CONSTANTINE de Francis Lawrence: un br(u)in mortel pour une rousse angélique

Publié le par Dr Devo

(photo : "Sing-Sing" par Dr Devo)

 

 

 

 

Chers Eclectiques,
Nous parlions hier de la dure notion de film populaire. Essayons la théorie. Le cinéma, disais-je hier, surtout s'il se veut populaire ou s'il est considéré comme tel, montre que le principe d'étanchéité aux concepts ne lui est que difficilement applicable. Le cinéma est un art perméable? Sans doute. En tous cas, les frontières s'estompent facilement, et surtout pour le spectateur. Et la frontière ultime en la matière, c'est celle entre un film réussi/beau/abouti et un film un peu/à moitié/complètement raté. Mon ami l'Ambassadeur du Néant définirait sans doute son fameux principe du "Juge de Paix", comme ultime critère. Ce Juge de Paix, expression magnifique et même sublime qui vaudra à son auteur quelques éternités en moins au Purgatoire, c'est, en dernier ressort... le goût. Et cette notion est sans doute, comme on le verra plus bas, encore plus scandaleuse qu'il n'y paraît. Car derrière le mot "goût", ne mettons pas la notion horriblement dichotomique "j'aime/j'aime pas". Voyons plus loin. S'il est vrai que certains cinéastes ont fait avancer leur art en le détruisant (Marguerite Duras, par exemple, en incluant 30 minutes de noir complet – avec du son! – dans un de ses films), il faut admettre l'hypothèse selon laquelle un film raté ou médiocre contient des morceaux de pur cinéma, objectivement décelables, même dans un séquence pourrie jusqu'à la moelle. Du vrai cinéma dans des interstices de mise en scène discutables... Qui la décèle? Le goût certainement, en toute indépendance. Et pour ma part, avant de passer à la pratique, je me citerai moi-même. L'interstice riche en cinéma dans un film mal-foutu, j'appelle ça "le faisandage". Notion dont l'Ambassadeur du Néant, superbe théoricien du cinéma, dit que je suis un expert. Derrière l'humour, le compliment, très juste et que j'accepte. Qui pouvait mieux comprendre ça qu'un ambassadeur qui ne représente que... le Néant! [Un autre homme que vous connaissez bien, et qui participe à ce site : Le Marquis, le pape de toutes les cinéphilies.] Passons. À la pratique, bien sûr.
Mon premier problème concerne l'origine du film CONSTANTINE de l'inconnu Francis Lawrence (qui n'avait réalisé que des clips, notamment, parait-il, pour Britney Spears et Aerosmith! Excusez du peu!). Il s'agit d'une adaptation d'un comic américain que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Moins populaire que Hulk et Spiderman, sans doute. Je sais, par exemple, que se prépare une adaptation du comic SIN CITY, et même si je ne l'ai pas lu, je vois ce que c'est. La BD CONSTANTINE est donc peut-être moins populaire. Ce qui pourrait expliquer deux ou trois choses quant au film. Le problème, à mon sens, des comics américains portés à l'écran, c'est l'adaptation. Bien sûr. Pour être plus précis, il faut savoir jongler, entre deux notions : pourvoir reconnaître sans difficulté le comic originel dans le film (c'est à dire être reconnaissable, reconnaissant, et fidèle), et adapter la BD de manière acceptable dans les codes du cinéma populaire. Double exigence quasi-impossible à tenir. Les fans hardcore du support originel constituent une pression extraordinaire, et le spectateur moyen, lui, ne saurait être trop décontenancé. Au final, presque à chaque fois, ça rate. Je passe sur les médiocres SPIDERMAN, vidés de toute puissance lyrique, et cherchant, en essayant de trouver le plus grand dénominateur commun, à gommer tout ce qui aurait pu constituer, a priori, des accroches dramatiques. Venant de la part de Sam Raimi, en plus, c'est un scandale. Comment l'homme des deux premiers EVIL DEAD, deux films aux changements de registre très subtils, a-t-il pu ainsi se trahir ? Passons. HULK était un peu mieux, malgré un métrage trop long, et nombre de séquences très mal écrites. X-MEN se regarde assez bien, pour un film de ce genre, et semble avoir trouvé un meilleur compromis au final. CONSTANTINE ne semble, avec ses défauts et ses qualités, pas le plus mauvais de tous, curieusement, même s'il n'est pas forcément le plus abouti. Il y a sans doute deux raisons à cela. Peut-être parce que le comic est moins "populaire" que les autres... Un de vous, lecteurs attentionnés, pourra peut-être confirmer ou infirmer cette hypothèse. Deuxième piste : il y aurait quelques interstices dans ce film...
