TOURIST TRAP, de David Schmoeller (USA-1979) : Beautés Troublantes des Belles Structures Paradoxales

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Josée Dayan sur le Tournage des Rois Maudits" (Autoportrait)" par Dr Devo et le Marquis)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Allons faire un petit tour dans la zone invisible, tel Jacques Fabre qui, jadis, allait chercher le café, le vrai, le trapu, le goûtu, au fond du magasin. Métaphore régulière, mais un peu délaissée ces derniers temps, voilà, c'est fait.
 
David Schmoeller est un drôle de bonhomme, et ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur un type aussi hors-norme sans le vouloir. Non pas qu'il soit un hyper-iconoclaste (quoique, nous allons le voir, c'est un sacré loulou...). Il faut voir plutôt en lui un inclassable, mais discret et modeste ! C'est un petit paradoxe quand on navigue dans les eaux underground, mais c'est vrai. Schmoeller n'embête personne et ne fait d'ombre à personne. Premier paradoxe.
 
Le deuxième paradoxe, ce sont ses films ! Et sa carrière ! Je ne vais pas comparer Schmoeller à Carpenter, mais imaginez un John Carpenter qui n'aurait pas décroché un gros succès avec son film HALLOWEEN... Un Carpenter qui ne serait jamais devenu "culte", même si je n'aime pas beaucoup ce mot. Il aurait alors fini sa vie comme Schmoeller. Le meilleur moyen de le définir, c'est de dire qu'il n'est à sa place nulle part, et que personne dans l'Industrie du Cinéma ne lui ressemble...
 
TOURIST TRAP est son premier long-métrage. Déjà, Schmoeller se fait produire par le célèbre producteur Charles Band, ex de l'écurie Corman, qui fonctionne sur le même principe : faire de petits films d'exploitation, de la bonne grosse série B fauchée des familles, l'équivalent moderne du cinéma de drive-in de jadis. On avait déjà évoqué Charles Band dans notre article sur LEECHES de David DeCoteau (slasher gay, mais qui subtilement ne le dit pas !). Malgré quelques succès d'estime, malgré un film assez culte chez les amateurs de fantastique et qui devait aboutir à une longue série de films (PUPPET MASTER), Schmoeller n'a jamais décollé des petits budgets de série B de seconde division... Voilà quelqu'un qui aurait dû passer à la vitesse supérieure, voire au A, et qui aurait sûrement fait des merveilles. Voilà quelqu'un qui aurait pu, enfin, sortir des gonds du genre, réaliser des films extrêmement bizarres et très personnels, comme notre ami Carpenter. Mais que voulez-vous, le destin s'acharne, et Schmoeller ne s'en sortira pas, mal compris de ses propres collègues et souvent du reste de la profession. [Le Marquis connaît mieux le dossier que moi, et s'il passe par là, il nous donnera sûrement des détails en commentaire].
 
Je n'ai pas vu énormément de ses films, mais je me souviens parfaitement de FOU À TUER, titre français un peu stupide et surtout très peu sérieux du beau CRAWLSPACE, film très étonnant. Réalisé avec un budget absolument modeste, le film dresse le portrait d'un ancien docteur SS, joué par Klaus Kinski, des années après réfugié aux USA, et qui continue ses expériences dans son immeuble truffé de passages secrets, et donc d'un labo. Ça fait très caricatural comme ça, mais le métrage était diablement troublant. D'abord parce que le film était ambigu, très sombre (bien loin de l'esprit "série B d'exploitation" des habituelles productions Charles Band), et d'une tristesse à fendre l'âme. CRAWLSPACE  est un film qui vous retourne comme une crêpe, et il offrait à feu Klaus Kinski l’un de ses plus beaux rôles, je pense. Kinski semble d'ailleurs s'être particulièrement investi dans ce film, et dans ce personnage ambigu, loin des caricatures hollywoodiennes. Ajoutez là dessus, une mise en scène troublante, et une sublime musique de Pino Donaggio ! Un beau film, très atypique.
 
