PSYCHOCOP, de Wallace Potts (USA-1988) : la série Z, à Wim Wenders, reconnaissante.

Publié le par Dr Devo

(Photo : "The Moment of Bliss" par Dr Devo)

Chers Focaliennes, Chers Focaliens,
 
C'est le temps des vacances décalées, et alors que sortent deux ou trois films un tout petit peu excitants en salles, je prends la route et m'aventure sur les Terres de mon enfance, dire bonjour à ma famille, longue lignée de non-docteurs. C'est toujours un plaisir pour de multiples raisons (la pluie, les kilos, l'horrible déchirure, à chaque fois renouvelée et toujours ultra-douloureuse, face aux nouveaux bâtiments rasés que j'adorais, au nom de la "salubrité" publique qui, bien souvent, va à l'encontre de ma salubrité propre, etc.). Bien sûr, c'est le temps des retrouvailles avec le Marquis, que nous célébrons en faisant sa fête au cinéma. Pendant quelques jours, c'est le règne de ce qu'on appelle ici l'Analogia, c'est-à-dire des films qu'on voit chez soi. Et avec le Marquis, on a  le choix des armes, puisque, en quelques mois, il a dû acquérir un bon 400 DVD, pour un prix, en général, défiant toute concurrence (je suis sûr que pour la même somme, certains ont du mal à en acheter 20 !). Le voilà à la tête de la Cinémathèque la plus pertinente du monde, et la plus éclectique aussi puisqu'on y trouve de tout ou presque. Un incunable de Welles, un film inédit d'un grand réalisateur underground brésilien, un Nicolas Roeg dont on ignorait même l'existence ou une série Z oubliée de tous, même de son réalisateur. En farfouillant dans nos poubelles de culture, Le Marquis trouve le meilleur par les meilleurs (slogan de TOP GUN !) ou le pire du fond de la piscine du Nul (slogan de mon prochain film).
 
Ça commence fort, que je me suis dit, mais ça ne commence pas forcément mal. J'ai fait ma populaire ! Très fatigué par les heures de route, je voulais choisir un film réputé "facile à regarder", "qui ne prend pas la tête", etc. Ce genre de choses, bien sûr, n'existe pas. Un bon petit Bergman à la fin de votre nuit blanche, ça vous requinque un bon gars en un rien de temps. Je faisais donc ma chochotte en naviguant dans la lettre Z du catalogue, mais en essayant de ne pas tomber sur quelque chose de trop soporifique quand même, la fatigue étant réelle. Ce fut PSYCHOCOP de Wallace Spots qui fut choisi pour trois raisons.
D'abord parce que le DVD avait coûté 0.50 euros au Marquis ! C’est toujours une bonne raison. Et puis parce que le résumé au dos, pour ce qui apparaissait comme une petite série de rien du tout, faisait quand même, très curieusement, une vingtaine de lignes. Nous ne l'avons pas lu, car chez les gens de goût, on ne lit pas les quatrièmes de couverture.  L'affiche était plutôt chouettosse. Et puis, raison ultime, le film faisait partie d'une collection (où il n'y a probablement que ce film, vu la pauvreté de l'édition) appelée : "Les Meilleurs Films de Serial Killer de tous les temps". Parmi les  millions de films de serial killer, il ne fit aucun doute pour le Marquis et moi que ce PSYCHOCOP faisait sans aucun doute partie des meilleurs (juste après M LE MAUDIT !). Voilà un nom de collection marrant, allez vas-y, Mister Marquis, put the music on, ohoh !
 
Superbe édition. Son français 2.0 (stéréo quoi), sans qu'on remarque que ce soit du mono ou non. Ça passe dans les deux enceintes, en tout cas. Une option lancer le film, une autre de chapitrage, et c'est terminé.
On me demande souvent ce que je ferais si je gagnais au loto. Je crois que je monterais dans ce cas une société au capital de 50 euros et que j'éditerais de petits bidules vidéos de ce genre. La belle vie, tranquille... Je m'égare, Samantha, reprenons.
 