L'histoire de CONSTANTINE. Le héros éponyme est un humain, revenu, au sens littéral, de l'enfer, puisqu'il a été mort brièvement, avant d'être rendu à la vie. C'est une sorte de mercenaire et exorciste traquant les petits démons qui traînent ça et là sur notre belle planète. Il faut bien dire que c'est un peu le bazar ici-bas. Dieu et Diable ont conclu une espèce de pari à la Job. Qui aura le plus d'influence sur les pauvres humains que nous sommes ? Il y a une règle cependant, dans ce stupide pari céleste : pas d'intervention directe des démons. On influence l'homme, mais on n'agit pas soi-même. L'histoire s'enclenche quand Constantine (Keanu Reeves) constate qu'il y a eu fraude dans ce système très surveillé et très réglementé, et que des démons interdits de séjour ici-bas commencent à prendre des aises, prélude, sans doute, à quelque catastrophe plus terrible encore. Parallèlement, il croise une jeune flic, croyante et déboussolée, qui vient de perdre sa sœur dans un suicide très influencé... Voilà.
On est donc en territoire assez connu avec une logique assez simple. L’esthétique se veut très sombre, basée sur la réutilisation des symboles cathos de toutes sortes, qu'on remaniera de manière souvent kitsch, et à toutes les sauces. Je suis assez sensible à cette grande moulinette des symboles catholiques, plus ou moins absurdes, comme on en retrouve aussi par exemple dans L'EXORCISTE III, de William Peter Blatty. Ça peut donner des choses très exagérées, mais ce type d'imagerie marche assez bien au cinéma. Donc, en ce qui me concerne, ce n'est pas un problème. D'où vient donc ma sympathie pour ce film mineur ? D'abord, par un soin général qu'on en retrouve sans doute pas dans les grosses machines de guerre hollywoodiennes. Je m'en plains souvent ici, comme vous avez pu le constater dans mes articles sur THE AVIATOR et ALEXANDRE. Souvent, ces gros films boursouflés sont truffés de très laides et très débiles images, notamment de synthèse, l'étalonnage et la photographie sont minables. La direction artistique est douteuse, et les effets spéciaux bouffent tout, en plus d'être très laids comme c'est souvent le cas (on va rire dans quelques années en revoyant les HARRY POTTER et autre SPIDERMAN!). Car les vraies stars de ces films, ce sont les effets spéciaux, tous numériques malheureusement. Ils arrêtent le film, définissent sa narration et sa chronologie, avec la subtilité d'un contremaître d’une chaîne de fabrication chez Renault. Pas étonnant que ces films soient des catastrophes artistiques. Et je ne parle même pas de mise en scène tout court...
Donc ici, dans CONSTANTINE, on note un joli soin pour la mise en scène. D'abord, et c'est une surprise, Francis Lawrence utilise son échelle de plans. Que c'est agréable!  On n'a donc plus cette impression d'être noyé dans un océan de gros plans et de plans rapprochés. Rien que pour ça, moi je lui donne un Oscar! Du coup, il y a un montage gentiment efficace, relativement tendu, avec, tenez-vous bien, quelques absences de champs / contrechamps, et, tenez-vous mieux, au moins une très belle scène... du point de vue du montage, je veux dire. La scène du suicide de la sœurette me paraît carrément iconoclaste (pour un gros films américain je veux dire! On se calme!). Enfin, enfin, enfin, une scène avec une idée de mise en scène et de montage originale!!!!!! Vous n'imaginez pas le bien que ça m'a fait. Pendant deux trois minutes, un peu de mystère. C'est si rare. On notera aussi quelque chose de courageux, même si ce n'est pas complètement réussi, loin de là : le film est construit sur une faux rythme, assez lent! Il y a au final que peu de scènes d'action et, en plus, elles sont souvent contrariées par des parties dialoguées qui laissent les personnages, assez carrés bien sûr, respirer un peu. On a donc, et c'est une surprise, un film plus calme, et pas du tout hystérique. Lawrence peine à maintenir un rythme, mais bon, la tentative est présente et on peut la remarquer. Autre fait remarquable, la photographie, loin du boubliboulga habituel, est quelquefois très belle. Les plans en extérieurs, de nuit, lors de la scène du suicide (encore!), et quelques plans quasiment noirs (malgré la très mauvaise qualité du tirage des copies en France) sont assez beaux. Sans les crucifix à toutes les sauces et les Vierge Marie qui traînent dans tous les coins, on aurait presque quelque chose de sobre (et ce calme apparent marche notamment très bien dans la scène de la baignoire, tout en silence). Les décors sont assez beaux, et assez bien spatialisés, encore une surprise. Et sur un ou deux détails microscopiques dans la direction artistique, on sent un soin qui fait plaisir à voir (par exemple, et il y en a au moins trois : la lumière du disque dur du portable lors de la séance de "spiritisme " avec le chat). Enfin, les séquences à effets spéciaux sont assez sèches et courtes! Il y a un seul combat un peu plus long (dans l'hôpital), mais qui part d'une idée sympathique.  