Revenons en arrière et à nos moutons avec TOURIST TRAP. On va essayer de vous raconter ça du mieux qu'on peut...
C’est l'été, au fin fond du coin le plus perdu de la campagne américaine la moins spectaculaire. Un petit groupe de jeunes dans deux voitures. Ils sont là en transition d'un point A inconnu vers un point B dont on ne veut rien savoir. Le couple dans la première voiture a de l'avance sur leurs amis, mais malheureusement, ils crèvent sur une route départementale. Le mec, grand blond musclé style années 70, dégage la roue de secours, mais elle est dégonflée. Il part donc à pied vers le garage le plus proche, et laisse Mademoiselle faire une petite sieste à l'ombre.
Notre blond musclé trouve un garage / bar, bizarrement vide. Il entre dans l'arrière boutique, et trouve une petite pièce qui ressemble à une chambre. Dans le lit, une vieille dame endormie. Il la réveille, mais, horreur-malheur, il s'agit d'un ignoble et épouvantable mannequin à la mâchoire inférieur macabrement déglinguée, et qui se dresse d'un coup dans un insupportable rictus lorsque notre Blond Héros s'approche. Le mannequin semble avoir été sonorisé avec une espèce de rire grotesque et macabre. Brrr... Une fois la surprise passée, Blondin (appelons-le comme ça) s'approche de la porte d'entrée de la chambre, mais celle-ci se ferme brusquement, ainsi que les fenêtres. Dans la pièce, tous les objets se mettent à trembler étrangement, puis à vibrer carrément. Blondin est pris de panique. Il tente de sortir à tout prix. Un placard s'ouvre, et les objets sont projetés vers lui avec une force invisible mais violente... Vous devinez la suite...
Pendant ce temps là, dans la voiture, la copine de Blondin est rejointe par ses amis dans la deuxième voiture. Tout le monde embarque pour aller rejoindre Blondin au garage. La deuxième voiture tombe aussi en panne (héhé), près d'un ancien site touristique où il y avait un musée de mannequins de cire animés et un superbe lac avec cascade, dans lequel les filles ne manquent pas de se baigner.
Le vieux propriétaire des lieux (Chuck Connors) débarque et se propose d'aider les petits jeunes. C'est un vieux monsieur solitaire, un brave plouc américain. Il commence par emmener les jeunes chez lui pour aller chercher ses outils et dépanner la voiture. Là, il leur offre une bière, et leur montre l'ancien musée de mannequins construit par son frère, avant que celui-ci ne parte pour la grande ville !
 
Bon, on l'aura compris, on a ici le scénario du parfait slasher, mâtiné d'horreur de série B classique dans le style MAISON DE CIRE, l'original et son affreux remake. Et pourtant, méfions-nous des résumés forcément imprécis de ce modeste site (pas tant que ça, en fait !).
Ce qui frappe d'abord, c'est l'étrange et assez peu commune atmosphère que le film impose dès le premier plan quasiment, et ce, malgré le classicisme, c'est vrai, de l'intrigue. Atmosphère chaude en degrés Celsius, montage précis mais plutôt lent, et cadrage soigné dans un beau format 1.85. En fait, le film démarre sur un arrêt quasiment. La première voiture est déjà en panne, la deuxième ne fera que quelques mètres. L'ambiance est donc statique, le film déjà arrêté, et finalement sans introduction. Il y a assez peu de personnages, quatre filles et deux garçons, dont un (Blondin !) se fait tuer d'entrée de jeu. On ne passe pas cinquante ans à décrire les personnages. En une scène (quand les filles se baignent dans le lac près de la cascade, beau décor d'ailleurs), on a vite compris chacun de ces personnages, et quand le plouc Chuck Connors arrive, un peu inquiétant bien sûr, mais également gentil comme Pappy Brossard, il suffit d'une phrase de dialogue et de trois plans insistants sur la blonde de l'équipe (qui sera l'héroïne, et qui est la plus prude, ou du moins la moins sexy du groupe) pour comprendre les enjeux qui vont unir tout ce petit monde. C’est efficace et discret.
Ça démarre sur un pneu crevé et l'évocation du sud (un beau mais classique mouvement de caméra à la grue, seule concession ostentatoire, suivie de plans fixes très sobres), et ça suit avec l'enfermement mortel de Blondin dans la chambre au mannequin. Les objets se mettent à trembler, le mannequin est grotesque jusqu'à la peur, et dans cette scène, on est confronté à une mise en scène de genre, efficace, mais bizarre. On comprend déjà que le son aura une importance énorme (superbe introduction de la musique, puis interruption violente et silence, puis l'ignoble petit bruit de sang qui goutte hors-champ, qu'on retrouvera avec angoisse, et très discrètement, plus tard, comme un souvenir horrifique mais presque inconscient), et que le montage précis mais plus démonstratif donnera la part belle aux répétitions et fausses répétitions de plans.
L’atmosphère de cette intro et de ce premier meurtre, meurtre complètement absurde, injustifié et gratuit du point de vue du scénario, nous place dans un joli paradoxe. On a peu de personnages, et déjà, au bout de trois minutes, l’un d’entre eux a été exécuté. Le deuxième ne sera pas long à venir. Le fait de voir Schmoeller tirer très vite ses premières cartouches, là-même où il semble en avoir assez peu, est carrément anxiogène (allié à la rigueur du style). On s'attendait à ce que ces premiers événements fassent le corps central du film ! Si c'est déjà ça, c'est que le reste, et notamment le centre du film, vont nous prendre à contre-pied, bien sûr, d'où une peur, structurelle et narrative.
 
