ALEXANDRA, d'Alexandre Sokourov (Russie/France, 2007) : Je danse le Alexander...

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "Kein Mitleid für die Merheit" par Dr Devo]

 

Chers Focaliens,
 
Oui, oui, oui c'était bien les vacances, mais vous me manquiez (tu la sens l'audience qui monte ?). Allez, on s'y remet de plus belle ! Tous en salles ! The show must go on (du Chaâba !).
 
On met les petits plats dans les grands et on commence tout de suite ("pour cela, on accueille Petit Critique", comme disait le poète) Alexandre Sokourov, qui, rappelons-le pour ceux qui n'ont vu aucun de ses films, est sans aucune espèce de doute l’un des plus grands réalisateurs vivants sur notre globe. Je m'étais extasié ici même, déjà, de son dernier film LE SOLEIL, biographie loufedingue et sublimissime des derniers instants de pouvoir de Hiro-Hito, empereur du Japon à la fin de la dernière guerre. [Ce qui me permet de parler des deux autres films qui forment une trilogie avec LE SOLEIL : le sublime MOLOCH, qui raconte un week-end dans le nid d'aigle avec Eva Braun et Adolf Hitler (pique-niques, ballades dans la montagne...), et TAURUS, le film sur Lénine, qu'aucun distributeur français n'a jugé bon, ou n'a jugé bon de nous offrir à regarder !). Ici, avec ALEXANDRA, on change d'époque...
Quand le film commence, Alexandra, une vieille grand-mère russe un peu râleuse et un peu fatiguée, a déjà bien entamé le voyage qui la sépare de sa ville (Saint-Pétersbourg je crois...) et de la Tchétchénie où elle se rend. Elle cherche à revoir son petit-fils, coincé là-bas dans une base militaire. Elle emprunte notamment des trains de marchandises transformés en transports de troupes. Le voyage est long et assez ténébreux, surtout pour une vieille dame. Elle finit néanmoins par trouver la base de son petit-fils, qui l'accueille volontiers. Après avoir un peu erré dans le grand campement, elle le retrouve. Commence alors un séjour bizarre et lent entre conversations digressives avec son descendant, et exploration de la petite ville tchétchène à proximité du campement. Et cette ville n'est pas belle à voir tant elle a été bombardée. Alexandra, en allant chercher des cigarettes pour les militaires de la base sur le marché noir où les femmes tchétchènes essaient de survivre en vendant ceci ou cela, a un gros coup de barre et se fait recueillir par une femme du marché un peu plus jeune qu'elle. Lorsque Alexandra a fini de se reposer, la russe et la tchétchène se mettent à parler tranquillement... Drôle d'endroit pour une rencontre comme disait l'autre...
Bon, il faut bien avouer, ce n'est pas si facile de décrire ALEXANDRA sans  rendre trop simpliste son intrigue qui, il est vrai, se déploie sur un canevas assez dépouillé. Mais j'ai pris un certains plaisir dans ces quelques lignes à décrire le film de Sokourov comme un film art et essai classique ! D'abord, il faut bien le dire, pour me moquer un peu du marché, mais aussi pour faire la nique au désastreux accueil critique, à Cannes notamment, d'où, re-précisons-le, Sokourov est encore, pour la millième fois, revenu les mains vides, même pas avec une médaille en chocolat (il avait eu le prix du scénario pour TAURUS ! Gag !). Rien de nouveau sous et après LE SOLEIL donc.
Une fois encore, c’est totalement injuste. Si ALEXANDRA est moins foufou que son prédécesseur, et encore moins que MOLOCH, et s'il appartient comme je le disais hier (en plaisantant) avec mon ami Bernard RAPP, "à la veine naturaliste de Sokourov" (petits rires entendus !), c'est-à-dire à la branche fantastique armée, mais à mains nues en quelque sorte, du réalisateur.

