THE CONSTANT GARDENER, de Fernando Mereilles (UK-Brésil, 2005) : Le Safari Magique de Mister Bwana (Magical Bwana Mystery Tour)

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Les Gentils vont pleurer..." par Dr Devo, d'après une idée de Bernard RAPP et du Marquis)

Visionneurs, Visionneuses,
 
Et bien ça y est, c'est vu, c'est fait, je suis allé à la fameuse séance "camembert-view" à laquelle j'étais invité par mon cinéma Pathugmont. L'expression "camembert-view" est de notre ami Tournevis, collaborateur de ce site, et que j'eus hier au téléphone, quelques minutes avant la séance. "En fait, dit-il, c'est comme une sneak preview à la française, et sans enjeu car le film est déjà fini." Oui, oui, c'est exactement ça : ça donne faim, c'est gratuit mais ça pue un peu, c'est le camembert-view, dont le nom est aussi vulgaire que les films présentés, peut-être ? Ça, on va voir.
Pathugmont soutient certains films en imposant un "label des spectateurs Pathugmont", très bon label, car en général, vous pouvez fuir à toute allure quand vous le voyez : en général, c'est ignoblement mauvais, ce qui fait, de facto, de ce label un excellent indicateur. Et donc, j'étais hier invité à une séance où le jeu consistait à voir un film mystère. On ne sait rien du tout, et le titre du film n'est même pas affiché sur le panneau électronique à l'entrée de la salle ! La tension monte, tu la sens ?
 
Madame étant submergée de travail, la pauvre, je suis allé goûter le munster en compagnie de Bertrand, le blogmeistre du site Nadjalover, hilare et salivant à l'avance à l’idée du procédé qui, il le savait, allait sûrement nous mener devant un film qu'on avait pas envie de voir. Mais l'œil du Bertrand, malicieux et joueur, brillait de mille feux. Nous nous sommes d'ailleurs remémorés l'avant-première de FOON, la "délirante" comédie que nous avions vue il y a quinze jours et qui sort aujourd'hui. Si on était au même niveau encore ce soir, il y aurait ou de quoi rire, ou de quoi se pendre. L'heure approche, et nous allons vers le contrôle où l’on nous remet un petit crayon de bois et un mini-questionnaire en forme de QCM. Les lumières s’éteignent et le générique démarre, le logo Focus Feature apparaît, chic ! un film américain, et non pas vraiment, mais ce n’est pas français, chic ! le Scott McGehee, dit-il, mais non, pas ça non plus...
 
Ralph Fiennes (je sais...) est un haut diplomate anglais, souvent en poste en Afrique, et dont le hobby est l'horticulture. Il rencontre Rachel Weisz qui est on ne sait quoi, une sorte de lobbyiste, ou une sorte d'alter-mondialiste. Dur à dire. En tout cas, c'est une jeune femme passionnée et remplie de convictions, qui gravite autour des ONG qui aident les populations misérables du globe.
Les deux se rencontrent lors d'une conférence donnée par Fiennes, qui se finit par une intervention hystérique et stupide de la part de Rachel, qui se met à reprocher à Fiennes, représentant du gouvernement britannique, l'intervention du pays en Irak. Le pauv' Ralph n'y est bien sûr pour rien, et la Rachel s'excuse in peto. Quelques heures et quelques verres après, la pasionaria et le diplomate finissent au lit à faire des galipettes. C’est le début d'une histoire d'amour. Rachel demande à suivre Ralph en Afrique, là où il travaille.
Quelques mois / années plus tard. Ralph apprend que Rachel et un de leurs amis noirs se sont fait exécuter violemment sur une route déserte, alors qu'ils se rendaient dans un petit village. Choqué, Ralph va essayer de démêler le vrai du faux, et essayer de savoir ce que sa femme faisait avec cet homme, ami du couple, et s'ils étaient amants. Il va aussi s'interroger sur les motivations de Rachel : enquêtait-elle sur quelque chose pour le compte d'une ONG ? Avait-elle découvert un scandale politique ? À mesure qu'il enquête, Ralph se rappelle les temps forts de son existence avec celle qui fut sa femme...
 
