MANDERLAY, de Lars Von Trier (Danemark-2005) : il reste un peu de mou, je vous le mets ?

Publié le par Dr Devo

(Photo : "C'est étonnant comme tu as réussi !" par Dr Devo)

Avant-Propos :
Nous avions déjà parlé de MANDERLAY, le nouveau film de Lars Von Trier, que nous avions eu la chance de voir en avant-première. La critique du film proprement dite se trouve .
Chères Dallas, Chers Isaach,
 
Ça y est, enfin, c'est aujourd'hui que sort MANDERLAY, sublime film, très malpoli mais généreux, de Lars Von Trier. Et comme je l'avais prévu plus ou moins (moins, plutôt), ça y est, ça commence, les bêtises dans le journal ! Il faut absolument aller lire l'édifiante critique de Libération, suivie de l'avis deux spécialistes de la culture américaine. Bon, ils n'osent pas mettre les points sur les "i" en qualifiant le film de brûlot raciste, mais ils s'indignent quand même de l'ambiguïté des clichés avec lesquels Von Trier construit son film (le noir usine à fantasme, le noir incapable de réflexion politique et incapable de s'organiser en société...). Ça donne évidemment un article hilarant, surtout en ce qui concerne les réflexions de nos deux spécialistes. D’abord parce qu’à aucun moment, ils n'évoquent le fameux "catalogue des nègres", pourtant le point central du film ! Evidemment, en loupant ça, on n'arrive pas à des conclusions mirobolantes, et on plonge quasiment instantanément. Personne ne soulève non plus l'aspect fabriqué du film (décors minimalistes, aucun extérieur, que du studio dans sa plus grande radicalité et artificialité). Enfin si, ils en parlent, pour dire que le film n'est pas "crédible" de ce point de vue, comprenez : il n'est pas RÉEL. [C'est Mr Mort qui va être content : voilà qui valide par l'absurde son article d'hier !] Ça n'est pas réel, donc pas historique, disent-ils. Donc, le film ment sur la véracité des luttes d'émancipation de la communauté noire ! Encore plus fort, ce décor est mal fait parce qu'il y a des anachronismes ! (Là aussi, exit l'exactitude historique, c'est du réel "d'après une histoire vraie" qu'on veut, disent-ils, et pas de la fiction !  Encore bravo, Mr Mort !) Alors du coup, nos spécialistes, ils ont bien du mal à se dépatouiller avec ce film qu'ils ne comprennent pas, à l'image de cette scène où Grace, le personnage principal, grime la famille blanche exploitant les "nègres" en noirs de cirage pour les punir ! Passage très drôle ! Et bien vu. Réponse de l'historien : ben non, c'est pas crédible, puisque l'acteur du CHANTEUR DE JAZZ le faisait déjà, et que dans le music-hall de ces années là, les blancs se peinturluraient au cirage pour railler et ridiculiser les noirs !
HEY, ho, les cocos, ben justement ! Tu ne le vois pas, le symbole qui monte ? Tu ne la vois pas, l'ironie ? Evidemment, difficile de comprendre le film dans ces conditions. Surtout quand les présupposés pour l'analyse excluent que : 1) le film soit une fable symbolique, donc 2) qu'il ne parle pas forcément des USA des années 30, qui finalement ne sont qu'un prétexte, 3) que le film est pétri d'humour ! C'est un film très drôle, même s'il est, sans jeu de mot, d'une noirceur phénoménale ! [Un film drôle et dramatiquement horrible, voilà une nuance trop difficile : soit on fait de la comédie, soit on fait du social avec son bonnet de nuit intégré (comme disait Isabelle Huppert), hein les cocos ?]
Evidemment, quand on exclue la portée symbolique et universelle de ce film, ça fait mal. C'est aussi crédible que de reprocher à STAR WARS de ne pas être réaliste, et que les vaisseaux spatiaux, pfff, ça n'existe même pas !
On remarque que tous ces gens sont très gênés quand ils soulignent que Danny Glover incarne dans le film un personnage très, très... comment dire sans rien dévoiler, très ambigu disons, alors même que c'est, de longue date, un homme très impliqué pour la cause noire ! On soulignera encore une fois d'ailleurs le courage et l'intelligence du bonhomme, et vous verrez en allant voir le film que ce n'est pas peu dire !
 
