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[Photo : "Projet pour une Révolution à Nougayork" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas pour dénoncer mes petits camarades, mais il faut bien dire que cet été, nous avons quand même eu pas mal de films intéressants à se mettre sous la dent. [On peut conseiller de commencer son article par une phrase absurde qui attirera l'attention du lecteur et qui emplira la totalité du texte d'une aura mystérieuse... Surtout ne donnez pas trop de détails, soyez évasif !] Et voilà qui continue, avec NOTHING de Vincenzo Natali qui sort dans l'indifférence générale puisque le film n'est tiré qu'à dix copies, et ce après qu'il soit resté dans les cartons un bon bout de temps ! Bref...
Natali est quelqu'un de fortement sympathique. Toujours à rechercher des sujets originaux et qui sortent un peu de l'ornière, le réalisateur américain investit le genre d'une manière en effet assez particulière et finit par accoucher de films plutôt originaux. On lui doit l'ambitieux CUBE dont nous avait parlé le Marquis, puis plus récemment CYPHER qui avait déçu la communauté cinéphile autant que CUBE l’avait enthousiasmée, ce qui est assez injuste au vu des énormes qualités de ce film où la mise en scène était soignée et où le scénario et les acteurs étaient passionnants même. Peut-être est ce dû au fait que les fans hardcore de CUBE se retrouvaient orphelins en quelque sorte d'un film cubesque digne de ce nom. Or, si CYPHER reprenait plus ostensiblement les traces du film de genre (à savoir thriller paranoïaque et anticipatoire), il n'en demeurait pas moins que la chose était drôlement bien ficelée et même carrément haletante. Mais bon, les rumeurs gonflant vite, notamment sur les communautés Internet, CYPHER s'est fait manger tout cru, et le film conserve sa désastreuse réputation, très injustement méritée donc.
 
Avec NOTHING, Natali propose un sujet complètement passionnant et je dois même dire gouleyant, dont on se régale d'avance.
Deux amis d'enfance vivent ensemble, de nos jours, dans la même maison, maison située étrangement sous une autoroute, et donc isolée dans un endroit complètement absurde. Très tôt, les deux amis ont appris à survivre dans notre monde absurde et violent, unissant ainsi leurs forces face à une société hostile. Le premier, loser presque total et souffre-douleur de tous malgré une bonne dose de méthode Coué, s'apprête à quitter la colocation pour aller vivre avec sa copine, au grand désespoir du second, extrême agoraphobe n'osant plus jamais sortir de la maison. Mais tout déraille. Mr Loser perd son job et sa copine en une poignée de minutes, non sans s'être fait humilier au préalable, comme d'habitude, par ses collègues de travail. Ses projets tombent donc à l'eau. Pour couronner le tout, suite à un imbroglio administratif, les deux compères reçoivent un avis d'expulsion, juste après que Mr Agoraphobe ait été accusé injustement de pédophilie ! Au moment où la maison doit être détruite, ils décident de ne pas en sortir. Quelques heures plus tard, c'est le silence autour de la maison. Nos deux "héros" sortent pour voir ce qui se passe dehors et là, c'est la stupeur : le monde a disparu et la maison est le seul élément d'un monde non pas vide, mais inexistant. Les voilà donc prisonniers d'une absence de monde se matérialisant par une immensité blanche et stérile, sans matière ni relief. Ils décident alors de parcourir le Rien afin de trouver "quelque chose" et pourquoi pas de la nourriture pour éviter de crever de faim !
 
Réalisé en 2004, juste après CYPHER, NOTHING est donc resté longtemps dans les cartons, chose absolument désespérante comme le remarquait justement le magazine Brazil, et il était passé, disons-le clairement, à l'ÉTRANGE FESTIVAL (qui n'aura malheureusement pas lieu cette année ! Pas bon signe tout ça !), encore eux ! On voit bien là la difficulté de nos distributeurs à vendre tout ce qui sort un peu des balises habituelles, théorie focalienne qui une fois encore se démontre aisément : les distributeurs ne savent pas vendre les films ! Gag.

