[Photo : "L'Amour de la Science (La Fusée Taureau, 2ème partie)" par Dr Devo]

 Chers Focaliens,

Pour acompagner la Fin, Bernard RAPP, cher collaborateur de ce site, nous propose trois aillequoux composés par lui-même. L'occasion pour moi de vous remercier, chers lecteurs, au nom de toute l'équipe de Matière Focale, pour ces un an et douze jours que nous avons passé ensemble. Ce fut et c'est toujours enrichissant.
J'en profite pour remercier avec ferveur tous mes collaborateurs à ce site pour la merveilleuse bienveillance et la superbe disponibilité qu'ils m'ont accordées. Merci à vous tous : Le Marquis (qui bien des fois a tenu la boutique quand je ne pouvais pas), Tournevis, Bernard RAPP, Le Sheriff, Captain Pangol'Inn, Anne Archy et Aude Wyatt-Sands.
Allez, avant que ça ne vire au Césarisme, place à la poésie, et à Bernard RAPP !

Merci.

Dr Devo.



Mary de Abel Ferrara (USA-2005)

Merci Stéphane.
Le cinéma en croie
Les enfants sans Noël
te doi(gt)vent une fière cruelle.

 

LA VERITE NUE de Atom Egoyan (Canada-USA, 2005) (article ici, et Aillequou du Mr Mort )

Tous les thons
pas dans la baignoire
Heckle encule Jekyll
merci d'avoir posé là.

Q.U.E.S.T.I.O.N

 

A LIFE IN SUITCASES de Peter Greenaway (UK-2005, inédit en France)

Trio l'estrange dans la lucarne
J'ai mis dans la valise
Les chaussettes à l'uranioume
Tous mes films en un.
Demi possible et pas d'a-moore

 

Aillequoux honorifique pour l'ensemble de l'oeuvre de la réalisatrice française Marie-Claude Treihlou:

Mon gros santon
reine des consciences
Jacasse et pérore, ha !
Le temps frontal.

Bernard RAPP.

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Samedi 31 décembre 2005

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   (Photo : "La Fusée Taureau (1ère partie)" par Dr Devo)

Je me permets de repasser et de vous proposer une troisième salve précoce de Aillequoux de ma composition, que je dédie à tous les "Sans-Sommeil" (comme dirait l'autre...morte, mais j'ose pas le dire) du Réveillon qui, grâce à Matière Focale, ne seront plus seuls dans leur chambrette, en ce funeste soir. Tous focaliens, tous frères. Ils ont raison !

Ces Aillequoux seront encore consommables demain soir.

Mr Mort.


PS : Lorsqu'un film a déjà été traité sous forme d'un article classique et en prose, clique sur le titre pour le lire.



SAW II, de Darren Lynn Bousman (USA-2005)

Bail et re-baille
La mâchoire pas si fermée
L'extérieur seul tue

(Lui !)

 

L'AVENTURE DES EWOKS (LA CARAVANE DU COURAGE) de John Korty (USA-1984)

Ennui pata-terrestre
Les giffles se perdent en masse
La touffe s'anime seule
Origine du Monde

(effroyable)

 

L'OEUF DU SERPENT de Ingmar Bergman (Suède-Allemagne de l'Ouest-USA, 1977)

Histoire, connais pas !
En fin de compte, tant mieux
Autant pour l'absurde

(à mort le réel)

Mr Mort.

