
(Photo : "La raison menant le Monde", par Dr Devo)
Chers Focaliens,
Vous la sentez, la Maturité qui monte ? Et oui, nous entamons aujourd'hui la deuxième année de Matière Focale, puisque nous avons soufflé hier la première bougie du site, sans fracas ni feu d'artifice (mais avec une belle photo de Mamie, quand même). Et en cette période de fête, vous serez sans doute amenés à emmener (oh !, ça commence bien) votre petit cousin Kevin au cinéma. De deux choses l'une, il demandera à voir HARRY POTTER ou KING KONG. [Parce qu'entre nous, ça m'étonnerait qu'il réclame MARY d’Abel Ferrara, qui sort en pleines fêtes, coincé entre les autres mastodontes, et qui sera donc avalé comme un fétu de paille. Dommage, la presse semble l'avoir défendu pour une fois ; pareil pour LA VERITE NUE d’Atom Egoyan ! Quelle idée d'aller sacrifier ces films sur l'autel de la concurrence... Ça ne nous aurait pas dérangé de les voir début décembre ou début janvier !]
Bon, j'ai vu HARRY POTTER, et je vous en parlerai peut-être un de ces quatre. Aujourd'hui, je suis plutôt d'humeur poilue, et donc on va faire un sort à notre ami Peter Jackson, dont le hasard a fait qu'on ne l'a jamais "traité" convenablement dans ces pages. Le gars Jackson est pourtant sympathique. Si BAD TASTE peut amuser pour l'aspect un peu culte qu'il a pris avec le temps (mouais, mauvais argument ça !), ce n'est pas grand chose, et c'est plutôt potache. Par contre, HEAVENLY CREATURES est superbe de bout en bout. BRAIN DEAD est très beau, en plus d'être social et amusant. FANTÔMES CONTRE FANTÔMES (à ne pas confondre avec le film avec Philippe Noiret et Gérard Jugnot, héhé) est vraiment bien. FORGOTTEN SILVER, très sympathique, etc. [Et LES FEEBLES, chef ? NdC] J'ai plus de mal avec la trilogie du SEIGNEUR DES ANNEAUX, et pour beaucoup de raisons qui pourraient donner lieu à un article fourni. Ce n’est pas vraiment mon truc, cette série. Je sais que le Marquis est plutôt fan, et je le laisserai défendre la chose. Bref, pour résumer, Jackson est un type plutôt sympathique, et surtout, il est capable du meilleur. On peut être un peu effrayé de constater qu'il semble avoir pris goût, non pas pour les luxueuses productions, mais pour les projets ultra-pharaoniques. C'est quand même un peu bizarre, la chose. Et si ce n'était pas lui, parce que malgré tout le gars est un rigolo et un sympathique, on éviterait peut-être ce KING KONG bodybuildé. Mais si c'est Jackson, on se dit qu'il y aura sans doute quelque chose à manger, alors pourquoi pas ? Et puis c'est Noël, et je suis de bonne humeur.
USA, 1929. Le pays est dévasté par la crise économique. Jack Black, réalisateur de film d'aventures de série B, montre les premiers rushes de son nouveau film à ses producteurs. La projection se passe mal, et les producteurs préfèrent arrêter la production plutôt que d'engloutir encore plus d'argent pour essayer de rectifier le tir, si cela est possible. Jack est bien embêté. Emberlificoteur de première, très malin, passionné, volubile, mais sûrement aussi arnaqueur et orgueilleux, Jack est un personnage haut en couleur. Et il est bien embêté : il allait demander une rallonge de budget pour pouvoir aller tourner sur une île et finir son film. Il décide alors de voler les bobines déjà tournées et de réunir son équipe en moins d'une heure, pour rejoindre le bateau et partir. Son actrice vedette ayant abandonné le métrage, il doit aussi dans l'heure trouver une actrice. Il repère dans la rue Naomi Watts, artiste de music-hall qui vient d'être mise au chômage, alors qu’elle est sur le point de voler de la nourriture sur une échoppe... Naomi accepte de tourner pour Jack pour une seule raison : le scénariste n'est autre qu’Adrien Brody, célèbre dramaturge pour lequel Naomi voue une admiration sans borne.
Le bateau quitte le quai de New York juste avant que tout le monde se fasse embarquer par la police pour le vol des bobines. Le vieux rafiot emmène la troupe vers une destination inconnue de tous, sauf de Jack : l'Île aux Crânes, qui n'existe sur aucune carte...
