MICHAEL CLAYTON, de Tony Gilroy (USA-2007) : ...en robe du soir, en pyjama, elle est la même !

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "Et hop ! L'incident..." par Dr Devo, d'après une photo trouvée sur un site sans doute russe, 
langue peu maîtrisée sur Matière Focale, ce qui ne nous a pas permis d'identifier l'auteur ; 
ça représente TITANIC si le film avait réalisé par... Lars Von Trier. Plus de renseignement
ici!]

 

Chers Focaliens,
 
Je suis revenu en paix. Faites passer le mot !
Après 6 semaines d'absence en salles ou presque, où je vis quand même deux films pour des raisons professionnelles (oui, oui, en étant payé pour ça !), je reviens vers le bénévolat mais pas l'amateurisme (ça, c'est juste pour énerver quelques amis, faites comme si je n'avais rien dit), et décide tout seul de voir un film que j'ai choisi, fût-ce au hasard. Impression de luxe quand je rentre dans la salle, tel le SDF qui arrive dans le supermarché pour acheter enfin le saucisson qui fera de sa journée une journée de prince. [Remarquez : le prix du saucisson est formidablement élevé, au propre et au figuré.]
 
George Clooney est avocat.... Quoi ? Y'en a qui sont pas contents ? C'est moi qui choisis le film, et j'ai décidé que c'est George Clooney ! Rires, ponctua-t-il. Clooney disais-je est avocat et pas n'importe lequel. Brillant élément, il travaille dans un cabinet notamment dirigé par Sydney Pollack (cette vieille ganache, comme dirait notre ami Tournevis) et quelques autres associés dont, bizarrement, Clooney ne fait pas partie malgré ses 20 ans de boîte et son talent qui consiste à "conseiller" les fortunés clients qui se sont mis dans des cacas (comment ça, on ne dit pas "caca" dans une critique sérieuse ?) juridiques sans nom. Bref, c'est le conseiller de la dernière chance, le spécialiste qui essaie de démêler les cas les plus étriqués.
Parmi ses amis au cabinet (rires !), il y a Tom Wilkinson qui, depuis plusieurs années, prépare la défense d'un grand groupe de semences agricoles dans un futur procès qui les oppose à des fermiers de l'Arkansas qui ont été malencontreusement cancérisés par un pesticide un peu bizarre produit par la dite grande boîte ! Lors d'une confrontation préparatoire entre le puissant marchand de semis (une multinationale) et les représentants des paysans, Wilkinson, pourtant un gars très sérieux, se fout à poil en disant n'importe quoi !!! Problème pour Clooney et son cabinet d'avocat : Wilkinson a pété une durite, mais c'est lui qui s'occupait du procès des pesticides ! Il décrédibilise la firme agricole et du coup fout en l'air 8 ans de boulot et de pré-instruction. La firme envoie d'ailleurs une de ses dirigeantes, l'excellentissime Tilda Swinton qui, rappelons-le, est quand même la meilleure actrice du monde, pour étouffer cette histoire d'exhibitionnisme, tandis que le cabinet charge Clooney de mettre de l'ordre dans cette histoire bizarre ! Tilda, femme qui sait très bien que des millions et des millions sont en jeu et viennent sans doute de partir en fumée à cause d'un simple pétage de plomb humain, met la pression sur Clooney qui lui-même est pressurisé par sa hiérarchie (Pollack en tête) pour que tout rentre dans l'ordre. Ce n'est pas gagné du tout, car le gros George décide de régler la situation en couvrant son pote Wilkinson. Quand ce dernier disparaît de la circulation pour de mystérieuses raisons, Clooney découvre que son ami et collègue sait quelque chose de très très louche. Et Tilda Swinton décide de sauver les intérêt de son entreprise agroalimentaire coûte que coûte ! Et quand Tilda prend une décision comme ça, ça ne rigole pas, mais alors pas du tout ! Un long voyage entre le marteau et l'enclume commence pour George !
 
