[Photo tirée du film SILENCIO de F.J. Ossang, qui passe ce soir sur France 2 à 00h15)
AVANT-PROPOS :
Nous poursuivons aujourd’hui notre saga sur le cinéma français : L’EXCEPTION CULTURELLE SORT DU BOIS. Et c’est avec plaisir que nous le faisons, car ce soir sur
France 2 à 00h15, vous pourrez voir dans l’émission de France 2 HISTOIRES COURTES, le sublime court-métrage SILENCIO de F.J. Ossang, réalisateur français trop rare, que nous avions vu avant tout
le monde puisque nous avions assisté à la fin du montage de film. Cet article a été publié dans feu (elle ne paraît plus, mais personne n’a prévenu les gens qui y écrivaient ! La classe !) LA
REVUE DU CINEMA, dans un hors-série spécial sur le cinéma français qui bosse (!) et qui a été rédigé uniquement par des gens de Matière Focale dont moi-même, Invisible et le Marquis bien
sûr.
Quand nous avons vu SILENCIO, nous avons été scotché par la beauté de la chose au point que pour moi, ce court, format généralement
décevant à 98,56% pour votre humble serviteur, fut un des grands films de l’année dernière. Depuis, le film a fait du chemin puisqu'il a été présenté au dernier festival de Cannes où il a
été récompensé par le prix Jean Vigo du court-métrage. Donc ce soir, tous à vos cassettes ou à vos disques durs : enregistrez un des plus beaux films français que vous aurez l’occasion
de voir cette année ! A la télé en plus ! De plus, les lecteurs focaliens auront une sacrée surprise en regardant le générique, et en y retrouvant un nom connu par ici...
Nous préparions ce numéro, il y a quelques jours, quand lors d’un moment commun de détente sur fond de musique punk-industrielle, survint l’évidence : il est un cinéaste français
absolument atypique et inclassable, qui ne roule pour personne et qui est ouvert à tous, un cinéaste qui se bat de fort belle manière avec la chair de ses films, mais dont on ne place jamais le
nom, un cinéaste, sans doute le seul sur nos terres dont on pourrait qualifier l’œuvre de rock‘n'roll : F.J. Ossang. La décision a été vite prise. Ce numéro ne pouvait pas vraiment exister sans
sa présence, fût-elle au passé. Il était bien un de ceux qui méritaient le plus sa place dans ce hors-série. Si le français moyen que nous sommes ne semble, de nos jours, n’avoir le choix
qu’entre, d'une part, les descendants du pire Truffaut (les jardineries Truffaut ? Les alexandrejardineries Truffaut ?) de la plus trouble Nouvelle Vague, et de l'autre côté de la clôture,
des grosses machines de guerre télévisuelles que sont les blockbusters hexagonaux (les "bloquebusters" type GRAND MEAULNES), Ossang a une place tout particulière qui lui vaudrait quelques
hectares, haut la main, dans le domaine du "Château de l’Art et de l’Essai", mais là encore, il serait une catégorie à lui tout seul. La phrase précédente étant interminable, il n'est pas
interdit de prendre du recul en imaginant quelques secondes un thuya. Loin du tout-scénario, loin du tout-dialogue et du zéro mise en scène, loin des petits pathos persos, loin des ego du moindre
comédien-nain, loin des Topaloffades des comiques s'improvisant metteurs en scène, loin des films de chambre post-FEMIS (où est ma femis grise ? où est ma femis grise ? hou, hou, hou), loin du
signifiant de dossier de presse, et de ces films qui "interrogent notre regard", et qui "disent le Monde" (voire qui lisent Le Monde), loin de tout ça, il faut, à coups de dynamite, creuser une
place pour Ossang, homme exigeant. Loin des films sur papier, la matière des films s’organise sur la table des opérations, in vivo et avec les mains dans le moteur. Ossang revient !
