AVANT-PROPOS
Pour bien commencer l'année, l'important c'est de la finir de manière superbe, chose moins facile qu'on le croit. Rien de tel pour cela qu'une contribution focalienne d'anniversaire, et pas des moindres puisque c'est Isaac Allendo et son camarade Mégalomanu qui s'attèlent aujourd'hui à la tâche. Allendo est le créateur du site (trop sporadique malheureusement !) ALVÉOLES SCANDALEUSES et fondateur du Mouvement Apoétique Ethylique. C'est également un focalien assidu, et il fut même récemment membre du Jury au Concours de brioches (ou pitch, ou piches) et de haïkus que nous avons organisé, et dont je vais publier les résultats sous peu... Attention, on peut cacher les enfants, les femmes enceintes et les personnes sensibles, car, vous allez le voir, ça décape... Finissons l'année en petits punks que nous sommes...
Merci à Isaac.

 


(“Théorie climatique sur les machines à café” : Concept d'Isaac Allendo, Photo de Mégalomanu)




1. Le coup de rage des justes

Si Internet est un dépotoir libertaire qui vous suce les couilles (même pour les dames), de temps en temps on tombe sur Matière Focale.
Non, stop, j’arrête tout !
Et puis quoi encore !
Trop c’est trop !
Ne cédons point aux congratulations tapageuses, ostentatoires et rutilantes, j’en ai marre ! Si on commence là, bientôt on ira à la garden-party des 75 ans de Télérama et son hospice funèbre !
Un peu d’anti-anniversaire que diable ! Une minute de Terry et que ça saute parce que l’ambiance devient festive !

Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.





2. Révélations et autres déhanchements de savoir

[Photo : " Soutien Scolastique #3 ou Apoétique Attitude (Il Faut Former les Jeunes !)"

par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Stella Stevens.]




Avec cette brillante intervention, j’en oublie complètement mon intention de départ : apporter des révélations.
Car figurez vous, parfois, comme tout génie qui se respecte, j’ai des visions précognitives.
Je suis donc en mesure d’apporter quelques éléments sur l’avenir de Matière Focale, à l’instar d’
Invisible vous prédisant Cannes 2057.

Tout d’abord, je tiens à rassurer tout le monde, les brioches Pasquier vont perdre le procès.

Le Marquis sera anobli par la couronne anglaise, et on se demande pourquoi ce n’est pas le cas dès maintenant, c’est un vrai scandale que le seul noble authentique du pays ne soit pas reconnu outre-manche.

Mr Mort ne parlera plus que texan.

Bernard RAPP adaptera son dictionnaire en douze tomes sur le viol collectif à travers une comédie musicale.

Le Doc arrivera enfin à se servir correctement d’un logiciel de son pour ses élans vocaux. (Quelle pique !)

La critique française n’arrivera toujours pas à critiquer. (Quel drame !)

John Zorn sera toujours le meilleur musicien du moment.

Enfin Dali et Duras avait raison : on va tous crever à cause de Jules Verne.

 

 

 

 


3. La poésie ce n’est rien, l’apoésie c’est tout 




("Le produit de l’année 2006" ou “Menace vaudou sur Nancy”. Photo de Mégalomanu)



La foule raffole de symbole tandis qu’elle chancelle.
Où sont les poètes ? 
À la tombe, à la trombe, à l’ombre qui s’effondre dissertant sur des catacombes.
Le poète est en effet de nature morbide, la preuve il ricane sans efforts.

On a que ça à foutre de désespérer de la banalité que je lui disais.
Que ça à foutre !

Oui mais il y a les poètes qu’il me répond.
Je doutes des intention graveleuses d’une bande de sages avachis. Les poètes s’entourent d’affamés pour crier plus fort qu’ils ne le peuvent. J’entoure les affamés pour murmurer plus fort qu’ils ne le peuvent.

Alors pleure !
Car en fin de compte les légendes meurent pour qu’on écrive leur nom sur des murs.

N’oublies pas d’acheter le ciment.


Isaac Allendo.

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Dimanche 31 décembre 2006

recommander publié dans : Courrier des Lecteurs


[Photo : "Soutien Scolastique N°2, ou Ton Nom de Beverly Hills sur la Plage de Plouhinec Déserte"

par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Carrie Stevens.] 

 

 

Oh oui, oh oui, oh oui !


Dans la jolie interview de Bruno Dumont par le docteur (pour la REVUE DU CINÉMA, hors-série spécial cinéma français entièrement réalisé par Matière Focale, et qu'on trouve peut-être encore en kiosques), le réalisateur de FLANDRES considère le cinéma comme lieu de la sidération et de la transcendance. Et de rajouter tout de suite que les liens qui se créent entre le film, partiellement compréhensible puisque qu'il s'exprime par une série de partis-pris illogiques (en dehors du procédé artistique) et qu'il se base sur des mouvements d'ellipses (le montage), les liens, dis-je, entre ce film et le spectateur, c'est ce qu'on appelle la culture, notion enfin débarrassée de son pendant encyclopédiste, car dans cette définition, au final, le spectateur, toi ou moi, sommes nus "aux yeux du seigneur" comme disait le poète, et plus encore devant le film.


Les petits gamins me jettent des pierres dans la rue. [Rassurez-vous, je les gifle illico, et je porte plainte au commissariat le plus proche.] Leurs parents crachent sur ma voiture sur le parking du Leclerc quand je vais faire mes courses. Et un mouvement de boycott s'est organisé dans les deux ou trois cinémas que je fréquente : je suis donc toujours seul sur ma rangée pendant un film ! Et certains me traitent de "Grande Faucheuse!" Ils ne pourraient pas me faire plus plaisir ! Oui, c'est vrai, c'est moi le Faucheur tranquille de la Cinémort... La Virginia Madsen au masculin des salles obscures qui pose la main sur l'épaule des films pour les euthanasier... [Vous avez vu le machin de Robert Altman ? Ça vaut quand même pas un épisode de COURS APRÈS MOI SHÉRIF...] Belle saison donc en 2006, grosse livraison de faisans. Je commençais en janvier dernier par l'immondissant ESPRIT DE FAMILLE (avec un titre comme ça, j'aurais dû me méfier), grosse choucroute de Noël dégoûtante, et je finis sur un autre cas intéressant avec THE FOUNTAIN de Darren Aronofsky. Du pire anonyme à ce qui se veut de plus original et hors-norme en quelque sorte. Dans la micro-bulle du cinéma hollywoodien (qui n'est pas, en taille, New York mais bien Landerneau), des espèces d'alpha et d'oméga.

Aronosky, finalement, c'est Chien-Malade, c'est SIXIÈME SENS, et on dirait même plus, en Europe, on dirait même, et ce n'est pas moi qui le dit, notez bien, c'est Chien-Malade, mais dans la division art-et-essai. En fait, ça s'est joué à peu, et c'est toujours comme ça, dans la vie. THE FOUNTAIN est clairement un film de série A. Ouais. Mais d'auteur. Ouais. LA JEUNE FILLE DE L'EAU est aussi un film d'auteur, mais d'obédience commerciale. Pendant le mercato, ces deux-là pourraient échanger leur place. Ça se joue à peu. Mais on sent comme "une subtile odeur dans l'air" comme disait le poète anglais, une odeur de cinéma d'h/auteur, comme dit l'autre, une odeur d'originalité, et n'ayons pas peur des mots, d'indépendance chez Aronofsky. Ça se joue à peu, c'est dû à l'âge sans doute. Dira-t-on encore cela lorsque que notre Darren chéri aura réalisé 6 films ? Sans doute pas.

THE FOUNTAIN, c'est la grande symphonie du Destin. Finalement, c'est du Lelouch à l'américaine, et donc complètement différent de Lelouch. [C'est un compliment au départ, car, sans rire, Lelouch est le seul grand metteur en scène que la France mérite, avec le(s) Straub et Blier à la rigueur...] THE FOUNTAIN a au moins quelque chose pour lui. La mort nous programme sans doute sur son grand ordinateur, mais en tout cas, c'est pas une raison pour nous vomir dans les yeux (c'est ça, le cinémort, finalement, du vomi dans les yeux) ton message universaliste tout pourri comme quoi on est tous connectés et tous frères. Ce n'est pas, comme disait élégamment le Marquis (anecdote rapportée par le Patron), "quand je tire sur un poil de mon cul en Basse-Bretagne, un réalisateur de SHORT CUT meurt en Alabama", autrement dit la théorie du "papillon qui rote" (...en Indonésie, et provoque la rédaction d'une encyclopédie sur les avions de chasse de la première guerre mondiale en Suisse allemanique). THE FOUNTAIN, mon dieu merci, ça n'est pas ça. La fraternité obligée et l'odéal (nouveau mot que je viens d'inventer, mélange des mots "idéal" et "l'Oréal") standard, rien à foutre. THE FOUNTAIN est un gros film égoïste où la Terre peut crever la gueule ouverte, et c'est plus mon problème. C'est la tendance 2007 (moi aussi, je lis dans les(des) astres !).  Moi, mon chien et ma copine d'abord, le faible et l'opprimé, on verra après s'il reste de la place une fois que j'aurai chargé le couple de bébés-phoques. Par voie de conséquence, THE FOUNTAIN se passe dans une cuisine, quasiment comme unique décor. Une cuisine peinte en bleu, quand même. THE FOUNTAIN comme son nom l'indique, c'est un film de salle de bain.
[Ce dernier trait rapproche-t-il le film des "films de chambre français" ? C'est une hypothèse, et je ne saurais dire. Je vous laisse juge...]

