LA BOÎTE NOIRE, de Richard Berry (France, 2005) : Cervantes Vs Bidochon !

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Les satelites sont de sortie ce soir" par Dr Devo)

Chères Jodie, Chers Viggo,
 
Tiens, je fais remonter l'intéressant commentaire de Mr Mort sur l'article de MANDERLAY dont nous parlions hier. C'est un problème qu'on évoque ici très souvent, mais sur lequel on insiste pas assez : le nombre des copies. Qu'on soit sévère avec la profession (journalistes, mes amis les distributeurs, etc.), soit. Mais le nerf de la guerre, c'est bien sûr la distribution, et même par dessus tout justement, le nombre de copies par film. Et là, ça fait mal. Voici quatre exemples assez parlants dans leurs rapports entre eux. Ceci dit, il faut dire qu'on est dans une période relativement creuse et sans engouement particulier. On fera un point plus significatif fin novembre au moment de la sortie de HARRY POTTER 12, qui accélérera la course à la copie. Néanmoins, en simples termes de proportion, l'exemple de Mr Mort donne une idée juste de comment les choses se passent. Voici.
 
MANDERLAY : 67 copies pour toute la France.
FLIGHT PLAN :395 copies
JOYEUX NOEL : 470 copies
 Et Mr Mort rajoute, je cite:
"Et attention, FREE, la petite merde d’Amos Gitaï : 77 copies, soit 14 de plus que Von Trier !" [Quel poète, ce Mort !]
 
Voilà qui est passionnant. 40 ANS TOUJOURS PUCEAU peut vous sembler sur-avantagé. Mouais. Le film a cartonné bizarrement dans les pays anglo-saxons. Disons que c'est un chiffre normal. FLIGHT PLAN tire assez modestement par contre, si l’on considère l’incroyable popularité de Jodie Foster, le distributeur étant sans doute effrayé par JOYEUX NOEL (au secours !). Ce dernier, on va nous le vendre comme le petit film d'auteur soigné et émouvant... Soyons clairs : avec un tel dispositif de sortie, et avec l'outrageux passage de cirage cordonnier que lui ont passé les médias, et spécialement la télé, ça ne peut QUE cartonner. C'est mathématique. Je rajouterais au commentaire de Mort : LES CHEVALIERS DU CIEL, 489 copies ! C'est relativement prudent, mais c'est énorme. Là aussi, impossible, mathématiquement parlant, de faire un four ! Quant à Gitaï, son film est distribué assez largement, et bien plus que Von Trier. Va comprendre, ou comprend qui peut comme dit Mort ! Ce qu'il veut dire, je suppose, c'est que les copies pour le Von Trier baissent dangereusement de film en film. Son avant-dernier, THE FIVE OBSTRUCTIONS, plus difficile et encore moins grand public, avait été tiré seulement à 20 / 25 copies ! Soit moins qu'un Kyoristami par exemple !
Il faudrait d'ailleurs faire une courbe de comparaison entre notation critique et nombre de copies. Ça donnerait sûrement des choses intéressantes, et on verrait sûrement une corrélation également entre le désengagement des distributeurs face à l'accueil critique ! Je passe.
 
On nous ressort souvent que "c'est le public qui a toujours raison", et que c'est lui le juge final. Ben non. On voit à qui le cliché profite. [De toute façon, c'est toujours les gros acteurs du marché qui sortent des choses de ce genre ! Hasard ou coïncidence ?] C'est oublier une règle très simple. Comme toute industrie, le cinéma (à l'instar des livres, de la musique ou des chaussures de sport) est régi par une règle basiquement simple : l'offre et la demande. Et l'un n'existe jamais sans l'autre. Influencer l’un des deux paramètres de la manière la plus discrète possible est donc un bon moyen d'influencer le marché ! Car en fait, qui va regarder le nombre de copies ? Allez, voilà ma prédiction astrale pour la fin de l'année : HARRY POTTER 58 va cartonner, et les scores de MANDERLAY vont décevoir ! Comme ça, c'est dit !
 
Revenons aux affaires courantes (Tourista !!!!), et arrêtons l'analyse de fond.
 