Quel beau concept ! Une maison entourée d'un Rien immaculé et infini ! Même si un tel principe aurait pu accoucher d'un bon millier de traitements différents (on devrait faire des chaînes de remakes quand on a des films au concept aussi riche), comment ne pas être attiré sur le papier ! Les films qui sortent un peu de l'ordinaire scénaristique, il y en a peu, et ceux qui utilisent des concepts complètement inédits sont encore plus rares. Larry Cohen, je l'ai déjà dit aussi, à travers ses scénarios, développe souvent des concepts malicieux et "rodus" [je découvre le mot "rodu", ici au pluriel, en relisant ce texte ; c’est manifestement une faute de frappe dont je suis incapable de retrouver le sens initial et je propose donc de conserver l’adjectif "rodu" tel quel, je me chargerai de le replacer plus tard, dans d’autres articles… et de lui donner un sens !] ne reposant que sur une petite batterie d'idées mais qui renverse, au sens propre, le monde, que ses films soient réussis ou pas d'ailleurs. Joe Dante, et ça aussi je l'ai déjà dit (pardon aux fidèles lecteurs qui me voient ici radoter !), prend des principes également simples mais les pousse jusqu'à les épuiser totalement et explore toutes les pistes qu'ils contiennent avec un sens de la logique et de l'humour qui font exploser les frontières de manière tout à fait impressionnante. Il y a quelques semaines, non-sortait (enfin, dans deux ou trois salles et seulement pour une semaine ! On appelle ça une sortie technique, ça permet aux distributeurs de détourner le système pour s'en mettre plein les poches lors des sorties DVD  et télé) IDIOCRACY, film qui lui aussi partait d'un postulat loufoque et le poussait loin, de manière originale. Ici aussi, on a affaire à une simple idée mais dont les conséquences semblent absolument vertigineuses... Avouez que ce petit résumé vous met quand même l'eau à la bouche !
Le film a été écrit à quatre mains, à savoir par Natali, David Hewlett et Andrew Miller (les deux acteurs principaux, déjà présents dans CUBE), et également par Andrew Lowery (acteur ayant joué dans le splendouillet mais passionnant COLOR OF NIGHT, largement défendu ici, hé hé!). Une affaire de famille artistique, donc. Tout d'abord, je vous déconseille formellement de regarder le film-annonce qui, s'il est assez habile pour donner très envie de voir le film (et ce n'était pas évident), est relativement mensonger, car c'est quasiment la présentation d'un autre film, si j'ose dire. Notamment parce que NOTHING n'est pas un film fantastique paranoïaque et premier degré !
L'intro démarre sur les chapeaux de roue, et résume en trois coups de cuillère à pot et en animation low-fi plutôt maligne le background des personnages avant que l'histoire ne démarre. Bonne stratégie qui place aussi les thématiques du film : monde hostile et injuste, personnages broyés par la société et repli (bien obligé !) sur soi. Ensuite on enchaîne par une matinée symbolique avant la disparition du monde (ou plutôt avant l'envahissement du Rien), qui tire vers une satire quelque part entre un univers réel et contemporain mais à la BRAZIL, et à la DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH (je reviens plus bas sur ce dernier point). Dans ce premier groupe de séquence, intro exclue, le ton est donné et surprend. Si les rapports sociaux décrits sont assez violents, ils sont aussi placés sous le mode symbolique (tout arrive en une seule journée et illustre tous les pans de l'activité sociale), humoristique, voire même sur le ton de la farce. Ce qui ne nous vaut pas de mauvaises surprises, remarquez bien, notamment dans certains choix de direction artistique. Je pense à l'utilisation un peu originale des effets spéciaux sur une mode bricolage un poil low-fi là aussi, mais assez efficace, qui permet certains plans ou certaines idées assez astucieuses et séduisantes. Et ensuite apparaît le grand Rien...
En fait, je suis très embêté. Pas mal de choses dans ce film sont réussies ou très réussies. Ce qui est en effet très étonnant, c’est de voir que le scénario, même si on peut le trouver en dessous d’une capacité de développement à la Joe Dante qui, il faut bien le dire, est très doué pour la chose, ce scénario, dis-je, est quand même émaillé assez régulièrement de remarques assez justes ou même très précises, voire de superbes idées, comme ce très beau moment qu’est le "cours de batterie" qui exploite l’idée principale du dernier acte du film, à savoir "l’effacement" (je parle en langage codé pour ne rien dévoiler). Deux effets différents pour la même cause, voilà un passage intelligent, surprenant même, et qui dévoile une nuance drôle et triste remarquable, là où justement le principe de "l’effacement" limitait la portée du film volontairement. Ça marche, donc. Très souvent pendant la projection, on se dit donc que tel détail ou tel développement est bien trouvé… Je pense également à la très belle idée de l’enterrement. Bel effort, et très signifiant en plus... dans un ensemble qui, malheureusement marche plutôt cahin-caha !
 