L'autre jour, notre patron le docteur m'a convaincu de regarder l'excellente, je dois le dire, l'excellente émission VISU grâce à une des photos utilisées dans son article. Allez voir, jetez un œil en cliquant ici. Il s'agit de la cinquième photo, celle avec la marmotte. Le docteur m'a dit, avec son sens parfois fulgurant de l'analyse : "c'est le cri de souffrance et d'interrogation mystique de la créature, celui qu'elle jette au yeux de son créateur justement..." Le cri de l'homme qui souffre, l'indécrottable scandale de la souffrance... Et de la mort ! Cette seule photo (il faut le faire quand même, en un seul plan, et sur une diapo de marmotte en plus !) extraite du court de Forgeard exprime tout, et encore bien mieux, à la puissance mille, ce qu'a voulu faire Aronofsky à travers THE FOUNTAIN, projet qui lui a pris quand même six ans ! Forgeard, ça a dû lui prendre 5 minutes, et dans son film, ça dure deux secondes, mais tout est dit. Comme quoi, la valeur "travail" n'en est pas une, comme disait la poète.

Le scandale de la créature qui souff...

Non, la poète, ce n’est pas Desireless, même si c'est assez logique que son nom apparaisse dans cet article comme on le verra plus bas. C'est Duras. Pas loin...

Le scandale de la créature qui souffre. Voilà le sujet. Sur le papier. Oui, mais alors, ma souffrance à moi, et celle de mon "doudou d'amour" comme on dit sur les blogs (lol lol gr8t ! ptdr !). THE FOUNTAIN se pose là en LOVE STORY (cette bouse !) existentielle. Pas d'universalisme, pas de fraternité Benneton, mais toi et moi et ton cancer, et hop, on essaie de demander à Dieu (à savoir, ici, le Cosmos ; Dieu c'est un peu démodé finalement) un passe-droit : on voudrait s'aimer éternellement. Capice ? J'ai une belle gueule, je pourrais être blond et aimer les vêtements marrons, je suis Nobel de physique, de médecine, et de théâtre, je gagne de la thune à plus savoir qu'en faire, j'ai un i-pod, je rédige un blog, je suis plus sensible et plus intelligent que 99,58% de la population , je suis sans doute le plus achevé et fulgurant des Humains, alors oui, mon petit bonhomme, oui mon Dieu, mon Créateur, tu pourrais pas nous faire disparaître ce vilain cancer, nous trouver une logement HLM en centre-ville, et tant qu'à faire, nous donner l'Immortalité, pour moi et ma zessgon, hein ? Vous voyez, je n'ai pas menti, puisque que la quête est romantique (hélas, car je préfère les quêtes sentimentales plus riches et plus adultes). Alors oui, THE FOUNTAIN est forcément anti-universaliste bon teint, il est égoïste. Ça change, c'est plus franc.

Le mieux dans THE FOUNTAIN, c'est le début. Ça vaut pas une seconde du très beau film THE RELIC de Peter Hyams (métrage qui s'éteint photographiquement sur 90 minutes, une idée fascinante, et le pari réussi d'un film qui commence éclairé et se termine dans le noir total... Hyams fait sa photo lui-même aussi, ça aide...). Mais quand même, même si les tous premiers plans (le manuscrit, la relique, et Hugh Jackman) font craindre le pire, la séquence qui suit et son piège à conquistador (tu m'a conquis, je t'adore ! Ça ne me rajeunit pas tout ça !), est quasiment tourné dans le noir, avec quelques vagues reflets ! C’est assez couillu. Pas superbement élégant et pas écrasant de beauté (bizarrement...), mais il y a là quelque chose de bien. On ne voit rien, on devine, ce qui est rare au cinéma, surtout populaire. Et d'une. Et puis Aronofsky ne s'arrête pas là, il met en place sa charte "réalisante" (comme une charte de mise en scène, le film étant quand même, pour le assez bon et pour le pire, une affaire de look, hélas...), notamment à travers des jeux de fausses perspectives ou de perspectives absurdes qui nous font confondre le profond et le plat, le devant et le dessus. C’est la plus belle idée du film, et c'est là qu'elle marche le mieux. Ça commence donc bien.

Très vite, pourtant, ce sont les adieux à Cythère. Tout d'abord, la mise en scène.
Non, non, et non, c'est pas possib', c'est pas envisageab', on ne peut pas faire un film avec 90% de gros plans. Sur ce point simple, quoi qu'il arrive, Aronofsky plante son film. Et encore, me suis-je dit pendant la séance, la direction artistique est tellement zarbi et surlookée qu'il met pas mal de plans plus larges pour montrer qu'il a bossé et qu'il a voulu développer un univers graphique particulier. Cet effort est littéralement ruiné par l'incessante utilisation du gros plan, et, et c'est là sans doute le plus gros péché du film (avec le Verbe), la démission du réalisateur face à la dictature du champ/contrechamp ! Car c'est ça qu'il veut, le Darren, il veut exploser le champ/contrechamp, et il a un sujet et un parti pris qui le lui permettent... Mais non... Rien à faire... Original peut-être, mais iconoclaste sûrement pas, Anorofsky préfère sauver son petit fond de commerce. Les dialogues de ce film ultra-bavard qui voudrait au contraire le plein d'épure se déroulent en d'interminables tunnels qui coupent tout le lyrisme que le réalisateur essaie d'instaurer par ailleurs. À quoi ça sert de faire autant d'efforts sur le "design" du film (le mot est lancé !), pour se planter sur ce qu'il y a de plus simple ? Premier point.
Je passe sur le cadrage tout à fait anonyme et convenu... Un source de plaisir en moins... Un bon petit 1.37 des familles pourrait guérir un grand nombre de cinéastes américains un peu perdus, moi, je vous le dis... Et pendant que j'y suis : celui qui a emprunté la profondeur de champ est prié de la rendre au bureau de MF, qui transmettra, merci. [On n’en a qu'une, alors on y tient, vous comprenez...]

Deuxième péché qui barre tout espoir d’éternité, justement, le Verbe. Trois époques, trois récits mêlés, la belle histoire ! Et bien, ça ne fonctionne pas. Là aussi, c’est une erreur minime aux conséquences gravissimes : c’est le dialogue, oui, oui et oui, en vérité je vous le dis, c’est le dialogue qui guide le film, et mieux, c’est le dialogue qui fait le montage. Le film et sa narration n’ont qu’une importance secondaire, le film est plutôt la "mise en musique" d’une dizaine de dialogues répétés à diverses époques, dans divers contextes, et rejoignant le temps et les existences répétées dans la Grande Mayonnaise du Cosmos ! Pour ceux qui se demandaient ce qu’était le Cosmos/Dieu, la réponse est enfin là : Dieu est un scénariste, et sans doute un fumeur d'aspartame. Et il porte un haut de forme. Loin de la spirale enchevêtrée, de la mosaïque dis-narrative promise, le film, extrêmement rationnel au fond, est complètement linéaire : c’est une chanson qui se construit sur la répétition de quelques refrains-maîtres qui vont décider tout seuls, comme des marteaux sans maître, des décrochages temporels, des ellipses, des répétitions, etc. Et le transitionnisme, maladie ici sublime, point nodal drôle du film, de manière involontaire (quelquefois, on se dit qu'il ne s’en est simplement pas rendu compte... Ça donne deux ou trois choses splendouillettes, le film ayant plus de transitions que de scènes ou presque, et même un ou deux moments involontairement surréalistes, mais qui ont leur charme... C'est la charrue avant les bœufs quoi qu'il en soit...). Aronofsky est contraint d’obéir à la machine qu’il a inventée, et du coup se tord en quatre pour que le film marche esthétiquement. De fait, il devient un illustrateur. Ce qui fera rire les plus cyniques : THE FOUNTAIN se construit sur deux ou trois idées (l’opposition jaune/blanc, les trois points et le triangle, l’à-plat du tunnel cosmique et son renversement vertical, annoncé dans la scène du piège dont je parlais, grâce à la confusion dessus/de face, l’égalité macro/micro et c’est quasiment tout), idées répétées jusqu’à plus soif…

Voilà où sont les points désespérément faibles de THE FOUNTAIN. Le reste n’a que peu d’importance. Peu importe si Hugh Jackman (bientôt le nouveau Gérard De Niro je pense...) n’a pas beaucoup de relief et joue toujours pareil, sur un mode dichotomique on/off, peu importe que le personnage de Rachel Weisz soit complètement allégorique et désincarné, peu importe que certaines prises soient vraiment désastreuses (le malaise de Weisz, le pétage de plomb de Jackman à l’hôpital…), peu importe que l’enjeu sentimental soit absent (le film est trop mécanique), et que le romantisme en mode automatique empêche la moindre émotion, la moindre sensation pour au contraire fouler des sentiers balisés… [De ce point de vue, THE FOUNTAIN est quasiment un téléfilm ou une série télé.] On pourra aussi reprocher la direction artistique globale, très fantasy finalement, et cette espèce de syncrétisme années 70 / années 2000. Quant au fond lui-même, c’est celui d’un point de vue new-age, complètement païen du coup et tristement évolutionniste (du couple maya/christianisme comme époque de ténèbres, au néo-bouddhisme surpuissant et créateur de l’Univers, en passant par la Science ici décrite comme une religion d’inspiration divine / cosmique ! Faut oser quand même ! C’est affreusement petit-bourgeois !).