[Hilarant aussi l'argument que, comme dans JUNGLE FEVER de Spike Lee (je ne vois pas trop le rapport avec les deux films d'ailleurs, mais passons), il est désolant que MANDERLAY montre encore qu'un couple noir / blanche est impossible et voué à l'échec ! Evidemment, ces "spécialistes" ne vont sans doute voir que l'art et essai conseillé par Télérama et le Figaro, et par conséquent, ils n'avaient pas vu cet été le beau BLACK / WHITE dont nous avions déjà parlé ici... En même temps, c'est un film commercial, même s'il est bougrement pertinent, et on ne s'abaisse pas à ça ! Et là, les amis, on touche exactement un point sensible pour ce site, car c'est bien sûr pour ça que je l'ai créé. Pouvoir rapprocher une comédie estivale commerciale d'un film art et essai. Et enfin combler, avec mes moyens modestes mais prétentieux, ce fossé de culture. Parce que ce qui manque à ces spécialistes, et au journaliste qui s'est "déchargé" sur eux, c'est exactement ça : de la CULTURE ! La culture est ce qui nous sert à relier les choses éloignées entre elles, et à analyser, en ce qui concerne la cinéphilie, la "filmité filmique des films" comme disait avec humour et justesse Mr Mort hier ! La culture, ce n'est pas d'avoir vu tous les courts-métrages inédits de Fassbinder, ou la dernière expo à Pompidou. Et je redis quelque chose que j'ai déjà dit sur ce site, et je vous mets au défi : en dix mois / un an, je transforme un non-cinéphile, ou quelqu’un qui ne se considère pas comme tel, en pic de la Mirandole du cinéma, bien plus cultivé que ces journalistes et autres professionnels de la profession ! Si ça intéresse quelqu'un de tenter l'expérience... [Je peux aussi préparer aux Concours aux écoles de cinéma, et faire du café, et je grille même la baguette !] En attendant, honte sur eux, qui gagnent de l'argent dans ce bizness, eux qui sont tellement lus... Pas étonnant dès lors que les chiffres du box-office soient ce qu'ils sont ! BLACK / WHITE est apparemment sorti en DVD d'ailleurs sous le titre original GUESS WHO, qu'on se le dise !]
 
Un truc marrant à faire, si l’on pouvait changer le cours du temps par un coup de baguette focalienne, ça serait de faire sortir LA VIE DE BRIAN des Monty Python en 2005, et non pas dans les années 70 ! J’adorerais voir ces grilles de lecture appliquées à ce film. "C’est pas réaliste", "ça ne s’est pas passé comme ça !" et autres "je ne vois pas où ils veulent en venir en crucifiant Brian comme Jésus à la fin", et autres "ce film tend à démontrer caricaturalement que la religion n’est pas un système plausible dans notre société". Je vois ça d’ici, et franchement, on rigolerait bien, non ?
 
