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AVANT-PROPOS
Pour bien commencer l'année, l'important c'est de la finir de manière superbe, chose moins facile qu'on le croit. Rien de tel pour cela qu'une contribution focalienne d'anniversaire, et pas des moindres puisque c'est Isaac Allendo et son camarade Mégalomanu qui s'attèlent aujourd'hui à la tâche. Allendo est le créateur du site (trop sporadique malheureusement !) ALVÉOLES SCANDALEUSES et fondateur du Mouvement Apoétique Ethylique. C'est également un focalien assidu, et il fut même récemment membre du Jury au Concours de brioches (ou pitch, ou piches) et de haïkus que nous avons organisé, et dont je vais publier les résultats sous peu... Attention, on peut cacher les enfants, les femmes enceintes et les personnes sensibles, car, vous allez le voir, ça décape... Finissons l'année en petits punks que nous sommes...
Merci à Isaac.

 


(“Théorie climatique sur les machines à café” : Concept d'Isaac Allendo, Photo de Mégalomanu)




1. Le coup de rage des justes

Si Internet est un dépotoir libertaire qui vous suce les couilles (même pour les dames), de temps en temps on tombe sur Matière Focale.
Non, stop, j’arrête tout !
Et puis quoi encore !
Trop c’est trop !
Ne cédons point aux congratulations tapageuses, ostentatoires et rutilantes, j’en ai marre ! Si on commence là, bientôt on ira à la garden-party des 75 ans de Télérama et son hospice funèbre !
Un peu d’anti-anniversaire que diable ! Une minute de Terry et que ça saute parce que l’ambiance devient festive !

Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
Truffaut est le meilleur cinéaste français.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
John Carpenter est de droite et ne sait pas cadrer.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Jean-Christophe Sanchez pue du cul.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.
Renoir c’est fun.





2. Révélations et autres déhanchements de savoir

[Photo : " Soutien Scolastique #3 ou Apoétique Attitude (Il Faut Former les Jeunes !)"

par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Stella Stevens.]




Avec cette brillante intervention, j’en oublie complètement mon intention de départ : apporter des révélations.
Car figurez vous, parfois, comme tout génie qui se respecte, j’ai des visions précognitives.
Je suis donc en mesure d’apporter quelques éléments sur l’avenir de Matière Focale, à l’instar d’
Invisible vous prédisant Cannes 2057.

Tout d’abord, je tiens à rassurer tout le monde, les brioches Pasquier vont perdre le procès.

Le Marquis sera anobli par la couronne anglaise, et on se demande pourquoi ce n’est pas le cas dès maintenant, c’est un vrai scandale que le seul noble authentique du pays ne soit pas reconnu outre-manche.

Mr Mort ne parlera plus que texan.

Bernard RAPP adaptera son dictionnaire en douze tomes sur le viol collectif à travers une comédie musicale.

Le Doc arrivera enfin à se servir correctement d’un logiciel de son pour ses élans vocaux. (Quelle pique !)

La critique française n’arrivera toujours pas à critiquer. (Quel drame !)

John Zorn sera toujours le meilleur musicien du moment.

Enfin Dali et Duras avait raison : on va tous crever à cause de Jules Verne.

 

 

 

 


3. La poésie ce n’est rien, l’apoésie c’est tout 




("Le produit de l’année 2006" ou “Menace vaudou sur Nancy”. Photo de Mégalomanu)



La foule raffole de symbole tandis qu’elle chancelle.
Où sont les poètes ? 
À la tombe, à la trombe, à l’ombre qui s’effondre dissertant sur des catacombes.
Le poète est en effet de nature morbide, la preuve il ricane sans efforts.

On a que ça à foutre de désespérer de la banalité que je lui disais.
Que ça à foutre !

Oui mais il y a les poètes qu’il me répond.
Je doutes des intention graveleuses d’une bande de sages avachis. Les poètes s’entourent d’affamés pour crier plus fort qu’ils ne le peuvent. J’entoure les affamés pour murmurer plus fort qu’ils ne le peuvent.

Alors pleure !
Car en fin de compte les légendes meurent pour qu’on écrive leur nom sur des murs.

N’oublies pas d’acheter le ciment.


Isaac Allendo.

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Dimanche 31 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Courrier des Lecteurs


[Photo : "Soutien Scolastique N°2, ou Ton Nom de Beverly Hills sur la Plage de Plouhinec Déserte"

par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Carrie Stevens.] 

 

 

Oh oui, oh oui, oh oui !


Dans la jolie interview de Bruno Dumont par le docteur (pour la REVUE DU CINÉMA, hors-série spécial cinéma français entièrement réalisé par Matière Focale, et qu'on trouve peut-être encore en kiosques), le réalisateur de FLANDRES considère le cinéma comme lieu de la sidération et de la transcendance. Et de rajouter tout de suite que les liens qui se créent entre le film, partiellement compréhensible puisque qu'il s'exprime par une série de partis-pris illogiques (en dehors du procédé artistique) et qu'il se base sur des mouvements d'ellipses (le montage), les liens, dis-je, entre ce film et le spectateur, c'est ce qu'on appelle la culture, notion enfin débarrassée de son pendant encyclopédiste, car dans cette définition, au final, le spectateur, toi ou moi, sommes nus "aux yeux du seigneur" comme disait le poète, et plus encore devant le film.


Les petits gamins me jettent des pierres dans la rue. [Rassurez-vous, je les gifle illico, et je porte plainte au commissariat le plus proche.] Leurs parents crachent sur ma voiture sur le parking du Leclerc quand je vais faire mes courses. Et un mouvement de boycott s'est organisé dans les deux ou trois cinémas que je fréquente : je suis donc toujours seul sur ma rangée pendant un film ! Et certains me traitent de "Grande Faucheuse!" Ils ne pourraient pas me faire plus plaisir ! Oui, c'est vrai, c'est moi le Faucheur tranquille de la Cinémort... La Virginia Madsen au masculin des salles obscures qui pose la main sur l'épaule des films pour les euthanasier... [Vous avez vu le machin de Robert Altman ? Ça vaut quand même pas un épisode de COURS APRÈS MOI SHÉRIF...] Belle saison donc en 2006, grosse livraison de faisans. Je commençais en janvier dernier par l'immondissant ESPRIT DE FAMILLE (avec un titre comme ça, j'aurais dû me méfier), grosse choucroute de Noël dégoûtante, et je finis sur un autre cas intéressant avec THE FOUNTAIN de Darren Aronofsky. Du pire anonyme à ce qui se veut de plus original et hors-norme en quelque sorte. Dans la micro-bulle du cinéma hollywoodien (qui n'est pas, en taille, New York mais bien Landerneau), des espèces d'alpha et d'oméga.

Aronosky, finalement, c'est Chien-Malade, c'est SIXIÈME SENS, et on dirait même plus, en Europe, on dirait même, et ce n'est pas moi qui le dit, notez bien, c'est Chien-Malade, mais dans la division art-et-essai. En fait, ça s'est joué à peu, et c'est toujours comme ça, dans la vie. THE FOUNTAIN est clairement un film de série A. Ouais. Mais d'auteur. Ouais. LA JEUNE FILLE DE L'EAU est aussi un film d'auteur, mais d'obédience commerciale. Pendant le mercato, ces deux-là pourraient échanger leur place. Ça se joue à peu. Mais on sent comme "une subtile odeur dans l'air" comme disait le poète anglais, une odeur de cinéma d'h/auteur, comme dit l'autre, une odeur d'originalité, et n'ayons pas peur des mots, d'indépendance chez Aronofsky. Ça se joue à peu, c'est dû à l'âge sans doute. Dira-t-on encore cela lorsque que notre Darren chéri aura réalisé 6 films ? Sans doute pas.

THE FOUNTAIN, c'est la grande symphonie du Destin. Finalement, c'est du Lelouch à l'américaine, et donc complètement différent de Lelouch. [C'est un compliment au départ, car, sans rire, Lelouch est le seul grand metteur en scène que la France mérite, avec le(s) Straub et Blier à la rigueur...] THE FOUNTAIN a au moins quelque chose pour lui. La mort nous programme sans doute sur son grand ordinateur, mais en tout cas, c'est pas une raison pour nous vomir dans les yeux (c'est ça, le cinémort, finalement, du vomi dans les yeux) ton message universaliste tout pourri comme quoi on est tous connectés et tous frères. Ce n'est pas, comme disait élégamment le Marquis (anecdote rapportée par le Patron), "quand je tire sur un poil de mon cul en Basse-Bretagne, un réalisateur de SHORT CUT meurt en Alabama", autrement dit la théorie du "papillon qui rote" (...en Indonésie, et provoque la rédaction d'une encyclopédie sur les avions de chasse de la première guerre mondiale en Suisse allemanique). THE FOUNTAIN, mon dieu merci, ça n'est pas ça. La fraternité obligée et l'odéal (nouveau mot que je viens d'inventer, mélange des mots "idéal" et "l'Oréal") standard, rien à foutre. THE FOUNTAIN est un gros film égoïste où la Terre peut crever la gueule ouverte, et c'est plus mon problème. C'est la tendance 2007 (moi aussi, je lis dans les(des) astres !).  Moi, mon chien et ma copine d'abord, le faible et l'opprimé, on verra après s'il reste de la place une fois que j'aurai chargé le couple de bébés-phoques. Par voie de conséquence, THE FOUNTAIN se passe dans une cuisine, quasiment comme unique décor. Une cuisine peinte en bleu, quand même. THE FOUNTAIN comme son nom l'indique, c'est un film de salle de bain.
[Ce dernier trait rapproche-t-il le film des "films de chambre français" ? C'est une hypothèse, et je ne saurais dire. Je vous laisse juge...]

L'autre jour, notre patron le docteur m'a convaincu de regarder l'excellente, je dois le dire, l'excellente émission VISU grâce à une des photos utilisées dans son article. Allez voir, jetez un œil en cliquant ici. Il s'agit de la cinquième photo, celle avec la marmotte. Le docteur m'a dit, avec son sens parfois fulgurant de l'analyse : "c'est le cri de souffrance et d'interrogation mystique de la créature, celui qu'elle jette au yeux de son créateur justement..." Le cri de l'homme qui souffre, l'indécrottable scandale de la souffrance... Et de la mort ! Cette seule photo (il faut le faire quand même, en un seul plan, et sur une diapo de marmotte en plus !) extraite du court de Forgeard exprime tout, et encore bien mieux, à la puissance mille, ce qu'a voulu faire Aronofsky à travers THE FOUNTAIN, projet qui lui a pris quand même six ans ! Forgeard, ça a dû lui prendre 5 minutes, et dans son film, ça dure deux secondes, mais tout est dit. Comme quoi, la valeur "travail" n'en est pas une, comme disait la poète.

Le scandale de la créature qui souff...

Non, la poète, ce n’est pas Desireless, même si c'est assez logique que son nom apparaisse dans cet article comme on le verra plus bas. C'est Duras. Pas loin...

Le scandale de la créature qui souffre. Voilà le sujet. Sur le papier. Oui, mais alors, ma souffrance à moi, et celle de mon "doudou d'amour" comme on dit sur les blogs (lol lol gr8t ! ptdr !). THE FOUNTAIN se pose là en LOVE STORY (cette bouse !) existentielle. Pas d'universalisme, pas de fraternité Benneton, mais toi et moi et ton cancer, et hop, on essaie de demander à Dieu (à savoir, ici, le Cosmos ; Dieu c'est un peu démodé finalement) un passe-droit : on voudrait s'aimer éternellement. Capice ? J'ai une belle gueule, je pourrais être blond et aimer les vêtements marrons, je suis Nobel de physique, de médecine, et de théâtre, je gagne de la thune à plus savoir qu'en faire, j'ai un i-pod, je rédige un blog, je suis plus sensible et plus intelligent que 99,58% de la population , je suis sans doute le plus achevé et fulgurant des Humains, alors oui, mon petit bonhomme, oui mon Dieu, mon Créateur, tu pourrais pas nous faire disparaître ce vilain cancer, nous trouver une logement HLM en centre-ville, et tant qu'à faire, nous donner l'Immortalité, pour moi et ma zessgon, hein ? Vous voyez, je n'ai pas menti, puisque que la quête est romantique (hélas, car je préfère les quêtes sentimentales plus riches et plus adultes). Alors oui, THE FOUNTAIN est forcément anti-universaliste bon teint, il est égoïste. Ça change, c'est plus franc.

Le mieux dans THE FOUNTAIN, c'est le début. Ça vaut pas une seconde du très beau film THE RELIC de Peter Hyams (métrage qui s'éteint photographiquement sur 90 minutes, une idée fascinante, et le pari réussi d'un film qui commence éclairé et se termine dans le noir total... Hyams fait sa photo lui-même aussi, ça aide...). Mais quand même, même si les tous premiers plans (le manuscrit, la relique, et Hugh Jackman) font craindre le pire, la séquence qui suit et son piège à conquistador (tu m'a conquis, je t'adore ! Ça ne me rajeunit pas tout ça !), est quasiment tourné dans le noir, avec quelques vagues reflets ! C’est assez couillu. Pas superbement élégant et pas écrasant de beauté (bizarrement...), mais il y a là quelque chose de bien. On ne voit rien, on devine, ce qui est rare au cinéma, surtout populaire. Et d'une. Et puis Aronofsky ne s'arrête pas là, il met en place sa charte "réalisante" (comme une charte de mise en scène, le film étant quand même, pour le assez bon et pour le pire, une affaire de look, hélas...), notamment à travers des jeux de fausses perspectives ou de perspectives absurdes qui nous font confondre le profond et le plat, le devant et le dessus. C’est la plus belle idée du film, et c'est là qu'elle marche le mieux. Ça commence donc bien.

Très vite, pourtant, ce sont les adieux à Cythère. Tout d'abord, la mise en scène.
Non, non, et non, c'est pas possib', c'est pas envisageab', on ne peut pas faire un film avec 90% de gros plans. Sur ce point simple, quoi qu'il arrive, Aronofsky plante son film. Et encore, me suis-je dit pendant la séance, la direction artistique est tellement zarbi et surlookée qu'il met pas mal de plans plus larges pour montrer qu'il a bossé et qu'il a voulu développer un univers graphique particulier. Cet effort est littéralement ruiné par l'incessante utilisation du gros plan, et, et c'est là sans doute le plus gros péché du film (avec le Verbe), la démission du réalisateur face à la dictature du champ/contrechamp ! Car c'est ça qu'il veut, le Darren, il veut exploser le champ/contrechamp, et il a un sujet et un parti pris qui le lui permettent... Mais non... Rien à faire... Original peut-être, mais iconoclaste sûrement pas, Anorofsky préfère sauver son petit fond de commerce. Les dialogues de ce film ultra-bavard qui voudrait au contraire le plein d'épure se déroulent en d'interminables tunnels qui coupent tout le lyrisme que le réalisateur essaie d'instaurer par ailleurs. À quoi ça sert de faire autant d'efforts sur le "design" du film (le mot est lancé !), pour se planter sur ce qu'il y a de plus simple ? Premier point.
Je passe sur le cadrage tout à fait anonyme et convenu... Un source de plaisir en moins... Un bon petit 1.37 des familles pourrait guérir un grand nombre de cinéastes américains un peu perdus, moi, je vous le dis... Et pendant que j'y suis : celui qui a emprunté la profondeur de champ est prié de la rendre au bureau de MF, qui transmettra, merci. [On n’en a qu'une, alors on y tient, vous comprenez...]

Deuxième péché qui barre tout espoir d’éternité, justement, le Verbe. Trois époques, trois récits mêlés, la belle histoire ! Et bien, ça ne fonctionne pas. Là aussi, c’est une erreur minime aux conséquences gravissimes : c’est le dialogue, oui, oui et oui, en vérité je vous le dis, c’est le dialogue qui guide le film, et mieux, c’est le dialogue qui fait le montage. Le film et sa narration n’ont qu’une importance secondaire, le film est plutôt la "mise en musique" d’une dizaine de dialogues répétés à diverses époques, dans divers contextes, et rejoignant le temps et les existences répétées dans la Grande Mayonnaise du Cosmos ! Pour ceux qui se demandaient ce qu’était le Cosmos/Dieu, la réponse est enfin là : Dieu est un scénariste, et sans doute un fumeur d'aspartame. Et il porte un haut de forme. Loin de la spirale enchevêtrée, de la mosaïque dis-narrative promise, le film, extrêmement rationnel au fond, est complètement linéaire : c’est une chanson qui se construit sur la répétition de quelques refrains-maîtres qui vont décider tout seuls, comme des marteaux sans maître, des décrochages temporels, des ellipses, des répétitions, etc. Et le transitionnisme, maladie ici sublime, point nodal drôle du film, de manière involontaire (quelquefois, on se dit qu'il ne s’en est simplement pas rendu compte... Ça donne deux ou trois choses splendouillettes, le film ayant plus de transitions que de scènes ou presque, et même un ou deux moments involontairement surréalistes, mais qui ont leur charme... C'est la charrue avant les bœufs quoi qu'il en soit...). Aronofsky est contraint d’obéir à la machine qu’il a inventée, et du coup se tord en quatre pour que le film marche esthétiquement. De fait, il devient un illustrateur. Ce qui fera rire les plus cyniques : THE FOUNTAIN se construit sur deux ou trois idées (l’opposition jaune/blanc, les trois points et le triangle, l’à-plat du tunnel cosmique et son renversement vertical, annoncé dans la scène du piège dont je parlais, grâce à la confusion dessus/de face, l’égalité macro/micro et c’est quasiment tout), idées répétées jusqu’à plus soif…

Voilà où sont les points désespérément faibles de THE FOUNTAIN. Le reste n’a que peu d’importance. Peu importe si Hugh Jackman (bientôt le nouveau Gérard De Niro je pense...) n’a pas beaucoup de relief et joue toujours pareil, sur un mode dichotomique on/off, peu importe que le personnage de Rachel Weisz soit complètement allégorique et désincarné, peu importe que certaines prises soient vraiment désastreuses (le malaise de Weisz, le pétage de plomb de Jackman à l’hôpital…), peu importe que l’enjeu sentimental soit absent (le film est trop mécanique), et que le romantisme en mode automatique empêche la moindre émotion, la moindre sensation pour au contraire fouler des sentiers balisés… [De ce point de vue, THE FOUNTAIN est quasiment un téléfilm ou une série télé.] On pourra aussi reprocher la direction artistique globale, très fantasy finalement, et cette espèce de syncrétisme années 70 / années 2000. Quant au fond lui-même, c’est celui d’un point de vue new-age, complètement païen du coup et tristement évolutionniste (du couple maya/christianisme comme époque de ténèbres, au néo-bouddhisme surpuissant et créateur de l’Univers, en passant par la Science ici décrite comme une religion d’inspiration divine / cosmique ! Faut oser quand même ! C’est affreusement petit-bourgeois !).

THE FOUNTAIN finit par crisper par son absence de fondamentaux. Maladresse ou calcul ? On serait tenté de dire calcul, un peu quand même. Le film, par son absence de rythme hallucinante (normal, vu que c’est le dialogue qui fait le montage ! On ne peut pas espérer de miracle !) surprend. Un film lent ne veut pas dire un film sans rythme, attention ! Mais là, on ne reconnaît pas du tout le réalisateur de REQUIEM FOR A DREAM, film tout à fait réussi, et qui justement arrivait à trouver un lyrisme puissant, qui se construisait sur la richesse d’une mise en scène aux multiples leviers (l’échelle de plans notamment) et dont le moteur n’était pas le dialogue ou l’histoire, mais d’abord et avant tout la fulgurance de la mise en scène (qui bien sûr finissait par nourrir un contenu intéressant). Où est passé le son par exemple, dans THE FOUNTAIN, son qui était une des armes majeures de REQUIEM... ? On se pince quand on entend dans le film un effet qui fait « Fizzzzz » quand une boule lumineuse passe dans le champ. [De la même manière que, dans un slasher, on entend un gros bruit de lame de couteau quand l’ombre du tueur passe dans le plan ! Ou qu’on entend un maelström de voix sous-mixées dans un film de fantômes asiatiques à la moindre apparition d’effets numériques de synthèse ! Que c’est naïf ! Et attendu !] On est bien loin des jolies modifications du moteur de REQUIEM…, on est bien loin du temps où les mains étaient dans le cambouis. THE FOUNTAIN se voulait original, et sur le papier, on reconnaît complètement cette volonté. Pour un distributeur lambda, c’est sans doute le film expérimental du siècle ! Mais pour le focalien, quelle bouillabaisse ! THE FOUNTAIN est un parfait ensemble dialectique où toutes les thématiques se rejoignent et se complètent, ou chaque élément a son double signifiant, et où chaque parcelle d’information a son utilité. Et, gag de l'année 2006 : le film a trois actes ! Le comble ! En cela, le film est complètement hollywoodien, ou plutôt américain. C’est sans doute un très bon scénario sur le plan technique. Outre les thèmes abordés (bien naïfs, sans enjeux), plutôt discutables, mais c’est pas grave, c’est la linéarité du projet qui surprend et déçoit. Et son absence de fulgurance justement. Un design, une direction artistique ne suffisent pas à faire un film qui fonctionne. Aronosky n’ose pas faire un grand poème visuel qui le rapprocherait plus de Greenaway ou de Gilliam justement [THE FOUNTAIN est l’exact opposé de TIDELAND, finalement], hésite à plonger dans une abstraction narrative, ou tout simplement un Mystère. Son film est finalement tout sauf poétique, c’est bien la peine. C'est bien une sphère, une surface polie qui tourne sur elle-même en plein mouvement perpétuel, bravo. Par contre, pour le cinéma et la poésie, on repassera. En voulant contenter tout et son contraire, Aronosky tombe au fond de la piscine avec son pull marine tout élimé au coude [Il n’a pas voulu le recoudre ? NdC], et ce en voulant quitter le plongeoir, finalement, parce que c’est haut, ça fout le vertige. Sur le chemin de retour vers la terre ferme, il glisse et tombe dans l’eau comme dans un vidéogag. Du coup, il perd sur les deux tableaux, et dans son entre-deux, dans son alpha et son oméga vains, Aronosky n’évite pas le ridicule. Plutôt que le bouddhisme de pacotille surpuissant, il lui faudra plutôt méditer ce bon vieux axiome monothéiste bien de chez nous : "Dieu vomit les Tièdes !". THE FOUNTAIN est sans doute, c’est le pire, un objet parfait, verrouillé de l’intérieur, cohérent au possible. C’est sans doute une réussite. Artistiquement, c’est un échec cuisant. Ce n'est jamais qu'un bluastro de plus en fait... [pour la notion de "bluastro", cliquez ici !]

On en serait presque à souhaiter qu’Aronofsky se prenne une veste et refasse tout de suite un film dans la foulée, de manière plus légère, plus punk, et tout bêtement cinématographique.

Combien cet ouvre-boîte de designer, Maryse ? 
 
Mr Mort.
 

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Samedi 30 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Cinémort


[Photo : "Soutien Scolastique #1 (le seul fauteuil d'académicien, c'est le vôtre)"

ou "Emmèfe stands for Woman" par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Adele Stephens.]

 

AVANT-PROPOS
Chers Amis, les réjouissances focaliennes s'organisent, les textes affluent (un peu..., et sont encore les bienvenues), et nous continuons ensemble l'anniversaire de Matière Focale ! Mesdames Messieurs, levons-nous et applaudissons Rub, vieux lecteur du site, assez discret, mais qui, vous allez le voir, quand il l'ouvre, a quelque chose à dire, et c'est de fort belle manière. Merci à lui pour ce texte magnifique qui vient combler une lacune focalienne : parler des livres sur le cinéma (qui en général sont quand même insignifiants, mais ici ça n'est pas le cas !). Merci encore à Rub, donc.
Je signale à tous ceux qui ont la gentillesse de m'envoyer quelque chose que je ne publie pas vos articles dans l'ordre. Rien n'est perdu, rassurez-vous, et il y aura, comme d'habitude, de la place pour tout le monde !
Dr Devo.
 
 
"Fragments are the only form I trust", (Donald Barthelme, Unspeakable Practices, 1968).