Bref, on résume : un joli soin, malgré d'évidentes faiblesses de rythme (et de scénario aussi sans doute : on sent que ça pourrait creuser un peu plus), et une imagerie catho-bidulée naïve mais complètement assumée (notamment dans cette très belle idée du doigt levé... D'ailleurs, le personnage de Gabriel, à "elle" aussi le doigt levé tout le temps, comme vous pourrez le remarquer, ce qui est plutôt une bonne idée : entre "je te désigne au nom de Dieu" et "Je t'emmerde").
Les ombres au tableau, hormis le rythme, sont une ou deux répliques "drôles" pour les 12-15 ans et donc qui n'ont rien à faire là (mais là aussi, on en est pas inondé, donc on pardonne), et une petite faiblesse sur certains personnages secondaires. L’idée d'effacer le jeune apprenti (joué par Shia LaBeouf!!!! Pauvre garçon!) Pour lui donner plus de poids au final ne marche qu'à moitié. Et, au vu de la VF (malheur, ô malheur!), il est difficile de jauger le personnage du prêtre qui, de ce côté de l'Atlantique semble bien superficiel. Et les autres, alors? Haaaaaaa! Là, on entre en plein faisandage! Keanu Reeves, mon vieux complice! Je savais qu'on se croiserait ici un jour ou l'autre, mon petit gars! Je n’aime pas Keanu Reeves. C'est un peu le David Hemmings de sa génération. Comme disaient les Monty Python, on est plus proche de la bûche que de l'acteur. Il rate certaines scènes assez splendouillettement, notamment à cause d'un Hand-Acting et d'un Pelvis-Acting trop prononcés et maladroits. La peur d'être fadasse sans doute. Mais, bon, même s'il n'a pas fait de miracle, on peut le supporter, en regardant ailleurs de temps en temps! Bien sûr on imagine quelle superbe puissance cela aurait donné avec Jake Gyllenhaal (DONNIE DARKO et THE GOOD GIRL, voir mon article sur ce dernier film) ou avec Christian Bale (THE MACHINIST, même remarque). Là, on serait passé à la puissance dix mille. Ce n’est pas encore pour cette fois Keanu! Rachel Weisz fait là où on lui dit de faire, ce qui est déjà pas mal, très handicapée par un doublage morne. Et, je vous ai gardé le meilleur pour la fin... Il y a TILDA SWINTON, dans le rôle de Gabriel, et là, les petits gars, la production a eu bon goût, certes, mais aussi un sacré flair. Malgré sa courte présence, elle justifie presque pleinement le prix du ticket! Tilda Swinton est la meilleure actrice de l'univers, sans conteste. Elle illumine ce film, le creuse, et se glisse dans le peu de marge qu'on lui a donnée avec une grâce, un humour et une classe cosmogoniques! Elle est sublime, et rayonne de mille feux au firmament des galaxies. Elle est très loin devant tout le monde et fait partie de ces très rares acteurs à part, qui s'empare de tout avec le même délice. Allez voir ORLANDO  de Sally Potter où elle a le rôle-titre, si vous n'avez pas encore eu le bonheur de voir ce grand film. Allez voir les films de Derek Jarman dont elle fut l'égérie (LAST OF ENGLAND, EDWARD II, des chefs-d’œuvre absolus!). Revoyez ces courtes apparitions dans LA PLAGE de Danny Boyle (où elle jouait la chef du camp), ou dans ADAPTATION. Il faut la redécouvrir d'urgence. C'est une femme hors norme, à la puissance de jeu dévastatrice, sans avoir l'air d'y toucher, et qui a l'intelligence de jouer dans des films les plus underground, les plus abstraits, et aussi dans les films commerciaux. Il est vraiment temps de lui donner un grand premier rôle populaire. Je ne veux pas vous en dire plus, mais elle fissure le film de toute part, rendant insupportable de suspense le retour de sa prochaine séquence. Elle est le filigrane de ce CONSTANTINE. Et, le générique fini, on ne se dit qu'une chose : vivement CONSTANTINE II, si jamais cela a lieu, qu'on la revoit en Gabriel, et peut-être en co-équipier de Constantine, avec énormément plus de scènes...
CONSTANTINE est donc, un film relativement sympathique, loin d'être abouti, mais dont l'aura de l'actrice anglaise illumine joliment les quelques efforts notables dans la mise en scène.
Rayonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Logicielle 21/02/2005 12:31

