L'HORRIBLE DOCTEUR ORLOF, de Jess Franco (Espagne-1962) : Erotisme de l'Epure !

Publié le par Dr Devo

(Photo : "L'ignomineux Dr Devo (conférence du Dr Devo à la FEMIS en 1999)" par Dr Devo)

Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
 
Retour au Home Sweet Home après quelques moments passés sur la terre des ancêtres, et moult films vus en présence du Marquis, divin(s), n'en doutez pas.
Tiens, nous avons vu le dernier soir LA VIE AQUATIQUE de Wes Anderson, que je revoyais, et que le Marquis découvrait. On en avait déjà parlé. Le film supporte plus qu'aisément une deuxième vision, c'est le moins que l'on puisse dire, et je peux même rajouter que la chose fut encore plus appréciée (miracle !), lors de cette deuxième vision. Ce qui m'amène à quelques réflexions.
D’abord, regardons la scène où les dauphins espions font enfin leur office. Une série de cinq ou six plans. La situation elle-même est très drôle, certes, mais ce rire est diaboliquement redoublé, et décuple en puissance, grâce à un excellent montage, simple et beau, sec et épuré (une qualité qui fait de CACHÉ de Haneke un film jouissif et beau). À chaque changement de plan, et dans un laps de temps assez court, on franchit un nouveau palier de drôlerie (et d'émotion). Chaque nouveau plan a sa fonction, et chacun d'eux nous prend, au moins un peu, à contre-pied. Plus important encore, chaque plan ajoute une nuance ! À chaque point de montage, une autre facette de l'idée est dévoilée ! En six plans et quelques secondes, Anderson développe une architecture de sensations et de sentiments qu'un autre réalisateur aurait éludée (se contentant  sans doute de révéler l'activité des dauphins espions sans aller à fond dans les conséquences), ou aurait mis cinq minutes à la mettre en place. Ici, c'est du sec, de l'épure, et plus on rajoute des plans dans cette scène, plus le rire et l'émotion se fondent sur la structure de la mise en scène, et jamais directement sur les deux ou trois idées qu'elles expriment. Voilà pourquoi cette scène est tellement représentative du film dans son entier. On écrit une mise en scène d'abord, plus qu'une idée ! Contrairement à ce qui paraît au premier coup d'œil, Anderson ne fait pas de film de scénario (ne raconte pas une histoire de manière bêtement narrative). Ce qui le botte, c'est la mise en scène, et ses efforts, malgré les apparences et la loufoquerie de son propos, se font dans la structure et s'expriment par le montage. Ce qui surprend chez lui, et laisse baba  tout le monde, c'est simplement que le rire et l'émotion ne passent dans le dialogue qu'en derniers recours. [C'est pourquoi les dialogues dans ses films ne contiennent qu'une partie de l'information émotive et comique, ou paraissent décalés : ils n'ont de sens qu'avec le découpage du film.] Avec Anderson, même si on est ahuri devant la précision globale de la structure (surtout dans ce film, où la structure générale et son contrepoint dans le découpage à l'intérieur de la scène sont d'une précision d'orfèvre et d'une abstraction époustouflantes), il y a une espèce de simplicité et d'épure. On ne cherche pas midi à quatorze heures, on ne remplit pas son scénario des "meilleurs intentions", on ne surcharge pas d'idées extérieures au film, en un mot, on ne construit pas le film avec le dossier de presse ! Une belle leçon, simplissime, qu'on aimerait voir appliquée en Europe chez les jeunes réalisateurs !
Et puis, c'est cet effort de faire en sorte que son film ne reste et ne soit qu'un film de mise en scène et de montage qui permet des miracles fabuleux, à l'image de la séquence sous-marine finale, sans doute la plus belle, alors qu’elle repose complètement sur les images de synthèse ! Etonnant, non ?
[J'avais complètement oublié ma réplique préférée sur l'âge du gamin, qui est sans doute la plus belle et la plus étrange phrase du film ! Que c’est beau ! LA VIE AQUATIQUE est peut-être le meilleur film de l’année, et d’assez loin !]
 
Avant de retourner en salles voir une cochonnerie quelconque, plus ou moins délicieuse, on va faire un tour en Espagne dans les années 60, et on retrouve avec plaisir notre ami Jess Franco, souvent évoqué, en bien et en mal, dans ces pages !
 
