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Suite et fin de cet épisode 6 à rallonge, qui n’est au fond que la dernière ligne droite avant l’épisode 7, même si je ne dois pas pour autant négliger le fait que la balle est dans mon camp Stressos pour faire avancer le compte-rendu détaillé de la série SAN KU KAÏ – tant de choses à faire et si peu de temps. Bonne lecture !
 
T comme… TRICHEURS, de John Stockwell (USA, 2000)
Coiffé au poteau par le Dr Devo qui a consacré un article à cet excellent téléfilm lors de sa dernière visite, je procède comme d’habitude en complétant sa critique par quelques petites remarques annexes – en précisant, bien évidemment, que TRICHEURS a bien été vu dans le cadre de l’Abécédaire : je l’ai donc revu une seconde fois à la demande du Dr Devo, car, je le rappelle, l’invité fait loi. La première, qui s’est imposée à moi comme une évidence puisque je l’ai vu tout de suite après, c’est que TRICHEURS distille un suspense infiniment plus haletant que le très mauvais SAW. Le réalisateur John Stockwell (ancien acteur qui tenait le rôle principal de CHRISTINE de John Carpenter) n’est pourtant pas un esthète, mais sa mise en scène reste solide et parvient à maintenir un rythme particulièrement efficace, une tension soutenue sur toute la durée du métrage. Beaucoup de bonnes idées, comme celle de replacer la musique de ROCKY lors du triomphe des tricheurs, ce qui semble dans un premier temps un peu appuyé et caricatural… jusqu’à ce que le thème soit repris dans la foulée par la fanfare du lycée, dans une version cacophonique assez drôle et doucement ironique. Pour le reste, et comme le disait le Dr Devo, le propos est brillant, étonnant de maturité, et apporte au film une envergure que peuvent lui envier bien des films distribués en salles, loin des clichés attendus sur un sujet aussi risqué : ce qui motive le récit, c’est la lutte contre l’apathie environnante, l’amertume trop longtemps couvée, la cruauté d’un combat où tout le monde est perdant (le délateur par dépit tabassé par les mêmes élèves qui sifflaient les tricheurs), la balance entre le mensonge ouvert et l’hypocrisie silencieuse, équilibre sur lequel le film lui-même joue en prenant de petits arrangements avec les faits dans sa conclusion (Jena Malone va en fac et envisage de se tourner vers l’enseignement, alors que le personnage qu’elle interprète a en réalité trouvé sa voie dans la restauration). Très bon film.
 
U comme… UN JOUR SANS FIN, de Harold Ramis (USA, 1993)
La malédiction est enfin levée. Oui, j’étais jusqu’à présent victime d’une étrange malédiction visant à m’empêcher de voir ce film. À de nombreuses reprises, j’ai pourtant essayé, mais à chaque fois, passées les premières vingt minutes du film, un événement se produisait, me contraignant à interrompre la projection : coup de fil urgent et important, visite surprise d’invités ayant déjà vu le film, panne brutale du poste de télévision… J’avais fini par me faire une raison, en trouvant poétique l’idée de toujours voir en boucle les mêmes vingt premières minutes d’un film lui-même construit sur l’idée de la répétition – celle d’un homme cynique prisonnier d’une journée appelée à se répéter encore et encore, parcours au terme duquel, comme dans un conte de Dickens (Bill Murray fait exactement la même prestation dans le médiocre FANTÔMES EN FÊTE) ou plus encore un épisode de la QUATRIÈME DIMENSION, il va retrouver humilité et humanité. En glissant le DVD dans le lecteur, j’étais saisi de mille appréhensions : ma maison allait-elle imploser ? Mon chat allait-il me sauter à la gorge ? Allais-je être abducté par de belliqueux extra-terrestres ? Mais non, rien ne s’est passé : de deux choses l’une, soit une Entité Supérieure a décidé que j’étais enfin prêt à cette expérience, soit la malédiction était enfin levée.
Ah, oui, et le film dans tout ça ? Pas mauvais, même s’il est très nettement en-dessous des dithyrambes un peu grisées par l’enthousiasme qui allaient parfois jusqu’à me promettre une œuvre de la trempe de CITIZEN KANE, rien que ça. En réalité, le film d’Harold Ramis, porté par un casting parfait (quoique, Andie McDowell…) et par un scénario ingénieux qui, comme dans le meilleur de Joe Dante, parvient à explorer un sujet prometteur sous toutes ses coutures, n’est pas formidablement bien réalisé : la mise en scène est fonctionnelle, à la fois impersonnelle et efficace, illustre proprement mais sans imagination (visuellement parlant) un récit vraiment séduisant. C’est d’ailleurs plus sur le plateau que semblent s’être portés les efforts d’Harold Ramis : on devine un travail énorme dans la gestion des figurants, et bon nombre de séquences menées par un Bill Murray en grande forme relèvent presque de la chorégraphie, platement filmée mais franchement sympathique.
Harold Ramis persiste et signe dans le registre du cinéma dérivé de Frank Capra, souvent agrémenté d’une astuce d’ordre fantastique, mais il bénéficie ici d’un scénario plus solide, qui fait de UN JOUR SANS FIN son film le plus abouti – meilleur que MES DOUBLES, MA FEMME ET MOI, pas très convaincant, ou l’inégal ENDIABLÉ (dont les meilleurs segments ont été coupés au montage). Une bonne partie du charme de cette histoire réside du reste dans le mystère de cet argument fantastique, qui cette fois n’est jamais justifié ou explicité. Excellente comédie.
 
V comme… VELVET GOLDMINE, de Todd Haynes (Angleterre / USA, 1998)
Le meilleur film, et de très loin, de cette sélection dans l’ensemble assez faiblarde, est aussi le premier film de Todd Haynes qu’il m’a été donné l’occasion de voir – non pas par mauvaise volonté de ma part, mais simplement parce que ses films (POISON, SAFE) sont peu diffusés et assez difficiles à dépister. Et contrairement à LA BALLADE SAUVAGE qui, malgré sa rigueur – ou à cause d’elle ? – m’a assez déçu, l’effet piédestal ne joue pas ici en défaveur de ce film musical splendide, visuellement renversant et d’une densité assez folle.
Portrait d’une star du glam-rock de ses débuts à sa déchéance (pour faire simple et court, ce qui ne rend pas justice à la constante inventivité du scénario), VELVET GOLDMINE tourne résolument le dos aux clichés attendus sur un sujet pareil (vu quelques jours plus tard, HEDWIG AND THE ANGRY INCH a énormément souffert de la comparaison !), et ce dès son introduction fantastique, montrant un OVNI déposer un nourrisson devant la demeure des Wilde : Oscar Wilde, dont l’esprit et les mots vont constamment colorer le récit, vient donc d’une autre planète, idée saugrenue et poétique, pourtant très incarnée. Le médaillon accroché à sa layette va par la suite être perdu, retrouvé, volé, offert, passant de main en main, don ou malédiction marquant son possesseur d’une singularité qui le porte et le marginalise, lui procure célébrité et solitude.
Que le film s’inspire en partie de la carrière de David Bowie et de ses relations avec Iggy Pop n’a au fond pas la moindre importance. Dans sa construction complexe et déstructurée en saynètes crues, violentes, érotiques, drôles, touchantes, dans sa frénésie visuelle et thématique, VELVET GOLDMINE retrouve, pêle-mêle, l’originalité du cinéma de Spike Lee ou de Jane Campion, de même qu’il évoque souvent – en soutenant fièrement la comparaison – Brian de Palma (PHANTOM OF THE PARADISE) ou Ken Russell (TOMMY), notamment bien sûr dans son versant musical, passionnant, jamais monotone, où se succèdent concerts déliquescents ou scopitones contaminant la mise en scène par leur exubérance (pellicule brûlée, cadrages extravagants, cartons, direction artistique hallucinée). Le récit progresse toujours sur le fil du chaos, tenant miraculeusement debout en suivant la progression de l’enquête d’un journaliste (Christian Bale) lancé à la recherche du chanteur disparu après un revers de carrière spectaculaire, et qui va un à un interroger les membres de l’entourage personnel et professionnel de celui-ci (dont son ex-femme, excellente Toni Collette). Une structure narrative qui évoque sans doute CITIZEN KANE, mais plus encore un autre film d’Orson Welles, Mr ARKADIN, du fait de l’implication personnelle de l’enquêteur dans le cours des événements et dans l’aboutissement de son enquête, et parce que la figure recherchée, populaire et opaque, n’est pas morte. Juste invisible, introuvable, présente et absente à la fois. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un film musical aussi intense, original, troublant et fascinant depuis une éternité.
 
W comme… WATCHERS II, de Thierry Notz (USA, 1990)
Je n’ai jamais vu le premier WATCHERS, petite série B de réputation recevable, adaptée d’un roman de Dean Koontz (écrivain que je conspue, mais on s’en fout un peu). Facile cependant d’ouvrir le feu avec cette séquelle qui semble ne reprendre aucun récit en cours, et qui démarre par la visite impromptue de deux agents fédéraux s’introduisant dans une pièce confidentielle d’un laboratoire expérimentant comme une bête sur des animaux – d’ailleurs, les fédéraux sont fraîchement accueillis par une jeune scientifique (je crois que nous tenons une héroïne) occupée à apprendre à lire à un labrador (je crois que nous tenons un héros). Car Médor est un chien suprêmement intelligent (manifestement plus que vous et moi), mais là n’est pas le problème, l’enjeu du film n’étant pas de montrer un chien ayant appris non seulement à aller chercher le journal sur le perron chaque matin, mais aussi à en faire la lecture pendant que les tartines grillent. Non, le problème, c’est que ce chien savant n’est que l’étape précédant une autre expérience similaire, visant à gonfler le QI d’un monstre denté et griffu qui ne fait d’ailleurs qu’une bouchée des deux agents. Lorsqu’il découvre les corps, le directeur du laboratoire donne l’alerte, tout en savourant une glace à l’eau (je ne galège pas, c’est à l’image). L’affaire est étouffée, mais la créature doit être détruite. Ne pouvant s’y résoudre, le directeur organise son évasion en ouvrant ses portes à un commando anti-vivisection, espérant naïvement pouvoir en garder le contrôle. Pour des raisons un peu confuses, le monstre et le chien sont liés par un contact télépathique, et le monstre veut absolument tuer le chien (ce n’est pourtant pas un fox-terrier).
Voilà pour les premières minutes de cette série B idiote, mais correctement troussée. WATCHERS II n’échappe cependant pas au ridicule, qui prend vite le dessus et tire le métrage vers les rives de l’invraisemblable cocasse. Matt « V » Singer, militaire en fuite car il est soupçonné des meurtres commis par la créature, adopte Médor, et découvre que le chien est intellectuellement supérieur en commandant des pizzas. « Aboie une fois pour oui et deux fois pour non » (tu aimes ce film ?) : Singer réalise alors que Médor ne veut pas d’une pizza à la banane flambée. Quelques séquences hilarantes viennent ainsi épicer le récit. J’apprécie tout particulièrement les scènes où le chien tape des messages au clavier d’un ordinateur : le labrador tient un crayon entre ses dents, et un assistant dissimulé par un cadrage serré lui appuie sur la tête (mais pas trop fort !) au-dessus du clavier – mais le meilleur, c’est quand, une fois son message museaugraphié est saisi, Médor roule des yeux effarés vers la caméra avec son crayon coincé dans la gueule. Ceci dit, la scène où Médor grimpe une échelle vaut son pesant de cacahuètes – trucage classique du mur horizontal, hélas l’illusion s’effondre dès que le chien se redresse ! Mais dans son genre, le monstre, entiché d’un nounours (il peut se glisser pacifiquement au milieu de clochards pour boire un coup, mais massacre tout le monde si on touche à son Paddington), n’est pas mal non plus. Bref, en tant que film d’épouvante, WATCHERS II est vraiment désastreux, mais il y a par ailleurs largement de quoi s’esclaffer, c’est toujours ça de pris.
 
X comme… X FILES : LE FILM, de Rob Bowman (Canada / USA, 1998)
Retour sur le long-métrage inspiré de la très populaire série créée par Chris Carter (création pas bien originale du reste, très largement inspirée de la série « The Night Stalker » initiée par Dan Curtis au début des années 70 – et dont l’interprète, Darren McGavin, est récemment décédé), apogée d’un programme qui semble avoir périclité par la suite. Je dis bien « semble », car j’avoue ne pas m’être plongé dans cette série dont les quelques épisodes visionnés m’ont franchement déplu : c’est un avis qui n’engage que moi et va sans doute en vexer certains, mais j’ai trouvé ce que j’ai vu assez terne, pas très bien réalisé, souvent mal interprété et reposant sur des scénarios quelconques moulinant en boucle une paranoïa de surface un peu facile et systématique. La façon dont l’engouement pour cette série s’est à l’époque souvent accompagnée de discussions sur la véracité des faits évoqués (conversations sur les « vrais dossiers », « courage » de Chris Carter de dévoiler la vérité) a suffi pour me détourner de X-FILES, même si je dois préciser que d’une façon générale, la majorité des séries TV me laisse de marbre (j’ai détesté LES 4400, par exemple).
Pourquoi alors tenter une revoyure de ce film déjà aperçu à l’époque sur Canal + ? (Ou : « si t’aimes pas ça, n’en dégoûte pas les autres ! »). D’une part parce que les films en X sont une denrée rare et que X-TRO reste pour le moment introuvable. D’autre part parce que le réalisateur Rob Bowman (dont il a ici été question pour ELEKTRA, que je n’ai pas vu) ne me paraît pas totalement incapable : j’ai plutôt aimé son curieux LE RÈGNE DU FEU, film soigné, original et bien moins bourrin que ce que laissait présager l’affiche de sa sortie en salles, une œuvre imparfaite, mais qui optait pour des choix relativement courageux, dont le moindre n’est pas d’avoir réduit le nombre et la présence à l’écran des dragons (images de synthèse raisonnées et peu démonstratives, parfois très belles) là où je m’attendais à une version reptilienne d’INDEPENDANCE DAY – détail amusant, dans X-FILES : LE FILM, David Duchovny pisse dans une ruelle sur l’affiche du film de Roland Emmerich, une forme de déclaration d’intention pas tout à fait infondée, puisque l’univers de X-FILES, malgré ses propres travers, choisit effectivement une approche plus mature de la science-fiction. Bref, bien qu’il n’ait pas de style personnel très défini, Bowman cherchait moins à en mettre plein la vue qu’à élaborer une mise en scène véritablement structurée, une atmosphère singulière, pari à moitié tenu, ce qui est déjà énorme pour un film jouxtant la laideur d’un DONJONS ET DRAGONS de piètre réputation.
On retrouve cet indéniable savoir-faire dans la mise en scène soignée de ce long-métrage pourtant inégal, qui crée la surprise en s’ouvrant sur un prologue préhistorique amusant mais un peu bancal, un peu cheap et pas vraiment nécessaire à un film déjà trop long. La suite s’avère plus intéressante et par moments plus convaincante, le film bénéficiant de quelques séquences de suspense (ou plus rarement d’action) fort bien réalisées, qui viennent régulièrement relancer l’intérêt d’un scénario dense mais hautement inégal et déséquilibré. Cinématographiquement parlant, la première partie du film, au cours de laquelle un médecin tente de convaincre Mulder-Duchovny de la réalité du complot étatique visant à étouffer une sombre affaire de parasites extra-terrestres, est très bavarde, plate et laborieuse, occupant tout de même près de 45 longues minutes avant que l’agent du FBI ne se décide à y croire et à réagir. Par ailleurs, les fréquentes allusions à la sœur abductée de Mulder, révélant sans doute quelques éléments inédits aux fans de la série, n’a pas la moindre utilité dans cette intrigue et ne présente donc pas l’ombre d’un intérêt pour celui qui n’a pas suivi X-FILES sur le petit écran. Séquences peut-être nécessaires pour maintenir un lien thématique et formel avec la série portée à l’écran, mais c’est sans doute là que ça coince en ce qui me concerne : ce qui m’a ennuyé sur le poste de télévision m’ennuie tout autant dans le long-métrage. J’ai par ailleurs un problème avec cette abeille mutante piquant l’agent Scully (Gillian Anderson, que je trouve assez fade) des heures et des heures après une visite périlleuse dans un laboratoire expérimentant sur les chieuses de miel, et à point nommé, juste quand elle s’apprêtait (pour la première fois manifestement) à embrasser Mulder (suspense et piaffements dans la salle) : cette abeille ex machina serait restée cachée dans le col de chemise de Gillian A. pendant des heures avant de se décider à user de son dard empoisonné ? Un peu dur à avaler.
Ceci dit, les amateurs y ont probablement trouvé leur compte, je suppose, et le film a ses moments, pas trop mal réalisé dans l’ensemble. Mais très honnêtement, je m’y ennuie assez : pour ma part, ce n’est vraiment pas mon truc et le classement des dossiers X sera vertical.
 
Y comme… Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER L’HUMANITÉ ?, d’Allan A. Goldstein (Canada / Allemagne, 2000)
Emporté par la frénésie comique, l’éditeur minimaliste et fauché DVDY, partisan du moindre effort, se fend ici d’un petit gag pour faire passer sa page d’avertissements administratifs (qui a toujours le mérite d’être plus courte que cet insupportable clip « Pirater c’est du vol » qui contamine les DVD récents, et qui me donne une envie furieuse de passer à l’ADSL par simple esprit de contrariété). L’éditeur ne pousse pas l’enthousiasme jusqu’à proposer une piste sonore en version originale, ceci dit. Mais une VO ne relèverait pas un film pareil, de toute façon.
Le titre français de ce 2001 : A SPACE TRAVESTY en rajoute une couche dans la volonté des auteurs de cette comédie épouvantable de la faire passer pour un nouvel opus de la série des Zucker-Abrahams-Zucker, NAKED GUN (dont le premier long-métrage a été évoqué ici). Leslie Nielsen n’interprète plus le lieutenant Drebin, mais l’inspecteur Dix, et en dehors de la cruelle absence de drôlerie de cet étron filmique, c’est bien la seule différence tangible (les ZAZ n’ont pas porté plainte ?). Je ne vais pas m’étendre sur ce navet d’une indescriptible vulgarité, atrocement laid, monté avec les pieds et pas drôle du début à la fin (bruits de pets sur le générique, comme c’est impertinent). Ophélie Winter vient promener sa choucroute dans cette parodie poussive et nauséeuse, et pousse la chansonnette pop (popo, oui !) à l’occasion. À ce stade, le métrage est déjà devenu intolérable. Plus jamais ça, merci.
 
Z comme… ZONE PARALLÈLE, de Worth Keeter (USA, 1997)
Cet Abécédaire s’achève mollement avec une petite série B pas folichonne, interprétée par le never-been C. Thomas Howell (HITCHER), l’oublié Judge Reinhold (LE FLIC DE BEVERLY HILLS) et par Jennifer Rubin, bonne comédienne vue dans l’intéressant PLANÈTE HURLANTE, qui n’a jamais vraiment percé et s’est perdue dans les productions de seconde zone – elle n’est ici pas très à son avantage, et apparaît tristement bouffie et fatiguée.
Il est ici question d’un monde parallèle au nôtre, où un scientifique (Reinhold) cherche à entrer en contact avec nous. L’idée est que le passage peut être contrôlé par le biais d’une implication émotionnelle, ce qui est assez original, mais le développement tire d’emblée vers les rivages du film d’action pas très malin : le savant a l’idée brillante d’utiliser comme cobaye un dangereux criminel, sous prétexte qu’il est désespérément amoureux d’une morte dont le double (Jennifer Rubin) existe toujours dans notre dimension. Mais comme elle s’apprête à se marier, le tueur décide sans grande surprise d’échapper au contrôle du laboratoire, et surgit dans notre monde pour enlever la mariée en pleine église et en assassinant tous les invités et le marié (Howell) – heureusement qu’il ne débarque pas dans LE MARIAGE DE MA MEILLEURE AMIE, vous imaginez le boxon ? Bref, le savant se trouve soudain très con, et rejoint à son tour notre univers pour tenter de réparer les dégâts : il réanime le marié et, avant de trépasser, lui offre un bracelet d’immortalité qui lui permet de ressusciter sept fois. Et voilà notre marié lancé à la trousse du kidnappeur.
C’est donc du pur cinéma de série B, pas très inspiré cependant malgré quelques petits efforts, principalement portés sur les effets visuels. Montage, cadrage et musique transpirent la médiocrité. Le profil classique de ce genre de produit en somme. Le film s’enlise rapidement dans une interminable course poursuite en voiture (le record de William Friedkin est battu au chrono) avant de végéter dans sa dernière partie dans un huis clos mou du genou, le tout étant rythmé à coups de mort du marié / résurrection du marié. C’est un peu court (thématiquement parlant, hélas) et pas du tout mémorable.
 
C’est ainsi que s’achève une sélection un peu tiède, sensiblement plus faible que la moyenne. Beaucoup de mauvais films, plus encore de films plats, le menu n’aura pas été très affriolant cette fois-ci, et seul VELVET GOLDMINE aura vraiment suscité mon enthousiasme. C’est un très, très beau film, qui aurait de toute façon occupé le haut du classement, même s’il triomphe donc ici sans gloire. Je ne recommanderais au spectateur motivé que la vision des huit premiers titres du classement, le reste étant d’un intérêt bien plus modéré – même si, comme toujours et dans le registre du second degré, WATCHERS II ou L’ÎLE DE L’ANGOISSE peuvent vous faire passer un moment agréable, de préférence en groupe. Vous remarquerez par ailleurs la bonne place occupée ici par LA BALLADE SAUVAGE, envers lequel je n’ai pourtant pas été très tendre : j’ai beau ne pas vraiment aimer ce film, je ne peux pas lui enlever ses qualités formelles et l’intérêt de sa démarche. Même si j’ai pris infiniment plus de plaisir devant l’étrange HISTOIRE D’O ou le passionnant TRICHEURS, le film de Terrence Malick est tout simplement plus riche et maîtrisé.
Mais la bonne nouvelle dans tout ça, c’est que je vous promets un prochain Abécédaire – déjà visionné dans son intégralité, j’ai du pain sur la planche – nettement plus riche, une sélection de bonne qualité, qui aura démarré en fanfare avec six très bons films d’affilée, ce qui est rare.
 
VELVET GOLDMINE
LUNES DE FIEL
LA BALLADE SAUVAGE
L’EMPRISE
TRICHEURS
UN JOUR SANS FIN
HISTOIRE D’O
LE CROCODILE DE LA MORT
KAOS 2
LA MUTANTE II
X FILES
LE RIDEAU FINAL
THE GLADIATOR
DANTE’S VIEW
L’AUTRE ENFER
SAW
WATCHERS II
L’OUBLIÉ
ZONE PARALLÈLE
JOHNNY MNEMONIC
POWER RANGERS : LE FILM
L’ÎLE DE L’ANGOISSE
LA NUIT DU CHASSEUR
Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER L’HUMANITÉ ?
 
Et la traditionnelle bande-annonce du prochain épisode, de qualité donc, se doit de vous faire saliver. Qu’y croiserons-nous ? Terrorisme audiovisuel, nécrophile romantique, invasion de robots géants, fessées administrées devant le cinématographe, magret de serial-killer, Hollywood détraqué, androïde chercheur d’or, vedette transsexuelle, fellation dans les toilettes d’un bar, sordide bal de fin d’année, télé-réalité déviante, femme vampire sur une plage, pistolet légendaire, bossu éconduit, enterrée vivante, locataire démembré au fond du bois, nazisme sur patins à roulettes, atavisme surnaturel, panne de marée, trisomique cinéphile, vampires orientaux, ouija mortifère.
 
Et dans quelques heures, au moment où j’écris ces lignes, le verdict cannois : je me contrefous du palmarès, presque toujours sans intérêt, mais la cérémonie est souvent un très bon moment à passer.
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Mr President, who has won la première place de l'Abécédaire n°6 ?

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Mercredi 31 mai 2006

Recommander - Publié dans : Chroniques de l'Abécédaire
 
We are the winners (Lordi)
Elle se sera fait attendre, cette seconde partie : il faut dire qu’il m’a été donné de recevoir, ces derniers temps, ce qui a à la fois suspendu momentanément le visionnage alphabétique et en a ralenti la rédaction. Quinze jours de suspense pour un Abécédaire à vrai dire un peu terne dans l’ensemble, ce qui, je l’espère, n’en rendra pas la lecture de ce compte-rendu moins intéressante. Bien sûr, l’événement cinématographique (?), c’est l’achèvement du festival de Cannes. Mais la cérémonie de clôture n’a pas encore eu lieu à l’heure où je vous parle, et je reste donc sur le souvenir du concours de l’Eurovision diffusé la semaine dernière, l’une de mes rares entorses télévisuelles.
Je passe toujours un assez bon moment devant ce spectacle anachronique et aimablement ringard, et ce malgré les commentaires français en off, stupides et purement parasites. Froides salutations à Michel Drucker, incarnation de ce que la gentillesse peut avoir de sinistre, et à l’illustre inconnu qui lui renvoyait la balle – leur déconvenue lors du couronnement des hard-rockeurs finlandais (« Hard Rock Hallelujah » !!!) qu’ils voyaient bons perdants était du miel pour mes oreilles. Pour votre gouverne, ma préférence allait cette année aux Lithuaniens, brochette de mines masculines assez improbables entonnant avec une belle conviction un « We are the winners of Eurovision » délicieusement vulgaire. Mes favoris ne sont arrivés que cinquièmes, ce qui n’est pas si mal, mais je suis tout de même très satisfait : les finlandais, grimés comme des Klingons de l’Enfer, étaient mon second choix, et je garde à l’esprit l’image saugrenue de ce monstre patibulaire se voyant remettre par l’animatrice grecque un somptueux bouquet de fleurs. Pensée émue pour Virginie Pouchain, qui, avec un nom pareil, aurait pu taper dans la farce façon « Papa Pingouin », mais qui est arrivée avant-avant dernière, classement mérité pour une chanson plate, pas très bien interprétée et consternante de nullité, malgré tout vaillamment défendue par le père Drucker en plein élan, typiquement « eurovisionnien », de chauvinisme gras et forcené. Tout cela est copieusement artificiel, filandreux, naïf, grotesque et fort long, mais, allez savoir pourquoi, l’exégète du groupe ABBA que je suis passe toujours un très, très bon moment devant cette école des fans pubère et sans frontières. Mais revenons à nos moutons avec un film qui ne dépare pas trop avec le strass, les paillettes et le champagne, un film en I comme…
 
L’ÎLE DE L’ANGOISSE, de William Riead (USA, 2001)
Après les gosses de riches et leur week-end dans la demeure familiâââle de l’assommant PETIT MASSACRE ENTRE AMIS, voici le fruit de ce qui pourrait être l’accouplement de LIAISON FATALE et d’un roman Harlequin. Catherine Gaits (Olivia Hussey, à gifler) et son richissime époux Parker sont partis sur une île s’acheter un yacht, mais quelques heures avant la transaction, Parker est appelé d’urgence dans sa clinique de Santa Barbara. Catherine doit donc rester sur place et se charger de l’acquisition – mais qu’elle ne s’inquiète pas : « je vous laisse l’hélicoptère, ma chérie, vous serez rentrée à temps pour le gala de charité ! » Catherine fait connaissance avec le vendeur de yachts, un bel homme romantique qui lui sert une coupe de champagne qu’elle commet l’erreur fatale de boire : elle ne résiste pas longtemps à son charme, d’autant plus que, déloyal, il a mis en fond sonore une sirupeuse soupe à la Richard Clayderman (« C’est du David Benoît ? » - « Oui, son dernier album, c’est si beau ! » « Oh oui, c’est magnifique, ça donne à méditer… »). Extrait de dialogue avant la faute de Madame :
Lui : « Je peux vous poser une question personnelle ?
Elle : Oui, d’accord, à condition que ce soit très personnel.
Lui : D’accord. Ce sera tout ce qu’il y a de plus personnel. Entre vous deux, c’est comment ?
Elle : Ça, c’est un peu trop personnel. »
Elle perd son élégance, la duchesse, et accepte une petite saillie entre amis. Personnellement, je ne connais personne dans mon entourage qui puisse ainsi sauter de l’hélicoptère dans la décapotable pour se rendre au club faire du cheval, non sans avoir donné des instructions aux domestiques pour qu’ils n’oublient pas de joindre monsieur son mari au golf avant son départ : il faut absolument faire nettoyer la piscine. Leur vie est-elle à ce point inepte ? Ce thriller à l’eau de rose, où l’harmonie d’un couple friqué, épris et distingué est menacée par l’amant de madame, un vulgaire parvenu qui tire son apparat chic de l’assurance vie de son ex-femme, est d’une bêtise nunuche et arrogante à se pendre et ferait passer LES NUITS AVEC MON ENNEMI pour du Cassavetes, quoi qu’il puisse être assez drôle au 36e degré – personnellement, j’aurais choisi pour slogan sur l’affiche : « Pas besoin d’un yacht pour venir mouiller sur cette île ! »
 
J comme… JOHNNY MNEMONIC, de Robert Longo (Canada / USA, 1995)
L’univers cyber de William Gibson trouve ici une illustration assez désastreuse, malgré les promesses d’un récit au potentiel relativement intéressant – dans un avenir proche, et alors que la planète est ravagée par un virus mystérieux, l’information, le communication sont quasiment devenues une nouvelle forme de religion. Johnny Mnemonic travaille comme un livreur de pizza, à ceci près que ce sont des informations qu’il livre, stockées dans son cerveau et protégées par des codes qui lui bloquent l’accès à sa propre mémoire. Et, je vous le donne dans le mille, il est un jour chargé de transmettre une information capitale (qui concernerait un certain virus que je connais que ça ne m’étonnerais pas), et se retrouve poursuivi par des tueurs qui veulent sa tête (littéralement), alors que l’horloge tourne : son cerveau est saturé, et il risque la mort s’il ne met pas la main sur les codes lui permettant d’extraire les documents stockés. Cyber, donc, pour un film qui traîne une réputation plutôt tiède, et pour cause…
Le casting est probablement le meilleur (ou le seul) atout du métrage, bien qu’il soit mené par un Keanu Reeves exécrable, en pleine répétition avant la générale de MATRIX, qui m’a paru ici tout particulièrement mauvais. On croise ainsi Udo Kier (qui a parfois l’air d’être absolument partout) en patron de Keanu qui règne en grande follasse sur un night-club à thème (je dirais, Starmania, à tout hasard), Barbara Sukowa (EUROPA) en Ghost in the Shell, le sympathique Dolph Lundgren en roue libre dans le rôle d’une espèce de Prêtre Fanatique Serial Killer Raspoutine, conception totalement idiote qui a le mérite d’être spectaculaire, Ice-T en leader rebelle ou Takeshi Kitano en yakusa mélancolique, comme c’est original.
Pour le reste, en dehors de quelques idées cocasses (dont la découverte du pirate informatique le plus doué de la planète – un dauphin !), le film est résolument creux et superficiel dans son approche des thèmes (si peu) développés, mais il est tout aussi indigent en tant que divertissement pur : clinquant d’une direction artistique douteuse, apogée du récit sous forme de dernier quart d’heure indescriptiblement hideux qui donnerait la nostalgie des effets visuels du COBAYE (mais si la technique a évolué et n’a plus cet aspect cheap aujourd’hui, ce type de séquences n’a pourtant pas évolué d’un pouce en termes de non-mise en scène), incompétence d’une mise en scène médiocre ne parvenant jamais à générer une once de rythme ou d’atmosphère, avec une séquence dans un hôpital clandestin où Johnny découvre le pot aux roses, subitement saisie d’agitation, avec un dialogue filmé à grands coups de mouvements de caméra circulaires (Russell Mulcahy est venu faire un tour sur le plateau ?). Très, très mauvais film.
 
K comme… KAOS II, de Paolo et Vittorio Taviani (Italie, 1998)
Après mon premier Terrence Malick (LA BALLADE SAUVAGE), voici mon premier frères Taviani. Les grands noms n’ont décidément pas de chance, je ne peux pas dire que ce film m’aura vraiment bouleversé non plus. En VO intitulé TU RIDI, le film devient en France KAOS II, en référence au KAOS de 1984, déjà adapté de nouvelles de Pirandello. C’est donc un film scindé en deux segments différents, « Felice » et « Deux enlèvements », qui n’entretiennent aucun rapport mais sont d’un niveau égal.
Le premier segment est une farce cruelle, racontant les déboires d’un chanteur d’opéra raté passé dans les coulisses pour devenir comptable. Une vie amère, sinistre, face à un collègue et ami handicapé, martyrisé et humilié par ses supérieurs. Pourtant, quand la nuit tombe, le comptable est hilare dans son sommeil, ce qui trouble sa compagne au point qu’elle décide de le quitter. Il ne comprend absolument pas la cause de ce rire franc, jusqu’au jour où son collègue se suicide… Le second segment met en parallèle deux enlèvements : celui d’un enfant de nos jours, et un autre enlèvement un siècle auparavant : deux enlèvements aux motivations évasives et aux dénouements radicalement opposés.
Résultat inégal. Si quelques plans séquences complexes font parfois penser à Argento (notamment dans l’opéra), le film est dans l’ensemble cadré très sagement, avec une prédilection pour les plans larges et fixes, pour l’observation neutre, parfois teintée d’ironie. S’appuyant constamment sur un climat lourd et légèrement onirique, la mise en scène est plate, sèche et rectiligne, comme pour valoriser par effet de contraste le surgissement de plans soudain très démonstratifs (premier plan de la scène onirique sous l’arbre, plan effectuant une lente rotation à 360°) – ce qui ne fonctionne malheureusement pas toujours. J’ai bien peur que les qualités premières du film soient au fond très littéraires : malgré quelques belles séquences et un ton décalé souvent séduisant, la sobriété de l’ensemble frôlant de beaucoup trop près une afféterie assez poussiéreuse, un manque de point de vue qui se fait particulièrement ressentir dans les conclusions des deux segments (rêves d’opéra du comptable visualisés par un effet de montage alterné très conventionnel, ambiguïté creuse du plan final de « Felice », sérieux tassement visuel après la conclusion de l’enlèvement contemporain). À la fois sensible et formaliste, intelligent et vieillot, KAOS II vaut néanmoins le coup d’œil.
 
