LE FIL DE LA VIE de Anders Ronnow-Klarlund: j'ai des ficelles à mon destin

Publié le par Dr Devo

(Photo: la muse du Cinéma soufflant à l'oreille gourmande du grand réalisateur italien Mario Bava. Photo retrouvée par Le Marquis) 

 

 

Chers Gens,
Ce n'est pas souvent qu'on a des nouvelles du Danemark, terre supposée pourrie où quand même jaillit une des plus belles fleurs du cinéma, en la personne de Lars von Trier. C'est, encore une fois, cette fleur qui cache la forêt, si tant est qu'il y ait une forêt de films au Danemark, à qui on doit LE FIL DE LA VIE de Anders Ronnow-Klarlund, qu'on appellera affectueusement et pour les raisons que l'on sait Anders. En effet, c'est von Trier et sa société Zentropa qui co-produisent ce film assez curieux, sorti mercredi dernier dans les gros circuits de cinéma, et donc dans le mien (cf. ma carte illimitée). On notera d'ailleurs que cette sortie s'est faite dans la plus grande discrétion. Pas une fois, malgré la vingtaine de films vus dans ce cinéma en un mois, je n'ai vu la bande-annonce de ce FIL DE LA VIE. La raison en est, sûrement, que le film 1) étant danois, et 2) étant sans doute classé art et essai, les gros multiplexes se contentent de le sortir sans pub, ce qui permet 1) de toucher les subventions art et essai (au prorata des entrées bien sûr. Et oui, les amis, UGC, Gaumont ou Pathé peuvent toucher des subventions art et essai parce que le seul critère de ces films, c'est leur classement administratif. Voir à ce sujet mon article sur le cinéma populaire) et 2) ce qui permet de ne pas parasiter les ignobles aventures de Pollux qui, malgré ce qu'il raconte est bien un chien cabot et un chien de luxe. Ohohoho....
LE FIL DE LA VIE est un film d'animation atypique, et ce à plusieurs titres. D'abord, c'est un film réalisé avec des marionnettes, ce qui assez rare dans le monde de l'animation, surtout de nos jours, même si cette année on verra aussi le film des créateurs de South Park et sans doute l'adaptation de la série Thunderbirds.  Et d'un. De plus, le film, par son affiche, semble s'adresser aux enfants, mais on verra que ce n'est pas si simple. Par conséquent, voilà un produit atypique dans sa conception mai aussi dans le ton employé, et de trois. Le monde du cinéma animé ne brille pas, à quelques exceptions (Miyazaki par exemple) par son originalité. Tout y est affreusement calibré. Les histoires sont absolument toujours les mêmes, et  ne parlons pas des mises en scènes, par décence. On paye évidemment très cher notre tribu à Disney, dont chaque bouse, il y a encore quelques années, avant que Pixar ne change la donne, était célébrée comme géniale par les spectateurs enfants et adultes, là où même moi, qui ait toujours trouvé les films Walt Disney d'une laideur abyssale (mais peut-être moins laids dans l'esthétique que dans les scénarios insupportables),  moi-même, dis-je, dois reconnaître que la qualité des films Disney a considérablement baissé, atteignant le seuil du simple foutage de gueule esthétique et technique ces dix dernières années. Je n'ai pas vu LES INDESTRUCTIBLES, réalisé par Brad Bird, le respecté réalisateur du beau GEANT DE FER, mais gageons qu'une fois que Pixar règnera en maître sur le marché du film pour enfants, la qualité de leurs films baissera en proportion. On verra bien. Passons.
Atypique donc ce FIL DE LA VIE. Et avec quelques bonnes surprises. Le réalisateur, Anders donc, réalise en principe des films bien loin de l'univers des films pour enfant. Je me souviens notamment avoir vu en DVD POSSESSED, film fantastique et satanique, gentiment regardable dans sa première demi-heure et assez loupé par la suite, malgré la présence du toujours impeccable Udo Kier. Rien de très réjouissant, donc, chez Anders. Mais le film repose sur une belle idée. C'est un film interprété par des marionnettes, et de fort belle facture pour la plupart. Les fils qui les animent sont donc visibles, et mieux que ça, certains d'entre eux semblent même grossis (le fil est volontairement plus épais) pour des raisons esthétiques. Encore mieux, ces fils qui animent nos bouts de bois sont intégrés et dans l'histoire et dans la mise en scène. Les personnages sont très conscients de leurs fils. D'ailleurs, ils savent que si on coupe le fil principal, on meurt. Et, en plus, les décors intègrent cette étrange anatomie. Ainsi, les toits des maisons sont ouverts pour pouvoir faire passer les fils. Et quand il pleut, il pleut partout même dans le château du Prince pour cette même raison. Très bonne idée que de sur-montrer, puis de jouer de l'artifice, et enfin de l'intégrer à l'histoire. Très bien. D’autant plus que, du coup, le maillage incessant des fils à l'écran est très beau et très graphique, donnant de la texture à tout le métrage. Ce n'est pas tous les jours qu'un film a ce genre de parti pris fort, beau et risqué. Rien que pour ça, chapeau bas.