Non, je ne suis pas un érudit. Je suis tombé par hasard un jour sur cette sentence, qui me marqua vivement par la – me semble-t-il – vérité de son propos, en dehors même du contexte dans lequel elle était énoncée et qui n'avait rien à voir avec le cinéma. Je me suis depuis informé sur la provenance de cette phrase, pour toi lecteur, sans en savoir cependant plus sur ses conditions d'énonciation. Car cette phrase-là, pour moi, parle, et très bien, de cinéma, du cinéma. Ici, à Matière Focale (MF dirons-nous par la suite), on l'a assez dit : le cinéma, c'est avant tout du montage. Et si mon esprit embrumé ne se trompe pas trop, le montage et la fragmentation, c'est un peu du même tonneau. Toutes les valeurs défendues sur Emmèfe comme étant spécifiques au cinématographe peuvent être abordées en termes de fragmentation : fragmentation qu'est le cadre dans le vaste champ de la vision humaine, fragmentations que sont bien entendu le découpage et la multiplicité des points de vue, fragmentation de l'échelle de plans, fragmentation de la narration qu'est la non-linéarité, fragmentations que sont les incrustations dans le plan, les transparences, split-screen et autres délicieuseries surcadrantes, fragmentation qu'est le jeu sur les différentes pistes sonores et visuelles, etc. La fragmentation, c'est un des plus puissants moteurs de l'émotion esthétique potentielle du cinéma. Et la fragmentation, c'est, bien plus que ne le serait la captation documentaire, le moyen de faire jaillir le vrai du matériau brut qu'est la réalité filmée.

Et cela, beaucoup de "grands" l'avaient compris, de Pasolini et sa fameuse Observation sur le plan-séquence où il dit qu' "ayant l'intuition de la vérité – à partir des différents fragments. naturalistes, constitués par les différents petits films – il [le réalisateur] serait en mesure de la reconstituer. Comment ? En choisissant les moments vraiment significatifs des différents plans-séquence subjectifs et en trouvant par conséquent leur véritable enchaînement. Il s'agirait tout simplement d'un montage. À la suite d'un tel travail de sélection et de coordination, les différents angles de vue se dissoudraient, et la subjectivité, existentielle, céderait la place à l'objectivité." À Tarkovski affirmant dans LE TEMPS SCELLÉ : "Je pense qu'il est impossible de parvenir à l'authenticité, à la vérité intérieure, ne serait-ce même qu'à une véritable ressemblance extérieure, s'il n'y a pas un rapport organique entre les impressions subjectives de l'auteur et la représentation objective de la réalité. Sinon, une séquence peut être filmée comme un documentaire, les personnages habillés avec un soin naturaliste, la vie même reconstituée artificiellement, le film sera loin encore de la réalité : il paraîtra parfaitement conventionnel, donc sans ressemblance littérale avec la réalité, bien que l'auteur ait essayé justement de sortir d'une représentation trop conventionnelle. Il peut donc paraître étrange d'appeler conventionnelle en art une perception trop immédiate de la réalité. Pourtant, la vie a une organisation bien plus poétique que ne veulent nous le faire croire les partisans d'un naturalisme absolu. Nos émotions, nos pensées, ne sont-elles pas toujours comme des allusions inachevées ? Quand, dans certains films, est réussie la ressemblance avec la vie, l'approche documentaire n'est pas respectée. Elle est même remplacée par une vision très orientée." Voilà des thèses bien chères aux oreilles focaliennes ! [Je ne saurais en aucun cas couper dans ces textes, d'autant plus que sont abordés en filigrane des thèmes fondamentaux comme la poésie, la subjectivité, la (re)création artistique, etc.]

"Fragments are the only form I trust". Il faudrait donc briser le miroir pour pouvoir se voir en vérité dans les milliers de facettes ainsi créées ! Délicieuse perspective !

Le cinéma n'est pas question d'histoire, cela a déjà été dit. Les petits tracas freudiens des auteurs/personnages sont d'un intérêt tellement en deçà de ce que peut procurer une véritable émotion artistique qu'il en devient criminel de les mettre au premier plan de sa volonté monstratrice ou de sa thèse critique. Mettez votre pointeur devant un U et vous aurez un psy. Non, la vérité est ailleurs. Où, me direz-vous, petits chenapans que vous êtes ? Eh bien, une partie en tout cas, peut-être dans ce Temps scellé. Voilà en effet seulement quelques pages que je le lis, et j'ai déjà envie d'en noter comme citation/maxime/règle de vie/vérité universelle la moitié. La délectation que peut produire la lecture d'un tel ouvrage en rentrant désespéré de la séance d'un quelconque film (le choix est large en ce moment), les sublimes envolées théoriques et la profonde foi en l'art (sans majuscules vous le noterez, on est pas là pour frimer) du gars Andreï, tout ça me faisait me dire que, non, vraiment, il fallait en parler de ce bouquin. Alors quel plus sublime cadeau que de sacrifier sa pauvre prose (respectivement pensée) au service d'une autre ô combien plus enrichissante ? Comment mieux remercier le docteur, son équipe et toute l'idéologie focalienne qui me nourrirent au berceau, qu'en invitant tout un chacun à aller voir du côté de chez Tarkovski comment quelqu'un peut avoir une vision du cinéma d'une réelle beauté et d'une grandeur nécessaire, comme on les aime ici ? Quel plus flagrant et flamboyant témoignage de reconnaissance porter à cette institution, à ces personnes qui lui donnent vie ?

L'union de l'absurde et de l'absolu.

Bon anniversaire,
 
Le Père Noël, focalien lambda (alias Rub).
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Jeudi 28 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Ethicus Universalis


[Photo : "Don't Try to Look Disappointed" par Dr Devo,

d'après une photo de plateau du film IT CAME FROM TRAFALGAR de Solomon Mortamur (USA-2005)

avec, de gauche à droite : Brinke Stevens, Jeremy Smith et Linnea Quigley]

 

AVANT-PROPOS
Nous continuons le tour de piste focalien et commémoratif. Et aujourd'hui, c'est le
Dr Orlof qui nous offre un texte. Je fais moult courbettes et le remercie !
Dr Devo.


Renoir, Guitry, Truffaut, Moretti, Chabrol, Kusturica, Woody Allen, Almodovar… Ils sont nombreux les cinéastes que j’admire à avoir été malmenés en ces lieux depuis deux ans. Et pourtant, depuis que j’ai découvert Matière Focale, non sans une certaine admiration (comment avoir le talent d’écrire deux longs articles sur MAC ET MOI (articles visibles ici et ici) ? J’en serais bien incapable !), jamais l’idée de m’éloigner de cette source rafraîchissante ne m’a traversé l’esprit. Cela pourrait s’expliquer par un simple relativisme (après tout, chacun ses goûts), mais jamais cette hypothèse ne m’a paru satisfaisante. Bien sûr, chacun d’entre nous entretient avec le cinéma des penchants coupables qui nous poussent plus volontiers vers certains types de films que d’autres. Pour ma part, je déteste les films de guerre, la science-fiction m’ennuie souvent, et je sais pertinemment, indépendamment de la valeur intrinsèque des films, que je m’embêterai moins devant un porno soft des années 70 que devant une superproduction de David Lean. En ce qui concerne notre hôte, tout le monde aura repéré sa méfiance instinctive envers les films de mafieux, les reconstitutions historiques et les "biopics" (alors qu’il y en a d’excellents, que l’on se souvienne du VAN GOGH de Pialat ou le sublime MAN ON THE MOON de Milos Forman [1] alors que son péché mignon l’attire irrésistiblement vers les "films de college" (où le pourcentage d’inepties doit pourtant avoisiner celui des films érotiques des 70’ !).
Non ! Ce n’est pas le "chacun ses goûts" qui a fait pour moi de MF une lecture (quasi) quotidienne indispensable, mais la certitude que les films n’étaient jugés que sur le seul critère valable à mes yeux : celui de la mise en scène (notre beau souci !).


De la même manière qu’on se fiche que Cézanne ait peint des pommes plutôt que des fraises ou des betteraves (le motif n’est pas le style), ce n’est pas "l’histoire" qui fait un bon livre ; un film n’est pas un scénario mais une manière de le faire vivre à l’écran, qui passe par le cadre, des mouvements de caméra, la lumière, le son, le montage, le découpage, le jeu des acteurs… Or, rares sont les critiques qui décortiquent ces divers éléments avec autant d’acuité et de perspicacité que notre bon Docteur Devo. J’aime ses rapprochements incongrus, sa manière inimitable de s’enthousiasmer pour l’agencement d’une seule séquence qui passe parfois inaperçue dans l’ensemble d’un film (il me l’a prouvé très récemment lors d’une joute amicale autour du film de Lucio Fulci, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE. J’ai revu la séquence que je n’avais pas remarquée et, effectivement, elle est assez belle !) J’aime son sens de l’humour, sa passion pour les films qui le pousse à les regarder, au départ, comme s’ils naissaient libres et égaux sans distinction de genres (noble ou pas, art et essai ou commercial) ou de races (Tarkovski et la série Z, même combat !).
 
 

À ce moment de mon (sincère) éloge, vous sentez monter le paradoxe. "Si les critères de jugement que vous appliquez sont les mêmes, comment expliquez-vous les divergences notées en tout début de ce texte ?", me diriez-vous. C’est là où me semble résider la spécificité de MF, à la fois extrêmement iconoclaste et stimulante, même si jamais les auteurs de ce site n’en ont fait une vérité suprême à suivre comme des dévots [Des Dr Dévots ? NdC]. C’est là que s’explique également le titre de ce courrier, qui tient, en fait, à la conception que chacun se fait de l’art.
On peut estimer que l’art doit (ou peut) rester au contact du réel et poser un regard sur le monde tel qu’il est (Flaubert) ou qu’il n’a d’autre fin que lui-même (Baudelaire, "l’art pour l’art"…)
Notre bon docteur est un farouche partisan de la deuxième catégorie, "Poésie uber alles" , répète-t-il inlassablement et tous les syndromes qu’il découvre régulièrement (par, exemple récemment "la poutre apparente") ne disent qu’une même chose : Donnez-nous de l’Art, du Beau, de l’Étonnant en faisant exploser la narration, en nous offrant des cadres insolites, en nous surprenant par le montage et gardez-nous de la platitude du quotidien téléfilmique. Oh ! Je sais parfaitement que si le docteur affectionne particulièrement un art totalement baroque (Jarman, Russell, Greenaway…), il n’est pas non plus allergique au Réel et sait parfaitement être sensible aux constructions diaboliques d’Éric Rohmer ou aux splendides épures des époux Straub. Mais dans tous les cas, il faut des partis pris de mise en scène très forts.

Je le redis, cette conception défendue sans le moindre pédantisme et avec une ouverture d’esprit jamais prise en défaut est extrêmement stimulante et permet de découvrir les beautés que recèlent les films de Marins, de Franco ou de Rollin, cinéastes méprisés par la doxa cinéphilique. Mais pour ma part, j’avoue que j’ai une définition plus "globale" (du coup, forcément moins précise) de la mise en scène, et que j’ai du mal à en séparer les éléments. Pour reprendre une comparaison littéraire, je veux bien admirer un type comme Perec capable d’écrire tout un roman sans la lettre e (sa maîtrise de la langue est parfaite) mais j’avoue que cela m’ennuie aussi (comme les jeux intellectuels d’un Robbe-Grillet ou le recyclage avant-gardiste d’une Marguerite Duras). Ce qui me passionne dans la mise en scène, c’est l’incarnation, la manière dont un cinéaste parvient à faire vivre un scénario à l’écran. Cela peut passer par des personnages (Antoine Doinel ou les acteurs-réalisateurs qui me passionnent comme Woody Allen ou Monteiro [2]) ou par une trame romanesque intense qui parvient à faire oublier les ficelles du scénario (Almodovar). La mise en scène, de Renoir au magnifique BLISSFULLY YOURS d’Apichatpong Weerasethakul, est aussi, selon moi, ce qui permet d’offrir au spectateur une place face au monde.
 
 

Dans un récent commentaire, l’excellent Bernard RAPP rappelait à un lecteur que le cinéma n’était pas un cours d’histoire. Je suis totalement d’accord lorsqu’il s’agit d’INDIGÈNES ou des horreurs comme LE VENT SE LÈVE de Ken Loach ou Tavernier. Dans ces cas, il n’y a pas de cinéma mais du didactisme, une volonté de dire aux spectateurs ce qu’ils doivent penser par l’intermédiaire de ficelles mélodramatiques et de personnages caricaturaux. À côté de cela, je pense que le cinéma peut néanmoins poser un regard sur le monde (l’histoire, la politique…) et nous permettre de le déchiffrer lorsqu’il "reconstruit" le réel, lorsqu’un artiste pose un regard singulier sur ce monde (ce que font, à mon avis, des gens comme Chabrol ou Moretti).

Voilà ce qui peut expliquer nos (petites) divergences. Ceci dit (je me suis déjà bien étendu), ce que j’apprécie par-dessus tout chez l’équipe de Matière Focale, c’est l’honnêteté qu’elle persiste à conserver en accueillant toutes les opinions et en les discutant courtoisement. Bien sûr, il faut parfois faire bloc pour congédier les perturbateurs qui entrent en baskets et braillent sans débattre, mais jamais je n’ai vu ici les insultes et les anathèmes péremptoires remplacer la pensée ! Étonnez-vous après que l’on se sente si bien dans ce salon britannique où l’on peut croiser aussi bien Gérard Kikoïne et Gilbert Roussel que Sokourov et Pedro Costa !
 
 

Pour la passion intacte et communicative du docteur, la boulimie de cinéphage du Marquis, les commentaires ironiques et hilarants de Bernard Rapp et le talent de toute l’équipe de rédaction, Matière Focale est devenue LE lieu indispensable de la cinéphilie. D’où ce modeste (quoique trop long) hommage et ces sincères remerciements que je vous adresse à tous à l’occasion de ce deuxième anniversaire.
[1] Je reconnais qu’il existe aussi d’excellents films de guerre et qu’il m’arrive de les aimer (ceux de Kubrick en particulier).

[2] Je rêve d’un note focalienne sur LA COMÉDIE DE DIEU ou LES NOCES DE DIEU !

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Mercredi 27 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Courrier des Lecteurs

L’entretien qui suit a été publié une première fois en Novembre 2006 dans le Hors-Série Cinéma Français de La Revue du Cinéma. Nous le reproduisons ici à quelques heures de la diffusion de « Visu, le magazine de toutes les visions » sur France 2 dans la nuit de mardi à mercredi à 01h40 (prévoir une cassette assez longue la chaîne étant rarement à l'heure pour ce programme), émission dont nous vous parlions en détail hier et dans laquelle l’animateur Michel Moisan recevra Benoît Forgeard et l’opticien Phil, tout en diffusant quatre films de l’auteur : STEVE ANDRÉ, LA COURSE NUE et LAÏKAPARK épisode zéro et deux.


[Photo de la comédienne et chanteuse Rachel Stevens]

Michel Moisan est né à Metz en 1959. Cet écrivain critique, touche-à-tout de génie, se définissant comme "orphelin au cœur du monde visible", aime les clichés, mais aussi les coïncidences et les listes. Professeur de lettres au cœur de la prude Alsace mais opposé à toutes les transcendances, ce Cancer ascendant Taureau s'est exilé au Canada en 1999. Quasi inconnu dans son propre pays, chacun a pourtant fredonné un jour du Moisan puisque ce polyglotte est l'auteur des paroles de l'hymne officiel de La Ligue des Champions UEFA (Ce sont les meilleures équipes / Sie sind die allerbesten Mannschaften /The main event / Die Meister, Die Besten, Les Grandes Équipes, The Champions / Une grande réunion / Eine grosse sportliche Veranstaltung...) Critique dans la revue Bobines, auteur de livres non traduits en français hélas sur David Cronenberg entre autres, animateur de télévision, amoureux du regard, Michel Moisan est surtout l’inventeur du Questionnaire des Michel. Questionnaire qui gagne à être lu car, comme le confiait lui-même Michel Moisan dans un entretien donné en 1999 au magazine Subversion(s), "lire un papier de Moisan demeure toujours une aventure hautement risquée, celle de la littérature."
 


Benoît Forgeard n'est pas né à Metz en 1959. Jeune d'allure, il porte néanmoins la moustache depuis l'âge de onze ans. Sa filmographie aligne les hits, néanmoins l'homme ne connaît pas encore les affres du succès flonflonnant, ce qui fait en quelque sorte de lui l'équivalent cinématographique de la chanteuse inconnue Rachel Stevens (cf. notre document photographique). Mi-expérimental, mi-raisin, le cinéma de Forgeard (PARRAINER UN JEUNE, STEVE ANDRÉ, la série LAÏKAPARK, LA COURSE NUE) prouve qu'on peut tout à fait avoir des exigences littéraires et s'exprimer cinématographiquement. Magnifiques et déceptifs films de Forgeard, éthérés et la boue pleine de bottes, amis de tous les copier-coller, lire un papier de Moisan demeure toujours, effectivement, une aventure hautement risquée.

Nous avons demandé au critique Moisan de soumettre le cinéaste Forgeard à son fameux Questionnaire des Michel (auquel ont répondu des sommités comme Cronenberg ou Atom Egoyan), en l'adaptant à un créateur français, et avons pour cela organisé un rendez-vous au bar Chez Michel, dans le huitième arrondissement parisien.
Quand ils sont arrivés au café, ensemble, ils étaient déjà hilares, ils venaient en effet de se croiser chez le marchand de journaux à côté de Chez Michel. Après s'être serré la main en constatant que chacun avait rendez-vous avec l'autre, les deux hommes échangèrent leurs Télérama, dont ils venaient de faire l'acquisition. Sur cette étrangeté, nous nous sommes levés de table et avons laissé nos grands hommes discuter, tailler le bout de Muse, nous contentant, l'instant précédent, de déclencher la fonction REC de notre Toshiba T-135. Benoît Forgeard, homme d'exigence, a probablement su reconnaître en Michel Moisan un universitaire à sa hauteur. Lors de cette première interview qu'il donnait à un journaliste, l'auteur aborde les rouages secrets de son cinéma comme jamais il ne l'avait fait au cours d'un entretien.

Invisible



[Même pendant les méagnétos, ça discute ferme sur le plateau de VISU...: ici Michel Moisan, l'opticien Phil, et Benoit Forgeard]


Michel Moisan : Benoît, je suis ravi de vous rencontrer, laissez-moi vous soumettre une batterie de questions, issues de mon questionnaire "L'heure Michel". Puis-je ?

 

 


Benoît Forgeard : Je vous en prie.

MM : Avant toute chose, je voudrais avertir mon lecteur. Les initiales de mon nom vont disparaître de cette entrevue pour être remplacées par la suite numérique en procession décroissante. L'homme désordonné que je suis va ainsi s'effacer pour laisser place à un ordre, qui est en même temps un mouvement par rapport à un "MM" supposé immuable ... lui-même disparaissant dans un ordre supérieur, celui donné par le jeu de mes questions et de vos réponses.

BF : Procédez.
 
14 : Répondez de façon spontanée, mon cher Benoît Forgeard... Quel est votre Michel préféré ? Comme ça, là, à brûle-pourpoint.

BF (après un temps de réflexion) : Comme Joséphine Baker, j'ai deux Michel. Mon Platini et Berger.

13. Laissez-vous aller. Je sens que vous avez pensé votre Michel. Allez, entre nous, sans honte... Votre Michel du cœur ?

BF : C'est une Michèle, c'est Torr.

12. Je vous propose à présent d'entrer dans le vif du sujet, sans tabous, d'oser simplement répondre à ma question... Vous n'êtes pas sans connaître les problèmes père/fils qu'a pu connaître par exemple un Michel Poniatowski. En tant que cinéaste dans une lignée de cinéastes venus et à venir, vous considérez-vous comme un père ou comme un fils ?

BF : Je suis à la fois le père et le fils. Si j'ai envie de sortir le soir, je me demande la permission, et quand je rentre, je mets mes chaussons pour ne pas me réveiller.

11. Le come-back de Michel Polnareff est organisé en grandes pompes, alors que chacun se souciait de lui comme de son dernier morceau de quatre-quarts. Vos personnages ont-ils tendance eux aussi à déployer des efforts grandiloquents pour échapper au néant ?

BF : En effet, les petits plats m'adorent, car avec moi, ils ont toujours la garantie d'être mis dans les grands.

10. J'aime beaucoup la réponse que vous venez de produire, mon cher Forgeard, mais néanmoins elle ne répond pas du tout à la question qui suit : si vous étiez un Michel, inconnu ou célèbre, réel ou fictif, lequel seriez-vous ?

BF : Je serais le Michel universel. Un savant mélange de Michel Blanc et de Michel Noir. Je serais à l'amitié ce que Monsieur Propre est à la blancheur des sols.

9. Vous n'êtes pas sans savoir que Michel Houellebecq dans « Les Particules Élémentaires » confessait son amour de la déambulation dans les rayons des Monoprix. Ce qui me souffle une question en forme de trident : faites-vous vos courses vous-même ? Dans quel type de magasins ? Y trouvez-vous matière à inspiration ?

BF : Je vais au Champion, Michel... Je vais au Champion pour le sel... Je vais au Champion, je vais au Champion, acheter du thon, du gel douche, du mouton et des couches.

8. De grands critiques de cinéma et d'habiles interviewers ont pour prénom Michel, Michel Ciment pour n'en citer qu'un, mais il y en a d'autres... Et très peu de grands cinéastes somme toute. Ne regrettez-vous pas de ne point vous appeler Michel Forgeard ? Vous comprenez le sens de ma question, êtes-vous un cinéaste d'avant-garde, Michel Forgeard ?

BF : En toute discipline, il y a des aspirants Michel. En toutes choses, Michel est le grade ultime. Je démarre ceinture blanche, je ne suis encore qu'un modeste Benoît, mais je garde espoir de vous entendre un jour m'appeler "Mon p'tit Michel".

7. Alors, mon petit Michel... Ah, très bien, Benoît... (rires gênés) où en étais-je ? Ah, oui. Question sept. Michel de Montaigne a publié un ouvrage fascinant, les « Essais », disponible pour quatre euros chez Gibert ! Oui, mais c'est en poche, me direz-vous, et bien justement... Pensez-vous que votre œuvre est la même selon qu'on la diffuse en salles ou qu'elle est vue sur petit écran ?

BF : Non. Mais elle n'est non plus jamais la même d'une salle à l'autre. D'un écran à l'autre. Il existe au sud de Bondy un pavillon sans charme habité par un couple de retraités. Ils disposent depuis peu d'un petit plasma. Et bien, c'est ici que mes films prennent tout leur sel. Pourquoi ? Sauriez-vous me le dire, Michel ?

6. Je n'ai aucune idée du nombre de femmes peintes par Michel-Ange. Mais vous même, vous plaisez vous à filmer les femmes ?

BF : J'ai longtemps collectionné les femmes. Les pin's de femmes plus précisément. Cette collection de pin's de femmes m'a permis de mieux les connaître, de saisir leur nature profonde. Désormais, lorsque je rencontre une femme, je peux lui parler d'elle pendant des heures. Cette attitude étonne, et pousse parfois même à la fuite.

5. Michel Sardou chantait qu'il en avait marre qu'on l'appelle France. Votre art est-il éminemment français ?

BF : Oui. Mes films ont les seins de Sophie Marceau et le visage de Zidane.

4. J'aime beaucoup le bar où nous sommes, chez Michel. On reprend un truc, non ? Oui, allez, la même chose. Mais qu'avez-vous pris ?

BF : Le strict nécessaire : un Tropicano bien frappé au susucre Michel.

3. Michel Serres raconte dans "Le génie se couche à midi et se lève au crépuscule des temps" qu'avant de prendre l'avion, pour donner une conférence à Berkeley par exemple, il met toujours un pépin dans sa valise car il déteste être surpris par le mauvais temps. Dans la réalisation de vos films, les impératifs (de tout ordre, humeur des techniciens, spécificité des lieux, propositions des acteurs) sont-ils un avantage ou un inconvénient ?

BF : J'ai eu pas mal de souci avec Serres. Dans "Perds pas la boule", je voulais lui faire tourner une scène légère, d'amour cru par un beau soleil d'août, lorsqu'il a sorti son parapluie. Patatras ! Foutu ! ai-je pensé. Et  bien non, c'était une idée formidable. Nous avons ri pendant des heures.

2. Allons... Ce que vous venez de répondre n'est-il pas une vue de l'esprit, très cher Benoît ? Je pense notamment à Michel Serres, qui raconte en privé qu'il a tous les soucis du monde pour faire rentrer un pépin dans une valise.

BF : Rétrogradons Michel Serres au rang de Jérôme Serres, voulez-vous ?

1. Souvenez-vous. Alors député, Michel Barnier avait pour manie de systématiquement remanier les rapports établis par ses collaborateurs qu'il devait signer de son nom, quitte à les contredire. Le montage est-il un élément décisif dans la fabrication du film ?

