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(Photo : "Excess Prime Time" par Dr Devo, d'après une photo du film de Maïwenn)

 

 

Chers Focaliens, Chères Focaliennes,

C'est un grand jour pour Matière Focale, qui expérimente une nouvelle fois et s'enfonce un peu plus... dans quoi, je ne sais, mais on y va d'un pied ferme ! Mesdames, Messieurs, voici le premier article audio de l'histoire de ce site !

 

 

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Jeudi 30 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[photo: "Happy Pop (le goût de la liberté)" par Dr Devo]

 

Nou hé tillon a laid tude kan le Vipro antre, ha, 6vit d1 nou-veau Abi yeah en bourre-joie é d1 gahrd son 2 klass ki portè 1 gren pitre pupoint se kii dormé ce réV hier è chat k1 se le (zy-)va (lol lol; mdt ptdr -) :-) ) kom' sur prix dent son trav, Aïe!
Le virpo nous fi singe 2 gnou rassoir pisse tourne enver le mhétre des skud 'sieur roger lui distil a moore-voâ, voâ6 1 et léve ke ej voo recom Andes il antr an 5M 6 son vailta è sa con duit(r)e (lol gr8t mdr ;-) ) son mes riz thouars il pas sera dent lè glan ou la péle son age
Rester dan Lang der hier la tepor 6 bihein con la perd ce vé A-p ne le gnou-veau é T 1 gas 2 la kounterie d’1 15zen da' nezs an vironhé plu O2 taye kok1 2 nous tousse. Je joue l'universel contre l'individu, car je vénère le Diable. il avè laid cheveu coupet droa sur le FN com 1 chantre 2 vie l'age l'Rézoonab è for embar ratC koikil ne fu pa la reuge dé époles son habille veste 2 2 rat vers a bou thons renoi devè le G//ner o zan tourne urne è laid C voar par la FENTE deés pare ment D poinyé roug àbite tuée a hêtre nu C jembes en-bas bleu sor-T d1 pan talon joe natre traits tirèès par laids broutelles il éT cho C 2 sous lier for mal 6ré gars ni2cloux. Gus, Flo, Berthe, MAm bovaire riz.

Mr Mort.

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Mercredi 29 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Cinémort

[Photo : "Oral Risky Teenage Sex", par le Dr Devo]

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Moi aussi, je le sens bien, je suis investi, j'ai senti l'Appel, je suis en mission commandée pour le Très-Haut. Des fois c'est beau, des fois c'est la souffrance et la solitude. Le cœur est un chasseur solitaire crucifié sur une croix électrifiée à la gégène qu'envoie à intervalles irréguliers un colonel sadique, comme ça, gratuitement pour le plaisir. Aujourd'hui, séance de rattrapage.
 
Je me souviens, il y a quelques jours, je voyais ZONE LIBRE en avant-première et en présence de Christophe Malavoy, son réalisateur. Pour les plus jeunes, Malavoy a été dans les années 80 un acteur très chic, comme Giraudeau (Ah.... BRAS DE FER, qui a vu BRAS DE FER ? Moi !!!!) ou comme Juliette Binoche ou Fanny Ardant. Et puis le revoilà donc avec ce film qui sortira dans quelques semaines, courant janvier.
C'est la seconde guerre mondiale, c'est la France, ça va mal. À ceux qui, langues de vipères sans pareilles, disent qu'un film qui s'appelle ZONE LIBRE et qui se passe à cette période est un très mauvais signe, je réponds qu'ils ont tout à fait raison. Passons.
Ça va mal. Paris occupé, Paris violenté, Paris encagé. Une famille juive (l'oncle et la tante, une autre tante jeune et enceinte, la grand-mère et le petit neveu orphelin) fuit Paris pour la zone libre. C'est bien foutu et superbement écrit. À ma droite, dans l'angle opposé, le grand-père fermier qui va cacher la famille dans la grange, avec l'aide de sa bru, futur ex-veuve de guerre. Le combat aura lieu en 3 actes selon les règles de WWAL (World Wide Aristotelician League).
Les dés étaient pipés, tout ça était réglé d'avance, il n'y avait que peu d'enjeux. Mouais. La grand-mère perdait la tête (Alzheimer mal détecté, ou trop précoce de 40 ans) et ne parlait que yiddish. C'est quand même embêtant en ce temps de barbarie nazie. La deuxième tante est enceinte ! Le petit neveu ne sait pas où sont ses parents ! Il faut le placer chez les jésuites ou le faire enfant de chœur (avec gag poétique en conclusion), c'est embêtant ! Et les collabos, on peut pas leur faire confiance. Comme dit l'héroïne de la splendouillette bande-annonce du dernier Verhoeven, THE BLACK BOOK, dans toutes les bonnes épiceries la semaine prochaine : "Ça ne cessera donc jamais !" Ben non, c'est la guerre, et surtout, c'est Hollywood ! Hollywood rules ! Ne venez pas vous plaindre... C'est le trimestre du film à thèse, c'est le trimestre DOSSIERS DE L'ÉCRAN, c'est la période des films pour faire un débat après la projection, avec micro HF et invités de marque. C'est le Trimestre de la Compassion-Commémoration et tout doit disparaître. Encore un dixième film à message. C'est enfin arrivé : le Ci-Ci ! Le Cinéma Citoyen ! Malraux l'avait bien dit (ça faisait longtemps, les anciens de Matière Focale vont avoir des souvenirs) : "Le XXIe siècle de l'Art et Essai sera Ci-CI ou ne sera pas." Et c'est le cas (attention, résolution du jeu de mots) : Ci-Ci Imperator !
Alors, ça y va les parties de cartes, ça y va les spectacles de Charlot dans la grange, ça y va les fuites impromptues pour éviter l'inspection de la grange par les autorités, et ça y va les séquences de flash-back (la rafle du petit à Paris), à fond les ballons les photos jaunies... La guerre, c'était pas facile tous les jours, c'est moi qui vous le dis. Malavoy rappelle en introduction de son film (il ne pouvait pas rester pour le débat après... Comme moi, dites-donc !) que sa famille était résistante, et que certains de ses proches se sont fait prendre, fusiller ou déporter. Bon. Avoir pondu ce film est donc encore plus incompréhensible, ou peut-être encore plus logique. Il ne se passe rien, on fait exactement un film des années 50 mais en couleurs et en digital 5.1, on ne fait rien en fait, on déroule du film, on enfile des clichetons, on gomme les points de vue. Deux axes de mise en scène (outre les sacro-saints plans rapprochés à tous les plans, et axe frontal obligatoire) : un plan en plongée depuis un arbre qui revient dès qu'un personnage va sur une route (avec une branche en premier plan qui vient couper l'image... Encore un truc original ! Arrêtez avec vos expérimentations ! Nous, on veut du film populaire d'action, pas des trucs abstraits comme ça ! On va au cinéma pour se détendre !), et aussi une photographie un poil ocre et sans point de vue, afin de simuler le passage des saisons, chose pas facile quand le film est tourné en automne en deux semaines. Pour la mise en scène, c'est tout. Sinon, décors uniques, acteurs pépères (et encore, ça aurait pu être bien pire, car ici on s'en sort discrètement, autant que faire se peut), petite musique triste... Amis réalisateurs, continuez comme ça et bientôt je n'aurai même plus besoin de faire des phrases pour faire une critique. Il suffira d'aligner quelques mots et quelques adjectifs, séparés par une virgule. Bref, mon petit lecteur, ma sublime lectrice, tu l'auras compris, ZONE LIBRE est une fabuleuse recette de cuisine, à moins que ça ne soit une bande-dessinée ou un objet (une cuillère ? une télé ?). Des dialogues, des acteurs, j'appuie sur REC, je crie "Moteur !", et hop c'est parti ! je fume une clope, je pelote la scripte qui fait semblant de râler en pouffant ("Ho vous, alors, Monsieur Malavoy...") et surtout, je n'oublie pas de crier "Coupez !". De temps en temps, je refais une prise. Le soir à l'hôtel, on boit un cognac en fin de repas et puis j'appelle ma femme. Le lendemain, un bon petit déjeuner et une bonne doudoune font l'affaire, et on repart pour une journée de tournage. Le cinoche, c'est pas compliqué. Ce qui est chiant finalement, ce sont les dialogues. Là, c'est pas compliqué, vu que j'adapte une pièce du "meilleur dramaturge actuel". Attendez, je regarde sur IMDB... Alors... C'est... Jean-Claude Grumberg ! Comme Olga Grumberg, qui joue le rôle féminin principal ! Si c'est Grumberg notre meilleur dramaturge, j'aimerais que soit on arrête de faire du théâtre en France, soit qu'on ne produise que des pièces de boulevard avec Micheline Dax (que j'adore) et George Beller. En tout cas, un film, c'est pas énormément de stress. J'avais déjà fait deux téléfilms pour Arte, et l'affaire était dans le sac. Ils ont dit oui tout de suite pour le long au cinéma. Après, la routine : CNC, avance sur recettes, aide à l'écriture, patati patata... Malavoy quand même ! Malavoy, merdre ! Ça a plus de gueule qu'un anonyme sorti du caniveau. Et puis, en ce moment coco, je te dis que le film de guerre, enfin qui se passe pendant la guerre, c'est ultra-tendance, c'est ça que les gens veulent, et moi je dis que répondre aux attentes du public, c'est pas sale, c'est pas vulgaire, c'est être généreux avec lui. Le public, je veux dire. Les couillons qui nous font des films pour trois personnes, même pas de payants ! Des entre guillemets critiques au "kaillés" (prononcer avec la voix de Fanny Ardant), ça va, on les connaît, les élitistes de merdre. Moi, je fais des films avec de la vie dedans, de la vie de tous les jours et des sujets d'actu, coco, des trucs qui leur parlent, des trucs qui z'en veulent. Pas de soucis, ça fera du festival, mon machin, après ça fera du collège au cinéma, et hop, on est dans nos frais, et la prochaine fois j'engage Gérard ou José, et on fait un truc avec Pathé ! Mais avant tout, je bosse pour le public, et d'ailleurs, mon Devo, tu devrais pas sniffer la coco comme ça, c'est pas du sucre candy. Et le champomy, c'est quand même de la Clicquot, alors vas-y mollo. Avec une caisse de bouteilles comme ça, on te paie des techniciens pour un court-métrage ! Gaspille pas n'importe comment. Je t'ai fait lire mon scénar' sur les sans-papiers ? Et au fait, tu sais qu'ils ont accepté mon piche sur les mères célibataires au CNC en plénière... Les doigts dans le cul même ! On est arrivé deuxièmes... Quoi ? Nan, déconne... Il a quand même fallu que je fasse une itw au figaro pour qu'Arte puisse pousser à la roue ! Ouais, devant Resnais ! Il a rien eu, ce con ! De toute façon, place aux jeunes ! Je les nique tous... Tiens, voilà la scripte, justement...
Bon, tout ceci c'est de la fiction... C'est pas comme ça que ça se passe en vrai. D'ailleurs, je déteste le champagne, j'ai horreur de ça. Alors je te pose une question, docteur : pourquoi tu nous ponds un article comme ça, si c'est pas vrai ?...
 
Écoute mon petit, viens sur mes genoux, prends un Werther's et écoute bien... Tu vois, quand les films ne font même pas l'effort de ressembler à un vrai film de vrai cinéma (tu vois, je ratisse large, je ne suis pas exigeant...), ben c'est fini, je fais plus l'article. C'est terminé. Ou alors je vais faire un article type, un générateur d'articles, ou je remplirai les trous selon le film (genre : je laisse un trou pour le titre !). Alors moi, je me déplace au cinéma, je mets du flouze dans la place, ou toi tu mets des sous dedans et pas qu'un peu (huit euros quand même), et là qu'est-ce que tu as ? Un truc qui n'est même pas du cinéma ! Ben moi, je vais te dire un truc, bonhomme (avec la voix de Gabin ou de Bébel, selon que vous soyez de bonne ou de mauvaise humeur) : "S'ils veulent une vraie critique honnête, les petits gars, qu'ils commencent par faire un film avec du cinéma dedans, et qu'ils arrêtent de construire des aspirateurs sans sac !"
 
La prochaine fois, nous parlerons du prix du baril. De lessive. Bien le bonsoir ! Caresses au chien !
 
Préventivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 

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Lundi 27 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "Sweet Ugly Lovely Tasty Sexy Trashy", Edith Massey dans FEMALE TROUBLE, par le Marquis]
Me voilà donc de retour après un article précédent secoué par les petites vaguelettes d’un fan de Truffaut si outré qu’on puisse dire ne pas s’y intéresser qu’il en a conclu que j’étais forcément un chômeur ! Les comportements des internautes, ici et ailleurs du reste, Matière Focale étant loin d’en avoir la primeur, pourrait même faire l’objet d’un article très intéressant dont l’idée me trotte dans la tête depuis quelques temps – à voir, peut-être trouverai-je le temps de m’y atteler aux prochaines vacances, ça pourrait être amusant… Pause conséquente après le départ du Docteur, comblée par une orgie de Muppets bienfaisante, évidemment destinée à me faire oublier la sinistre version de Cauet, heureusement avortée, mais qui aura tout de même fait son petit travail de sape ; la disparition de l’émission est une bonne nouvelle, mais les Muppets restent détenus dans les geôles de Disney (d’où le nom de la filiale, « Muppets Holding Company » ?). J’espère que les nouveaux ayant-droits y réfléchiront à deux fois avant de brader de la sorte la création de Jim Henson. Ou de Jim & Son : que Brian H. soit fisté comme Kermit l’a été par des mains malpropres si de nouveaux outrages nous sont imposés. Drôle de façon de « réaliser le rêve de son père », quoi qu’il en soit… Bref, l’incident est clos, et depuis, le visionnage méthodique et strictement réglementé a repris son cours, avec de très bonnes choses et d’autres bien moins bonnes, ce dont vous ne saurez rien tant que je n’aurai pas rattrapé mon retard léger mais conséquent, avec cette question qui reste en suspens : serai-je synchrone pour boucler le compte-rendu exhaustif de cette année 2006 fin décembre ? Avant de détailler cette douzième sélection, assez intéressante, dans le détail, le docteur me charge de vous rappeler au souvenir du concours actuellement proposé sur Matière Focale, toujours d’actualité, mais qui devrait prochainement clore les participations : il vous reste donc encore une semaine pour nous faire parvenir vos « piches » et / ou « aillequoux », c’est à vous de jouer. Que le docteur m’excuse de ne pas être plus précis, mais je suis attendu et il me faut me presser : tout complément d’information signé de sa main dans cette introduction sera le bienvenu. Allez, hop ! On attaque avec un film en A comme...
 
AUTOPSIE, de Michael Kriegsman (USA, 1999)
Lors d’une visite du Docteur Devo cet été, et parmi tous les films qu’il a choisi de visionner en ma compagnie, l’un des titres sélectionnés l’a été dans la sélection de l’Abécédaire dont je vous rends compte aujourd’hui. Il s’agissait d’AMOUR ET AMNÉSIE, comédie dramatique ni drôle, ni émouvante – mais copieusement racoleuse et passablement stupide, à tout prendre, je ne regrette pas de ne pas l’avoir vu tout seul ! Après le départ de mon invité, lorsqu’il a fallu combler le trou dans la sélection par un nouveau titre (j’ai depuis décidé que les films pré-sélectionnés visionnés hors du cadre de l’Abécédaire seraient tout de même chroniqués et non pas remplacés), il m’a paru logique de remplacer ce très mauvais film par un métrage à sa façon tout aussi redoutable, et mon choix s’est alors logiquement reporté sur ce AUTOPSY : THROUGH THE EYES OF DEATH’S DETECTIVES.
En achetant ce film de Michael Kriegsman parmi plusieurs autres acquisitions, je croyais en effet avoir affaire à un petit film d’horreur de série B du type ANATOMIE (mauvais, ça aussi) ou LE DENTISTE. Grosse surprise, pas spécialement plaisante, en cherchant des renseignements sur le métrage en question : il s’agissait en réalité d’un documentaire sur les médecins-légistes à l’ouvrage, complété de nombreuses séquences non simulées d’autopsies. Beurk. N’étant pas très motivé par un trip voyeuriste du genre FACE À LA MORT, classique putride de vidéo-clubs des années 80, j’avais jusqu’alors posé le DVD sur une étagère sans plus y toucher, et ce n’est que le dégoût, sur un autre registre, du machin interprété par Adam Sandler qui m’a incité à le remplacer par le disque paria, la complaisance mélo et niaise du film initialement prévu valant bien, après tout, quelques dissections entre amis.
Le documentaire se donne pour mission de faire tomber les préjugés et la méconnaissance autour de la profession de médecin-légiste, s’ouvrant d’ailleurs sur un micro-trottoir où le chaland qui passe, mal à l’aise, lâche quelques considérations sur la supposée personnalité morbide de ces professionnels, quand il ne croit pas que l’autopsie est « ce que font les femmes pour ralentir les effets du vieillissement » - elle est bien bonne, celle-là ! Par certains aspects, le documentaire est relativement intéressant, notamment lorsqu’il infirme l’idée selon laquelle les autopsies sont devenues très courantes (il semblerait en réalité que l’on en pratique trois fois moins que dans les années 50, ce que déplorent les professionnels interrogés, pour qui les causes de mortalité restent trop souvent supposées), ou quand il met en perspective la place de l’autopsie dans un contexte religieux et culturel. Mais pour qui ne voit pas les médecins-légistes comme des vampires morbides (et sur ce point, le film me semble quand même enfoncer quelques portes ouvertes), son acharnement à nous montrer les médecins-légistes comme des « êtres humains comme nous » (qui vivent en famille, adorent les montagnes russes ou consacrent leur temps libre à la peinture à l’huile) me semble un rien appuyé – le propos est bien plus intéressant lorsque ces personnes évoquent leur passion pour le métier, leurs premières difficultés, leurs propres limites, etc.
En parlant de limites, le documentaire effectue un choix curieux et pas forcément idiot en n’évacuant pas, sur un plan graphique, plusieurs séquences peu ragoûtantes autour desquelles se construisent fantasmes et préjugés, alors même que les scènes d’autopsies deviennent de plus en plus banales dans les films (et séries) de fiction. Je vous épargne le détail, mais les passages nous montrant les légistes en action, filmées sans complaisance mais sans fausse pudeur non plus, sont pour le moins explicites, et très probablement insupportables pour une majorité d’entre nous. Elles sont la (seule) force du documentaire, montrant ces actes médicaux pour ce qu’ils sont, et pour leur finalité.
Elles sont aussi, cependant, les grandes limites d’un film par ailleurs, c’est tout de même un problème, très platement réalisé et monté. D’une part, l’intérêt d’AUTOPSIE est très variable et réside surtout dans celui du sujet abordé, à la fois tabou et, dans la fiction, très prisé, Kriegsman échouant à prolonger la gravité, la pudeur, voire la répulsion des images filmées par une mise en scène adéquate, un peu comme si la nature des images captées par la caméra le privaient ou le dispensaient d’y apporter un véritable point de vue. D’autre part, mais vous vous en doutez déjà je suppose, et malgré les constantes précautions prises par le cinéaste pour échapper à ce travers et pour clarifier ses louables intentions (je ne mets d’ailleurs pas en doute sa sincérité), le film ne peut échapper totalement à des visées mercantiles et franchement veules dans la façon dont il est distribué et sera probablement visionné par certains.
De ce point de vue, l’édition DVD est particulièrement ambivalente. Complétée par un court making-of exposant la fascination, l’appréhension et le malaise de l’équipe de tournage, avec une certaine justesse du reste, le DVD est accompagné d’une jaquette qui présente des encarts avertissant le spectateur du contenu graphique du métrage, ce qui est pour le moins légitime. Légitimes, d’autres encarts le sont moins, ne le sont pas du tout même, avec leur côté bateleur de foire (« Attention ! Êtes-vous prêts à tout voir ? La visite peut commencer… »), qui misent le pactole sur le versant glauque, morbide et voyeuriste de la chose, seul véritable faux-pas de l’édition, mais c’est bien celui qui est le plus mis en exergue. Ambiguïté, quand tu nous tiens… Très honnêtement, je n’aurais probablement pas fait l’acquisition de ce film si je m’étais rendu compte de ce qu’il proposait. L’expérience m’aura répugné mais parfois fait réfléchir ; mais sur un plan cinématographique, encore une fois, c’est d’une frileuse neutralité, prudemment clinique et sans intérêt ; et il me paraît difficile d’en défendre l’exploitation qui, sous cette forme (DVD perdu dans le rayon épouvante, avec ses cartons racoleurs à deux balles), me semble franchement dégueulasse. Mais peut-être suis-je hypocrite, je ne sais pas.
 
B comme… BLOOD FEAST, de Herschell Gordon Lewis (USA, 1963)
Ce n’est pas sans soulagement que je laisse derrière moi ces éviscérations anatomiquement réalistes pour me tourner vers les bonnes vieilles tripes de mouton du père Herschell Gordon Lewis, inventeur du concept de film « gore » (et non pas de l’effet lui-même, puisque tout le monde connaît l’œil tranché du CHIEN ANDALOU de Buñuel) dont ce BLOOD FEAST est le tout premier représentant. Au programme donc, érotisme léger et gore très sommaire, mais assez décapant pour l’époque. H.G.Lewis a surtout le premier eu l’idée de creuser le filon avec complaisance dans le cadre du film d’horreur, faisant tomber les barrières du bon goût avec une manifeste bonne humeur. Le cinéaste, par ailleurs assez incapable il faut bien le dire, a su profiter de l’émergence du film d’exploitation, optant pour les effets sanglants afin de se distinguer des millions de nudies produits par un système qui se contrefichait bien du comité de censure américain, les films en question étant de toute façon exploités dans le réseau des salles X. Un versant très démonstratif qui allait peu à peu s’étendre à des œuvres plus ambitieuses (LA NUIT DES MORTS-VIVANTS), puis aux films de studios (on parle souvent de L’EXORCISTE, mais on pourrait également citer certains Peckinpah !)
Même si BLOOD FEAST est objectivement très mal écrit et encore moins bien mis en scène – les films suivants ne seront pas plus brillants, même si certains d’entre eux ont fait preuve de plus d’inventivité, comme le célèbre 2000 MANIACS, relecture gore de BRIGADOON (!), H.G.Lewis a sa place dans la petite histoire du cinéma, ne serait-ce que parce qu’il a le premier franchi le pas vers ce qu’une idée très galvaudée, encore très ancrée dans l’esprit des historiens du cinéma (qui font souvent de piètres cinéphiles, pour ce que j’en dis), considère comme un appauvrissement du genre fantastique, un stigmate de sa propre déréliction et de la dégénérescence des mythes et des codes narratifs du genre – voir par exemple les écrits, par ailleurs passionnants, d’un critique passéiste comme Gérard Lenne. En réalité, cet aspect soudain très permissif a permis au fantastique de se diversifier, de se démarquer d’une approche du fantastique dérivée des années 30 et qui n’avait jusqu’alors pas véritablement connu d’évolution – Lucio Fulci en est l’aboutissement le plus flagrant dans son étrange poésie de l’excès, mais chaque cinéaste œuvrant dans le fantastique a été influencé par cette liberté de ton et d’expression, l’investissant avec intelligence (PHANTASM), l’exploitant avec malice (RE-ANIMATOR) ou s’en démarquant consciemment (subtil, suggestif et trop méconnu LE CERCLE INFERNAL). Bien sûr, près de 45 après BLOOD FEAST, tout semble avoir été montré, les spectateur semblent bien blasés, et on voit même depuis les années 90 le retour à une certaine pudibonderie. Bof, ça va, ça vient…
Et le film, dans tout ça ? Eh bien, il dépasse de peu son seul intérêt historique par sa brièveté et surtout par le recours à un humour absolument pas involontaire comme j’ai pu le lire ici ou là. Cette histoire d’épicier égyptien assassinant des demoiselles qu’il offre en sacrifice à sa déesse Ishtar est abordée avec décontraction et ironie, accompagnée du fameux martèlement musical. Le scénario est truffé de notations humoristiques, et le casting est composé d’acteurs délicieusement nuls dont le jeu évoque un peu les tonalités des premiers John Waters. En somme, c’est du bon gros cinéma d’exploitation, daté mais assez amusant.
 
C comme… LE CŒUR DU GUERRIER, de Daniel Monzon (Espagne, 2000)
Passons à tout autre chose, avec ce curieux long-métrage qui n’aura pas connu les faveurs d’une distribution en salles – vu la nature de l’emballage, qui évoque une sorte de plagiat tardif de CONAN LE BARBARE version Z, ça n’a d’ailleurs rien de surprenant.
Le film s’ouvre là où s’achèvent la plupart des films d’héroïc-fantasy : un guerrier valeureux accompagné d’une fougueuse amazone est sur le point d’achever sa quête d’un quelconque caillou magique, et doit se mesurer à un méchant casqué. On touche au climax, en se disant que tout ça démarre sur les chapeaux de roue, en se disant aussi que c’est visuellement cheap, ou plutôt très artificiel, mais soigneusement photographié, quand soudain, le valeureux guerrier se réveille dans une chambre d’adolescent branché Donjons & Dragons, vilipendé par une mère excédée. Le guerrier semble ne rien comprendre à rien, surtout lorsqu’il découvre dans le reflet que lui renvoie le miroir un jeune garçon malingre à l’air passablement paumé. Bingo. De deux choses l’une : soit le guerrier a été par magie expédié dans un monde parallèle, au sein duquel il reconnaît ses alliés et ses ennemis ; soit l’adolescent soigne malencontreusement une schizophrénie naissante et bouillonnante par une immersion sans limites dans un jeu de rôles qui le relie à ses camarades de classe.
On pourrait vaguement définir LE CŒUR DU GUERRIER comme une sorte de croisement risqué entre L’HISTOIRE SANS FIN et FISHER KING. Monzon se livre à un exercice très périlleux, tentant, sans grand succès hélas, de faire se côtoyer une comédie proche de la farce, jouant sur les décalages (guerrier armé d’une cannette de coca-cola), et un réel potentiel de noirceur, tant dans la désagrégation mentale de l’adolescent en question, manipulé par des politiciens tentant de l’amener à assassiner le leader d’un parti ascendant, que dans le portrait de ses alliés transfigurés dans notre quotidien : la fière amazone est devenue une prostituée junkie, l’acolyte est un nain clochard pas très sain d’esprit obsédé par l’hygiène dentaire (?!?), le mage est une espèce de Raël illuminé de plateaux TV, bref, c’est vers toute une population marginale en pleine décrépitude que les illusions guident l’adolescent – ou mènent le guerrier perdu…
Fichtre ! Le réalisateur ne manque en tout cas pas d’ambitions. Malheureusement, son scénario est affreusement décousu et hésitant dans ses tonalités, ne parvenant jamais à gérer la complexité de son intrigue (voir le personnage du politicien menacé, peu convaincant et inséré sans finesse dans le récit). Le résultat, après avoir un peu intrigué, finit par lasser franchement, d’autant plus que la mise en scène, aussi spectaculaire qu’insipide, échoue à trouver un équilibre entre l’humour, le fantastique et le drame, ne suscitant au final que le sentiment d’une certaine prétention, assez irritante. Un brouillon original en somme (quoi qu’il doive une fière chandelle à Terry Gilliam), mais complètement raté. Plus que ses apparences, qui sont trompeuses, c’est surtout sa médiocrité qui nous console de son absence dans nos salles ; chapeau bas pour la vivacité du film de genre en Espagne, mais cet opus ne tire donc pas son épingle d’un projet démesuré assuré sans talent.
 
D comme… THE DESCENT, de Neil Marshall (Angleterre, 2005)
De Neil Marshall, je n’avais que très moyennement apprécié un DOG SOLDIERS sympathique et énergique, à mon sens plombé par des personnages sans intérêt (dommage, pour une fois qu’on échappait aux teenagers usuels) et surtout par une mise en scène désastreuse dans la première partie du film – un dégueulis de cadrages mobiles et de montage frénétique hideux et à peu près illisible, qui connaissait par la suite une nette amélioration ceci dit, la dernière demi-heure étant plus composée, et surtout plus maîtrisée. Malgré le fait qu’on m’ait malencontreusement raconté la fin avant que j’aie eu le temps de dire stop in the name of love, la bonne réputation du film m’a amené à considérer THE DESCENT dans un esprit d’ouverture sur lequel le réalisateur de SAW devrait ne pas trop compter en ce qui me concerne.
Bonne pioche, Neil Marshall a fait d’énormes progrès, et réussit ici ce qu’il n’avait fait qu’effleurer maladroitement avec son précédent long-métrage : au-delà du seul casting, bien meilleur, le réalisateur abandonne le sur-découpage hystérique et les infects gigotements du cadre au profit d’une mise en scène encore trop impersonnelle, mais indéniablement structurée, qui tire le meilleur parti de la situation de claustrophobie auxquels sont confrontés les personnages, et nous avec. En réalité, avant que ne surviennent les créatures (que Marshall a l’excellente idée d’introduire le plus tard possible), la tension est bougrement communicative, au point même que, devant l’extrême efficacité du suspense autour de ces spéléologues coincées dans des galeries souterraines après un éboulement, on se dit que le film aurait presque pu se passer de monstres. Reste que ces créatures sont particulièrement réussies (avec même quelques plans fugaces saisissants en animation image par image, très bonne initiative, percutante, en pleine mode d’effets infographiques fluides, réalistes et totalement dénués de poésie), et la mise en scène ne se délite pas trop à leur arrivée : c’est parfois encore trop découpé, d’où quelques plans confus et une ou deux erreurs de raccord, mais le film se tient dans son ensemble à une certaine rigueur. Je ne vous dirai rien du dénouement, assez atypique, sinon qu’il donne une étrange impression d’inachèvement satisfaisant. Bref, dans son genre, et même s’il compense un certain manque de personnalité (quelques plans volés à DARKNESS dans l’introduction m’ont un peu contrarié) par une indéniable efficacité formelle qui laisse encore passer quelques couacs au montage, THE DESCENT atteint sa cible, et vaut le détour.
 
E comme… L'EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, de Renny Harlin (USA, 2004)
Puisqu’il n’a encore jamais vraiment été question de la série très hétéroclite des EXORCISTE, je profite de cette note pour vous faire part de mon propre point de vue, en deux mots. Le film de William Friedkin, dans sa version originelle du moins, est assez passionnant, bien que sa dernière partie me semble plus datée (trop de déclinaisons des séquences d’exorcisme ont un peu élimé la force des images de Friedkin à la sortie du film) ; excellent travail de montage – en particulier de montage son, une approche du fantastique qui a généré des œuvrettes section « histoire vraie » du type AUDREY ROSE ou AMITYVILLE (films que je n’aime vraiment pas), par son réalisme dans le contexte des événements surnaturels qui se déroulent à l’écran, mais qui en évite les travers démonstratifs et le sensationnalisme naïf. Le remontage de 2001 est par contre détestable, et le révisionnisme du cinéaste (qui avait déjà profondément dénaturé LE SANG DU CHATIMENT) m’a d’ailleurs amené à m’en détourner ces dernières années. Je tiens L’EXORCISTE II (L’HÉRÉTIQUE) de John Boorman, généralement détesté, comme un très grand film et l’une des plus belles réussites de son réalisateur, ne serait-ce que parce qu’au-delà de ses immenses qualités, le film fait ce que toute suite se devrait de faire : prendre une autre direction, proposer une nouvelle approche, un approfondissement des thèmes et une expérimentation des formes ; à vrai dire, je le préfère même au film de Friedkin. J’apprécie l’originalité et la ponctuelle efficacité de L’EXORCISTE III de William Peter Blatty, avec toutefois des réserves sur le profond ridicule de la dernière partie, audacieuse certes, mais à mes yeux très maladroite, pour un résultat aussi intéressant qu’il est bancal.
Nous en venons donc à « l’affaire » de ce quatrième volet, une préquelle au film de William Friedkin dont la production particulièrement chaotique a fini par accoucher de deux longs-métrages distincts. Contrairement à ce qu’affirment certaines rumeurs, Renny Harlin ne s’est pas contenté de terminer un film en partie tourné par Paul Schrader, dont le travail n’a pas simplement été remonté. Le film de Renny Harlin n’utilise que peu de séquences tournées, et le tournage a quasiment repris à zéro, avec un casting en partie recomposé, sur un scénario lui-même repensé de fond en comble – avec pour conséquence pour Renny Harlin, bien évidemment, de réaliser ce quatrième épisode opus 2 dans des délais drastiques et pour un budget considérablement revu à la baisse suite aux dépenses générées par le premier tournage et par la résolution légale de cet imbroglio. Au final, le film de Paul Schrader, DOMINION, a échappé de peu à la mise au placard, mais il n’aura été exploité qu’en vidéo (il n'est pas mentionné dans la filmographie de Schrader sur Imdb, ceci dit !). Je ne l’ai pas vu, et je me demande bien ce qui, dans le travail de Schrader, a pu justifier une telle décision, fort rare, les studios se contentant en général d’embaucher un « docteur » pour mettre du scotch sur les brèches et finir le produit initial en limitant le désastre au maximum, pratique qui par contre est elle très courante.
Avec un tel naufrage en amont, le film de Renny Harlin avait peu de chances d’aboutir à un résultat très probant, et sans doute encore moins de chances de ne pas être accueilli avec froideur et ironie. Avant de voir L’EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, je n’en connaissais que la réputation désastreuse de sommet de comique involontaire, de navet filandreux et grotesque. Et après visionnage ?
Ce n’est pas un bon film. Mais ce n’est pas non plus aussi lamentablement nul qu’on a bien voulu le dire – surtout si c’est pour affirmer dans le même mouvement que le consternant SAW est une des grandes révélations de ces dernières années ! Le manque de temps et d’argent reste douloureusement visible à l’écran : le film souffre d’effets visuels oscillant entre les plans douteux (scène d’introduction) et les scènes franchement laides (absurdes hyènes en images de synthèse qui auraient à peine fait l’affaire pour L’ÂGE DE GLACE), et le scénario patine régulièrement dans des flous narratifs mêlant raccourcis abscons et simplifications excessives, d’une subtilité digne d’AMITYVILLE – et ce n’est pas un compliment. L’usure se ressent aussi chez Stellan Skarsgaard, amené à interpréter le même personnage une seconde fois, et qui fournit ici le minimum syndical, sans se forcer. Comme à son habitude, Renny Harlin met le paquet, avec l’absence de retenue qui le caractérise – et qui rend son cinéma à ses meilleurs moments généreux, gratuit et spectaculaire : dans ce cloaque, des pans de métrage surnagent, dans un registre de bon gros fantastique qui tache, et qui tâche surtout de faire au mieux dans des conditions relativement catastrophiques. Bien qu’il ait été copieusement raillé, le film fait pourtant mieux que pas mal d’œuvres bien plus idiotes (LA FIN DES TEMPS, pour n’en citer qu’un) qui ne sont passées inaperçues que parce que les projecteurs cyniques n’étaient pas spécialement braqués sur elles ; mais c’est aussi le genre de grand film malade qu’on n’a pas spécialement envie de soigner, il faut bien l’avouer.
 
F comme… FEMALE TROUBLE, de John Waters (USA, 1974)
Après la découverte tardive, en ce qui me concerne, mais vivifiante de l’étonnant PINK FLAMINGOS, je poursuis mon tour de visite parmi les premiers longs-métrages de John Waters avec FEMALE TROUBLE, qui s’impose aisément par sa drôlerie et par son ignominie dès la célèbre séquence au cours de laquelle Divine est violée par un homme interprété par... Divine ! Et les admirateurs de Divine ne doivent pas rater cet étrange FEMALE TROUBLE ou le travesti connaît un parcours à part dans la filmographie du cinéaste, qui détaille cette histoire depuis la révolte adolescente jusqu’à la mort programmée de son personnage, plusieurs années plus tard, et non sans une certaine noirceur, le film étant à ce jour le plus sombre qu’il m’ait été donné de voir chez Waters. Ça n’empêche en rien le film d’être d’une drôlerie féroce et décadente, qui préfigure clairement le mouvement punk (la première apparition d’Edith Massey est hallucinante), mais il s’y glisse cette fois les prémisses d’une certaine amertume, dont Waters saura tirer le meilleur parti (POLYESTER) sans s’y enliser, ainsi qu’une réelle violence, un jusqu’au-boutisme, une logique froide et radicale. Et sa mise en scène se structure peu à peu ; elle est ici plus pensée que les collages aléatoires et le relâchement formel de PINK FLAMINGOS, ce qui est sans doute lié à la nécessité de devoir gérer un parcours cauchemardesque et la métamorphose d’un personnage fascinant, adolescente obsédée par les chaussures à talon cha-cha, mère-fille aigrie, qui devient de façon fortuite une icône célébrée, dont les performances iront bien au-delà de ce que ses Pygmalions seront prêts à assumer.
Il est difficile de renchérir dans le registre de la provocation, ce sur quoi le film n’égale jamais totalement PINK FLAMINGOS – il est d’ailleurs surprenant de voir John Waters tenter de reproduire le fameux travelling de son film précédent filmé en caméra cachée depuis une voiture : Divine commence alors à se faire un nom, et arpente cette fois les rues dans l’indifférence générale, les figurants malgré eux paraissant blasés par ce phénomène local qui ne surprend plus grand-monde. Par chance, Waters ne limite à aucun moment FEMALE TROUBLE, film qui lui tient particulièrement à cœur d’après ses propres propos, à une redite formelle, à une imitation du film qui les a révélés : la provocation du scénario et des interprètes s’inscrit pleinement dans un projet cohérent et assez passionnant, bien moins potache dans l’esprit, plus ambitieux, plus ample, plus corrosif, plus dérangeant, à l’image de sa scène finale, qui ne prête pas vraiment à rire.
 