Ha ! Encore une production Soderbergh/Clooney, ici augmentée du très bon réalisateur Anthony Minghella qui co-produit avec ses deux camarades. [Rappelons que Minghella est un très bon réalisateur, si l’on excepte le médiocre PATIENT ANGLAIS, et même si son dernier film était plus sage. Je conseille son fabuleux court-métrage PLAY, adapté de Beckett, et splendeur absolue que j'ai eu la chance de voir en salles d'ailleurs !!] Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand le Steven et le George produisent un film la main dans la main, ça donne toujours à peu près le même résultat : des sujets intéressants voire passionnants, une mise en scène un peu supérieure à la moyenne, mais de gros problèmes généraux et des univers qui ne fonctionnent pas, révélant en général que le soin apporté à la réalisation est plombé par une mise en scène, stricto sensu, fade. CONFESSIONS D'UN HOMME DANGEREUX par exemple, qui ne fonctionne jamais, ou encore THE GOOD GERMAN. Bref, les deux compagnons ont réussi à produire des films estampillés pour le meilleur et pour le pire "qualité américaine", largement tournés vers l'Europe et le Hollywood période classique, dont la valeur ajoutée est en général, attention, le contenu ! Des films populaires et divertissants, oui ! Mais qui font réfléchir et éclairent ! Et là, ça donne de petites horreurs gentiment et anonymement réalisées (SYRIANA par exemple) dont le contenu fait quand même doucement sourire les anciens fans des DOSSIERS DE L'ÉCRAN.
Que dire ici ? Effectivement, il y a un effort de soin de la mise en scène. Décors plutôt soignés, belles chemises blanches pour Clooney et rabotage de tailleurs stricto Chanel pour Swinton, quelques scènes en extérieur pour aérer, petite musique gentiment enoesque pour faire passer et créer un climat étrange. Enfin, et c'est là que l'investissement est le plus "judicieux", c'est Robert Elswit, chef-op' très en vue et habitué du duo Clooney-Soderbergh (qui signa aussi celle de PUNCH-DRUNK LOVE, qui était vraiment pas mal dans mon souvenir) qui fait la photo ! Du coup, c'est à peu près soigné, et cela donne une impression de luxe certain. Moi j'aime pas trop ce style de photographie, simple et technique, toujours très homogène avec des passages de bravoure un peu convenus (la scène des chevaux, par exemple) où on jouera sur des ambiances un poil plus extrêmes. Si j’aime assez les plans finaux sur Swinton (très joli blanc en contre-jour), le reste me parait bien pépère, joli mais fade, déjà vu mais très soigné. Mouais. Du coup, je loupe l'intérêt principal de la mise en scène.
Comme dirait Mr Mort (qui a encore disparu de la circulation et qui réapparaîtra comme Jack dans sa boîte dans quelques temps... Je me demande s'il ne bosse pas pour la CIA...), c'est de la mise en scène Lesieur, sans heurt, Alice, au-dessus de la moyenne, mais au taux en expression artistique (c'est-à-dire en choix marquants et personnels) pas très élevé, au dessus de la concurrence en quelque sorte (notamment des grands studios), soigné et pas balancé comme un sagouin dilettante, mais sans véritable parti-pris et sans volonté organisationnelle, si vous me permettez. La mise en scène, quasiment à tous les niveaux, et ça se voit très bien ici dans la direction artistique en général, ne dit pas grand chose, n'exprime pas de point de vue particulier, n'organise pas. Ce qui se voit particulièrement aux autres postes-clés : cadrage et montage. On a vu certes largement pire, mais il ne se passe pas grand chose. Le découpage et les ellipses sont sans aucun doute déjà inscrits dans le scénario, et le cadre qui sait aérer un petit peu et a quand même le mérite de ne pas rendre l'ensemble trop claustrophobe, est constitué dans son "quotidien" (comprendre la plupart du temps), de plans rapprochés. C'est d'ailleurs assez significatifs : les tâcherons habituels auraient mis du gros plans partout, et ici, puisque le choix du format s'est porté sur un classieux scope (format 2.35), Tony Gilroy, le réalisateur, préfère le plan rapproché donc, moins anonyme, moins laid et facilitant le montage sans bousiller les efforts des autres postes de réalisation, photo en tête. "Qualité américaine", pourrait-on dire, comme on pouvait dire à une époque "qualité française".  