BACKSTAGE, d'Emmanuelle Bercot (France-2005) : Tu as vu ton idole se servir du beurre

Publié le par Dr Devo

(Photo : "C'est bon, mangez-en !" par Dr Devo)

AVANT-PROPOS
Le titre de cet article est emprunté à l'album éponyme du Drahomira Song Orchestra (on peut en écouter dans le juke-box dans la colonne de droite, ou trouver des renseignements sur ce groupe en cliquant ici (section music).
 
Dr Devo.
 
Chères Tinas, Chers Phils,
 
Les jours se suivent mais ne ressemblent pas sur Matière Focale, et on se dit que déjà, nous avons vu les quelques petits films excitants de la semaine. Comme souvent dans ces cas-là, on essaie de se rabattre sur autre chose, on se pousse à tenter des expériences. Ça vaut toujours mieux que d'attraper la scarlatine, comme disait l'autre.
 
Isild Le Besco est jeune, vit à la campagne, dans la brousse. Alors qu'elle rentre chez elle avec sa meilleure copine, une sacrée surprise l'attend. Sa mère lui a en effet réservé une surprise de taille : elle a demandé à l'émission Star À Domicile (ou quelque chose comme ça) de faire venir chez elle son idole : Lauren Waks (Emmanuelle Seigner), sorte de décalque de Mylène Farmer. En deux secondes, Isild reçoit un choc violent : son idole est là, dans la cuisine, en train de chanter une chanson rien que pour elle, sous l'œil d'une dizaine de techniciens très affairés. Isild est tétanisée, sous le choc, panique, pleure, tremble, et semble ne ressentir que de l'effroi et de la souffrance, alors qu'en général, dans ces émissions, les "surpris" sont fous de joie. À la fin de la chanson, Isild s'enferme dans sa chambre et refuse de sortir, furieuse et dévastée. Les producteurs de l'émission sont furax devant la réaction de la petite Isild : sa réaction de panique violente rend les images tournées obsolètes, et l'émission ne sera pas diffusée. Avant de partir, Lauren Waks dit un mot à Isild à travers la porte de sa chambre. Isild lui fait glisser une note écrite, puis la star s'en va dans sa belle limousine...
Le lendemain, après s'être accrochée avec sa mère, Isild décide de partir à Paris pour rencontrer de nouveau Lauren Waks, son idole. Elle commence à faire le pied de grue devant l'hôtel où réside la star, en compagnie d'autres fans hardcore !
 
Personne ne s'en cache et, bien au contraire, le film joue avec, sans faire de sentiment (ni d'ironie d'ailleurs), BACKSTAGE a choisi pour sujet la passion fusionnelle d'une jeune fille avec une star qui est, et c'est là que je veux en venir, largement inspirée par le personnage réel de Mylène Farmer, dont Lauren Waks n'est qu'une espèce de transposition, de décalque. Tout cela est très bien assumé, du reste. Non pas qu’Emmanuelle Seigner incarne une Mylène Farmer qui s'appellerait autrement pour des raisons de droit : elle incarne un personnage qui prend les mêmes apparences que Farmer, sans souci de transposition, car le personnage principal ici, c'est bien sûr Isild Le Besco.
Plus que les stars elles-mêmes (qui se sont banalisées avec leur surmultiplication), les fans hardcore et jusqu'au-boutistes, voilà un sujet bien passionnant, me dis-je.
 