G comme… GODSEND (EXPÉRIENCE INTERDITE), de Nick Hamm (USA / Canada, 2004)
Voilà ce que la voix-off traditionnelle des bandes-annonces aurait pu claironner en salles : « Remarqué pour THE HOLE, Nick Hamm nous revient enfin, avec un sujet foireux et un casting louche ! » Elle aurait peut-être dû, la voix-off, les choses auraient été très claires de cette façon.
Décidément, et après le redoutablement nul À TON IMAGE, on va vraiment finir par se dire que le clonage humain est tout sauf un bon sujet de film de genre, particulièrement lorsque le scénariste semble aborder le travail d’écriture avec CQFD tatoué sur le front ! GODSEND nous parle de choix et de conséquences : un couple (Rebecca Rominj-Stamos & Greg Kinnear) dont l’enfant vient de mourir accidentellement accepte de le cloner de façon expérimentale, afin qu’il conserve la même personnalité, comme c’est pratique. (Je veux mon enfant, snif-snif !… Je peux l’avoir en blond ?) Le médecin qui leur a proposé la petite affaire (Robert De Niro, de mieux en mieux Robert, continue comme ça…) s’exécute, et tout va pour le mieux jusqu’à l’anniversaire de la mort de l’enfant, qui change alors brutalement de personnalité et semble devenir maaaaaaaléfique. Vous m’ajouterez un twist pas trop vieux, ce sera tout, merci.
L’argument narratif est ici exclusivement axé sur la sensiblerie style « pleurez, ne pensez à rien » – pire encore que dans un film de maladie, complétée par un élément de SF fantaisiste assimilant clonage et réincarnation. Nick Hamm soigne son tracteur filmique, et effleure même quelques vagues ébauches de débuts d’idées intrigantes (l’enfant croit être hanté par son propre fantôme, le clonage a plus encore de conséquences sur les parents que sur l’enfant), mais il choisit crânement la voie la plus banale et la plus lourdement balisée, avant de nous balancer une révélation fracassante (et pas prévisible une seconde, non, non, vous pensez bien) qui oriente le film vers le thriller, tout en continuant à se dépatouiller avec son approche mélodramatique, et avec son sujet de SF à moins que ce ne soit du fantastique. THE HOLE était un suspense efficace et malin ? Nick Hamm va donc logiquement chercher à se faire un nom en visant le scénario tortueux, et j’aurais presque pu applaudir à deux mains (la constance du réalisateur hein ? Pas le résultat !) s’il n’avait pas visé aussi mal. Résultat somme toute classique dans le genre consternant : il y a une fin au film. Et quatre autres en supplément. Cinq dénouements différents. Celui qui a fini par l’emporter vaut bien tous les autres, et ne vaut pas grand-chose, le film n’allant nulle part. Les réelles qualités de THE HOLE se sont envolées : l’interprétation est exécrable (même de la part d’acteurs que j’apprécie habituellement – non non, pas toi Robert, retourne t’asseoir, c’est fini maintenant), la mise en scène se limite à un seul savoir-faire technique illustrant une esthétique démonstrative foncièrement insipide, et GODSEND, film de SF pour ceux qui n’aiment pas la SF, film fantastique pour ceux qui n’aiment pas le fantastique, mélodrame pour ceux qui n’aiment pas le mélodrame, etc., risque bien au bout du compte par ne plaire à strictement personne.
 
H comme… HANUMAN, de Fred Fougea (France / Inde, 1998)
Sur ce film en particulier, je crois nécessaire de préciser que, d’un certain point de vue, j’ai littéralement été piégé par le Dr Devo. En effet, naïf que je suis, j’ai pris les propos du docteur m’enjoignant à voir ce film, probablement motivés par une ironie portée sur mon intérêt sincère pour les (bons) documentaires animaliers (ils sont fort rares), pour d’authentiques conseils d’ami et de cinéphile. En gros, lors de la sortie du film, le Dr Devo m’avait dit que oui, vois-tu, c’est pas trop mal, ça mérite le coup d’œil – mais lorsque je lui ai fait part de cette acquisition, il m’a alors regardé avec des yeux ronds, et l’air de me dire « quelle drôle d’idée »…
Soit. Me voilà donc confortablement installé devant ce petit film d’aventures familial qui raconte l’amitié entre un jeune archéologue luttant pour la défense d’un site religieux en Inde et un petit macaque chassé de sa tribu pour avoir folâtré avec la fille du chef du clan. Les grandes lignes du récit sont bougrement convenues, et la voix-off accompagnant les séquences avec le clan des singes humanise souvent à l’excès une action parfaitement compréhensible sans que ses enjeux soient ainsi surlignés au marqueur. Au passage, ça me rappelle un petit succès de l’époque – au rayon « collège et cinéma », le film japonais LES AVENTURES DE CHATRAN, estimable travail de documentaire-fiction malgré son côté guimauve très appuyé, que la VF laminait à grands renforts de dialogues débiles et insupportablement sur-joués. On n’en est tout de même pas là avec HANUMAN, qui ne court pas non plus après les horreurs du style MON CHIEN SKIP : même si le film reste très limité, il faut bien l’avouer, la photographie est de bonne tenue, aidée par la beauté des décors naturels. Mais surtout, j’ai apprécié certains passages du film, plus elliptiques, lorsque le réalisateur parvient à prendre un peu de distance avec ses penchants pour l’anthropomorphisme, principalement lorsqu’il introduit un élément fantastique assez subtil – qui tranche d’ailleurs douloureusement avec le simplisme des grandes lignes du récit – avec la présence fantomatique dans les ruines d’Hanuman, le Roi des Singes, entité mystérieuse, impalpable, opaque, et qui surtout ne vient à aucun moment jouer un rôle déterminant dans l’intrigue. Pour ces quelques passages où, pour une fois, ce type d’éléments ne s’accompagne pas d’une pure fonctionnalité à visée démonstrative (un message à énoncer, une intervention « magique » pour résoudre les difficultés), le film, aussi simplet et gentillet soit-il, mérite une petite once de respect, à défaut de d’être d’un intérêt brûlant.
 
I comme… L'ÎLE AUX PIRATES, de Renny Harlin (USA / France / Italie / Allemagne, 1995)
Le hasard des programmation, et plus encore la rareté des films en I sur mes étagères, ménage une seconde place au réalisateur Renny Harlin après le très mitigé (mais pas nul) EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, pour un film un peu plus motivant, même si je ne suis pas très captivé par les films de pirates – il faut dire les « swashbucklers », il paraît.
L’ÎLE AUX PIRATES est principalement célèbre pour être le film qui a coulé la firme Carolco suite à son bide spectaculaire en salles. Pas de chance pour Renny Harlin, à qui il arrive rarement de prendre des initiatives très personnelles, pour rester poli, et qui s’est vu bien mal payé de ses efforts pour relancer, sans doute trop tôt, un genre depuis remis au goût du jour par PIRATES DES CARAÏBES. Ceci dit, le film, incompris et passé inaperçu, n’est pas non plus une perle cachée : comme toujours, Harlin ne fait pas dans la dentelle, et abuse de plans basculés, d’explosions farfelues et de ralentis dans ses nombreuses séquences d’action, certes très spectaculaires, mais un rien lassantes, d’autant plus que le métrage me semble un peu trop long. Mais bon, soyons justes, l’enthousiasme des acteurs, menés avec vigueur par l’excellente Geena Davis, est assez communicatif, le spectacle est agréable et plutôt enlevé, très luxueux malgré quelques effets visuels bâclés. C’est sympathique, quoi, mais je n’ai pas grand-chose d’autre à en dire.
 
Je serai plus bavard dans la seconde partie de cet article, profitant honteusement de la présence dans la suite du programme de films déjà abordés sur Matière Focale pour être un peu plus complet sur d’autres métrages encore jamais évoqués. Mais, à moins que la bande-annonce présente en conclusion de l’épisode 11 ne vous ait donné des indices suffisamment explicites, il vous faudra donc attendre quelques jours pour en découvrir la teneur.
 
Le Marquis
 
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["Qu'est-ce qu'un artiste ?", Divine dans FEMALE TROUBLE, par le Marquis]

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Dimanche 26 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[Photo : "Tombe, capitale impérialiste", par le Marquis]

Chers Focalidiens, Chères Focalidales,
 
Et hop, le petit train de l'horreur continue son bonhomme de chemin, tchou-tchou, sur les rails du bon goût. En attendant de voir le film de Maïwenn, qui a tout mon respect pour avoir joué dans le dixième titre de la liste des meilleurs films de l'année 2005 (LE COURAGE D'AIMER de Claude Lelouch, splendouillet mais superbe !), film de Maïwenn dont mon petit doigt me dit qu'il sera traîné dans la boue autant que celui de sa sœur Isild Le Besco fut encensé comme jamais (un des films européens les plus importants de ces 20 dernières années pour Godard ! Rien que ça... Il faudrait que quelqu'un lui montre le fabuleux TOUT PRÈS DU SOL de Carole Laure, qui est une vraie merveille, ça lui remettrait les idées en place...). Comme vous le voyez, les forces me reviennent, et on peut le dire, mon humeur est joyeuse ! je reprends du poil de la bête, et revient aux sources de la Foi Devoïste : constater que l'évolution marche à reculons et non pas dans le sens du progrès bien sûr (c'est un parti pris, évidemment), mais ne pas se tirer une balle dans la tête et bien au contraire affronter la situation avec humour et poésie... Et puis, vous, toi, merveilleux lecteur, lumineuse lectrice, c'est pour toi, tout cet empire focalien t'appartient, c'est par amour tout ça, tu le vaux bien. Bisous barbus... Vous m'avez manqué ! Allez ! C'est parti comme en 2004 !
 
Tout va bien, me disais-je en entrant dans la salle et en attendant que le film commence. C'était dans une vieille salle mais avec un écran de taille honorable et surtout un sublime son, le meilleur du coin... Et surtout, la projection n'étant pas complètement automatisée, il y a un temps de pause entre la pub et le film. Et ce moment-là, même s'il dure 45 secondes, c'est là que tout se joue, comme je l'ai déjà écrit sur ce site, c'est là que vous devez être le plus fort, le plus focalien, c'est là que, dans l'attente d'une rencontre, vous êtes seul, tranquille, il n'y aucun accident ici, comme disait le poète. Vous êtes enfin libre, loin du tumulte du monde. Faites le vide. Préparez-vous à recevoir, oubliez tout ce que vous savez, tous les préjugés, videz-vous le crâne. Faites une prière de remerciement à la limite, histoire de remercier votre Créateur de vous accorder cette minute de silence avant la Poésie. MMMmmmmmmm.... C'est beaucoup mieux que le sexe, mon petit Google, beaucoup mieux que le sexe. Et presque aussi bien que l'argent... Vous le savez déjà, vous n'avez pas perdu votre temps. Vous êtes Le Spectateur, personnage solitaire, le seul relié à Dieu et à l'Artiste, et les deux vous craignent, croyez-moi...
 
La Corée du Sud, de nos jours. Séoul. Ça se passe sur un petit espace vert où les citadins viennent se détendre le midi, au soleil, en s'asseyant sur l'herbe. Notre héros (j'ai oublié son nom) est un mec de 35/40 ans qui travaille dans la baraque à frites de son propre père (qu'on appellera Grand-Père). Il a une fille qu'il élève seul, et qui est assez pénible (sa vie se limite à son téléphone portable ringard, of course, car son père quasiment pauvre ne peut pas lui en offrir un autre ; elle a donc coupé les ponts avec lui). Le papa justement, notre héros, est un type spécial : une espèce de gros nigaud, un idiot de première, un raté insupportable. Après l'école, la fille passe à la baraque à frites pour regarder sa jeune Tante (très chouette actrice avec un énorme nez) qui est championne de tir à l'arc et qui concourt dans le moment aux championnats du monde. La compétition est télévisée, mais malheureusement, la tante perd ! (médaille de bronze, quand même !). Tout va bien, jusqu'à l'arrivée du Monstre, une espèce de pieuvre mutante qui grimpe sur l'espace vert et se met à dévorer ou tabasser tout le monde ! C'est un vrai carnage ! La fille de notre héros est emportée et tuée par le Monstre, qui décime à peu près une centaine de personnes avant de retourner dans les eaux du fleuve. Alors que les autorités bouclent le périmètre, soi-disant toxique, la famille de notre Papa héros (donc la tante, le grand-père et le jeune oncle brillant, qui a fait des études mais est dégoûté de la vie) pleure la disparition de la fille dans la chapelle ardente dressée par la ville... Quelques heures plus tard, alors qu'ils sont à l'hôpital pour décontamination, ils reçoivent un appel de la fille, qui n'est pas morte mais est coincée dans la cachette du monstre quelque part dans les égouts... Malheureusement, les autorités ne croient pas à cet appel téléphonique, et au lieu de vérifier l'information, médecins et policiers mettent les propos du Père sur le compte du choc psychologique ! Les autorités, les médias et l'armée gèrent la situation comme des abrutis. La désinformation règne... C'est pas gagné !
 
Doté d’un film-annonce simple et rigolo (et court !), et d’une réputation flatteuse, THE HOST est réalisé par Joon-Ho Bong, dont j’avais vu à l’époque le sympathique mais incroyablement surestimé MEMORIES OF MURDER, film que les gens ont adoré sincèrement, et qui avait l’avantage de montrer l’idiotie complète de ses héros policiers, facteur assez aggravant lors d’une enquête difficile. Bon, il faut savoir raison garder, et malgré la sympathie qu’on peut avoir pour le précédent film de Bong, le monsieur n’est pas l’esthète le plus pointu, loin de là.
 
Ici, ça démarre tout à fait sur le même mode, sympa donc, avec ce truc en plus qui est l’énormité de la chose. On sent tout de suite que ça va pas être du sur-léché. La lumière est rentre-dedans et sans intérêt particulier (au moins dans cette copie), le cadre est sans goût particulier. Les acteurs jouent entre le réaliste et l’outré, tonalité facilement obtenue par le personnage du père, version coréenne de Homer Simpson : à côté de la plaque, ne voyant pas plus loin que le bout de son nez, apathique, et à la différence de son homologue américain, complètement sous Prozac et loin d‘être sautillant. L’actrice est sympathique, la première séquence de massacre rigolote, quoique ostensiblement numérique. Elle révèle d’ailleurs d’entrée de jeu et sans suspense le monstre sous toutes ses coutures, loin de ce qui se fait donc dans le domaine. Le ton sera situé entre la comédie grinçante et la série B caustique, mêlant portrait de personnages bien brossés, critique sociale sans en avoir l’air et nihilisme désespéré, un peu à la Joe Dante, à la sauce asiatique quand même, c'est-à-dire très différent. On s’attache ici aux petites gens. Les coréens sont entrés dans l’ère de la consommation. Certains sont montés dans le train, mais pas mal restent à quai avec des boulots minables et mal payés, des perspectives d’avenir nulles, et des jeunes qui ne pensent qu’à consommer. Le personnage de l’oncle montre l’attitude à avoir : se saouler en attendant la mort. Les jeune sont ingrats, ceux qui ont réussi aussi, et on sent très bien que tous n’attendent que le moindre prétexte pour faire la peau à leur voisin. Une horreur ! Et c’est tout cela, la hiérarchie sociale, financière, et l’autorité tout court, qui semblent avoir créé le monstre. Cette pression et cette injustice portent un nom dans le film : les américains. Bong fait quelque chose d’assez marrant. Les américains sont clairement caricaturaux (l’ignoble malotru scientifique, le héros qui combat à côté du Père) et ils représentent plusieurs choses. C’est la reconnaissance d’abord de l’influence, et la main-mise des USA sur le pays. Les coréens critiquent énormément les américains. Mais c’est aussi tout le fantasme coréen, toute leur vision poujadiste, qui se partage entre deux sentiments contradictoires : une espèce d’admiration et de fascination sans bornes pour tout ce qui est américain, et un dégoût immense envers eux, forcément responsables de tous les maux ! Les médias relaient donc cette fascination, et le peuple la relaie aussi, mais en les critiquant, en les traitant de criminels. La Corée du Sud, qui se croit jeune et dynamique, est donc complètement conne, moutonnière et surtout schizophrène. Dans ce portrait des américains dans le film, on reconnaît clairement les fantasmes ambivalent du peuple sud-coréen. [Ou du moins, c’est ce qu’on pourrait penser au premier abord : la conclusion m’a gêné puisqu‘elle objective un peu la critique. Bong joue sans doute lui aussi schizophréniquement sur les deux tableaux, de manière un peu opportuniste.]
 
Tous les ingrédients pour une bonne série B des familles sont là. Et il faut bien dire que ça marche assez bien ici et là, notamment dans cette magnifique séquence de deuil, puis dans certains détails dans l’hôpital (comme la critique de la tante championne olympique que les autres critiquent parce qu’elle ne court pas assez vite, piste non reprise par la suite). THE HOST est rentre-dedans, rigolo et plein d’idioties. Il y a là de quoi faire pas mal de développements et creuser le sillon très profond. On passe alors sur la mise en scène, assez anonyme et absolument pas belle du tout (ce n’est pas un objectif ici).
 
Et puis, le ton finit par changer. La quête se précise et met le film sur des rails fixes, bien loin de la fantaisie annoncée, et surtout très rationnels : il s’agira de sauver la petite fille enfermée dans l’antre de la Bête (où les scènes se succèdent en pleine redondance, donnant le sentiment que le film ne serait qu’un vaste montage alterné… Mouais…). Une action contrariée par des autorités stupides, et surtout qui agiront de manière univoque pendant tout le film. THE HOST se sépare en gros blocs, en grosses unités d’action, espèce de vaste séquence à enjeu unique qu’il faut résoudre ou pas avant de passer au bloc suivant. Peu à peu, le rythme se perd complètement, et le mélo, ce vieil ami, revient à la charge. Et oui, ça faisait déjà deux jours que je n’avais pas vu un gros mélo qui tache sur les écrans ! Ben voilà, c’est fait. Les morts s’accumulent au fur et à mesure, et le film abandonne progressivement son vitriol social. La satire se fait plus méchante, et surtout, le ton beaucoup plus sérieux, et quasiment jamais comique. C’est qu’il y a un monstre à tuer et une quête à mener. Les sentiments, loin d’être ambivalents comme dans les deux premières bobines du film, deviennent plus attendus, plus uniformes, et sans doute plus cyniques. On est loin donc de la formule Joe Dante qui, lui, aurait pris trois pistes mais les aurait creusées jusqu’à plus soif. Ici, c’est le contraire, on multiplie les personnages (le clochard, l’orphelin) et on se concentre sur l’action, malheureusement et trois fois hélas. Car comme on l’a dit, Bong n’est pas un roi de la mise en espace et surtout pas du cadre. La photo n’est pas jolie, et le monstre pue le numérique à dix kilomètres. De plus, au fur et à mesure que le film s’égare, le rythme ralentit, ralentit et ralentit encore, jusqu’à ce qu’on ait les pieds dans la mélasse complète et qu’on soit englué comme des oiseaux dans le mazout. Il n’y aura qu’une seule bonne idée dans ces derniers deux tiers, une seule chose surprenante : la manifestation contre le gaz jaune (vous verrez ça en salles, je vous le laisse découvrir), malheureusement dévitalisée et réduite à néant par une licence poétique stupide (le gaz tue tout le monde sauf les héros ! Voilà qui enlève considérablement d’enjeux : il n’y aura de morts que parmi les figurants ! On est là dans la pire logique hollywoodienne). Ça s’enlise donc fort, ça perd son sens de l’humour et ça essaie d’émouvoir avec des sentiments et surtout une quête bougrement entendus et attendus, parsemés ça et là de deux trois pintes ironiques qui n’empêchent nullement le film de sombrer dans la monotonie la plus totale. Impossible de dire alors combien de temps dure le film, cette dernière partie de film qui à vue de nez fait 50/70 minutes. Mais peut-être a-t-elle duré trois heures ou vingt minutes, comment savoir. Le spectateur est plongé dans un no man’s land temporel dont le péché principal, outre une mise en scène sans intérêt et grise, est d’abandonner toute malice, malice qui était pourtant la promesse faite par le film lors de son entame…
 
THE HOST manque donc désespérément d’ambition, mais surtout, étant clairement raté, il pose encore une fois, et oui, on n’y échappera pas, la question de la responsabilité de la profession. Voilà des mois qu’on nous parle de ce film, qu’on l’annonce, qu’on le montre dans les festivals et qu’on l’encense (merci, chers amis journalistes) alors que ce film n’a comme seule originalité que d’être sud-coréen et d’avoir été réalisé par un type qui avait signé un succès d’estime (déjà surestimé). Sinon, c’est non seulement médiocre mais aussi bêtement suiviste. Banal, en quelque sorte. Le concept de « renouveau asiatique » a encore une fois marché à fond, en dépit du bon sens. Opération marketing d’envergure, le lancement de THE HOST est complètement une supercherie médiatique, à l’instar de la plupart des « grand films » vendus en trois semaines ! Il va falloir que nos amis critiques et distributeurs fassent attention, car ça va commencer à se voir… Ça sent la panique, et les autorités commencent à faire n’importe quoi. Mais c’est le sujet de départ (et seulement de départ, malheureusement) de THE HOST !
 
Endormissement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Il semble que le film opère une espèce d'arnaque interne. Les américains seraient d'abord une espèce de mélange entre la bêtise de l'occupation américaine et la bêtise des sud-coréens eux-mêmes, puis le film mute  vers une volonté de propagande, mais sans second degré cette fois, et sans symbolisation, où les américains seraient de manière directe montrés comme étant clairement nuisibles, et menteurs et manipulateurs. Le film opère là un jeu de bonneteau dérangeant qui m'a semblé malhonnête, changeant la métaphore et la règle du jeu en cours de route, au moment même, comme par hasard (!), où le film s'enfonce dans l'émotion la plus basique. Les américains sont finalement des personnages qui changent de statut en cours de route, des personnages qui portent le même nom mais qu'on a remplacés sans nous le dire. Ça pue la manipulation, j'ai l'impression, et sans doute la propagande.... J'aime pas trop ça...
 

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Samedi 25 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Is It A Crime Again The State ? / This Is The Meaning Of Life" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens,

Doit-on continuer la grève ou pas ? Vaste question. En tant qu'ouvrier et patron de Matière Focale, comme je vous le disais en introduction de l'article d'avant-hier, j'hésite. Mais je décide finalement d'engager un briseur de grève contre moi-même, pour me faire des coups durs derrière mon dos et me briser le moral. Alors attention, l'histoire d'avant-hier, avec BABEL et tout, elle n'était pas marrante, mais celle d'aujourd'hui est carrément déchirante...


[Au fait, je me suis aperçu, grâce à vos commentaires, que vous n'étiez pas dupes ni sur SHORTBUS ni sur BABEL... Ce qui veut peut-être dire que les défenseurs du film n’osent pas... Faut oser les gars ! Allez, j'y retourne, j'ai une usine à mettre au travail moi !]
 

Monica Bellucci est une jeune femme célibataire qui, il y a quelques années, est allée sur le territoire russe pour adopter un petit orphelin mongol. Femme intelligente travaillant dans les hautes sphères de la diplomatie (ou quelque chose comme ça), elle élève son enfant Liu-San sans problème, jusqu'au jour où celui-ci développe une étrange marque circulaire sur la face antérieure de l'épaule. Au même moment, la mère et le fils commencent à avoir des cauchemars effrayants (Hors-champ ! Mauvaises langues !) où ils se sentent chassés dans la forêt par un ours... Et mine de rien, malgré cet événement anodin, les cadavres commencent, sans qu'on sache vraiment pourquoi, à s'accumuler autour de Bellucci, à moins que ça ne soit autour de son fils...


Et bien voilà du bon résumé efficace ! Évidemment, raconté comme ça, même en y mettant des détails, LE CONCILE DE PIERRE ne paiera pas de mine et pour plusieurs raisons, mais notamment à cause du traitement que lui faire subir Guillaume Nicloux, réalisateur que tout le monde regarde discrètement, plutôt apprécié, et ce malgré que ce ne soit pas forcément un des "jeunes" réalisateurs français les plus médiatisés...
Jusqu'à ce CONCILE DE PIERRE à la très mauvaise réputation (là encore, je vous renvoie à la critique complètement caractéristique et semblable, à une ou deux choses près, à celles des critiques pros, de mon collègue de l'émission de Radio Campus, samedi dernier). Bon, c'est à croire qu'il y avait plus d'attente que dans ses deux films précédents (UNE AFFAIRE PRIVÉE et CETTE FEMME-LÀ), tout ça parce que c'est tiré d'un bouquin du mec qui a écrit les médiocres RIVIÈRES POURPRES et qu'il y a Bellucci dedans...


Hier, je faisais grève. Aujourd’hui, je l’affirme : LE CONCILE DE PIERRE est un vraiment bon film ! Évidemment, j’en vois déjà qui disent, dans le fond, près du radiateur, que oui, c’est toujours comme ça, le docteur Devo, il ne fait rien qu’à dire le contraire de ce que disent les autres. C’est fait exprès. Ce à quoi je réponds : « Vous n’avez rien à faire qu’à faire exprès de dire ce que tout le monde dit ». C’est pas moi, c’est toi, etc. Le vrai verdict, c’est celui du ticket acheté et du film vu en salles. Et je suis désolé, les amis de la Profession, mais le film de Nicloux est un chouette film. [Ce qui me fait regretter de n’avoir pas vu les deux précédents…]


Je vais commencer par mettre la charrue avant les bœufs et dire ce qui ne va pas. Aussi bien les 40 premières minutes me semblent complètement superbes, malgré un sujet un peu grandiloquent et fermé (mais après tout, c’est du "cinéma de genre" et c'est donc grandiloquent ; je mets les mots importants entre guillemets, afin que mes collègues critiques de toute la France puissent apprendre les mots importants qui vont leur permettre de progresser !), que par la suite, alors qu’il n’y a pas de véritable baisse de niveau du point de vue de la mise en scène (une échelle de plans moins riches peut-être, ou une spatialisation plus carrée et moins malicieuse… je ne sais pas trop…), la deuxième partie me laisse plus froid, même si elle est truffée de superbes choses qui, à elles seules, justifie le titre de "(un des) meilleur film populaire français de l’année". Mais disant cela, je donne l’impression d’un type qui est très compétent techniquement mais nul en tant que cinéaste, et c’est précisément là-dessus que la presse l’a attaqué, notre Guillaume. Je tiens à rétablir la vérité et dénoncer l’ignoble mensonge, et je vais écrire en lettres capitales, car c’est très important. METTRE EN SCÈNE, C’EST FAIRE DU CINÉMA, C’EST RACONTER, BANDE DE BACHI-BOUZOUKS ! Oui, ma chère, vous comprenez, c’est joli, c’est techniquement très bien, mais ça tourne à vide ! Voilà ce qu’on dit du film, et franchement, cette phrase me rend tellement triste que dans les premières minutes du film, j’ai failli pleurer ! Parce que c’est toujours sur les mêmes films que ça tombe, ce genre de remarques, et que nous, focaliens de tous les pays, on en a ras le bol ! Alors que ce soit clair : que ceux qui ne veulent pas aller plus loin que la vox populi / dei, en restent là ! Les autres, ou ceux qui sont prêts à juger les films sur le fond, c'est-à-dire sur les actes et sur la mise en scène, ben qu’ils aillent jeter un œil à ce CONCILE… [C’est pour ça que le film se ramasse et est en train de faire un four : parce que les critiques et le public cinéphile ne savent pas (plus) ce que sait la mise en scène, c'est-à-dire qu’ils n’arrivent plus à la (attention, guillemets, prenez des notes, mots importants) "ressentir" de manière ET intellectuelle ET sensuelle (ce qui en général va de paire) ; ce qui fait qu’un film est un film, et non pas de l’architecture ou de la pâtisserie. C’est clair : tant que les choses ne sont pas dites clairement dans le dialogue, et tant qu’elles n’expriment pas quelque chose de basique ou de caricatural, les gens sont perdus ! Il faut mettre des flèches clignotantes à l’écran et souligner les passages importants dans les dossiers de presse, sinon ils ne comprennent rien !]

Alors oui, évidemment, ça coince avec ce film. Pour la bonne raison que le CONCILE DE PIERRE a une histoire balisée (de genre, encore une fois), mais dont l’intérêt se distille ici et là en touches impressionnistes. À l’instar de plein de bons films que personne n’oserait critiquer avec un tel mépris (car je remarque qu’on reproche souvent aux rares critiques qui parlent d’autre chose que du sujet du film et des acteurs leur mépris profond : du grand public, du cinéma, du petit public et des cinéastes !), LE CONCILE DE PIERRE pourrait paraître bêta si on le résume froidement sur le papier. Mais rappelez vous. HALLOWEEN ? Une fille poursuivie par un croque-mitaine avec couteau. Point barre. DUEL ? Un type en voiture poursuivi par un camion qui essaie de le tuer ! C’est tout. Qui oserait dire que ces films sont des prétextes et qu’ils sont, certes, bien filmés mais qu’ils tournent à vide ?

[Voilà ce qui arrive quand on n’applique pas la méthode focale… Ici, que tu t’appelles Jean-Claude Van Damme, Robbe-Grillet, Greenaway, Pécas, Jean Rollin, Jean Renoir ou Kurosawa, ton film est regardé puis disserté avec le même sérieux ! TOUJOURS ! Qui peut se targuer de faire pareil ? Qui essaie seulement... ?]

LE CONCILE DE PIERRE est un film de mise en scène. Le sujet tient sur un timbre-poste, ce qui n’enlève rien (ni ne rajoute rien) à son éventuelle richesse (ou à son éventuelle pauvreté). Au lieu de regarder des films-annonces, on ferait mieux de ne rien faire, ne rien dire et de s’asseoir en silence dans la salle. Sublime scope. Photographie d’un des plus grands, sinon le plus grand opérateur du monde : Peter Suschitzky, photographe sublime chez Cronenberg, Ken Russell (et ouais !), Peter Watkins, etc. Du cadrage tout le temps. Des idées de son très fréquentes (jeu des ambiances sonores, rude confrontation des timbres, jeu de mixage, jeu d’opposition des dialogues par rapport aux cadres avec des dialogues en son « on » mais avec les acteurs hors-champ, ou encore ces très belles transitions où par exemple un son de ronflement d’ambiance mute pendant les deux dernières secondes du plan pour monter en hauteur jusqu’à une certaine note, note qui sera celle de la première note de la musique dans le plan suivant, et le tout en totale discrétion, beauté du mixage, jeu de timbres, etc.). Richesse de la direction artistique (ce qui arrive de temps en temps, même en France), ici au service non pas du look, mais de la mise en scène (cf. l’appartement, la régression des personnages par les vêtements). Sublime utilisation des maquillages, par exemple [avec les personnages principaux maquillés de manière bipolaire, mais presque imperceptible, juste pour semer le doute : Deneuve ou Bellucci ont toujours un côté plus ridé, mais de manière à peine perceptible, je me disais ça, quand pof, il fait intervenir l’infirmière avec la tache de vin : voilà quelque chose d’injustifiable, mais qui est complément sensuel et signifiant dans et par la mise en scène ! Qui joue encore sur le maquillage ? (À part pour dire qu’un personnage est malade, et donc le maquiller en blanc, je veux dire…]. Dans la première partie, utilisation de l’échelle de plans, saillies simples mais efficaces de certains plans qui viennent dérouter l’échelle et se mettre de fait en exergue. Des idées de cadrage sublimes : je pense notamment à ce plan où la caméra recule, avec Bellucci dans un couloir qui fait un virage à 90° ; à ce moment, après que Bellucci ait tourné, on sent que quelque chose ne va pas, et en fait c’est la caméra qui ne cadre plus Bellucci, mais un tableau accroché au mur derrière elle ! Et tout ça est discret, raffiné, et dure deux secondes, comme ça au passage, sans avoir l’air, avec classe quoi ! Et des chose comme ça, il y en a plein. Un rythme lent, ce qui est courageux quand on fait un film populaire, avec des séquences axées sur des rythmes de répétition, une ambiance entre réel et fantasme. Quasiment une idée par plan, ce que je réclamais d’ailleurs hier, pendant la grève. Et beaucoup de belles choses : sur l’homosexualité du personnage et la manipulation par le sexe (un peu comme dans LA MAISON DU DIABLE de Robert Wise, vu récemment grâce au Marquis), sur l’intrusion du fantastique (sublime premier insert sur la forêt). Et des morceaux de bravoure sublimes, comme l’incroyable accident de voiture ! Mais qui fait ça en France, ou même ailleurs ? Comment oser dire après ça (cette séquence d'accident, pourtant drôlement casse-gueule, si j'ose), que le film est vraiment de la merde ? Cf. la séquence de reptation dans les canalisations, déjà vue mille fois, mais ici mise en scène de manière originale et superbe !) [Je repense à la remarque sur l’ours en synthèse à la fin ! Évidemment qu’il est un peu artificiel ! On appelle ça la direction artistique, les gars ! C’est un choix ! Nicloux, j’en suis sûr, est très content de son ours, et il ne le changerait sans doute pas même s’il était conçu par ILM gratuitement !)
 
Bon, je mettrai des bémols, et je ne pense pas que LE CONCILE DE PIERRE soit le film du siècle, hé-hé ! Il me semble que la deuxième partie est moins riche et épuise beaucoup la mise en scène assez stylisée et surtout configurée en "mode diffus", sans jouer forcément sur la rupture, et introduisant le fantastique là où on ne l’attend pas. À force, Nicloux a un peu de mal à renouveler les enjeux et se laisse guider par la chaîne d’événements qui finit quand même par débarquer plus ostensiblement dans le film. [L’échelle de plans est plus systématique, les plans rapprochés plus nombreux, et les effets plus ostentatoires à deux ou trois endroits.] Mais plus profondément, je crois que Nicloux est largement bridé, aurait besoin d’encore plus d’espace, et que le cadre du bouquin original le serre un peu trop, sans doute. Cet univers est un peu réduit pour lui. Donc, on regarde la deuxième partie plus qu’on ne la ressent. Et moi, je sors un peu du film dans le second acte, avec l’impression de rester légèrement sur ma faim, et en me disant qu’on aurait bien pris Et dessert Et fromage ! Ce qui me fait dire que Nicloux a encore ses plus beaux jours devant lui.
Mais malgré tout, un réalisateur qui joue avec les fondamentaux (ciseaux et scotch, et pour l’image et pour le son), c’est une sacrée bonne nouvelle dans le registre du cinéma populaire (sur le papier au moins, hé-hé !). Nicloux en a encore sous le pied, et sa mise en scène a suffisamment de partis pris pour que l’avenir soit plein de promesses. C’est un peut timide par endroits, paradoxalement (notamment par la musique, pas laide, mais qui rappelle encore trop Howard Shore ; un beau choral de cuivres notamment). Mais on ne va pas chipoter, il y a assez là dedans pour ne pas avoir faim. Nicloux, lui, contrairement à 98,36% de ses camarades de jeu français, fait du cinéma ! Et la façon dont on l’a descendu en attendant qu’il tourne au coin de la rue, alors même qu’il tentait quelque chose de subtil, fût-ce adapté d'après le mec qui a écrit LES RIVIÈRES POURPRES et fût-ce avec Monica Bellucci, et bien c’est dégueulasse ! Restez avec vos INDIGÈNES, BABEL et autre CONSTANT GARDENER… Moi, je garde Nicloux, et on en reparle dans dix ans !

Et puis bien entendu, il y a le casting, très bon, un peu maniéré, ce qu’il fallait faire de toute façon, à l’image de l’histoire elle-même, froide mais un peu hors-norme et exagérée. Ce n’est que du bon choix de casting ! On sait jouer, là aussi, avec les clichés pour les dévier. Évidemment, c’est très chic de dire que Bellucci joue comme une patate, que c’est une cruche ! Bellucci joue bien, il faut arrêter de dire des bêtises ! Elle fait peut-être des conneries, comme tous les acteurs français, mais elle au moins prend des risques, et joue vraiment dans des tas de registres (rappelons-nous le dernier Blier où tout le monde, une fois encore, l’avait roulée dans la merdre). Un jour, elle fera un Ruiz ou un Wes Anderson, et tout le monde se demandera pourquoi elle est géniale soudainement !
Bref, je remarque que ce sont les mêmes qui trouvent qu’elle ne joue que sur son physique dans IRRÉVERSIBLE, COMBIEN TU M’AIMES ou SHE HATE ME, et qui disent ici, alors que son rôle n’est pas spécialement glamour et qu'elle prend un risque énorme dans un rôle en demi-teinte et sobre, ce sont les mêmes qui  ne parlent que d’une chose : sa coupe de cheveux... Pour dire qu’une coupe de cheveux ne fait pas un travail d’actrice ! HEY, LES GARS ! Faudrait savoir ! Je m’excuse, mais ça, c’est du flingage en règle ! Et personne n’oserait dire ça de Nicole Kidman, Juliette Binoche, Nathalie Portman, Claire Danes, Kirsten Dunst ou la Johansson (22 ans aujourd’hui, bon anniversaire !). Et ça aussi, je trouve ça dégueulasse ! Le film doit beaucoup à Bellucci, qui est, encore une fois, impeccable, précise, sobre et directe, malgré un rôle casse-gueule et difficile, voire ingrat car pouvant sombrer dans la répétition. Bellucci essaie toujours de faire quelque chose, et sait se soumettre de manière chirurgicale à la mise en scène. Et puis, après tout, qu'ils fassent comme ils l'entendent ! Qu'ils gardent Cécile de France, on garde Bellucci !

