WAITRESS, d'Adrienne Shelly (USA-2006) : Femme-Tarte Vs Homme-Concombre

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "La Presse Unanime" par Dr Devo]

 

 NB: notre hebergeur Over-Blog semble avopir quelques problèmes avec l'interface de gestion des sites. Des phrases se sont mélangées et les liens vers les articles concernant les films déjà traités sur le site se sont transformés en gros pavé de phrases entières. Nous n'arrivons pas à l'heure qu'il est à réparer la chose. Vous aurez compris que normalement ce ne sont que les titres de ces films qui devraient apparaître en lien, et nous nous excusons de la gêne occasionnée pendant la lecture de cet article.




 

Chers Focaliens,
 
C'est la rentrée et le cinéma redevient quelque chose de sérieux, disent-ils. Avant que ne commencent les embouteillages d'une année qui s'annonce riche (notamment Cronenberg, et le sublime nouveau film de Sokourov), et puisqu'on ne peut pas aller à Venise voir la sublime sélection de cette année (entre autres : DePalma, Wes Anderson et le grand retour de Alex Cox! Chic ! Cannes devrait en prendre la graine !), allons dans les salles en tant que vulgus pecnum que nous sommes...
 
Ah, si vous êtes nés dans les années 70, vous vous souvenez sûrement d'Adrienne Shelly, superbe femme au physique improbable qui marqua nos jeunes esprits dans les années 90 alors qu'elle était l'égérie des films de Hal Hartley, grand réalisateur, toujours en activité mais dont la critique et les distributeurs ont décidé de nous priver en arguant que "c'était mieux avant et c'est pas assez bien pour vous, et de toute façon, c'est plus terrible du tout ce qu'il fait maintenant", chose que ce site a démentie les doigts dans le nez en chroniquant dans ses pages le superbe NO SUCH THING. Mais ne leur dites rien... ILS savent... Prière de ne pas déranger. On en reparle lors de la prochaine crise des entrées...

Adrienne Shelly, c'est un peu le fantasme de la "sexy librarian type" comme disent les héros de la série
 FREAKS AND GEEKS, c'est-à-dire une fille à lunettes qui sait lire un livre, ne rentre dans aucun archétype justement, et elle a enchanté nos visions Hartleysienne notamment dans TRUST ME et THE INVISIBLE TRUTH. Grande actrice, très précise. La voilà qui revient d'entre les morts à travers WAITRESS, son troisième film. Car, vous le saviez peut-être, en novembre dernier l'actrice décédait malgré son jeune âge (!), d'un suicide semble-t-il. Quelques jours plus tard, on apprenait qu'il s'agissait d'un meurtre ! Shelly rejoint Gérard de Suresnes dans la galerie des jeunes gloires de notre jeunesse qui nous ont quitté trop tôt et qui laissent un fauteuil vide que personne ne reprendra, tant il était hors-normes.
Bon, finis les kleenex, La chaux doit continuer (à repeindre les murs), et penchons nous sur ce WAITRESS.
Keri Russell (qui n'est pas la fille de Ken Russell, ni même de Kurt, ni la fille de Theresa !) est une jeune femme qui travaille dans un petit restaurant comme les USA savent nous en proposer, spécialisé dans les tartes. Serveuse, c'est aussi elle qui conçoit les tartes, salées ou sucrées, toutes plus originales les unes que les autres. Le travail n'est pas facile. Keri apprend qu'elle est enceinte de son mari, Jeremy Sisto, un gars macho dans le style old school, et quasiment psychopathe. Il ne donne pas d'argent ou presque à sa femme, lui refuse tout, la prend pour une espèce de boniche bonne à faire le ménage, la cuisine et les câlins, et cache en lui une certaine violence, une autorité digne du XIXème siècle. Bref, un plouc doublé d'un malade mental. Malgré tout, Keri, fille timide et soumise, essaie tant bien que mal de répondre aux desiderata de son mari. Il n'empêche, cette grossesse est une mauvaise nouvelle. Mais Keri, bizarrement, tombe amoureuse de Nathan Fillion, qui n'est autre que son nouveau gynécologue...
 

