Zone, nous avions repêché le superbe NO SUCH THING, merveille généreuse (et grrrrr, diablement aguichante par le truchement de Sarah Polley) de Hal Hartley, puis nous nous étions perdus dans le troublant et autrefois respecté, mais aujourd'hui disparu des tablettes, TOURIST TRAP de David Schmoeller.
[Deux remarques. D'abord, je viens de mettre la main sur une copie pourrie mais existante du court-métrage de Schmoeller, PLEASE KILL MISTER KINSKI, ce qui me fait penser qu'un de ces quatre, il faut qu'on fasse un petit machin sur les courts-métrages, mais pas les horribles bidules qu'on projette en festivals.
Puis, je pense qu'il y a une niche pour investisseurs ici. C'était mon rêve secret. Faire de la Toilette Zone un label cinéphile qui repêcherait tout ce qui peut l'être. Si tu as de l'argent, le goût du Ciiiinémaaaa et la volonté d'accomplir une bonne action pour l'humanité toute entière, contacte moi (dans LIENS : "féliciter le Dr Devo").]
 
On disait quoi ? Ah oui, donc, un des petits avantages, c'est d'avoir son petit groupe de camarades en rang serrés, regroupés autour de notre bannière quand l'ennemi nous attaque, comme disait la chanson populaire. Et il y a peu, j'ai eu le bonheur d'un prêt de la part d'un de ces camarades. Le gars m'a envoyé la bande de ce STEREO de David Cronenberg, qu'il en soit remercié publiquement et anonymement. N’habitant pas Paris au moment de la rétrospective cronenbergienne, où les premières œuvres passèrent aussi, que voulez-vous ma brave dame, ce prêt exceptionnel m'a quand même permis de voir un  document exceptionnel. On appelle ça la fraternité sans doute, gratuite et sans demande de retour.
 
Ça sent le chloroforme, hygiène oblige, mais il y fait bon, dans le laboratoire secret de Matière Focale.
 
Bon, il n'empêche, se cirer les pompes et les circonstances les uns les autres, ou s'automousser, ne change rien. Je plains le pauvre garçon qui devra faire un article sur ce film. Allez, dansons.
 
Tourné dans un beau 1.66 en noir et blanc, STEREO commence par l'arrivée assez étrange d'un jeune homme en hélicoptère près d'un grand bâtiment à l'architecture moderne, un poil kolossale mais épurée. Le garçon est incroyablement vêtu : cape noire presque vampiresque, tendance dandy (ça tombe bien), canne à pommeau, et visage précieux, un peu féminin, un visage à vite devenir l'égérie de Andy Warhol. Le jeune homme s'approche du bâtiment (dans une série de jolies coupes), le montage spatialise les doigts dans le nez, en veux-tu en voilà, en deux coups de cuillère à pot. Le bâtiment est fermé. Apparition d'un type en blouse blanche à l'intérieur du bâtiment où l’on retrouve, comme par téléportation où je ne sais quoi, le jeune homme capé. Il est entré.
Et, s'il vous plaît, le tout dans le plus parfait silence ! Film non sonorisé donc. Mais pas muet.
STEREO raconte, ou plutôt rend compte, de l'expérience menée par Luther Springfellow, collègue Docteur, spécialisé dans le neuronal, les réactions neurochimiques du cerveau, et psychologue, grande éminence donc, mais pas seulement puisque le Monsieur s'intéresse aussi à la télépathie, but de l'expérience qui va nous être montrée, à moins que ce ne soit narrée, j'ai un doute là, splendide doute d'ailleurs, je vous laisse juges.
Springfellow fait partie en effet d'une branche très spécialisée de la science canadienne, à savoir la Canadian Academy for Erotic Inquiry, mais ne vous laissez pas berner par l'érotique du sigle, c'est du sérieux. Aussi.
Le professeur a réuni dans son centre d'étude huit jeunes gens (dont deux femmes apparemment) qu'il va  étudier en huis-clos, et qu'il va soumettre à des expériences, clairement et incroyablement détaillées dans le film, et que je pourrais grossièrement résumer à : réduire le champ de la parole de ces individus afin de tester, à l'aide de drogue notamment mais pas seulement (je vous laisse "entendre" ça), une communication non-verbale, donc, et qu'on appellera, faute de mieux, télépathie. Deux des cobayes (évidemment, on ne saura pas vraiment lesquels, héhé !) ont même accepté de se faire opérer pour réduire les centres organiques de la voix qui, du coup, devient un instrument inutilisable... L'expérience, extrême et dépassant très largement le champs d'application de ce qu'on imagine en général en parlant de télépathie, est assez éprouvante pour les cobayes et demande beaucoup de concentration et beaucoup d'efforts, les menant à une fatigue certaine, une anxiété, même, mais aussi à certains troubles du comportement et à certains troubles sensoriels... On ne sortira pas du centre pendant les 65 minutes du film, mais attention, il y aura quand même voyage !
 
D'après les informations que m'a transmises mon ami Bernard RAPP (qui a eu la chance de voir ça en salles), notre ami Cronenberg ne renie pas totalement ce film, mais considère que sa carrière commence avec FRISSONS ! Cronenberg est sûrement l’une des deux ou trois figures qui m'ont fait, tout petit (au collège !), rentrer dans le monde merveilleux du cinématographe cher à Bresson (d'ailleurs, ce film n'est pas loin d'être bressonnien, non pas qu'il ressemble aux films du réalisateur français, mais plutôt dans le sens où il applique quasiment tous les principes du Cinématographe). Le compagnonnage cronenbergien est donc de longue date, sans sombrer dans le fanatisme hardcore, loin de là, mais pour la première fois, permettez-moi de pas être, mais alors pas du tout, d'accord avec notre ami canadien !
STEREO est complètement sublime !
Le film fonctionne sur le papier, comme dans le siège du spectateur, en immersion totale, et bluffante. Le silence règne en maître, le film, comme je vous le disais plus haut, n'étant pas sonorisé, à l'exception plus que notable d'une succession de voix-off nous expliquant calmement, mais dans les détails les plus infimes, avec une précision très rigoriste, le protocole, l'application et les corrélations de l'expérience scientifique. Ces voix-off (argumentant toutes de la même manière, et qui seraient bien au nombre de huit, comme le nombre de cobayes) interviennent régulièrement et calmement tout au long du film, non pas en brisant le silence du métrage mais, en quelque sorte, et c'est complètement paradoxal, en le soulignant, ce silence. Une atmosphère unique s'en dégage, sans vraiment d'équivalent.
Le moteur est d'une beauté exceptionnelle. Le 1.66 fonctionne à merveille, et tient ses capacités immersives de la superbe photo noir et blanc, sublime et charbonneuse à souhait, utilisant avec pertinence et un sublimissime bon goût l'architecture belle mais froide a priori (a priori seulement, car elle deviendra quasiment tout de suite très sensuelle) du centre scientifique où a lieu l'expérience. On se dit dans les premières minutes qu'il suffirait de peu pour que cette photo et ce décor basculent dans une espèce d'expressionnisme, mais ce n'est pas le cas, Cronenberg limitant ces effets d'éclairage, et utilisant à fond celui déjà existant du bâtiment (un bâtiment universitaire en fait). [Il y aura des jeux de lumières, notamment dans ce plan hallucinant où la caméra, mobile, se déplace du fond d'une petite pièce vers un couple qui fait calmement l'amour sur une table ; chose étrange et supra-splendide, la caméra se rapproche d'eux dans un travelling un peu rapide, et avec une série de petits panos bizarres, mais semble ne jamais les cadrer, mais cadrer autre chose (quoi ?), dans l'arrière plan de la pièce, pourtant presque entièrement plongée dans le noir ! Ce travelling au cadrage hésitant ou codé est un plan qui à lui seul justifie la vision du film.]
L'image n'en est pas moins expressive, même si non-expressionniste. Il y a une fusion étrange entre le cadrage (sublimissime là aussi, parmi les plus beaux plans tournés par Cronenberg), les mouvements de caméra à la fois bruts de décoffrage et précis (qui émaillent les nombreux plans fixes ; notamment une série de travellings en caméra portée renforçant les aspects labyrinthiques du métrage), le choix crucial et renversant de beauté des axes, tous sublimes sans exception, et des focales. Avec un dépouillement maximum donc, Cronenberg immerge le spectateur sous la ligne de flottaison, et installe une ambiance bougrement dépaysante, jusqu'à l'hallucination. Tous ces éléments sont inextricablement liés entre eux, mais ne fonctionnent jamais, et c'est bien là la beauté de la chose, sur le synchronisme de ces différents leviers de mise en scène, mais au contraire sur leurs rythmes asynchrones, concrets (au sens musical du terme) qui rendent complètement extraterrestre l'utilisation d'images qui pourraient être totalement banales (ce sur quoi le film joue, la proposition étant aussi celle d'un documentaire tronqué, reposant sur l'exactitude scientifique des faits). De ce fait, inutile de préciser que le montage est incroyablement rythmé et précis, faisant de chaque plan un mille-feuille d'informations cryptées à partir de (presque) rien !
 