Si la presse s'est emparée du test comparatif avec le KING KONG de 1933, on laissera tomber la chose en ce qui nous concerne, les deux films n'ayant pas grand chose à voir en termes de production, notamment en ce qui concerne la longueur (plus de trois heures ici), la différence des effets spéciaux, le jeu des acteurs, etc. Tout cela n'aurait pas grand intérêt.
Alors où va-t-on commencer, par contre ? Le film de Jackson est dense, et il y a énormément de choses à dire. L'exposition, toute new-yorkaise, met l'accent sur la crise économique de 1929. C’est la misère, et on est bien obligé de voler pour manger. L'industrie du spectacle est bien sûr touchée de plein fouet. Naomi Watts en est réduite à voler une pomme, et s'oblige à écouter Jack Black alors qu'elle n'en a pas du tout envie, parce qu'elle sait qu'il va l'inviter dans un drugstore pour manger un gros repas bien calorique. Black est un sans-le-sou lui aussi, mais d'une autre manière. Persuadé de son talent, on lui enlève son gagne-pain. Il montera son expédition filmique dans l'illégalité la plus complète et en arnaquant tout le monde : le scénariste embarqué de force, le capitaine du bateau et les marins à qui l’on cache la vraie destination de la quête, et qui sont sans doute payés avec un gros chèque en blanc, etc. Des petits plans sur Central Park transformé en bidonville, costumes mités aux manches, c'est une introduction classique et hollywoodienne. L'aventure démarre à la lisière du catastrophique, Black ayant bien arnaqué son monde au nom de sa passion. Une fois embarqués, les choses iront de mal en pis, puis de pis en horrible, obligeant les personnages à continuer malgré eux, car le point de retour est dans ces conditions franchi les doigts dans le nez. Il s'agira par la suite de gérer les catastrophes cataclysmiques qui s'abattent sur le groupe. C'est là qu'on trouve les idées de scénario les plus séduisantes, notamment dans l'idée de rétrécissement progressif de l'équipe de tournage (plus d'actrice, plus de photographe, plus de preneur de son, et finalement plus de caméra, héhé !).
Jackson pose là aussi ce qui semble être des pistes, comme le scénario écrit dans les soutes du bateau (Brody est enfermé dans une cage, symboliquement du moins, pour écrire sa commande) qui semble être le moteur du bateau, et donc du film lui-même. On se dit que Jackson poussera la métaphore jusqu'à montrer que le singe, c'est Brody ou Black qui l'a créé, mais en fait pas tout à fait. Ou plutôt, au contraire, oui, c'est effectivement le cas. Avant d'arriver au singe géant, l'équipe se retrouve en pleine série B, comme ils ne l'avaient jamais rêvée, et la réalité est la fiction en quelque sorte. Mais au bout de vingt minutes sur l'île, l'action et la technique prennent le dessus, et la métaphorisation (si je veux) de l'histoire n'atteindra finalement que le gros singe, le reste se fondant comme du plomb chauffé dans la mécanique narrative, mais sans symbolisation. On se retrouve alors dans une épopée à la Jules Vernes (référence avouée, je pense), avec des événements plus énormes que nature, et une narration très premier degré (c'est un choix, et pas forcément un défaut). On se sent déjà un peu de guingois. Tout cela met beaucoup de temps à arriver, pour finalement aller jusqu'au film d'action pure. Bah, pourquoi pas, après tout ? C’est son choix. En chemin, Jackson tend à faire manœuvrer son film vers une espèce de comédie bizarre, ou plutôt de film d'aventure avec des situations de comédie.
Le bât blesse, à mes yeux, et assez vite je trouve, dans de nombreux points du film qui ne me semblent pas fonctionner. Tout d'abord, il y a les effets spéciaux, loin d'être bâclés bien sûr (il manquerait plus que ça, tiens !), ils incarnent sans doute le top de la technique actuelle. Mais il n'empêche. Dans la jungle, terrible jungle, où il y aura énormément de cadavres ce soir, on retrouve des décors de synthèse quasiment partout. Les amateurs seront ravis, car ils auront l'impression de trouver là un univers graphiquement proche, peut-être, des univers de bandes dessinées, par exemple. Et pourtant, même en ayant décelé cela, je ne marche pas : que cela est froid, que cela est attendu. La jungle est énorme, la jungle est dense et remplie de bêtes effrayantes, certes, mais sur le plan de la direction artistique, on retrouve en fait la jungle-type de cinéma, en mille fois plus grande, mais c'est la même. Les teintes vertes-grises sont d'une artificialité énorme, et surtout d'une terrible froideur, provoquant de grandes sensations d'aplat très désagréables. En effet, on est très vite gavé par ce sentiment omniprésent que les acteurs se déplacent devant des fonds bleus. Grrrr... [La chose sera d'ailleurs aggravée et / ou provoquée par le découpage, comme on le verra.]