Ça commence de manière assez intéressante, avec un générique en forme de chausse-trappe. Lauren Waks arrive sur scène, et un montage alterné, puis mélangé en fondu, présente de trop près la réaction des fans. L'image est granuleuse, vidéo quasiment, les couleurs sont vulgaires mais étonnantes, ça marche plutôt pas mal (surtout pour moi, qui me dit : "Ah oui, bien ce plan. Hola, celui-là, j'aurais pas fait ça comme ça... Oui, ça c'est bien... Oh mon dieu, c'est quoi ce cadre ?", etc. La douche écossaise de bon aloi, et tout à fait raccord avec la scène). La scène de générique se termine avec un fondu sonore sur de la musique plus classique, puis on change de décor avec une équipe de flics ou de commando qui arrive dans une maison. Flash-forward d'un drame... Non, c'est l'équipe de télévision ! Et dès que Lauren Waks débarque, on s'aperçoit qu'en fait, le générique n'est pas fini mais se poursuit là, dans une cuisine de Ploucville, et hop, la musique fermière re-débarque avec violence, apparition glauque de Seigner, succession de petits plans cadrés à gauche, des petits plans vulgaires, caméras de télé apparentes dans le champs, réflexion parasitaire des regards entre membres de l'équipe de tournage qui paniquent à la réaction de Le Besco, et s'effraient de la crasse plouc de cette maison, à juste titre d'ailleurs, mais avec condescendance. Le tout sur fond de musique fermière comme je disais, puis clash de la réaction de Le Besco, en transe, paniquée, pédalant à fond, faisant son Emily Watson (très bonne stratégie, d'ailleurs), nous confrontant avec un sentiment comme "quelque chose d'immonde est en train de se passer", un sentiment de pornographie et de viol, et ça ne finit jamais.
Violent, vulgaire, en chausse-trappe : le début de BACKSTAGE et ses longues six ou sept premières minutes sont peut-être le démarrage le plus glauque et le plus magistral de l'année !  C'est une séquence hallucinante, et j'avais les jambes qui tremblaient devant cette violence à montrer des choses vulgaires, sans relâche et de manière fantastique, en même temps que de manière sociale (il y a des remarques sociales dans cette scène, comme la réflexion sur la photo de PPDA, mais c'est tellement vulgaire comme argument, et de mettre ça dans son film, je veux dire à côté du reste) ; j'ai trouvé ça magnifique de putridité, de violence et peut-être de malice, car il faut quand même entendre les paroles de la chanson ! On devrait rire en fait, mais trop de sentiments sont mêlés, et en fait, c'est la panique cauchemardesque et crasse ! Brrr...
Ben, me dis-je, la petite Bercot, elle n’a pas froid aux yeux, et elle ne se pose pas la question du mauvais goût. Impressionnant ! (Surtout que je n'attendais rien de ce film, pour être honnête.)
 
[Pour vous donner une idée, c’est un peu comme si vous vous apprêtiez, à Matignon, à rentrer dans le bureau du Premier Ministre, qu’un valet en costume majestueux vous faisait entrer dans le bureau puis refermait la porte à clé, et qu’à l’intérieur, un DJ ringard vous balançait un remix techno à l’italienne d’un tube de Edith Piaf, en faisant hurler les enceintes tandis que, sans que vous ne puissiez comprendre quoi que ce soit, une machine déversait des tonnes de mousse (comme dans feu les soirées-mousses en boîte), et que la pièce soit envahie jusqu’au dernier centimètre cube ! C’est d’une violence absolue !]
 
Belle introduction, donc. La suite du film se divise en deux parties. Une première dans la chambre d’hôtel de Seigner, faite de rapports humains froids et baignés d’humeurs caractérielles, de toutes sortes et de la part de tous. On est alors dans quelque chose de glacial (même) et de glauque, même si tout cela nous paraît banal. Sans vous dévoiler quoi que ce soit, cette première partie aboutit à une espèce d’impasse ou de blocage assez logique, et le film se finit par une espèce d’échappée romantique (quand l’ex de Seigner ramène Isild qui, dans un mouvement volontaire cette fois, ce qui est très étonnant pour ce personnage tout en soumission pour son icône, regagne avec bonheur la maison familiale). Fin bizarre, et d’autant plus bizarre que ce n’est pas la fin.
Car après cette solution raisonnable, horreur des horreurs (et assez bonne idée) le film continue ! Et il continue, comme si cette fin en forme de retour au bercail n’avait pas eu lieu ! Il y avait donc là une volonté presque fantastique et manipulatrice. Intéressant. On revient à la case départ, et donc à l’hôtel. Sans s’en rendre compte (à cause de cette fin heureuse, qui est surtout une vraie décision, une vraie volonté du personnage d’Isild Le Besco), cette deuxième partie parait presque être celle d’un équilibre trouvé, d’une stabilité et d’un dépassement de la situation de départ. Il n’en est rien, rien n’a changé, et nous sommes seulement influencés par la certaine quiétude de la fausse fin ! Les situations dans l’hôtel deviennent plus caricaturales (notamment la séance d’enregistrement), de plus en plus  triviales. Jusqu’à des conclusions absurdes et glaciales (encore) qui achèveront définitivement le film, et combleront le fantasme absolu d’Isild. Il y a  une façon d’aller jusqu’au bout du cauchemar, d’en tirer des conclusions logiques et absurdes, qui enferme le personnage dans son rêve devenu réalité : et c’est pas beau à voir. Tu voulais ta chanson, tu l’as eu ! Brrr… Ça fait froid dans le dos.
 