Il s'agit donc, pour résumer, d'un film fantastique en forme de conte, où les acteurs sont des marionnettes. Ce qui frappe d'entrée, c'est le soin dans la direction artistique. La lumière est travaillée (même si ces gris bleus, virant au vert de gris, ne sont pas ce que je préfère). Les décors sont beaux et assez originaux, au début au moins. Et quelques petites astuces font plaisir à voir. C'est donc la première bobine qui est plutôt impressionnante. Le cadrage, sans être sublimissime, est également bien travaillé. Et du point de vue de l'animation elle-même, rien à dire.
On remarque vite que l'histoire sera tragique. Je suis assez scié, d'entrée de jeu, que le film s'ouvre sur le suicide du vieux roi! Ce n'est pas le monde de Nemo! Le vieux roi se tue, se jugeant responsable d'une lutte sans fin et sanglante avec un autre peuple, guerre qui dure depuis des générations. Il laisse à son fils une lettre lui enjoignant de faire la paix au plus vite et de se méfier de son oncle et son sbire. Ces deux derniers interceptent le courrier, maquille le suicide en crime et le fils part à la guerre de plus belle. S'ensuit un parcours initiatique émaillé de trahisons, de chantage et d'emprisonnement des femmes et des enfants. Bref, ça ne rigole pas beaucoup. Ce qui a fait dire à certains critiques que le film était shakespearien! C'est complètement faux évidemment, mais nos chers professionnels du film, faut les comprendre, d'habitude ils tressent des louanges à Némo ou Aladin ("le rêveuh bleuuuuu"), et là ils sont tout déboussolés. Passons. Il n'empêche qu'on est surpris, et qu'une question évidente se pose. Certes, l'intrigue est plus noire et plus adulte que d'habitude, mais dans le même temps, le récit et la narration sont extrêmement classiques, et semblent posés sur des rails que rien ne fait dévier. C'est là que le bât blesse. L'histoire est très prévisible. Une fois le décor dressé, on attend tranquillement que tout se dénoue, et pas un événement dans le cours du film ne viendra nous surprendre. Au bout de 10 minutes, on comprend très bien à quelle sauce on va être mangé... et c'est ce qui arrive. Pas de surprise et surtout plus d'inventivité après ces dix premières minutes, que ce soit sur le plan esthétique, sur le plan narratif, ou sur le plan de la mise en scène. C'est la roue libre. Le manque d'originalité, caché par le dispositif, se fait sentir. On s'ennuie gentiment, et on comprend le problème du film. Les tout-petits sont hors-jeu. Le film n'est pas vraiment pour eux. À partir de 6 ou 7 ans, par contre, pas de problème. Mais on sent bien que cette histoire est un peu trop alambiquée, un peu trop alourdie par des dialogues essayant de tendre vers le théâtre (un des défauts les plus évidents du film), et surtout nos chères petites têtes blondes seront imperméables au rythme. Quant aux adultes, pour les raisons évoquées plus haut, ça risque d'être fort ennuyeux. Un film entre deux eaux donc. Ça me rappelle un autre film... Un peu de suspense, j'y reviendrai en fin d'article.
Et puis il y a un autre gros défaut. Au fur et à mesure, le film perd son originalité esthétique. Le cadrage se systématise et surtout la photographie devient moins convaincante. Et surtout, l'emploi assez judicieux des matte-paintings en début de film devient, au fil des bobines, de plus en plus kitsch et désastreux. Peu à peu, le film devient donc plus laid (ou moins beau!), jusqu'à atteindre des sommets de niaiserie. Et la dernière image du film est un sommet immonde de bons sentiments débiles et de guimauve graphique qui laisse vraiment un mauvais goût dans la bouche. Le pétard est décidément mouillé, et les choix artistiques ne font plus illusion. On sort alors de la salle en se disant que le film n'a jamais su soumettre les marionnettes à un rythme de mise en scène, par le montage par exemple. La monotonie est rythmique donc. Déplacements, caractères des différents personnages, tout cela sent bon l'uniformité. On sort de la salle en se disant que, finalement, on pas si bien dormi que ça!
Je repense, avec nostalgie à une des rares expériences filmiques pour enfants et pour les autres qui fut vraiment originale. Il s'agit de DARK CRYSTAL. Voilà un film qui touchait complètement et enfants et parents, par son originalité esthétique, par un scénario riche et ambigu, et par inventivité incessante dans la mise en scène. L'univers développé avait ses règles certes, mais était soumis à une mise en scène qui avait un sacré caractère. Et la comparaison avec LE FIL DE LA VIE fait, évidemment, très mal. Votre bon docteur se dit, à l'heure des comptes, que ce n'est pas encore aujourd'hui que ce magnifique accident qu'est le film de Jim Henson et Frank Oz se répètera et que, malheureusement, la recherche des plus grands dénominateurs communs en matière de films pour la jeunesse, a encore de bons jours devant elle. Au détriment de l'aboutissement artistique bien sûr. Et finalement, si j'avais été de mauvaise humeur, j'aurais peut-être vu dans LE FIL DE LA VIE un film jouant sur deux tableaux, peu courageux et très opportuniste.
 