PSYCHOCOP... Dire qu'il y a des cons qui vont mettre huit euros dans THE DESCENT, nouveau super-petit-film qui fait ultra-peur sorti ce mercredi (si c'est comme CREEP, préparez votre oreiller et vos lunettes de protection), film recommandé par EUROPE 1 et FRANCE INTER (!!!!), ce qui est sûrement un mauvais signe, et qui est, encore plus sûrement,  la preuve que le film n'est sans doute pas un si petit film, et qu'il a été lancé avec un budget marketing hallucinant et gargantuesque. Mais, shhhh..., le public est persuadé que le bouche à oreille existe...
Dire qu'avec le prix d'une place pour THE DESCENT (qui est peut être bien, après tout... Je vous dirai ça...), on peut s'acheter entre 14 et 16 DVD de PSYCHOCOP !!! Hallucinant, non ? Voilà qui ne laisse aucune excuse à ceux qui, comme moi, idiots que nous sommes, vont encore voir du Diane Kurys !
 
John Carpenter ne se doutait pas qu'en réalisant HALLOWEEN, il deviendrait l’un des maîtres du beau cinéma contemporain, mais il savait encore moins qu'il allait être le papa de milliers de films reprenant le même principe : un type mystérieux assassine des djeunz avec un couteau, et toutes ses variations à l'infini. HALLOWEEN est le papa de tout ça, ou plus exactement le grand-père. Deux ans après, VENDREDI 13, très, très pale copie asmartanique, sort opportunément pour profiter du succès surprise de HALLOWEEN et ramasser quelques miettes, et là c'est la surprise : VENDREDI 13 cartonne du feu de Dieu. C'est parti pour l'ère du slasher, ère toujours pas finie et qui compte des milliers de films. [Je rappelle que le Marquis et moi-même avons consacré une série d'articles sur TOUS les films de la splendouillette série VENDREDI 13 ; utilisez la fonction "recherche " dans la colonne de droite pour les retrouver. Certains sont très drôles, sans nous vanter...]
 
Au bout de la chaîne de l'évolution slasher, chaîne résolument dévolutionniste, PSYCHOCOP.
 
Disons que c'est un groupe de jeunes avec des noms anonymo-stupides, genre Steve, Doug, Eric, le genre de mecs qui sortent avec des Sherryl, Laura, etc. Disons une voiture, les jeunes sont dans une voiture. Ouais. Et disons que... Une voiture de flic au bord de la route... Excellent ! On dit qu'ils... ont peur de se faire arrêter ! Génial ! En fait, c'est un flic, mais en fait c'est un PSYCHOCOP ! Il tue les gens ! Ouais !
 
Une fois n'est pas coutume, en voilà, un résumé qui sait se tenir. Sans me vanter, ce résumé est même assez bien foutu, dans le sens où il montre également comment le film a été écrit. Car je suis sûr que ces quelques lignes, issues de mon imagination, résument assez bien l'état d'esprit du réalisateur et scénariste, Wallace Potts, quand il a écrit la chose. C'est quand même assez cocasse. Il y a des tas de réalisateurs, la plupart sans doute, qui essaient d'écrire un film qui marche, qui cartonne, histoire de sortir une fois pour toutes des années biscottes, où tous les repas toute l'année sont composés de cracottes achetées chez Lidl. Tout le monde essaie d'être dans la place, et en général, cette tactique a le défaut de faire du cinéma une espèce de grand boubliboulga, une sorte de blob qui évolue très lentement, qui se boursoufle toujours un peu plus, et qui n'est au final qu'une grande masse de jelly uniforme et rose bonbon. Inconsciemment ou tactiquement, tout le monde, plus ou moins, copie tout le monde. Et ce qui frappe dans PSYCHOCOP, c'est l'espèce d'insouciance, ou plutôt d'inconscience qui anime Wallace Potts. Son scénario, on l'a déjà vu avant d'avoir acheté le film, et un bon million de fois encore ! Loin d'essayer de trouver un gimmick particulier ou une variation originale, il fait sans s'en rendre compte le scénario le plus banal possible... Une sorte d'idiot pas méchant, presque sympathique, mais un idiot quand même. Et pourtant, PSYCHOCOP est un objet étrange : d'une banalité affligeante, on va le voir, ressort au visionnage une chose très agréable qui va faire que, curieusement, on ne va pas oublier le film comme ça, une fois la séance terminée ! Comme une conversation banale, comme un cousin à la fin d'un repas chez Tata Jeannette, qui vous raconte pour la centième fois une anecdote complètement anodine comme si c'était un événement extraordinaire. [J'en ai connu un comme ça, qui m'a raconté douze mille fois ce jour fabuleux où il a reçu un appel au téléphone qui, en fait, était un faux numéro ! Passionnant, non ?] Mais imaginez que quelque chose d'involontaire vous marque, et que vous vous en rappeliez en détail, des années après, de cette anecdote complètement médiocre et banale... C'est un peu la même chose avec PSYCHOCOP ! Je m'explique.
 