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Vendredi 30 décembre 2005

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   (Photo : "La Mort Vous Va Si Mal" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
Bon, il semble qu'il n'ira pas au cinéma avant le début 2006, et en plus, il a loupé, pour des questions d'horaires, le Ferrara. Voilà comment on se retrouve devant SAW II, alors qu’on n’avait pas vraiment aimé le N°1, pourtant adulé de partout. Pas grave, me dis-je, de toute façon, à cette heure-là, c'était encore ce qu'il y avait de plus "excitant", même si le mot dépasse, bien sûr, largement ma pensée.
Allez, hop ! donc, c'est parti pour la consommation des deux petits fingers (raiders perdus des années 80, jeu de mots). La salle est bondée. Bourrée à bloc comme jamais dans mon Pathugmont (où je ne vais quasiment jamais le soir, et où donc j'évite la masse grouillante de mes confrères). Pour reprendre l'indispensable terminologie de Mr Mort, c’est quand même du 190 copies France, la bestiole, soit à peine moins par exemple que ce "petit film indépendant", THE CONSTANT GARDENER, qui sortait aussi ce mercredi et que j'avais vu en sneak-preview, invité par Pathugmont. [Dans la petite fiche à annoter après la séance, j'ai mis que le film était "colonialiste", mais rassurez-vous, le film a reçu son fameux "label des spectateurs Pathugmont" ! La larme est décidément un bon placement... J'ai hâte de voir la tête de ceux qui vont y aller en croyant voir un thriller ultra-rythmé comme le suggère la bande-annonce ! Et surtout de voir le désarroi de ceux qui s'apercevront que les plans de la dite bande-annonce étaient dans le format ! Et oui, les gars, c'est horriblement cadré (et éclairé) !]
SAW 2 est donc blindé, comme disent les djeunz, largement présents (de 23 à 26 ans selon mon estimation moyenne).
Six personnes qui ne se sont jamais vues se réveillent dans une maison étrange et délabrée, où il n'y a rien sinon un gros coffre au milieu du salon et un petit dictat-phone (j'ai fait une faute à ce mot, mais c'est joli, je laisse). Après une première période de désarroi, il font jouer la cassette et apprennent qu'ils sont les nouvelles victimes du Tueur au Puzzle (le méchant de SAW, donc). Le Tueur au Puzzle (T.P) est un type drôlement porté sur le ludique. Il leur annonce que l'air de la maison n'est pas de l'oxygène, mais un gaz mortel qui, en deux heures de temps, va transformer leurs cerveaux respectifs en vastes hémorragies, opération qui va les conduire, sans nul doute, à une mort certaine. Mais plus qu'un piège de serial-killeuh, cette épreuve est vue par T.P comme une grande opération de rachat des péchés ultérieurs. Il a donc ainsi disséminé dans la maison six seringues avec un antidote et quelques indices... Le compte à rebours commence...
Donnie Whalberg (frère de l'acteur qui jouait dans un des plus beaux films de l'année) est flic. Il en a gros sur la patate. Son fils est en pleine crise d'ado gâté, et l'envoie copieusement chier, même quand il a tort (le fils, je veux dire). La tendance du moment pour le fiston, c'est le vol à l'étalage, ça fait désordre. En même temps, ses parents sont divorcés, les pauvres... Tout ça, c'est des soucis. Mais ce n'est rien par rapport à ce qui attend Donnie ! En effet, on retrouve un cadavre qui porte la marque du Tueur au Puzzle (en fait, le tueur a ôté au cutter un gros morceau de peau sur le cadavre, en forme de pièce de puzzle, ce qui fait dire au héros : "Oh mon dieu ! c'est... le Tueur au Puzzle !!"). Et dans la pièce où il a été cruellement mais ludiquement assassiné, un graffiti destiné à Donnie lui-même ! T.P veut jouer avec Donnie. Après une bonne nuit d'insomnie, Donnie et son ex-partenaire de flic (je sais plus son nom), réussissent à mettre la main sur la planque de T.P. Ils débarquent là dedans avec un gros peloton de CRS, et s'apprêtent à arrêter le sewial-gillah quand celui-ci leur montre des écrans de contrôle qui ne montrent rien d'autre que la maison où sont enfermés les six malheureux dont je parlais tout à l'heure. Horreur, malheur, le fils de Donnie fait partie des six ! Et T.P exige de ne discuter qu'avec Donnie lui-même : "Si tu arrives à parler avec moi, peut-être ton fils aura la vie sauve !" La partenaire de Donnie demande une équipe pour repérer d'où vient la liaison vidéo, et essaie d'empêcher les CRS de broyer la figure du sadique T.P, dont on apprend très vite qu'il n'a rien à perdre, car il a un cancer en phase terminale. Ce n’est pas gagné... Tic-tac fait la grosse horloge...
Je n'avais pas fait d'article à l’époque sur SAW. Ça ne m'avait pas plu. Le film bénéficiait d'un gros effet de sur-cote. Toute la presse a crié au génie, à l'unisson du dossier de presse fourni par le distributeur qui s'appuyait, sans aucun doute, sur les chiffres faramineux que cette petite production avait atteints au box-office ricain. C’est ce que j'appelle le syndrome Hibernatus (quand tout le monde crie au génie, en meute). Ils nous ont fait le coup plusieurs fois cette année, notamment avec CREEP, pâle petite chose sans saveur (une carte de visite de plus), et dans une moindre mesure, le supra-ennuyeux LA MAISON DE CIRE, dont on avait parlé. SAW ne m'avait pas emballé, donc. Loin d'être une merveille de construction, bien au contraire, les personnages étaient bâclés, réagissant plus à des humeurs de scénario (faut bien faire avancer le récit et les antagonismes) qu'à une écriture subtile. Pour résumer, les personnages s'engueulaient à n'en plus finir parce qu'ils étaient téléguidés à coups de cymbales atomiques, et ils étaient incapables d'évoluer, contrairement à ceux du film CUBE, le vrai modèle de SAW, où justement la gestion des personnages était très subtile, malgré un lot de "characters" bruts de décoffrage et jouant à la limite des poncifs. Dans SAW, aucune tension réelle au niveau humain entre les personnages, puisque de toute façon, ils ne s’engueulaient sans cesse que par effet d'ambiance (de la même manière que la musique hard-rock FM mansonnienne nous cassait les Mon Chéri dans les scènes d'action). Il y avait quand même des choses relativement réussies, notamment l'artificialité des décors, et le petit effet de claustrophobie du début, le tout allié à une histoire très absurde et un peu inquiétante, de fait. Mais pour ce qui était de la mise en scène, pas grand chose à se mettre sous la dent. [À part un effet pourri de narration avec le personnage de Danny Glover, qui introduisait un flash-back enchâssé (un flash-back qui en fait définissait une ellipse au présent de la narration, assez joli procédé, faisandé, mais joli), avec grande ellipse, chose très iconoclaste, mais sans doute complètement involontaire.]
Alors évidemment, le dégel arrive dans les cerveaux quand la neige tombe dans nos rues, et nos amis journalistes (adoptez-en un) se trouvent fort dépourvus à la fin de la même année lorsqu'ils doivent justifier leurs enthousiasmes passés. Alors ce SAW II se verra passé à la moulinette, et avec fermeté. Et en vérité, je ne vois pas très bien pourquoi. Certes, ce deuxième opus a perdu les infimes qualités du premier, mais en même temps, le niveau est quasiment le même. Il y a autant de mise en scène dans les deux films ! C'est donc très injuste de tomber sur SAW II, surtout en le traitant d'opportuniste à demi-mot (là où tous les films américains qui marchent ont souvent droit à des remix express !). La palme d'or va cette fois à dvdrama.com, le site bien connu (qui a, en général, même si je suis souvent en désaccord avec eux, un gros avantage sur leurs confrères : leurs articles sont plutôt longs, ce qui est plus qu'appréciable, et qui de fait rend leurs articles beaucoup plus acceptables... D'ailleurs, je leur rappelle que je cherche du travail et que mon adresse e-mail se trouve dans la colonne de droite dans la rubrique "liens"). Le reproche fait à SAW II par dvdrama.com, c'est qu'il a une esthétique et un déroulé narratif de jeu vidéo. Ben oui ! Bien sûr. Mais c'était déjà largement le cas dans le premier opus : salle d'eau délabrée à la Silent Hill, découverte de la croix quand on éteint la lumière, etc.). La chose étant complètement assumée par la production, l'argument ne tient pas.
On reprend le même principe donc pour ce numéro deux. Un décor différent (et encore, pas tout à fait), plus de personnages, et une intrigue extérieure plus développée. Bon. Sinon, c'est à peu près la même chose. Lumière filtrée dans les bleus-jaunes, personnages qui crient  d'effroi, et ouh ! la la la, ça c'est Paris, grosses manigances psychologiques (en fait, rien de transcendant, des petits machins déjà vus mille douze fois, exactement).
Alors, ça donne quoi ? Ben, pour être honnête, ça ne change pas grand chose pour les personnages, toujours aussi stupides et antipathiques, au profit de l'action (promise) au carré. On dit faire dans le psychologique tordu, mais en fait non, ça reste à la surface, sans perversité annexe, malgré la vague piste koh-lantesque, ici effleurée mais bien moins efficace, cruelle, et instructive (sur le plan politique) que l'original télévisé. [Pour ceux qui ont découvert récemment notre site, rappelons que nous avons consacré tout l'été une superbe série d'articles sur Koh-Lanta, une des rares raisons d'avoir encore un poste de télé d'ailleurs. Nous pensons en effet que le jeu de télé-réalité différée (très belle nuance, sémantiquement riche), est la seule grande émission politique du PAF. Avec même une petite réflexion religieuse...] Il y a bien un jeté dans la baignoire assez cruel mais qui arrive un peu tard, à un moment où l’on est déjà endormi par 40 minutes des péripéties les plus "pathétiques" (effet voulu), mais somme toute bien frugales (effet obtenu). À part ça, peu de cruauté exquise, et encore moins de dilemmes cérébraux et cruels. On est plus proche, dans la volonté du Tueur de caractériser les péchés de chacune des victimes, de L'EXPERIENCE INTERDITE qu'autre chose. Une sorte de parodie à la FREDDY (confère la boîte en plexiglas et en lames de rasoir), dans ses pires excès. Mouais. Le pompon est évidemment atteint par le pauvre Tobin Bell, pathétique en tout et mystérieux comme un pot de moutarde Amora avec des tronçonneuses imprimées dessus. D'ailleurs, puisqu'on y est, signalons la faiblesse relative du casting, pas intéressant du tout, notamment le "gros méchant" qui, dans la salle, a fait hurler de rire tout le monde (et pourtant, les gens ont aimé le film et ont carrément bien marché même, si j'en juge par le silence religieux et les cris d'horreur à certains passages). Le black est insipide. Donnie Whalberg joue comme une tractopelle possédée par Satan, mais sous Prozac (un exploit paradoxal, mais pas inintéressant), etc. Le petit jeune qui joue son fils n'est pas plus tête à claque que ça, malgré ce qu'en disent les confrères de la critique pro. Bien moins tête à claque que son père.
Et surtout, ça splendouille à mort ! Il fallait quand même la trouver, la co-équipière, ex-maîtresse à l’origine du divorce de Donnie Whalberg. C’est ça qui est bien avec le cinoche américain : rien ne se perd et tout finit par servir. Ici, ça plombe la chose au final. Rien n’est vraiment imprévisible, puisque tout va servir. On attend alors tranquillement les twists again finaux, en pensant à ne pas oublier de prendre une baguette en sortant du cinéma. Un petit coup de SILENCE DES AGNEAUX par ci par là, et surtout des dialogues totalement splendouillets donc. Comme cette très nette tendance du cinéma populaire à tout répéter deux fois. Exemple :
"- Toi, t’as une gueule de sale taulard…
- Qu’est-ce que t’as dit ? Répète si tu l’oses…
- Tu m’as très bien entendu, sale gueule de taulard !"
C’est beau, c’est grand, et sans eux on serait tous en Germanie, comme disait le poète humaniste français. La VF d’ailleurs s’en donne à cœur joie. Une réplique a été si abominablement traduite que j’en ai ri aux larmes, mais là, je ne m’en souviens plus ! [Intéressant…] Ah oui, il y a aussi cette phrase merveilleuse qui résume entièrement la complexité  psychologique du film : "Sais-tu, Eric, quel est le remède au cancer ? Le remède à la Mort elle-même ? L’immortalité, Eric !" Tow ! Zoober Guéniale ! Je n’y avais jamais pensé. C’est vrai ça, que le meilleur remède à la mort, c’est encore l’immortalité !
Enfin, question mise en scène, pas grand-chose à se mettre sous la dent. En général, ça n’est pas gourmand, ni original du tout, bien sûr. Il y a une très belle transition (Whalberg qui sort de sa chambre et se retrouve directement sur le lieu du crime). Les autres (transitions) sont uniquement la même cinq ou six fois, à savoir un fondu sur un plan d’ensemble de la maison, puis le même plan mais sur l’écran de contrôle vidéo cette fois. Mouais. Et puis, par moments, le réalisateur s’agite et décide de faire des multitudes de petits plans en balançant la musique à donf’. Jump-cuts, changements d’axes surlignés, etc. De grands moments de n’importe quoi, dont d’ailleurs une reprise du montage en voiture du premier épisode (une des pires idées du premier film !). Ah oui, alors là, ça fait djeunz, ça branchouille n’importe comment, comment un ado qui découvre After Effects, le fameux logiciel d’effets spéciaux. Ça requiem pour un dream du pauvre. Bravo ! C’est très original, on lève tous ses petites plaquettes et on met 10 !
Ça frise donc souvent le n’importe quoi et la roue libre. Le scénario, ressassé à l’excès, ne vaut quasiment rien, et ne joue ni avec la poésie, ni avec le second degré, ni avec rien. Sérieux comme un pape, mais sans la sobriété du pontife. On essaie in fine de placer deux ou trois effets gore très grotesques (surtout dans cette perspective de montage), et emballé c’est pesé. Il paraît que le script du film n’est pas du tout celui d’une séquelle à SAW, mais celui d’un autre film que le réalisateur avait essayé de placer en vain, jusqu’à ce que SAW commence à faire du bruit à Sundance (ben oui, tout ça, c’est du cinéma "indépendant", ne l’oublions pas, merci Robert !). On a donc adapté la chose pour en faire la suite de la poule aux œufs d’or, et le tour est joué. Tout le monde est content. Le producteur a trouvé une suite vite fait à son film. Le réalisateur est très content d’avoir réussi à caser son scénario (au nom des mêmes arguments pour lesquels on le lui refusait jadis : "ça fait trop SAW !"), les distributeurs se frottent les mains, et au final, on a un film anonyme de plus. Allez, je vais reprendre encore un peu des chocolats que m’a offert ma tata Jeannette. Au suivant !
Décontractement Vôtre,
Dr Devo.
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Jeudi 29 décembre 2005

