THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON, de Jeff Feuerzeig (documentaire, USA-2005) : Plus tu t'éloignes, et plus on t'aime...

Publié le par Dr Devo

 

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[Photo : "I've seen the Future and , boy, it's rough..." par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,
 
Tiens, je double la mise et je dis re-banco, je remets tout ce que j'ai sur le tapis et je rejoue. Je mise encore sur le documentaire, ce qui n'est pas dans mes habitudes, vous le savez, et en plus comme il y a quelques jours, on va reparler de musique !
Jeff Feuerzeig (oh mon Dieu ! Ce nom est un cauchemar pour le critique mal réveillé !), qui apparemment se spécialise dans le doc musical (il a réalisé un truc sur le groupe Half Japaneese, qu'on croise aussi ici et que je ne connais pas, ni le groupe ni le film, je veux dire), nous propose ici de suivre les pas de l'étrange Daniel Johnston que, lui, je connais, et je m'en vais vous dire pourquoi. J'ai toujours aimé écouter des musiques un peu bizarres, mais surtout dans le sens d'improbable ou d'incongru, en parallèle des autres choses que j'écoute. Et comme souvent, j'ai découvert totalement par hasard Daniel Johnston, il y a quatre ou cinq ans, juste avant qu'il ne devienne célèbre, ou plutôt "culte", en Europe. Juste un quart de millisecondes avant, ce qui est généralement le cas, j'ai une espèce de talent pour ça, arriver dans les contrées vierges trois millisecondes avant le débarquement des cars de touristes ! Là, c'était au détour d'une célèbre compilation de musique américaine improbable. J'ai tout écouté et ai accroché à divers morceaux, surtout le formidable Langley School Project et sa fabuleuse reprise du MAJOR TOM de Bowie (quasiment mieux que l'original !), ou encore, c'est là que j'ai enfin retrouvé la piste de la très improbable Mrs Miller, grosse dame noir au jeu de piano et à la voix très approximatifs et qui tire tous les tubes des années 60 dans toutes les directions les plus inavouables. J'étais tellement heureux d'écouter de nouveau Mrs Miller que j'avais découverte par hasard sur une radio étudiante en 1996, alors qu'était à mes côtés Overfab! Je me souviens très bien de ce dimanche après-midi où nous nous sommes regardés, médusés, hilares et sans doute émus devant le rouleau compresseur de la brave dame ! Bref. Très vite je n'écoute dans la compilation que ces deux chansons.
Ce n'est que plus tard, en préparant un court-métrage, que je réécoute tout en entier et là, par contre, le seul morceau qui m'ait sauté aux yeux fut le WALKING THE COW de Daniel Johnston, un truc visiblement auto-produit, enregistré, sans doute en direct et à l'arrache, et dont j'aurais bien eu du mal à identifier la source. Là aussi, on était en pleine musique improbable, dans une sorte d'innommable souffrance, absolument dévastatrice pour mon petit cœur d'artichaut. Comme souvent dans ce cas-là, j’ai bien pris le soin de ne pas me renseigner sur le bonhomme, ce qui est sans doute le mieux à faire, le temps de digérer la chose. Ce n'est qu'après que je découvris qui était ce gars étrange, et depuis, THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est venu nous raconter le personnage.
 