J’ai quand même eu peur une demi-minute pendant le film, croyant que le réalisateur russe sombrerait peut-être dans le portrait d’une "mère-courage russe" (comme on dit souvent dans les pitchs de films asiatiques art-et-essai "mère-courage chinoise"), traversant le front à la recherche d’un petit-fiston qui mourrait dans ces bras après que le parcours, forcément initiatique, nous eut montré l’ampleur du massacre du conflit tchétchène, le tout arrosé de vodka de contrebande qu’on boit cul-sec ! Avec les yeux qui s’embuent. Envoyez la fanfare de rue tzigane qui joue l’adagio de Barber à pleins poumons ! Envoyez la russitude russe de l’âme soviético-soviétique ! Entre ici Yvan Rebroff avec ton cortège de troïkas ! "Oh mon petit-fils chéri ! Je te retrouve le jour même où tu as reçu un samovar sur le front et au front ! Tu agonises maintenant dans mes bras ! HAAAAH !!!! La guerre c’est injuste ! La guerre, ça tue !!! Heureusement j’ai le cancer, et je vais bientôt te rejoindre, Yvan !!!"
Vous voyez le genre ? "Bouge pas, meurs, et remporte des prix dans les festivals".
Laissons les incapables incapabiliser et sifflons tranquillement en nous baladant sur le champ de bataille réalisico-critique…
Bonjour Alexandre, c’est toi ? Tu n’as pas beaucoup changé ! Je vais m’asseoir, oui. Une tasse de café ? Merci !
Alexandra, petite grand-mère pas aimable, un peu conne, au début au moins, qui ne comprend rien et qui profite un peu de son âge pour râler. Militaires un peu perdus et hagards. Méfiance envers ce moujik tchétchène en Sergio Tachini, méfiance certaine même sur le mode BODY SNATCHERS (version Ferrara, scène des toilettes), mais même là c’est passager, ça effleure le voyage et le spectateur, on n'en parle plus, et c’est encore plus effrayant en quelque sorte, plus "réel" en quelque sorte (et tellement moins sondage IFOP, dit-il à l’oreille), tellement réel que ça débouche sur une belle incise onirique.
Par contre, la sensualité est au rendez-vous. Comme d’habitude, l’amitié, ou simplement la chaleur amicale d’un contact même fugace, a la charge érotique titanesque d’un geste amoureux chargé de désir ! Ce petit-fils a des gestes d’amants avec cette grand-mère qui elle-même a soif de lui. Ces militaires qui se regardent, ils veulent s’embrasser à pleine bouche ! Pareil pour Alexandra et sa nouvelle copine tchétchène : scène à la charge lesbienne (comme on dit un orage – sans le son – chargé d’électricité, potentiellement). Le mouvement humain, celui de l’attirance vers l’amitié de l’autre, est le même que le geste de l’amour. C’est comme ça. C’est un parti-pris esthétique. C’est sublime. L’atmosphère se décline, l’intensité parcourt le métrage et le temps (comprendre le temps et l’espace) comme un grondement de tonnerre menace mais n’apparaît pas (le son, surtout) dans une après-midi frôlant l’orage. Sensualité extrême, vent  soufflant dans les oreilles, blés lumineux gilgameshant comme des sumos avec des cieux d’encre, sensation extrême du présent, et douce absurdité de relations humaines choisies par soif… Voilà ce qu’est ALEXANDRA, portrait d’une grand-mère se faisant chier, sans doute, et qui décide d’aller au supermarché militaire pour se payer un petit-fils (vous remarquez comment elle choisit son petit-fils pendant les 30 premières minutes du film : elle regarde tous les soldats comme le type de la pub Jacques Fabre, et finalement, même dans le fond du magasin (le campement), elle hésite… Et elle choisit un gars qui sera son petit-fils, un peu comme chez Blier. Et d’ailleurs, lui aussi la choisit !!! Alexandra et son beau militaire, c’est un choix, pas un lien du sang justement (ça, les critiques officiels qui ont reproché à Sokourov son manque de vision politique auraient pu le remarquer : elle est là, la vrai dénonciation, s’il y en a !). Ce qui est beau dans la fin de cette première partie, c’est que curieusement, in extremis, le "petit-fils" accepte le rôle, et choisit aussi Alexandra comme grand-mère. [Autre chose belle : au moment du choix, Alexandra est bien embêtée car elle ne voit pas son visage ! Surprise par son réveil, elle semble dire "allez, hop, va pour celui-là", beau geste gratuit !
À suivre, autre belle séquence dans le char, qui est filmée et scénographiée comme une scène de voiture, dans la Kiss Drive, chez Nous en Amérique, comme une scène de drague au drive-in, dans un film de collège. Sublime sensualité, gérontophile diront les mauvaises langues, d’Alexandra s’intéressant à la kalachnikov. C’est beau. Le pire, c’est que c’est senti : ce n’est pas un choix moral, ce n’est pas un détournement de code, c’est la rencontre de deux modes, amitié vs sensualité (sexualité presque) qui finalement exprime la rare  profondeur, nécessaire profondeur, des gestes et regards de deux êtres qui se rencontrent et qui ont, ils le savent dès le départ, profondément besoin l’un de l’autre. [Comme quand vous rencontrez un copain, et vous vous dites : "Toi et moi, mon petit gars, il fallait bien qu’on se croise et qu’on se rencontre", ce que j’appellerais la sensualité de la nécessité amicale !]
 