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(Photo : "Krach Krach" par Dr Devo)

Cinémort,

Plus on recule, et plus, délicieusement, tu avances inexorable, avec ton cortège de morts-vivants... Allez, entre ici, dans ma rubrique spéciale, rien que pour toi.
Tiens, surprise, LE MONDE DE NARNIA cartonne. 694 copies en France. KING KONG aussi, avec ses 660 copies. HARRY POTTER ET LE MACHIN RIDICULE, ça va bien merci, 704 copies. CHICKEN LITTLE, c'est pas mal avec ses 669 copies. Enfin, KIRIKOU trouve son public, petit film indépendant, réalisé avec des vrais artistes dedans : soit une histoire insupportable, un film laid et 420 copies (20 de plus que PALAIS ROYAL !).
Tiens, il y a deux trois semaines, on aurait pu aller voir WEATHER MAN, la comédie dépressive de Gore Verbinski. Ne cherchez pas, il ne passe plus. Le film est sorti avec 6 ou 7 copies, malgré quelques gros effets de pub dans la PQR ! Oulala, mais c'est pas bizarre bizarre, ça, Mr Mort ? Mais si, les enfants, c'est bizarre. D'habitude, ce genre de tirage (entre 1 et 10 copies), c'est plutôt pour les films du tiers-monde. Ou alors pour d'obscurs films français. Il y a une raison à cela. Pour les pauvres du tiers-monde et leur cohorte de films insupportables (car c'est à 99,98% un cinéma exécrable plein de politique et de bons sentiments, sans aucune mise en scène...), ça se comprend. Les exploitants de salles touchent des subventions de l'Europe et du CNC s'ils passent un peu de films du Moyen-Orient ou de l'Afrique. Et les distributeurs de ces films aussi. Alors on sort n'importe quoi, et l'argent rentre, et ça fait monter les subventions (subventions que touchent tous les cinémas qui passent ces films : que ce soit un gros multiplexe Pathugmont ou un cinéma art et essai minuscule perdu dans le Centre-Bretagne). Pour les petits films français, ça arrange aussi les distributeurs, car pour une sortie simple avec quelques copies, et même si le film est retiré après une semaine d'exploitation, ils touchent aussi une aide "aux petits distributeurs". On appelle un film qui ne sort que pour faire toucher les subventions aux distributeurs et / ou producteurs une "sortie technique". Financée avec vos impôts, bien sûr, mais aussi via les taxes perçues quand vous achetez votre place de cinéma, quel que soit le film que vous alliez voir, là aussi. Un des collaborateurs à ce site fait parti du Syndicat de la Critique, et chaque année il vote pour le "meilleur" film français et le "meilleur" film étranger. Chaque année, alors qu'il est extrêmement cinéphile et voit énormément de films, il y a au moins 20% des films français dans la liste, et autant de films du tiers-monde dont il n'avait jamais eu vent de la sortie, tellement ces "sorties techniques" ont été fugaces !
C'est ça qu’il y a de bien avec la loi sur les Intermittents. Ça va assainir la surpopulation dans le métier, et une fois débarrassé des trop nombreux intermittents, on produira moins de films, et on pourra enfin ne voir que des films d'Etat, surtout ces fameux films dont la sortie est tellement technique qu'on ne les voit pas ! (D'ailleurs, bien souvent, ces catégories de films sont en fait les même !)
WEATHER MAN est un film avec Nicolas Cage et Michael Caine. Pas vraiment un film de recherche français, et pas vraiment non plus très "saveur" tiers-monde, la chose ! Je viens d'apprendre le pourquoi de cette sortie ambiguë : quand un distributeur vend un film aux télé et chaînes câblées, il peut le vendre deux fois plus cher si le film est sorti en salles, à titre d'exclusivité. Un génial distributeur (l'ami le plus con de l'homme avec le caniche, je vous le rappelle) a donc.... Hypothèse 1 : il n'a pas su comment vendre le film, et de toute façon il a pensé que ça ne casserait pas la baraque. Hypothèse 2 : il s'est dit que le film était mauvais et / ou que nous, pauvres hères, n’y comprendrions rien. Hypothèse 3 : il a tout pensé en même temps. En tout cas, le public populaire se trouve privé de ce film pour des raisons financières. Pas mal non ?
Tiens, vous avez vu le dernier film des frères Farrelly ? Je les aime bien, ces mecs là, car ils ont réglé la question des corps au cinéma, vous savez, la fausse question (avec celle du sexe !) qui passionne les réalisateurs branchouilles français... Vous n'avez pas vu leur dernier film ? Moi non plus ! Et tenez-vous mieux, je ne savais même pas (ni moi, ni Dr Devo, ni le Marquis, ni Tournevis, ni Bernard RAPP) que c'était sorti ! C'est pourtant sorti le 19 octobre 2005, sous le titre génial TERRAIN D'ENTENTE (le titre a été choisi pour que ceux qui avaient vu par accident que le film sortait l'aient oublié en passant devant la caissière : "Euh... je veux voir.... Euh... Bon, mettez moi HARRY POTTER !"). Le film s'appelle, en VO, FEVER PITCH. Avec Drew Barrymore, cette actrice inconnue. Evidemment, si nos amis journalistes (les meilleurs amis de l’homme après le teckel) avaient fait leur boulot, tout ça, on l’aurait su… Salut les gars !
Allez, on change de sujet. Chirac se met au cinéma. Il va supprimer les aides coûteuses pour les films que personne ne voit ? Il va limiter le nombre de copies par film ? Il va publier un décret pour qu'un nombre minimum de copies soit tirées par film et empêcher par là-même les sorties techniques (je propose 25 minimum !) ? Non. Mais LIBERATION, le journal dont le rédacteur en chef, Serge July, fait des bisous à Sarkozy (la preuve là, sur l'excellent blog de Gérard Ponthieu !), nous apprend ce mercredi matin dans son épouvantable cahier cinéma que Jacquot a reçu à l'Elysée Brian Grazner, le producteur de la future adaptation de DA VINCI CODE (pour les enfultes qui ont fini de lire HARRY POTTER !). Gazner s'attendait à être reçu en 15 minutes, mais non ! La conversation a duré plus d'une heure ! Pourquoi ? Parce qu’une "grande actrice française" (qui ? qui ?), également la meilleure amie de Claude Chirac, fille de, voulait absolument le rôle principal. Malheureusement, le film est déjà casté depuis des lustres, et c'est Audrey Tautou qui a gagné le yoyo en bois précieux du Japon avec sa ficelle du même métal (de toute façon, j'avais pas lu le livre...) Chi Chi (toujours partout !) a tout mis dans la négociation : délais exceptionnels pour tourner au Louvre, prix de location imbattable, bol de cocaïne à l'entrée de chaque galerie... Rien n'y a fait. Elle est pas triste, mon histoire ?... Ce n’est pas marqué Père Noël, non plus... Quant à Chirac, faudrait peut-être se cotiser pour lui payer un abonnement à Première, car tous les lecteurs le savaient déjà, que c'est Tautou la gagnante !
Quant à vous, j'espère que dans les commentaires de cet article, vous échafauderez les pires hypothèses afin de découvrir qui est cette graaaaande actrice amie du grand Jacques...
Ce qui est bien avec le Cinémort, c'est qu’on ne parle pas souvent d'art...
J'adooooooore l'Exception Culturelle !
 
Mr Mort.
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Mercredi 28 décembre 2005

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(Photo : "C'est tellement mieux comme ça..." par Dr devo d'après la couverture de l'album "Hardcore (volume 1)" du groupe Devo.)