BF : On m'a souvent comparé à Barnier. C'est vrai, j'adore sa façon de remanier ses rapports. C'est d'ailleurs un autre Michel qui fera le montage de mon prochain film, "Belle île en mer". Ricard. (Forgeard appelle le serveur par un geste de la main). Garçon ! Un Rocard !

0. Laissez, je prends, non, non, c'est pour moi, j'insiste. Garçon, mettez tout au nom de Moisan. Oui, comme le poète. Benoît, à présent qu'on a bien fait le tour, je crois, quel est votre Michel préféré ?

BF : C'est une Michèle. C'est Torr.

Benoît Forgeard, merci.
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Lundi 25 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica


[Le plateau de l'émission VISU... Photo de Nardac.]

 

 

Chers Focaliens,

Allez, continuons cet anniversaire totalement focaliste, et cette fois, c'est moi qui régale. Je vous fais, c'est bien logique, un cadeau. Un cadeau des plus sublimes : je vous offre un film, et même des films. C'est avec une joie immense que j'ai l'honneur de vous présenter LE programme télé qui va tout bouleverser ! Prenez de quoi noter... 
Dans la nuit de mardi à mercredi prochain va être diffusé sur FRANCE 2 le programme VISU (LE MAGAZINE DE TOUS LES REGARDS), à 01h40 du matin, dans le cadre de l'émission Histoires Courtes, habituellement pâle fenêtre de courts-métrages abominables de la chaîne publique. Oui, oui, tout cela est vrai, sauf que là, avec VISU..., France 2 propose enfin et sans doute pour la dernière fois un programme sublime, bouleversant, drôle et avant-gardiste de toute beauté. Pour clôturer l'année 2006, la chaîne payée par nos impôts diffuse enfin un programme digne de ce nom. Et comble du comble, on peut le dire sans rougir : c'est l'émission la plus focale qui existe, car VISU a été co-conçu par des focaliens (c'est-à-dire que des proches de la rédaction de Matière Focale ont activement participé à la réalisation, à l'écriture et à l'interprétation de ce programme), et je dirais même plus, on n'a jamais vu une telle émisession, de fait, aussi parce qu'il y a là-dedans tout ce qu'on essaie de défendre ici toute l'année, on n'a jamais vu un programme aussi focalien. Et voilà, chère lectrice, mon cadeau pour toi en cette fin d'année ! Une émission de télé rien que pour toi ! Qui d'autre, quel autre site offre autant de chose à son lecteur ?

[Après tout, c'était à mon tour de donner... Je me permets de préciser que pour ma part, je n'ai aucunement participé à cette émission, ce qui fait que je vais pouvoir en parler en toute sérénité.]


On avait déjà parlé de Benoît Forgeard sur ce site. L'émission VISU, c'est lui. Dans le numéro spécial Hors-Série de la REVUE DU CINÉMA que j'ai co-écrit tout seul avec Invisible, le Marquis, Michel Moisan et Bernard RAPP (bref, une vraie revue dans ton kiosque 100% focaliennne, au moins en ce qui concerne ce numéro spécial ; il n'y a que le l'horrible couverture et l'édito que nous n'avons pas faits !), nous faisions tous un constat très dur sur le cinéma français. Mais malgré tout, le numéro est organisé autour d'une perspective d'avenir (comme dirait Stève André, voir plus bas). En effet, nous vous proposions une liste de trois noms, celle des meilleurs réalisateurs français de 2009 ! Ce sont des jeunes réalisateurs, déjà chevronnés, mais encore inconnus de tous et (plutôt) ignorés par la profession. Néanmoins, leurs travaux actuels sont parmi ce qui, à mes yeux, se fait de plus audacieux en France. Non pas qu'ils résument à eux trois toute la créativité française en matière de cinéma, n'exagérons pas, mais disons simplement qu'ils sont à la pointe, et que demain, si la Justice est de ce Monde (ce qui est très certainement le cas), ils seront au top du top. Les idoles de demain de tout focalien qui se respecte. Nous allons dans les prochains jours parler beaucoup de ces trois réalisateurs. Mais pour l'heure, intéressons-nous au premier d'entre eux : Benoît Forgeard, donc.


[Jeanne, la harpiste du plateau et la caution culturelle du magazine de cinéma VISU... Photo par Nardac.]


Forgeard a livré à France 2 avec ce VISU..., une émission de deux heures clés en main. Car VISU est une émission à part entière dans laquelle seront présentés des courts-métrages (et un moyen) de Benoît Forgeard. Loin de faire défiler les films les uns à la suite des autres, Forgeard a écrit une vrai-fausse émission pour les présenter. Cette émission, c'est VISU, et c'est aussi un film à part entière. Et Forgeard, en mettant en scène cette vraie fausse émission, fait la tête au carré au service public, au cinéma, et au monde de l'Art en général ! VISU se veut donc être une fiction et une compilation des films de Forgeard. VISU se présente comme une émission de cinéma de service public. Elle est présentée par un singulier animateur : Michel Moisan, ici dans son propre rôle, qui aurait aussi bien pu présenter la météo, Vidéogag ou le 20 heures (il aurait préféré sans doute !). Mais le voilà coincé à présenter une émission de cinéma à une heure pas possible de la nuit. [Ici, la fiction rejoint la réalité, puisque France 2 programme VISU... à 1h40 ! Vous comprenez bien, dès lors, toute la perspective et la mise en abîme violente et acide du concept de Forgeard.] L'émission, puisqu'il s'agit de cinéma, parle aussi d'optique ou plutôt d'opticien. C'est le prétexte trouvé par la chaîne pour sponsoriser en loucedé l'émission de cinéma par un opticien branché de Paris ! Il y a donc trois personnes sur le plateau : le présentateur Michel Moisan, l'opticien-sponsor, qui fait aussi office, malgré son ignorance, de maître à penser en matière de cinéma (!!!!) ainsi que de critique, et accessoirement le pauvre Benoît Forgeard, ici dans son propre rôle, à savoir celui du réalisateur à qui on ne donne jamais la parole et que l'émission va humilier de manières diverses. [Lui-même, tout réalisateur qu'il soit, se couvrira de ridicule tout seul !] Entre les courts-métrages, sur le plateau, l'émission VISU est une fiction sur la télé en train de se faire, tout à fait étonnante. Je vais laisser le mystère planer, et vous laisser découvrir ces incessantes, voire indécentes, surprises... [J'ai été ému aux larmes, et pas seulement parce que c'est drôle, mais aussi parce que c'est triste à pleurer, par le spectacle de danse contemporaine sur les fromages de France ; la présence-absence de la harpiste-potiche mais sexy (on peut mettre de la musique en direct à la télé, à condition qu'elle porte des cheveux longs et un t-shirt serré et branchouille !), m'a également dérangé magnifiquement au plus haut point. Toute la partie plateau de VISU est magnifique et bondissante, pétillante de fantaisie, de violence et d'humour vitriolé. Un bémol peut-être : le début, faussement maladroit (qui le feint, disons), dessert peut-être un peu la chose. Mais bon, passées les 8 premières minutes, c'est irréprochable de A à Z. Les plus récalcitrants devront peut-être un peu ronger leur frein pendant le premier court, soit l'épisode zéro de LAÏKAPARK. Mais ensuite, c'est du petit lait, et même à une heure tardive, c'est hallucinant et vif pour tous.] Ceci étant dit, voici les courts-métrages que vous verrez dans VISU...



[Photo tirée de l'épisode 2 de LAÏKAPARK]


On retrouvera tout d’abord les deux épisodes de la série LAIKAPARK, série de 156 épisodes de 10/15 minutes. On trouve ici l’épisode 0 et 2 de ce feuilleton se déroulant sur le chantier interrompu d’un parc d’attraction ayant pour thème les animaux morts dans la conquête spatiale. Les ouvriers abandonnés par le propriétaire du parc en construction, sans doute parti avec la caisse, essaient de s’organiser, d’avoir accès à la culture, et à toutes les choses du corps, notamment la musique… Je vous avais déjà parlé de LAIKAPARK. Reportez-vous à l’éloge que j’en avais fait. Il est absolument indispensable de redécouvrir cette série qui explore les frontières douteuses et sublimes des territoires de part et d'autre de la frontière entre Marguerite Duras et Graham Chapman. C'est très beau de surcroît ce qui ne gâche rien. Plus tard dans l'émission, vous découvrirez l'épisode 2, également de très belle facture, peut-être encore meilleur, si une telle chose est possible, que le numéro zéro. Vous penserez à moi lors de la fameuse chanson de la belle Chinchilla (intitulée "Un Malheur parmi des Millions de Malheurs possibles", dans l'épisode zéro) et lors du happening photographique, grand moment d'art contemporain débilosse et déchirant pour toute la classe ouvrière ! ("Il se réapproprie mon travail" dans l'épisode 2).


[La chanteuse Chinchilla, un des moments les plus bouleversants de LAÏKAPARK épisode zéro...]

 

 


Viendra ensuite le court-métrage LA COURSE NUE, ode tragi-comique à une jeune actrice au chômage qui, pour éponger ses dettes auprès de son opérateur téléphonique (pour des raisons déchirantes que je vous laisse découvrir), se voit offrir par celui-ci un sacré boulot de communication afin de lancer un forfait inédit pour les moins de 20 ans ! Ainsi, l'héroïne, en échange d'une simple opération de marketing, verra sa dette effacée et on lui offrira même un forfait illimité vers tous les portables le dimanche de 18 heures à 23 heures. En travaillant ainsi pour rien ou presque (juste pour payer sa dette), elle perdra la liberté ou gagnera l'infini ? Vaste question qui se résoudra lors de la finale de la coupe au Stade de France ! 

 


[Affiche Officielle du film...]


Avec ce court, on comprend très vite quelles sont les thématiques récurrentes de Forgeard : la liberté par la narration et l'expression cinématographique, seule à même de délivrer, au moins pour de faux, l'homme, et même ici la femme, de l'esclavagisme que représente non pas le "travail moderne" (terme qui n'a aucune réalité), mais bien au contraire le couple diabolique, l'hydre à deux têtes "travail moderne/consommation obligatoire". En un mot comme en cent, ça fout les jetons ! La jeune héroïne a-t-elle un répit ou n'est-elle, comme un de ses homologues masculins dans un roman de Philip K. Dick (ou Kurt Vonnegut), qu'un pantin coincé dans les rouages d'une machine aux contours diffus ? Est-elle libre quand elle court ? Ce serait la moindre des choses, car sur le plan personnel également, la conclusion est bien amère : le happy-end a des allures de Von Trier sous la menace (d'un revolver absent du film d'ailleurs), d'un sacrifice paraissant beau au premier abord mais bien cruel au moins à deux niveaux si on y réfléchit (son petit copain est-il vraiment malade ? Avait-elle un autre choix que de courir ?). En tout cas, la dialectique de LA COURSE NUE de Forgeard (est-elle libre quand elle court ?) est complètement camusiennne ! [Encore une claque à la Nouvelle Vague, et surtout à ses héritiers au passage…] Notons dans ce film un très beau plan séquence découpant le champ et le contrechamps par un panotage simpliste mais très alerte, à l'affût du dialogue et des déplacements. Comme par hasard, c'est le moment de l'obligation... On note aussi les diapositives qui feront hurler de rire tout le monde, et qui feront pleurer les plus sensibles d'entre nous, non seulement, mais pas seulement, parce qu'elles sont très belles... [Et pleurer et rire en même temps est un exercice salutaire mais douloureux, comme on le verra dans quelques jours en parlant d'un des plus beaux films de cette année (bientôt dans le top 10 donc), L'OPÉRATION DE LA DERNIÈRE CHANCE (car les deux plus beaux films, sinon les trois plus beaux films de l'année, sont des courts-métrages et sont français ! C'est le monde à l'envers ! J’arrête là pour laisser un peu de suspense...]

Le retour plateau est fabuleux, mais chut.... N'en disons pas plus... En tout cas, préparez vos bières avant l'émission, car une fois démarrée, difficile de se lever et de quitter des yeux le poste à images...



 

 


[Photo extraite de LA COURSE NUE. Le lyrisme le plus déchirant

n'est jamais absent des films de Forgeard, mais il n'est jamais vraiment là où on le pense...]


Ensuite, et en conséquence juste après un retour plateau des plus foufous au cours duquel, le talent de Michel Moisan apparaît dans sa splendeur, vous découvrirez STEVE ANDRE (en fait c'est Stève André, mais je sais pas faire les E majuscules avec accent), et là accrochez-vous, ça décoiffe. C'est dans cette partie de l'émission que nous conseillons aux femmes enceintes et aux jeunes sensibles d'aller chercher une bière !

Stève André est le jeune maire d'une grande ville française. Toujours vert (35-40 ans), il fut en son temps le plus jeune député de France. Il décide un beau jour de faire une réunion municipale en direct sur internet : le résultat, c'est le court-métrage même, qui fut d'ailleurs tourné en direct ! [Forgeard est décidément complètement foufou !] Stève André veut prouver par cette opération que l'internet est le lieu citoyen par excellence. Il veut aussi faire éclater sa brillante personnalité de winner accompli, et donner une leçon de modernisme à tout le monde, tout en confiant aux concitoyens de sa ville la parole, parole qui devrait prouver au monde entier que la ville de
Stève André est vraiment la plus dynamique et la plus tolérante et la plus citoyenne du monde. Ainsi tous les acteurs associatifs sont mobilisés pour ce conseil municipal en direct ! Qu'ils soient maire, président, femme du maire (l'étrange épouse de Stève André est superbe), président de comité de quartier, responsable d'association, opposants politiques, etc., tout le monde a quelque chose à dire et va le dire. Plus citoyen, plus solidaire, tu meurs ! Soudain, l'humoriste Mouquette (une sorte de Patrick Timsit ! Sublime !) débarque. C'est lui le plus politique de tous… Et il est aussi pitoyable que les autres.
 

STEVE ANDRE est sans doute la grosse claque de ce programme. Tourné en direct, et diffusé à l'époque sur le web (confondant ainsi la réalité et la fiction), le film nous plonge dans l'horreur démocratique la plus immonde ! Tous les clichés de la politique sont analysés au peigne fin par un Forgeard en grande forme. On est tous des citoyens ! On est tous des Pépitos (je vous laisse découvrir ça) ! Et tout le monde est solidaire avec tout le monde. La ville de Stève André a juste poussé le bouchon encore plus loin, se faisant en quelque sorte la ville française la plus française intrinsèquement de tous l'hexagone. Et donc, c'est la pire, la pire engeance de démocratie participative. Les discours du film, tous positivistes car chaque citoyen est forcément un type formidable rempli de bonnes idées (ignoble mensonge !), cachent en fait l'absence de discours et de réflexion politique, et à la lisière du film, c'est la plus extrême des violences qui est bord cadre. Et rejaillit quelquefois. Comme les autres films présentés dans VISU…, STEVE ANDRE est vraiment d'une drôlerie impitoyable, méchante et intelligente. Le summum est atteint avec Mouquette, l'artiste humoriste, citoyen à mort, « citoyen dans ses couilles » serait-on tenté de dire en le parodiant. D'ailleurs, à ce propos, sachez que tous les champs de l'existence humaine sont compris dans ce film, ce qui nous vaut trois passages édifiants mais poétiquement forts : la distribution des oranges, la scène d'amour, et l'arrivée de l'homme à la chaise roulante qui va vous faire hurler de douleur et de rire.
Diffuser ce film en pleines fêtes de Noël, à ce moment précis de la campagne présidentielle (qui va être sans aucun doute d'une violence bien plus terrible que celle de 2002) est sans doute le geste le plus punk de France 2 depuis des années ! C'est exactement le bon moment pour diffuser ce film Je n'en dirai pas plus, mais je suis sûr que la diffusion de STEVE ANDRE va être à l'origine d'un débat fourni dans la rubrique « commentaires » de cet article.

Vous l'aurez deviné, même si je suis resté très évasif, la diffusion de VISU et des courts-métrages qui la composent est sans doute l'événement le plus important de la télévision depuis longtemps. Pour les cinéphiles, c'est un régal complet, sans aucune faute de goût. Il faut saluer, une fois n'est pas coutume, l'audace de la chaîne qui non seulement a permis là l'exposition d'un programme de qualité supérieure, mais aussi la découverte d'un objet bizarroïde et très hors-normes qui n'a sans doute aucun équivalent français ou international. Soyez fiers d'être français et de payer une redevance (pour une fois). Vous allez assister grâce à ces deux heures de programmes drôlissimes à un moment sublime de surréalisme, de poésie, mais aussi à la naissance, ou plutôt au coming-out, d'un grand cinéaste qui signe des films non seulement beaux, mais divinement écrits ! L'Ère Focalienne tant attendue et promise commence dans la nuit de mardi à mercredi à 1h40 sur France 2 ! Signaler cette émission est sans doute un des plus beaux cadeaux que je pouvais vous faire.
Vous êtes prévenus.

[Mon conseil pour 2007 : achetez un casque !]

Joyeux Noël !

Passionnément Vôtre,

Dr Devo

PS : Devant l'importance de cette émission, nous accorderons demain un article à Benoît Forgeard. Il s'agira d'une de ses rares interviews (par Michel Moisan, le présentateur de l'émission VISU) et d'un portrait par Invisible, focalien dévoué qui signera là son article, premier d'une longue série, sur ce site.




[Photo extraite de LAÏKAPARK épisode zéro. La chanteuse Chinchilla chante tous nos malheurs possibles.]

 

 

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Dimanche 24 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

AVANT-PROPOS
On continue le petit tour des contributions envoyées par vous, chère lectrice, à l'occasion des deux ans de Matière Focale... Après les articles de Norman Bates et Vierasouto, voici celui de l'ami Ludo dont le site
SERIE BIS est dans nos liens depuis déjà un petit bout de temps... C'est comme vous allez le voir un article à la fois écrit et visuel, Ludo ayant pour l'occasion confectionné de forts belles photos.

Dr Devo.

 

 

[Photo: "Love in a Void" par Ludo Z-man (d'après des photos

des films SUPERVIXEN de Russ Meyer et A NIGHT TO DISMEMBER de Doris Wishman)

 

 

"Cher Dr Devo,

je suis perdue. Je ne sais plus quoi faire. Depuis que j’ai commencé à lire votre site, je suis en plein doute. A cause de vous, je n’arrive plus à regarder à
Koh Lanta sur TF1, et je ne pleure plus devant le téléfilm du mercredi après-midi sur M6, surtout celui que j’ai revu huit fois avec le petit garçon atteint de leucémie qui meurt dévoré par un requin dans le pacifique après un accident d’avion. Je n’arrête pas de me dire que l’image est laide, que le montage n’a aucun rythme, que ce n’est que du champ/contrechamp et qu’il n’y a aucune échelle de plans.

Qu’est ce qui m’arrive ? Dois-je consulter ?

Tata Jeanette."

 

 

 



 [photo: "L'Art du Montage" par Ludo Z-Man (d'après des photos

des films TENEBRES de Dario Argento et UN CHIEN ANDALOU de Luis Buñuel)]

 



"Cher docteur,

Hier avec un ami, on a regarder
MAC ET MOI et on a trouver ça trop bon. Après on est aller au MACDO, on a bu du COCA et on a danser à côté des kaisses avec Ronald. C’était tro cool !


Le p’tit Juju."

 

 



[Photo: "It's my party, and I'll cry if I want to" par Ludo Z-Man

(d'après une photo du film LE VOYEUR de Michael Powell]

 


Cher docteur,

En ces temps de commémorations, sans doute contaminé par le populisme ambiant, vous avez décidé de laisser la parole à vos lecteurs. Cela part sans doute d’une bonne intention de donner la parole à la masse, mais qu’en est-il de votre lectorat anonyme, de la majorité silencieuse, invisible, celle qui ne se plaint jamais.

Et bien, voilà, maintenant, la censure est terminée, là voilà, la voix de la masse. Vous devrez répondre du désarroi profond de Tata Jeanette, de la perte de repères du petit Juju. Etes-vous capable une seule seconde de vous rendre compte des dégâts ? La tante Jeanette paie sa place de cinéma et elle se met à détester sincèrement WORLD TRADE CENTER. Pire, à la réunion hebdomadaire du club du point de croix, elle se met toutes ses amies à dos en déclarant avoir détesté INDIGENES ou la dernière Palme d’Or. Surprenant son petit fils seul dans sa chambre à regarder des films de John Waters ou de Russ Meyer, elle se joint à lui sans même le sermonner.

Mais où va-t-on, moôssieur Devo, où va-t-on ?

Veuillez prendre cette lettre comme un avertissement.

Et malgré tout, puisque que je tiens à rester cordial, bon anniversaire. Vous pourrez toujours à l’avenir, vous racheter et rentrer dans le droit chemin.


Un lecteur mécontent. 
[Ludo Z-Man]

PS : Bonne continuation à toute l’équipe du site évidemment et amitiés à tous les Focaliens d’ici d’ailleurs.

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Vendredi 22 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Courrier des Lecteurs

(Photo : "Mama I Want You Now !" par Dr Devo)

 

 

AVANT-PROPOS
Comme je l'ai dit dans un commentaire caché quelque part, je suis parti précipitamment à la capitale pour suivre un bout de tournage sur le plateau d'un film long-métrage auquel j'ai été invité à l'occasion des deux ans de Matière Focale. J'ai fait des photos et je vous prépare un article aux petits oignons... Du coup, la fontaine à Champomy qui devait couler toute la semaine (comme le dit Overfab), n'a pas tenu toutes ses promesses. Rassurons-nous, les festivités continuent, décalées de quelques jours). Après le bel éloge de Norman Bates, voici un article par Vierasouto, qui avait déjà courageusement soulevé le défi focalien dans un article récent sur  A NIGHT TO DISMEMBER, le superbe film de Doris Wishman. Vierasouto qui a son propre site, revient donc une deuxième fois prendre la parole sur Matière Focale. Qu'elle en soit remerciée une deuxième fois !
Dr Devo.
 
Le 17 décembre 2006...