L comme… LUNES DE FIEL, de Roman Polanski (France / Angleterre, 1992)
Nouveau retour sur Polanski après son extraordinaire LOCATAIRE, pour un film reçu fraîchement par la critique lors de sa sortie en salles, adapté d’un roman de Pascal Bruckner – un auteur que je n’apprécie pas, mais qu’importe : un film est un film. Et celui-ci en rajoute une couche dans le registre du sado-masochisme, déjà abordé dans cet Abécédaire via l’intéressant HISTOIRE D’O, mais sur un registre narratif et esthétique radicalement différent, à la fois plus extrême dans ses enjeux et moins raffiné dans ses manifestations, Polanski ne cherchant jamais à composer de belles images type papier glacé (comme celles d’un BASIC INSTINCT résolument anti-érotique à mes yeux), et assumant pleinement les débordements grotesques et la vulgarité des jeux sexuels du couple au centre du récit (cuissardes et maquillage de pute morte, homme déguisé en cochon…). Une vulgarité également présente dans un dispositif de « placement produit » éhonté (Contrex, confiture Bonne Maman, et surtout 36 15 : Ulla !).
Le casting du film n’aurait pas pu être mieux conçu : c’est sur un cargo parti en croisière qu’un couple de jeunes mariés un peu naïfs (Hugh Grant et Christine Scott-Thomas) rencontre un autre couple aux relations opaques (Peter Coyote et Emmanuelle Seigner). Cloué à une chaise roulante, Peter Coyote entreprend de raconter à un Hugh Grant perplexe, qui ne cracherait manifestement pas sur un petit adultère « hygiénique », le récit de sa relation avec Emmanuelle Seigner, et le glissement progressif de la passion idéaliste à la lassitude, de la lassitude au mépris et à l’humiliation, brièvement oubliés dans l’intensification des jeux érotiques, de plus en plus pervers, jusqu’à ce que le point de non-retour ne soit franchi. Et alors que progresse le récit, les relations entre les deux couples deviennent de plus en plus complexes. Bref, la croisière s’abuse.
Le film est admirablement bien réalisé, s’engouffrant, dès son générique (la mer et la révélation du hublot derrière lequel elle s’agite), dans une reprise quasi permanente de l’image de la paroi, du reflet (fenêtres du studio parisien de Peter Coyote, vitres d’un bus, écran d’ordinateur, vitrine d’un magasin, jusqu’au premier rendez-vous du couple Coyote-Seigner durant lequel Emmanuelle se met à imiter les gestes de Peter comme face à un miroir). Avec, bien sûr, une progression narrative nous entraînant en cours de métrage à un renversement spectaculaire du point de vue, alors que le récit semble opter pour une lente et cruelle vengeance, qui n’est au fond qu’un nouveau jeu de l’humiliation où les rôles se sont inversés sans réellement rompre avec l’interdépendance mortifère. Vases communicants dont l’étape suivante semble avoir pour objet le couple en apparence uni et propre sur lui, mais avec des enjeux souterrains plus complexes, plus mystérieux que ceux auquel on a fréquemment été confronté dans la vogue éphémère des thrillers érotiques du début des années 90. Bien qu’ayant émergé dans cette veine, LUNES DE FIEL nage à contre-courant et s’impose, par son élégance, sa crudité et son énergie comme le meilleur film du lot, et comme l’un des derniers très grands films de son auteur.
 
M comme… LA MUTANTE II, de Peter Medak (USA, 1998)
Plutôt piteuse, cette série des MUTANTE. Petite série B inoffensive, moyennement distrayante et sans grand intérêt, le premier opus n’avait pour atout que les effets spéciaux conçus par H.R.Giger (pas très bien mis en valeur par la mise en scène strictement fonctionnelle de Roger Donaldson) et un vague alibi sexy, occasion d’admirer la plastique de la très belle Natasha Henstridge (GHOSTS OF MARS), comédienne sans doute pas fabuleuse, mais attachante et bénéficiant à l’image d’une belle présence qui n’est pas due qu’à ses mensurations. Et au regard de la médiocrité de LA MUTANTE III, si vous ne devez en voir qu’un, c’est cette première suite que je vous conseille, d’autant plus que, surprise, le film est réalisé par le bon Peter Medak (L’ENFANT DU DIABLE, ROMEO IS BLEEDING). Peter Medak avoue s’obliger régulièrement à accepter des films de commande « pour garder les pieds sur terre », et effectue ici un travail honnête, en imposant d’emblée le choix de lever le pied sur les effets en images de synthèse, option intéressante qui confère à son film un aspect plus viscéral (et moins laid !) que ce qu’on peut croiser dans les deux œuvrettes qui le prennent en sandwich.
L’argument de départ (de retour d’une mission sur Mars, un des cosmonautes ramène avec lui un organisme extra-terrestre qui va provoquer sa mutation) évoque beaucoup LE MONSTRE, premier film de la série anglaise des « Quatermass », ce qui permet, en faisant de l’homme contaminé le fils d’un influent sénateur, d’introduire un sous-texte social et politique amusant, bien qu’il ne soit jamais très approfondi. Natasha Henstridge revient quant à elle sous la forme d’Eve, clone de la Sil du premier film, isolée de toute présence masculine afin d’éviter qu’elle ne développe le même instinct de reproduction qui avait fait des ravages avec sa sœur génétique : résultat, elle ne devient pas lesbienne, mais juste moins agressive, plus en phase avec la partie humaine de sa psyché, dirait le magazine Femme Actuelle.
Un bon film de série B, sans plus, il faut bien l’avouer, mais réalisé avec un certain talent, et surtout dans une approche un peu moins formatée qui permet des séquences gore un peu plus généreuses et un traitement de l’érotisme nettement plus riche, où les audaces ne naissent pas de simples scènes de coucherie / métamorphose comme dans le premier épisode, très limité. Medak introduit même quelques éléments assez corrosifs (dont une scène où le jeune homme contaminé cède aux avances de deux sœurs, ou une rencontre impromptue de celui-ci avec un transsexuel, séquence coupée au montage), et une avalanche d’effets et de plans hautement suggestifs, l’aspect graphique extrême étant à peine atténué par les effets spéciaux qui leur servent de couvertures (langue fouineuse d’Eve, créature étouffée par une fellation mortelle), jusqu’à un dénouement a priori stupide, mais très bizarre et toujours inscrit dans un double langage visuel extrêmement allusif, vulgaire et assez drôle. Je ne cracherai pas le morceau, mais posez-vous tout de même la question : pourquoi Peter Medak nous fait-il le coup du chat qui surgit pour nous faire sursauter à l’intérieur d’une ambulance ? Malin.
 
N comme… LA NUIT DU CHASSEUR, de David Greene (USA, 1991)
Oui, alors, voyez-vous cette NUIT DU CHASSEUR est un très grand classique que tout un chacun se doit d’avoir vu au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour apprécier la performance stupéfiante, dans le rôle du pasteur meurtrier, de l’extraordinaire… Richard Chamberlain ???
Car c’est bien du remake télévisé qu’il est question aujourd’hui – oh, quelle bonne idée ! Ou peut-être devrait-on dire, pour être plus juste, qu’il s’agit d’une nouvelle adaptation du roman de Davis Grubb, déjà adapté en 1955 par Charles Laughton, un merveilleux mélange de genres assez avant-gardiste dont l’insuccès a mis un terme à la carrière de réalisateur de Laughton, dont c’est malheureusement le seul long-métrage. Inutile de préciser que cette version de David Greene ne souffre pas la comparaison – elle a déjà bien du mal à supporter une seule vision, pour tout dire. On connaît déjà l’histoire (ou alors on stoppe tout de suite la lecture de cet article pour aller faire l’acquisition du film de Laughton) : pauvreté, papa braqueur condamné, enfants laissés sous la responsabilité de leur mère, à qui ils ne confient pas leur gros secret : papa leur a confié le pactole. Mais un pasteur meurtrier ayant croisé papa à la prison se met en tête de faire ce qu’il fait le mieux : séduire la veuve et la trucider pour filer avec sa fortune.
Le contexte est actualisé, pour le pire : « Dès que papa aura trouvé du travail, promet son jeune fils à sa petite sœur (atrocement doublée en VF, mais elle m’a l’air assez tarte de toute façon), il nous achètera des baskets et on ira au Mac Donald. » Youpi. Mais papa passe l’arme à gauche, non pas parce qu’il est condamné à la peine de mort (ce serait trop cruel), mais parce qu’il est assassiné par le vilain pasteur, campé en roue libre par le cardinal de Bricassard en personne, le bon Richard Chamberlain (LA DERNIERE VAGUE) ici mauvais comme un cochon et dont personne ne semble l’avoir prévenu qu’il ne jouait pas dans un Fu Manchu. Ce qui donne d’emblée du personnage une vision purement machiavélique, totalement simpliste, illustrant un anti-cléricalisme au tout premier degré assez crétin. Exit la sexualité réprimée, Harry Powell n’est ici qu’un fourbe tueur obsédé par l’argent. Quant à la pauvre maman, elle est interprétée par Diana Scarwid (excellente dans PSYCHOSE III et ici vraiment cruche), et travaille durement dans une usine de rembourrage de poupées, ce qui fera ricaner les amateurs du film de 1955.
La transposition de larges pans de dialogues extraits du film original est résolument désastreuse, et le film est d’une platitude que viennent relever, au 36e degré, des passages foncièrement ridicules (dont une hilarante séquence située dans une église pas très catholique où l’on chante et on danse en se brandissant des serpents) et une conclusion où Chamberlain se prend soudain pour Jason Voorhees et surgit du lac pour une grotesque dernière frayeur. Seule véritable initiative des scénaristes : le dernier acte du récit (la fuite en barque et la rencontre avec la sévère et bienveillante fermière autrefois superbement interprétée par Lillian Gish) est tout simplement escamoté, ce qui prive le récit de toute substance ou du moindre intérêt. On touche le fond…
 
O comme… L’OUBLIÉ, de Phillip Badger (USA, 1990)
… et ça donne du courage pour embrayer sur cette obscure série B, qui pourra difficilement faire pire. Je note que, comme BELIEVE, ce film est retitré dans son générique francisé « Fantômes d’amour », titre qui semble décidément frapper l’imagination des distributeurs, à défaut de la stimuler. Le sujet du film rappelle un peu celui de L’ENFANT DU DIABLE : Bob (Terry « Stepfather » O’Quinn) est un écrivain mortifié après le décès de son épouse ; il quitte sa région pour se changer les idées et s’installe dans une maison qui va vite s’avérer hantée par la présence d’une femme assassinée qui prend Bob pour son amant.
Film fauché mais qui fait de petits efforts de cadrage et de photographie dans un ensemble pas trop formaté, bénéficiant d’un ton insolite, où les manifestations du fantôme sont sèches, sobres, étranges, surgissant dans un quotidien très banal. Mais le film s’enlise vite dans une démarche d’un classicisme assez poussiéreux, et tout ça est plutôt mal écrit (pourquoi, quand il découvre derrière un mur le cadavre de la femme jadis assassinée, le héros s’empresse-t-il de l’enterrer en cachette ?). Non pas que les classiques histoires de fantômes soient trop galvaudées pour pouvoir encore séduire, mais il faut alors une mise en scène irréprochable et un scénario extrêmement rigoureux, ce qui est loin d’être le cas ici. Le film, générant bien plus souvent de l’indifférence que de l’amusement, de la peur ou une émotion pourtant très recherchée, est au bout du compte parfaitement oubliable, sans faire de mauvais jeu de mot (ce n’est pas mon genre).
 
P comme… POWER RANGERS : LE FILM, de Bryan Spicer (USA / Japon, 1995)
Je n’ai jamais vu un seul épisode de la série POWER RANGERS, dont je sais juste qu’il s’agit d’un produit bâtard visant à américaniser une série japonaise en remplaçant le casting japonais par des acteurs ricains, et en n’utilisant que les séquences d’action originales, insérées à la va que je te pousse dans le montage – mais avec le succès rencontré, les stock-shots se sont asséchés, et la production japonaise a fini par tourner spécialement des séquences pour la série américaine. Mouais. Tout ça ne vaut pas SAN KU KAÏ, à mon humble avis.
Ce premier long-métrage des Power Rangers est donc aussi leur première aventure à n’utiliser que du matériau « pur », ce qui n’empêche pas le métrage de baigner dans un foutoir relatif, hélas pas aussi chaotique que ce que les premières minutes (les Power Rangers sautent en parachute et atterrissent en roller, tiens, j’ai envie d’un chewing-gum) laissaient espérer. Le film est relativement luxueux, coloré, joyeux et débile, accumulant les effets spéciaux rétro volontairement kitsch et les méchants d’opérette. La direction artistique évoque souvent des perles du 7e Art comme LES MAÎTRES DE L’UNIVERS, dont ce film retrouve aussi le rythme un peu assommant et l’écriture foncièrement linéaire. Il ne reste à vrai dire plus grand chose des séries japonaises dont cet univers très formaté s’est inspiré : l’humour est davantage porté sur des effets pseudo-cartoonesques, la technique est nettement plus démonstrative, les acteurs sont nuls d’une façon différente, bien plus tiède, et le tout est noyé dans une musique orchestrale pompière et passablement futile. Bref, je n’en ferai pas mon quatre heures, même si je me prends à rêver à un cross-over intitulé Walker Texas Power Ranger.
 
R comme… LE RIDEAU FINAL, de Patrick Harkins (Angleterre / USA, 2002)
Nous passons maintenant à une petite comédie noire anglaise sur les milieux frelatés de la télévision, film qui n’a semble-t-il convaincu personne puisqu’il n’a pour finir pas été distribué. Peter O’Toole est l’animateur vedette d’un jeu genre « Une famille en or », personnage cynique et assez odieux qui décide d’embaucher un nègre (littéralement puisque son interprète, excellent Adrian Lester, est noir) pour écrire sa biographie après avoir appris qu’il était atteint d’un cancer incurable. En côtoyant Peter O’Toole, Adrian Lester découvre un univers vénal et assez malsain au sein duquel son employeur livre une guerre sans merci à un jeune loup sur le point de l’envoyer à la retraite, Aidan Gillen, lui-même animateur d’un jeu télévisé nettement plus trash.
Film platement réalisé, qui s’enferme un peu trop vite dans un imbroglio familial dissimulant une sombre histoire de vengeance. Un peu gratuit, très fabriqué, le film se regarde néanmoins avec un relatif plaisir, ne serait-ce que parce qu’il s’adonne complaisamment à une véritable méchanceté, d’une cruauté extrême, ce qui n’a certainement pas contribué à le rendre populaire : pas question d’adoucir le propos dans la dernière ligne droite ou d’aboutir à une morale instaurant un ordre dans ce chaos trempé dans l’amertume la plus noire. LE RIDEAU FINAL est plus cynique qu’ironique, c’est d’ailleurs sa limite (en plus de ses qualités plastiques très modestes), mais il a en tout cas le mérite d’aller au bout de sa démarche destructive, salissante et assez inconfortable, qui pousse parfois le bouchon assez loin. Et comme le casting est solide (avec notamment la sympathique Julia Sawalha, fille de Jennifer Saunders dans ABSOLUTELY FABULOUS), le moment passe aimablement. Sans plus.
 
S comme… SAW, de James Wan (USA, 2004)
La révélation, le renouveau de l’horreur, l’un des meilleurs films du genre en 2004… Ça ??? Je vais avoir du mal à prendre des gants avec une oeuvre aussi exécrable, et je pense qu’il faut vraiment avoir de la crotte dans les yeux pour apprécier un film aussi lamentable, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la mise en scène.
Bon, d’accord, le Dr Devo m’avait prévenu, mais je trouve toujours utile d’aller vérifier sur pièce, ne serait-ce que parce que je ne partage pas toujours son point de vue – CREEP, par exemple, me paraît plus quelconque que vraiment mauvais, et j’ai même assez apprécié LA MAISON DE CIRE dont je n’attendais rien, même s’il y a de sérieux bémols à émettre, nous sommes bien d’accord. Mais SAW, pour le coup, me semble relever de ce que j’ai vu de pire dans le genre ces dernières années – et sans commune mesure avec l’intéressant CURSED presque unanimement conspué à sa sortie en salles. J’en devine qui doivent sortir les armes en lisant ces lignes – je m’explique.
Elle est bien mignonne, cette situation de départ (et d’arrivée, mais je ne le savais pas encore), même si elle fleure le recyclage peu inspiré du CUBE de Vincenzo Natali. Huis clos infernal dont on imagine mal une porte de sortie, un petit challenge de mise en scène que James Wan va prestement esquiver. Très vite, le film révèle sa structure à tiroirs, où les questionnements des deux prisonniers, la découverte progressive de la nature du piège qui s’est refermé sur eux, vont être constamment saucissonnées de flash back, essentiellement organisés autour de l’enquête menée par Danny Glover sur le tueur en série dont les deux héros sont les prochaines victimes. Pas l’ombre d’une complexité narrative cependant, et ce fonctionnement on/off du huis clos, une fois amorcé, ne se risquera à aucun moment à quitter ce chemin tracé et rectiligne. Le problème étant que l’enquête en question est d’une affligeante banalité, que son morcellement ne parvient pas à dissimuler, empêtrant le récit dans un bout à bout de séquences souvent inutiles, guère mises en valeur par un montage maladroit et laborieux, qui finit par nourrir un ennui insondable. Le scénario est plus que bancal : il donne la très nette impression d’un court-métrage (à chute, naturellement) artificiellement gonflé d’à-côtés pour arriver en soufflant et en transpirant jusqu’à la durée d’un long-métrage, ce qui est perceptible dès le premier quart d’heure. Le résultat est filandreux, poussif et pénible, échouant à déstabiliser son spectateur, à le perdre. Un semblant de structure qui finit par n’être qu’un montage alterné d’une heure et demie. C’est long. À ce problème d’écriture, on peut ajouter d’autres défauts : la chute est affreusement prévisible, et le fameux compte à rebours auquel sont soumis les deux personnages principaux, annoncé en fanfare, est par la suite quasiment inexploité.
Autre problème majeur : l’interprétation. Si je suis très content de retrouver (dans un tout petit rôle) l’actrice Shawnee Smith (héroïne du BLOB !), je suis nettement plus perplexe face au manque d’envergure dont fait ici preuve Danny Glover, qui ne dégage rien et semble, comme moi, s’ennuyer ferme. Mais ce sont les rôles principaux qui pèchent, en particulier Cary Elwes. Je me demandais parfois ce qu’il était devenu après le joli PRINCESS BRIDE. Il suffit de voir la nullité de son interprétation dans SAW pour comprendre les raisons pour lesquelles il s’est vite fait rare sur les écrans. Extrêmement embarrassant pour un personnage central au sein d’un huis clos, vous en conviendrez.

Cerise sur l’étron, la mise en scène est d’une laideur soutenue. Plats tunnels de champs/contrechamps, gestion répétitive de l’espace dans la partie en huis clos, monocorde et pas claustrophobe pour un sou, travail sur le son quasi inexistant, cadrages souvent hideux, et pour parfaire le tableau, on essaie une fois de plus de faire style et de rompre avec la monotonie du storyboard studieusement transposé à l’écran en agitant sa caméra à peu près n’importe comment (poursuite en voiture) ou surtout, puisque l’effet, ringard au possible, est répété jusqu’à plus soif, en accélérant l’image – encore une idée brillante pour mettre en valeur le compte à rebours auquel sont soumises les victimes des flash back, en les faisant se déplacer comme dans un sketch de Benny Hill. Une cuillérée d’adrénaline dans un bol de verveine, tu parles d’un style !

Des difficultés techniques ont rendu la publication de cet article très laborieuse et m'obligent donc à scinder la seconde partie en deux : il y aura donc, exceptionnellement, une troisième partie, et cette fois-ci, elle ne se fera pas attendre 15 jours ! Pour accéder à la première partie, cliquez ici ; pour accéder à la troisième partie, cliquez ici !

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Mardi 30 mai 2006

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(Photo : "On peut rêver..." par Dr Devo)



Hello les Cow-Boys, Hello les Squaws,
Lors de ma récente et courte visite dans le Far-West, j'ai eu l'occasion, comme vous le savez, de visiter le joli ranch du Marquis, ranch disposant de tout le confort moderne, et notamment un écran télé et un lecteur DVD, ce qui nous a permis de voir moult petites choses assez gouleyantes que, faute de temps, j'ai dû passer sous silence. C'est pourquoi il a fallu créer ce nouvel article, ce Zédécédaire, afin de vous donner un aperçu très bref de ces visionnages hautement intéressants. Vous allez voir, ce n'est pas triste. J'ai donc mis mon costume de super-héros (un ensemble de garçon vacher), me suis drapé dans mon identité secrète, mon nom d'alias dans Hollywood désert (Bill Yeleuze, donc), et m'apprête à vous livrer mon petit compte-rendu. Je traiterai ici des films vus à cette occasion, non pas dans l'ordre de visionnage mais dans l'ordre alphabétique inverse des titres !
 
On commence par VOUS AIMEZ HITCHCOCK ? de Dario Argento (Italie, 2006), réalisé pour la télé italienne, et dont le Marquis avait déjà parlé (ici). Il serait assez malhonnête de dire que je n’attendais pas de voir ce film, le père Argento étant très en forme (si tant est qu’il ait eu des baisses de régime, ce qui est loin d’être prouvé !), même dans les commandes, ce qui est ici le cas. Le film narre les aventures d’un étudiant en cinéma qui, de sa fenêtre, a une vue plongeante sur l’appartement sublime de ses voisines, à savoir une mère et sa fille. Cette dernière, une espèce de mannequin des plus "canon", n’est pas farouche pour un sou, et le soir venu notre héros, un peu grand dadais, peut observer la plastique enfin dévoilée de la fille en question. Fille qu’il croise en compagnie d’une autre dans le vidéoclub où il a ses habitudes. Elles louent toutes les deux L’INCONNU DU NORD-EXPRESS de Hitchcock. Et quand la mère de la voisine se fait assassiner, notre héros ne va pas chercher midi à 14 heures, et voit dans l’événement une reprise du principe de "double meurtre réciproque" du film d’Hitchcock. L’enquête démarre à fond les pédales sur le petit vélo de notre étudiant en cinéma…
Très curieusement, il faut bien le dire, voilà un Argento, et c’est un fait exceptionnel, dans lequel je ne suis pas vraiment rentré. Le film prend logiquement sa place dans la partie récente de la filmographie de notre ami italien. Comme d’habitude, et même s’il y a enquête, Argento semble déployer toute son énergie, ce qui est toujours délicieux, à explorer les à-côtés et à désamorcer la progression que devrait lui imposer le genre. Il lui fait un doigt, au genre, comme d’habitude ou presque, et développe jusqu’à plus soif, presque jusqu’à saouler, les moments parallèles : disputes avec la petite amie, mise en place rigoureuse du personnage de la mère du héros (mère poule en quelque sorte, dont la présence me fera échafauder pendant le film des hypothèses stupides et délicieuses), rencontre et surveillance anodine et presque stupide de la voisine et de son étrange amie, etc. C’est assez délicieux. On ne sait pas vraiment où on va, comme les prémices d’une toile logique dont la géométrie complète nous serait cachée. Ça redonde dans tous les sens, et Argento s’en donne à cœur joie en ne plaçant dans son film QUE des acteurs qui essaient de décrocher l’improbable palme d’interprétation splendouillette ! C’est un des aspects les plus aguichants du film : Argento peut travailler avec la crème des acteurs, mais il aime aussi les plus improbables. Et sur ce dernier point, on est largement servi, c’est délicieux. Notamment le personnage de la mère, ou la fabuleuse trouvaille de l’acteur qui joue son nouveau fiancé ! Le plus étonnant sur ce point est que ce choix de casting n’est pas juste une façon de dire que les acteurs n’ont aucune importance (ce qui est absolument vrai, du reste), c’est aussi un élément de mise en scène, et finalement de trouble. Ils font partie de la direction artistique, tous ces gens improbables.
Malgré tout, je reste à la porte du film et, chose quasiment inédite dans mon rapport avec Argento, j’ai l’impression de voir un séduisant projet… sur papier pour ainsi dire ! On voit le maillage, on voit la construction (miam !), mais en ce qui me concerne, je vois également le projet se dessiner devant moi, tout seul. C’est très frustrant, surtout pour moi qui rentre dans les projets les plus improbables d’Argento comme dans du beurre ! Je vois le projet, mais je l’observe du dehors, non sans intérêt d'ailleurs. Mais à aucun moment le trouble ne me saisit. Je crois notamment avoir été piégé par un rythme en faux plat, plus pentu que prévu. Le montage m’a paru correct sans plus, le cadrage ne m’a jamais ému, et la photo, très correcte, ne m’a pas ébloui (la scène sous la pluie est très bien éclairée notamment). Malgré tout, en écrivant ces lignes, j’ai une furieuse envie de le revoir. C’est grave, lecteur ?
[La poursuite en scooter, qui n’en est pas une, est un moment très délicieux et résume assez le modus operandi (OUI !) de l’ami Dario !]
 
VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY, de Tom Green (USA-2001)
Tom Green est fou. Réalisateur, acteur principal et scénariste du film, Green est connu au Etats-Unis pour son show TV iconoclaste. Le type ne fait pas dans la dentelle. D’un physique très différent de Jim Carrey (il ressemble plus à Monsieur Tout-le-monde), Green cultive une espèce d’outrance similaire, mais attention, une outrance qui ne cherche jamais à faire classe ni punchy : une outrance toute pourrie, bien plus intéressante. [La comparaison avec Carrey, fut-elle explicative, est désastreuse, je m’en rends bien compte !] Le bonhomme est très sympathique pour plusieurs raisons. D’un humour plus proche des exagérations à la AMERICAN PIE (en beaucoup plus absurde et surréaliste), Green est quand même l’homme qui a été marié à Drew Barrymore (qui fait ici une apparition),  et qui a embrassé sur la bouche (et je parie en essayant de lui fourrer la langue) Pierce Brosnan lors d’une conférence de presse ! En 2000, il annonce publiquement qu’il a un cancer des testicules ! Joli gag ! Sauf que c’est vrai, et il en fera même une émission de télé (le TOM GREEN CANCER SPECIAL !). Encore mieux, c’est une des trois seules personnes à avoir été chercher son Razzie, célébrissime cérémonie des anti-oscars où il a été nominé pour le Pire Film de l’Année en 2001 ! [Je trouve ce geste sublime ! Et même si je n’avais pas énormément de sympathie pour eux, je dois dire que les autres vedettes à être allé chercher leur Razzie ont nettement remontées dans mon estime ; on va les citer, parce que rien que pour ça, ils ne peuvent pas être totalement mauvais : Paul Verhoeven (pire film avec SHOWGIRLS) et Halle Berry (la sœur de Marylou Berry, merci, de rien, je vous en prie, élue pire actrice pour CATWOMAN !)]
Le distributeur français de VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY a très mal traduit le titre, et pour une fois, comme l’a justement fait remarquer le Marquis, il aurait fallu écrire littéralement FREDDY S’EST FAIT DOIGTER, car c’est effectivement l’événement principal du film, et pas le moins courageux du reste.
Le film suit les pérégrinations de Tom Green (qui ne joue pas Freddy mais son frère), trentenaire azimuté vivant toujours chez ses parents (Rip Torn, ici absolument fabuleux et réduisant sans doute à néant sa longue carrière hollywoodienne, et Julie Hagerty), au grand désespoir de ceux-ci. Freddy dessine des cartoons débiles, c’est sa passion. Ses parents l’envoient tenter sa chance à Los Angeles (on les comprend !). Malheureusement, l’expérience est désastreuse et Tom Green doit revenir squatter chez eux, ce qui lui vaut l’incompréhension de Freddy, son frère (fabuleux Eddie Kay Thomas, le célébrissime Shit-Break de AMERICAN PIE ; grand, grand acteur, et je pèse mes mots), qui lui a quitté depuis longtemps le cocon familial, travaille dans une banque et gagne sa vie tout seul ! Freddy rencontre quand même une fille complètement bizarre et très mignonne, Marisa Coughlan (que je ne connaissais pas, mais qu’il va falloir surveiller), dont il s’apercevra après lui avoir filé un rencard qu’elle est en fauteuil roulant, et que ces mœurs sexuelles sont… étonnantes ! Mais les rapports entre Tom et son père sont de plus en plus tendus, et il continue de glander en griffonnant, n’arrivant même pas à faire de ses dessins un projet cohérent et un vrai travail… Le conflit est tel que Tom finit par accuser son père devant les services sociaux pour attouchements sexuels et viols sur sa personne et celle de Freddy, son frère… Jolie ambiance. Évidemment, comme le sujet peut peut-être le laisser supposer, VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY est une sorte de comédie noire, franchement loufoque, qui pourrait passer pour une espèce d’AMERICAN PIE 10 ANS APRÈS, où les héros seraient trentenaires et perdus. Ce qui marque dans le projet de Tom Green, c’est l’aspect profondément non-sensique de son film, très libre, et qui vire même par instants au plus grand des "n’importe quoi". Lors du voyage à L.A, Tom arrête sa voiture près d’une ferme où l’on est en train de préparer un étalon à la saillie. Il arrive près de l’animal, le masturbe en regardant la caméra et en disant : "Regarde Papa, regarde le cheval !". Évidemment, cette scène n’a aucun intérêt, le père n’est pas présent et n’en saura rien, et voilà qui ne sera plus du tout évoqué dans le film.
En tout cas, le film devient à force d’incongruités un objet assez bizarre, et surtout surprenant et très libre. On entend parfois un lointain écho des frères Farrelly. Ici aussi, le casting est absolument parfait et permet au métrage de dépasser la farce pour révéler des racines sans doute plus noires. Il y a là un vrai pessimisme, allié à un humour visuel et presque slapstick, tendant vers l’Idiotie Totale qui en fait un grand capharnaüm. En tout cas, on se demande comment Tom Green a pu réussir à faire passer un tel film devant des producteurs. Malgré une mise en scène anonyme, VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY est un vrai film extra-terrestre et ultra-libre qu’on regarde avec un plaisir fou. Évidemment, à sa sortie, le film a été descendu par tous ! En tout cas, ne serait-ce que pour les scènes avec Marisa Coughlan, il faut avoir vu ce film. Green écrit en ce moment un docu-fiction-comédie-thriller-film-d’horreur sur lui-même, film où il joue son propre rôle. J’ai hâte de voir ça.
 
UN WEEK-END EN ENFER (S.I.C.K, ou GRIM WEEK-END) de Bob Willems (USA-2003)
Ah oui, si vous devez voir UN WEEK-END EN ENFER ou S.I.C.K. (pour SERIAL INSANE CLOWN KILLER), c’est vraiment aujourd’hui le jour de la remise des prix à Cannes ! Bob Willems est le réalisateur de cette chose splendouillette et directement tournée pour et en vidéo. Et la vidéo, il connaît, car il travailla sur AMERICAN BOUNTY HUNTERS, l’émission de télé qui suit en direct les repris de justice et les fuyards en tout genres aux U.S.A (unsane serial anarchist ?).
Bidule est cadre dans une boîte qui fabrique des choses. Il organise un week-end dans une maison que sa famille possède à la campagne. Il invite donc Josh ou John, ou Jo, son collègue de bureau, lui aussi cadre. Josh invite sa copine Ashley.  Bidule en profite même pour enfin inviter la petite Alistair, une collègue aussi, avec qui il n’a jamais osé conclure. Arrivés sur place, tout se passe très bien jusqu’au barbecue ! Après, ça se gâte : Alistair ou Larkin ou Channing, ou je ne sais plus qui, a disparu ! Les voilà bien embêtés, surtout que, comme l’affiche américaine le rappelle dans un hurlement, la maison est vraiment coupée du monde car elle se trouve à 15 km de toute civilisation ! Tout le monde part chercher Kelly dans la forêt, où de temps en temps on entend un étrange borborygme ! C’est le CLOWN ! SAUVE QUI PEUT !
Vous ne trouverez pas ce DVD à la Fnuc, mais bien dans les meilleurs bacs de soldes de votre trocante, au prix imbattable de 1 euro, et c’est une affaire. Commençons par ce qu’il y a de bien dans le film. La lumière est tout à fait fonctionnelle… Et absolument sans intérêt. Mais c’est le seul signe distinctif qui vous permettra de ne pas confonde ce film avec un film amateur. Qu’on me comprenne bien : ce n’est pas un film amateur, mais un vrai film produit. Cependant, même dans le cadre d’une production destinée au direct-to-video, on peut se poser des questions sur ce qui pousse des gens à mettre de l’argent, du temps et de l’énergie dans un machin aussi improbable. Néanmoins, on prend un plaisir non négligeable à la vision de la chose. Filmé dans le plus strict des formats 4/3, c’est un festival. Casting à brushing pour les messieurs, profils sexuellement actifs et à peine sexy pour les dames, les interprètes ont facilement dix ans de plus que leur rôle, et on se demande pourquoi ils n’ont pas fait une carrière dans le soap-opera où ils feraient pourtant merveille. La mise en scène est anonymissime, plate et illustrative, suivant un scénario éculé de slasher à la lettre. Et malgré tout, on regarde le tout sans déplaisir. Le film va à trois à l’heure, et il faut bien l’avouer, c’est à cause de sa construction pourtant bien classique. Car tout cela pourrait durer une demi-heure. Mais les personnages ont un problème : le scénario. L’essentiel du film consiste en effet à chercher les personnes disparues dans la forêt qui entoure la maison. Malheureusement, ou heureusement d’ailleurs, la recherche de Ashley, première victime du clown psychopathe de la forêt (moi, j’aurais appelé le film comme ça, C.P.D.L.F) durent quasiment une heure ! Soixante minutes ! Non pas que cette recherche soit remplie de rebondissements incessants, mais… Comment dire… Il faut aux personnages dix minutes de dialogues pour savoir qui part en exploration dans la forêt, puis ils partent et se baladent pendant cinq minutes, puis un des personnages dit : "Il faut mieux prendre de l’eau avec nous" et va chercher une gourde. Cinq minutes de perdues. Puis, alors qu’il remplit la gourde, il entend un cri, revient vers ses amis, puis il explique qu’il a entendu un cri, puis un dit que c’est pas prudent, alors on ferait mieux d’appeler la police, puis ils reviennent à la maison, puis ils s’aperçoivent que le téléphone est coupé, puis ils décident de repartir en forêt mais sans les filles, c’est trop dangereux. Puis un des mecs dit : "OK, je vais chercher ma lampe torche dans ma chambre, car la nuit va bientôt tomber", et là, dans la chambre, il trouve une poupée ensanglantée, et là il dit aux autres : "venez voir", etc. L’action se déroule à trois à l’heure, et en plus, pour encore ralentir la chose, les dialogues font dix ou quinze pages à la moindre occasion, les personnages résumant à chaque fois la situation dans une espèce de synthèse sans fin. Ainsi, au lieu de dire "J’ai trouvé cette poupée ensanglantée dans mon lit", on dira plutôt : "Mais que fait cette poupée dans mon lit, que j’ai découverte alors que je cherchais ma lampe torche qui devait permettre à moi et Steve d’explorer la forêt pour retrouver Ashley, forêt d’où nous avons entendu un cri étrange qui pourrait bien être celui d’Ashley, ou peut-être pas, vite dépêchons-nous avant qu’il ne soit trop tard, c’est toi Brenda qui a mis cette poupée dans mon lit alors que le téléphone est mystérieusement coupé ?". Alors, oui évidemment, le film prend un temps complètement dingue, ce qui devient à la longue assez délicieux, car la VF est d’une splendeur galactique, effectuée en deux secondes par des intermittents qui en même temps devaient remplir leur feuille d’impôt ou faire du sudoku ! Les pervers cinéphiles de la pire espèce devraient donc largement apprécier ce film, qui est le premier, je crois, dont la narration n’avance pas mais semble au contraire reculer. Le temps et l’espace sont abolis, et ça pourrait durer trois heures de plus, ou trois jours, ou trois semaines… C’est fabuleux de connerie, c’est fait avec les pieds, et surtout la récompense est au bout du chemin : le Clown Tueur de la Forêt est désopilant et aussi crédible que le Panda du Harcèlement Sexuel que les amateurs de SOUTH PARK connaissent bien. Quant au twist final, c’est du débilissime pur jus, c’est du splendouillet total. Pour un euro, on n’est pas volé, le film semblant durant huit heures ! Au poids, donc, ça vaut le coup. Si on est un pervers cinémaniaque, bien sûr. Les autres peuvent passer leur chemin. À regarder au moins à deux, sinon je pense que c’est la pendaison avant le générique ! [Oh, j’ai survécu – voir ici – et c’était donc la deuxième fois que je le voyais, ce qui devrait me valoir une médaille je pense. NdC]
Ben voilà, on va s’arrêter là…. Je pensais faire plus court, en fait. Il y a encore des choses à dire, et mon zédécédaire vous réserve plein de surprises. Mais pour aujourd’hui, ça suffit. Vous avez déjà assez dans cet article pour patienter jusqu’à la remise des prix du festival (on va bien rire, je le sens !).
Bisous et Bon Dimanche !
Bill Yeleuze.
 