Johnston est né dans une famille sans vraiment de problèmes, où il vit avec ses parents et ses deux sœurs. Une personnalité un peu décalée, certes, mais dont rien ne préfigure son étrange destin. Très vite, il est attiré par tous les moyens d'expression quels qu'ils soient, du dessin (sur cahier à spirales) à l'enregistrement d'interminables cassettes sur un petit magnétophone bas de gamme. Le reste est fourni par les parents, à savoir un vieux piano et une caméra super 8. Tout se passe pour le mieux, jusqu'à ses débuts à la fac. Très actif, Daniel participe à tout ce qui est artistique, du marching-band de l'école à la collaboration aux projets graphiques d'un de ses camarades qui deviendra un fidèle ami. Ce dernier dit bien que Johnston est un autodidacte complet, qu'il n'apprend rien mais développe et perfectionne sa capacité à dessiner de manière étrange des choses souvent au feutre ou au stylo bille, inspiré de l'univers des comics ou enfantins qu'il détourne, absorbe et rejette sur le papier comme un reflet étrange de sa propre existence. Les choses se gâtent vite. Les parents Johnston sont vite avertis par la fac que leur fils ne suit pas les cours ou presque, qu'il divague quelque peu. Daniel Johnston semble complètement incompatible pour une vie autonome et solitaire. Bien que jeune adulte, il semble errer plus que vivre quand il est tout seul. Est-ce une forme de dépression ? Ou est-ce un petit grain de folie ? En tout cas, il ne peut rester seul et s'assumer normalement comme un garçon de son âge. Ses parents le ramènent chez lui, et Johnston continue là de faire ce qu'il fait de mieux, c'est-à-dire enregistrer des chansons bizarres sur une sorte de petit home studio rudimentaire fait d'un magnétophone relié à un micro, du piano familial, et de petits magnétophones monos pourris pour faire les dubs ! Il décroche un job à MacDonald où bien vite on s'aperçoit qu'il ne peut pas faire grand chose. On le met donc responsable du nettoyage des tables, le poste le plus simple. Johnston devient alors cette espèce de grand inadapté bizarre. Il produit des albums dans sa chambre qu'il enregistre sur cassettes, cassettes dont il assure le design par ses propres dessins, et qu'il ré-enregistre sans fin à chaque fois qu'il veut donner une "copie" à ses amis ou aux gens qui veulent simplement bien l'écouter, ce qui représente un travail de titan. Il acquiert une petite réputation bizarre, régulièrement des gens passent au MacDo voir l'auteur de ces chansons décalées jusqu'à ce que l'animateur d'une émission de musique locale le rencontre, et stupéfait, assiste au spectacle de Daniel Johnston lui donnant son premier album auto-produit. C'est le choc ! Certains de ses amis sont déjà sur le cul, mais pour cet animateur, au delà de l'aspect un peu foufou et dingo de son auteur, ces chansons sont quelque chose d'inclassable et de fascinant, sorte de folk déglingué qui ne ressemble à rien. L'audience de Johnston s'étend un peu plus dans la région grâce à cette émission de radio. Mais parallèlement, l'inadaptation de Daniel Johnston gagne du terrain. Le type est visiblement rongé par un trouble existentiel, et sans doute maladif, plus profond. A travers le documentaire, on suit le parcours chaotique de Daniel à mesure que ces troubles l’embrument de plus en plus. La maladie (autisme ? trouble bipolaire ?) s'étend, et la petite renommée de Johnston aussi. Il participera à un festival à Austin, pas loin de chez lui, où il médusera son public, et se fera remarquer, un peu plus tard, dans une émission sur MTV où un animateur sillonne les USA pour montrer les groupes locaux. Quand Johnston passe, c'est un premier choc, et une première audience nationale. On finira par parler de lui de plus en plus. Les Sonic Youth, premier grand soutien de Johnston, essaieront de le faire travailler, notamment, en le faisant venir à New York. Et en 1992, c'est l'explosion, un peu par hasard. Kurt Cobain, leader de Nirvana, porte un t-shirt à l'effigie d'un des premiers albums de Johnston lors d'une remise de prix sur MTV. Voilà qui intrigue le monde et le grand public. Et pendant un an, dans la presse ou dans les émissions, Cobain continuera de porter le même t-shirt qui va intriguer les fans et la profession, et qui va propulser Johnston, le sortir de l'anonymat. Et cette année-là, Johnston est interné dans un établissement psychiatrique, bien loin du buzz qu'il est en train de déchaîner dans les médias. Car pendant tout ce temps, il s'est enfoncé encore plus dans sa maladie et dans les brumes de son cerveau qui le rendent imprévisible, voire violent...
 