Rigueur du discours scientifique, force fabuleuse des images, mais encore plus, superbe et ébouriffante symphonie contemporaine de l'alliance des deux. Le discours est l'expérience qui est le film.
Il y a aussi dans STEREO une dimension, non pas humoristique bien sûr, mais malicieuse, dans la façon dont les informations scientifiques (qui, contrairement à ce qu'on pourrait penser quand on découvre le dispositif rigoureux de la voix-off, passent également par l'image) sont présentées de manière progressive, jouant sur l'excentricité de l'expérience, et creusant toujours un peu plus profond dans l'exactitude et l'exploration des multiples ramifications et conséquences des prédicats de départ. Et là, on atteint des sommets d'intelligence et de malice (encore !), justement. Au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans l'enquête, les ramifications (encore) deviennent, en quelque sorte, et même si on est assez éloigné de cet univers, proches des corrélations macroscopiques et microscopiques d'un Dali. En m'avançant dans l'atomique et le minuscule, j'explore encore plus le cosmos. On pense aussi, bien sûr, aux constructions ludiques et masquées du Nouveau roman, et même, soyons précis, à Alain Robbe-Grillet, dans ce que le film déploie une logique où l'organique se mêlera de plus en plus au scientifique pour ne former plus qu'un "un" mutant, et que l'échafaudage, au fur à mesure qu'il se déploie ET qu'on le découvre, révèle ses nombreux paradoxes. C'est là que le film, épuré et baroque à donf, trouve sa puissance atomique (puissance atomique des choses ordinaires, comme dirait l'autre). Les idées alors exprimées sont soufflantes, et je ne vous en dévoilerai que quelques unes : la relation télépathique ne se limite pas à l'échange de pensée, une bonne relation télépathique doit se construire à travers la fascination physique (mutuelle ?) de l'autre, la télépathie induit des discontinuités spatiales et temporelles, la télépathie est un échange de sensations, de procédés neurochimiques, et peut aboutir (comme je viens de le dire) à la création d'un discontinuum commun (dans le sens de collectif) et réel (dans le sens de concret) comme nouveau lieu de rencontre des participants ; le professeur Springfellow est obligé de participer à l'expérience lui-même, et en plus, l'expérience est scientifique réelle et palpable (encore !) justement parce qu’elle détruit ce qui fait d'une expérience une expérience scientifique (en d'autres termes, c'est parce que cette expérience est non-reproductible, unique et non-universelle qu'elle est complètement objective et rigoureusement scientifique !). [On retrouve dans ces deux dernières idées un déploiement quantique du film, complètement fondateur, comme le spectateur le découvrira plus tard !] On peut aussi ajouter à cela l'idée que la télépathie, dans sa première phase, inclut un rapport de domination certain ! Quant aux conclusions tirées, je vous laisse les découvrir...
Le texte scientifique s'inclue parfaitement dans le montage général, et comme chacun des éléments-leviers du film, joue à la fois le rôle d'élément régulateur et perturbateur dans l'agencement global du métrage, renforçant le fort sentiment de dis-narration ou d’asynchronisme, si je veux, et en cela, le tout nous plonge dans un univers complètement en expansion d'ailleurs, qui trouve sa cohérence extrême dans l'amalgame de ces éléments disparates. On comprendra alors le côté inquiétant sans doute (sujet oblige), mais aussi ludique ou malicieux de cette construction concrète, ou disparate si on préfère.
 
Il se dégage de STEREO l'étrange impression que les spéculations scientifiques, comme leur déroulement du reste, comme la structure même du protocole scientifique, s'étendent sur un territoire microcosmique encore, mais complètement infini, où les implications et les niveaux de lecture sont multiples : religieux (c'est dit texto), mystique, sexuel, érotique (j'y reviendrai d'ailleurs lorsque je ferai l'article sur la liste de Pierrot), mais aussi artistique (l'expérience décrivant complètement ce qu'est le cinéma), etc. Il en ressort que l'immersion est obligatoirement complète. Ce film est quasiment un credo de Cronenberg et de son univers, mais la portée universelle de ces théories a priori loufoques, et leurs déclinaisons, nous touchent au plus profond et nous contaminent comme un virus (ça, c'est pour faire plaisir aux Cahiers et à Positif, sans quoi ils m'en voudraient beaucoup). STEREO est une œuvre à la fois cérébrale et complètement sensuelle, simple, intellectuelle et précise dont la multiplicité et la fulgurance des moyens d'expression, d'une beauté formelle ahurissante, plongent son spectateur au plus profond des voyages intérieurs. Un univers drahomirien ultime (voir ici, dans la section cinéma) où tous les / nos sens seront mis à profit, incluant lui-même le spectateur dans l'expérience, et prouvant par ce fait même que l'expérience est réelle... puisque vous venez de la vivre. La classe.
 