Certes, le sujet est intéressant et même passionnant. Mais le film trébuche à mon sens sur deux points. Le premier, c’est le ton. Une bonne question que devrait se poser le critique est : est-ce un mauvais film si son développement ne suit pas celui qui m’aurait passionné ou si le réalisateur ne prend pas la route que moi, j’aurais choisie ? Très bonne question, à laquelle je répondrai naturellement non, en toute bonne foi. Ceci dit, pas question de tomber dans l’excès inverse, et je prends un soin égal à rester dans les clous de ma propre subjectivité et surtout de mon propre goût. Ainsi, le film me laisse sur le quai de la gare pour une première raison subjective mais essentielle : le ton du film me paraît limitatif. En effet, et je ne pense pas que Natali nous prenne en traîtres là-dessus, ce qui me rend d’autant plus triste (car il est franc, le garçon, il annonce très vite la chose),  le film, loin du ton triste, désespéré et ironique de ses deux modèles (BRAZIL et DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH), privilégie sans doute la satire et la farce. Il déclenche une ambiance plus ouvertement axée sur la comédie, et sur un système de nuances, notamment dans le jeu des acteurs qui convoque plus le second degré que ses homologues que je viens de citer. Et le fait que le film tourne plus vers l’humour et se dévoue entièrement à la farce me dérange énormément, car à mon sens, le scénario avait déjà de l’humour dans son ossature même, et du coup, cette "farçitude" (si je veux !) entendue me paraît rendre explicative la potentielle ironie du film, ironie non pas, par conséquent, absente du film mais plutôt présente par petites touches et non de manière constante. On regarde donc NOTHING avec un ton détaché, un peu extérieur, très loin de l’implication que pouvait promettre un début de film pareil (et un tel principe de départ encore une fois). Deuxièmement, si les personnages sont très carrés, ce qui n’est pas un défaut comme le montre très bien CUBE, qui arrivait à tirer beaucoup d’angoisse de ce parti-pris, ce ton plus second degré, et là, au contraire de CUBE, affadit à mon sens la profondeur des personnages, et installe le film, très souvent, dans des routines de rythme. Un peu, si vous voulez, comme une impression de connaître un peu à l’avance la réaction des personnages qui de plus, sont joués de manière très rentre-dedans (là aussi c’est un  choix, assez homogène avec ce que je viens de dire précédemment du reste). L’avancée narrative et les enjeux me semblent donc fort diminués par cet ensemble de facteurs, et très curieusement, on craint assez peu pour ces personnages, et le merveilleux dispositif de départ se regarde, avais-je envie de dire, comme une "histoire de cinéma normale" qui a pas mal de défauts, dont le principal me semble l’absence totale d’effroi. Non pas que j’eus voulu que le film fasse peur et glace le sang en plongeant le spectateur dans une atmosphère glauque et sans répit en permanence.  Mais du coup, cette apparition du Rien paraît presque, je force un peu le trait, comme une simple découverte scénaristique. Sans plus, en quelque sorte. Et évidemment, les personnages semblent moins surprenants que prévu. Voilà pour la partie mineure.
Plus grave, mais c'est lié à mon avis, je ferai mes seconds griefs, mais griefs majeurs, à la mise en scène. Et là aussi, je le dis avec tristesse, le pire c’est qu’il n’y a pas que du mauvais ! Certains jeux de perspectives sont vraiment appréciables (et en général assez simples, ce qui ne  les rend pas moins drôles). On notera également des sortes de trompe-l’œil de la mise en scène (la caméra qui semble panoter alors que ce sont les acteurs qui tournent sur eux-mêmes par exemple). Ces petits jeux malicieux ne fonctionnent pas mal. Curieusement, même si je suis un grand amateur de la chose, la scène en split-screens qui n’en finissent plus m’a moins plu. Passons, c’est du détail. Par contre, la réalisation des parties d’introduction (avant l’apparition du Rien) ne me plaît pas du tout. Cette caméra à l’épaule veut sans doute imiter l’aspect un peu bringuebalant de …JOHN MALKOVICH, mais dieu que c’est maladroit. Et bien plus laid, malgré un ou deux plans réussis (généralement à effet spéciaux). Le cadrage ne me paraît vraiment pas beau du tout dans cette partie, et les plans trop rapprochés. Le jeu sur les axes est quasiment inexistant si on excepte les classiques champs/contrechamps, et le montage est brouillon. Dans la deuxième partie, il y a plus d’effets de déplacement ou de caméra, et la gamme de mouvements est très riche. Malheureusement, il m’est difficile de ne pas trouver l’ensemble simplement illustratif le plus souvent. Est-il question d’habillage ou de mise en scène ? En ce qui me concerne, la compréhension du film et de ses émotions s’est largement faite par la narration et le dialogue, et quasiment jamais, pour ne pas dire jamais, par la mise en scène ou dans le déploiement des incessants effets visuels.  Je trouve également curieux que le son soit si peu exploité : quelques ambiances, un ou deux déplacements, des jeux de distance, mais là encore ça reste bien calme, et Natali semble construire sa mise en scène au coup par coup, presque en suivant le story-board si je puis dire (c’est vraiment l’impression que ça donne), et chose plus curieuse, sans beaucoup d’impression de rupture dans le rythme, qui est relativement monotone, et souvent laissé à la discrétion du jeu des acteurs, souvent énervés ou quelquefois un peu plus perdus. Bref, la mayonnaise ne prend pas du tout, et cette impression d’illustration contredit beaucoup mon souvenir de CYPHER et CUBE qui me paraissaient beaucoup plus rythmés et intuitifs. Impossible donc pour ces raisons, et celles que j’avais évoquées dans le paragraphe précédent, de ne pas sentir le film couler tranquillement sur moi comme de la pluie sur un imperméable.
 