Bien sûr, cette façon de faire est symptomatique des clichés et fausses idées qui traînassent ici et là dans le bizenesse. D’abord que l’Art n’est pertinent que lorsqu’il parle de la réalité factuelle en marche. Donc, exit les allégories, comme c’est le cas ici chez Von Trier. Je me demande d’ailleurs ce que diraient ces critiques des pièces de Brecht, très sociales et très allégoriques, pour le meilleur et pour le pire.
Deuxièmement, comme je l’ai dit plus haut, le mélange des nuances n’existe pas (enfin, ces gens-là font en sorte que ça n’existe pas, le mot d’ordre sous-jacent ici étant que ce mélange des nuances est un péché !) Un film d’action qui se déroulerait à 30 km/heure mais qui serait palpitant, ça n’existe pas. Un film de college qui serait un film social, ça n’existe pas. Un blockbuster d’action uniquement composé de plans fixes, ça n’existe pas. Un documentaire bien cadré, monté avec des sons et des images discontinues, ça n’existe pas ! [Je m’arrête là, car justement le cahier cinéma de Libé, ce mercredi, s’ouvre sur une ode à un documentaire qui sort aujourd’hui, et qui aurait déclenché le scandale en festivals à cause de son côté iconoclaste. Les documentaristes reprochent à ce film de ne pas citer ses sources : on ne sait pas où l’on se trouve, ni à quelle époque, ni qui parle ! Libération, ou plutôt son journaliste, nous rassure : le documentariste "ne cherche pas à faire de belles images", ni à faire de la mise en scène ostentatoire ! Libé défend ce doc, bien sûr, mais à travers cette analyse, on devine que le film n’est que gentiment iconoclaste, et que le péché suprême aurait été de faire un documentaire avec des travellings, du montage, des prises différentes et des éclairages qui soient beaux ! Dieu merci, dit Libé, ce n’est pas un « plasticien » (j’adore ce mot !) qui a fait le film ! CQFD.] Un film de SF sans effets spéciaux, ça n’existe pas. Un film gore italien plus intéressant et avec plus d’idées (de mise en scène et de scénario, les deux bien sûr !) que toute la filmo de François Truffaut, ça n’existe pas. Un film d’animation qui ne soit ni drôle, ni trash, ni pour les enfants, ni de la SF, ni du fantastique et qui ne soit pas japonais ou tchèque, mais qui ne soit pas social non plus, ça n’existe pas.
Dérivées. Un film haletant est fait de petits plans et d'un montage rapide. Un montage en plans fixes est un montage proche du réel et de la vérité documentaire. Une musique avec des sons graves est une musique en général lente et triste. Au contraire, une musique avec des sons aigus donne une impression de vivacité, de fraîcheur et de gaieté, ou de pêche. Une comédie doit avoir un rythme haletant.  Un résumé de film social  qui parle de l’actualité de la société d’aujourd’hui (les films dont parlait Mr Mort dans son article d’hier) doit contenir les mots «simple», «émouvant», «sans voyeurisme», et «humaniste». Un film policier ou fantastique ne peut pas remplir ces fonctions. Un film ironique est un film cynique et / ou réactionnaire. Un film très noir ou violent qui n’est pas un mélodrame est un film cynique. Un bon film, c’est d’abord un bon scénario. Un bon film, c’est d’abord de bons acteurs. Etc.
 
La liste des clichés, ou plutôt des prédicats "indispensables" au cinéma, peut s’étendre encore et encore. On se demande ce qui peut se passer dans la tête de ces professionnels (et des spectateurs aussi, bien sûr, ne soyons pas angéliques) pour continuer à proférer de telles insanités. Au fond, et là-dessus je suis tout à fait d’accord avec Bernard RAPP ou Mr Mort, ces présupposés que peu remettent en cause et qu’il est tabou de questionner (sous réserve d’être exclu du Cinéma), imposent un fait certain : au cinéma, dans le Cinéma avec un grand C, le vrai, le tatoué quoi, "il y a des choses qui ne se font pas". Il est évident que ces Commandements brident la création, ou plutôt qu’ils visent à établir un ordre total sur la Création. Le cinéma, c’est beaucoup d’appelés et peu d’élus, c’est une lutte difficile et sans merci, et percer dans ce milieu, ou ne serait-ce que réussir à faire son film et le montrer, est une chose ultra-difficile, voire quasi-impossible. On voit bien donc que tous ces présupposés sont complètement castrateurs. Hélas, trois fois hélas.  Et comme je le disais plus haut, tout cela pèche en deux points. Premièrement, les professionnels n’ont aucune culture, dans le sens où ce sont des ignares (très, très grave, ça !) plus que des incultes (pas grave du tout, et très rattrapable ; moi-même qui vous parle suis gravement inculte !). On saisira la nuance. De fait, les professionnels, et malheureusement une majorité de spectateurs, sont privés / dénués de Culture dans l’acception du terme que j’évoquais plus haut.
Deuxièmement, et ce point est directement lié au premier comme la poule l’est à l’œuf, professionnels et cinéphiles ne parlent quasiment jamais de mise en scène. Evidemment, à partir de là, tout est permis, et les impasses les plus criantes (comme c’est le cas aujourd’hui avec Libération) peuvent être établies comme des Paroles justes, amen ! On parle de sujet, on parle d’acteurs, mais quasiment pas de mise en scène. Et c’est là que la boucle se referme, bien sûr, sur son propre point de départ, dans une conclusion logique et complètement dévolutionniste : le début était la fin !
 