On l’aura compris, je trouve sublime l’ouverture du film. La première partie semble assez sèche, plutôt bien jouée, avec des personnages intéressants et un réel sens du banal qui évite souvent la symbolisation hâtive. Jusqu’à cette fausse fin fantastique. Pas mal.
La deuxième partie me semble plus faible, le montage plus lâche  (si on peut dire), et on croit ressentir un enlisement certain, comme si tout cela durait trop longtemps, et qu’on se complaisait, et qu’on ne savait pas comment terminer ce film… Pourtant, on croit percevoir – mais n’est-on pas en en train de fantasmer le film, et lui trouver un sens qu’il n’a pas ? – que les éléments irréalistes se multiplient jusqu’à la caricature (l’arrivée de Benchetrit en studio) ou jusqu’à l’absurde (le «plan» d’Isild Le Besco que je ne dévoilerai pas !). En sortant de la salle, je me dis que la deuxième partie est quand même beaucoup moins bonne, voire complètement laborieuse !
Plus tard, je me dis qu’elle est malheureusement logique (pousser le film jusqu’à l’absurde et la logique, entrer dans une dimension plus fantastique). Et, peut-être, c’est la mise en scène qui fait patiner le film…
 
Point de vue mise en scène, c’est quand même pas le top. De petits plans très serrés, qui ont souvent l’air d’être tout panouillés. Pas beaucoup d’échelle de plans, cadre souvent pas beau, lumière quelquefois anonyme. Ça manque de but, ça manque de consistance, ça ressemble trop à un cahier des charges art et essai plein de sa propre caricature.
Il est certain que beaucoup de plans ne sont pas beaux, et qu’on a presque l’impression qu’Emmanuelle Bercot se refuse à faire quelque chose de beau, ou de gonflé et d’ostentatoire dans le dispositif, par exemple.  C’est donc du mou et du pas très joli, et c’est peut-être aussi là que la deuxième partie patine.
Dans la première, il y a aura quelques jolis plans, notamment à cause de la lumière (Agnès Godard) comme l’apparition de Lauren Waks dans le jardin ! Très beau. Le reste ne l’est pas forcément, et on a l’impression que ça se relâche au fur et à mesure. [Je pensais que la deuxième partie aurait pu être taillée au cordeau, ce qui aurait pu aider le sentiment d’absurde ou de fantastique. En fait, on a l’impression d’une espèce de modestie mal placée, un peu à la Claire Denis (que j'aime bien cependant), la peur de lâcher les chiens et de faire de l’ostentatoire. Du coup, on est dans une panouille plus anonyme, et même souvent pas intéressante. Ne reste plus que les acteurs et le scénario alors. Dommage. On remarque aussi de drôles de gros plans très serrés, pris de très loin avec un effet tremblé logique, pas très jolis mais complètement voulus : comme quoi, ça hésite.]
 
Pas grand-chose à dire donc de la mise en scène,  sans doute, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Les acteurs sont très bons en général, avec quelques faiblesses ici et là, mais bon… Le Besco, Seigner et Noémie Lvovsky sont très bonnes quasiment tout le temps. Le Besco et Seigner y vont même à fond, souvent en pédalant dans les descentes, sans se soucier  de rien, ce qui est plutôt pas mal.
L’autre gros atout du film, ce sont les chansons. Elles sont très bonnes. Pas parodiques, mais de biais, comme des copies carbones un peu imprécises du « style Farmer », ce qui donne un décalage sur des textes qui deviennent non pas drôles ou ironiques, mais glaçants et glauques, plus marrants du tout. Comme si Bercot avait voulu juste nous faire prendre un petit pas de recul, petit pas mais pas décisif qui noircit le trait de façon ludique mais noire. Bien joué. Dans la première partie, ça fait mouche, le montage sonore étant approprié. Dans la deuxième, c’est déjà moins bien, notamment dans la séquence d’enregistrement où la musique et les paroles sont tout à coup d’un banal frôlant la Star Ac’. [En même temps, me suis-je dit, c’est nul et anonyme, un peu comme si c’était Isild Le Besco qui avait écrit sans le savoir le texte, ce qui est, intellectuellement, une belle idée ! Quand c’est la fan N°1 qui écrit, ça donne de la soupe !]
Les chansons ne sont pas belles mais malignes, et décalent juste un peu le style Mylène, pour une mise en perspective ludique qui pourrait être drôle si le film n’était pas si inquiétant. La chanson de générique, avec des paroles encore plus de guingois, fait froid dans le dos.
 