Ensuite, on a vraiment l'impression de se retrouver avec une espèce de remake de JURASSIC PARK (sans la famille, merci mon dieu !). Evidemment, c'est là aussi qu'on trouve l'inspiration Vernesienne (euh..., si je veux...). Certes. Mais que de séquences déjà vues, notamment tout ce qui concerne les dinosaures et autres reptiles ! La chose n'est pas mal faite, d'ailleurs, par endroits du moins. Certains plans tremblent tellement et sont tellement chargés qu'on ne voit absolument rien, à l'image de la poursuite dans le canyon où tous les monstres et les humains fuient dans la même direction. On retrouve là le syndrome SPIDERMAN (mais on pourrait choisir ici un autre titre) : "tiens, j'ai vu un truc rouge et bleu passer !" Effets de tremblés, formes grisâtres qui vous passent sous le nez et dont vous percevez le mouvement tout juste, mais par contre, vous perdez les personnages, la spatialisation et l'action. Cette fameuse fuite, notamment, est même assez drôle, involontairement, quand on regarde les carambolages des petites créatures qui courent sous les pattes des grosses dans un joyeux chaos. La spatialisation est détruite, et surtout, textures, formes et actions donnent des effets quasiment comiques, plus proches du dessin animé que du vrai film que Jackson est en train de faire. En général, les créatures sont souvent froides et mécaniques. À une exception près, on le verra. Le singe, quant à lui, réunit les qualités et les défauts du film. Plutôt convaincant par moments, de manière fugitive, c'est une créature de plus dans les combats contre les autres monstres. Je prendrai un exemple pour vous montrer mon malaise. Kong se bat très souvent en prenant Naomi Watts dans la main. Naomi, poupée de pixels minuscule et désarticulée dans les mains du monstre : quelle mauvaise idée ! Ça marchait peut-être sur le papier, mais là non. L’effort pour rendre ces scènes d'action palpitantes est réduit à néant quasiment : on ne voit que ça (la poupée synthétique à la Pixar dans la main du monstrueux singe), et graphiquement, ça ne rend pas du tout, et même pire : ça fait quasiment cheap ! [D'ailleurs, en plan rapproché et dans le même plan, les transitions "invisibles" entre la Naomi de synthèse et la Naomi en chair et en os sont assez maladroites. Je suis gentil.]
Ce n'est qu'un exemple, mais il est significatif. Dans ces combats où le singe tient Watts dans sa main, on voit bien que Jackson veut faire passer l'idée que le Kong protége la belle des monstres. Pourquoi pas ? Mais si le plan, au final, est ridicule, si ça ne marche pas, pourquoi King Kong ne poserait pas la belle dans un endroit abrité pour aller se battre ensuite ? Autre exemple. Si un plan en travelling avant sur le singe fait que la transition entre la synthèse et l'actrice semble foirée (et ils ont dû en faire, des tests, pour en arriver là !), pourquoi ne pas faire deux jolis plans au lieu d'un seul ? Un autre effet spécial très raté : les indigènes qui sautent avec des perches géantes de rochers en rochers : c'est ridicule, et ça fait carrément mauvais plan de cinématique dans un mauvais jeu vidéo. Si ça ne marche pas, pourquoi ne pas supprimer le plan ?
Tout cela relève de mauvaises options, et en général, rend les plans rapprochés (qui sont souvent des plans live) complètement artificiels, maladroits... et cheap, à leur tour !
[Il y a quelques jolies choses, néanmoins, j'y reviendrai.]
Du numérique encore et encore, et surtout avec des options de mise en scène maladroites. En plus de l'incessant gavage de rebondissements (les scènes d'actions sont très longues), on a l'impression d'une cuisine beaucoup trop riche, et vite, on sature complètement, ne cherchant même plus à lutter, mais se laissant voguer, en espérant percevoir avec son œil (héhé) quelques plans beaux et fugaces dans la bouillabaisse.
Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour qu'on puisse enfin parler de mise en scène. Car il y en a, bien sûr. Mais je voulais commencer par les effets spéciaux, pour bien vous montrer que le film me semble rempli de faiblesses, mais qu'elles forment surtout un réseau, un tissu, ou plutôt une combinaison de petites choses sur des niveaux différents, qui finissent par arrêter le film dans ses élans. La faute se situe à plusieurs étages.