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Dimanche 28 mai 2006

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(Photo : "Plan de Carrière" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
Remarquez comme on peut faire un blog sur le cinéma en plein festival sans jamais parler de Cannes, et pendant une bonne semaine encore. Étonnant, non ? Dans ses MÉMOIRES, Ferdinand Schultz (à qui j'avais déjà consacré un article) notait : "Ici, à la Biennale, le champagne coule à flot, et la coco flotte en apesanteur sur des nez en trompette que dans d'autres circonstances, ou à une autre époque, j'aurais fort appréciés. Qu'ils me semblent ou carnassiers ou inconsistants aujourd'hui ! Rien n'est désagréable, une fois ceci noté. Ni agréable d'ailleurs. J'occupe l'essentiel de mes journées dans ces cocktails, en passant devant les œuvres, une bouteille de bière d'ouvrier à la main, et flotte ainsi de salle en salle. Le temps s'est arrêté, et ma "cannette", comme ils disent ici, ne fait même pas scandale. Rien n'a d'importance, et malgré mes yeux ouverts, l'impression que me laisse tout cela est celle d'une scrutation infinie du sonore qui monte dans les plafonds hauts des galeries. J'écoute les oreilles en l'air en quelque sorte, le monde en train de s'immobiliser avec rigueur. Quelque part, je les envie. Je décide néanmoins de rester à ma place".
[Je voulais mettre un extrait plus court, mais ça a quand même de la gueule, et sur le net le papier ne coûte rien !]
Marie-Antoinette (Kirsten Dunst donc), fille de la Reine d'Autriche (Marianne Faithfull), est envoyée en France où elle doit se marier avec le dauphin de fils du roi Louis XV, joué par le meilleur acteur du monde, Jason Schwartzman (empressez-vous de voir ce film). Elle doit abandonner tout derrière elle, amies, chiens et tout ce qui est autrichien...
Arrivée en France, sous l'œil bienveillant de Louis XV (Rip Torn), elle rencontre donc son futur mari, complètement timide et distrait, et découvre le protocole extraordinaire qui est en vigueur à Versailles, guidée en cela par sa tutrice (Judy Davis, que l'on revoit enfin au cinéma), et sous la surveillance délicate de l'Ambassadeur d'Autriche (Steve Coogan, rigoureux comme d'hab'). Antoinette a un peu de mal à s'adapter à ce nouvel univers. Dès qu'elle a pris ses marques, elle développe son goût pour les fêtes, et profite d'une grande vie faite essentiellement d'essayages de vêtements coûteux. Malgré tout, sous le vernis, l'ennui pointe...
Et ce n'est pas le plus grand de ses soucis. La future reine est là pour procréer et assurer au futur Louis XVI une descendance mâle. Malheureusement, le tranquille Jason est un peu coincé en ce qui concerne les choses de l'amour physique. Ce n’est pas gagné...

Sofia Coppola, bien entendu, était attendue par la presse et les fans comme le loup blanc avec ce richissime film en costumes que beaucoup attendent avec impatience, en cela bien aidé par un film-annonce depuis longtemps déjà dévoilé, film-annonce bougrement malin où les images de cette riche production étaient mixées avec un iconoclaste New Order ! Qu'en est-il au final ?

Effectivement, Sofia a mis les petits plats dans les grands. Tournage à Versailles, décors et costumes somptueux et nombreux, casting suréquipé de série (élément le plus alléchant d'ailleurs), etc. Le générique, assez malpoli et d'un kitsch glamour en quelque sorte (un plan sur la belle alanguie, puis l'avalanche des noms sur fond noir et sur musique pop), place d'entrée le film sur le ton de l'iconoclasme. La séquence d'ouverture est plus calme que prévu. C’est la période autrichienne (assez courte puisque c'est un départ) avec une Marianne Faithfull, excellent comédienne, ici affublée de lourdes robes de reine, ce qui est assez rigolo. Voyage en carrosse jusqu'à la France, sur un rythme mélancolique et calme, et séquence différant les premiers mots du personnage, vague représentation de la Marie en jeune femme qui regarde le portrait de son futur mari avec ses copines, qui joue aux cartes, et qui regarde par la fenêtre des paysages qui finissent déjà par lasser. Une arrivée sous tente où l’on découvre la Judy Davis pincée au maximum et grisonnante, collet extrêmement monté. Passage en France, rencontre avec le dauphin et zouh, c'est parti, accélération, et musique pop ! Le voyage a servi de transition entre la translation de la vierge et ce film, présentement.

La mise en scène est relativement soignée. Une photo sans faute de goût (à part quelques plans de localisation avec un filtre maronnasse des plus vulgaires sur deux ou trois plans, mais bon, ce n'est pas gravissime) qui joue sur deux tableaux qui tendent parfois à se mélanger : photo blanche et mordorée très fine, ou alors photo plus sombre et bougrement contrastée (pas mal) tirant sur les teintes beige/marron sombres. C'est ce que le film a de meilleur.
Le reste par contre... Côté cadrage, même si on est loin d'être dans l'indigence la plus complète (le cadrage est un peu plus expressif, par exemple, que les insignifiants plans de rue de LOST IN TRANSLATION), rien qui nous fasse sauter au plafond, mais rien non plus de spécialement laid, à part là aussi quelques plans à l'épaule tout à fait convenus et pas beaux, et aussi quelques inserts, notamment un plan tout panouillé et tremblotant sur Schartzman à cheval, dont on se demande ce qu'il fait là, et, plus grave, à quoi ça sert.
Le montage tire un peu plus le film vers la volonté iconoclaste de sa réalisatrice. Le son, très bien mixé (vu dans ma petite salle art et essai où le Digital est fabuleusement réglé, et chose qui n'arrive jamais, arrive aussi à donner des sons mats et secs à entendre, chose que les multiplexes ont totalement perdue), joue quelque peu les perturbateurs, surtout dans la première partie du film (la découverte de la Cour), où la Sofia décale sans ménagement les commentaires à voix hautes des personnages. Voilà. Ce sera à peu près tout. Côté image, le montage est régulier disons, et tend à suivre ou le couple cadrage/photo, ou le son (et je dirais même plus : la musique). C'est plutôt un montage illustratif, qui suit aussi le découpage narratif d'ailleurs. En effet, Sofia (que j'appelle Sofia car c'est moins long et moins difficile que d'écrire son patronyme, et non pas par familiarité) impose à sa narration des sauts temporels sans prévenir (mais toujours en respectant l'ordre chronologique), ou des séries de saynètes illustratives sur lesquelles je vais revenir. Ainsi, on passe parfois, et même souvent, d'une chose à une autre, une scène pouvant se résumer à un plan dans une série. Ça, c'est du découpage scénaristique, et donc par voie de conséquence, on me permettra de mettre ces petits sauts de biche non pas sur le compte du montage mais sur celui du script.
Et c'est bien là que se situe une partie des problèmes du film.
L'impression dominante de MARIE-ANTOINETTE, c'est en effet celle d'une déclinaison, presque sans fin, d'une série de saynètes, de vignettes qui se succèdent, ad libitum, ça se mange sans faim. Le film se déroule tranquillement, dans une espèce de langueur fluviale plus ou moins éternelle. Ça pourrait durer 3 heures de plus. On assiste au film.
Sur ce point, je vais faire monter la pression, mais en effectuant d'abord un pas de deux sur le côté. La question est : "Qu'est-ce qu'elle a voulu raconter, la Sofia ?". Vous le savez, les films au contenu abstrait ou déroutant, où le sujet apparaît à peine en filigrane, j’aime beaucoup cela. Je veux dire que, pour moi, un film n'est pas obligé d'être un "film sur...", n'est pas obligé d'avoir un sujet bien délimité. On peut faire d'ailleurs un film sur un sentiment, même diffus. Voilà pourquoi, même si le film a encore beaucoup de mystère pour moi (il me semble très abstrait même), je peux à peu près voir de quoi il en retourne dans le récent BUBBLE de Soderbergh.
Ici, bien sûr, et on ne fera pas ce procès à Sofia, le film n'est pas spécialement abstrait, pas incroyablement diffus. Il y a un sujet narrativement très délimité. On sait où on est. Le récit est linéaire et largement chronologique (hormis les sautes temporelles, comme je le disais.) Mais de quoi ça parle ? Où elle veut en venir, la Sofia ? Ça nous dit quoi ?
Rien. Ou presque. Malgré les intentions déclarées de la réalisatrice (lues comme à mon habitude, après le film et après avoir rédigé la première version de cet article), on ne ressent rien dans le film de sa réflexion. Portrait de femme sensible ? Pas vraiment, la Marie nous étant présentée comme une gentille cruche. Portrait d'une adolescente trop vite précipitée dans le monde adulte, et non préparée à des responsabilités monstrueuses ? Le jeu sur l'âge du personnage est absolument invisible, Dunst ayant ostensiblement autour de 30 ans, Schwartzman pareil. Là encore, c'est une belle note d'intention, mais qui ne se ressent jamais dans la mise en scène, et pas tellement plus dans le scénario. Laissons parler le film, et non pas sa conceptrice.
Tout cela raconte l'histoire d'une princesse, une sorte de Sissi (post) moderne. S'ennuyant toujours un peu, elle est une femme de son temps et apprécie les avantages luxueux de sa vie. Sa passion, qui la distrait d'un protocole barbant, c'est le shopping et les produits de beauté. Elle adorerait avoir des enfants, mais coté galipettes, ça coince encore un peu avec le Prince. [Cette dernière affaire occupe une très grosse moitié du film.] Elle dépense beaucoup, et même un peu trop, mais n'est pas idiote et saura se rattraper sur ce point. Une fois qu'elle a eu des enfants, elle aspire à se consacrer plus à sa vie de femme, qu'elle veut épanouie, à son épanouissement personnel, et demande à son mari, pour ce faire, de lui construire une résidence secondaire, une thébaïde, mais juste à côté de la résidence principale. Elle croise un général et tombe amoureuse, un peu.
Voilà. Voilà ce que l'on voit dans ce film. N'y voyez pas de ma part une charge machiste, n'y voyez pas un brûlot anti-bourgeois, ni un jugement. Objectivement, voilà ce qu'il se passe, ou pour être plus précis, ce que le film dit.
Et quelquefois, je me demande si Sofia, obnubilée par son personnage, à mon avis au détriment de sa mise en scène et donc de son film, se rend vraiment compte qu'elle est dans l'intention complète. Par exemple : le frère de la Marie fait un saut à Versailles où il s'entend bien avec Jason Le Roi. Il y va franco et lui parle de sexe (puisque le couple royal ne consomme pas). Dans la scène suivante (la lecture d'une lettre envoyée à la Faithfull reine d'Autriche et mère de l'héroïne), le frère commente en voix-off (of course, bien sûr !) ce qu'il a appris de l'entretien : "Il semble que, mécaniquement, tout fonctionne chez eux, et que les deux amants soient aussi et surtout de grands maladroits dans les choses de l'amour." Voilà une phrase qui m'a fait bondir de mon fauteuil. Car qu'a-t-on vu à l'écran ? On a vu un Louis XVI ultra-timide, complètement coincé et effectivement d'une maladresse terrible quant au sexe, qui dormait auprès d'une sensuelle princesse qui n'attend qu'une chose : faire l'amour à son mari et lui donner un bel enfant. Le film dit texto que le problème vient de Louis XVI, et que du coup, l'héroïne n'a pas ce qu'elle désire ! Jamais, mais absolument jamais, Marie-Antoinette n'est maladroite dans ces choses-là ! Elle a un juste un mari puceau et donc forcément un peu incompétent ! [Je note d'ailleurs que la réalisatrice trace une nette limite : le couple Scwartzman/Dunst fera l'amour, mais pudiquement caché par un fondu au noir, là où on verra la reine nue quand il s'agira de batifoler avec le ténébreux général ! Scène qui sera répétée d'ailleurs ! Un poids et deux mesures.]
C'est un petit exemple, mais qui est pertinent je trouve, et qui est d'autant plus intéressant qu'il se situe dans le film lui-même. Le scénario contredit ici clairement ce que le film, la mise en scène et le jeu d'acteurs racontent !
J'ai fait ce pas de deux pour bien mettre en lumière les gros problèmes du film. On peut les résumer en quelques mots. Il n'y a quasiment pas de mise en scène. Encore une fois, tout cela manque cruellement de personnalité. On est dans la complète illustration, dans le livre d'images. MARIE-ANTOINETTE ressemble en fait à une espèce de transcription en costumes d'un univers de la haute-société moderne, une sorte de Manhattan à Versailles (la seule chose qui passe dans le film, mais que la réalisatrice ne dit pas ; la vraie intention de Sofia). Et ça aurait pu être rigolo ! Malheureusement, ici, point de mise en scène. Cadrages sans gourmandise, montage son et image sans expressivité. C’est le scénario qui commande, et le soin le plus important est porté uniquement sur l'actrice principale. Tout le reste, c'est de la figuration, c'est du décorum. Ce film ne raconte rien, et il ne se passe rien. Les scènes pourraient être montées dans un ordre différent dans chacun des trois actes que ça n'aurait aucune importance. [Oui, car le film est en plus divisé en trois actes de manière bêtement scolaire.]
 
Par contre, il y a certaines choses avec lesquelles je serais beaucoup plus sévère, et qui ne sont que les conséquences du reste.
Tout d'abord, l'utilisation du casting. Comment, avec un si beau casting, peut-on arriver à une interprétation globale aussi fadasse et sans relief ? Judy Davis, sublime actrice, est monolithique. Faithfull s'en sort un peu mieux (malgré son roulage de R sur une réplique). Rip Torn, vu il y a deux semaines chez le Marquis dans VA TE FAIRE FOUTRE FREDDY, où il était phénoménal, est complètement éteint. Et comble du comble, Schwartzman semble être complètement entravé, pieds et poings liés ! Et pourtant, même dans la perspective du film, il y avait de quoi faire dans ce rôle en contrepoint de petit gars gauche et réservé, l'acteur avait assez de réserve pour faire un jeu en contradiction extérieur/intérieur, ce qui d'ailleurs était complètement dans la thématique du film. Là, il est fadasse. Steve Coogan, acteur très régulier et tout à fait intéressant, s'en sort un peu mieux, il est vrai, dans un rôle convenu mais proche du personnage principal, ce qui lui permet d'attirer un peu plus l'attention de la réalisatrice. Mais en conclusion, faire un film interprété de façon aussi terne par un groupe d'acteurs aussi formidables, faire de ces personnages des archétypes convenus et vus mille fois déjà dans n'importe quel film à costumes, c'est quasiment un exploit ! Il faut être sacrément maladroite pour arriver à une telle fadeur d'interprétation ! C'est quasiment un cas d'école. La raison en est simple : Sofia ne s'occupe que de son héroïne, et n'en a rien à faire du reste. Regardez d'ailleurs comment est filmé Louis XVI/Schwartzman... C'est un figurant, toujours relégué dans le contrechamp (alors même que c'est le deuxième personnage principal). CQFD.
[Je note aussi que seuls les figurants parlent français ! C'est chic. D’autre part, je remarque que certains figurants ou figurantes intelligents sont typés de la manière la plus attendue : vieille ridée, archi-poudrée, prélat bien en chair, et médisantes moches au nez pointu !]
 
Impardonnable par contre, et d'une réelle putasserie cosmique, est la resucée du ton Coppola par Mlle Coppola ! Et là, je dis : attention, ma petite vieille, à ne pas nous prendre pour des cons ! Figurez-vous qu'il y a dans ce film quelques moments où la mise en scène est expressive. Il s'agit de soleils qui filtrent leur lumière à travers les branches des arbres. Il s'agit d'une caméra en contre-plongée qui filme à reculons et en plan large depuis les herbes les personnages qui se baladent dans les champs. Il s'agit, toujours dans les champs, de cette main de l'héroïne, en plan serré et toujours en contre-plongée, qui frôle de la paume la cime des fleurs et des fougères, main que la caméra suit en avançant. Il s'agit de contre-plongées verticales sur la cime des arbres !
Euh... Vous voyez ce que je veux dire ? La Sofia est en train de nous re-balancer, AU PLAN PRÈS, tout ce qu'elle faisait déjà dans VIRGIN SUICIDE !! Elle nous donne son "ton Sofia Coppola". Elle met son copyright. Elle s'auto-cite ! Elle refait deux fois la même chose pour mieux laisser sur son film son imprimatur "d'auteur" ! C'est un auteur, la Coppola, pas une réalisatrice ! La preuve : il y a des thèmes visuels récurrents ! [Entre parenthèses, merci Peter Weir. Et ici, pour les plans face caméra, merci Sally Potter !]
Voilà quelque chose d'artistiquement immonde. Ce n'est pas la première fois qu'un réalisateur fait cela. Kusturica est devenu célèbre avec les mêmes méthodes. C'est du marketing ! Sur ce point, je serai vraiment strict : c'est dégueulasse, en plus d'être d'une condescendance fabuleuse envers son spectateur.
Autre point noir, la gestion de la musique. Sofia veut faire un film iconoclaste et en costumes. Voilà une idée qui me réjouissait d'avance. Surtout que les films en costumes, à quelques rares exceptions près, sont vraiment de mauvais films.

Sofia procède ainsi. Elle veut de la pop-new-wave-electro sur son film. Pourquoi pas ? L'audace a cependant ses limites. La pop sera utilisée lors des moments de fêtes ou les moments mondains. Pour les événements importants du film, bien sûr, comme chez les autres, on mettra de la musique d'époque. Très mauvaise idée. Mais j'ai compris pendant la séance que c'était un système ! Oui, oui... On remarque que Sofia fait énormément de transitions en ellipse sur fond musical, figure archi-rebattue que toutes les comédies américaines utilisent, et qui fonctionne comme des apartés permettant de placer un tube chic, évitant de faire l'effort d'une narration. C'est un travers que je dénonce souvent ici ! Dans ces moments-là, bien sûr, c'est de la new-wave branchouille ! Le couronnement de Louis XVI ? Du classique bien sûr ! Et c'est comme cela tout le temps. En fait, la musique pop sert à la réalisatrice pour tirer son film vers la comédie romantique. Le classique, lui, sert à tirer son film vers le film à costumes ! C’est bête comme chou, c'est complètement conservateur, c'est opportuniste et sans surprise. L'utilisation de New Order, encore une fois, ce n'est que du décorum, rien d'autre ! Au final, dans cet aspect et dans l'obstination à filmer des costumes et des accessoires, on est bien sûr en plein James Ivory ! Mon dieu...
 
[Si Sofia avait eu un réel courage, une véritable volonté de faire quelque chose d'iconoclaste, elle aurait pris des musiques de Fad Gadget par exemple, dont des morceaux comme SCAPEGOAT ou NEWSREEL auraient été particulièrement adaptés. On peut comparer le travail de Coppola à celui de Gregg Arraki, lui aussi choisissant ses musiques avec soin et qui, lui, les intègre à la mise en scène. Et là, il n'y pas photo !]
Au final, MARIE-ANTOINETTE se révèle être un film à la mise en scène au mieux discrète, et plus certainement inexistante, mais exécutée sans doute par quelques bons techniciens. Qu'importe, ce qui compte ici, ce sont les costumes, les décors, la possibilité de louer Versailles pour plusieurs mois, et surtout un scénario plutôt mal ficelé et hésitant, noyé dans les intentions et qui ne pense jamais en termes de prévision de mise en scène. Il en ressort un métrage flottant et sans rythme, d'où ne surgit aucune urgence ni aucune nécessité. Une ambiancerie (si je veux) de luxe en quelque sorte, qui jamais n'arrive à éclairer un quelconque propos ou ne révèle une quelconque mise à distance. Sofia Coppola a l'air de bien s'amuser, mais nous laisse aux grilles de son projet. [Sur ce dernier point, n'y voyez aucune métaphore, aucun message caché de ma part, car il n'y en a pas. Je dis cela sans ironie.] Et encore, le rôle principal, qui requiert toute l'attention de la réalisatrice, est tenu par Kirsten Dunst, qui nous parait plutôt sympathique. Mais l'intérêt d'un film dont le but principal semble de nous montrer une princesse rouler dans l'herbe au milieu de ses canards, ou encore jouer au jeu du post-it avec ses amis (véridique !) est un objet triste et sans vie. Et d’où le cinéma est bougrement absent ! Et encore, on reste gentil dans ces lignes, je trouve, tant chaque parti-pris, un peu plus ostentatoire que le reste, purement illustratif, semble démontrer une volonté affichée de vouloir vendre "le ton Sofia Coppola", de vendre son étiquette d'auteur. C’est absolument détestable (ce dernier point, je veux dire) et voilà qui finit par rendre antipathique un film qui n'est autrement que mou et sans ambition. Un film de plus, vendu avec des méthodes de marchand. Un futur hit pour les "supermarchés de la culture". Une carrosserie de Ferrari avec sièges intérieurs cuir qui roule décidément avec un moteur de voiturette sans permis.
 
C'est triste.
 
 Justement Vôtre,
 
Dr Devo.


PS : Shirley Henderson et Jean-Christophe Bouvet sont vraiment très bons.
 
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Jeudi 25 mai 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


[Photo : Wentworth Miller, ici au premier plan, n'a vraiment pas de chance : pété de thunes, un boulot en or, ultra-beau gosse, sensibilité exacerbée, et en plus un cerveau de génie ! A l'arrière plan, Dominic Purcell (dans le rôle de Lincoln), son frangin de série.]


Chers Focaliens,
 
Comme vous le savez, nous parlons de temps en temps de télévision sur ces pages, ce qui est bien paradoxal à vrai dire, car parmi tous les collaborateurs de Matière Focale, il faut bien le dire, nous sommes bien peu, sinon aucun, à regarder régulièrement la chose. Nous avons consacré une série de 13 articles, déjà, et ce n'est pas terminé, à la série expérimentale japonaise SAN KU KAI, la série qui explique le totalitarisme aux enfants. L'été dernier, et ce sera encore le cas dans quelques semaines, nous consacrerons un article par semaine à l'émission formidable KOH-LANTA, la seule émission politique digne de ce nom sur les petits écrans, et qui fait également office de magazine religieux et théologique. [Evidemment, ces remarques sont faites dans un absolu premier degré. Nous ré-expliquerons tout cela le moment venu.]
 
Par contre, vous l'aurez remarqué, nous n'avons jamais parlé de séries télés contemporaines. Et allez, on peut vous le dire, moi, j'ai un peu de mal avec ces séries. J'ai certes regardé pas mal LES SOPRANOS, plutôt sympathique d'ailleurs, et je n'ai découvert la saison 1 de 24 HEURES que cette année ! [Ouais, ça se regarde...] Il y a une raison à cette semi-désaffection. Je suis admirateur sans borne de CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, série évolutive dont j'apprécie absolument chaque saison (et non pas seulement celles ou apparaît Emma Peel, car il y a des choses sublimes avant et après la dame), même la dernière, dite NEW AVENGERS, généralement décriée par les fans pur jus. Alors que cette série m'ennuyait à mourir lorsque que j'étais enfant, maintenant, adulte, je les regarde quasiment sans cesse. Il faut bien le dire : pour moi, THE AVENGERS, c'est du cinéma, fait à la télévision certes, mais c'est du cinéma. La mise en scène est en général très gourmande, et bien plus riche que ce qu'on voit, encore aujourd'hui, en salles.
Inconsciemment, donc, CHAPEAU MELON... a placé la barre très haut, et bien souvent, le reste me semble fade. Il y a eu de superbes choses plus récemment : TWIN PEAKS bien sûr, et PARKER LEWIS NE PERD JAMAIS. [Je note que MALCOM IN THE MIDDLE (MALCOM en VF), marche un tout petit peu sur les pas de son aîné Parker !] Mais bon, il faut s'y résoudre, la série étant devenu un business ultra-lucratif, impliquant des moyens très importants, elles se sont multipliées, mais sans que cela ne m’émeuve outre mesure.
 
Jusqu'à ce que... De retour d'un voyage récent aux USA, Bernard RAPP me parla d'un drôle de truc qu'il avait vu à la télé là-bas. Intrigué, je demande à l'Ami Américain (qui m'avait déjà magnétoscopé la série MASTERS OF HORROR), un fan du site, s'il serait possible de me faire des copies de la chose. Et grâce lui soit rendue, j'ai pu voir cet objet merveilleux qu'est PRISON BREAK ! Halleluyah !
 
Michael Scofield est un gars dans la petite trentaine (ou juste avant) qui n’a vraiment pas de chance : il est un brillant architecte, il a un appartement grand comme un hangar, il gagne très bien sa vie, il est super beau gosse, etc. N'en jetez plus, la cour est pleine. Tout va bien, merci. Il apprend néanmoins que son frère Lincoln, qui est plus âgé que lui et dont le parcours est nettement plus chaotique (deals et délinquances), est condamné à la chaise électrique pour meurtre. Les preuves sont accablantes (une vidéo de surveillance montrant Lincoln abattre la pauvre victime notamment) et le procès ne traîne pas. Dans un mois, Lincoln sera exécuté. Michael va voir son frère et lui pose une simple question, tout simple, à savoir : est-ce vraiment lui qui a tué cet homme... Ce à quoi le grand frère aussi simplement : non !
Bien. Michael n'insiste pas. Et quelques jours plus tard, il essaie de cambrioler une banque ! Oui, lui, le gars à qui tout réussi. Le garçon a une idée en tête. Il cambriole la banque en prenant le plus de temps possible afin d'être bien sûr d'être arrêté ! Et ça marche. Michael passe en comparution immédiate au tribunal, et il est condamné à 5 ans de prison ferme. Il est enfermé dans le même centre pénitencier que son frère.
Lorsque les deux frangins se rencontrent au parloir, vous pouvez imaginez que Lincoln est furieux de voir son petit frangin à qui tout réussi derrière les barreaux. Michael lui explique alors que... le cabinet d'architecture pour lequel il travaille a construit une partie de la prison ! Les yeux de Lincoln s'illuminent tout de suite. Il demande à son cadet : "Tu as vu les plans alors ?". Ce à quoi, très flegmatique, Michael répond : "Mieux que ça !". Il enlève sa chemise pour montrer alors l'énorme tatouage qui lui couvre le dos, le torse et les bras, tatouage complètement exubérant et très dense, avec cartes de poker, serpents, femmes à poil, aigles, slogans, etc. Lincoln s'aperçoit alors que l'énorme tatouage n'est rien d'autre qu'une version stylisée, codée et donc indétectable du plan de la prison dans ses moindres détails, même les plus techniques.
Michael a un plan pour délivrer son frère, et il sait parfaitement comment on peut sortir de l'établissement pénitencier !
 
 
Il faut bien le dire, même si vous avez compris que les séries me détendent et me font passer éventuellement un bon moment sans plus (en quelque sorte), PRISON BREAK se distingue du lot, et pas qu'un peu. Il faut avouer également que les Américains sont des gens très habiles en la matière. Et pas seulement parce que nous, Français, sommes complètement nuls dans le même domaine. [À part, peut-être, les DOCUMENTS INTERDITS, série sans équivalent au monde et tout à fait scotchante, dont je vous parlerai très certainement un de ces quatre.]
24 HEURES a un principe de base tout à fait original, du moins sur le papier, idéal pour le format série, et son rôle principal (Kiefer Sutherland) est très bien tenu. LES SOPRANOS, malgré un genre rebattu au cinéma, est absolument consciencieux et d'une fort belle facture en ce qui concerne le casting qui, chose rare, est parfait de A à Z.
PRISON BREAK néanmoins place la barre nettement au-dessus. Et c'est dans son système de fonctionnement que la série se démarque.
Les scénaristes américains sont assez habiles. Ils ont un art consommé en ce qui concerne la compétence de "donnage des cartouches", expression que je viens de forger pour vous. Je m'explique. Des rebondissements, il y en a. On les garde consciencieusement, et on les place avec minutie. Parallèlement, il y a toujours des zones d'ombres dans l'intrigue, dans le passé des personnages, ou dans l'identité des personnages mystérieux. Et là aussi, on éclaire petit à petit, en général très lentement au fil des épisodes, ces fameuses zones d'ombre. Là aussi, on sait où placer ces révélations, on sait en user avec parcimonie, histoire de faire monter la pression et l'addiction chez le spectateur. LES SOPRANOS font ça très bien (malgré la relative décontraction de la série), ou encore LA CARAVANE DE L'ÉTRANGE (je préfère le CARNIVALE original ! Belle série très bien soignée, avec un formidable casting de luxe : Clea Duvall, Adrienne Barbeau, Patrick Bauchau, Michael Anderson). C'est un art que de savoir donner des cartouches à son spectateur : ni trop peu, sans quoi il ne peut que s'accrocher à la narration au risque de s'ennuyer ou de juger que tout cela avance trop lentement, ni trop, sans quoi on diminue l'addiction et on risque de nuire à la crédibilité de la série ou de rendre les épisodes suivants bien fadasses. Et pour ça, donc, nos amis Ricains, ils sont balèzes. C'est une question de dosage, et c'est une question de slowburn encore une fois, c'est-à-dire de rendre haletants et brûlants des événements qui, à notre goût, avancent trop lentement... Ça swingue, quoi !
Et bien mes petits amis, tous ces repères, vous allez vite les oublier avec PRISON BREAK, qui utilise une tactique complètement différente. Là où les concurrents utilisent cet art de la parcimonie haletante, cette série fait le contraire, et le résultat est ahurissant. PRISON BREAK donne tout, PRISON BREAK est aussi calculateur que les autres, certes, mais lâche les chiens constamment, et donne des cartouches à foison ! C'est bien simple : là où les autres lessives ménagent un bon cliffhanger par épisode, PRISON BREAK rebondit d'un événement formidable à peu près toutes les cinq minutes, et même parfois moins. Le suspense est complètement phénoménal, au point d'être absolument immonde ! Et je vous assure (même s'il va falloir me croire sur parole, car je ne vous dévoilerai rien) qu'on fait des bonds sur son siège, qu'on se lève devant son poste, en général cinq ou six fois par épisode. Et sans exagérer en plus. PRISON BREAK a un sujet suffisamment riche et original (et loufoque encore une fois) pour se permettre une générosité jusque-là inédite ! Et si la série, qui a bien marché aux USA, devait faire école, et bien, je vous assure qu'on assisterait alors à un véritable chamboulement dans la façon d'écrire ces choses-là. On passerait comme je l'ai dit à la tactique inverse.
Un sujet original donc. Un modus operandi (ça faisait longtemps !) iconoclaste. Et un personnage principal hors du commun mine de rien, qui, allié au contexte et à l'intrigue de départ, permet les folies logiques les plus débridées... Dur d'en dire plus sans donner d'exemples, dur d'en dire plus sans rien dévoiler... Mais je peux vous mettre l'eau à la bouche d'une autre manière, par la petite porte [Pour une série se déroulant dans une prison, c’est une démarche logique ! NdC].
Disons le tout de suite, contrairement à CHAPEAU MELON..., PRISON BREAK, comme tous ses petits camarades, ne révolutionnera pas le langage cinématographique. C'est absolument soigné. La lumière, un peu métal pour moi, est rigoureuse, le découpage en général est habile, etc. Mais à quelques plans près (très beaux), c'est du carré. La direction artistique est tout à fait admirable, et il y a beaucoup de moyens déployés. Bravo.
Par contre, vous l'aurez compris, le scénario est... époustouflant ? Fabuleux ? Je ne sais pas quel mot convient le mieux, mais c'est une merveille. C'est très précis, généreux et d'une habileté complètement monstrueuse, et là pour le coup, moi qui en général me bats contre le Tout-Scénario, je dois l'avouer, on n'est plus dans la construction habile, on est dans une cathédrale. Je n'ai jamais vu ça !
Non seulement, tout cela est bien fichu, non seulement les auteurs sont d'une générosité inédite comme je l'ai dit plus haut, mais en plus, les gars ont réussi à presser le citron jusqu’à la dernière goutte et à exploiter quasiment tout le matériau à leur portée. Et encore mieux que ça : ils ont fait preuve d'un sens du courage et de l'iconoclasme, et là je pèse mes mots (surtout quand on connaît les enjeux commerciaux colossaux de ces séries), absolument FA-BU-LEUX ! [Sweetie darling… NdC] Tomber sur un sujet malin comme un singe, c'est très bien. Construire un suspense gigantesque et quasiment constant, c'est impressionnant. Mais PRISON BREAK fait encore mieux en poussant son principe dans des extrémités inédites. Les scénaristes de la série, sur ce point précis, font preuve d'un courage authentique. Plusieurs fois en effet, ils mènent leur histoire dans des recoins qui sont, en fait, des points de non-retour. C'est-à-dire qu'au lieu de distiller sagement les révélations, ils font au moins quatre ou cinq fois dans la saison exploser la série. Et ça les amis, je n'avais, ni de près ni de loin, jamais vu ça ! Les gars n'hésitent pas à prendre des risques narratifs énormes afin de casser leur jouet le plus possible. C’est-à-dire que ces gars-là, manifestement doués, avaient de quoi faire avec ce matériau plusieurs saisons, en gérant de manière pépère les événements. Mais plusieurs fois dans les 22 épisodes, et bien ils décident de tout casser et de faire faire à la série des virages en épingles, en général complètement terrifiants ! Je m'arrête là et vous laisse découvrir la chose. Mais je crois que c'est sur ce dernier point que PRISON BREAK est le plus étonnant, et de très, très loin.
Pour le reste, on est dans un bel écrin. Les comédiens sont vraiment très bons. Certes, quelques uns sont un peu plus fadasses, comme l'avocate et amie de Lincoln, le fils de ce dernier, l'avocat qui les aide, etc. Mais pour le reste, c'est du billard, c'est du caviar. Peter Stormare, plus vulgaire que jamais, vient là en vedette américaine, et remplit sa mission les doigts dans le nez. Stacy Keach, habitué des séries télé (MIKE HAMMER, quel prozac !), signe là un rôle très beau, et on se dit qu'il est bien dommage que ce comédien n'ait pas eu une meilleure carrière. Il est excellent et il a une sacré bouteille, si j'ose dire. Dominique Purcell, petit à petit, s'avance rigoureusement dans le rôle de Lincoln, et sait mettre en valeur son frangin de héros. Bien, bien.
Par contre, on est dans le luxe cosmique et dans le sur-fin total avec d'abord Robert Knepper, dont on a déjà croisé la tronche de second couteau ici et là, dans le rôle de T-Bag, l'ignoblissime fouteur de merde, homosexuel, pédéraste, et quasiment nazi ! Un superbe rôle, joué les doigts dans le nez !
Michael est joué par Wentworth Miller, inconnu au bataillon, et là les cocos, c'est encore mieux, c'est la sur-classe ! C’est merveilleux. C'est du miel ! Mesdames, oubliez les fadasses Brad Pitt et autres Clooney branchouilles. Miller a de la chance. Il a rencontré là un rôle d'une grande richesse. Son personnage est fabuleux. Je crois qu'il ne donne pas un seul coup de poing de la série. Ce type, c'est l'intelligence pure. Et c'est aussi grâce à ce personnage hors norme que toute la série fonctionne. Évidemment, pour faire s’évader son frangin, Miller a un plan très détaillé, mais la vie en prison n'est faite que d'aléas et de pression sociale, et à chaque pas fait en avant vers la sortie, il y a un écueil imprévu. Miller, qui joue ici un personnage quasiment surdoué, doit se faire joueur d'échec, et il doit préparer ses parades avec deux coups d'avance à chaque fois, ce qui, vous l'imaginez, nourri encore plus un suspense déjà très fort ! Et bien, comme si cela ne suffisait pas, Wentworth Miller est complètement délicieux en tant qu'acteur. Non seulement le personnage est passionnant, mais en plus les créateurs de PRISON BREAK ont fait preuve d'un sacré nez en embauchant le garçon qui, haut la main, fait tenir toute la série sur ses neurones (je brûle d'envie de vous donner un détail fabuleux... Mais non, il faut que résiste). Si le reste ne vous a que mollement convaincus, allez-y pour lui. [Ensuite, vous verrez que cet article était bien en dessous de la vérité !]. Il est assez rare de voir, au cinéma comme à la télé, un cerveau pur se débattre, et vous allez voir, ce type-là nous scotche constamment.
Peu de faiblesses. Une façon de faire opposée à la concurrence. Un sujet bougrement original. Un casting soigné, et un héros über alles (ce qui ne l'empêche pas de connaître les pires difficultés ; ce type n'est pas surpuissant, il est juste intelligent au possible !). Un scénario complètement fou. Que demande le peuple ?
J'ai eu la chance de voir la série d'une traite quasiment. Mais déjà, le suspense de PRISON BREAK, sa force d'écriture, en faisait une expérience très douloureuse pour mes nerfs ! J’imagine que lorsqu'on découvre la chose à la télé, lorsqu'on doit attendre une semaine entière jusqu'au prochain épisode, on doit tout bonnement avoir envie de se suicider ! Je vous conseille, en attendant que la série passe, de faire du yoga ou de vous mettre à l'archerie zen. Ou alors prévoyez une cellule de soutien psychologique.
 