Je ne me suis pas précipité sur le nouveau film de Richard Berry avec allégresse et en courant, comme on peut l'imaginer, mais on est allé y faire un tour, malgré le film-annonce un peu houaligane. José Garcia y incarne un homme qui sort du coma, suite à un grave accident de voiture. À son réveil, l'infirmière de garde (Marion Cotillard, la grosse cachetonneuse, bisou bisou) lui dit que sa phase de réveil a été mouvementée, et qu'il n'a pas arrêté de parler. Ces phrases plus ou moins incohérentes, Cotillard les a notées dans un petit carnet qu'elle remet donc à Garcia. Les phrases inscrites sont effectivement délirantes, et Garcia, qui a perdu, semble-t-il (sans que ce soit très clair, on va voir pourquoi), une partie de sa mémoire, va essayer de reconstituer le puzzle et d’ouvrir la boîte noire du titre : sa tête ! Démontage du souvenir et enquête sur soi au menu, donc.
LA BOÎTE NOIRE est donc ouvertement fantastique, et surfe délibérément sur le syndrome ECHELLE DE JACOB, quoique, se dit-on, ce n'est sans doute pas tout à fait ça, et puis après tout, Garcia semble à l'évidence bien vivant. Malgré tout, le Berry est ambitieux, en un sens. On comprend, quelques scènes après le réveil, que la temporalité des scènes, et donc des perceptions de Garcia, qu'on suit comme son ombre, est chahutée, et une direction artistique très appuyée (tant mieux) nous met la puce à l'oreille : la réalité de ce réveil est quand même bien artificielle, et il y a sans doute anguille sous roche. Les réveils semblent en effet se succéder (et c'est sur ce point que le film est sans doute plus faible, comme on va le voir). Garcia essaie de remettre en ordre le chapelet de 10-15 phrases-clés énigmatiques prononcées dans sa transe post-comateuse... On comprend sans savoir, en principe, où l’on va, et qu'il s'est passé de sales trucs pendant l'enfance de Garcia. Son appartement se couvre des mots de l'enquête et devient aussi peu réaliste que celui de BARTON FINK. Nous sommes bien dans un univers fantastique.
Bon, en fait, pas de quoi s'énerver, ni dans un sens, ni dans l'autre. On saluera l'effort, sans doute, de faire du fantastique à la française qui ne soit pas du BROCELIANDE, sans que ça ne soit non plus du chez nous en Amérique. Bien. Les premières minutes après le réveil m'ont fait, par rebond, penser à cette fameuse "qualité espagnole", si j'ose dire. Les espagnols, eux, ont réussi avec une grande malice et un réel savoir-faire à produire ces dernières années un grand nombre de films fantastiques, et donc de genre, très ambitieux et visant l'international sans doute ; d'ailleurs, rendons à César ce qui lui appartient, galvanisé par l'exemple de Brian Yuzna qui, ne pouvant pas faire de films aux USA, ou de plus en plus difficilement du moins, s'est exilé dans le pays de Don Quichotte, où il a les mains libres et où il fait bosser presque exclusivement des techniciens (de qualité, en plus !) espagnols ! Bien vu ! Et qu'attendent les français pour s'en inspirer ? Non, ici, on préfère tenter de dupliquer les plus anonymes des films fantastiques US, ce qui est bien naïf. Cf. BROCELIANDE, encore again, quelle horreur ! Car les espagnols font non seulement du local de qualité (ces films ont de superbes qualités plastiques, un vrai sens du montage, une vraie sobriété et un vrai lyrisme des acteurs, etc.), mais en plus, ils écrivent des sujets bien foutus, et plus que tout O-RI-GI-NAUX ! Ils se réapproprient les codes du genre mais les dépasse complètement. Allez jeter un œil sur le très beau DARKNESS : sujet bateau, mais mise en scène superbe, et surtout grande ambition. Malgré une histoire vue, revue, et revomie de fantômes dans la maison hantée (pour simplifier), on se retrouve avec un film au ton extrêmement étrange, et au final complètement original, épuré, renversant même, à l'image de la fin abstraite et d'une noirceur fabuleuse et métaphysique !
Tout ça pour vous dire que Berry m'a légèrement fait penser à l'Espagne. Disons qu'il a le cul entre deux chaises, et qu'il essaie, maladroitement sans doute, de prendre exemple sur l'Espagne. L'autre fesse étant scotchée sur le siège pas très sain de la France ! Héhé !
Au final, on se retrouve avec un film incroyablement naïf, très rentre-dedans, mais qui semble dessiner par l'absurde un portrait de Berry en grand timide, assez gauche. [Franchement, ça change un peu.] C’est le film sur le papier qui semble la chose la plus sympathique dans le projet. Et on croit deviner des lots d'intentions pas mauvaises quand on visionne le film. Le sujet est plutôt attirant après tout, et l'artificialité du premier après-réveil est très ostentatoire, presque absurde. Bon point, même si Berry aurait pu, on va le voir, en tirer des conclusions autrement plus belles.
Les choses les moins réussies sont souvent liées aux effets spéciaux, plutôt pachydermiques. Ainsi, les images de "surimpressions décalées" lors des scènes de réveil sont particulièrement clichées souvent, et pas très belles de toute façon, surtout que dans ces séquences, le son est très ouvert, beaucoup trop, ce qui enlève une bonne part de mystère. Non pas que tout cela ne soit pas travaillé. Au contraire, les effets dans ces séquences sont nombreux, et peut-être trop présents. A contrario, c'est dans les scènes les moins spectaculaires que le film aurait tendance à séduire. Comme par exemple cette saynète à la terrasse du café, plutôt sympathique (mais qui là aussi se termine par un gros plan sur le serveur, très ostentatoire, un peu grossier, qui bouffe presque l'information, à savoir ici le dialogue qui conclut la scène). Sans qu'on soit incroyablement emballé, il y a donc des choses moins réussies que d'autres.
Et ce qui frappe, c'est sans doute la grande naïveté de l'ensemble, un côté rentre-dedans teinté de modestie bizarre. Dans la mise en scène, le film a un gros défaut : elle dégage des effets, plutôt qu'une construction structurelle (de mise en scène) précise. C’est du moins mon impression de spectateur. On retient les incessants effets sonores, ou de lumières ou de caméras, très tape-à-l'œil du coup, bien plus que le modèle espagnol. En fait, il m'a semblé difficile de dégager un parti-pris ou une construction plus solide dans le cadre, l'échelle de plans ou le montage, qui justement semblent suivre les effets. Mais Berry y va à fond, charge la mule au maximum, presque inconsciemment, ce qui donne un sentiment beaucoup moins arrogant que, par exemple, dans L'EMPIRE DES LOUPS ou LES RIVIERES POURPRES (ce dernier, rappelons-le, avait quand même un plan très beau, voire magnifique, mais c'était le seul) et autres frimeries hexagonales, riches en mouvements de manches de toutes sortes, et souvent incohérents ou laids !
Pour résumer, les effets spéciaux (dans lesquels je mettrais d'ailleurs l'étalonnage, très stylisé) bouffent la chose. Ils sont même particulièrement agressifs dans la séquence du réveil donc, et encore plus dans la scène la moins réussie du film : celle de la prise de drogue, très grande fausse bonne idée !
Et puis, les mouvements de caméra sont incessants. Ça tourbillonne, ça virevolte, ça fait des loopings, pas forcément agressifs d'ailleurs, bref ça en jette, mais... C'est d'abord très fatiguant, et ça tue les effets par excès. Tout cela est bien trop présent, et tout le temps, pour qu'une quelconque forme de relief n’émerge. C'est encore là que le film de Berry est largement le plus faible. On n'a presque envie de lui dire : "Ohalala, pas de panique, garçon ! Fume une petite clope, boit un petit café, et laisse ta caméra en plan fixe, décontractée, à la fraîche !". Parce que là, du coup, il y a deux défauts : comme je l'ai dit, tout vaut tout, à force de davidfincherisme incessant, et deuxièmement, du coup, il y a une légère contradiction entre l'aspect intérieur du héros, triste et mélancolique, et ces mouvements tractopellesques et wagnériens. On s'éloigne de l'Espagne et on s'approche de la France. Aïe ! [L'herbe est toujours plus verte ailleurs, vous avez remarqué ?] Tiens, je ne l'ai pas dit, ça, mais du coup, les rares temps de pause, mais avec suspense, tombent à plat du coup, comme par exemple les scènes de maison de retraite (très espagnol sur le papier, ça !). Richard, fais des plans fixes, c'est très beau et ça peut être très haletant. Le montage s'améliorera mécaniquement, en principe !
[Tous ces mouvements tuent complètement, en plus, les efforts de faire une direction artistique travaillée. Elle disparaît complètement, ou plutôt rend le plat un peu immangeable au lieu de l'épicer.]
 