Parlons donc de mise en scène de manière plus générale. Même si la partie concernant les Sauvages n'est pas la moins réussie (ça marche assez bien), on a très peur au début des aventures sur l'île. Jackson nous fait en effet de petits effets d'obturation absolument splendouillets et donc très kitsch, face auxquels on ne peut s'empêcher de sourire en pensant que, tiens, là, on est presque dans une ré-appropriation du fameux effet (très laid) d'obturation (même si ce n'est pas vraiment le même) de Ridley Scott période GLADIATOR et suivants !! Mais qu'est-ce qui se passe, on se dit ? Heureusement, Jackson ne réitère pas l'expérience plus loin dans le film, ouf ! [D'ailleurs, cet effet a lieu également sur des plans au ralenti, comme chez Scott !]
Le problème pour moi se situe ailleurs. Et curieusement, ce qui m’a personnellement le plus gêné, c'est le cadre d'une part, et l'échelle de plans, de manière encore plus significative, d'autre part. Je crois d'ailleurs que ce n'est au final rien d'autre que le problème de l'échelle de plans qui induit les défauts qu'on peut déceler sur le reste du film. Il n'est pas étonnant, en effet, de tomber sur des problèmes de direction artistique, qui sont vraiment paradoxaux quand on pense aux effets qu'a voulu en tirer Jackson, (c'est presque absurde même, ce déferlement technologique pointu pour aboutir à des plans qui ne fonctionnent pas tout simplement, comme le plan avec les perches dont je parlais). Loin d'être une cause, ce plantouillage des effets n'est peut-être qu'un symptôme justement du problème de découpage.
Ben oui, tout bêtement. Des plans "majestueux" (dans les limites esthétiques qu'on vient d'exposer) avec par exemple une vallée s'étendant à perte de vue, où trois monstres préhistoriques se battent, minuscules comme des fourmis, autrement dit des plans d'ensemble très travaillés, il y en a. Mais bien souvent, ils sont uniquement illustratifs, et ne participent pas réellement à l'échelle des plans et au découpage proprement dit de la séquence. Car à l'intérieur des scènes, que se passe-t-il ? Des couloirs de plusieurs centaines de kilomètres de long de gros plans ! Et de plans rapprochés. Que c'est monotone, du coup ! Et tout est mis sur la même échelle (un gros plan de Kong pouvant succéder sans problème et dans les mêmes proportions à un gros plan sur Watts, faisant exploser la taille des personnages, et ce sans faire joujou avec malice avec des plans intermédiaires permettant de faire de ces deux gros plans absurdes un vrai travail poétique). Deuxième point faible : l'impression certaine que le champ et le contrechamp sont absolument imperméables. Déjà, le fossé entre les deux axes est bien souvent creusé par le caractère largement antinomique (au niveau de la direction artistique, une nouvelle fois), entre plan "live" et plan de synthèse. En plus, le champ et le contrechamp semblent ne jamais (ou si peu) devoir se rencontrer, faille que la nature même de chacune de ces catégories de plans révèle de manière particulièrement cruelle. Au final, on se retrouve donc face à un découpage extrêmement monotone, et d'une, qui bien souvent nuit à la création d'un univers propre et homogène, et de deux, et qui, enfin, donne le director's cut aux effets eux-mêmes, bien sûr. Et donc, on peut dire adieu à la spatialisation. C'en est presque fascinant de voir comment ce découpage en deux dimensions complètement dichotomiques semble être autant un reportage sur la fabrication du film lui-même qu'un film de fiction. Loin d'être emporté par une aventure rythmée et étonnante, on se retrouve au contraire face à une description technologique du film en train de se faire ! En voulant faire un film d'aventure populaire ultime, Jackson se retrouve avec un catalogue d'effets spéciaux qui avancent malgré les personnages eux-mêmes. Ces derniers n'ont aucune influence sur le story-board. La véritable cause de l'échec est là : Jackson n'a pas soumis ses très importants moyens à son style et à sa mise en scène, mais au contraire, celle-ci suit complètement les partis-pris du département effets spéciaux.
La tactique, aux mains d'un gars doué comme Jackson, aurait d'ailleurs pu être passionnante et iconoclaste. Malheureusement, le parti pris esthétique, on l'a vu, est des plus classiques, entre Jules Vernes et Jurassiqueries. On est bien loin d'un regard moderne et personnel, loin d'une esthétique originale et propre à Jackson. On peut même parier qu'un autre "gros" réalisateur serait arrivé, avec la même indépendance et les mêmes moyens que Jackson, au même résultat, au moins sur le plan esthétique. Déception donc.
Bien sûr, il y a des trucs assez inattendus