Salut à vous, les petits focaliens en culottes courtes.
Après les fêtes de Noël, les grosses dindes, les petits fours, les joujoux et les aillequoux, je viens vous apporter un petit coup de Père Fouettard grâce à notre ami Mario Bava ! Finis les cadeaux, bonjour les bobos, les plaies et les cicatrices ! Faisons nous du bien, faisons nous mal.
C'est assez rigolo, d'ailleurs. J’ai vu ce film pour la première fois il y a quelques années à Paris, à l'Etrange Festival, dans une copie VF joliment délavée par les ans (ce qui avait son charme, d'ailleurs), et ce juste avant la projection de CHAIR POUR FRANKENSTEIN de Paul Morrissey (produit par Andy Warhol). La projection de ce dernier film était d'ailleurs en présence de Morrissey lui-même (devenu avec l'âge un vieux réac' absolument épouvantable, lui qui fut un membre actif de ce qu'il y avait de plus underground et avant-garde, va comprendre...). Et encore mieux, le film était projeté en relief, ce qui est très rare. Bon souvenir. Et donc, juste avant, nous avions vu LE CORPS ET LE FOUET. [D'ailleurs, Ubaldo Terzano, qui co-signe ici la photo avec Bava lui-même, était également le cadreur de CHAIR POUR FRANKENSTEIN. Etonnant, non ?]
 
XIXème siècle. Kurt (Christopher Lee) revient dans le crépuscule au château familial, après plusieurs années d'absence, déclenchant par là même peur et rage parmi ses occupants. Kurt retrouve en effet son frère Christian (Tony Kendall) qui vient d'épouser la superbe Nevenska (Daliah Lavi), leur cousine, ex-amoureuse de Kurt. Dans le château, il y a aussi le couple de domestiques et le père de Kurt. Et personne n'est content de le revoir. Car Kurt fut en effet banni pour son rôle supposé dans le suicide douteux de la fille des domestiques, quelques années auparavant. Mais Kurt veut faire la paix, du moins en apparence.
Voilà qui trouble Nevenska. Lors d'une ballade à cheval sur la plage, elle tombe nez à nez avec Kurt, son ancien amant. Celui-ci la jette contre un rocher et la fouette sans somation. Nevenska sent le plaisir et la volupté refaire surface ! Elle n'a pas changé : elle aime toujours autant la violence !
Le soir même, Kurt est assassiné. Le soupçon et le doute planent. Nevenska croit alors voir le fantôme de Kurt qui revient peut-être pour se venger de son ou ses assassins…
 
Ah ben on vous avait prévenus, c'est du sérieux. Ça ne rigole pas du tout. Ça n'est pas pour les petits enfants. Curieusement, cette revoyure en DVD m’a fait revoir la chose plutôt à la hausse, même si je ne l’avais pas détesté, loin s’en faut, lors du visionnage en salles.
L’intrigue est solide et se développe sur un drôle de faux rythme, quasiment du slowburn donc, quelque chose d’assez lent ou plutôt langoureux, où petit à petit les enjeux semblent se perdre. On pourrait encore mieux dire en précisant que, petit à petit, les enjeux, assez riches malgré une intrigue classiquement gothique, se multiplient et se superposent, avec pour fil rouge, au propre comme au figuré, les coups de fouet assénés de manière magistrale par Christopher Lee sur le corps magnifique de Daliah Lavi. Une intrigue simple donc, une bête histoire de fantôme, mais dont on se demande bien, et avec quels délices, où elle va nous mener. Vengeance tordue, élément fantastique inconnu, enquête ? C’est dur à dire. En tout cas, le film fait la part belle aux sentiments, et dégage une tristesse absolue en créant comme rarement on l’a vu et senti au cinéma de manière aussi sensuelle la relation physique, incroyablement palpable et placée sous le signe de l’entre-deux, à savoir sous le signe du passé ET du présent en même temps. La relation sado et maso, largement expressive, et ce avec très peu de chair dénudée, est rendue d’une manière fabuleusement érotique grâce à la mise en scène et à l’intensité assez phénoménale des acteurs. Et ce, encore une fois, malgré le côté toujours un peu ridicule des rituels sado-masos, quels qu’ils soient. En effet, on a rarement ressenti avec autant d’intensité le souvenir palpable, vivant encore pendant quelques heures, des amours défuntes et véritablement mortes-vivantes pour quelques instants. À l’intensité des relations physiques et des rapports charnels est liée l’incroyable impression de fugacité, de pâles échos de ce qu’ils furent jadis. Les coups de fouet reviennent, et avec eux cet amour fou et hors norme, mais on sait très bien que tout cela ne durera pas, et que la mort a déjà tout séparé et tout détruit. Une grande impression de claustrophobie et de solitude, véritablement déchirante, s’installe. Et c’est à fendre l’âme. C’est d’autant plus touchant que cet amour à l’envers est traité avec beaucoup de sentimentalisme dans l’acception la plus noble du terme.
Il ne faut pas se leurrer, même si le scénario est assez brillant. Si le film déclenche autant de passion, c’est bien sûr à cause de la fabuleuse mise en scène de Bava, véritable coup de poing, et encore plus, ai-je envie de dire, aujourd’hui en 2005. Elle est vraiment, comme souvent chez Bava, à tomber par terre. Il y a quelques décors seulement, mais richement dotés (énorme travail de la direction artistique), et formidablement spatialisés par un découpage au cordeau, à la fois très intuitif et sans fioritures. C’est une démonstration d’épure (maniériste) assez hallucinante. Voir la première scène entre Lee et Lavi sur la plage, et la façon dont Bava utilise l’arrière plan pour décrire les rapports de force entre les deux personnages. Le ciel bleu du couchant vient se briser sur la roche. On voit la belle Lavi en plan rapproché, avec dans l’arrière-plan une paroi rocheuse, et on comprend simplement, instantanément et avec quel lyrisme, que la pauvre femme est coincée, et dans son désir, et par le personnage de Lee, et qu’il n’y aura aucune rémission : elle n'a aucune issue… là où le ciel couchant derrière Lee, dans le contrechamp, montre son omnipotence et l’horizon illimité de passion qu’il lui apporte. Ne croyez pas que j’extrapole et passe à la moulinette littéraire cette belle séquence : c’est simplement dit, d’abord avec l’image et le découpage plutôt qu’avec les dialogues et le scénario. [Si j’étais prof de cinéma, j’utiliserais volontiers cette séquence, tellement elle est épurée, classe et limpide.]
Mais malgré sa précision, ce n’est pas le découpage qui a la part la plus belle, et ce n’est pas lui non plus qui rend la mise en scène si signifiante. Si le film informe et délivre ses informations, c’est rarement par le scénario et les dialogues, comme je le disais (en fait, ils arrivent souvent trop tard, quand on a déjà compris), mais c’est par la photographie qui, comme quasiment tout le temps chez Bava, est absolument hallucinante et d’une complexité magnifique. La lumière parle tout le temps, définit le champ et le contrechamp (jeu de cache cronenbergien dans la séquence du piano), définit le cadrage, et même sur-cadre. C’est fabuleux. Un acteur marche dans la pièce, et l’éclairage se modifie en même temps, en temps réel, donnant un ressenti phénoménal et sensuel à la moindre scène, et laissant le spectateur comme les personnages : sans répit, sans pouvoir échapper une seconde à la beauté et à la tristesse des sentiments exprimés. La lumière est d’un tel luxe qu’elle semble être le véritable narrateur de cette histoire. C’est beau, on a le souffle littéralement coupé. La beauté de cette photo (co-signé par Bava et Terzano), sa richesse, ses mutations in vivo à l’intérieur même d’un plan, ferait presque passer le cadrage, pourtant exquis et aussi rigoureux, pour un élément secondaire. Elle développe un véritable univers à elle seule, dans ce genre pourtant extrêmement codifié.
Ajoutez là-dessus des morceaux de bravoure assez étonnants et une maîtrise du rythme totale, n’hésitant pas, comme tous les grands films, à jouer sur le guingois. L’assassinat de Lee par un courant d’air (phénoménal !), l’incroyable sermon du prêtre à l’enterrement de Lee, qui semble être dans la première minute de ce texte la voix-off de Lee lui-même (idée géniale que Lucio Fulci essaiera de recréer dans VOIX PROFONDES dont on avait déjà parlé ici), les reprises incessantes de certains plans qui viennent enfermer le film  et les personnages (le château en plan d’ensemble avec la plage), la boucle sonore (du vent qui souffle tout le film, sans s’arrêter) qui joue comme une pierre tombale sur l’ensemble du métrage, etc. C’est extra, comme disait le poète, et ça ne s’arrête pas une seconde. Ici, aucun plan n’est perdu, tout est pensé, et bien loin d’enfermer le film dans un pensum théorique, on assiste au contraire à une œuvre d’une intuition remarquable, et dont l’incarnation fonctionne à chaque instant.