La série débarque à la rentrée sur M6 (qui mettra sûrement là-dessus une VF bien pourrie aux petits oignons, historie de bien détruire le jeu nuancé des comédiens, mais bon...).
 
Je n'ai qu'un mot à vous dire pour septembre : bon courage, les gars !
 
Bisous.
 
Jubilatoirement Vôtre.
 
Dr Devo.
 
PS : Je vous imagine déjà vous tordant de plaisir sur votre petit canapé. C’est comme faire des gratouilles à un chat. Rien que ça, rien que cette image, est une sublime récompense qui vaut très largement les efforts et le temps passé sur cet article !
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Mardi 23 mai 2006

Recommander - Publié dans : Lucarnus Magica

(Photo : une photo du film BUBBLE, tout simplement !)

 

Chers Focaliens,
 
Il n'y a rien à faire, le père Soderbergh reste malgré tout quelqu'un qui parait éminemment sympathique. Des cinéastes à la dérive, on en a vu des tas. Qui continuent à faire des films, mais qui semblent avoir renoncé au profit de je ne sais quoi, la popularité sans doute. Par exemple Almodovar, qui ne cesse de refaire depuis des années le même film, avec le même pathos, sans que cela ne gêne personne, lui qui comptait parmi les gens les plus iconoclastes. On serait tenté de dire la même chose d'un Woody Allen, mais comme je l'ai déjà dit ici, le vieux bougre, au moment où on se dit que c'est fini, qu’on n'ira plus voir ses téléfilms, nous pond quelque chose de fabuleusement réussi. Dernier exemple en date, le magnifique ANYTHING ELSE, ou encore MATCH POINT, petite chose pas révolutionnaire mais tout à fait regardable, quasiment.
 
Soderbergh est un type formidablement intéressant. KAFKA, KING OF THE HILL et le fabuleux L'ANGLAIS, c'est tout de même tout à fait superbe. Et puis, ces derniers temps, malgré des choses dont il n'a pas à rougir comme TRAFFIC ou FULL FRONTAL, on reste quand même largement sur sa faim. SOLARIS ne présente que très peu d'intérêt, desservi en plus par un casting un peu surprenant ; OCEAN'S ELEVEN se regardait dans un soupir et fut oublié aussitôt vu, et sa suite était d'une mondanité absolument paresseuse. Non pas qu'on ait enterré le monsieur avec l'eau du bain, mais quand même, on était inquiet et ça sentait le roussi, alors même que le gars en profitait pour produire à tour de bras, souvent avec son camarade l'improbable Clooney, des films ostensiblement moyens, et souvent, au vu des sujets, complètement inaboutis (SYRIANA, GOOD NIGHT AND GOOD LUCK ou encore LOIN DU PARADIS).
 
En annonçant un film à budget minuscule et entièrement tourné avec des comédiens non-professionnels, on pouvait subodorer que le Soderbergh se payait, sinon un retour aux sources, au moins un retour aux affaires tout à fait judicieux. Le film-annonce de BUBBLE, très énigmatique et drolatique, a mis l'eau à la bouche de l'équipe de Matière Focale. Allons voir comment c'est à l'intérieur...
 
De nos jours, dans une petite ville de l'Ohio. Martha (Debbie Doebereiner) est une grosse dame d'une quarantaine d'année qui vit seule avec son vieux père dont elle doit s'occuper avec attention. Elle travaille dans une toute petite fabrique de poupées en plastique, usine semi-mécanisée où encore une grande part du boulot se fait à la main, et où le nombre total d'ouvriers n'atteint pas les dix personnes. Tous les matins, elle passe prendre Kyle (Dustin James Ashley), un petit jeune dans la vingtaine qui n'a pas de voiture et qu'elle amène donc à l'usine tous les jours. Les deux ne parlent pas beaucoup, mais s'apprécient et se respectent, Martha étant toujours prête à donner un coup de main à Kyle qui a peu de temps libre puisqu'il doit cumuler deux boulots pour s'en sortir (et encore, en logeant chez sa mère !).
L'usine ayant reçu une grosse commande, une jeune femme, également dans la vingtaine, Rose (Misty Dawn Wilkins, ils ont tous des noms impossibles !) est embauchée en CDD. Naturellement, elle se rapproche de Martha et surtout de Kyle qui a logiquement le même âge... Martha se méfie de Rose, qu'elle trouve un peu arrogante malgré sa discrétion. Mais la vie suit son cours, jusqu'au jour où Rose demande à Martha de garder sa fille pour une soirée...
 
Acteurs non professionnels, décors sans doute réels (les intérieurs auraient été tournés dans les maisons même des comédiens amateurs !), sujet minimaliste, pas énormément de dialogues, et un rythme un peu bizarre mais complètement tranquille, BUBBLE est assez surprenant, et prend quasiment tout le monde à contre-pied. La structure du film est simplissime : il s'agit de coller au "réel", de montrer le déroulement des journées et d'entrecouper tout ça de petits breaks musicaux discrets (durant lesquels il se passe souvent de jolies chose d'ailleurs). Point à la ligne. Ça cause peu, ça parle un peu de rien. Les gestes sont à minima.
 
Soderbergh a choisi une tactique très agréable, celle du "petit jardin", dont la devise est "mon jardin est petit, mais c'est le mien !" On a l'impression de se balader chez nous les ploucs (terme non péjoratif dans ses pages), dans une sorte de mini-ville tristounette, remplie de mini-gens vivant des mini-vies, comme d'ailleurs la plupart d'entre nous. La classe ouvrière, quoi, BUBBLE racontant finalement la vie des SMICARDS (à ce sujet, je note que le personnage de Rose met carrément le doigt dessus et décrit en une phrase la vie d'un smicard, ce que le cinéma français avec ses "c'est con le chômage et la mondialisation", théories de niveau CP, n'a jamais réussi à faire ou à montrer en vingt ans de "cinéma du réel" ; il s'agit de la phrase par laquelle Rose explique pourquoi elle ne peut pas faire d'économies !).
Curieusement, BUBBLE, ce n'est pas non plus les frères Dardennes ! Et croyez-moi, c'est rien de le dire, car c'est complètement l'opposé, dans la forme comme dans le fond.
Ici, la caméra est complètement fixe ou presque (un petit pano de temps en temps), et toujours sur pied. Le film est tourné dans un très beau scope, et enfin, on retrouve l'art du cadrage de Soderbergh, c'est-à-dire une vraie recherche esthétique qui manquait cruellement à ses derniers films. [Je note la scène entre Rose et son ex-boyfriend devant les yeux de Martha, avec laquelle Soderbergh, mine de rien, semble s'être bien amusé : elle se déroule dans une pièce dix fois trop petite pour pouvoir tourner une scène à trois axes, mais l'animal se tire très bien de cette contrainte, ce qui nous faut un contrechamp sur Martha absolument délicieux, froid, et plein de suspense !]
La photo est absolument magnifique, signée Soderbergh lui-même, et privilégiant ce qui se fait de mieux au cinéma en matière de tournage, aussi bien en 35mm qu'en vidéo (c'est le cas ici) : l'éclairage aux néons qui donne toujours des résultats absolument époustouflants. La lumière est donc très belle, merveilleusement étalonnée et complètement fabriquée. Il y a même des choses magnifiques : les teintes maronnasses, les teintes rougeâtres, les deux plans surexposés (pardon, trois avec le magnifique bac à poupées !), et encore plus fort, les scènes quasiment dans le noir, toujours en voiture. C'est quand même pas dégueu, et ça ne mange pas de pain. Le son est également très joli, et instaure un climat nuancé qui ne rechigne pas à la coupe un peu plus sauvage que prévue. Ce n’est pas les Dardennes donc, c'est le contraire.
 
BUBBLE est tourné en vidéo, mais somptueusement étalonnée (c'est même rare de voir de si belles copies en salles de nos jours), ça se passe dans une usine, et puis il y a le reste de l'histoire que je ne vous raconterai pas ici (passionnante d'ailleurs), et de temps en temps, telle ou telle couleur sur tel objet dans la fabrique de poupée nous paraît bien artificielle mais très composée, et on se dit que le gars Soderbergh a dû y mettre un coup de pinceaux... Bon dieu, j'ai déjà vu ça quelque part. Mais bien sûr ! BUBBLE est l'exact opposé de DANCER IN THE DARK. En fait, les deux films n'ont absolument rien à voir, mais le malin Soderbergh aurait quand même bien vu le film de Lars Von Trier. En sortant de la salle, je me suis même dit que Soderbergh avait fait son film en réaction (négative ou positive) à celui de Von Trier. À la réflexion, c'est sans doute un peu exagéré, mais il me paraît assez impossible que Soderbergh n'y ait pas pensé en tout cas. DANCER IN THE DARK, la comédie musicale glauquasse (et superbe), filmée avec 500,000 caméras dans une Amérique entièrement recréée en studio, avec des acteurs hystériques, une mise en scène très malpolie et ultra-préparée, son ton de mélo ultime hypertrophié mais prêt à toutes les ambiguïtés, son avalanche d'événements tous plus hénaurmes les uns que les autres (qui aurait osé un "Écoute ton cœur, Selma !" sinon Von Trier le malpoli ?), c'est le contraire absolu de BUBBLE, son double discret, c'est le parti-pris quasiment inverse.
 
Le film de Soderbergh est quand même drôlement étonnant. Il fait quasiment le contraire de ce que tous les autres font. Le jeu des acteurs est le plus sobre possible. On se dit d'ailleurs très naturellement pendant la séance que TOUS les films devraient être joués comme ça. Le pathos est à son minimum. Quand j'ai vu le gros plan sur le père de Martha dans la dernière partie du film, je me suis dit que ce type jouait exactement ce qu'il fallait, ni plus ni moins (et c'est difficile de faire moins !). C’est ça qu'on veut !
Le propos quant à lui se dessine en loucedé, dans les interstices, et c'est là que le film est le plus étonnant. Soderbergh met constamment le doigt dessus, sur ces sentiments fugaces, durs à saisir, banals mais essentiels, et que finalement on ne retrouve jamais ou presque au cinéma. Et la chose est d'autant plus étonnante que tout se joue entre une mise en scène rigoureuse mais amusée, et des dialogues ou des situations anodins ou trop ouverts, ce qui d'ailleurs n'empêche pas de belles percées lyriques (dans le contexte minimaliste du film, bien sûr) comme dans la scène de l'église ou celle du bain, par exemple. Soderbergh dessine un faisceau de sentiments et de situations simples, mais qui font chavirer la barque tout doucement, barque qui dérive de toute façon vers une espèce de Fantastique. Si on ne lit le film qu'à travers les acteurs et les dialogues, il est incomplet, et si on fait de même avec la mise en scène, c'est pareil ! La vérité se situe entre les deux. Et là où Soderbergh marque des points et imprime définitivement la subtilité du projet, c'est dans le refus de faire un film social ou réaliste, bien au contraire. BUBBLE présente un univers entièrement subjectif, et c'est là la chose la plus surprenante ou presque. Avec un montage rigoureux (signé Soderbergh, encore une fois) et en montrant des signes subjectifs visibles sans imposer une quelconque lecture, le réalisateur arrive à faire un film d'entre-deux extrêmement rythmé, où il se passe beaucoup de choses, où il se passe même toujours quelque chose. [En cela, ce film réalise ce que Gus Van Sant ratait le plus souvent dans LAST DAYS.] Il y a une idée dans chaque plan, rien n'est perdu, malgré la petitesse de l'espace (le film fait à peine une heure et quart d'ailleurs). Et c'est dans la coupe que Soderbergh se révèle le plus adroit, le plus soufflant même, nous imposant un dernier plan absolument bouleversant, justement à cause du point de montage qui l'achève. On prend alors, le souffle coupé, un grand coup de poing dans la figure, malgré le plan, pas du tout choc pour un rond. Et dans ce qui est le plus beau point de montage de l'année (avec le dernier plan du SOLEIL de Sokourov, bien sûr), c'est un gouffre de solitude qui nous tombe sur le coin de la figure, seul vecteur nommé du film, mais que Soderbergh nous renvoie avec une force assez fabuleuse.
 
On sent que Soderbergh en a largement sous le pied malgré l'extrême aboutissement du film, mais il ne faut pas bouder notre plaisir: BUBBLE est un film vraiment remarquable. Le jardin est petit mais c'est vraiment le sien. Comme dirait notre ami Tournevis, trois décors, deux acteurs et une bonne paire de ciseaux, et une fois de plus, l'affaire est dans le sac. La classe.
 
Étonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 22 mai 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


(Photo : "Speedracer" par Dr Devo)




Chers Focaliens,

Alors que dans ma ville, le cinéma Pathugmont a déclaré la guerre au sympathique petit complexe art et essai voisin, le spectateur est à la fois perdant et gagnant, mais surtout perdant. Le résultat, c'est que les deux cinés passent tous les films de Cannes : Almodovar, Moretti, mais aussi DA VINCI CODE ou BITTERSWEET LIFE, tout ça passe en V.O dans les deux cinémas (plus encore une VF pour DA VINCI CODE !), occupant déjà un nombre phénoménal de salles... pour rien ! Le Pathugmont, machine de guerre, en profite pour passer deux ou trois autres films en V.O en plus, histoire de bien enfoncer le clou. Notamment ce DUELIST coréen que personne à Matière Focale n'a vu venir.

La Corée, il y a un siècle et demi ou deux, avant l'électricité et le cheval vapeur, grosso modo. La jeune Namsoon, espèce de garçon manqué vive et têtue, est une des rares femmes à travailler pour la police. Elle et ses collègues repèrent sur le marché un bien étrange trafic. Un homme masqué a essayé de voler un moule officiel pour fondre des pièces de monnaie. En fait, toute la brigade a remarqué que de la fausse monnaie circulait en ce moment dans le pays. Il va falloir enquêter sérieusement. Namsoon, pendant la tentative d'interpellation de cet étrange homme masqué, réussit à voir la moitié de son visage, et remarque notamment le regard incroyablement triste de l'individu. Au fur et à mesure de l'enquête, la fascination (pour Yeux-Tristes, surnom du type) grandit jusqu'à l'amour ou quelque chose qui y ressemble...

Et bien les amis, nous sommes accueillis en début de projection par une salve de petits plans ultracourts, de nuit en plus, pendant lesquels je me dis : "Jean-Marie Poiré, mon coco, ça fait longtemps qu'ils essaient, mais lui a réussi : ton record de nombre de coupes en 20 secondes, tu es en train de le perdre". Est-ce que je sors, me disais-je ? Mais non ! On n'est pas des chochottes ; et d'une certaine manière, j'ai bien fait. D'abord parce que le nombre de coupes va quand même diminuer pour atteindre un nombre plus raisonnable, et d'autre part parce que je remarque pendant cette petite période d'hystérie introductive que le réalisateur n'en a pas forcément grand chose à faire des plans filmés, il coupe et surcoupe comme un parkinsonien juste pour avoir des effets de couleurs et de textures à l'écran... Intéressant... Pas éblouissant de beauté, mais intéressant.

Et c'est vrai qu'il y a plusieurs petites choses plutôt étranges et accrocheuses dans la première bobine du film. D'abord un effort de narration léger mais notable à travers un récit introductif (et ce n'est rien de le dire), plutôt habile, car l'histoire racontée là s'arrêtera avant sa chute, d'une part, et n'aura strictement aucune importance dans la suite du film ! Rigolo ! Ce n'est qu'un faux départ.
Puis arrive la séquence du marché, et sa présentation en chausse-trappes des personnages. Le premier réflexe est de se dire que ce n'est pas vraiment beau. On a l'impression que l'échelle de plans (plutôt en fixette sur les plans américains, soit quand même un peu moins serrés que la mode occidentale) est un peu riquiqui, que le cadre est un peu approximatif, etc. Et c'est vrai ! Par contre, on est assez étonné par la relative complexité de l'exposition, qui déconstruit un peu la linéarité de la narration (légèrement, ce n'est pas non plus du cubisme !), et des séries de plans qui privilégient les coupes intuitives dans les textures (draps, couleurs, bruits, etc.), quitte à user des effets les plus voyants (comme les fondus d'un plan à l'autre en volet à partir d'un objet, et ce jusqu'à plus soif). Le réalisateur s'attache même à ne construire sa séquence que sur deux principes : il n'y a (volontairement) pas de profondeur de champs, ce qui empêche de voir complètement la situation, et le champ/contrechamps tend à disparaître. Ce qui nous vaut de nouveaux effets, quelquefois rigolos, comme la superposition dans le même plan du champ et du contrechamp, ou encore des effets de fausse perspective en aplat, toujours payants. Le réalisateur ne fait qu'une chose : perdre son spectateur en lui faisant comprendre les choses petit à petit, et faire dans sa séquence le maximum de travellings de profil très longs sur la course de tel ou tel personnage. Le résultat, surchargé, ostentatoire et étouffe-taoïste, est assez agréable, dans le sens où l’on a l'impression que le film ne privilégie que les textures, et qu'il s'enferme dans les mouvements de translations gauche-droite. Lee Myung-Se étant un gros fan de fondus enchaînés, on a l'impression d'une image presque en perpétuelle évolution, jusqu'à ce que la notion de coupe devienne très vaporeuse et très subjective. Ajoutez à cela de très malpolis parti-pris, notamment l'utilisation de la vitesse [du ralenti, de l'image fixe, de l'accélération délicieusement bennyhillienne, jump-cuts sur des plans au ralenti se terminant en image fixe avant la coupe (plus surchargé, tu meurs !), etc.]

Fichtre, se dit le lecteur attentif, voilà qui est très étonnant, dans ce qui ne devrait être qu'un film de sabre de plus ! Alors, précisons. On comprend qu'il y a une certaine attention, et un certain vœu d'aller vers cette absence de coupe, ou plutôt de déplacer les coupes (de plans, bien sûr) en périphérie de la mise en scène. Ce n'est pas non plus le sublimissime THE MOAB STORY de Peter Greenaway, qui pousse le bouchon bien plus loin, multiplie en plus le sur-cadrage et n'arrête pas d'ouvrir carrément des fenêtres d'images dans le plan déjà existant.
Rien de tout cela ici, mais la notion de collage de deux plans devient quand même relative. Dans les scènes suivantes, et surtout dans la deuxième partie du film, on perdra progressivement cette sensation pour aboutir à un montage qu'on qualifiera de plus classique. Mais en début de film, l'incroyable surcharge nous perd relativement agréablement, même si encore une fois ce n'est pas l'extase esthétique du siècle.
Le son sait jouer de l'interruption (souvent de longues plages de silence, malheureusement un peu inféodées à l'image et donc un peu illustratives) ; les lumières et la photo jouent beaucoup sur le contraste et appuient certains sur-cadrages, notamment par des jeux de noir (scène de combat nocturne dans la rue). La musique de cette introduction est d'ailleurs assez rigolote et totalement vulgosse : musique d'action, puis musique de cirque, puis musique classique, puis guitares hard-rock, dans un mélange assez amusant qui privilégie plus l'effet de saillie rythmique que l'effet de catalogage ironique, pourquoi pas.
Je surcoupe, je surcharge, je remplis les plans à ras bord, je sur-cadre, je profite de tous les leviers de la mise en scène. C'est assez vulgaire, mais ça a le mérite d'essayer.

Lee-Myung See va toujours garder ces prérogatives, mais malheureusement, si les effets de son film seront toujours aussi voyants, nous perdrons par la suite leurs effets combinatoires (entre eux, si j'ose dire), et l'effet de surcharge hénaurme. Il y aura du jeu avec les lumières ou avec les ruptures de son dans le reste du film, mais on ne sera jamais perdu dans un tourbillon indigeste comme dans ce début de film, et c'est bien dommage en quelque sorte.
En effet, la mise en scène deviendra par la suite plus univoque, préférant faire un effet à la fois plutôt que douze. Cela pour laisser passer sans doute une narration qu'on s'attachera à rendre plus classique et linéaire. Afin de ne pas perdre le public sans doute. Donc, la suite du film, si on peut dire, est "plus sobre", en tout cas moins baroque, moins chargée. On a compris cependant que Lee-Myung See est un cinéaste de l'effet.

Sinon, dans le décorum, les thématiques et surtout le jeu des acteurs, on est en plein cinéma hong-kongais semble-t-il. Notamment à travers les liens entre les personnages, ou encore dans le jeu comique de Ji-Won Ha (l'héroïne).

Malheureusement, le film ne perdra son spectateur qu'un temps. Et le film va révéler des défauts bien plus rédhibitoires ! D'abord, globalement, le cadrage ne se révélera jamais. Si le réalisateur aime pendant le combat montrer le mouvement des corps, mais en cachant au maximum les mouvements de sabre (étonnant, vrai choix), on comprend, une fois les scènes moins identifiables passées, une fois que l'enquête policière toute bête est lancée, que ce ne sera jamais beau, jamais sublime, juste un peu alambiqué, et encore...
Au fur et à mesure, on perçoit l'absence de narration autre que scénaristique ou dialoguée, et du coup, l'échelle de plans, par exemple, se révèle caduque, tout comme la musique (de plus en plus uniforme et vulgaire, jusqu'à d'horribles emprunt électro-caca à la Gotham Project, beurk), et le reste... On s'aperçoit qu'il ne se passe quasiment plus rien, malgré les mouvements à l'écran, malgré la surcharge. Un effet succède à un autre, et le film se révèle être malheureusement sans aucun rythme, et au profit, en plus, d'une histoire assez simplette. Cette absence de rythme est évidemment tout le contraire de ce que le réalisateur semble vouloir faire, puisqu'il introduit de plus en plus de scènes lentes qui viennent s'opposer à l'action. Il faut sans doute un estomac que je n’ai pas pour pouvoir manger sans sourciller cette overdose de petits effets numériques ou chorégraphiques. De plus en plus, le film s'atomise, perdant la notion de séquence, puis celle de scène, pour finir par s'atomiser au plan, soit, pour être clair, à faire le contraire de la séquence d'ouverture. Longueur oblige, les effets semblent également se répéter. Là dessus, le rythme ne cherchant non plus la rupture, mais au contraire la fluidité, la monotonie gagne du terrain, jusqu'à nous laisser épuisés dans un coin du ring. DUELIST arrive au final à devenir d'une grande prévisibilité. Le film chercher clairement à se vendre aussi à l'international, et n'est plus à la fin qu’une espèce de carte de visite en forme d'auberge espagnole, bien utile car le film mélange la comédie, le mélodrame amoureux, le film de sabre, le film à costume, et l'enquête policière.

Le film, richement doté (la Corée, semble-t-il, produisant beaucoup de films) ne transforme jamais l'essai de son introduction très longue, tant sur le plan narratif, au final d'une linéarité simpliste, ni sur le plan esthétique ou cinématographique. DUELIST fait penser, mais en moins antipathique, à NIGHTWATCH, le fameux film russe vu cette année, un film pour l'export, "un film parce que nous aussi on peut le faire". Dans les deux cas, on se demande ce qui pousse les metteurs en scène à déployer ces efforts : faire des films ou être réalisateurs ? Un grave challenge. On imagine très bien, en tout cas, que les génies sans bouillir des pays émergeants pourraient très bien devenir yes-men à Hollywood et gagner leur place au soleil. Est-ce suffisant, et surtout est-ce nécessaire ? La standardisation de ces gens, en tout cas, a déjà commencé. Est-ce à cela que rêvent les "pauvres" ?

Zènement Vôtre,

Dr Devo.

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Dimanche 21 mai 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Filmi


(Photo : "Fafafafa Faaa, Fafafafa Faaa")

 

Chers Focaliens,
 
Tandis que tout le monde se rue vers Cannes avec la bave aux lèvres, les participants à mon jeu annuel du Palmarès Tanaka (où il s'agit de faire un palmarès meilleur que celui du Jury de Wong Kar-Wai sans avoir vu les films, méthode qui marche chaque année très bien, figurez-vous) ont voté consciencieusement. Les résultats sont assez rigolos, et je vous les livrerai le lendemain du Palmarès officiel. On va encore une fois énormément s'amuser.
Pendant ce temps-là, mon quotidien régional fait sa une d'hier sur le DA VINCI CODE. Pour dire que finalement, c'est pas grand-chose. L'article s'appelle « DA VINCI CODE : QUEL CINEMA ! », ou quelque chose comme ça. Avec une photo énorme qui n'est autre que l'affiche du film ! En rang serré, les médias sanctifient et/ou font énormément de pub à un film qui n'est jamais qu'un film de Ron Howard, un des plus ternes réalisateurs du monde...
 
C'est dans ce contexte que Over-Blog rend hommage à Matière Focale, sans que j'ai graissé une quelconque patte, et sans avoir lèche-botté ni rien. Sur la page d'accueil du site, notre hébergeur, en effet, laisse toujours la place à quelques interviews de bloggeurs, et aujourd'hui c'est notre tour, chers focaliens. L'interview a pour titre une phrase tirée de son contexte délicieusement et avec humour, à savoir : "SANS MON BLOG, RIEN NE SERAIT ARRIVÉ, SURTOUT DANS UN MILIEU COMME CELUI DE LA CRITIQUE OU DU CINEMA". En toute simplicité ! Voilà un titre qui va nous valoir encore beaucoup de copains ! Quelle prétention ! C’est délicieux. Ceci dit, l'interview est assez marrante. Ça se passe ici !
 
De retour à la maison après avoir rendu ses hommages au Marquis, qui m'offrit d'ailleurs deux superbes DVD pour mon anniversaire, dont je reparlerai sous peu. Je repense aux films merveilleux et/ou improbables que nous vîmes, et ça n'est pas triste.
 
Il y a peu, nous avions parlé d'Hitchcock – il était temps, après un an et demi de blog, et de son délicieusement saoulant LA MORT AUX TROUSSES, le film le plus 12h43 de l'histoire du cinéma (voir ici). Or, s'il y a un film que je trouve particulièrement exemplaire, tiens, ça tombe bien, c'est PSYCHOSE !
 
Que peut-on dire de ce film, sur-commenté à travers les âges ? D'abord, toi lecteur qui n'a pas vu le film, petit chanceux, permet-moi ce conseil : évite de près comme de loin d'entendre des conversations sur le film. Il y aura toujours un petit malin pour te dire de quoi il en retourne dans tous les détails, en rajoutant immédiatement que de toute façon, pfff, ce n’est pas l'histoire qui compte, etc. S’il y a bien un film dont il est absolument délicieux de ne rien savoir, c'est PSYCHOSE, ce qui tombe assez mal, car en plus d'être un film extrêmement populaire, c'est aussi un des plus commentés.
Ça se passe au début des années 60, aux USA. Une jeune femme, Marion Crane (Janet Leigh, voir photo), secrétaire dans un cabinet immobilier, dérobe à son patron une énorme somme. Non pas que la jeune fille soit un gangster de grand chemin. Elle dépose juste la grosse liasse d'argent liquide dans son sac plutôt que dans le coffre. Rongée par la peur de se faire découvrir, et sans doute aussi par la culpabilité, elle décide de fuir tout de suite au volant de sa voiture (ce qui nous vaut, jeunes lecteurs, une sublime séquence, toute simple mais bien découpée, où Hitchcock rappelle qu'avec deux plans et une bonne paire de ciseaux, on peut tout à fait faire une séquence entière de suspense extraordinaire). Après avoir roulé jusqu'à l'épuisement, elle arrive dans le petit motel de Norman Bates, en fait une sorte de suite de chambrettes-bungalows au pied d'une colline où est construite une maison impressionnante mais défraîchie à l'architecture étrange. Après lui avoir montré sa chambre, Norman Bates (Anthony Perkins), espèce de vieux garçon tout à fait bizarre mais très serviable, fait quelques sandwichs à la jeune Marion...
Je pense que le résumé est bien meilleur si on coupe là ! Même si vous vous doutez que ce n'est pas une histoire de sandwichs, véritablement.
PSYCHOSE est un film complètement hallucinant, et on peut le dire, c'est à peu près tout le contraire de LA MORT AUX TROUSSES. Là où ce dernier est vif, mené tambour battant et propose une histoire assez drôle aux conséquences grandioses, PSYCHOSE fait tout le contraire. Noir et blanc, de longs passages sans dialogues, un scénario très dépouillé, qui sent l'épure même, quasiment pas d'explication psychologique ou autre, chose rare (à l'époque et maintenant), ambiance glacée... Et quel découpage, les amis ! PSYCHOSE, c'est le film de la coupe et du cadrage. Le film étant sec comme un coup de trique, je ferai exactement pareil, et là encore, je penserai à ceux qui n'ont jamais vu le film.
Il y a, à mon sens, en plus de l'excellente facture du film (dont beaucoup de gens, y compris des professionnels, continuent de dire que cela est dû à un scénario génial, ce qui est absolument faux, même si le film est très bien écrit), deux ou trois choses absolument essentielles que je vous livre ici, en exclusivité mondiale, après un peu moins de cinquante ans de commentaires sur le film ! [Autant dire qu'il y n'y aura pas de scoop !]
Ce qui me frappe dans le film, c'est son rythme, malgré une facture en apparence classique, et malgré mon aversion existentielle pour les "films lisses". Je m'explique sur ce point : moi, ce que j'aime dans les films, ce sont les aspérités, les achoppements, les marques d'échafaudages et les outils laissés par les ouvriers après le chantier ! J'aime quand le guingois est intégré comme un élément important de mise en scène et de narration. J'aime quand c'est improbable et incongru, j'aime quand certains parti-pris sont inacceptables et envoient bouler la logique du bon goût et/ou des "choses qui se font". Le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film, après "ça ne ressemble à rien", c'est : "on n'a pas le droit de faire une chose pareille au cinéma" ! Ici, ça n'est, en apparence du moins, pas du tout le cas. Là où je vénère les accidents systématiques et l'artificialité complète de KLIMT, le dernier film de Raul Ruiz (dont je vous parle très bientôt dans un article de ma composition qui est sans doute l'article le plus important de l'histoire de la critique cinématographique depuis cinquante ans... Sans rire ! Je vous en parle tout bientôt), j'adore le film d'Hitchcock pour quasiment le contraire : son rythme qui me semble d'une fluidité parfaite !
« Faudrait savoir, Docteur Devo ! », crie une horde de lecteurs furieux de ne voir apparaître au fil des articles que des contradictions et des paradoxes insolubles. En fait, le film est vraiment pour moi l'archétype du rythme parfait. Et à la réflexion, cela est sans doute dû à deux facteurs. PSYCHOSE est à la fois un film d'une sécheresse absolue, mais aussi celui d'un sujet et d'une narration des plus loufoques. On est à la fois dans le banal le plus sordide et dans le fantastique le plus extravagant. La force du film, c'est de rendre diaboliquement concret et incarné un sujet totalement poussé à l'extrême, et arriver par là même à lui donner une sensualité furieuse. Avec PSYCHOSE, malgré la relative banalité du sujet et son hollywoodisme potentiel, on est paradoxalement dans un film qui est un univers à lui tout seul, et qui est complètement crédible ou banal. L’identification marche à fond, et le trouble engendré de la sorte est immense. Fin du premier point.
Deuxièmement, le film est l'archétype du fameux slowburn anglo-saxon avec lequel je vous rabats les oreilles depuis des lustres. C’est lent, ça brûle, on trépigne, et c'est bourré d'accidents de parcours (il est là, le paradoxe). Un vrai délice. Et de ce point de vue, la narration ne laisse aucun répit. Si la mise en scène est sèche comme je le disais (mais lyrique), le déroulé narratif est rempli d'accidents. Comme disait Beethoven, c'est un rythme ternaire pour le chant, et c'est du binaire pour l'accompagnement, deux solutions en principe incompatibles. Au final, PSYCHOSE est lent mais trépidant. Loufoque mais incarné.
Enfin, dernier point : les à-côtés. Il y a deux choses extraordinaires dans ce film réalisé en 1960 et qui est encore absolument scandaleux. La fameuse séquence signée Saul Bass, génial graphiste, inventeur de génériques sublimes à travers les âges, un vrai visionnaire ! [On ne peut que conseiller son formidable long-métrage, PHASE IV.] Hitchcock, pourtant très directif, a eu l'intelligence suprême de laisser le nœud du film à quelqu'un d'autre, et cette séquence, d'une gratuité phénoménale, d'une violence assez étonnante, et qui mélange les sentiments les plus incompatibles (l'érotisme sourd notamment, et on se demande d'ailleurs comment le film a pu sortir en l'état à l'époque), est d'une violence hallucinante.
Les acteurs, pour finir, sont phénoménaux. Janet Leigh, femme sublime (re-voir photo) est très bonne, et Anthony Perkins est fabuleux... Une sorte de Klaus Kinski qui, au lieu d'utiliser son jeu comme un bulldozer fou, agit plutôt par frappes chirurgicales, mais attention, avec une sobriété et un rentre-dedans aussi frappadingue que son collègue allemand. Le film lui doit énormément, c'est évident. Enfin, le cinéma c'est quand même du montage, et le montage, c'est aussi le montage sonore, et là, nous sommes en plein délice avec une musique de Bernard Hermann complètement insupportable (pour ceux qui ont les nerfs fragiles), belle, et qui n'a rien perdu de sa puissance et de sa vulgarité légère malgré les pompages et les détournements qui ont suivis pendant un demi-siècle.
Enfin, cerise sur le gâteau, Hitchcock fait quelque chose de très beau au scénario. Il se moque en effet de tout psychologisme. La scène finale dans le commissariat, où l’on explique comment une histoire pareille est possible, est le plus beau doigt tendu dans la face du système de toute l'histoire du cinéma. Hitchcock envoie bouler tout le monde, et fait exploser les "explications" que tout le monde réclame, y compris les spectateurs, pour faire une des scènes les plus débiles (au sens de "idiotes") de toute sa filmographie. Le psychologisme à trois balles, il ne passera pas par moi. Le problème Bates passera plutôt par la mise en scène, nous dit le vieux Alfred en concluant son film d'un mouvement de caméra des plus ostentatoires. La classe !
 