Je crois que la moindre des choses serait que la profession s’excuse. LE CONCILE DE PIERRE est l’un des 10 ou 15 films de cette année où il n’y a qu’un principe, qu’une chose valable : faire de la mise en scène ! Un film avec du cinéma dedans ! Et comme par hasard, c’est celui-là qu’on assassine ! Mouais, je me remets en grève, moi !


Solennellement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Jeudi 23 novembre 2006

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(Photo : "La Parole est aux Scientifiques" par Dr Devo)

 

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,

La vie continue, on croit se reposer, mais non, rien à faire, le temps ne s'arrête pas et détruit tout ! Malheur à nous pauvres mortels !
Maintenant que votre journée est bien minée grâce à votre docteur préféré, ce qui va suivre ne sera absolument pas grave. Vous êtes de superbe humeur, car vous êtes de la plus mauvaise humeur possible, le plus désespéré possible. Chaque nouvelle information ne peut que vous tirer vers le haut. Chaque changement ne peut être qu'une amélioration. Merci qui ? Merci, Docteur ! Soyez Devo chez vous !
 
Tiens, allez regarder là, chez
No.Logos ! Voilà un texte parfaitement juste, et donc complètement déprimant. Mais en fait, vous êtes content, vous vous enrichissez à son contact, et vous vous dites que oui, la prochain fois, vous ne donnerez pas de pièce à ce jongleur de rue, à ce cracheur de feu ou à ce joueur de djembe... Et que vous n'irez pas voir SHORTBUS, ça suffit les arnaques ! Mais globalement, au fond de vous mêmes, vous êtes sinon contents, au moins stables... C'est rigolo.

Ah Iñarritu ! On avait parlé il y a peu de 21 GRAMMES, relativement visible, avec de très bonnes choses, notamment des préjugés temporels absolument délicieux et très originaux. Et un net soin global. Iñarritu, ce qu'il aime, c'est le film choral, les vies qui s'accrochent par hasard, nécessité ou coïncidence, les accidents, le papillon qui flatule dans le Vercors et provoque une tempête (jeu de mot !) de neige dans le Pas De Calais. Qui dit hasard dit construction, et dit cinéma, le calcul n'est pas mauvais, et pourquoi pas ? Voilà au moins, se dit-on, qui devrait l'obliger à construire comme un petit fou et à se désolidariser de Scénario, Prince des Ténèbres, Chien Sanglant de Banalita, princesse gothique et attendue de l'Ennui. Avec 21 GRAMMES, on a vu que ce n'était pas forcément le cas. Passons.

Brad Pitt et Cate Blanchett vont au Maroc régler leur problème de couple, afin de mieux se retrouver chez soi. Manque de bol, au moment où ils allaient enfin se faire un bisou, Blanchett pose sa tête, mélancoliquement, contre la fenêtre du bus, et reçoit une balle perdue. Elle perd immédiatement beaucoup de sang. Ses jours sont en danger sérieux, mais nous sommes en plein désert, l'hôpital le plus proche est loin, ce n'est pas gagné.
Aux U.S. de A., deux petits enfants, une fille et un garçon, format small (genre 5 et 6 ans, dont la sœur de Dakota Fanning, quelle horreur ! Comment peut-on prétendre faire du cinéma et faire un choix pareil ! Elle est aussi nulle que sa sœur, en plus ! Remboursez !), tout blonds, passent leurs journées avec leur nounou mexicaine qui est la meilleure du Monde ! Le papa des enfants appelle la nounou pour lui annoncer qu'ils ne seront pas là ce soir et qu'il va falloir qu'elle garde les enfants. La bonne est désespérée, car ce soir, elle devait aller au Mexique tout proche pour aller marier son grand fils ! Mais le patron est formel : ce soir, elle gardera les enfants ! ["Je vous paierai un autre mariage, plus grand, une autre fois", dit-il dans Tijuana déserte...] Salaud de patron ! C'est dégueulasse, ces bobos dégueulasses ! N'ayant pas le choix, la bobonne emmène les enfants avec elle assister au mariage. Pour ce faire, elle se fait conduire par un neveu volage mais rigolo... Ça sent le plan foireux, je vous le dis.
Désert marocain, en plein cœur de Plouc-Land, non loin de Pauvre-City. Un marocain vend à un de ses voisins (à dix kilomètres, quand même) une carabine contre un paquet de nouilles usagées, un verre de Ricard et une chèvre. Le voisin est content, car il est berger et avec la carabine, il va pouvoir éloigner les chacals qui attaquent son troupeau de chèvres. Et hop, il confie la carabine à ses deux gamins, taille médium (10 et 12 ans), car ce sont eux, les gosses, qui font transhumer le troupeau dans la journée. Des gamins, une carabine, l'ennui... Ce qui doit arriver arrive... Le plus jeune s'exerce à tirer pour vérifier la longue portée supposée de l'arme, en visant des voitures, mais il semble que Papa se soit fait arnaquer, car la carabine ne tire pas à trois kilomètres, non pas du t... MERDRE ! J'ai tiré dans un bus de touristes à trois kilomètres ! Nous voilà bien !
Japon médiéval, en pleine campagne, dans un village. La récolte n'a pas été bonne car il a trop plu. En plus, il fait froid. Il faudrait que les villageois achètent des doudounes en coton s'ils ne veulent pas crever comme des baleines, mais comme les récoltes sont médiocres, ce n'est pas possible, d'autant plus que le Seigneur dont ils dépendent veut organiser une fête monumentale pour le mariage de sa fille Eiko, et donc l'impôt sur les récoltes sera particulièrement élevé, les condamnant à une mort certaine ! Ils redoutent le moment où les troupes seigneuriales vont venir chercher le blé. Finalement, les villageois louent les services de 77 robots-ninjas qui passaient par là. Mais Perfusia, vieille princesse gothique de Satan, ne l’entend pas de cette oreille. Ce n'est pas gagné.
Japon contemporain. Kôji Yakusho, excellent acteur vu dans une multitude de films, dont les films de Kyoshi Kurosawa (le fabuleux CURE par exemple), a perdu sa femme et élève seule sa fille, ado perdue en plein âge con de 17 ans, qui lui fait la gueule tout le temps avant de rigoler comme une folle avec ses copines en buvant un coca à 12 dollars dans un bar spécialisé pour les ados qui adorent les boys-bands. Là, parce qu'elle se sent rejetée par les garçons qu'elle kiffe parfois à mort, mais qui ne l'aiment pas à cause du fait qu'elle est sourde-muette de maladie (Zoumbole !), elle décide d'aller aux toilettes pour enlever sa culotte, geste audacieux car elle est habillée avec une minijupe ultra courte, mais plissée, l'honneur est sauf. De retour à table avec ses copines, elle montre son sexe poilu en faisant des grimaces sérieuses aux autres garçons, mais au fond, elle est malheureuse. De son vagin (mange Google, mange), sortent lentement deux membranes diaphanes qui font penser à un monstre marin ou reptiloïde venu d'un autre âge, prêt à terrasser la ville avec ses aisselles radioactives, mais non, ce n'est qu'un papillon qui s'élève majestueusement dans le bar pour ados branchés et vient lamentablement se griller contre le tube cathodique d'un écran plat 98 cm. C'est lamentable, les gens exigent d'être remboursés. C'est alors qu'un deuxième papillon vaginal (Zoumboooooole !!!!) fait son apparition, s'avance vers les ados d'un vol gracieux, pendant que la caméra se rapproche dans un élégant zoom, et là, le fougueux mais superbe animal émet une minuscule flatulence, très belle en 5.1. Quelques secondes après, c'est le drame : une usine de slips ferme ses portes dans une ville moyenne du Pas-de-Calais, suite à une délocalisation en Inde, et le déménagement forcé des machines par un patron peu regardant et plus occupé à marier sa fille... Ce n'est pas gagné...

Oui, mais là, Docteur, c'est pas du boulot ça ! C'est pas des articles ça, c'est pas le travail d'un critique "honnête". [Sachez les amis, et grâce à l'un d'entre vous, qu'un réalisateur français m'a écrit pour me décerner, malgré un article assez sévère mais juste, le label de "critique honnête" ! Je veux dire à ce Monsieur, publiquement et sans dévoiler son identité secrète de super-héros, que son mail était délicieux et touchant, et que sa réaction ne trahissait qu'un trait de caractère : LA CLASSE ! Je voulais juste lui dire "merci", alors : "Merci !".]
C'est quoi cette habitude de sagouiner son boulot de critique, docteur, devez-vous vous dire... Et bien je vais vous expliquer, mais avant cela... Ding Dong Ding ! Tourne la page !




(photo: "Sans Commentaire" par Dr Devo)




Oui, je sais, j'en ai bien conscience, c'est pas vraiment du boulot, mais je suis tiraillé entre deux sentiments. Vous le savez, j'adore aller voir des films dans les deux ligues du cinéma : commercial et art-et-essai qui, en fait, devrait s’appeler Grand Commerce et Moyen Commerce. Or, en ce moment, je ne sais pas ce qui se passe, malgré quelques films sympathiques, voire très bons (LE DAHLIA NOIR, LE LABYRINTHE DE PAN, LE PRESTIGE et son scénario merveilleux ou du moins remarquable...), je ne vois que de la crucherie dernier degré, et j’en ai marre. Quelques bons films pour 98,24% de films lamentables qui, en ce moment, ne s’inscrivent que dans deux catégories : le film à thèse (et ses subdivisions, "films commémoratifs" (INDIGÈNES, WORLD TRADE CENTER, UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE et "films de la Collectivité du Réel" (SHORTBUS, UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE, BABEL...) ou alors des films qui appartiennent à la catégorie "Cinénovellas-Gros Mélos"  (cf. les mêmes films !). Alors, je dis stop au nom de l'Amour... Stop, ou je vais voir des comédies françaises !

 

 


[Photo : "Je ne monte pas des images,

je monte des spectateurs (le syndrome Bruno Dumont)

par Dr Devo]


Non, arrêtons de plaisanter deux secondes. Je fais la grève aujourd'hui, mais la grève utile à mon lecteur ! Iñarritu va m'envoyer des mails en me disant que c'est lamentable, que je ne fais pas mon boulot, et pourquoi ça tombe sur son film, c'est malin, BABEL va s'effondrer en deuxième semaine parce qu'il n'y aura pas eu de critique digne de ce nom sur MATIÈRE FOCALE, et patati et patata...
Pas grave, il peut râler, ça ne changera rien. Voici ma déclaration à la Presse, aux Médias et à la Profession :
"Monsieur, Madame, en ce jour et devant la recrudescence (un mot où il y a décence, je vous ferais remarquer) du vol d'euros dans le porte-monnaie des spectateurs, je décide, moi, Dr Devo, de faire grève de la critique pour une durée d’une journée, peut-être reconductible. Ou Pas. Tant que les films ne seront pas cadrés. Tant qu'ils ne seront pas montés de manière signifiante ou de manière à imposer un rythme, fût-il lent, au film, tant que le son ne sera pas exploité autrement que de manière illustrative et banale (dans BABEL, une chanson à la Almodovar, genre "Pensia en mi portefeuille d'actions en Suisse" sur des images de Mexicains en train de manger, faut pas déconner quand même...), tant que ces films ne feront AUCUN effort de mise en scène originale et signifiante sans s'appuyer sur le scénario, tant que l'échelle de plans sera réduite aux plans dits rapprochés et gros, tant que le jeu sur les axes sera nullissime et tant que la photo sera lamentable, et tant que le cadre sera si banalement laid, tant qu'il n'y aura pas plus de trois ou quatre idées par film, et tant qu'il n'y aura pas au moins une idée par plan, je dis, moi Docteur Devo, qui considère dans la générosité la plus absolue le spectateur qui vient s'égarer volontairement ou pas sur ces pages comme l'Élite la plus absolue, je déclare que je me refuse de faire tout article sur ces films, au nom du respect de mon prochain. Par conséquent, je fais grève, et assume les conséquences de mon acte ! Monsieur Iñarritu et Monsieur Cinéma, faites des films, et pas de la Choucroute, de la Broderie ou du Macramé ayant pour Expression le Support Audiovisuel !
Enfin, un mot pour le spectateur égaré... Mon biquet que j'adore (tout ça, c'est pour toi !), choisis tes films au hasard, en jouant aux dés par exemple, ou en demandant dans le hall du cinéma à un spectateur inconnu de te donner un chiffre allant de 1 à 15 (si ton cinéma a 15 salles, bien sûr). Si le gars te répond 3, va voir le film de la salle 3 ! De cette manière, tu verras bien plus de bons films qu'en suivant les conseils des professionnels de la profession ou en choisissant toi-même, et tu éveilleras ta curiosité face à des films que tu n'aurais jamais vus... Je l'ai fait pendant un an, et ça marche... Bisous à toi !

Quant à tous les réalisateurs et aux dentistes qui me lisent, je leur dis : "Allez, hop ! Au travail !"

Solennellement Vôtre,
 
Dr Devo.

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Mardi 21 novembre 2006

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[Photo: "Recherche d'Avis" par Dr Devo]

 

 

Gro tonje t levé 2 bon eur (lol ! ;-) ;-) ) parfoa A p(e)ine ma gibou clams, maiss hilleux ce fermé si vit ke je navé pa le tent 2 me dire: «tou slip.» Hé, 1 2mi-eure aprè la pan C k’il é T tent 2 shershé le slip Mveillait/ je vous laid pause hé le volume ke j 3yais avoir again dent les main è soufflè ma lux. je n’a-V pas C-C en slip de faire d réflexions sur ce Ke je venèt 2 lire, mé c réflection a-V pri 1tour 1 pneu zarb il me semblez que jiti moa méme ce don parlais loupVrage:


1 église, un catuor, la rivaliT de François Ier et de Charly 5. 7 croix yanss surviV penden kkes ’’ a mon réveil; L ne shocké pa ma réson mé peusé come des é(superkiffanteshahahaha loldoudoulol )cailles sur mes hilleu hey laid empèchais 2 se rande comte ke le bouge loir n’été plus allumé. Je me cherche un style pour me trouver une identité, au secours. Pui L com anssé a me devenir inintelligib’ kom aprè la mé tant psychose laids pensés d’une eXistenZ an T rieur le sujè du livre se Dtacher 2 wam GT libre 2 mi apliker ou non O si to je recouvè la vu et gt bien étoné 2 trou V autour 2 wouam 1 zobs curiT, douce et reposente poor mes yeus,mé peut-être ++encor pour mon S pris, a ki l aparé c come 1 choz 100 coz, 1con préhensible, com 1 chose vrai ment zobscur.

Je me demandé tro kel heure il pouvait ête j’entendè le sifflement dé arrièr (hihih double-lol smile ;-) smile trop kiff) train qui +/- éloagné, kom le champ d1 oiso dent 1 Fauré, relou vent laid 10 tance, meuh DcriV les tendues 2 la quand pagne des sertes où le voyageur se hat ver la stassion proche-haine et le peti cheumin kil suie vaetre g(r)avé dans son souvenir par lX-citation kil doigt AD lieu nous veaux A-D akt inaccoutumées a la cos’ et rie raie sang Te é o a10 hilleu sous la lampe é rangère ki le suiv’ 1core dan le silence 2 la night à la 12ceur proche-haine du retour.
zonzon des zessgons d'honfleur. Ma recelle prout (lol lol ;-) )

 

Mr Mort.

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Lundi 20 novembre 2006

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[photo: "Always Pay the Bill (On Time)" par Dr Devo]
Chers Focaliens,
 
C'est parti pour un autre tour de piste. Et aujourd'hui, on met les pieds dans la boue, et on dirait que ça gêne comme disait le poète... Je ne sais pas si vous avez écouté l'émission de Radio Campus à laquelle je participais hier (elle devrait être téléchargeable là dans la journée). Si vous jetez une oreille aux cinq dernières minutes de l'émission, vous allez voir ce qui m'est "tombé dessus". Un vrai cas d'école ! Alors que je pensais que le film n'allait pas poser problème, je m'aperçois que BORAT, LEÇONS CULTURELLES SUR L'AMÉRIQUE AU PROFIT GLORIEUSE NATION KAZAKHSTAN déclenche sans que je m'en rende vraiment compte (et donc j'ai foncé dans le panneau avec bonne humeur !), une grosse polémique dont je suis moi-même à l'origine ! Pour moi, la cause était entendue, mais apparemment, le reste du Monde (mon dieu, qu'ai-je fait ? Qu'est-ce que vous avez fait, pauvres fous ??? Cf. LA PLANÈTE DES SINGES) n'est absolument pas d'accord... Bon, mettons un peu d'ordre, et reprenons tout ça...
 
Borat est journaliste kazakh, position prestigieuse dans son pays qui lui vaut d'habiter dans une (vieille) maison en dur avec sa mère et sa sœur (une des meilleures prostituées du pays, comme 'l’attestent les prix qu'elle a reçus. Le ministre de l'information envoie Borat aux États-unis. Il y a en effet urgence. Le Kazakhstan souffre d'une image rétrograde, et la mission de Borat consistera à se renseigner sur les principaux aspects de la vie américaine, afin d'importer les traits de caractère de ce pays qui sont synonymes d'une nation moderne. Et il y a du boulot ! Le village de Borat ressemble à un village roumain (je fais exprès) des années 40 (on a l'impression que l'électricité a été branchée hier soir !). Ce film (BORAT, LEÇONS CULTURELLES...) est donc le reportage que réalise Borat en chemin depuis son départ du Kazakhstan jusqu'au nombreux périples qui l'attendent sur place. Entre les USA et Borat, le choc est violent. Franc du collier et outrageusement premier degré (et donc sans un gramme d'humour), Borat est un personnage naïf mais issu de son milieu "kazakh". Il est homophobe, considère que la femme est un objet soumis à l'homme, et surtout est profondément raciste, notamment envers les communautés gitanes et juives considérées comme dangereuses, et dont le film suggère que le pogrom les concernant est une fête traditionnelle ! Borat débarque à New York. Il passe sa première nuit à regarder la télé américaine, et tombe amoureux d'un personnage de série télé. Borat décide alors de délocaliser son reportage et d'aller en Californie pour demander en mariage celle qu'il aime : Pamela Anderson !
Borat croise alors les visages les plus "représentatifs " des USA : féministes, gays, étudiants en route pour le Spring Break, juifs bien sûr, ploucs du Middle West, et fous de la messe de la bible-belt, entre autres... Le choc est énorme, des deux côtés !
 
Et voilà ! On comprend vite l'étrange statut de ce film, ouvertement tourné vers la grosse farce autour du personnage créé par Sacha Baron Cohen, qui a ici orchestré avec son équipe une opération de marketing sublime, visant à faire passer le film pour une pochade de débutant, alors que tout le monde dans l'équipe a de l'expérience... Larry Charles, le réalisateur, est un metteur en scène et un producteur télé qui a fait ses preuves. Le film est produit par Jay Roach (réalisateur des AUSTIN POWERS), et le tout a été bien aidé par Matt Stone et Trey Parker, célébrissimes (et talentueux) créateurs de SOUTH PARK, TEAM AMERICA ou de l'excellent CANNIBAL : THE MUSICAL, comédie musicale anthropophage comme son nom l'indique. Bref, c'est bien foutu. Voilà des mois qu'on nous vend le petit machin bourré de talent et venu de nulle part avec un projet ultra-iconoclaste. Voilà des mois que même en France, on nous prépare au buzz du siècle en nous disant que ce film est culte partout et déclenche des scandales partout où il passe. Au final, on s'aperçoit que le film, largement distribué aux USA (par une major donc, bien sûr !), n'est sorti là-bas que deux semaines avant la France ou quelque chose comme ça ! Borat vient sur les plateaux de télé comme un personnage réel, donne des conférences de presse pour le film, etc. Les médias adorent, c'est génial, cet hurluberlu est superbe !
Et voilà, les amis, par la force de la communication, comment, profitant du sujet en trompe-l'œil (qui irait sérieusement faire une parodie sur le Kazakhstan ?), voilà comment le film BORAT..., loin d'être un petit film, s'impose comme le coup de génie marketing du siècle ! C'est absolument drôle et même désopilant ! Et on aimerait qu'un reportage ait été fait sur les coulisses du plan com' ! Toujours est-il que c'est de bonne guerre. Sacha Baron Cohen et son équipe ont su s'imposer dans les médias et jouer avec ! Les médias, au moins en Europe, trop contents d'avoir trouvé la perle rare, se sont précipités sur le kazakh !
 
Ouvrons le moteur. Le film étant sensé être un reportage, le dispositif va avec. Filmage en pellicule mais sans cadre (bien plus laid qu'un reportage). Le son ne fait aucun effort (hormis quelques musiques dramatiques qui interviennent comme dans une B.O. classique). La photo est très laide, mais le point de départ est clair : tant que ça imite le style reportage et que les personnages sont dans le champ, ça passe ! Donc, ami esthète, passe ton chemin, ici ce n'est pas le problème. On va le voir, le montage aussi est très mécanique, et n'offre pas beaucoup de jeu, contrairement, par exemple, à un vrai documentaire sensationnel, grand-père de BORAT et de tellement de films (quoi qu'on en dise et quoi que soit en train de devenir son réalisateur), j'ai nommé ROGER ET MOI de Michael Moore. Ici, le montage, connaît pas, enfin pas de façon signifiante. Il apparaîtra comme une monstre marin, ça et là, et principalement à deux occasions : lors de la formidable réunion pentecôtiste, seul moment vraiment beau du film (je sais, c'est pas le but, comme je viens de le dire, mais n'empêche, je le note !), et lors des effets de scénarisation autour de la quête de Borat !
 
Et c'est sur ce dernier point que le film me gêne le plus, et semble quelque peu louper sa vocation. Enfin, disons pour être précis que BORAT restera une potacherie plus moins sympathique, selon les sensibilités, mais qu'il ne sortira jamais des rails de la petite plaisanterie. On était prévenu, me disais-je en projection, lorsque je tombe sur cette scène religieuse où le voile se lève sur quelque chose de bien plus troublant et intéressant ! Le premier problème pour moi tient à une chose simple. Certes, on est dans la plaisanterie et dans le pseudo "tournage à l'arrachée", mais je pense qu'en termes de "direction artistique" (c'est-à-dire dans le dispositif de filmage, de repérages, de costumes, etc.), il aurait été bien plus intéressant que le film ait au moins la "qualité reportage" d'un reportage télé par exemple. Là, on est en dessous (impression évidemment relevée par le gonflage en 35mm), notamment dans le cadre, plus proche de ce genre dont nous parlons souvent sur Matière Focale : le Camescopage de Tata Jeannette. Avec un niveau de réalisation un peu plus élevé, le trouble aurait été plus riche, à l'image de la séquence pentecôtiste (qui décidément agit comme un révélateur de ce que le film n'est pas mais aurait pu être !).
Deuxième écueil, le scénario. Le film étant tout sauf un reportage, il est effectivement scénarisé de A à Z (quatre scénaristes !). Et je trouve que ces gens, même dans une perspective potache, n'ont vraiment pas fait le bon choix stratégique en termes d'écriture. Ils ont en effet décidé de donner un fil rouge au film ! Quelle erreur ! Ce fil est rouge comme le maillot de Pamela Anderson, qui joue ici son propre rôle. Le film sera donc téléguidé par cette quête, qui d'ailleurs précipitera le personnage de Borat dans un désespoir artificiel et hollywoodien sans aucun intérêt, et qui plombe largement le dernier tiers du film, qui se déroule comme un long fleuve tranquille. Quel dommage, donc. Nos amis humoristes sont courageux, mais pas téméraires. Plutôt que d'y aller à fond et de pousser le délire jusqu'au bout, en créant véritablement un ovni cinématographique, ils ont préféré jouer la carte de la structure, afin de ne pas perdre un public (pourtant acquis d'avance) qui a l’habitude qu'on lui balise grossièrement et au stabilo atomique tous ses films ! Dommage ; le film se prive d'une certaine liberté, y compris dans la tête du spectateur qui sait que quoi qu'il arrive, Borat explore une Amérique de fiction (voilà qui éloigne la frontière poétique et troublante entre caricature américaine et Amérique vue sur un ton polémique ou triste), et que le récit ne débordera jamais, ne sortira jamais de ses gonds. La folie du film sera très limitée, se dit-on, et forcément, ça ne manque pas d'arriver. [Je note d'ailleurs que la tristesse mélodramatique du film se concentre sur le personnage de Borat lui-même, et pas sur les USA, ce qui aurait été plus riche ; Borat a déjà son heure de trouble chez les pentecôtistes, répéter son spleen est inutile et ne peut donner que l’impression d'une écriture laborieuse.] La charge ironique en pâtit, et du coup, BORAT révèle un visage plus attendu d'une contestation très à la mode en ce moment (et qui fait fureur même) des USA, qu'on flagelle ou auto-flagelle à qui mieux-mieux, car c'est la mode, le chic absolu, à tel point que ça en devient suspect et désagréable (une extrême vaut l'autre, et dans les deux cas, glorification béate ou détestation uniforme, on est dans la caricature attendue !). [C'est sur cette détestation que fonctionnent tous les odieux mélos du moment : COLLISION, BABEL, etc. Dans tous les cas, ces paroles contestataires ont un doigté éléphantesque absolument comparable à un TOP GUN, INDEPENDENCE DAY et autres grosses américaneries. Tout cela, c'est le même processus, et on peut quand même dire que BORAT est un peu plus fin que ça, même s'il emprunte les mêmes pistes.]
 
[Un plan assez beau vient déchirer le film en deux : il s’agit d’une prostituée sans doute, qui jaillit de la nuit et s’approche de la camionnette de Borat, en train de rouler… Seul moment très noir de tout le film. Là aussi le voile se soulève vers quelque chose de bien plus troublant…]
Ceci dit, même sans ça, j’aurais eu du mal, si j’ose dire. Justement BORAT souffre d’un drôle de syndrome : le manque de rythme. Car le montage, sans être lent, est assez monotone. Pas de saillie, pas particulièrement signifiant, on assiste à un bout à bout qui peut infléchir les esprits les plus motivés et les plonger dans une atmosphère laborieuse qui freine pas mal le potentiel comique du film.
 
Et justement, puisqu’on en parle, et j’aurais pu commencer par là, est-ce qu’on rit ? BORAT appartient à cette famille plutôt sympathique de comiques absolument outranciers et d’un mauvais goût absolument franc et ostentatoire, chose à laquelle, personnellement, j’adhèrerais volontiers. Les scènes les plus folles se succèdent, soit sur des modes très écrits (l’épisode du conseiller en humour, très bon passage), soit sur un autre mode écrit aussi, qui consiste à bâtir un solide canevas et à laisser la performance live et l’improvisation faire le reste. C’est ce modèle qui prédomine. Larry Charles utilise alors les gens dans leur propre rôle ou presque, et je pense, pousse le vice jusqu’à utiliser de vrais acteurs. Tout cela est très mélangé et fonctionne plutôt, dans le sens où la surenchère finit par ne plus exister à force d’être constante. Finalement, la scène la plus outrancière est celle de Borat nu avec son producteur à l’hôtel, scène filmée « intra-muros » c'est-à-dire sans la participation au monde extérieur. Le personnage de Borat me semble très bien joué. Je pense que Sacha Baron Cohen est plus qu’à l’aise dans son personnage, et qu’il sait parfaitement ce qui va permettre de le rendre touchant ou au contraire particulièrement craspec (souvent des trucs en rapport avec le génital, le poil et le sexe, si vous me permettez l’expression !). Ceci posé, j’ai une objection à soumettre, Votre Honneur. Si Cohen maîtrise parfaitement son sujet, je trouve que son personnage est de loin très monocorde, ou alors, est-ce son interprétation justement, dans le sens où le personnage gonflé à bloc réserve peu d’ambiguïté et de débrayage. Du coup, on est en territoire balisé. Une séquence commence, et on suit tranquillement son déroulé scénaristique et interprétatif, sans se poser de questions. Or, le rire à l’écran, c’est quand même la surprise, le surprenant, et surtout l’impression qu’à tout moment le sol peut se dérober sous les pieds, cette sensation que la liberté d’action et le potentiel de folie du film et/ou du personnage ne pourra jamais être stoppée. Voilà ce qui rend un film comique irrésistible. [Et à mon avis, voilà pourquoi les acteurs très drôles sont souvent considérés comme des mecs très beaux ou sexy ! Ils sont complètement imprévisibles, et on ne sait jamais ce qui va se passer dans la seconde d’après !] Ici, en ce qui me concerne, et je crois que là-dessus, les appréciations changeront énormément d’une personne à l’autre, le ton est trop monotone et l’interprétation, aussi bonne soit-elle, me paraît trop prévisible. Du coup, je ris assez peu, découvrant le potentiel comique du film plus comme une construction rationnelle, intellectuelle, qu’artistique ou esthétique. [Le rire est une esthétique, je pense… Le débat est lancé en tout cas.]
En résumé, le film aurait gagné à être plus construit esthétiquement, quitte bien sûr à garder dans cette esthétique justement un aspect clairement déglingue. Là, en toute état de cause, il n’y a pas eu d’effort, à part un ou deux passage plus montés (introduction kazakh et passage pentecôtiste !). Le premier écueil me semble la scénarisation de l’intrigue sentimentale, clairement hors-sujet et bridant le potentiel du film dont on sait désormais qu’il ne déviera pas d’un pouce d’un modus operandi hollywoodien (à sa manière !). En choisissant le fil rouge, les scénaristes et/ou le réalisateur ont privilégié la sécurité, et se sont refusés à donner uns structure plus folle et plus personnelle au film. Paradoxalement, la sensation en salles est celle d’une suite de sketches qui se déploient en un long fleuve tranquille. De plus, l’interprétation, clairement branchée sur le mode de la répétition et, plus grave à mes yeux, sur celui de l’absence de rythme (fût-il frénétique), empêche tout débrayage et réduit là aussi le potentiel d’action et de liberté du métrage.
 
Dommage. Car le film, très méchant, contenait de vrais éléments dérangeants (antisémitisme notamment, mais aussi rapport aux extrémismes, opposés qui s’attirent, etc.) dont sont souvent tirés de vraies bonnes idées, comme le lâcher de juifs, qui interroge beaucoup le spectateur riche occidental, non seulement sur l’antisémitisme lui-même, exprimé ici avec un outrancier premier degré, « dans la fiction » bien sûr… (ne me faites pas dire que Sacha Baron Cohen est antisémite, car ça n’est pas le cas, bien entendu). Ce passage est troublant, car il nous renvoie notre propre folklore à la figure, c’était une bonne idée. Le systématisme du rythme se retrouve dans le systématisme des gags, qui souvent répètent une situation qu’on a déjà vue. Exception monumentale parce que mieux montée et avec plus de figurants actifs (le monteur a choisi de mettre en avant des actions de figurants qui pourraient être des actions de Borat, comme ces gens qui courent les bras écartés en hurlant !), la scène pentecôtiste donc, avec laquelle je vous casse les pieds depuis des lustres. La communion entre Borat et les USA est réelle. La religion relie vraiment les gens. Le personnage prend alors un drôle de tour. L’aspect clownesque est moins évident, la situation est hénaurme, mais il se passe quelque chose dans la fiction : une mise en parallèle, un point commun dans un univers qui n’était que celui des antagonismes. De plus, cette scène est la seule, à peu près, où l’on n’est pas sûr que ces gens soient fanatiques ! Ces gens peuvent être, mais le saura-t-on, des personnes absolument pas intégristes. [Alors que de tous les travers dénoncés des USA dans le film, c’est l’intégrisme qui est le plus mis en avant : à propos des armes, à propos du puritanisme, à propos de l’antisémitisme des étudiants, etc.]. Dans cette scène de fièvre religieuse, outre le fait que la scénarisation se voit de manière franche et au premier degré, le personnage de Borat existe ! En live, pourrait-on dire. Et miracle des miracles, c’est dans cette scène que les gens ont l’air normal.
Mes collègues de la radio, hier, suggéraient que ces gens étaient intégristes. Est-ce dit dans le film ? Si ces pentecôtistes avaient été noirs, aurait-on dit la même chose ? Ces gens expriment une foi de transe musicale, exubérante, qu’on s’attendrait, à travers nos yeux européens, à voir plutôt dans une église de Harlem ! Mais c’est en fait un trait des églises évangéliques aussi ! Que ceux parmi vous, gentils lecteurs, qui ont la télé par Internet regardent dix minutes de la chaîne GOD TV… Vous verrez que la théâtralisation et la liberté de mouvement des cérémonies religieuses américaines n’est pas une marque de communauté ethnique. En d’autres termes, cette communauté religieuse qui nous paraît complètement folle me semble être simplement évangéliste. C’est troublant, je trouve, que ce soient eux dans le film qui soient les plus modérés et les moins violents. Le vendeur de voiture qui vend son 4x4 malgré le fait qu’il sache qu’elle va être utilisée pour un pogrom, et qui exprime donc la supériorité du commerce libéral sur le reste, est un exemple de dérèglement. Le vendeur d’arme est aussi stigmatisé. Mais pas ces croyants ! Voilà qui rend la scène ambiguë, au sens noble du terme (avec un enjeu et une alternative, donc) certes, mais assez belle du coup. Le vrai passage intégriste du film, c’est le vieux papy cow-boy qui parle à Borat avant le rodéo… Vous me permettrez d’opposer les deux scènes.
Dans cette scène, BORAT montre ce qu’il aurait pu être : une machine de guerre comique, un rouleau compresseur, mais avec des contradictions superbes et sur lesquelles il est assez difficile de mettre le doigt. Malheureusement, le film préfère la dénonciation et l’auto-flagellation du peuple américain, souvent dépeint de manière prévisible, attendue (complètement dans le sens des clichés du genre en vogue en ce moment, voir là aussi BABEL). Là, le film loupe le coche et l’ouverture vers une générosité totale et qui aurait été génératrice de plus de drôlerie, et de questionnements. Ce que désigne d’ailleurs, je crois, l’origine étymologique du mot « ironie », si ma mémoire est bonne.
 
Enfin, je voudrais revenir sur la polémique qui m’a opposé à mes camarades de radio, et à Sacha Baron Cohen en quelque sorte. Je maintiens ce que j’ai dit ! Ce film est une totale fiction. Les gens sont prévenus qu’ils sont filmés et qu’ils vont rencontrer un personnage. C’est montré à plusieurs endroits du film, notamment sur certains plans de coupe du rodéo, et c’est dit au moins une fois de manière symbolique et appuyée - belle idée d’ailleurs : le personnage de Borat entre aux USA lorsqu’il a regardé, bien avant Pamela Anderson, la série (excellente d’ailleurs pour qui n’a jamais vu la VF) MARIÉS, DEUX ENFANTS. Dans ce passage court, mes collègues critiques de radio auraient dû voir la réaction du personnage de Borat (ou au moins celle de Sacha Baron Cohen) : c’est le seul moment où il est grave et concentré ! C’est dit, en plus de l’incise de montage ! Cela ne fait aucun doute. Évidemment, Sacha Baron Cohen prétend le contraire ! C’est le thème du film ! C’est un reportage, d’ailleurs on voit le logo du gouvernement Kazakh ! C’est de la caméra in vivo, d’ailleurs il y a quatre scénaristes ! Et c’est forcément un personnage réel que ce Borat, pendant qu’on y est ! Non, soyons sérieux, et réfléchissez, chers collègues, là-dessus. Non seulement Sacha Baron Cohen fait la promotion du film en tant que Borat, mais lorsqu’il va faire un plateau de télé pour défendre le film, il exige par contrat de disposer d’un prompteur sur lequel il reçoit des propositions de réponses aux questions qui lui sont posées, et ce en direct, prompteur alimenté par les trois autres auteurs ! Alors, que dit Sacha Baron Cohen quand on lui pose la question ? « Bien sûr que c’est du documentaire, et que personne n’était prévenu parmi les figurants. » Il n’allait pas dire le contraire.
 
Ceci dit, donc, il y a dans le film assez de traces pour voir que certaines scènes sont improvisées, mais dans un canevas très écrit, et avec des gens qui « jouent » leur propre rôle. C’est même montré, pour ainsi dire : il n’y a pas une scène, même dans la scène religieuse, où l’on ne voit pas un intervenant éclater de rire ou sortir ostensiblement de son interprétation ! Et puis, pourquoi pensez-vous que cette scène soit introduite de manière si sérieuse, si justement ce n’est pas un bidonnage complet… Je vous laisse réfléchir là-dessus.
 
Le débat avec les collègues après l’émission a été très intéressant. Mes camarades craignaient, et certains spectateurs aussi d’ailleurs, que le film soit mal interprété. [ « Il faut apporter son cerveau si on va voir le film » disait un des collègues.] Voilà qui m’amène à faire deux remarques.
 