Réalisé par Fernando Meirelles, réalisateur totalement  surestimé (et qui devait beaucoup, encore une fois, au mouvement tarantiniste), de LA CITE DE DIEU, plongée violente, baroque et réaliste (si, si) dans les favelas racailleuses et les quartiers gangstérisés du Brésil, THE CONSTANT GARDENER se veut une dénonciation de la mainmise peu scrupuleuse des industries pharmaceutiques sur le continent africain, déjà rongé par la misère et la violence, où elles trouvent un merveilleux laboratoire à échelle continentale pour tester des produits dangereux, autour du sida notamment, sur des cobayes humains désargentés et n’ayant d’autre choix que d’expérimenter ou mourir. Opération d’autant plus « maligne » qu’à terme, à la vitesse affolante à laquelle se propage la pandémie, l’Afrique va devenir un marché plus que juteux, et des milliards de dollars sont à la clé !
Comme le dit très bien un lecteur-scripteur de imdb.com, le film est un 3-en-1, puisque qu’il se déploie sur trois niveaux : la romance, autrement dit l’histoire d’amour, le thriller géopolitique et le réalisme social, oui, encore lui.
 
Avanie et Framboise sont décidément les mamelles du Destin, comme disait le poète. Et ne tournons pas autour du pot. Après avoir vaguement espéré que nous allions regarder LORD OF WAR, le prochain Andrew Niccol, il a fallu se rendre à l’évidence, ce n’était pas ça, pour de simples raisons plastiques. On ne va pas tourner autour du pot, disais-je : THE CONSTANT GARDENER est d’une laideur esthétique remarquable ! C’est quasiment un festival. Projeté au format 1.85, je me suis même demandé si le projectionniste n’avait pas un peu confondu avec le 1.66, mais non, malgré moult fronts d’acteurs coupés et autres horreurs du même métal, nous étions bien dans le cadre original. La chose est juste ignoblement mal cadrée. Bien en-dessous du niveau esthétique du moindre téléfilm, le film est une horreur de mise en scène, dont les défauts, bien entendu, sont intimement liés, mais pas seulement, au scénario. Mauvais cadre donc, dont on peut même dire qu’il fait mal aux yeux, et dont on se demanderait presque s’il ne fut pas tourné au caméscope, comme au désormais mythique anniversaire de ma Tata Jeannette dont nous parlions, il y a quelques jours. Non pas que ça tremblote de partout. Effectivement, ça tremblote un peu, filmage à l’épaule, « style réaliste » oblige (joli oxymoron), mais surtout la volonté de ne pas faire d’images belles, surtout pas, c’est péché sans doute, fait glisser en quelques plans le film dans une espèce de n’importe quoi de composition. Rough is the color, sans doute, comme ne disent pas nos amis anglo-saxons, mais quand même, me dis-je in peto, ça commence bien, déjà il n’y aura pas de cadre, et déjà on sait qu’esthétiquement, ça va côtoyer l’ignominieux pendant une heure et demie. Devant la salle bourrée à bloc, tu m’étonnes, d’heureux possesseurs de cartes illimitées, salle où nous fûmes accueillis par un des salariés du cinéma par un « ce soir, c’est vous les critiques ! », qui nous fit bien rire Bertrand et moi (cette délicieuse sensation d’être un espion au venin insidieux…), je me dis que tiens, paradoxe, nous étions tous venus pour voir du… cinéma, en fin de compte. Ben oui. Mais non.
 