THE FOUNTAIN finit par crisper par son absence de fondamentaux. Maladresse ou calcul ? On serait tenté de dire calcul, un peu quand même. Le film, par son absence de rythme hallucinante (normal, vu que c’est le dialogue qui fait le montage ! On ne peut pas espérer de miracle !) surprend. Un film lent ne veut pas dire un film sans rythme, attention ! Mais là, on ne reconnaît pas du tout le réalisateur de REQUIEM FOR A DREAM, film tout à fait réussi, et qui justement arrivait à trouver un lyrisme puissant, qui se construisait sur la richesse d’une mise en scène aux multiples leviers (l’échelle de plans notamment) et dont le moteur n’était pas le dialogue ou l’histoire, mais d’abord et avant tout la fulgurance de la mise en scène (qui bien sûr finissait par nourrir un contenu intéressant). Où est passé le son par exemple, dans THE FOUNTAIN, son qui était une des armes majeures de REQUIEM... ? On se pince quand on entend dans le film un effet qui fait « Fizzzzz » quand une boule lumineuse passe dans le champ. [De la même manière que, dans un slasher, on entend un gros bruit de lame de couteau quand l’ombre du tueur passe dans le plan ! Ou qu’on entend un maelström de voix sous-mixées dans un film de fantômes asiatiques à la moindre apparition d’effets numériques de synthèse ! Que c’est naïf ! Et attendu !] On est bien loin des jolies modifications du moteur de REQUIEM…, on est bien loin du temps où les mains étaient dans le cambouis. THE FOUNTAIN se voulait original, et sur le papier, on reconnaît complètement cette volonté. Pour un distributeur lambda, c’est sans doute le film expérimental du siècle ! Mais pour le focalien, quelle bouillabaisse ! THE FOUNTAIN est un parfait ensemble dialectique où toutes les thématiques se rejoignent et se complètent, ou chaque élément a son double signifiant, et où chaque parcelle d’information a son utilité. Et, gag de l'année 2006 : le film a trois actes ! Le comble ! En cela, le film est complètement hollywoodien, ou plutôt américain. C’est sans doute un très bon scénario sur le plan technique. Outre les thèmes abordés (bien naïfs, sans enjeux), plutôt discutables, mais c’est pas grave, c’est la linéarité du projet qui surprend et déçoit. Et son absence de fulgurance justement. Un design, une direction artistique ne suffisent pas à faire un film qui fonctionne. Aronosky n’ose pas faire un grand poème visuel qui le rapprocherait plus de Greenaway ou de Gilliam justement [THE FOUNTAIN est l’exact opposé de TIDELAND, finalement], hésite à plonger dans une abstraction narrative, ou tout simplement un Mystère. Son film est finalement tout sauf poétique, c’est bien la peine. C'est bien une sphère, une surface polie qui tourne sur elle-même en plein mouvement perpétuel, bravo. Par contre, pour le cinéma et la poésie, on repassera. En voulant contenter tout et son contraire, Aronosky tombe au fond de la piscine avec son pull marine tout élimé au coude [Il n’a pas voulu le recoudre ? NdC], et ce en voulant quitter le plongeoir, finalement, parce que c’est haut, ça fout le vertige. Sur le chemin de retour vers la terre ferme, il glisse et tombe dans l’eau comme dans un vidéogag. Du coup, il perd sur les deux tableaux, et dans son entre-deux, dans son alpha et son oméga vains, Aronosky n’évite pas le ridicule. Plutôt que le bouddhisme de pacotille surpuissant, il lui faudra plutôt méditer ce bon vieux axiome monothéiste bien de chez nous : "Dieu vomit les Tièdes !". THE FOUNTAIN est sans doute, c’est le pire, un objet parfait, verrouillé de l’intérieur, cohérent au possible. C’est sans doute une réussite. Artistiquement, c’est un échec cuisant. Ce n'est jamais qu'un bluastro de plus en fait... [pour la notion de "bluastro", cliquez ici !]

On en serait presque à souhaiter qu’Aronofsky se prenne une veste et refasse tout de suite un film dans la foulée, de manière plus légère, plus punk, et tout bêtement cinématographique.

Combien cet ouvre-boîte de designer, Maryse ? 
 
Mr Mort.
 

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Samedi 30 décembre 2006

recommander publié dans : Cinémort


[Photo : "Soutien Scolastique #1 (le seul fauteuil d'académicien, c'est le vôtre)"

ou "Emmèfe stands for Woman" par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Adele Stephens.]

 

AVANT-PROPOS
Chers Amis, les réjouissances focaliennes s'organisent, les textes affluent (un peu..., et sont encore les bienvenues), et nous continuons ensemble l'anniversaire de Matière Focale ! Mesdames Messieurs, levons-nous et applaudissons Rub, vieux lecteur du site, assez discret, mais qui, vous allez le voir, quand il l'ouvre, a quelque chose à dire, et c'est de fort belle manière. Merci à lui pour ce texte magnifique qui vient combler une lacune focalienne : parler des livres sur le cinéma (qui en général sont quand même insignifiants, mais ici ça n'est pas le cas !). Merci encore à Rub, donc.
Je signale à tous ceux qui ont la gentillesse de m'envoyer quelque chose que je ne publie pas vos articles dans l'ordre. Rien n'est perdu, rassurez-vous, et il y aura, comme d'habitude, de la place pour tout le monde !
Dr Devo.
 
 
"Fragments are the only form I trust", (Donald Barthelme, Unspeakable Practices, 1968).

Non, je ne suis pas un érudit. Je suis tombé par hasard un jour sur cette sentence, qui me marqua vivement par la – me semble-t-il – vérité de son propos, en dehors même du contexte dans lequel elle était énoncée et qui n'avait rien à voir avec le cinéma. Je me suis depuis informé sur la provenance de cette phrase, pour toi lecteur, sans en savoir cependant plus sur ses conditions d'énonciation. Car cette phrase-là, pour moi, parle, et très bien, de cinéma, du cinéma. Ici, à Matière Focale (MF dirons-nous par la suite), on l'a assez dit : le cinéma, c'est avant tout du montage. Et si mon esprit embrumé ne se trompe pas trop, le montage et la fragmentation, c'est un peu du même tonneau. Toutes les valeurs défendues sur Emmèfe comme étant spécifiques au cinématographe peuvent être abordées en termes de fragmentation : fragmentation qu'est le cadre dans le vaste champ de la vision humaine, fragmentations que sont bien entendu le découpage et la multiplicité des points de vue, fragmentation de l'échelle de plans, fragmentation de la narration qu'est la non-linéarité, fragmentations que sont les incrustations dans le plan, les transparences, split-screen et autres délicieuseries surcadrantes, fragmentation qu'est le jeu sur les différentes pistes sonores et visuelles, etc. La fragmentation, c'est un des plus puissants moteurs de l'émotion esthétique potentielle du cinéma. Et la fragmentation, c'est, bien plus que ne le serait la captation documentaire, le moyen de faire jaillir le vrai du matériau brut qu'est la réalité filmée.