Bien sûr, le matériau de base (et le résultat) est bien moins original que LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP du même Bava (achetez ça en DVD, ça coûte une bouchée de pain et c’est génial, il faut bien le dire). Mais LE CORPS ET LE FOUET est une œuvre des plus respectables, et dont le soin et la maîtrise font froid dans le dos, à notre époque. Que s’est-il passé en chemin pour qu’on ait perdu tant de savoir-faire et d’intelligence dans le cinéma européen ? Comment peut-on continuer à produire des films esthétiquement et cinématographiquement aussi médiocres après des réalisateurs comme Bava ? Et encore plus, avec des moyens bien modestes, comment a-t-on pu accoucher de films pareils, avec notamment une telle liberté de ton ? [Essayez de produire de nos jours un film sur l’amour d’un couple basé sur la soumission comme ici (avec une femme qui n'a de plaisir qu'en étant fouettée !), et qui soit en plus d’un érotisme troublant et encore plus touchant et émouvant…] C’est en revoyant de tels films qu’on s’aperçoit que, depuis bien longtemps, on a rendu le cinéma a des gens qui sont sans doute des locuteurs, mais sûrement pas des artistes. Pendant ce processus, c’est tout un savoir faire qui fiche le camp et qui meurt. Triste.
Passionnément Vôtre,
Dr Devo.
 
PS : Un des grands mensonges de l’Histoire En Marche est de nous faire croire que la chose la plus importante qui se soit passée en Italie, jadis grande terre de cinéma, était le néo-réalisme et Fellini. Fellini est un grand, sans nul doute (même si ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé, et même si je respecte le bonhomme). Mais oublier Bava et ses confrères est un geste des plus malhonnêtes, en plus d’être complètement révisionniste. Si l’on veut parler de baroque ou de maniérisme, il est quand même difficile de faire l’impasse sur lui. L’Histoire n’existe décidément pas : elle s’écrit !
J’ajoute, comme je le dis souvent pour le cinéma de genre et italien de ces années-là (notamment UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL de Bava également) : quelle intensité, quel trouble et quelle compétence se dégageaient des actrices de l’époque ! Là aussi, grande régression, les années passant…
Enfin, dernier ajout : regardez la magnificence des profondeurs de champ. Je râle souvent sur l’aspect étriqué des échelles de plans des années récentes. Mais ici, on en a la preuve ! On peut faire un plan rapproché qui ait quand même un arrière plan ! Qu’est-ce qui peut justifier un tel « je-m’en-foutisme » par rapport à ces choses là, fort simples, chez nos réalisateurs contemporains ?
Peut-être Straub a raison (encore !). Les réalisateurs devraient faire leur film avec les moyens les plus modestes possibles. Les films n’ont jamais coûté aussi chers, et ont l’air crasseux.
 
Je vous rajoute une petit mignardise dans le juke-box focalien (colonne de droite sous la pin-up au biniou !)
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Mardi 27 décembre 2005

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 (Photo: "Soyez focale chez vous", par Dr Devo)



Aujourd'hui 4 aillequoux pour fêter la non-noël, et 3 auteurs auteurs  parmi les plus prestigieux. A méditer, les matins de trop-plein de la farce de la veille...

 

 

THE CONSTANT GARDENER de Fernando Mereilles (UK-Bresil, 2005)

L'enfant noir sourit
Tu la sens la gratitude (?)
Je passe et m'écoeure

(Dr Devo) 

LA VERITE NUE de Atom Egoyan (Canada-USA, 2005)

Supporte et mélange
Les Êtres joints par le Temps
Sauvage d'épure

(Mr Mort)

PALAIS ROYAL de Valérie Lemercier (France 2005)

Nombril et gros plan
La mise n'est pas sauvée
Choisis le suicide

(Mr Mort) 

MATCH POINT de Woody Allen (USA-UK, 2005)

Peau de Balle
Sur tes grosses lèvres
Sexuelles
Attention il a un fuz,

(il a un fuz)


(Bernard RAPP)

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Samedi 24 décembre 2005

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 (Photo : "Spirit Sanctu" par Dr Devo)


HAÏKU INTRODUCTIF
 
Le Temps est compté
J'assume car le vaut bien
C'est pour toi ! Régale !
 
HARRY POTTER ET LA COUPE DE FEU de Mike Newell (USA-UK-2005)
L'effet est spécial
Le Pro, pas moi, juge :
C'est vraiment parfait, dit-il.
 
Binocle deviendra laide
Ça m'empêche de dormir.
 
 
 
Le Beau est fugace
Et c'est trop de boursouflures
Pour le temps qu'il me reste
 
 
LE CRI DU CORMORAN LE SOIR AU DESSUS DES JONQUES de Michel Audiard (France-1970)
 
Antonio-esque ?
Ou San Michelangelo ?
Je choisis la prime.
Mr Mort.
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Vendredi 23 décembre 2005

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(Photo : "L'Homme Singe" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Et bien non, il faudra attendre la dernière minute pour faire son palmarès des chouettes films de l'année 2005. C'est plus prudent, en quelque sorte, car voici que sortent in extremis, et dans un contexte fort peu favorable, et donc bien incompréhensible (ah, nos amis distributeurs !...), les derniers films d’Abel Ferrara (MARY... Noël... idée de distribution...) et d’Atom Egoyan. On ne sait jamais, si les deux camarades ne sont pas en si mauvaise forme que le prétendent nos amis journalistes, ça pourrait bouleverser le classement, parce que ces petits gars ne sont quand même pas manchots.
Je ferai à ce sujet un petit sort à l'article hilarant de Libération sur le Ferrara (un beau tissu de n'importe quoi, encore une fois) quand je m'occuperai de l'article sur MARY. Le gars a quand même dit que CHRISTMAS, dont j'avais parlé il y a peu ici, est un "documentaire" (et oui !) sur les dealers ! Mais bon, chaque chose en son temps.
 
Egoyan fait partie de ces chouchous de l'art et essai des années 90, que tout le monde a encensé, et que tout le monde snobe gentiment depuis, une fois la mode passée. On ne note cependant pas de faiblesse dans sa filmographie, et même loin de là. LE VOYAGE DE FELICIA était très beau, et son moyen métrage adapté de Beckett, KRAPP'S LAST TAPE, était tout à fait jouissif et inattendu (et avec John Hurt en plus, que demande le peuple ?). Mais malgré cela, il est de bon ton de dire qu’Egoyan, ce n'est plus ce que c'était. Présenté cette année à Cannes, le canadien est forcément reparti les mains vides. Egoyan n'a plus qu'à payer un verre à Lars Von Trier, histoire de rire un bon coup ! Le mieux dans ces cas-là, c'est d'aller vérifier la suffisance du palmarès en salles. C’est une expérience que je conseille à tous les cinéphiles : allez voir pendant un an les films de Cannes (enfin, ceux qui sortent du moins, n'est-ce pas Mr Greenaway ?), et après, faire votre palmarès... On n'est jamais déçu, et les résultats, année après année, sont sans appel. Passons.
 
À la fin des années 50 aux USA, Kevin Bacon et Colin Firth sont incroyablement célèbres et populaires. Ces deux artistes de music-hall font un tabac avec leur duo de choc, entre crooner et humoriste. Et s'ils sont si populaires, c'est que chaque année, ils animent un marathon télévisuel durant trois jours, afin de récolter des sous pour le Téléthon contre la Polio ! Voilà qui les a propulsé durablement dans le cœur des américains. Il faut dire que le duo joue sur une "charactérisation" antinomique (Firth est le mec classe, pince sans rire et bien élevé, là où Bacon joue la tête brûlée blagueuse, clownesque et toujours un peu osée, le personnage rock 'n roll par excellence). Et ça fait mouche.
Des années plus tard, au début des années 70, Bacon et Firth sont un peu rentrés dans le rang. Bacon est producteur d'un label musical, et Firth est acteur, mais ses films connaissent de moins en moins de succès. Leur temps est passé, tout simplement.
Alison Lohman est une jeune journaliste au style moderne, qui n'hésite pas dans ses articles à se mettre elle-même en scène. Du journalisme subjectif, si on peut dire. Elle cherche à marquer un grand coup pour devenir enfin quelqu'un de reconnu. Un éditeur lui propose d'écrire une biographie de Firth et Bacon, deux personnages auxquels elle voue depuis sa tendre enfance une admiration sans bornes. Mais Alison est très intelligente et complètement professionnelle. Très rusée (le film est une belle ode à l'Intellect), elle veut faire la lumière sur un événement trouble qui a brisé l'élan de nos deux showmen. La dernière année où ils ont présenté le Téléthon (en 1959), on a découvert dans la suite de leur hôtel le corps sans vie de Rachel Blanchard, jeune femme de chambre. L’enquête à l'époque conclut au suicide, et on n’a jamais très bien su ce qui s'était vraiment passé. Alison décide de faire la lumière sur cet événement. Si Firth accepte assez facilement l'interview (et pour cause, il sera grassement payé par l'éditeur d’Alison), Bacon, lui, refuse, car il prétend écrire un livre sur le sujet. Il n'accepte qu'une chose : envoyer deux chapitres de son livre à Alison.
La chose se complique lorsqu’Alison prend l'avion pour aller interviewer Firth. Son voisin de siège n'est autre que... Bacon lui-même ! Le hasard dépasse la fiction la plus romanesque. Alison panique, et refuse de dévoiler sa vraie identité ! Elle lui cache donc le fait qu'elle est journaliste et qu'elle écrit un livre sur lui. Bacon, quant à lui, cherche à la séduire... L'enquête commence...
 