Ça serait marrant de voir en 2005 une nouvelle Marguerite Duras débarquer. Elle dirait : « Mon film se passe dans un camion, mais j’ai pas le temps ni le budget de le tourner dans un camion. Alors on va le tourner dans mon salon. Mon acteur principal, le camionneur, lira le scénario avec moi, en direct, et on s’assoira, pour ce faire, sur cette table, parce qu’elle est ronde, et qu’elle rappelle, représente et incarne ce qui fait du camion un camion : le volant ! »
Trente ans après, ça serait marrant de lire les articles. Surtout si la nouvelle Duras, contrairement à la vraie, n’était ni romancière ni reconnue avant de faire son film. On se précipiterait alors dans Libé, et on jubilerait de lire la critique du film !
 
Rassurez-vous, ça n’existe pas, ça n’existe pas…
 
Solidairement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je rappelle que ce site contient, dans la rubrique "liens", mon adresse e-mail. Si certains ne sont pas d’accord, ou s’ils veulent rajouter quelque chose sur le film de Von Trier (ou sur autre chose), si certains veulent publier une contre-critique de MANDERLAY, ou au contraire veulent approfondir la chose, qu’ils n’hésitent pas à me contacter. Il y a une rubrique « courrier des lecteurs » sur ce site qui est faite pour ça. Vous pourrez, par exemple, y lire la critique complètement différente de la mienne qu’une lectrice, Lena, avait faite du dernier Eastwood. Et puis, bien sûr, il y a aussi les commentaires…
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 07/12/2005 12:09

Tu trouveras mon adresse mail dans la rubrique liens dans la colonne de gauche. ecris moi tout ça et envoie moi tes questions.

Dr Devo.

cécile 07/12/2005 11:50

bonjour, je suis une eleve de premiere L et cette année pour mon TPE je fais l'abolition de l'esclavage en angleterre et aux etats unis. Pour cela j'ai choisi d'opposé les points de vue de Lars Von Trier (Manderlay) et Steven Spielberg (Amistad). J'aurai aimé que vous me donniez des informatons sur ce film car je ne trouve pas grand chose. En espèrant une réponse rapide, je vous remercie d'avance. Cécile(sephory@libertysurf.fr)

Isaac Allendo 10/11/2005 22:54

Docteur : Le Baron machintrcu est un personnage de "Candide". Si je me souviens bien c'est le noble qui héberge Candide.

Et quand au rapprochement avec "Manderlay" je dirais qu'il doit se situer dans le traitement des héros.

Mr Mort 10/11/2005 07:27

Profitez-en bien de votre Lars Von Tier! Avec 63 copies pour toute la France, une grande partie d'entre nous va en être privé (enlevez dejà 15/20 copies paris, 5/10 pour la region parisiene, e tune vingtaine pour les grandes villes universitaires style lyon, marseille, nantes, etc..).

C'est en train de faire comme Hal Hartley, comme dirait le DR! Adios Lars!

A titre de comparaison...
"40 ans tojours puceaux": 281 copies
FLIGHTPLAN:395 copies
JOYEUX NOEL: 470 copies
et attention, FREE la petite merde de Amos Gitai: 77 copies soit 14 de plus que Von Trier!

Comprends qui peut!

Dr Devo 09/11/2005 20:57

Tres juste jean ^philippe! J'en parle dans l'article et je meur ai meme proposé des solutions pour briser le cercle infernal dans mon article SI J'ETAIS PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE que je t"'encourage à lire...

J'ai repondu aussi à ton premier com' sur l'article d'hier. Jespere que tu y jetteras un oeil...

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Amicalement,

Dr devo.