PSYCHOSE est considéré par tous comme le film parfait. Ça ne veut rien dire, film parfait (puisque je viens de dire que le film est d'un rythme fluide mais fait uniquement d'accidents, ce qui est incompatible !). Le meilleur hommage qu'on puisse rendre à Hitchcock, c'est bien entendu de détruire son travail, de le piller, de le dynamiter, et de casser le jouet. Et si j'ai beaucoup de reproches à faire à Gus Van Sant, il a gagné mon estime totale et la bénédiction éternelle du Christ Filmique (...n'importe quoi !), en faisant en 1998 la chose plus stupide du monde : un remake de PSYCHOSE. [Le distributeur français a eu, pour une fois, la sublime idée de distribuer le film de Van Sant en reprenant le titre original, PSYCHO.]
Evidemment, avant que quelques-uns trouvent ça génial, tout le monde a crié au scandale ! Le projet de Van Sant est d'autant plus malpoli qu'il n'a pas fait un simple remake. Il a fait un remake au plan près ! C'est-à-dire qu'il a fait un remake où chaque plan de son film est la réplique exacte du plan du film d'Hitchcock. Alors, tout le monde se fit, à l'époque, hara-kiri sur le parvis de la mairie en disant que le cinéma était mort et que le Van Sant était un salaud qui avait vendu son âme pour ramasser le maximum de dollars sur le dos du Maître, dans un remake des plus "idiots" puisque inutile au possible.
Tout ceux qui ont dit ça (et j'en fais partie, je le confesse... La jeunesse n'étant en rien une circonstance atténuante ! J'ai été stupide et je demande pardon au Christ Filmique, personnage bien utile finalement...) ont eu tort ! Et là aussi, permettez-moi de m'adresser aux plus jeunes d'entre vous. Malgré le soin que l'on peut porter au cinéma, malgré notre fidélité à ce qu'on aime, et malgré un cerveau exceptionnellement bien fait, on n'est jamais à l'abri de dire de grosses, grosses conneries, le mot est lâché. Et là, je dois le dire, j'ai vraiment fait fort en lynchant par principe ce film à l'époque. Moralité : il ne faut jamais crier avec les loups ! Moralité annexe : les principes ne valent rien, seul le film compte. Moralité divine : plus tu casses ton jouet, plus tu rends hommage à ton jouet. Moralité divine 2 (version laïque) : "Un vrai patriote commence d'abord par brûler le drapeau".
Bien entendu, ce PSYCHO de Van Sant est un de ses films, peu nombreux, dont je peux dire : "Il a été réalisé spécialement pour moi !".
Ben oui ! Il suffisait de réfléchir et d'aller bouger son gros derrière pour aller en salles, plutôt que de laisser son cerveau s'agiter dans tous les sens. Lorsque je découvris le film en DVD il y a quelques années, je crois que j'ai passé un des très bons moments de ma vie cinéphile, et un des moments les plus remplis de honte de ma vie tout court ! Au bout de deux minutes et dix-sept secondes, il a bien fallu se rendre à l'évidence : ce remake au plan près est une des plus belles idées de cinéma de ces 20 dernières années.
On fait tout pareil, et on recommence, nous dit Van Sant. Et on accepte les pires desiderata de la production. Puis on appuie sur l'accélérateur ! Exit le sublimissime noir et blanc concocté par John L. Russel chez Hitchcock, pour le remplacer par les splendouillettes mais très jolies couleurs de Christopher Doyle (chef-opérateur de Wong Kar-Wai tiens, si ma mémoire est bonne !). Balles neuves également en ce qui concerne les acteurs, bien sûr. Marion Crane sera jouée par Anne Heche (très bien d'ailleurs, assez sobre, mais on ne la voit plus guère au cinéma ces derniers temps). Chez les seconds rôles, ce sera moins sobre avec un Viggo Mortensen très en forme en cow-boy dragouillant (très drôle) une Julianne Moore également pétant le feu et jubilant de manière ostentatoire à chaque seconde, un petit William H. Macy par là-dessus, et hop ! le tour est joué ! Le problème principal était sans doute de remplacer l'ami Perkins. C’est Vince Vaughn qui s'y colle. Rien que par ce dernier choix, on comprend tout l'intérêt de la chose. Car Van Sant ne pouvait rendre plus bel hommage au cinéma qu'en cassant la boutique de la sorte. Couleurs, acteurs jouant dans une nuance toute autre et beaucoup plus fabriquée, Van Sant, ici dans une démarche quasiment oulipienne, fait du cinéma très fort et absolument pertinent en jouant à minima, c'est-à-dire sur deux facteurs : la photo et les acteurs ! [Et le montage aussi, mais discrètement... Montage avec lequel il va tricher quelques secondes en rajoutant... J'ai rien dit !] Et ça marche du feu de dieu. Et plus encore, Van Sant exécute le remake parfait, en respectant jusqu'à l'absurde l'original pour le transformer en carrément autre chose. De fait, PSYCHO devient, et le paradoxe n'est qu'apparent, un des films les plus personnels de son auteur, bien sûr. Le cinéma est un jeu de leviers simples mais aux réglages délicats. L'intelligence de Van Sant est d'en réduire encore le nombre. C'est une des démarches de cinéaste les plus abouties dont on puisse rêver : le résultat, drôle mais ne perdant rien de son horreur, est saisissant, bien sûr, mais aussi complètement différent de l'original. Quand on fait du Cinéma, du vrai, du tatoué, la reproduction n'existe pas. Et curieusement, PSYCHO est vraiment un retour aux sources, non pas hitchcockiennes mais cinématographiques. Un grand film.
 
Lecteur adoré, si tu n’as jamais vu PSYCHOSE, arrête ici la lecture de l'article. Tout ce que tu pourrais apprendre dans les paragraphes suivants ne serait que du gâchis. Ne prend pas le risque de ruiner la vision du film d'Hitchcock, qui est un des plus grands moment de plaisir que le cinéma puisse apporter. Tu es prévenu !
 
Nous fîmes donc, il y a quelques jours, une drôle d'expérience avec le Marquis. Nous revîmes un autre projet absurde et malpoli, sur le papier du moins, à savoir la suite de PSYCHOSE. Et comme la vie est bien faite, ça s'appelle PSYCHOSE 2, et c'est réalisé par le grand Richard Franklin, réalisateur dont on vous a déjà parlé ici à propos de son formidable LINK (réalisateur complètement disparu, et c'est un scandale, de la circulation. Son dernier film, VISITORS (2003) avec Radha Mitchell (actrice de SILENT HILL, et réalisatrice également), la grande Susannah York, et Dominic Purcell (de la série PRISON BREAK) n'ayant bien sûr pas été distribué !).
PSYCHOSE 2, réalisé en 1983, n'y va pas par quatre chemins. Ça démarre 22 ans après Hitchcock. Norman Bates (encore Perkins !) repasse devant le juge afin d'obtenir une liberté anticipée. Très soutenu par Robert Loggia (l'affreux ripoux colérique de LOST HIGHWAY), son docteur. Ce dernier affirme que non seulement Perkins/Bates a payé sa dette envers la société, mais que plus encore, il a énormément travaillé sur lui-même pour accepter et supporter son cruel passé. Son cas est  exemplaire de ce point de vue. Il est donc libéré. Pour Vera Miles (très bonne), parente d'une victime à l'époque, c'est scandaleux. Comment ose-t-on remettre en liberté un homme qui a détruit tant de vies ? Vera Miles s'appuie d'ailleurs sur une immense pétition de citoyens réclamant l'incarcération à vie de Perkins. Malheureusement pour elle, cette pétition n'a aucune valeur juridique.
Perkins/Bates peut donc retourner dans son motel, heureux de retrouver la liberté mais inquiet de l'accueil qui lui sera fait et de ses possibilités de redémarrer une vie à zéro. Son docteur lui a trouvé un job d'aide cuisinier dans un drugstore tout proche, où le patron, très gentiment, a décidé de l'aider à se réinsérer par le travail, donc. Evidemment, tout le monde n'est pas ravi. Quand Perkins décide de renvoyer Dennis Franz (habitué de De Palma) qui a géré son motel pendant sa détention (en en faisant un hôtel de passes minable), il se fait là un ennemi coriace. Au travail, Perkins fait la connaissance d'une de ses collègues, Meg Tilly (MEG TILLY !!!!! MEG TILLLLLYYYYY !!!!), une jeune fille dans la petite vingtaine et un peu paumée. Comme celle-ci vient de se faire larguer comme une vieille chaussette par son petit ami, Perkins, qui s'entend assez bien avec elle, chose rare, lui propose de l'héberger. Après tout, cela lui fera un peu de compagnie. Tilly, qui ne connaît pas le passé de Perkins, accepte.
Mais les choses ne vont pas bien. Perkins reçoit des coups de fils anonymes, et quelqu'un laisse partout (au travail, à la maison...) des post-it signés par sa défunte mère ! Perkins vacille et ne sait que penser... Qui lui joue ainsi des tours ? Qui le harcèle ? Sont-ce les mécontents de sa libération, ou est-ce lui-même qui, de nouveau, sombre ?...
 
Mazette ! Peut-être que si le film n'avait pas été réalisé par Franklin, nous ne nous serions pas empressés, Le Marquis et moi-même, d'aller faire un tour sur les terres de cette fort improbable séquelle. Nous avions vu ça sur une vieille VHS de vidéo-club il y a quelques années, et nous avons profité du DVD pour revoir la chose.
 
Franklin reprend l'affaire exactement là où Hitchcock l'avait laissée. Ce bon vieux Alfred avait fait un film mystérieux qui envoyait au final, et avec humour, la psychologie dans les cordes pour nous plonger face au Mystère (le M majuscule est important) mortifère de Norman Bates, pour nous plonger dans sa folie inexplicable et irréductible, au fond. Franklin base le départ de son film sur ce même psychologisme, et encore plus sur l'aspect social de l'affaire, s'intéressant à la réintégration de Bates dans la Société, pari dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas gagné. On retrouve donc un Bates très apeuré et toujours aussi sensible qui, effectivement, a visiblement beaucoup travaillé sur lui-même mais qui est encore bien fragilisé par un passé insupportable et très lourd à porter.
Curieusement, le film de Franklin est absolument superbe. Côté mise en scène, presque en loucedé, et en se démarquant du thriller brutal de Hitchcock (ici très respecté mais dont Franklin a compris qu'il serait stupide de singer le propos ou le style), l'ami Richard soigne sa copie. La direction artistique reprend exactement la topographie du motel, ici en version défraîchie, et se permet même de jouer sur une certaine artificialité de très bon aloi (le drugstore, par exemple, ostensiblement studio). La photo est très belle, signée Dean Cundey, collaborateur de Spielberg et surtout de Carpenter (LES AVENTURES DE JACK BURTON et THE THING notamment). Côté musique, c'est le très pompier Jerry Goldsmith qui s'y colle, ce qui aurait été une très mauvaise nouvelle si le montage sonore n'avait pas été si brillant. [Franklin arrive à utiliser avec une certaine pudeur et une artificialité fabuleuse le pompiérisme du bonhomme.] Le sujet, assez grave et très terre à terre dans ses bases, est assez touchant, et déplace le suspense sur le terrain mental, suspense triste, mortifère et fané d'ailleurs.
L'interprétation est absolument miraculeuse. Le couple Perkins/Tilly fonctionne à merveille. Perkins, sobre comme un tractopelle atomique et précis comme un scalpel, est merveilleux. Il arrive à incarner à lui seul le projet, comme on le verra, et se glisse avec une superbe soumission dans le film de Franklin. Il incarne un Bates déchirant et vacillant, certes, mais il rajoute une grosse louche de loufoquerie dramatique, voire quelques traits d'humour absolument géniaux, et j'insiste sur ce terme, qui ne font pas sombrer le film dans la grosse poilade ironique, mais bien au contraire, fait baigner tout le métrage dans une tristesse absolue. Le contrepoint est saisissant avec Meg Tilly (sœur de...), toute jeune, formidablement précise et subtile. Les deux jeux opposés se complètent merveilleusement et l'attention que se portent les deux acteurs l'un pour l'autre est remarquable. Quelle richesse ! [Meg Tilly était une actrice formidable. Malheureusement, elle n'a pas fait de cinéma depuis 1994 et semble être complètement retirée des affaires, ce qui est un crève-cœur pour le Marquis et moi-même, qui adorions cette actrice au physique si particulier ! La vie est injuste. Reviens Meg, reviens !]
Franklin n'étant pas un manchot, son film serait déjà formidable sans ces deux acteurs. La façon dont il se réapproprie le mythe est soufflante. Il s'agit de retourner au Mystère originel, mais en préservant son style personnel et en imposant par la force une dialectique très étonnante. Franklin, en effet, construit une narration qui rappellera presque les superbes aspérités et les logiques surréalistes des films italiens d'exploitation. Sans en avoir l'air, et en restant dans un cadre assez nettement hollywoodien, PSYCHOSE 2 fait penser, par la petite bande, à une logique qui serait cousine (mais pas du tout sœur, pas du tout semblable) aux giallos italiens. Les liens logiques et les articulations du film se font effectivement au prix d'une logique rigoureuse de l'Incongru et de l'Improbable. Jamais dialectique, tout le film se base sur la mise en scène d'abord. Au fur et à mesure, toutes les certitudes éclatent, et la mort envahit peu à peu le film. La fatalité agrandit son territoire, sans qu'on puisse en être complètement sûr. Loin de faire un métrage purement mécanique ou scénaristique, Franklin met le doigt avec une force assez remarquable sur le sentiment diffus, mais extrêmement douloureux, d'une solitude proprement infernale, d'une impossible histoire réciproque. Le tout sous les rebondissements qui, en fait, n'en sont pas, mais n'en finissent plus de faire exploser le film, de le faire sombrer dans une folie déchirante et triste à en crever. Le film s'enfonce dans une spirale grotesque et fatale, contrebalancée par le jeu précis et touchant des acteurs. Le résultat n'est pourtant pas du tout systématique, mais au contraire, fait ressentir de manière très sensuelle la perdition des deux personnages, et encore plus la formidable pression sociale qui reste pourtant aux portes du film comme aux portes de la maison Bates. C'est très beau, et c'est un jeu assez a-logique (si vous me permettez), où les effets de miroir sont nombreux, incessants et baroques. C'est assez bouleversant.
 
[La plus belle image du film, image qui le résume en entier, est celle du fameux couteau de cuisine qui accompagne la chute d'un personnage dans une cage d'escalier pour finir par atterrir sur la rampe à l'étage en dessous, mais attention, sur le manche! C'est à dire la lame vers le haut, en équilibre complètement inacceptable ! Que c'est beau ! La scène d'ouverture est absolument étonnante également, mais je vous laisse la surprise...]
Franklin agrémente le tout de son savoir-faire assez fulgurant : photo superbe, découpage rigoureux, et alliance du sobre et de l'ostentatoire. Le gars prouve largement qu'il aurait dû avoir une carrière superbe. [Je recommande absolument le cadrage ainsi que ces incroyables et minuscules travellings arrière de toute beauté sur des plans discrets, chose rare.]
C'est très beau.
 
Difficile de passer après ça, et c'est pourtant la tâche à laquelle Anthony Perkins va s'atteler en réalisant lui-même PSYCHOSE 3. Tant qu'à faire !
"DIEU N'EXISTE PAS !", hurle-t-elle alors que le logo Universal (étrangement muet) vient à peine de disparaître au profit d'un terrible écran noir. Elle, c'est Diana Scarwid, une jeune nonne qui, en haut du clocher de son monastère (rappelant furieusement le clocher de VERTIGO), menace de se suicider. Vite, vite, les veilles sœurs montent quatre à quatre les marches pour aller sauver la jeune fille qui hurle que Dieu n'existe pas. Les autres sœurs poussent des cris, autant effrayées par les paroles de la jeune femme que par le geste qu'elle est en train de commettre. Et l'irréparable arrive, sous forme d'accident : une nonne tentant d'agripper Diana tombe dans le vide, non sans avoir fait résonner l'immense cloche !
Diana décide de quitter immédiatement la vie monastique et prend la route avec pour tout bagage une maigre valise. Elle se fait prendre en stop par Jeff Fahey, un jeune musicien qui traverse le pays jusqu'en Californie où il espère devenir une star. Pour l'instant, Fahey ressemble à un Johnny Belle-Gueule complètement plouc, arrogant et vulgaire, et il conduit une voiture d'occasion minable. Diana Scarwid finit par refuser ses pressantes avances, et se retrouve abandonnée comme un vieux chien sur le bord de la route, sous une pluie battante.
Le lendemain, Jeff Fahey tombe en panne devant le motel Bates et accepte la proposition de celui-ci : à savoir devenir réceptionniste, le temps de gagner assez d'argent pour faire réparer la voiture. Diana Scarwid arrive aussi en ville, et rencontre Norman Bates qui, immédiatement troublé, lui propose de la loger gratuitement au motel, le temps de voir venir...
 
Comment on dit, déjà ? Ah oui... Mazette ! On se dit, avant de lancer le film, que Perkins ne sera peut-être pas un grand esthète, mais qu'il a assez de personnalité et d'originalité en lui pour que ce projet hautement improbable vaille un petit coup d'œil. On n'est pas déçu du voyage !
D'une manière très étonnante, mais dans un style assez différent, Perkins a réussi à réaliser un film à peu près aussi peu sobre que celui de Richard Franklin. Et ce n'est pas le seul point commun. Le film est d'une noirceur absolument épouvantable, et révèle des sentiments vraiment bouleversants. Il est difficile de parler du film sans trop en dévoiler, et je me contenterai ici d'une évocation, notamment pour vous laisser vierge devant la scène qui fait véritablement démarrer le film, à savoir la reprise bien sûr de la scène de la douche, ici détournée de manière absolument étonnante, et qui vire dans quelque chose d'aussi improbable et beau que lyrique. On a vite compris, on est vite mis au parfum (dès la scène d'ouverture dans le clocher d'ailleurs) : Perkins n'est pas là pour se payer un coûteux caprice d'acteur ("j'veux faire mon film", complainte qu'on entend souvent dans nos contrées), et il sait exactement ce qu'il veut. Alors oui, le film aura de la personnalité ! Et pas qu'un peu. PSYCHOSE 3, malgré son affiche peu attirante et grand guignol, ne marche pas exactement sur les mêmes traces "absurdes" de PSYCHOSE 2. En apparence, le film est plus stable. Là ou Franklin s'interrogeait sur le "retour de Mère", Perkins laisse peu d'ambiguïté sur ce sujet, déplaçant le propos sur le terrain de la lutte, et jouant ouvertement (et peut-être plus simplement, paradoxalement, que Franklin) du sujet incontournable du personnage de Norman Bates : la sexualité (et ce qui va avec, c'est-à-dire l'affectif, le sentiment amoureux). Question de foi et drôle de programme donc pour ce film, où deux personnages déchirés et perdus se rencontrent de manière inattendue, et finissent ultra-rapidement à établir une relation exceptionnelle. Il y a aussi quelque chose de très iconoclaste dans le traitement de Perkins, quelque chose de non-sobre. L'intrigue est très fonctionnelle par endroit (la fête dans le motel, la collusion avec le personnage improbable et hard-boiled de Jeff Fahey). Ce personnage de Fahey est étonnant, haut en couleur, et glauque au possible. D’autant plus qu'il est lié (enfin, disons, mis en parallèle) de manière assez improbable au personnage de la journaliste fouineuse (qui, comme Vera Miles dans PSYCHOSE 2, mais sur un autre registre, cherche à prouver la nature supposée de Bates). Entre ces deux personnages, le film balance en quelque sorte. Entre efficacité et incongruité.
En tout cas, Perkins assume complètement les deux facettes de son film, qui le font plonger de manière assez soufflante dans une atmosphère quasiment fantastique (la scène dans la chambre de Fahey ! Fallait quand même oser) d'une part, et complètement incarnée de l'autre.
Le résultat est spectaculaire ! On est largement au-dessus des attentes. Perkins sait que c'est la mise en scène qui compte, et ne signe pas là un film pour mettre en valeur les acteurs, et encore moins lui-même. Oui, oui, et oui, Perkins réussit le tour de force de faire un film très ambitieux esthétiquement. Le découpage est bon, le cadrage soigné. La musique, signée Carter Burwell, est très belle. [La montée finale des escaliers : quel thème !] Et la photo est très bonne, et même par endroit soufflante, signée Bruce Surtees (photographe notamment chez Clint Eastwood !). Sur ce point précis, c'est par moments un festival d'exigence et de bonnes idées. Avec des choses simples mais sublimes : les ciels rajoutés (inspirés par Franklin d'ailleurs, qui lui aussi joua sur les fonds rajoutés et autres matte-paintings), la scène de la chambre encore une fois, les scènes de nuit dont l'incroyable sortie de frigidaire de l'étudiante, la douche, etc. C’est du sérieux. Perkins, on l'aura compris, gagne son pari haut la main, chose d'autant plus remarquable que Franklin avait placé la barre très haut. Le lyrisme du film est très étonnant. Ce n'est peut-être pas tout à fait du Ken Russell, mais on peut imaginer que le vieux réalisateur anglais (avec lequel Perkins collabora dans le magnifique LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE) fait partie des réalisateurs fétiches de Perkins. En tout cas, il n'a(vait) pas à rougir de son film, très tenu en général et souvent complètement échevelé, notamment, mais pas seulement, dans une dernière demi-heure très étonnante et magnifique tout simplement.
Le casting est complètement à la hauteur, notamment grâce à Diana Scarwid [...qui elle n'a jamais arrêté de tourné, notamment dans WITHOUT LOVE de Jean-Marc Barr en 2004 ! Si, si, ça existe...], actrice au physique très bizarre, véritable tronche, elle non plus n'aurait pas dépareillé chez Russell ! Le couple qu'elle forme avec Perkins est également déchirant au possible. Là aussi, grand film !
 
Fichtre ! Voilà que se termine notre voyage en Hitchcockie, pays de l'improbable. Le Marquis a vu PSYCHOSE 4, réalisé pour la télé, et sombre navet avec Olivia Hussey, Perkins toujours, et malheureusement Henry Thomas (le petit garçon du E.T de Spielberg) réalisé par Mick Garris. Thomas et Garris, couple pas sexy du tout dont nous avions déjà parlé à propos de CHOCOLATE, un des épisodes de MASTERS OF HORROR. PSYCHOSE 4 est en fait une préquelle, calamiteuse selon le bon Marquis, qui m'a dit également que le sujet avait fait l'objet d'une adaptation en série télé ! Ça doit être beau !
 
En tout cas, en ce qui nous concerne, nous conseillons franchement et sans honte cette suite étonnante de quatre films (avec le Van Sant). C’est plein de cinéma dedans, c'est bon, mangez-en ! Vous m'en direz des nouvelles !
 
Douchement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Jeudi 18 mai 2006

Recommander - Publié dans : Mon Général


(Photo : "¨Papa, passe-moi le ketchup !"par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Comme je vous l'avais promis, on va parler de cinéma aujourd'hui. Et en fait, non, nous allons parler télé. Et cinéma. Paradoxe de la distribution. TRICHEURS connaît en France une sortie DVD, ce qui permet à cet article d'être placé dans la rubrique Corpus Analogia, consacrée aux films qui se voient à la maison, et non pas dans Lucarnus Magica, la rubrique consacrée à la télé. Et pourtant, il s'agit bien d'un téléfilm.
 
TRICHEURS se déroule dans les années 90, dans un lycée défavorisé de la banlieue de Chicago. Il y règne une très chouette ambiance ! Niveau scolaire désastreux, élèves d'origine modeste, dont une énorme majorité de jeunes issus des minorités, absentéisme, substances illicites et détecteur de métal à l'entrée pour que les élèves arrivent sans arme en cours. [Ceci dit, le contexte est vite envoyé dans un petit générique bien foutu où la situation est décrite simplement et sans sensationnalisme. On n’est pas dans un lycée à problème hollywoodien à la Michelle Pfeiffer, ni dans le splendouillet, et assez débile, CLASS 1984 où l’un des professeurs obtenait des résultats spectaculaires dans ses cours, car il les menait au revolver, ce qui bien sûr, facilite la concentration !]
Jeff Daniels est prof d'anglais. Comme chaque année, ce lycée public (évidemment) va participer au décathlon académique. Il s'agit d'un concours national américain où chaque lycée envoie une équipe d'élèves passer une sorte de super-examen sous forme de compétition. L'épreuve, terriblement pointue et extrêmement difficile, porte sur des domaines de culture générale, mais aussi sur les sciences sociales, sur les maths, sur la littérature, la biologie, etc. Une épreuve redoutable. Avec l'aide de Jena Malone (déjà aperçue en copine de DONNIE DARKO, l'excellent film de Richard Kelly), élève perspicace qui veut participer à l'épreuve, Daniels recrute une équipe d'élèves brillants ayant eu des résultats particulièrement étonnants lors de leur évaluation d'entrée dans le lycée. Daniels les met au travail, très rigoureusement, en leur promettant, sincèrement, de leur donner le goût de la réussite et surtout, nuance..., de la victoire.
L'épreuve a lieu, et l'équipe de Daniels n'arrive que cinquième. Pour la dixième année consécutive, c'est le même lycée privilégié (lycée privé mais utilisant des fonds publics!) qui remporte le 1er prix. Néanmoins, l'équipe de Daniels, extrêmement déçue, peut participer à l'épreuve suivante qui désignera le lycée qui représentera l'Etat au niveau national. Mais le cœur n’y est plus. Un des lycéens arrive néanmoins à se procurer illégalement les questions de la prochaine épreuve. Coup dur pour Daniels qui n'aime pas le procédé, mais qui voit bien ce que représente ce décathlon pour ses protégés qui ont bossé dur. Il propose une chose : soit tout le monde est d'accord et on triche, soit un des élèves refuse et on brûle le précieux document. Les élèves, quasiment sans hésiter, décident de tricher...
 
TRICHEURS est en quelque sorte un film de college, au sens strict, genre que nous défendons particulièrement ici. Mais si ces films sont un sous-genre bien souvent de la comédie ou du film romantique, ici la tonalité est radicalement différente. TRICHEURS est le film d'un fait divers, en quelque sorte, qui il y a quelques années déclencha une fabuleuse polémique aux USA. Et malgré le contexte "banlieue", on est pourtant loin du film catastrophiste de ghetto. On l'aura compris, TRICHEURS est un film inclassable. Encore une fois, c'est produit par la chaîne HBO. Nous, on a SOUS LE SOLEIL et PLUS BELLE LA VIE. Eux, ils ont ça. Choisis ton camp, camarade !
 
Un film, donc, qui évite soigneusement la catégorisation, et qui évite aussi plein de clichés... mais qui sait utiliser également nos idées préconçues, en quelque sorte. Et encore, peut-être pas ! Sans doute, le film surprend parce qu'il arrive justement à nous dresser un portrait de ces personnages qui soit, justement, hors des sentiers battus et qui ne ressemble pas aux archétypes des personnages d'adolescents classiques. La charactérisation est bien poussée un peu ça et là, et chaque élève a un background psychologique ou social facilement identifiable. Mais finalement, John Stockwell, le réalisateur, ne s'en sert que rarement et arrive à développer de vrais personnages qui aient leur propre caractère. Le contexte du film, et ses pointes étonnantes dans le discours, font le reste.
Le résultat est éloquent. Evidemment, Jeff Daniels, prof intelligent et réaliste, sait motiver ses troupes, sans les plonger dans le rêve bleu fabuleux de la réussite. Il veut néanmoins que ses élèves goûtent une fois seulement à la victoire, qu'ils réussissent une fois. Et eux, assez mûrs pour leur âge, comprennent vraiment bien l'enjeu. Stockwell surprend d'entrée de jeu. Le discours libéral "qui veut, peut" et "là où est la volonté est le chemin" est bien sûr abordé. Mais en plaçant son histoire sous le sceau de l'échec, Stockwell, sans s'en rendre compte, change la courbe orbitale du film, et tous les événements vont être regardés un peu de biais.
 
Je suis scotché, tout bonnement. Aussi bien la mise en scène est assez plan-plan et sans grand intérêt (séquence musicale d'ellipse, encore une fois, souvent décriée ici, cadrage moyen et sans inventivité, photo précise mais suiviste, etc.), l'écriture est exceptionnelle. Prenons l'exemple d'une des scènes d'exposition, le recrutement des élèves participant à ce décathlon académique. Malgré le fort taux d'afro-américains et d'élèves issus des minorités, tous les élèves de la bande sont blancs. Ce n'est pas dit, ça se voit. Stockwell montre Daniels et Jena Malone qui observent l’un des potentiels participants à ce Décathlon Académique présentement en train de jouer au basket. Contrechamp banal. On croit qu'il cadre (en plan large) un noir, mais non, l'élève dont il parle est blanc (il était caché dans le champ par le noir justement). N'importe quel réalisateur, avec un sujet pareil, aurait construit sa scène sur ce jeu d'apparences (on croit qu'il parle du black, mais non). Pas Stockwell, qui place cet "effet d'optique" sociale sans le dire et surtout, plus important encore, comme un détail. Et là, dans ce petit exemple sans importance dans le film, je vous donne une très bonne idée du métrage. Stockwell construit ses scènes autour d'un scénario riche en événements, mais sur les bords, il place quelques faits qui, pris isolément, n'ont que peu de conséquences sur notre réflexion, mais qui dans la structure globale seront une pierre de plus à un édifice qui, comme nous le verrons, n'apporte aucun message, sinon celui du plus grand des scepticismes. Ici, plutôt que d'insister, Stockwell fait sa remarque dans la marge (ce n'est pas le sujet du film), mais place un élément de réflexion très concrète. En fait, ce qui est étonnant ou surprenant dans ce lycée, c'est justement l'absence d'élèves noirs. Ils sont sur-représentés et constituent 60% du lycée, mais restent des figurants coincés aux portes du film. Fermez le banc ! Pas la peine d'insister. Je le fais ici pour vous montrer la méthode du réalisateur/scénariste. Et pour vous dire que le film est truffé de détails ainsi placés en à-côté. C'est très étonnant et très dense. Il y a quasiment un commentaire similaire du réalisateur à chaque plan ou presque ! Etonnant, non ? En tout cas, voilà qui rend la vision du film bougrement passionnante et souvent très drôle, très ironique. [Je note d'ailleurs que certains élèves issus des minorités participent au concours... Mais dans le lycée favorisé ! C'est simple mais très drôle, dans le contexte hollywoodien !]
 
Revenons à l'intrigue principale. Comme on l'a dit, on n'est ni dans le film "de banlieue" (comme on le ferait en Europe, sur les versants psychologico-sociaux et art-et-essai d'ailleurs, et comme le fait souvent aussi Hollywood mais sur le registre du divertissement, n'est-ce pas Miss Pfeiffer ?), ni dans un film à thèse. Bien au contraire, Stockwell nous parle d'une histoire très ponctuelle, et tout à fait extraordinaire dans tous les sens du terme. Les personnages sont intelligents, ou du moins regardent le monde sans fard (mais souvent quand même du haut de leur parcours d'adolescents, ce qui déforme un peu les choses). Ils ont la tête à peu près sur les épaules. Jeff Daniels leur fait confiance et finalement les traite avec les responsabilités des jeunes adultes qu'ils sont, ou presque. Quand débarque dans le film la possibilité de tricher, le professeur Daniels ne va pas faire un discours moralisateur, mais leur laisse le choix en s'incluant lui-même dans l'équipe finalement, participe au plébiscite de la technique de triche, mais sans prendre la décision, de tricher ou pas, lui-même. Et le discours qui va fonder la décision est terrible. Dans un établissement défavorisé où le sport dispose de plus de crédits financiers que les disciplines académiques et scientifiques, Daniels prend à part un des personnages, une jeune fille d'origine polonaise, qui hésite contrairement aux autres à tricher. Ils vont faire un tour en voiture. Daniels lui explique que non, l'essentiel quelquefois n'est pas de participer mais de réussir et de gagner, et que le Monde du Succès et du progrès est lui-même construit sur les entorses aux règles. En quelques plans, Stockwell, sans caricature, marque des points. Comment ce gros mec très moche qui sort d'un luxueux restaurant peut-il sortir avec ce superbe mannequin ? Parce qu'il a réussi socialement. Comment se sont bâtis ces entreprises qui marchent ? En jouant avec la comptabilité et en contournant les règles écrites. Le tour se termine par la visite du lycée qui, chaque année depuis dix ans, remporte l'épreuve. Comment ce lycée affiche son taux de réussite ? En étant un lycée privé mais en partie subventionné par l'Etat (paf, dans les dents !). Comment ces élèves réussissent à se faire intégrer dans le dit lycée ? En trichant avec la carte scolaire pour pouvoir y entrer, en déclarant des fausses adresses de résidence, en trichant sur leur nationalité, en mentant sur les revenus des parents dans le dossier d'inscription ! Et il a raison. Que celui qui n'a jamais eu dans son entourage, même en France avec un système éducatif pourtant plus stable, un parent qui ait triché pour la carte scolaire ?
 