S’il n’y avait que le cadre, peut-être aurions nous été plus indulgents, mais malheureusement il y a aussi le reste. La photographie d’abord. Etrange choix, comme un écho aux étalonnages stylés et multiples (et pas très intéressants) de LA CITE DE DIEU, le film est filmé en 35mm et aussi en super 16, le tout sans doute repassé à la moulinette du transfert vidéo. Bah, c’est de la cuisine, bien sûr. Le résultat est sans appel : la photographie est dégueulasse. Les scènes de nuit ne valent même pas celles d’un bon Derrick, les intérieurs, naturalistes à souhait, sont granuleux et gris, par opposition bien naïve à une tentative ratée de textures sur-contrastées et sur-étalonnées quand on s’aventure dans les territoires si exotiques des villes et villages africains. Comme une volonté de jouer sur le coté ocre, bleu et sang des belles images de Geo ou du National Geographic, mais passées au crible de la texture des films tournés à l’arrache, tu comprends Coco, c’est quand même du cinéma à message. Quoi qu’il en soit, le résultat est ignoble, et résume, outre son outrecuidante condescendance à l’égard de ce joli continent rempli de tiers-mondistes au cœur si pur (on y reviendra), la fabuleuse destinée immodeste du réalisateur, qui fait parti de ces cinéastes qui croient pouvoir s’affranchir de faire un objet qui soit beau. Etonnant, non ? Imaginez un tableau dans un musée qui soit mal exécuté et dont les couleurs et les traits soient très laids. Irions-nous nous extasier sur la toile au prétexte que le sujet est bien ? Bon, ceci dit, on voit le fantasme de cinéma « à l’épaule » qui se cache derrière tout ça. On sent les influences de filmage. Comme disait Michael Lerner dans BARTON FINK : "Ça serait bien d'avoir ce ton Cassavetes !"  Et là bien sûr, on ne peut que conseiller à Meirelles d’aller les revoir, les films de Cassavetes, cinéaste qui fait fantasmer tout l’art et essai, et dont personne ne retient rien. Parce que, chez l’américain dont on vante à tour de bras le « génie » (terme vague et socialement imposant qui permet de ne pas citer des qualités plastiques qu’on serait bien incapables de nommer, d’ailleurs), c’était quand même autre chose. Les cinéastes branchés contemporains s’en revendiquent, et revendiquent encore plus le retour à un cinéma brut (caméra-stylo ?), et l’attention fétichiste portée aux acteurs et aux personnages. Des films qui avaient du sens, quoi. Je respecte profondément notre ami John. Mais, outre le fait qu’il ait eu des acteurs formidables et qu’il ait travaillé sérieusement avec eux (c’est bien la moindre des choses !), le mérite principal du bonhomme, c’était quand même de faire des films qui se nourrissent non pas des pseudo-valeurs sus-citées, mais d’un sublime cadrage et d’un montage très rigoureux ! Cassavetes, c’est d’abord du montage, les cocos ! Et du cadrage ! Arrêtez deux secondes de nous bassiner avec des théories fétichistes sur les interprètes, Cassavetes, c’est d’abord une mise en scène rigoureuse. Et Meirelles, comme les autres, devrait quand même revoir tous les films du Maître, parce que manifestement, ils n’y ont rien compris, ou n’ont retenu aucune leçon. [On retrouve ici un trait caractéristique, dans cette volonté de ne retenir que le vernis, des ces gens qui veulent être réalisateurs de profession avant de mettre en scène des films, si vous voyez la nuance. On ne retient que la couche supérieure (ici, les acteurs et le filmage à l’épaule), on confond les symptômes merveilleux et la cause beaucoup plus magistrale, et on est incapable de comprendre en fait comment le chef-d’œuvre originel a pu fonctionner. Evidemment, on pourra légitimement être dégoûté par le suivisme de ces réalisateurs qui jouent les écorchés vifs, en pompant, mal, leurs aînés talentueux. C’est pas très punk, tout ça. Et ce n’est pas avec ces gens qu’on va faire avancer la cause de l’Art !]
 
Pour les textures, on conseillera par exemple LES IDIOTS de Lars Von Trier, film à propos duquel on pourra également faire les mêmes remarques qu’à propos de Cassavetes. Le danois et l’américain ne se seraient jamais permis de faire des choses aussi laides (ce qui peut arriver, remarquez…), ou du moins, n’auraient jamais renoncé à faire ce qui fait de leur moyen d’expression un art digne de ce nom.
 
Je passe rapidement, pas la peine de gaspiller de l’encre virtuelle, sur le montage, très laid lui aussi, sans aucune logique, et dont la  seule expressivité, bien pauvre, consiste à placer dans l’introduction une poignée de plans en flash-forward qui seront repris au "temps présent" plus tard, dans la dernière partie (Dieu que c’est original !), et à faire un pauvre montage alterné entre présent et passé en ce qui concerne la relation entre Ralph Fiennes et Rachel Weisz. Evidemment dans les tout derniers plans, les apparitions fantomatiques et flash-backiques (si je veux) de la défunte rejoindront le présent funeste de Ralph Fiennes, dans une sorte de paradis temporel fantastique, comme on peut en trouver dans tout bon roman Harlequin qui se respecte. Bref, le montage n’est vraiment pas original, et n’est de toute façon utilisé de manière significative que dans une petite dizaine de plans, une ou deux minutes sur les 129 que compte le film. Le reste consiste simplement à caser le maximum de gros plans, faisant fi, de cette manière, de tout montage.
Côté son, il ne se passe rien, c’est de l’illustratif. Geoffrey Oryema ou un de ses confrères déboulent à tout bout de champs dès qu’on voit des autochtones (on ne dit plus indigènes, c’est connoté), et même, dans une des scènes clés du film, on a droit à un pompage ostentatoire et en règle d’un des plus célèbres thèmes de la BO de LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST, de Peter Gabriel. Là aussi, une chouette conception de la création artistique comme pillage de tombe, c’est classe !
 