D’abord je constate que les critiques, de plus en plus, se sentent très concernés par la réaction du public. D’un côté, on justifie les procédés narratifs les plus lénifiants et manipulateurs des derniers films politiques (INDIGÈNES, WORLD TRADE CENTER…) en disant, et cela s’est notamment entendu sur l’antenne de Radio Campus : « C’est normal d’emprunter une forme simple et naïve, on s’adresse quand même au grand public ! » Ceci est dit sans rire, bien entendu et au premier degré. Je sais que ce genre de réflexion est légion, aussi chez les spectateurs cinéphiles (et souvent chez les amateurs d’art et essai), mais que c’est condescendant ! Une fois de plus, le critique ne se considère par comme un spectateur (violation de la charte Devo de la critique, dont on voit précisément hic et nunc comme elle est salutaire), mais en plus, il sait ce qui est bon pour le peuple, relayant ainsi les clichés et les caricatures les plus grossières des metteurs en scène vis à vis du grand public, dont on voit comment ils le considèrent dans les faits, loin des grandes manifestations de lèche-bottage, genre oscars, césars et autres interviews ou manifestations officielles. En un mot, voilà qui me semble complètement condescendant envers le Grand Public et le Public tout court, toujours désignés comme potentiellement mal-comprenants. [D’où la nécessité humaniste de considérer le public comme une élite, quitte à le perdre, et faire ainsi le pari de son intelligence, chose qui se concrétise assez souvent… pour peu qu’on lui en laisse la chance, ce qui arrive assez peu ! (Autre exemple récent : l’affaire MUPPETS TV !)
Plutôt que de s’inquiéter de savoir si le public, forcément plus inculte que nous, et plus bête fondamentalement car moins au courant que nous, professionnels, va mal comprendre le film et sombrer dans le rire raciste, commençons par nous rappeler les grandes bavures journalistiques. Par exemple, la semaine dernière, la presse unanime pour nous dire que SHORTBUS est un film délicat et humaniste, alors même que c’est quasiment (c’est involontaire je pense, et du coup c’est pas très grave et très drôle) un film à la dialectique totalitaire !). Rappelons que ce sont des critiques pros qui, en masse, disaient à l’époque de la sortie de ses films que les métrages de Sergio Leone, ça n’était pas du cinéma et que c’était de la merde pour les masses ! Rappelons que ce sont les mêmes critiques qui, en masse, faisaient des hommages émus dans les cinémathèques à ce même Sergio Leone, une fois celui-ci décédé… Etc., Etc. Deuxième remarque : au lieu de s’inquiéter de la mauvaise réception, pas avérée du tout, de la scène de lâcher de juifs (chers focaliens, si vous la voyez, vous allez halluciner ! Comment peut-on penser une minute que la scène soit prise dans un premier degré raciste, que ce soit seulement possible, en masse ?), je conseille à mes collègues de revoir deux films. Le premier est le HAMBURGER FILM SANDWICH de John Landis, avec ce célèbre gag où un cascadeur trompe-la-mort d’Hollywood présente sa nouvelle cascade : traiter une bande de noirs de « sales nègres » en plein ghetto black ! Le public devait être plus intelligent, je suppose, dans les années 70… Ensuite, revoir le très beau et très drôle GUERRE ET AMOUR de Woody Allen, alors considéré comme un amuseur public et connu aux USA pour son travail de music-hall. Revoir cette scène où Woody feuillette un album photo avec son grand-père : « Tu vois, là, c’est un juif polonais, on le reconnaît bien à ses cornes… Le juif russe, lui, a des rayures…». Qu’est-ce qui a pu changer de tellement fondamental entre les années 70 et les années 2000 ?
Il faut plutôt voir, dans ce genre d’attitude condescendante de la critique et de certains spectateurs se considérant comme « avertis », de dangereux clichés qui mènent au fur et à mesure, par petites touches, vers un Politiquement Correct qu’on est tous prompt à dénoncer, sans nous rendre compte qu’un monde où l’erreur n’a plus de possibilité d’exister est un monde déjà totalitaire. Visons et encourageons plutôt ceux qui visent le meilleur et le plus complexe pour le public, grand ou petit, si tant est que ces deux notions existent encore de nos jours. Essayons plutôt de laisser la liberté aux gens de voir ce qu’ils voient dans les films ou ailleurs. Ce que j’espère avoir fait dans cet article. [Lorsque j’affirme par exemple que le film tient plus de Groland que de la Caméra Cachée, contre la déclaration même de l’auteur… Hé-hé ! étonnant, non ?]
 
Êtes-vous prêts à me croire ? En tout cas, vous n’y êtes pas obligés !
 
Humainement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Dimanche 19 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Camembert" par Dr Devo, d'après une image du film LE DAHLIA NOIR de Brian DePalma]

 

AVANT-PROPOS
Ah, enfin le samedi et son flot de bonnes nouvelles ! Tout d’abord, sachez que je serai ce samedi sur l’antenne de
Radio Campus, à Lille, de 14 à 15h, dans l’émission LES AVENTURIERS…, et ça devrait donner car j’ai vu du film à polémique. Et comme je suis pas très bon une fois sur deux, cette semaine, ce sera l’émission grandiose. Vous pouvez m’écouter ainsi que mes petits camarades aventuriers sur le site de Radio Campus en direct, et aussi en téléchargeant l’émission en podcast sur le site du Quotidien du Cinéma dès demain dimanche (page de téléchargement : ici).
Sinon, je rappelle que le concours fabuleux et triple pour gagner des Revues du Cinéma (numéro entièrement composé par l'équipe de de Matière Focale et consacré au cinéma français : ça dépote !) est toujours d’actualité. Il s’agit de faire des pitchs et des aillequoux (spécialité japonaise et focalienne qui devrait révolutionner le monde de la critique !). Pour savoir comment jouer, je vous renvoie à
cet article, qui dans sa deuxième partie explique comment jouer !
Voilà pour les affaires courantes. Sinon, je suis très heureux d’accueillir Vierasouto, glorieuse blogmeistresse du site
CINEMANIAC. Viera est une lectrice attentive de Matière Focale. Nos deux sites se ressemblent assez peu, ce qui n’est absolument pas grave, mais il n’empêche que Viera a fait preuve d’un immense courage et d’une malice certaine en acceptant mon invitation qui s’adressait à vous tous, chers lecteurs. Il y a quelques temps je vous parlais de A NIGHT TO DISMEMBER, film très bizarre de Doris Wishman. J’ai proposé à tous les lecteurs une expérience que j’avais déjà proposée pour le film MAC ET MOI (auquel j’ai consacré deux splendouillets articles : ici et ici). L’expérience consiste à voir le film et à venir faire un article de forme libre (on est pas obligé de faire une critique canonique) sur Matière Focale, et ainsi constituer une base de témoignages très personnels sur ces films hors catégorie. Pour MAC ET MOI, deux ans après les faits, c’est un échec, personne n’a répondu à l’appel ! Mais quelques jours après mon article sur A NIGHT TO DISMEMBER, Vierasouto, elle, prend son courage à deux mains (et vous allez voir que l’expression n’est pas galvaudée !), voit le film et fait ce bel article qui propose un éclairage différent sur le film de Wishman, dont je me réjouis qu’il soit vu par d’autres personnes que des aficionados du fantastique (dont je fais partie). Merci encore à Viera ! Et n’oubliez pas : l’invitation reste ouverte, aussi bien sur MAC ET MOI que sur A NIGHT TO DISMEMBER… Qui veut tenter une expérience étrange et complètement focalienne ?
Dr Devo



Pour annoncer la couleur, affligée du syndrome Marnie, je n’aime pas le rouge et je ne regarde jamais de films d’horreur, j’en suis même arrivée à faire un petit complexe, d’ailleurs le Marquis ne me l’a pas envoyé répondre « petite nature », il a dit… Je m’en vais donc, vexée, enchérir sur ebay sur la merveille exhumée par MF (lire le billet du Dr D) : «A Night to dismember» (1983), on trouve facilement le dvd en zone 1, et, soit dit en passant, personne ne me dispute mon enchère… Ce petit prologue pour expliquer que l’avis qui va suivre est le fruit de l’observation d’un Candide au pays des haches sanguinolentes et que je suis bien incapable de situer ce film dans une perspective de tel ou tel mouvement de cinéastes d’horreur et tout le bla-bla…

Ce qui me frappe dans ce film, c’est l’absence de suspense, les agressions sont balisées et ritualisées à ce point qu’on peut anticiper les massacres et les pré-zapper, si j’ose dire, ce que je ne me suis pas privée de faire pour me débarrasser du rouge… Mais c’est sans doute le cas de tous les films de ce genre, quand, férue de polars et de thrillers à chercher le pourquoi du comment, je débarque dans un monde de passages à l’acte exhibitionnistes apparemment gratuits…

Néanmoins, les impressions que me laissent ce film sont à peu près le contraire de ce qui est montré à l’écran : on sent une sorte d’ingénuité à montrer l’horreur, ce n’est d’ailleurs par l’horreur qui est filmée mais la représentation de l’horreur, comme vue de l’extérieur. Une tornade de pulsions sanguinaires affecterait les sujets comme une épidémie qu’on n’essayerait même pas d’endiguer, les victimes et leur entourage voyant arriver la catastrophe telle une fatalité à laquelle ils sont obligés de se soumettre, impuissants à se défendre.

Ce parti pris de représentation, conscient ou pas, implique une théâtralité des personnages, des lieux et des situations où tout serait montré que d’habitude on veut cacher : les acteurs sont pointés en train de jouer, les décors montrés comme tels, et, curiosité scénaristique, les situations n’obéissent à aucune logique que celle de la fin justifiant les moyens, un objectif : faire gicler le sang, comme dans les pornos le sperme, point barre. Pour l’un, le facteur sonne à la porte et culbute la nympho de service dans la scène suivante, pour l’autre, n’importe qui prend une douche, des pas, une hache dans l’ombre et les têtes tombent ! Naturellement, je caricature mais pas tant que ça…

Dans cette « Night to dismember », on va loin dans le décalage avec la réalité en faisant jouer les acteurs comme dans un film muet chorégraphié sur la voix off du narrateur, pire, quand les acteurs se disent enfin deux phrases, ce ne sont pas eux qui parlent mais une voix plaquée par dessus, plutôt simple, comme venue d’un autre film. La prépondérance de la musique est difficilement compréhensible, perçue comme banale mais allant paradoxalement la plupart du temps dans le sens inverse de la marche plutôt que ce à quoi on s’attendrait d’augmenter l’angoisse chez le spectateur.

Deux frères dans la famille Kent avec chacun deux filles. Le frère Kent 1 va voir sa famille décimée : ses deux filles d’entre-tuent et sa femme est assassinée dans sa baignoire dans la foulée. Au tout début du film, une jeune femme s’apprête à prendre son bain, le corps maigre avec des tâches dans le dos, relevant ses cheveux teints en jaune roux en chignon, l’actrice a quelque chose de misérable et crade, une tête de victime sur mesure dont la mort la soulagerait de son pénible séjour sur cette terre. Soudain, on filme une paire de pieds avec des ongles pas soignés, trop longs, pas vernis, à noter que pendant tout le film, la menace est symbolisée par les pieds et je cherche encore pourquoi... Puis, l’ombre d’une arme blanche sur un mur. Dans les scènes suivantes, la séquence sera identique : un individu seul, des pieds, une arme, un carnage. Avec une variante : l’individu se sentant pris au piège dans une pièce va se mettre en danger non pas en y restant mais en sortant justement de cette pièce pour aller dans la suivante vérifier que tout va bien…

Revenons à l’histoire avec les déboires du frère Kent 2 : Adam Kent, la cinquantaine adipeuse, calvitie et moustache agressive, est flanqué d’une épouse à mise en plis et de deux filles Vicky et X. La une du journal local annonce que Vicky Kent vient d’être relâchée de son asile mais, comme dit l’accroche du DVD, est-elle vraiment guérie? Cinq ans auparavant, Vicky Kent avait assassiné deux jeunes gens qui jouaient dans un cimetière, ambiance... Flash-back sur le drame : devant l’imminence d’une agression (plan de pieds dans l’herbe) ces deux-là s’étaient précipité dans une cave, sans doute pour devancer l’appel d’être massacrés plus vite…

Vicky sort donc de l’asile, portant à son bras un immense sac à main rouge sang, et monte en voiture avec ses parents. Sur la banquette arrière, Vicky, dont la voix off dit qu’elle supporte mal de retrouver l’air libre, est prise de vertiges que la réalisatrice montre en faisant basculer les images un peu n’importe comment pourvu que ça tourne comme après une cuite. De retour dans l’appartement familial sinistre, décor tout blanc avec moquette et abat-jour rouge, canapé zébré en fausse fourrure, Vicky retrouve sa chambre où il manque une photo sur un mur… Sa sœur, qui complote pour la faire retourner à l’asile, a un petit ami (celui de la photo manquante) aimé de Vicky (pas très bien compris si elle aime le petit ami de sa sœur ou si c’est ex le sien que sa sœur aime).

Pour revenir une minute à l’histoire du frère Kent 1, avant d’être poignardée dans sa baignoire, son épouse est présentée comme ravissante à forte poitrine (tombant à la taille mais passons…) débordant d’une blouse ouverte rouge à pois blancs. Après avoir assassiné les deux jeunes gens du cimetière et sans doute sa jolie tante, quand Vicky reviendra en ville cinq années plus tard reprendre du service dans le maniement de la hache, elle portera un t.shirt imprimé en sens inverse : blanc à pois rouges… Coquetterie de la réalisatrice dont on note l’application à parsemer son film de codes et de symboles alors qu’au point où on en est…

Une scène très années 70 vient se greffer dans le film, par rapport au reste, c’est encore la plus cohérente avec une tentative de poésie : le détective vient voir Vicky qui le séduit en exécutant un strip-tease faisant virevolter son jupon dont le tissu occupe tout l’écran, puis, elle s’affale sur un siège et son image se brouille… S’en suit un rêve érotique éveillé représenté par deux corps emmêlés qui passent par plusieurs couleurs et finissent par le rouge, évidemment… Mais entre-temps, les draps deviennent de l’eau et l’eau des draps, comme une tentative de purification par une sexualité harmonieuse condamnée : Vicky se relève et on vérifie que la culotte est assortie à son soutien-gorge rouge, touchante obstination à soigner les détails…

L’étonnement que provoque de genre de films, c’est l’acceptation des personnages de se faire massacrer, les victimes, incapables de se défendre, sont quasiment consentantes quand elles ne se mettent pas carrément en situation de se faire agresser. On admet la toute puissance du meurtrier par l’entremise de l’arme blanche, l’objet phallique par excellence, qui immobilise la proie pétrifiée, entre peur et désir, entre sexe et mort.
Pour le cas qui nous occupe, la surprise vient au moins autant de la forme que du fond : comment expliquer cette surenchère du spectacle (décors ostensiblement exposés, acteurs exhibés comme jouant la comédie) autrement que par l’anémie du budget ne laissant pas d’autre alternative que de tirer parti des carences? Que ce choix soit ou non prémédité, secret de fabrication, on obtient au final un film punk avant la lettre : puisqu’on n’a pas les moyens, soyons pire que tout…

En conclusion, ce film, désarmant d’obstination à faire du cinéma sans en avoir les moyens, touche par son côté artisanal et sa bonne volonté à fignoler des détails quand l’essentiel ne tient pas debout. Le sujet du film pourrait être (comme sans doute dans tous les films du genre) la ritualisation de la violence présentée comme une cérémonie, un mal inéluctable, une conversion des pulsions libidinales en instincts meurtriers irrépressibles, les vamps retrouvant leur étymologie de vampires… Cependant, la propension à bâcler l’intrigue et à faire fi de la logique narrative, sans parler de l’interprétation de fortune, nous souffle confusément que le sujet de « A night to dismember » ne serait peut-être qu’un prétexte à faire un cinéma pictural (une toile)… Le scénario étant le cadet des soucis de la réalisatrice, visiblement immergée durablement dans ses phobies et ses fantasmes, ce film castré sur la castration, comme dirait l’autre…, ressemble à un cauchemar cathartique duquel le spectateur sort avec une impression d’effraction dans les affaires privées de Doris W.

Vierasouto.

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Samedi 18 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

[Photo : "Blockhead" par Dr Devo, d'après une photo de Gérard Majax]

 

Chers Focaliens,

C'est si bon de se retrouver, même s'il y a du pain sur la planche. C'est la pleine saison, la chasse est ouverte. Pour l'art et essai comme le commercial, c'est le temps des grosses sorties ou des placements stratégiques qui commence. Et ça défile à bonne grosse vitesse. L'avantage dans ces conditions de navigation, c'est qu'on retrouve sur ce site des films plutôt "grand public", chacun dans leur ligue, et que ça permet de mettre un peu les compteurs à zéro, ou du moins de saisir la "vigueur du marché". C'est toujours un exercice rigolo. Pour l'instant, si vous me permettez de résumer les épisodes précédents, c'est plutôt calme. On a vu un seul très bon film, LE DAHLIA NOIR, machine absurde et abstraite tout à fait roborative, avec un DePalma en forme sur la paillasse. Je n'ai pas encore parlé du LABYRINTHE DE PAN, mais je ne vais pas tarder en principe. En tout cas, c'est un bon film, et occasionnellement pas trop ma tasse de thé, il faut être honnête. Mais c'est du cinéma. Le reste des films vus s'oublie dix minutes après la séance dans le meilleur des cas (SCOOP) ou s'inscrivent dans les annales du Grand N'importe Quoi ou de la Grande Arnaque (SHORTBUS dont nous parlions hier, et qui ne semble pas vous avoir marqué non plus. Si seulement nous avions plus de sang-froid et de mémoire, nous pourrions dire merdre aux dealers plus facilement. Cher Peuple, refuse (refusons, donc) de suivre les diktats de professionnels corrompus. Vous savez, LE DAHLIA NOIR raconte exactement votre histoire, bienveillant lecteur, douce lectrice. Ça raconte l'histoire d'un focalien (Josh Hartnett) qui explore le monde du cinéma et qui s'aperçoit qu'il est le Vertueux dans un monde totalement corrompu. Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, allez-y, ça pourrait vous toucher.

Bah, le cinéma est un art bizarre et les frontières tracées au sol qui délimitent son territoire et celui des autres expressions sur support audiovisuel ne sont pas forcément les vraies frontières. Un peu comme les frontières du gouvernement fédéral américain, et les frontières orales, ancestrales et symboliques du territoire indien. Les deux cartes ne se superposent pas exactement, et je vous invite à venir faire un tour vers ces zones floues avec LE PRESTIGE, nouveau film d'un des petits chouchous de Hollywood et du public (ce qui est assez logique du reste d'ailleurs, n'y voyez aucune critique) : Christopher Nolan.

Bon. Nous avions laissé l'ami Nolan dans une bien mauvaise posture. Rappelez-vous. Matière Focale était une jeune start-up, et moi aussi j'étais complètement fringuant ! Nous allions voir toi et moi, beau lecteur, sublime lectrice, BATMAN BEGINS, et nous nous arrachions les cheveux. Grande machine bodybuildée, gros truc lourd, BATMAN BEGINS était bougrement mal réalisé. Le montage notamment était complètement affreux et même drôle, quasiment, dans les scènes d'action, où le spectateur était dans l'incapacité de lire la moindre action, scènes où en général on pouvait dire : "Tiens, une forme marron vient de passer dans l'écran" ou encore "Oh, du jaune !". Sur le plan du scénario, non seulement ça sentait la réécriture incessante, mais de plus, les rares bonnes idées étaient souvent survolées. Mal réalisé, mal écrit... Brrrrr... On en frissonne encore, surtout de la part du réalisateur du bon THE FOLLOWING (qu'on peut trouver en DVD pour une bouchée de pain) et du très agréable MEMENTO. Le verdict était clair : ça allait être dur pour Nolan de remonter la pente...

Il est très difficile de résumer LE PRESTIGE sans rien vous dévoiler. Disons que ça part sur la rivalité, un peu idiote (et tant mieux), entre deux apprentis prestidigitateurs, mais moi, pour des raisons de frappe de texte, je préfère dire "magiciens" et on va s'en contenter. La Magie est un art difficile et exigeant, et les deux passionnés et ex-amis vont tout emmêler, le personnel comme le professionnel. Au fil des années, les vengeances s'accumulent. Hugh Jackman (vu dans SCOOP, mais n'y allez pas pour lui...) est devenu un magicien célébrissime, et Christian Bale a moins de succès. Par contre, Christian Bale présente un tour absolument époustouflant : « L'Homme Transporté », et tout Londres en parle, car nous sommes à Londres au XIXème! Si si... Bale a fabriqué là le tour du siècle, mais il ne sait pas aussi bien vendre ses performances aux yeux des spectateurs, et malgré ses efforts, malgré cet Homme Transporté, il a moins de succès. Qu'importe, la bataille fait rage. Et Jackman n'aura de cesse de trouver, notamment (mais à force, nous ne sommes plus sûrs de ses motivations) le truc de L'Homme Transporté, dont Bale affirme haut et fort que ce n'est pas un truc, mais pour une fois, de la vraie magie surnaturelle ! Les années passent, les malheurs s'accumulent, la rivalité est constante et réciproque... Ce n'est pas gagné !
 
Bon, dit comme ça, ça ne paye pas de mine. Il faut rajouter que cette rivalité va très loin et sera très sombre dans tous les domaines de la vie, et que, plus important encore, l'histoire nous est racontée de fort brillante façon. Le récit s'articule autour de la double lecture d'un journal intime et d'un carnet de notes. De nos jours (façon de parler), Christian Bale lit les notes de Jackman, et, il y a quelques temps, Jackman lit les notes de Bale. Récit à double voix, donc, qui a un avantage lui aussi double. D'abord le décalage temporel, qui permet de faire avancer l'histoire de manière à la fois visible et énigmatique (nous lisons de mieux en mieux l'histoire globale, mais nous ne comprenons toujours pas les motivations profondes de chaque personnage et ce qui se cache vraiment derrière leurs actes). Deuxièmement, le dispositif devient gourmand et terriblement subjectif car... Tout d'abord, chacun des deux personnages lit les notes de l'autre avec une avidité et une attention extraordinaires, tant ils veulent enfin savoir. Donc, il y a de l'enjeu. Et tous deux, tellement absorbés, ont tendance à présenter ou plutôt à lire les événements comme étant véridiques, alors qu'au contraire, chez ces deux magiciens qui ont passé leur vie à se construire des pièges en forme de faux semblants, la moindre allégation devraient être sujette à caution. Mais les deux magiciens y croient toujours, à la lecture première, dur comme fer, et nous avec (troisième niveau) qui assistons à la mise en image, qu'on a tendance à manger comme du pain béni et sacré !
Il s'agit donc d'une écriture fort astucieuse et enchâssée, et d'autant plus maligne que la lecture des deux carnets de note fait avancer et même changer le présent du récit. C'est quasiment une intrigue quantique que nous propose Nolan. Et ça a du charme, car le fond rejoint la forme en quelque sorte : il s'agit quand même de parler du monde de l'Illusion ! Ajoutez à cela un personnage réel (vous verrez !) mais énigmatique comme un personnage de roman, et hop, on se retrouve à la fois spectateur de ce tour de magie et aussi prestidigitateur ! Malin, non ? On se fait happer donc très facilement par le récit, même si on est un peu ralenti par la reconstitution ça et là, car c'est aussi, notons-le, un film à costumes. [D'ailleurs, ça marche pas mal, de nombreuses fois, tout ce décorum...]

Donc, une écriture remarquable et un scénario sans doute bien adapté, ou du moins une adaptation astucieuse du livre de Christopher Priest. Bien. Le dispositif lui-même nous baigne dans une atmosphère assez calme, mais brûlante de suspense ! Et surtout, nous sommes à la frontières de deux territoires là aussi : le réaliste et le fantastique ! Impossible de dire sur quel pied danse le film, ce qui est bien la moindre des choses vu le sujet, me diriez-vous, mais ce que je permets de souligner car cela fonctionne plutôt bien.
Et ce qui est encore mieux que tout cela, c'est que cette petite histoire, assez vite tragique, mais au départ quand même mineure, devient au fil des vengeances et des stratagèmes un immense complot, une énorme machine de guerre complètement impitoyable, et on a l'impression que le film est un simple morceau de bois, une branche avec laquelle au fur et à mesure on construit une cathédrale immense et totalement baroque (sur le papier du moins, comme on va le voir). La boule de neige grossit et devient quelque chose de fantastiquement ouvragé, de prodigieusement énorme. Et plus on avance, plus on subodore (car le récit l'annonce et les règles du jeu de cette rivalité sont très strictes finalement) que le fond de l'affaire tient sur pas grand chose, sur un petit truc, essentiel sans doute, mais petit et humain. La pyramide est-elle construite sur une allumette ?
On le voit avec un dispositif comme ça, les opposés se mélangent et s'inversent. Le grand est le petit, le vrai est le faux, le bon est l'ignoble, le réel est le fantastique, et les deux images dans le miroir n'arrêtent pas de se mentir, voire de s'inverser et de changer de face ! Miam Miam ! On sent très bien que le film finira à Saint-Tropez avec un vieux twist des familles, mais on sait qu'il y aura quelque chose au-dessous sans doute.

LE PRESTIGE, outre sa fabuleuse affiche, est donc un film vraiment brillant et étonnant. C'est très bien écrit, et enfin, sans se baser uniquement sur le twist (quoique ça pose problème, on le verra plus bas), le film s'articule sur un contenu, une logique spécieuse (humainement) et déviante (rationnellement) tout à fait remarquable, qui ose envoyer la linéarité un peu balader, ou qui du moins la bouscule. Ne vous attendez pas à ce que ce soit du Greenaway non plus ! Mais saluons tout de même l'effort.

Dans le même mouvement, LE PRESTIGE est pourtant un film qui rend triste. Et sans ironie, en toute amitié pourrait-on dire. J'avais le cœur brisé en sortant de la salle ; et parce que le film a quelques défauts tout à fait notables (et qui auraient pu être corrigés facilement), parce que curieusement, le film n'est peut-être pas complètement ce qu'il aurait pu être. Je m'explique.
 
Une pyramide de Gizeh construite avec une seule allumette. C'est quelque chose de superbe, une chose que seul l'Art permet. Et c'est quand même le projet du PRESTIGE. Je dois signaler, et ça peut avoir son importance, que je me suis trompé de salle en allant voir le film (bravo !) et que du coup j'ai loupé les quelques minutes (trois ou quatre je pense) de l'introduction. On me l'a racontée du coup, et j'ai bien peur qu'elle balise un peu le récit, cette introduction,  et qu'elle tue légèrement le mystère. Je ne le saurais jamais. En tout cas, avec quatre minutes en moins, la narration marche bien !
Ouvrons le moteur. Du côté des acteurs, ça assure tranquillement. Je ne m'étalerai pas sur tout le casting éternellement, histoire de vous laisser découvrir la chose en salles. Jackman n'est ni bon ni mauvais. Un poil fade pour moi, mais ça ne m'a pas dérangé. Même chose pour la Scarlett Johannson, fidèle à elle-même et donc sans éclat. Je commence, par contre, à me demander si Christian Bale, très bon acteur, ne serait pas en train de nous balancer à chaque fois les mêmes schémas tactiques, si j'ose dire. En tout cas, il oscille ici entre le conventionnel et le plus touchant par instants très brefs. Côté seconds rôles, c'est très bien. Michael Caine est décidément au top de sa forme, ici en Monsieur Loyal, rôle qu'il remplit les doigts dans le nez. Balaise, Blaise comme on disait dans ma cour d'école. [Si vous voulez vraiment devenir critique de cinéma, ne faites pas ça !] J'ai bien aimé également Rebecca Hall, qui joue le rôle de la femme de Christian Bale, et donc qui a la partie de loin la plus ingrate... Le reste, vous le découvrirez vous-même. Quoi qu'il en soit, les acteurs passent largement.
La photographie est toujours signée Wally Pfister, photographe fidèle de Nolan. Et il s'en sort vraiment bien. Il y en a un peu pour tous les goûts. J'ai assez aimé les brouillards en montagne. Le reste est bougrement propre. L'impression de luxe est totale. Pas de soucis. La production est richissime semble-t-il, ou en tout cas, ça donne cette impression.
Côté cadrage et échelle de plans, c'est tellement plus agréable que BATMAN BEGINS ! On a l'impression de voir un vrai film. Bon, ça cadre encore un peu près pour moi, et il y a énormément de plans rapprochés, mais pour une fois, ce n'est pas toujours le cas et globalement c'est construit. Le montage son et le son lui-même me paraissent plus dynamiques, plus imaginatifs, avec pas mal de nuances notamment en terme de volume. On y trouve des redondances de voix-off qui nous rappellent les contraintes des récits, des bouts de dialogues qui forment de belles transitions entre différentes scènes (ce qui nous vaudra des décalages temporels momentanés assez réussis, et contribue à nous faire douter de l'intelligibilité du récit ou de sa vraisemblance, nous laissant plus dans le noir que dans la lumière). Bon, il y a bien deux ou trois trucs que je n'aime pas trop ou qui me paraissent plus convenus (comme la sortie théâtrale de Bale lors d'un de ses coups de Jarnac, qui me paraît très conventionnelle), mais ne chipotons pas, tout cela ressemble bougrement à du cinéma...

Seul bémol et gros bémol, le montage. Alors là, j'ai un peu de mal à comprendre. N'allez pas vous imaginer que c'est si immonde que cela rappelle BATMAN BEGINS... Non, rassurons-nous, c'est beaucoup plus tenu. Par contre, il y a des scories. En général et dans 93,54% du film, le montage, sans faire aucune prouesse, est soigné, même s'il joue avec le cadrage (c'est déjà ça) dans une volonté de mouvements fréquents. Nolan a peur du plan fixe, comme tous ces collègues, et c'est une erreur. Du coup, sur certains plans, la caméra est en mouvement alors que ça serait bien mieux sans (ça éviterait quelquefois le sentiment de vacuité). Par contre, à certains endroits, plutôt dans la première moitié du film, et curieusement par intermittence, c'est-à-dire pas tout le temps (que c'est bizarre !), le montage est complètement tarte et d'une très grande laideur. Et cela concerne de tout bêtes champs/contrechamps ! Et là, quand Nolan les rate, ça fait très mal, ça fait mal et aux yeux et au cerveau. Qu'est-ce qui lui passe par la tête quand tout d'un coup (et quelquefois de manière abrupte en plein milieu d'un dialogue), il se met à couper les plans grâce au texte ! Imaginez... Jackman balance un truc à Bale pendant 10 phrases (assez longuement donc, c'est une tirade quasiment). Bale répond : "Euh... je sais pas !", puis immédiatement après, Jackman repart dans une tirade... Et bien Nolan, il va faire un insert d’une seconde sur Bale ! Que c'est laid ! C'est d'une naïveté fabuleuse et c'est esthétiquement ignoble. [Cet exemple est construit, mais ainsi vous comprenez bien ce que je veux dire. Vous verrez très bien de quoi je parle en salles de toute manière]. Et donc, à de nombreux endroits, de manière passagère, le film semble monté par Kevin Nolan, petit cousin de Christopher ! C'est un peu inexplicable, et ça plombe un peu le film quand même. C'est de loin son plus gros défaut. Et c'est étonnant qu'il ne soit pas constant, ce défaut, justement.
 
Je remarque aussi ça et là quelques cadrages ou découpages dans l'espace complètement foireux. Pas laids comme les points de montage dont je viens de parler, mais notables par endroits. Je pense notamment à la fin. Dans la dernière scène, après le dialogue, quasiment entièrement en plans rapprochés et gros plans, ce qui n'est pas très élégant, Nolan fait un plan plus large. Je l'ai vu, mais ça ne m'a rien fait et je me suis dit qu'il finissait sa scène, ce qui était le cas (tic qu'ont tous les metteurs en scène ou presque : mettre un plan large au début et à la fin de la scène ! Je passe...). Puis le film continue... Deux plans plus tard, mon cerveau comprend ce qui s'est passé ! Et je reviens mentalement sur ce plan plus large avec lequel Nolan finissait son explication finale. En fait, il a agi de manière très maligne. Là, oui, le dialogue en plan serré pouvait se justifier, car en fait, il (Nolan) se réservait pour le plan plus large qui devait, on peut le supposer, éclater à la gueule des spectateurs. Car dans ce plan, on découvre une enfilade de Bidules-Machins (que je ne dévoilerai pas ici pour des raisons de suspense). Ces bidules-machins, on les connaît puisqu'on vient de nous dévoiler le principe du film que je vais vous cacher aussi. On sait ce que c'est. Mais voilà ce que Nolan a essayé de faire dans cette courte scène. Il a conservé minutieusement son plan large, nous cachant ainsi volontairement une partie du décor. Il explique le nœud humain du film. Et bing, il balance le plan où l’on voit le décor en entier (et où l’on voit ce que l'on sait déjà par le dialogue précédent, et aussi par le fait qu'un détail du décor a déjà été montré !). Sur ce plan, on devrait se dire un peu ce qu'on se dit sur le dernier plan de LA PLANÈTE DES SINGES (les deux plans n'ont rien à voir, mais ce plan est connu, et comme dans LE PRESTIGE, c'est un plan large lyrique) : « Mon dieu !!!! Qu'avez-vous fait, pauvres humains ? Comment avez-vous pu en arriver là ? Nous sommes maudits !!!!!!!! ». Voilà ce qu'on devrait ressentir : un écrasement, un effarement. Au final, c'est exactement le contraire, et on comprend vingt secondes plus tard (dans mon cas) ce qu'il a voulu faire, mais a raté ! Le plan en fait est mal cadré, sans aucune perspective et sans lyrisme. Étonnant, non ? Pour une fois, le montage suivait (puisque Nolan a précieusement gardé le dernier plan), mais cette belle idée de mise en scène et de scénario n'a pas bien été servie par le cadrage ! C'est un détail, mais ça m'a fait drôle et voilà qui va me permettre d'embrayer subtilement sur la dernière partie...
 
En fait, le PRESTIGE m'a rendu triste. La photo est belle, les acteurs passent, le sujet est bien écrit, il y a du fric, il y a une volonté de bien faire, il y a des chose qui marchent facilement, et encore une fois, voir un récit comme ça, un peu fragmenté, un peu obscur, ça fait drôlement plaisir. Ça et là, quelques défauts cependant, et ce sentiment de tristesse. Une minute après le début du générique de fin, c'est très clair. Et je vous livre là mon intime conviction, la plus subjective (ce que sont tous mes articles en principe, héhé !), le juge de paix qu'est mon goût, ma sensibilité la plus enfouie. Voici ce qui me rend triste. Malgré ses qualités indéniables et son soin, LE PRESTIGE...
Ce n'est jamais totalement un vrai film de mise en scène. C'est un film de scénario à mes yeux... De très peu, il me semble qu'on reste dans l'artisanat et que Nolan ne fait jamais complètement œuvre d'Artiste (quitte à signer un très mauvais film d'ailleurs ; un artiste n'est pas obligatoirement un bon artiste !). Malgré tout, malgré une certaine abstraction humaine du film, LE PRESTIGE ne fait jamais Mystère. Il reste une narration. Il manque cette part de hasard, cette part d'accident, cette part d'injustifiable, cette part de choix. Cette part d'ombre, comme dirait l'autre, qui tient dans deux choses : l'Ouverture et l'Abstraction. LE PRESTIGE ne sort jamais des clous, ne contient aucun trou de noir (aussi dans ce plan mal cadré dont je viens de parler), ne vise pas les cieux. La gratuité n'est pas de ce monde, n'est pas de ce film. L'injustifiable et le parti-pris ne sont jamais complètement intégrés dans LE PRESTIGE, qui reste un film globalement brillant, et qui, de peu, à mes yeux (et ça n'engage que moi, ne vous privez pas d'aller le voir, au fond), a loupé sa cible : faire du Cinématographe. L'art est un cheval fou, finalement, même si la métaphore est laide. Et une part du travail est de choisir entre le lâcher de la bride et de féroces coups d'éperons pour contrôler la chose. LE PRESTIGE vise complètement la glissade, la gestion du lâcher de bride. C'est ça que Nolan veut sans doute. Mais dans les faits, et de très peu encore une fois, c'est l'éperon qui l'emporte.

On prend du plaisir à voir LE PRESTIGE. C'est un film assez sincère. Mais il y a cette fêlure dans l'œil du critique. Et elle n'est pas, malheureusement, dans le film. C'est un cas d'école, et je le dis avec une certaine tendresse : LE PRESTIGE n'est sans doute pas complètement du Cinéma !
 
Je plaide non-coupable.
 
Sincèrement Vôtre,
 
Dr Devo.


PS : Bien entendu, LE PRESTIGE est bien meilleur que de nombreux films vus récemment. Je précise ceci : tous les artistes sont des artisans, mais la réciproque ne me semble pas pertinente.
Il reste que le film est un superbe jeu de chausse-trappes et de construction subtil et dans le détail sur le thème du double et de l'identité. Sur le plan affectif, on effleure quelques belles choses du bout du doigt.
Il est assez ironique que l'élément tropézien du film (pourquoi pas au fond...) soit éventé et un peu stérilisé par un problème de montage et de cadrage justement (et sans doute par la peur de tout foutre par terre, la peur de risquer trop gros ; sur ce point, et contrairement à ses personnages, Nolan n'a pas fait confiance à son artifice). Mais là dessus, je ne peux pas m'étendre pour ne pas mettre sur la voie les lecteurs qui n'ont pas encore vu le film. 
 