L’action se passe en France (le suppose-t-on, du moins) à la fin des années 50 ou quelque chose comme ça (le film est très bizarre de ce point de vue,  car il mélange époques et lieux !). Dans une sorte de petit bourg, des femmes disparaissent mystérieusement, et pas qu’un peu : cinq en seulement trois semaines.
Notre héros est un jeune commissaire assez doué. Il revient de vacances en très grande forme ! Et pour cause, il a rencontré une jeune et belle danseuse classique, et les deux vont se marier ! Pas le temps cependant de se réjouir. Une nouvelle jeune femme a été enlevée. Et comme d’habitude, il n’y a ni cadavre, ni indice. Mais cette fois, des témoins ont vu le kidnappeur. Jeune homme monstrueux et défiguré selon les uns, ou homme mûr et élégant selon les autres… L’inspecteur n’est pas sorti de l’auberge.
Il s’agit en fait de l’ignoble Docteur Orlof (encore un collègue psychopathe), et de son assistant, l’affreux Morpho, aveugle, muet et défiguré ! Dans son manoir, Orlof essaie, sans aucun scrupule, de redonner un beau visage à sa fille Melissa, affreusement défigurée elle aussi. Et pour ça, le Docteur horrible a besoin de tissus humains. Comme il est plutôt beau gosse, le soir, il joue les séducteurs dans le cabaret de la ville et attire dans ses griffes de jeunes et jolies proies ! Greffe après greffe, Orlof échoue dans ses recherches, et les meurtres, en conséquence, ne sont pas prêts de s’arrêter !
 
Si on compte ses films cochons, qui l’ont quand même fait vivre un petit moment, notre ami Jess Franco a réalisé un nombre hallucinant de films : un peu plus de 180 ! Le bonhomme est également doué pour la musique (Le Marquis nous en parlera sûrement dans le commentaire de cet article) et pour la littérature populaire. Il adapte ici un des ses propres romans.
Le film est réalisé en 1962, et donc en début de carrière. Je n’avais vu qu’un film de Franco, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, film intéressant et même carrément beau selon moi. Si l’on n’est pas allergique aux zooms italiens (incessants), il faudra jeter un œil sur ce film (4 ou 5 euros neuf en DVD) ne serait-ce que pour sa superbe séquence de Papa pendu surréalistiquement (c’est le cadre qui lui sert de poutre !), séquence qui est quand même une des plus belles choses que j’ai vues cette année. Ceci dit, le film est assez bizarre et toujours de guingois, ce qui peut séduire complètement (c’est mon cas) ou refroidir un peu.  Notons que le dit métrage ne comporte aucun mort-vivant, et que l’héroïne, selon toute vraisemblance, n’est plus vraiment vierge !
 
Revenons à L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOF. Réalisé en 1962, le film étonne d’abord par la sobriété de sa mise en scène, loin des excentricités et des béances narratives des autres Franco, dans le meilleur comme dans le pire (et dieu sait que c’est mauvais quand il rate ses films). Le dispositif est bien différent d’UNE VIERGE… On a droit, tout d’abord, à une sublime photographie en noir et blanc, souvent très complexe dans les passages les plus gothiques, et pas forcément illustrative comme nous le montre la première scène de séduction dans le cabaret, où une jeune demoiselle et future cobaye des abominables expériences du docteur est éclairée classiquement en pleine lumière, et où le docteur, justement, est éclairé tout en ténèbres, alors qu’il se tient à 10 centimètres de sa victime ; ou encore dans ce fabuleux jeu de lumières actionné par l’actrice elle-même avec son miroir de poche. Tout cela est magnifique, notamment dans la scène d’ouverture, et plus que de dégager des ambiances fort habilement, cette photographie joue à fond son rôle d’élément (fondateur) de mise en scène. Rien que pour ça, le film est un délice appréciable.
Côté son, c’est également du soigné, un poil plus loufoque, le film étant rythmé par une bande originale à mi-chemin entre la musique classique de films d’horreur de l’époque, et quelque chose de plus déstructuré, frôlant parfois l’enfantin, mais toujours horrible. L’ambiance sonore est d’ailleurs drôlement influencée par un montage assez sec, ce qui nous vaut de belles coupes au plans, assez osées et tout à fait plaisantes en ce qui me concerne, car les coupes sonores au plan, moi, j’adore ça ! Je fus donc gâté de ce point de vue, même si ces changement brutaux (qui en général débouchent sur un son direct et naturel du plus bel effet) se coulent curieusement, avec une belle spontanéité, dans l’épure globale de la mise en scène.
Le montage, tout aussi sérieux et développant de très belles choses au niveau de l’échelle de plans, est aussi rigoureux et efficace, et laisse la part belle à de très beaux cadrages, jouant sans cesse avec l’absence / présence de profondeur de champ qui est ici source d’une bonne partie du suspense et du stress du film.
On a donc, et aussi dans le scénario, une patte classique, peut-être, comme base de départ, mais qui débouche sur une réalisation loin d’être anonyme et bêtement classique justement. En ce sens (base classique menant à quelque chose d’original et personnel), le film se place un peu dans la lignée des films anglais de la Hammer, avec le même souci de style et d’inventivité. De fait, on constate, malgré un budget ici modeste, un très beau jeu de décors, et une direction artistique qui jamais ne parait pauvre, et dont on peut même dire qu’elle est joliment exploitée.
 