[Surtout que le pillage est clairement dénoncé dans le film... Enfin bon, je dis ça, je ne dis rien, passons...]
Pour toutes ces raisons, le film est complètement ignoble. C’est tout. Quant au fond, il y aurait évidemment énormément à dire.  On va essayer de ne pas traîner. Le film est d’abord lamentable pour des raisons cinématographiques, et les quelques apartés que je vais ajouter ci-dessous, s’ils reprennent des termes du vocabulaire "politique", sont d’abord à interpréter, comme toujours sur ce site, comme des éléments cinématographiques. [De la même manière que lorsque je disais dans un article que MILLION DOLLAR BABY était réactionnaire ; il faut entendre qu’il était réactionnaire, de manière intrinsèque, sur le plan du cinéma. Les opinions politiques ou autres d’Eastwood ne m’intéressent pas.]
 
Evidemment, THE CONSTANT GARDENER, adapté d’un roman de John LeCarré (ben oui...), se veut bougrement iconoclaste. À travers son entreprise de dénonciation des industries pharmaceutiques, le récit se dit adulte et mature. On parle effectivement du comportement criminel de ces industries, intimement liées à la complaisance meurtrière des grands états qui sacrifient sur l’autel du profit les Intouchables du tiers-monde, cibles faciles car pauvres en tout et engluées dans de désastreux problèmes multiples : pauvreté générale, corruption, violence des bandes armées, pouvoir fantoche, maladie, etc. Tout cela est vrai, bien entendu, les pontes de l’industrie ont décidément du sang sur les mains. La nouveauté consiste ici à faire aussi baigner dans la bouillabaisse ougandaise les ONG, complètement inutiles, dépassées, débordées par tout et par tous, dernier chaînon de ce qui se fait de pire en Occident : le chagrin, la pitié et la bonne conscience incarnée dans la participation aux œuvres de charité en faveur du Petit Noir qui crève là-bas, c’est trop injuste. Ne voyez pas dans cette dernière remarque du cynisme de ma part. Oui, c’est injuste, effectivement, et oui, il y a des éléments tout à fait véritables et authentiques dans ce film, bien sûr. Or, faire un film, et accessoirement un scénario, c’est assembler divers éléments pour en faire une construction logique et / ou baroque / subjective. Il ne suffit pas d’assembler des morceaux de vérité pour faire acte de pertinence. De ce point de vue, le film de Moreilles fait figure d’incroyable dé-monstration.
 
Tout d’abord parce que le film, qui tire sur tout ce qui bouge et sur trois niveaux en plus, comme on l’a dit plus haut, aboutit à un vaste gloubiboulga, un maelström chaotique d’évidences qui ne forment jamais une chaîne de réflexion, déjà, et qui ne proposent pas non plus un regard subjectif sur la situation traitée. Et le résultat est purement abominable ! On pourrait même y lire une forme de cynisme épouvantable, des plus bêtes. Le film est quand même vu par le prisme du couple principal, dont les relations sont bien symboliques. Elle, pasionaria impliquée, constamment révoltée par la moindre injustice, et ne pouvant se résoudre à se taire sur la Misère de ce pauvre monde. Lui, diplomate, non pas inhumain, très loin de là, il est même sensible le garçon, mais représentant d’une société et d’un Etat de droit, qui de fait incarne le système et la croyance du bon fonctionnement des institutions. Non pas qu’il s’agisse pour lui de fermer les yeux et de ne pas voir la corruption et le meurtre, mais par simple attitude opposée à sa femme, en ce qu’il incarne aussi une institution. Et un politique ne peut taper sans cesse dans la fourmilière. Le film joue donc sur l’opposition entre Individu libre et révolté et Société inerte et indéboulonnable. Et bien sûr, l’individu réveille les consciences dans un joli parcours romantique.
Que c’est naïf ! Évidemment, ça ne peut pas marcher. Parce que justement, le film joue sur la carte du réveil de la conscience individuelle, et que le "point de vue" (enfin, façon de parler) s’exprime constamment sur l’échelle du collectif, justement ! Comment voulez-vous que ça marche ? En fait, l’opposition entre les deux champs de vision n’est qu’une façade, sans doute inconsciente. Parce qu’ignorer que les arguments d’une grille de lecture sont appliqués à une autre, c’est se mettre le doigt dans l’œil. C’est comme commenter le saut à la perche avec des termes de football ! Ou danser sur l’architecture, pour reprendre la célébrissime phrase de Steve Martin ! Ça n’a aucun sens. Le film pèche autant par l’absurde situation africaine, ici romantiquement évoquée dans un romantisme noir (sans jeu de mot, bien évidemment), que par l’absurde double grille de lecture.
 
