ELEGIE DE LA BAGARRE de Seijun Suzuki: japanese college (USA:3 - Japon:1)

Publié le par Dr Devo

(Photo: Le Marquis règle ses comptes de mains de Maître)

 

 

Chers Amis Curieux, Chers Curieux Amis,
Aujourd'hui, je vous gâte, et ce à plus d'un titre. Non seulement je vous offre une nouvelle fois un voyage au Japon (voir mon article sur LA BETE AVEUGLE de Edogawa Rampo), mais en plus je vous invite à (re)-découvrir l'univers bizarroïde de Seijun Suzuki. Voilà qui ne peut que plaire aux gourmands que nous sommes, n'est-ce pas ?
Le réalisateur de ELEGIE DE LA BAGARRE, superbe titre qui devrait faire réfléchir nombre de distributeurs européens, est un drôle d'oiseau, et c'est rien de le dire. Seijun Suzuki était déjà connu de nos services. J'avais vu il y a un an ou deux LA BARRIERE DE CHAIR qui me laissa un souvenir plus qu'honorable et surtout le fabuleux LA MARQUE DU TUEUR, polar surréaliste qui, à ce jour, est ce que j'ai vu de plus proche des films de Alain Robbe-Grillet, ce qui n'est pas peut dire. Je sais donc que Suzuki est un petit malin, un malicieux de la meilleure espèce, prêt à toutes les fantaisies. Le Japon est souvent une terre cinématographique pleine d'audaces. La très expérimentale et populaire série des BABYCART en témoigne. Mais, souvenons-nous aussi de Hiroshi Teshigahara, réalisateur des sublimes LA FEMME DES SABLES ou LA FEMME TATOUEE qu'il faut absolument chercher dans la vieille collection de VHS de votre médiathèque locale, ou encore de LA FEMME TATOUEE (plus tardif) de Yoichi Takabayashi. On pourrait multiplier les exemples, mais rien qu'avec ces deux références, vous avez de quoi être soufflés par la singularité de nos amis nippons. Suzuki fait partie de ces japonais un peu fous, mais dans un style complètement différent. Avec ELEGIE DE LA BAGARRE, on est assez loin des plaisanteries à la Robbe-Grillet de LA MARQUE DU TUEUR (où des tueurs à gages sont classés et connus par numéro dans une sorte de hit-parade absurde et changeant. Je vous laisse deviner ce qui arrive quand No2 devient No3 et vice-versa : rivalités, changement d'identité, confusion... C'est un délice). Malgré tout, ce film de Suzuki un bel objet bizarre qui réserve, sans avoir l'air d'y toucher, de nombreuses et incessantes surprises.
Tourné en 1966, le film raconte l'histoire d'un jeune étudiant dans un lycée militaire, dans une petite ville du Japon en 1935. Son père étant sans doute occupé à ses affaires professionnelles, notre héros est logé chez l'habitante, et l'habitante en question a une fille. Elle joue du piano, et, bizarrerie supplémentaire, c'est une fervente catholique, comme sa mère. Le jeune homme est amoureux, bien sûr. Mais, les garçons restent avec les garçons. Dans cette société nippone basée sur la hiérarchie et l'esprit de bande, notre jeune héros apprend par ses semblables qu'un mec, ça doit savoir se bagarrer. Il subit un entraînement, puis rejoint une bande de loulous. S'ensuivent bagarres entre bandes rivales, petites délinquances absurdes et surtout imprégnation du sens de la hiérarchie. Les bandes sont des codes. Chaque membre a un mentor qui l'initie et le martyrise, et le mentor a lui-même quelqu'un au dessus de lui. Impossible d'échapper au système. Le supérieur frappe et humilie joyeusement son sous-fifre attitré, les bandes se bagarrent entre elles, sans véritable enjeu, etc... Notre héros, même s'il rentre de fait dans cet esprit clanique et initiatique, n'en demeure pas moins un rebelle. Et avec une cause, si j'ose dire. D’abord, il est amoureux de la jeune pianiste catholique. C'est strictement interdit dans le code des bandes (on ne fricote pas avec les filles, et on ne traîne pas avec les garçons "efféminés". Deux règles fondatrices!). D'une catholique en plus, ce qui lui pose pas mal de questions. Et comme il continue de réfléchir en parcourant son chemin d'adolescent pas tout à fait adulte, il est, de fait, un étranger chez lui, un étranger dans le groupe auquel il appartient. Et il y a le désir, ce désir qui monte en flèche au contact pourtant prude de la jeune fille. Notre héros continuera d'être écartelé entre plusieurs influences contraires, certes, mais gardera aussi un vrai esprit indépendant, ce qui est très étonnant, car si les bandes auxquelles il appartient se disent rebelles, on constate à l'évidence que c'est une façon de plus d'établir un ordre social et de pérenniser l'immuable système de soumission japonais. Mais, peut-on, comme il le pense, faire son petit malin, utiliser le système et s'en échapper? L’indépendance dure-t-elle? Et que se passe-t-il quand la passion s'en mêle? Grave question, certes, mais même si on se les pose, il faut continuer et encore continuer de se bagarrer, au sens propre, car c'est cela que font les garçons! 