Le scénario, lui aussi, est habile. À la fois chose gothique et enquête terre à terre, le film se déroule sur un rythme dichotomique de bon aloi, avec une langueur assez anxiogène. Même géographiquement, pour ainsi dire, cette dichotomie gothique / banal joue à plein. C’est d’ailleurs dans les moments où les deux se rencontrent (superbe séquence de la première victime qui découvre la maison) qu’on a les moments les plus pathétiques et les plus terrifiants.
Les personnages, très simples à la base et malgré l’aspect un peu brut de décoffrage du scénario et de la narration, tissent une jolie toile complexe, centrée sur l’image du double qui se reflète et se répète, et dont les liens tracent une série de perspectives incongrues et étonnantes, bien aidés en cela par une galerie de personnages secondaires très belle et très bien développée. La fille muette répond à l’horrible assistant Morpho, lui-même proche de la servante du docteur, etc. Les perspectives s’entrechoquent sans cesse, avec une belle rigueur.
Les acteurs sont plutôt pas mal. Howard Vernon est parfait dans un rôle ambigu et brutal qui semble être taillé sur mesure. Ricardo Valle, dans le rôle de Morpho, est étonnant et émouvant malgré la brièveté savamment calculée de ses apparitions. Tout ce petit monde joue donc joliment, même si l’on peut saluer les rôles les plus réussis (le clochard, l’assistant du commissaire) et sourire à ceux qui sont plus faibles. Mais il est clair que les rôles principaux sont subtilement distribués et contribuent à l’étrange atmosphère du film. On oublie du coup complètement que le film nous rappelle LES YEUX SANS VISAGE de George Franju, dont nous avions déjà parlé ici. Les deux histoires sont jumelles bien sûr, mais on est ici loin de la violence froide et onirique du chef d’œuvre de Franju (réalisé trois ans plus tôt), et au final, les deux films ne se marchent pas sur les pieds. 
On notera également un érotisme certain et d’autant plus étonnant qu’il est distillé au compte-gouttes ! Les rares fois où il apparaît (assez osé pour l’époque, sans doute), c’est avec une force certaine qui, de fait, vient à hanter complètement la dernière partie du film. Etrange…
 
Il est clair qu’on peut donc investir dans ce très beau film, d’autant plus qu’il est presque donné, à ce prix là ! Signalons que le DVD contient deux versions. La VF ignoblement datée et sur-jouée, qu’on évitera comme la peste, et une version anglaise plus nuancée et très efficace qui, elle, n’a pas pris une ride. On est très loin de l’ignoble théâtralité de sa consœur française. Pas de sous-titres malheureusement pour cette VA, mais on notera que la compréhension est quand même terriblement aisée ! Que cela ne vous freine pas dans l’envie de voir le film !
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je vais commencer à faire le ménage dans le juke-box. Le titre AND SHE WAS des Talking Heads est erroné. Il s’agissait bien sûr de GIVE ME BACK MY NAME. Je rajoute donc le vrai AND SHE WAS.
Je vais enlever des chansons (notamment l’ignoble PING PONG !) et en ajouter d’autres dans la journée ou demain !
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Vous avez remarqué que la semaine dernière, il  n’y a pas eu un article par jour. C’était les vacances ! On revient désormais à la normale !
Bien, puisque j’y suis, je vais donc vous remercier de votre fidélité et de vos commentaires souvent drôles et pertinents, et quelquefois de haute volée (voir l’article sur INSTINCTS MEURTRIERS).
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Pierrot 26/10/2005 17:36

Ah! je vais dans le sens de Ludo pour "Vampiros lesbos" qui est un film assez youpitant.
Pour Lina Romay, je me permettrais d'ajouter qu'il s'agit également d'un pseudonyme (la belle s'appellant Rosa Maria Amirall) et qu'elle a fait plus que co-écrire certains films de son compagnon : elle a joué dans les films "hard" du maître et en a elle-même réalisé sous divers pseudos : Candy Coster, Lulu Laverne, Gina Morgan... J'espère que les deux n'ont pas eu d'enfants car je les imagine mal se retrouver dans ces 150 noms...

ludo 26/10/2005 00:22

A propos de Franco, on peut conseiller aussi le mirifique VAMPYROS LESBOS, hymne à la beauté de Soledad Miranda et rythmé par une BO pop psychédélique du plus bel effet.

Dr Devo 25/10/2005 21:50

Et bien Pierrot, vous êtes en forme, après votre très beau dialogue avec Le Marquis dans les commentaires sur INSTINCTS MEURTRIERS de Philip Kaufman.

Je me permets de rebondir et d'apporter à mon tour deux trois anecdotes.

CHRISTINA PRINCESSE DE L'EROTISME, dont je parle ici sous le titre UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS (c'est le titre du dvd avis aux amateurs!), a été remonté... par Jean Rollin, au moins officieusement.

Tu cites également quelques uns des nombreux pseudos de l'ami Franco (le cinéaste, hein!). c'est sous le nom de David khune que Franco avait signé le bouquin qu'il a lui-même adapté dans cet HORRIBLE DOCTEUR ORLOF!

Ceux qui veulent jeté un oeil sur la filmo du cinéaste espagnol sur imdb.com, devront taper le nom jesus franco, et non pas jess!

Quant à Linda romay (à ne pas confondre avec Linda lemay!), elle a partagé l'existence du realisateur (!) et à même co-écrit certains de ses films érotico-cochon!

Dr devo.

Pierrot 25/10/2005 20:00

Ah! docteur, vous me comblez d'aise en parlant de Jesus Franco, cinéaste inégal (j'ai un souvenir d'un "abime des morts-vivants" totalement Z et vraiment très, très mauvais) mais toujours passionnant, surtout lorsqu'il réalise de grands films comme cet "horrible docteur Orlof". Votre note est (comme d'habitude) fort juste. Félicitations.
Dans le même genre, je vous conseille "les maitresses du docteur Jeckyll" et surtout "le sadique baron Van Klaus" : de très bons Franco. J'ai également une petite tendresse pour "la comtesse noire", un film érotico-fantastique avec la divine Lina Romay (la muse du maître).
Comme vous le dites, il est un peu difficile de se retrouver dans la filmographie du cinéaste qui a tourné partout en europe et a taté tous les genres en multipliant les pseudos (les plus connus : Clifford Brown, David Khun(n)e, Franco Manera,jess Frank, Frank Hollman(n),James P Johnson...) et en sortant les mêmes films en différentes versions (la version "hard" de "la comtesse noire" s'appelle "les avaleuses"!!) et sous des titres multiples (ainsi, on peut trouver le beau "une vierge chez les morts-vivants" sous le titre de "Christina, princesse de l'érotisme").
Mais on ne se lasse pas de découvrir le cinéaste le plus barré de tous les temps!

Bernard RAPP 25/10/2005 18:11

Absolument, et je pense qu'on peut le mettre ... ici. C'est-à-dire au titre du meilleur film de tous les temps avec Lily Tomlin par exemple. De toute façon tout est dans tout est lié. A moins que...