La première fois que je suis tombée sur MF, je suis tombée de haut… Il s’agissait de la Charte Critique avec les 69 Points Merveilleux dont on n’a jamais retrouvé les 26 derniers mais passons… Voilà un type qui me disait même où je devais m’asseoir au cinéma : au centre de la salle face à l’écran et pas bien tranquillement sur le côté pour ranger mon sac à main et ne pas être dérangée, voire bien au fond de la salle pour pouvoir sortir prendre un café… Un café ? Sortir de la projection ? Et pourquoi pas prendre des notes tant qu’on y était ? Et là, la mesure était dépassée : suppression du cahier de notes en projection… Comme qui dirait privation de la mémoire de secours, de l’assurance tous risques… Le risque, c’est bien de ça qu’il s’agissait : aller voir un film sans prendre de risques, ça donne des critiques frileuses, des émotions diluées dans les préjugés, des sensations aseptisées par le conditionnement promo, des jugements pervertis par la lecture de ceux des autres, une sorte de neutralité consensuelle, une « vie de seconde main », comme disait l’autre (*)…

Si j’ai bien compris le message MF, c’est retrouver l’instinct, s’immerger autant que faire se peut dans un univers fusionnel – moi, le film et rien d’autre – et, dans la mesure du possible, tenter d’arriver amnésique à une projection… Une sensation étrange de délivrance des idées reçues (passé le moment de peur de l’inconnu) que j’ai ressenti la première année où je suis allée en voyage au Brésil où je ne comprenais pas un mot de ce qu’on disait, et surtout, j’étais allégée du poids des informations intoxicantes notamment à la télé, délivrée du JT, des catastrophes, des attentats, des campagnes anti-tabac et tutti quanti… Dispensée de compatir, de m’inquiéter, de m’extasier … Pour la première fois depuis longtemps, j’étais autorisée à avoir quelques goûts personnels qui ne soient pas dictés par la tyrannie des marques ou les lieux à la mode puisque je n’en connaissais aucun… Je fanfaronne sur l’expérience exotique mais la comparaison me fait froid dans le dos… Je deviens quoi demain avec mon programme ciné criblé de pub si Télérama ne me dit pas que c’est le dernier de Palma qu’il faut détester et que Patrick Besson/VSD qui aime CAMPING me décourage aussitôt de m’y intéresser pour cause de cinéphilie élitiste (pléonasme ?) : manquerait plus que je sois obligée d’aller voir aussi FAUTEUILS D’ORCHESTRE, autant se mettre au bridge ou au Scrabble, ça sera moins déprimant…

Sur MF, le référentiel échappe au lecteur, impossible de prédire si le Docteur D va aimer tel ou tel film, ce n’est pas la peine de se casser les pieds à essayer d’anticiper dans le genre moi aussi j’aime les mêmes films, on est là entre blogueurs à se tenir chaud à kiffer la même chose, le jeu est ailleurs, à livrer des expériences intimes et à argumenter. Une sorte de strip-tease émotionnel plus impudique qu’il n’y paraît, un retour de voyage : alors, c’était comment moi et le film et la musique ? Action… Ici, on n’est pas découragé par Pierre Arditi et Sabine Azéma sur une affiche, on serait même encouragé par les séries Z et suspicieux devant le coup de cœur des Cahiers toujours exactement dans le même genre depuis 30 ans… Sur MF, ils essayent de casser les références : il n’y a pas de spectateurs frigides, il n’y a que des réalisateurs maladroits… Et même là, personne n’a l’immunité focalienne : il n’y a pas de génies, il y a des moments de génie, même Scorsese ou Ferrara peuvent se planter… OSS 117 et Maïwenn ont droit de cité… N’oubliez pas qu’ils prisent les films d’horreur et la SF. Ce qu’on aime ici, c’est la prise de risque, celle du réalisateur et celle du critique, c’est un peu en avoir ou pas…

Après un commentaire du Sir D passant par exception sur mon blog me dire que ma critique ou le dossier de presse même combat, du bla-bla, que je décrive plutôt ce que je vois sur l’écran, j’ai tenté de faire le deuil des dossiers de presse que, par dessus le marché, je ne possède pas sauf exception, c’est le comble… Je n’ai même plus besoin d’avoir le dossier de promo, je suis à ce point conditionnée que je le fais moi-même à l’identique comme un bon soldat, je cite, je mets en valeur, j’énumère, je commémore, je fais mousser le film en croyant faire cultivé et puis… rien, des marchandises et un marchand même pas payé pour ça…

Voyons les choses en face : l’unique petit problème… c’est que je suis objectivement déficiente en analyse filmique, je veux dire techniquement parlant, je me suis bien offert quelques petits manuels universitaires soporifiques mais quelquefois, même la terminologie m’échappe. Dur de jouer seule dans la cour de la fac… Je pourrais m’inscrire à la Sorbonne et revenir dans trois ans faire mes critiques. En Chine, il n’était pas rare que des artistes observent autrefois un paysage dix ans avant de prendre un pinceau… Sur MF c’est le culte du filmage = montage, donc, ce n’est pas demain la veille qu’ils viendront me demander mon avis… En attendant, moi, je vais lire le leur… Des fois qu’il leur viendrait à l’idée de publier la charte des plans, je pourrais techniciser un poil mes critiques avec la caution de l’expertise, patience… En attendant, j’essaye de raconter mon expérience filmique et plus trop celle des autres. Cette douche froide de la charte critique MF m’a réveillée en sursaut… Je ne suis pas toujours d’accord avec eux sur les films mais cette saine colère focalienne iconoclaste me donne de l’estomac pour m’exprimer et m’exposer aux commentaires conservateurs qui supportent mal qu’on déboulonne les notables du cinéma… Il ne faut pas hésiter à dire à MF qu’on n’est pas d’accord avec eux, je crois qu’ils aiment bien. Au fond, le consensus, ça les assomme…

Bon anniversaire ! ! !
Vierasouto.

(*)Krishnamurti:  "Se libérer du connu".
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Jeudi 21 décembre 2006

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[Photo : "La Gloire de mon Père/ Le Château de ma Mère" par Norman Bates]

Amis Hagiographes, bonjour ! Les festivités d'anniversaire sont ouvertes ! Pusique je vous ai invités hier et la semaine dernière à vous exprimer, voici le premier article généreusement écrit par un lecteur assidu de Matière Focale, qui répond au doux patronyme de Norman Bates ! Excusez du peu... Norman est en lien dans la rubrique adéquate dans la colonne de droite. Sur son site, on trouve de très beaux articles, axés, mais pas seulement, sur le cinéma de genre. Je vous encourage à aller y jeter un oeil... Et je remercie Norman d'ouvrir courageusement le feu...

Dr Devo.

 

 


Bon anniversaire !


Puisque la parole est aux lecteurs, je m'en empare : ce sera l'occasion de lever un toast virtuel, le petit doigt en l'air, à la réussite de Matière Focale. Cela fait donc deux ans que des esprits éclairés ont décidé de passer à l'action, de dénoncer la médiocrité ambiante du Cinéma, tout en dénichant les plus beaux joyaux. Pour ma part, cela fait tout juste six mois que j'ai découvert, par le plus grand des hasards, cet îlot de résistance, véritable réserve focale. Cette découverte, je m'en souviens encore : j'errais plus ou moins sans but dans un dédale de blogs se voulant "underground", à contre-courant de la critique parisienne, des chiffres, du box-office... Au final, ce que je voyais, c'était des résumés de scénarios suivis de quelques phrases d'insultes ou de considérations politiques sur les sujet abordés par le film. En fait, ils en venaient à défendre les mêmes points de vue que les "grands" critiques, c'est-à-dire des sentiments personnels sur la dialectique (au sens du dialogue, de la discussion) et un refus total d'aborder la technique, et plus important, la signification qu'elle dégageait. Difficile de trouver son compte quand on est admirateur d'Argento et que le cinéma fantastique est soit méprisé, soit encensé par des adolescents en pleine crise de SAW.

Et puis voilà que je tombe sur une créature dissonante, un cri, un commentaire de Bernard RAPP, un vilain petit canard qui osait parler d’échelle de plans, de photo, de montage : de la mise en scène, quoi. Trouver son bonheur partout, mais jamais au même endroit, quelle belle perspective ! D'abord rebuté par l'apparence, puis intéressé par les films abordés et enfin subjugué par la plume d'un Docteur es-cinéma, je m'usais la rétine à déchiffrer la prose gris sur gris d'une foultitude de personnages emblématiques aux doux noms de Anne Archy, Le Marquis, Bill Yeuleuze, Mr Mort ou Le Sheriff. Quelle ne fut pas ma joie de voir qu'un Carpenter était traité comme un Straub, qu'un article sur Bob l'éponge ou MAC ET MOI côtoyait Eastwood en short et Claude Chabrol en pyjama ! Seulement voilà, j'avais déjà commencé à commettre un blog sur mes goûts cinéphiliques et fus confronté à un grave dilemme : continuer à animer cette tentative Viêt-Cong d'approche du 7ème ART ou attendre bien sagement l’article Focalien du matin. Inconscient, j’optais pour la première solution, sans me douter une seule seconde que des membres de l'IRA iraient jusqu'à me menacer pour avoir écrit que Ken Loach est l'Arlette Laguiliers du téléfilm ou que l'on me reprocherait de détester les films de Jan Kounen. Seulement voilà, j'ai continué, allant même jusqu'à parler de films (non-)interprétés par des sportifs. Tout cela est bien peu, mais contribue je l'espère au même but que Matière Focale, c'est-à-dire à la propagation de la bonne nouvelle, la première depuis 2000 ans : il y a de l'art accessible à tous, pour pas cher, et sous vos yeux. [La deuxième, c'est que même mort, Bernard RAPP écrit des commentaires salvateurs.] Tant qu'il y a de la résistance, il y a de l'espoir : tant que vous êtes là et que vous continuez à lire, on pourra continuer de voir du Cinéma. Il semble même qu'il y ait une justice, ce weekend est diffusé un film sur John Carpenter, signe que l'anniversaire de MF n'est pas passé inaperçu.


Je finis mon verre, je retourne m’occuper de Mère, vous m’excuserez de ne pas rester pour le dessert. Gros bisous à tous.

Norman Bates

PS : Je lève mon verre à Homer Simpson, 17 ans aujourd’hui ! 

 

 

[photo : "Pink Paradise" (d'après le film WASSUP ROCKERS de Larry Clark) par Norman Bates]
 

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Samedi 16 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Courrier des Lecteurs

(Photo : "The Woman Who Sold the World" par Dr Devo)

 

Chers Amis,

N'ayant pas vraiment le temps de faire une critique digne de ce nom ce jour, et étant assez pris demain en matinée (à cause du gros Luc !), je me permets de glisser délicatement ce petit article sur Matière Focale.


Tout d'abord, réglons les affaires courantes. Je serai demain sur l'antenne de Radio-Campus (106.6 sur Lille et sa région) en tant qu'invité-chroniqueur de l'émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES. D'ici là, j'aurai en principe vu les films suivants : REQUIEM, DÉJÀ VU, HORS DE PRIX de Pierre Salvadori et ARTHUR ET LES MINIMOYS (qui passe, le pauvre, après HAPPY FEET, le seul film mystique de l'année et l'un des plus déchirants !). En somme, que des films qui sont complètement différents (sur le papier du moins).
Pour écouter l'émission en direct ce samedi entre 14h et 15h, partout en France et dans le monde : cliquez ici !
Pour écouter l'émission chez soi quand on veut (à partir du dimanche) ou pour télécharger l'émission précédente (avant le dimanche) : cliquez ici !
 

Et puis, demain, à 7h56 et dix secondes, heure de Paris, ce sera l'anniversaire de Matière Focale ! Voilà deux ans que nous avons mis les pieds dans la mare, deux ans de jolies chroniques, de gros articles, de doigts qui tremblent sur le clavier et de kleenex trempés de larmes (pour des raisons diverses) dans les cinémas... Deux ans de cartes illimitées, de jeux du film mystérieux, de polémiques cinémortelles, des chroniques affûtées comme des scalpels du Marquis, de plaidoiries passionnées de Tournevis, d'analyses cosmiques du trop rare Sheriff (sur les émissions Koh-Lanta, le tout dans un style littéraire à pleurer ! la classe !), deux ans de commentaires assidus de plusieurs d'entre vous qui ont toujours joué un rôle moteur dans la vie de ce site, etc. Et puis, il y a les lecteurs anonymes, les abonnés à la newsletter (pour s'abonner : colonne de droite !) qui, sans un bruit, lisent le site ! À vous tous, merci. Merci aussi aux proches blogueurs voisins, dont beaucoup m'ont aidé (voir rubrique "liens", colonne de droite). Et spéciale "Daddy Casse" au Marquis, qui se tape souvent la part du boulot la plus ingrate, et sans lequel ce site aurait moitié moins d'articles, et moitié moins de réflexions pertinentes.

Quelques chiffres. Jusqu'à hier jeudi, Matière Focale a attiré 763,000 visiteurs uniques (une IP/24 heures), et presque deux millions de pages ont été lues ! [Il en manque 37,000 pour atteindre le compte rond, c'est con). Dans le moment, c'est 1800/2000 lecteurs par jour, dont 35/40% arrivent ici par recherche sur les moteurs. Ceci dit, ce n'est pas la taille qui compte, et moi, ce qui me fait plaisir, c'est qu'en deux ans, on a écrit 531 articles, celui-ci compris ! Mmmmmm...


Je vous avais promis un anniversaire focal pendant une semaine. Malheureusement, pour l'instant, je n'ai reçu que peu de contributions, malgré mon appel de samedi dernier, et donc les commémorations auront lieu de manière sans doute sporadique. Malgré tout, j'ai reçu notamment un sublime hymne musical de OverFab que je vous ferai découvrir ce week-end. Je sais que deux ou trois autres trucs se préparent en coulisses. Ceux qui veulent contribuer à mettre des guirlandes sur le site sont les bienvenus.

En tout cas, je travaille aussi sur l'avenir du site. Sans que ce soit la révolution, on va essayer de mettre deux trois bricoles en place. Dans quelques jours, je mettrai en place le Générateur de Slogans Aléatoires qui ornera le fronton du site, juste en dessous de la bannière, avec des slogans, des devises, des aphorismes sublimes, ridicules ou drôles. [Les abonnés à la newsletter sont en train de plancher là-dessus grâce un gros concours !] Je vais essayer de m'arranger aussi pour mettre en place des espèces d'articles récurrents. Je peux déjà annoncer que des nouveaux épisodes de mon roman-photo POTENS, IRA ET ESCHATOLOGIA se préparent. C'est la série la plus lente du monde. Deux épisodes en deux ans ! Mais je vous promets des accélérations spectaculaires, et des rebondissements à couper le souffle. [Il est prévu que la première saison se termine le 31 décembre 2099 !] Je vais essayer aussi, régulièrement, de tester pour vous des films à succès d'il y a 20 ou 30 ans. Le Marquis fait souvent cela dans ses Abécédaires, et c'est une excellent idée de voir ce que valent les films marquants d'hier, de les jauger et surtout de voir si le "temps détruit tout" ou pas...
Autre idée également, mais pas pour tout de suite : mettre en place une espèce de Festival Focalien de Cinéma. Ça serait tout à fait possible. Avec une compétition de films, un jury focalien, etc. [Avec plein de lecteurs choisis au hasard !] Et avec des focaliens qui envoient des films. Et avec des rencontres inter-focaliennes qui me paraissent de toute façon assez inévitables maintenant. Des expériences et des rencontres ont déjà eu lieu lors de l'Étrange Festival à Paris en Septembre dernier, et ce fut délicieux ! [Et pourquoi pas des tables-rondes, des conférences, etc. Et des shows-lasers, de la coco par seau entier, des strip-teaseuses pour les focaliens, des Go-Go danseurs pour les focaliennes, des ferreros et du champomy ?]
Un truc que j'aimerais mettre en place aussi, ce sont des concours avec des boîtes d'édition dividis et avec les distributeurs. Ça serait quand même sympa de temps en temps de vous faire gagner des jolies choses. L'audience du site le justifie largement. J'ai déjà tenté d'aborder des boîtes, amis pour l'instant, c'est un échec. Je vais donc changer le fusil d'épaule, m'entourer de focaliens communiquant et comprenant les us et coutumes du monde du commerce, bref, je vais mettre en place un pool marketing redoutable. [Vu la longueur des articles, en plus, les distributeurs peuvent bien envoyer une place à faire gagner pour leur film !] Ce pool sera chargé également d'établir et de créer une liste d'objets merchandising focalien qui se déclinera en deux branches. D’abord la branche F.2M.V (frères mineurs du marketing viral) qui pourront user et abuser gratuitement de produits bons marchés à écouler dans les lieux stratégiques (toilettes de Pathugmont, comptoirs des cinémas et autres lieux rock 'n' roll, péages d'autoroutes, etc.). Donc, ça va y aller les flyers, les marque-page, les cure-dents Matière Focale. La deuxième branche marketing s'appellera Focale Bureau d'Infiltration, et sera chargée du marketing lourd : presse-purée, rouleaux de papier toilettes, T-shirts, mugs, tapis de souris, pin's parlant, badges pour sac U.S., bobs, sonneries de téléphone. Enfin, tout cet argent permettra de mettre sur pied une armée qui ira marcher sur la capitale et occupera les cinémas de la ville. En découlera une révolution, des émeutes, de la musique, des jeunes à poil sur les Champs-Élysées, la fin de la misère sociale et plus important encore, la démission de Michel Drucker ! Un nouveau monde, quoi...


Bon. En attendant, plus prosaïquement, je nous souhaite à tous, et aux autres, un très bon anniversaire focalien, et il ne restera plus pour l'artiste qu'à quitter la scène de son article, le regard embué de larmes de crocodile (vieille technique apprise à Broadway), en vous disant à tous merci pour votre fidélité et votre dynamisme, qui ont permis de faire de Matière Focale un site singulier et vivant.

Alors : MERCI !
 
Fidèlement Vôtre,

Dr Devo
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Vendredi 15 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Mon Général

(Photo : "Projet de film social" par Dr Devo)

 

Chères Citoyennes, Chers Co-gestionnaires,
Ayant évité de peu le suicide cette nuit en relisant l'hilarante note, dans les commentaires, à propos de ZONE LIBRE, de cette anonyme Femme Critique Libérée et l'abominable lien qui la conclue (et qui montre les résultats d'une compétition de scénario : c'est déconseillé aux âmes sensibles, une vraie horreur...), je me réveille ce matin bien requinqué et d'humeur quasi-malicieuse, comme s’il s'agissait d'entériner que cela faisait du bien, une fois que ce fût arrêté, comme le dit la célèbre blague. Même cette légère appréhension après avoir fini la critique du film de Malavoy, à propos de laquelle j'ai craint le procès sur le coup (je plaisante), même cela, c'est envolé ou presque. On ne se sent jamais mieux qu'au lendemain d'une maladie...
Ah ! Resnais... Lui et moi, on s'est un peu perdus de vue. J'aime bien. Parmi les plus beaux films de la création : L'ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD, dont la légende dit que Resnais l'a réalisé, ce qui est entièrement faux, car il l'a co-réalisé en vérité avec notre ami Alain Robbe-Grillet [Oui, comme FIVE OBSTRUCTIONS… NdC], dont je ne rappellerai jamais assez que c'est sûrement le plus grand (allez, un des plus grands avec deux ou trois autres, mais le club est très fermé) cinéaste que ayons eu. Le Marquis (que j'abreuve de travail en ce moment, j'espère qu'il me pardonne...) m'a offert HIROSHIMA MON AMOUR (et non pas GUERNICA BISOU-BISOU, comme dirait Bernard RAPP), et ça fait partie de mes "bûches pour l'hiver". [Très bientôt, je vais rationaliser le site encore plus, si j'ose dire, ce ne sera pas difficile, et on va parler du concept de "bûches pour l'hiver" dans le détail...]. À ce titre, je ne l'ai donc pas vu... mais pour les plus jeunes d'entre nous, sachez que L’ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD, PROVIDENCE ou MURIEL OU LE TEMPS D'UN RETOUR sont parmi les plus beaux films français de la création, catégorie restreinte un peu trop squattée par Godard (plutôt par ses fans, en fait), qui ceci dit n'a pas été manchot non plus (bien qu'il me semble qu'un seul SYMPATHY FOR THE DEVIL ou un SOIGNE TA DROITE vaudra toujours bien plus que dix barils de PIERROT LE FOU, mais ça, c'est un autre problème). Par contre, voir un de ces Resnais, c'est renoncer quasiment à toute tentative de visionnage de Truffaut ! Tandis que l’ami François préfigurait sans le savoir le cinéma français des années 2000 (et oui...), ça bossait en coulisses ! C'est un peu poussé par le Mouvement Nadjaïste pour la Libération du Cinéma (mouvement naturel créé sans s'en rendre compte par notre ami Nadjalover) que je me suis égaré chez Resnais cette fois-ci, car j'étais malgré l'éloge que je viens de faire un peu fâché avec le monsieur, qui avait réussi à m'endormir avec son dernier film très douloureux, PAS SUR LA BOUCHE (je crois que le film m'a donné une conjonctivite ! Je dis ça en toute amitié, et j’espère, cher Alain, que vous ne m'en voudrez pas). Et voilà l'endroit rêvé pour caser la phrase que cet article doit comporter, mais dont je n'ai pas du tout envie qu'elle soit présente : "ici, Resnais retrouve l'œuvre d’Alan Ayckbourn, qu'il avait déjà adapté dans SMOKING et NO SMOKING". J'aime pas ces machins techniques que tout le monde place dans toute les critiques et qui m'obligent à avouer que oui, je le confesse, je n'ai vu ni SMOKING ni NO SMOKING, la honte ! [À l'époque, j'étais beaucoup trop occupé à me remettre d'un autre film d'auteur, MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, dont je me demande ce qu'en penserait Resnais, d'ailleurs... Voilà qui serait intéressant...]
 
Sabine Azema, la petite tomate fofolle du cinéma français (et je dis ça en toute tendresse ! C'est tellement mieux que d'être "la Grande Dame du Cinéma Français", si vous voyez ce que je veux dire... Ça sent la naphtaline, tout à coup... Toscan, sors de cet article !), que j'ai souvent du mal à supporter pour cause de mauvais choix (PEINDRE OU FAIRE L'AMOUR quand même, fallait oser), mais qui peut très bien, malgré les rôles qu'on lui propose, jouer Bobonne la ménagère de moins de 50 ans folle du corps de Gérard Lanvin dans MON HOMME, comme je le soulignais dans le très bel article que je consacrais à ce film, performance qui lui vaudra ma reconnaissance éternelle quoi qu'il arrive (et en plus, on la voit deux minutes ! Alors que De Niro, il peut jouer deux heures dans GODSEND ou TROUBLE JEU sans qu'il ne se passe rien), je disais quoi... oui, Sabine Azema travaille dans une agence immobilière avec Dussolier. Lui, il fait visiter des appartements à Laura Morante qui aimerait bien vivre dans du plus grand avec son ex-militaire de mari Lambert Wilson. Le brave Lambert, viré de l'armée et qui a du mal à se réinsérer au grand dam de sa charmante épouse, piégée dans le rôle de la mégère du coup, Lambert, dis-je, qui passe ses journées au bar-restaurant d'un grand hôtel où le sert sans se plaindre Pierre Arditi (oui, oui je sais, comme ça, ça fait pas envie, mes petits cinéphiles en culottes courtes nés dans les années 80, vous avez raison, mais attendez...), barman old school qui se noie dans le travail quand il ne garde pas son épouvantable et sénile père, Claude Rich, n'en jetez pas, la cour est pleine... Ça démarre quand Azema donne une cassette vidéo d'un JOUR DU SEIGNEUR ou quelque chose dans le genre à Dussolier qui s'en fout et qui vit seul avec sa sœur Isabelle Carré (oh mon dieu... Arrêtez de me suivre, Isabelle !), puis quand, en bonne folle de la messe, elle se propose de garder bénévolement le père d’Arditi lorsqu'il fait son service de nuit... Rien ne se passe, mais tout, bizarrement, se met en perspective... Est-ce pour autant gagné ?
 
Ah, se frotta-t-il les mains, un bon film choral ! Des destins entremêlés et une narration perturbée démontrant que nous sommes tous liés par le destin et la Compassion... Ben non ! Même si, effectivement, les refourgueurs de films-chorals (les petits gars de BABEL,COLLISION ou SYRIANA, FAST FOOD NATION, etc.) devraient voir un Resnais de temps en temps, ça les calmerait mieux que du bromure ! Non, donc, pas de ça, ici, pas de simili montage alterné, c'est le contraire. Tiens, tiens, vous dites-vous, sublime lectrice, n'y aurait-il pas là un petit paradoxe, voire même un gros, comme Matière Focale en est si friand ? Si, si... On va voir ça.

Le principe est assez simple. Resnais choisit de filmer tout en studio, ce qu’il a déjà fait, dans des décors complètement anti-naturels à plus d’un titre. Décors trop stylisés à l’intérieur, neige en extérieur également de studio. La direction artistique est complètement léchouillée, jusqu’à plus soif même : accessoires, mobiliers et lumières sont composés et donc artificiels à 150%, mélangeant tous les styles et toutes époques, dans un souci de recomposition bizarre et plutôt factice, plongeant d’emblée votre serviteur dans un entre-deux assez espiègle.  La photo, signée Eric Gautier, est complètement fofolle. Sur certains plans, on a l’impression qu’il y a 150 sources de lumières ! L’essentiel du travail de Resnais se fait là, dans la direction artistique envisagée comme une myriade de leviers hétérogènes, tranquillement disposés dans un ensemble improbable mais pas non plus complètement zinzin. CŒURS joue plutôt en effet sur l’unité de ton, du moins en apparence (et justement, on va voir que c’est ça qui pose délicieusement problème).
Le film n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins pour jouer la carte de l’homogénéité factice. Il se découpe en scènes de plus ou moins grande longueur, qui sont reliées entre elles par un effet de transition que les fans reconnaîtront : de la neige qui tombe sur l’image. Toutes les transitions sont ainsi assurées, sans exception ou presque. Le motif principal du film, comme le souligne le superbe dialogue infini d’André Dussolier sur la cassette VHS, c’est la répétition. Tout se répète, tout dégénère et rien de nouveau n’arrive ni ne se crée, nous dit le gars Resnais. MMMMmmmmmm… Est-ce que ça ne sentirait pas le message dévolutionniste, ça ? Approchons-nous.
 