Merci j'ai trouvé ton commentaire très sympas! Merci beaucoup!
signé: logicielle(future caméraman LoL)

yann de 18/02/2005 19:53

dans le genre le pire pour moi c est hulk deja le comics etait nul mais le film .. hier je me suis fait independance day je ne sais pas pourquoi et bien finalement apres je ne toujours pas pourquoi je me le suis fait ?

Dr Devo 18/02/2005 17:34

Ha oui, cher Olaf, j'ai oublié Dardevil!!! Quelle horreur ce film! C'est sans doute le pire de tous. Merci de me le rappeler. j'aurais du en parler dans cet article. DARDEVIL stigmatise a lui seul tout ce que je disais en debut de critique.... Tu seras peut-etre déçu de CONSTANTINE car tel que tu raconte le comic, ça a l'air tres different. Quouiqu'il en soit, vas y en te disant que c'est un film moyen avec un ou deux bons oments, un actrice sublimissime, et un soin notable dans la réalisation mêê si c'est pas abouti. Viens me dire ce que tu en as pensé... bonne séance... Dr Devo

Olaf Boldeche 18/02/2005 14:06

Tu peux trouver la BD en France sous le titre Hellblazer, 2 tomes édités par Toth. Ce sont 2 beaux albums couleurs, avec Brian Azzarello au scénario. J’ai particulièrement apprécié le tome 1, une histoire qui se passe en prison, tres noire, tres glauque. Constantine est présenté comme un magicien, il n’y a pas d’histoire de démons ou de vierge marie. On ressent un fort sentiment d’angoisse, la tension est présente à chaque page. Si graphiquement c’est très loin de l’univers de Miller et de Sin City, on retrouve cette thématique d’un homme avec un lourd passé, seul contre le reste du monde. Tu m’as convaincu : je vais aller voir le film ce week end, bien que les récentes adaptations de comics m’ai laissé sur ma faim (Ben Affleck en Daredevil : au secours !)