Bon. Malgré un film-annonce un peu désespérant et qui sent un peu trop fort le film indépendant en mode Sundance et la guimauve trop sucrée, WAITRESS essaie de faire son petit bonhomme de chemin un peu original, et cherche à raconter son histoire (pas antipathique, malgré le résumé que je viens de faire) de manière assez personnelle. Shelly, élevée au biberon Hartley, n'essaie pas de reproduire la voix de son maître, mais plutôt de raconter cette histoire simple de manière décalée et personnelle. De fait, WAITRESS distille son petit ton avec facilité. C'est une comédie, plutôt sentimentale, sur une femme trentenaire qui a raté sa vie et son mariage, mais racontée sur un ton plutôt drôle qui met au même niveau, et c'est la qualité principale du film, une loufoquerie quotidienne et une gravité certaine qui est traitée sur un mode décalé, drôle et assez loin du pathos attendu. Ainsi, le portrait assez fin du mari (plutôt bien joué par Sisto) passe très bien : on comprend tout de suite la bêtise et le danger du mec, mais sans que le film devienne un pamphlet. Au contraire, la cocasserie générale du film ne s'arrête pas dans les antichambres plus dramatiques de l'histoire. Que le mari soit violent ou manipulateur, le film continue de distiller ce parfum étrange et distant qui fait que tout reste gentiment loufoque même à ces moments-là. C'est bien joué, car, de fait, les nuances passent allégrement, et pas par le dialogue uniquement. Les acteurs ont de la place pour approfondir de manière originale leurs personnages, alors même que ceux-ci sont assez carrés sur le papier. Le ton est donc à la fois très fabriqué mais aussi terre à terre. Impossible de faire la comparaison avec Hartley, bien sûr (ça n'a rien à voir, et on est largement en-dessous bien sûr), mais on sent un étrange cousinage peut-être. Ce lien se ressent aussi, mais toujours par analogie, et donc toujours sans comparer, dans l'avancée du récit, plutôt direct, qui privilégie une narration qui va à l'essentiel, plutôt ramassée donc, et qui se permet même, de trop rares fois, des petites coupures brusques ou des inserts plus absurdes (le premier plan sur le mari qui vient interrompre le champ/contrechamp d'une scène déjà commencée !).

 

La mise en scène, c'est assez clair dès le début, ne promet rien de révolutionnaire. La lumière, signée Matthew Irving (je ne connais pas), essaie de créer une atmosphère adéquate entre le réel et le fabriqué, privilégiant souvent les teintes orangées-jaunâtres. Bah, c'est vraiment pas mon truc, et je trouve que, dans le même genre, la photo de SPLENDOR de Greg Arraki (qui essayait de faire un peu la même chose : une lumière directe, assez simple, entre naturalisme et construction) était bien meilleure. Sinon, le cadre, à une ou deux exceptions près (la première scène où les deux futurs amants s’assoient sur le banc) est soit correct, soit sans intérêt particulier. Si on excepte les quelques télescopages en forme d'inserts prévus par le scénario, il n'y a  dans cette réalisation rien de vraiment exceptionnel. Le film doit son ton surtout à l'écriture, et à un travail assez appuyé des acteurs parmi lesquels brillent particulièrement Nathan Fillion (décidément très bon et qu'on avait vu récemment dans HORRIBILIS) et Cheryl Hines (la collègue plus âgée de Keri Russell). Adrienne Shelly est bien, et Russell, sans faire d'étincelle, est relativement correcte. En bref, c'est plutôt un départ sympathique, ça nous change un peu des grands pathos art et essai, mais on sent bien que ce n'est pas la beauté de l'objet qui va nous couper le souffle...