On est vite dans le ton. Nos héros (trois couples de djeunz) sont dans une superbe voiture année 60 rouge, et roulent très lentement sur une petite route. Ils roulent en plein milieu de la route, histoire d'être bien dans le champ de la caméra. Ce n'est pourtant pas dur de faire panoter une caméra, c'est même un peu fait pour ça, mais bon. On comprend que deux des gars ont boursicoté et ont gagné de l'argent (on est en pleines années 80 avec moult pantalons à pinces pour notre plus grand bonheur !). En fait, ils amènent leurs petites copines dans la maison de campagne qu'ils ont achetée. Week-end quoi ? À ce moment là, je me dis, tiens, qu'est-ce que je vais faire ce week-end ? Est-ce que j'ai éteint le gaz ? Faut que je prenne de la litière pour Miaou le chat à Prisunic. Acheter une cravate pour le mariage de Poisson Radieux. Changer l'essuie glace. Ça me gratte sous l'aisselle, tiens. Scritch, scritch. J'aurais pas dû demander une infusion au Marquis, mais plutôt une bière, etc.
Ben oui, ça prend du temps, cette série de plans où la voiture roule au pas devant la caméra, là dans un virage, là dans une ligne droite, là en passant devant un champ... Je regarderais bien TRES CHASSE, moi... Faut que j'aille chez le coiffeur...
Tout d'un coup, une voiture de flic sur le bas côté. Panique chez nos petits jeunes, qui sont quand même en train de descendre de la Kro en cannettes. Je me demande s'il va nous suivre ? Ah non, il ne nous a pas vus. Oh si, le voilà qui nous suit. Ah non, il tourne. Zut, il a pris un raccourci. Passionnant comme le DVD du feu de cheminée, la chose. Chose très réjouissante par contre, la VF est délicieuse. Traduite avec les pieds (de la lettre !) et jouée par une troupe d'acteurs aussi motivés que bien payés, c'est un petit régal. Je suis en train de me laver les yeux, me dis-je, des petites merdouilles du cinéma mainstream... Bon, suit donc un jeu du chat et de la souris sous prozac, avec la voiture du flic... Pour rien ! Nos héros arrivent dans la villa de campagne, et font connaissance avec un jeune gars blond et bodybuildé qui joue le rôle du concierge-homme à tout faire. La nuit tombe et tout peut démarrer. Merci Bernard.
 