Le réalisateur français des longs-métrages LE TRÉSOR DES ÎLES CHIENNES et de DOCTEUR CHANCE n'avait malheureusement pas fait de cinéma depuis dix ans. Nous nous mettons quand
même en marche, et nous le retrouvons facilement. Les nouvelles sont bonnes. Ossang nous invite à sa rencontre en pleine salle de montage cosy, dans un appartement secret du cœur de Paris. Les
volets sont clos, l’atmosphère est concentrée, précise. Et en même temps, la richesse des échanges entre le cinéaste et ses collaborateurs (deux ou trois, le dernier rang) est naturelle et
détendue. Il est alors émouvant pour nous de voir dans ce luxueux fauteuil de cuir sombre un Ossang lumineux et irradiant. Il ajuste quelques plans, ré-écoute quelques morceaux de musique, règle
un intertitre, essaie le raccourcissement chirurgical d’un plan (un peu à la Straub !), puis se retourne vers nous, et nous propose de voir le dernier montage, final, de son film
SILENCIO. Nous attendons le lancement. Et là, c’est le choc.
Il est vivant, l’animal. Tout s’explique. Ce nouveau court-métrage SILENCIO est absolument étonnant, et nous comprenons immédiatement que venir voir le Monsieur n’a pas été
juste un coup de nez, mais une opération indispensable, dont SILENCIO est la cerise sur le gâteau. Ce numéro sans Ossang n’était pas chose envisageable, et encore moins a posteriori. On demande à
revoir le film, ne pouvant croire une seule seconde que le cinéma français ait pu nous priver de lui aussi longtemps.
Tourné dans un 16 mm noir et blanc brut, volontairement archaïque, SILENCIO s’annonce comme une errance énigmatique en territoire inconnu, quelque part dans le sud de l’Europe. Routes défilantes,
paysages spectraux, sécheresse naturelle… Tous ces décors seraient d’une beauté émouvante en temps normal. Mais le voyage est déjà commencé quand nous embarquons. Et rien ne semble aller de soi,
ni rappeler une balade gentille. Il y a une gravité là, tapie dans le cœur, qui apparaît très vite à l’écran mais dont on ne réalisera la présence que plus tard, alors qu’elle est déjà là. On
comprend donc en retard que la ligne sinueuse du voyage est un trompe-l’œil, un voyage dans plusieurs dimensions qui finissent par n’en former plus qu’une, mais organisées non pas dans la
longueur de la route, enfin pas seulement, mais surtout dans la superposition d’éléments qui s’affrontent avec langueur, tout en achoppements, dont les jeux d’oppositions et de réponses n’en
finissent plus de la rendre encore moins sûre, ou plutôt encore moins prévisible. Reprenez un peu de thuya. On s’aperçoit qu’il n’y a pas que la Nature ou la Route, mais aussi cette (ces ?)