En regardant THE DEVIL..., si vous ne connaissez pas Johnston, vous allez effectivement tomber des nues, et pénétrer dans un univers très étrange. La personnalité de Johnston est proprement insaisissable. Bien que le réalisateur interviewe longuement sa famille et ses proches qui expliquent avec patience comment ils ont découvert sa musique (ça fait quand même un choc au début !), et surtout les parents de Johnston, dans la maison familiale, là où il vit encore de nos jours. S'il est présent ça et là dans ces images prises de nos jours, Johnston parait paradoxalement assez loin de nous. Je m'explique. Tous les protagonistes de l'histoire témoignent, bien sûr. On voit quand même Johnston en concert ou backstage, de nos jours. Dans la maison familiale, on le voit passer dans le salon ou regarder un film super 8. On le voit chanter en direct une seule fois spécialement pour le documentaire, dans sa chambre. Mais malgré cela, il ne dira rien ou presque au réalisateur, et semble toujours un peu lointain. Physiquement, Johnston (pourtant énorme maintenant, il doit bien faire 120 kilos ou quelque chose comme ça) est une sorte de présence fantomatique, une présence/absence, un coup je suis là, un coup non. On parle de lui sans jamais s'arrêter, on essaie de démêler ce qui se passe dans sa vie (qui outre sa maladie n'a pas grand chose d'extraordinaire ou plutôt se situe à la frontière du banal et de l'extraordinaire), mais alors même que l'intéressé n'est que quelques mètres plus loin, on ne le voit quasiment pas ! C'est la première qualité de ce documentaire ! On sent que le processus s'est fait sans doute assez naturellement, mais n'empêche, ça fonctionne : Daniel est là, mais loin, si loin et si proche, et la connaissance qu'on peut avoir de lui, même physiquement, semble un peu floue, un peu lointaine, et décalée, assez décalée pour qu'on ne comprenne pas totalement ce qu'on est en train de nous raconter ! C’est une grande qualité du film, je le disais. Là où dans n'importe quel documentaire, surtout sur la musique, on est censé se rapprocher de l'artiste, ici, on s'éloigne au fur et à mesure, ou plutôt on tourne autour, alors qu'il est là, juste sous notre nez. Le système fonctionne à 100%, et rend le film, malgré certains aspects formels assez classiques (dont les satanées interviews qui, ici, curieusement, passent assez bien !) bizarrement sensuel ! Ça a de la texture et de la matière. Evidemment, le système "fantomatique" nous renvoie cruellement et même avec violence la maladie de Daniel dans la figure (chose que le documentariste sait aussi désamorcer par un certain humour à froid ! J'y reviens !). Mais cette présence spectrale qu'incarne Daniel est renforcée par un autre aspect du film, très important et dont je ne vous parlais pas volontairement. En faisant ce documentaire, Feuerzeig dispose d'une chance inouïe, quelque chose qui va l'aider à faire un portrait incarné (même s'il est spectral et étrange, comme je le disais) : Johnston n'a jamais arrêté d'enregistrer des trucs. Sa passion pour les musicassettes qui lui servent autant de bandes masters pour sa musique que de journal intime sont déjà une source extraordinaire. Et là où le film devient stupéfiant, c'est à cause de la quantité astronomique de films super-8, quelquefois sonores, puis vidéo (Mmmmmmm ! Du Hi-8 en plus, le plus beau de tous les formats vidéo !). Ces films, souvent couplés au contenu des musicassettes, tordent le documentaire et le mènent dans une dimension supplémentaire étonnante. Si le Daniel Johnston contemporain hante le film, nous sommes abreuvés d'images plus ou moins vieilles de lui, de photos aussi, qui tracent un portrait mouvant du garçon. En même temps que ces images, plutôt anciennes mais pas seulement, prennent de la place dans le film et cristallisent le personnage dans sa jeunesse d’adolescent et de jeune adulte, point de départ de ses problèmes mentaux, on assiste aussi, paradoxalement, au changement et au vieillissement de cet étrange héros, on assiste médusé au travail du temps, ce qui est aussi un facteur de sensualité du film, quelque chose qui le rend étonnamment incarné et qui décuple largement son impact, et le fait dépasser ainsi le cadre d'un documentaire classique. La quantité énorme de ces documents d'époque permet de découvrir le personnage, mais aussi dessiner son énigmatique silhouette, et voilà qui nous plonge, à distance bien sûr, dans une espèce de brume mentale, brume qui nous fait ressentir avec force l'étrange mal qui ronge Johnston. C'est à mon sens la grande force du film, le fait que la chose soit complètement immergente en quelque sorte, et qu'on garde une espèce d'intimité mais aussi de distance avec le personnage qui du coup, reste impénétrable et dont la détresse touche logiquement au plus profond.
 