Mais, malgré cela, ce montage est fort mou, très fonctionnel mais sans éclat. Et c'est un peu la faute au réalisateur qui a bien délimité son projet artistique : le soin dans la discrétion ! Ça découpe, ça rend lisible, mais pas de parti pris, pas de point de vue un peu personnel. Ça illustre. Gilroy suit son scénario en Sergent Pépère. La mise en scène est quasiment une affaire de design, lui aussi au service du scénario. Car la mise en scène suit les intentions de l'histoire et se veut, c'est assez clair et franc remarquez, soignée, triste, et sans heurts, ou plutôt tout en fureur rentrée. Les situations décrites sont sordides et violentes, mais tout cela se fait sur un tapis d’épais et luxueux velours. Gilroy est logique : il créé une atmosphère presque feutrée où la colère ou la révolte cachée doivent se lire sur les visages, mais sans que le monde ne ressemble à un espace chaotique. C'est exactement le monde ultra-violent mais policé que décrit le film. Le sujet est respecté, mais du coup, il faut bien avouer qu'on s'embête beaucoup ! Bah oui, Margaret !!! Ça mitonne tranquilou dans la cocotte, ça sentirait presque bon, mais on reste sur sa faim quand on déguste. Pas de jeux d'axe, pas de débrayage rythmique, du suspense attendu, et un rythme homogène certes, mais monotone aussi. Il n'y a pas assez de malice et/ou d'expression dans ce projet de scénario/réalisation (ici, mots collés) pour que la sauce prenne véritablement et pour que ce MICHAEL CLAYTON émeuve, tout simplement... Bah oui, un peu d'émotion, c'est pas mal aussi !
Logiquement, Gilroy, scénariste pas manchot (la série des MÉMOIRE DANS LA PEAU, et la très belle adaptation du DOLORES CLAYBORNE de Stephen King, film très beau d'ailleurs, et très réussi, à la mise en scène pleine de partis-pris... Avec un plan de miroir qui m'a fait hurler de peur !) puisqu'il utilise la technique et les options artistiques décrites ci-avant, compte beaucoup sur les acteurs. Pollack (aussi co-producteur !) fait grosso modo là où on lui a appris, et semble tout droit sorti de son rôle dans EYES WIDE SHUT. Il est pourtant assez fade, bien qu'il ne commette pas d'erreurs. [Je t'aurais mis le Walken parcheminé actuel, ou mieux, Albert Finney ou Michael Caine, moi, ça n’aurait pas traîné !]. Un rôle beaucoup trop convenu pour l'acteur-réalisateur qui a déjà fait ça trois mille fois. Miscasting, à mon avis, comme dit Alain Delon. Clooney suit totalement son réalisateur : pas de vague, mais pas d'erreur non plus. Il est totalement lisse, et contribue à rendre le film bien cotonneux. Ceci dit, il suit la ligne.
Évidemment, ça s'agite un peu plus avec notre camarade Tilda Swinton, bizarrement caractérisée en mochasse de 50 ans le temps d'une intro (plans spécial bourrelets qui vendent la mèche trop vite), qui, elle, y va plutôt à fond et sait justement, pousser son personnage vers quelque chose de plus lisible et de plus franc du collier. Ceci dit, le rôle, très respecté par l'actrice là aussi, attentive au projet artistique globale, est très univoque, la faute sans doute à la trop grande lisibilité d'un scénario volontairement sans péripéties. Le petit jeu sans conséquence se déroule sans heurt, de manière policée encore une fois, mais là aussi, il manque un peu de mystère et de trouble pour que l'actrice puisse faire plus, pour qu'elle puisse incarner autre chose qu'un personnage-papier. En gros, elle fait bien, mais ne peut pas déployer grand chose, son rôle d'executive woman étant univoque et surtout développant toujours les mêmes idées et les mêmes nuances quel que soit l'endroit du film. Tom Wilkinson a le rôle le plus expressif, le sert correctement et sans surprise. Mouais... On notera quand même une chouette inconnue, belle créature au physique particulier : la jeune Merrit Wever, déjà aperçue dans le superbe TWELVE AND HOLDING de Michael Cuesta cette année, et qui malgré un rôle très limité et très défini, arrive à faire passer, c'est bien la seule, un peu de chaleur. Ça joue. Et paradoxalement, avec le rôle le moins intéressant et le plus convenu dans un univers pourtant déjà pas très rock'n'roll (elle joue la paysanne plouc, si j'ose dire). Je note son nom en tout cas. À suivre...
 