Et cela, beaucoup de "grands" l'avaient compris, de Pasolini et sa fameuse Observation sur le plan-séquence où il dit qu' "ayant l'intuition de la vérité – à partir des différents fragments. naturalistes, constitués par les différents petits films – il [le réalisateur] serait en mesure de la reconstituer. Comment ? En choisissant les moments vraiment significatifs des différents plans-séquence subjectifs et en trouvant par conséquent leur véritable enchaînement. Il s'agirait tout simplement d'un montage. À la suite d'un tel travail de sélection et de coordination, les différents angles de vue se dissoudraient, et la subjectivité, existentielle, céderait la place à l'objectivité." À Tarkovski affirmant dans LE TEMPS SCELLÉ : "Je pense qu'il est impossible de parvenir à l'authenticité, à la vérité intérieure, ne serait-ce même qu'à une véritable ressemblance extérieure, s'il n'y a pas un rapport organique entre les impressions subjectives de l'auteur et la représentation objective de la réalité. Sinon, une séquence peut être filmée comme un documentaire, les personnages habillés avec un soin naturaliste, la vie même reconstituée artificiellement, le film sera loin encore de la réalité : il paraîtra parfaitement conventionnel, donc sans ressemblance littérale avec la réalité, bien que l'auteur ait essayé justement de sortir d'une représentation trop conventionnelle. Il peut donc paraître étrange d'appeler conventionnelle en art une perception trop immédiate de la réalité. Pourtant, la vie a une organisation bien plus poétique que ne veulent nous le faire croire les partisans d'un naturalisme absolu. Nos émotions, nos pensées, ne sont-elles pas toujours comme des allusions inachevées ? Quand, dans certains films, est réussie la ressemblance avec la vie, l'approche documentaire n'est pas respectée. Elle est même remplacée par une vision très orientée." Voilà des thèses bien chères aux oreilles focaliennes ! [Je ne saurais en aucun cas couper dans ces textes, d'autant plus que sont abordés en filigrane des thèmes fondamentaux comme la poésie, la subjectivité, la (re)création artistique, etc.]

"Fragments are the only form I trust". Il faudrait donc briser le miroir pour pouvoir se voir en vérité dans les milliers de facettes ainsi créées ! Délicieuse perspective !

Le cinéma n'est pas question d'histoire, cela a déjà été dit. Les petits tracas freudiens des auteurs/personnages sont d'un intérêt tellement en deçà de ce que peut procurer une véritable émotion artistique qu'il en devient criminel de les mettre au premier plan de sa volonté monstratrice ou de sa thèse critique. Mettez votre pointeur devant un U et vous aurez un psy. Non, la vérité est ailleurs. Où, me direz-vous, petits chenapans que vous êtes ? Eh bien, une partie en tout cas, peut-être dans ce Temps scellé. Voilà en effet seulement quelques pages que je le lis, et j'ai déjà envie d'en noter comme citation/maxime/règle de vie/vérité universelle la moitié. La délectation que peut produire la lecture d'un tel ouvrage en rentrant désespéré de la séance d'un quelconque film (le choix est large en ce moment), les sublimes envolées théoriques et la profonde foi en l'art (sans majuscules vous le noterez, on est pas là pour frimer) du gars Andreï, tout ça me faisait me dire que, non, vraiment, il fallait en parler de ce bouquin. Alors quel plus sublime cadeau que de sacrifier sa pauvre prose (respectivement pensée) au service d'une autre ô combien plus enrichissante ? Comment mieux remercier le docteur, son équipe et toute l'idéologie focalienne qui me nourrirent au berceau, qu'en invitant tout un chacun à aller voir du côté de chez Tarkovski comment quelqu'un peut avoir une vision du cinéma d'une réelle beauté et d'une grandeur nécessaire, comme on les aime ici ? Quel plus flagrant et flamboyant témoignage de reconnaissance porter à cette institution, à ces personnes qui lui donnent vie ?

L'union de l'absurde et de l'absolu.

Bon anniversaire,
 
Le Père Noël, focalien lambda (alias Rub).
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Jeudi 28 décembre 2006

recommander publié dans : Ethicus Universalis


[Photo : "Don't Try to Look Disappointed" par Dr Devo,

d'après une photo de plateau du film IT CAME FROM TRAFALGAR de Solomon Mortamur (USA-2005)

avec, de gauche à droite : Brinke Stevens, Jeremy Smith et Linnea Quigley]

 

AVANT-PROPOS
Nous continuons le tour de piste focalien et commémoratif. Et aujourd'hui, c'est le
Dr Orlof qui nous offre un texte. Je fais moult courbettes et le remercie !
Dr Devo.


Renoir, Guitry, Truffaut, Moretti, Chabrol, Kusturica, Woody Allen, Almodovar… Ils sont nombreux les cinéastes que j’admire à avoir été malmenés en ces lieux depuis deux ans. Et pourtant, depuis que j’ai découvert Matière Focale, non sans une certaine admiration (comment avoir le talent d’écrire deux longs articles sur MAC ET MOI (articles visibles ici et ici) ? J’en serais bien incapable !), jamais l’idée de m’éloigner de cette source rafraîchissante ne m’a traversé l’esprit. Cela pourrait s’expliquer par un simple relativisme (après tout, chacun ses goûts), mais jamais cette hypothèse ne m’a paru satisfaisante. Bien sûr, chacun d’entre nous entretient avec le cinéma des penchants coupables qui nous poussent plus volontiers vers certains types de films que d’autres. Pour ma part, je déteste les films de guerre, la science-fiction m’ennuie souvent, et je sais pertinemment, indépendamment de la valeur intrinsèque des films, que je m’embêterai moins devant un porno soft des années 70 que devant une superproduction de David Lean. En ce qui concerne notre hôte, tout le monde aura repéré sa méfiance instinctive envers les films de mafieux, les reconstitutions historiques et les "biopics" (alors qu’il y en a d’excellents, que l’on se souvienne du VAN GOGH de Pialat ou le sublime MAN ON THE MOON de Milos Forman [1] alors que son péché mignon l’attire irrésistiblement vers les "films de college" (où le pourcentage d’inepties doit pourtant avoisiner celui des films érotiques des 70’ !).
Non ! Ce n’est pas le "chacun ses goûts" qui a fait pour moi de MF une lecture (quasi) quotidienne indispensable, mais la certitude que les films n’étaient jugés que sur le seul critère valable à mes yeux : celui de la mise en scène (notre beau souci !).


De la même manière qu’on se fiche que Cézanne ait peint des pommes plutôt que des fraises ou des betteraves (le motif n’est pas le style), ce n’est pas "l’histoire" qui fait un bon livre ; un film n’est pas un scénario mais une manière de le faire vivre à l’écran, qui passe par le cadre, des mouvements de caméra, la lumière, le son, le montage, le découpage, le jeu des acteurs… Or, rares sont les critiques qui décortiquent ces divers éléments avec autant d’acuité et de perspicacité que notre bon Docteur Devo. J’aime ses rapprochements incongrus, sa manière inimitable de s’enthousiasmer pour l’agencement d’une seule séquence qui passe parfois inaperçue dans l’ensemble d’un film (il me l’a prouvé très récemment lors d’une joute amicale autour du film de Lucio Fulci, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE. J’ai revu la séquence que je n’avais pas remarquée et, effectivement, elle est assez belle !) J’aime son sens de l’humour, sa passion pour les films qui le pousse à les regarder, au départ, comme s’ils naissaient libres et égaux sans distinction de genres (noble ou pas, art et essai ou commercial) ou de races (Tarkovski et la série Z, même combat !).
 
 

À ce moment de mon (sincère) éloge, vous sentez monter le paradoxe. "Si les critères de jugement que vous appliquez sont les mêmes, comment expliquez-vous les divergences notées en tout début de ce texte ?", me diriez-vous. C’est là où me semble résider la spécificité de MF, à la fois extrêmement iconoclaste et stimulante, même si jamais les auteurs de ce site n’en ont fait une vérité suprême à suivre comme des dévots [Des Dr Dévots ? NdC]. C’est là que s’explique également le titre de ce courrier, qui tient, en fait, à la conception que chacun se fait de l’art.
On peut estimer que l’art doit (ou peut) rester au contact du réel et poser un regard sur le monde tel qu’il est (Flaubert) ou qu’il n’a d’autre fin que lui-même (Baudelaire, "l’art pour l’art"…)
Notre bon docteur est un farouche partisan de la deuxième catégorie, "Poésie uber alles" , répète-t-il inlassablement et tous les syndromes qu’il découvre régulièrement (par, exemple récemment "la poutre apparente") ne disent qu’une même chose : Donnez-nous de l’Art, du Beau, de l’Étonnant en faisant exploser la narration, en nous offrant des cadres insolites, en nous surprenant par le montage et gardez-nous de la platitude du quotidien téléfilmique. Oh ! Je sais parfaitement que si le docteur affectionne particulièrement un art totalement baroque (Jarman, Russell, Greenaway…), il n’est pas non plus allergique au Réel et sait parfaitement être sensible aux constructions diaboliques d’Éric Rohmer ou aux splendides épures des époux Straub. Mais dans tous les cas, il faut des partis pris de mise en scène très forts.