Mes petits amis, ce résumé est bien maladroit et bien intellectuel, et il va falloir que je repasse derrière pour bien faire comprendre la loufoquerie de ce film qui est, d'abord, une comédie. Ce qui saute aux yeux, c'est que le film, sous des allures potaches et sa volonté d'être une grande farce infantile (ces jeune semblent avoir presque 20 ans, mais en ont-ils plus de 13 ?), est nourri d'une incroyable richesse de scénario qui, pourtant, travaille sur un matériau très loin d'être noble, et très loin d'être subtil. Il faut dire qu'on découvre avec surprise un grand bonhomme du cinéma japonais derrière ce script. Le film est, en effet, écrit par Kaneto Shindo, un réalisateur dont nous avons longuement parlé sur ce site, lors de mon article sur WOYZECK, le film de Werner Herzog. Dans les commentaires de l'article vous trouverez un joli dialogue entre nos amis Le Marquis  qui écrit des choses formidables sur ce site (voir les articles sur FRAYEUR, MATRIX et BONES), et C.T.A.C, un bloggeur qui nous lit. Ces deux-là évoquait avec passion Kaneto Shindo et ses deux chef-d’œuvres: L'ILE NUE et ONIBABA. Allez jeter un oeil à ces commentaires, c'est très intéressant. Tout cela pour dire que, au scénario, on a un maître du cinéma japonais de l'époque.
Suzuki est petit malin qui ne se refuse aucune audace. Ce qui frappe d'emblée dans ELEGIE DE LA BAGARRE, c'est, ce qui est difficile à imaginer après tout ce que je viens de vous dire, la légèreté du film, et son principal ressort : le comique de type slapstick! Et oui, le film c'est d'abord ça, mais d'une étrange manière. Si les comédiens jouent de leurs corps comme dans un slapstick, il n'empêche que notre héros, qui n'échappe pas à cette règle, est autant outré que sérieux au premier degré. Et tout le film fonctionne (également au niveau de l'histoire) sur ce paradoxe pour le moins iconoclaste. Du point de la mise en scène, c'est assez sidérant, et bien loin de l'image du cinéma japonais classique qu'on essaie parfois de nous vendre, surtout en ce qui concerne les films de cette époque. Le film est tourné dans un superbe cinémascope, et en noir et blanc. Côté cadrage et lumière, c'est assez somptueux. Suzuki ne nous épargne rien et profite de toutes les occasions d'expérimenter et de rire. Et là, les amis, on confine souvent au sublime. Je tourne une scène près de rails de chemins de fer ? Tiens, je vais faire un travelling parallèle à la OLD BOY (40 ans avant quand même). Tiens, je vais faire des coupes de son avec l'image. Tiens, je vais faire le plus beau split-screen de l'histoire: 1/4 et 3/4, et quand une partie du split-screen sera visible, l'autre sera dans le noir, et ça me fera un beau champ/contrechamps dans le même plan. Tiens, je vais suivre en travelling ce personnage qui marche à vive allure de profil, en faisant un plan cut quand il sort du champ pour enchaîner avec le même plan répété quand il entre dans le champ (hilarant). Autre exemple : après s'être fait renvoyer de son lycée, le héros est intégré dans un lycée de campagne, dans la petite ville de Aizu. Il est présenté aux autres élèves par le Maître. C'est un plan de demi-ensemble (donc très large). Et bien Suzuki décide que dès que le professeur prononce le nom "Aizu", il fera un plan d'insert en gros plan sur son visage! Évidemment, le nom de la ville sera prononcé quelques dizaines de fois, interrompant par la même ce joli plan d'ensemble par ces gros plans épileptiques jusqu'à plus soif.) Et c'est comme ça tout le temps, malgré une histoire plutôt classique. [Je signale aussi une superbe séquence montée avec des plans de bagarre surexposés qui donne une image presque blanche. C'est très beau.]
Au final, ELEGIE DE LA BAGARRE se révèle être un film terre à terre, mais bourré de paradoxes, à la mise en scène fofolle et iconoclaste. Et en filigrane de cette comédie, on découvre une critique sociale d'un pessimisme noir où même le mélo et le drame viendront pointer le bout de leur nez (avec un recours à une superbe et artificielle scène de studio complètement fabriquée, lorsque la pianiste est bousculée par un troupe de militaires qui n'en finit plus de passer, passage drôle et émouvant). S’il y a une dénonciation féroce et cruelle du système social japonais, basé sur l'humiliation du plus faible, jamais on a l'impression de voir autre chose qu'une comédie loufoque. Une leçon que nombre de réalisateurs européens devraient apprendre, eux qui sont toujours prompts à "capter le réel" et à nous casser les bonbons avec leurs films sociaux très moralisateurs (et dont l'épaisseur est aussi fine que du papier à cigarette, du genre "C'est con la maladie!" ou "Je suis contre la misère!"). Mais, plus étonnant encore, une des grandes surprises thématiques de ce film est qu'en fait, il n'est rien d'autre qu'un bizarre film de college avant la lettre, et que donc, par conséquence, l'origine de ce genre américano-américain est sans doute le Japon! Ami Curieux, te voilà prévenu!
Signalons, enfin, que le film est disponible dans la belle collection HK, qui a sorti, à ma connaissance, au moins deux coffrets de 3 films de Suzuki. La copie est superbe. Une raison de plus de ne pas faire l'impasse.
Respectueusement Vôtre,
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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C.TA.C 08/03/2005 00:22