Il y a dans le film, dans sa partie finale, une scène qui en dit plus que de longs discours. Un médecin qui s’occupe d’un village paumé dans le désert montre à Ralph Fiennes une boîte entière de médicaments qu’il est obligé de mettre au feu, car la date de péremption est dépassée depuis des lustres. Or, ces médicaments viennent des ONG, et donc de l’effort de la communauté internationale. Le médecin déclare que dans cette boîte de médicaments, c’est toute la bonne conscience des peuples d’occident qui s’incarne ! [En plus, que cette phrase soit juste ou non, elle vous donne une idée de l’incroyable condescendance du réalisateur face aux spectateurs, qu’il se met tout à coup à traiter de criminel et d’inculte !]
Mais que fait le film justement, dans le portrait sentimental (c’est l’adjectif qui importe ici) du tout et tous pourris ? Il fait, incarne et alimente ce qu’il dénonce ! Et c’est là le scandale absolu de ce film !
Ben oui, finalement, le film, dans son hollywoodisme concret (j’y reviens), nourrit les maux mêmes qu’il dénonce, à savoir nourrir la bonne conscience de l’occident.  En mélangeant tout, sans point de vue et sans avis, le film revient, malgré ses volontés "adultes", au fameux : c’est con la guerre, c’est con la maladie, et ici, c’est con la misère ! Retour au niveau de la dissertation de collège. C’est du brutal.
 
Et comme tout film à thèse propagandiste qui se respecte, THE CONSTANT GARDENER, bien loin d’avoir un quelconque avis subversif, se noie dans les clichés africains les plus salaces et les plus banals. Dictateurs corrompus qui s’achètent des Mercedes (dont je note qu’ils sont présentés en premier dans le film, et donc désignés comme responsables majeurs du désastre, là où le film veut nous montrer au contraire qu’ils ne sont que des pions à la solde de l’occident), petits enfants noirs au grand cœur, peuple noir à l’art primitivo-moderniste détourné en mode d’action éducatif (l’ignoblissime scène de théâtre de rue, qui joue une pièce didactique sur le sida, la télévision de l’Afrique, tu vois, brother, l’utilité de détourner le médium archaïque, merci, y’a bon les blancs), police partout, justice nulle part, hôpitaux surpeuplés, grands noirs au grand cœur, mosaïques bigarrées et tellement généreuses des cités bidonvillesques, si riches en couleurs, diplomates ne cherchant qu’à baisouiller tout ce qui bouge, mercenaires noirs encore plus sauvages que le blanc (on coupe les parties génitales, on crucifie, on ne se contente pas de tuer en gentleman, on sadise), pilleurs de villages, et bien sûr le formidable pilote d’avion, noir bien sûr et travailleur humanitaire si grand de cœur et tellement si juste. Et bien sûr, in fine, l’Afrique majestueuse des grands paysages sauvages !
 