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Vendredi 17 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo extraite du film SOCIETY de Brian Yuzna]

 

AVANT-PROPOS
Toujours peu de participants à notre sublimissime concours de "brioches" et de Aillequoux ! Allez, je relève le défi ! Je mets, en plus des revues, un DVD en jeu ! Surprise, bien sûr. Pour ceux qui ne sont pas au courant,
cliquez ici (concours expliqué dans la deuxième partie de l'article !). Bonne Chance !
 
Chers Focaliens,


Ah oui, c'est vrai maintenant que j'y pense, j'avais complètement oublié de parler de SHORTBUS de John Cameron Mitchell, encensé par tous comme rarement, mais ces choses-là ne se disent pas. Si c'est le cas, on dit que tu te vantes. Si tu n'es pas d'accord, on dit que c'est chic de « conchier ». Je cite. Merci les gars, en tout cas, c'est une sorte d'antipub. Pour Kermit, vous nous trouvez durs (ce n'est pas moi qui ai écrit l'article), mais avez-vous l'émission MUPPET TV ? Sommes nous perdants quoi qu'il arrive ? Nous décidons que non ! [Oui, le simple fait de porter sur Disney un regard critique semble relever à leurs yeux du snobisme et de la mauvaise foi… Ça m’amuse. NdC]
 

SHORTBUS donc... Un couple de gays, dans la trentaine of course, décide de consulter une sexologue. Le plus timide des deux a proposé à l'autre d'élargir le couple aux expériences sexuelles de groupe, ou du moins à la participation occasionnelle d'un troisième larron. Ils veulent avant toute décision en parler avec un sexotherapeute (mange, Google, mange), et avoir son aval [Hem. NdC]. La consultation avec la sexologue se passe très bien. Plutôt finaude, elle s'entretient avec chacun des deux compagnons séparément. Mais en fin de séance, c'est l'incident : elle finit par gifler un des deux gars. Un lourd silence s'ensuit... Dans ce moment d'égarement et de stupéfaction, la femme avoue qu'elle n'a jamais connu l'orgasme. Voilà qui peut surprendre chez une sexologue, se dit le couple, qui décide de lui proposer de venir au Shortbus, espèce de salon échangiste ou club des expériences sexuelles en tout genre, gays et/ou hétérosexuelles... Ils découvrent là une étonnant galerie de personnages, et un lieu étonnant où tout est permis. Pour tous les personnages, une longue quête commence...

On l'aura compris, on parle ici de sexe, de sexe et de sexe. Si SHORTBUS trouva un écho remarquable à Cannes lors de sa présentation dans les sections parallèles à la compétition officielle, c'est par sa façon d'aborder le sexe : de manière frontale et pornographique (ben si, au sens strict), c'est-à-dire avec scènes de sexe non simulées. Un regard adulte, mûr, grave, drôle, loin de l'hollywoodisme qui prévaut, loin des codes du genre... De toute façon, il faut toujours à Cannes un petit buzz sexuel – généralement, une bonne fellation suffit... Mais arrêtons ces sarcasmes ! Nous ne sommes pas comme ça ! [LE DIABLE AU CORPS, version Bellocchio dans les années 80, et bing ! de nouveau, BROWN BUNNY de Vincent Gallo, etc.]
Du sexe frontal, du sexe adulte, et du sexe complet, en entier, toutes les questions, toutes les pratiques, toutes les sexualités. SHORTBUS, à sa manière, serait donc un film à thèse, à sa façon. En tout cas, nous ne pourrons pas aller jusque là, et pour cause...

Si tout le monde est d'accord pour trouver la chose et la démarche absolument non-provocantes (...n'empêche, quel buzz à Cannes ! Ooops, pardon, je deviens cynique...), je dois avouer que l'entame (entame, entame !) du film fut un sacré baroud d'honneur. Notamment grâce à cette "étrange" entrée en matière : un mec qui prend son bain, avec sa caméra vidéo (ohlalala ! Ne faites pas ça chez vous !) Et qui filme son sexe. Cut (ouille !). [Ça fait une semaine que je voulais faire ce jeu de mot. Mes excuses.] On passe au même plan, mais vu dans l'écran de contrôle de la caméra, et là, miracle, le gars se met à pisser ! On a vu plus dérangeant (je pense au magnifique SCHRAMM de l'allemand Jörg Buttgereit, qui du reste n'a absolument rien à voir avec SHORTBUS) ou plus corsé, ou plus crado (Quoique... Si c'était le contraire, comme nous le disait le Marquis dans son analyse brillantissime de PINK FLAMINGOS). Rien d'insupportable. Mais, c'est... Comment dire...
Les scènes qui suivent forment une intro très relevée en quelque sorte, notamment grâce à une scène de masturbation masculine périlleuse et qui, elle, se termine de manière pathétique et enfantine (le héros finit par pleurer de dépit ! Sans blague ? Il y avait là déjà un premier indice). Bref, on se dit que c'est relativement trash et "provocateur" dans le sens strict du terme, c'est-à-dire iconoclaste, avec des choses qui en principe "ne se font pas". On ne montre pas ces choses-là, et pas comme ça, surtout en introduction de film, période où quasiment tous les réalisateurs n'aspirent qu'à une chose : séduire leur public.
SHORTBUS aurait eu donc raison avec son buzz, ce serait un film iconoclaste... BROWN BUNNY... LE DIABLE AU CORPS... Mouais...


Passons et témoignons. SHORTBUS, espèce de films plus ou moins choral (ou qui évoque le film choral, ce qu'il finira par devenir, in fine, par la petite bande), est réalisé par John Cameron Mitchell dont le Marquis, encore lui, nous parlait du premier film HEDWIG AND THE ANGRY INCH, pas tout à fait abouti, mais avec de vrais morceaux de mise en scène dedans [À quelques instants très localisés, le reste étant tout de même très faiblard. NdC]. Ici, changement de programme, avec un budget léger pour tournage pas lourd, semble-t-il, déplacés de caméra in vivo, captation, etc., SHORTBUS privilégie semble-t-il un tournage assez près de ses personnages, et la liberté de tourner comme on veut. On devine le dispositif choisi pas trop lourd. La photo suit dans ce sens, relativement composée mais aussi à l’arrache et à gros grain. Pas très belle en fait, et qui part dans tous les sens, avec quelques pointes assez laides (un effet post-prod de lumière sur un lampadaire sur la scène du banc, et un changement d'étalonnage juste avant, quand la sexologue se perd dans les arbres). La photo donc, dispositif léger ou pas, ce n'est pas beau du tout. Malheureusement, hélas, trois fois hélas, rien d'autre ne suit. Faut-il parler du son ? Quasiment aucun film ne travaille le son de manière autre qu'utilitaire... Ici, c'est encore le cas, si l’on excepte une idée simple (mais de scénario), très bien réalisée, dans la séquence dite du "vibromasseur dans la salle de bain". Ça, c'est très bien, ça dure cinq secondes, mais c'est bien. [Et permettez-moi d'insister, c'est une idée de scénario, très narrative en fait...]. Là où ça fait mal, ça fait mal, comme disait la poète, c'est le reste. Comme dans 98,54% des films des années 2000, bah, on ne s’embête pas, on ne fait que des gros plans et des plans rapprochés. Avec un sens du cadre, comment vous dire...? On a vu plus moche, mais Dieu que ce n'est pas beau ! Quelle banalité ! Quelle naïveté dans ce cadre ! Toute créativité, toute aspérité, toute gratuité sont tuées directement dans l'œuf ! Un personnage parle, il est à l'écran. Quand le plan s'élargit par miracle jusqu'au plan moyen, on ne profite pas de l'opportunité pour essayer de mettre quelque chose en valeur qui ne soit pas dans le dialogue ou dans le scénario encore une fois. Bref, ça ne vit pas, en plus d'être au mieux quelconque, et trop souvent laid, laid, laid et sans personnalité, ce qui est un péché bien plus grave ("mortel !" diraient les jeunes). Pas de cadre, donc, que des plans rapprochés et des gros plans, tu l'auras compris, pertinent lecteur, talentueuse lectrice, déjà c’en est fini du cinéma. Bonjour Travail de Type Narratif ayant pour Caractéristique son Expression sur Support Audiovisuel, comme disait le poète. Bonjour la succession sans rythme et frontale (quasiment que des plans frontaux, donc pas de jeu d'axes) de scènes qui s'enchaînent sans fin et sans rupture. Adieu montage ! Adieu !


Scénario, Prince des Ténèbres est très occupé, lui. C'est lui le maître, bien entendu, et c'est lui le monteur ! Ça fait du boulot à s'occuper. Ainsi, monter des images entre elles est surtout une affaire, non pas de ciseaux et de scotch, furent-ils virtuels, mais de stylo, et de découpage narratif, osons le mot, une affaire littéraire, ou même théâtrale ! Le cinéma, c'est du théâtre, ou de l'opéra (cf. la scène finale, ici, nota-il avec malice), ou de la BD, ou du jazz, ou du roman-photo ou du hard-rock, ou de l'architecture. Sur support audiovisuel. SHORTBUS comme 98,47% de ses co-légionnaires, est autant un livre ou un disque qu'un film, si on réfléchit bien. Une question que j'abordais déjà dans mon brillant article POURQUOI LE CINÉMA ?, et d'ailleurs, soit dit en passant, on voit qu'elle est bien d'actualité... (Je le publierai demain !) Que reste-t-il, donc ? Bah, le scénario ou disons de la pièce ?
 
Pas grand chose, là non plus, à se mettre sous la dent... Dieu que tout cela est attendu ! Dieu que c'est prévisible ! Dieu que nous sommes en territoire connu ! Et bien sûr, là, par contre, ce n'est pas vraiment pardonnable. Non pas que ce soit ici l'histoire la plus indigente qu'on ait vue... On a vu plus mal fichu en effet, mais par contre, que tout cela est lourdaud. Car SHORTBUS, et nous aurions dû commencer par là, n'est rien d'autre qu'un gros mélo. Voilà. C'est tout. Un gros mélo romantique, vaguement porté sur l'humour. Avec sa petite quête, ses tentatives de résolutions, ses embûches, ses quiproquos, etc. On est plus proche (ce qui n'est pas forcément une faute grave d'ailleurs, mais à ce moment-là, il faut assumer) d’une une version "indépendante U.S" d'une comédie romantique à la Julia Roberts que du grand film iconoclaste et underground promis. Si la quête de la sexologue, très naïve dans l'expression de ses symboles, est très lisible et donc un peu tuée dans l'œuf (Les lumières qui disjonctent? Quoi... ? C'est tout ?!? Comment la scène finale peut-elle prendre son ampleur alors qu'on sait tout ce qu'elle contient au bout d'une bobine du film ? Que c'est maladroit dans l'écriture ! Et encore une fois, une idée cohérente sur le papier et qui se révèle désastreuse à l’image et dans le temps du film... Un scénario cohérent ne fait pas un bon film !), celle du vidéaste gay est presque insupportable. C'est d'une gravité qui est de la pertinence (et de la lourdeur) d'une télénovella brésilienne. Je m'explique : on est là dans le très grand naïf, bien en dessous de Julia Roberts d'ailleurs, et plus proche de PLUS BELLE LA VIE (la série de France 3), dont SHORTBUS se rapproche d'ailleurs en bien des points (représentation des minorités, utopie de cohésion sociale, échelle de plans, et donc symbolismes, enjeux !). La métaphore de la pénétration pour le héros gay, mise en parallèle avec la quête de l'orgasme de la sexologue, est tellement attendue, est tellement évidente, et ce dès les premières vingt minutes de film, que tout enjeu est réduit à néant, et plus grave, le film se débarrasse de fait de tout Mystère. De toute poésie. C'est le mélo qui tâche, celui qui fait pleurer Margot, qui l'emporte. Le plus gênant dans l'histoire, bien loin des zizis qui pissent dans la baignoire en gros plan, c'est cette naïveté (au mieux), ou plutôt ce toupet de construire le film sur ces deux seules idées (qui ne sont pas de mise en scène en plus ! Malheureusement...). Sans rien d'autre, sans enjeu supplémentaire, sans d'autres sentiments révélés, sans aucune ambivalence, ce qui est quand même un peu le comble lorsqu'on parle de sexe, le domaine où tellement de couches, ou tellement de niveaux se superposent, justement. Si le film prend le parti-pris, un peu suranné, de gommer le mystère à l'écran et de montrer les chose frontalement (et encore, on verra que ce n'est pas si évident, cf. plus bas), on s'étonne d'autant plus qu'avec une telle volonté de montrer un monde underground,  le film n'en présente pas, lui, de mystère, et préfère jouer la carte de la lisibilité parfaite, et plus grave à mon sens, du plus grand dénominateur commun, du rassemblement le plus large. C'est quand même un peu le comble ! Mais c'est le projet, et il n'est pas caché. À l'image de ce "grand final", parade musicale et mouvement d'utopie concrète, mouvement choral comme je le disais, sous forme de déambulation musicale, de fanfare (damned !), de communion et de retraite aux flambeaux, directement hérité de ce que les années 70 ont de plus attendu et sans doute de pire. De la série des EMMANUELLE à ce SHORTBUS, on se rend bien compte qu'on est dans la même rengaine, ou dans le même schéma (pour utiliser un terme plus neutre) de la représentation de la sexualité. Pas forcément d'ailleurs dans la nécessité ou la monstration de la sexualité de groupe (dit comme ça, j'en frissonne presque !), mais dans l'idéal, dans l'utopie là aussi de ce mouvement libérateur, gros mythe des années 70, complètement entré dans notre univers "bourgeois" (au sens strict). Le sexe est donc une question de Fraternité Standard, de mouvement social, de fusion dans le groupe. Une sorte de mouvement collectif et étymologiquement païen. L'émancipation de l'Individu, sa révélation, son déploiement trouvent leur aboutissement, leur résolution dans le groupe ! C'est très choquant ! [Et je ne parle pas forcément des scènes de partouze. Le groupe est beaucoup plus fort dans la démarche musicale de la fin. L'aboutissement de la sexualité et de l'épanouissement individuel, pour raccourcir un peu, mais c'est ce que le film exprime par naïveté, c'est la fanfare !
Le marching band ! Ou encore le montage alterné, maladie cinématographique très contemporaine qui finit par remplacer le montage lui-même. Le montage alterné musical... Comme la pub pour l'eau minérale : WE WILL ROCK YOU ! Queen, quoi ! Ou le stade de foot (I WILL SURVIVE). L'individu dans la Fraternité Standard et dans le groupe ? Ben non merci, les gars, c'est sans moi ! [Ce qui n'a aucune importance ici, puisqu'on parle de cinéma !] Plus étonnant pour un film si moderne et finalement si proche du roman de gare dans ses métaphores et ses enjeux plus directs (voir ci-dessus), on revient à la forme la plus attendue de cinéma hollywoodien : celle du passage de transition musical où on découvre déjà que les individus sont liés par la musique OFF, la musique du film, ce que Mitchell fait dès la première demi-heure, et que Trey Parker et Matt Stone parodient si bien dans TEAM AMERICA (« This is... MON-TAGE ! »). Tout ça pour ça, tout ça pour revenir au plus commun, au tout venant de l'expression hollywoodienne, là où on nous a "vendu" (voyez la bande-annonce où le réalisateur lui-même vient nous expliquer les enjeux "iconoclastes" de son film !) un grand film novateur, sensible, "subtil" pour reprendre un terme qui revient énormément dans les critiques qui ont encensé SHORTBUS comme un seul homme. Et si au fond c'était ça, ce que cherchaient les cinéastes, les critiques et le milieu du cinéma : que la forme mélodramatique classique apparue avec le parlant devienne la norme de ce qu'on nomme l'art et essai, en opposition au cinéma industriel... C'est complètement le syndrome Sundance. Le terme d'indépendance ne représentant plus qu'une variable budgétaire, le nombre de zéros en quelque sorte.

[Je passe sur les chose plus insupportables par charité chrétienne, et parce que ce ne sont que des conséquences de ce dont je viens de parler : le recadrage systématique des scènes de partouze au Shortbus, qui évite soigneusement le plus possible de montrer des sexes frontalement, justement, au profit de plans plus romantiques (le plan récurrent de la fille à quatre pattes, en train de se faire machiner par Monsieur dans le hors-champs gauche, dont on ne voit ni fesse ni même un sein, mais le tatouage, ce qui rend l'image, l'icône même comme résolument romantique et hollywoodienne : « tu dansais si fort à l'autre bout de la salle » comme disait le poète, girls and boys), la désincarnation de tout ce qui est hors-norme et non-jeune (le vieux ne partouze pas, il fait pleurer et il embrasse ; la grosse n'apparaît que toutes cuisses gélifiantes et gros cul dehors, la plupart du temps sans visage, la lesbienne qui se transforme en garçon ne baise pas, etc.) soigneusement écarté, et l'ignoble utilisation putassière de la musique en général, qui là aussi est loin d'être iconoclaste mais fonctionne comme un tire-émotion facile (et dont le thème principal pille honteusement le style vocal de David « Ziggy » Bowie, ce dont je m'étonne que personne n'ait parlé !). Je remarque aussi que tout ces gens sont des bohèmes-artistes spécialisés dans le concept ! Gag ! Notons aussi l'hôtesse du Shortbus, qui est bien inspirée par un Harvey Fierstein par exemple, sauce jeune et mince... Je passe aussi sur l'interprétation, vraiment aléatoire et très appuyée.]


Le Marquis, en parlant de HEDWIG..., soulignait l'effort de Mitchell de faire [à une ou deux reprises seulement, NdC] de la mise en scène aux accents un peu kenrusselliens ! Il semble que dans SHORTBUS, tout soit parti aux oubliettes, au profit d'une iconographie complètement commerciale et hollywoodienne, réalisant le film assez parfait aux yeux de l'Industrie, car parlant de sexe en étant un mélodrame, soit en faisant fusionner les deux genres les plus rentables. Il est absolument effarant de voir l'unanimité sur ce film. Effrayant même. Mitchell a-t-il vraiment vu des films de Russell ? LA PUTAIN, par exemple ? Lui et les critiques ont-ils oublié ce qu'a représenté Derek Jarman dans le mouvement underground cinématographique ? Ces gens-là ont-il, plus prosaïquement, entendu parler d’Oshima, de Gallo, ou ne serait-ce que de Larry Clark ? Ces gens-là ont-ils vu CAFÉ FLESH ?
Vendre le film sur son aspect iconoclaste, frontal et frondeur est d'une malhonnêteté totale bien entendu, et ne fait que révéler une chose (ce en quoi le film fait preuve de franchise et ne cache pas toutes ses intentions) : le Consensus. Mou.

Beautiful World, comme disait le poète ? But not for me !

Sincèrement Vôtre,

Dr Devo


PS : SHORTBUS, c'est le règne du Collectif, sa transcendance, l'accomplissement de l'Individu et de sa démarche... Pour des raisons cinématographiques qui tiennent au scénario et au montage, et au motus operandi général. Même pas pour des raisons de sexualité, sexualité qui n'est ici qu'une variable, finalement. La grande mode, décidément, est vraiment celle des films politiques (voir les récents article de ce site). SHORTBUS est d'autant plus représentatif qu'il ne s'inscrit pas dans une logique commémorative ou directement "à thèse" (INDIGÈNES, WORLD TRADE CENTER). C'est le règne de l'unanime. La réaction de la presse, absolument surréaliste, est d'autant plus remarquable et accablante. Voilà qui place le film comme une œuvre largement puritaine !
Une remarque que Mr Mort vient de me faire. Il dit que le vocabulaire des années 70 est trompeur. L'amour libre se confond avec l'amour en groupe. Et "amour en groupe" est une formule politiquement correcte, selon Mr Mort, de la notion, accrochez-vous, "d'Amour Collectif", c'est-à-dire de Sexe pour la Collectivité ! C'est rigolo !
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
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Jeudi 16 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


[Photo: " UNFILLED (Never Leaves a Gap)", photo de Dr Devo]

 

AVANT-PROPOS
Chers Amis, c'est avec joie que nous allons parler aujourd'hui de  musique, et encore mieux de jazz, et encore mieux de la saxophoniste tenor et compositrice Sophie Alour que nous aimons beaucoup ici à Matière Focale, et dont vous avez déjà remarqué, depuis de long mois, le liens vers son site dans la rubrique adéquate, en bas de la colonne de droite. Mais encore plus, saluons ici le premier article de Isaac Allendo, fidèle focalien, certes, mais aussi blogmeistre du superbe site
ALVEOLES SCANDALEUSES, et génial créateur du MOUVEMENT APOETIQUE ETHYLIQUE. Un poète pour une poète en somme. Savourez...

Dr Devo



La vie c’est comme un ascenseur social qui tourne en rond.
Oui ! Il me fallait une phrase promotionnelle pour inaugurer mon élévation, car me voici pigiste jazzistique chez Focale. Je rejoint ces messieurs de la chronique, blanchissons nos cols mais d’avance je préviens : pas de cravates avec moi ! Hors de question ! Je ne tomberais pas sous l’étau diffamatoire de la pendaison bienséante qu’on ruine au mariage de cousin Fifi. Nulle symbolique strangulatoire, encore moins de nœuds !

On peut commencer, prenez une bière ou un thé à la menthe, grattez vous les oreilles et hurlez « JE PRENDS A BOIRE ET JE ME GRATTE LES OREILLES ! »

Nous sommes en 79 après J.C., Sophie Alour livre à la folie des bacs son album « INSULAIRE ». Un an après, notre Docteur à tous me confie pour mission d’apoétiser sur les sons de la dame car figurez vous, j’adore le Jazz, plus qu’un genre, un mot qui ne veut rien dire du tout ! Ca tombe bien le Jazz c’est tout et le Jazz ce n’est rien.
Pour commencer, une petite remarque sur la difficulté de ma tâche, qui pose mon article comme un exploit formidable se gravant dans les annales de l’année.
Précisons déjà que je ne suis ni spécialiste, encore moins technicien ou musicien, simplement passionné.
Afin de préparer consciencieusement ma rédaction et après plusieurs écoutes de l’album, j’ai décidé de me balader sur la toile pour lire ce qu’on raconte sur la belle Sophie et son saxo brillant. Stupeur ou plutôt indubitable logique de la neuneucratie française et son totalitarisme mou dénoncé souvent ici et sur
mes propres pages ( Une pub ! Une !) : tous les articles consacrés à Sophie Alour sont parfaitement identiques. Que cela soit dans les parchemins hygiéniques à fort rendement style Libération et Télérama ou même dans les revues spécialisées et réputées comme Jazz Magazine, tout pareil !
Il ne s’agit même pas tant du style et de la forme anonyme de ces articles, c’est le lot de presque toute la presse, que du fond. Ces articles disent exactement la même chose :
- Sophie Alour est une femme…
- … Et c’est pas évident
- Sophie Alour est très belle (bravo à vos gènes Sophie, c’est très réussi)
- Sophie Alour joue bien du saxophone ténor
- Sophie Alour aime bien Joe Henderson
- Sophie Alour a un son rond
- Sophie Alour a de l’avenir
Seule petite originalité, dans je ne sais plus quel article, on remarquait qu’elle portait le ténor comme un bijou chic. Mais bon on s’en fout un peu et ça rentre dans la case : « Sophie Alour est très belle ».

Il m’appartient donc non seulement de me hisser au niveau fabuleux de la qualité focalienne, mais en plus de pondre un deuxième article français à Sophie Alour, si possible meilleur que le premier.
Merde alors ! Ca ne rigole pas !
Je profane ma tombe pour y saisir le murmure, ou plutôt j’habite ailleurs pour ne pas me perdre.

La première chose qui frappe quand on écoute l’album, c’est que l’ambiance semble très travaillée. Plus que dans une musique ou un son, on rentre dans une atmosphère. Attention, je ne dis pas musique d’ambiance, comme dans les aéroports et les ascenseurs ! Il s’agit bien d’une configuration émotionnelle !
De prime abord elle est chargée de sensualité, voluptueuse et classieuse. On visite un hôtel quatre étoiles, accueilli avec petits fours et champagne. Tout cela paraît, ma foi, très bijoutier comme le saxo autour du cou !
Mais ça va plus loin qu’une musique luxueuse, on perçoit indubitablement une dimension introspective, très bouleversante,  que je suis absolument incapable de décrire, même en métaphore. D’autant plus que ce n’est pas explicite, pas de déchirure, encore moins de rupture et de lyrisme, un songe éventuellement pour me poser en psy de comptoir.

Elle flotte Sophie ! Et elle a un son !
Mais ne comptez pas sur moi pour dire qu’il est rond, au contraire, il est triangulaire ! Sophie Alour élabore un discours pythagoricien, point. D’ailleurs je suppose même un rapport triangulaire dans les relations entre musiciens, mais je ne peux vérifier cela qu’en concert.

S’ajoute une légèreté qui ne se dérobe jamais et trouve une osmose dans le même registre avec la guitare de Hugo Lippi qui est très bien, tout en triangle lui aussi. J’en profite pour passer en revue les troupes : Guillaume Naud au piano, David Grebil  la batterie et Sylvain Romano à la contrebasse. Rien à redire, ils font le métier et savent agréablement densifier leur jeu, ou apporter un contrepoint. Compact et propre.
Viennent s’ajouter quelques personnalités liées au parcours de la dame, genre malins (on t’as reconnu  Stéphane Belmondo) qui pourront dire dans 15 ans si elle devient célèbre : on y était.
Légèreté n’est pas subtilité à tout va ou complexité : en témoignent les performances sur les solos qui apparaissent comme évidentes, logiques, même simples, dans le bon sens du terme.

C’est maintenant l’heure où l’auteur balance une référence célèbre pour saluer les efforts de la jeune pousse, si possible de manière condescendante. Comme déjà évoqué, la pensée unique a choisi la solution de facilité avec Joe Henderson, le père spirituel, qui a droit à une jolie reprise sur l’album. Moi j’ai décidé de l’honorer d’un Wayne Shorter.

Par contre je n’y ajouterai pas de pseudo-féminisme racoleur, qui ne touche même plus les vieux cons du fond de la salle et surtout tend au même mépris vis-à-vis de l’artiste et son œuvre que celui du machiste. Surtout quand on l’accroche à un poteau en guise d’étendard pour remuer sous le vent. Je soupçonne d’ailleurs beaucoup de scribouillards de donner leurs bonbons (malheureusement vitaux pour survivre), parce que Sophie Alour est une femme qui perce dans un monde à dominante masculine, pas par intérêt pour ses créations. Les délices de la nausée !

De notre côté, en tout cas, nous saluons Sophie en espérant bien qu’elle continue à s’épanouir, il y a encore une marge de progression, une évidente promesse (au moins je trouve un synonyme à avenir). Il y a quand même des choses à améliorer de mon strict point de vue. Tout d’abord le plus difficile et futile : le titre de l’album ! Même sans savoir de quoi il en retournait, j’aurais sans problème deviné qu’il s’agissait d’un album de Jazz.

Ensuite, il y a quand même un truc qui fondamentalement me gène, en rapport au luxe de tout à l’heure : l’ensemble est vraiment trop propre ! Ca manque de bordel, mettez donc un peu de poussière dans les coins, ça n’en sera que meilleur.
Dans le même sens, on a l’impression que la musique est très écrite, et si ça souligne des qualités de composition et d’arrangement, il y a une perte de spontanéité un peu gênante. Je pense que cela disparaît sur scène.

Mais ne pinaillons pas sur des détails et concluons.
On vous laisse un morceau à découvrir sur le radioblog (dans la colonne de droite) et le site officiel toujours dans les liens pour un aperçu.

Votez Alour, sauvez un journaliste.
Le Jazz jazzera !

Isaac Allendo.

 

 

Pour explorer le site officiel de Sophie Alour: cliquez ici!


[photo de la pochette de l'album INSULAIRE de Sophie Alour publié sur le label NOCTURNE et qu'on trouve partout. Dr Devo]

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Mardi 14 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Musika Degenerata

[Photo: "Ça aurait quand même eu une autre gueule !" par Dr Devo

d'après une photo de l'actrice Colleen Galeazzi.]

 

 

Chers Focaliens,

Ce n'est pas le tout de faire le pitre à la radio, il faut assurer le service après-vente sur Matière Focale. Et commencer par ranger un peu le désordre. Ainsi, dans l'article précédent, je vous annonçais un superbe concours créatif pour gagner le non moins superbe hors-série de la REVUE DU CINÉMA 100% focalienne (c'est nous qui l'avons fait de A à Z, sauf la couv' et l'édito !). Pour ce faire, je vous expliquais qu'il y avait trois concours, et qu'il fallait pour tenter sa chance écrire un Aillequoux (micro-critique cinéma en forme de micro-poème japonais) ou jouer au jeu de la « brioche ». À la typo, les exemples de brioches, exemples hilarants et poétiques que l'on doit à Invisible, ont sauté de l'article. Un brave lecteur me l'a signalé, et ils ont été réintégrés fissa. Allez jeter un œil : c'est ici ! Et que le meilleur gagne...

[Du coup, personne n'a participé encore, à part Mr Orloff... Il y a encore des chances sérieuses de victoire pour n'importe quel participant ! Il y a trois revues à gagner, donc ça serait cool d'avoir au moins trois participants !]

Allez, ces précisions étant faites (on va quand même pas devoir mettre des photos de strip-teaseuses dessus pour vous faire jouer à un concours aussi rigolo !), continuons notre tour des salles.

Je me suis déjà expliqué de ça dans mon article sur MATCH POINT l'année dernière (article ici avec une très belle illustration, et aillequoux ici !) : moi et Woody Allen, on a un problème de synchronisation ! Et pas qu'un peu. Depuis quinze ou vingt ans, Papy Mougeot ne travaille plus avec la même régularité en tant qu'artiste, même s'il sort un film tous les dix mois. Et depuis quinze ans, à chaque fois que je vais en voir un au cinéma, je tombe sur un film médiocre. Par contre, quand il m'arrive d'en voir un deux ans après la bataille en DVD, et bien là, le film est superbe. C'est rageant. Donc, même si Woody Stakhanov a régulièrement l'air d'un vieux grincheux sénile, et bien il nous pond un truc comme ANYTHING ELSE, qui est quand même un film sublime qui nous fait bien regretter les années 70 ou 80, où le bonhomme soignait un peu plus ses métrages. ANYTHING ELSE, c'était classe comme tout : bien joué, ce qui est loin d'être toujours le cas (les acteurs étant souvent en pâmoison soumise et stérile devant Papy), superbement monté, cadré magnifiquement et avec une belle photo, un sujet bien écrit et subtil, bref, bien mieux qu'un MATCH POINT qui n'avait qu'un avantage : être juste moyen, sans être infamant, mais quand même bougrement scolaire. Pas gourmand quoi !

Si les fans jouent à chaque fois le jeu des "Woody mineurs" ou pas, je déserte la chose, car deux fois sur trois, je ne suis pas d'accord avec la vox dei... Bah.... Vu que ça faisait quand même trois semaines que je n'étais pas allé en salles, au grand désespoir de mon fan-club (trois suicides à Osaka quand même...), je vais voir ce SCOOP.

Woody Allen est un juif new-yorkais (on le savait en même temps !) qui vit à Londres pour des raisons professionnelles. Il est prestidigitateur, relativement doué, mais sa petite entreprise à l'ancienne (pas de machins à la Copperfield, c'est du old style) marche bien, merci. Scarlett Johansson joue dans le DAHLIA NOIR. Scarlett Johansson joue dans PRESTIGE dont je parlerai la semaine prochaine, et Scarlett Johansson est américaine, mais en même temps, on le savait aussi. Étudiante en journalisme, pas spécialement futée, la petite liftée (si si... allons, allons, soyons raisonnable...) passe quelques jours de quasi-vacances chez une amie londonienne assez nantie. Bon. Scarlett va voir un spectacle de Woody Allen qui, pour son numéro de femme qui disparaît dans une boîte (mouais...), a besoin d'une personne du public, et patatra, forcément c'est sur Scarlett que ça tombe. Alors qu'elle est dans la boîte, et donc cachée du public, Scarlett rencontre le fantôme d'un des meilleurs journalistes anglais, récemment décédé. Celui lui donne le scoop du siècle : le fameux Tueur aux Tarots que toute l'Angleterre recherche depuis des années est en fait le fils d'un célèbre lord ! Plein aux as évidemment ! Le fantôme, quoique bien renseigné, n'a pas le temps d'en dire plus à Scarlett, qui hésite à se lancer dans l'enquête. Elle finit par mettre Allen dans la confidence. N'ayant aucun indice, nos deux détectives amateurs se font passer pour le père et la fille d'une richissime famille américaine ayant fait fortune dans les hydrocarbures ! Ils arrivent bon gré mal gré à faire connaissance avec le fils du Lord. Mais malheureusement, si on peut dire, celui-ci, en plus d'être fort riche, cultivé et absolument courtois, est particulièrement beau-gosse. Ce n’est pas gagné pour la petite Scarlett, déjà qu'elle forme une belle équipe de bras cassé avec son vrai-faux papa...

Et voilà, c'est parti pour une heure et demie de film de folie ! Enfin, non, pas vraiment, en fait. Bon, on va quand même avouer que, même si mon abstinence cinématographique forcée fausse sans doute la donne (mais c'est le jeu), on va avouer, dis-je, qu'on se laissât prendre assez facilement à l'agréable entame du film. [Entame, entame, entame... ENTAME ! Voilà pour vous qui n'aimez pas mon emploi du terme "entame". Car figurez-vous, gentil lecteur, pertinente lectrice, que "certains", oui oui, dans l'équipe de Matière Focale, n'aiment pas mon emploi de ce mot. C'est plutôt joli pourtant, non ? [Ça me fait penser à du jambon… NdC] En tout cas, entame.] Oui, donc, ça commence gentiment. Un petit rythme sympathique entre l'air de rien et celui de ne pas y toucher. Deux avantages dans cette première bobine. Tout d'abord, l'histoire est très plaisante, et permet, on le sent très vite, pas mal de développements possibles et un petit suspense très humain mais de bon aloi. L'intrigue fantastique est plutôt bienvenue, et colle bien avec ce prestidigitateur mi-figue mi-raisin, à moitié excellent ou à moitié indigent (mais dont le public raffole, autoportrait ?). Un fantastique gentiment suranné, c'est agréable. L'autre surprise, bien moins attendue, est la petite révélation à petite foulée de la Scarlett. Bon, dans LOST IN TRANSLATION, ça passait bien, mais depuis, on ne peut pas dire que la petite nous laisse un souvenir mémorable. On oublie très largement au fur et à mesure tous ses rôles. Elle ne colle ni ne tâche jamais, à l'instar d'un Oncle Ben me diriez-vous, oui mais contrairement à un bon vieux Bordeaux de derrière les fagots aussi, serais-je tenté de vous répondre. La Johansson s'apprécie fade et tiède, sans même de chantilly. Et puis ici, enfin, un peu de laisser-aller, un peu de robe d'été et de parfums d'insouciance, et hop, elle s'enlève son lipstick de chez L'Oréal de là où je pense, en y allant consciencieusement dans le rôle de la cruche un peu casse-bonbon. Ce fut un moment très agréable, même bien, Scarlett et je ne l'oublierai jamais. Des nuances, de la drôlerie, un peu d'énergie... Que demande le peuple ? Bah, ce n’est pas du Ronsard, c'est de l'amerloquesse, ce n’est pas la révélation du siècle ni même de l'année, mais quand même, on ne va pas chipoter, c'était bien.
Malheureusement, et je demande au jury d'examiner la pièce à conviction N°69, ça se gâte ensuite. Pas de manière infamante, certes, mais ça se gâte. Enfin, façon de parler, puisque notre Scarlett nationale, ben elle redevient Cendrillon, comme d'habitude, alors que sous ses airs de petite souillon, elle était vraiment bonne ! Elle retourne dans un jeu habituel, pas infamant, pas grotesque de nullité, loin de là même, mais juste monocorde et inexpressif. Dommage ! On y avait cru... Et bien, figurez-vous que ça va poser problème !

Passons de l'autre côté, si vous le voulez bien. Côté coulisse, c'est du tranquille. C'est beaucoup plus tenu, soyons honnêtes, que ce soit le jeu d'acteurs (malgré les défauts que je vais énoncer) ou la mise en scène, ou la beauté générale du film, c'est beaucoup mieux bien sûr que l'infamissime, le dégoûtant, l'indigne et, osons la grosse métaphore qui fait mal, qui fait mal (comme disait la poète), le pisseux HOLLYWOOD ENDING, le pire je crois (dans ceux que j'ai vu), même pas digne d'un épisode de FORT BOYARD ou de JOSÉPHINE ANGE-GARDIEN. Bon, soyons honnêtes, il y a aussi peu de montage que dans MATCH POINT (c'est du même acabit, très narratif) à l'exception de la première scène du spectacle de Allen, qui semble interrompre le film par un plan fixe, et que Allen, l'acteur, le metteur en scène et le personnage semblent regretter tous les trois. Ça, c'est bien, mais c'est à peu près tout. Le rythme n'est même pas très soutenu, juste tranquille, avec une légère tendance à l'inertie dans la dernière demi-heure. Le cadre est moins beau que dans MATCH POINT. Et enfin, la photo est joliment soignée, en sifflotant, à la cool. Voilà, c'est ce dernier point ,je dois dire, qui habille joliment l'ensemble et fait un peu penser à du cinéma de salles de cinéma. Bref, c'est du pépère, mais avec un bon sujet et une Scarlett très chouette pendant 20 minutes.