Bah, en fait, tout est dit plus haut. Une lumière expressive, mais artificielle et ostentatoire à l’image de l’arcane de béton apparente dans le premier appartement (arcane qui le sépare en deux). Du baroque, de l’échafaudage barré par le béton. Poutre apparente aussi jolie qu’un parking. Resnais baisse et lève les manettes et les leviers de manière tape-à-l’œil, mais en utilisant des variations, minuscules finalement (ou trop exagérées, ce qui revient au même). L’artifice ne connote pas grand-chose. On ne sait pas dans quel sens il essaie de nous pousser, le vieux Resnais, mais il les fait, ses variations. De temps en temps, il appuie plus, notamment dans les scènes dans l’agence immobilière. Sinon, nous sommes témoins de changements, parfois à notre insu. Le cadre est joli. La lumière est vulgaire et froide, mais jamais laide. Le cadre est rigolo, ponctué ça et là de petits zooms italiens assez gratuits (et que j’adore, ça paie toujours un zoom italien, surtout quand il est dé-connoté), ou encore de partis-pris oulipiens dans les axes. Le montage est précis, à peu près dans le sens contraire de ce que font les collègues : c’est un soutien rythmique mais aussi souvent un maître. Bien.
Le propos est tout en trivialité. C’est de la petite historiette qui aurait fourni de la laine à pathos pour tout le cinéma art et essai français, qui nous les ressort à chaque fois, sespetites expériences insignifiantes (comme les nullissimes comiques français qui, à part François Rollin bien sûr, ne font que raconter des anecdotes entendues dans la cage d’escalier : le comble de l’horreur, plus Vichy que Saint-Yorre comme dirait Mr Mort). Par contre, la structure, quoique largement mélo, est sublimée par un jeu d’enchâssement que n’aurait pas renié François Rollin justement, ça tombe bien.  Bref, c’est de la belle structure, largement transposée hors de son domaine, le scénario, c'est-à-dire largement utilisée dans la mise en scène, qui reste, sous des prétextes et des faux-semblants divers et fallacieux, heureusement maîtresse. Bien. Enchâssement, et puis finalement, en plus, des mélancolies diverses, une nette sensation ineffaçable : ça ne parle pas de ce que les dialogues parlent, mais pas du tout. Ça parle des symboles cachés (à peine) dans l’histoire, alors ? Non plus. La force sublime de CŒURS est qu'on parle de quelque chose de terriblement abstrait. On parle pour ne rien dire. On essaie de nous faire croire qu’on est dans une logique "les uns (avec / et) les autres", lelouchienne de hasards, altmanienne de non-dits, et eastwoodienne sur le pont de Magalie Madison pour les amours qui se sentent mais ne se disent pas. Au diable tout cela (sauf Lelouch), car Resnais noie le tout sous l’abstraction. Vous voulez du non-dit d’amour qui fait chaud au cœur dans votre mélo mille fois vu ? Si c’est le cas, CŒURS n’est pas pour vous. CŒURS, finalement, est froid, et noie sous le décorum l’ignoble violence de la solitude crasse. Et c’est là que CŒURS est le plus classe. À la fin, Resnais, avant de partir, montre les règles du jeu. C’était paillette ? J’aurais pu le faire en sombre, noir et glacial si vous le vouliez... C’était glamour ? J’aurais pu le faire glauque ! C’était linéaire ? Ben non, bande de bachi-bouzouks, ce n’était pas linéaire, c’était au contraire déconstruit. On parlait d’autre chose. Si cette dernière séquence m’énerva sur le coup (pourquoi ne pas l’avoir fait comme ça, tout du long, énervement qui dura une demi-seconde), mais en fait, elle est classe. Resnais exagère le trait pour faire passer le modus operandi au public qui n’est, on le sait, pas friand de mise en scène (voir l’unanimité publique et critique sur les films que j’ai récemment traités). Et comme il est classe le bonhomme, il fait ça à la fin ! [Quoique, c’est presque une claque dans la gueule !] Mais le spectateur focalien n’est pas surpris : il savait déjà…
 
Moralité : un film, c’est de la mise en scène. Si on suit le packaging, le look et le dialogue, CŒURS est une romance nostalgique et triste. Si on regarde le film dans la globalité de sa mise en scène, c’est une mise à mort, c’est gore, c’est de la tripe et du sang. Voilà, c’est tout, j’ai tout dit. Ah oui : la main dans la neige, c’est quand même un des plus beaux plans de l’année !
Dr Devo.
 

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Jeudi 14 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[photo: "Pere-Noël (by night) par Dr Devo]

 

2006, heure du schlingo post-cuite (tea-time de 16h00), année de la Grenouille sur le calendrier chinois, et quinquennat du Pingouin dans les champignonnières qui servent de mûrissoire à cadavres pour les pellicules 35 mm déjà mortes, déjà vivantes. Douce morgue, cher pays de mon enfance, tu es dans mon cœur et je crie (il pleuvait sur Brest, quand même) ton nom : Cinémort... [En même temps que je l'écris sur les murs, souvenir de l'année du Gorille...]


Comme disait Malraux, "en plus d'être banane(s), le XXIème siècle sera Ramatuelle ou ne sera pas, enfin pas grand chose", tandis que, comme dirait le patron (toujours le remercier, j'écris son nom aussi), pendant ce temps, au même moment, dans la rédaction de FouFouFilm (ex- FouFouFilm/KinoSuper), flotte un instant de stupéfaction qui se lyophilise doucement dans l'air sec rendu électrique par un arc Xénon pourtant distant : la mort semble proche. Silence dans la salle de réaction. Puis gros éclats de rire en fait, c'est du cinéma, ouf ! À ce moment j'ai dit seulement : "Allemagne" jusqu'à créer le malaise. La rigolade n'aura pas duré longtemps, et au lieu d'attendre la mort dans la stupeur de son caractère inéluctable (tiens, je fais dans l'érotique maintenant ?!?), ils décidèrent tous au grand complet sauf un (j'appris, deux ans plus tard, que c'était un employé du service de nettoyage, en retard au second chantier sur UnoMag), de me jeter leur Canderelles à la figure (minicube par minicube, et non pas les boîtes, ce qui aurait pu être douloureux, ils ratèrent même ça me dis-je sur l'instant, vous savez, me dis-je aussi juste après, le boîte de Canderelle qu'ils ont tous près de leur mug respectif ("oui mais un mug différent chacun" auraient-ils voulu me dire s'ils avaient su que je savais : mug STAR WARS, mug MONDE DE NÉMO, mug MATRIX, Mug LA NUIT DES MORTS-VIVANTS dont le graphisme n'était pas sans me rappeler l'immense tatouage FREAKS sur la moitié du torse et sur le bras gauche du rédacteur en chef. [De l'autre côté, c'était NOSFERATU de Herzog, je crois... L'Allemagne !
 
[Cher Marquis, dans le "entre-crochets précédents", ne ferme pas "les" crochets justement. L’Allemagne détruit tout, et contamine tout. Tout s'efface, et s'envole au loin. Au moins ça de gagné : avec l'Allemagne, la fêlure n'est plus dissimulable...]

Je nouais mes bras avec mes mains, dans mon dos, offrant mon buste de San Sebastian occasionnel (en même temps...) à l'attaque de Canderelle, et je criais : "Apprenez-moi à nager maintenant." La vengeance ne leur servira à rien, je me disais, et je le pense toujours, car de toute façon, la fuite, c'est le chasseur qui la vit et la provoque, pas la proie. REQUIEM, film d'Allemagne, et non pas le film de l'autre Blaireau des Alpes (comme on disait de Bernard Hinault, mais ici avec le panache en moins). Tu la sens pas, la vague de synthés qui monte, ah non, car il n'y aura de musique que du rock 70, et encore, bien obligé, t'as déjà vu une salle du Vème arrondissement qui passe des films sans scènes de danse, toi ? Non, bien sûr.
Allemagne, je me souviens, les culottes de cuir, un peu chez nous la Suisse, l'ambassadeur du Lichtenstein qui s'approche et nous souhaite la bienvenue dans un anglais, bizarrement, dans un anglais impeccable avec force d'application si bien que la scène ne pouvait être, au fond, que touchante. Ils avaient mis du Nico sur une platine vinyle, croyant nous faire plaisir mais gâchant presque (et puis non, finalement, mais de justesse !) sa fête-party. Sa moustache impeccable, je la revois encore tandis qu'il mimait des baisemains impeccables à toutes les dames, ignorant même la pénurie de desserts cacaotés dans le deuxième salon (le deuxième, je répète, le deuxième...). Voilà qui me rappelait, la scène était quand même belle et touchante, cette phrase toujours étrange du catéchisme quand j'étais petit, osons le mot, môme : "Voudrait-on une deuxième fois la même chose, en vérité ?"

Allemagne seventies qui n'a jamais existé, et qui n'est que reconstitution hollywoodienne mais avec formica, je sais sans y être allé que tu ressemblais déjà aux années 80, dont le métrage ici, ne pouvait pas (et il le savait en quelque sorte) reconstituer la chose, car cela aurait rendu le financement du film lui-même impossible, ou au moins aurait hypothéqué quelque chose (mais quoi ?), chose absolument impossible, sinon en rêve, pour les hommes du Design et du Bizeness-Plan. On dirait que ce serait les années soixante-dix (Coude, coude ! Blink blink !), près de l'Italie ou de la Suisse, à peine hors de portée de radar ou plutôt d'écho du grand duché de L. (le peintre abstrait de la C.I.A. : mort au Réalisme !, et donc tout se recoupe, tu le sens la recoupe ?), et cette jeune fille se présente, quand bien même elle rappellerait notre part féminine, déjà hors-film, il pleut sur elle. Le réalisateur, profane complet mais qui joue le diacre, sait qu'elle est toute là, mais bon, il n'en fera rien. Comme s’il y pouvait quelque chose, après tout ? Pas grave, me dis-je, moi j'étais là, et j'ai bien vu ce qui se passait. [Anecdote : j'avais prévenu l'Ambassadrice mexico-suédoise que le spot SFR de la première partie venait par les pieds, dans une Médiavision pourtant montée la tête la première, et donc parfaitement, par un ouvrier-monteur payé au SMIC ! Tes pieds, bobo-homo, mais jamais jocko (merci Patron, merci Charlot), détail mineur (hi-hi, Stanley Donen à tiroir ! Moi, je suis jocko...) J'arrête là, c'est pas la six, chienne fidèle que je suis....]

Elle est donc impériale, si, si, quasiment moche dans le lointain suranné d'une campagne nulle et crasse, toujours humide et en dessous des 10 degrés, il faut qu'elle fuie, me disais-je, ce qu'elle fit, allant en ville et trouvant là un écrin meilleur, parfois même beau, mais bon, je me retournais vers moi-même, pendant la première bobine, quittant les yeux de l'écran, pour les tourner vers moi-même et me dire : "C'est encore loin, le Danemark ?", ce à quoi, après un moment d'hésitation, juste pour me/te faire un peu râler en silence, pour la forme quoi, je répondis : "Ben ouais... Écho radar sur Yankee Bravo". De nouveau moi-même sur le siège impair, je me dis, à peine pour rire, et l'œil gauche embué : "Ça irait quand même plus vite en missile".
Ça crevait, ça sentait la pharmacie me disais-je, ça puait l'envie de la plongée en campagne. Telle une Eve Angeli (Devo m'a obliger, ne corrige pas non plus cette faute petit Marquis) ou un Jean-Claude Van Damme déconnant du corps et de la bouche, mais dont l'œil, et même les deux, profondément brechtien (tout comme moi), criait le désespoir du lapin-rabbit cerné par les chiens, elle était coincée aussi ; et donc, moi, sans même me poser la question, je me consubstantiationnais à elle immédiatement. Elle sortit du film et je fus elle à sa place, transformant le film en mascarade de rien et de tout, en spectacle pornographique de l'âme, du sentiment et du cœur. Oui mais, au moment où nous échangions tranquillement nos places, comme si nous marchions l'un vers l'autre, dans cet instant assez proche de l'éternité (non c'est connoté ; plutôt "de la suspension"), nous nous vîmes, nous regardâmes, et mieux, acceptâmes de concert notre sort. Elle anonymat et liberté, moi la mort. À équidistance de ce qui allait devenir son siège et de ce qui allait devenir ma collure définitive, à ce moment précis, et là le terme n'est pas galvaudé, à cette "instant", nous avons su le Danemark. Neo. Logos.
(Ouais, ouais, mais jocko-homo en même temps, ça compte pas, c'est comme chez Blier, une espèce de pudeur... Hihihi....) Quoi qu'il en soit, son jean toucha le tissus ignifugé. Hors de portée du grand capital, ouf !

Je savais qu'ils allaient la re-balancer en Province, sans rien dire, sans rien faire sinon étirer le parcours de vulgarité fausse-danoise, lourde comme un ferrero-rocher, lourde comme la copine mi-satan-agent-des-ricains (c'est pour les alter, ça m'intéresse pas) mi-vraie-perdue mais rien n'allait au bout. À part moi, le spectateur, essentiellement membre de la rédaction de FouFouFilm,et en même temps pas du tout, (le monde des spectateurs et/ou le monde tout court doivent être contenus, d'une manière ou d'une autre, dans l'espace géographique de leur salle de rédaction, ce n'est pas possible sinon), avec ses autres copains spectateurs interchangeables de s'apprêter à souiller la belle, ne sachant pas que c'était moi, bien sûr. Avant que le premier (centimètre) cube ne m'atteigne, je savais que le petit bout de beauté ça et là de cet espace-temps voyageait déjà vers le passé, dans le cosmos en direction de la planète Xénon, et que bientôt, dans le futur et quelques dizaines d'années, des extra-terrestres entérineraient mon sacrifice sur leur gros télescope. La beauté était conservée, par mon œil d'abord, puis par l'échange des places. Allez-y, balancez la purée, et comme je l'avais pressenti au bruit du moteur qui repartait (moteur dans la petite chapelle, hi-hi !), je n’entendais plus, déjà en mode martyr franciscain, mais je savais ce qu'ils disaient : "Au nom de la Lutte contre le Grand Satan Américain, nous, européens de Pure Race, ordonnons au Jésus Véritable de crucifier ce spectateur, d'accepter cette offrande de sang, au nom du combat contre le grand satan américain [Ils le dirent sans majuscules la deuxième fois], contre lequel il faudra tout faire, et que nous combattrons, etc. Blah, blah… LE FEU PAR LE FEU!" Ça y est, nous y sommes. Le feu par le feu mais en smoking et en se contrôlant. C'est l'Ambassadeur qui avait raison, me dis-je une dernière fois (8, ça suffit), tandis que je mourais. L'arrêt des signes vitaux fut court mais terrible.

Il ne restera que nous, finalement, et cette jolie vallée. Tu courras sur un mètre et moi sur 2 mètres 35. Le groupe que nous aurons loué jouera toujours la même chanson. Il fera au moins 18 degrés, avec un tout petit peu de soleil. Et on sera bien. Nous serons un peu tristes pour ceux qui avaient choisi la moyenne, mais pas trop. Je tendrai le médium parce que je suis un peu facétieux, et là bas, au fond, un homme passera, décontracté, habillé, mais avec un slip sur la tête. Nous répéterons ce que je viens dire, car à nous deux, nous parlons déjà toute les langues, amènes.

Mr Mort.

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Mercredi 13 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Cinémort

[Photo : "La Raie D'Horreur" ou "Hommage Doudou Didonc"

ou "Souvenons-nous (en réunion)" par Devo et Mr Mort]

 

 

Chères Cow-Girls, Gentils Bisons,

Bonjour à tous. Voici un nouvel épisode du Zédécédaire, pour la première fois en audio, et spécial Noël. Pour des raisons pratiques et de commodités appropriées, le dit-article a été divisé en deux chapitres de longueurs différentes mais de semblable intérêt.

Dans ce premier chapitre, nous parlerons des films suivants, et accrochez-vous, c'est pas de la gnognotte.


FIREWALL (USA-2006) de Richard Loncraine avec Harrison Ford, Paul Bettany, Virginia Madsen, Robert Patrick, Robert Forster, Mary Lynn Rajskub...
Brioche du Film : Papa a des soucis au travail, et maintenant encore plus de même à la maison grâce à des terroristes mal intentionnés qui veulent se remplir les poches sur les cyber-chats de Suisse, en menaçant Maman, la bonne et le chien. C'est pas gagné...

FOG de Rupert Wainwright (Canada / USA-2006), avec Tom Welling, Maggie Grace et Selma Blair...
Piche du film : Aux USA, une ville tranquille en bord de mer, jusqu'à ce que des phénomènes étranges arrivent. Les gens, soudainement, essaient de faire tout en double ! Au même moment, une grève surprise non-autorisée explose dans l'usine de cigarettes en périphérie de la communauté de communes...

Pour écouter la 1ère partie de l'article (6min 30), allume le son et clique sur Play:

 

&

 

Ensuite, dans un second acte qui réserve bien des surprises, on parlera des films suivants :

OSS 117: LE CAIRE NID D'ESPIONS (France-2006) de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo, Laure Atika, François Damiens...
Si vous avez raté le début : OSS 117, le James Bond français, débarque au Caire pour démêler une sale affaire d'espionnage qui pourrait bien impliquer quelques personnes, voire même plusieurs. Tandis qu'il prend contrôle de sa manufacture de poulets (une couverture en fait), lors d'une rave party autorisée par le Ministère, les journalistes des Cahiers du Cinéma font un coming-out inattendu, pas vraiment piqué du hanneton : ils sont hétérosexuels et se découvrent un goût immodéré pour les séries télés. Certains même n'hésitent pas à mettre du Axe... Le lendemain, les photos de l'orgie sont publiées dans Libération, conduisant Jacques Chirac à se dissoudre au nom de l'Art...

SLEVIN (USA / Allemagne, 2006), de Paul Mc Guigan, avec Josh Hartnet, Morgan Freeman, Ben Kingsley, Lucy Liu, Bruce Willis...
Les amateurs apprécieront : alors que la vie lui sourit par tous les bouts, Josh Hartnett décide de prendre une douche qui va changer sa vie. Il découvre notamment qu'il aurait pu être communiste s'il y avait pensé. Après avoir cherché un peignoir dans tout l'appartement, il décide de se faire un café. Au même moment, à la rédaction de FoufouFilm/KinoWow, un journaliste soupire en plein test du jeu PC Scarface et se mord malencontreusement la lèvre.

Pour écouter la 2ème partie de l'article (12 minutes), allume le son et clique sur Play: 

 

Merci.

 

Bill Yeleuze

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Mardi 12 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

(photo: "A la périphérie de la souffrance du Monde" par Dr Devo et Mr Mort)

 

Cté 1 jour nez dapril froade éclère. Lé horle auge soné 13 h Ween, stone, smiss, le ment-on rang tré den le cou C fforsé d vité le van mové. il pas ça rap y 2ment la port viii trés du block dé mes zonzons 2 la Victoar pa AC rat 3.14116dement cpdt pour en péché Ke sans gouffre en m^m tant Ke LUI 1tour bille on 2 pousse Hyères è 2 sable.

le hall sanT le chou q.i é le villeu tas 3.14116. A l1 2C XtrémIT 1 afish 2 cool heure trovaste pour ce Dploament 1T-rieur é T cloué o mur L représent T s1plement (je souffre car il n'y a pas de revolution possible et nous y sommes déjà) et norme viiii zage large 2 plu d1 méte ; le vis age d1 ôm dans veeron 45 an A les paisses mousse tâche noire o très aksen tués è booo (lolol gr8t ptdr !!)

ween stone se 10rija vert lescale hié il é-T i-nutile DS éyé 2 prende la senss oeur Mém o mes iyeur ét pokes il funk silloné rare ment actu(p) elle ment da illeur le courant Lctric éT couper dent la journé C-t 1ne dé mesure déco prise anvu 2 la ce Maine 2 lahaine. gorge laure well emile meuf sang cat vin cat.

Mr Mort.

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Lundi 11 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Cinémort

[Photo : " 'Cause I got to have Fate" par Dr Devo]

 

 

Chers Gens,


Qu'est-ce qui fait pleurer les Blondes ?
 

Un hamburger qui arrive sur un plateau en camera subjective, sur fond de musique légère. Des photos de l'époque coloniale sous fond de musique berbère. Un meurtre tortueux avec musique hurlante de suspense. Une famille des années 40 sur les routes boueuses de la campagne de la France profonde, sur fond de musique yiddish. Une musique de sonnerie aux morts, à la trompette, sur des images de New York vide au petit matin...
Voilà comment ça démarre un film, dans le moment. Ici, ce n’est pas tout à fait le cas.

Le vide intersidéral, les étoiles. Deux chants se mélangent, venant de chansons différentes, les deux avec un accompagnement discret. Les deux chants ne collent pas, les accords frottent. Une complainte artificielle et concrète avec d'un côté des paroles chabadabadas (beurk) et de l'autre un chant quasiment religieux, le tout se terminant par une planète en fusion de laquelle émerge le titre du film (le Verbe). Un contre-pied avec de l'image et du son, quoi !
 
Ouf ? Ouf !
 
Pole sud. Sur la banquise, des pingouins par milliers. C'est une société bien organisée. Une fois que les couples se sont formés (ils se choisissent par leur chant), les mâles couvent les œufs dans la nuit arctique et dans le froid, tandis que les femelles vont aller pêcher le poisson pour la saison à venir. Mumble est un petit pingouin, issu de l'accouplement de Nicole Kidman et Hugh Jackman. Pendant la couvaison collective, le père du petit laisse rouler son œuf dans le froid et dans la neige. Lorsque le petit voit le jour, in extremis, il semble bien chétif ! Mumble découvre à ses dépends le fonctionnement de la société des pingouins : une communauté étatique dont les leaders sont aussi les gourous (responsables religieux). C'est une communauté qui a dû se serrer les coudes pour survivre, et le rythme de vie est construit sur le collectif. Le peuple est soudé autour de ses chefs, et chaque être est remplaçable. Pour Mumble, la vie commence mal. Il est en effet privé de vie collective parce qu'il ne sait pas chanter et que de ce fait, il loupe son éducation. Un autre spectre avance sur lui en même temps que l'âge : comme il ne peut pas chanter, il sera sans doute exclu du système de procréation, et donc du sexe et donc de l'amour. Et c'est plus grave qu'on pourrait le penser, car exclu ainsi du cycle de la vie, Mumble ne vivra jamais pleinement avec sa communauté. Mais le petit gars a de l'énergie et de la naïveté à revendre, et s'il ne sait pas chanter, il fait un truc bizarre : des claquettes ! Mumble est-il un naïf, vraiment, un croyant, un idiot ? En fréquentant des pingouins d'une autre banquise, il découvre un espèce de gourou, Lovelace, responsable religieux de sa propre communauté qu'il conduit sur un ton bien différent. Et Lovelace raconte une chose à tomber par terre : il a rencontré les aliens !
 
Une fois de plus, le Marquis avait raison. Il y a une semaine, je me baladais dans la cabine de projection d'un cinéma ami, alors que passait HAPPY FEET en avant-première. Je jette un œil pendant 2 minutes, et là, c'est l'horreur : un pingouin en image de synthèse qui danse et chante KISS, ici non pas dans une reprise de Prince (ce qui aurait déjà suffit à me faire vomir), mais une reprise de la reprise de Tom Jones de la chanson de Prince ! Voyez (l'hénaurme) nuance ! J'ai horreur du cinéma d'animation (je dis ça pour énerver le Marquis, car j'aime certains films d'animation, en fait). Je trouve le cinéma pour enfants en dessous de tout, répétitif, copieur, encore plus terne que le cinéma adulte, et encore plus commercial. Et je trouve les films en 3D très laids, tous. [Je n'ai pas vu, malheureusement, LES INDESTRUCTIBLES qui avait l'air esthétiquement moins cloche...] Et surtout, il suffit de faire un tour dans le juke-box, à droite de cet écran, et de jouer la chanson KAVALIERE du groupe Die Todliche Doris (tout en bas), ou un morceau du DSO, pour se rendre compte qu'en Enfer, selon moi, on doit écouter du Elton John, du George Michael, du R'n'B, du Queen, du Sting, de la variété internationale, et en boucle s'il vous plaît !
Donc, je vois ces quelques images de HAPPY FEET (et l'ignoblissime bande-annonce, ignoblissime mais maligne !), et j'ai failli vomir : des pingouins débiles et parlant comme des mongols, qui chantent du George Michael en dansant, en faisant des claquettes, et en images de synthèse ! Voilà qui était plus que je ne pouvais en supporter, et devant un spectacle d'une telle pornographie, parce que je suis quelqu'un de très sensible et que ces quelques mètres de pellicule me donnaient la chair de poule, à cause de cela, dis-je, je détournais pudiquement les yeux.
Le Marquis fut sévère lors qu'il apprit l'anecdote, mais il m'a remis dans le droit chemin. La moindre des choses pour moi, qui adore George Miller, grand réalisateur dont j'ai vu 80% des films et que j'ai tous adorés, la moindre des choses, surtout dans ces temps de disette, c'est d'aller y jeter un œil. Un réalisateur ne peut pas faire des choses sublimes tout le temps et pondre une grosse merdre du jour au lendemain. Ou du moins, la moindre des choses est d'aller vérifier. Je suis donc aller voir HAPPY FEET !