Bref, tout cela nage dans une sensualité cubiste, abstraite un peu, de quoi parle-t-il au fond, il cherche l’humain et la description sensuelle (comprendre non dialoguée, non symboliquement chargée dans le scénario) du sentiment : L’INTELLIGENCE POÉTIQUE !!!! Voilà la bonne expression !. [Ce que n’est pas loin de faire les Roeg ou Alex Cox par exemple, c’est marrant ça, je n’y avais jamais pensé !]
ALEXANDRA, vaste recomposition arbitraire mais exacte du sentiment,  portrait abstrait et blieriste de la rencontre fortuite, composition concrète, est forcément, pour toutes ces raisons l’incarnation même du cinéma du Réel. Ce qui nous vaut des choses sublimissimes : comme l’arrivée en char absolument cronenbergienne, la photo et l'étalonnage splendides, le montage fabuleux de la musique, les bruits de grillons sur-mixés qui apparaissent comme par magie [si les critiques avaient des oreilles, ils auraient écouté le son et auraient réalisé que le son n’était pas celui d’un film de Ken Loach !], photo sublimissime je le répète (ceux qui n’ont jamais vu un Sokourov : vous ne savez même pas que c’est possible ! Un délice !], des blancs à la limite de cramer mais qui passent avec précision, cadre sublime, et surtout, sens du rythme superbe, presque sans y toucher qui donne beaucoup dans l’impression de douceur absurde du film, de la même manière que le jeu simple mais déconstruit (un peu) des axes et cette espèce de volonté de faire exploser au ralenti (tranquillement) le champ/contrechamp.
Alors évidemment, c’est un des films de l’année ! C’est sublime ! Pas besoin de faire une critique ! Comme disait Brigitte, avec sa voix vulgosse délicieuse : "Y’a pas de mystère !!!".  Je laisse aux critiques dits "pros " qui ont trouvé ALEXANDRA dégueulasse [cf. l’article du MONDE d’hier : en gros, ils reprochent au réalisateur russe de ne pas dénoncer la guerre en Tchétchénie, et donc d’être pro-Poutine ! Bien entendu le film, en vrai, ne parle pas de la guerre en Tchétchénie, d’ailleurs ce n’est pas le sujet ; lisez l’article, c’est hilarant !], je leur laisse, dis-je, le film avec Angelina Jolie sur Daniel Pearl, et autres cours de catéchisme bien pensants. Reprocher à ce film de ne pas être politique, c’est comme reprocher à une paire de ciseaux de ne pas savoir allumer une cigarette. Et faire du cinéma un vecteur de bienséance politique ou morale ou catéchiste ou autre, c’est comme demander à la Cuisine (l’art culinaire, je veux dire) de dénoncer la torture en Algérie, ou le travail des enfants sur les marchés du Sexe thaïlandais. Votre tarte aux pommes, même faite par Robuchon ou Bocuse, ne diminuera jamais l’effet de serre ! Bref…

Évidemment, si la critique parlait de mise en scène au moins dans un article par an et par journaliste, on n’arriverait pas à de tels non-sens de lecture ! [Quand je pense qu’ils sont si paumés devant l’abstraction légère d'un film aussi simple et direct qu’ALEXANDRA, j’aimerais bien savoir ce qui se passe dans leur petite tête quand ils voient PERSONA de Bergman !!! Ou LE MIROIR de Tarkovski ! Ça doit être mignon là-dedans ! D’ailleurs, c’est une honte, PERSONA ne dénonce pas le libéralisme et LE MIROIR ne dénonce pas le stalinisme !] On voit bien que le danger anti-démocratique, en France cette fois, n’est pas forcément dans les jeux de pouvoirs d’un président ou d'un gouvernement, mais dans la bêtise et l’auto-esclavagisme des gens de sous-pouvoirs, ici la critique, quelquefois les spectateurs ou les cinéphiles, qui sont trop contents d’être asservis et se mettent eux-mêmes les chaînes de la censure et de l’ordre moral aux pieds. La prochaine fois qu’on fait un film qui se passe en Tchétchénie, on demandera à ce journaliste du Monde (dire que ce type est payé pour ça !!!!! Quelle misère !) de bien avaliser le scénario, de mettre son cachet, pour être bien sûr  que tout soit correct, juste et approuvé !! Et puis on pourra aussi demander aux lecteurs de ce type de bien vouloir signer le devis du film. Et on fera un grand film humaniste. Un de plus !
Je laisse à tous ces gens toutes les petites merdes de films qu’on voit à longueur d’année, tous les films à thèses complaisants et pertinents comme un reportage de TF1 (ils ont beau dos de critiquer la télé !), tous ces films dégueulasses à force de renoncement esthétique que sont 99,58% des films faits dans les pays émergeants ou du tiers-monde, et tous ces films européo-américains d’auteurs où rien d’autre ne passe et ne s'exprime que dans le dialogue et le scénario, sans aucun soucis de bâtir une esthétique ou, rêvons un peu, quelque chose qui soit beau ! Je vous laisse ça !!! Allez vous vautrer dans le film de chambre et dans les dossiers de l’écran !!! Moi je garde Sokourov.
 