Alors bien sûr, dès qu'elle arrête la mignonnette, ben on a un peu l'impression de s'engluer. Surtout qu'il ne faudra pas compter sur le gars Hugh Jackman, à ne pas confondre avec Hugo Délire, un des premiers acteurs virtuels en image de synthèse au monde, et bien plus sautillant (touche 8 du cadran téléphonique !). Jackman, qui fait des efforts en Rouflaquettes-Man, le terrible super-héros des X-MEN, est ici, enfin, dans un autre registre, totalement lisse comme une actrice que je connais et dont on voit la binette partout en ce moment. Qui se ressemble s'assemble, et bien évidemment les couples se forment sur le dance-floor. Donc, Jackman ne croquant pas grand chose, il va falloir se raccrocher à autre chose. Allen l'acteur, ça va. Mais par contre, dans ce SCOOP, c'est terminé les petits seconds rôles qui allaient bien (comme Brian Cox, au hasard, dans MATCH POINT, acteur grand !).

Bon, docteur, on s'ennuie ou bien on ne s’ennuie pas ? Ben oui,  on s'ennuie un peu... Il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent. C'est mieux réalisé qu'un film de Brigitte Rouan, donc ça va, on n’est pas agressé à la pupille, il y a du savoir-faire, et une envie sincère de faire joli, à défaut de magistralement beau. [Ce qui est toujours un péché, notez-le...]  Le problème principal, c'est lors de la longue résolution, là, ça coince. Parce que jusque là, ça se suit gentiment et même quand ça commence à ralentir, avec la désertion mentale de Scarlett, bah, on est là, on sourit, on imagine comment serait le film si on avait eu les ciseaux entre les mains, bref, on passe gentiment le temps. Dans la dernière partie c'est plus embêtant. Car si elle est probablement très fadasse et molle, plus que le reste (notamment le "mensonge londonnien" de Rouflaquettes-Boy) je veux dire, ben la dernière séquence fait mal, car elle n'est pas mal écrite. [Je parle de la dernière séquence de résolution, pas de la conclusion...). Là, on comprend ce qu'il a voulu faire, l'animal. Et il est très mal, le Allen, se trouve fort dépourvu au final. Car en fait, on comprend dans cette séquence que si Scarlett avait un peu mis le braquet supérieur, son personnage aurait été tout autre. La dernière séquence, en effet, nous suggère le trait de caractère principal du personnage féminin : c'est une chieuse, un peu idiote, qui croit tout fait au mieux, qui se croit plus smart que Woody, mais en fait, c'est elle qui provoque le désastre ! Et ça, on le sent venir. Ça effleure le film sans être dedans. On sent qu'il y avait là un enjeu de suspense ! Et on comprend ce qu'aurait dû être le film : un truc un peu méchant sans en avoir l'air, assez corrosif mais en sifflotant, et surtout une ode aux actes manqués, à l'échec bête, aux inversions complètes et modernes des notions de réussite/échec, intelligence/bêtise, légèreté/cruauté, etc. Voilà qui aurait pu faire une comédie dévolutionniste très sympathique et drôlement vive. Mais las, et même hélas, le personnage principal est bien mal défendu, même s'il n'y a pas faute grave, et aussi, le montage arrive, alors que ce n'était quand même pas le pic de la Mirandole de la rapidité et du rythme, à encore s'enliser un peu plus, surtout dans le début de la dernière demi-heure, qui est interminable. Ça se serait quand même mieux passé si, aux autres postes (au son, le grand perdant, cadrage, choix des repérages, etc.), il y avait eu un peu plus à manger quand même.

Dans un article très chic, une petite conclusion sarcastique et bien méprisante montrera votre total branchitude, et j'annonce : si vous êtes fortunés et que c'est dimanche soir, "vous pouvez y aller".

[J'ai horreur de cette expression...]

Coolement Vôtre,
 
Dr Devo.
 

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Lundi 13 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo : "What makes Mona Lisa Smile ? (The Call of the Wild)" par Dr Devo]


Chers Focaliens,
 
 
 

C'est Samedi et le week-end, synonyme d'ennui, de peur et de doute. Voici pourquoi un petit article "Soyez Devo Chez Vous" n'est jamais perdu ! La preuve....

 

Je fais mon grand retour à la radio cet après-midi entre 14 heures et 15 heures. Ça s'appelle LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES, et c'est sur Radio Campus, dans la région lilloise sur le 106.6 de la bande F.M. Si tu es trop loin ou que tu as autre chose à faire, tu pourras écouter l'émission sur le net, ou encore la télécharger à partir de demain dimanche, grâce au Podcast du site LE QUOTIDIEN DU CINEMA ! Je résume :

 
Pour écouter l'émission en direct, c'est ici.
Pour la télécharger (à partir du dimanche seulement et pendant une semaine) : c'est là.
Comme j'ai vu beaucoup de films cette semaine, je pense que les discutions vont être animées ! Miam miam !
 
Des fois, pendant Michel Drucker, le dimanche, vous vous dites : "Ce qu'il faudrait à la France, c'est une revue de cinéma qui soit l'équivalent papier de Matière Focale !"
 

Ça y est ! C'est fait ! Vous savez que le Marquis et moi-même écrivons dans la REVUE DU CINÉMA, revue distribuée en kiosques dans toute la France. La REVUE... nous a proposé la chose suivante : sortir un numéro hors-série dont TOUT le contenu, je dis bien tout Messieurs Dames, serait écrit par la rédaction de Matière Focale. On a accepté, bien entendu, à condition que nous ayons le contrôle complet du contenu, ce qui a été accepté sans problème. Et donc, depuis 15 jours, le numéro hors-série N°1 de la REVUE DU CINÉMA  est sorti. C'est consacré au cinéma français. [Comme nous n'avons pas eu de contrôle sur la couverture, la présentation et l'intitulé du numéro ne sont pas de nous ("Le Renouveau du Cinéma Français") et disent quasiment le contraire de ce nous disons dans les articles... Donc, ne soyez pas effrayés par la couverture, ce qui est à l'intérieur est absolument punk. C'est sans doute la plus belle chose écrite sur le cinéma depuis des siècles ! C'est bon, mangez-en.
Vous retrouverez des Articles de moi-même et d'Invisible éminence grise de ce site qui signera d'ailleurs je l'espère tout bientôt des articles pour Matière Focale. Son travail est succulent. Bon, voilà ce qu'on trouve dans le numéro :
-une interview génialissime de Bruno Dumont : une grosse claque, de quoi méditer pendant deux ou trois décennies sur le cinéma. C'est beau à pleurer.

 

-des interviews exclusives de Benoît Delépine et Jean-Claude Brisseau (les interviews de Brisseau et Dumont sont très longues en plus ! Yummy !)

 

-une interview exclusive de Lucille Hadzihalilovic, réalisatrice du superbe INNOCENCE, par Le Marquis. Croyez moi, il lui a offert une série de questions sublimissimes ! Ce n'est pas des trucs que vous trouverez chez la concurrence !

 
-une introduction très longue écrite à la tronçonneuse.
 

-une critique du nouveau film du seul réalisateur punk de France : F.J. Ossang. Nous avons retrouvé sa trace et l'avons interviewé.

 

-Nous proposons aussi un dossier sur les grands réalisateurs de demain. Nous faisons le pari que ces trois inconnus seront les meilleurs réalisateurs français en 2009 ! Ce n'est pas compliqué, ils sont déjà géniaux. Venez les découvrir. Il s'agit de Jean-Christophe Sanchez, Benoît Forgeard et l'immense Antonin Peretjatko, l'homme qui a créé le scandale sans le vouloir dans un récent festival de Clermont-Ferrand ! Tous ces gens ont été interviewés, en plus des articles qui leur sont consacrés, par Bernard Rapp (entre autre ?).

 

-dans ce numéro, découvrez le Questionnaire des Michel, le questionnaire qui va remplacer à jamais le Questionnaire de Proust !

 
-En exclusivité, le palmarès du Festival de Cannes 2006.
 

- et plein d'autres surprises remplies d'émotions et de rire. C'est le cadeau parfait pour un mois de novembre.

 
 
 

Alors on a voulu fêter cet événement incroyable, le plus important depuis la découverte du Monolithe Lunaire. Dans un des articles, Invisible nous parle du concept de « pitch » que lui et Serge Toubiana appellent « piche » et qu'ici nous appelons, sur ce site, « brioche ». C'est un article très drôle où Invisible propose à la France d'abandonner le Sudoku. Les français, très bientôt, méditeront dans le bus sur des « piches » de films imaginaires ou non. On les verra réfléchir dans le métro en lisant des résumés laconiques de films qu'il s'agira de visionner dans sa tête en extrapolant des sensations par ces quelques phrases et ce titre. Je vous jure, il a fait un brillant article sur ce seul et unique sujet. C'est très beau.

 

Voilà qui nous a donné des idées. Matière Focale organise son premier grand concours. Il y a trois numéros hors-série de la REVUE... à gagner ! [C'est quand même un très luxueux cadeau...]. En fait, j'organise trois concours et voici comment participer.

 

Il y a trois concours. On peut participer aux trois, mais une seule fois pour chaque. Pour participer il faut envoyer sa réponse à cette adresse email et seulement celle-là : jecrasetoutlemonde@matierefocale.com. (C'est vraiment une vraie véritable authentique adresse email ! Les réponses envoyées directement à moi ou mises dans les commentaires ne seront pas prises en compte). Dans ce mail, vous devez indiquer votre adresse physique (pour vous envoyer le cadeau si vous gagnez !), et votre âge. Précisez dans le titre du mail à quel concours vous participez ! On peut participer jusqu'au 29 Novembre 2006, à 23h58. Tous les e-mails reçus après cette date ne seront pas comptés !

 
 
 
1er Concours : Concours de Brioches.
 

Toi aussi, crée tes propres pitchs ! Ils peuvent être drôles, surréalistes, poétiques, parodiques, originaux. Voici quelques exemples. Le pich est précédé du titre du film, qui est bien sûr obligatoire.

LA FRONDE
Afin de motiver ses coureurs pendant le Tour de France, le directeur sportif d’une équipe cycliste leur diffuse en boucle dans l’oreillette, la musique du film Shaft.
TICKET GAGNANT
Hantée par la parité, la compagne d’un dirigeant du parti égalitaire propose à son compagnon de se faire greffer l’un de ses seins. L’opération se passe à merveille et séduit les militants. Les échéances électorales se rapprochent et le couple multiplie alors les échanges de membres, déclenchant la liesse du peuple. Parvenus à un degré de symétrie parfaite, ils s’affrontent au second tour de l’élection présidentielle.


L'ORIGINE DU MONDE
Confronté à la chute de la fréquentation de son parc consacré aux hommes préhistoriques, le directeur de « Cro-Mignon » recentre son activité sur les attractions ayant pour thème le mammoutheau.

ZARBI PROD.
Stupéfait, Roger Corman découvre qu’en passant à l’envers son dernier film de zombies, il obtient un film de bisons.

NOUVELLE DONNE
Afin de relancer l'activité de son pays, un premier ministre s'inspire du guide de rédémarrage Windows XP.

Chaque participant peut proposer quatre « piches ». Les « piches » seront notés sur 10 par le Marquis, Invisible, Bernard Rapp, Isaac Allendo, Epidémia (qui est une proche du site, sa caution morale et technique, un personnage de l'ombre mais terriblement actif de la cause focale) et moi-même. On fait la moyenne, et hop, le plus fort a gagné une revue. Les meilleurs pitchs (et les pires) seront bien entendu publiés (sous pseudo bien sûr) et feront l'objet d'un article !

 
 
 
 
 
2ème concours : Concours de Aillequoux
 

De temps en temps sur ce site, on fait des Aillequoux. Vous trouverez des exemples . Le Aillequoux consistent à faire une critique de film en respectant l'art du haïku japonais, le célèbre micro-poème nippon ! C'est du sport et c'est très drôle. Vous trouverez les règles du haïku un peu partout sur Internet. Chaque participant peut envoyer 4 ailllequoux.

 

3ème concours : Le Concours Des Sales Petits Privilégiés.

 

Il s'agit d'un concours uniquement réservé aux abonnés à la newsletter de Matière Focale. La newsletter vous permet de recevoir un e-mail à chaque fois qu'un article est mis en ligne. Je vais préparer également quelques surprises prochainement pour les abonnés, mais pour l'instant chut, je ne dis rien ! Pour s'inscrire (et se désinscrire) c'est très simple. Il suffit  d'entrer son adresse email dans le module « newsletter » de la colonne de droite. Les abonnés seront informés de la manière de participer à leur concours réservé par une newsletter justement, le vendredi 17 novembre. [Il s'agit là d'une manoeuvre de propagande  destinée à inciter la jeunesse à s'abonner à la newsletter de Matière Focale, vous l'aurez remarqué.] 

 
 
 
4ème concours : Concours Alsacien
 

Ça n'a rien à voir avec la choucroute, mais bon... J'ai gagné une place pour le film LA CALIFORNIE, film avec Nathalie Baye (Yummy ! Whip It !). Le film ne passe plus beaucoup car ça a fait un four apparemment. Quoi qu'il en soit, j'offre la place à qui la veut. Pour cela, cliquez sur la pin-up au biniou dans la colonne de droite, et envoyez-moi un mail. Premier arrivé, premier servi !

 

[Tiens, ça serait cool que de temps en temps des distributeurs nous envoient des places à gagner. Après tout, ça fait un moment que le site existe, et l'audience est importante...]

 
 
 

Et bien voilà ! Vous avez de quoi vous occuper. À vos stylos et bon week-end.

 
 
 
Ludiquement Vôtre,
 
 
 
Dr Devo
 
 
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Samedi 11 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis


(Photo : "Vous Êtes Tous Morts" par Dr Devo d'après une photo du film LE DAHLIA NOIR)



Chers Focaliens,


Chaque semaine, je me dis : "c'est bon, la pression se relâche, tu vas avoir plus de temps et tu vas pouvoir enfin voir des films et faire des articles", et à chaque fois, l'imprévu professionnel arrive et bloque tout. Cette fois-ci, j'ai pris le taureau par les cornes et suis quand même allé au cinéma de nombreuses fois, en deux jours, afin de pouvoir vous rapporter des nouvelles fraîches du pays. La première journée a été assez difficile, avec un film très mauvais encensé par la critique comme jamais (devinez...), un film de retraité plutôt sympathique mais ne cassant aucune patte à aucun canard, et donc ce DAHLIA NOIR que j'attendais comme le loup blanc. D'autant plus qu'il y a à peine trois semaines, je voyais FEMME FATALE, chose sublimissime du même Brian DePalma, probablement son meilleur film (et pourtant, il y a du bon chez le père Brian). Là aussi, faute de temps, je n'ai pas pu faire d'article, et c'est bien dommage. C'est un des films les plus audacieux qu'on puisse faire, et c'est d'une poésie sans fin. Bah, on en reparlera dans deux ans, sans aucun doute...
[Il annonça par cette petite phrase que, très bientôt, dans un mois ou presque, le site fêterait ses 2 ans... Il en profite aussi pour vous dire que très bientôt, demain peut-être, il y aura un grand concours organisé sur le site... On en reparle...]

Los Angeles dans les années 40... Afin de faire monter sa côte de popularité juste avant les élections, le Chef de la Police, candidat à sa réélection, organise un match de boxe dont les recettes seront intégralement reversées à des œuvres de charité... (Décidément, les choses ne changent pas avec le temps !) Il propose également d'augmenter les fonctionnaires de police de 8% ! Les policiers sont contents, les habitants de la ville vont se délecter du match d'autant plus que le chef de la police a bien monté sa petite affaire. Il a choisi de faire s'affronter deux de ses hommes : Bleichert (Josh Hartnett), flic imperturbable et laconique, et Blanchard (Aaron Eckhart) beau gosse, beau parleur qui adore les flashs et les bravos. Le titre du match est tout trouvé : Mister Ice Vs Mister Fire !
Le match est un succès. Le chef de la Police, grâce à cette manœuvre médiatico-politique, se fait réélire les doigts dans le nez, les policiers sont augmentés, et Josh Hartnett et Aaron Eckhart sont promus et mutés aux Affaires Criminelles, le rêve de tout flic... Les deux boxeurs seront partenaires quasiment dans tous les sens du terme, puisque Josh Hartnett élira presque domicile chez Eckhart et Scarlett Johansson, sa petite amie, quasiment sa femme...
Josh Hartnett comprend que Scarlett a un passé très douloureux et louche. Eckhart l'aurait sortie du caniveau. Ce dernier est d'ailleurs ultra-nerveux depuis qu'il sait qu'un gros mafieux qu'il a fait coffrer s'apprête à sortir de prison. Lors d'une planque, Eckhart sauve la vie de Hartnett de justesse. Derrière le bâtiment où a eu lieu cette fusillade, on découvre le corps d’Elizabeth Short (Mia Kirshner), jeune femme très jolie, atrocement mutilée, éviscérée et coupée en deux ! C'est le début d'une enquête très longue pour la police de Los Angeles. Une des plus grandes affaires criminelles des États-Unis vient d'éclater !

Ah
, l'affaire du Dahlia Noir, surnom d'Elizabeth Short, quelle histoire ! Si ici on associe cette affaire célébrissime aux États-Unis avec le livre de James Ellroy (dont le film de DePalma est une adaptation), chez nous, là-bas en Amérique, c'est une des affaires du siècle, d'autant plus mystérieuse qu'elle n'a jamais été complètement résolue. C'est leur petit Grégory à eux, c'est leur affaire Dominici. Des centaines de livres ont été écrits, des dizaines de foufous ont essayé de refaire l'enquête à travers les âges, et on m'a dit qu'aux USA, plus de 400 personnes s'étaient dénoncées comme étant le meurtrier du Dahlia et des autres jeunes femmes qui ont suivi ! Voilà qui nous donne une sacrée idée de l'ampleur du mythe. Alors, pour un américain, qu'un grand studio fasse un gros film sur l'affaire, c'est comme si ici, on annonçait que Gérard Lanvin allait jouer le rôle de Marie Besnard ou de Bernard Laroche : ça excite ! C'est de fait le film le plus attendu de l'année ou presque (j'exagère, mais moi, je verrais bien Cécile De France dans le rôle du Juge Lambert, et Mimi Mathy dans celui de Marguerite Duras ! Forcément sublime...).

Alors, si vous découvrez ce film en salles, attention les yeux, et accrochez les ceintures. Si on râle assez volontiers dans ces pages contre l'immense impression de déjà-vu ou d'attendu qui nous envahit lorsqu'on va, neuf fois sur dix, au cinéma, dans ce contexte, donc, LE DAHLIA NOIR fait office de grand shoot foufou, de mise en scène dingo, et on ressort de là en se disant que ce mec est toc-toc, complètement maboule, et qu'il est temps de le remettre sous surveillance médicale d'urgence. DePalma est un sacré loulou, un kamikaze, et de plus en plus, ai-je l'impression, il n'en fait qu'à sa tête, refuse de livrer les films promis, pour au contraire se rapprocher de formes qui deviennent de plus en plus expérimentales, ou du moins abstraites. Je croisais à la sortie de la salle un gars que je connaissais de vue, et qui disait en substance : "[Après FEMME FATALE], ça ressemble au moins à du cinéma ! Ça ressemble !" Ben moi, je ne pense pas. Et c'est pour ça que c'est bon.
Malgré les longs soupirs des fans d’Ellroy, il faut bien dire pour commencer que c'est une adaptation formidable, c'est-à-dire basée sous le double signe de la trahison et de la fidélité absolue. DePalma a retenu l'essentiel du livre, c'est-à-dire qu’il ne raconte pas une enquête ! Et donc, il faut attendre 40 bonnes minutes avant qu'on nous parle du Dahlia, et le film se concentre complètement sur tous les à-côtés. Pas les à-côtés de l'enquête, enfin pas forcément, mais sur les à-côtés de la vie de Josh Hartnett, qui semble presque, quand ça lui arrive, creuser l'affaire du Dahlia Noir par accident, en faisant autre chose. Donc, en conclusion, LE DAHLIA NOIR ne raconte pas, ou disons très peu, l'enquête sur le meurtre d'Elizabeth Short. Et puis, on ne la sent pas du tout, l'obsession des flics pour cette enquête qui faisait perdre la tête à tous. Évidemment les gens sont déçus. C'est un scandale, Papa. On n'est pas venu pour voir des tergiversations, et du coup, pour beaucoup, la conclusion est sans appel : il a complètement foiré l'adaptation, le père Brian, il a tout bousillé cette enquête, il nous a ruiné notre Mystère. Mouais.

En exclusivité mondiale, voici le véritable sujet du DAHLIA NOIR, le film. Josh Hartnett est un flic droit, un type laconique mais qui fait son travail le plus proprement possible. Il est le bénéficiaire involontaire d'une manœuvre politique de ses supérieurs. C'est le fameux match de boxe. À cette occasion, il accepte une toute petite compromission, qui ne sera rien, qui ne sera qu'une microscopique goutte d'eau dans l'océan d'horreurs et de corruption qu'on va découvrir par la suite. [Ça, je vous le laisse découvrir en salles...] Hartnett sait qu'en acceptant un peu la combine, il a commis une erreur, il le sait tout de suite (scène de la maison de retraire). La moralité est vite enregistrée : même quand les raisons sont bonnes, la compromission est toujours le mauvais choix. En fait, le film raconte comment ce flic vertueux, au sens noble et large du terme, va à travers son parcours pénétrer l'enfer de la Cité, va en découvrir chaque rouage et constater qu’à tous les étages, dans tous les détails, grands ou petits, la ville est l'incarnation même de l'Enfer, et que tout le monde, absolument tout le monde, a bafoué la morale élémentaire, a volé de l'argent, ou a joué des influences, ou a du sang sur les mains. Tout le monde ! Pas d'exception. Pour un vertueux comme Hartnett, c'est une véritable visite touristique de l'Enfer le plus dantesque. À chaque étape, le vertueux découvre une situation plus horrible encore sur le plan moral. Chaque pas le fait souffrir. La Vertu est douloureuse dans le contexte, tant personne ne joue le jeu. Mais Hartnett s'accroche et veut savoir comment les choses se passent. Trahi moult fois, manipulé, déçu à en crever, Hartnett sait aussi inconsciemment, à chaque pas, que sa faute originelle le conduit un peu plus dans un enfermement inéluctable. Ce qui, bien entendu, finit par arriver... Le début était la fin. [Vous qui avez vu le film, y aviez-vous pensé en voyant la dernière scène ?]
Voilà. C'est un très beau personnage que ce type qui n'a commis qu'une seule et minuscule erreur, et qui est tellement "juste", tellement sincère dans la façon de faire coïncider idée et action que la visite de Hollywood va être un déchirement de chaque instant. En tout cas, on l'aura compris, le film est bien une histoire de morale, et il montre un monde, une société en train d'exploser de sa propre corruption et plus encore de sa propre violence. Il n'y a rien à sauver. Rien. Hartnett va donc souffrir encore et encore.

Côté spectateur, ça n'est pas triste non plus, car DePalma ne nous ménage pas et applique à son histoire un dispositif sublime mais malpoli comme l'enfer, qui va bien souligner comme il faut le joli sentiment (qui fait mal, qui fait mal) de dévolution qui innerve le film. Tout d'abord, il fera une "reconstitution" (je mets ça entre guillemets car c'est exactement le contraire) la plus coûteuse possible du Los Angeles de l'époque, mais disons plutôt le Los Angeles de l'Époque que Brian a dans la tête, et qui est le plus artificiel et le moins documentaire possible. Au final on se retrouve avec une direction artistique et une mise en scène complètement fabriquées. Surabondance de costumes (c'est un film à costumes pour le coup !), décors "inspirés par" mais fantasques (l'intérieur splendouillet du couple Eckhart-Johansson), et surtout des filtres et des effets de lumières orangées-blanches partout partout partout, jusqu'à ce que le film en dégueule littéralement. On est dans la splendouille la plus complète, dans le tout-studio, dans l'artificialité ultime et dans le décorum beaucoup trop construit pour être honnête. Du coup, quand j'entends le gars, de Télérama je crois, dire que c'est une reconstitution précise et impressionnante du Hollywood des années 40, je ris et je pleure, tellement c'est drôle et stupide ! Cet Hollywood-là ressemble autant à un portrait réaliste de la ville que moi je ressemble à Claudia Schiffer (mange Google, mange !), c'est-à-dire assez peu. [Ceci dit, j’ai les yeux bleux ! ]
DePalma ne s'arrête pas là. Pendant qu'il fait le zazou avec sa caméra et te découpe ça entre baroque et statique/frontal (ce qui ne devrait pas coexister et s'oppose, et qui rappelle non pas le théâtre comme j'ai entendu ici et là, mais le cinéma muet industriel, ce qui est dit dans le film du reste; également d'ailleurs dans l'opposition de ces plans frontaux à ceux, très nombreux, qui sont en caméra subjective et en général baroque jusqu'à l'absurde, comme dans le plan de sur-cadrage avec le journal dans le parc), Brian fait calculer son cervelet qu'il a beau et immense. Et il se dit que le film sera d'autant plus proche de l'artificialité ou plutôt de la construction qu'il recherche si le casting est impeccable. Et là, attention les soukouss', comme disait le poète. Là où beaucoup ont vu un casting faible et/ou une direction d'acteurs sans saveur, il faut voir exactement le contraire : DePalma a choisi tous ses acteurs avec un soin maniaque et une science fabuleuse, taillant la chair au micron près. Le coup de génie du siècle (plus subtil, plus troublant pour le grand public cinéphile, et donc peut-être encore plus fort que FEMME FATALE sur ce plan précis), c'est d'avoir choisi Aaron Eckhart et Scarlett Johansson. Monsieur et Madame Fadasse ! Quasiment aucun charisme, une belle gueule, et terminé. Quand j'ai commencé à comprendre ce qu'il était en train de faire, l'ami brillant, j'ai failli pleurer dans la salle désertée. Il a choisi deux stars montantes du moment, les plus chics et les plus hollywoodiennes, avec le jeu figé qui va avec. Ça, c'est déjà sublime, comme on le verra. Mais en plus, il les a encouragés à jouer à fond de l'imitationnisme du jeu et des personnages de cinéma de l'époque. Le résultat est édifiant, quasiment hystérique; le couple Johansson/Eckhart imite les années 40 comme des tractopelles détruisent des vases en cristal, ils y vont à fond, persuadés d'être au top de la crédibilité, Brian les pousse encore et encore, jusqu'au quasi-zulaswkisme (Scarlett qui met les bougies phalliques dans le chandelier ! Il fallait oser; imaginez quelqu'un qui rentre dans la salle à ce moment-là, il se dit "mais c'est qui, ces zinzins ???"). On est presque dans le grotesque, mais à travers un jeu hollywoodien moderne exagéré, à peine, et surtout dirigé dans le sens d'une perception fausse du jeu des années 40 ou du muet, dans leurs clichés les plus caricaturaux. Les deux stars pensent faire du précis et de l'intégré, mais Brian les utilise exactement dans le sens contraire, dans l'exagération, l'artificialité, le décalage assez drôle mais surtout grotesque, grotesque comme un cauchemar. Ce qui est bien normal. Et qui colle parfaitement avec le sujet. Josh Hartnett semble emprunter la même voie [très beau plan double, et en reprise, sur lui en train de conduire la voiture sous la pluie en plan rapproché, singeant le film noir dans le premier (sur l'invective d'un des personnages d'ailleurs, comme nous le montre le montage !), et froid et sobre comme la mort trente minute plus tard dans le second], mais en fait impose un jeu sobre, froid, sans énormément d'intention. Humain quoi, pas hystérique. C'est l'histoire du film : un être humain, le dernier, peut-être pas pour longtemps d'ailleurs, dans un monde de pantins et de marionnettes désarticulées jusqu'au grotesque ! Brian a eu un double coup de génie (ou de réalisateur tout simplement) : utiliser les acteurs (enfin, tous sauf un) comme des objets, comme des accessoires, et les intégrer comme des éléments de mise en scène de plus, aussi artificiels que les autres, aussi artificiels qu'un filtre sur l'objectif. Les acteurs participent sans le savoir à cette déconstruction d'un Hollywood de théâtre de (sunset !) boulevard (référence clairement annoncée in fine qui, là aussi, contredit complètement l'analyse téléramienne). Le sujet s'incarne donc dans le film : décadence, corruption, grotesque. CQFD.

Alors oui, Brian DePalma laisse l'enquête en toile de fond. Bien sûr. Il préfère construire un univers de sensations subjectives, dresser la nomenclature de l'Enfer à travers un regard particulier, en faisant exploser toute notion objective et finalement en déconstruisant une narration qui avance plus par l'évolution du sentiment que par l'enchaînement des événements, parfois nuls, parfois trop denses (à l'image de cette dernière bobine délicieusement surchargée en informations). Dans ce voyage, dans ce regard, souvent drôle en plus, on découvre un monde infect, ultra-violent, où tout le monde a renoncé et où tout le monde regrette la déchéance (paradoxe de lâches !). De Palma fait donc là un film ultra-contemporain, bien entendu. Les intrigues étant reléguées au sous-sol, le film se charge de double-sens nombreux et toujours évoqués sans être expliqués ou presque : autoportrait du metteur en scène en salaud (encore plus dans la mise en scène que je viens de décrire que dans la liaison plus grossière entre Hollywood, l'industrie du film, et le Dahlia) ou du moins en homme perdu d'avance de la compromission, film sur la perte de la Morale ou sur la Morale et l'Action, film sur l'impossibilité de faire un film décent dans le contexte industriel, film sur la société de consommation et le petit bourgeoisisme (Salut Terry !) dont le terminus serait le couple dans sa maison (le plan sur la porte et les lèvres de Scarlett n'est pas un plan glamour mais un plan de film de prison), etc. Film sur une société de chaos et de technique... Le contenu reste suffisamment évoqué et donc abstrait pour ne pas justement le placer dans l'ornière du "film à message". DePalma finit par faire rejoindre de belle manière le personnel et le public, la société et/contre l'individu, dans un portrait surréaliste et tentaculaire d'un Empire du Mal. Ce en quoi il rejoint complètement, parfois par la petite bande, James Ellroy, qui doit sûrement être très content de l'adaptation. Un cadavre découpé, où il manque des morceaux (l'intérieur en plus !), défiguré jusqu'à l'absurde dans un maquillage grotesque, et qu'on essaie de rassembler pour former, ce qui est sans espoir, le corps humain originel. Le Dahlia Noir c'est le film lui-même.

Fabuleusement Vôtre,

Dr Devo.

PS : C'est également assez beau, ce qu'il fait avec le décorum lesbien du film. Notamment la chorégraphie et la chanson qu'il passe quasiment en entier, et qui empêche Hartnett de faire son enquête (que c'est drôle). Il s'agit de LOVE FOR SALE, chanson d'amour et de prostitution, et en plus, c'est chanté (assez joliment d'ailleurs, j’aime bien l'enregistrement de la voix), tant qu'à faire, par kd Lang ! Faut oser ! Là, DePalma fait la même chose qu'avec Johansson et Eckhart, en essayant de faire quelque chose de ridicule et de beau. C'est rigolo. Une façon de charger la mule, quoi ! Ce à quoi kd Lang répond en y allant à fond les ballons !
DePalma ne choisit pas que des acteurs cruches. La gestion de certains seconds rôles est sublime. Il convoque certains acteurs pour faire ce qu'ils font toujours au cinéma. Il les enferme dans leur propre cliché, à l'instar de Mike Starr et Mia Kirshner, tous deux très précis, mais utilisés dans leur rôles respectifs pour lesquels ils sont connus : le gros mafieux/flic de seconds plans, et la strip-teaseuse !
Josh Hartnett me semble bien comme il faut. Précis et direct, un peu de sur-jeu mais à des endroits très précis. Un bon gars !
Hilary Swank est bien utilisée aussi, entre hollywoodisme johanssonien et scènes plus sobres, et très glauques. Elle est entre les deux, ce qui sert complètement son personnage. Fiona Shaw et John Kavanagh dans le rôle des parents sont sublimes, grands personnages depalmesques ! C’est d'ailleurs avec eux qu'on a quasiment les meilleures scènes du film (notamment la parodie de SUNSET BOULEVARD et le cassage des objets d'art).
Au total, le film est nettement moins beau que FEMME FATALE, mais c'est quand même une chose sublime !
J’ai beaucoup aimé le bisou homosexuel du nouvel an entre Heckel et Jeckel ! On a l’air de dire un truc, et en fait on en dit un autre, un coup je te vois, un coup je ne te vois pas ! C’est bien.
 
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Vendredi 10 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


Photo : "Structure de la Loose = Enjeu de la Win (ça n'empêche pas les sentiments)"
par Dr Devo, version recadrée maheureusement...
C'était le seul moyen que ça tienne dans la page !


Avril (Sophie Quinton) est une jeune femme qui, toute sa vie, a été élevée dans un couvent de bonnes sœurs perdu dans une belle vallée des Alpes. Ce sont les sœurs qui l’ont recueillie alors qu'elle était encore bébé, et ce sont elles qui l'ont élevée. Elle s'apprête à prononcer ses vœux définitifs et à sortir de fait de son noviciat. Le rituel de la Communauté exige qu'elle passe une semaine dans une petite chapelle excentrée, semaine durant laquelle elle sera seule avec Dieu et devra repeindre les murs de l'édifice. Travail et méditation. Une sœur plus âgée, Miou-Miou, trouve dommage que l'on puisse s'engager sans avoir connu le monde extérieur. Elle apprend à Avril un secret étonnant : lorsqu'elle fut recueillie, elle avait un frère jumeau qui fut de son côté envoyé dans un orphelinat jésuite. Avril décide de tricher et quitte la chapelle et sa méditation pour aller retrouver ce frère dont elle ne sait rien. En route, elle fait la connaissance d'un jeune homme (Nicolas Devauchelle) qui se propose de l'aider dans sa quête...
 
Drôle d'entame pour ce nouveau film de Gérald Hustache-Mathieu. Après PEAU DE VACHE et LA CHATTE ANDALOUSE (superbe titre), nous voilà dans un bien étrange contexte. C'est d'ailleurs là que le film trouve sa mesure, ses points les plus intéressants. Il est en effet assez déroutant d'être plongé d'entrée de jeu dans cette atmosphère monacale, décrite de façon plutôt personnelle. Malgré la présence forte d'un décorum de circonstance, Hustache-Mathieu place en quelques touches une ambiance à mi-chemin assez séduisante. Monastère hors du temps, chambres austères et presque symboliques, lieu de travail issu d'un autre âge, etc. C'est aussi là que la mise en scène est la plus originale, s'articulant sur des plans détachés, privilégiant des ellipses descriptives qui nous font entrer dans le film sans préambule, mais, curieusement, avec une dramaturgie très marquée. Peu de sons, la plupart naturels, mais régulièrement perturbés par d'autres sons off répétitifs. Ambiance feutrée, pourrait-on dire, certes, mais aussi une ambiance assez rêcheet froide. La juxtaposition de la forme classique de l'exposition et de cette austérité simplement marquée place joliment le film entre deux chaises, de manière plutôt surprenante et agréable. On sait d'emblée que le réalisateur bâtira son film avec une franchise certaine, sans frime, sans emphase. Le personnage d’Avril, qu'on croirait pourtant sortie d'un roman caricatural (sur le papier du moins), prend du coup une ampleur simple et naturelle de bon aloi. Ce paradoxe (sujet un peu énorme et sobriété en ellipses très légères, soutenues par une mise en scène dépouillée mais très agréable) est également nourri par des dialogues assez écrits, pas complètement naturels, dont les comédiennes s'emparent facilement. Ainsi, la première scène de Sophie Quinton (un réveil au petit matin) illustre parfaitement la chose. On se dit que le trait est grossier (prière ostentatoire jusqu'à la naïveté), et dans le même temps, Quinton impose son rythme et son jeu décalé, soutenue en cela par le texte, finalement pas si réaliste que ça. Voilà qui représente bien cette première partie. Ensuite, nous découvrons, toujours dans la même tonalité, les us stricts de la Communauté (là encore, pas forcément exagérés, et même gérés avec un naturel non forcé : ces sœurs sont peut-être sévères, mais elles ne semblent pas être des cousines du personnel hospitalier de VOL AU-DESSUS D'UN NID DE COUCOU, brèche dans laquelle nombre de réalisateurs se seraient engouffrés la bave aux lèvres !). Et petit à petit, le film finit par se positionner tranquillement dans une certaine froideur, à laquelle vient se mêler une douceur certaine. Et là encore, c'est le dialogue et le jeu des actrices qui vient jouer le trouble jeu, fort agréablement, rendant l'atmosphère globale antinaturelle et personnelle, dans laquelle on percevrait presque des effluves un peu fantastiques, un peu surréalistes (je grossis le trait). Avec une certaine modestie, donc, et avec un parti-pris discret mais présent, Hustache-Mathieu nous fait donc rentrer habilement dans un sujet qu'on pourrait légitimement trouver un peu fort de café, si j'ose dire, et cela même en n'étant pas mal intentionné ! Bien.
 