femme(s), ou plutôt cette présence féminine vague mais qui irradie tout, derrière l’image la plus anodine (un baiser non-prévu et court dans une piscine), comme dans la présence des plans les
plus fantomatiques où quelquefois, paradoxe, elle n’apparaît même pas (fabuleux plan du cimetière, dont on ne saurait dire la provenance, une image qui, pour ainsi dire, donne l’impression de
n’avoir jamais existé avant). C’est lorsque nous croisons les hélices d’une éolienne cubiste et malicieuse (car le film a un humour malicieux, surréaliste) qui n’en finit plus de revenir et de
redéfinir la trajectoire du film. [Ma théorie étant que la pointe des éoliennes dessine la carte du voyage, mais bon…] À partir d’elle, plus rien ne sera comme avant et comme je l'écrivais il n'y
a pas cinq lignes, on comprend que le voyage se fait par segments interrompus sans cesse, plus que par courbes parfaites mais mortes, créant un véritable mille-feuilles dimensionnel (Hein ? Quoi
?). Image mentale d'un bel et bon mille-feuilles. Dès lors, aucune image ne sera anodine, la moindre coupe sera un élément de rêverie et d’inquiétude, élément fragmenté en lui-même, et perdu. Une
espèce d’usine, un village, des roches, une voiture qui suit trop subjectivement notre regard (bien trop pour être honnête !), un champ d’oliviers ou un jeu de soleil, éléments qui semblent avoir
perdu tout naturalisme et qui, eux-même, que c’est étonnant (plus d'une fois, on a envie de s'écrier à voix haute "nom d'une pipe" mais on ressent plus fort combien pousser la voix serait alors
un crime) semblent, encore une fois, complètement fantomatiques. Tout est différent, tout est monté par nos rêves et interrompu par de nombreux intertitres, quasiment des slogans, dont
l’absurdité ou l’humour ou la poésie ou l’ouverture trop offerte nous plongent aussi dans des interrogations et des doutes enfouis là-bas, au plus profond. Plus nous avançons dans ce voyage qui
n’est pas (plus ?) le nôtre (impression renforcée par le fait que nous voyons le film sur la table de montage et inachevé !), plus on tombe lentement, ou plutôt, plus on s’enfonce dans un étrange
no man’s land. Comme disait Laurie Anderson, on marche, et sans s’en rendre compte, on tombe. À chaque pas nous tombons et avançons doucement, puis nous nous retenons de tomber, encore et encore.
Étrange sommeil quand même. Les intertitres ne sont qu’une voix poétique de plus dans le beau dispositif. Ils sont à la fois drôles, grandiloquents et touchants, base, repère et lieu de
perditions, ponctuation caillouteuse et artificielle sans laquelle aucun voyage, finalement, en tout cas pas celui-ci, n’est possible. La musique superbe de Throbbing Gristle ("Hamburger Lady" si
ma mémoire est bonne, qui vaut le déplacement à elle toute seule), complètement industrielle donc, déplace les liaisons de plans, déplace les sens et les centres de gravité, et établit
de nouveaux rapports entre le cadre (magnifique à pleurer, d’une très grande originalité), la photographie hallucinante (cadre et photo de Denis Gaubert, dont il ne fait ici aucun doute que
c'est un immense chef-op' déjà) et dense placée elle aussi sous le signe des saillies et du chaotique, et on l’aura compris, Ossang, dans sa poésie noire, dans ce sable de grève, cherche à la
fois la structure, la construction et la déconstruction immédiate ensuite, le tout sous le joug improbable et surréaliste de l’Intuition et la Sensibilité les plus débridées… et donc
exigeantes.
Il est de retour, tout en lyrisme, on l’aura bien compris, et on a hâte que SILENCIO commence son chemin dans le monde, oui, il est de retour et en sublime forme. Entre ici,
Docteur Fulgurance avec ton cortège de fantômes ! L’âme damnée de ce numéro, son beau parrain, c’est bien toi !
C’est dit !
(On me permettra de revenir sur les intertitres, en me citant moi-même, dans ma correspondance Outlook imaginaire avec quelqu'un qui leur trouverait un petit côté pompier :
« Je trouve que les intertitres de son film sont justement le point de contraste qui pourrait manquer (aurait manqué) chez un autre : poésie qui n'en est pas, slogans plutôt, surfaits, vraiment
too much (comme dans "ce mec est too much"), poussant la poétique au ridicule un peu surgonflé de quelqu'un de timide. Bien entendu, ils ont une valeur ambiguë, tels quels. Ils amènent rupture et
abstraction aux images, et ce sans désigner quoi que ce soit, plutôt comme s'ils étaient une évocation de quelque sentiment précis sur lequel on n’arrive pas à mettre le doigt, où on se plante
quand il s'agit de choisir les mots pour l’exprimer. Ils sont donc comme dans tout bon contexte onirique (et donc un peu anxiogène) grotesques et timides. J'aime bien. Faut dire que pour moi la
musique c'est du petit miel ! »)
Résolument Vôtre,
Dr Devo
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