Le film démarre, première image. La superposition d'une musique concrète (au sens de musique contemporaine) sur un cosmos, puis sur la lave en fusion d'où surgit un nom (le titre du film). Ça dure huit secondes, et là je me suis dit : "Coco, tu les sens les synthétiseurs qui montent ?". Quelque chose de pas normal est train de se passer, et déjà vous pouvez sortir le kleenex !
 
HAPPY FEET est un film pour les enfants en images de synthèse qui raconte l'histoire d'une communauté païenne pingouine qui n'arrête pas de chanter les chansons de variétoche les plus immondes (il y a même du Claude François, c'est dire !). Et en fait, les choses sont compliquées. Si le film s'ouvre directement en chanson (la parade nuptiale de la première séquence), le système est différent de ce que laissaient supposer les extraits qu'on peut voir ici et là. Le film ne fait pas de la comédie musicale en balançant des chansons ignobles en guise de dialogues. En fait, les personnages s'expriment en chansons (souvent) mais uniquement par bribes, en chantant une phrase de ceci puis une phrase de cela. La musique de HAPPY FEET devient alors une espèce de collage concret, flirtant par moment avec quelques absurdités tonales. La musique est toujours en mouvement, superpose quelquefois des choses incompatibles, un ensemble insaisissable. C’est bien joué. Au lieu de stopper le film, le système de chanson permet au contraire de jouer sur beaucoup de nuances narratives, et surtout déconstruit nos attentes et la narration telle qu'elle semblait se profiler. Parallèlement, malin comme un singe, Miller lance de multiples pistes et souffle le chaud et le froid en des temps records. À la gnangnanterie cacophonique de la séquence d'ouverture succède une séquence de couvaison d'œuf bien plus sombre et qui annonce la couleur : dans la communauté de milliers de créatures pingouinées, dans l'épreuve du froid et de la nuit (la vie, quoi !), une seule âme chante son désespoir, et engage de fait l'existence future. La faute est déjà là : sortir du rang. Le tout découpé au cordeau, et dans des nuances étonnantes du point de vue des couleurs (pour des images de synthèse). Dans la scène suivante, on a tout compris grâce à l’enchaînement de trois ou quatre plans. Mumble, le petit héros, est déjà mort avant d'être né ! Le film nous impose le deuil dès la deuxième scène (les parents dans la salle tremblent et se demandent si, ho-ho, ils n'auraient pas dû attendre la sortie du Besson la semaine prochaine !). La vie s’ouvre sur la mort. Évidemment, Mumble arrive à naître, et là, regardez bien le découpage et admirez la technique discrète (la mise en scène, je veux dire !) presque à votre insu... L’œuf dans lequel se trouve Mumble roule sur la banquise et arrive en haut d’une corniche en quelques secondes, près de chuter, en plan rapproché. L’œuf disparaît en tombant. On change de plan, on décale l’axe, on fait un plan de demi-ensemble, et hop, on s’aperçoit que la corniche de glace n’est haute que de quelques centimètres. Loin d’en avoir fait un suspense héroïque, Miller place son découpage, mine de rien, dans une atmosphère globale de comédie, en même temps quoi, juste pour nous rappeler que le danger est là. La clé et la méthode sont données : déconstruction musicale, précision des fondamentaux de la mise en scène et cohabitation de la comédie et d’éléments dramatiques, toujours mêlés.

Et le tout se développe sur des belles idées graphiques, notamment sur une "photographie" assez belle pour de la synthèse, et même magnifique dès que la photo s’assombrit ne serait-ce qu’un peu. De la mise en scène, des trouvailles poétiques nombreuses, une narration bizarrement multiple (très bonne arrivée de Lovelace dans l’image par le son ; chose toute conne, toute simple, mais qui la rend, cette narration, drôlement malicieuse et rappelle qu’on est en train de voir quelque chose de construit et d’artificiel ; voilà qui place le récit dans le Conte, de manière étonnante). [La narration est multiple et détruit l’aspect linéaire de son développement, comme le montre très bien le développement chaotique de la dernière partie du film]. Le Sacré, le Métaphysique, la Comédie et le Drame sont toujours là, innervent le film. Comme esthétiquement ça suit, cette première demi-heure est scotchante. Ça a du souffle, rien ne se dévoile naïvement (ce qui est d’autant plus étonnant qu’un des sujets du film est la naïveté à l’épreuve du monde). Bravo, bravo.

Et puis, au bout de 30 minutes, ça semble ralentir. L’intrigue se fait plus classique. L’émotion qui jaillissait lorsque, dans un détail, on sentait dans notre cœur d’artichaut et de spectateur que la Société opprimait l’Individu, disparaît au profit d’une présentation de la communauté pingouine plus proche de l’idée qu’on se fait d’un machin audiovisuel pour enfants. "Bon, ben il aura fait le foufou pendant une bonne demi heure, le Miller, et là il va remplir le cahier des charges", me disais-je. Dommage ! Pour une fois que je retrouvais un peu de subtilité, de l’émotion et une idée par plan ! Les thématiques reprennent donc le dessus pendant ¾ d’heure plus balisées. Et c’est marrant d’ailleurs, car pendant ce temps, la musique est plus simplette, et les personnages s’approchent de façon plus ouverte de la "qualité" du style "musicals" de Broadway (chose que je déteste !). Les chansons ne sont plus morcelées et même atomisées dans leur plus simple particule pour les détourner de leur sens final, mais au contraire, les extraits sont de plus en plus longs et tendent à restituer l'intégralité des textes originaux. C’est dans cette partie que Miller en profite pour placer les personnages plus balisés de son film, ou les plus "humanisés", ceux qui recouvrent des caractères humains dans lesquels "peut s’identifier le spectateur, l’enfant et l’enfant-spectateur", chose que je déteste également. Donc, allons-y, déballons les archétypes, et là, ça calme : la petite Gloria se transforme en petite pétasse caricaturale, le gros copain, les pingouins chicanos qui chantent du Ricky Martin/ Latino R’n’B, recrudescence de ce R’n’B en général, pingouins "blackisés", etc. Ça commence à sentir l’écriture hip-hop et IFOP ! Ça sent le panel ! Bah, me dis-je, c’est moins intéressant, mais c’est mis en scène, au moins. On sent qu’il y a un réalisateur derrière et non pas une équipe de story-boarders, c’est déjà ça, c'est déjà un exploit. En soit, c’est déjà mieux qu’un TOY STORY 2, qu’un ÂGE DE GLACE 12 ou d’un immonde SHREK.
Et puis, à la fin de cette deuxième partie, je me dis : "on est dans la communauté, c’est normal qu’on essaie de l’intégrer. C’est pas finaud-finaud, mais il essaye… Certes, tu aimais mieux la première demi-heure parce que ça parlait de l’individu ! Ça te touchait plus." Pas le temps de réfléchir plus avant que le vent commence à tourner. Et là, je découvre, tout en sortant un autre Kleenex, que Miller tient encore les rênes, et que s’il a relâché la bride pour faire passer le cahier des charges, il n’a pas fait que cela, il posé des jalons. Tu la sens, l’émotion qui revient ? Et là, accrochez les ceintures…

Dernière partie et dernières 30/40 minutes. Je ne vais rien vous en dire, je vais m’arrêter là et vous laisser découvrir la chose. On revient en tout cas à l’inventivité de la première partie. La musique redevient concrète et atomisée. La mise en scène, déjà habile, devient bouleversante. La poésie la plus noire, la plus inventive et la plus cruelle se déverse par kilotonnes. C’est plusieurs idées par plan. Graphiquement, c’est inouï, quasiment jamais vu. La mise en scène, le découpage, le montage d’une intuition remarquable, le cadre… C’est un festival. Pour la première fois, un film de synthèse ne ressemble à rien sinon à lui-même, et explose la concurrence. Miller enchaîne les trouvailles les plus lyriques : abstractisation des décors (les plans douches), tentation puis refus, puis cohabitation du photo-réalisme de certains plans avec l’impressionnisme turnerien de certains autres qui, d’ailleurs, n’empêcheront pas la froideur de la synthèse pour elle-même (magnifique idée des reflets dans le plexiglas, car à la fois cinématographique, scénaristique et théorique), multiplication des qualités et des supports, jeux sur la perspective, et ignoble précision du propos ! Cette dernière partie en terres étrangères est hallucinante. Miller se rapproche alors d’une forme qui n’appartient qu’à lui et qu’on retrouvait en toute beauté dans LORENZO : un sensible qui n’a de cohérence que par elle-même et surtout qui pousse le film vers l’abstraction et le lyrisme les plus débridés. On pourrait penser à un petit-fils de Ken Russell si on ne connaissait pas déjà l'animal Miller. 
Le propos devient déchirant. Miller n’avait rien abandonné. HAPPY FEET est un film sur la création et la naissance. L’arrivée dans la vie n’est pas un chant mais un cri, cri diaboliquement apparenté à celui de la créature qui crie face à son Créateur (Dieu, pas Papa/Maman), créature qui hurle au cosmos sa mort à venir. HAPPY FEET est un film mystique qui fait plus qu’opposer individu et société (ou disons, qui ne s'arrête pas à ça), mais oppose aussi "le paganisme/la Religion" (l’épouvantable scène du paradis normé, et l’ignoblissime plan des poissons qui tombent magiquement en contre-plongée de la corniche, plan qui donne envie de hurler dans la salle, et qui est le plus déchirant vu cette année avec la suspension mystico-montée d’Adélaïde Leroux dans FLANDRES,  film sur lequel je vais revenir bientôt) contre le trio  "transe mystique / angoisse métaphysique / foi", qui oppose le défilé mélodique des paroles contre l’abstraction viscérale du rythme (ici relié à l’opposition société/individu ! Fallait oser !). Miller ose tout, casse son jouet de multiples fois pour se remettre aussitôt à la tâche. Les cadences créatrices s’accélèrent. Mumble n’en finira plus de mourir, une fois, deux fois, trois fois, une infinité de fois, sur les plans physique ET cérébral. Les suicides sont multiples, les agonies n’en finissent plus. Le retour au bercail existe comme un happy-end où Miller achève sa plus belle prouesse : donner la mort plusieurs fois à son personnage (et ce n’est pas une vue de l’esprit, comme mon interprétation de LA GUERRE DES MONDES par exemple, là c’est du concret), la répéter absurdement jusqu’à qu’elle atteigne presque la notion de sacrifice (et celle d’accomplissement ! Ça aussi, faut oser !), et glisser la happy end in fine. Quoique… C’est là l’exploit : Miller glisse ce happy-end et même là, il l’intègre à son projet, le tord, le fait fondre et le recompose (avec humour : à l’instar du bruit de l’électroencéphalogramme ou du rythme cardiaque plat au moment où le héros se réalise le plus et finit par transcender sa Communauté !). Même cela aura son utilité, même cela sera une geste poétique, même cela devra être dépassé. [Le film s’achève sur une partie plus plan-plan, mais qui a deux avantages par rapport aux films à thèse récents : ça dure trente secondes, et pas 90 minutes, et d’une, et pendant qu’il fait ça, Miller refait les magnifiques superpositions (en synthèse en plus !) qu’il faisait déjà dans les scènes fantastiques de LORENZO !] Miller a tout conçu, tout prévu, mais en laissant, contrairement à d’autres (Nolan, Scorsese, par exemple), l’intuition et la fulgurance l’emporter. Chaque plan dégage son abstraction poétique [même la chute du photographe sur la banquise, les pingouins dansant pour faire les pitres, ce qui est quand même déchirant au vu de l’enjeu (la survie quand même…)]. À défaut de rencontrer Dieu, Mumble aura essayé de faire (re)tourner la société qui l’a vu naître dans le Religieux, les aura fait sortir du paganisme le plus avilissant. La communauté n’en sera peut-être pas plus heureuse, bien au contraire. Mais il n’existe de conscience que malheureuse. Il y a une échéance poétique, mystique (au sens premier) et humaniste dans le parcours mortel. Et loin de faire un film moralisateur, optimiste ou pessimiste, Miller aura accouché d’un objet étrange et lyrique, dont les enjeux abstraits mais précis tendent vers un humanisme (au sens classique) dur, pas aimable, mais incarné. Une confrontation à l’Autre (mais qui ?) est douloureuse, drôle et poétique. Mumble essaie d’être juste et vivant. Plus que le monothéisme, il (re ?)découvre la Foi. Ça ne changera peut-être pas grand-chose, mais tout de même… Poésie über alles ! HAPPY FEET est un très grand film. Et un des seuls surprenants cette année.

Are we not men ?
Calmement Vôtre,

Dr Devo

PS : La reprise de Prince en version rythmique est une idée très généreuse et touchante, à l’abri du reste du film, calmos, à la fraîche, dans une grotte. Il n’est pas dupe, le Miller, et dans cette scène, il arrive en s’isolant à rendre parfaitement juste la scène que 100 ans de cinéma ont rendue gnangnan à force de la galvauder…
Petit hommage à DARK CRYSTAL dans la silhouette du chef-gourou des pingouins. DARK CRYSTAL étant un des rares films décents pour enfants...
Dépêchez-vous d'aller voir le film, tant qu'il est projeté dans une grande salle, c'est-à-dire si possible avant mercredi et l'arrivée des Minitrucs de Besson...
J'ai essayé d'être le plus précis possible sans rien dévoiler. Je préfère cette option.
En suicidant le héros plusieurs fois (et en introduisant clairement sa mort sur le terrain symbolique et infernal, cf. les plans de mirage avec la famille), Miller laisse clairement un statut hypothétique et en devenir à la dernière séquence, et même à la conclusion "écologique" qui suit. Dire que ce film est une fable écologique, c'est de nouveau instrumentaliser le cinéma (et donc le film), et en refuser la fulgurance rationnelle et sensuelle (HAPPY FEET est les deux). C'est comme comparer (comme je le fait souvent par provocation sur ce site) le film LORENZO (film sur le raisonnement scientifique) avec un film de maladie. De plus, de la même manière que la découverte du drame qui bousille les vies de Nick Nolte et Susan Sarandon dans LORENZO dure cinq minutes là où tous les cinéastes l'auraient fait durer au bas mot 60 ou 90 ou 120 minutes, HAPPY FEET place sa parabole "écologique" en 90 secondes ! La classe ! [Ainsi, l'écologie est une chose rationnelle, un choix individuel et non pas un slogan ou un ordre ! Ce placement en fin de métrage renvoie de manière subtile l'idée sur le plan des possibilités, et donc des choses hypothétiques, ce qui, enfin, est la meilleure chose qu'on puisse faire avec ce concept qu'est l'écologie.
Malgré cet article, ne pas perdre de vue que ce film est vraiment d'un lyrisme et d'une poésie noire à couper le souffle. Toutes ces idées abstraites coulent naturellement et innervent facilement le film.
 
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Dimanche 10 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(photo: "Les dessus chics" par Dr Devo)

 

Chers Focaliens,

Tu es seul, tu as peur et tu n'as plus confiance en rien pour ce week-end ? C'est le moment idéal pour être Devo chez soi. Plusieurs moyens sont disponibles pour ce faire...
Le premier consiste à relire les plus de 520 articles publiés sur Matière Focale depuis sa création, histoire de se préparer à l'anniversaire du site (2 ans) le 16 décembre prochain, soit dans une semaine. A ce sujet, je laisse les portes du blog ouvertes à qui veut du 13 au 19 décembre 2006, soit dans quelques jours. Que celui qui, à cette occasion, a quelque chose à dire m'envoie un article, ou une photo faite avec ses petites mains. Le sujet est libre, l'hagiographie n'est pas obligatoire, etc... Sujet libre, propos idem. On peut parler de cinéma ou d'autres choses. On peut héberger du son également, s’il y a des bidouilleurs parmi vous. Le laboratoire de Recherche Focalienne, quant à lui, travaille d'arrache-pied pour vous trouver plein de petites surprises.... Ce n’est pas facile, mais ça bosse... Vous voilà prévenus. [Des rumeurs font état de récompenses pour les motivés, mais shhh.....]

Sinon, la vie dévolutionniste suit son cours ! Ce samedi, je serai une nouvelle fois sur l'antenne de Radio Campus de 14h à 15h en tant que chroniqueur de l'émission LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES (106.6 FM sur Lille et sa région) et en 15 jours j'en ai vu des choses ! J’ai plein de choses à dire. Encore des polémiques en perspective ? Il y aura du suspense en tout cas...
Pour écouter l'émission : c'est là !
Pour la télécharger (dès le dimanche suivant pendant 7 jours) : c'est là !

Enfin, pour ceux qui ont participé au concours pour gagner des numéros hors-série de la REVUE DU CINEMA, qu'ils se rassurent, le jury est en train de délibérer. Un des jurés ayant tenté de trouver l'exil politique en République Tchèque, les résultats ne seront connus qu'un peu plus tard. Mais on ne vous a pas oubliés... Les abonnés à la newsletter recevront un avis de concours, avec retard donc, dans les tout prochains jours... [Pour s'abonner à la newsletter, c'est très simple, il suffit de trouver la rubrique adéquate dans la colonne de droite, d'entrer son adresse e-mail et de suivre les instructions !]

A bientôt,

Dr Devo.


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Samedi 9 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Mon Général

(Photo : "Faut-il condamner Pascal Sevran ?" par Dr Devo)

 

Chers Patients,

Aujourd'hui, nouvel article sonore consacré à...

LES INFILTRES de Martin Scorsese, avec Matt Damon, Leonardo DiCaprio, Jack Nicholson, Vera Farmiga, Martin Sheen, Alec Baldwin, Mark Wahlberg...

Brioche du Film : 
Leonardo est un flic qui s'infiltre dans la mafia... Matt Damon est un mafieux infiltré chez les flics... Il y a une fille entre les deux, mais ils connaissent les règles du jeu, et rien en pourra briser une telle inimitié... Jack Nicholson est 100% encore plus brillant, quand tout à coup il décide d'acheter des vêtements à motif léopard, et aussi un bob. Rapidement, les choses se compliquent... Le cours de la banane flambe, et un trafic de drogues mi-molles a lieu au lycée de Versailles... Marie-Ange Nardy mène l'enquête...

Enjeu Focalien (genre : drame) :
Martin est-il encore un être humain ou simplement un concept, après l'échec de
THE AVIATOR...?

Principe Focalien :
Cet article a été conçu selon un rigoureux principe scientifique, pour un rasage plus précis et plus rapide. Toutes les trois minutes, le Docteur doit tourner la page quand il entend la petite cloche. Ecoute !
Cling-cling-cling-cling ! Maintenant, tourne la page !

Pour écouter l'article (16 minutes et des broutilles), allume le son et clique sur "play" :

 

 

Joyeux Anniversairement Vôtre,

Dr Devo.

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Vendredi 8 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

(Photo : "Gangsters of Love" par Dr Devo)

 

Cher Peuple,


(Ça commence bien !)
 

Comme on le sait, il y a eu virage, un peu grâce à
SAW 3, non pas par forfait et par jeter de l'éponge, mais plutôt par ras-le-bol épidermique du sujet politique et/ou à thèse. Il voulait voir un petit film d'horreur rigolo, un thriller des nuits d'Hollywood de jadis ou, à la rigueur, un bon petit film de college comme ce SHOP GIRL, d'après un livre de Steve Martin, avec Steve Martin, Claire Danes et Jason Schwartzman, actuel meilleur acteur du monde. Nos amis distributeurs n'ont pas sorti le film pour qu'il soit vu, mais pour gagner de l'argent par les ventes télé. La sortie de SHOP GIRL est uniquement technique, avec 8 copies pour toute la France ! [Un film sorti en salles, même une semaine, peut être vendu beaucoup plus cher à la télé !] SHOP GIRL est sorti la semaine dernière, mais il est déjà retiré de l'affiche ! Dans la semaine, le distributeur fera brûler les copies sans doute. Voilà qui me fait bien rire quand je vois le dossier des CAHIERS DU CINÉMA sur le thème "Y-a-t-il trop de films qui sortent et trop de copies ?". Ça me fait rire, car en plus de considérer avec mépris le cinéma commercial (qui, rappelons-le, a d'aussi bons résultats artistiques que l'art et essai en proportion, et qui est régi selon les mêmes règles commerciales), il oublie justement le fait que limiter les copies, ça ne veut rien dire, tel quel. Je suis prêt a être d'accord, car un film à plus de cinq cent copies France ne peut mathématiquement pas se planter ! C'est de la logique, et le public n'a rien à voir là-dedans. Donc limiter le nombre de copies de manière FORTE (et non pas par zones de chalandise, justement, comme ils le disent), ce serait un geste. Mais il n’a de sens que si l’on oblige les distributeurs qui sortent un film à le sortir à 20 copies minimum. Ben oui, on éviterait les diverses formes de détournements de l'argent publique (genre : les subventions multiples pour l'exploitant et encore plus pour le distributeur et le producteur lorsqu'ils sortent des merdasses confidentielles des pays pauvres – à chaque fois, ils touchent des aides, aides pour la promotion des films des pays émergeants, aide à la production, aide à l'écriture, aide aux tirages des copies, aides techniques... De la sorte, certaines boîtes microscopiques s'en foutent des entrées : elles sortent le film mort-né (ça peut être une merdasse française, d'ailleurs), et ils touchent la subvention, enfin les subventions, et ça suffit. Regardez bien les petits tableaux dans les Cahiers... Elle est jolie, l'exception culturelle, et ça me fait rire. De la même manière qu'en France, on essaie dans le même mouvement de nous fourguer/imposer les petits fils bâtards de François Truffaut, ou les gros blockbusters de merdre à la french touch (CHEVALIERS DU CIEL, comédie de femmes, comédie "dossiers de l'écran", FANTOMAS, BRIGADES DU TIGRE, SUPER-DUPONT, SHIRLEY ET DINO LE FILM, etc., par exemple), sans discernement et sans nous laisser le choix finalement (le petit pathos de chambre ou la grosse artillerie friquée de type sous-hollywoodien, pas de milieu), la France choisit et décide que le cinéma, c'est soit Claude Berri/Bertrand Tavernier (Dead Ringers), soit les minis-boîtes de films invisibles et les sorties techniques (Dead Zone). Limiter les excès d'un côté n'a de sens que si on les limite de l'autre, puisque les deux marchés se nourrissent. Quand on voit la naïveté (hypothèse haute) de ces professionnels qui parlent dans les Cahiers..., on comprend tout de suite pourquoi ils posent la question pour la forme, et qu'en fait, ils nourrissent à 150% le système, et qu’en fait, ils sont bien contents comme ça...

[D'ailleurs, j'apprends que Besson, un type bien plus franc que toute la clique, et qui lui, malgré ses défauts énormes (l'affaire BRAZIL), a quand même l'avantage de ne pas se cacher et de faire son boulot, Besson va pouvoir construire son Hollywood-sur-Seine. Dans une présentation du projet, je vois que Besson a prévu un labo de tirage de copies ! C'est une sublime nouvelle. S'il fait ça avec soin, peut-être sortira-t-on du cercle infernal et coûteux du tirage de copie en France. J'ai dit dans la "presse" que le problème N°1 en France, c'était le tirage des copies (une catastrophe ; dites-vous bien qu'on ne voit pas les vrais films en salles !), on m'a raillé là-dessus mais je le maintiens. À huit euros la place, on est en droit d'avoir des tirages et des étalonnages impeccables ce qui n'est le cas qu'une fois sur quatre.) Les Cahiers, c'est vraiment le niveau bac à sable. Et c'est ça l'Élite de la France du Cinéma ? Mouais.... Passons.


[En fait, comme le disait Terry Gilliam, le problème du cinéma et de ses perspectives, en définitive, ce ne sont pas les défis techniques ou le passage au tout-numérique, mais bien une question d'économie, comme dans toute industrie... C'est-à-dire que le problème véritable est le raccourcissement de la chaîne production-distribution ! C'est ce qu'essaient de faire les majors françaises... et les petites boîtes de cinéma art et essai. CQFD. (Merdre, il suffit de regarder comment fonctionne la chaîne Arte/Le Figaro. Ils ont quand même produit le Malavoy dont je parlais l'autre jour, et ils refusaient aussi les financements des films des Straub. CQFD ! La France cinéphile n'a que ce qu'elle mérite après tout. Une fois que la presse d'information aura coulé, on va bien rire, car les magazines de cinéma vont faire pareil... D'ailleurs, ça baisse chaque année ! Tu la sens, l'humidité autour des chevilles...]


Allez, on change de sujet. L'INTOUCHABLE (33 copies).