C’est le premier point fort du film. Le deuxième étant, par voie de conséquence, que TRICHEURS ne donne pas dans l’attendu. Pas de "oh les pauvres petits malheureux défavorisés qui se sont pris dans les mailles de leur rêve", ni d’apologie de la combine. En cela, le film n’est qu’assez peu psychologique en quelque sorte, Stockwell s’attachant plus à relever les petites ambiguïtés, plus ou moins importantes et même pour certaines futiles, qui émaillent le parcours de ces jeunes, ou qui balise la société dans laquelle eux et nous vivons. Un monde de contradictions qui autorisent tous les débordements, et donc toutes les entorses aux règles. Ces jeunes ne sont ni victimes, ni bourreaux. Ce sont aussi, à égalité avec ces élèves favorisés qui gagnent toutes les compétitions, des acteurs de cette société, et exactement de la même manière. Ils ont agi, et c’est là quelque chose de formidablement dérangeant, en tant qu’individus responsables. Ce qui nous vaut de jolis paradoxes. L’erreur ayant sans doute été de vouloir intégrer une société qui, finalement, prône les valeurs de réussite personnelle uniquement, pour mieux constituer une collectivité qui au fond ne fait que l’apologie du groupe (le groupe Amérique). Le film est justement formidablement écrit dans la profusion de réflexions et de traits ironiques dans l’analyse de ce monde. La base de réflexion est donc d’une incroyable richesse, d’autant plus étonnante que nous sommes ici dans un téléfilm ! Stockwell, fort de ce parti-pris assez généreux et plus ironique que cynique (quoique...), décrit avec une violence calme mais étonnante et avec une pertinence scotchante la spirale du mensonge que ces jeunes vont suivre. Pris au jeu, ils ne peuvent qu’abonder dans le sens des tricheries et des déclarations précédentes, car c’est là-dessus (ce en quoi d’ailleurs, ils ont voulu "moutonner" si on peut dire) qu’ils ont fondé leur identité individuelle d’américains, et donc c’est là dessus qu’ils se sont piégés eux-même au nom de la société. C’est peut-être aussi pour cela qu’ils ont été si loin, et que leur méthode était si réussie, si efficace. Loin d’être des idiots, ils ont au contraire joué de tous les rouages (fabuleuse tirade sur le racisme et l’enjeu minoritaire d’un des élèves lors d’une déclaration télévisée).
 
Tout se vaut. Même les avis les plus contraires. C’est donc le chaos, et le broyage complet des individus qui prévaut dans cette histoire. Triste bilan, mais bilan sans fard, dont Stockwell explore les recoins dans les moindres détails. TRICHEURS est sans aucun doute un film sur la morale. Et les principes. Ou l’impossibilité d’en avoir. Le tour de force supplémentaire consiste à avoir réussi à faire un film qui reste assez ludique, souvent drôle (humour noir quand même), et encore plus étonnant, un film qui réussit à rendre compte de l’incroyable scandale que représente cette affaire, sa banalité aussi (le film montre un univers très quotidien, et c’est une de ces principales qualités) et sa dérision ! Car on ne parle ici, et le réalisateur nous le rappelle sans cesse, que d’un petit concours finalement sans importance, un des enjeux les moins importants dans toutes les compétitions américaines. Nous ne sommes ni dans le monde de l’argent, ni dans celui des Affaires. On est juste dans une compétition scolaire, presque puérile. Là aussi, le film gagne en force. Car quand on voit le cataclysme que représente cette compétition de Décathlon Académique, on imagine aisément et avec effroi comment les choses doivent se passer en politique, dans le monde de la finance ou dans le milieu professionnel. TRICHEURS est un film de microcosme et d’épiphénomènes, mais qui en dit terriblement long ! Bon calcul.
 
Côté mise en scène, comme je le disais, on est plus dans le fonctionnel qu’autre chose. Non que le film soit épouvantablement laid. C’est correct, mais sans fantaisie, et une fois de plus, dans un style complètement commun, sans véritable personnalité. La gestion de certaines ellipses est notamment d’une banalité à pleurer. La photo est soignée sans déclencher d’enthousiasme particulier, et le montage informatif. Il y a un petit jeu sur les supports, plutôt intéressant, qui inclue notamment des images en vidéos qui, progressivement, mutent en extraits de journal télévisé (en général très drôles). On retrouve aussi des idées de scénario dans la mise en scène, des petits éléments symboliques discrets, qui quelquefois forment une belle toile de correspondance et sont même assez touchants (l’histoire de la portière, par exemple). À part ce petit dispositif, rien de bien notable.
 
Un scénario et une narration très riches donc. Mais TRICHEURS a un autre atout dans son sac : les acteurs. Les deux rôles principaux sont tenus par Jena Malone, avec ici un jeu très ouvert mais qui ne dessert pas l’aspect juvénile de son personnage, et par Jeff Daniels dans le rôle du prof, vraiment très bon même si je n’aurais pas gardé quelques unes des prises où il est visiblement mal à l’aise, en général d’ailleurs dans les scènes les plus tristement banales. Mais là, je chipote, Daniels étant vraiment bien, dans un jeu pas si démonstratif et particulièrement attentif. Le reste du casting est encore plus impressionnant dans le choix des seconds rôles, tous impeccables, dont notamment l’inconnue Anna Raj, impressionnante avec peu (et qui n’a malheureusement rien fait depuis), et également Dov Tiefenbach, inconnu lui aussi et dont le choix surprenant s’avère assez judicieux.
 
Les doigts dans le nez, en deux coups de cuillère à pot, TRICHEURS détourne assez judicieusement les thèmes de la comédie de college, en un ensemble sombre, drôle et inattendu. La richesse de l’écriture est ébouriffante et d’une densité rare. En jouant sur des motifs contradictoires ou en demi-teintes, Stockwell arrive à rendre phénoménale une histoire a priori sans enjeu et sans importance, et à la transformer en une geste cruelle sur la société. Loin d’être un film "d’après une histoire vraie", loin des clichés télévisuels, Stockwell accouche d’une œuvre mature et adulte, anti-romantique au possible. En cela, le film ressemble assez à un accident industriel. Comme le disait parfaitement le Marquis, il est difficile de comprendre pourquoi, en France, les réalisateurs n’arrivent jamais à rien quand ils parlent de la société contemporaine, et s’enfoncent toujours plus loin dans la "putasserie" du cinéma du réel, qui, comme on l’a déjà montré de nombreuses fois ici, n’est qu’une immonde machine à mélo. Ici, en deux minutes de film, on est déjà scotché par le soin apporté au travail d’écriture et par l’incroyable efficacité de la chose qui dépasse immédiatement le poids des idées d’un film européen social dont, en général, on peut résumer les idées à une série de "c’est con..." : c’est con la maladie, c’est con la misère et c’est con la guerre, etc. De la psychologie pour enfants de 12 ans. TRICHEURS montre complètement ce que pourrait être ce genre de film : une réflexion iconoclaste, troublante, drôle... et surtout adulte ! On n’est pas prêt de voir ça dans nos contrées, que ce soit au cinéma ou dans le poste. Une question de maturité, pas du tout une question de moyens. Et si la France est handicapée par la pauvreté de son parc d’acteurs (et réciproquement : les quelques acteurs sont poussés vers le bas par la médiocrité globale des projets artistiques), on peut voir dans ce monstrueux écart entre le monde anglo-saxon et la France une différence de taille. Les Etats-Unis sont capables (et l’appliquent même souvent) de respecter le spectateur.
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je signale qu’on trouve le film TRICHEURS en DVD, avec une V.O sous-titrée, souvent à pas très cher. Un mot encore pour dire que ce film fait un très bon double-programme avec SLACKERS dont on avait déjà parlé ici.
Une des scènes les plus importantes, et la plus inattendue, me semble être le moment où le type handicapé vient contester les résultats de l’équipe. Quelle bonne idée !
 
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Lundi 15 mai 2006

Recommander - Publié dans : Corpus Analogia

(Alors là, je tombe des nues. Après avoir fini mon article, je cherche une petite photo à détourner comme d’hab, et je tombe là-dessus. Si vous ne connaissez pas DEVO, lisez l'article d'abord. Bon. Par où commencer ?... Il s'agit de la pochette de l'album du groupe DEVO 2.0. VÉRIDIQUE ! Alors voilà l'histoire : c'est produit par Walt Disney. Ce sont des reprises de DEVO. Là, ceux qui me connaissent dans la vraie vie imaginent déjà mon état. Je suis sur le cul ! Excusez la vulgarité. Je vais sur leur site officiel (pincez-moi, je rêve !). Et là, je refais le grand huit, et tombe de nouveau de 100 (millions d') étages. Le groupe a été formé avec la bénédiction du groupe DEVO, qui leur a même composé 2 chansons, les premières inédites (officiellement, la vérité est ailleurs) depuis plus de 10 ans ! L'ordinateur sur lequel je travaille a des problèmes d'enceintes, et je n'ai pas pu écouter ces reprises et ces deux inédits. J'aurais pu authentifier les mixages et voir si le groupe est également à la production. En tout cas, j'ai commencé à regarder un début de clip : ça ne rigole pas ! Je me renseigne, j'écoute ça et je vous tiens au courant. On va en reparler. En tout cas, je jure sur la tête de mon chat que je ne connaissais pas ce groupe, et que j'ai trouvé sa trace après avoir écrit cet article. Tout ce que je vous dis, c'est du Nostradamus. Des fois, ça me fait peur. J'en profite au passage pour signaler le fabuleux album de Mark Mothersbaugh, où il a composé des chansons pour et par des gamins (enfin.... officiellement). Ça s'appelait VISITING KIDS, et c'était sublime...
 
Chers Focaliens,
 
Quelques jours de repos dans les immenses terres du Marquis, loin du tumulte des villes, vont me permettre, enfin, de revenir sur ce site et de le choyer comme je n'ai pu le faire ces derniers jours. Finies les journées à courir à droite et à gauche, à se démener comme un Ministre (non, je ne remplacerai pas l'autre). Et, bien sûr, hier soir, petite visite de courtoisie au Marquis.
 
L'homme à la Dévédéthèque Nationale (près de 3500 volumes, représentant tout genre et tout pays, et plus important, payés pour un prix valant à peine la valeur de 300 DVD achetés dans les rayons de la Fnuk, comprendre : 3500 DVD pour une bouchée de pain ou presque, un DVD ne devant jamais coûter plus que 8 euros). L’homme par qui le scandale arrive bien souvent. Car il est malicieux, l'animal ! Et je fus une fois de plus accueilli avec un tapis d'un rouge des plus profonds. À savoir, en apéritif, un DVD-compilation de clips français des années 80.
Le Marquis, comme l’un de ses illustres collègues du temps jadis, a ses perversions. Il aime faire souffrir les gens, mais attention, entre amis pour ainsi dire, et à petit feu. À peine remis de mon épuisant voyage dans ses terres éloignées, je dus donc me farcir avec un mélange de nostalgie, de rire et de désespoir (et un œil très en forme curieusement, qui n'a laissé échapper aucun défaut, avais-je l'impression, pas forcément bonne d'ailleurs). Julie Piétri (Marquis, corrige les fautes d'orthographes de ces poètes, j'avoue que ça défaille), Caroline Loeb (pas formidable, et sans sa ouate, mais c'est une de celles qui n'ont pas à trop à rougir), la charmante et absolument naturelle Corynne Charby (ici en "Catin du PMU", je cite le Marquis [En enjolivant !]), Lio (au secours !).
Chez les garçons, c'est pire : Gérard Blanc (complètement débile, mais une série de trois plans débilosses à pleurer de rire, et limite détournement de mineurs ; points communs avec Piétri : tournage au Maroc et cadrage d'aveugle), les Machins Bidules (dont je ne rappelle plus le nom [Les Vagabonds !], sorte de sous-Forbans, ce qui est quand même un exploit !), et Simon et les Modanais et leur reprise baluche super-jacky du tube immortel et insupportable ÉTOILE DES NEIGES (ce groupe est le Talking Heads français : sauras-tu deviner pourquoi ?). Jean-Pierre François, lui aussi cadré avec les deux mains gauches, et dont on s'aperçoit que la parodie des Nuls n'était pas si méchante que ça, à moins que ce ne soit François qui ait parodié les Nuls, ce qui expliquerait pas mal de choses. En tout cas, la Camargue en bétacam, ça ne donne pas du tout envie, et dieu merci, la veste en jean a disparu avec les dinosaures ! Je ne sauverai pas grand chose de toute cette bouillie. Je passe sur les AVIONS et leur nuit chaudasse en direct du Macumba de Montluçon. C’est ignoble.
Un des deux clips d’Eric Morena.... Quoi ? Arrêtez de râler, un peu ! Un des deux clips d’Eric Morena (mais pas OH MON BATEAU) était totalement réussi et drôlissime, et bien sûr complètement follasse. J'avais oublié cette phrase qui me faisait hurler de rire, plus jeune, et chantée avec le plus grand sérieux :"Youpi ! Voilà un clafoutis ! La fête est réussie ! Eh oui ! Les femmes me sourient ! Un jeune chien me suit !". Ouf, me dis-je, enfin un qui a essayé de faire quelque chose de différent, premier exploit, et en plus quelque chose de drôle, ce qui, vu le taux de prétention de chaque scopitone, est un exploit à souligner.
Si le clip de Desireless pour son grand tube VOYAGE VOYAGE est à peu près nul, malgré l'effort capillaire, on notera un net effort pour une autre chanson (dont Le Marquis, qui collectionne les disques splendouillets et carrément new-age de la dame, donnera le titre en commentaire ou à la correction [Qui sommes-nous ?] ! Une autre de ses perversions !) où la dame, elle, et c'est bien la seule, était quand même allé voir aux USA comment ils faisaient les clips. Résultat : un clip tout défilant et en superpositions infographiques, hommage surréaliste à Magritte. Pourquoi pas ? Mais pour moi, la musique, et surtout les paroles, sont absolument rédhibitoires pour atteindre une quelconque forme de plaisir (dont un "Sommes-nous un violon sur lequel joue Krishna ?" Complètement insupportable !). [Complètement délicieux.]
Dans les très bons, on pourra noter un clip de MIKADO (où la chanteuse clame qu'elle "roule dans tes doigts des colliers de varech" ! Là aussi, un peu d'humour amer ne fait pas de mal, et c'est rare), groupe très fréquentable, à qui l’on doit le jingle musical sublime "la sardine, ma petite boîte à combine", que tous ceux pour qui la terre s'est arrêtée de tourner en 1987 considèrent comme une valeur sûre. On peut fréquenter Mikado, on est en bonne compagnie, d'autant plus qu'ici, l'astucieux clip (pas cher, mais rigolo et travaillé) est signé Pierre et Gilles. Ambiance folle donc, mais pas du désert, avec beaucoup de dérision et surtout sans que le kitsch tombe dans le vulgosse, chose quasiment impossible à faire, et donc très rare (regardez Almodovar!).
Enfin, joli accessit à Buzy. Drôle de bonne femme. C'est toujours complètement n'importe quoi, au visuel et à l'écran, mais... Il y a une démarche bizarre qui finit par fonctionner. Clip symbolique et travaillé pour le tube ADRIAN, réalisé par le chef-op' de Beineix. C'est plutôt étonnant. On note un plan sublime, et plusieurs très beaux. Et surtout une très nette dominante mortifère et dépressive. Ici, le clip n'essaie plus de séduire à tout prix (on retrouve quand même "la petite fille", figure incontournable de 90% des clips de l'époque) avec un style branchouille et chic. Buzy enfonce le bouchon dans un mélange ZARDOZ / ORANGE MÉCANIQUE baigné d'un symbolisme presque creux, qui s'entend plus comme un jeu cinématographique (déplacements d'objets qui se répondent d'un plan à l'autre, opposition de forme et de couleur, etc.). Un des plans du début annonce un personnage masculin (Adrian, quoi !), minet dans le pur style LA BOUM, 15 ans après, mais se termine gore. Oui, ça saigne énormément dans ce clip. Du symbolisme un peu abstrait, du sang, pas d'érotisme, accords plus compliqués que la moyenne, des paroles d'une noirceur fabuleuse, c'est sûr, à l'époque, les gens ont dû (ne pas) adorer ça ! Ici, le site officiel de la dame. L'esthétique est complètement datée, mais c'est un des rares clips qui puissent encore se regarder avec intérêt.
Enfin, pour la bonne bouche, si j'ose dire, le clip de Melody, teenage-starlette d'un soir, et son mythique Y’A PAS QUE LES GRANDS QUI S’AIMENT (mon dieu...), datant du jurassique pré-string, véritable machine perverse, ultra-nullissime, mais qui vire au glauque et au mortifère quand on a en tête le destin simple et douloureux de la fillette, qui après son succès galactique (et oui, jeunes focaliens, regardez le clip et dites-vous qu'à l'époque, ça cartonnait ! Ça se vendait par millions !Je vous jure !), fut remerciée par sa maison de disque et ses producteurs, qui n'ont même pas, chose rare, essayé de tenter de rafler le jackpot une deuxième fois. Adieu Melody, donc, et grosse, grosse dépression à la clé !
[Le pire dans ces histoires, c'est celle du tube ignoblissime LE PAPA PINGOUIN. Préparez vos mouchoirs. Une des deux jumelles se suicida, volée par ses producteurs et atteinte du sida. L'autre vit désormais recluse. Une horreur dont le Marquis et moi rêvons de tourner un film. Le scénario est déjà prêt. Appel aux mécènes, donc, qui voudraient faire du MULHOLLAND DRIVE avec le PAPA PINGOUIN... Elles représentèrent le grand-duché du Luxembourg en 1981 à l’Eurovision, où elle arrivèrent quand même neuvièmes... La même année qu’un groupe que j’adore, les belges TELEX, mélange improbable entre Devo et Kraftwerk (pour faire court) dont je recommande encore chaudement les enregistrements, et dont on préférera tout de même éviter les remix. Il partage avec Devo le fait d’avoir enregistré une des plus belles reprises d’Elvis Presley, à savoir un ROCK AROUND THE CLOCK tout à fait sublime. On peut aussi citer leurs célébrissimes reprises de ÇA PLANE POUR MOI (même mode que ...THE CLOCK, et dix mille fois mieux que l’original, à tel point qu’on peut l’écouter sans faire de casimirisme, même de nos jours) et TWIST À SAINT-TROPEZ, mortifère et dégoulinant de sapin. Les compositions originales sont très bonnes. Ils se présentèrent à l’Eurovision avec une chanson sublime, dont le concept est indépassable, puisqu’il s’agit de la chanson intitulée... EUROVISION ! C’est la seule chanson dans toute l’histoire du concours qui soit écoutable ! [À part Waterloo, tout de même…] Et même plus ! Ils ont d’ailleurs, le soir du show, eu des problèmes. Le règlement exigeait que les artistes aient leur instrument sur scène, chose difficile pour eux, la chanson étant entièrement électronique ! Ils trouvèrent une pirouette en mettant un piano ou un synthé sur scène ! À la fin de la prestation, ils sortaient un instamatic et photographiaient le public ! Résultat des courses : one point ! Mais sublime chanson, et un des très beaux concepts de l’histoire du rock !]
 
Je n’ai jamais été très fan de Mylène Farmer (euphémisme), malgré quelques paroles en début de carrière plutôt bien troussées et très drôles. Pareil pour les clips, que je n’aime pas en général. LIBERTINE et autre TRISTANA, je vous les laisse. Malgré tout, même si cela a déjà été dit sur ce site, on ne saura que recommander le très beau long-métrage de Laurent Boutonnat, GIORGINO (avec Louise Fletcher et l’immense comédienne Frances Barber, actrice oubliée de tous). Le film a été un lynchage terrible. Personne n’en a voulu. Pas même les fans, très déçus devant le rythme bizarre de la chose, et sans doute son ambition. Et tous les autres se sont rués dessus en disant que c’était de la merde, bien trop contents de voir que le garçon s’était "planté", et d’avoir la preuve "qu’on ne s’improvise pas réalisateur" ! Pauvres hères ! Le film est plus que fréquentable, et même ambitieux. Grosses expectatives et gros échec : adieu le Boutonnat réalisateur ! [Meuh non, il met la dernière touche à son prochain long.]
Revenons à ses clips. Donc, les gros machins à costumes, non merci, je passe. Les costumes, je suis contre, vous le savez. Par contre, le clip de MAMAN A TORT, là, je dis oui. S’ouvrant et se fermant avec humour sur un portrait de ce vieux Sigmund, c’est un festival de bonnes idées. Pas de décor, Mylène nue, et largement (on voit son pubis quand même !) mais en se débrouillant pour que ça ne se voit pas (le contraire de ce qu’ils firent par la suite), enfants pas rassurants, texte qui s’affiche sur l’écran, humour triste, plans fixes en forme de roman-photo morbide (très bonne idée), monstration ostentatoire d’une émotion fabriquée (les larmes grotesques mais tristes de Mylène, qui dénoncent le processus de fabrication du clip même), son off (discours de la Farmer, mais qu’on n’entend pas, et pourtant, ça a l’air bien important), flous panouillés, etc. C’est très beau, et là, pour le coup, ça n’a pas pris une ride. Très beau clip, et drôle une fois de plus, ce qui ne gâche rien.
 
Ah, le clip est un art difficile. Je n’ai pas encore réussi à voir ce qu’a fait l’immense Derek Jarman avec les new-age boys de l’époque ou avec la musique indus’, mais je vous tiendrai au courant. On conseillera quand même Devo, une fois encore, pour ceux qui voudraient se plonger dans, en deçà et au-delà des années 80. Le DVD qui compile leurs clips est fabuleux quasiment de A à Z. [Quelques petites choses sans beaucoup d’importance néanmoins.] Mais à 90%, c’est du sublimissime. On note d’ailleurs une expérience intéressante et rarissime chez les artistes (et pas Melody et autres vendeurs de soupes pas fraîches). Un de leur clip, l’hymne dépressif et merveilleux BEAUTIFUL WORLD. C’est la seule chanson qu’ils aient faite à l’envers, pour ainsi dire. Devo, qui se présentait comme un collectif pluridisciplinaire à leurs débuts (musique, romans, films...), a en effet eu l’idée du clip avant celle de la chanson. C’est donc un processus inversé. Dans le clip, ils ne dérogent pas à leur esthétique si particulière, et particulièrement pillée par la suite dans tous les domaines ; mais l’idée de montage, très simple, fait absolument mouche. Ça passerait de nos jours à la télé, ça serait un scandale complet, en ces temps d'Enfoirés. À voir absolument. Citons aussi le clip de leur unique hit WHIP IT, complètement dérangeant et vulgaire comme souvent. [Et avec des sous-titres fabuleux !]. Enfin, on mesurera toute l’intelligence et la pertinence du groupe, jamais vraiment séparé mais désormais moins actif, avec un de leurs derniers clips officiels, un remix de POST POST MODERN MAN en fin de DVD, où les zozos ont la suprême intelligence de signifier, eux qui furent des pionniers (scalpés !) dans leur domaine, la mort du clip ! Il s’agit en effet d’un clip, ressemblant avec la même vulgarité exacte, à une chaîne de télé-achat. C’est drôlissime, absolument glaçant et dérangeant. Ils annoncent ainsi avec 10-15 ans d’avance (ce qui leur arrive en ce moment) qu’ils seront sûrement culte plus tard, mais que pour l’instant, ils ne peuvent plus faire de musique, commerce oblige. On voit pendant le clip les objets, les instruments et leurs déguisements de scène ou de vidéos se vendre en téléachat, pour des sommes ridiculement petites ou grandes. Le tout vendu avec de jeunes mannequins en maillot de bain, mais déjà fanées ! Mort du groupe, mort du clip (annoncée dans le clip précédent aussi), suprématie pornographique de la tête de gondole, et absence obscène du groupe dans la vidéo. C’est un film d’horreur où les artistes annoncent qu’en temps de grande concentration, ils ne se vendront plus, et encore au prix d’or, mais uniquement par leur apparat, leurs tics et leur décorum culte, qui aura été détaché du reste, c’est-à-dire de leur démarche globale. Ils deviendront le "ton Devo", comme on dit le "ton Barton Fink" dans le film des frères Coen. Et c’est bien connu : tout le monde peut m’écrire du "ton Barton Fink" ! Et ils ont eu raison : on n’a jamais autant vendu autant de T-shirts DEVO !
 
Enfin, notre ami Tchoulkarine m’en voudrait de ne pas signaler le clip de BOIS TON CAFÉ, IL VA ÊTRE FROID qui, pour lui, pourtant fan du vieil homme, constitue le meilleur film de Rohmer ! Je ne suis pas arrivé à mettre la main dessus pour vérifier la chose sur pièce. Si quelqu’un a ça chez lui et peut me faire une copie...
 
Demain, on reparle cinéma !
 
Simplement Vôtre ,
 
Dr Devo.
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Vendredi 12 mai 2006

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(Photo : "Kino" de Julien Pacaud, tous droits réservés, reproduction interdite. Renseignements et autres travaux :
Institut Drahomira)



Chers Focaliens,
;" />Il rattrape finalement notre orecchie, avec la puissance d'un masso sonorous, de ce nouveau CD du collectif français mystérieux, déjà annoncé pendant longtemps et à le long du procrastinato. Malheureusement "le retour des sorties de 120 magiciens" dans l'édition limitée de 100 copies, et la nationalité de l'étiquette (russe) d'elle ne favorise pas sûr le reperibilità. Péché, parce qu'ébauche en effet d'un grand disque. Le mélange industriel d'hinterland avec la tradition française - d'Edgar Varése à Olivier Messiaen, et jusqu'à la musique concrète des multiples Luc Ferrari - et avec une force sûre de wagneriana, mais également avec le musics réitéré et, laborieux pour croire, avec le mutuate d'infuences de l'hanche-houblon. Tous, en conclusion, il vient souvent transporté dans les territoires d'un dissonance extrême ('comme 'Merzbow). Disant cela, quelqu'un pensera que je le prends pour les fonds. Et à la place pas, et le bel est que tout ceci très de Dieu est mené de nouveau à un son unité unseizable et incroyable. Le commencement est au maximum des tours avec un lent monté et malsain, cela qu'il peut faire pour penser à une non-roche d'incarnation du Sabbath noir, et le proseguimento est un vol circulaire, dont balayant également, les zones de dissonance émergent. Le troisième brano retourne la situation de la précédente, est qui est le scampoli de l'émergence pure de melodia d'une barrière de bruit. Collez votre porcelaine de fantaisie De Limoges vers le haut de votre à... Paul Richard est un bolgia infernal sur ce que le fraseggio est obstiné et rapide levés du violino et, à la fin, d'une voix moitié-cachée qui présente le conducteur de matière du brano successif. Sur la beauté le mettre 't savent, capolavoro du disque, le leitmotiv en fait qu'il est représenté de la boucle des voix souligne réitéré vous à l'incedere du pianoforte. Beaucoup de grace de sfocia de Dieu dans un extrait court qui condense le tout combien a été exprimé du brani précédent (boucle des voix, du pianoforte et des broadsides des dissonances). Après cet intervalle la distance principale reprend sur les routes du bruit, criticsembra paranoïaque pour venir juste de la cour de M. Masami Akita, alors que dedans de n'importe quel snoda aimable relativement plus calme et avec lui est presque surrealistically le jazzati décrit. Mais le soffuso gorgogliare diDanse de mort qu'il prend a supporté les distances de n'importe quelle forme d'otomismo alors, et introcuno infantile de giochetti valable à l'âme de hanche des atmosphères se sont rouillés de la pensée magique. C'est donc la période d'un romanticismo de pianistico et d'orchestrale qui vient distribué au scampoli et qui dans sa distance il va rencontrer une voix de sermoneggiante. L'un tito pénultième il solutions augmentées par ripresenta plus et liquéfié, mais cependant chargé avec la tension, avant le scoppiettante final où les bruits et les voix viennent des affaires à vous avec des techniques typiquement des 'distributeurs de hanche '. L'Orchestre De Chanson De Drahomira: jugglers d'inferociti ou de gaudenti de fachiri? Au posteri la phrase laborieuse, vous tandis que fées les possibles afin de mettre les mains sur ce disque.

Et justement, pour se procurer le disque c'est ici :
www.waystyx.com ou www.soleilmoon.com

Et je me suis permis de mettre un extrait de l'album THE RETURN OF THE 120 MAGICIANS en tête de gondole dans le juke-box, juste en dessous de la pin-up au biniou... Bon Voyage...

Pour ceux qui en veulent plus et pour découvrir les travaux graphiques, photographiques, musicaux et cinématographiques de L'Institut Drahomira, c'est ici :
www.institutdrahomira.com



Dr Devo.


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Mardi 9 mai 2006

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L'uno e l'altro...

L’Abécédaire poursuit sa progression, parsemée de découvertes, de déceptions, d’enthousiasme, d’envie de dormir, de plaisirs et de déplaisirs, mais il laisse toujours la porte ouverte aux « retours gagnants » - ou perdants, à ces œuvres vues et appréciées, vues et détestées, puis oubliées. J’aime presque autant revoir les films que les découvrir, envisageant toujours la perspective de revoir à la hausse ou à la baisse une œuvre dont le souvenir s’est un peu fané. Le véritable plaisir de cinéphile, tel qu’il se vit chez moi en tout cas, c’est de prendre rendez-vous régulièrement avec la poignée de films que je peux revoir en boucle sans jamais me lasser, et c’est aussi, bien sûr, celui de mettre la main sur un nouveau coup de foudre. Ce qui ne m’empêche pas de déplorer un état de fait dont je me faisais la réflexion dernièrement. Avec l’explosion du DVD, les films sont accessibles quelques mois seulement après leur sortie en salles. Et encore, les impatients se permettent souvent de les télécharger illico presto, parfois même avant qu’ils ne parviennent dans les cinémas français – quitte, pour certains, à se crever les yeux à la vision de films piratés filmés en salles par une caméra DV : qualité déplorable, sons parasites, dame du premier rang qui se lève pour aller aux toilettes, recadrage laid, j’ignore quel est l’intérêt de faire circuler et de télécharger des copies de cet acabit. Mais même s’il s’agit de copies de DVD étrangers avec les sous-titres en option, il y a un aspect un peu regrettable qui n’est pas de l’ordre de la propriété intellectuelle : les films peuvent être vus et revus, avant, pendant ou immédiatement après leur sortie. Ils sont devenus des produits de consommation, mâchés, recrachés, rarement digérés, c’était nul, c’était génial, c’est quoi la suite ? Il semble loin, le temps où il fallait parfois attendre des années avant de pouvoir mettre la main sur un film rêvé, avant d’espérer revoir un film adoré dont on a cultivé le souvenir, en le déformant parfois. C’est dans cette attente et cette frustration que certains titres se sont ancrés dans mon imaginaire, y ont puisé leur pouvoir évocateur. Je n’avais pas aimé INFERNO d’Argento lorsque je l’avais découvert dans mes vertes années, mais son souvenir ne m’avait jamais quitté, me trottant dans la tête jusqu’à me fasciner, et c’est peut-être six ou sept ans après que j’ai eu l’occasion de le revoir, et de réaliser à quel point je m’étais trompé, et à quel point le film avait œuvré pour lui-même en ne me sortant jamais de l’esprit. Le manque de discernement auquel j’ai parfois l’impression d’être confronté aujourd’hui, et qui amène le spectateur à porter au pinacle un sommet de médiocrité (SAW) tout en repoussant du pied un film très honnête comme CURSED, pourrait me semble-t-il être lié à l’émergence d’une culture blasée au sein de laquelle les films ont de moins en moins la place, le temps et la disponibilité d’esprit pour véritablement exister. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’ai peu de considération pour le téléchargement de Divx (formidable accès à des films invisibles, mais je pense que les titres téléchargés en masse remplissent déjà les rayons des supermarchés), et ce pour quoi je me refuse le plus souvent à utiliser la touche « replay » de mon lecteur DVD : il faudrait la faire sauter des télécommandes du monde entier d’un coup de tournevis pour empêcher leur détenteur de se passer en boucle la « scène qui arrache »… jusqu’à ce qu’elle ait perdu toute sa saveur. Mais je bavarde, je bavarde, alors que m’attend ce film que je ne connaissais jusqu’à présent que par la jaquette d’une VHS circulant dans les années 80 sous le titre LE COUVENT INFERNAL. Un film en…
 
A comme… L’AUTRE ENFER, de Bruno Mattei et Claudio Fragasso (Italie, 1980)
Un Bruno Mattei peut toujours en cacher un autre, et alors que l’Abécédaire précédent se concluait par sa collaboration avec Lucio Fulci sur l’amusant ZOMBI 3 (à vrai dire, plus une juxtaposition de styles quasi incompatibles qu’une véritable synergie), on le retrouve ici aux commandes de cet AUTRE ENFER. Commandes partagées avec son collaborateur régulier Claudio Fragasso, réalisateur épouvantable (TROLL II, « un film dont on a beaucoup parlé » affirme-t-il en se berçant d’illusions) – et je ne vais pas m’aventurer ici à faire la part entre l’apport de Mattei et celui de Fragasso, chacun minimisant soigneusement l’importance du travail de son collègue, c’est beau l’amitié. Pourtant, à leur place, je ne me battrais pas pour revendiquer la paternité d’un film aussi piètrement mis en scène, mais bon, ils sont libres et égaux en droits. J’ai personnellement plus d’intérêt ceci dit pour la carrière de Mattei, riche en séries Z qui comptent sans doute parmi ce que le cinéma bis a de plus gourmand à offrir en Italie (VIRUS CANNIBALE, LES RATS DE MANHATTAN, ROBOWAR…).
Le titre du film prend tout son sens – mercantile naturellement – lorsqu’il est prononcé en italien (L’ALTRO INFERNO) et quand on compare l’affiche italienne du film avec celle d’INFERNO, de Dario Argento : le concept graphique est le même, ce qui donne une résonance un peu faussée au titre du film dont il est ici question. Peu de points communs du reste avec l’opéra horrifique et baroque d’Argento, puisqu’on nage ici dans les eaux d’un sous-genre répondant au fort joli nom de « nunsploitation » : le film de couvent, donc, où se jouent sous le couvert du voile les intrigues les plus perverses, mêlant sexualité et sadisme, un genre fréquemment visité, notamment en Italie mais aussi au Japon (voir LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE). Pas grand-chose à voir cependant avec des films comme le magnifique NARCISSE NOIR de Michael Powell : il s’agit bien d’un pur cinéma d’exploitation, ancré dans les élans et les travers du film de genre le plus vulgaire et le plus insolent. Et l’on sait à quel point le cinéma populaire italien a toujours été prompt à réinvestir les genres à la mode, à défaut de créer un genre propre à partir des années 70-80 et après l’explosion du western dit « spaghetti » (terme que j’ai toujours trouvé assez détestable).
Le film démarre, comme toujours avec Bruno Mattei, sur les chapeaux de roue : une nonne perd la raison et, après avoir mutilé les organes génitaux d’une sœur défunte, assassine une novice dans le mausolée d’un couvent baigné dans une atmosphère trouble, où se produisent des événements étranges : les ampoules explosent, une bible prend feu et l’exorciste prestement délégué en perd vite tous ses moyens, et la vie, d’autant plus que le silence semble être la règle d’or, instaurée fermement par la mère supérieure (épatante Franca Stoppi), gardienne d’un indicible secret. Bref, ça va mal ! Un nouveau prêtre, psychologue celui-là, prend le relais de l’exorciste et entame une enquête au sein du couvent, après avoir été accueilli rudement par un des molosses du jardinier du couvent – un bouledogue bien débonnaire qui trottine derrière l’acteur en ayant l’air de ne pas trop comprendre les raisons de l’agitation qui l’entoure.
Malgré des efforts méritants et le charme vénéneux de certains plans (présence d’une mystérieuse nonne recluse au visage voilé, dormant dans une pièce cachée remplie de mannequins pendus), la sauce ne prend pas vraiment et le rythme se fait lourdement sentir. Sur une musique des Goblin, absolument pas composée pour l’occasion puisqu’il s’agit, outre quelques extraits d’un album conçu hors cinéma, de la BO de BLUE HOLOCAUST (également avec Franca Stoppi, et dont il sera prochainement question ici), assez maladroitement plaquée sur des images qui s’y prêtent rarement, le film n’accumule pas les clichés, il ne les amoncèle pas non plus : pour reprendre un savoureux néologisme du Dr Devo, ils les accumoncèle ! Notamment quelques emprunts formels plutôt gratuits à INFERNO (silhouette encapuchonnée manigançant autour d’un chaudron bouillonnant), une scène dont je jurerais qu’il s’agit d’un stock-shot volé à PSYCHOSE PHASE 3 (le prêtre prenant feu devant la cheminée) et bien sûr ce démarcage, assumé par Fragasso, du CARRIE de Brian De Palma, idée séduisante mais médiocrement développée dans la dernière partie, étrangement plus orientée sur des éléments paranormaux que sur le satanisme attendu.
Quelques modestes petites réussites tout de même : une belle séquence, hélas pas très bien mise en scène, dans le confessionnal, où le prêtre psychologue reçoit simultanément deux confessions à sa gauche et à sa droite, d’une nonne menaçante qui lui conseille de quitter sur le champ ce lieu maudit, et d’une autre nonne apaisante qui lui affirme qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, et que tout va rentrer dans l’ordre. Un insert curieux habilement introduit par le montage sur l’œil d’une poupée. Un flash back révélateur adroitement introduit par l’utilisation d’un magnétophone à bande. Et, pour les plus gourmands d’entre vous, quelques apparitions de nonnes zombies dans une bizarre imitation de SUSPIRIA. Pour le reste, le métrage sent moins le souffre que la naphtaline, et, curieusement, n’introduit pas une once d’érotisme dans un genre qui en est pourtant généralement friand.
 