Évidemment, le film s'articule aussi sur un changement de ton, ou plutôt sur un changement de contexte. Avril sort en cachette du couvent à la recherche de son frère. Preuve que la première partie fonctionne bien, on est agréablement surpris là aussi par la sortie dans le Monde. On se sent assez largement déstabilisé, sentiment renforcé par l'improbable rencontre entre Sophie Quinton, dont le personnage est forcément un peu âpre et cruche (socialement parlant, bien sûr), et Nicolas Duvauchelle, jeune homme bien fait, tatoué comme un loulou (qu'il n'est pas, du reste). Il fallait oser faire se rencontrer ces deux-là. Là aussi, à ce moment critique de la rencontre, le réalisateur y va franco : la curiosité et la fascination à venir sont déjà là, on le sent presque venir avec ses gros sabots, et c'est peut être, curieusement, par l'incongruité du dispositif scénaristique, par l'énormité feutrée de la situation, que la chose fonctionne. Il y a là une franchise nette qui sert nettement le projet globalement. Hustache-Mathieu n'a pas peur, en quelque sorte (ou alors il ne se pose pas la question, ce qui serait encore mieux !), de déployer des situations un peu cucul sur les bords, du moins sur le papier. En un mot, il assume son sujet ! Ça nous vaut une paire de scènes agréables (l'autoradio, notamment), et une fin de transition assez amusante, quoique anodine, dans la courte scène auxiliaire chez le Jésuite (qui balance des informations assez hallucinantes sur le Couvent avec un ton presque ironique ou débonnaire), scène dont on aurait pu se passer mais qui est bien jouée, et qui fait surtout office de soupape, dans le sens où elle est un peu plus loufoque que le reste et permet de faire la césure avec ce qui va suivre – dans le même temps, elle replace le film sur une voie un peu plus concrète et raccourcit la partie "voyage" du film, évacuant le road movie, ce qui est tout à fait bien vu.
 
Vient enfin la partie camarguaise et la découverte du frère (Clément Sibony), soit le gros du film. Et là, il me semble qu'on revient très largement en terrain connu, sans doute parce que les personnages sont carrément plus marqués et bien plus symboliques (frangin gay avec son amant, thébaïde camarguaise de rêve en forme de cabane du pêcheur, le phare, le centre aéré, n'en jetez plus !). Il est certes assez logique que l'on perde effectivement cette étrange ambiance de départ. Le film avance franco, annonce la couleur clairement, et de ce fait, on ne pouvait effectivement pas rester sur la même tonalité. Le film suppose au contraire qu'il soit possible de se nourrir de ces deux atmosphères antinomiques (Carmargue contre Couvent).
 
Il n'empêche, c'est là que la mise en scène trouve ses limites, ou plutôt qu'elle les révèle. AVRIL se veut un film franc, simple et soigné, ce qu'il est sans nul doute. Mais nos sentiments sont mêlés et le sont de plus en plus au fil de la progression du récit. La photo est dans l’ensemble plutôt soignée, avec des pointes assez belles, ou qui démontrent du moins une application et un goût certains. Il s'agit des parties dans le couvent, bien sûr, mais aussi de la scène de (presque) nuit (crépusculaire ?) dans la voiture, les scènes de nuit dans le phare, et aussi quelques plans de dunes assez construits. Ça et là, régulièrement un cadrage fait avec soin, mais là encore, le cadrage fonctionne en général au coup par coup, au plan par plan. Il n'y a pas vraiment de mouvement qui se dégage du montage global. Les axes suivent tranquillement le découpage des dialogues, de même que le montage. Le cadre ne fait que décrire et montrer, sans organisation interne, sans parti-pris. Voilà qui est bien méchant, allez-vous dire ? Oui et non !
Et voilà ce qui fait pécher le film. Même si je peux me sentir assez éloigné du sujet, le film est une agréable surprise. Comme je viens de le dire, on sent indubitablement un soin technique, bien placé et de bon aloi. C’est en ce sens qu’AVRIL est de loin le plus intéressant et le plus attachant, et c'est là qu'il se démarque assez notablement du reste de la production art et essai française, qui ne jure généralement que par le scénario, les interprètes et le petit pathos des sentiments exposés dans des dialectiques d’ailleurs plus proches d'un roman Harlequin qu'autre chose, l'art et essai français se caractérisant à 95,47% du temps par le caractère gnangnan du développement des histoires – et encore, ne parlons pas de la narration... Hustache-Mathieu, Dieu soit loué, a d'autres ambitions, et lui au moins ne se contente pas de mettre son scénario sur support audiovisuel. En d'autres termes, il se pose régulièrement de vrais questions techniques, et même sans employer ce vilain mot, des questions de cinéma... Voir un réalisateur, jeune en plus, soigner quelque peu sa photo et son cadre, voilà qui le place de fait, et tant mieux, au-dessus du panier. C'est assez rare pour être souligné. En d'autres termes, si on compare AVRIL au PETIT LIEUTENANT, par exemple, il n'y a pas photo, comme on dit : Hustache-Mathieu, lui, fait du cinéma, tandis que Beauvois ne fait pas plus dans son film de cinéma qu'il ne fait d'opéra ou de BD. C'est triste, mais bon nombre de films européens n'ont aucune expression cinématographique !
Ceci dit, la partie camarguaise, et ce qui s'ensuit, déçoit, comme je le disais. Et justement parce qu'on y retrouve des traits de caractèreque la première partie du film avait justement tendance à contredire. On sent nettement dans cette deuxième partie (plus longue d'ailleurs) que le scénario reprend ses droits, fichtre, que la mise en scène est de fait beaucoup plus suiviste, beaucoup plus soumise, jusqu'à en perdre son caractère un peu personnel. C'est donc l'intrigue et l'histoire qui ont le dernier mot et qui embaument le film entier dans une atmosphère plus convenue, moins fragile, moins forte. Peut-être les personnages sont-ils plus clairs également. Que ce soit celui de Sibony et de son ami, ou encore l'émergence de la Mère Supérieur, malheureusement interprétée de manière plus frontale et presque caricaturale. Par contre, notons la formidable actrice qui joue la sœur la plus âgée du couvent, qu'on voit peu mais qui est formidable et permet de faire passer délicatement une scène qui aurait pu sombrer dans la caricature ! Excellent choix !
 
On suit donc cette première partie cinématographiquement plus banale du coin de l'œil. Non pas que la chose soit infamante, elle est simplement plus fade et émaillée par endroits de choses bien plus attendues, comme la scène où notre quatuor de héros chante du Christophe. Chanter un morceau de musique populaire est d’ailleurs devenu un véritable lieu commun dans notre cinéma art et essai, puisqu’on retrouve ce tic quasiment dans un film sur trois ! Il est difficile de comprendre pourquoi Hustache-Mathieu est tombé dans le panneau. C'est la seule faute de goût (qu'on aime ou pas Christophe), le seul moment caricatural de ce film qui ne l'est pas tellement. Cette volonté de faire comme les autres est étrange, d'autant plus que la scène de l'autoradio, ou mieux encore celle du mange-disque qui tombe en panne, suffisait largement sur ce thème. Là, on se retrouve avec cette reprise d’Aline dans un poncif battu et rebattu que le film aurait pu éviter. Il y a parfois quelques autres maladresses, moins graves, qui sont atténuées par un final curieusement étonnant. Dans la dernière séquence de la chapelle, outre "l'événement final" (dont je vous cacherai la teneur), Hustache-Mathieu ne se pose pas la question du ridicule ou du bon goût. Il y va franco de porc et assume son idée, naïve et symbolique, avec un entrain surprenant. Ne pas se poser la question du ridicule est très bon signe, et du coup, AVRIL se termine sur une note plutôt personnelle. Le film, même frileux, augure d'une volonté de faire du cinéma, modeste certes, pas forcément iconoclaste, mais vraiment présente. Le film n'aurait pu être que l'illustration de la note d'intention du dossier de presse, surtout que le sujet s'y prêtait. L'écueil n'est pas tout à fait évité, mais il y a dans AVRIL une vraie tentative de faire du bon travail, ou du moins de mettre les mains dans le cambouis.
Enfin, notons aussi la plutôt belle tenue du casting, pas toujours égal, mais bien défendu par une Sophie Quinton (vue dans QUI A TUÉ BAMBI ?) engagée et volontaire, et par Miou-Miou, décidément très en forme, précise et assumant complètement son rôle, avec force et sobriété, là aussi très loin des effets de pathos exacerbés qu'on aurait pu craindre. AVRIL doit donc beaucoup à ses deux interprètes principales. Reste à espérer que Hustache-Mathieu, qui devrait changer de registre pour son prochain film et aller lorgner du côté du thriller sombre, lâche un peu la bride et développe les qualités timides mais certaines présentes dans AVRIL, qu’il utilise aussi avec force le montage comme levier de mise scène, car c'est quand même ici le point faible du film. Petit film, oui, mais film de cinéma quand même, et plutôt bien défendu par ses deux principales actrices, AVRIL, malgré ses défauts, se place quand même au dessus de la mêlée.
 
Dr Devo
 
Article initialement paru dans la Revue du Cinéma n°3 (août/septembre 2006).
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Mardi 7 novembre 2006

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[Photo : Adrienne Shelly, pas totalement oubliée, par le Marquis]

C'est au lendemain du Palmarès de Cannes que l'on rencontre Rabah Ameur-Zaïmeche, alors même que le film INDIGÈNES, qui concourait pour l'Algérie, a raflé le prix d'interprétation masculine, bizarrement attribué de manière collégiale.
BLED NUMBER ONE se passe également en Algérie, mais inverse les codes et regarde son petit monde par l'autre bout de la lorgnette, s'essayant à une vision du pays par la petite bande, et par bien des manières, par rebonds successifs.
 
Kamel (Rabah Ameur-Zaïmeche, également acteur principal de son propre film, donc) revient en Algérie après avoir été expulsé (?) de France, où il a connu un parcours difficile. Il arrive dans un petit village. Il y retrouve Bouzid (Abel Jefry, très bon) et la vie tranquille de cette région éloignée. Le portrait se noircit lorsque Louisa, sœur de Bouzid, revient à son tour au village avec son fils, après avoir quitté son mari. Pour la mère de Louisa, les choses sont très claires : revenir en laissant le mari derrière n'est pas quelque chose qui se fait, et voilà qui ne peut qu'apporter ragots et déshonneur sur toute la famille. Peu de temps après, Bouzid manque de se faire lyncher par un groupe de jeunes musulmans intégristes qui essaient de faire la loi dans le bled à travers une vision aussi radicale que stupide de l'Islam, jugeant notamment que la cigarette et les jeux de dominos qui animent la vie du café local ne sont pas convenables ! Kamel découvre alors que la vie du village n'est pas aussi tranquille que ça, et que sous la fraternité réelle et chaleureuse de la communauté, une réalité plus ambiguë et plus noire est tapie dans l'ombre. Il découvre les contradictions individuelles et les enjeux collectifs d'une petite société qui, encore aujourd'hui, souffre et se perd...
 
La projection commence, et on se dit immédiatement qu'on le voir venir, Rabah Ameur-Zaïmeche, avec ses gros souliers fabriqués dans le pur cinéma "à message" que nous propose si souvent, beaucoup trop souvent même, le cinéma art et essai actuel. En reprenant son personnage de Kamel, déjà héros de son précédent film WESH WESH, Ameur-Zaïmeche construit un projet qui, malgré la clarté (ambiguë, on le verra) de son sujet, essaie, enfin, de sortir des chemins battus.
Tournage à l'arrachée, équipe légère, caméra numérique et recherche d'une captation spontanée : les principes et les dispositifs de mise en scène promettent, semble-t-il, un traitement qui relève à la fois de la fiction, bien sûr, mais également du documentaire, un portrait en marche d’une Algérie contemporaine. Le montage favorise les instants de rencontre, les moments de pause, les événements graves ou anodins qui paraissent suspendus et sans importance. Tu la sens, la caméra-vérité-stylo qui monte ? Tu la sens, la montée de cinéma scolaire ? Voilà qui peut faire peur, ce genre de projet ayant déjà été abordé des dizaines de fois, et ressemblant tellement aux canons du cinéma d'auteur français et européen.
 
Heureusement, les choses sont plus complexes. Dieu merci. À l'instar de son personnage, Rabah Ameur-Zaïmeche semble avoir les fesses entre deux sièges, mais cinématographiquement parlant cette fois. Le dispositif privilégie effectivement, comme chez certains collègues se réclamant du cinéma-vérité (notion floue et paradoxale), l'énergie captée, le dynamisme du tournage et l'enregistrement de synergies entre les interprètes, cette dernière notion étant recherchée comme le Graal par les auteurs, et dont, une fois en salle, on ne retrouve généralement presque rien, sinon de "meilleures intentions", une volonté sur le papier.
 
Ameur-Zaïmeche, dont on suppose à tort qu'il est sans doute nourri à ce cinéma-là ( puisqu’il avouera au contraire aller très peu au cinéma pour voir les productions actuelles), fait les choses de biais. On est très étonné dans un premier temps de voir que le rythme langoureux et calme de l’introduction du film ne déraillera pas par la suite, et ce, même dans les moments les plus ouvertement dramatiques (l'agression sauvage de Bouzid, la "reprise en main" violente de Louisa, etc.) : premier point sur lequel le film surprend et commence même à faire son bout de chemin de manière complètement individuelle. Ameur-Zaïmeche se détache du peloton et n'en fait finalement qu'à sa tête, ce qui semble du reste lui ressembler – tant mieux. Le réalisateur ne braquera quasiment jamais son regard en dehors du village, sauf pour deux trouées inattendues plus loin dans le récit. Comme son personnage, il est là, il observe, se tient dans la place, mais regarde les gens et les chose de trois-quarts.
C'est le point le plus intéressant du film. Là où on attendait les poncifs et, il faut bien le dire, le cours magistral, Ameur-Zaïmeche fait autre chose. Il regarde ce qui se passe dans le territoire qu'il a délimité (le village, puis la famille), et ne va pas chercher ailleurs, que ce soit une vérité édifiante (dont rien ne nous dirait si elle est justifiée), ou des analyses complètes et définitives. Non pas que le réalisateur occulte ces pistes si souvent empruntées à des fins d'originalité. Pas du tout. Ce qui l'intéresse, c'est le parcours individuel, et on pourrait dire mieux encore : ce sont les actes individuels. C'est le choix le plus perspicace, et de loin, du métrage.
Plutôt que de nous faire un portrait de groupe, la peinture d’une société, plutôt que de nous resservir un "film sur…" et donc un film définitif, Ameur-Zaïmeche compte les points, rassemble des évidences qui révèlent curieusement une réalité nuancée, et même très ambiguë. Si le groupe de jeunes fanatiques religieux paraît presque relever du fantastique (les voir débarquer sur place comme des chiens dans un jeu de quilles est assez bizarre), les autres personnages ne font partie d'aucun camp et n'illustrent le plus souvent aucune idée théorique. L'amitié, le sens du partage de Bouzid sont réels, sa foi ne semble pas déborder constamment hors de lui-même avec violence, loin de là, mais il se révèle par contre d'un conservatisme dangereux pour ce qui relève de la question de la Famille et des mœurs. La petite scène où, après une assignation à résidence forcée de la part de sa propre famille, Louisa déambule de nuit dans les rues du village est particulièrement symbolique. Les gens du village, tout à fait affables et cordiaux, ne font aucun cas d'elle, sinon pour la railler, et en loucedéen plus.
Pas de héros, donc. Pas de anti-héros non plus. Pas de frime ostentatoire qui consisterait à hurler au mégaphone soit la douleur du pays, soit une analyse exhaustive. Par ce biais, Ameur-Zaïmeche évite deux écueils. Notamment celui qui consiste à analyser l’origine des maux, « monstration » des maux et de leurs conséquences (façon de faire que certains diront, non sans raison, « à la Ken Loach ») véritable topos, répétons-le, du cinéma art et essai européen – qui de toute manière est bien parti pour ne jurer que par le social, sans souci de cinéma – et que le cinéaste « bien intentionné » conclue généralement par une ouverture, comme un lycéen ouvre scolairement sa thématique de manière édifiante en conclusion d’une dissertation. Rien de tel dans BLED NUMBER ONE, où ce plan « origines, déploiement et conséquences de l’événement » est absent. C’est un bon choix, bien sûr, dans le sens où le réalisateur, en montrant des actes individuels sans les expliciter, évite d’une part certaines lourdeurs narratives, et évite surtout d’autre part tout « explicationnisme » ou volonté de donner une leçon de morale à trois francs, pour mieux se concentrer sur le mystère de chacun, et sur ce qu’il y a de plus intéressant dans des paysages aussi troublés : l’acte et les contradictions individuels. Pas de point A menant vers un point B et dégringolant dans l’inévitable point C, ce dernier étant souvent dans ces films le plus énervant, car généralement énoncé sur le ton de « je vous l’avais bien dit ». Deuxième rebond heureux de ce refus : Ameur-Zaïmeche évite le portrait définitif, la vérité unique.
 
Et notre homme enfonce le clou dans quelques percées qui lui tiennent à cœur, des trouées comme je le disais, au cours desquelles le film change un peu de visage, et où s’instaure surtout un climat hétérogène qui fait respirer le film. Il s’agit tout d’abord de l’apparition on et off, dans le cadre et hors cadre (la fin du film) du musicien Rodolphe Burger, qui vient jouer face à la caméra sa participation de la musique du film. Moment un peu fantastique, absolument gratuit et non justifié, un peu figé dans la pause cependant (satané plan séquence !), mais qui surprend, Burger, comme le dit le réalisateur, « semblant sortir du bob orange du héros ». Enfin, un deuxième moment vient aérer le film, et rend compte encore une fois, mais de manière presque hors-cadre, hors narration, du travail de captation documentaire : le passage à l’hôpital psychiatrique, qui tient très visiblement à cœur au réalisateur. Là, le réel jaillit de manière complètement impromptue, certains éléments malades s’imposant de force dans le récit, ce qui rendra le retour à la fiction plus sombre encore, sans retour, idée énoncée plus qu’elle ne se ressent, mais qui fonctionne quelque peu.
 
Ameur-Zaïmeche fait donc son film dans son coin, avec une certaine sécheresse théorique de bon aloi. Tant mieux, la leçon de catéchisme est évitée, pour une fois.
Malheureusement, le réalisateur finit aussi par se faire piéger par certaines « bonnes intentions », pour reprendre le terme que j’utilisais à propos de ces réalisateurs à thèse et donneurs de leçon. Car, une fois cet écueil évité (et sans se poser la question, de manière naturelle, Ameur-Zaïmeche déclarant « avoir horreur des films qui prennent le spectateur par la main, viennent les coucher et les border », le metteur en scène montre aussi les limites de son film. Elles sont d’abord théoriques. En tant que bon coupeur de cheveux en quatre, il me faut poser la question suivante : l’invitation du réel dans la fiction, sans prévenir (ou en prévenant d’ailleurs), est-elle une question de cinéma pertinente ? Sans doute pas. C’est une question qui appartient plus à la première catégorie de cinéastes dont nous parlions, et qui ne devrait pas concerner, semble-t-il, Rabah Ameur-Zaïmeche. C’est le type de questions qui font que, bien souvent, les films ne sont pas mus par des velléités de mise en scène, mais par une exploitation princière et omnipotente du Fond, du Sujet. C’est le cancer du cinéma européen actuel, et même, pourrait on dire, du cinéma indépendant. Prenez un dossier de presse, ou lisez des interviews de réalisateurs, et vous serez stupéfaits du nombre de déclarations unanimes concernant « la question du regard » et la « question du réel », toutes deux toujours intimement liées. C’est une question stupide, dont on se demande quelle peut en être la pertinence après avoir connu des cinéastes comme Godard, Peter Watkins ou John Cassavetes (lui-même considéré à tort comme un grand « captateur », ce qui est d’une phénoménale bêtise, l’Américain faisant tout le contraire). Trois noms différents pour trois approches complètement hétérogènes, certes. Mais voilà qui a le mérite de poser la question, de remettre cette « obligation de réel » sur le tapis.
BELD NUMBER ONE évite les principaux pièges mais rend finalement lui aussi son tribu au Réel et à la captation lors du tournage. La fiction doit alors presque s’arrêter, marquer le pas et laisser la prioritéau message. Si dans le film, cela peut parfois donner des choses fort sympathiques, voire assez étonnantes (les femmes de l’hôpital), voilà qui déséquilibre un peu le film (pas grave), mais qui surtout le remet sur les rails de thématiques de modus operandi dont on pensait justement s’être débarrassé. In fine, on a presque l’impression que son metteur en scène s’excuse d’avoir fait une fiction, cherche un équilibre dont le film n’a absolument pas besoin, le cinéma étant une expérience sensuelle. Du coup, la trouée fantastique de Burger, ou encore cette fascination pour la terre tout simplement, perdent de leur aspect mystérieux et sensuel, justement. C’est la fiction qui semble en fait s’insérer dans le réel. Le film énonce certes plus de choses sur le papier par ce procédé, mais il perd en sensations, en autonomie et en expression strictement cinématographique.
 
Et c’est justement sur le plan de la mise en scène stricto sensu que le film est largement moins convaincant. Celle-ci semble en effet privilégier la narration, et rendre claire, capter, encore une fois, l’histoire qui se filme sous nos yeux, pourrait-on dire. Il manque alors à BLED NUMBER ONE l’essentiel, à savoir une voie qui s’exprime par les outils et le langage propres au cinéma. Or, de manière un peu surprenante, et même si l’on voit régulièrement plus infamant, on reste justement sur sa faim. Le montage ne développe que peu de sens, les jeux sur le son sont absents (malgré, encore une fois, le passage de Burger, dont l’enregistrement est assez joli). L’utilisation de l’échelle de plans et des axes est également soumise à la narration. C’est vraiment dommage. On sent chez Ameur-Zaïmeche une espèce de timidité à l’idée de vouloir rendre son cadre beau, à illuminer son film d’un montage signifiant et pas seulement soumis à la trame scénaristique. Refus du beau ? Peur du baroque ? Peur du lyrisme ? Quel dommage, en tout cas. Les éléments mélodramatiques nombreux du film paraissent du coup bien naïfs, ou plutôt bien maladroits, et les enjeux individuels deviennent paradoxalement très théoriques, conceptuels en quelque sorte. On ressort donc de BLED NUMBER ONE avec une impression de rendez-vous manqué. Le plus dur semblait être fait, mais la captation sur le tournage a pris le dessus, ainsi peut-être que la volonté de réel (quoique, là-dessus, seul Ameur-Zaïmeche pourrait répondre). Le scénario devient alors l’élément maître, la Voie à suivre, révélant ses éléments les plus caricaturaux, éléments qui, dans le cadre d’une mise en scène resserrée, auraient pu passer comme une lettre à la poste. Le cinéma est un processus de re-création puis de création, et on ne peut souhaiter à Rabah Ameur-Zaïmeche que de retourner très vite aux affaires, et de se lancer à corps perdu dans le cadrage et le montage, de trouver un rythme (ici complètement absent) et un point de vue qui soit aussi cinématographique. Car bizarrement, et en ayant évité le principal écueil (le « justificationnisme »!), Ameur-Zaïmeche obtient un résultat proche des « autres » confrères, un film plus fade que ses propres intentions, moins personnel. C’est encore le Scénario qui est aux commandes, et on ne peut qu’attendre sincèrement d’Ameur-Zaïmeche qu’il reprenne les commandes du navire. Car sans volonté esthétique forte et sans point de vue sur la mise en scène, le cinéma se perd. Ameur-Zaïmeche annonce qu’il veut pour son prochain métrage faire un film d’aventures à costumes, sans renoncer à ses préoccupations et à son observation de l’individu, tout en dressant le portrait d’un personnage historique qui fut un Robin des Bois libertaire au XVIIe ! Voilà une bonne nouvelle, et peut-être l’opportunité pour Ameur-Zaïmeche de casser le moule et de reprendre les affaires en main.
BLED NUMBER ONE, bien que sincère, c’est évident, et bien qu’il soit plus mature que ses concurrents, pèche par timidité (au moins…), par manque de mise en scène et donc de rythme. Le résultat, trop fade, sans beaucoup d’expression cinématographique propre, donne l’impression d’un rendez-vous manqué.
 
Dr Devo
 
Article initialement paru dans la Revue du Cinéma n°3 (août/septembre 2006)
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Dimanche 5 novembre 2006

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[Photo : "Le Maléfique Lapin de la Toussaint", par le Marquis]

Les vacances sont trop courtes et le temps passe bien vite, surtout quand on s’amuse, et l’on s’amuse souvent en compagnie du Docteur, qui m’a fait l’honneur et le plaisir de me rendre une visite, laquelle a momentanément interrompu le visionnage de l’Abécédaire, qui reprendra ses droits dès ce soir. Avant qu’il ne me le demande par mail, je vous fais part ici même des films visionnés ces derniers jours ; quelques-uns ont déjà été évoqué cette semaine, d’autres seront peut-être l’objet d’un article, plusieurs d’entre eux resteront dans l’ombre, tandis que les quelques films piochés dans la programmation de l’Abécédaire seront tout de même évoqués à la lettre qui leur est impartie – ils ne seront bien sûr pas remplacés par un autre film, c’est rigoureusement interdit. Les films sélectionnés par le Docteur sont ici cités dans leur ordre alphabétique. AU SERVICE DE SATAN (excellent film du revenant Jeff Lieberman), BLOOD ANGELS (que j’ai trouvé amusant mais que le docteur n’a pas aimé), LE CONTINENT DES HOMMES POISSONS (classique agréable du cinéma bis signé Sergio Martino), DESPERATE LIVING, FANTÔMES (film d’horreur indien vraiment assommant), FLESH FOR THE BEAST, FRIGHTENING (David DeCoteau en petite forme), FUGITIVE MIND (Fred Olen Ray en petite forme itou, mais il y a Heather Langenkamp), HIGHWAYMEN (correct film de série B), LES INNOCENTS (le chef-d’œuvre de Jack Clayton), JAY ET SILENT BOB CONTRE-ATTAQUENT, KANNIBAL (que le docteur a trouvé amusant mais que je n’ai pas aimé, malgré Linnea Quigley), LA MAISON DU DIABLE (vous savez, le film de Robert Wise « où il ne se passe rien », cf commentaires sur l’article consacré au mauvais AMITYVILLE), THE MANSON FAMILY (film étrange et très intéressant), MASSACRE DANS LA VALLÉE DES DINOSAURES (tout un poème…), LE MONSTRE DU TRAIN (slasher classique et pas trop mal fichu avec Jamie Lee Curtis), MORT DE PEUR (CAMPFIRE TALES, petit film à sketches sympathique), 99 FEMMES de Jess Franco (les films de Franco sont toujours meilleurs quand je les regarde avec le docteur, c’est curieux), SACRIFICES (THE LAUGHING DEAD, série B totalement improbable issue des années 80), SPIRIT OF THE NIGHT (Zzzzz !), TEENAGE CAVEMAN, THE TOXIC AVENGER IV (hilarant), VENDREDI 13, CHAPITRE VIII (le seul que le docteur avait boudé jusqu’alors), programme complété par quelques épisodes de « South Park », des « Simpson » et de « K-2000 » (mieux vaut taire la demi-heure passée devant le mortifère « Muppets TV ») sans parler d’autres petites surprises. Joli programme visionné en compagnie d’une citrouille creusée et d’un amoncellement de cochonneries, une vieille habitude qui ne date pas de la tentative de transplant mercantile de ces dernières années, mais de l’époque lointaine où j’avais découvert le merveilleux film HALLOWEEN de Carpenter.
Fichtre, ça crée du lien cette introduction mine de rien. Et si on enchaînait sur la suite de l’opus 11 de l’Abécédaire ? C’est parti, avec un film en K comme...
 
LES KAMIKAZES DU KUNG-FU, de Yang Ching Chen (Taïwan, 1973)
Allez, un petit film de kung-fu pour entamer la dernière ligne droite de cet épisode 11. Et cette fois, le film en question, également distribué en salles dans les années 70, aux Etats-Unis sous le titre TO SUBDUE THE EVIL et en France sous le titre LES REQUINS DU KARATÉ (bravo !), ne nous est pas proposé par Bac Films et son ineffable collection « L’Odyssée du Kung-Fu », mais par les Éditions du Film Retrouvé, éditeur fauché au catalogue sympathique mais de piètre facture technique : bien évidemment, malgré une copie correcte, pas de version originale disponible, c’est une bonne vieille VF d’époque, dont la qualité n’a d’égal que le respect de l’œuvre distribuée. Dans les salles de quartier aujourd’hui disparues, ce type de productions pullulait il y a une trentaine d’années, souvent avec des titres parodiques (un de mes préférés : KARATÉ À MORT POUR UN BOL DE RIZ) et des doublages laissant clairement transparaître le mépris dans lequel était tenu le genre, et le repli des responsables de la distribution de produits à la chaîne vers un humour empreint de je-m’en-foutisme, particulièrement flagrant dans des dialogues parfois manifestement improvisés au micro. Ce qui fait, avec le recul, que la flopée de métrages aujourd’hui distribués à la pelle dans des éditions à deux balles, et dont certains titres, particulièrement obscurs, ne sont référencés nulle part ailleurs, ne peuvent être abordés que sous l’angle d’un 36e degré (de Shaolin ?) aussi réducteur que comique. Ce qui peut s’avérer extrêmement frustrant pour les passionnés du genre si le film ainsi maltraité était à la base, ne serait-ce qu’un honnête film de série.
Un honnête film de série, c’est ce qu’est en partie ce film de l’inconnu (du moins en ce qui me concerne) Yang Ching Chen, qui traite d’un sujet très quelconque de vengeance, celle d’un homme dont la famille a été massacrée à sa naissance, tragique événement au cours duquel s’est égaré son frère jumeau, qu’il croit mort et qui, vous vous en doutez bien, ne l’est pas. En partie. Beau cinémascope, bonne facture générale, et surtout quelques audaces de montage (la brièveté de ses inserts est étonnante), ou plus rarement de cadrage (spectaculaires plans basculés – les plans verticaux sont plus conceptuels !), aussi surprenantes qu’efficaces. Le ton général du métrage, qui souffre beaucoup de la banalité de son scénario, est celui du sérieux le plus concerté, tragédie et violence (les combats sont parfois assez gore), dilemmes cornéliens et mines confites dans le malheur et la bravoure désespérée. Dans les meilleurs moments du film, on retrouve certaines grandes qualité de ce cinéma, lorsque les personnages et les intrigues s’effacent pour laisser la place au mouvement pur, à la symbiose formelle, plus ou moins effective ici – on est très loin de King Hu et du rythme, de l’esthétique superbes et hypnotiques d’un RAINING IN THE MOUNTAIN – entre le montage et le cadrage, dans des raccords vertigineux : la caméra est mobile, montage nerveux, très belle échelle de plans…
Curieusement, le film flirte pourtant souvent avec un registre assez Z, renforcé par des chorégraphies et trucages hallucinants de ringardise – les cascades câblées sont à hurler de rire. Les combats finissent parfois par devenir quasi surréalistes à force ce maladresses techniques, comme ces accélérés à la Benny Hill douloureusement visibles, ces trampolines et ces filins apparents, ce son synchrone à ses heures, ces mannequins pas crédibles pour un yen. Le film s’engouffre aussi dans des épisodes grotesques : le héros intervient par exemple dans une dispute conjugale, empêchant le mari excédé de poignarder son épouse volage, quand il tombe soudain sur un des sbires inscrits sur sa liste noire : alors qu’il est en train de lui régler son compte, l’épouse du couple enfin réconcilié, effrayée par l’issue du combat, s’empale elle-même, accidentellement, sur le couteau que son étourdi de conjoint n’avait toujours pas lâché ! Tristesse et désespoir à l’écran, mais j’avoue que sur mon canapé, l’ambiance était plutôt souriante… Bien entendu, la VF en rajoute une couche dans les répliques frappées du bon sens, avec ses « coups mortels volants » et ses dialogues subtils du genre : « Qui êtes-vous ? » - « Je suis le fils de mon père ! ».
Un pied dans la gravité et l’artisanat appliqué, un autre dans les excès grotesques et les bourdes visuelles, LES KAMIKAZES DU KARATÉ ne trouve pas vraiment son équilibre entre le Z et la série B, mais il devrait faire sourire les amateurs de curiosités bis, à l’occasion.
 
L comme… LA LÉGENDE DE LA MOMIE, de Jeffrey Obrow (USA, 1997)
Aussi nul que soit le film dont je vais vous parler, je me permets quand même d’épingler l’éditeur, DVD Bonsaï, qui annonce sur sa jaquette du 16/9e et de la VOST pour un film recadré et en VF : vous n’avez pas le sentiment de chercher à voler l’argent de vos clients, de temps à autres ? Bien sûr, ce n’est qu’un film de Jeffrew Obrow, dont le seul titre de gloire est la série B THE KINDRED, passablement oubliée aujourd’hui ; mais d’autres films splendides en font eux-mêmes les frais sous le seul prétexte qu’ils ne bénéficient pas d’une grande popularité – voir le traitement scandaleux réservé au CERCLE INFERNAL de Richard Loncraine, dont l’édition lamentable parue en France est actuellement la seule disponible. Bref.
Revenons à cette LÉGENDE DE LA MOMIE, avancée sous le très vague prétexte d’une nouvelle de Bram Stoker, pour ce qu’il en reste à l’écran… Le film s’ouvre sur une tentative de vol d’un bijou dans une tombe égyptienne, qui se solde par une bonne cramante ; ailleurs, en Angleterre, un vieillard est agressé par une momie. Ce mystère est bien sibyllin, et entraîne donc une enquête à la Derrick, d’un ennui mortel. Que les amateurs de créatures à bandelettes en soient bien avertis : passée cette première agression, la momie en question est reléguée dans la cave, et n’agressera les différents personnages de la maison dans laquelle se déroule une intrigue bien nébuleuse que sous la forme d’une entité invisible – et croyez-moi, avec une mise en scène aussi peu inspirée, c’est encore moins impressionnant que ça n’en a l’air à le lire. On lève bien un sourcil lors d’une séquence où une petite momie agresse le héros et lui arrache les doigts un à un, mais tout cela n’est qu’un rêve, et le film replonge illico dans sa profonde et contagieuse léthargie. Fade, mou, terne, le film est également incohérent (la gouvernante de la maison est agressée par la redoutable momie invisible, avant de reprendre tranquillement son office, l’incident restant absolument sans conséquence sur le déroulement de l’intrigue, si floue qu’on se demande vraiment si le film a bien été terminé, et si Jeffrew Obrow disposait réellement d’un scénario défini. Passée une heure, on finit cela dit par s’en foutre royalement et par juste résister à la tentation de mettre un terme prématuré à un visionnage aussi pénible – je ne l’ai pas fait, j’ai vu s’inscrire le mot Fin, et je me dis juste que si Obrow souhaitait rendre hommage à la Hammer (Aubrey Morris reprend ici le personnage qu’il jouait en 1971 dans un médiocre film de momie de la firme, pourtant signé par le pas mauvais John Gilling), c’est totalement et irrémédiablement foiré. Le film n’en connaîtra pas moins une suite, succès des films de Stephen Sommers oblige, mais dans la mesure où il est cette fois dirigé par David DeCoteau, le résultat ne peut en être que diamétralement opposé : verdict une fois prochaine !
 
M comme… MAGIC WARRIORS, de Ronny Yu (USA / Chine, 1997)
Le niveau remonte tout doucement avec ce petit film d’aventures signé par Ronny Yu, co-production qui préparait le terrain à son débarquement aux Etats-Unis, amorcé brillamment avec LA FIANCÉE DE CHUCKY et prolongé de façon désastreuse avec le médiocre FREDDY CONTRE JASON.
Ça n’a pourtant pas l’air très appétissant, ce MAGIC WARRIORS qui ressemble fort à première vue à une version kangourou des TORTUES NINJA. Le film, parfois maladroit mais honnête et attachant, vaut mieux que ces allures moches et infantiles, même s’il est constamment sur la brèche et reste très, très inégal.
Pris en sandwich entre une introduction et une conclusion américaines qui constituent les parties les plus faiblardes du film (malgré la présence du sympathique Dennis Dun, via notamment une séquence en hommage au FESTIN CHINOIS de Tsui Hark), la plongée dans l’univers fantastique, peuplé de kangourous humains qu’on croirait échappés de l’amusant TANK GIRL, est aussi une plongée dans l’imaginaire chinois et dans une mise en scène plus originale et plus énergique, qui fonctionne dans l’ensemble et délivre du divertissement pur, pas trop mal mis en boîte malgré les différents problèmes que rencontre le métrage en chemin.
Les problèmes en question ? D’abord une direction artistique de qualité variable, globalement luxueuse et spectaculaire, mais qui fleure parfois le hangar décoré. Le scénario d’autre part, tiraillé entre l’énergie créatrice de la partie asiatique et les aspects bien prévisibles et conventionnels de la partie américaine (la conclusion du film est vraiment médiocre), forme un cocktail curieux et pas très convaincant, même si la balance penche insensiblement du bon côté grâce au soin porté à la mise en scène.
Mais le plus pénible dans ce film, c’est bien son casting calamiteux. Le héros, Mario Yedidia, est encore un de ces gosses dirigés comme des singes savants, et son assurance crâneuse se marie très mal avec les tics insupportables de son jeu formaté et purement mécanique. La belle Marley Shelton, dans un rôle double où il y avait pourtant de quoi faire, livre une performance désastreuse. Mais la palme revient sans conteste au grand méchant du récit, le démoniaque Komodo, campé par un certain Angus McFadyen. Alors lui, chapeau : pouvez-vous imaginer un acteur calamiteux qui ressemblerait à un mélange disharmonieux entre le Robert Smith de Cure et le Didier Bourdon des Inconnus ? J’ai rarement vu une prestation aussi grotesque. Inutile de préciser que le film, déjà bien fragile, en souffre énormément.
 
