MATCH POINT, de Woody Allen (USA, 2005) : Ça sent la bourgeoisie, le sexe et l'enlisement écarlates !

Publié le par Dr Devo

(Photo : "En vérité, On s'en Fout !" par Dr Devo)

Chères Emmas, Chers Johns,
 
Allez, on retourne en salles, OK ? Et puisqu'en ce moment, on visite nos classiques (Ferrara, hier), je me précipite avec lenteur sur MATCH POINT, de Woody Allen.
 
Ah, Woody Allen ! "Chaime le France !" Comme Ferrara jusqu'à hier, Woody Allen n’était curieusement pas encore passé sur ce site. On le cite peu souvent, en plus. Faisons donc le point.
Je vais sûrement oublier quelques titres, mais disons que Woody Allen, et ce malgré sa réputation, c'est quand même assez inégal, voir très inégal, n'est-il pas ? Un peu à l'image de Bergman, son maître : l’ennuyeux absolu (FANNY ET ALEXANDRE), le gentiment ennuyeux (SONATE D'AUTOMNE), le sublime (LE SILENCE), et le Supra-génial (PERSONA, L'HEURE DU LOUPS).
Il y a des Woody Allen vraiment très beaux : ZELIG, STARDUST MEMORIES, MANHATTAN, CRIMES ET DELITS, et le très beau GUERRE ET AMOUR, tout ça, c'est vraiment très bien, avec mention spéciale pour les deux derniers. Par contre, si ALICE est très réussi également, SEPTEMBER, film sincère sans doute, est complètement raté, presque jusqu'au comique. Pas grave, ici il y a aussi de la place pour les cinéastes inégaux ! On aime bien Wes Craven, par exemple, qui, hasard du calendrier, sort un film cette semaine aussi (RED EYE, que je ne verrai pas malheureusement, le film ne passant pas curieusement dans mon pathugmont... L'autre ciné ayant des prix prohibitifs, c'est niet !).
 
Qu'est-ce que je disais ? Oui, le problème avec Allen, c'est que les derniers, c'était pas super-super. Dans les années 90, il y a eu des choses pas incroyablement abouties, mais relativement sympathiques, comme CELEBRITY par exemple. Mais le reste, pfff.... LE SCORPION DE JADE, TOUT LE MONDE DIT I LOVE YOU et MAUDITE APHRODITE, un bon paquet d'horreurs grisâtres... Et puis, il y a quelques années, je vois HOLLYWOOD ENDING, et là je tombe des nues.
Je savais qu’Allen faisait des films plus ou moins bons, et que ces derniers temps, ça devenait de plus en plus difficile pour lui, mais là !!!! C'est une horreur que ce film : cadré avec les pieds, pas de jeu sur le son, photo dégueulasse, décors hideux, scénario complètement nullosse (ce qui est rare), etc.
Ce jour-là, je me suis juré que jamais plus je ne verrais un Allen en salles. Et puis, aujourd'hui, rien que pour vous, je romps mon vœu, et je vais voir ce MATCH POINT, espérant que la chose serait le petit écrin sur la période grisâtre, comme ACCORDS ET DESACCORDS (que j'aime beaucoup) le fut à son époque. On ouvre le capot.
 
Jonathan Rhys-Meyers vient d’abandonner une carrière pourtant plutôt prometteuse de joueur de tennis professionnel. Il a joué contre les plus grands, mais s’estime trop irrégulier pour poursuivre (on apprendra par la suite que ce n’était pas forcément le cas, dans la bouche d’un de ses collègues). Il débarque à Londres, et son récent passé prestigieux le fait embaucher sans problème comme prof de tennis dans un club très fermé et ultra-huppé de la ville.
Il donne notamment des cours à Matthew Goode, fils d’un riche industriel anglais, du même âge que lui (aux environs de trente ans), avec qui le courant passe très bien. De fil en aiguille, il fait la connaissance de la sœur de ce dernier, Emily Mortimer. Cette dernière n’est pas insensible aux charmes de Jonathan, et les deux sortent beaucoup ensemble : musée, opéra, cinéma. Lors d’un week-end où il est invité chez les parents d’Emily et Matthew, il fait la connaissance de la jolie Scarlett Johansson, une américaine, apprentie actrice dont la carrière stagne avant d’avoir commencé. Jonathan est absolument sous le charme, mais Scarlett sort déjà avec Matthew.
Entre-deux, le flirt entre Jonathan et Emily tourne à la liaison officielle, et le beau-papa (Brian Cox) propose à Jonathan de quitter son petit job de prof de tennis pour faire une formation dans les affaires, et l’embauche dans l’une de ses nombreuses entreprises. Jonathan s’acclimate très vite à ce nouveau monde, et voilà une occasion rêvée pour grimper l’échelle sociale facilement. Il épouse Emily. Mais un jour, il passe à l’acte et couche avec Scarlett, qui refuse ensuite de réitérer l’expérience. Mais Scarlett hante toujours les pensées de Jonathan… Et quand celle-ci quitte Matthew définitivement, Jonathan reprend sa liaison avec elle. Le voilà donc partagé entre deux femmes : sa femme grande bourgeoise et sa maîtresse fauchée mais sexy !
 
Allen met vite les points sur les i. Ce ne sera pas une comédie, mais plutôt ce que Télé 7 Jours appellerait un drame psychologique. Jonathan a curieusement abandonné le circuit pro, et si son job de prof de tennis l’ennuie mais rapporte, sa rencontre avec la famille d’Emily est pour lui un formidable tremplin social. Le voilà donc adopté, formé et formaté gratuitement, avec un pistonnage d’enfer pour le monde des affaires, où d’ailleurs il n’est pas mauvais. Il était en effet plutôt intéressant de se pencher sur ce personnage assez fin et cultivé, malgré ses origines (supposées) modestes, invité via le lien matrimonial à grimper au plus haut étage de la tour, celui de la très haute bourgeoisie, qui l’accueille d’ailleurs, et curieusement, avec une chaleur non feinte. [Contrairement à Scarlett, dont la carrière d’actrice est assez méprisée, notamment par sa belle mère !]
Beau gosse je suppose, relativement doué ou pragmatique dans son nouveau travail, cultivé donc, malgré son milieu d’origine (un peu condescendant, ça !), Jonathan est potentiellement un personnage intéressant, dans le sens où c’est une sorte d’idiot indécis jusqu’à l’absurde.  Un peu à la Dostoïevski, qu’il lit et dont il s’inspire dans sa foi désespérée envers le monde. (Lors d’une conversation, on lui rétorque qu’il n’y a pas de plus grande facilité que de céder au désespoir, là où Jonathan pense le contraire… La conversation étant jugée ennuyeuse par sa femme, on passe à autre chose, l’opéra par exemple !)
Un personnage sombre donc, arriviste sans doute, mais sans calcul à long terme. Jonathan croit à la chance comme facteur du destin, et glisse de dérapage contrôlé en dérapage contrôlé, avec une perspicacité terne, sur les opportunités de la vie, et ça marche !
 
C’est vraiment la semaine Spéciale Bourgeoisisme, sur Matière Focale ! Hier, les dealers de la PME de la drogue avec CHRISTMAS de Ferrara, et aujourd’hui l’étage du dessus. Arrivisme, sexe, impossibilité de se décider et de choisir, Jonathan est un faible. Le nouveau milieu dans lequel il évolue avec naïveté et habileté n’est pas tendre non plus : chaleureux, mais hautains, forcément détachés du matériel (quand on a un manoir en guise de maison de campagne, ça aide !), guindés dans leur choix culturel (forcément éclectique, puisqu’on va aussi bien voir la TRAVIATA à l’Opéra de Londres (alors qu’on trouve le dit-opéra complètement ennuyeux d’ailleurs ; on va à l’Opéra avant d’aller voir un opéra en quelque sorte) qu’une comédie musicale qui a la réputation d’être soignée ! En un mot comme en cent, tout les personnages sont montrés sous un jour policé, c’est certain, mais aussi sombre et condescendant. Que Jonathan devienne dangereux au fur et à mesure du film donne un contrepoint charmant à ces gros bourgeois condescendants, car le jeune homme, en s’enfonçant dans l’ombre jusqu’à l’absurde et en s’engluant dans ses contradictions, rend par jeu de vases communicants les ultra-bourgeois simples et sympathiques !
 
On l’aura compris, il y avait de quoi faire avec ce background gentiment misanthrope et cynique. Un peu comme dans COLLISION , dans un tout autre style, on se dit que c’est bien intéressant de suivre des personnages qui sont assez stupides et méchants ! Ça change, et ça n’empêche pas le sentiment, comme dirait l’autre. Mais tout ça, c’est le scénario, et un scénario, aussi construit soit-il, ça ne fait jamais un film, malgré le mythe très répandu !
D’entrée de jeu, et à mon léger soulagement, on comprend que la mise en scène n’aura pas l’indigence fière et satisfaite de ce mauvais téléfilm qu’était HOLLYWOOD ENDING. Ouf ! La photo notamment est plutôt soignée, et lorgne sur les ambiances asiatiques qu’Allen avait rencontrées dernièrement, notamment dans ACCORDS ET DESACCORS, où son chef-op’ venait effectivement d’Asie. Lumière marron et jaune doré donc, plutôt douce, flirtant avec le terne sans jamais vraiment y tomber. De ce point de vue, le film ne fait pas pitié du tout.
Quant au reste, ça se gâte. D’abord dans le cadre qui, sans être d’une laideur rédhibitoire, est quand même joliment anonyme, sans fioritures. Ça fait mal, en ayant vu la veille le Ferrara, lui aussi discret mais d’une beauté plastique vraiment classieuse, même si relativement discrète. Ici, on s’ennuie donc, dans ce cadre, d’autant plus qu’il est associé à une échelle de plans complètement anonyme, et très vite carrément rébarbative. Un plan américain pour commencer la scène (exceptionnellement, un plan moyen !), puis, que du plan rapproché ou du gros plan. Pas de travail vraiment concret sur les axes, et des kilomètres de champs / contrechamps qui, même s’ils ne sont pas ce qu’on a vu de plus laid, font régner une atmosphère terrible de langueur et surtout d’anonymat poli, pas maladroit, mais d’anonymat quand même ! Du coup, très logiquement, ce sont les dialogues qui prennent le pas, dialogues au kilomètre là aussi, et que je n’ai pas trouvés particulièrement perspicaces ou brillants. On suit le scénario à la lettre, c’est du dialogue d’action, clair comme de l’eau de roche le plus souvent, et au final, bien moins ambigu et trouble que les personnages le sont sur le papier. Ce qui ne manque pas de les affadir, très logiquement. Chaque dialogue a une fonction précise, exprime une idée théorique, ou alors, deuxième possibilité, est assez terne. Mouais… On se traînasse donc gentiment, surtout que le montage ne fait rien pour aider, réduit au strict service minimum, presque en grève pour ainsi dire !
 
Le scénario, dans ces conditions, devient d’une pesanteur palpable, bien sûr. Tout paraît trop symbolique, trop lissé et trop métaphorique, comme par exemple ce jeu de constructions sur les boutiques de vêtements de plus en plus luxueuses que fréquente Jonathan (et, comme par hasard, Scarlett travaille dans une boutique de fringues de luxe !). Le seul intérêt de cette peinture des classes hautes et de sa dangereuse ascension par les esprits faibles est le rapport à la culture, qui a bien changé depuis les anciens Allen. Ses héros sont de plus en plus déculturés, si j’ose dire. Ils semblaient jadis vraiment hantés par la littérature qu’ils lisaient, mais ici, la culture est objet de consommation (d’ailleurs, Jonathan, très finement, se perd dans la bibliothèque déserte, et Emily s’ennuie le dimanche en lisant ! C’est bien vu). L’autre idée intéressante, mais rendue complètement désincarnée par la mise en scène, c’est l’aliénation sociale passant par le sexe et la procréation. Idée atomique et fort intéressante.
 
Mais que voulez-vous, un film reste un film, et sans point de vue esthétique, sans montage quasiment, tout cela n’est que du blabla théorique pour le dossier de presse.
Les acteurs eux-mêmes semblent s’embourber. Emily Mortimer est gentiment enlaidie et ringardisée, seul parti pris un peu antipathique du film. Jonathan Rhys-Meyers, figure de mode, quasi-mannequin, sans doute beau gosse, est gentiment fadasse, plus que son rôle ne l’exige, et s’enlise ce qui est assez normal. On ne lui en voudra pas. [Là aussi, s’investir dans un film sans mise en scène ne doit pas être chose aisée ! Les scènes finales (l’interrogatoire, les bijoux, etc.) sont quand même bien froides et décevantes.] Monsieur était bien meilleur et bien plus expressif dans VELVET GOLDMINE. Là, on croit le voir sortir d’un défilé pour Armani, sans plus ni moins d’expression. Brian Cox, très brillant acteur, ne fait qu’apparaître ça et là. Bref, tout cela est bien mou, bien englué.
Le seul sursaut de vie, très curieusement, c’est Scarlett Johansson, qui pourtant m’avait marqué par sa Barbiedollisation fabuleusement rapide observée dans ses deux derniers films (EN BONNE COMPAGNIE et THE ISLAND). Si je confirme qu’elle s’est bel et bien fait refaire les lèvres, elle montre un peu d’énervement et de « jus ». C’est la seule, en fait, qui essaie d’aller un peu plus loin que le ronronnement pépère de cette sieste cinématographique ! Étonnant, de la part de celle qui est passée du statut d’actrice adulée à bimbo fadasse en trois film. Et bien ici, contre toute attente, c’est la seule qui se bat un peu. Ça n’ajoute pas énormément d’intérêt au film, mais on salue l’effort.
 
Le responsable de ce petit naufrage entre amis, calme comme une autoroute vers Nulle Part, est quand même notre ami Woody Allen. Par manque de point de vue, et surtout par absence de rythme (pendant deux longues heures en plus !), MATCH POINT n’est qu’un « machin » théorique, le blue print (c’est chic) d’un film qui aurait pu exister, mais qui s’enlise ici dans la démonstration métaphorique, quoique pépère. On frôle parfois le ridicule, même dans certaines scènes où la désincarnation globale du projet fait sourire, notamment dans la maladroite caractérisation des scènes de sexe. [À ce propos, Mr Allen, un T-shirt ne se déchire jamais pendant l’amour. C’est très improbable, et le résultat final est plus proche d’un film de Pamela Anderson qu’autre chose !] Le film n’est pas une honte, comme certains autres du réalisateur, mais on trouve quand même une certaine abdication dont on parlait ces derniers jours, un laisser-aller qui dérange. C’est un film de plus, sans vraiment d’intérêt. Pas antipathique, pas de quoi se mettre en colère, mais c’est terne. Et encore une fois, si on renonce aux enjeux simples du cinéma, on ne fait que des choses grises et mécaniques. On peut ranger ce film à côté de BROKEN FLOWERS. Des films dont les réalisateurs ont (provisoirement) refusé de pédaler (Allen), ou ont choisi de se laisser entraîner dans la descente (Jarmusch).
En tout cas, et encore plus que chez Jarmusch, pas beaucoup de cinématographe là-dedans.
 
Zenement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

pat 05/09/2006 18:59

Un très bon Woody Allen. Musique et réalisation associées merveilleusement. J'avoue avoir survolé ta critique, mais je relirai ça plus tard car j'ai l'impression que tu n'as pas apprécié.

proctoman 21/01/2006 14:25

Damned!Vite une insulte pour le Docteur, heu... alors heu... merde, merde, merde, heu... Ouais heu... le Doc n'est rien qu'un... méchant! Na! et toc! Foi de Proctoman!Non mais...Merci à tous ceux et celles qui ont lu où vont lire ce commentaire moi qui croyait en cette période de janvier 2006 écrire ces quelques mots dans l'anonymat le plus total encore une fois... merci!  (snif...)

Dr Devo 20/01/2006 19:55

Sacrés réferences, cher Tchoul!dr Devo.

Tchoulkatourine 20/01/2006 18:58

Proctoman, Si si tu es lu : des "veilleurs" comme dans Highlander (la série) lisent  les commentaires quand le docteur est en voyage.Dans ma ville , cela fait des mois que le film est à l'affiche tel Jean Pierre François chantant "je te survivrai". (à ne pas confondre avec le sketch, hein ! ...)

proctoman 20/01/2006 03:26

Alors là Môsieur le Doc je ne suis pas du tout d'accord avec votre critique!C'est un excellent Woody que je viens de découvrir dans le cadre du festival Télérama, un joli ch'tit film qui nous montre notamment que le diktat du blanc dans les clubs de tennis de la bourgeoisie anglaise est désepérant.Bon ceci dit mon commentaire tout le monde s'en tape puique le film est retiré des écrans depuis bien longtemps mais je tenais tout de même à contester fermement l'avis du bon docteur... (tiens et si je l'insultais là tout de suite dans l'anonymat le plus total? Tout le monde s'en fout de toute façon. Plus personne ne va lire les commentaires ho et puis non.)