Ce premier meurtre est très ostentatoire donc, très série B, presque loufoque. On notera au passage la belle utilisation des effets spéciaux, discrets mais très efficaces. Bravo. Une fois arrivé chez Chuck Connors, on retrouve un canevas classique, avec la découverte des mannequins de cire, l'interdiction de sortir du musée et de surtout ne pas aller dans la maison en face, et avec Chuck Connors qui raconte son histoire. Le deuxième meurtre arrive rapidement, ce qui nous permet de découvrir d'autres mannequins, et de mieux comprendre leur utilisation par Schmoeller. Le film continuera sur cette voie. Les mannequins violents et grotesques, au design sublime qui fait complètement oublier leur statut classique et rudimentaire en apparence, instaurent une sacrée ambiance. On ne s'y habitue jamais, ce qui fait très peur. Au fur et à mesure, après le deuxième meurtre, on arrive à ces conclusions : le film a une trame mi-slasher mi-série B années 50 classiques, sans qu'on s'en rende compte totalement. Paradoxe dans le même temps, cette trame classique et bicéphale est complètement présente. On n'est pas dedans, mais on ne peut pas s'en défaire. Enfin, le film devient froid, malsain et glacial comme un cauchemar, et cette nuance, on sent qu'on ne la quittera jamais.
Le film en face de nous nous surprend. La froideur presque réaliste (et très stylisée en fait) de la première descente à la cave (avec un nouveau personnage, ce qui fait très peur : voilà qui n'était pas prévu du tout !) est très oppressante.
Oui, c'est cela, on met le doigt dessus. On ne sait pas vraiment à quelle sauce on va être mangé. Car la dichotomie du film continue tout le temps. Des éléments classiques et cauchemardesques (qui devraient être du divertissement agréable), mais toujours en présence, toute parasitaire, de cette froideur, et également des diverses entorses à ce que le film aurait dû être. [On remarque d'ailleurs que les personnages eux-mêmes s'en font la réflexion en sortant du lac. Si ça se trouve, ça va se finir en film d'horreur, dit un personnage, et on lui répond que ce serait alors un mauvais casting, ou quelque chose comme ça.]
La mise en scène suit. Les scènes des mannequins, incroyablement mitées et dévorées (avec beauté d'ailleurs) par la musique de Pino Donaggio (superbe une fois de plus), sont hautes en couleurs, presque amenées par le personnage de Chuck Connors (le vieux routard  de la série B – et armoire à glace, 1.96 m et ancien joueur de base-ball pro – qui amène ici son histoire, en quelque sorte). D’un autre côté, le réalisme, composé certes (pas du tout dans l'atmosphère de LA DERNIERE MAISON SUR LA GAUCHE de Wes Craven, par exemple), mais  désespéré des autres scènes, scènes de captivité en général, nous glace. Et c'est ça qui fait peur et surprend : les deux ne vont pas ensemble, ou ne devraient pas. Et un petit coin de notre cerveau nous dit : "Si, si, ça marche, et pas qu'un peu. La partie classique ostentatoire, et la partie froide, moderne, doivent déjà s'être contaminées l'une l'autre, je le sens, mais je n'arrive pas à dire où exactement". La mutation a commencé, on sent bien que les deux hémisphères du film interagissent, mais où donc ?
 
Tu la sens, l'atmosphère de cauchemar ? Ben oui, on est proche d'une construction onirique. On est en train de faire un cauchemar, où l'on s’identifie facilement, beaucoup trop facilement, et où les abysses sont vertigineuses. [D'ailleurs, l'héroïne meurt à un moment, mais se réveille quand même vivante ! La répétition de la mort, voilà un mécanisme de rêve, non ?] Il y a un moment dans le film, en ce qui me concerne en tout cas, où l’on se dit qu'on a franchi un cap, un point de non-retour, et que dès lors, le film va devenir complètement zinzin ! On sait qu'on va avoir peur, on anticipe, et c'est assez surprenant.
 