Vous trouverez ce film sur le coffret DVD, en zone zéro et donc lisible sur tous les lecteurs, consacré à FAST COMPANY, l’un des premiers films de Cronenberg (et pas fameux, me disait Bernard RAPP, en rajoutant: "c'est quand même tellement faisandé que ça pourrait te plaire !").  Dans cette édition deux disques, vous trouverez FAST COMPANY donc, STEREO, et aussi CRIMES OF THE FUTURE, que des œuvres de jeunesse donc. Ça coûte 22 dollars canadiens et 26 dollars US. Admettons que FAST COMPANY soit mauvais, et que CRIMES OF THE FUTURE soit médiocre (chose que Bernard RAPP pourra nous dire en commentaire de cet article), c'est quand même presque moins cher qu'un DVD neuf à la Fnuck, et donc l'achat, croyez le bien, est largement rentabilisé.
 
Somptueusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 15 novembre 2005

Recommander - Publié dans : Pellicula Invisablae

(Photo : "Cinéma en Croix" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Comme prévu, on spéléologise dans le fond de la cuve, et comme d'habitude, il y en a, des choses à dire. Bienvenue en 2005, et c'est comme ça que ça se passe.
 
Avant de commencer, il n'est pas inutile, je pense, de se rafraîchir la mémoire. TOP GUN, de Tony Scott. 1986. Presque une génération de différence. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il est impératif de rappeler une chose, sans quoi la substantifique moelle des CHEVALIERS DU CIEL va vous échapper. Certains auront oublié, d'autres s'en contrebalancent sans doute, mais il faut le savoir, dans les films d'avions, un personnage a toujours deux noms : celui de l'état civil, et son surnom de vol, ostensiblement marqué sur son casque, ce qui est bien pratique. Exemple. Dans TOP GUN, Tom Cruise incarnait le Lieutenant Pete Mitchell, surnom "Maverick". [N'allez pas croire que je me souvienne de ça, et encore une fois, merci à imdb.com !]
 
Ceci étant posé, voici l'affaire. Ça va mal. L'armée française, la France monsieur, la France, a commis, sans le savoir, une grosse bourde. On s'est fait voler un avion Mirage 2000, et en plein salon du Bourget en plus ! Ça craint la honte. Le dit mirage s'est échappé en pleine démonstration, et a disparu des écrans radars.
Clovis Cornillac (les américains ont Luke Wilson, nous nous avons Clovis Cornillac), surnom Fahrenheit, et son coéquipier Benoît Magimel, surnom Walk'n (les américains ont Christopher Walken, nous on a Benoît Magimel), deux pilotes d'élite ("là-haut, les meilleurs parmi les meilleurs", disait-on jadis !) de l'armée française, la France monsieur, la France, sont justement en patrouille dans le notre beau ciel lorsque l'incident a lieu. Ordre leur est donné d'aller voir ce qui se passe. Nos amis à la vie comme "en" boulot, croix de bois, croix de fer..., ooops, pardon pour l'allusion, retrouvent vite l'avion volé qui s'est caché sous un Boeing pour éviter la détection radar. L'interception commence, mais le pilote du Mirage volé fait le sourd, et pire, tente d'abattre l'avion de Fahrenheit. Le sang de Walk'n ne fait qu'un tour, il aligne dans sa mire l'avion méchant volé et attend que l'état-major lui confirme l'ordre d'abattre le sagouin. Mais, stupeur sans tremblement, les ordres sont formels : surtout ne tirez pas ! [Compris, les jeunes ?] Le méchant n'avion va tirer sur Fahrenheit, alors Walk'n désobéit pour sauver son équipier et désintègre le malotru.
Hiérarchie furax, débarquement de l'émissaire du Premier Ministre (Géraldine Pailhas, toujours assez belle malgré les tailleurs dits "classe" et plutôt ignobles qu'on lui fait porter ici), débarquement du chef officieux de la non-existente cellule des opérations spéciales, à savoir Philippe Torreton (le nouveau David Hemmings), savons généraux et magouilles au sommet sur fond de scandale-lelelelelele financier des marchands de canons... Que s'est-il passé dans cette embrouille, et pourquoi faire porter la lampe par nos deux héros ? Ça sent l'arnaque à donf, brother, à donf... C'est parti pour 102 minutes, play Yvette, play !
 
Ah, Gérard Pirès qui n'a pas complètement volé son nom, l'ineffable réalisateur de la série TAXI ! Mais soyons rigoureux, et finissons en une fois pour toute avec le cinéma, après on pourra discuter.
 
Structurellement (et narrativement), LES CHEVALIERS DU CIEL est construit sur une série de cycles, à l'instar du cinéma pornographique. Je dis ça à froid, et sans me moquer, bien sûr. Sauf qu’évidemment, les exigences du grand public (j'étais assis à côté d'une petite fille de 7 ans, dont les commentaires à sa maman était très intéressants et m'ont fait marrer : visiblement, c'est elle qui avait choisi le film, et il y a des choses qu'elle n'a pas comprises, demandant à chaque fois des explications à sa mère, et à chaque fois, la petite fille a décroché sur les points les plus maladroits du scénario : pas conne, la petite !) ne sont pas les mêmes que celles du public érotomane. En conséquence, la durée du cycle "d'action" a été réduite de 7 minutes à 4 minutes. C’est de bonne guerre. Première remarque.
On peut objectivement observer que Pirès veut faire un film ouvertement populaire, de genre, un peu brut de décoffrage. Au final, les séquences d'action alternent avec des séquences de blablas complotants plutôt courtes, avec une belle régularité métronomique. C’est du brut de décoffrage, ce n’est pas du Ronsard.
 
Alors évidemment, ça ne cherche pas midi à quatorze heure, ça tranche dans le lard. Le développement, trop basique, est forcément un peu, et même carrément, bébête, bien moins évolué par exemple que son pré-concurrent FURTIF, vu cet été, très débilosse également mais possédant d'autres qualités, pas énormément, mais quand même. J’y reviendrai si j'ai le temps.  Allez, tout le monde n'est pas Tarkovski, et on aurait été prêt à être indulgent avec le gars Pirès, si malheureusement son film ne contenait pas des choses fabuleusement maladroites et très mal calculées sur le plan tactique, d'une part, et des choses impardonnables sur le plan artistique (au sens large) d'autre part.
 