Bref. MICHAEL CLAYTON, comme souvent les projets du duo Steven/George, se veut un film soigné certes, mais est surtout poli, du verbe "polir". Sans accroc, sans heurt... et sans émotion ou frisson, là où l'histoire totalement révoltante aurait dû donner quelque chose de bougrement plus incarné. À force de vouloir viser la frange haute du minimum syndical et classieux, Gilroy loupe assez largement son objectif et délivre une copie d'élève studieux, certes, bien élevé et pro, c'est évident, mais qui n'a absolument aucun goût sinon celui du carton. On sort de la salle gentiment ennuyé et on doit faire d'énormes efforts dix minutes après le film pour en tirer un quelconque souvenir. Tout cela est finalement très volatile. Viser le haut du panier médian, c'est bien, mais viser le sublime, quitte à se retrouver un peu en-dessous, c'est peut-être là le vrai minimum syndical, c'est peut-être là l'ambition simple qu'on pourrait et devrait demander à un artiste. MICHAEL CLAYTON oublie qu'on est pas là pour voir une bande audiovisuelle sympa, mais plutôt un projet artistique, une oeuvre d'art quoi ! Et comme il s'aventure sur des plates-bandes déjà foulées avant lui, on sera gentil avec Gilroy de ne pas rappeler ERIN BROKOVICH, film appréciable de Soderbergh justement était bien plus incarné et moins chichiteux (bah, c'est la force de la campagne ! Rires !), sans parler du sublime RÉVÉLATIONS de Michael Mann, très grand film, qui savait mettre en valeur dans une histoire énorme, les enjeux individuels, les peurs et les colères, en prenant de gigantesques risques et de vraies options très personnelles. L'artisanat, c'est bien, mais l'Art c'est quand même le minimum exigible. Sans provoquer la colère, MICHAEL CLAYTON est quand même bougrement léger et attendu. Un peu d'ambition ne fait pas de mal, et nous spectateurs, avons assez d'estomac pour encaisser plus et plus profond, si j'ose. Il y a dans ce film un petit vent de didactisme. C’est sans doute le seul vrai point, amis quel point, antipathique d'un film qui n'est au final que tristement fade.
 
Tendrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : En matière de photographie et de cadre qui organisent le plan et le film, je me disais l'autre jour, en regardant SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN (film de genre et film populaire !) de Mario Bava qui a presque 45 ans (!???!), que, quand même, on ne pouvait pas faire comme si cela n'avait pas été fait ! On peut là aussi demander plus à une travail photographique que de jouer le simple "designer" du film. La photo n'est pas qu'un choix de direction artistique ! Dans un registre contemporain et moins ouvertement baroque, on pourra se reporter aussi au cinéma de Nicolas Roeg. Je pense notamment aux éclairages hallucinants de son film EUREKA...
 
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Publié dans Corpus Filmi

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PhilippeG 25/10/2007 08:36

Le "site russe", certainement tenu par un webmaster grec, ne veut pas se faire traduire directement par Yahoo-Systran, mais tu trouveras des infos sur les affiches dans une langue qui a le bon goût d'utiliser notre alphabet ici : http://blog.coolz0r.com/2006/10/12/dakino-film-festival/