B comme… LA BALLADE SAUVAGE, de Terrence Malick (USA, 1973)
Alors là, comme dirait la cinéaste Marie-Claude Treilhou, je suis très embêté… Non, je ne vais pas démolir ce classique estimé, premier long-métrage de Terrence Malick – et c’est aussi le premier film que j’ai de lui : et bien oui, qu’est-ce que vous croyez ? Pour acquérir une connaissance des hauts faits de Bruno Mattei, il faut parfois consacrer du temps et procéder donc à quelques sacrifices ! Mais je vais avoir tout autant de mal à en dire du bien, ou plutôt à vous faire part d’un enthousiasme que je n’ai jamais ressenti, alors que j’étais plus que disposé à adorer ce film, ne serait-ce que pour la présence de la trop rare Sissy Spacek dans un rôle important et réputé – et qu’elle incarne d’ailleurs à la perfection.
Le film raconte donc la virée meurtrière d’un couple de jeunes gens (Sissy et Martin Sheen, lui aussi excellent) après l’assassinat du père de la jeune fille, et leur fuite sans espoir dans les vastes étendues quasi désertiques qui parsèment le territoire américain, et qui donnent d’ailleurs leur nom au titre original du film, BADLANDS. Et, sur la base d’un scénario riche et soigné, la mise en scène est… irréprochable ! Utilisation moderne et parfois inattendue de la voix-off, cruauté tranquille, sèche et sans effusions, cadrages parfaits exprimant un indéniable sens de l’espace (avec une prédominance pour le ciel et l’horizon), narration habile qui évite soigneusement les pièges du mélodrame ou de l’allégorie facile, leur préférant une alternance entre le piétinement – par exemple cet épisode de la vie sauvage dans les bois, montrée comme un insouciant retour à l’enfance, et les interstices, qui sont aussi bien ces espaces entre les zones inhabitées que ces passages où le couple croise et exécute des rencontres de passage, parenthèses qui ne semblent jamais les marquer, les perturber, les dévier du chemin vers le grand nulle part sur lequel ils se sont engagés. Lorsque Sissy Spacek décide de se séparer de son compagnon, ce n’est pas par remord ou par une quelconque prise de conscience, mais bien par une lassitude de la route, le personnage rêvant d’une vie rangée, d’une maison de banlieue, tout ce que Martin Sheen n’est plus en mesure de lui offrir. Tout ça est très pensé, intelligent, détaché de toute sensiblerie. Alors où est le problème ???
Voyez-vous, docteur, tout a commencé par une étrange sensation, l’impression persistante que tout était soigneusement prévu et prévisible, non pas par le jeu d’une certaine forme de fatalité, puisque je ne parle pas de scénario, mais bien de mise en scène : je connaissais par avance les plans qui allaient suivre, l’écriture cinématographique de Terrence Malick m’a paru si limpide qu’elle en est devenue à mes yeux presque… Oserais-je le terme ?… Scolaire. Je sais, vous allez mal le prendre, docteur, mais je me sentais comme prisonnier d’une séance de « collège au cinéma », je contemplais ces horizons cinématographiques, et c’est comme si je pouvais à nouveau entendre les intonations studieuses et appliquées de mon professeur principal lorsqu’il allait nous poser cette fatidique et fastidieuse question : « Que croyez-vous que le réalisateur ait voulu signifier par l’usage de ces images d’horizons ? » Vous savez, ce genre de question dont on connaît la réponse, mais que l’on ne propose pas pour la simple et bonne raison que la question ne nous intéresse pas. Devant l’insistance constante de Malick à confronter ses personnages à l’immensité des cieux pesant au-dessus de leurs têtes, je savais, aussi sûrement que je sais quel est mon nom, que le film s’achèverait sur un plan de la terre vue du ciel. Je sais, docteur, c’est une œuvre déjà mature pour un si jeune cinéaste, elle témoigne d’une cohérence et d’une retenue indéniables : c’est vrai, vous avez tout à fait raison. Mais malgré tout, durant la projection, et cette impression dure encore au moment où je vous parle, je n’ai à aucun moment été confronté à un sentiment d’insécurité ou de déstabilisation, ni malaise, ni empathie, ni même un réel intérêt. Je me sentais si soutenu par cette mise en scène, si porté, que je m’en suis totalement désintéressé. Je suis admiratif, mais en aucun cas séduit ou passionné. C’est un beau film, et ce n’est rien. Après l’avoir vu, mes yeux sont tombés sur cet extrait critique enjolivant la jaquette : « une étude provocante mais fascinante de l’aliénation des gens par leur quotidien. » Une définition qui m’a paru relever du mambo-jambo le plus vide de sens. Comme souvent chez Stanley Kubrick, je suis resté de marbre devant cette distance calculée, cette maîtrise froide, perplexe devant des qualités précieuses, comme le refus radical de la démonstration ou le recours presque exclusif à la mise en scène contre le récit dialogué, sans pourtant mettre le doigt sur les apports qui devraient en toute bonne logique découler d’un positionnement aussi audacieux et personnel. La porte était ouverte sur un vaste possible, et c’était sans doute la part la plus difficile de ce projet, et j’ai dans l’idée que Malick est resté sur le seuil, qu’il a voulu verrouiller une position chèrement, durement acquise, dans une maîtrise rigoureuse et dépassionnée, refusant trop prudemment de lâcher la bride et de vraiment nous emporter au cœur le plus rude de ces interstices. C’est grave, docteur ?
 
C comme… LE CROCODILE DE LA MORT, de Tobe Hooper (USA, 1977)
Après SPONTANEOUS COMBUSTION et NIGHT TERRORS, voici un troisième opus de Tobe Hooper abordé dans ces chroniques, par pur hasard de bacs d’occasions, mais il est toujours bon de combler les vides d’une filmographie – et comme les deux titres en question (particulièrement le premier) étaient franchement médiocres, dire un peu de bien du cinéaste ne peut pas non plus faire de mal, d’autant plus qu’il s’agit cette fois d’une œuvre plus ancienne, réalisée peu de temps après son inégalable MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Ce sera aussi le dernier Tobe Hooper avant un moment, car j’ai épuisé mon stock ! À moins que MORTUARY, qui sort en salles, ce qui n’est pas arrivé à Tobe Hooper depuis une éternité, ne soit abordé dans ces pages prochainement.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire après le retentissement de MASSACRE…, Tobe Hooper ne roule pas sur l’or, étant à peu de choses près dans la même situation que George Romero après sa NUIT DES MORTS-VIVANTS : le mode de production indépendant et ses aléas font qu’il ne récolte que les miettes de l’exploitation de son chef-d’œuvre. C’est donc avec le producteur de séries B tendant dangereusement vers le Z, Mardi Rustam, que l’opportunité se présente à lui pour enchaîner sur un nouveau long-métrage, avec les avantages et surtout les inconvénients liés au succès de son premier film et aux exigences très commerciales de son producteur, exigeant à la fois un quasi remake de MASSACRE… et une avalanche de contraintes découlant des modes de l’époque, le crocodile du titre étant inséré dans le récit de façon assez artificielle suite au carton des DENTS DE LA MER. Des exigences contradictoires et intenables qui entraîneront le départ du réalisateur avant la fin du tournage, en partie achevé par l’acteur Robert Englund et par le producteur. Difficile dans ces conditions d’accoucher d’un métrage aussi abouti que son film précédent.
Tobe Hooper retrouve d’ailleurs une partie de l’équipe de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE (le scénariste Kim Henkel, le compositeur Wayne Bell et l’actrice Marilyn Burns), pour un film à la fois très proche du précédent par son atmosphère, et très différent par ses choix esthétiques, principalement sa direction artistique. Le film décrit les événements sordides se déroulant dans un hôtel d’un coin perdu des Etats-Unis, dirigé par l’acteur Neville Brand (belle performance psychotique), un doux dingue élevant un crocodile dans l’étang sur lequel s’élève en partie son établissement, une attraction pour les touristes qui s’avère bien utile pour faire disparaître les corps des victimes du maître de maison lorsque celui-ci, miné par la présence d’un bordel non loin de là, laisse exploser sa rage meurtrière, aux dépens de sa clientèle.
On devine derrière ce sujet un évident recyclage de la folie des trous perdus déjà explorée dans MASSACRE…, mais le film parvient en grande partie à renouveler la donne, non sans jouer justement avec les échos liant les deux films. LE CROCODILE DE LA MORT démarre donc par le parcours éclair et tragique d’une jeune femme (coiffée d’une perruque blonde frisée qui la fait un peu ressembler au Harpo des Marx Brothers) fraîchement embauchée dans le bordel, qui se dégonfle devant son premier client (Robert Englund en brute épaisse, sodomite et copieusement vulgaire) et se voit donc virée en pleine nuit avec perte et fracas. Abandonnée à elle-même en pleine campagne, elle trouve refuge dans l’hôtel en question, découvert avec un sentiment grandissant d’inquiétude – et c’est d’ailleurs dans l’exploration de ce décor que le film se détache de son illustre prédécesseur : le décor est totalement artificiel et éclairé comme tel dans des tonalités violemment colorées et monochromes qui évoquent irrésistiblement la séquence d’ouverture d’ALICE N’EST PLUS ICI de Martin Scorsese ; un univers clos et factice au point qu’on s’attend presque à voir débarquer les Muppets, mais il ne faut quand même pas rêver. Lorsque Neville Brand découvre que sa cliente débarque du bordel, il entre dans une rage incontrôlable (séquence lourde, poisseuse et inquiétante) et l’assassine brutalement avant de jeter son corps dans le lac : fin abrupte de cette très brève amorce d’identification du spectateur dans une forme de remake, en quelques minutes et dans une relecture grotesque et dégénérée, de la première partie de PSYCHOSE. Et comme dans PSYCHOSE (mais aussi dans MASSACRE…), la mort de cette fausse héroïne nous abandonne en compagnie de son assassin et de son quotidien tourmenté, la question planant bien sûr de savoir si celui-ci vient de basculer dans la folie homicide, ou s’il ne s’agit pas de sa première victime.
Mais cette tranquillité glauque va vite être perturbée par l’arrivée de nouveaux clients, un peu improbable dans ce grand nulle part, mais qui trouve sa justification à la fois par nécessité scénaristique (arrivée du père et de la sœur de la prostituée virée, partis à sa recherche) et par goût prononcé pour l’absurde et la peinture volontairement irréaliste de désaxés, avec ce portrait une famille qu’on qualifiera poliment de dysfonctionnelle, joliment composée de William Finley (PHANTOM OF THE PARADISE, SŒURS DE SANG), de sa femme Marilyn Burns, elle aussi coiffée d’une perruque qui la rend méconnaissable et de leur petite fille Kyle Richards (babysittée par Jamie Lee Curtis dans HALLOWEEN), sans oublier leur chien, un ignoble petit fox-terrier qui est prestement croqué par le crocodile dès leur arrivée. J’ai applaudi. N’allez pas croire, j’adore les chiens, mais pour des raisons mystérieuses, je voue à ces fox-T une haine féroce – et puis, les crocodiles aussi ont le droit de manger, après tout. Lorsque William Finley tente d’abattre le crocodile (plus pour évacuer le dégoût que semble lui inspirer sa femme que par désir de venger leur compagnon canin – surtout si l’on considère le fait qu’il aboie pour « consoler » sa fille !), le film bascule dans un jeu de massacre grand-guignol (ce que n’était jamais MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE), qui est aussi un jeu de cache-cache claustrophobe et assez malsain.
Le film reste malgré tout un peu inégal, principalement à cause des compromis d’une narration qui laisse sans doute un peu trop de place à l’enquête des parents de la prostituée (les séquences hors de l’hôtel sont plutôt mal filmées et n’apportent strictement rien de bon au film). Mais, sur un registre plus conventionnel et plus surfait, le film développe un grain de folie parfois saisissant. Le jeu de références à MASSACRE… est plus subtil qu’il n’y paraît, et trouve notamment une surprenante illustration dans le développement du personnage de Marilyn Burns, méconnaissable donc sous sa perruque de choucroute : lorsqu’elle l’enlève, elle est presque immédiatement agressée par Neville Brand, et redevient brutalement, dans le script et à l’écran, le personnage qu’elle incarnait dans le film précédent, désespérée, hurlante, hystérique ; mais Tobe Hooper choisit alors de la bâillonner et de l’enchaîner à un lit et la met en quelque sorte hors-jeu du déroulé narratif de son film, qui va dès lors explorer d’autres pistes, essentiellement dans l’exploration progressive et quasi onirique de son décor (les combles inondés dans lesquels la fillette trouve un refuge bien précaire), non sans entretenir une atmosphère assez efficace surtout soutenue par une impressionnante cacophonie sonore, mélange saturé et inconfortable de musique country et de hurlements provenant de toutes parts (les combles, l’étage, l’étang, l’entrée).
Quant au crocodile, il vient jouer les utilités d’un film qui aurait parfaitement pu fonctionner sans lui, omniprésent dans l’esprit mais pas à l’écran, adroitement filmé par une mise en scène privilégiant, du moins en ce qui le concerne, la suggestion – ce qui est une bonne chose, car il semble tout de même provenir de la même couvée que le KILLER CROCODILE ! En 2000, Tobe Hooper a du reste réalisé pour le marché de la vidéo un CROCODILE qui n’entretient visuellement que peu de rapports avec LE CROCODILE DE LA MORT, une petite série B amusante et inoffensive qui se permet tout de même quelques allusions à ce film un peu bancal mais néanmoins mémorable.
 
D comme… DANTE’S VIEW, de Steven A. Adelson (USA, 2000)
Retour au calme et à la pondération avec ce tout petit inédit pas très excitant, qui ne ferait pas lever un sourcil à David Pujadas en personne sans l'atout précieux d’un casting attirant formé par un duo d’actrices aussi talentueuses que sous-exploitées. À ma gauche, Guinevere Turner, aperçue dans l’intéressant AMERICAN PSYCHO (dont elle a co-écrit le scénario). À ma droite, Sheryl Lee, stupéfiante dans TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME et sans doute un peu prisonnière du personnage de Laura Palmer puisqu’en dehors du VAMPIRES de John Carpenter et d’une petite poignée de films un peu anodins (BACKBEAT, JERSEY GIRLS), on ne semble depuis devoir la croiser que dans une flopée de séries B sans grand intérêt. Belle rencontre donc, et puisqu’on en est à parler d’actrices, il faut également souligner la présence dans un beau second rôle de Grace Zabriskie, excellente comédienne au physique étonnant, remarquable dans le DARKLY NOON du disparu Philip Ridley, terrifiante dans SAILOR ET LULA, et maman de Laura Palmer dans l’univers créé par David Lynch et Mark Frost. Un film d’actrices ?
C’est le moins qu’on puisse dire, hélas, le film manquant singulièrement d’envergure pour peu qu’on y regarde d’un peu trop près. Le film raconte la fuite de Sheryl Lee après un braquage un peu minable. Trouvant refuge dans un bled paumé non loin de la Vallée de la Mort, elle décide de s’y faire oublier pendant quelques jours, et comble l’ennui en acceptant du bout des doigts l’amitié que lui offre naïvement la candide Guinevere Turner. Bref, un petit polar psychologique, comme on dit. Et la partie polar, pour tout dire, est volontairement dépeinte comme un peu dérisoire (le magot convoité étant tout de même modeste) ; il n’empêche, c’est aussi, et de très loin, la partie la moins intéressante du film, enlisée dans des clichés véhiculés par des personnages aussi insipides et transparents que celui du complice de Sheryl Lee, parti à ses trousses.
Alors je pourrais remplir des pages d’un rapport circonstancié des nombreuses et complexes notations psychologiques qui font le tissu de la relation touchante, faussée, amère, unissant les personnages superbement interprétés par Sheryl Lee et Guinevere Turner, ce qui serait bien pratique pour combler le vide occupé par le peu que j’ai à dire sur une mise en scène désespérément plate et télévisuelle. Ne gaspillons pas notre énergie : les actrices sont épatantes, si vous les appréciez, allez-y, mais gardez bien en tête que l’écrin est loin d’être à la hauteur.
 
E comme… L’EMPRISE, de Sidney J. Furie (USA, 1981)
Révision utile d’un film que j’ai apprécié pour la première fois et avec tout de même plusieurs gros bémols. Pendant longtemps, et n’en déplaise aux personnes pour qui un carton type « ce film est basé sur des faits réels » est un gage incontestable d’authenticité, une preuve presque, et très souvent l’occasion de jeter à la corbeille tout esprit critique (à commencer par les qualités effectives, cinématographiques donc, de ce genre de productions), L’EMPRISE est resté à mes yeux comme un titre de plus à rajouter au prosélytisme naïf et visuellement plat de films comme AMITYVILLE (la vérité sur les maisons hantées), AUDREY ROSE (la réincarnation est un fait scientifiquement prouvé) ou L’EXORCISME D’EMILY ROSE (la possession démoniaque, ce douloureux problème). Cette envie forcenée d’y croire (ou d’y faire croire), objet d’un amas de littérature, films, documentaires et surtout polémiques stériles et hors-sujet font perdre le nord à ceux qui s’engluent dans des considérations qui sont les leurs (respect : ceux qui veulent croire aux fantômes, à la réincarnation, à l’abduction par des extra-terrestres, à la lycanthropie ou au monstre du Loch Ness, quand ce n’est pas tout cela à la fois, peuvent y croire comme au Père Noël et de toutes leurs forces, ça ne me fera pas suffoquer d’indignation), trop souvent en perdant complètement de vue les qualités plastiques, le versant poétique du fantastique lorsqu’il s’agit de mettre en scène un film de fiction, ce que sont tous les titres cités, ne l’oublions pas. Mais dans les faits, on l’oublie bel et bien, et les documentaires sur les faits divers de L’EXORCISTE (adapté d’un roman de William Peter Blatty, non convié à s’exprimer dans les interviews) ou de L’EMPRISE (le documentaire illustrant presque exclusivement son propos vériste d’extraits du film, lui-même adapté d’un roman largement « aménagé » de Frank De Felitta, déjà à l’œuvre dans AUDREY ROSE) sont parfois brandis comme des preuves irréfutables. J’ai trop de respect pour le fantastique, envisagé comme une forme d’expression artistique, pour ne pas grincer des dents face à des approches aussi asséchantes, tout comme je suis fortement agacé en entendant les équipes techniques de films fantastiques évoquer avec une avalanche de clins d’œil et de roulements des yeux les sempiternelles « malédictions » ayant sévi pendant le tournage (« pendant le tournage de la scène de l’exorcisme, un fusible a sauté et un technicien du son a vomi son hot dog, brrr ! »). C’est d’une bêtise… Bref. Revenons à cette EMPRISE, elle aussi vautrant bien les pieds dans le plat du pseudo-réalisme scientifique, mais qui s’avère tout de même être un très bon film.
Barbara Hershey incarne avec un réel talent le personnage de Carla, mère de famille divorcée avec enfants qui devient, du jour au lendemain et dans le confort de sa petite maison de banlieue, l’objet d’agressions sexuelles par une entité invisible et extrêmement brutale. Ses témoignages sont mis en doute par son entourage, et elle croit perdre la raison, allant chercher une aide qu’elle ne trouvera pas auprès d’un psychologue sèchement interprété par Ron Silver. Devant son impuissance, et dans la mesure où les événements finissent par trouver des témoins, Carla se tourne vers un service de parapsychologie qui va tenter de comprendre et d’enrayer le phénomène en investissant son domicile, ce qui fait beaucoup penser à POLTERGEIST. Je précise à ce stade qu’une partie de la bonne surprise en revoyant ce film tient au fait que je n’en connaissais jusqu’alors qu’une version atrocement recadrée et en VF, celle de la vieille VHS à l’époque où Bernadette et Jean-François nous faisaient une jaunisse et écrivaient pour se plaindre à leur programme TV des infamantes bandes noires qui « cachaient » toute l’image et rendaient les personnages trop petits. Les temps changent, et sur ce point, c’est une bonne chose : Bernadette et Jean-François se sont acheté un méga ensemble home cinéma dont ils font la démonstration à toute personne franchissant leur palier en leur montrant comment le 5.1 sonne avec LES CHORISTES, et même TF1 a troqué son recadrage plein cadre pour un hypocrite semi-recadrage, avec juste des petites bandes noires qui défigurent juste assez le film diffusé tout en préservant une dimension raisonnable pour apprécier les nuances de jeu sur le visage de Jean Réno.
Et si le Marquis continue à enfiler les apartés, on y sera encore dans 8 jours. L’EMPRISE fait partie de ces films tournés en cinémascope qui exploitent pleinement leur format, et n’ayant vu qu’une version tronquée, j’ai vraiment découvert en DVD le remarquable travail sur le cadre et la photographie : c’est tout simplement un autre film. Et c’est précisément cet aspect de la mise en scène qui fait tout l’intérêt du film, et qui lui confère une intensité et une efficacité redoutables, à peine entachés par un penchant parfois trop appuyé pour les cadres basculés. Transfiguré, L’EMPRISE donne enfin à voir ses nombreuses qualités plastiques, ce qui rend un peu plus indulgent pour certains défauts (médiocrité de certains dialogues notamment), renforce des qualités déjà repérées lors de la première vision (interprétation solide, effets spéciaux érotiques troublants, et surtout originalité de la musique composée par Charles Bernstein, en particulier l’invention brillante de cet effet musical assez effrayant, martèlement brutal et abrupt accompagnant les séquences de viol), et plus encore, révèle l’intelligence et l’audace de certaines séquences et de quelques idées brillantes du scénario : jeu des regards troubles que Barbara Hershey lance aux miroirs qui lui renvoient son image, passage brutal de la nuit au jour par un bel effet de montage, idée un peu folle de la maison reconstituée dans un hangar par les parapsychologues, qui revisite un décor subtilement altéré où le passage du jour à la nuit se fait cette fois en appuyant simplement sur un bouton.
Le prosélytisme est bien là, avec ce premier degré qui évacue soigneusement toute amorce de multiplicité d’interprétations ou de ressentis (dont justement les plans sur les miroirs), et qui vient alourdir considérablement le rythme du film dans sa seconde partie, avant de souligner inutilement par des cartons avant le générique de fin une conclusion glaçante qui n’en avait pas vraiment besoin, enfermant un peu le film dans une vision unilatérale et trop démonstrative. Mais il est soumis à un véritable travail de mise en scène, riche et assez brillant, qui faisait cruellement défaut aux autres titres évoqués plus haut (malgré quelques bonnes choses, trop rares, dans AUDREY ROSE) et fait passer la pilule d’un scénario inégal et parfois un peu balourd. Si vous ne devez en voir qu’un dans ce registre, c’est celui-ci.
 
F comme… LE FILS DU DIABLE, de Mark Lester (USA, 1998)
Tout comme L’ENFANT DU DIABLE, titre français de THE CHANGELLING de Peter Medak, LE FILS DU DIABLE (MISBEGOTTEN en VO) ne voit à aucun moment intervenir le Diable ou ses représentants légaux – mais bon, ça c’est du titre, coco. Mon attention a été attirée sur ce film par l’absurdité cocasse de son sujet, et ce d’autant plus quand j’ai constaté que le scénario était signé par Larry Cohen, excellent créateur de concepts à l’imagination débordante (LES ENVAHISSEURS), capable de développer avec une remarquable intelligence des scénarios originaux, un peu contrariés par les limites de ses modestes talents de metteur en scène, doué mais pas très inspiré visuellement, même si la finesse et l’inventivité l’emportent le plus souvent sur les quelques réserves (LE MONSTRE EST VIVANT). Dommage que son scénario atterrisse ici entre les mains d’un faiseur moins inspiré encore, le piètre Mark Lester.
Kevin Dillon interprète le rôle d’un tueur psychopathe appelé Billy Crapshoot (oui, ça m’a fait rire). Il assassine un brillant et riche compositeur, et en visitant sa propriété, tombe sur une lettre d’une banque du sperme, heureuse d’accepter sa candidature prestigieuse de donneur : l’occasion est trop belle, et il y va. Plus tard, c’est un couple bourgeois en plein désir d’enfant contrarié qui décide de recourir à l’insémination artificielle. On apporte une carte à madame (mais monsieur ne goûte pas), qui doit choisir le profil du donneur d’après des fiches descriptives anonymes, et bien entendu, elle flashe sur le profil de l’homme assassiné par Billy Crapshoot. Et comme le dit finement le résumé de la jaquette, « lorsque Caitlin découvre qu’elle porte l’enfant d’un monstre, il est déjà trop tard ! ».
Le film, assez caustique, insémine un soupçon d’eugénisme absurde (suggéré par une conclusion aimablement perverse) dans un film s’inscrivant a priori dans le moule de ces films à suspense sur la sacro-sainte famille américaine menacée, genre ultra-codifié et prévisible oscillant toujours entre le ridicule de convention (LA MAIN SUR LE BERCEAU) et l’estimable conventionnel (LA RIVIÈRE SAUVAGE), mais Larry Cohen sauve les meubles en cassant le moule de façon assez spectaculaire : le couple uni n’existe plus et madame reçoit la tête de monsieur en guise de cadeau de « baby shower », belle entorse à ce genre de produits insignifiants et inoffensifs. Dommage que la mise en scène soit à ce point terne et impersonnelle, et que l’interprétation soit si fade, le film ne parvenant finalement pas malgré son traitement astucieux à s’extirper de la gangue télévisuelle qui le caractérise. Dispensable.
 
G comme… THE GLADIATOR, d’Abel Ferrara (USA, 1986)
Auto-défense et sécurité routière au programme de ce téléfilm réalisé par Abel Ferrara : un tueur en série rôde dans la ville, provoquant des accidents meurtriers qui semblent devoir punir le moindre manquement au code de la route : grillez un feu orange, ratez un créneau, et vous risquez alors de vous retrouver poursuivis par un psychopathe au volant d’un bolide truffé de gadgets mortels. Ken Wahl (« un flic dans la mafia » en personne !) est ainsi victime d’une agression alors qu’il donnait un premier cours de conduite à son petit frère, qui trouve la mort dans l’accident. Fou de rage et de douleur, ce mécanicien se lance dans une séance de tunning afin de faire de son véhicule un véritable tank, et devient un Justicier de la route répondant sous le pseudonyme de Gladiateur. Il fait ainsi régner l’ordre sur la voie publique de façon très musclée, tout en cherchant à localiser le tueur en série auquel il est bientôt associé par la police.
Urbain, nocturne, le film joue habilement de la colère que peuvent provoquer les comportements de certains automobilistes, agressifs, inconscients, demeurés ou tout cela à la fois, le genre à jouer les chasses-neige à 140 km/h sur la voie de gauche, à doubler à fond les ballons alors que vous laissez traverser un piéton, ou à vous coller au train en vous insultant lorsque vous avez le malheur de respecter les limitations de vitesse sur un axe limité à 50. Vous voyez de qui je parle, et si ces individus vous insupportent comme c’est mon cas, vous souhaiteriez probablement voir débarquer un Gladiateur, stoppant violemment les bolides pilotés par des amazones pressées ou par des branleurs qui « ont la maîtrise de leur véhicule ». Les agissements de Ken Wahl, piètre acteur ceci dit, font plaisir et défoulent, tout en s’acheminant logiquement vers le constat prévisible : le justicier auto-proclamé commet de lourdes erreurs de jugement (immobilisant brutalement la voiture d’un homme conduisant sa femme enceinte à l’hôpital), et rien ne dit que l’assassin n’est pas lui-même un ancien « gladiateur » qui a poussé un peu trop loin sa sévère justice – si tu combats des monstres, tu dois prendre garde à ne pas devenir un monstre toi-même, etc.
Ferrara restitue correctement ces réflexions et prend un plaisir manifeste à filmer de nombreuses séquences nocturnes en milieu urbain. Par contre, il ne semble pas très à l’aise lorsqu’il s’agit de livrer des séquences d’action et de cascades automobiles énergiques et percutantes, et sa mise en scène se fait alors très plate, terne et quelconque. Une œuvre mineure, impersonnelle et assez datée, bercée de tubes ringards, et réservant un rôle dérisoire de quelques minutes à Linda Thorson, Tara King en personne, s’il vous plaît.
 
H comme… HISTOIRE D’O, de Just Jaeckin (France / Allemagne, 1975)
En m’installant devant ce petit classique issu de l’époque dorée où l’érotisme chic était très à la mode (« mélodie d’amour chante le corps d’Emmanuelle… »), trouvé dans les rayonnages de mon revendeur attitré lors d’une courte période au cours de laquelle les films « à caractère » ont afflué (j’ai même soupçonné un traquenard, car c’était quelques jours seulement après cette discussion en commentaires), j’avoue honnêtement que je ne m’attendais pas à grand-chose, sinon à une petite œuvrette kitsch et polissonne, version DeLuxe des films touche-pipi de M6 (qui sont toujours plus dignes que les films touche-popo, ou pire, touche-papy !). Le film est donc le récit des aventures de la 15e lettre de l’alphabet, qui est aussi le surnom d’une belle jeune femme (Corinne Clery), très amoureuse de son René (Udo Kier). Amoureuse même au point d’accepter qu’il la place dans un manoir entre les mains de maîtres chargés de lui apprendre la soumission absolue. Un récit explicité par une voix-off onctueuse de roman-photo (« O s’étonnait qu’on lui lie les mains, alors qu’elle était déterminée à obéir à son amant »), et s’ouvrant sur un générique au style très 70’s, mais assez beau.
La première partie du film semble confirmer mes soupçons. Le cliché du Château et de l’apprentissage, un petit sado-masochisme de surface, plutôt inoffensif en réalité, et un érotisme relativement poseur et chaste – un film de Just Jerking ? Pourtant, je suis surpris de voir un film soigneusement cadré, superbement photographié et assez intrigant. O se prête au jeu avec détermination, guidée par un amour très fleur bleue et assez candide pour Udo Kier, acceptant fièrement les humiliations et les coups de fouet. Lorsque sa formation (non diplômante) est achevée, O sort enfin du château et reprend ses activités de photographe de mode, et malgré un plan superbe d’O cherchant à imaginer la composition d’une couverture de magazine en déplaçant un carton face à une diapositive projetée sur un mur, j’ai eu le sentiment que le film allait se mettre à patiner dans les grandes largeurs, saphisme, je t’aime moi non plus, etc.
Je me trompais, car c’est à ce niveau du récit que le film prend véritablement son envol : pour récompense de son extrême dévouement, O est offerte par Udo Kier à un mystérieux Sir Stephen (Anthony Steel endosse le rôle refusé par Christopher Lee), en noyant cette forme de trahison par une sentence ambivalente (« on ne donne que ce qui nous appartient. »). Il est préférable de ne pas développer davantage le fil d’une intrigue étonnamment riche et imprévisible, où les fantasmes circulent d’un personnage à un autre (très beau personnage de la domestique noire), parfois par le seul recours au montage. Contrairement à mes expectations, le film ne s’enferme pas dans la poursuite d’un enjeu unilatéral, les multiplie au contraire, les renverse, les oppose, avec un véritable talent dans la narration et dans une mise en scène parfois inégale, mais originale et inspirée. Plus qu’un film sur le sado-masochisme (comme dirait Jean-Luc, ça se discute), HISTOIRE D’O est un « véritable cri d’amour » (la bande-annonce ne ment pas !), qui ne glorifie en rien le concept de la femme-objet et donne de la soumission une définition complexe et particulièrement ambiguë : au terme de son parcours initiatique, la voix-off s’exprime enfin à la première personne, et O, marquée par son propriétaire comme on marquerait du bétail, appose à son tour sa propre marque dans la chair, et accède à une liberté insolente. Visuellement surprenant, très bien écrit, dense et assez passionnant.
 

Et franchement, c’est à coups de fouet que je voudrais pouvoir payer la grande bourgeoise bêcheuse et arrogante qui sert d’héroïne, hautement antipathique, au film sur lequel nous enchaînerons dans la seconde partie de cet article.

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Et Histoire de P ?

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Samedi 6 mai 2006

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(Photo : "Et les Eaux froides de la Mer" par Dr Devo)


Chers Focaliens,
 
La séance de rattrapage est un exercice assez rude, et parfois même triste. On peut s'apercevoir qu'on a loupé le coche, et l'occasion de faire un chouette article, de ne pas avoir conseillé tel film, etc. On peut aussi se dire que décidément, en salles plus qu'en DVD, ça devait avoir de la gueule, comme on dit, etc. Quand on a été minable, ou quand la société a été méchante avec nous (c'est-à-dire quand tel film ne passait pas dans ma petite ville), la séance de rattrapage est le carême des cinéphiles : c'est un instant de réflexion et de retour sur soi, de retraite un peu hors du temps (et forcément après la bataille), en vue de repentances éventuelles (j'ai jugé trop vite, la prochaine fois j'irai le voir dès la première semaine, etc.).
 
Il y a deux mois quasiment jour pour jour sortait HOSTEL, que je serais volontiers allé voir si une salle de la région l'avait passé pour un prix inférieur à 9€ le ticket (une salle qui ne fait pas partie du réseau Pathugmont, donc.) Quelques semaines plus tard, je reçois la galette américaine du DVD pour mon anniversaire ! Mais la guerre est passée et je laisse la chose sur l'étagère. C'est mal !
 