Le vrai mystère du film est : comment laisse-t-on encore Mr Pirès tourner des films de cette "importance" (je parle du budget, là) ? Formellement, et sur le simple plan cinématographique, c'est une horreur. Je passe sur la photo, très médiocre dans la copie que j'ai vue. Quand on arrive à de gros tirages comme ça, une fois sur deux, on voit le film dans une copie aux couleurs pourries et à l'étalonnage immonde. Ça, c'est pas forcément la faute à Pirès, mais au labo qui tire la pellicule, alors laissons le doute profiter au réalisateur.
Si le scénario est absolument bébête et sans tentative de faire quoi que ce soit d'un peu rigolo ou d’original, difficile par contre de ne pas noter l'incroyable mal-facture, et l'ignoble médiocrité plastique et cinématographique de l'ensemble. Pirès, comme d'habitude, tourne en 2.35 (format scope), pas le plus ingrat des formats pourtant, et le résultat est horriblissime. Rien n'est cadré. Regardez le décollage du Mirage volé au début du film. Une horreur. En fait, Pirès cadre son film, un peu comme nous cadrons (enfin, pas moi en fait) l'anniversaire de Tata Jeannette sur le caméscope familial. Ni plus beau, ni plus laid que ça. L'usage du 35mm impose évidemment l'exclusion de certains tics et malfaçons de la vidéo. Ça tremble un peu moins par exemple. Mais il n'empêche, les sujets à l'image sont n'importe où, Pirès filme comme à l'arrachée, avec pour simple prérogative que l'information soit à l'écran et basta. Pas de composition, ni rien. Pas de composition du plan pour construire la séquence dans son entier, et donc pas de relation ou de contradiction dans les plans entre eux. L'informatif über alles. C’est exactement la même chose chez Tata Jeannette. Quiconque a tenu la caméra dans une réunion familiale a entendu au moins une fois dans sa vie, comme disait le poète : "Tu vois le gâteau, là ?" au moment où Tata va souffler les bougies. Ici, c'est pareil.
Il y a de vagues efforts pour styliser la chose, mais en général, ça tombe à plat, ou les plans sont foirés et inutiles, comme cette espèce de travelling sur le tarmac en intro de film, où l'on suit la camionnette des ravisseurs. À la limite, sans ses velléités de mouvement, Pirès aurait obtenu quelque chose de plus sobre. Les plans en vols sont absolument quelconques, et bien moins impressionnants que TOP GUN, de 19 ans plus jeune et qui pourtant ne casse pas des briques (dans le film de Tony Scott, je crois qu'il n'y a que 3 minutes où l'on voit de vrais avions en vol, et en général, ce sont des atterrissages et des décollages). Il y a sûrement ici un déploiement de moyens, mais ça ne se voit absolument pas à l'écran. Evidemment, quand on ne cadre pas, le moindre effort devient complètement cheap. Comme disent les graphistes et les vidéastes en matière d'informatique : "garbage in, garbage out".
Bien entendu, le montage est aussi parasité par cette volonté de non-construction. Du coup, en l'air, rien n'est lyrique, tout est speedé, et tout change de point de vue ou d'axe dans le plus parfait désordre, en essayant quand même, ça et là, de placer des plans raccords sur le strict plan géographique. [Effort inutile que cette spatialisation de  dernière minute, surtout quand on se contrefiche de l'échelle de plans et du cadrage.] En l'air donc, c'est la bouillabaisse austro-hongroise. En bas, c'est un peu plus calme bien sûr, mais c'est également n'importe quoi, sans aucune recherche de rythme (c'est la BO, ignoble et mixée à la tronçonneuse allemande – baissez vos sonotones – qui donne le rythme des scènes, c'est-à-dire l'ambiance, comme le montre ce personnage, surnom de vol "i-pod", qui emporte la BO du film à chaque vol !), et le moindre champ / contrechamp est laborieux. En plus, l'utilisation du gros plan "émotif" (vous savez, le fameux cliché selon lequel plus on cadre en gros plan, plus on est prêt de l'émotion de l'acteur et du personnage...) est constante, comme à la télé.
 
Bref, cinématographiquement, c'est assez horrible. On peut même ajouter que la direction artistique est remplie de mauvaises idées (l'appartement de Torreton, par exemple), d'endroits très laids filmés dans un coton sfp-gaullien (les bureaux militaires luxueux de la république), ou encore de reconstitutions  de locaux secrets high-tech, dit-il, qui n'ont même pas le bon goût de copier les scènes de salle de contrôle des films ricains ! Que cela est cheap !
Les acteurs sont perdus dans des dialogues et des situations vues / entendues 12000 fois (opposition bureaucrates / barbouzes contre Hommes de Terrains, "s'ils te virent de l'armée, et ben je démissionne aussi", etc.), et mal bricolés, sans aucun humour (fut-il un peu débile ou factice, comme dans FURTIF). De temps à autres, on nous ressort la Playmate du Samedi Soir, de notre maître à tous Stéphane Collaro, avec des actrices ignobles filmées comme de semi-mondaines du club échangiste (mange google !) de La Motte Beuvron, c'est-à-dire tout en vulgarité ostentatoire (ça, pourquoi pas à la limite), mais sans envergure, et une fois de plus sans humour. La scène du strip-tease sur l'avion est ostensiblement filmée dans un hangar noir, et ressemble à un numéro de bar à putes à Sarajevo, aussi beau que ça, oui, oui. Torreton comme d'hab, et à l'instar de David Hemmings, comme dirait Graham Chapman, fait très bien la bûche.
 
Je passe sur les images de synthèse !
 
Résumons, il n'y a rien ou presque. En fait, Pirès est au film d'action ce que Jean-Marie Poiret est à la comédie. Ils engloutissent tous deux des sommes folles qu'on ne retrouve jamais à l'écran. Il est évident que LES CHEVALIERS DU CIEL vise une qualité téléfilm. Personnellement, le feuilleton PJ sur la 2 est bien mieux réalisé que ça, et là, vous pouvez me croire, ce n'est pas de l'ironie. [Et ça fait tellement SFP, tous ces effets, tous ces décors et ce scénario...]
 
Voilà en ce qui concerne le cinéma. Faisons maintenant un pas de côté.
Il n'y a rien qui vous choque ? Non ? Vous êtes sûr ? Et bien parlons un peu, non plus de Gérard Pirès (à qui il faut préférer feu Gérard de Suresnes), mais des producteurs de ce film. Où est Tanguy ? Où est Laverdure ? Quel est le rapport avec la bande dessinée ?  Quel est le rapport avec la série télé ? Euh... Ben, c'est très simple : ça parle d'avions, non ?
Vous l'aurez compris, le moins pardonnable dans tout ça, c'est le cynisme complet de la production ! Ils n'ont racheté les droits des CHEVALIERS DU CIEL que pour se payer le titre ! Sinon, entre la franchise d'origine et le film de Pirès, de l'aveu même des producteurs, il n'y a aucun rapport, mais alors aucun. Tout ça, c'est du marketing pur, et ce n'est pas du tout une adaptation. Et sur ce point, je crois qu'on bat les Américains ! Ce film devient du coup un cas d'école, et il est révélateur de ce que la profession française pense de son public ! Peu importe de faire un film, peu importe d'y mettre les intentions, ce film n'a qu'un but : vous pomper votre fric ! Point barre. Et la question de faire accessoirement du cinéma ne se pose même pas. Ce film stigmatise et incarne en quelque sorte le fantasme ultime de la production française. Et si ce point n'est pas celui qui prend le plus de place dans cet article, c'est quand même là le vrai scandale. Celui d'une production incapable de livrer un film d'action un tant soit peu remarquable, incapable de faire ressentir quelque émotion, la plus factice et la plus triviale soit-elle. Elle marque aussi l'état de désordre, de peur et de non-décision de professionnels de la profession, toujours prêts à se plaindre des terribles entraves qu'ils rencontrent pour monter leur film dans un paysage cinématographique qui, selon eux, marche sur la tête, mais qui sont en fait incapables de créer, même cyniquement, même pour faire du fric et rien que du fric. Aucun effort, cynisme et arrivisme à tous les étages, ce film est une insulte, même pas aux cinéphiles populaires qui aiment les bons gros films, mais à quiconque va dans un cinéma  et paye 8 euros la place. C’est ni plus ni moins du vol, et pour ma part, j'ai plus de respect pour des vendeurs de yaourts qui font leur métier que pour ces gens pour qui le cinéma, qui à huit euros le ticket est un sport de riches, n'est finalement qu'un placement, comme à la bourse. Du cinéma comme on fabrique des chaussettes ou des poêles Tefal !
Notre collègue Pierrot disait ici en commentaire que les Cahiers du Cinéma avaient trouvé des circonstances atténuantes à ce film. Ils prouvent là que ce sont des salauds sans foi ni loi, car il n'y a strictement rien ici qui soit cinématographique. Mais il faut bien les traiter quasiment de "collabos", avec ironie et humour, mais aussi fermeté, dans leur inaptitude à relever et à dénoncer le scandale inédit, et que je viens de mettre en lumière, de cette production des CHEVALIERS DU CIEL.
 