Arrêtons-là. Parlons un peu du moteur.
La direction artistique est très soignée. Décors assez classiques, voire modestes, mais bien mis en valeur par le cadre et la lumière très inventive, ou très perspicace (quand Connors ouvre les portes en appelant son frère, et brisant le noir dans lequel on était plongé par exemple). Cela est fait avec goût.
Quelques passages, et même un bon paquet, sont sublimes, notamment la blonde échappée dans la forêt, passage qui fait très peur, la première réapparition du "son du sang",, et l'incroyable montage qui préside aux scènes avec les mannequins qui, au fur et à mesure, deviennent de plus en plus originales et inattendues. Schmoeller a notamment en réserve deux ou trois mannequins horribles et effrayants, mais il les garde, le gourmand, pour des plans d'inserts, là où n'importe qui les aurait utilisés de manière ostentatoire au moment de "lâcher la purée", si je puis me permettre. Une volonté d'épure, baroque certes, mais d'épure quand même, vraiment originale, et en fin de compte généreuse (on préfère avantager le film que l'effet, le spectateur plutôt que les qualités de son propre travail).
Il y a beaucoup à dire sur l'utilisation des mannequins : dans le montage, dans le son, et même dans la façon dont le son des mannequins eux-mêmes (ils poussent des cris enregistrés !) se fera posséder par la musique de Donaggio (séquence exceptionnelle où l’on a l'impression que le meurtrier, c'est l'orchestre !), etc. Il y a aussi à dire et à apprécier sur l'utilisation de la structure, qui semble être le véritable metteur en scène du film. Souvent, les personnages sont poursuivis par le montage ou par la musique, donc.
Arrêtons-nous là, et laissons la surprise... Sachez quand même que la dernière séquence est HA-LU-CI-NAN-TE ! C'est complètement soufflant, comme si le tapis était tiré sous vos pieds ! Le grand huit ! [Remarquez que, plus qu'une trouvaille, c'est très bien construit : l'héroïne semble hésiter, on sent qu'elle va rester là, plantée !]. Cette séquence est tellement incroyable qu'elle éclipse le fameux dernier plan du film, plutôt ironique d'ailleurs. [Ce plan, également, m'a fait frissonner car il se termine sur un plan gelé : c'est ignoble peut-être, une fois de plus parce que c'est structurel ! Le gel de l'image fait plus peur que son contenu, qui n'est jamais qu'une pirouette classique de fin de série B !]
Il y a énormément de beaux plans dans le film. C'est du soigné, c'est du sérieux. [Vous apprendrez notamment à faire un gros plan avec profondeur de champ !] Et on se met à rêver que Schmoeller se soit sorti d'affaire, et qu'il ait gagné un peu de respect dans la profession, assez pour qu'il fût indépendant...
 
Schmoeller n'est jamais devenu le petit frère de Carpenter. TOURIST TRAP fut, à l'époque, beaucoup (très bien) défendu par les aficionados du cinéma fantastique, mais bizarrement, alors que dans ces cas-là, la défense des fans finit par payer, là, tout le monde a oublié ce film, tombé dans les trappes de l'histoire, ce qui est assez surprenant. On a repêché tous les réalisateurs de cette époque, mais pas Schmoeller. Il y a là un petit mystère.
On peut trouver ce film en DVD (américain). Pour pas très cher, dans une très chouette édition (avec pleins de splendouillets films-annonces des productions Charles Band ; prenez la version "spécial 20ème anniversaire" qui n'est pas spécialement plus cher, genre 10-12 dollars). Ça vaut le coup d'importer.
 
En tout cas, Schmoeller, le Frère Mineur, fait assez mal quand il s'agit de le comparer aux récents petits films fantastiques sortis cette année, comme CREEP, LA MAISON DE CIRE ou SAW. TOURIST TRAP ne suit jamais personne, et sa volonté de sortir de ces gonds (c'était un premier film !) fait plaisir à voir. On est loin du manque d'ambition de ces jeunes exemples...
 
Etonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je n’ai toujours pas vu THE DESCENT, tiens... Et vous ?
 
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Publié dans Pellicula Invisablae

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shystrak 14/11/2005 12:49

D'ailleurs Schmoeller est maintenant Prof de Ciné, dur dur , d'être un ancien du B.
Sinon pas mal ce petit Blog