 

Et puis, à la moitié du film, les choses finissent par se gâter. Une fois le flirt terminé, Shelly a quand même du mal à maintenir le cap, sans parler de passer à la vitesse supérieure. Alors que le rythme global du film était plutôt direct et emmené, lorsque le drame plus franc s'installe, Shelly semble avoir du mal à se dépatouiller. La musique (très attendue), est plus présente, des séquences de transitions musicales (une vraie plaie narrative ça ! On en parlait hier avec NOTHING) font leurs apparitions en forme d'illustration pour séquences-résumés, les enjeux se répètent, ce qui n'arrivait pas jusque là, et les personnages grosso modo cessent d'évoluer. L'ordre des scènes a de moins en moins d'importance, la répétition guette. Coincée avec le couple principal, Shelly en profite pour résoudre les "quêtes secondaires", comme on dit dans l'industrie du jeu vidéo, et c'est un assez mauvais calcul. Si les personnages secondaires passent bien dans la première partie du film, c'est parce qu'on ne fait que les croiser. En insistant dessus dans cette deuxième partie, la réalisatrice dévoile des enjeux déjà beaucoup plus naïfs et attendus : le petit moche colle-de-polle qui se révèle le couvercle du pot qu'est personnage de Shelly, les adieux programmés du petit vieux, etc. Tu la sens, la guimauve qui monte ? Oui, oui, et pas qu'un peu. Des enjeux secondaires très attendus mis en avant, un rythme qui se délite, et une réalisatrice-scénariste qui est bien embêtée pour finir son film, voilà l'impression que donne cette deuxième partie. Et comme la mise en scène est très calme.... Vous comprenez notre désarroi !

 

 

Toujours est-il qu'on arrive péniblement au paroxysme du film, soit l'accouchement, qui bizarrement (et ça, la première partie ne le faisait pas), est très attendu, et fait largement atterrir le film sur le plancher des vaches. Exit le joli ton décalé, dramatique et drôle du début du film. Bonjour les conclusions classiques et usées par la convention. Là où WAITRESS arrivait à surprendre les mains dans les poches en quelque sorte, sans en avoir l'air, le film paraît absolument sur rails dans cette dernière partie, très pontifiante : à chacun sa chacune, évacuation par séquence musicale du mari (geste presque antipathique : un moment il faut s'arrêter de rire ou de vouloir être drôle, semble nous dire Shelly), évacuation qui semblait impossible pendant la demi-heure précédente, et qui se débloque comme par enchantement devant la beauté du geste de l'accouchement qui résout tous les problèmes et permet à la Femme de retrouver son identité ! C'est beau l'utopie, je n'ai rien contre, mais en même temps voilà qui ressemble fort à un coup de baguette magique. La conclusion est à la fois un happy-end et une fin douce-amère (la vie quoi... !), l'art et essai indépendant quoi ! On s’extasie de longues minutes sur le retour à l'ordre (...du mérite ! L'héroïne sera récompensée bizarrement, mais était-ce le sujet du film ? Est-ce une nécessité et/ou une obligation ?). La renonciation de  l'héroïne (qui met bien mal à l'aise par rapport au personnage de la femme du gynécologue qui n'est, du coup, qu'une marionnette : où est l'ambiguïté originelle du film ?) est consciencieusement mise en parallèle avec l'aboutissement de la vie de ses collègues ! Une sorte de sacrifice ? J'exagère. En tout cas, elle a fait un bébé toute seule, elle est épanouie, s'est sacrifié pour sa communauté et Shelly peut s'extasier devant la bouille mignonne toute-pleine de la petite fille. Tout le sel, l'ambiguïté, le décalage et les étranges paradoxes du film ont disparu, tout est rentré dans l'ordre, et le spectateur sort avec un goût de guimauve trop sucré dans la bouche, se demandant bien où est le rapport avec le début du film, et où est passée la réalisatrice entre temps. La pauvre Adrienne Shelly serait-elle morte assez tôt durant le montage ? Tout cela donne l'impression en tout cas d'un retour à la banalité cinématographique dans un film qui se voulait un peu personnel, et résonne comme autant de deus ex-scénario bien maladroits, épuisant le film dans un rythme monotone et dévoilant sous un jour un peu cruel les faiblesses d'une mise en scène bien trop convenue.

 
Calmement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Norman Bates 07/09/2007 11:06

Deauville aussi proposait une affiche interessante, notamment grace a Judd Apatow qui présentait son dernier film, un petit bijou...