Un mot sur la "mise en scène". [Quoi ? On n’a pas le droit d'employer ce mot pour parler d'un documentaire ? Ah pardon, je ne savais pas !] Feuerzeig soigne beaucoup sa copie. Le cadrage des interviews est plutôt soigné, voire même très correct, et la photographie et l'étalonnage (dans la copie que j'ai vue, c'est-à-dire en DVD) est très loin de l'indigence habituelle du genre. Le travail sur les images retouchées (dont certaines pour avoir un "rendu" super-8) passe curieusement très bien. Les interviews sont toujours intéressantes, bien que certaines soient plus convenues, ce qui d'ailleurs permet d'aérer assez stratégiquement l'ensemble du documentaire. Le reste est tellement intéressant que même ce passage obligé passe très bien, c'est un bon point. Le montage des archives est souvent pertinent, et le seul split-screen du film (lorsque Johnston regarde les vieux rushes super-8 où on voit son amour de lycée) est hallucinant, car il montre à la fois la puissance de cette fille dans l'univers de Johnston et ancre notre héros dans une sorte de no man's land intense (des deux côtés du split-screen !) entre fossilisation du passé, et éternel présent. C’est un plan presque violent que Feuerzeig place assez tôt dans le film, avec un sens certain de l'intelligence stratégique. Bien vu. Sinon, certains passages sont "en reconstitution" mais selon un modus operandi assez rigolo, car il s'agit de faire des petites séquences naïves presque en caméra subjective. Le reste du documentaire est tellement mature que cette naïveté voulue, un peu fabriquée, marche d'une étrange manière et donne paradoxalement beaucoup de force aux témoignages qui accompagnent ces moments qui racontent souvent des périodes de grand désespoir, de violence et de tristesse insondable de la vie de Johnston. Le système permet de se rendre compte, mais toujours à distance, de la difficulté quotidienne de sa vie. Et puis toutes ces petites séquences se heurtent à une autre séquence, qui utilise le même dispositif (caméra subjective) sauf qu'il s'agit là d'un document réel et non-mis en scène, d'époque donc, auquel les séquences de "reconstitution" de Feuerzeig s'opposent et s'enrichissent, créant là un étrange point de vue, très riche et beau. Il s'agit de la séquence où les Sonic Youth essayent de retrouver un Johnston errant dans les rues de New York, très inquiets visiblement. Un des membres du groupe (qui n'apparaît pas à l'écran dans la séquence mais dont on entend les voix) filme les rues à travers la vitre d'une voiture, et au fur et à mesure l'image devient de moins en moins précise, jusqu'à se terminer par le moment où ils retrouvent effectivement Johnston errant sur un parking. A ce moment précis, le plan est quasiment noir, on ne voit rien sinon quelques vagues lumières. C'est le deuxième trou noir bouleversant du film (avec la séquence en split-screen). Je note aussi un beau moment dans le dernier hôpital psychiatrique où Feuerzeig cadre un distributeur de boisson ! Je vous laisse découvrir ça. [Ce passage était pour moi d'autant plus délicieux que je ne savais absolument pas ce qu'était le Mountain Dew !] Le reste, c'est l'histoire que le fait ! Il y a plein de chose bouleversantes (l'hallucinant accident d'avion) comme des choses assez anodines mais touchantes. Là aussi, je vous laisse le plaisir de la découverte.
En filigrane, on voit très bien également comment Johnston est vu par ses fans. Les archives parlent aussi d'elles-mêmes, très souvent. Daniel méduse les gens et une bonne part du public se rend à ses performances un peu comme on va au zoo, souvent incrédules, voire rigolards. [Ce que le doc n'élude pas, ce que je trouve assez honnête !] Quoi qu'il en soit, on voit bien que Johnston traîne un public fervent de fidèles, malgré la rudesse de sa musique. Car il reste aussi la musique, assez dure à décrire. Souvent brute de décoffrage, utilisant un système d'enregistrement low-fi dans les premiers temps, on pourrait la ranger