Ce slasher est extraordinaire à plus d'un titre. D'abord parce qu'il ne se passe quasiment rien pendant la moitié du film. Et parce que nous, les spectateurs, on a déjà vu le flic psycho en ouverture (une scène mal bidouillée, comme le reste). C'est un acteur immense, près de 2 m, athlétique, mais qui se déplace à trois à l'heure, et surtout, il est persuadé d'être hyper-drôle. Alors on y va, en avant les mimiques. Avant de tuer quelqu'un, le flic ripoux dira une réplique débile censée faire rire. Genre, il trucide un pauvre hère et lui dit, tenez-vous bien, non, tenez-vous mieux : "vous avez vos papiers ?", et il fait une mimique. C’est tout juste s'il ne fait pas un petit clin d’œil à la caméra. Du Bergman quoi ! Très janséniste !
Evidemment, le film perd en suspense, dans le sens où le type, dès sa première apparition (où le Marquis a failli pleurer de joie, tellement il riait), n'est absolument pas effrayant, et même complètement à l'Ouest, par-delà le Bien et le Mal. Quand il s'approche d'une victime, celle-ci fuit réglementairement, mais le psycho flic semble être doté d'ubiquité, et réapparaît toujours au devant de la victime qui, elle, le croyait derrière. Là, il sort une réplique débile ("Je suis là pour vous servir et vous protéger, hihihihi !", très hilarant, surtout la cinquantième fois), et la victime court dans l'autre sens en disant "homondieuohmondieuohmondieu", ce qui est fabuleusement original. Cette espèce d'ubiquité diabolique (on a vu dans le pré-générique que le flic était sataniste (il se lave les mains dans le sang, ou dans le bolino tomate, et même qu'il a la marque 666 écrite au stylo à bille sur la main, sauf que le réalisateur la cadre tellement bien que ça fait un 999 splendouillet et qui, à mon tour, me fit faire pipi dans ma huggie), aurait pu être relativement pas trop méchamment complètement fade, mais Potts est un sacré réalisateur. Il loupe quasiment tous ses contrechamps. Du coup, l'effet de spatialisation n'a plus aucune espèce d'importance. On voit un personnage, et quand on voit son interlocuteur, on a l'impression que la pièce a tourné sur son axe ! Dans certaines scènes, c'est tellement le bordel qu'on se demande combien ils sont dans la pièce, ou alors on se dit : "Tiens, il avait un frère jumeau, lui ??"
 
Il ne passe donc rien. Curieusement, le film ne tombe pas dans la médiocrité et le Xanax totalement. La VF, encore une fois, est géniale. Ma réplique préférée étant : "dehors, j'avais l'impression d'être observé, mais en fait c'était Kincer". Kincer ? C'est qui ? Ah oui ! Ce n'était qu'un cerf ! Et c'est comme ça tout du long ! Les anglicismes toujours bienvenus, du genre : "il n'y a rien que des bières dans le frigo", et autres gourmandises toujours accueillies avec bienveillance, en général, dans ces petites éditions, mais dont la constance, ici, pousse au plus abstrait des surréalismes, ce qui nous a amenés une paire de fois pendant le film à revenir en arrière pour bien comprendre le sens qu'avait bien voulu approcher le pauvre dialoguiste !
 
Curieusement, il ne se passe pas grand chose pour un slasher. 90% des répliques de ce film, pourtant bavard, sont des choses du genre : "Doug, tu as vu ma brosse, je l'avais laissée là ?" [Car un des personnages féminins, délicieusement conne de partout, passe TOUTES SES SCENES à se peigner les cheveux ! Même en prenant son bain ou en allant chercher du bois ! Véridique !] Où est le radio-cassette, il était pourtant dans le coffre ? Il ne reste plus de bières ?? Pourtant, on n'en a bu qu'un pack ! Steve, rends-moi mes baskets ! Quelqu'un m'a volé mon portefeuille ! J'aurais juré qu'il y avait des allumettes sur cette commode !  Où est-ce que j'ai mis mes tampax ? Et ces questions pleines de suspense se résolvent en général par une réplique 15 secondes plus tard, du genre : "Comme je suis étourdi, les clés étaient sur la table !" Vous l'aurez compris, notre Poilant Cop est un farceur ! Ce coulis de scènes de disparition d'objets sur lit de dialogues splendouillets occupe environ 60 minutes du métrage.
Autre constante, les "j'ai la désagréable sensation d'être observé par quelqu'un". Ce à quoi le Marquis a répondu, exaspéré : "C'est nous, sur le canapé, et on est en train de te regarder jouer, idiote !" Ces scènes de "je suis observé(e)" durent, mises bout à bout, environ dix minutes. Il reste 18 minutes, dont 8 de génériques. Et donc 10 minutes d'action, enfin si on peut dire.
 