Bonne Idée Cher Ministre d'ailleurs je viens joindre un bout : Avoir absolument (âmes sensible s'abstenir) ZATÔICHI de Takesshi Kitano(2003) Un homage en costumes a Kurosawa, c'est violent beau majestueux émouvant , et certains plan sont tres pres des peinture japonaise d'époque cadrage d'un brin d'arbre sen fond de désert rouge alors que ce filme est tres sobre au niveau cdes couleurs c'est presquedu noir-gris et blanc coloré ici ou là ...belles images et de la bagare il y en a quand a Kitano il est toujours aussi bon comme acteur autant que comme réalisateyr ....donc enchanté de ce film pas tres connu et pourtant récent pour ceux qui aime les film en costumes mais sobre allez -y c'est plein de bagarre oui mon cher Ministre ! Bien a tous C.TA.C

Ministre de la Bagarre 23/02/2005 20:23

Ah Bagarre !!!!!!!!
Merci pour ton commentaire Devo, j'ai vraiment de grosses lacunes dans le cinéma asiatique... mais pourquoi pas commencer à les combler avec ce film ???

C.TA.C 22/02/2005 18:02

Suzuki ? j'espère qu'avec ses idées de fou déliant il a pas fini a MOTo !Zdrrrrrr je connais pas du tout ! Je vais me faioutre en surendettements .....On voit que tu l'as savouré celui là , voila des critiques qu'elles sont bonnes !!! On sent le vécu c'est ce qu'il y a de bien ici et avec vos articles !ça donne envie ! et ça c'est pas donner a tous !
A+ et merci DR DEvio je me sens moins bête chaque fois et surtout plus rassuré quand à mes goûts ...!;-)
Ps : j'ai pas bien compris le com précédent "italique " t'as citer quelqu'un à part moi et marquis ???ou t'as fait une fôte z'énorme !?????Zdrrrrr!

Gaston Flosse 22/02/2005 13:12

italique