du côté du folk. Johnston est extrêmement prolifique et dans le tas, je trouve que pas mal de ses chansons ne présentent que peu d'intérêt (à mes yeux !!!!!) et sont assez brinquebalantes. Pour la moitié d'entre elles, c'est vraiment étonnant ! On peut même être sur le cul ! Là c'est souvent passionnant, voire même à l'occasion totalement sublime. J’ai une préférence pour les vieilles chansons mais pas seulement, les chansons les plus tradis (les plus proches du folklore américain ancien), et celles qui ont les paroles les moins événementielles, voire les plus abstraites (WALKING THE COW encore une fois, qui est une splendeur galactique) même si, là aussi, ce n'est pas une règle absolue. Certains textes anecdotiques (au sens propre) sont vraiment beaux et offrent des ellipses ou des débrayages complètement incongrus mais superbes. Les chansons qui ont des variations rythmiques plus marquées sont souvent très belles. Quand on écoute les morceaux plus produits, on s'aperçoit qu'il ne faut pas pousser très loin cette production pour donner un habillage différent mais souvent magnifique aux chansons de Johnston. C’est quelque chose qu'il faudra que j'explore d'ailleurs. [Et encore, je dis ça, alors que ma préférence naturelle va aux chansons enregistrées sur le mode low-fi !] Comme pour n'importe quel artiste, Johnston donne dans le boire et le manger, mais quand ça frappe, ça frappe très juste, et sans chercher beaucoup vous pouvez trouver une bonne dizaine de chansons absolument sidérantes de beauté, et touchantes bien au delà du personnage, c'est-à-dire musicalement, ce qui est l'essentiel.
Le documentaire pourrait peut-être être plus un chouïa plus concis dans son extrême dernière partie, mais Feuerzeig a fait un travail soigné, souvent bouleversant mais de la bonne manière. Si on peut être légitimement ému par le personnage et son entourage qui ont vécu des épreuves assez dures, la personnalité de Johnston évite qu'on sombre dans le pathos le plus suintant. Le gars et sa maladie ne sont jamais aimables, et limitent bien le fameux syndrome Elephant Man ("c'est un humain comme nous finalement") et la condescendance qui va avec. Le documentaire, s'il peu légitimement passionner, n'est pas un parcours sympa et émouvant au pays du Joyeux Handicap, mais aussi un parcours difficile, voire douloureux. Si Feuerzeig a su aussi mettre en évidence le désarroi quelquefois amusé des proches de Johnston, souvent avec une petit pointe d'humour d'ailleurs, le personnage lui-même est suffisamment brut de décoffrage et son parcours inamical pour créer éventuellement des affinités fraternels sans jamais laisser la porte ouverte à l'apitoiement sordide, humide et convenu des spectateurs en mal de compassion. Si c'est pour verser une larme d'empathie sur le "petit génie débile" (qu'il n'est pas !) mais tellement attachant que vous regardez le documentaire, vous allez être très déçus et sans doute mal accueillis. Car la force de THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est justement de garder son "héros" à distance, de réaliser la difficulté de l'approche et de nous confronter à l'énigme finalement. La brume dans le cerveau de Johnston fait écho à celle qui est la nôtre à mesure qu'on essaie de l'approcher. On ne verra le bonhomme que d'assez loin, mais il sera là pour nous hanter d'une manière rugueuse. Ses chansons étranges étant sûrement une passerelle improbable entre notre rive et la sienne. Il serait quand même judicieux à l'heure où les documentaires sont si facilement distribués en salles (malgré leur qualité souvent exécrable esthétiquement, formellement ou dans le fond, rappelez-vous de JESUS CAMP ou de l'ignoble UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) que ce film bizarre, sans prêchi-prêcha, plutôt franc du collier, et pas laid en plus, trouve le chemin du public français. [D'autant plus qu’avec un bon étalonnage comme celui-là, voilà qui serait fort beau à regarder en 35mm !]
 
Scrupuleusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Pellicula Invisablae

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Tchoulkatourine 21/11/2007 22:00

Justement, pardon si je me suis mal fait comprendre, je parlais de mise en scène dans l'hypothèse où LES SAISONS serait un documentaire, façon vidéo-gag où de nombreux accidents sont plus ou moins provoqués ! Dans ce que vous dites, j'aime assez l'intervention de Godard : l'inversion permanente des définitions, les croisements de domaines entre ces mots indique à mes yeux que les notions documentaire/fiction sont excessivement floues voire même relativement inopérantes.

Guillaume Massart 21/11/2007 11:21

Oui, oui, le point le plus important, c'est qu'il faut voir les voir de Pelechian! Il me semble que Niney écrit sur Pelechian dans son livre pas mal L'épreuve du réel à l'écran...En fait, le pb des étiquettes, c'est qu'on aime bien s'en servir (par commodité) alors qu'en réalité elles discriminent...Je lisais pas plus tard que y'a cinq minutes une longue auto-interview de Peter Whitehead où il s'auto-demandait si ses films étaient des "semi-documentaries" et il disait que si "semi" signifiait "half" alors il réfutait, et préférait qu'on parle de documentaire. Mais ensuite, c'est une convention. Pour Godard, qui a toujours raison et toujours tort, c'était Mélies le documentaire, et Lumière la fiction. Et quand tu lis le bouquin d'entretiens des Straub, tu te rends compte qu'en quelque sorte, en panthéisant, ils font à leur manière du documentaire.La plupart des saloperies qu'on appelle documentaires et qui méritent tout au plus l'appellation reportage (ce qui n'est déjà pas cool pour les vrais reportages), sont beaucoup plus de la fiction que n'importe quel Pelechian.Juste une chose sur laquelle je tique dans votre texte, c'est quand vous semblez déclarer incompatibles documentaire et mise en scène. N'importe quel film d'Ariane Michel prouve le contraire. ;)

Tchoulkatourine 20/11/2007 21:34

Cher Guillaume, NOTRE SIECLE ou NOUS, ce n'est pas à certains moments un démontage amusé et effaré voire une parodie du genre Kino-Pravda ? Pour ma part, plutôt que documentaire, je dis alors, fort d'une conviction inébranlable : comédie dramatique ! LES SAISONS, en plus de son humour latent, est, dirigé, mis en scène : même si au final on s'en fiche, Pelechian a, semble t-il, demandé aux bergers de faire traverser la rivière en furie pour donner lieu aux séquences sublimes (j'ai presque envie de dire à la fois provoquées et accidentelles) de chutes de moutons. Je n'ai pas envie de me livrer à la moindre provocation mais si l'on est dans le domaine du documentaire, alors on peut rapprocher Pelechian et vidéo-gag (ah la théorie de l'accident chère au Dr. Devo !) En fait, pour être honnête, ce qui me gêne le plus pour ces films là, c'est la catégorisation avec des mots valises (comédie dramatique, documentaire, etc...). Surtout quand le matériau de départ s'échappe, se fonde sur le doute, les faux-semblants et la contradiction. C'est un précieux outil de recherche la classification phylogénétique des espèces en science, cela peut être utile en sociologie que de créer des catégories pour construire des modèles. Cela me fait froid dans le dos, comme une impression d'équarrissage ou de vivisection, pour le cinéma car cela peut tourner au n'importe quoi et que l'on finit par dire n'importe quoi. Tout spécialement quand je vois sur des sites parascolaires des tableaux avec des cases pour réalisateurs (faudrait que je retrouve le lien où l'on place Lynch chez les naturalistes). Pour Pelechian où bien des mouvements sont basés sur le contre-pied, il y a, je crois, une irréductibilité, une résistance à cela. (ce qui dans le contexte historique dans lequel ont été tournés ses films peut se comprendre et mériterait peut-être d'être approfondi). Voilà, à cause de ce jeu de catégories, au cinéma et comme avant je ne connaissais rien de Pelechian, j'ai failli rebrousser chemin quand j'ai vu l'affiche avec le bandeau "Poésie du Réel" que je trouve effrayant (en particulier vis à vis de l'idéologie réelienne, génératrice de délires à mes yeux). Surtout quand l'on constate que bon nombre de festivals de documentaires affichent "réel" dans leur nom, et pire, j'ai l'impression, en leur nom. Dans tous les cas Guillaume, documentaire, comédie, bergerie, poésie, exempla ou un peu de tout cela (video-gag ), j'espère que nous nous accorderons pour dire que les films de Pelechian sont merveilleux. Pour ma part, cela a constitué un véritable choc, surtout pour LES SAISONS et NOUS qui représentent absolument tout ce que j'aime dans le cinéma. Bien à vous. Tchoulkatourine

Guillaume Massart 20/11/2007 07:15

et pourquoi pas?(pelechian, pour toi, c'est que du found footage?)

Tchoulkatourine 19/11/2007 21:07

Pelechian du documentaire !?Bon dans ce cas là, Jarman qui reprend parfois des images d'archives fait aussi du documentaire.