Tiens, tiens, se dit-on, en débarquant dans le film, c'est marrant ça, que le gars Egoyan fasse un film ouvertement "à costumes", si j'ose dire. L'ouverture est magnifique et rythmée, et impose d'entrée de jeu une étrange narration. En effet, le film est narré par les voix-off d’Alison, bien sûr, réfléchissant a posteriori aux événements qui ont eu lieu pendant son enquête, et aussi par la voix-off de Bacon qui est en fait le texte du livre qu'il est en train d'écrire. Voix multiples donc, dont on comprend assez vite qu'elles vont tisser un réseau assez riche. Et à chaque nouveau témoignage, la narration partira sur de nouveaux rails, parallèles certes, mais réservant des différences de taille. Avec Firth, c'est une autre voix encore qui s'exprime. Tout cela est follement mélangé. Car en effet, c'est la réflexion d’Alison Lohman qui prédomine, d'une part, et d’autre part le film ne cesse de faire des allers-retours entre les années 50 et les années 70. Le rythme est fluide, certes, mais bien étrange, et loin d'être monotone malgré une nuance langoureuse qui est loin d'être rassurante d'ailleurs. On s'aperçoit que tous les personnages sont reliés de manière intime aux événements de 1959, Firth et Bacon, bien sûr, mais aussi Lohman. On est vraiment dans l'histoire légendaire de cette étrange mort, certes, mais aussi dans le ressenti et le subjectif les plus intimes des personnages. Ce jeu de points de vue mouvants est encore perturbé par un autre facteur. En s'adressant à Alison Lohman, les deux acteurs présentent une version très choisie des événements. Peut-on aboutir à un récit crédible à partir d'un fatras de mensonges et de demi-vérités ? Il y a sûrement des différences entre les événements décrits à la journaliste et ce qui s'est vraiment passé. Au fur et à mesure que Lohman avance dans son enquête, il est certain que le simple fait de préparer son livre fait des remous, et que derrière son dos, tout le monde tire les ficelles pour la manipuler plus ou moins, et pour protéger un passé que personne ne souhaite vraiment voir ressurgir. Bref, voilà un film un peu rashomonien, mais tout mélangé, où l’on cherche la vérité avec des témoignages subjectifs et tronqués, parasités en plus (ça fait beaucoup !) par la propre confusion de l'héroïne, très attachée à ces deux personnages de son enfance, et qui plus est, qui s'implique bien au-delà de ce que la rigueur professionnelle lui impose. Tout ça parce que, dans l'avion où elle rencontre Bacon, Alison Lohman ment sur son identité, détruisant ainsi la position de force que pouvait lui conférer son statut de journaliste, ce qui la plonge surtout dans une intimité forcée avec Bacon ! C’est pas joli-joli. Au-dessus du lac aux requins plane un ignoble sentiment de danger, fatal mais larvé. Après tout, personne n'a intérêt à dévoiler la chose, et surtout les sommes en jeu sont tellement énormes qu'on sent très bien que cette enquête n'est pas sans danger, ni pour l'intégrité physique de chacun, ni pour le cerveau... ni pour l'âme.
 
Le danger est omniprésent. Et il devient difficile de trouver le moindre indice concluant dans cette fourmilière. Rien ne tient debout. La mise en scène rajoute du trouble, comme si cela ne suffisait pas. Car n'imaginez pas qu’Egoyan fasse une mise en scène policière stricto sensu. Bien au contraire, il joue avec ses personnages et avec les spectateurs, en faisant constamment dévier sa narration. Ellipses, ruptures, direction artistique qui se dérègle (on ne sait plus par moment si on est en 59 ou en 72 !), les deux époques deviennent un no man's land où tous les personnages errent comme des fantômes. Il y a une voix supplémentaire à cette cacophonie des témoignages : celle d’Egoyan ! Et le gars, en plus, a l'intelligence de ne pas toujours faire coïncider son point de vue avec celui de l'héroïne. C’est donc formidablement beau. Tout est de guingois, rien ne colle, et c'est à ces sources de lumières contradictoires et confuses que se dégage, mais avec confusion et doute, un semblant de vérité, et encore, bien fugace. Tout le monde a menti, et tout le monde est impliqué.
 
L'enquête a son côté Agatha Christie, et c'est une des grosses surprises du film. Mais cet aspect est explosé par le dispositif global. Egoyan finit par nous perdre divinement, et très vite on ne sait plus où vont s'arrêter les chausse-trappes et les faux-semblants. Il y a indices, il y a énigme à résoudre, mais derrière ? Qu'est-ce qu'il y a au-delà ? Brrr... Ça fait drôlement peur, et c'est même terrifiant !
En nous perdant, mais aussi en nous montrant des évidences (certaines choses sont vraies dans tout ça, et on en devine un paquet : mais on n'est jamais sûr d'être roulé ou non dans la farine de manière définitive), Egoyan construit un film complètement cubiste, à la lisière du fantastique. Ça coud, ça découd, on se perd et l'abîme est de plus en plus profonde, signe peut-être qu'on s'approche de l'humain, au final. Egoyan s'amuse et fait preuve d'une grande malice et d'une grande générosité. Le suspense est immense et le sentiment nous éclate en pleine figure. On en ressort bouleversé, bien sûr.
 
Le film en fait n'est quasiment pas une enquête (...faudrait savoir !). On pense à MULHOLLAND DRIVE ou à SUEURS FROIDES, pour faire vite (c'est très exagéré), mais dans des versions où l'ouvertement fantastique aurait été rayé au profit de quelque chose de plus terre à terre. Il est bouleversant de voir que les points moebiusiens du film sont uniquement construits par la mise en scène, et sur les bases d'une narration "classique", même si elle est iconoclaste. Je disais cubiste tout à l'heure, mais peut-être aurait il fallut dire quantique... Les personnages sont doubles, c'est-à-dire pas forcément avec une face cachée et obscure, mais dans le sens où tous les personnages sont deux ! En tout cas, l'Innocence est définitivement sacrifiée, et la Mort plane. La rencontre a eu lieu puisqu'elle aura lieu, le film aplatit et retourne la temporalité, en confortant un sentiment que, bizarrement, on pourra trouver presque fraternel. Quel beau mystère. On s'arrêtera là, malheureusement, pour ne rien dévoiler...
 
La mise en scène est superbe, bien entendu. Complètement subjective et lyrique au delà du plausible, hollywoodienne même par endroit (le restaurant japonais et ses éclairs, le cri de la femme de ménage, etc.), elle est un délice de quasiment tous les instants. Je pense que rien que pour l'utilisation multiple de la séquence de la petite fille du Téléthon, le film méritait d'être encensé par tous : on la voit sous différents supports, sous différents angles (champ et contrechamp), et avec une réduction progressive de l'échelle de plans !). Voilà la définition parfaite, à travers cette scène disséminée, du relief au cinéma. Voilà une dis-narration (enfin !) superbe ! Le reste est parfait. Egoyan a un grand orgue devant lui, dont il utilise tous les jeux et toutes les manettes, il fait jouer toutes les combinaisons possibles. Ça n'arrête quasiment pas. Musique (écoutez la bien, elle raconte pas mal de choses !), décors, lumière (le premier plan où la copine d’Alison, Sonja Bennett, excellente actrice, lit le chapitre du livre sur la terrasse !), costumes, cadres et montage, c'est hallucinant. Enfin, c'est très beau, et ça utilise tout le matériel avec une gourmandise évidente.
Quant aux acteurs, je n'en parle même pas. Des premiers aux derniers rôles, c'est d'une précision renversante (la femme de chambre vietnamienne !).
 
J'omets volontairement une nuance très importante du film. Et également une scène dont il y aurait fort à dire. Mais vous me remercierez, vous verrez...
 
VO obligatoire, sinon rien.
 
Etonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 22 décembre 2005

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(Photo : "La raison menant le Monde", par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Vous la sentez, la Maturité qui monte ? Et oui, nous entamons aujourd'hui la deuxième année de Matière Focale, puisque nous avons soufflé hier la première bougie du site, sans fracas ni feu d'artifice (mais avec une belle photo de Mamie, quand même). Et en cette période de fête, vous serez sans doute amenés à emmener (oh !, ça commence bien) votre petit cousin Kevin au cinéma. De deux choses l'une, il demandera à voir HARRY POTTER ou KING KONG. [Parce qu'entre nous, ça m'étonnerait qu'il réclame MARY d’Abel Ferrara, qui sort en pleines fêtes, coincé entre les autres mastodontes, et qui sera donc avalé comme un fétu de paille. Dommage, la presse semble l'avoir défendu pour une fois ; pareil pour LA VERITE NUE d’Atom Egoyan ! Quelle idée d'aller sacrifier ces films sur l'autel de la concurrence... Ça ne nous aurait pas dérangé de les voir début décembre ou début janvier !]
 
Bon, j'ai vu HARRY POTTER, et je vous en parlerai peut-être un de ces quatre. Aujourd'hui, je suis plutôt d'humeur poilue, et donc on va faire un sort à notre ami Peter Jackson, dont le hasard a fait qu'on ne l'a jamais "traité" convenablement dans ces pages. Le gars Jackson est pourtant sympathique. Si BAD TASTE peut amuser pour l'aspect un peu culte qu'il a pris avec le temps (mouais, mauvais argument ça !), ce n'est pas grand chose, et c'est plutôt potache. Par contre, HEAVENLY CREATURES est superbe de bout en bout. BRAIN DEAD est très beau, en plus d'être social et amusant. FANTÔMES CONTRE FANTÔMES (à ne pas confondre avec le film avec Philippe Noiret et Gérard Jugnot, héhé) est vraiment bien. FORGOTTEN SILVER, très sympathique, etc. [Et LES FEEBLES, chef ? NdC] J'ai plus de mal avec la trilogie du SEIGNEUR DES ANNEAUX, et pour beaucoup de raisons qui pourraient donner lieu à un article fourni. Ce n’est pas vraiment mon truc, cette série. Je sais que le Marquis est plutôt fan, et je le laisserai défendre la chose. Bref, pour résumer, Jackson est un type plutôt sympathique, et surtout, il est capable du meilleur. On peut être un peu effrayé de constater qu'il semble avoir pris goût, non pas pour les luxueuses productions, mais pour les projets ultra-pharaoniques. C'est quand même un peu bizarre, la chose. Et si ce n'était pas lui, parce que malgré tout le gars est un rigolo et un sympathique, on éviterait peut-être ce KING KONG bodybuildé. Mais si c'est Jackson, on se dit qu'il y aura sans doute quelque chose à manger, alors pourquoi pas ? Et puis c'est Noël, et je suis de bonne humeur.
 
USA, 1929. Le pays est dévasté par la crise économique. Jack Black, réalisateur de film d'aventures de série B, montre les premiers rushes de son nouveau film à ses producteurs. La projection se passe mal, et les producteurs préfèrent arrêter la production plutôt que d'engloutir encore plus d'argent pour essayer de rectifier le tir, si cela est possible. Jack est bien embêté. Emberlificoteur de première, très malin, passionné, volubile, mais sûrement aussi arnaqueur et orgueilleux, Jack est un personnage haut en couleur. Et il est bien embêté : il allait demander une rallonge de budget pour pouvoir aller tourner sur une île et finir son film. Il décide alors de voler les bobines déjà tournées et de réunir son équipe en moins d'une heure, pour rejoindre le bateau et partir. Son actrice vedette ayant abandonné le métrage, il doit aussi dans l'heure trouver une actrice. Il repère dans la rue Naomi Watts, artiste de music-hall qui vient d'être mise au chômage, alors qu’elle est sur le point de voler de la nourriture sur une échoppe... Naomi accepte de tourner pour Jack pour une seule raison : le scénariste n'est autre qu’Adrien Brody, célèbre dramaturge pour lequel Naomi voue une admiration sans borne.
Le bateau quitte le quai de New York juste avant que tout le monde se fasse embarquer par la police pour le vol des bobines. Le vieux rafiot emmène la troupe vers une destination inconnue de tous, sauf de Jack : l'Île aux Crânes, qui n'existe sur aucune carte...
 
Si la presse s'est emparée du test comparatif avec le KING KONG de 1933, on laissera tomber la chose en ce qui nous concerne, les deux films n'ayant pas grand chose à voir en termes de production, notamment en ce qui concerne la longueur (plus de trois heures ici), la différence des effets spéciaux, le jeu des acteurs, etc. Tout cela n'aurait pas grand intérêt.
Alors où va-t-on commencer, par contre ? Le film de Jackson est dense, et il y a énormément de choses à dire. L'exposition, toute new-yorkaise, met l'accent sur la crise économique de 1929. C’est la misère, et on est bien obligé de voler pour manger. L'industrie du spectacle est bien sûr touchée de plein fouet. Naomi Watts en est réduite à voler une pomme, et s'oblige à écouter Jack Black alors qu'elle n'en a pas du tout envie, parce qu'elle sait qu'il va l'inviter dans un drugstore pour manger un gros repas bien calorique. Black est un sans-le-sou lui aussi, mais d'une autre manière. Persuadé de son talent, on lui enlève son gagne-pain. Il montera son expédition filmique dans l'illégalité la plus complète et en arnaquant tout le monde : le scénariste embarqué de force, le capitaine du bateau et les marins à qui l’on cache la vraie destination de la quête, et qui sont sans doute payés avec un gros chèque en blanc, etc. Des petits plans sur Central Park transformé en bidonville, costumes mités aux manches, c'est une introduction classique et hollywoodienne. L'aventure démarre à la lisière du catastrophique, Black ayant bien arnaqué son monde au nom de sa passion. Une fois embarqués, les choses iront de mal en pis, puis de pis en horrible, obligeant les personnages à continuer malgré eux, car le point de retour est dans ces conditions franchi les doigts dans le nez. Il s'agira par la suite de gérer les catastrophes cataclysmiques qui s'abattent sur le groupe. C'est là qu'on trouve les idées de scénario les plus séduisantes, notamment dans l'idée de rétrécissement progressif de l'équipe de tournage (plus d'actrice, plus de photographe, plus de preneur de son, et finalement plus de caméra, héhé !).
Jackson pose là aussi ce qui semble être des pistes, comme le scénario écrit dans les soutes du bateau (Brody est enfermé dans une cage, symboliquement du moins, pour écrire sa commande) qui semble être le moteur du bateau, et donc du film lui-même. On se dit que Jackson poussera la métaphore jusqu'à montrer que le singe, c'est Brody ou Black qui l'a créé, mais en fait pas tout à fait. Ou plutôt, au contraire, oui, c'est effectivement le cas. Avant d'arriver au singe géant, l'équipe se retrouve en pleine série B, comme ils ne l'avaient jamais rêvée, et la réalité est la fiction en quelque sorte. Mais au bout de vingt minutes sur l'île, l'action et la technique prennent le dessus, et la métaphorisation (si je veux) de l'histoire n'atteindra finalement que le gros singe, le reste se fondant comme du plomb chauffé dans la mécanique narrative, mais sans symbolisation. On se retrouve alors dans une épopée à la Jules Vernes (référence avouée, je pense), avec des événements plus énormes que nature, et une narration très premier degré (c'est un choix, et pas forcément un défaut). On se sent déjà un peu de guingois. Tout cela met beaucoup de temps à arriver, pour finalement aller jusqu'au film d'action pure. Bah, pourquoi pas, après tout ? C’est son choix. En chemin, Jackson tend à faire manœuvrer son film vers une espèce de comédie bizarre, ou plutôt de film d'aventure avec des situations de comédie.
 