Splendouillettement Vôtre,
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Marilyss 15/05/2006 20:53

Ca expliquerait bien des choses en effet.J'ai eut un peu de mal à trouver quelque chose qui n'existait pas en fait...Merci beaucoup pour  le renseignement, je suis un peu déçut, mais le principal, c'est de la voir un jour.Merci !

Dr Devo 15/05/2006 02:18

Marilyss,Le film n'est pas sorti en dvd. J'ai lu sur un forum qu'il pourrait sortir en septembre ou en octobre. Patience, donc...Dr Devo

Marilyss 14/05/2006 23:56

Bonsoir Dr DevoC est par désespoir que je suis tombé sur ton blog/site. En effet, un ami aimerait voir le fil de la vie, mais ne le trouve pas. C est donc blasé qu il m a demandé de regarder sur emule si je pouvais le télécharger. Résultat, rien.J\\\'ai fouillé quelques sites de vente de film, je n ai pas eut davantage de succé.C est donc en dernier recourt que je te demande si par hasard tu n aurais pas une idée sur l\\\'endroit ou je pourrais trouver ce film étrange.Bien que ta critique parle de certains gros défautls, il m\\\'interesse, ne serrait ce que pour voir la mise en scène.Merci

Dr Devo 21/02/2005 14:02

Balibaloo, si vous le voyez tenez moi au courant! dr Devo

Balibaloo destroy me, I wanna be dirty 21/02/2005 13:56

J'ai vu, moi, une bande-annonce de ce film (il est vrai que c'était dans une salle Beaux-arts et essayage). Elle me donnait envie d'aller le voir, mais "vendait" bien entendu le principe du film (mais pour une fois pas l'histoire, heureusement) au cours de ses 3 minutes. Votre critique me donne également envie de lui donner sa chance. On verra bien.