Je me souviens cette année avoir vu une série Z fauchée de Bruno Mattei, le fameux réalisateur du mythique LES RATS DE MANHATTAN. Ça s'appelait VIRUS CANNIBALE, c'était un film de zombies, assez rigolo puisque quelquefois assez inepte. Il n'y avait aucun cannibale dans le film, et l’un des personnages, une espèce de barbouze, meurt en tutu vert fluo, dévoré par un des dits zombies. Il n'y avait pas un rond dans ce film. Et pourtant, quelle surprise de voir par exemple que le film était cadré avec goût dans un superbe scope. Tu le sens, le message qui monte ?
Choisis ton camp, camarade ! Disons merde aux dealers !
Et bon rétablissement, Michel !
 
Justement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 14 novembre 2005

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(Dr Devo : "La Matière est amour" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
J'écris ces derniers jours avec un film de retard. Je vous rapporte mes pensées du film d'avant-hier. Et 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU n'est pas le dernier film que j'ai vu, mais donc l'avant-dernier. Par contre, c'est le dernier film que j'avais envie de voir. Hier, j'ai été voir une horreur, comme un kamikaze pointe le nez de son avion vers le bâtiment ennemi le plus armé... Mission kamikaze accomplie, donc, non sans mal... On y reviendra.
 
Les américains sont peut-être mauvais, tricheurs, et insolents dans plein de domaines cinématographiques, mais ils sont aussi les plus pertinents dans certains autres, rien à faire. C'est le cas notamment des films de college, pour lesquels, vous le savez, j'ai une tendresse coupable, et également pour les films qui, de près ou de loin, s'intéressent à tous les handicaps, qu'ils soient physiques ou sociaux. Alors là, pour ça, ils sont drôlement fort les Ricains. Comme disait le poète, "si les Ricains n'étaient pas là, on serait tous..." en salles, alignés sagement et avec discipline pour voir JOYEUX NOËL (pas encore vu, mais le courage me manque ; Overfab, homme de blog et ami, bien moins insolent que certains qui collaborent à ce site, bref, un gars avec la tête sur les épaules et le verbe mesuré, affirme que ce film est quasiment révisionniste dans sa vision de la Première Guerre Mondiale. J’attends ses explications détaillées et on y revient !).
 
Steve Carell (également co-scénariste du film avec le réalisateur Judd Apatow) a 40 ans, sans blague, mais si, et travaille chez Darty. Gentil garçon, mais assez timide. Ses collègues, beaucoup plus expansifs et déconos, le prennent pour un gentil allumé ou un type terne et coincé. Un jour, ils leur manque un partenaire pour leur régulière soirée-poker, et n'ayant aucun autre recours, ils invitent Steve.
Steve, qui passe ses nuits sur internet, joue très bien au poker ! Après la partie, la conversation dévie bien sûr sur les femmes et le sexe. Chacun y va de son anecdote. Les collègues de Steve mettent enfin le doigt dessus, au détour d'une métaphore malheureuse (et débile !) : Steve a peut-être 40 ans, mais il est toujours puceau (ah oui, d'accord, je comprends le titre maintenant !). Les collègues vont prendre Steve en main, et forcer un peu le destin. Chacun y va de sa méthode et de ses conseils, et malgré sa bonne volonté, c'est pas gagné pour Steve... La chasse à la belette est ouverte.
 
Bon, si le film a cartonné sa mère aux US de A, faut être prévenu quand même, c'est pas du Ronsard, c'est de l'Amerloque. Budget riquiqui d'abord, avec tout ce qui va avec. Cadres insipides, champs / contrechamps au kilomètre, lumière assez ignoble et qui sent bon le studio en papier mâché. Ami esthète, passe ton chemin. N'empêche, régulièrement, on voit un petit film sympatoche dans le genre, en provenance de l'Amérique. DODGEBALL par exemple, il y a un an. Et souvent, c'est des histoires de freaks, de gens décalés et pas vraiment intégrés à la société. C'est le cas ici, avec la tare qui est peut-être  la plus lourde : l'absence de vie sexuelle, avec tout ce qui en découle. Difficile de faire plus honteux sans doute.
 
Ce qui est assez agréable dans ce film, c'est de voir comment est traité le héros. Un peu ringard évidemment, le garçon. Mais on sent néanmoins que ce "ringardisme" intervient a posteriori. Il n'est pas puceau parce qu'il est ringard, il est ringard parce qu'il est puceau. C'est une nuance assez jolie dans un système hollywoodien où, à la simple vue des acteurs d'un film, on arrive généralement à dire qui tient le rôle principal, et qui hérite des seconds rôles. Et d'une.
En même temps que les collègues de Steve le prennent en main, tous les personnages apprennent à se connaître, et comme dans tout bon film de ce genre, l'utopie collégienne marche à fond et Steve est rapidement "one of us".
 
Les gags sont très grossiers et en général assez marrants. On retrouve un hommage aux frères Farrelly (scène pipi empruntée à FOU(S) D'IRENE, moins bien que l'original mais plus "gore"), et des situations americian-piesques adéquates. La VF est complètement ignoble. Faite en 5 sets, à la vitesse de la lumière, par des acteurs et un directeur artistique qui non seulement s'en foutent, mais méprisent complètement le film, cette VF est un parcours du combattant, d'autant que le mixage n'est pas formidable et nous fait tendre l'oreille une fois ou deux. Du coup, le film parait sympa, sans plus. Il doit être évidemment beaucoup plus dynamique en VO. Si l’un de vous va vérifier sur place, qu'il laisse un petit mot ici en commentaire. Voilà qui nous gâche bien le plaisir, encore une fois. Quand on voit le prix des places (7 ou 8 euros !), c'est quand même un peu du vol manisfeste !
 