Voilà pourquoi je suis très embêté par ce film. Il contient pas mal de qualités, mais aussi des défauts petits ou gros. La mise en scène d’abord, assez laide esthétiquement (la photo de l’intro notamment). Et le ton ensuite. Le jeu d’acteurs ne me paraissant pas surprenant, l’impression d’être à l’extérieur du film est forte. Le fait que les effets spéciaux, souvent très cheap et laids pour certains (les effacements notamment) ne me dérangent pas plus que ça. Je peux me passer de ça. Par contre, outre la sympathie qu’on peut avoir pour un film qui a le courage de se faire sur une absence d’image finalement, et grâce soit rendue à Natali pour ça, on ne peut être que déçu du fait que curieusement, et sans doute contrairement à son habitude, le réalisateur n’ait pas de propositions esthétiques fortes à nous soumettre, et que sa mise en scène soit bougrement moins rock’n’roll que son concept. C’est même le contraire par endroits (l’insupportable séquence de transition musicale : "Non pas ici !", ai-je hurlé dans ma tête)  On est très loin du rythme d’un …JOHN MALKOVICH, et très loin de l’inventivité visuelle d’un BRAZIL ou d’un TIDELAND. S’il s’agissait de briser le moule en imposant à l’écran le tabou extrême du Rien, pourquoi ne pas avoir poussé le bouchon jusqu’à faire exploser  l’esthétisme d’un cinéma classique. Car c’est en cela que NOTHING semble pécher : il ne propose pas un jeu à la hauteur de son ambition. Et on se retrouve face à un objet quelquefois sympathique mais on ne ressent jamais un quelconque effroi ou même un frisson ; il ne nous propose jamais d’aller faire un tour dans des contrées inexplorées. Tout ce que CUBE curieusement arrivait à faire. Il aurait fallu à NOTHING plus de déviance et pour une fois un traitement, en terme de mise en scène, qui soit beaucoup plus iconoclaste.
 
Je reste donc, à mon grand désespoir sur le quai de la gare.
 
Tristement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Mercredi 5 septembre 2007 3 05 /09 /Sep /2007 20:33

Publié dans : Corpus Filmi
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