Donc, le film aurait dû s'appeler : "Conte de la Mi-Printemps (comment j'ai perdu quelque chose)" ! Chose également curieuse, et même pour le coup carrément exceptionnelle dans un slasher, même s'il est soft : il n'y a AUCUNE scène de sexe ni même de french kiss, rien ! Nada ! Un moment, on se dit, ça y est, c'est bon, dans cette scène formidablement inutile (quoique, soyons rigoureux et précisons qu'épistémologiquement, la notion d'utilité est non-opérante pour ce film) où les filles se retrouvent dans la salle de bain pour se refaire une beauté (on se demande bien pourquoi d'ailleurs, car on n'en sait rien : pour passer à table peut-être ?). Deux d'entre elles sont dans un jacuzzi. Mais non, rien. On peut le dire car c'est exceptionnel, et rien que pour ça, il faut absolument posséder ce DVD : parmi les 10.000 slashers réalisés depuis HALLOWEEN, c'est le SEUL, et je pèse mes mots, où il n'y ait pas l'ombre d’un quelconque érotisme. Evidemment, cher lecteur, toi qui n'as peut-être jamais vu un slasher, tu ne te rends pas compte de l'exceptionnalité (euh...) de la chose. Disons, pour prendre une image, que c'est un peu comme si tu faisais un documentaire animalier sans animaux, où LES AFFRANCHIS sans maffieux, ou un film érotico-pornographique en ne filmant que des meubles et sans acteurs ! C'est donc, étymologiquement parlant, bel et bien un film exceptionnel que ce PSYCHOCOP !
 
Evidemment, la mise en scène suit. C’est filmé dans la plus grande absence de quoi que ce soit, comme un talk-show, sans aucune mise en scène. À part trois plans sur les 400 que compte le film. On va donc les citer : un plan où tous les personnages (six quand même !) regardent tous à la fenêtre, citation directe de la série HUIT, ÇA SUFFIT. Un très beau plan (ben oui) où on voit, en plan de demi-ensemble, pris à l'extérieur de la villa, une des héroïnes regarder par la fenêtre, car elle a, pour la cinquantième fois, l'étrange impression qu'on l'observe. On voit alors l'ombre énorme du policier se refléter sur la façade de la maison. Le réalisateur change alors la netteté, et on s'aperçoit que ce n'est pas l'ombre du policier démultipliée par un projecteur, mais sa silhouette en contre-jour ! C’est très beau d'ailleurs ce plan : on croit voir quelque chose, et non, c'est pas ça, et en plus on croit voir une source de lumière, et en fait c'est une lumière contraire. Plan magnifique, idée complexe et géniale... sans doute pas fait exprès, mais c'est génial ! Chez Dario Argento ou De Palma, ça nous aurait fait pleurer de bonheur. [C’est marrant comme le pire des tâcherons peut aboutir à une idée si extraordinaire et si sublimement filmée... Je me demande quelle était sa véritable intention de départ en tournant ce plan ?] Enfin, un joli reflet dans une paire de lunettes, plan très réussi, même si on peut se poser la question de l'utilité de porter des lunettes de soleil en pleine nuit... Voilà... Trois plans : deux sympas, et un complètement fabuleux. Les 99.9% des autres plans sont eux d'un anonymat qui frise la sobriété vantée par Bresson. C'est quasiment du bouddhisme dans son absence d'originalité et de désir.
 