C'est quand même pas trop mal écrit. Les personnages secondaires sont assez réussis. Au fur et à mesure, on s'aperçoit joliment que les personnages d’origines étrangères émaillent de plus en plus le film. C'est logique, et là aussi, la leçon est empruntée aux Farrelly : la ségrégation des corps sur le marché de la viande hollywoodienne, c'est aussi celle de la couleur de peau. Comme les Farrelly introduisent de force des handicapés dans leur cinéma, on introduit ici des étrangers. Bien vu. La chose la plus belle du film concerne le collègue de Steve (Paul Rudd, très bon) qui n'a jamais fait le deuil d'une relation sentimentale vieille de deux ans. On est très surpris de constater que quand le personnage de son ex débarque, il s'agit d'une fille normale, pas d’un mannequin, une indienne d'Inde (ou quelque part, pas très loin) et gentiment boulotte ! Une fille de la rue, quoi ! Et ça, c'est très classe. D’abord parce que Paul Rudd est plus good-looking, et qu'un couple moche / beau n'existe jamais au cinéma. Et puis parce que l'actrice qui joue l'ex a du chien, et un jeu très réaliste, très loin de la farce ! Très beau moment. Très généreux.
 
On retrouve aussi une de mes actrices chouchoutes : Catherine Keener, que ceux qui l'ont vue dans DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH n'oublieront sans doute jamais. Elle est ici à contre-pied non plus dans un rôle de garce supra-intelligente, mais dans celui plus romantique de la girlfriend potentielle (personnage social également, mais très bizarrement : avez-vous remarqué comme le réalisateur insiste de manière presque inquiétante sur son métier ? Son magasin ne sert à rien et n'est sans doute pas rentable – jolie scène des bottes, et on se demande presque s'il n'y a pas une volonté d'arnaquer Steve lorsque celui-ci lui confie ses poupées collectors. Pour une comédie de ce genre, on insiste drôlement sur l'argent, non ?).
Keener est quelqu'un de formidable. Ici, on a l'impression, mais encore une fois c'est sans doute à cause de la VF, qu'elle est largement en dessous de ses capacités. En tout cas, elle a pris un méchant coup de vieux, la Catherine. En même temps, j'avais vu quelques images de L'INTERPRETE cet été, et ça ne m'avait pas frappé. Je me demande donc si on ne l'a pas maquillée un peu dans ce sens, avec rides apparentes et tout et tout. Et pourquoi pas d'ailleurs ?  J'aurais aimé en tout cas la voir plus... Bon choix, quoiqu'il en soit.
 
Une petite remarque avant de partir. D’abord, regardez bien la tête de Keener dans le plan douche à la fin du film, dans le lit. Très physique. Très bonne actrice. [Ce n’est qu’un détail pourtant, et c’est paradoxalement peut-être le seul moment où l’on sent vraiment quelque chose de sensuel dans le film.]
Deuxio, il est très étrange de ressusciter HAIR. C’est assez astucieux : la révolution sexuelle, sensuelle et sociale est derrière nous, et appartient à un folklore passé. Et en fait, nous sommes en pleine régression. Rien n’a été retenu, tout a été corrompu ou gâché. À l’âge du porno et d’internet, il semble que l’on soit encore moins libre qu’à l’époque, et surtout que notre rapport au sexe soit encore plus immature. Etonnant, non ?
 
Ben voilà, on a fait le tour ! Petit article, un peu écrit n'importe comment, voilà, voilà. Je vous parlerais bien des CHEVALIERS DU CIEL, mais c'est bizarre, là, je préfère vous laisser là-dessus, histoire de se quitter sur un bon souvenir !
 
Bon dimanche sous vos applaudissements !
 
Décontractement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 13 novembre 2005

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(Photo : "Faites des Chiens" par Dr Devo)

Chères Dames, Chers Sirs,
 
Ben oui, que voulez-vous, il y a des jours comme ça, où ce n'est pas facile d'avoir du style, comme disait la poète belge, et particulièrement quand on est bon à curer le fond de la cuve cinématographique. La réserve de films un peu excitants s'épuise en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, après une période (relativement) faste. C'est comme ça. Aujourd'hui, quand bien même le moral n'y serait pas, ça va encore. Mais dans les jours à venir, attention les yeux, ça va se gâter drôlement, à moins de sorties nouvelles et oubliées, ce qui est possible. Une vérification s'impose.
 
Avant de faire le bas du classement et de piocher dans les films les moins attirants actuellement à l'affiche (tu la sens, la Coline Serreau qui approche ?), on s'est, il y a quelques jours, jeté comme un miséreux sur un quignon de pain sur les deux films suivants. [Et encore, je dis méfiance : avant-hier, je pensais aborder deux films en une critique, et finalement Richard Berry a eu droit à un article à lui tout seul, pareil hier pour Philippe Noiret ! Qu'est-ce qui nous arrive ? Donc, à l'heure qu'il est, je ne peux garantir de pouvoir, dans le cadre de cet article, aborder les deux films auxquels je pense. Oui, mais bon, en même temps, pour quelqu'un qui aime les choses déstructurées et post-post-modernes, tes intros, mon coco, sont de plus en plus immenses, en plus d'exister !]
 
Ah, Jodie Foster ! Quel poème ! La dame est assez sympathique. Et incroyablement populaire. Dans le même temps, pour de très mauvaises raisons, on ne peut que s'énerver en la voyant... [Jodie, si tu passes par là, ne le prends pas mal !] J'ai horreur de ces acteurs plutôt beaux ou smart physiquement, avec une filmo vraiment pas mal, et qui en plus ont fait 150 années d'études avant d'arriver dans le cinéma, et parlent douze langues. Je suis contre le cumul. Ce n’est pas juste, mais alors vraiment pas. Je vais donc dénoncer ! La Foster parle 12 ou 13 langues, et s'exprime dans un français impeccable, et à bien des égards un français beaucoup plus élaboré que le nôtre, cher lecteur. Je n'ose lire sa prose à l'écrit, où sans nul doute elle fait moins de fautes d'orthographes que moi. À la réflexion, toutes les personnes qui écrivent le français font moins de faute que moi ! Mauvais exemple. Le jour où j'ai jeté l'éponge avec Jodie Foster, c'est quand, au journal de TF1, j'ai remarqué son style syntaxique, qui m'a donné envie d'aller mettre une corde autour de la poutre dans l'œil de mon voisin, style énervant, en plus du fait que le fond bleu du plateau lui donnait un air de Déesse de la Contingence (je pense que si elle est un dieu déguisé, c'est la Déesse de la Contingence, même si je serais assez incapable de dire à quoi cette qualification originale correspond), fond bleuté carrément raccord, et ça, ça n'est pas juste non plus, avec le regard de la miss. À un certain moment, alors que j'étais en train de couper le col de ma chemise aux ciseaux à coutures afin de faciliter mon auto-guillotinement (si je veux !), Foster, malgré mon projet, donc, de mise en bière (australienne !), a prononcé le mot "nonobstant", et ça, les amis, c'est le jerricane qui a fait déborder la citerne.
Bon d'accord, je connais ce mot "nonobstant", et je ne l'utilise jamais ou alors par jeu. Bien que je connaisse l'expression, à chaque fois que je l'entends, il me faut faire un effort pour que la définition, pourtant simple, s'inscrive dans mon cortex focalien, pourtant assez beau, vu de l'intérieur.
Et c'est là le drame. Madame Foster, qui parlait déjà excellemment le français avant d'avoir mis les pieds dans notre propre pays (là où il faudrait pour moi 10 ans de vie en Angleterre pour parler un anglais décent, que je parle, mais mal, rottenly pour ainsi dire), la Foster, c'est elle qui nous apprend le bon usage du mot "nonobstant". Que c'est humiliant.
 