P comme… PINOCCHIO, de Steve Barron (USA / Angleterre / France / Allemagne / République Tchèque, 1996)
Très beau conte littéraire de Carlo Collodi, Pinocchio a régulièrement été porté à l’écran, pas toujours avec beaucoup de réussite. Si la version de Luigi Comencini en restitue assez bien l’esprit, celle de Disney, très bariolée, passe par le moule déformant et normatif de la firme, qui s’est toujours approprié les créations d’autrui plutôt que de faire elle-même preuve de créativité, si l’on excepte le versant anthropomorphique bêtifiant qui caractérise le décorum et les personnages de ces relectures simplificatrices – allez donc jeter un œil sur le personnage du criquet dans le texte de Collodi… et sur ce qu’il devient ! Autres adaptations récentes, que je n’ai pas eu le courage d’affronter : la version réalisée par Roberto Benigni, et celle, robotique, d’un métrage animé en images de synthèse qui m’a l’air d’une redoutable laideur. À choisir, je préfère encore voir le conte de Collodi développé en sous-main dans un projet plus ambitieux (LA VOCE DELLA LUNA de Fellini, où le personnage était déjà interprété par Benigni d’ailleurs, ou le A.I., qui aurait presque pu être un bon film sans la niaiserie patente de Spielberg, qui explose dans la spongieuse dernière partie du film). Des approches auxquelles on peut ajouter le rigolo LA REVANCHE DE PINOCCHIO, relecture horrifique d’une petite série B fauchée mais aimablement transgressive.
Réalisateur efficace mais totalement impersonnel, Steve Barron (ELECTRIC DREAMS, LES TORTUES NINJA, un esthète, quoi) se donne ici pour pari de revenir aux sources du conte, tout en lui conférant un aspect visuel attrayant et spectaculaire, dans un élan de respect de l’Auteur curieusement typique des années 90 – à ce CARLO COLLODI’S PINOCCHIO, on peut adjoindre le MARY SHELLEY’S FRANKENSTEIN de Kenneth Branagh ou le BRAM STOKER’S DRACULA de Coppola. Bien évidemment, cette fidélité professée a quelque chose d’assez hypocrite, et Steve Barron ne semble pas avoir eu l’idée de corriger le tir avec cette crevure de criquet bavard en costard, dont la conception découle hélas du Disney, et qui est l’objet d’effets spéciaux en images de synthèse moches, mal intégrés à l’image et parasitées par le sur-jeu pénible d’infographistes qu’on oublie trop souvent de tenir en laisse.
C’est dommage, car par ailleurs, le film de Barron s’avère d’assez bonne facture, et les altérations au récit original sont acceptables et relativement bien pensées : disparition de la Fée Bleue, remplacée par une voix-off pas trop envahissante et par un raccourci narratif en forme de miracle qui fait très bien l’affaire, évitant la dispersion dans un scénario déjà riche et long. Dans le même esprit, le personnage interprété par Udo Kier prend du galon par rapport au texte original, au point qu’il devient lui-même la baleine monstrueuse qui occupe la dernière partie du film : pourquoi pas, après tout…
Malgré les défauts évoqués, auxquelles on peut ajouter quelques passages chantés (rares heureusement, les compositions de Brian May et de Stevie Wonder sont vraiment mauvaises), la pilule passe étonnamment bien, et le film n’est pas mauvais. Très beaux effets spéciaux en ce qui concerne le pantin de bois ; les aspects plus sombres du récit original ne sont cette fois pas complètement évincés ; en somme, le film a à peu près les qualités et les défauts des productions Hallmark au sein desquelles Steve Barron allait ensuite réaliser une estimable adaptation des 1001 NUITS, et qui s’est spécialisée dans les adaptations friquées – et souvent très honorables – de contes et de littérature fantastique (dont une intéressante FERME DES ANIMAUX) : un penchant un peu sucré pour la joliesse picturale, quelques concessions mineures aux poncifs acquis par la faute de Walt, mais une envie manifeste, quel que soit le résultat, de rendre justice aux œuvres adaptées.
 
R comme… REBIRTH OF MOTHRA III, de Okihiro Yoneda (Japon, 1998)
Suite et fin de la trilogie des années 90 dont je vous avais parlé en évoquant le très improbable REBIRTH OF MOTHRA II, marquant donc le retour, que dis-je, la renaissance de Mothra la mite géante, chère au cœur des japonaises et des japonais.
Nous retrouvons donc, avec plaisir ou pas, à vous de voir, les trois sœurs lilliputiennes, deux gentilles accompagnées de leur mini-mite Fairy, et une méchante, Belvera, elle-même accompagnée d’un mini-dragon cyborg, ainsi bien sûr que la majestueuse Mothra. Après la déforestation du premier opus et la pollution industrielle du second, le danger vient cette fois du ciel : une météorite s’écrase dans la forêt, et peu de temps après, les deux jumelles découvrent, inquiètes, des « sécrétions de dinosaure » dans la forêt. Ça va mal : la météorite transportait le monstre King Ghidora, hydre à trois têtes qui entreprend d’enlever tous les enfants des alentours (grâce à d’affreux effets infographiques), non sans écrabouiller quelques maquettes qui n’avaient pourtant rien demandé à personne. Une seule solution : appeler Mothra, et pour ce faire, il n’y a pas d’autre alternative que de ré-écouter les deux jumelles dans leur interprétation vibrante et passionnée du tube qui a fait leur renommée : « Mossssurrraaaaaa… Ya ! Mosssurrraaaaa… » Mothra quitte donc son île lointaine et arrive à tire d’ailes chatoyantes de mille et unes couleurs et parfums de l’Asie authentique. Malheureusement, King Ghidora, qui revient sur Terre après avoir jadis exterminé les dinosaures (c’était lui), est bien trop fort pour elle. Une seule solution : remonter dans le temps et faire son affaire à un Ghidora plus jeune et plus faible au temps des diplodocus (ce qui impliquerait alors que les dinosaures ne seront pas exterminés, mais la question est soigneusement évitée). Le temps presse, car les enfants sont menacés, et en plus, une des deux jumelles est hypnotisée par Ghidora – et comme elle est devenue méchante, Belvera se voit contrainte de devenir gentille, comme quoi, elle a un bon fond si on cherche bien. Tout ça finira bien sous les « Yatta ! » (comme dans un fabuleux clip japonais que je vous recommande vivement) enthousiastes des enfants.
L’éditeur indécis propose cette fois la VOST (les deux précédents épisodes étaient en anglais sous-titré français), ce qui n’est pas plus mal. Quant au film, après les délires scatologiques du second film de la trilogie, le plus kitsch, qui reste mon préféré, il revient au relatif sérieux du premier métrage. Un peu plus ambitieux donc, le film n’en reste pas moins très enfantin et attaché aux règles du genre : autant dire que c’est un petit peu longuet et lénifiant, mais que ça reste sympathique et amusant.
 
S comme… STICKS AND STONES, de Neil Tolkin (USA, 1996)
À tout hasard, je passe ensuite à ce petit inédit dont le sujet (trois jeunes harcelés par une brute mettent la main sur une arme à feu) laisse vaguement espérer un drame de type STAND BY ME. Au lieu de quoi, mais c’était assez prévisible, on a droit à une espèce de BULLY version Disney, franchement télévisuel. Les acteurs font un bon travail, mais il est impossible de s’attacher à cet objet fade et sans surprise, où chaque étape du récit voit ses intentions douloureusement soulignées au marqueur par une musique atroce dont on pourrait presque deviner le titre de chaque morceau (Une petite ville américaine, Trois copains, Une maman trop absente, Le base-ball quel bonheur !, Une brute aux trousses…). Oh, quelle jolie histoire bien édifiante comme il faut ! Oh, quel téléfilm plat, sirupeux et démonstratif ! C’est vraiment tout ce que j’ai à en dire.
 
T comme… LES TRAQUÉS DE L'AN 2000, de Brian Trenchard-Smith (Australie, 1982)
J’appréhende toujours les films fantastiques australiens avec une certaine confiance et un indéniable appétit, même si les bons films s’y sont faits rares depuis la fin des années 80. On y retrouve très souvent une atmosphère singulière, renforcée par la beauté des décors naturels et par une photographie en général très soignée. C’est le cas ici d’ailleurs, même si l’on doit vite mettre un bémol sur la question de l’atmosphère, et la copie elle-même est assez belle – dommage que le DVD proposé par Mad Movies, comme c’est fréquemment le cas depuis quelques mois, ne propose pas de VO… (Je signale tout de même que le film proposé en octobre, AU SERVICE DE SATAN, est en VOST, et qu’il est succulent.)
Surtout remarqué pour le modeste petit scandale qui a accompagné sa sortie en Angleterre (ce TURKEY SHOOT y a également circulé sous le titre BLOOD CAMP THATCHER !), le film mêle des éléments de survival à un projet qui ressemble fort à un bon gros film de prison, avec quelques petites touches de bis flirtant avec le fantastique (on y trouve une espèce de loup-garou utilisé comme chien de chasse). Rien à voir donc avec un film comme PUNISHMENT PARK, et Brian Trenchard-Smith ne fait pas dans la dentelle. C’est peut-être une chance, d’ailleurs, car les aspects grotesques du métrage, principalement ses excès gore, sont sans doute ce qu’il a de plus intéressant.
Le résultat n’est pas fameux ceci dit : au-delà d’un très beau cinémascope, la mise en scène est sans ampleur, et le scénario, qui développe un sujet un peu sommaire, est vraiment maladroit. Ce récit de chasse à l’homme a beau être sommaire, voire simpliste (pourquoi une des femmes pourchassées prend-elle le temps de faire trempette dans une crique ???), le cinéaste choisit d’emblée de séparer les différentes proies ; le film s’éclate alors en un bout à bout de séquences pas très bien structurées, ce qui entraîne rapidement de gros problèmes de rythme, le tout débouchant sur une conclusion expéditive au triomphalisme un peu court. La musique n’arrange rien : une fois de plus, c’est Brian May qui s’y colle, et sa composition, pesante et sans finesse, reste enlisée dans une franche médiocrité.
Par contre, une fois n’est pas coutume, les suppléments proposés sur le DVD valent le détour, les intervenants n’ayant pas leur langue dans la poche : on ironise sur l’hystérie d’Olivia Hussey qui avait peur de tout, ou sur la « méthode » de Steve Raisback – lors d’une scène de torture, l’acteur avait exigé que le supplice ne soit pas simulé ; résultat : il souffrait tellement qu’il en oubliait son texte ! À quoi bon être acteur dans ce cas, comme on le souligne ici malicieusement. Quant à la comédienne Lynda Stoner (car il ne s’agit pas de Carmen Duncan, rédacteurs de Mad Movies), elle se dit pour sa part consternée par le film, qu’elle définit comme « un tas de merde putride et puéril ». Pas le genre d’anecdotes qu’on croiserait dans les bonus accompagnant un bon gros film de studio…
 
U comme… UNCLE SAM, de William Lustig (USA, 1997)
William Lustig réalise ici son dernier film (il s’est depuis tourné vers l’édition vidéo), et retrouve à l’occasion l’excellent scénariste – et cinéaste hélas sans grande envergure – Larry Cohen, avec qui il avait déjà collaboré à l’occasion de son sympathique MANIAC COP. Mais les talents de metteur en scène de William Lustig sont eux-mêmes très relatifs, et UNCLE SAM, tourné avec très peu de moyens, s’en ressent cruellement, restituant sur un mode mineur ce qui fait déjà les qualités et les défauts des films de Larry Cohen : une écriture subversive et bien plus intelligente qu’elle n’en donne l’air, associée à une réalisation médiocre qui tire le film vers le bas.
Dommage pour un sujet assez corrosif montrant un soldat américain, accidentellement tué par ses compatriotes lors du conflit au Koweït, revenir à la vie dans sa petite ville natale, non pas pour se venger des siens comme l’annonce la jaquette (bilingue, ce qui n’est pas très logique pour un film uniquement disponible en VF !), mais bien pour éliminer les citoyens qui semblent s’éloigner du modèle patriotique le plus rigoriste – non sans dissimuler son faciès de zombie sous un costume d’Oncle Sam, bien évidemment. Sur cette base très sommaire de slasher à thème, le scénario oppose intelligemment un gamin d’une droiture radicale et profondément intolérante, fasciné par l’armée et en adoration devant son oncle décédé, à des adultes cyniques, consuméristes et apathiques. Le film, qui s’ouvre sur un amusant générique compilant diverses images d’archives autour du personnage de l’Oncle Sam sur fond de drapeau américain, évite ainsi de foncer tête baissée dans une critique simpliste du militarisme ou des fanatiques de la Patrie, développant à travers une multitude de seconds rôles (un général compassé et obséquieux qui ne rêve que d’emballer la veuve et possiblement sa sœur, trois néo-nazies qui interprètent l’hymne nationale pour la cérémonie du 4 juillet, un professeur et ancien opposant à la guerre du Vietnam ressemblant diablement à George W. Bush, un ancien soldat handicapé et aigri…) des nuances riches s’exprimant sur un registre dénué de moralisme ou de retenue : c’est bien du film de genre, assumé, insolent et divertissant, qui a oublié d’être bête.
De ce point de vue, encore une fois, il est regrettable que la médiocrité de sa réalisation en atténue considérablement la portée et l’impact, d’autant plus que la VF et une copie vraiment hideuse n’arrangent rien. Difficile cependant de passer à côté d’un hommage inattendu et culotté à Lucio Fulci dans le plan final, qui duplique celui, opaque, gratuit et quasi abstrait, du célèbre FRAYEURS.
 
V comme… LA 25e HEURE, de Spike Lee (USA, 2002)
Spike Lee arrive à point nommé pour relever grandement le niveau de cette sélection un peu fade, dont LA 25e HEURE (circulant également en DVD sous le titre 24 HEURES AVANT LA NUIT) est à la fois, et de très loin, le meilleur titre, et l’un des plus beaux films du cinéaste. En nous racontant les dernières heures et la soirée d’adieu d’un Edward Norton sur le point de purger une peine d’emprisonnement de sept ans, Spike Lee développe un scénario d’une très belle maîtrise, qui alterne les portraits contrastés des membres de l’entourage de Norton (enseignant un peu coincé, boursicoteur cynique, père effondré, copine soupçonnée d’être celle qui l’a dénoncé à la police…) avant de faire converger, s’opposer, se rapprocher une brochette de personnages adroitement dépeints et souvent émouvants. Si la mise en scène très poseuse frôle par instants l’académisme, elle s’avère pourtant d’une étonnante finesse, roide, belle, rigoureuse, marquée par de superbes envolées – voir la très belle séquence du miroir, devant lequel Norton déverse sa haine et sa rancœur, une scène surprenante, rupture esthétique et narrative aux couleurs brûlées et saturées, une séquence musicale également (très belle composition de Terence Blanchard) qui évoque dans sa forme sonore certains des meilleurs passages de TAXI DRIVER.
Ici peu motivé par le versant polar de son sujet, Spike Lee assume avec intelligence le versant mélodramatique de son sujet, auquel il parvient à donner des résonances particulièrement sombres et intimistes ; intelligence donc, sensibilité, retenue, à l’image du parallèle audacieux avec le World Trade Center (magnifique générique d’ouverture, très belle scène autour du « ground zero »), idée en forme de peau de banane dont bien des réalisateurs n’auraient extrait qu’un plein bac de purin et de sensiblerie affectée, qui vient ici ponctuer l’action avec une véritable intensité, ces images étant utilisées moins pour ce qu’elles représentent ou symbolisent que pour la seule atmosphère de désolation qui s’en dégage. Si LA 25e HEURE est un film très social et symboliste, il reste avant tout incarné ; et s’il est très mélo, il reste tout aussi constamment juste, à l’image de sa conclusion, synthèse parfaite d’utopie et de profonde amertume. Passionnant.
 
Z comme… ZOMBIE HONEYMOON, de David Gebroe (USA, 2004)
Et voilà pour conclure un film qui avait tout pour me plaire. Aimable réputation, projet ambitieux souhaitant voir convoler la comédie, l’horreur et le drame avec un grand D, soutien tardif et non-crédité à la production de l’indescriptible Larry Fessenden (réalisateur de l’intéressant WENDIGO, et l’une des rares vraies personnalités apparues ces dernières années dans le cinéma de genre), et bien sûr des zombies.
Las, voilà surtout un nouveau titre à rajouter à la pile de ces films prétentieux et ratés distribués directement en vidéo et que la presse spécialisée tente de nous vendre comme d’inestimables révélations – comme le récemment chroniqué COLD AND DARK. Que le cinéaste David Gebroe se soit inspiré du drame vécu par sa sœur et du décès de son génial beau-frère, je m’en balance royalement – condoléances, ceci dit : la sincérité de la démarche, moi, je veux bien y croire. Mais à l’image, le récit de ce couple de jeunes mariés bouleversé par le passage de l’état de vie à celui de non-vie anthropophage de monsieur échoue sur tous les tableaux et dans toutes les directions avortées vers lesquelles le film semblait devoir s’orienter.
Le film s’ouvre sur une ambiance festive et hystérique très surfaite, c’est cool, c’est fun, mais ça me rappelle des séquences similaires dans le sinistre (ça n’engage que moi) QUATRE MARIAGES ET UN ENTERREMENT. S’ensuit un bout à bout de séquences inutiles et parfaitement dispensables qui ressemblent fort à du pur remplissage visant à atteindre la durée convenue d’un long-métrage. Peut-être Gebroe espérait-il que ces séquences de mamours, de shopping et de balades sur la plage allaient nous attacher à ses personnages, mais dans la mesure où les acteurs sont lamentables, tandis que le récit progresse sans la moindre originalité, c’est peine perdue. D’autant plus que la mise en scène est franchement médiocre et pétrie de fautes de goût, notamment dans le choix d’une bande-son truffée du début à la fin de chansons pop nullissimes (avec un grotesque « Stand by your man » en générique de fin), qui viennent à tout bout de champ annihiler l’atmosphère du film là où le réalisateur semblait vouloir l’enrichir.
La laideur des cadrages (caméra à l’épaule, abondance lassante de plans rapprochés hideux) et la grande maladresse du montage achèvent un métrage qui ne tente de se composer une réelle mise en scène que dans son dernier quart d’heure – c’est largement trop tard, et ça fleure bon l’influence de Fessenden après une heure de réalisation totalement indigente. Le scénario n’arrange rien avec ses lourdeurs (pourquoi tant insister sur un trajet vers le supermarché pour n’en faire absolument rien ?) et ses dérapages stupides (la bonne copine, pseudo-médium qui arnaque ses clients sur une ligne téléphonique, mais découvre la vérité en lisant les lignes de la main du jeune marié). La profonde médiocrité du film rend le basculement de la dernière partie vers une atmosphère plus sombre et plus dramatique passablement filandreux et peu convaincant – pour vous en faire une idée, représentez-vous un épisode des « Contes de la Crypte » en forme de remake de LA MOUCHE. Ce qui n’a pas empêché certains de comparer ZOMBIE HONEYMOON au film de Cronenberg (tant que ça n’engage qu’eux !). À vrai dire, c’est plus au beau MORT-VIVANT de Bob Clark que j’ai fréquemment pensé – en me disant qu’il m’aurait mieux valu le revoir une fois de plus que de devoir m’infliger cet insipide succédané de SHAUN OF THE DEAD.
 
Petite sélection de peu d’envergure, dont seul le Spike Lee m’aura vraiment enthousiasmé, le reste oscillant entre l’honorable et la franche médiocrité (même si L’ÉTALON ITALIEN vaut le détour, puisqu’il est le seul vrai nanar du lot). Sur ce, je vais soigneusement reconstituer la sélection du prochain Abécédaire, un peu éventrée par la doctorale prospection, non sans vous avoir souhaité un bon week-end.
[Photo : Le Marquis, d'après LA 25e HEURE]
 
LA 25e HEURE
ALICE N’EST PLUS ICI
THE HOURS
2 GARÇONS, 1 FILLE, 3 POSSIBILITÉS
JAY ET SILENT BOB CONTRE-ATTAQUENT
MAGIC WARRIORS
LE CLOWN DE L’HORREUR
PINOCCHIO
UNCLE SAM
BLIZZARD, LE RENNE MAGIQUE DU PÈRE NOËL
INVADER
LES TRAQUÉS DE L’AN 2000
LES KAMIKAZES DU KUNG-FU
L’ÉTALON ITALIEN
REBIRTH OF MOTHRA III
GLASS SHADOW
ZOMBIE HONEYMOON
FLYING VIRUS
STICKS AND STONES
LA LÉGENDE DE LA MOMIE
 
Bande-annonce de l’épisode 12 : cadavres disséqués, persistance d’un ancien culte égyptien, adolescent schizophrène, spéléologie, les jeunes années d’un exorciste, trampoline et poissons morts, clonage contre réincarnation, amitié homme singe, chasse au trésor, détectives existentiels, beau-père pervers, esclaves consentants, les chats à la rescousse, un homme sur le point d’épouser sa fille, la révolte d’une parvenue par alliance, un whodunit ensommeillé, un hybride entre l’homme et la moule zébra, une machine à masturber, un hypnotiseur qui se croit vampire, un sabbat montagnard.
 
Le Marquis
 
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[Photo : "De quoi faire du potache", par le Marquis]

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Vendredi 3 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire

[Photo : Le Marquis, d'après TIDELAND]

C’est à une ballade mouvementée dans l’imaginaire enfantin, dans ce qu’il a de plus saisissant et de plus terrible, que nous convie le film de Terry Gilliam, peut-être son œuvre la plus audacieuse et la plus originale avec LAS VEGAS PARANO, autre long-métrage accueilli froidement à sa sortie, autre adaptation littéraire aussi, avec laquelle TIDELAND a en commun un noyau créatif formé par le co-scénariste Tony Grisoni, la monteuse Lesley Walker et le directeur de la photographie Nicola Pecorini. Et c’est une fois de plus l’Alice de Lewis Carroll qui est mise à contribution pour nous introduire, ou plutôt nous entraîner dans un univers profondément dérangé et chaotique, une chute vertigineuse et lente à la fois à laquelle nous prépare une phrase de Lewis Carroll, citée dès le plan d’ouverture de TIDELAND.
Car c’est bien au texte de Lewis Carroll que se réfère Terry Gilliam, et non pas à l’imagerie biaisée imposée aux esprits par l’adaptation du livre par Walt Disney, petite randonnée fantasque au surréalisme presque exclusivement anthropomorphique, totalement inoffensif et superficiel. Et une fois encore, c’est par une approche détournée, par une transposition plutôt que par une adaptation littérale, que l’esprit de Lewis Carroll est restitué à merveille, dans sa violence tranquille, sa logique interne parfois profondément dérangeante. Une approche qu’il aura été possible de rencontrer, de façon plus ou moins détournée, dans des œuvres méconnues comme ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE de Claude Chabrol, ALICE de Jan Svankmajer (« Vous allez voir ALICE, un film pour enfants. C’est du moins ce que le titre pourrait laisser croire. » nous annonce la voix de la fillette dès l’introduction) ou le rare et très beau DREAMCHILD de Gavin Millar.
Mais l’héroïne n’est pas Alice, il s’agit bien de Jeliza-Rose (étonnante Jodelle Ferland, vue récemment dans SILENT HILL), et son quotidien est aux antipodes de celui de la petite anglaise. Le chaos fait déjà partie intégrante de son existence lorsque le récit démarre, plaçant assez adroitement en ouverture un événement pêché dans le futur proche de la petite, puisque d’un certain point de vue, le basculement dans le cauchemar apprivoisé, dans la logique interne d’un univers clos, s’est déjà réalisé : à aucun moment le quotidien familial de Jeliza-Rose, concoctant les injections de ses parents toxicomanes comme un enfant se préparerait son petit-déjeuner, ne nous est présenté avec compassion et misérabilisme, premier point sur lequel une frange de spectateurs risque fort d’achopper – ce quotidien choquant, chaotique et étouffant est pourtant bien celui au sein duquel s’est manifestement construite la personnalité de Jeliza-Rose, au point d’en devenir une norme pure et simple, un mode de vie acceptable. Les métaphores parentales hypocrites du couple de drogués (images du « rêve », du « grand voyage », etc.) font elles aussi partie de l’univers intérieur de la fillette, bien qu’elle-même n’en ait pas la même acceptation.
Il y a pourtant bien un avant et un après, un franchissement amorcé par le décès par overdose de la mère, franchissement admirablement mis en scène, lors de l’arrivée du père en fuite et de sa fille non loin de la vieille demeure familiale perdue au milieu de nulle part, un mouvement ample et léger à la fois de la caméra montrant en amorce la fourgonnette dans laquelle ils ont voyagé s’éloigner avant d’oblitérer du cadre la route elle-même et d’isoler dans le plan suivant les deux personnages face à la maison délabrée perdue au cœur de champs desséchés : cette route qui sort du champ était le dernier contact tangible avec le monde réel, qui nous est enlevé pour nous laisser face à l’inconnu, et à un vaste champ de possibles – et d’inconfort, car c’est un univers clos, étouffant à force de subjectivité forcenée. Le cadre nous fait d’ailleurs irrésistiblement penser à un film trop méconnu avec lequel TIDELAND entretient plus d’un rapport, le superbe ENFANT MIROIR de Philip Ridley, autre œuvre nous montrant un enfant partagé entre les fuites dans les champs et les retours réguliers dans les quelques maisons égarées dans une campagne irréelle, son regard travestissant la réalité au gré de ses fantasmes, de ses peurs et de son innocence, pas celle, irréaliste, de la représentation à laquelle on nous a trop souvent confrontés, mais bien à cet état d’inconscience, de méconnaissance du bien et du mal. Qu’il est bon, parfois, de croiser une vision de l’enfance qui ne soit pas confite de naïveté, d’hypocrisie ou de générosité truquée, comme on en rencontre si souvent depuis ces vingt dernières années ! La noirceur, l’ambivalence, la peur, la violence font aussi partie de l’enfance, et sont pourtant presque toujours soigneusement évincées des œuvres se targuant de proposer leur représentation de l’enfance (d’une confondante mièvrerie) ou s’efforçant d’adapter ou de transposer des contes (qu’ils soient littéraires ou de tradition orale) au propos altéré voire annihilé.
L’évasion vers le Grand Ailleurs est d’ailleurs une déception pour Jeliza-Rose, qui franchit les portes de la maison avec enthousiasme avant de réaliser que les kilomètres parcourus l’ont conduite à un domicile tout aussi désordonné et sordide, et à un retour à la case départ accompagné par la prise de drogue qui va être fatale à son père. Abandonnée à elle-même, Jeliza-Rose s’ancre dès lors dans le refus de voir, de comprendre, d’appréhender les choses et les gens pour ce qu’ils sont, progressant dans cet univers tordu sur le seul mode qui lui soit accessible, par la seule approche qu’elle ait appris à maîtriser : la voie du rêve, du jeu, du fantasme, du travestissement de la réalité.
Comme Alice, Jeliza-Rose embrasse à bras le corps la liberté sans limites qui s’offre à elle, décidant aléatoirement de la nature des personnages qu’elle rencontre, jouant avec les adultes comme avec des poupées – littéralement lorsqu’elle grime le cadavre de son père et se blottit contre lui. La sombre Dell est prise pour un fantôme (et Jeliza-Rose lui fait d’ailleurs payer sa déception lorsqu’elle réalise qu’il n’en est rien – quand l’adulte contrarie sa construction mentale), devient ensuite « sa meilleure amie » pour les quelques mots qu’elles ont pu échanger, avant d’être assimilée à une créature vampirique lorsque Jeliza-Rose la surprend en pleine relation sexuelle avec un inconnu (méprise calculée qui est aussi celle de L’ENFANT MIROIR). De son côté, Dickens, le frère de Dell, homme-enfant handicapé mental du fait de ses fréquentes crises d’épilepsie, devient à ses yeux le Prince Charmant, voire par la suite le mari lorsqu’elle le contraint à des jeux d’un érotisme enfantin assez dérangeant mais, encore une fois, innocent. Les quatre adultes dans le film (les parents, Dell et Dickens), jusqu’à la séquence finale, semblent peu à peu assimilés ou apposés aux quatre têtes de poupées qui tiennent compagnie à Jeliza-Rose : l’une d’elles, comme Dell, a les yeux abîmés, et sera écrasée par Dell comme l’a été celle de sa propre mère embaumée ; une autre se perd en tombant dans le terrier d’un lièvre, présente et absente à la fois, perdue dans un rêve (Dickens) ; les deux têtes restantes finiront enfermées dans le corps empaillé du père.
Rapprochements aléatoires et mouvants, certes, mais qui se justifient pleinement dans le fait que si Jeliza-Rose tente par ses propres moyens d’apprivoiser le monde clos qui l’environne comme elle le ferait d’un univers mental, elle joue un jeu opaque avec des adultes eux-mêmes dangereusement détachés de la réalité (leur passé est éclipsé, fui, tabou) et enfermés dans leurs convictions personnelles (Dickens, son « sous-marin » et sa chasse au « requin géant », pathétique Don Quichotte, ou Dell, convaincue que les corps embaumés peuvent un jour revenir à la vie).
La mise en scène de Terry Gilliam sert ce chaos indescriptible, poignant et constamment déstabilisant avec un talent soufflant et très particulier qui, loin d’œuvres plus sages sur un plan formel (FISHER KING, L’ARMÉE DES 12 SINGES), risque fort de ne pas plaire à tout le monde, dans sa volonté profondément radicale d’aborder son récit, ses thèmes, dans une subjectivité audacieuse ne ménageant jamais son spectateur, ne cherchant pas surtout à le séduire par de belles images, par une poésie surfaite, formatée. Les cadrages torturés rendent fréquemment la tache difficile au spectateur souhaitant se poser, souffler un peu, transfigurant constamment les décors visités, parfois de l’intérieur (très belle échappée dans une pièce cachée), décors qui semblent en mouvement perpétuel, en incessante instabilité. Le son lui-même joue un rôle essentiel dans la narration, et dans l’esthétique, une fois n’est pas coutume, ménageant des plages de silence assez troublantes, ou au contraire surgissant avec violence, notamment lorsque les jeux de Jeliza-Rose avec Dickens semblent sur le point de déraper gravement, un événement hors-champ mettant un terme brutal à ces échanges hautement inconfortables – car il serait assez déplacé de parler de pédophilie, le jeu étant mené par la jeune fille face à un Dickens maladroit et totalement dépassé par les événements. Est-il utile de préciser qu’il n’y a pas l’once d’une relation sexuelle dans ces jeux, qui ne nous dérangent que par l’intimité des cadrages et par le trouble que génère le personnage de Jeliza-Rose ?
Terry Gilliam a d’ailleurs choisi, dans le cadre d’une adaptation par ailleurs assez fidèle au roman, de ne pas retenir la narration à la première personne du roman de Mitch Cullin, et donc de n’avoir jamais recours à la voix-off, ce que certains critiques lui ont reproché, le film manquant dès lors, à leurs yeux, de « point de vue ». Remarque étrange et assez creuse qui dénote probablement de ce que TIDELAND peut avoir de déstabilisant (c’est pourtant sa principale qualité) : il faudrait alors se figurer qu’un point de vue ne peut s’exprimer que par le biais de dialogues ou de monologues, et qu’un personnage correctement construit doit expliciter lui-même ses motivations ? Car que faire alors d’une mise en scène aussi intensément expressive ? Comment ne pas y voir, précisément, ce qui fait toute la saveur, l’audace et l’originalité du film de Terry Gilliam, qui choisit d’exprimer par l’image, par le montage, un point de vue si fort, certes non distancié, non didactique, peu clarifié par un scénario linéaire et lisible sur le papier ? Il y a bien un point de vue dans le film de Gilliam, et c’est sans doute parce qu’il est à ce point englobant, enveloppant au point d’en devenir étouffant, jamais clarifié par une volonté de lisibilité conventionnelle qu’il peut échapper à l’attention de spectateurs cherchant du sens, un message, un « point de vue » (lire, une morale à cette histoire sans queue ni tête qui nous confronte à une fillette flirtant avec la sexualité, la nécrophilie et la consommation de drogue) dans le seul déroulé narratif, les réponses à ses attentes et à sa propre perplexité s’étalant sur l’écran sur un versant profondément cinématographique. Là réside probablement le malaise d’une partie de la critique, dans une incompréhension foncière de la tentative de Terry Gilliam, ce que montre bien la réaction d’autres critiques reprochant pour leur part l’usage abusif d’une voix-off les privant, disent-ils, de leur « liberté d’interprétation » - réaction extraordinaire si l’on considère le fait que TIDELAND ne présente pas de voix-off…
Trop d’outrance, trop d’exagération pour emporter ceux qui s’attendaient peut-être à ce que la bande-annonce un rien maladroite du film semblait vouloir leur vendre : un onirisme bon chic bon genre, une poésie visuelle solidement ancrée à un récit linéaire se devant de déboucher sur une conclusion claire comme de l’eau de roche. « Trop adulte pour émerveiller », a-t-on pu lire, ce qui est amusant si l’on considère un instant le film pour ce qu’il est – une œuvre noire, brassant des éléments terribles et cauchemardesques. De ce point de vue, TIDELAND décevra cruellement le spectateur en attente d’une émotion, d’un émerveillement. Là n’est pas le propos, ni le projet, et si le cinéaste dépeint un univers poignant, il ne tire pas sur les ficelles attendues. Le film progresse dans un rythme halluciné et à mes yeux assez singulier, n’hésitant pas à opérer le grand écart entre l’abominable (séquence de l’embaumement du cadavre du père) et la joie bizarre et entraînante (la séquence qui suit, montrant Dell et Dickens retaper et repeindre la maison de Jeliza-Rose, se joue malicieusement des poncifs festifs de ce genre de scènes très galvaudées) dans un mouvement parfois saisissant et proprement stupéfiant. Oui, le film de Terry Gilliam est absolument épuisant, oui, il progresse constamment dans un équilibre fragile régulièrement mis à mal, oui, il est difficile de suivre ses pas tant la course effrénée dans laquelle il nous entraîne est accompagnée d’une perte de nos repères habituels, qu’ils soient narratifs ou esthétiques. Tant mieux.
Reste qu’il est bien difficile pour beaucoup d’entre nous d’appréhender un tel film, bousculant avec la dernière des impolitesses de confortables habitudes de lecture et de narration, l’imagerie n’étant plus ici un filet de sauvetage sur lequel se reposer, puisqu’elle est elle-même contaminée par la subjectivité – Jeliza-Rose refait le monde dans sa tête, et le cinéaste se contrefout royalement, et avec un culot de Monty Python, que sa propre perception se traduise visuellement par de la joliesse, du lyrisme, ce qui arrive parfois dans TIDELAND, mais jamais au détriment d’images mentales plus froides, plus impénétrables, plus mystérieuses. Il est d’ailleurs important de souligner que la critique la plus agressive formulée contre TIDELAND (« un conte néoréaliste et intimiste aux accents tendancieux tout simplement vomitifs ») émane d’une des seules revues spécialisées dans le fantastique en France (Mad Movies), réaction incompréhensible de pudibonderie, et possible rejet lié à la résistance âpre du film de Terry Gilliam à rentrer dans le moule d’un genre défini. Le chaos fait peur, paralyse, génère malaise, enthousiasme, perplexité ou rejet sommaire – et peu importe si les reproches lors de la sortie des FRÈRES GRIMM consistaient au contraire à reprocher au film de Gilliam son manque de personnalité.
Il est pourtant difficile de se faire une idée d’un film aussi atypique, sans comparaison dans la carrière de Terry Gilliam si ce n’est son étonnant LAS VEGAS PARANO. Une seule certitude surnage à la fin de la séance, qui se vit comme un réveil douloureux et hébété : Terry Gilliam a osé donner un sacré coup de pied dans la fourmilière, il a pris des risques impensables, nous a offert un film d’une remarquable originalité et ne m’avait pas aussi enthousiasmé depuis une éternité. Qu’il soit accueilli, dans l’ensemble, aussi froidement, montre bien à quel point il est devenu difficile aujourd’hui pour le spectateur d’accepter un film rompant avec les narrations ordonnées et les sous-textes encadrés au néon, s’efforçant valeureusement de développer sa propre cohérence interne, nous abandonnant avec bien plus de questionnements étranges que de certitudes pré-mâchées. Une telle expérience se fait rare et ne doit donc se manquer sous aucun prétexte.
 
Le Marquis
 
Article initialement paru dans la Revue du Cinéma n°3 (août/septembre 2006) – et ici proposé sous le titre voulu par son rédacteur (non sans remercier le docteur pour sa surprenante initiative !)
 

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[Photo : Le Marquis, d'après TIDELAND]

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Jeudi 2 novembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi