LA BETE AVEUGLE de Edogawa Rampo: le rire du noir, la peur du blanc

Publié le par Dr Devo

(Photo: "micro-SCOPE" par Dr Devo. tous droits réservés.)

 

Chères Françaises, Chers Français,

Bien que mon dimanche ait été consacré au visionnage proustien de COBRA, film de George Pan Cosmatos avec Sylvester Stallone, petit moment délicieux que ce grand film réactionnaire old school et donc plaisir coupable, je me suis décidé, en ce jour, non pas "à envoyer des missiles nucléaires sur l'U.R.S.S" (phrase très drôle prononcée par Ronald Reagan peu ou proue la même année que celle de la sortie de COBRA!), mais à fouler le chemin trop peu emprunté de ma rubrique "Ethicus Universalis" qui parle de tout le reste et de littérature.

Tant qu'à faire, expatrions-nous malicieusement hors des frontières de notre continent, et rejoignons le japon, la patrie de Edogawa Rampo dont quelques volumes ornent ma bibliothèque depuis déjà pas mal de temps, sans qu'on ose y toucher. C'est un tort absolu, bien entendu. Drôle de roman que cette BETE AVEUGLE... Sans avoir l'air d'y toucher, le livre se révèle délicieusement et dangereusement protéiforme. Sous la patine non pas neutre mais polie, dans tous les sens du terme, du livre, se cache une sorte de patchwork aux coutures apparentes. Et en fin de compte, l'oeuvre ressemble plus à la créature du Dr Frankenstein (un collègue, sans aucun doute) qu'à une poupée de porcelaine. Et pour revenir à ce que je disais, c'est dans ce faux-semblant de perfection gentiment médiocre (Rampo semble écrire sans imposer de style particulier, je vais y revenir), que gisent les cicatrices d'un roman aux tentations plurielles jamais vraiment inassouvies (si je suis pas embaucher en tant que critique après des fioritures stylistiques aussi marquées, ce serait un comble!), comme autant d'interstices plus que perméables. Et dès le livre reposé sur la table de chevet ou celle du bistrot, on peut s'écrier, pour une fois avec raison: "Voilà un (petit) roman qui peut facilement et légitimement plaire à des lecteurs très différents". Si Rampo semble, en effet, concevoir LA BETE AVEUGLE comme un roman populaire, presque de gare, c'est avec l'originalité de sa conception encore une fois protéiforme que le roman pourrait conquérir  des lecteurs d'horizons extrêmement différents. Syncrétisme absurde et multiple des sources et des envies, bizarrerie et originalité sensibles à l'heure des comptes, une fois le roman fini, on retrouve ici les caractéristiques étonnamment universelles des grands livres qu'ils soient populaires ou d'avant-garde : la générosité malicieuse, souvent gage d'intelligence et d'espièglerie. Et on ne s'y trompe pas, c'est le cas ici.

Comme beaucoup d'oeuvres passionnantes que je rapporte ici (entre les nombreux comptes-rendus de films médiocres que j'ai l'occasion de voir en ce moment!),  il est difficile pour moi de vous donner une idée du style ou des sujets abordés, sans en dévoiler trop, sans gâcher une lecture vierge de toute prémonition. Après tout, que ce soit en littérature ou en cinéma, la lecture du sujet ou de la quatrième de couverture devrait être auto-censurée par nous-même. LA BETE AVEUGLE n'échappe pas à la règle. Partons donc de l'extrême début, déjà suffisamment riche, pour vous faire deviner la subtilité de ce rouleau compresseur, même pas de printemps, aux multiples saveurs. [Tu la sens la critique du marketing des livres?] On démarre donc avec une femme, décrite sans fioriture dans la première page. C'est une chanteuse de music-hall très populaire. Elle fait salle comble. Elle a sûrement moins de 40 ans, certes, mais pas moins de 35, non plus. Elle est suivie tout le temps de son assistante (apprentie chanteuse), plus jeune, dans la petite vingtaine. Et dès la première page, alors que le style ne s'y prête pas et qu'on n'a rien demandé, Rampo nous dit qu'elle est lesbienne. Ha bon? Elément dont on a déjà le pressentiment qu'il arrive comme un cheveu sur la soupe. De tout le livre, il ne se s'agira jamais de l'attirance de notre chanteuse pour les femmes, mais alors pas du tout, et ce sera même le contraire (on apprend même qu'elle a une sorte d'amant officiel!). Gardez cela en mémoire, je continue. Notre chanteuse est, peut-être pas capricieuse, mais assez orgueilleuse ou imbue d'elle-même. Il faut dire qu'elle est adulée. Alors qu'elle est pour plusieurs jours en récital dans une grande ville du Japon, elle décide d'aller voir la statue qui a été fait d'elle. Cette statue est un nu, et elle a posé une semaine entière chez un sculpteur très célèbre, ravie de pouvoir trouver une occupation flatteuse où elle peut mettre son corps en art et en valeur, et réfléchir à cette mise en valeur. Bref, notre chanteuse va donc au musée, suivie de sa fidèle assistante. La statue est judicieusement posée au milieu d'une longue galerie qui la met en valeur. La chanteuse approche, et s'arrête à mi-chemin, éberluée. Un homme très laid caresse la statue quelques mètres devant elle. Etonnée et aussitôt dégoûtée par l'homme et par son comportement indécent,  elle s'aperçoit que le type est aveugle. Il palpe allègrement son alter ego de marbre. Notre héroïne est évidement révulsée à chaque caresse. Vite vite, allons chercher le gardien du musée. Une fois trouvé, on lui explique la scène. Le gardien se met de suite à la recherche de l'aveugle, sans succès. Passons. Quelques jours plus tard, après un concert, la chanteuse se prépare à recevoir son masseur attitré. Mais, à la place, c'est un nouveau masseur qui arrive. Il est aveugle. [Bizarre, sans doute, mais personne ne le remarque, même pas la chanteuse.] Le type est bizarre et son massage pas vraiment subtil. L'aveugle s'en va, et on apprendra à peine plus loin que c'est lui qui s'est arrangé pour que le masseur ne vienne pas. Un jeu de chat et de souris commence et il se terminera par le subtil kidnapping de la chanteuse par l'aveugle. Séquestrée dans la pénombre d'un sous-sol, la chanteuse vit en vase clos avec son laid d'aveugle. Les caresses mènent à la liaison. La chanteuse ne veut plus sortir et découvre une sensualité inconnue de subtilité. Les deux s'aiment. Et ne font que se consommer l'un l'autre. Mais, on se lasse de tout, même de l'amour et de sa volupté, et bientôt il faudra souffrir pour avoir du plaisir. La mort approche. Après la chanteuse, le masseur aveugle, à la fois subtil et laid, grossier et charmant, fin manipulateur, piègera d'autres femmes, et disséminera les restes de ses proies dans la ville. Tout le désigne et personne ne le soupçonne. Le livre devient alors le rapport grotesque et drôle des situations qui mènent à trouver des morceaux de corps ici et là.

Roman policier? Non. Horrifique? Non plus. Sans jamais vouloir écrire dans un style journalistique, malgré les apparences, mais plutôt dans un style lisse, Rampo compose son livre truffé de chausse-trappe, et fait craquer avec humour le vernis du récit. On parlera de tout, et on acceptera les thématiques les plus antinomiques. On jouera avec le réalisme, jamais fondé, et le psychologisme, jamais réalisé. Sous l'extravagance presque musicale et belge (j'y reviendrais dans un prochain article), LA BETE AVEUGLE s'affiche comme un opéra baroque interprété à l'orgue Bontempi, où, bizarrement, même les éléments de genre fantastique ne semblent pas totalement éclore. Le style du livre nous échappe sans cesse, et sans cesse nous arrive en pleine figure. Le baroque est subtil, la grossièreté est classieuse. Et finalement, le baroque de ce livre, au sens étymologique du terme,  se fonde sur une espèce bâtarde d'épure et de retenue. L'air de rien, on tient alors un des romans les plus fous, loin de l'exotisme en vigueur dans les milieux littéraires quand il s'agit du Japon. On est incroyablement frappé de la modernité de Edogawa Rampo (il est mort au milieu des années 60). Quelle aisance, quelle modestie, et qu'est-ce qu'on a bien ri. On éteint la lumière et on emporte alors avec soi les sentiments les plus ténébreux et peut-être les plus cachés du livre.