En conclusion, on me verra plutôt embarrassé. Si l’ouverture du film est superbe et ose mettre les mains dans la vulgarité la plus crasse pour faire quelque chose d’improbable et d’oppressant, on est carrément plus refroidi par une deuxième partie (introduite pourtant de manière culottée) où les défauts de mise en scène ressortent plus. Pourquoi faire autant de plans serrés et jouer si peu de l’échelle de plans ? Dommage, car au fur et à mesure, le film se désincarne. Il manque peut-être un plan formel arbitraire, un système qui aurait pu laisser la part belle à une nuance entre le réel (plancher des vaches) et le fantastique.
Il y a quelque chose de profondément franc et glauque dans ce film qui, par timidité peut-être, ne semble pas se donner les moyens de faire quelque chose de…beau ?
 
Un peu dur, mais c’est ça, les bisous barbus de Matière Focale. J’aimerais beaucoup discuter de tout ça avec Miss Bercot.  Son film a quand même des qualités, et cette ouverture est tout bonnement superbe dans sa grande vulgarité. Voilà au moins qui n’est pas anonyme.
 
Bizarrement Vôtre
 
Dr Devo.
 
PS : Il y a un moment musical très ironique et très drôle, lorsque le père descend les escaliers avec la chanson sur l’inceste (et ses splendouillettes métaphores). C’est très bien, alors que le montage musical me semble également moins serré et moins judicieux dans la deuxième partie.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Pierrot 20/11/2005 19:11

Tiens, je ne m'attendais pas à ce que tu parles de ce film!
J'en sors tout juste et c'est pour moi un des plus beaux films français de l'année (avec le Garrel).
100% d'accord avec toi sur l'ouverture magistrale du film qui est d'une rare violence (violence sociale : regarde comme la cinéaste filme les fans comme de véritables clochards passant la nuit sur un banc.)
Ensuite, je te trouve un peu sévère pour la mise en scène que j'estime bien tenue toute la durée du film. Bercot a une façon d'inscrire les corps dans le plan qui me paraît témoigner d'un vrai travail de cinéma. C'est une "charnelle" : je trouve les gros plans sur les visages magnifiques, les plans serrés produisant des effets parfois étonnants (cette très belle scène d'amour où l'on en vient à douter qu'il s'agit toujours d'Isild le Besco et pas d'E.Seigner)...
Et puis ça fait plaisir de voir une vraie pensée de cinéma qui ne soit pas du petit discours psychologique ou sociologique à la Tavernier. Comme tu dis, la cinéaste n'est jamais dans la critique facile et stérile de la société du Spectacle mais elle cherche à montrer comment la violence sociale s'est déplacée au coeur du Spectacle (pour schématiser, le pouvoir est du côté de ceux qui ont les images et qui savent capitaliser leur corps).
Le film m'a paru très riche (thème du vampirisme, de l'amour comme appropriation de l'autre...) et jamais caricatural.
Je le conseille vivement...

Dr Devo 20/11/2005 09:51

Bah, tout le monde etait en train de pleurer que sardou était à l'hopital et tout? alors j'ai remis la chanson la moeux de Sardou, la plus indépassable!!

Et dans le reste on peut trouver su Tödliche Doris et du Sting! Ca rigole pas: alpha et omega!

J'espere ques les paroles dusardou t'ont plu!


Bisous,

Dr Devo.

Le Marquis 20/11/2005 02:43

Et encore : on n'a pas mis les photos!)

TdlC 20/11/2005 01:48

Pardon d'être légèrement hors sujet (mais si peu) mais c'est la première fois que je vois du Laibach accouplé (ou presque) à michel Sardou :)