Deuxième gros défaut, le scénario. Et je crois que l'impression de naïveté vient encore plus de là. Voilà une histoire fantastico-psychologique, c'est évident. Mais Dieu que cette belle promesse est souvent oubliée, ou plutôt perdue. Plus on avance, et plus on s'aperçoit que les doutes se confirment. La narration est TERRIBLEMENT psychologique (à la rigueur), mais surtout effroyablement terre à terre ! C'est effrayant de voir comment quelque chose de mystérieux se perd et se dissout dans autre chose de plus en plus matérialiste et concret, pris ici dans le sens terre à terre, bien loin de l'envolée cosmique promise. On saura absolument tout au générique de fin. Pas un élément ne sera pas dévoilé, disséqué et expliqué. Pas un élément n'évitera sa vocation utile. Adieu ambiguïté et envolée gratuite. Le film est complètement, et c'est très surprenant, utilitariste. C'est complètement gênant pour un film qui voudrait jouer la carte du bizarre, a priori. Du coup, là aussi, les efforts s'effondrent. Et ce n'est forcément un problème d'humeur, mais plutôt de structure encore une fois. Le film est d'une grande prévisibilité : point A menant vers point B, puis C, puis D, etc. On pensait que le film allait nous perdre, mais en fait, il nous guide.
On retrouve là un penchant très américain, par contre. Au final, j'ai ressenti une sensation de manger trop de bouillabaisse, quelque chose de lourd, très indigeste. Ceci dit, il y a une tentative. On n'a pas vraiment envie d'être spécialement méchant ou revanchard avec Berry. Encore une fois, on est sans doute, et très bizarrement, bien loin de l'effrayante prétention des « RIVIERES DES LOUPS » (due aussi à son épouvantable casting !). On est plus dans la maladresse avec Berry, et, oui, décidément, on est plus proche d'un teenager timide à qui l’on aurait donné énormément de moyens. Je me demande si Berry a vu les films fantastiques espagnols, et si c'est ça qui lui plaît, comme je crois le deviner. Richard, si tu passes par là, apporte-nous la réponse !
 