Les acteurs sont évidemment extraordinairement mauvais. C'est un délice de chaque instant. La fille qui, en cherchant sa brosse, arrive dans le champ, les bras ballants, s'arrête pratiquement en regardant la marque au sol, au beau milieu du cadre, puis relève la tête en prenant l'air bien embêté, en courbant les genoux vers l'intérieur, et en posant son index sur son menton. [Une blague dit que c'est pour ça que les Blondes ont souvent une fossette !] Et puis, cette géniale propension, partagée par tous les acteurs du film, à dégager les branches des arbres qui ne les gênent pas, le pompon (girl !) étant atteint  dans ce domaine par une autre actrice qui, lors d'une exploration des bois alentours, dégage une branche "gênante" ou supposée telle, alors que cette dite branche est à un bon mètre d'elle, puis, s'apercevant de sa gaffe, replie timidement le bras vers son torse ! Ça n'arrête pas. L'acteur qui joue le "beau gosse viril" est une grande folle, etc. C'est un délice sans fin !
 
Et pourtant, ce film est loin d'être anonyme. Jouant sur le non-suspense, sur le non-événement, on est en fait dans une logique que nous connaissons bien. Je dis souvent que j'ai compris Tarantino (notamment grâce à mon ami Bernard RAPP, car je n'appréciais guère, jadis, ce réalisateur), lorsque j'ai compris que le Quentin faisait plus ou moins consciemment la même chose que Marguerite Duras dans ses films. PULP FICTION est construit sur un fabuleux procédé. Dès qu'une action a lieu, une autre action jouera le rôle de vecteur contraire et immobilisera, ou plutôt annulera, la première. Le grand talent de ce film, c'est d'avoir fait un métrage sur l'immobilisme, rageant et plein de suspense et de tension, un film où les personnages vivent un drame shakespearien : celui ne pas pouvoir agir ! Ici, dans PSYCHOCOP, et involontairement bien sûr, on est dans une logique complètement durassienne également. Il est impossible de faire une quelconque action, et finalement la somme des mouvements (ici, on n'est pas sûr que les personnages veulent agir, sinon pour s’asseoir près de la table en plastique blanc dans le jardin pour enfin pouvoir la manger, cette merguez-baguette ; d'où peut-être l'absence logique de sexe) aboutit à faire du surplace. On est en pleine logique nouveau-roman, ou au moins en pleine logique perecienne. C’est véritablement un constat de l'Etat des Choses que ce film, qui, du coup, est complètement passionnant pour qui cherche dans le cinéma des voies de narration extraordinaires (au sens étymologique, bien sûr).
 
Et sans pousser les choses aussi loin, et c'est complètement extraordinaire, au vu du bout à bout d'idées poussives qu'est le film dans son écriture et dans sa mise en scène, PSYCHOCOP est très loin d'être ennuyeux. Prosaïquement, on peut dire que c'est incroyablement drôle, ou plutôt divinement cocasse, et que le film, très curieusement, n'est pas ce qu’il devrait être, c'est-à-dire ennuyeux et plat. Au contraire, c'est un moment délicieux, un long métrage de respiration, de suspense (dans le sens de suspension et de génération des possibles). Et on en tire l'étrange conclusion qu’au final, le film, malgré lui sans aucun doute, est complètement original, là où ça devrait être le contraire. On rit énormément, et on fait une véritable expérience de vrai cinéma. Etonnant, non ?
 
Malicieusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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luxurien 29/04/2008 16:51

passage éclair d'un grand fan de Psyhocop, fleuron de ma collection de DVDs pourtat bien garnie en Z à petit budgetchouette articleDr Devo, je te conjure de me rendre ma brosse !

Dr Devo 14/10/2005 01:40

Jai compris depuis longtemps la Kurys, mais j'ai été le voir dans un souci d'eclectisme et de masochisme.
J'avais consacré un article à REVOLVER moi-même... J'irais lire le vôtre, bien sûr!

Dr Devo

MAYDRICK 13/10/2005 23:03

Vous allez encore voir du Diane Kurys, mon bon Dr. ? Moi, il y a longtemps que j'ai compris... Et pourquoi pas du Coline Serreau ?
Un petit mot pour vous dire que je viens de voir REVOLVER et j'ai été assez surpris de ce film que personne n'aime (à part vous) et que je trouve brillant. J'en parlerai un de ces jours sur mon blog.
A très bientôt.