Le bât blesse, à mes yeux, et assez vite je trouve, dans de nombreux points du film qui ne me semblent pas fonctionner. Tout d'abord, il y a les effets spéciaux, loin d'être bâclés bien sûr (il manquerait plus que ça, tiens !), ils incarnent sans doute le top de la technique actuelle. Mais il n'empêche. Dans la jungle, terrible jungle, où il y aura énormément de cadavres ce soir, on retrouve des décors de synthèse quasiment partout. Les amateurs seront ravis, car ils auront l'impression de trouver là un univers graphiquement proche, peut-être, des univers de bandes dessinées, par exemple. Et pourtant, même en ayant décelé cela, je ne marche pas : que cela est froid, que cela est attendu. La jungle est énorme, la jungle est dense et remplie de bêtes effrayantes, certes, mais sur le plan de la direction artistique, on retrouve en fait la jungle-type de cinéma, en mille fois plus grande, mais c'est la même. Les teintes vertes-grises sont d'une artificialité énorme, et surtout d'une terrible froideur, provoquant de grandes sensations d'aplat très désagréables. En effet, on est très vite gavé par ce sentiment omniprésent que les acteurs se déplacent devant des fonds bleus. Grrrr... [La chose sera d'ailleurs aggravée et / ou provoquée par le découpage, comme on le verra.]
Ensuite, on a vraiment l'impression de se retrouver avec une espèce de remake de JURASSIC PARK (sans la famille, merci mon dieu !). Evidemment, c'est là aussi qu'on trouve l'inspiration Vernesienne (euh..., si je veux...). Certes. Mais que de séquences déjà vues, notamment tout ce qui concerne les dinosaures et autres reptiles ! La chose n'est pas mal faite, d'ailleurs, par endroits du moins. Certains plans tremblent tellement et sont tellement chargés qu'on ne voit absolument rien, à l'image de la poursuite dans le canyon où tous les monstres et les humains fuient dans la même direction. On retrouve là le syndrome SPIDERMAN (mais on pourrait choisir ici un autre titre) : "tiens, j'ai vu un truc rouge et bleu passer !" Effets de tremblés, formes grisâtres qui vous passent sous le nez et dont vous percevez le mouvement tout juste, mais par contre, vous perdez les personnages, la spatialisation et l'action. Cette fameuse fuite, notamment, est même assez drôle, involontairement, quand on regarde les carambolages des petites créatures qui courent sous les pattes des grosses dans un joyeux chaos. La spatialisation est détruite, et surtout, textures, formes et actions donnent des effets quasiment comiques, plus proches du dessin animé que du vrai film que Jackson est en train de faire. En général, les créatures sont souvent froides et mécaniques. À une exception près, on le verra. Le singe, quant à lui, réunit les qualités et les défauts du film. Plutôt convaincant par moments, de manière fugitive, c'est une créature de plus dans les combats contre les autres monstres. Je prendrai un exemple pour vous montrer mon malaise. Kong se bat très souvent en prenant Naomi Watts dans la main. Naomi, poupée de pixels minuscule et désarticulée dans les mains du monstre : quelle mauvaise idée ! Ça marchait peut-être sur le papier, mais là non. L’effort pour rendre ces scènes d'action palpitantes est réduit à néant quasiment : on ne voit que ça (la poupée synthétique à la Pixar dans la main du monstrueux singe), et graphiquement, ça ne rend pas du tout, et même pire : ça fait quasiment cheap ! [D'ailleurs, en plan rapproché et dans le même plan, les transitions "invisibles" entre la Naomi de synthèse et la Naomi en chair et en os sont assez maladroites. Je suis gentil.]
 
Ce n'est qu'un exemple, mais il est significatif. Dans ces combats où le singe tient Watts dans sa main, on voit bien que Jackson veut faire passer l'idée que le Kong protége la belle des monstres. Pourquoi pas ? Mais si le plan, au final, est ridicule, si ça ne marche pas, pourquoi King Kong ne poserait pas la belle dans un endroit abrité pour aller se battre ensuite ? Autre exemple. Si un plan en travelling avant sur le singe fait que la transition entre la synthèse et l'actrice semble foirée (et ils ont dû en faire, des tests, pour en arriver là !), pourquoi ne pas faire deux jolis plans au lieu d'un seul ? Un autre effet spécial très raté : les indigènes qui sautent avec des perches géantes de rochers en rochers : c'est ridicule, et ça fait carrément mauvais plan de cinématique dans un  mauvais jeu vidéo. Si ça ne marche pas, pourquoi ne pas supprimer le plan ?
Tout cela relève de mauvaises options, et en général, rend les plans rapprochés (qui sont souvent des plans live) complètement artificiels, maladroits... et cheap, à leur tour !
 
[Il y a quelques jolies choses, néanmoins, j'y reviendrai.]
 
Du numérique encore et encore, et surtout avec des options de mise en scène maladroites. En plus de l'incessant gavage de rebondissements (les scènes d'actions sont très longues), on a l'impression d'une cuisine beaucoup trop riche, et vite, on sature complètement, ne cherchant même plus à lutter, mais se laissant voguer, en espérant percevoir avec son œil (héhé) quelques plans beaux et fugaces dans la bouillabaisse.
Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour qu'on puisse enfin parler de mise en scène. Car il y en a, bien sûr. Mais je voulais commencer par les effets spéciaux, pour bien vous montrer que le film me semble rempli de faiblesses, mais qu'elles forment surtout un réseau, un tissu, ou plutôt une combinaison de petites choses sur des niveaux différents, qui finissent par arrêter le film dans ses élans. La faute se situe à plusieurs étages.
 
Parlons donc de mise en scène de manière plus générale. Même si la partie concernant les Sauvages n'est pas la moins réussie (ça marche assez bien), on a très peur au début des aventures sur l'île. Jackson nous fait en effet de petits effets d'obturation absolument  splendouillets et donc très kitsch, face auxquels on ne peut s'empêcher de sourire en pensant que, tiens, là, on est presque dans une ré-appropriation du fameux effet (très laid) d'obturation (même si ce n'est pas vraiment le même) de Ridley Scott période GLADIATOR et suivants !! Mais qu'est-ce qui se passe, on se dit ? Heureusement, Jackson ne réitère pas l'expérience plus loin dans le film, ouf ! [D'ailleurs, cet effet a lieu également sur des plans au ralenti, comme chez Scott !]
Le problème pour moi se situe ailleurs. Et curieusement, ce qui m’a personnellement le plus gêné, c'est le cadre d'une part, et l'échelle de plans, de manière encore plus significative, d'autre part. Je crois d'ailleurs que ce n'est au final rien d'autre que le problème de l'échelle de plans qui induit les défauts qu'on peut déceler sur le reste du film. Il n'est pas étonnant, en effet, de tomber sur des problèmes de direction artistique, qui sont vraiment paradoxaux quand on pense aux effets qu'a voulu en tirer Jackson, (c'est presque absurde même, ce déferlement technologique pointu pour aboutir à des plans qui ne fonctionnent pas tout simplement, comme le plan avec les perches dont je parlais). Loin d'être une cause, ce plantouillage des effets n'est peut-être qu'un symptôme justement du problème de découpage.
 
Ben oui, tout bêtement. Des plans "majestueux" (dans les limites esthétiques qu'on vient d'exposer) avec par exemple une vallée s'étendant à perte de vue, où trois monstres préhistoriques se battent, minuscules comme des fourmis, autrement dit des plans d'ensemble très travaillés, il y en a. Mais bien souvent, ils sont uniquement illustratifs, et ne participent pas réellement à l'échelle des plans et au découpage proprement dit de la séquence. Car à l'intérieur des scènes, que se passe-t-il ? Des couloirs de plusieurs centaines de kilomètres de long de gros plans ! Et de plans rapprochés. Que c'est monotone, du coup ! Et tout est mis sur la même échelle (un gros plan de Kong pouvant succéder sans problème et dans les mêmes proportions à un gros plan sur Watts, faisant exploser la taille des personnages, et ce sans faire joujou avec malice avec des plans intermédiaires permettant de faire de ces deux gros plans absurdes un vrai travail poétique). Deuxième point faible : l'impression certaine que le champ et le contrechamp sont absolument imperméables. Déjà, le fossé entre les deux axes est bien souvent creusé par le caractère largement antinomique (au niveau de la direction artistique, une nouvelle fois), entre plan "live" et plan de synthèse. En plus, le champ et le contrechamp semblent ne jamais (ou si peu) devoir se rencontrer, faille que la nature même de chacune de ces catégories de plans révèle de manière particulièrement cruelle. Au final, on se retrouve donc face à un découpage extrêmement monotone, et d'une, qui bien souvent nuit à la création d'un univers propre et homogène, et de deux, et qui, enfin, donne le director's cut aux effets eux-mêmes, bien sûr. Et donc, on peut dire adieu à la spatialisation. C'en est presque fascinant de voir comment ce découpage en deux dimensions complètement dichotomiques semble être autant un reportage sur la fabrication du film lui-même qu'un film de fiction. Loin d'être emporté par une aventure rythmée et étonnante, on se retrouve au contraire face à une description technologique du film en train de se faire ! En voulant faire un film d'aventure populaire ultime, Jackson se retrouve avec un catalogue d'effets spéciaux qui avancent malgré les personnages eux-mêmes. Ces derniers n'ont aucune influence sur le story-board. La véritable cause de l'échec est là : Jackson n'a pas soumis ses très importants moyens à son style et à sa mise en scène, mais au contraire, celle-ci suit complètement les partis-pris du département effets spéciaux.
La tactique, aux mains d'un gars doué comme Jackson, aurait d'ailleurs pu être passionnante et iconoclaste. Malheureusement, le parti pris esthétique, on l'a vu, est des plus classiques, entre Jules Vernes et Jurassiqueries. On est bien loin d'un regard moderne et personnel, loin d'une esthétique originale et propre à Jackson. On peut même parier qu'un autre "gros" réalisateur serait arrivé, avec la même indépendance et les mêmes moyens que Jackson, au même résultat, au moins sur le plan esthétique.  Déception donc.
 
Bien sûr, il y a des trucs assez inattendus