Isild Le Besco (la sœur de Maïwenn, nom de nom !) est comédienne de théâtre/cinéma. Elle apprend de la bouche de sa mère (comédienne également), le soir de son anniversaire, que, comme disait joliment les Monty Python dans LA VIE DE BRIAN, "Mr Cohen n'est pas ton père!" [Une des plus belles phrases que j'aie entendues au cinéma !] Le Papa d’Isild, c'est un indien. Alors qu'elle regardait les autochtones brûler les corps des défunts sur les rives sacrées du Gange, elle a fait la connaissance express de cet indien avec qui elle a couché. Donnant plus tard naissance à Isild. Bien qu'elle soit en pleines répétitions d'une pièce de Brecht dont elle convoitait le rôle depuis longtemps (mouais...), pièce mise en scène par Marc Barbé (très bon chez Grandrieux, cinéaste qui nous manque) qui est aussi son amant (au moins occasionnellement), Isild aimerait faire le voyage et rencontrer ce père indien et naturel. Mais il faut de l'argent. Elle accepte alors un rôle rapide et lucratif au cinéma, et finit par aller en Inde... Elle divague et vagabonde en direction de ce père qui est, en plus, intouchable...

Ah, enfin, un film non politique. Ça fait du bien.  De Benoît Jacquot, j'ai de bons souvenirs et des mauvais. Son SADE est une catastrophe nucléaire, un film complètement théorique et désincarné, sans aucun souffle. LE SEPTIÈME CIEL dans mon (vague) souvenir, ce n’est pas trop mal. Et j'ai un très bon souvenir de PAS DE SCANDALE. Le bonhomme, ancien assistant de Duras (MMMMmmmmmm... Faudra que je vous fasse un article sur Duras cinéaste quand même, un de ces quatre matins !) est, j'en suis persuadé, tout à fait capable, et la sortie de son film dans l'anonymat le plus certain est une bonne nouvelle inattendue donc, et je me précipite patiemment.
Jacquot choisit un dispositif léger : captation brute du son (quitte à jouer avec, ensuite), image en 16 mm et donc fourmillante et granuleuse à souhait, décors bruts de décoffrage. On suit de près la déambulation spleenesque de Le Besco, son vague à l'âme existentiel de comédienne. Alors oui, dit comme ça, ça ne donne pas envie...
Et pourtant, le film accroche drôlement en entame. Pas d'introduction (en apparence, malheureusement), on démarre dans le vif du sujet avec un montage d'une bonne minute (ou moins, d'ailleurs) très télescopé, rentre-dedans et assez dis-narratif, absolument magnifique. Superbe. Malpoli. Bien, quoi. On revient dans l'appartement de la mère, le rythme se calme. La comédienne, Bérangère Bonvoisin, y va à fond, ça sent l'expérience théâtrale (bien sûr, je n'en sais rien en fait). Le ton n'est pas naturaliste et utilise, à moins que ça ne soit feint, les accidents de tournage ou l'improvisation sur un thème. Suit une errance plus attendue avec un joli recadrage wock-haine-wol (sur le café). Puis scène de chambre où il ne se passe rien et désespérément en plans gros ou rapprochés horribles. Et sans vouloir dire du mal, on est bien obligé de dire que c'est encore dans cette intro qu'on retrouve les qualités et défauts du film. C’est certain, la première minute du film, très déconstruite (mais linéaire) a placé la barre haut, avec un sacré sens du rythme et de la malice. Mais de plus en plus, et surtout dans la partie indienne d'ailleurs (qui s'ouvre sur un long plan fixe de rue qui se finit joliment de manière absurde), la mise en scène se régularise jusqu'à ne plus faire que suivre Le Besco de dos sur son flanc droit, métaphore induite par le scénario et qui, en quittant le papier pour devenir chose filmée, est plus que maladroite. En l'imposant de la sorte, Jacquot, très naïvement, renonce à sa mise en scène, puisqu'elle devient largement induite par cette métaphore, donc, qui consiste à mettre en image une idée du texte (la mère de Le Besco ayant été abordée par son amant indien par un murmure à l'oreille droite, donc Jacquot filme comme en épiant, de derrière l'épaule droite de sa comédienne ! C'est très naïf et très mal joué, stratégiquement ; d'autant plus, péché double, que l'anecdote est rapportée dans le dialogue, et donc par le texte). C'est là le bât qui blesse du film : là où l'intro nous promettait des fulgurances, du style et de l'intuition, c'est Scénario et son camarade Intention qui prennent le dessus très vite. Symbolique insistante, là aussi naïve (les bouteilles d'eau), contexte signifiant à outrance (le théâtre, la vie, la pureté vs. le cinéma, la prostitution, le fric facile, la souillure du sexe), et atmosphère d'ultra-moderne solitude un peu gênante, d'autant plus que Jacquot semble charger la barque encore plus, et quelquefois avec humour (avec humour ?), comme par exemple dans le choix de la ville de Pont-à-mousson, hi-hi, lol lol...Naïveté ? Humour ? En tout cas, le projet n'est pas spécialement désinvolte et donne paradoxalement, malgré le décorum hénaurme de l'Inde la plus indiennisante, l'impression d'une simple captation et d'un travail théâtral des comédiens. Le dispositif du film devient théorique. Comme chez Scorsese la semaine dernière (j'y reviendrai), on sent le metteur en scène prisonnier de son histoire (ici le dispositif, les métaphores légères, le non-dit/pas-dit/pas-là) et de ses comédiens. On devine ici et là des intentions. Et c'est bien là le souci : deviner le symbole, deviner la métaphore, deviner l'intention de jeu. L'INTOUCHABLE respire plus par son projet de pré-production que par le travail in situ (c'est-à-dire à Paris, sur la table de montage) du montage son et image. Le collage ne fonctionne jamais par lui-même finalement. La photo et le cadre n'étant, en plus, pas du tout beaux (même dans une esthétique de l'impropre), pas grand chose ne se passe dans ce film de clinique. [Que ceux qui ne connaissent pas Jacquot n'en reste pas forcément là ; le bonhomme m'a laissé dans d'autres de ses films l'impression de faire des cadres et de la photo tout à fait superbes !]
Cette impression est renforcée par le propos, plus ou moins sous-jacent. La petite coupure impromptue du dernier plan (toujours chic quand on fait de l’art et essai, cf. KEANE de Lodge Kerrigan récemment), et toute la mise en place de réseaux d'idées autour du social (argent, bourgeoisisme, sexe utile avec Barbé, etc.). Le théâtre de la vie, vie du théâtre aussi. La romantisation du comédien. Le théâtre lieu du réel. Argent et pouvoir de l'argent... Etc. Beaucoup de réseaux d'idées dont on craint qu'il ne se mettent trop en place, et dont Jacquot finalement ne fait quasiment rien (ne norme pas en tout cas), ce qu'on finirait presque (et seulement presque) par regretter, tant le film semble finalement froid, pour ne pas dire, de manière beaucoup plus violente, vide. Non pas plein de vacuité (même si l'expérience devient par moment borderline de ce point de vue), mais sans cinéma-ité du cinéma, comme on dit bananaité de la banane. Ça n'a pas tellement de goût. Où est le montage ? Où sont les bagages ? Où sont les voyageurs ? Pourquoi l'introduction qui, du coup, fait penser à ces morceaux de musique pop qui développent de superbes ambiances industrielles et bruitistes pendant trente secondes avant de sombrer dans le pire calogero-salvadorisme, le plus gnangnan (ici, c'est plus digne quand même). Le film semble drôlement raté, presque caricatural. Benoît Jacquot, j'en suis sûr, sait que les cinémas de Duras ou de Jarman, pour prendre un exemple opposé et baroque, sont des cinémas de fulgurance, et non pas de scénario ou d'intentions... Vraiment dommage, car cette intro est sublime. [Ainsi que le plan noir avec un sample de Bowie ! Pourquoi c'est pas comme ça tout le temps ?!?]

[J’ai refusé de prendre le dossier de presse et de lire noir sur blanc les intentions qui, j'en suis sûr, sont très différentes, à tous les coups, de celles qui semblent plus ou moins hanter le film mollement. Je suis sûr que toutes ces intentions n'y sont pas, dans ce film. Ce dossier de presse doit être douloureux pour un focalien sensible comme moi.]


J'enchaîne, c'était prévu, avec, à la séance suivante, MADAME IRMA de Didier Bourdon et Yves Fajnberg (420 copies). Ce n’est pas le même style !
Didier Bourdon travaille à la World Company, et gagne une montagne de fric avec ce poste de super-cadre. La pédégère américaine de cette multinationale décide de fermer la branche parisienne du groupe, branche jugée trop peu rentable. Voilà Bourdon licencié à 45 ans. De peur de perdre sa femme, très jeune et plus jolie que lui, si j'ose dire, il ne se résout pas à lui dire la vérité, et déclare qu'il est nommé à Londres. En fait, il erre dans les rues de Paris et alentours, sans but, et sans savoir quoi faire. Son train de vie étant élevé, la situation est des plus préoccupantes. Et sa femme, elle, ne change rien à ses habitudes grandes-bourgeoises et dépensières ! Bourdon a un déclic lorsqu'il entre dans la caravane d'une voyante ignoble (très belle scène, dialogue au cordeau, voilà la France Messieurs dames ! Bravo Bourdon !). Il décide de se lancer dans le bizness, et loue une caravane, se renseigne sur les techniques de voyance, et décide de se grimer en femme pour plus de crédibilité. Très vite, sa caravane devient une des voyances les plus courues de Paris.
Quel dommage ! Quel dommage que ce film soit si nul dans sa mise en scène, même pas mécanique et toujours laborieuse. Encore une fois, je peux, à regret, dégainer ma formule, de plus en plus véridique : "un épisode de JOSÉPHINE ANGE-GARDIEN est mieux mis en scène que ça". Donc, la réalisation relève de la catastrophe constante : photo lavasse et dégueu, échelle de plans nihiliste, pas d'axes, champs/contrechamps à n'en plus finir, son laid et imprécis, direction artistique fadasse au possible. Rien ne fonctionne.
Et c'est plutôt dommage, car il y a un effort d'écriture. De temps en temps, un film français rationalise son écriture de film de genre, pour tendre vers une écriture "à l'américaine", (ce qui n'empêche nullement la franchouillardise des thèmes d'ailleurs), et ici c'est le cas. MADAME IRMA est une comédie de quiproquo, qui n'exclut pas le gag mais ne se fonde pas directement dessus. La charge sociale, bien moins poujadiste que prévu (pas du tout, même), est plutôt réjouissante, mais s'ouvre en introduction sur une série de gags-factures par sous-titre très choquante, car tout à fait indécente sur le plan social justement. C'est quand même une claque dans la gueule du spectateur, d'entrée de jeu. Et ça rit jaune dans la salle, je vous assure, où le public ne se remet pas encore du prix du ticket de cinéma pour voir ce film ! Beaucoup de choses fonctionnent : la femme et les enfants sont antipathiques, l'ex-femme (Claire Nadeau,  très bon choix) est formidable, etc. Ce n’est pas facile.
Dans les parties les plus segmentées (les consultations) il y a des choses très drôles. Malheureusement, dans la deuxième moitié du film, Bourdon et Fajnberg se prennent les pieds dans le tapis. En délaissant le contenu social ou en le simplifiant par l'amplification de contrepoint illustratif (influence grandissante du bistrot par exemple, pour un résultat maigre et attendu quelquefois), le duo privilégie l'intrigue sentimentale/fil rouge, et inverse malheureusement l'ordre des priorités. Incapable de faire deux choses à la fois, le film peine à redevenir comique (il n'aurait jamais dû cesser de l'être), redonde par endroits. Le défilé de la résolution devient alors drôlement laborieux. Le rythme, déjà léger, se fane en un claquement de doigt. Sur ce point (l'inversion de la priorité), le film n'a pas suivi la méthode américaine justement. Et il y avait de quoi faire dans le rapport doux/acide avec le sujet (car pour une fois dans un film français, le sujet, la voyance ici, n'a pas été méprisé ou moqué lourdement avec des sabots en titane, mais bien au contraire montré sous un jour plus ambigu et donc plus intéressant). L'indécence des trains de vie, quand le film sort en pleine campagne débilisante pour la présidence de notre beau pays, est assez joyeusement montrée dans le film... là où dans la vie réelle, elle est sujet-tabou ! Voilà qui aurait pu faire mouche... Quand la mise en scène atteindra le minimoume syndical, voilà qui sera fort agréable, à condition de résister, et je sais que ça doit être dur, aux desiderata de la production qui empêchent souvent les comédies de sortir (un peu) de leur moule et de prendre leur envol. Ici, cette sentimentalisation gnangnan du film est contre-productive et même contre-nature, car elle empêche justement le but recherché en empêchant le film d'être tendre, et en le rendant seulement normé et insipide.


Joyeusement Vôtre,


Dr Devo.

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Jeudi 7 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi

[Photo : "Omelette pour Scier" par Dr Devo]

 

 

Chers Gens,


En fait, ne le dites pas trop autour de vous, mais ça va mieux. La tactique adéquate, et je dirais même plus, le remède, était de combattre le feu par le feu. Notre ami le Sheriff (qui signe ici de beaux articles sur Koh-Lanta mais dont on ne voit malheureusement, par voie de conséquence, la plume qu'une fois l'an à la saison du soleil qui tue) sait comme tous ses amis ninjas et kung-fu que rien ne vaut une belle attaque du feu par le feu, non pas dans un but vengeur mais bien dans celui de s'opposer, puis de réduire à néant la Malédiction ou les attaques répétées et diffuses de ce qu'on appelle la vie...
 

L'autodestruction ludique est-elle une solution d'avenir pour l'Humanité ? Je vous laisse juges, mais en tout cas, il aurait été dommage, sans doute, de ne pas aller voir SAW 3 de Darren Lynn Bousman, pain béni comme on peut l'imaginer pour le journaliste en mal de sarcasmes et de jeux de mots, ce qui n'est pas mon cas, comme vous le savez. On finit par s'attacher. SAW, c'est en quelque sorte le fil rouge de Matière Focale. Le 16 mars 2005, soit quelques mois après la création du site (qui aura deux ans dans quelques jours), on découvre le premier SAW suivi de SAW 2 dans le courant de la même année. L'année prochaine, il y aura sans doute un SAW 4 et j'irai faire encore une fois mon petit martyre.
Beaucoup veulent devenir réalisateur. Un certain nombre (mais moins nombreux déjà) veulent faire des films. Bousman, lui, ne fait pas le même métier. Bousman, son truc, c'est de réaliser les SAW. Déjà deux à son actif avec celui-ci, soit, pour nos lecteurs mal-comprenants : SAW 2 et SAW 3 ! Réalisateur de Saw, métier d'avenir. École de réalisation de SAW. Professeur de narration SAW. Et un jour, producteur de films SAW, voire distributeur de films SAW. À lui tout seul, SAW c'est le cinéma, inutile de lutter. Voilà qui devrait plaire et faire rager le Mouvement Échantilloniste (que je salue au passage...). Quoiqu'il remplisse encore largement les salles (ce qui me fait pronostiquer qu'on peut encore compter sur deux sorties ciné et une direct-to-video, c'est-à-dire qu'on va aller jusqu'au SAW 6 qui ravira les journalistes en mal de sarcasmes et de jeux de mot, mais vous savez ce n'est pas mon cas, avec des titres d'articles tels que "Saw 6 de Merde" ou "Le Boudin à la Bousman !"), SAW 3 était tout à fait évitable. La presse commence un peu à se lasser, et même dans le public, ça commence à râler tellement que je me suis dit que j'allais enfin voir un gros nanar, et pas seulement un truc nul. Sauf pour Mad Movies, qui a largement défendu la série en ces termes.
"Si, comme nous, vous êtes vannés par tous ces thrillers "copy-cat" jamais remis du traumatisme post-SEVEN [là, ils sont gonflés quand même, car les films défendus par la rédaction comme étant la crème de la crème de ces dernières années sont à chaque fois soit des franchises, soit des pompages, soit des films très uniformes entre eux...] et que, comme tout bon fan de genre, vous piétinez d'impatience à l'idée de manger une bonne claque qui remue les tripes et excite votre imaginaire déviant, alors SAW est LE film qu'il vous faut." MMMMmmmm.... Matière Focale dit ça, pendant ce temps-là, sur le même film (dans la bouche du Marquis) : "Cerise sur l’étron, la mise en scène est d’une laideur soutenue. Plats tunnels de champs / contrechamps, gestion répétitive de l’espace dans la partie en huis clos, monocorde et pas claustrophobe pour un sou, travail sur le son quasi inexistant, cadrages souvent hideux, et pour parfaire le tableau, on essaie une fois de plus de faire style et de rompre avec la monotonie du story-board studieusement transposé à l’écran en agitant sa caméra à peu près n’importe comment (poursuite en voiture) ou surtout, puisque l’effet, ringard au possible, est répété jusqu’à plus soif, en accélérant l’image – encore une idée brillante pour mettre en valeur le compte à rebours auquel sont soumises les victimes des flash back, en les faisant se déplacer comme dans un sketch de Benny Hill. Une cuillérée d’adrénaline dans un bol de verveine, tu parles d’un style !"
À l'occasion de SAW 2, voici ce que dit Mad Movies, qui fait perdre, pour la forme, une étoile au film : "La barre est désormais placée bien haut pour l'inévitable troisième épisode...", ce à quoi je disais à propos du même film : "Ça frise donc souvent le n’importe quoi et la roue libre. Le scénario, ressassé à l’excès, ne vaut quasiment rien, et ne joue ni avec la poésie, ni avec le second degré, ni avec rien. Sérieux comme un pape, mais sans la sobriété du pontife. On essaie in fine de placer deux ou trois effets gore très grotesques (surtout dans cette perspective de montage), et emballé c’est pesé. Il paraît que le script du film n’est pas du tout celui d’une séquelle à SAW, mais celui d’un autre film que le réalisateur avait essayé de placer en vain, jusqu’à ce que SAW commence à faire du bruit à Sundance (ben oui, tout ça, c’est du cinéma "indépendant", ne l’oublions pas, merci Robert !). On a donc adapté la chose pour en faire la suite de la poule aux œufs d’or, et le tour est joué."
Pour SAW 3, Mad Movies dit ça : "SAW III est une bonne grosse claque, un métrage énervé et sacrément gore, qui se permet même de revigorer les thèmes de la saga et d'offrir des personnages intéressants."

En exclusivité mondiale, je vais dire ça...

"Sans conteste, SAW 3 est bien le meilleur de la série. Armé d'un bon microscope, un critique compétent pourra vérifier que la pénibilité du visionnage est largement moindre, notamment grâce à la présence d'une intrigue et d'une narration plus simples, sans flash-back de flash-back, ni de flash-back enchâssé au troisième degré, l'intrigue consistant cette fois-ci en un montage parallèle d'une heure trente minutes entrecoupées de quelques flash-back courts et non-constitutifs de l'intrigue elle-même, fort simple en fait. Voilà qui repose. Hasard ou coïncidence, comme disait le poète, la copie que nous vîmes fut nettement plus agréable, du point de la photographie, avec certes une reprise des teintes bleues-vertes des opus précédents (la photographie du cinéblabla moderne est avant tout une question de look ou de design, raison pour laquelle je n'ai jamais compris que Philippe Starck ne s'y soit jamais intéressé...), mais aussi dans l'utilisation de teintes plus maronnasses, plus ocres, ou d'éclairages pseudo-directs (l'intro à la pile notamment) beaucoup plus jolis, mais d'utilisation intermittente malheureusement. Ces belles couleurs sont, plutôt vers le début d'ailleurs, le vert de gris, la saturation et le grain reprenant leur droit. [De WOLF CREEK à THE DEVIL'S REJECTS, je me suis demandé si la mode pour les étalonnages dégueu ne venait pas du succès de SAW tout bêtement...] Sinon, c'est la routine. Le "jeu mortel" du gros méchant est plus franc, plus prévisible, et n'a jamais été aussi proche du jeu vidéo. C'est plus calme Plus que le nihilisme évoqué par le journal LE MONDE, on dira que SAW 3 ne s'affranchit pas de son modèle, qui consiste à dire tout et son contraire (ce qui est assez différent du nihilisme quand même, soyons sérieux ! Ils ne doivent pas voir beaucoup de films de genre à LE MONDE !) Sans apporter de point de vue autre que de mécanique scénaristique. Bref, c'est pareil mais en moins alambiqué, et au moins, ce SAW 3 a l'avantage d'une certaine simplicité, ce qui du coup donne l'impression d'une moindre esbroufe. Paradoxalement, les collègues et les spectateurs dénoncent dans ce 3e opus une gestion débilistique du flash-back. C'est absolument faux. Bien au contraire, les épisodes 1 et 2 sont bien plus calamiteux que ça de ce point de vue. En fait, il y a effectivement un flash-back très insistant et récapitulatif à la fin. On n'y apprend rien, certes, mais il n'y a aucun twist, contrairement aux deux autres. C'est déjà beaucoup par les temps qui courent ! De ce point de vue, le flash-back a plus un effet esthétique et plus du tout scénaristique. C'est donc le contraire des premiers épisodes qui est fait ici. Hypothèse confirmée par un autre court montage épileptique juste après, que là aussi les gens prennent pour un flash-back mais qui n'en est pas un (décidément, les gens, vous dites n'importe quoi...). Résumons : les gens dénoncent dans ce numéro 3 un défaut qui en est (presque) absent, mais qui était omniprésent dans les épisodes 2 et 3 sous des formes les plus caricaturales et ridicules ! Voilà pourquoi le cinéma est un monde merveilleux ! Pour descendre ou encenser un film, dites le contraire de ce qui est ! Je vais finir par rejoindre Mr Mort ! Les gens disent et pensent le contraire de ce qui est ! Et pour SAW 3, film médiocre au demeurant, je trouve cela injuste. Pourquoi ces mêmes personnes (journaleux et public, souvent des spécialistes du fantastique en plus !) n'ont pas appliqué ce critère sur les deux premiers épisodes qui péchaient de cette manière, beaucoup plus, et sans aucune mesure d'ailleurs ? Vaste question... Mystère... Mais puisqu'on est entre nous, je vais essayer de répondre.
 
Mon hypothèse est que les gens se forcent à aimer ça. Conscients de la vacuité de cette attitude, et sachant parfaitement pourquoi, en fait, ils n'aiment pas ces films, ils utilisent les arguments qui pourraient justifier un juste rejet (un rejet juste, plutôt) pour assassiner avec ces armes ces mêmes dérivés de films, car il est toujours bon et chic de brûler, si possible avec la meute, ce qu'on a défendu et adoooooré à l'époque... [Oui, c’est ce que Mad Movies a fait avec SCREAM. NdC] En tout cas, même si je trouve SAW 3 très mauvais, il faut admettre que ces arguments ne tiennent pas et sont injustes. Par contre, j'ai l'impression que depuis un mois, les arguments des commentateurs de cinéma sont de plus en plus surréalistes et malhonnêtes, et qu'une sorte de vitesse supérieure dans ce domaine a été enclenchée !

SAW 3 bénéficie donc, par intermittence, d'une photo un tout petit peu plus agréable (et encore, si on cherche la petite bête, et si on a une vue parfaite, et si on est de bonne humeur). Shawnee Smith m'a paru bien meilleure cette fois, curieusement, et ce pour des raisons que je ne comprends pas... L'actrice aurait-elle changé de doubleuse (pourtant la VF est ignoble...) ? Le grand méchant est toujours aussi splendouillet, et semble sortir de la galerie de mâles idiots de l'excellente émission anglaise SMACK THE PONEY... Pas sobre quoi ! Mais tout cela n'est rien sans le scénario débilosse et très drôle pour cette fois. L'intrigue repose en fait sur un personnage de plus en plus rare au cinéma : le papa du Petit Juju, ici joué par Angus MacFadyen (le Marquis vous a déjà parlé de sa désastreuse performance dans MAGIC WARRIORS), qui y va au tractopelle, mélange improbable de Powers Boothe et du pire Brando (c'est-à-dire Brando tout le temps ou presque), mais dans la nuance "film de genre", c'est-à-dire beaucoup plus wock-haine-hall que ces chochottes (j'allais dire "tapettes") d'adeptes de la Méthode ! Lui, dès qu'on le voit, on sait qu'on a un gagnant et que c'est lui qu'il fallait pour faire (mal, très mal) le sale boulot. Les plus pervers d'entre nous y perdront un plaisir masochiste certain et y gagneront plein de rires ! À lui tout seul, malgré un casting splendouillet et improbable, il fait tenir le film... Non, je plaisante, mais il captive à force, dirons-nous...
Côté mise en scène, c'est nul ou presque, et donc très banal. Bousman est bien le petit-fils de Tobe Hooper, mais pas celui de
MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Plutôt celui de DANCE OF THE DEAD. Bousman reprend ici les affreux effets d'accéléré qui ont fait la réputation kubrickienne de la série (entendez : "de film génial"), qu'il ressort toutes les trois secondes. Entre le maître et l'élève, aucune différence. Bravo, les p'tits gars, vous êtes arrivés à être aussi bons que ceux qui vous ont fait rêver quand vous étiez petit, oserais-je dire, vos maîtres. Il n'y a qu’une idée et demie de mise en scène en 90 minutes, et elles sont issues des films précédents. Ceci dit, le coup de l'annulation du contrechamps (ou plutôt du splitscreen) dans le plan dans le placard, avec la caméra vidéo, marche bien. Ça dure deux secondes, et c'est au début du film. Ensuite... Rien.