C'est marrant, je me disais : c'est même très loin d'un film comme INCASSABLE, par exemple. Pourtant, Chien-Malade est quelqu’un de très rationalisant lui aussi (mais avec de belles percées, parfois). C'est peut-être ça qui manque à LA BOÎTE NOIRE : un peu d'épure, d'espièglerie, voire beaucoup même, et de la suggestion (revoir la scène ou Samuel Jackson tombe dans les escaliers). Et aussi quelque chose de gratuit. Une suggestion vaut mieux que deux "tu l'as", non ?
 
Tiens, je n'ai fait mon article que sur Berry ! Je pensais vous parler de EDY (arrêtez de crier !) et de FLIGHT PLAN aussi ! Bah, ça sera pour demain !
 
Bisous !
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Dans EDY, il y a Philippe Noiret !
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

Allendo 12/11/2005 00:16

Tapper, tapper...
Halte à la violence !

jeff 11/11/2005 01:11

si tu n'aimes pas le fromage râpé, tape où tu veux -

ordinateur central 10/11/2005 18:40

Si tu aimes le thon, tape R, si tu aime la philosophie, tape Zero.

ordinateur central 10/11/2005 18:39

Si tu aimes mon blogue, tape étoile, sinon, dièse.

admin_word 10/11/2005 17:49

bonjour
ceci est une invitation a caractere social tu peut y repondre en visitant mon blog pour qu'on s'echange les idées
Je suis venu sur ce blog par hasard, et il a bien fait les choses. J'aime ce blog, j'aime le ton, j'aime sa philosophie. Bravo, il faut continuer. Je reviendrai souvent ...