Alors, voilà mon message à tous les Ashley Judd, Jodie Foster et Viggo Mortensen. [Oui, parce que notre ami et collaborateur Tournevis qui signa il y a peu un bel article sur A HISTORY OF VIOLENCE, a serré, il y a quelques semaines, la paluche des Sirs Cronenberg et Mortensen, le petit chanceux. Et il m'a appris, figurez vous, que le garçon parlait parfaitement le français.] Message à vous : vous êtes riches, vous avez un métier formidable, vous êtes super-beaux si j'en crois la compilation d'avis divers que j'ai rassemblés auprès de mes proches, vous êtes intelligents, vous avez fait des études longues comme mon bras, et en plus, il semble que vous ayez très bon goût, peu ou prou. S'il vous plaît, laissez nous, à nous pauvres hères, notre seul luxe, notre seul point fort : la maîtrise du français. Et arrêtez de nous humilier (sans le vouloir, sans nul doute). C'est pénible.
 
Bon, ça, c'est fait.
 
Allemagne, de nos jours (mettez la musique de Sting dans le juke-box, dans la colonne à droite de cette fenêtre, histoire de vous mettre dans l'ambiance, enfin si vous en avez le courage !). Jodie Foster est bien triste. Son mari vient de se suicider, la laissant seule avec sa petite fille de 6 ans. Bon. Elle est ingénieur (Oh non ! T'exagères ! Arrête de nous humilier !) en aéronautique. Demain, elle va rentrer aux USA pour enterrer le dit-mari. Ce n’est pas facile.
Elle embarque donc dans un avion high-tech  très gros porteur (500 personnes, je crois), avec sa fille à ses côtés, et le cercueil de feu son Monsieur dans la soute. Il se trouve, licence poétique oblige, que Foster a travaillé à la conception de cet avion. C'est elle qui a conçu les réacteurs ! L'avion décolle. Jodie et sa fille vont s'allonger sur une rangée vide au fond de l'appareil, et piquent un petit roupillon. Lorsque que la Jodie se réveille, sa fille a disparu. Elle a donc le trouillomètre à zéro, surtout dans ces circonstances déjà pénibles (le deuil). Sa nature de mère inquiète ne ressurgit pas, elle s'amplifie incroyablement. Elle cherche la petite partout, en vain. Elle finit par demander l'aide du personnel. Sans résultat. Bien au courant des procédures dans ce type d'événement, elle exige auprès du commandant de bord que tous les locaux techniques et parties inaccessibles au public de la carlingue soit fouillés. Le personnel de l'avion commence à trouver ça lourd, d'autant plus que la liste d'embarquement est formelle : la fille de Foster n'est jamais montée à bord ! Les passagers et les voisins de rangée sont également formels : personne n'a jamais vu la fille de Jodie !
 
Bon, on ne peut pas dire autre chose. À mes yeux, ce sujet est quand même assez séduisant, non ?
En tout cas, il m'est arrivé un drôle de truc en début de séance. Tout d'abord, je me suis placé un poil trop près de l’écran. Mon champ de vision était alors vraiment bizarre. Il ne couvrait pas complètement, mais vraiment à un poil de chouïa près, la totalité du cadre (en scope en plus !). Bizarre donc, de voir cette première partie qui m'a paru, du coup, bien étrange. C'est fou ce qu’on est déstabilisé finalement, lorsque qu'on ne peut pas voir le cadre dans son entier ! L’œil se ballade toujours pendant une séance. Et si vous n'êtes pas trop près, un des grands plaisirs du cinéma est de percevoir le cadre dans son entier, et de laisser son regard, c'est-à-dire sa subjectivité, s'attarder sur telle ou telle partie de l'image, ou sur tel ou tel détail. On ne regarde pas forcément le cadre en entier, bien sûr. Mais on le perçoit plus ou moins, et par moment on focalise, on se ballade ou on est baladé dans l'image à d’autres points. Ruiz disait, et même dit, que le spectateur est aussi le co-monteur du film, dans le sens où physiologiquement, on cligne des yeux, et donc, inconsciemment, on ajoute des images noires au film, et en plus, on prend le délicieux et jouissif risque (et là, c'est moi qui ajoute), de louper un point de montage par exemple. Ruiz allait même jusqu'à conseiller de s'assoupir en regardant un film, afin de louper des portions de film plus importantes. Pour lui, et pour moi  aussi, du coup, qui adhère complètement à cette théorie, le montage du film (et tout ce qui va avec, la narration notamment) ne devient pas un "corpus" fixe, mais au contraire une entité changeante. Si on dort, ou si l’on ferme les yeux pendant un film, outre le fait qu'on modifie, de fait, le montage objectif, ou perçu comme tel, du métrage, on se retrouve forcément, si le film est construit ou déconstruit avec goût, avec des béances, même minimes, et ce notamment en ce qui concerne la narration. L'histoire, même dans le film le plus bêtement narratif possible, devient elliptique, avec des trous pour ainsi dire. Du coup, ô glorieuse et magnifique expérience, c'est à nous, avec notre intellect, notre goût et notre cœur, de combler les choses, de remplir, ou de ne pas remplir d'ailleurs, les ellipses ainsi créées ! C'est pourquoi les gens qui font des films bêtement narratifs, où un point A mène vers un point B qui mène vers un point C, etc., se trompent, heureusement. Et c'est pourquoi les réalisateurs qui croient, inconsciemment ou pas, qu'il faut faire du "cinéma du réel" ou du moins réaliste, se trompent aussi, mais alors complètement. Car même le film le plus terre à terre sera forcément un film déconstruit. Considérer le cinéma comme un enregistrement objectif d'un instant filmé, et essayer de le circonscrire à un procédé photographique, est un leurre, et même une chimère. Passionnant, non ? En vérité je vous le dis, regarder un film est forcément une entreprise de déconstruction / reconstruction dont le seul maître est vous-même. Pour des raisons structurelles, le film échappe donc à son auteur (et non pas pour des raisons de psychologie, par exemple). On comprend mieux pourquoi certains films, d'ailleurs, riches en haute teneur véridique (et encore, même dans les informations narratives, ces films sont aussi peu objectifs qu'un bon livre de Zola, qui quand même est un auteur fantastique, loin de l'objectivisme qu'on nous a appris à l'école : rappelez-vous le chevauchement phallique du train par le héros de LA BÊTE HUMAINE !) sont le fruit d'un fantasme inexistant !
 