En loupant le film, on dirait bien que j'ai loupé la polémique qui va avec ! En signalant l'arrivée du DVD à la maison, j'ai vu dans mon entourage des réactions plus que contrastées, voire assez violentes, sur un film qui avait l'air de n’être qu’un film fantastique de plus, peut-être, éventuellement réussi. Allons jeter un œil.
 
Nous sommes à Amsterdam, capitale européenne du tourisme et plaque tournante des bananes en plastique noires cachées sous le k-way ! Nos trois héros sont américains, sans doute des étudiants, qui sont en train de réaliser un gigantesque tour d'Europe. Après Londres, Paris et Berlin, les voilà donc à Amsterdam. Nos trois amis ricains essaient tout et font tout comme des touristes : tournée des bars, achat de hachisch, essayage de coffee-shop, dragues plus ou moins chanceuses en tout genre, discothèque, putes... Tout y passe. D'un naturel arrogant, déconneurs et assez grandes gueules, nos trois "héros" vivent dans une sphère à eux, d'où ils ne perçoivent qu'une certaine vision de la Hollande : de la bonne herbe, des filles superbes aux comportements soit étranges, soit très peu farouches, mais qui ont toujours un faible pour les américains. L'Europe n'est donc qu'une espèce de grande fête globalisée pour nos 3 gars qui ne voient que l'occasion de boire, rigoler, et surtout draguer des beautés !
Après s'être fait vidés d'une boîte, les trois gusses, passablement éméchés, arrivent à réveiller tout leur hôtel en trouvant scandaleux qu'il n'y ait pas de réceptionniste pour leur ouvrir. Ils échappent de peu au cassage de gueule en se faisant accueillir par des européens de l'Est. Tandis que l'un est en train de baisouiller une petite pépée dans un coin de la pièce, le deuxième européen de l'Est dit à nos trois petits cochons que non, décidément, il ne sert à rien qu'ils aillent à Barcelone, très surfaite. Si c'est la fesse qui les intéresse, le paradis, c'est l'Ukraine : quasiment pas de touristes, surtout pas d'américains (et donc pas de concurrence), des villes très belles, des filles en surpopulation (cf. la guerre), vie pas chère, etc. Il donne à nos 3 mousquetaires américains l'adresse d'une espèce d'auberge de jeunesse dans une toute petite ville près de Bratislava.
Arrivés sur place après un voyage un peu lugubre, il faut se rendre à l'évidence, cette ville est un peu le Paradis : ville d'eau à la belle architecture, le patelin a du charme. À l'Auberge, c'est même carrément hallucinant : c'est un ancien hôtel particulier somptueux, et les 3 petits Donald Ducks partagent leurs chambres avec trois sublimes créatures... Enfin le coin de leurs rêves : une ville presque sans touristes, mais aux filles accueillantes. La fête peut commencer. Bizarrement, un de nos trois comparses (le plus vieux mais aussi le plus débile, d'assez loin) quitte la ville le lendemain sans prévenir ses amis. Il serait parti avec une japonaise, lui qui n'aime pas du tout les filles asiatiques, et au grand dam de Keiko, binôme de la fugueuse... Étrange, non ?
 
Et bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça commence fort. Nos trois héros sont des high school boys dans toute leur splendeur, mais débarrassés de la moindre aura romantique des films de college américains (qu'on adore ici !), plus réalistes en quelque sorte. Et plus antipathiques ! Le premier, héros apparent, est une espèce de petit gaffeur au physique plus ingrat (et qui doit donc lutter un peu plus pour attirer les filles), la banane en bandoulière (très drôle d’ailleurs, dans la scène de la discothèque), sorte de semi-puceau un peu inexpérimenté. Le deuxième est un total beau gosse, et le troisième est un faux-jeune d’une trentaine d’années, déjà marié-divorcé, et qui est d’une vulgarité sans pareil (son passe-temps favori est de montrer ses fesses, voire ses parties génitales, à ses copains dans un rire bien gras !). Mais c’est aussi le plus rentre-dedans, et de très loin le plus obsédé sexuel. De fait, c’est lui qui emballe le plus.
Nos amis n’ont pas de problèmes d’argent, c’est évident, et ils voyagent dans les capitales européennes comme je vais visiter des villages bretons. Au lieu de Kerplouc, Plougannec et Rostrenen, eux visitent Barcelone, Berlin et Amsterdam !
S’ils sont déconneurs, Eli Roth dresse leur portrait en trois coups de cuillère à pot, et ça fait mal : ils sont aussi assez arrogants, fiers comme des poux, naviguent dans le pays comme des clients-rois dans un grand magasin, n’hésitant pas à râler devant la moindre coutume locale qui soit différente, et raillant le moindre trait de caractère ou la moindre habitude des indigènes qui ne leur semblent pas logiques (c'est-à-dire pas américaines). De vrais abrutis, à plus ou moins grande échelle, mais de vrais abrutis. Des convaincus.
 
Pendant cette exposition hollandaise, on devine très vite que ces personnages sont très bien écrits, qu'ils se détachent, malgré la caricature, avec un beau naturel, et que le réalisateur dépeint un portrait vitriolé mais complètement juste de ses compatriotes. Ceci dit, arrêtons déjà ici la polémique à la petite semaine. S’il est très clair que Roth s’adresse à ses compatriotes d’abord, les héros de cette histoire sont avant tout des jeunes occidentaux friqués qui se retrouvent sur un autre continent. Ils pourraient aussi bien être australiens ou néo-zélandais. Ou des français en vacances en Afrique du nord, par exemple ! [Que celui qui n’a jamais vu une bande de jeunes français en boîte à l’étranger me jette la première pierre !] Ils ne cherchent pas à comprendre quoi que ce soit des villes ou des gens qu’ils croisent, et finalement ne communiquent avec les autochtones que quand ceux-ci partagent les mêmes préoccupations qu’eux (les joints et les filles), c'est-à-dire quand leur mode de vie est déjà axé sur la consommation et le plaisir facile.
Non seulement tout cela est bien écrit, avec moult détails souvent judicieux ou beaux ("on est américains et on a des droits !", une des phrases clés, prononcée alors qu’ils se font vider manu militari d’une boîte où ils ont déclenché involontairement une bagarre). On est sans voix devant une telle brochette d’abrutis, bien sûr, on sent très bien que ces trois-là sont des glauques, et que si nous devions les croiser en vrai, on serait absolument écœurés !  Il n’empêche que malgré cela, Roth arrive aussi à nous faire rire, et pas qu’un peu. Rires jaunes, certes, mais rires francs, et assez subtils dans ce genre.
 
Côté technique, c’est assez beau. La photo est soignée, les repérages sont plutôt malins, le son est très bon. Ci et là, le cadrage est même pas mal du tout, bien que ce soit sans doute le point le plus indigent. Par contre, malgré cette dernière note, on remarque que l’échelle des plans est plutôt bien utilisée. Ce qui, à nos yeux de petits français, est déjà un exploit galactique !
 
Dès le départ et avec un générique assez glauque, on sait qu’il y a Henri Langlois sous France Roche (encore !), car on a vu un mystérieux personnage laver une salle en carrelages cradingues de tout le sang qui jonchait la dite pièce ! En sifflotant, comme une attente. Mais ne gâchons pas notre plaisir, dans cette première partie, on rigole beaucoup.
 
Contrairement à la réputation du film (et c’est souvent le cas lorsqu’on profère ce genre d’accusations), Eli Roth annonce largement la couleur et ne nous prend pas en traîtres. Il y a plusieurs points annonciateurs du changement de ton de son film, bien en amont des événements eux-mêmes. Premier point. Tout est annoncé trois kilomètres à l’avance. Les indices sont donnés presque avec naïveté. Le plus bel effort est, de ce point de vue, l’immonde reprise en fond sonore de la chanson culte du très beau film THE WICKER MAN ["Willow Song", superbe. NdC], dans une reprise électro dégoûtante mais excessivement drôle dans le contexte, pendant une scène de sexe (comme par hasard). [L'extrait est très court, à peine insistant, agissant en sous-texte, grâce à cette splendouillette et stupide interprétation.] Les indices sont donc multiples. Le générique nous a prévenus. Pourquoi donc en faire tout un fromage ?
 
Surtout qu’il s’en passe de belles. En effet, la principale qualité de ce film, c’est sa subjectivité, chose d’autant plus frappante qu’elle s’opère à travers un changement de ton, certes, mais qui est aussi un changement de point de vue. Dans ce grand glissando qu’est le film, le tour de force consiste justement à ne marquer aucun point de point de vue, à feindre une mise en scène uniquement efficace. C’est très curieux, et cela s’exprime de manière très incarnée (pour le spectateur qui, du coup, participe nettement au voyage). Mieux encore, le changement de point de vue, mot imparfait, disons le changement de grille de lecture, se fait sans qu’on s’en aperçoive, malgré les annonces de la narration.
Bon, là, je sens qu’il faut que je m’explique ! L’histoire nous annonce clairement qu’il y aura une autre histoire et une autre tonalité sous cette histoire potache et graveleuse d’étudiants en goguette. Elle nous dit non pas que ça va dégénérer, mais que, bien plus, il y aura carrément un changement de salle, comme en boîte où deux salles signifient toujours deux ambiances ! Bien.
Ceci posé, et malgré la mutation annoncée et la mutation effective de l’histoire, la mise en scène et l’univers du film (et non plus son déroulé scénaristique, vous suivez ?) changent, eux, d’une manière bien plus subtile et bien plus étrange, même si, pour se faire, ils utilisent une série d’indices qui n’en sont plus tant ils sont ostentatoires. En fait, on glisse bien d’une grille à une autre. Et quand on s’enfonce un peu plus d’un cran dans la deuxième (et qu’on s’éloigne donc un peu plus de la grille de lecture de départ), on ne s’aperçoit du changement que quand il s’est déjà opéré, c'est-à-dire bien après qu’il ait eu lieu. De manière assez impressionniste, on passe d’une teinte à l’autre. La variation ne se faisant sentir qu’avec un temps de retard, perception subjective oblige.
Ainsi, on perçoit que ce portrait très social de la jeunesse occidentale, portrait hilarant on l’a vu, mais méchant déjà, était plus qu’une espèce de rapport strict de la connerie U.S. C’était bien plus une vision occidentale des choses, sans que personne ne s’en rende compte. L’Europe est considérée dans le film comme un immense pays. Soit. En fait, HOSTEL ne nous montre pas que nous nous sommes trompés, et qu’on ait changé de pays justement. Pas du tout. Il nous fait passer d’une grille de lecture occidentale à une autre, orientale, easternienne pour ainsi dire. Le plan le plus simple, et pas forcément le moins drôle, est celui du téléviseur dans la salle commune de l’Auberge qui passe PULP FICTION en ukrainien. Comme tout le film fonctionne sur la répétition et l’emprisonnement temporel des personnages (qui passent leur temps à être bloqués et défroqués petit à petit de toutes leurs bouées : abandon du passeport, vol du portable, vol des vêtements), le film répète souvent les mêmes scènes. Et qu’arrive-il quand notre héros repassent dans la salle commune de l’Auberge ? Ce n’est plus PULP FICTION (fut-ce doublé en ukrainien !), c’est une sorte de téléfilm derrickien local ! Le film fait simplement une chose : il fournit sans le dire à ses personnages (mais en le disant à nous, spectateurs) les sous-titres, comme l’a bien compris l’un des trois protagonistes.
On passe donc d’un univers occidental à un univers plus ancré dans l’Europe de l'Est, plus nuancé. Et le plus effrayant du film, bien avant sa dernière partie, ce sont ces entre-deux où l’on s’aperçoit que le film et le pays ont muté, mais trop tard, bien a posteriori. Il s’est passé quelque chose que nous n’avons pas contrôlé. Voilà qui effraie les personnages, et nous avec.
 
[Roth met un décor en exergue dans la partie occidentale du film : la maison de passe à Amsterdam qui, d’un coup, est complètement (et de manière assez jolie) stylisée, de manière quasiment fantastique. La scène se répétera au moins deux fois en Ukraine. Le langage universel, c’est le Sexe. Le film pose aussi la question de l’échange de la culture, chose impossible, gratuite, et naïve, face à des marchés plus que lucratifs ! En tout cas, là aussi, le lupanar annonce clairement l’usine ukrainienne. Il y a là, dans le fait de relier ces deux décors artificiels (le bordel et l’usine qui n’est pas moins irréaliste), un jeu de miroirs, une répétition qui est aussi un humour détaché (dans le métrage, les deux moments étant très éloignés l’un de l’autre), froid et grotesque.]
 
L’autre tour de force du film, très décrié, est quand même soufflant. Parallèlement à ce changement de point de vue qui consiste, pour faire vite et clair, à donner une vraie épaisseur aux Européens (ben voilà ! c’était pas si difficile que ça, Docteur !), à mesure donc qu’on sort les personnages de la caricature (car les américains, comme les slaves, concentrent TOUS les pires clichés), plus le film acquiert de l’épaisseur, et plus Eli Roth le plonge dans le film de genre le plus caractérisé. Et c’est cela qui fait très peur ! Et non seulement le film glisse dans l’horreur, pas si brutalement que ça d’ailleurs, lentement même je dirais, et plus on découvre la nature de ce film horrifique : c’est quasiment une adaptation de la collection défunte GORE, série de petits romans de gare horrifiques des années 80, tous très bon marché et extrêmement glauques et gore, de fait. On retrouve carrément l’incroyable exagération, ou plutôt violence "pulp", de cette série. [Le détail qui m’a fait remarquer cela, c’est l’utilisation surréaliste du chalumeau et de la scène qui en découle.] Dès qu’on a compris cela, on est dans une situation très inconfortable. D’un côté, le film a acquis son indépendance, a apprivoisé ses nuances, et de l’autre il agit ainsi en utilisant une trame qui est carrément la plus grotesque possible, la forme la plus hyperbolique, la plus exagérée. C’est dans ce paradoxe gratuit et assumé que Roth nous fait le plus peur. Nous sommes à la fois dans un portrait quasiment crédible (ce que le film n'était pas au début), mais aussi dans une trame narrative grotesque, ce mot étant particulièrement utile ici, dans le sens où il décrit une ambiance glauque et cauchemardesque (dans le même sens où, pour moi, le premier EVIL DEAD est tout sauf drôle et reprend une logique de rêve, un dérapage grotesque et incessant). C’est là que le film est le plus passionnant, dans sa volonté généreuse mais ferme d’utiliser des éléments disparates, qu’on ne peut justifier, sinon par le projet lui-même. Loin d’être le film craspec et dégoûtant annoncé, HOSTEL, qui est d’ailleurs un peu gore mais qui place largement l’horreur hors-champs le plus souvent, vous remarquerez, est un film bien plus iconoclaste que prévu. Puisqu’il a construit son parcours avec patience et même une certaine lenteur, puisqu’une fois atteinte l’horreur promise, ce n’est pas du tout à un sentiment fun ou à un sentiment de violence gratuite et frimeuse qu’on est confronté, mais au contraire à une horreur cérébrale, onirique et baignant dans le hors-champ qui baigne HOSTEL. On notera d’ailleurs que dans les passages qui font très peur (et ils sont nombreux, le film étant très effrayant), il y a aussi les dérapages et les répétitions. On crierait volontiers quand le héros doit revenir sur ses pas, dans l’usine, ou encore quand on recommande une chambre, la même, pour y trouver d’autres créatures de rêve, mais exactement similaires et récitant le même dialogue mot pour mot. Le piège de HOSTEL semble être aussi structurel et temporel : il y a deux structures en une.
 
HOSTEL, au final, joue avec nos peurs sociales, notre de peur de l’étranger, et sa structure très construite nous happe d’une manière bien étrange et complètement originale, avec un point de départ et un point d’arrivée qui ne l’étaient pas forcément. Le monde comme un musée des horreurs, le sexe et le tourisme comme les deux mamelles universelles de l’humanité, la consommation comme seul moyen et seul croyance, si HOSTEL montre quelque chose, c’est que tout peut se vendre. Et que la marchandise dépasse et comble largement les différences culturelles, ou plus prosaïquement, la moindre nuance. Eli Roth choisit de dépeindre une société vulgaire (la nôtre, et très bientôt la leur !), et c’est dans la construction baroque d’éléments antinomiques, dans cette énergie placée dans des choses de mauvais goûts pour faire apparaître des nuances étranges et bien incarnées, que le bonhomme surprend le plus et livre un film bougrement original. Le ton et le rythme notamment, sans parler de la construction, ne font pas de HOSTEL un film d’horreur de plus. Et on est très loin du portrait de Roth en petit génie, protégé de Tarantino, petite chose à la mode et provocatrice. Cette notoriété passera, sans aucun doute (d’ailleurs, Roth, après le succès de CABIN FEVER, a refusé des ponts d’or et bien d’autres projets lucratifs et gourmands ; qu’il se tienne à cette ligne !). Il y a une tristesse, un pessimisme et un désespoir même, très noirs (la conclusion entérine quand même la mort de la Culture), loin de l’aura gadgétisée et de la réputation du film. Pas fun pour un rond, grotesque mais généreux dans ces passerelles avec le spectateur attentif, Roth creuse mine de rien un sillon personnel bougrement intéressant, et bien loin par exemple, des redites frimeuses et mille fois vues, mal foutues et non-construites d’un film comme SAW et consorts.
 
Il va falloir suivre Eli Roth, et espérer très fort que les petits rats de l’industrie ne le mangent pas.
 
Maladivement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 2 mai 2006

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(Photo : "Ténèbres" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
On n'a jamais consacré d'article à ce très beau film de Jaume Balaguero, DARKNESS, mais nous l'avons évoqué sur ce site à plusieurs reprises. Et il y a de quoi. Il faut bien le dire, depuis deux ou trois ans, les distributeurs rechignent moins à sortir du film fantastique, et je dirais même plus, à distribuer des films fantastiques de série B, mouvement initié alors que plusieurs pays, dont la France, cherchent leurs marques dans le domaine. Si dans notre pays les essais sont quasiment tous infructueux, de PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS à BROCÉLIANDE (et que dire de HAUTE TENSION, film plus tenu comme nous l'a rapporté le Marquis, mais qui foutait finalement tout en l'air en essayant de faire le malin). En Espagne, les choses se sont mieux passées, en partie sous l’impulsion d’une idée simple mais efficace de Brian Yuzna, le réalisateur américain qui, au vu des difficultés à monter des projets dans son pays, projets qui en général finissent directement dans les rayons des vidéoclubs et des supermarchés, et qui partit jusqu'à très récemment s'exiler en Espagne donc. Le but était double. Produire des projets qui lui tenaient à cœur et employer des réalisateurs et/ou des techniciens espagnols. Ainsi, le mouvement fantastique espagnol s'est trouvé de nouvelles forces. C'est dans ce cadre que Yuzna produisit le beau DARKNESS en 2002. Les films espagnols de cette obédience sont étonnants : un vrai soin global, des projets très sympathiques, voire carrément ambitieux, des prestations techniques magnifiques en général... Sans devenir une nouvelle station Hammer, l'Espagne a bien tiré son épingle du jeu, soutenant ainsi, avec des films dont ils n'ont pas à rougir, leur marché national, et aussi l'export, tandis que nous, français, essayions de trouver une formule jackpot et blockbusterisée qui, bien sûr, n'a jamais fonctionné. Si les Espagnols ont réussi le pari, c'est aussi parce qu'ils ont, avec humilité, tiré leurs projets vers le soin technique maximum, adaptant leur budget modeste mais jamais pauvre au profit d'une vraie exigence de qualité. Une leçon à retenir. Voir des films comme DARKNESS, DAGON, LES ENFANTS D'ABRAHAM, c'est être soufflé par la belle facture de la chose. Enfin, on fait du cinéma, on met les mains dans le cambouis. Enfin, on travaille montage et échelle de plans, enfin on essaye de sortir des interprétations tractopelliques habituelles pour des sentiments plus nuancés. Très bien. On ne peut qu'applaudir.
 
DARKNESS avait cette particularité d'être non seulement très bien interprété (Lena Olin, Anna Paquin, entre autres...), mais aussi de surprendre son monde. À partir d'une histoire bête comme chou (fantômes dans maison où arrive une nouvelle famille en quête de seconde chance), Balaguero cachait deux atouts dans sa manche. Une mise en scène elliptique, mystérieuse, surfant sur le connu mais réservant des béances et trous noirs magnifiques, grande maîtrise du rythme, des idées de mise en scène dans chaque plan ou presque, et surtout un propos pas seulement contenu dans le scénario, mais surtout explosant dans la mise en scène (c'est compris, les français ?) qui menait à une abstraction il faut bien le dire, couillue, déroutante et.... très terrifiante ! Un film vraiment étonnant qui semblait partir d'un chemin très balisé. Bravo !
 
Ces prochains jours, alors que le mastodonte SILENT HILL a déjà débarqué, on peut voir dans les salles HORRIBILIS, et bientôt MORTUARY, le nouveau Tobe Hopper qui n'a pas connu une sortie en salle depuis la dernière Saint-Glinglin (est-ce une bonne chose, pas sûr, au vu de son dernier DANCE OF THE DEAD, mais bon, on ne va pas cracher dans la soupe). Bizarrement, en plein revival fantastique (pour le pire comme LA MAISON DE CIRE ou SAW 1 et 2, et le meilleur comme THE DESCENT, THE MACHINIST, et un film que je viens de voir avec du retard mais que je garde dans ma manche et qui va faire scandale dans Landerneau !), Jaume Balaguero tombe sur un os inattendu : FRAGILE, son dernier film, plutôt bien accueilli en festivals, ne sortira qu'avec retard et sans passer par la case cinéma ! DARKNESS étant tellement ambitieux et abouti, visant tellement l'abstraction et tirant son spectateur vers le haut, on ne pouvait être que déçu par la chose, surtout quand on pense que même MORTUARY va sortir... Ha, nos amis distributeurs... Plus enclins à distribuer un film fantastique qui soit énergique (THE DESCENT) ou délirant/rigolo (HORRIBILIS) que fragile, justement, à la DARKNESS... On ne va pas changer les mauvaises habitudes en un coup de baguette magique, ça prend du temps...
 
Calista Flockhart (soit ALLY MC BEAL, qu'à ma grande honte je n'ai qu'à peine reconnue, et encore, en milieu de film... Je ne suis pas fan du tout de la série, ceci dit) est une infirmière américaine qui travaille au Royaume-Uni. Elle accepte dans l'urgence un poste dans un fabuleux manoir perdu sur une île au nord du pays, et qui sert d'hôpital pour enfants. Le manoir-clinique va fermer. Il est en plein déménagement, et il ne reste que huit enfants qui n'ont pas pu partir à la capitale car un accident de train horrible a surbooké l'établissement, qui doit accueillir nos chères têtes blondes). Calista (quel prénom !) se voit donc proposer ce job d'infirmière de nuit pour surveiller des enfants malades dont certains ont des pathologies un peu lourdes. Elle remplace une autre infirmière qui a jeté l'éponge.
Parmi les enfants, Calista se lie d'amitié avec une particulièrement : la petite Maggie, enfant un peu solitaire. Cette dernière dit souvent parler avec une autre petite fille nommée Charlotte (dont personne n'a jamais entendu parler) à l'aide d'un jeu de cubes ! Et quand le soir vient, il faut bien se rendre à l'évidence, les enfants ont tous très peur, et même, et surtout Maggie !
Calista a beau dire que les bruits nocturnes de ce vieux château ne sont rien d'autre que des canalisations qui grincent, c'est vrai que l'endroit est assez lugubre quand le jour a disparu. Maggie confesse alors à Calista que la mystérieuse Charlotte est une "fille mécanique", et que chaque soir, elle cherche à s'approcher d'un enfant et à lui faire mal. Calista trouve cela bien étrange. Après un accident d'ascenseur qui aurait pu se révéler dramatique pour elle et l’un de ses petits patients, elle se convainc que quelque chose de malsain et d'étrange se déroule entre les quatre murs du manoir-hôpital, sans qu'elle n’arrive malheureusement à mettre le doigt dessus.... Calista, éprouvée quelque peu, décide de se remettre aux calmants... Mais les événements étranges se poursuivent...
 
Autant le dire tout de suite, et ce n'est d'ailleurs pas un défaut, on comprend aisément pourquoi Balaguero s'est lancé dans cette histoire. On y retrouve l'obsession du monstre dans le placard, les terreurs enfantines qui se transmettent à l'âge adulte, et les histoires anciennes qui rampent sous le présent en faisant craquer les jointures ! Dans la thématique de départ, on est effectivement dans un univers assez proche de celui de DARKNESS.
 
On est également frappé, une fois de plus, surtout si l’on compare avec d'autres (suivez mon regard) du soin consciencieux apporté, encore une fois, à la technique. La lumière est jolie, signée Xavi Gimenez, déjà responsable de la photo sur DARKNESS, INTACTO (très beau film aussi), ou encore LE MACHINISTE. Ce n'est pas un manchot. [Je note quand même qu'elle se disperse plus, dans le sens où Gimenez semble vouloir essayer des ambiances plus nombreuses... Moins homogènes en quelque sorte. Pas de beaucoup, mais ça se sent.] Sinon, le montage, qui se plie aux exigences d'une narration plus classique, on le verra, suit tranquillement son bonhomme de chemin, sans fautes de goût et avec rigueur. Sans gourmandise non plus. Le son est classique également, mais plutôt bien fichu, bénéficiant d'un mixage donnant une impression de luxe à peu de frais. On est en pleine Spanish' Touch ! C'est du très soigné. Le cadrage est même très construit, voire assez beau par endroits, notamment lors de l'arrivée sur l'île (et dans le final, parfois). En un mot comme en cent, on est entre de bonnes mains.
 
Plus étonnante, donc, est la narration. Et là, on est au final assez loin de DARKNESS. Au contraire de son prédécesseur, qui prenait une base simple, voire battue et rebattue, pour la faire progressivement muter et éclater, FRAGILE instaure un climat et un déroulé classiques. On est accueilli sur l'île avec un faux jeu de référence (de loin et assez rigolo) à SHINING (le fameux plan en hélicoptère, ici détourné par un astucieux décadrage vers le contrechamp, histoires d'ascenseur, personnage du noir...), référence dans laquelle Balaguero ne s'empêtre pas, et qu'il touche seulement du bout du doigt, comme (on disait que...) par mégarde feinte. L'arrivée à l'hôpital-manoir, elle, nous plante tout aussi classiquement le contexte, et déversant une multitude de petits indices bizarrement et ostensiblement livrés comme tels, c'est-à-dire quasiment sans se cacher : le bouton d'ascenseur du deuxième étage est débranché, le mystère plane autour de l'infirmière précédente, les cubes de Maggie sont mis en exergue avant leur entrée en fonction, etc. Non pas qu'il charge la mule, notre ami Jaume, mais en tout cas, il lâche les choses en ouvrant complètement son jeu ! Tiens, tiens !
Le film se déroule au profit des séquences de montage parallèle pendant la journée, où la part belle est faite au parcours de l'ex-infirmière justement (Susie Trayling, vraiment très bonne). La nuit, c'est l'angoisse infantile qui vient mettre en évidence les indices accumulés facilement et dont le film va tâcher de dénouer les liens.
 
On l'aura compris, c'est du classique. Il y a des ruptures, certes, mais qui sont d'abord des ruptures de narration avant d'être des ruptures de mise en scène. Le film se suit tout à fait, dans un rythme assez langoureux. Si la petite Maggie (Yasmin Murphy) nous fait très peur dans la séquence d'introduction, où elle est mauvaise comme un cochon, elle fait tranquillement son boulot par la suite, sans éclat ceci dit. Calista Flockhart se débrouille tout à fait. Et les seconds rôles, très charactérisés (des tronches presque archétypales, quoi...) sont en général vraiment très bons.
Petit à petit, cependant, le malaise s'installe, et il faut tirer des conclusions. Le film a complètement le défaut de ses qualités, à moins que ça ne soit le contraire ! Effectivement, comme je l'ai déjà dit douze fois, on ne saurait reprocher à Balaguero de faire un récit classique, car nous ne sommes pas pris au dépourvu, et l'espagnol abat ses cartes très rapidement. Il a annoncé largement la couleur. Et si le film se suit sans bailler, on reste quand même assez largement sur sa faim. Une des qualités du film, presque mystérieuse, est justement son côté rentre-dedans, malgré le classicisme. En deux coups de cuillère à pot, et même les doigts dans le nez, Balaguero place son histoire et ses soubassements sans traîner, et même élégamment ça et là. Bien. Le fait d'avoir joué sur les indices très et même trop (tant mieux, ce "trop", d'ailleurs) ostentatoires, fait qu'on est finalement dans l'attente de quelque chose d'autre. On attend presque de tirer la ficelle pour voir ce qu’il y a au bout de la pelote. Et c'est là que le bât blesse.
Plus on avance, plus l'intrigue semble, en quelque sorte, revenir sur ses pas ou plutôt, faire un pas en avant pour mieux revenir en arrière. On a alors entre les mains un récit qui n'évoluera pas, et qui porte l'effort uniquement sur le placement des points sur les "i". Soyons honnêtes, on a vu, et des milliers de fois encore (et trop régulièrement !) des films qui pèchent par trop de rationalisme et trop d'explications attendues, là où l’on réclamait juste un peu de mystère ! Là, ce n'est pas tout à fait le cas. Tout est là, sous nos yeux. On ne peut pas dire que le réalisateur, qui met quand même le temps pour tout faire remonter à la surface, nous déçoive horriblement, ou qu'il fasse tempête dans un verre d'eau : c'est plus subtil. Tout est attendu, tout arrive. D'ailleurs, dans le film, Balaguero cite clairement l'univers du conte, quasiment merveilleux (à travers une espèce de succédané, assez réussi et kitsch d'ailleurs, de LA BELLE AU BOIS DORMANT qu'on montre aux enfants, mais pas dans la version Walt Disney !). La structure est ouvertement dichotomique en toute logique, ce qui en soit est loin d'être un défaut a priori, comme tout lecteur d’Andersen le sait déjà !
Ce qui est plus important, c'est que, pendant ce temps là, pendant que la narration et le scénario se déroulent, la mise en scène, elle, s'ennuie. C'est que, en fait, Balaguero loupe son pari de peu. Certes, la réalisation est extrêmement soignée. Certes, elle contribue à construire cette histoire de conte et de (contre ?) fantôme. Mais cela suffit-il ?
 
Balaguero accouche d'un film structuré et logique, c'est vrai. Mais la réalisation finit par être étouffée par une soumission cruelle à la narration ! Tout est en place en quelque sorte : les éléments fantastiques s'enchaînent bien, les apparitions et périodes stressantes arrivent au bon moment, et même, à l'intérieur de certaines séquences, il y a par-ci par-là un peu de mouvement. Mais quand on se place à l'échelle du film, on a une nette tendance à ne voir qu'un déroulé suiviste de petites séquences illustratives, justement. Et c'est bien là le problème. En sous-jouant les enjeux de sa mise en scène, un peu par méfiance peut-être, Balaguero a sclérosé son montage et son film. La technique, aussi belle soit-elle, est complètement enfermée dans une HISTOIRE, et à force d'enchaînements classiques, le film manque pas mal de point de vue, déjà, et encore plus d'accidents, de gratuité et de partis-pris qui, certes, auraient fait dévier un peu l'histoire, mais qui du coup seraient sortis de ces rails prévisibles. Les apparitions fantastiques sont bien fichues, mais sans gourmandises, sans surprise. Certes, Balaguero continue, et c'est tout à son honneur, à vouloir faire peur, à créer de l'émotion avec quasiment rien, voire avec rien (chose courageuse et à contre-courant de tout ce qui se fait de nos jours, à l'image de l'accident de l’ascenseur). Au fond, c'est le sentiment de quelque chose de lisse qui se dégage, d'un fleuve trop tranquille. Tout se déroule comme prévu. Mais c'est tout.
 
Sans aspérités et finalement sans incongruité qui pourrait donner à la réalisation son indépendance face à l'écriture, FRAGILE, très curieusement, ne devient qu'un film (le mot est dur, mais bon) d'artisan. Ce qui est incroyablement surprenant de la part de Balaguero ! La lumière est toujours jolie, le son toujours beau, et je dirais même plus, et c'est un paradoxe : plus on avance vers le final et le deuxième étage, et plus c'est beau. Finalement, ce qui reste, c'est ce fameux deuxième étage du manoir-hôpital, avec une photo plus subtile encore, des décors simples, pas gigantesques mais très beaux... Si l’on était un peu méchant, on dirait presque qu'on est face à un superbe film de décorateurs et d'éclairagistes. Ce qui est vrai en partie, si l’on excepte ça et là des introductions ou des conclusions de plans sur travelling ou grue un peu systématiques, et qui trahissent la frilosité de l'ensemble (ou qui sont les preuves d'un remplissage par le vide, si l’on est de mauvaise humeur), mais bon...
 
Le film n'est ceci dit pas exempt d'autres petits défauts, très concrets. Si Calista Flockhart mouille vraiment sa chemise et réussit même assez brillamment sa scène la plus difficile, c'est dans le détail que, ça et là, elle a un peu de mal à garder les chiens en laisse, s'enferrant dans un maniérisme un peu forcé (une nuance = une preuve de jeu, c'est un peu grossier). Il s'en faut de peu pour que ça passe, mais le verdict tombe : elle est un peu en-dessous. Si le final réserve justement un embryon de début d'aspérité qui, dans le contexte, montre ce que le film aurait pu être [notamment cette horrible chose, dans le hall de sortie de l'hôpital : il ne se passe rien, très bonne idée !); et également l'ambiguïté autour du personnage d’Elena Anaya qui, du coup, est quasiment caricaturale mais fonctionne énormément...], le bouclage de toutes les métaphores oblige presque à un virage gnan-gnan, pas subtil du tout pour le coup (l'appel radio dans l'ambulance, quasiment inacceptable !), et à une conclusion qui se met elle-même hors-jeu du film global.
 
Finalement, même si l’on comprend assez vite qu'on doit faire le deuil des abstractions sensuelles de DARKNESS, FRAGILE pèche, au delà de ça précisément, par un net retour au scénario. Du coup, les éléments réussis de mise en scène, et le soin général très louable, ont tendance quelquefois à tort, quelquefois à raison, à passer pour de l'illustration ou pour des dispositifs stériles et sans relief aucun. Balaguero se perd donc largement, tenant de justesse l'ensemble de son film, mais perdant toute l'originalité et la personnalité qu'il avait mises dans son précédent. On a vraiment envie de vibrer avec FRAGILE, le bien nommé, mais c'est un peu peine perdue. Il faut vraiment une conclusion carrément très maladroite (rédhibitoire pour certains spectateurs, sans doute), pour qu'on se surprenne à réaliser que, coûte que coûte, on a vraiment envie d'aimer ce film, mais sans aucun espoir. Ne crions pas au scandale cependant. Balaguero a encore des films à faire, sans aucun doute, et il n'est qu'au début de sa carrière. On pourrait peut-être lui conseiller pour son prochain film, même si l’on peut lui souhaiter de continuer dans le fantastique, de changer un peu de division, et d’aller défricher des territoires moins balisés, où il devrait être largement plus à l'aise et trouver un terrain de jeu à sa hauteur. Il est temps en tout cas de retourner jouer à l'extérieur !
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 1 mai 2006

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