Je le redis, cette conception défendue sans le moindre pédantisme et avec une ouverture d’esprit jamais prise en défaut est extrêmement stimulante et permet de découvrir les beautés que recèlent les films de Marins, de Franco ou de Rollin, cinéastes méprisés par la doxa cinéphilique. Mais pour ma part, j’avoue que j’ai une définition plus "globale" (du coup, forcément moins précise) de la mise en scène, et que j’ai du mal à en séparer les éléments. Pour reprendre une comparaison littéraire, je veux bien admirer un type comme Perec capable d’écrire tout un roman sans la lettre e (sa maîtrise de la langue est parfaite) mais j’avoue que cela m’ennuie aussi (comme les jeux intellectuels d’un Robbe-Grillet ou le recyclage avant-gardiste d’une Marguerite Duras). Ce qui me passionne dans la mise en scène, c’est l’incarnation, la manière dont un cinéaste parvient à faire vivre un scénario à l’écran. Cela peut passer par des personnages (Antoine Doinel ou les acteurs-réalisateurs qui me passionnent comme Woody Allen ou Monteiro [2]) ou par une trame romanesque intense qui parvient à faire oublier les ficelles du scénario (Almodovar). La mise en scène, de Renoir au magnifique BLISSFULLY YOURS d’Apichatpong Weerasethakul, est aussi, selon moi, ce qui permet d’offrir au spectateur une place face au monde.
 
 

Dans un récent commentaire, l’excellent Bernard RAPP rappelait à un lecteur que le cinéma n’était pas un cours d’histoire. Je suis totalement d’accord lorsqu’il s’agit d’INDIGÈNES ou des horreurs comme LE VENT SE LÈVE de Ken Loach ou Tavernier. Dans ces cas, il n’y a pas de cinéma mais du didactisme, une volonté de dire aux spectateurs ce qu’ils doivent penser par l’intermédiaire de ficelles mélodramatiques et de personnages caricaturaux. À côté de cela, je pense que le cinéma peut néanmoins poser un regard sur le monde (l’histoire, la politique…) et nous permettre de le déchiffrer lorsqu’il "reconstruit" le réel, lorsqu’un artiste pose un regard singulier sur ce monde (ce que font, à mon avis, des gens comme Chabrol ou Moretti).

Voilà ce qui peut expliquer nos (petites) divergences. Ceci dit (je me suis déjà bien étendu), ce que j’apprécie par-dessus tout chez l’équipe de Matière Focale, c’est l’honnêteté qu’elle persiste à conserver en accueillant toutes les opinions et en les discutant courtoisement. Bien sûr, il faut parfois faire bloc pour congédier les perturbateurs qui entrent en baskets et braillent sans débattre, mais jamais je n’ai vu ici les insultes et les anathèmes péremptoires remplacer la pensée ! Étonnez-vous après que l’on se sente si bien dans ce salon britannique où l’on peut croiser aussi bien Gérard Kikoïne et Gilbert Roussel que Sokourov et Pedro Costa !
 
 

Pour la passion intacte et communicative du docteur, la boulimie de cinéphage du Marquis, les commentaires ironiques et hilarants de Bernard Rapp et le talent de toute l’équipe de rédaction, Matière Focale est devenue LE lieu indispensable de la cinéphilie. D’où ce modeste (quoique trop long) hommage et ces sincères remerciements que je vous adresse à tous à l’occasion de ce deuxième anniversaire.
[1] Je reconnais qu’il existe aussi d’excellents films de guerre et qu’il m’arrive de les aimer (ceux de Kubrick en particulier).

[2] Je rêve d’un note focalienne sur LA COMÉDIE DE DIEU ou LES NOCES DE DIEU !

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Mercredi 27 décembre 2006

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L’entretien qui suit a été publié une première fois en Novembre 2006 dans le Hors-Série Cinéma Français de La Revue du Cinéma. Nous le reproduisons ici à quelques heures de la diffusion de « Visu, le magazine de toutes les visions » sur France 2 dans la nuit de mardi à mercredi à 01h40 (prévoir une cassette assez longue la chaîne étant rarement à l'heure pour ce programme), émission dont nous vous parlions en détail hier et dans laquelle l’animateur Michel Moisan recevra Benoît Forgeard et l’opticien Phil, tout en diffusant quatre films de l’auteur : STEVE ANDRÉ, LA COURSE NUE et LAÏKAPARK épisode zéro et deux.


[Photo de la comédienne et chanteuse Rachel Stevens]

Michel Moisan est né à Metz en 1959. Cet écrivain critique, touche-à-tout de génie, se définissant comme "orphelin au cœur du monde visible", aime les clichés, mais aussi les coïncidences et les listes. Professeur de lettres au cœur de la prude Alsace mais opposé à toutes les transcendances, ce Cancer ascendant Taureau s'est exilé au Canada en 1999. Quasi inconnu dans son propre pays, chacun a pourtant fredonné un jour du Moisan puisque ce polyglotte est l'auteur des paroles de l'hymne officiel de La Ligue des Champions UEFA (Ce sont les meilleures équipes / Sie sind die allerbesten Mannschaften /The main event / Die Meister, Die Besten, Les Grandes Équipes, The Champions / Une grande réunion / Eine grosse sportliche Veranstaltung...) Critique dans la revue Bobines, auteur de livres non traduits en français hélas sur David Cronenberg entre autres, animateur de télévision, amoureux du regard, Michel Moisan est surtout l’inventeur du Questionnaire des Michel. Questionnaire qui gagne à être lu car, comme le confiait lui-même Michel Moisan dans un entretien donné en 1999 au magazine Subversion(s), "lire un papier de Moisan demeure toujours une aventure hautement risquée, celle de la littérature."
 


Benoît Forgeard n'est pas né à Metz en 1959. Jeune d'allure, il porte néanmoins la moustache depuis l'âge de onze ans. Sa filmographie aligne les hits, néanmoins l'homme ne connaît pas encore les affres du succès flonflonnant, ce qui fait en quelque sorte de lui l'équivalent cinématographique de la chanteuse inconnue Rachel Stevens (cf. notre document photographique). Mi-expérimental, mi-raisin, le cinéma de Forgeard (PARRAINER UN JEUNE, STEVE ANDRÉ, la série LAÏKAPARK, LA COURSE NUE) prouve qu'on peut tout à fait avoir des exigences littéraires et s'exprimer cinématographiquement. Magnifiques et déceptifs films de Forgeard, éthérés et la boue pleine de bottes, amis de tous les copier-coller, lire un papier de Moisan demeure toujours, effectivement, une aventure hautement risquée.

Nous avons demandé au critique Moisan de soumettre le cinéaste Forgeard à son fameux Questionnaire des Michel (auquel ont répondu des sommités comme Cronenberg ou Atom Egoyan), en l'adaptant à un créateur français, et avons pour cela organisé un rendez-vous au bar Chez Michel, dans le huitième arrondissement parisien.
Quand ils sont arrivés au café, ensemble, ils étaient déjà hilares, ils venaient en effet de se croiser chez le marchand de journaux à côté de Chez Michel. Après s'être serré la main en constatant que chacun avait rendez-vous avec l'autre, les deux hommes échangèrent leurs Télérama, dont ils venaient de faire l'acquisition. Sur cette étrangeté, nous nous sommes levés de table et avons laissé nos grands hommes discuter, tailler le bout de Muse, nous contentant, l'instant précédent, de déclencher la fonction REC de notre Toshiba T-135. Benoît Forgeard, homme d'exigence, a probablement su reconnaître en Michel Moisan un universitaire à sa hauteur. Lors de cette première interview qu'il donnait à un journaliste, l'auteur aborde les rouages secrets de son cinéma comme jamais il ne l'avait fait au cours d'un entretien.

Invisible



[Même pendant les méagnétos, ça discute ferme sur le plateau de VISU...: ici Michel Moisan, l'opticien Phil, et Benoit Forgeard]


Michel Moisan : Benoît, je suis ravi de vous rencontrer, laissez-moi vous soumettre une batterie de questions, issues de mon questionnaire "L'heure Michel". Puis-je ?

 

 


Benoît Forgeard : Je vous en prie.

MM : Avant toute chose, je voudrais avertir mon lecteur. Les initiales de mon nom vont disparaître de cette entrevue pour être remplacées par la suite numérique en procession décroissante. L'homme désordonné que je suis va ainsi s'effacer pour laisser place à un ordre, qui est en même temps un mouvement par rapport à un "MM" supposé immuable ... lui-même disparaissant dans un ordre supérieur, celui donné par le jeu de mes questions et de vos réponses.

BF : Procédez.
 
14 : Répondez de façon spontanée, mon cher Benoît Forgeard... Quel est votre Michel préféré ? Comme ça, là, à brûle-pourpoint.

BF (après un temps de réflexion) : Comme Joséphine Baker, j'ai deux Michel. Mon Platini et Berger.

13. Laissez-vous aller. Je sens que vous avez pensé votre Michel. Allez, entre nous, sans honte... Votre Michel du cœur ?

BF : C'est une Michèle, c'est Torr.

12. Je vous propose à présent d'entrer dans le vif du sujet, sans tabous, d'oser simplement répondre à ma question... Vous n'êtes pas sans connaître les problèmes père/fils qu'a pu connaître par exemple un Michel Poniatowski. En tant que cinéaste dans une lignée de cinéastes venus et à venir, vous considérez-vous comme un père ou comme un fils ?