Impossible de discerner le moindre éclairage. Le chantage à l’émotion est constant : fille-mère mourrant après avoir accouché (et bébé à suivre, nourri au sein de la femme blanche qu’on interpelle à coups de Maman dans les rues défoncées de la ville), petite fille de 6 ans qu’on est obligé d’abandonner aux pilleurs, petits enfants et jeunes adultes majestueux tout en puissance sportive de leurs beaux corps musclés, qu’on va placer bien sûr face aux kalachnikovs des mercenaires, ralentis sur les villages brûlés, ralentis sur les bébés qui pleurent, sacrifice accidentel (faut oser quand même) de la femme noire qui prend une balle à la place du héros, plan en hélicoptère sur les massifs sauvages (oui, parce que pour filmer comme la nature et la montagne sont belles, on ne va pas te faire un plan à l’épaule, on va, comme dans la pub pour Côte D’or, te filmer tout ça en hélico !), beauté si pure de la Vierge Marie à oualpé et enceinte (forcément si douce quand la nuit se couche, comme disait, à peu de choses près, l'ignoble poète), métaphore du jardin-pays dont on ne tirera rien, jamais rien, etc.
Un M16 dans le champ, et un bébé qui pleure dans le contrechamp, voilà la morale du film. On l’aura compris, et même sans entrer dans la lénifiante intrigue sentimentale, ou encore la sur-compliquée mais simplissime intrigue du thriller, on est totalement dans l’emballage hollywoodien habituel, sans aucun soucis de discernement. On se retrouve donc avec un objet complètement mélo, complètement manipulateur dans la façon de violer la raison du spectateur à coups de bébés qui pleurent, et bien loin, bien sûr, du portrait éclairé et réaliste promis. En fait, le réalisateur se comporte comme cette ONG qui est sûrement derrière la scène de théâtre de rue sur le sida : il nous prend, nous, spectateurs, pour des petits (et je pèse mes mots) « bamboulas » des savanes ou des « negw’ » qui ne peuvent pas réfléchir tout seuls, et qu’il faut abreuver aux sources d’un genre mielleux si l’on veut en tirer un quelconque soubresaut humaniste et intellectuel. Ce genre de culpabilisation ne passera pas par moi. Le cinéma n’est vraiment pas fait pour ça. Ce film dessert la cause qu’il veut défendre (si tant est ce film ait une cause !).  Voilà qui en dit plus sur le réalisateur que sur nous-même. Et qu’enfin on lui dise que non, on n’a pas attendu les bons samaritains pour prendre conscience du scandale que vit l’Afrique, que oui, oui, je sais lire et ouvrir un livre et un journal, et que finalement, tous, africains là-bas dans la misère, et spectateurs ici, nous ne sommes pas des nègres. Et si l’Afrique stagne et meurt dans un silence poli, c’est aussi à cause de l’absence de réflexion que le monde occidental porte sur ce continent et sur ses habitants (habitants absents du film bien sûr, que des figurants !), qu’on nous "force" (et je pèse mes mots, une nouvelle fois) à avoir un sentiment de pitié et de compassion de dame patronnesse, bien au chaud dans notre salle de cinéma. Un sentiment bien utile dont on est sûr qu’il ne provoquera qu’inertie et impotence. Un événement parmi tant d’autres, équivalant exactement aux tsunamis, aux Téléthons, aux enfoirés de toute sorte, et à tout ce qui peut nous faire pousser une larme au coin de l’œil pendant Noël, tout ce qui peut nous pousser à faire un chèque et à reprendre deux fois de la viande, avant d'envoyer un SMS à sa maman, quand sonne minuit. Tout cela se noiera dans la masse des événements qu’on continuera de trouver "normaux". "C’est comme ça". C’est très cynique.
 
Le cinéma en sort sali. La culture, instrument nécessaire à l’émancipation des Individus, en sort une de fois plus atomisée. Et la Misère est une fois de plus diabolisée comme un état de fait contre lequel le cerveau humain ne peut rien, mais que notre porte-monnaie peut soulager.
 
Cette idéologie nauséabonde et cynique ne passera pas par moi.
 
Le film sort le 28 décembre.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Bernard RAPP 10/01/2006 19:37

Encore moins entre guillemets.

Quoi qu'il en soit, "spéciale dédicace" à Sabine P.

Bernard RAPP 10/01/2006 19:35

Oh ben MERDRE alors, Si on ne peut même plus parler des films qu'on a pas vu maintenant...(rire)

En ce qui concerne votre bêtise, je ne me souviens pas l'avoir mise au pluriel.

Annie Archer 10/01/2006 19:25

Et ma question, artur?"ll laisse le soin aux personnes responsables de se sentir coupables"! Fichtre ! ces mecs qui tulisent les petits noirs comme rat de labos, ils vont avoir peur! Peur...d'être coupable!!!!Plus sérieusement, j'aimerais beaucoup que vous repondiez à ma question, artur!

Arthur C clark 10/01/2006 19:15

le personnage ne s'en prend pas biensur à la population en général.Cela serait stupide, il laisse le soin aux personnes responsables de se sentir coupables. Le film finit malgré tout sur une touche d'espoir car l'on peut imaginer que les responsables de ce "complot international" devront faire face à la justice.Bernard vous n'avez pas vu le film? que faites vous ici alors? on est jamais mieu servi que par soit même. regardez le film, cela vous permettra de ne pas vous contenter de mes "bêtises".Cordialement,

Bernard RAPP 10/01/2006 18:42

Arthur, même en à peu près, ce que vous citez du film (je ne l'ai pas vu) est accablant de bêtise et de terrorisme gnan gnan. La tarte à la crême qui consiste à culpabiliser l'ensemble d'un peuple plutôt que de chercher précisemment dans les détails de l'Histoire les quelques responsables est toujours une forfaiture abjecte.

Pour défendre le film, tentez la stratégie de rupture (Jacques, si nous regarde...).