En fait, il se passe quelque chose qui ne tient qu'à moi. SAW 3, de manière perverse, commence à ressembler à chez moi, sentiment que j'aurai tout le temps de développer plus avant à l'occasion de ma critique de SAW 4 dans quelques mois ! La série perd de son intérêt aux yeux du public progressivement, c'est intéressant. Et j'ai déjà hâte d'entendre de quelle manière les fans inconditionnels de SAW vont abattre ce numéro 4, et de quelle façon ils vont pouvoir justifier des choses qu'ils détestent aujourd'hui alors qu’ils les trouvaient géniales la veille ! On va rire. D'ici là, un conseil sublime pour choisir vos films en ce moment : écoutez le buzzy (body physical) de la rumeur publique, imaginez le contraire, et vous avez une bonne idée de ce que valent les films. Inversez les arguments, et vous saurez à quoi vous attendre. Finalement on s'amuse bien dans ce monde complètement dévolutionniste, et finalement, encore et si je veux, notre avantage est qu'il nous reste l'humour et la poésie ! On ne s'ennuie jamais, ou presque. En conclusion : pour choisir tes films, écoute le buzz, man !"


Modestement Vôtre,


Dr Devo.

PS : Une autre bonne idée, maigre mais bonne. Le premier plan montre du noir et deux petits morceaux de carrelage, éclairés par une petite lampe-torche de rien du tout. Ça aurait fait un sacré film !

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Mercredi 6 décembre 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi
[Photo: "Essai de préparation de casting pour un biopic
sur le groupe MANOWAR par Martin Scorsese" par Dr Devo]
 
AVANT-PROPOS
Cet article a été écrit pour le N°3 de LA REVUE DU CINEMA qui consacrait un dossier spécial au thème "Pourquoi Le Cinéma ?" (si si !). Il reprend deux articles déjà parus sur Matière Focale. Vous trouverez donc les éléments inédits sur cette page et les parties déjà parues sous forme de liens afin que nos lecteurs les plus récents puissent y accéder et se noyer de plaisir ! [Et puis sinon l'article présent aurait été trop long aux yeux de notre hébergeur ! 12 pages, c'est trop long !]
Pourquoi le Cinéma ?
 
Euh…
 
Après moult tergiversations, il a bien fallu se rendre à l'évidence, le problème n'était pas de savoir si la question était pertinente ou non, mais bel et bien d'y répondre le plus justement possible. Car après tout, voilà qui nous renvoyait, avec une certaine beauté et aussi une certaine idiotie, dans le sens dostoïevskien du terme, bien entendu, à la fameuse théorie Steedienne : "Faire les choses désinvoltes avec le plus grand sérieux, et faire les choses les plus sérieuses avec désinvolture." Si la question de départ renvoie à ce fameux axiome anglais, il n'y avait dès lors plus de doute possible : la dite question était de la plus grande importance. Fallait-il pour cela avoir recours à une infinité de surréalistes ?
 
Notre premier problème face à cette question idiote et difficile est donc résolu : il faut y répondre avec la plus grande précision possible. Dans la simplicité de son énonciation, nous remarquons qu'elle s'adresse à un public extrêmement varié, et encore mieux à nous tous. La première directive que nous avons à adopter est donc de prendre résolument le parti d'y répondre pour tous. On essaiera alors de faire en sorte que les réflexions qui vont suivre soit aussi intelligibles pour le professionnel de la Profession que pour l'expert-comptable, et que l'ouvrier, l'enfant, la femme au foyer puissent également y trouver leur compte.
 
Je note déjà quelque chose d'important. Répondre à cette question, c'est se poser la question suivante : "pourquoi nous l'a-t-on posée ?" Par un étrange mécanisme de conséquences, on remarquera que cette question du "Pourquoi" a immédiatement été suivie du "Comment". En conclusion, on ne saurait répondre au pourquoi du sujet sans le transformer en comment. Les deux sont liés, et je vous prie de garder cela à l'esprit.
 
Ainsi, la volonté de l'exposé suivant est de se montrer précis, mais aussi accessible. Mais encore plus, on le voudrait exhaustif, ce qui, vous dites-vous, semble difficile dans le cadre d'une revue de cinéma où, par définition, si la question a définitivement sa place, l'espace investi est forcément limité, et pas qu'un peu. Néanmoins, nous pensons pouvoir faire le tour de la question efficacement dans l'espace imparti. C'est pourquoi nous avons sélectionné un certain nombre de thématiques dont la disposition et l'évolution parallèles permettent non seulement de répondre aux premières grandes questions qui viennent à l'esprit une fois le problème posé, mais peuvent également être intrinsèquement assez riches pour pouvoir répondre, à la lumière de ces réflexions, à d'autres questions qui ne seront pas traitées directement dans ces pages, faute d'espace. Ainsi, comme le psaume, le credo ou les dix commandements permettent au Chrétien déboussolé de retrouver son nord magnétique et spirituel, les chapitres ici abordés serviront aussi de code-source, en quelque sorte, un Digest comme diraient les Anglo-saxons, permettant de trouver suffisamment de pistes pour répondre à une question plus précise.
 
Maintenant que les présentations sont faites et les points de méthodologie précisés, entrons dans le vif du sujet, si vous le voulez bien.
 
CHAPITRE 1 : Pourquoi l’invention du cinéma ?
 
Très bonne question, par laquelle il semble logique de commencer. Certains esprits facétieux, et d'autres moins bien intentionnés, vous gageront sur la vie de leur génitrice que le cinéma fut inventé au XVIIème ou au XVIIIème (il faudrait savoir, d'ailleurs), grâce au ancêtres des flip-books de notre enfance. Bon. Soyons sérieux. Il y aura toujours un vieillard ou un jeune loup dans les parages pour vous expliquer que le jazz fut inventé par Jean-Sébastien Bach.
 
Une revue telle que celle que vous tenez entre les mains n'ira pas, même si c'est très chic, alimenter des hypothèses aussi farfelues. Si le flip-book est l'ancêtre du cinéma, alors on se méprend bien, et ce n'est pas ce procédé qu'il faut désigner comme "inventeur", mais notre œil lui-même, pendant qu'on y est. De la même manière, le hip-hop ne trouve pas son origine dans la musique baroque, bien que les deux soit liés par leur moyen d'expression – enfin, en théorie – et ce n'est pas non plus la voix qui a inventé lesdeux. La persistance rétinienne n'est elle-même pour rien dans l'invention. Autre mythe régulièrement dispensé dans nos écoles : le cinéma a été inventé par Balzac, puisque c'est lui qui a le plus utilisé, et de quelle manière, une espèce "d'échelle des plans" dans ses introductions descriptives. Je sais, ça fait rire. Mais il n'empêche que je l'ai entendu au moins trois fois pendant ma scolarité, dont deux fois en terminale !
Mais puisque nous sommes à ces légendes urbaines, concentrons-nous sur l’une des plus répandues, et l’une de celles qui sont les plus crédibles.
Le cinéma aurait été inventé par les frères Lumière ! N'existe-t-il pas un musée qui leur est dédié en France et qu'on appelle Musée du Cinéma ? Un grand réalisateur comme l'Américain Woody Allen ne s'y est-il pas rendu lors d'un récent passage en France, déclarant dans une prononciation et une syntaxe approximatives toute l'émotion qu'il ressentait devant ceux qui avaient inventé l'Art auquel il a consacré quasiment toute sa vie ?
Certes. Nous mettons là le doigt sur un paradoxe certain. Il y a d'un côté l'histoire du cinéma, de l'autre le cinéma lui-même, et nous le verrons plus loin, curieusement, l'un ne se confond pas toujours avec l'autre.
Il ne s'agit pas là de dire que les Lumière n'ont aucune voix dans le chapitre qui nous concerne, ce n'est pas tout à fait vrai. Mais, encore une fois, soyons justes et rigoureux. Les Lumière ont effectivement inventé la machine ‘cinématographe’, c'est-à-dire le rigoureux assemblage qui permet de capter puis de projeter des images en mouvement. Bien sûr, ils ont effectué des essais suite à cette découverte. De la même manière que les scientifiques, lorsqu'ils eurent entre les mains les premiers microscopes modernes, firent passer tous les objets de la vie quotidienne sous la précieuse lentille (une goutte de lait, un bout de laine, un poil de l'avant-bras), les Lumière ont largement utilisé leur invention. Et hop ! La sortie de l'usine, et hop ! Le cheval qui sort du village, etc. Bien fiers d'eux-mêmes, et qui ne l'aurait pas été à leur place, les deux frères ont montré leurs films à la population médusée. Et il y avait de quoi… En découvrant le phénomène, les gens s'écartaient pour ne pas se faire écraser par le train dans la gare de la Ciotat ! [C'est une réaction très humaine. Un ami qui a aujourd'hui une cinquantaine d'années me racontait la réaction d'une de ses aïeules, possiblement son arrière-grand-mère, lorsqu'on alluma pour la première fois dans son living-room un poste de télé. La vieille aurait déclaré devant un journal d'informations : "Mais qu'est-ce que ces gens-là font dans mon salon ?"]
 
Malgré tout, les frères Lumière étaient aussi bornés qu’ils étaient fiers, et pour eux, la conclusion était formelle : le cinématographe était un procédé mort-né duquel rien ne devait jamais sortir, un phénomène de foire et rien de plus. Comment considérer dès lors qu'ils sont les inventeurs du Cinéma ? Soyons sérieux, là aussi. Si vous tenez absolument à mettre un nom sur l'invention, alors choisissez Méliès. Georges Méliès garda la tête froide. Personnalité très sérieuse mais extrêmement désinvolte, Méliès fit rapidement l'estimation de la nouvelle invention, et la rapprocha tout de suite de son ancêtre, l'appareil photo. Le cinématographe était un appareil d'enregistrement photographique génial, et fort de son expérience dans le domaine des spectacles comme dans celui de la photo, il vit l'incroyable monde qui s'ouvrait à lui. Il utilisa à fond le montage, les trucages et les procédés narratifs tous plus fous les uns que les autres. Ça y est, c'était fait, le cinéma était né. Les Lumière ont inventé le film de vacances, Vidéogag ou le home-movie, comme vous voulez, mais ils n'ont pas inventé le Cinéma. Le cinéma, c'est Méliès.
 
CHAPITRE 2 : Pourquoi le Cinéma serait-il forcément un Art ? (La difficile question de la définition du Cinéma).
 
On pourrait s'attendre à ce que cette question ne figure pas dans ce dossier. Néanmoins, il faut bien admettre qu'elle est fondamentale pour quiconque voudrait se poser la question du Pourquoi. Une bonne définition n'a jamais fait de mal, d'autant plus qu'elle va nous permettre de mettre en avant quelques savants paradoxes dont nous avons le secret.
 
Lorsque je regarde le journal télévisé, est-ce du cinéma ? Lorsque je filme le mariage de ma Tata Jeannette, est-ce du cinéma ? Et lorsque j'assiste à un diaporama sonorisé, est-ce du cinéma ?
 
Bon, mettons de l'ordre. Le mariage de la Tata ne fait pas office de cinéma. Non pas parce que c’est un vrai mariage qui est filmé, ni parce que le Cinéma de Mariage n'existe pas. (J'ai récemment vu un superbe moyen-métrage de l'énigmatique réalisateur underground français, Jean-Christophe Sanchez, intitulé CARRÉMENT AUTRE CHOSE, et qui est d'une splendeur phénoménale, comme en témoignent les images que vous trouverez sur ce site). Si on peut faire un film sublime à partir d'un mariage, alors pourquoi les millions de français qui ont en leur possession un caméscope ou une caméra super-huit ne font-ils pas de cinéma ? Oui, je sais, c'est assez à la mode dans les Institutions s'occupant du 7ème Art ou encore dans la presse spécialisée de dire que là aussi, il y a des pistes à explorer pour le Cinéma, et que les films (les vrais) devraient pouvoir se nourrir de cette forme d'expression, c'est certain.
 
Bon, soyons clairs, là aussi, c'est un mensonge, nous allons le voir. Pour l'instant, on serait tenté de dire que le Cinéma, c'est tout bêtement, et pourquoi pas d'ailleurs, le résultat de l'impression de pellicules par voie d'utilisation de la machine des frères Lumière.
C'est un argument fort réfutable. D'abord, nous l'avons vu, les frères Lumière, très bons techniciens puisqu'ils inventèrent la machine, n'ont jamais fait de cinéma, puisqu'ils ont fait ce que 10 millions de français font de nos jours : ils ont simplement filmé l'anniversaire de Tata Jeannette ! (Ils n'ont pas fait de cinéma pour une autre raison, mais je vais y venir.) De plus, ne prend-on pas plaisir à regarder un film à la télévision, c'est-à-dire sur un support complètement différent du vrai support de diffusion (la pellicule 35mm) et ayant un rendu monstrueux en termes de son (le grain du son, sa propagation) et d'image (le grain de l'image et son étalonnage). Cette différence se creuse encore depuis l'arrivée du DVD, dont on s'aperçoit souvent que la photo et le son, même si vous avez un home-cinéma dernier cri, sont complètement différents de ce que vous avez vu en salles. De plus, évoquons au hasard la série CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR. Voilà une série dont un grand nombre de réalisateurs furent aussi en salles des cinéastes hors pair (Roy Ward Baker, par exemple). Et en plus, même chez soi en charentaises, même sur un petit écran minuscule, ne prend-on pas un plaisir analogue à celui qu'on a devant un bon film de cinéma lorsque nous regardons un chouette épisode de la dite série ? Vous baissez les yeux et vous avouez d'une voix enfantine : "Oui !" Et vous avez raison, n'ayez pas honte ! Pour avoir vu un épisode excellent projeté (en vidéo) lors d'un festival, je peux vous assurer que c'était bien là une formidable expérience de cinéma, parmi les plus jouissives que j'ai connues.
 
On le voit, l’utilisation de pellicule et de caméras 35mm, quelque peu mise à mal par l’utilisation grandissante de la vidéo Haute-Définition et par la promesse future d’un parc de salles où les projections ne se feront qu’au format numérique (adieu la pellicule), ne suffit pas à définir cet art. L’endroit de la diffusion non plus, d’ailleurs. On peut regarder des programmes de télévision (rares, il est vrai), qui sont, dans leur mode de fabrication et de narration ou dans le langage utilisé, des films de cinéma.
 
Enregistrer et utiliser des sons et des images, quel que soit le support, ne suffit pas non plus. Ce serait donc, par voie de conséquences, et parce que tous les autres moyens sont épuisés, dans le langage de l’image qu’il faudrait, bien sûr, chercher la définition. Après réflexion, nous sommes arrivés à cette conclusion.
 
Le cinéma se définit par l’utilisation de sons et d’images disparates que l’on assemble dans un but de narration ou de dis-narration. Ces sons et ses images disparates sont collés entre eux dans un ensemble qui rendra le produit fini non pas homogène, mais lui-même disparate et artificiel. Ainsi, on peut considérer qu’il y a cinéma lorsqu’il y a MONTAGE. Faire du cinéma, c’est construire un ensemble d’images et de sons de manière absurde et arbitraire afin de créer un sens qui ne puisse se comprendre QUE par l’utilisation des points de montage eux-mêmes, c'est-à-dire par l’assemblage inter-dépendant de ces différents éléments.
 
On l’a compris, le cinéma, c’est le montage, et c’est le sens créé par le montage, en dehors des éléments verbaux qui pourraient amener à expliciter ce que l’on voit à l’image (ce que fait le journal télévisé, par exemple). Le sens se fait dans l’architecture unissant les divers éléments qui la composent, et ne peut justement, et paradoxalement, se construire que dans leur juxtaposition gratuite. Il y a là assez d’éléments pour faire du cinéma. On pourra cependant compliquer la donne en utilisant dans cette expression basique un jeu plus complexe d’éléments secondaires qui viendront compléter/contredire cette architecture, à savoir : l’utilisation de l’échelle de plans conçue comme élément signifiant, jeu d’axes, jeu de cadrages, et photographie. On notera que si l’on veut faire un ensemble cohérent, le choix du cadrage, du type de plans et des axes constitue déjà un élément de montage, mystérieusement pré-existant à l’opération de montage elle-même.
On voit bien dans cette définition que l’utilisation des sons et des images seules ne suffit pas, et que le montage, enfin, le montage digne de ce nom, doit pouvoir constituer lui-même une base de narration suffisante à la compréhension (ou mal-compréhension) du film lui-même. Là encore, il y a cinéma lorsque le montage arrive à faire sens par lui-même, c'est-à-dire sans avoir recours au langage parlé ou écrit, qui n’en est qu’un élément subalterne. De fait, un film dont les dialogues et les actions des comédiens seraient l’unique façon d’appréhender la narration, sans que le montage ou les choix de plans n’interviennent, ne peut être simplement pas considéré comme du cinéma, et s’apparente de façon beaucoup plus proche au Journal Télévisé, par exemple, ou au simple processus de captation.
 
Ce n’était pas si difficile, au final. Vous découvrez alors que les films des Lumière, qui ne sont que captation et qui excluent le montage, puisqu’il s’agit toujours de plans-séquences, ne peuvent être considérés raisonnablement comme étant du cinéma. Si l’on peut investir, par nostalgie ou parce que nous sommes le fruit de notre éducation, leurs films d’une émotion esthétique qui nous pousserait à y voir du cinéma, il faut bien admettre que c’est une complète vue de l’esprit, car l’utilisation même du médium en l’état (l’absence de montage) condamne ces films à n’être que de la photographie en mouvement. Il n’y a là aucune expression artistique. Je rajouterais même que la question de savoir si la démarche de faire ou de ne pas faire un travail à expression esthétique et artistique était volontaire ou non n’a aucune importance. Les faits sont là, intrinsèquement.
 
On notera également que la définition est forcément légitime, parce qu’elle permet d’envisager le cinéma comme un art indépendant (ce qui n’exclut pas l’interpénétration, via la musique par exemple), disposant de son langage et de ses outils propres. D’où la formidable invective de Peter Greenaway, qui résume avec humour le propos : « Si vous voulez raconter des histoires, écrivez un livre ! »
 
CHAPITRE 3 : Pourquoi faire du cinéma ? Pourquoi aller voir des films ?
 
C’est la question la plus difficile, et la plus absurde. À la première, nous pouvons répondre, « bon qu’à ça ». C’était la réponse que donnait Peckinpah, et bien d’autres. Je ne trouve pas de meilleure explication. On retrouve là la pertinence exprimée dans le chapitre précédent : le cinéma est un acte, par nature, hétérogène et absurde.
 
Quant à la deuxième question, elle pose problème. Alors que le cinéma est devenu un sport de luxe, comme qui dirait (avec des places honteusement onéreuses), il n’a jamais été aussi populaire. Que ce soit en salles ou sur le marché des DVD, la consommation de films ne s’est jamais aussi bien portée. Or, quand on recueille ici et là des témoignages de spectateurs (cinéphiles avertis compris), on s’aperçoit que ceux-ci, majoritairement, cherchent dans le cinéma un moyen de se divertir (fut-ce par de choses graves…), et/ou de se voir raconter des « histoires ». Rares sont ceux qui, au contraire, admettent qu’ils vont au cinéma pour chercher une émotion esthétique ou plastique EN PREMIER LIEU !
Fichtre ! Voilà qui ne nous aide pas. Car, me direz-vous, n’y aurait-il pas là une contradiction avec le chapitre suivant ? Bien sûr. Les conséquences de cet intérêt spécieux vis-à-vis du cinéma (l’amour des histoires, l’art verbal du Conte) ont conduit, je pense, aussi bien dans le circuit commercial que le circuit art et essai, à une uniformisation des codes de narration, bâtis principalement non sur l’Image, mais sur le Verbe, ainsi qu’à une volonté de plus en plus forte de faire des films dont les langages sonore et visuel ne se contredisent plus (encore une violation du chapitre précédent), et à une glorification du Comédien et du Réalisateur lui-même (sa personne), qui sont considérés comme les éléments les plus importants dans le processus créatif d’un film !
 
Et on constate, par voie de conséquence, que le Cinéma ne s’est jamais aussi bien porté, n’a jamais été aussi populaire (sans compter qu’il réunit les couches les plus opposées de la société, ce qui arrive de moins en moins ; l’ouvrier est assis à côté du cadre supérieur), en dépit du prix. Il n’y a jamais eu autant de films et autant de spectateurs ! Le cinéma étant le seul art qui, dès le début (et c’est là que se joue la différence), a aussi été une industrie, il est logique de se retrouver avec des films de moins en moins « cinématographiques », et de plus en plus uniformes, même dans le cinéma dit « d’auteur ». C’est pourquoi, il faut absolument remédier à ces pratiques d’affadissement, voire d’annihilation en masse du langage cinématographique. Pour sauvegarder cet art, il convient de prendre des mesures urgentes. Vous me permettrez donc d’ouvrir un appendice à cet article.
 
 
 
 
CHAPITRE 4 : Pourquoi écrire sur le cinéma ?
 
Il est évident que le cinéma, dès sa création, enfin, disons plutôt dès que se sont dégagées des formes artistiques et des formes de narration, a provoqué moult écrits. On n’a jamais cessé de noircir du papier sur le Cinéma. De plus, dans les premiers âges, le cinéma populaire a eu bien du mal à s’affranchir de la littérature.
Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, la popularité grandissante du médium. Il est absolument normal que le cinéma, en devenant un art de masse, ait engendré beaucoup de commentaires, pour des raisons critiques ou de promotion. En France, rien n’est plus pareil depuis la Nouvelle Vague, dont on peut dire beaucoup, mais qui fut une fracture historique indéniable. Et les gens qui l’ont construite, étrangement, furent critiques aussi bien que réalisateurs. De plus, en s’affranchissant et en devenant un art à part entière, le cinéma a engendré de nombreuses études, universitaires notamment. Pour toutes ces raisons très simples, une des activités principales autour du cinéma est l’écriture.
 
Il en résulte que certaines chapelles de spectateurs et différents cercles critiques se sont naturellement créés, et que le cinéma a engendré des formes quelquefois antagonistes. On constate également que l’écriture sur le cinéma, et c’est bien logique, suit l’appauvrissement des formes cinématographiques dont nous avons parlé, ainsi que la principale motivation du spectateur lambda : découvrir une histoire.
 
Poser la question de l’écriture sur le cinéma, bien souvent, c’est poser la question de la critique, activité étrange qui, à toute époque, fut également plus ou moins liée à la promotion des films. [Heureusement, le cinéma ayant acquis son indépendance et ayant fait l’objet d’études, ce carcan promotionnel n’est plus le seul, et le cinéma est aussi un peu sorti des pages spectacles.]
 
Comment faire de la critique ? C’est la question la plus difficile que nous aborderons ici. Et c’est une question délicate, les clivages entre spectateurs, les clivages entre critiques, et les clivages entre critiques et spectateurs étant souvent assez violents. Etant invité dans cette belle Revue du Cinéma à faire acte critique, j’en suis venu à la conclusion de devoir adopter un code de conduite que je vais vous présenter ci-dessous. Son but est à la fois de se tenir en dehors des guerres entre partisans de tel ou tel cinéma, et aussi de rendre compte de la manière la plus pertinente possible des spécificités mêmes du médium (voir plus haut). Enfin, cette charte nous incite à ne pas oublier que le cinéma est aussi un objet d’émotion (fut-elle intellectuelle) et de subjectivité, comme tout autre forme d’Art.
 
 
[Nota Bene :  Cliquez sur le titre pour ouvrir l'appendice. Certains points paraîtront peut-être redondants, mais en fait, il n'en est absolument rien. Quelques-uns sont reliés entre eux, mais développent à chaque fois un problème et une nuance différents. À l'instar de l’appendice SI J'ÉTAIS PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE..., cette charte en est à sa première version. Elle est donc amenée à évoluer.]
Dr Devo.
 
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Mardi 5 décembre 2006

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