BF : Je suis à la fois le père et le fils. Si j'ai envie de sortir le soir, je me demande la permission, et quand je rentre, je mets mes chaussons pour ne pas me réveiller.

11. Le come-back de Michel Polnareff est organisé en grandes pompes, alors que chacun se souciait de lui comme de son dernier morceau de quatre-quarts. Vos personnages ont-ils tendance eux aussi à déployer des efforts grandiloquents pour échapper au néant ?

BF : En effet, les petits plats m'adorent, car avec moi, ils ont toujours la garantie d'être mis dans les grands.

10. J'aime beaucoup la réponse que vous venez de produire, mon cher Forgeard, mais néanmoins elle ne répond pas du tout à la question qui suit : si vous étiez un Michel, inconnu ou célèbre, réel ou fictif, lequel seriez-vous ?

BF : Je serais le Michel universel. Un savant mélange de Michel Blanc et de Michel Noir. Je serais à l'amitié ce que Monsieur Propre est à la blancheur des sols.

9. Vous n'êtes pas sans savoir que Michel Houellebecq dans « Les Particules Élémentaires » confessait son amour de la déambulation dans les rayons des Monoprix. Ce qui me souffle une question en forme de trident : faites-vous vos courses vous-même ? Dans quel type de magasins ? Y trouvez-vous matière à inspiration ?

BF : Je vais au Champion, Michel... Je vais au Champion pour le sel... Je vais au Champion, je vais au Champion, acheter du thon, du gel douche, du mouton et des couches.

8. De grands critiques de cinéma et d'habiles interviewers ont pour prénom Michel, Michel Ciment pour n'en citer qu'un, mais il y en a d'autres... Et très peu de grands cinéastes somme toute. Ne regrettez-vous pas de ne point vous appeler Michel Forgeard ? Vous comprenez le sens de ma question, êtes-vous un cinéaste d'avant-garde, Michel Forgeard ?

BF : En toute discipline, il y a des aspirants Michel. En toutes choses, Michel est le grade ultime. Je démarre ceinture blanche, je ne suis encore qu'un modeste Benoît, mais je garde espoir de vous entendre un jour m'appeler "Mon p'tit Michel".

7. Alors, mon petit Michel... Ah, très bien, Benoît... (rires gênés) où en étais-je ? Ah, oui. Question sept. Michel de Montaigne a publié un ouvrage fascinant, les « Essais », disponible pour quatre euros chez Gibert ! Oui, mais c'est en poche, me direz-vous, et bien justement... Pensez-vous que votre œuvre est la même selon qu'on la diffuse en salles ou qu'elle est vue sur petit écran ?

BF : Non. Mais elle n'est non plus jamais la même d'une salle à l'autre. D'un écran à l'autre. Il existe au sud de Bondy un pavillon sans charme habité par un couple de retraités. Ils disposent depuis peu d'un petit plasma. Et bien, c'est ici que mes films prennent tout leur sel. Pourquoi ? Sauriez-vous me le dire, Michel ?

6. Je n'ai aucune idée du nombre de femmes peintes par Michel-Ange. Mais vous même, vous plaisez vous à filmer les femmes ?

BF : J'ai longtemps collectionné les femmes. Les pin's de femmes plus précisément. Cette collection de pin's de femmes m'a permis de mieux les connaître, de saisir leur nature profonde. Désormais, lorsque je rencontre une femme, je peux lui parler d'elle pendant des heures. Cette attitude étonne, et pousse parfois même à la fuite.

5. Michel Sardou chantait qu'il en avait marre qu'on l'appelle France. Votre art est-il éminemment français ?

BF : Oui. Mes films ont les seins de Sophie Marceau et le visage de Zidane.

4. J'aime beaucoup le bar où nous sommes, chez Michel. On reprend un truc, non ? Oui, allez, la même chose. Mais qu'avez-vous pris ?

BF : Le strict nécessaire : un Tropicano bien frappé au susucre Michel.

3. Michel Serres raconte dans "Le génie se couche à midi et se lève au crépuscule des temps" qu'avant de prendre l'avion, pour donner une conférence à Berkeley par exemple, il met toujours un pépin dans sa valise car il déteste être surpris par le mauvais temps. Dans la réalisation de vos films, les impératifs (de tout ordre, humeur des techniciens, spécificité des lieux, propositions des acteurs) sont-ils un avantage ou un inconvénient ?

BF : J'ai eu pas mal de souci avec Serres. Dans "Perds pas la boule", je voulais lui faire tourner une scène légère, d'amour cru par un beau soleil d'août, lorsqu'il a sorti son parapluie. Patatras ! Foutu ! ai-je pensé. Et  bien non, c'était une idée formidable. Nous avons ri pendant des heures.

2. Allons... Ce que vous venez de répondre n'est-il pas une vue de l'esprit, très cher Benoît ? Je pense notamment à Michel Serres, qui raconte en privé qu'il a tous les soucis du monde pour faire rentrer un pépin dans une valise.

BF : Rétrogradons Michel Serres au rang de Jérôme Serres, voulez-vous ?

1. Souvenez-vous. Alors député, Michel Barnier avait pour manie de systématiquement remanier les rapports établis par ses collaborateurs qu'il devait signer de son nom, quitte à les contredire. Le montage est-il un élément décisif dans la fabrication du film ?

BF : On m'a souvent comparé à Barnier. C'est vrai, j'adore sa façon de remanier ses rapports. C'est d'ailleurs un autre Michel qui fera le montage de mon prochain film, "Belle île en mer". Ricard. (Forgeard appelle le serveur par un geste de la main). Garçon ! Un Rocard !

0. Laissez, je prends, non, non, c'est pour moi, j'insiste. Garçon, mettez tout au nom de Moisan. Oui, comme le poète. Benoît, à présent qu'on a bien fait le tour, je crois, quel est votre Michel préféré ?

BF : C'est une Michèle. C'est Torr.

Benoît Forgeard, merci.
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Lundi 25 décembre 2006

recommander publié dans : Lucarnus Magica


[Le plateau de l'émission VISU... Photo de Nardac.]

 

 

Chers Focaliens,

Allez, continuons cet anniversaire totalement focaliste, et cette fois, c'est moi qui régale. Je vous fais, c'est bien logique, un cadeau. Un cadeau des plus sublimes : je vous offre un film, et même des films. C'est avec une joie immense que j'ai l'honneur de vous présenter LE programme télé qui va tout bouleverser ! Prenez de quoi noter... 
Dans la nuit de mardi à mercredi prochain va être diffusé sur FRANCE 2 le programme VISU (LE MAGAZINE DE TOUS LES REGARDS), à 01h40 du matin, dans le cadre de l'émission Histoires Courtes, habituellement pâle fenêtre de courts-métrages abominables de la chaîne publique. Oui, oui, tout cela est vrai, sauf que là, avec VISU..., France 2 propose enfin et sans doute pour la dernière fois un programme sublime, bouleversant, drôle et avant-gardiste de toute beauté. Pour clôturer l'année 2006, la chaîne payée par nos impôts diffuse enfin un programme digne de ce nom. Et comble du comble, on peut le dire sans rougir : c'est l'émission la plus focale qui existe, car VISU a été co-conçu par des focaliens (c'est-à-dire que des proches de la rédaction de Matière Focale ont activement participé à la réalisation, à l'écriture et à l'interprétation de ce programme), et je dirais même plus, on n'a jamais vu une telle émisession, de fait, aussi parce qu'il y a là-dedans tout ce qu'on essaie de défendre ici toute l'année, on n'a jamais vu un programme aussi focalien. Et voilà, chère lectrice, mon cadeau pour toi en cette fin d'année ! Une émission de télé rien que pour toi ! Qui d'autre, quel autre site offre autant de chose à son lecteur ?

[Après tout, c'était à mon tour de donner... Je me permets de préciser que pour ma part, je n'ai aucunement participé à cette émission, ce qui fait que je vais pouvoir en parler en toute sérénité.]


On avait déjà parlé de Benoît Forgeard sur ce site. L'émission VISU, c'est lui. Dans le numéro spécial Hors-Série de la REVUE DU CINÉMA que j'ai co-écrit tout seul avec Invisible, le Marquis, Michel Moisan et Bernard RAPP (bref, une vraie revue dans ton kiosque 100% focaliennne, au moins en ce qui concerne ce numéro spécial ; il n'y a que le l'horrible couverture et l'édito que nous n'avons pas faits !), nous faisions tous un constat très dur sur le cinéma français. Mais malgré tout, le numéro est organisé autour d'une perspective d'avenir (comme dirait Stève André, voir plus bas). En effet, nous vous proposions une liste de trois noms, celle des meilleurs réalisateurs français de 2009 ! Ce sont des jeunes réalisateurs, déjà chevronnés, mais encore inconnus de tous et (plutôt) ignorés par la profession. Néanmoins, leurs travaux actuels sont parmi ce qui, à mes yeux, se fait de plus audacieux en France. Non pas qu'ils résument à eux trois toute la créativité française en matière de cinéma, n'exagérons pas, mais disons simplement qu'ils sont à la pointe, et que demain, si la Justice est de ce Monde (ce qui est très certainement le cas), ils seront au top du top. Les idoles de demain de tout focalien qui se respecte. Nous allons dans les prochains jours parler beaucoup de ces trois réalisateurs. Mais pour l'heure, intéressons-nous au premier d'entre eux : Benoît Forgeard, donc.