Et c'est pour ça qu'en ce qui me concerne, non seulement le montage est la mamelle du cinématographe, mais l'expérience de voir un film en salles est forcément une expérience... ludique, puisque qu'il y aura souvent deux sélections qui s'affronteront dans votre visionnage : un remontage inconscient du film (endormissement, clignage de l'œil, attention portée sur une aire spécifique de l'écran), et un remontage conscient avec lequel je vous conseille de jouer !
 
J'étais donc un peu trop près, et je sentais tout à fait que ma sélection consciente et inconsciente ne fonctionnait pas. J’ai reculé d'un rang, juste avant le décollage de l'avion, et là, j'étais très bien placé (à mon goût bien sûr, car se mettre trop près peut être aussi un choix de remontage ! Petits pervers !).
 
L’intro m'a semblé très soignée et très étrange, mais peut-être, si je m'étais correctement placé dès le départ, que je l'aurais trouvée très exagérée et vulgaire ! Je vous laisse juges.
 
Le charme de FLIGHT PLAN est justement de ne pas savoir ce qui va arriver. La trame est réduite au maximum, dans l'espace (c'est un huis clos) et également dans le nombre d'événements possibles (en principe du moins, et pour les mêmes raisons). De plus, le charme doit agir pour la simple et bête raison que l'histoire simpliste impose deux choix possibles. Soit le film est un truc absurde à la QUATRIEME DIMENSION, soit le film est quelque chose de plus terre à terre avec un pot aux roses explicatif, plus ou moins.
Je ne trancherai pas, pour vous laisser le plaisir éventuel de découvrir le film.
 
C'est un film que j'ai beaucoup de mal à juger, bizarrement, peut-être à cause du changement de siège décrit ci-dessous. J'adoooore les ambiances paranoïaques ! Ça marche toujours, ne serait-ce qu'un peu, et il n'en faut pas beaucoup plus pour que je rentre quasiment immédiatement dans les films de complot à un individu contre tous. Le film déploie tous les artifices à sa disposition pour ce faire. Utilisation du racisme latent en chacun de nous (dans une perspective moins subtile que dans la fameuse scène des toilettes dans BODY SNATCHERS d’Abel Ferrara), effets de panique et d'exaspération chez les autres passagers, etc.
 
Si vous n'avez pas vu le film, arrêtez ici la lecture. S'il vous plaît.
 
J'ai beaucoup aimé le démarrage de la panique chez Jodie Foster (dont le premier gros plan est incroyablement retouché en post-prod', et qui, dans le reste du film, a pris un petit coup de vieux ! Intéressant...). Ça marche bien avec moi. On sent aussi de manière assez palpable le sentiment de danger que représente le fait d'avoir quelqu'un d'incontrôlable à bord. Il m'est arrivé (rarement ceci dit) de prendre l'avion, et je ne m'étais pas rendu compte à quel point tout cela était si anxiogène ! L'utilisation du décor et des effets est à certains moments, dans certains détails, particulièrement judicieuse. Notamment l'ignoble angoisse du décollage (utilisation très maligne des vibrations), et surtout l'utilisation constante, dans la première partie, des "tremblements" de la carlingue quand un élément illogique est détecté dans le discours de Jodie Foster. Ça, cette idée précise, est vraiment la grande bonne idée du film, et donne un vertige fantastique et abyssal à l'intrigue, surtout par rapport à la situation du personnage (les vibrations sont intéressantes d'ailleurs, aussi bien quand le plan cadre un personnage extérieur que Foster elle-même, plaisir double et organique donc).
Il y a de bonnes pistes également dans l'utilisation de la contagion de la panique potentielle (et c'est cette potentialité qui fait très peur) parmi les passagers. Elle est assez habilement relayée par l'agacement, voire la colère, des passagers qui font fonctionner à fond l'oppression constitutive à toute impression perçue par les paranoïaques. Cette colère des passagers exprime avec pas mal de force l'oppression de la société envers un seul individu. Là aussi, ça fait assez peur.
On a cependant l'impression que ces pistes sont abordées, certes, mais non approfondies, et à mon goût, on reste un peu sur sa faim de ce point de vue. On note aussi l'extraordinaire peur panique que provoque Foster dans le local technique, un des meilleurs passages. Bon point !
 
De temps en temps, il y a des mouvements de ralentis assez jubilatoires. Voilà pour le positif. Malheureusement, j'accroche vraiment moins à la deuxième partie, qui révèle d'ailleurs les petits défauts de la première. L'intro, a posteriori, a peut-être été trop fantastique, me dis-je. Mais surtout, il y a, je pense, un assez gros problème de casting ! Aïe !
D'abord parce qu'il n'y a que trois visages connus. C'est un mauvais choix tactique. Soit il ne fallait mettre que des "inconnus" autour de Foster, soit mettre plus de visages familiers. Ici, l'option moyenne a été choisie avec maladresse. À savoir, Sean Bean, Peter Sarsgaard. Et Kate Beahan, avec son visage plus "mannequin" (ce n'est pas le terme exact, mais bon, vous voyez ce que je veux dire) attire tout de suite l'attention. Le suspense est donc carrément éventé, et la "résolution" du film (sa deuxième partie) n'a plus le goût délicieux du coca cola, mais parait éventée car désormais, on sait où porter notre attention. Et ça, ça fait mal.
On remarquera de toute façon que Sarsgaard est un vrai plat de nouille, absolument sans saveur. Mais qu'est-ce qui a pris le réalisateur ou la production ? C’est exactement le plus mauvais choix. Absolument pas convaincant en première partie (en plus des défauts généraux dont nous venons de parler), et mauvais comme un cochon dans la deuxième. Une horreur ! Son travail est, au mieux, sans saveur. La toute fin est plombée et vidée du moindre suspense ou du moindre enjeu, et j'ai bien l'impression, outre la structure du film elle-même, que le petit gars en soit largement co-responsable. Donc, casting pas bon. [L'actrice qui joue la psychiatre est également ignoble, et de plus, sa scène est beaucoup moins bien mise en scène que le reste !]
 
Enfin, on passera sur la toute fin et sur la conclusion, complètement débile ou presque, ou plutôt (soyons juste)  d'un classicisme stupide, qui contredit, comme souvent dans ce genre de projet, les beaux efforts de construction du reste du film, notamment en ce qui concerne le passager arabe, humanisme dégoûtant qui s'excuse de ce qui s'est passé (et qui était intéressant) dans l'avion, et qui produit exactement le contraire de l'effet escompté : le plan parait réactionnaire ou raciste ! On regarde donc la dernière partie avec un œil complètement détaché, et même un peu fatigué, là où la première partie semblait nous avoir convaincus, alors même qu'elle était sans doute plus difficile à rendre crédible, curieusement. Le film pèche au final par une absence de "fantastique", une absence d'abstraction. Vraiment, c'est dommage. La réalisation, sans être très créative ni époustouflante, était assez soignée. Une fois de plus, le film se fait manger par son (peu courageux) scénario. La maladie du siècle, que je vous dis !
 
Délicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Samedi 12 novembre 2005

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