Et on se réveille le lendemain. En buvant son café, on range le livre, enfin lu, dans la bibliothèque, presque en frissonnant, presque en rigolant. Et par hasard, à moins que ce ne soit notre aveugle qui ait corné votre livre, vous tombez sur la date de parution originelle du roman au Japon : 1931!!!!!!

Et vous entendez, au fond du jardin, tomber quelques auteurs nippons contemporains, dans le tas de fumier. Et le masque tombe.

Logiquement Vôtre, 

Dr Devo.

Publié dans Ethicus Universalis

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Fab 15/02/2005 00:27

Etonnant certes oui.
Averty c'est la classe, oui aussi.
Tu te rappelles ses pubs pour la 7 ?
On le voyait en gros plan dans une lumière sinistre venant de la droite qui déstructurait complètement son visage puis il disait "la 7 c'est comme culture pub mais sans la pub"

Dr Devo 14/02/2005 22:24

Il faut tordre le style et s'amuser bien sûr. Mais, je crois qu'il ne s'agit pas de parodie... Etonnant, non?
Dr Devo

Dr Devo 14/02/2005 22:18

"d'un roman aux tentations plurielles jamais vraiment inassouvies "
Ca c'est un debordement et auto-surpris par le snobisme et l'aristocratie, et la pourriture de l'expresion.. comment dire? C'était tellement exagéré que je l'ai gardé! Des fois, plus c'est pourri, plus c'est bon.
Pour le reste, c'est voulu. Le but de ce site est bien de tordre de la langue de façon absurde. Quitte à rendre le rpropos abstrait mais se rapprocher d'une expression qui dit , paradoxalement plus precisement les choses.
C'est tres serieux et on s'amuse. Par moment, on ne fait que s'amuser. Mais c'est toujors franc.
Quant à l'abruti qui presente "un livre un jour" , et qui est aussi selectionneur au Festival de Cannes (ce qui est en dit beaucoup)... Comment dire, 1) c'est le job le plus honteux du service publique. Quelques heures de travail des vooyages partout dans le monde pour deux minutes d'emission qui sous covert de jolies phrases, ne dit jamais rien d'original et de personnel. je suis sur qu'il est gracieusement payé. une vraie honte, et une vraie planque. Je crois que son travail et le mien sont à l'opposé. Il ne consacre que des choses banales et moi je prends souvent des contrepieds.
Pour s'apperçevoir de son inneficacité, on pourra le comparer à un autre format tres court, mais à la radio celui-là, avec "les cinglés du music-hall". Le temps de parole est presque plus court, musique oblige, on n'a pas l'impression d'être dans l'antichambre de l'académie française, et surtout, en restant concret Jean-Christophe Averty arrive à faire passer énormément de subtilités diverses et variées et surtout à dégager un point de vue original, accesible aux neophites autant qu'aux passionnés. Ca c'est la classe. Sans aucun doute.
Dr Devo

Fab 14/02/2005 22:03

lire "me donne" et non "le donne" svp

Fab 14/02/2005 22:02

"Syncrétisme absurde et multiple des sources et des envies, bizarrerie et originalité sensibles à l'heure des comptes, une fois le roman fini, on retrouve ici les caractéristiques étonnement universels des grands livres qu'ils soient populaires ou d'avant-garde : la générosité malicieuse, souvent gage d'intelligence et d'espièglerie. Et on ne s'y trompe pas, c'est le cas ici." Tu veux bosser dans Lire ?
Non c'est pas ton style ça... Tu t'amuses ... Tu fais un pastiche de un livre un jour ?
Ta virtuosité le donne des complexes mais je prends le pari de dire que tu n'a écrit ça que pour t'amuser.
J'ai bon ?