[Jeanne, la harpiste du plateau et la caution culturelle du magazine de cinéma VISU... Photo par Nardac.]


Forgeard a livré à France 2 avec ce VISU..., une émission de deux heures clés en main. Car VISU est une émission à part entière dans laquelle seront présentés des courts-métrages (et un moyen) de Benoît Forgeard. Loin de faire défiler les films les uns à la suite des autres, Forgeard a écrit une vrai-fausse émission pour les présenter. Cette émission, c'est VISU, et c'est aussi un film à part entière. Et Forgeard, en mettant en scène cette vraie fausse émission, fait la tête au carré au service public, au cinéma, et au monde de l'Art en général ! VISU se veut donc être une fiction et une compilation des films de Forgeard. VISU se présente comme une émission de cinéma de service public. Elle est présentée par un singulier animateur : Michel Moisan, ici dans son propre rôle, qui aurait aussi bien pu présenter la météo, Vidéogag ou le 20 heures (il aurait préféré sans doute !). Mais le voilà coincé à présenter une émission de cinéma à une heure pas possible de la nuit. [Ici, la fiction rejoint la réalité, puisque France 2 programme VISU... à 1h40 ! Vous comprenez bien, dès lors, toute la perspective et la mise en abîme violente et acide du concept de Forgeard.] L'émission, puisqu'il s'agit de cinéma, parle aussi d'optique ou plutôt d'opticien. C'est le prétexte trouvé par la chaîne pour sponsoriser en loucedé l'émission de cinéma par un opticien branché de Paris ! Il y a donc trois personnes sur le plateau : le présentateur Michel Moisan, l'opticien-sponsor, qui fait aussi office, malgré son ignorance, de maître à penser en matière de cinéma (!!!!) ainsi que de critique, et accessoirement le pauvre Benoît Forgeard, ici dans son propre rôle, à savoir celui du réalisateur à qui on ne donne jamais la parole et que l'émission va humilier de manières diverses. [Lui-même, tout réalisateur qu'il soit, se couvrira de ridicule tout seul !] Entre les courts-métrages, sur le plateau, l'émission VISU est une fiction sur la télé en train de se faire, tout à fait étonnante. Je vais laisser le mystère planer, et vous laisser découvrir ces incessantes, voire indécentes, surprises... [J'ai été ému aux larmes, et pas seulement parce que c'est drôle, mais aussi parce que c'est triste à pleurer, par le spectacle de danse contemporaine sur les fromages de France ; la présence-absence de la harpiste-potiche mais sexy (on peut mettre de la musique en direct à la télé, à condition qu'elle porte des cheveux longs et un t-shirt serré et branchouille !), m'a également dérangé magnifiquement au plus haut point. Toute la partie plateau de VISU est magnifique et bondissante, pétillante de fantaisie, de violence et d'humour vitriolé. Un bémol peut-être : le début, faussement maladroit (qui le feint, disons), dessert peut-être un peu la chose. Mais bon, passées les 8 premières minutes, c'est irréprochable de A à Z. Les plus récalcitrants devront peut-être un peu ronger leur frein pendant le premier court, soit l'épisode zéro de LAÏKAPARK. Mais ensuite, c'est du petit lait, et même à une heure tardive, c'est hallucinant et vif pour tous.] Ceci étant dit, voici les courts-métrages que vous verrez dans VISU...



[Photo tirée de l'épisode 2 de LAÏKAPARK]


On retrouvera tout d’abord les deux épisodes de la série LAIKAPARK, série de 156 épisodes de 10/15 minutes. On trouve ici l’épisode 0 et 2 de ce feuilleton se déroulant sur le chantier interrompu d’un parc d’attraction ayant pour thème les animaux morts dans la conquête spatiale. Les ouvriers abandonnés par le propriétaire du parc en construction, sans doute parti avec la caisse, essaient de s’organiser, d’avoir accès à la culture, et à toutes les choses du corps, notamment la musique… Je vous avais déjà parlé de LAIKAPARK. Reportez-vous à l’éloge que j’en avais fait. Il est absolument indispensable de redécouvrir cette série qui explore les frontières douteuses et sublimes des territoires de part et d'autre de la frontière entre Marguerite Duras et Graham Chapman. C'est très beau de surcroît ce qui ne gâche rien. Plus tard dans l'émission, vous découvrirez l'épisode 2, également de très belle facture, peut-être encore meilleur, si une telle chose est possible, que le numéro zéro. Vous penserez à moi lors de la fameuse chanson de la belle Chinchilla (intitulée "Un Malheur parmi des Millions de Malheurs possibles", dans l'épisode zéro) et lors du happening photographique, grand moment d'art contemporain débilosse et déchirant pour toute la classe ouvrière ! ("Il se réapproprie mon travail" dans l'épisode 2).


[La chanteuse Chinchilla, un des moments les plus bouleversants de LAÏKAPARK épisode zéro...]

 

 


Viendra ensuite le court-métrage LA COURSE NUE, ode tragi-comique à une jeune actrice au chômage qui, pour éponger ses dettes auprès de son opérateur téléphonique (pour des raisons déchirantes que je vous laisse découvrir), se voit offrir par celui-ci un sacré boulot de communication afin de lancer un forfait inédit pour les moins de 20 ans ! Ainsi, l'héroïne, en échange d'une simple opération de marketing, verra sa dette effacée et on lui offrira même un forfait illimité vers tous les portables le dimanche de 18 heures à 23 heures. En travaillant ainsi pour rien ou presque (juste pour payer sa dette), elle perdra la liberté ou gagnera l'infini ? Vaste question qui se résoudra lors de la finale de la coupe au Stade de France ! 

 


[Affiche Officielle du film...]


Avec ce court, on comprend très vite quelles sont les thématiques récurrentes de Forgeard : la liberté par la narration et l'expression cinématographique, seule à même de délivrer, au moins pour de faux, l'homme, et même ici la femme, de l'esclavagisme que représente non pas le "travail moderne" (terme qui n'a aucune réalité), mais bien au contraire le couple diabolique, l'hydre à deux têtes "travail moderne/consommation obligatoire". En un mot comme en cent, ça fout les jetons ! La jeune héroïne a-t-elle un répit ou n'est-elle, comme un de ses homologues masculins dans un roman de Philip K. Dick (ou Kurt Vonnegut), qu'un pantin coincé dans les rouages d'une machine aux contours diffus ? Est-elle libre quand elle court ? Ce serait la moindre des choses, car sur le plan personnel également, la conclusion est bien amère : le happy-end a des allures de Von Trier sous la menace (d'un revolver absent du film d'ailleurs), d'un sacrifice paraissant beau au premier abord mais bien cruel au moins à deux niveaux si on y réfléchit (son petit copain est-il vraiment malade ? Avait-elle un autre choix que de courir ?). En tout cas, la dialectique de LA COURSE NUE de Forgeard (est-elle libre quand elle court ?) est complètement camusiennne ! [Encore une claque à la Nouvelle Vague, et surtout à ses héritiers au passage…] Notons dans ce film un très beau plan séquence découpant le champ et le contrechamps par un panotage simpliste mais très alerte, à l'affût du dialogue et des déplacements. Comme par hasard, c'est le moment de l'obligation... On note aussi les diapositives qui feront hurler de rire tout le monde, et qui feront pleurer les plus sensibles d'entre nous, non seulement, mais pas seulement, parce qu'elles sont très belles... [Et pleurer et rire en même temps est un exercice salutaire mais douloureux, comme on le verra dans quelques jours en parlant d'un des plus beaux films de cette année (bientôt dans le top 10 donc), L'OPÉRATION DE LA DERNIÈRE CHANCE (car les deux plus beaux films, sinon les trois plus beaux films de l'année, sont des courts-métrages et sont français ! C'est le monde à l'envers ! J’arrête là pour laisser un peu de suspense...]

Le retour plateau est fabuleux, mais chut.... N'en disons pas plus... En tout cas, préparez vos bières avant l'émission, car une fois démarrée, difficile de se lever et de quitter des yeux le poste à images...



 

 


[Photo extraite de LA COURSE NUE. Le lyrisme le plus déchirant

n'est jamais absent des films de Forgeard, mais il n'est jamais vraiment là où on le pense...]