Non, sans rire, arrêtez de lire la critique, ces gens-là sont des criminels et des incompétents… Ils ont déjà sur les mains le sang des aliénations futures, et montrent sans le vouloir, j’en ai peur, qu’on est déjà à Facholand, depuis un temps certain même. Les mêmes iront pleurer quand les têtes commenceront à tomber sans doute… Bah…
En tout cas, laissez les clowns pleurer. La poésie, comme celle de Sokourov, est peut-être notre planche de salut. En tout cas, c’est une preuve d’intégrité. Are we not men ?
 
La suite, demain…
 
Holyjesusment Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : En fait, cette attitude journalistique est profondément raciste car elle considère le pays lointain, toujours émergeant, qui n'en finit pas d'émerger même, comme vecteur de films au "bon goût de là-bas, dis", comme la pub de Gotainer pour le couscous, avec les gros cheikhs arabes qui font du karaoké, c'est-à-dire avec des thèses autorisées qui sont uniquement "tiers-mondistes". En fait, ils maintiennent ces pays dans une forme de censure esthétique, ce qu’on fait aussi en France d'ailleurs, où le mec de banlieue n’a le droit que de faire L’ESQUIVE !!!!  Imagine un gars des quartiers de Sarcelles ou de Trappes qui vient demander des financements pour faire un giallo se passant dans le milieu de la musique classique ! Bref, en maintenant le gars de Sarcelles dans le ghetto rapisant de la banlieue, ou le cinéaste éthiopien dans le cinéma misérabiliste, ou le cinéaste russe dans le cinéma de dénonciation anti-Poutine, on interdit à ceux-ci de parler et de créer autour des choses qui les touchent, et on les cantonne dans une sorte d’apartheid thématique de sujets "autorisés" (comprendre ceux auxquels ils ont le droit) ! C’est profondément raciste bien entendu ! Si c’est ça l’exception culturelle… 

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Publié dans Corpus Filmi

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vierasouto 04/10/2007 16:27

Oui, je confesse que l'histoire d'une grand-mère allant voir son petit-fils en Tchétchénie, je n'ai pas eu envie d'y aller, j'ai pourtant eu plusieurs fois l'occasion d'y aller avant sa sortie!!! Pour les mêmes raisons que je n'ai pas envie d'aller voir "A Mighty heart", etc, vous l'expliquez parfaitement... Cet article est extrêmement brillant tant sur le film que sur le racisme consistant à maintenir qqu'un dans un statut de marginal exotique ou politique. Oui, dans Facholand, il faut son quota de bons sentiments déculpabilisants, sa dose d'antalgiques humanitaires, on ose à peine critiquer un film comme Persepolis qu'on n'a pas le droit de ne pas aimer, etc... Je vais tâcher d'y aller mais je viens de voir qu'il ne passe plus que dans 3 salles à Paris, sorti la semaine dernière, je crois... Je stoppe les compliments mais heureusement que ce blog continue!!! @+

lucileda 02/10/2007 14:03

je n'ai pas encore vu le film mais j'y cours. et Merci pour la vilippendation, on se sent moins seul à pester contre la charité misérable faite par certains distributeurs gnan gnan sans idées.

Norman Bates 27/09/2007 13:17

Ca s'écrit pas Sokurov ? Sinon, j'ai jamais pu voir un Sokurov : on dirait que les cinémas de ma ville se sont ligués pour ne jamais diffuser un seul de ses films...