Ensuite, et en conséquence juste après un retour plateau des plus foufous au cours duquel, le talent de Michel Moisan apparaît dans sa splendeur, vous découvrirez STEVE ANDRE (en fait c'est Stève André, mais je sais pas faire les E majuscules avec accent), et là accrochez-vous, ça décoiffe. C'est dans cette partie de l'émission que nous conseillons aux femmes enceintes et aux jeunes sensibles d'aller chercher une bière !

Stève André est le jeune maire d'une grande ville française. Toujours vert (35-40 ans), il fut en son temps le plus jeune député de France. Il décide un beau jour de faire une réunion municipale en direct sur internet : le résultat, c'est le court-métrage même, qui fut d'ailleurs tourné en direct ! [Forgeard est décidément complètement foufou !] Stève André veut prouver par cette opération que l'internet est le lieu citoyen par excellence. Il veut aussi faire éclater sa brillante personnalité de winner accompli, et donner une leçon de modernisme à tout le monde, tout en confiant aux concitoyens de sa ville la parole, parole qui devrait prouver au monde entier que la ville de
Stève André est vraiment la plus dynamique et la plus tolérante et la plus citoyenne du monde. Ainsi tous les acteurs associatifs sont mobilisés pour ce conseil municipal en direct ! Qu'ils soient maire, président, femme du maire (l'étrange épouse de Stève André est superbe), président de comité de quartier, responsable d'association, opposants politiques, etc., tout le monde a quelque chose à dire et va le dire. Plus citoyen, plus solidaire, tu meurs ! Soudain, l'humoriste Mouquette (une sorte de Patrick Timsit ! Sublime !) débarque. C'est lui le plus politique de tous… Et il est aussi pitoyable que les autres.
 

STEVE ANDRE est sans doute la grosse claque de ce programme. Tourné en direct, et diffusé à l'époque sur le web (confondant ainsi la réalité et la fiction), le film nous plonge dans l'horreur démocratique la plus immonde ! Tous les clichés de la politique sont analysés au peigne fin par un Forgeard en grande forme. On est tous des citoyens ! On est tous des Pépitos (je vous laisse découvrir ça) ! Et tout le monde est solidaire avec tout le monde. La ville de Stève André a juste poussé le bouchon encore plus loin, se faisant en quelque sorte la ville française la plus française intrinsèquement de tous l'hexagone. Et donc, c'est la pire, la pire engeance de démocratie participative. Les discours du film, tous positivistes car chaque citoyen est forcément un type formidable rempli de bonnes idées (ignoble mensonge !), cachent en fait l'absence de discours et de réflexion politique, et à la lisière du film, c'est la plus extrême des violences qui est bord cadre. Et rejaillit quelquefois. Comme les autres films présentés dans VISU…, STEVE ANDRE est vraiment d'une drôlerie impitoyable, méchante et intelligente. Le summum est atteint avec Mouquette, l'artiste humoriste, citoyen à mort, « citoyen dans ses couilles » serait-on tenté de dire en le parodiant. D'ailleurs, à ce propos, sachez que tous les champs de l'existence humaine sont compris dans ce film, ce qui nous vaut trois passages édifiants mais poétiquement forts : la distribution des oranges, la scène d'amour, et l'arrivée de l'homme à la chaise roulante qui va vous faire hurler de douleur et de rire.
Diffuser ce film en pleines fêtes de Noël, à ce moment précis de la campagne présidentielle (qui va être sans aucun doute d'une violence bien plus terrible que celle de 2002) est sans doute le geste le plus punk de France 2 depuis des années ! C'est exactement le bon moment pour diffuser ce film Je n'en dirai pas plus, mais je suis sûr que la diffusion de STEVE ANDRE va être à l'origine d'un débat fourni dans la rubrique « commentaires » de cet article.

Vous l'aurez deviné, même si je suis resté très évasif, la diffusion de VISU et des courts-métrages qui la composent est sans doute l'événement le plus important de la télévision depuis longtemps. Pour les cinéphiles, c'est un régal complet, sans aucune faute de goût. Il faut saluer, une fois n'est pas coutume, l'audace de la chaîne qui non seulement a permis là l'exposition d'un programme de qualité supérieure, mais aussi la découverte d'un objet bizarroïde et très hors-normes qui n'a sans doute aucun équivalent français ou international. Soyez fiers d'être français et de payer une redevance (pour une fois). Vous allez assister grâce à ces deux heures de programmes drôlissimes à un moment sublime de surréalisme, de poésie, mais aussi à la naissance, ou plutôt au coming-out, d'un grand cinéaste qui signe des films non seulement beaux, mais divinement écrits ! L'Ère Focalienne tant attendue et promise commence dans la nuit de mardi à mercredi à 1h40 sur France 2 ! Signaler cette émission est sans doute un des plus beaux cadeaux que je pouvais vous faire.
Vous êtes prévenus.

[Mon conseil pour 2007 : achetez un casque !]

Joyeux Noël !

Passionnément Vôtre,

Dr Devo

PS : Devant l'importance de cette émission, nous accorderons demain un article à Benoît Forgeard. Il s'agira d'une de ses rares interviews (par Michel Moisan, le présentateur de l'émission VISU) et d'un portrait par Invisible, focalien dévoué qui signera là son article, premier d'une longue série, sur ce site.




[Photo extraite de LAÏKAPARK épisode zéro. La chanteuse Chinchilla chante tous nos malheurs possibles.]

 

 

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Dimanche 24 décembre 2006

recommander publié dans : Lucarnus Magica

AVANT-PROPOS
On continue le petit tour des contributions envoyées par vous, chère lectrice, à l'occasion des deux ans de Matière Focale... Après les articles de Norman Bates et Vierasouto, voici celui de l'ami Ludo dont le site
SERIE BIS est dans nos liens depuis déjà un petit bout de temps... C'est comme vous allez le voir un article à la fois écrit et visuel, Ludo ayant pour l'occasion confectionné de forts belles photos.

Dr Devo.

 

 

[Photo: "Love in a Void" par Ludo Z-man (d'après des photos

des films SUPERVIXEN de Russ Meyer et A NIGHT TO DISMEMBER de Doris Wishman)

 

 

"Cher Dr Devo,

je suis perdue. Je ne sais plus quoi faire. Depuis que j’ai commencé à lire votre site, je suis en plein doute. A cause de vous, je n’arrive plus à regarder à
Koh Lanta sur TF1, et je ne pleure plus devant le téléfilm du mercredi après-midi sur M6, surtout celui que j’ai revu huit fois avec le petit garçon atteint de leucémie qui meurt dévoré par un requin dans le pacifique après un accident d’avion. Je n’arrête pas de me dire que l’image est laide, que le montage n’a aucun rythme, que ce n’est que du champ/contrechamp et qu’il n’y a aucune échelle de plans.

Qu’est ce qui m’arrive ? Dois-je consulter ?

Tata Jeanette."

 

 

 



 [photo: "L'Art du Montage" par Ludo Z-Man (d'après des photos

des films TENEBRES de Dario Argento et UN CHIEN ANDALOU de Luis Buñuel)]

 



"Cher docteur,

Hier avec un ami, on a regarder
MAC ET MOI et on a trouver ça trop bon. Après on est aller au MACDO, on a bu du COCA et on a danser à côté des kaisses avec Ronald. C’était tro cool !


Le p’tit Juju."

 

 



[Photo: "It's my party, and I'll cry if I want to" par Ludo Z-Man

(d'après une photo du film LE VOYEUR de Michael Powell]

 


Cher docteur,

En ces temps de commémorations, sans doute contaminé par le populisme ambiant, vous avez décidé de laisser la parole à vos lecteurs. Cela part sans doute d’une bonne intention de donner la parole à la masse, mais qu’en est-il de votre lectorat anonyme, de la majorité silencieuse, invisible, celle qui ne se plaint jamais.

Et bien, voilà, maintenant, la censure est terminée, là voilà, la voix de la masse. Vous devrez répondre du désarroi profond de Tata Jeanette, de la perte de repères du petit Juju. Etes-vous capable une seule seconde de vous rendre compte des dégâts ? La tante Jeanette paie sa place de cinéma et elle se met à détester sincèrement WORLD TRADE CENTER. Pire, à la réunion hebdomadaire du club du point de croix, elle se met toutes ses amies à dos en déclarant avoir détesté INDIGENES ou la dernière Palme d’Or. Surprenant son petit fils seul dans sa chambre à regarder des films de John Waters ou de Russ Meyer, elle se joint à lui sans même le sermonner.

Mais où va-t-on, moôssieur Devo, où va-t-on ?

Veuillez prendre cette lettre comme un avertissement.

Et malgré tout, puisque que je tiens à rester cordial, bon anniversaire. Vous pourrez toujours à l’avenir, vous racheter et rentrer dans le droit chemin.


Un lecteur mécontent. 
[Ludo Z-Man]

PS : Bonne continuation à toute l’équipe du site évidemment et amitiés à tous les Focaliens d’